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Au-delà de l’État-nation

Flávio Bezerra de Farias

Professeur à l’Université Fédérale du Maranhão (Brésil). Directeur de la Centrale Unique des Travailleurs (CUT-Maranhão). Boursier de post-doctorat (CAPES-Brésil), sous la direction de François Chesnais, à l’Université Paris-Nord (année 2001-2002). bezerradefarias@wanadoo.fr

Nous allons faire la critique de deux conceptions de l’unification étatique européenne dans le cadre contemporain de la restructuration et de la mondialisation du capital. Bien que distinctes, l’une postfrancfortienne (Habermas) et l’autre poststructuraliste (Balibar) se placent dans la perspective de la construction d’un État européen. Pourtant, dans le sens inverse de l’utopie concrète qui oriente le mouvement réel qui dépasse le capitalisme en Europe. Ils deviennent aussi postmarxistes pour saisir et pour reformer l’économie et la politique de l’ère postmoderne. À rebours de cette voie conformiste, c’est à partir de l’ontologie marxienne de l’être social qu’il faut saisir la dialectique actuelle du capital et de l’État en Europe pour la transformer conformément aux intérêts des travailleurs. Pour- tant, contre le développement inégal et combiné sous toutes ses formes.

Introduction Dans son discours du 12 mai 2000, à l’Université Humboldt de Berlin, le ministre alle- mand des affaires étrangères Joschka Fischer s’est prononcé pour l’organisation d’un État fédératif européen. Pour lui, ce serait la seule solution pour concilier le développement de l’Union européenne, l’efficacité et la transparence démocratique. D’après le diagnostique de Fischer, « la communautarisation de l’économie et de la monnaie a créé un rapport an- tagoniste avec les structures politiques et démocratiques. » C’est ainsi que « l’Europe doit aller de l’avant jusqu’à parfaire son intégration. » Il s’agit de faire un troisième pas en avant historique dans le domaine politique, puisqu’il y a déjà « deux décisions histori- ques » qui « ont eu une influence positive décisive sur le destin de l’Europe au siècle der- nier : premièrement, la décision des Etats-Unis de rester présents en Europe. Et, deuxiè- mement, le fait que la France et l’Allemagne aient misé sur le principe de l’intégration, à commencer par l’imbrication économique. » En bref, il s’agit de changer la nature même des institutions communautaires, pour multiples raisons, parmi lesquelles : les rendre plus simples, plus transparentes, plus démocratiques, plus accueillantes pour les candidats, plus

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efficaces au fur et à mesure de l’élargissement des frontières, tout en permettant de pro- gresser sur la voie de l’intégration et en conservant intacts les Etats-nations. Pour atteindre ce but, il faut simplement passer du stade actuel de l’Union confédérative à un stade supé- rieur qu’il dénomme Fédération. En absence d’accord sur cette forme de l’État fédératif, les plus convaincus des États européens devront créer « un centre de gravité » pour con- clure « un nouveau traité fondamental européen qui serait le noyau de la Constitution de la fédération. » Enfin, sur la base de ce traité fondamental, la fédération européenne aurait ses propres appareils d’État (cf. l’extrait du discours dans le journal Le Monde, Paris, le 15/05/2000 : 12). Ce discours pour le projet d’Europe fédérale a reçu un fort soutien en Allemagne, tandis qu’en France les réactions en ont été moins strictes parmi les socialistes. Les compliments mitigés sur ce point restent très ambigus. Ainsi, la « matrice » de la réflexion du chef du gouvernement français Lionel Jospin sur le projet européen cherche à concilier «la logique fédérale à la réalité d’États-nations. » (journal Le Monde, Paris, le 22/03/2001 : 3). Comme d’habitude, l n’adopte ni l’un ni l’autre des points de vue. Pour sa part, le ministre français des affaires étrangères avait constaté avec une sévérité mitigée qu’en ce qui concerne « l’idée de fédération » en Europe, « beaucoup de réticences ou d’arguments hostiles pa- raissent comme dépassés à l’heure de la mondialisation ». Outre cela, « des éléments de fédéralisme existent déjà, par exemple la Cour de justice, l’euro ». Mais, cet état d’esprit et de fait ne légitime pas « que les principaux responsables politiques d’un pays souscrivent sans un examen très approfondi à une perspective aussi radicalement bouleversante, d’autant que les solutions fédérales proposées par les uns et les autres diffèrent sur des points essentiels.» Or, le débat devrait s’ouvrir entre tous les pays européens pour des solu- tions « originales, car rien de ce qui s’est fait, de ce qui a marché dans la construction eu- ropéenne ne correspondait à un schéma préétabli. » Enfin, « le nœud de la réflexion, ce sont les concepts de fédération et de fédération d’Etats-nations. S’agit-il au bout du compte d’une seule et même chose, le fédéralisme classique? Dans ce cas nous allons vers un blo- cage. » [Védrine, 2000 : 1]. En dépit de se placer délibérément dans la durée, le discours de Berlin a sonné chez les « défenseurs » français de la République, dans l’immédiat comme le bruit d’un enfant ta