UNIVERSITE JOSEPH KI-ZERBO
UFR/SH
DEPARTEMENT DE PHILO-PSYCHO
FILIERE PSYCHOLOGIE
NIVEAU : L1/S1
COURS D’HISTOIRE DES INSTITUTIONS
ET DES FAITS SOCIOCULTURELS
PSY1207
Juillet 2023
Dr Evariste Magloire YOGO Année académique 2022- 2023
Objectifs du cours
Ce cours a pour objectif général de mieux appréhender les structures sociales
et politiques qui ont marqué la vie des sociétés politiques africaines à travers
l’histoire.
De manière spécifique, il s’agit, pour l’étudiant d’être capable à la fin de ce
cours, de :
a. Décrire l’origine des sociétés traditionnelles africaines et leurs typologies
b. Expliquer les principaux bouleversements ayant transformé les sociétés
africaines ;
c. Décrire les processus d’émancipation des sociétés africaines.
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TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
CHAPITRE I. DEFINITION DE CONCEPTS
1.1. Qu’est-ce qu’une institution ?
1.2. Système et régime politiques
1.3. La notion de politique
1.4. La notion de « société politique »
CHAPITRE II. ORIGINES ET PRINCIPALES CARACTERISTIQUES DES
SOCIETES AFRICAINES
2.1. Généralités sur l’exercice du pouvoir en Afrique
2.2. L’Egypte pharaonique : première société politique africaine organisée
2.3. Les caractéristiques générales des sociétés politiques africaines
CHAPITRE III. LES DIFFERENTS TYPES DE SOCIETES POLITIQUES
AFRICAINES
3.1. Les sociétés « anarchiques » ou sociétés sans pouvoir centralisé
3.2. Les chefferies 3.3. Les Etats ou royaumes
3.4. Les empires
CHAPITRE IV. L’AFRIQUE ET LA COLONISATION
4.1. Les origines et fondements de l’impérialisme européen en Afrique
4.2. Les rivalités européennes et le congrès de Berlin
4.3. Les réactions des peuples africains face à l’impérialisme européen
4.4. Les politiques coloniales
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
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INTRODUCTION
Le cours d’histoire des institutions et des faits socioculturels africains permet
de mieux comprendre les institutions et leurs caractéristiques. Les
institutions, loin d’être un fait aléatoire, sont plutôt le résultat d’une
construction sociale dont les origines sont parfois lointaines. Il permet
également de savoir que la création d’une institution dépend de l’organisation
de chaque société. La comparaison dans le temps et dans l’espace permet
alors de faire une critique des institutions actuelles à partir de l’étude
d’autres systèmes ayant marqué le passé de certaines sociétés. Cela permet
de comprendre que les institutions ne sont jamais immuables, mais en
perpétuel changement à la manière des relations humaines.
L’histoire nous enseigne que les sociétés humaines ne surgissent pas du
néant. Elles ont chacune une histoire, un passé que le cours d’histoire
comparée des institutions et des faits sociaux s’attache à comprendre à
travers les faits marquants et les principales institutions régissant la vie
publique de ces sociétés afin d’en saisir l’essence et mieux maîtriser ainsi les
transformations et le devenir. L’histoire des institutions et des faits sociaux
est une des plus tumultueuses de l’histoire des peuples à travers le monde.
Elle est aussi l’une des plus controversées, car trop souvent mal connue au
regard de sa forte tradition orale. Il devient ainsi impératif de mieux connaître
l’histoire spécifique des sociétés africaines afin d’y tirer les ressources pour
leur refondation. Ces sociétés se caractérisent à la fois par leurs diversités
mais aussi par leurs similitudes. L’histoire des sociétés africaines révèle
qu’elles ont connu, dans le passé, un certain essor politique et social dont la
dynamique a été rompue avec la traite atlantique et surtout la colonisation.
CHAPITRE I. DEFINITION DE CONCEPTS
1.1. Qu’est-ce qu’une institution ?
L’institution est un concept qui traduit une pensée, une idée. L’institution «
est établie de manière durable, permanente, en vertu de l’union des volontés
individuelles agissant pour une entreprise commune » (J. CADART, droit inst
et inst pol.,p38 et svt). La volonté humaine distingue l’institution de ce qui est
une donnée de la nature comme les climats, la végétation, etc. On distingue
deux types d’institutions : l’institution-organe et l’institution-mécanisme.
Les institutions-organes sont des organismes dont l’organisation et le
fonctionnement sont régis par le droit. Comme institution-organes, on a le
gouvernement, la famille, les formations politiques, l’université, le parlement,
etc.
Les institutions-mécanismes, par contre, sont des faisceaux de règles
régissant une certaine institution-organe ou une situation juridique précise.
Comme institution-mécanismes, on peut citer la constitution, le mariage, le
divorce, etc. En fait, ce sont des règles auxquelles obéissent les organes, les
règles de fonctionnement. Par exemple, la constitution est une institution
mécanisme en ce sens qu’elle est l’ensemble des règles auxquelles obéissent
le gouvernement, le citoyen, le parlement, etc. 3
L’institution peut donc se définir aussi bien comme un organisme que comme
un ensemble de règles.
Par ailleurs, on distingue plusieurs types d’institutions : institution politique
(gouvernement, assemblée nationale, sénat), institution religieuse (église,
mosquée), institution judiciaire (constitution, cour pénal, mariage), etc. Alors,
l’institution politique désignerait l’institution relative à l’Etat ou au pouvoir
qui dirige dans l’Etat ou simplement qui dirige dans la cité. (polis = cité).
L’institution politique est ce qui est relatif au pouvoir, au gouvernement des
hommes.
Quant à l’Etat, c’est une institution politique qui exprime une organisation
humaine sur un territoire. Cette organisation est faite de règles destinées à
empêcher les hommes de vivre comme dans la jungle, En effet, les hommes
ont la charge de dégager les règles de désignation de leurs chefs.
1.2. Système et régime politiques
Le système politique est un mode d'organisation d'un État. Le système
politique comprend notamment le régime politique, la structure économique,
l'organisation sociale, etc. Les systèmes politiques sont nombreux. On y
retrouve notamment la démocratie, le monarchisme, le féodalisme, etc. La
démocratie est un système caractérisé par l'appartenance du pouvoir par le
peuple. Sur le plan international, la démocratie est considérée comme le
système idéal à atteindre.
Pour leur part, les Grecs définissaient trois grandes familles regroupant tous
les systèmes politiques connus y compris dans la pratique, par eux-mêmes :
la monarchie (monos = seul), l’oligarchie et la démocratie (dèmos = peuple).
Ainsi on pourrait résumer de façon plus directe : 1 personne qui dirige (roi,
dictateur,...), quelques-uns (bourgeois, élite, financiers,...), le plus grand
nombre (citoyennes et citoyens).
Les systèmes politiques existants ou proposés sont multiples. Il est habituel
de les classer entre régimes démocratiques et régimes autoritaires, mais dans
la pratique la situation n'est pas toujours aussi tranchée. Platon distingue
cinq systèmes politiques correspondant à cinq formes d'âmes humaines :
monarchie (aristocratie), timocratie (recherche des honneurs), oligarchie
(recherche des richesses), démocratie (majorité) et la tyrannie (violence). Le
système politique forme l'élément de comparaison majeur en politique
comparée.
Le régime politique est la résultante globale du système tel qu’il fonctionne et
non pas seulement tel que décrit. La raison de prendre en compte le système
tel qu’il fonctionne est que les constitutions créent des institutions et des
règles de fonctionnement, mais l’observation extérieure du fonctionnement de
ces institutions peut permettre de les classer en régimes politiques différents
selon le résultat des interactions dans le fonctionnement. Il ya toujours un
décalage entre le régime tel qu’il existe et le régime tel qu’il est imaginé, tel
qu’il devrait être suivant une constitution. Décrire le régime, c’est mesurer le
décalage entre les institutions telles que créées et la réalité ou l’étendue du
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système. Ce décalage peut résulter de réactions des hommes et des autres
institutions, ou globalement de la culture politique.
1.3. La notion de politique
La politique désigne le mode de gouvernement d’un Etat. Dans la généralité,
elle peut désigner une stratégie ou une tactique de direction. On peut aussi
parler de la politique de telle personne dans un groupe ou un cercle donné.
En définitive, la politique peut désigner n’importe quelle attitude ou prise de
position.
La notion de politique date de l’époque de la Grèce antique. Mais c’est surtout
à partir du 18è siècle que ce concept fut découvert et beaucoup utilisé. Cela
s’explique par le fait que ce siècle est caractérisé par l’apparition d’une opinion
politique, une opinion publique sur le gouvernement de l’Etat. On parle
d’ailleurs du siècle des lumières. Avant ce siècle, ce n’est qu’un groupe
restreint de personnes qui débattaient des questions de politique (les
patriciens, les nobles). Les gouvernements étaient à cette époque des
monarchies. Dans ce mode de gouvernement, le pouvoir apparaissait comme
naturel car le fondement n’était pas discuté par la majorité des citoyens. C’est
à partir du moment où les hommes prennent conscience que l’ordre social
n’est pas ordre naturel que l’on avait à respecter mais un ordre construit qui
a son histoire, qu’apparait la politique comme science du gouvernement des
Etats ou art et politique du gouvernement des sociétés humaines (Maurice
DUVERGER, Introduction à la politique, ed. Gallimard, 1964, p.15).
L’on peut dans ce cas déduire que les régimes jusqu’au 18è siècle étaient
apolitiques en ce sens que les rapports du citoyen avec le pouvoir étaient
fondés sur le sentiment de devoir. Seul un petit cercle de dirigeants savait que
le pouvoir était contingent et non divin. Ce petit cercle pouvait organiser des
révoltes de palais ou des révoltes armées. Dans ces cas, le roi se défendait
pour se débarrasser de ceux qui s’opposaient à lui ou lui faisaient front.
De nos jours, la liberté d’opinion avec le système représentatif et du système
électif est à l’origine de la politique dans son sens actuel. A notre époque, le
citoyen se fait une opinion sur les dirigeants, émet des jugements rationnels
ou non sur eux et la manière de gouverner l’Etat. Il a le droit d’avoir une
opinion politique (déclaration des droits de l’homme de 1948). Aujourd’hui, la
grande majorité des pouvoirs se basent sur le peuple. La démocratie est
devenue donc le fondement par excellence de la légitimité populaire.
1.4. La notion de « société politique »
Malgré leur diversité et l’inégalité de leur niveau d’organisation structurelle,
les sociétés traditionnelles africaines peuvent être considérées comme des
sociétés politiques. Pendant longtemps et même encore aujourd’hui,
l’approche étatiste qui ne voit de politique que dans les sociétés organisées
sous la forme étatique a servi de modèle d’analyse des sociétés. Selon cette
approche, une société politique désigne une société dans laquelle se déroule
la compétition pour le pouvoir ou dans laquelle existent des mécanismes
permettant d’équilibrer les oppositions et d’assurer la cohésion. De ce point 5
de vue, il était évident que de nombreuses sociétés africaines seraient exclues
du statut de sociétés politiques. En effet, en Afrique, de nombreuses sociétés
ne répondent pas au critère étatique avec un pouvoir souverain centralisé.
Il faut, de ce fait, bien voir qu’une telle approche ne correspond pas à la réalité
des sociétés politiques africaines ni dans le passé ni aujourd’hui. Pour autant,
la notion de « société politique » n’est pas aisée. Faute d’une définition globale
unanimement acceptée, les auteurs s’accordent néanmoins sur son contenu.
Ainsi, la société politique apparaît lorsqu’une population fixée sur un territoire
décide d’assurer, par des procédés variables, sa cohésion interne en toute
indépendance. Elle suppose l’existence d’une population, d’un territoire et
d’un mode d’organisation visant à assurer la cohésion du groupe, que ce mode
d’organisation soit centralisé ou diffus.
Vue sous cet angle, la société politique apparaît comme une entité humaine
organisée soit sous la forme étatique, soit sous une autre forme. Ainsi, les
sociétés africaines traditionnelles, pour peu qu’elles soient structurées,
constituent des sociétés politiques.
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CHAPITRE II. ORIGINES ET PRINCIPALES
CARACTERISTIQUES DES SOCIETES AFRICAINES
L’existence des sociétés politiques africaines remonte à bien longtemps. La
création de ces sociétés s’est faite de plusieurs manières. Mais ces sociétés se
rapprochent du point de vue de leurs caractéristiques générales.
2.1. Généralités sur l’exercice du pouvoir en Afrique
Maurice Delafosse écrivait déjà en 1925 à propos de l'autorité royale en Afrique
: « En général, le pouvoir se transmet, pour chaque Etat, dans une famille
donnée, mais il n'est pas héréditaire à proprement parler, en ce sens que ce
n'est pas nécessairement l'héritier naturel et direct du chef défunt qui succède
à celui-ci. A côté de la famille qui a le privilège de fournir le roi, il en existe le
plus souvent deux autres, dont l'une fournit le ou les électeurs du roi et l'autre
le ou les intronisateurs. Le choix des électeurs ne peut s'exercer que dans la
limite des membres de la famille royale, mais, sous cette réserve, et compte
tenu de l'opinion publique exprimée par les anciens, ce choix s'opère librement
; il faut d'autre part, que le successeur du roi défunt ait été désigné par le ou
les électeurs pour être investi de l'autorité. Non seulement les intronisateurs
et les électeurs détiennent la faculté de faire ou de ne pas faire les rois, mais
ils possèdent aussi celle de les défaire, en sorte que leur influence est
considérable et qu'elle suffirait, à elle seule, à constituer un important
contrepoids aux velléités de tyrannie et à l'omnipotence du souverain.
L'autorité de ce dernier est encore contrebalancée par l'obligation, que lui
impose l'usage, d'en déléguer une partie à des ministres, dont chacun a des
attributions définies, et qu'il n'est pas toujours maître de nommer ou révoquer
à son gré, la coutume conférant le plus souvent chaque charge ministérielle à
une famille déterminée, aussi bien que la dignité royale et que la fonction
d'électeur ou d'intronisateur. Nous sommes donc bien loin du système de
monarchie absolue dont on est parfois enclin à supposer l'existence en pays
noir ».
Il existe le plus souvent, dans les sociétés africaines, un dispositif légal pour
empêcher les possibles abus d'un monarque trop puissant. Ce sont les
ministres qui aident le souverain en des matières spécialisées et des réunions
périodiques d'organes consultatifs, les conseils. Ceux-ci présentent une
gamme complète, depuis une réunion de quelques princes ou ministres,
jusqu'à l'assemblée générale de l'ensemble de la tribu, en passant par toutes
les nuances possibles, des assemblées parlementaires (représentation des
chefs de clans, de prêtres de telle divinité, etc.). Joseph Ki-Zerbo écrit : « Le
constitutionnalisme, a-t-on dit, est un fait organique de la vie politique
africaine. De multiples institutions, véritables contrepoids comme dirait
Montesquieu, interviennent dès le stade de l'élection du chef dans l'exercice
du pouvoir, celui-ci n'est maître absolu que dans le cadre des mœurs et
traditions. Ses décisions chuchotées, puis clamées par le forgeron sont prises
après consultation des notables et de l'assemblée des délégués des villages et
des différentes couches sociales ». Il faut aussi souligner l'institution
permanente du palabre qui est un système pour tout arranger par les
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moyens d'assemblée et de débats. Le chef politico-religieux, le seul véritable
chef est partie intégrante de la communauté. Il sert en quelque sorte de
baromètre à sa vitalité. Il est souvent l'intermédiaire entre les membres vivants
de la communauté d'une part, les morts et les forces naturelles d'autre part.
Le chef est d'essence divine, il représente les ancêtres, le passé de la tribu et
sa gloire. Il concentre en sa personne l'ensemble des forces magiques du pays.
De lui dépend la plus ou moins grande fertilité du sol, l'abondance et la bonne
répartition des pluies.
Les sociétés de l'Afrique pré-coloniale étaient très variées et s'échelonnaient de
la horde patrilinéaire ou matrilinéaire parfois très isolée, aux sociétés qui
disséminées jusqu'à la lisière de la forêt étaient hautement différenciées et
vivaient à l'unisson du reste du monde quoiqu’avec des moyens techniques
beaucoup plus réduits en raison des multiples barrages géographiques et
économiques. A la base donc, il y avait des sociétés segmentaires où le
principal et parfois l'unique moteur socio-économique était la grande famille
patriarcale à patronyme commun rassemblée en général dans une cour
commune. Plusieurs clans liés en général par la communauté de langues
constituent une ethnie. Celle-ci est donc déjà à un niveau élémentaire
une communauté de culture et de destin. Dans de telles
sociétés, l'autorité reposait en général entre les mains des aînés. La
détermination de la séniorité était d'ailleurs facilitée par la coutume de
consacrer les promotions de jeunes à la fin de stage périodique d'initiation
sociale et d'éducation sexuelle, matérialisé souvent par des marques
corporelles. Les membres des classes d'âge, après avoir subi une série
d'épreuves et de baptême, accédaient à la vie d'hommes et de femmes ayant
voix au chapitre dans la cité. Mais les gérontocraties étaient tempérées
largement par des assemblés à caractère démocratique qui assistaient le chef
de famille, le chef de village ou de canton, avec un rôle consultatif mais
souvent aussi pleinement délibérant. De telles sociétés étaient essentiellement
rurales. La terre était en général objet d'appropriation collective.
À côté de ces sociétés peu différenciées, à faible coefficient de mutation, il y
avait des sociétés plus complexes. Ce sont celles où des conditions
géoéconomiques favorables ont permis d'accumuler des réserves autorisant
l'entretien des catégories sociales spécialisées dans certaines tâches, ne serait-
ce que la distribution économique et l'organisation socio-politique, assumées
par un roi, sa cour et ses fonctionnaires. Les sociétés étatiques se sont
constituées ainsi grâce à une dialectique de progrès interne, et parfois aussi
par l'intervention délibérée de minorités extérieures, déclenchant par des
techniques supérieures un processus d'intégration territoriale à leur profit.
Dans ces sociétés, les castes, qui, au niveau pré étatique, avaient une
signification surtout technique traduisant essentiellement la division
fonctionnelle du travail social, prenaient ici, de plus en plus une valeur
sociale. L'exemple le plus frappant en est la caste des mémorialistes, ou griots,
chargés de justifier le présent par le passé en rattachant la dynastie actuelle
aux ancêtres réels ou mythiques grâce à la magie du verbe. Ils étaient chargés
de rattacher les vivants aujourd'hui aux vivants d'hier, par une récitation
rituelle et sans faille. Les sociétés étatiques présentaient donc des strates
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sociales aux conditions variées. On ne peut parler de systèmes politiques
africains sans dire quelques mots de l'esprit démocratique qui les anime.
L'existence quasi générale des Conseils, organes délibératifs par excellence,
l'absence de tout principe majoritaire, la décision n'étant prise qu'à
l'unanimité des participants, etc., en sont les principales manifestations.
2.2. L’Egypte pharaonique : première société politique africaine
organisée
Ce n’est qu’à partir du quatrième millénaire avant JC que des sociétés
apparurent dans la partie orientale du bassin de la méditerranée. Ce faisant,
la société la plus ancienne est celle dont l’existence est attestée en Egypte,
dans le cadre de la monarchie des pharaons, entre 3400 et 3200 ans avant
JC. Au fil des siècles, la civilisation égyptienne se développa au point de
donner à l’Afrique et au monde l’une des plus brillantes et florissantes
civilisations de l’histoire de l’humanité. En atteste:
- L’invention d’une écriture : les hiéroglyphes,
- L’essor de la science : les mathématiques, la médecine,
l’astronomie, l’architecture, systèmes d’irrigation, etc.
Le développement de l’art : sculpture, gravures, peinture, - Le
-
développement de la religion : les temples dédiés aux dieux, la
momification, les pyramides, les tombeaux, etc.
Il convient de dire que, même si le reste du continent n’avait pas atteint ce
niveau de développement du temps de l’Egypte des pharaons, il comportait
tout de même une richesse infinie de cultures et de civilisations : sociétés
fondées sur l’écriture arabe, sociétés basées sur l’oralité. Exemple : la Nubie
vers 3000 avant JC, le royaume de Kouch. Ces sociétés aux institutions
florissantes avaient des populations noires dans la majorité. Confère les
théories de Cheick Anta Diop.
En tout état de cause, après ces premières sociétés organisées, une multitude
de sociétés vont se succéder en Afrique tout au long des millénaires et des
siècles qui suivront. Ces sociétés ont été créées suivant différents modes et
ont des caractéristiques générales communes.
2.3. Les caractéristiques générales des sociétés politiques africaines
2.3.1. Les principaux modes de création des sociétés
politiques africaines • La création par fondation ou par contrat
Ce mode de création correspond aux sociétés fondées à la suite de l’occupation
d’une terre initialement inhabitée par un groupe d’hommes. Ce mode
d’installation favorise la naissance et la concentration du pouvoir politique et
religieux entre les mains du groupe fondateur. Les chefferies traditionnelles
sont nées à partir de ce mode de création. Ces chefferies sont généralement de
petites unités politiques aux structures simples et s’étendent sur des
territoires relativement étroits. Mais d’autres ont pu devenir des royaumes à
la suite de conquêtes militaires ou d’alliances. Les exemples de chefferies
traditionnelles : la chefferie malinké, celle des Mandé, des Yorouba (Nigéria),
des Bamiléké (ouest Cameroun), les chefferies de l’ouest du Burkina Faso.
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Il peut arriver, en effet, que pour se protéger d’un voisin menaçant, des
groupes constituent des alliances durables avec un autre chef ayant établi sa
domination sur un territoire limitrophe. La nouvelle société ainsi établie
dispose d’une base contractuelle beaucoup plus forte, ce qui renforce
l’équilibre entre les droits et devoirs du chef qui dispose alors d’une légitimité
plus grande.
• La création par conquête
La conquête militaire est aussi un mode de création des sociétés politiques.
Dans ce cas, un groupe de personnes s’impose à un ou plusieurs groupes par
la force, en soumettant les autochtones à une nouvelle autorité et en créant
les conditions de leur domination permanente. La société politique apparait
donc comme le résultat d’une conquête.
Il est évident que la guerre a parfois conduit à la domination de certaines
sociétés par d’autres. Ces sociétés sont alors soumises par la force à l’autorité
du groupe dominant. Exemple de la création des grands empires ouest
africains, l’empire zoulou, les royaumes Mosse, etc. Toutefois, il est à noter
que la conquête de certaines sociétés a été non violente. Elle est passée, dans
ces cas par l’influence de la culture.
Quel que soit leur mode de création, les sociétés politiques dans leur évolution,
prennent conscience de leur identité et de leur force. On aboutit ainsi aux
petits Etats, aux royaumes, aux chefferies, etc. En fait, les sociétés politiques
ne sont que l’aboutissement d’un processus fort complexe, admettant les
facteurs endogènes et exogènes.
2.3.2. Les principales caractéristiques des sociétés politiques
africaines
• Le communautarisme
C’est l’un des principaux traits caractéristiques des sociétés politiques
africaines traditionnelles. L’individu était considéré comme un être situé dans
un groupe déterminé. Il n’existait que par et pour le groupe auquel il
appartenait. Il avait de ce fait une fonction collective qui consistait à servir le
groupe. La terre, par exemple, ne pouvait pas servir à la prospérité d’un
individu mais plutôt à la vie du groupe. Aussi, le groupe était considéré comme
l’instrument du progrès social. Les moyens de production étaient bien souvent
la propriété de la grande famille ou du groupe. Toutefois, à côté des champs
collectifs, on trouvait des champs individuels ; cela montre qu’il existait tout
de même une certaine autonomie chez les individus, en l’occurrence chez les
femmes.
• Le poids de l’ethnie et de la coutume
L’ethnie est considérée comme étant la base de l’organisation des sociétés
précoloniales africaines. Cela signifie que chaque société politique
correspondait à une ethnie. Chaque ethnie avait sa propre organisation
politique et sociale.
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Aussi, il faut relever la force de la coutume qui se définit généralement comme
l’ensemble des habitudes collectives et des règles de vie transmises de
génération en génération, et qui revêtent surtout un caractère obligatoire. Ces
coutumes imprégnaient toute la vie socio- politique et économique de ces
sociétés. Elles constituaient la pierre angulaire des institutions.
• Le poids de la religion et du sacré
Les sociétés politiques précoloniales étaient caractérisées par l’emprise de la
religion et du sacré. L’animisme était la religion dominante. Pour beaucoup
d’auteurs, l’Africain était un être très religieux, un être pétri de religiosité.
L’Africain vivrait ainsi dans une communion constante avec le monde invisible
et le sacré. De fait, pour l’Africain, le monde est parcouru de forces invisibles
qui dirigent et orientent les évènements. Il s’agit des divinités ou esprits. Des
cultes sont donc dédiés à ces nombreuses divinités. Ces cultes comportent des
interdits, des offrandes, des sacrifices. Parmi ces cultes, les principales sont
le culte de la terre et celui des ancêtres. Pour toute action à entreprendre, des
rites doivent être accomplis.
CHAPITRE III. LES DIFFERENTS TYPES DE SOCIETES
POLITIQUES AFRICAINES
On retrouve dans plusieurs ouvrages d'ethnologie une classification des
systèmes politiques africains. Nous verrons ces classifications sans nous
attarder préférant mettre l’accent sur l'étude de cas concrets.
3.1. Les sociétés « anarchiques » ou sociétés sans pouvoir centralisé
[Link] caractéristiques
L'anarchie, suivant l'étymologie grecque, c'est l'absence de commandement.
Ce système politique se rencontre en Afrique noire chez des peuples ou n'existe
pas d'organisation étendue, mais seulement des groupements sociaux ayant
pour base les lignages, la religion, les associations. Dans chaque unité
territoriale, on constate un équilibre entre ces divers éléments et aussi
l'homogénéité des conditions matérielles. Il n'est pas besoin de
commandement ni de force publique : les conflits sont réduits au minimum
par l'absence de différences sociales, par l'impossibilité pour l'un des éléments
de prendre le pas sur l'autre, et surtout par l'obéissance naturelle de tous à la
coutume ancestrale. Les sanctions de la désobéissance sont seulement
morales (mépris général) ou religieuses (châtiment mythique sous forme de
maladie, mort, calamités diverses frappera le coupable) ; dans des cas très
graves seulement, la collectivité rejette l'individu coupable, désormais
condamné à adhérer, privé de protection, retranché de son monde et de ses
dieux. Entre les groupements s'établissent des rapports sur la base de la
parenté ou d'une alliance à plaisanterie. Si des conflits éclatent, la guerre est
une exhibition sportive, rapidement terminée en général par des tiers
disposant à cet effet de pouvoirs religieux. Cette anarchie pratique est donc
assez différente de celle qu’ont voulu nous faire croire les premiers
ethnologues qui ont écrit sur ces sociétés. Dans les sociétés primitives,
l'individu n'existe à peu près pas ; il appartient toujours à un groupe social, le
plus souvent même à plusieurs (famille, classe d'âge, associations) ; c'est
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l'agencement de ces groupes et la tradition qui créent l'équilibre et l'ordre.
Pourtant, ces sociétés correspondent en bien des points à l'idéal de nos
anarchistes : il n'y a pas de gouvernement, pas de lois ; celles-ci sont
remplacées par les mœurs, c'est-à-dire les coutumes sociales. Les gens qui
ont une autorité la tiennent de la coutume et se bornent, quand on a recours
à eux, à dire la coutume. Mais ces mœurs qui, dans un système purement
laïc, pourraient difficilement se passer de sanctions civiles, sont maintenues
naturellement, dans les anarchies noires, par le bain mystique dans lequel
elles se trouvent plongées. L'autorité des ancêtres morts et des puissances
invisibles rend inutiles les gendarmes et les bourreaux. L'absence de
penchants individualistes, une liberté de fait assez large, une forte vie
commune, l'égalité des conditions matérielles, la puissance des croyances
religieuses, la conviction que l'ordre social correspond à l'ordre du monde
maintiennent ces sociétés sans le secours d'aucun Etat.
[Link] exemples
• Dogons
Chez les Dogons, la famille étendue est l'unité sociale de base. Le chef est l'aîné
des survivants de la génération la plus ancienne, intermédiaire naturel entre
les vivants et les morts. Il célèbre le culte et préside le conseil des Anciens.
Son prestige est uniquement religieux. Il ne peut pas commander, mais on
doit lui obéir. Il règle les différends (rares parce que les biens sont collectifs et
périodiquement redistribués). Les meurtres sont une offense aux ancêtres,
entraînant l'exclusion du groupe, sanction terrible car le coupable devient
alors étranger à tous les groupes, alors que tout étranger est un ennemi
virtuel, un homme à tuer. Au-dessus de la famille étendue, les Dogons
admettent une certaine unité des familles descendant d'un même ancêtre
mythique. Le symbole de ce clan est le Hogon, vieillard désigné soit par les
autres chefs, soit par un signe mystique. Il vit dans une case sacrée et on a
recours à lui que dans les cas graves. Sa seule présence créé une atmosphère
religieuse : il oblige les plaignants à prêter serment et on n'ose mentir devant
lui, par crainte de sanctions des puissances invisibles ; il ordonne de
pardonner et les querelles s'apaisent. Son rôle n'est pas de juger mais
d'empêcher le trouble ; ils représentent les ancêtres morts au nombre desquels
il est censé figurer déjà. Entre les groupements différents éclatent parfois des
querelles, nées de conflits entre individus. Ces questions étaient autrefois
réglées par des expéditions de guerre ; après une attaque rapide, le plus
souvent à distance, chaque partie rentrait chez soi auréolé du prestige de la
victoire. Ces guerres, inutile de le dire, étaient infiniment moins meurtrières
que les nôtres et beaucoup moins longues. La paix était conclue par les alliés
à plaisanterie, notamment les pêcheurs bozo. Leur seule présence sur le
champ de bataille empêchait de faire couler le sang à nouveau ; il y avait là
une impossibilité religieuse plus forte que nos éphémères traités
• Ibo
Les Ibo sont un des peuples les plus nombreux du Nigeria (environ 4 millions).
Les villages, isolés, sont formés eux-mêmes de hameaux dispersés, abritant
chacun une famille étendue patriarcale ; le patriarche a l'autorité religieuse,
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arbitre les disputes, représente le groupe à l'extérieur. Les classes d'âge
s'imposent des devoirs sociaux : entretien des sentiers, police des marchés,
guerres ; ces obligations sont sanctionnées rituellement et pécuniairement. Il
existe des Associations avec toute une hiérarchie de titres et un droit d'entrée
; ce sont des clubs d'hommes riches et influents, discutant des affaires
publiques et soutenant leurs membres.
Le conseil du village comprend les patriarches, les membres directeurs des
Associations et le prêtre de la terre. Il intervient pour les différends entre les
familles ou dans les cas d'offenses graves à la religion et aux coutumes. Il
impose des sanctions rituelles ou des compensations, mais il arrive que
cellesci ne soient pas payéés. Les classes d'âge peuvent proposer des
règlements nouveaux, tempérament à la gérontocratie. La société ibo est donc
très libre ; tous les intérêts s'y manifestent ; l'indépendance d'esprit et de
comportement y est très large. Au- dessus du village il n'y a pas d'organisation
; certains villages se reconnaissent seulement une communauté d'origine et
de divinités. Les habitudes de liberté des ibo leur ont permis très vite d'être
à l'aise dans l'individualisme européen et la démocratie
politique. Dans certains documents, on peut lire : le gouvernement est de type
démocratique. C'est à la classe d'âge des anciens (aînés de lignage) qu'il
appartient de préparer les décisions mais celles-ci ne peuvent être appliquées
sans l'approbation de l'assemblée des hommes adultes, réunie au marché.
L'organisation sociale est de type segmentaire, ignorant la centralisation
étatique et même la grande chefferie. Cette absence d'organisation politique
centralisée posera de sérieux problèmes aux colonisateurs britanniques qui,
faute de chefs importants, ne pourront appliquer la méthode de l'Indirect rule.
• Fang
Ce groupe occupe le nord du Gabon. Les Fang ont envahi le pays à une époque
assez récente et conservent la notion de clans historiques, qui ont dû être les
instruments de la conquête mais ne correspondent plus à aucune réalité
politique. On garde aussi le souvenir de cultes collectifs et d'associations
anciennes. La famille étendue habite un village. L'aîné est chargé de répartir
l'emplacement des cultures et d'assurer les relations extérieures, surtout pour
l'acquisition des femmes. La famille se disperse constamment quand la
parenté se relâche (au bout de trois à quatre générations). L'aîné n'a pas une
autorité sans conteste, il est seulement le premier parmi ses égaux. Quand
plusieurs lignages habitent un même village, il y a prééminence du chef de
famille qui a fondé le village. Le Conseil de village réunit tous les membres
âgés ; l’influence dépend de l'intelligence, de l'activité, de la richesse.
On pourrait continuer à étudier ces sociétés en prenant pour exemple les Lobi,
les Bobo, les Bwa, etc
3.2. Les chefferies [Link] caractéristiques
La chefferie est un groupement de lignages ou de familles étendues autour
d'un chef qui est en soi un membre de la famille la plus anciennement établie
dans le pays, soit un personnage religieux. Les lignages et les associations
subsistent et contrebalancent plus ou moins le pouvoir du chef. Parfois le
13
chef profite des circonstances pour accroître son pouvoir ; parfois une
évolution se produit dans le sens contraire, vers la désagrégation.
La chefferie occupe une étendue territoriale généralement limitée : un canton
ou beaucoup moins. Dans un même peuple existe de nombreuses chefferies
indépendantes, organisés sur des modèles semblables. La chefferie est donc
une unité territoriale fonctionnant sous l'autorité d'un chef choisi le plus
souvent au sein d'une famille ayant traditionnellement le pouvoir. Elle peut
aussi se définir comme une association de familles étendues, organisées
autour d'une famille prédominante ou d'une société initiatique. L'unité
territoriale devient cette fois le canton qui trouve sa stabilité dans l'autorité
sociale, économique et religieuse exercée par le chef. La chefferie ne réalise
pas un système centralisée mais constitue plutôt une attraction liée à la force,
au prestige ou aux dimensions (chefferie sans segmentation chez les Bambara,
Guro, etc. ; chefferie avec segmentation chez les Lunda, Somali par exemple).
Enfin, trois catégories de chefferies méritent notre attention. Tantôt il s'agit
d'un groupement politique fort, avec roi puissant (Bamileke); tantôt d'un
groupement résultant de la désagrégation d'un système étatique (Yorouba);
tantôt d'une véritable démocratie de 3 à 20 000 sujets (Bambara, Guro..), où
le chef est tout au plus un mandataire attentivement contrôlé par les diverses
associations et familles.
[Link] exemples
• Les Mandé
Texte
Ce groupe forme une des plus importantes populations de Sierra-Leone (600
000), à la frontière du Libéria. Nous retrouvons chez eux la famille étendue
patrilinéaire et les lignages ayant pour chef les aînés de la famille du fondateur
du canton. En tout on compte soixante chefferies indépendantes, variant de 5
à 20000 habitants. Le chef est un parent proche (frère, fils, voir même sœur)
du précédent chef désigné par lui ; mais l'approbation du peuple est
nécessaire. L'influence du chef dépendait de sa richesse, du nombre de ses
esclaves, de sa force militaire et surtout de l'appui de la société poro, société
religieuse groupant tous les hommes après initiation. Il a droit à des présents
réguliers, à la culture de son champ et à l'entretien de sa maison. Un Conseil
placé auprès du chef est composé de membres des principales familles. Ce
Conseil choisit, dans une famille consacrée autre que celle du chef, un orateur
qui est l'intermédiaire entre le chef et le peuple et qui remplace ce chef en cas
d'absence. Il doit avertir le Conseil quand le chef a agi contrairement à la
coutume. Le territoire est réparti entre des sous-chefs, chacun disposant d'un
certain nombre de guerriers. C'est une féodalité faiblement organisée. En face
du roi, son adjoint disposait du pouvoir exécutif et était l'intermédiaire obligé
entre le roi et le peuple. Tantôt choisi dans une famille détenant
héréditairement le titre, tantôt neveu maternel du roi, cet adjoint détenait un
pouvoir autonome. La filiation patrilinéaire est dominante.
• Les Malinké
Au Moyen âge les Malinké ou Mandingues du Haut-Niger ont formé un grand
royaume, depuis longtemps disparu. Ils ne connaissent guère aujourd'hui
14
que la chefferie la plus simple: une famille étendue s'est installée la première
dans une contrée ; son patriarche a noué par des sacrifices une alliance avec
la terre et les divinités locales. L'aîné de ses descendants reste de droit le chef
territorial et religieux du pays (canton). Au cours des siècles, la famille a
essaimé ; des villages se sont créés autour du premier ; des étrangers ont été
admis sur la terre avec la permission du chef et ont créé aussi des villages.
Chaque village a son chef et son Conseil d'Anciens et verse un tribut au chef
du canton. Celui-ci, assisté d'un Conseil de chefs de familles, juge les cas les
plus difficiles. A ce système familial se mêle l'influence de la société du Komo
à laquelle tous les adultes mâles sont affiliés après la circoncision ; les initiés
occupent des rangs différents ; la société sert à l'entraide et à la défense contre
les abus des chefs.
• Les Ewé
Le groupe linguistique Ewé compte entre 600 000 et 700 000 âmes réparties
dans le sud- est du Ghana, le sud du Togo et le sud-ouest du Dahomey. Il
constitue une sorte de pont culturel entre les Akan et les Yorouba. Ils n'ont
jamais constitué d'Etats de l'importance des Etats akan. Le groupe était divisé
en au moins une dizaine de tribus parlant des dialectes différents, chacune
d'elles formant plusieurs cités-états indépendantes, se fédérant parfois en
alliances militaires temporaires. Les cités-états regroupent quelques centaines
à quelques milliers de sujets citoyens. Chacun comprend une capitale
politique et des villages satellites, les uns et les autres pouvant être divisés en
quartiers groupés autour d'un patrilignage descendant du premier colon.
L'organisation politique est assez démocratique. Le chef (fio) est choisi par les
anciens du lignage royal qui le proposent à l'approbation des anciens des
autres lignages ; il est fréquent que l'on mette plusieurs années d'intrigues
parfois accompagnées de violences pour parvenir à un accord. L'intronisation
comporte un cérémonial complexe, de nature religieuse, et le chef est soumis
à une étiquette rigoureuse et à toute une série d'interdits qui limitent
sérieusement son autorité. Le pouvoir réel appartient au Conseil, composé des
anciens du lignage royal, des chefs des autres lignages, et des asafohéné, chefs
militaires élus selon des modalités diverses par la population de chaque village
ou quartier. L'un des asafohéné joue généralement le rôle de premier ministre,
assisté pour l'administration par une série plus ou moins complète d'officiels
(ga), souvent spécialisés dans certains domaines (surveillance des marchés,
taxe, pêche...) et généralement désignés par une consultation populaire plus
ou moins large. À son intronisation, le chef prête serment de ne jamais agir
sans l'approbation du conseil, qui a le pouvoir de le détrôner. Son rôle est, en
fait, celui d'une sorte de souverain constitutionnel, symbolisant l'unité de la
cité, et revêtu de fonctions surtout rituelles, concernant notamment le culte
des ancêtres. La parenté est à dominance patrilinéaire.
• Les peuples de la savane
Pour terminer, quelques mots sur les populations des savanes en Afrique
centrale. Parmi ces populations, les Peuls. Venus de l'ouest au début du
XIXème siècle, ils sont établis principalement dans le nord du Cameroun, au
sud du pays kotoko, où ils sont constitués des principautés ou lamidats dont
15
les plus importantes sont ceux de Maroua, Bogo, Garoua... L'organisation
politique et sociale a pour base la famille qui, le plus fréquemment, est
patrilinéaire et patrilocale. Elle peut correspondre au village ou au hameau ;
l'autorité est traditionnellement répartie entre les aînés des différentes familles
qui constituent un Conseil dont l'action est parfois tempérée par un
représentant d'une génération plus jeune. À côté de cette assemblée, les
prêtres et les desservants du culte interviennent activement dans toutes les
décisions prises au nom de la collectivité. On pourrait bien entendu continuer
à présenter des peuples dont l'autorité du chef est rarement absolue.
3.3. Les Etats ou royaumes
[Link] types d’Etats
L'Etat est une organisation politique ou le chef a pris le dessus sur les
groupements familiaux. Le rôle des associations est très restreint ou nul. Le
chef régit les institutions ; il a le plus souvent des pouvoirs religieux ; sa
famille, sa cour, ses fonctionnaires sont, sous ses ordres, les agents de l'Etat.
L'étendue ainsi gouvernée peut-être plus vaste ; elle a souvent été constituée
par la conquête, aboutissant à la formation de véritables royaumes. À cet
égard on pouvait ranger les anciens Etats de l'Afrique occidentale en deux
catégories :
- Les régions soudaniennes ont vu des Etats naître de la
conquête, de religions étrangères (islam) ou de l'esclavage.
L'empire de Ghana est ainsi fondé au 4ème siècle, au nord du
Soudan. Sur le même modèle que Ghana se créèrent au
Moyen âge, dans la vallée du Niger, les empires de Mali et du
Songhaï. Les Peuls, imposèrent leur souveraineté aux Noirs
du Fouta Djalon et de la région du nord. Au XIXème siècle
s'élevèrent, par la conquête, trois empires éphémères, celui
d'El Hadj Omar au Moyen Niger, celui de Samory Touré sur le
haut-Niger, celui du marchand d'esclaves Rabah dans la
région tchadienne.
- Dans les régions Sud, de civilisation ouest africaine, les Etats
provenaient au contraire de l'agrandissement ou de la
consolidation des chefferies. Ils avaient conservé le caractère
religieux animiste et le système social traditionnel. Ils étaient
de ce fait beaucoup plus solides et la plupart ont subsisté
jusqu'à nos jours. Tel était le Dahomey, l'Ashanti et le Mossi.
Leur originalité est révélatrice du génie propre des Noirs.
Le système d’Etat résulte aussi de la conquête (islam) et de l'esclavage (empire
du Mali, de Ghana, du Songhay).
[Link] exemples
• La confédération achanti
Ce groupe occupe la partie moyenne du Ghana où ils sont environ un
demimillion. Autour d'eux on trouve d'autres peuples de langue et
d'organisation très voisine (Fanti au sud, Agni, Baoulé et Abron à l'ouest en
16
Côte d'Ivoire). Mais seul les Achanti ont pu former et maintenir un Etat unique
de vaste étendue. La famille s'établie en ligne maternelle ; elle nomme son chef.
Le chef de village est choisi par les chefs de famille qui forment un Conseil.
Une association réunissant les adultes de chaque village représente l'opinion
publique et élit un président, choisi pour son caractère et son talent d'orateur.
La chefferie réunit un certain nombre de villages. Le chef est choisi dans la
famille royale par un Conseil des anciens sur proposition de la reine mère
(mère ou sœur du roi) ; puis le peuple est appelé à ratifier cette nomination.
Les mêmes autorités peuvent destituer le chef pour ivrognerie, cruauté, folie
ou infirmité. Les anciens du Conseil représentent certaines grandes familles.
Le chef est le centre et le symbole de l'unité, le gardien de la coutume, le
législateur et le chef de guerre. L'insigne de sa dignité est le siège sacré où son
âme est incarnée et qui doit être consacrée par des sacrifices d'animaux. Il est
entouré d'une pompe magnifique : parasol, couronne, sceptre, grand
dignitaire, etc. Les chefferies achanti se sont unis, au début du XVIIIème
siècle, en une Confédération pour les besoins de la défense commune. Mais
chaque chefferie conservait son administration, son trésor, ses dieux et ses
soldats. La politique extérieure était délibérée en Conseil par tous les chefs.
Le district central, incluant la capitale (Koumassi), était organisé
militairement. Son chef (l'Achantéhéné), descendant du fondateur de la
confédération, présidait l'ensemble. Désigné comme les autres chefs, soumis
en outre à leur agrément, il pouvait être détrôné de même. Son attribut
essentiel était le siège d'or, symbole sacré et réceptacle de l'âme du pays
achanti. L'organisation achanti se présentait ainsi, du haut en bas, comme
une combinaison d'oligarchie et de démocratie, très favorable dans l'ensemble
à la liberté. Le régime achanti n'était donc pas autocratique. La désignation
du roi dépendait de l'initiative de la reine-mère, mais le Conseil des anciens
devaient accepter cette nomination qui était enregistrée aussi par les jeunes
gens.
• L’Etat du Cayor
A l'apogée de la puissance de l’empire du Ghana, c'est à dire probablement du
IIIe au Xe siècle, l'Afrique tropicale jusqu'à l'océan Atlantique était sous sa
dépendance. Le Cayor, selon toute vraisemblance, est une ancienne province
du Ghana qui, en tout cas au XVIème siècle, au moment où l'auteur du Tarikh
es-Soudan rédigeait son ouvrage, s'était déjà émancipée en un royaume
autonome, indépendant de celui du Djoloff et ayant un Damel à sa tête.
Le Conseil était convoqué et présidé par le Diawrigne Mboul Diambour,
représentant héréditaire des hommes libres. Les Tieddos étaient composés de
l'ensemble des individus attachés au roi, comme soldats, soit comme
courtisans. C'est du moins la signification que ce terme avait gardé à la fin de
l'indépendance du Cayor. Cette constitution était donc en vigueur jusqu'en
1870. C'est seulement dans le cas où la branche royale s'est islamisée que l'on
a constaté certaines transformations : c'est le cas du Ghana, du Mali,
du Songhaï. Les sept dynasties cayoriennes n'ont jamais embrasé l'islam.
L'un des derniers Damel du Cayor, Lat djor Diop, s'est converti à l'islam, mais
plutôt par diplomatie pour trouver de nouveaux alliés au Saloum auprès
du marabout toucouleur Ma Ba Diakhou. La situation politique au
17
Cayor est intermédiaire entre celles du Mossi (typiquement africaine) et du
Songhaï (influence de l'islam). Toutes les charges politiques au-dessous de la
royauté sont héréditaires : impossible d'y nommer arbitrairement quelqu'un
qui n'y a pas droit de par son appartenance à la caste correspondante. En ce
qui concerne la succession au trône, la situation est différente. A la fin de
l'histoire cayorienne, sept dynasties de garmis - ou nobles - étaient en
présence et avaient également droit au trône. Etant toutes d'origines
différentes, elles étaient en perpétuelle rivalité. Pour Anta Diop, la succession
au trône à l'intérieur de chaque dynastie est matrilinéaire. C'est l'existence de
plusieurs dynasties parallèles et rivales qui a introduit maints troubles dans
la succession au trône du Cayor.
3.4. Les empires
En réalité, on possède moins de détail sur la constitution du Ghana. On sait
d'après Bekri que la succession est matrilinéaire, ce qui prouve que la vieille
habitude africaine était encore strictement en vigueur. Seuls, l'empereur et
son héritier présomptif, le fils de sa sœur, ont le droit de porter des habits
taillés et cousus. En 1067, le souverain contemporain de El Bekri était le
Tounka Menîn : il avait succédé à son oncle maternel Bessi : « Chez ce peuple
l'usage et les règlements exigent que le roi ait pour successeur le fils de sa
sœur ; car, disent-ils, le souverain a la certitude que son neveu est bien le fils
de sa sœur; mais, il ne peut pas être assuré que celui qu'il regarde comme
son propre fils le soit vraiment » (El Bekri).
La succession est donc matrilinéaire. La vie du Kaya-Magha (roi) de Ghana
était sévèrement régie par la tradition. Le matin il faisait le tour de sa capitale,
à cheval, suivi de toute la cour, précédé par des girafes et des éléphants,
d'après Al Idrissi. N'importe quel plaignant pouvait alors lui adresser à lui
pour lui soumettre son cas qu'il réglait aussitôt. Ces rois étaient quelquefois
si conscients de leur rôle qu'ils cherchaient par tous les moyens à garder le
contact avec le peuple, à s'instruire directement de ses doléances, à prendre à
tout prix, la température politique et sociale.
Ghana fut affaibli par les attaques des Soussou (Sosso). En 1242, le roi de la
province extérieure du Mali s'en emparera. C'est Soundjata Keïta, l'un des plus
grands bâtisseurs que l'Afrique noire qui est connu. Le Mali succédera au
Ghana en soumettant les Sosso. On sait que Bermendana fut le premier de
ses rois à s'islamiser. Ibn Khaldoum donne des détails intéressants sur la
succession au trône du Mali : le régime est encore matrilinéaire. Mari Djatafut
le premier monarque puissant du Mali : c'est lui qui maîtrisera la turbulence
des Sosso et leur enlèvera toute forme de souveraineté. Après la destruction
de Ghana, il y eut une prériode de troubles et d'instabilité politique durant
laquelle on s'est momentanément affranchi des règles traditionnelles de
succession. Ibn Batouta, dans son voyage au Soudan, donne des
renseignements précieux sur les audiences impériales au Mali. L'enfant porte
le nom de son oncle maternel, celui-là même dont il doit hériter. Le même
mode de succession était donc valable pour le peuple et l'aristocratie. (Ibn
Batouta).
18
Le Songhaï, qui appartient à la dernière phase d'islamisation de l'Afrique du
XVIème siècle, a des mœurs politiques plus dégagées de la tradition. Ces
dernières ressemblent en tous points à celles qui régnaient dans les khalifats
de Bagdad et les cours de l'Orient arabe. Je n'étudierai donc pas le Songhaï,
déja sous influence étrangère. Cheikh Anta Diop remarque qu'en pays Mossi
où la tradition africaine est restée en vigueur, on ne cite qu'un seul cas de
conflit politique autour de la succession au trône (contrairement au cas du
Songhaï où la succession au trône, droit d'aînesse, entraîna de nombreux
conflits.
CHAPITRE IV. L’AFRIQUE ET LA COLONISATION
De nombreuses raisons ont été avancées pour justifier l’invasion et la
domination de l’Afrique par les puissances européennes. La plupart de ces
justifications étaient sous-tendues par des théories économiques,
humanitaires et religieuses.
4.1. Les origines et fondements de l’impérialisme européen en Afrique
[Link] origines de la conquête européenne
Au début du XIXe siècle, l’Afrique, ravagée par la traite, attire de plus en plus
l’attention de l’Europe. Jusqu’au XIXe siècle, en effet, la présence européenne
se limitait à quelques comptoirs sur les côtes pour les nécessités de la traite.
Les Européens étaient indifférents à la vie à l’arrière-pays et à la manière de
savoir comment les rois africains gouvernaient leurs sujets. Mais les données
vont brusquement changer dans la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsque
les Européens se décidèrent de prendre d’assaut le continent noir. Déjà au
début du XIXe siècle, constatant sur place l’effroyable gâchis humain causé
par la traite, de nombreux missionnaires crièrent au génocide et
encouragèrent le contrôle, voire la conquête de l’Afrique pour mettre fin au
massacre. Aussi, nombre de scientifiques et d’aventuriers, frappés par « le
continent mystérieux », la « terra incognita », n’hésitèrent pas, dès la première
moitié du XIXe siècle, à se lancer à la découverte de la principale inconnue de
la carte du monde.
C’est avec la révolution industrielle amorcée en Angleterre au cours du XIXe
siècle que les Européens vont se lancer à l’assaut de l’Afrique. La conquête
proprement dite commencera en 1880 pour se terminer en 1914. Elle se fera
d’une manière classique : explorations, expéditions militaires et
missionnaires. Une fois les grands axes ouverts par les explorateurs, des
expéditions militaires étaient chargées de conquérir et de soumettre les
différents territoires. Accompagnant les explorateurs, les colonnes militaires
devaient vaincre toute résistance de la part des populations autochtones.
Ainsi, les expéditions militaires françaises et anglaises, notamment, partant
des côtes occidentales, orientales et septentrionales, soumirent en moins de
trente ans de vastes territoires, après avoir démantelé royaumes et Etats. La
conquête achevée, les missionnaires pouvaient alors prêcher la bonne parole
et apporter aux indigènes ainsi soumis la « civilisation ».
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[Link] fondements ou mobiles de l’impérialisme
L’impérialisme est une doctrine qui prône la domination politique, militaire et
économique d’un peuple faible par un Etat fort. De nombreux idéologues ont
encouragé l’impérialisme européen en Afrique :
- Des hommes politiques : Joseph Chamberlain (Grande
Bretagne), Jules Ferry (France), Otto Von Bismarck
(Allemagne), Léopold II (Belgique), etc.
- Des hommes d’affaires : Paul Leroy Beaulieu, Cecil Rhodes
- Des hommes d’Eglise : David Livingstone, Mgr Miché, Vicaire
apostolique Saïgon, Cardinal Mercier, etc.
Le Discours de Léopold II
Plusieurs mobiles expliquent l’impérialisme européen en Afrique :
- Le mobile politique et militaire : une nation qui arrivait à mettre
sous sa domination une autre était considérée comme une
puissance. Elle était crainte par les autres. Installer des bases
militaires outre-mer (hors d’Europe) devant constituer des points
stratégiques et des réserves de militaires potentiels.
- Le mobile économique : besoin de débouchés (marchés) où
déverser la surproduction industrielle et exploiter les richesses
agricoles et minières. Robert et M. CORNEVIN :
« Cette prise de conscience de la richesse économique
possible de tout un immense continent encore en grande partie
inconnu coïncidait avec une véritable fièvre de surproduction de
l’industrie européenne et l’apparition de concurrents dangereux
pour l’Angleterre comme l’Allemagne, la France et la Belgique ».
- Le mobile démographique : faire face à la surpopulation de
certains pays européens.
Besoin de décongestionner le continent européen et éviter le chômage et les
guerres civiles.
Le mobile humanitaire et religieux : devoir d’apporter aux Noirs la
civilisation européenne considérée comme supérieure, sortir le Noir de la
barbarie et l’ignorance dans laquelle il se trouvait. Apporter aux Noirs la
religion judéo-chrétienne. Mettre fin à certaines pratiques en Afrique telles que
le trafic des hommes et l’esclavage. Les Blancs, empreints de paternalisme et
épris de bons sentiments, pensaient donc qu’il fallait traiter les noirs comme
de grands enfants, les mener à l’éducation, é la santé, à la religion chrétienne,
leur apprendre à travailler et à bien se tenir, bref, les domestiquer. L’occident
s’épanouissait ainsi dans son rôle civilisateur. Le modèle social suprême était
évidemment la société européenne à laquelle les Blancs se croyaient un devoir
d’amener les Noirs. Dès lors, la religion, la santé et l’éducation s’intégrèrent à
la politique coloniale pour conjuguer leurs effets avec la mise en exploitation
économique du continent. C’était l’union sacrée entre l’administration
coloniale, les missionnaires et les savants philanthropes.
20
Malgré les idéologies anti-impérialistes (socialisme et nationalisme), tous les
moyens furent utilisés pour dominer les territoires outre-mer.
4.2. Les rivalités européennes et le congrès de Berlin [Link] rivalités
européennes
Jusqu’en 1876, les intérêts commerciaux et la mainmise politique des
puissances européennes en Afrique étaient extrêmement limités. Aucun pays
ne songeait vraiment à annexer l’arrière-pays pour y exercer sa domination.
Mais ce comportement commença à évoluer à la suite de trois évènements
majeurs qui se produisirent entre 1876 et 1880.
Le premier fut le nouvel intérêt que le roi des Belges porta à l’Afrique. Cet
intérêt pour l’Afrique apparut lors de la conférence de géographie qu’il
convoqua en 1876 et qui déboucha sur la création de l’Association
internationale africaine et le recrutement de Henry M. Stanley en 1879 pour
explorer les Congo sous le couvert de l’Association. Ces recherches amenèrent
à la création de l’Etat libre du Congo, dont la reconnaissance par toutes les
nations européennes fut obtenue par Léopold II, ce qui suscita une rivalité
immédiate entre Français et Belges dans le bassin du Congo.
Le deuxième évènement est lié aux activités du Portugal à partir de 1876. Le
Portugal lança une série d’exploitations qui conduisirent, en 1890, à
l’annexion des domaines des planteurs afro-portugais du Mozambique,
jusque-là indépendants. Ainsi, pour les Portugais et pour le roi Léopold II, la
lutte commença en 1876.
Le troisième et dernier évènement qui déclencha le mouvement de partage de
l’Afrique fut la politique expansionniste française entre 1879 et 1880 qui se
manifesta par l’envoi de Savorgnan de Brazza au Congo, ainsi que par la
présence française en Tunisie et à Madagascar.
La politique de ces grandes puissances entre 1876 et 1880 montre qu’elles
étaient désormais toutes impliquées dans l’expansion coloniale et
l’instauration du contrôle de l’Afrique. La Grande-Bretagne et l’Allemagne se
lancent également dans l’annexion des territoires de l’est, de l’ouest et du
sudafricain à partir de 1883. L’Allemagne annexa le sud- ouest de l’Afrique, le
Togo, le Cameroun et l’Afrique orientale, contribuant ainsi à accélérer le
processus du partage.
Au début des années 1880, le Portugal, craignant d’être évincé d’Afrique,
proposa de convoquer une conférence internationale afin de discipliner les
rivalités des puissances coloniales dans le bassin du Congo.
[Link] congrès de Berlin
• Les raisons de la convocation du congrès
L’idée d’une conférence internationale qui permettrait de résoudre les conflits
territoriaux, notamment dans le bassin du Congo, fut lancée à l’initiative du
Portugal et reprise par Bismarck, qui entendait confirmer son image d’arbitre
des relations internationales en Europe. Ce congrès avait pour ambitions de
régler trois questions :
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- La question de la liberté du commerce dans le bassin du Congo
- La question de la liberté de navigation sur les fleuves à vocation
internationale tels que le fleuve Congo et le fleuve Niger
- La question des formalités à observer pour que les occupations
ultérieures sur les côtes d’Afrique fussent considérées comme
effectives.
A l’origine donc, le partage de l’Afrique ne faisait pas partie des objectifs de la
conférence qui se tient du 15 novembre 1884 au 23 février 1885. Elle réunit
une quinzaine de pays européens et d’ailleurs : Allemagne, Autriche, Hongrie,
Belgique, Danemark, Espagne, Etats- Unis, France, Grande-Bretagne,
PaysBas, Italie, Portugal, Russie, Suède, Turquie.
• Les clauses du congrès
Le congrès aboutit à la répartition des territoires et à l’adoption de résolutions
concernant la libre navigation sur les fleuves Congo, Niger, Bénoué et leurs
affluents. Il établit aussi des règles à observer dorénavant en matière
d’occupation des territoires en Afrique : toute nation qui prendrait possession
d’un territoire sur les côtes africaines ou y assumerait un protectorat, devrait
en informer les membres signataires de « l’Acte général » du congrès, pour que
ses prétentions fussent ratifiées. C’est ce qu’on a appelé la doctrine des «
sphères d’influence ». Cette doctrine était liée au concept allemand
d’hinterland. Toute puissance établie sur une côte africaine avait donc des
droits spéciaux sur les territoires de l’intérieur et pouvait étendre ses zones
d’occupation jusqu’à ce qu’elle rencontre une autre zone d’influence.
Toutefois, la simple occupation côtière ne suffisait pas pour revendiquer
l’hinterland. Toute prise de possession devait être notifiée aux autres
puissances et nulle annexion n’était valable sans occupation effective. C’était
là la doctrine dite de « l’occupation effective » qui allait précipiter le partage du
continent.
S’il est indéniable que sur le plan technique le congrès de Berlin n’a pas
directement procédé au dépeçage de l’Afrique, il n’en demeure pas moins que
ce partage en fut la conséquence directe. En posant les règles et les modalités
de l’appropriation légale du territoire africain, en reconnaissant l’Etat libre du
Congo, en permettant à des négociations territoriales de se dérouler, les
puissances européennes s’arrogeaient le droit d’entériner le principe du
partage et de la conquête du continent.
Toutes les conditions étaient donc réunies pour l’occupation militaire
systématique des hinterlands par les puissances européennes. Celle-ci
s’acheva à la veille de la première guerre mondiale. La nouvelle carte
géographique qui apparaît à l’issue de trois décennies de découpage
systématique et d’occupation militaire est très différente de celle qu’elle était
à la veille du congrès de Berlin. Le partage achevé, il ne restait plus qu’à mettre
en place les politiques coloniales pour asseoir l’autorité de métropole.
22
4.3. Les réactions des peuples africains face à l’impérialisme européen
[Link] première attitude des Africains face aux Blancs
C’est une idée communément reçue que l’Afrique était une sorte de vide
politique où l’anarchie, la sauvagerie sanglante et gratuite, l’esclavage,
l’ignorance brute, la misère se donnaient libre cours. Les agents d’occupation
européens, dans ce schéma, étaient considérés uniquement comme des
chevaliers de la civilisation et du progrès. Une autre idée fausse, non moins
répandue, proclame ou insinue l’absence totale de sentiment national chez les
Africains. Ceux-ci, à part quelques roitelets sanguinaires qui les opprimaient,
auraient accepté la conquête sans broncher, comme des lapins dans un
clapier. En fait, il y eut beaucoup plus de lions que de lapins. Depuis les
premières tentatives de pénétration, le nationalisme africain, sous des formes
multiples, parfois maladroites, parfois ambiguës, s’est toujours exprimé sans
interruption jusqu’à la reconquête de l’indépendance. Sous les cendres du
colonialisme, un feu vivant dormait, et de temps à autre, se révélait avec éclat.
L’attitude des Africains à l’arrivée des Européens a été très variée. La première
réaction des Noirs devant ces Blancs fut rarement l’hostilité.
Il est significatif de noter que ce sont les Européens les plus brutaux qui
parlent de l’hostilité des Africains. Mais l’attitude de loin la plus commune
était la surprise craintive ou amusée, et surtout l’hospitalité. D’ailleurs tous
les premiers voyageurs reconnaissent dans leurs écrits, cette hospitalité
africaine (Livingstone, Binger, Caillé, etc.). Mais très vite et dès la fin du XIXe
siècle, les Africains s’aperçurent que ces étrangers-là n’étaient pas comme les
autres ; la résistance va prendre ainsi sa source dans la conscience d’un
danger mortel pour les collectivités africaines. Elle viendra, au début, de la
réaction des chefs ou des minorités, qui voyaient dans l’intrusion européenne
une menace pour leurs privilèges. C’était là comme un geste de l’instinct de
conservation. Puis, devant l’installation du système colonial, avec ses
brimades et parfois ses crimes, il y aura une résistance en général plus
populaire, et qui prendra les formes les plus variées, depuis la fuite jusqu’au
soulèvement armé. Cette résistance moins spectaculaire et moins connue que
la première est pourtant le plus beau témoignage de la vitalité nationale des
peuples africains. Elle était réfléchie alors que la première était plutôt réflexe.
Partout les Africains ont défendu leur sol et souvent mètre par mètre. C’est
par milliers qu’il faut compter les combats qu’ils ont livrés. C’est par milliers
qu’il faut compter ceux qui se sont tués de leurs propres mains, plutôt que de
survivre au temps de la liberté. C’est par centaines de milliers qu’il faut
compter les victimes. La période coloniale est souvent appelée par les noirs «
le temps de la force ». C’est en effet par la force, par la coercition et la violence
physique que ce régime a été établi. Dans l’impossibilité de relater d’un point
de vue africain toutes les réactions des Africains depuis 1870 pour leur liberté,
on ne peut qu’évoquer quelques cas.
[Link] formes de résistances
L’époque des résistances débuta dans la seconde moitié du XIXème siècle
après les premières percées impérialistes en Afrique. Elle se prolongea
jusqu’au XXème siècle. La résistance est un mouvement d’autodéfense pour
23
garder sa liberté et sa dignité. Elle se présente sous trois formes distinctes :
armée, populaire et culturelle.
• La résistance armée
Elle a toujours été un moyen utilisé par les populations africaines pour faire
face à la domination étrangère. Dans chaque royaume africain, il existait une
classe guerrière au service des grandes familles régnantes. C’est le cas des
Ceddo dans les royaumes wolofs notamment le Kayoor, les Guelewaar dans
les royaumes sérères au Sénégal, mais aussi le royaume d’Abomey avec
Béhanzin, le royaume Ashanti avec Prempeh.
Les guerriers utilisaient des moyens de lutte comme la guérilla, la tactique de
la terre brûlée, les guets-apens, les armes blanches, les armes à feu.
• La résistance populaire
Après la soumission des royaumes et la mise en place du système colonial, les
masses populaires utilisent d’autres formes de résistances. Elles se
manifestent à travers le refus de payer l’impôt, de servir dans le corps des
tirailleurs sénégalais, d’exécuter les travaux forcés ou obligatoires.
On assiste aussi à un départ massif de populations qui s’opposent bien
souvent à l’autorité des chefs collaborateurs de l’armée coloniale.
• La résistance culturelle
C’est le refus de l’œuvre d’assimilation culturelle liée à la propagation des
valeurs culturelles européennes. Cette forme de résistance a été développée
par les grandes confréries notamment la Tidjaniya, et le Mouridisme, ainsi que
les Layènes.
C’est le cas aussi des populations animistes de la Casamance comme les
Balantes ou les Dioulas, ainsi que les royaumes théocratiques musulmans (El
Hadj Omar au Fouta, Maba Diakhou au Rip, Cheikhou Amadou au Soudan).
On peut aussi noter le refus des rois d’amener leurs fils à l’école des otages
(école des fils de chefs).
• Bilan des résistances
De façon générale les résistances ont joué un rôle important en s’opposant à
la pénétration coloniale en Afrique. Cependant la plupart d’entre elles ont
échoué surtout à cause de la supériorité militaire des Européens, au soutien
des tirailleurs, mais aussi à cause des querelles intestines entre les chefs
politiques africains.
Toutefois certaines figures de la résistance armée restent dans la mémoire
collective et servent de références pour les générations actuelles et futures.
Par contre le bilan des résistances culturelles est plus positif. Sur le plan
religieux les théocraties musulmanes et les confréries ont contribué à
consolider l’islam dans certaines régions d’Afrique. Les religions ancestrales
africaines comme l’animisme ont été conservées. C’est l’exemple de la
24
Casamance. Sur le plan traditionnel, les résistances culturelles ont permis de
conserver les coutumes et traditions africaines.
Au moment de la première guerre mondiale, toutes les régions de l’immense
Afrique noire n’avaient pas encore accepté la domination coloniale. Celle-ci, il
faut le reconnaître avait fini par supprimer les guerres ethniques. Réalisation
incontestablement positive. Peuples dominants et dominés étaient alignés
désormais dans l’égalité de la sujétion. L’occupant avait imposé non pas tant
la paix mais sa paix, d’une part parce que, en raison de la puissance des
armes, ses guerres de conquête et de répression avaient fait beaucoup plus de
victimes que les batailles menées par les meilleurs leaders de l’Afrique. Par
ailleurs, la paix établie n’était-elle pas la condition indispensable pour mettre
en train un régime dont chacun admet aujourd’hui qu’il a été établi pardessus
tout pour le bien des colonisateurs ?
4.4. Les politiques coloniales
[Link] politique coloniale anglaise
La Grande-Bretagne s’est inspirée de la théorie de l’« indirect rule » et a adopté
dès le départ une politique d’association dans ses colonies. La théorie de l’«
indirect rule » trouve son fondement dans des considérations sociologiques
élémentaires : c’est que les peuples colonisés ont une organisation ; ils ont
leurs propres modes d’administration, leurs institutions et leurs chefs. Le
colonisateur a donc intérêt à s’appuyer sur cette charpente et sur les autorités
traditionnelles reconnues, au lieu de chercher à se substituer à elles. De la
sorte, il pourra servir de guide pour permettre une évolution des structures
sociales traditionnelles vers une plus grande efficacité et une adaptation aux
changements, notamment économiques. Ce système avait l’avantage d’être
économique, peu coûteux, puisqu’il demandait peu d’hommes et
politiquement efficace, dans la mesure où il ne perturbait pas la vie politique,
économique et sociale des populations colonisées.
Par l’ « indirect rule », il s’agissait d’organiser les colonies selon le principe de
l’autonomie locale, propre aux traditions politiques britanniques. Très
pragmatique, ce système s’articulait autour de deux axes principaux :
l’autonomie financière et l’autonomie politique. Il fallait assurer le
développement économique des colonies en faisa nt régner l’ordre. Mais cette
administration devrait s’effectuer aux moindres frais. De ce fait, la GB
n’organisera pas l’envoi systématique de fonctionnaires coloniaux en Afrique.
Elle eut plutôt recours aux fonctionnaires indigènes et aux institutions
traditionnelles existantes qu’elle orientera dans le sens de sa politique. Il ne
s’agissait donc pas d’un système centralisé et assimilationniste mais d’une
administration fortement décentralisée. L’organisation politico- administrative
était la suivante :
- Les chefs traditionnels (Native Authorities) : ils conservaient
leurs pouvoirs en tant que représentants légitimes de la
permanence des sociétés traditionnelles. Mais ils devaient
désormais être des auxiliaires du développement économique
des territoires ;
25
- Les administrateurs anglais (District Commissioners
ouCommissaires de district) : ils représentaient l’autorité
coloniale dans les districts et étaient chargés d’orienter l’action
économique des territoires ;
- Le Gouverneur de colonie : il coiffait toute l’organisation d’une
colonie et était l’autorité suprême du territoire. Il était assisté par
de hauts fonctionnaires britanniques (Executive Council) et par
des membres officiels désignés ou élus (commerçants ou colons
britanniques qui formaient le Legislative Council).
Les chefs traditionnels furent dotés de budget, de tribunaux et de collèges. Ce
système d’administration indirecte fut appliqué notamment au Nigéria, en
Gold Coast, en Sierra Leone, en Ouganda. Il permit de limiter l’immigration
européenne et la constitution de grandes propriétés foncières. Ce système, tel
qu’il se présentait à ses débuts, était favorable aux colonisés car il ne
détruisait pas systématiquement les valeurs et les institutions traditionnelles
préexistantes. Toutefois, l’influence des Africains instruits et désireux
d’échapper à l’emprise des chefs traditionnels va amener l’opinion publique à
considérer que tout raffermissement des institutions traditionnelles était une
politique contraire à toute œuvre d’évolution et de changement des colonies.
En effet, dans la pratique, si les chefs traditionnels furent satisfaits de la
politique de promotion préconisée à leur endroit, ils se montrèrent cependant
peu disposés à suivre l’évolution politique. C’est pourquoi des changements
seront opérées au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Sans fondamentalement remettre en cause le principe de l’ « indirect rule », la
GB va désormais mettre l’accent, non plus sur les chefs traditionnels, mais
plutôt sur l’ouverture de l’accès des conseils législatifs et exécutifs aux
Africains eux-mêmes. La doctrine qui était alors unanimement admise était
que la GB devait conduire tous les peuples colonisés au « self government ».
Mais la mise en œuvre de cette doctrine va précipiter les colonies britanniques
vers l’autonomie. Une évolution politique devait donner aux territoires la
possibilité d’établir un gouvernement stable, représentatif des principaux
groupes sociaux et capables d’empêcher que les minorités ne fussent écrasées
par les majorités. L’administration coloniale britannique va être victime de son
propre système d’administration. La mise en œuvre de la doctrine de « self
government » va susciter dans toutes les colonies une vague de
nationalisme qui précipitera celles-ci vers l’indépendance.
[Link] politique coloniale française
Dans les faits, la politique coloniale française a connu deux phases. Au départ
fondée sur l’assimilation, elle devait évoluer vers l’association après la
première guerre mondiale. L’administration directe devait être vue comme
étant la manifestation d’une politique d’assimilation dont l’objectif était de «
franciser » les colonies avant d’en faire des départements français. Cette
politique utopique sera abandonnée au profit de l’association présentée
comme la meilleure politique qui devait permettre d’assurer le respect des
mœurs, des coutumes et des religions, car l’œuvre de l’assimilation avait été
négative. Elle avait consisté à détruire ou à ignorer la culture du colonisé. La
26
politique coloniale française a été caractérisée par trois éléments
fondamentaux :
- Un système administratif empreint de despotisme : le système
colonial français était marqué par une administration directe et
la création d’une chefferie administrative. L’administration civile
ne différa pas fondamentalement de l’administration militaire. Le
personnel administratif européen hérita de l’époque militaire du
despotisme et de l’omnipotence. Le commandant de cercle
bénéficiait d’une véritable concentration de pouvoirs : impôts,
justice, police, prisons, services publics. Cette concentration des
pouvoirs transforma l’administrateur en un autocrate incontesté
à l’intérieur du ressort territorial de sa circonscription. Cette
politique administrative supposait un nombre suffisant de
cadres européens. Devant le nombre insuffisant
d’administrateurs européens, l’administration coloniale
française a dû recourir aux intermédiaires directs (interprètes,
commis, gardes, autres agents politiques) et aux intermédiaires
indirects (les chefs traditionnels) utilisés comme des auxiliaires
de l’administration, et transformés en une chefferie
administrative.
- Une organisation politique centralisée : la France mit au point
dans ses colonies une organisation politique rigide dont l’objectif
était de lui permettre de maintenir la cohésion artificielle de son
empire colonial disparate. A la tête de l’appareil politique colonial
se trouvait le Ministre des colonies. Au niveau des fédérations
(AOF, AEF) étaient placés des gouverneurs généraux assistés
d’un conseil d’administration. Les territoires, quant à eux,
étaient soumis à l’autorité des gouverneurs. Dans l’ensemble, la
centralisation l’emporte dans cette organisation.
- Un système juridique discriminatoire : le système colonial
français était très discriminatoire à l’endroit des administrés
(colonisés). On distinguait deux catégories de colonisés : les
citoyens et les sujets (soumis au régime de « l’indigénat »). Les
citoyens, constitués des natifs des quatre communes du Sénégal
(Dakar, Gorée, Saint- Louis et Rufisque), avaient les mêmes
droits politiques que les Français et donc pouvaient élire des
représentants à l’Assemblée nationale française. Les sujets,
quant à eux, étaient soumis à la justice indigène qui conférait
des pouvoirs exorbitants à l’administration coloniale. Ils ne
jouissaient pas des droits reconnus aux citoyens français. Ils
étaient soumis à de nombreuses obligations.
L’impact de la domination coloniale sur l’Afrique constitue sans aucun doute
le sujet le plus controversé du passé colonial du continent. Si, en effet, les
opinions sont unanimes pour constater que la colonisation marque une
27
phase importante dans l’évolution du continent africain, elles restent
cependant partagées quant à la nature de son impact sur les sociétés
africaines.
[Link] conséquences de la colonisation
• Les conséquences socio-politiques
Sur le plan politique, le colonialisme est à l’origine de la création d’Etats
‘’indépendants’’ modernes bâtis sur les ruines apparentes des sociétés
politiques traditionnelles. Ces Etats sont façonnés à l’image des Etats
européens. Le système colonial a également introduit dans presque toutes les
parties de l’Afrique deux institutions nouvelles que l’indépendance n’a pas
entamées. Il s’agit d’un nouveau système judiciaire et un nouvel appareil
administratif qui sont à l’origine d’une nouvelle bureaucratie.
Toutefois, les effets négatifs du colonialisme sont encore plus marqués. En
premier lieu, le colonialisme a eu pour effet négatif de démanteler les systèmes
de gouvernement traditionnels africains. Presque tous les Etats africains ont
été en effet créés après des conquêtes, ainsi qu’après la déposition ou l’exil des
dirigeants indigènes. L’impact négatif le plus important sur le plan politique
et social est la perte de la souveraineté et de l’indépendance et, avec elle, du
droit des peuples africains à diriger leur propre destinée ou à traiter
directement avec le monde extérieur, c'est-à-dire de leur droit à la liberté.
• Les conséquences économiques
La question de savoir si la colonisation a eu des effets globalement positifs ou
négatifs sur l'économie africaine est un sujet débattu. Certains estiment que
l'aventure coloniale fut l'une des sources du développement capitaliste
européen et de la déchéance économique de l'Afrique ; d'autres considèrent
aussi que tous les progrès économiques réalisés pendant la période coloniale
le furent à un prix élevé et injustifiable pour les Africains : travail forcé, travail
migratoire. Lequel selon Davidson, « firent probablement plus pour démanteler
les cultures et les économies précoloniales que presque tous les autres aspects
de l’expérience coloniale réunis ». A cela s’ajoute : la culture obligatoire de
certaines plantes, saisie forcée des terres, déplacement de populations (avec
comme conséquence la dislocation de la vie familiale), taux de mortalité élevé
dans les mines et les plantations, brutalité avec laquelle les mouvements de
résistance et de protestation provoqués par ces mesures furent réprimés, etc.
[…] la période coloniale a été une période d’exploitation économique
impitoyable plutôt que de développement pour l’Afrique et […] l’impact du
colonialisme sur l’Afrique dans le domaine économique est de loin le plus
négatif de tous.
À l'inverse, certains économistes et historiens ont défendu le bilan économique
de la colonisation, mais ce sont les moins nombreux. Pour P.C. Lloyd, « les
exportations de matières premières ont apporté une richesse considérable aux
peuples d’Afrique occidentale ». Pour Lewis H. Gann et Peter Duignan, « le
système impérial est l’un des plus puissants agents de diffusion culturelle de
l’histoire de l’Afrique ; le crédit, ici, l’emporte de loin sur le débit ». D. K.
Fieldhouse est arrivé à la même conclusion en 1981 : « II apparaît donc que
28
le colonialisme ne mérite ni les louanges, ni les blâmes qu’on lui a souvent
décernés ; s’il a fait relativement peu pour surmonter les causes de la pauvreté
dans les colonies, ce n’est pas lui qui a créé cette pauvreté. L’empire a eu de
très importants effets économiques, certains bons, d’autres mauvais… »
Tout comme la traite négrière, la domination coloniale a entrainé un
bouleversement des sociétés politiques africaines. Mais cette fois-ci, la
transformation est si profonde que celles-ci doivent désormais se recomposer
au sein d’entités politiques nouvelles créées de toute pièce. L’histoire des
institutions et des faits sociaux en Afrique est de fait marquée par deux défis
majeurs que sont la domination et la liberté.
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CONCLUSION
L'histoire de l'Afrique commence avec l'apparition de l'espèce humaine dans la
corne de l'Afrique, il y a environ 2,5 millions d'années. Le continent est
considéré comme le berceau de l'humanité, à partir duquel, il y a 200 000 ans
environ, l'homme moderne s'est étendu sur le reste du globe. Vers la fin de la
Préhistoire, le Sahara, qui était alors formé de grands lacs, devint aride et «
coupa » l'Afrique en deux, conduisant à des évolutions historiques distinctes
entre le nord et le sud. À la période historique, la civilisation de l'Égypte
antique se développa le long du Nil, et l'Afrique du Nord, rive sud de la
Méditerranée, connait l'influence des Phéniciens, des Grecs et des Romains.
L'Afrique subsaharienne voit naître ses propres civilisations dans les zones de
savanes. À compter de 3000 av. J.-C. l'expansion bantoue repousse les
peuples Khoïsan. Il s'agit d'un mouvement de population en plusieurs phases,
orienté globalement du nord, depuis le grassland du Cameroun actuel, vers le
sud, jusqu'en Afrique australe, atteinte aux débuts de l'ère chrétienne.
L'expansion bantoue explique la carte ethnolinguistique actuelle de la zone
subsaharienne.
La religion chrétienne s'implanta en l'Afrique dès le Ier siècle, essentiellement
dans l'Afrique romaine du nord du continent puis en Éthiopie. Le VIIe siècle
voit les débuts de l'Islam en Afrique, lequel s'installe sur la côte est et dans le
nord du continent jusqu'à la frange septentrionale de la zone subsaharienne.
L'Afrique du nord est, dans le même temps, arabisée. En Afrique
subsaharienne, à partir du VIIIe siècle et jusqu'au XVIIe siècle, de puissants
et riches empires se succèdent. Vers la fin de cette période, au XVe siècle, les
Portugais, suivis par d'autres nations européennes, installent sur la côte ouest
un trafic d'esclaves, la traite atlantique, qui s'ajoute à la traite intra-africaine
et à la traite orientale qui sévissent déjà sur le continent. Le XVIIIe siècle
marque le début des explorations européennes, suivies par la colonisation
massive du continent entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. La traite
esclavagiste cesse au début du XXe siècle, mais l'Afrique est presque
entièrement sous domination coloniale jusqu'à la fin du XXe siècle, ce qui
modèle jusqu'à aujourd'hui les frontières et les économies des pays concernés.
La plupart des États obtinrent leur indépendance entre la fin des années 1950
et le milieu des années 1970. Les pays du continent présentent la croissance
démographique la plus importante de la planète et une situation sanitaire qui
s'améliore nettement tout en progressant moins vite que dans les autres pays
en développement.
Il serait judicieux aujourd'hui, étant donné les échecs relatifs des modèles
démocratiques occidentaux importés en Afrique, de redéfinir un modèle
politique « à l'africaine », qui tienne compte des composantes des sociétés
30
africaines. L'étude des systèmes politiques de l'Afrique pré-coloniale peut
certainement aider à la construction de ce modèle.
BIBLIOGRAPHIE
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domination coloniale, 1880-1935, UNESCO, 2000
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L'Afrique depuis 1935, UNESCO, 1998
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« Cahiers libres », 2011
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20 000 ans avant notre ère - XVIIe siècle, Belin, coll. « Mondes anciens »,
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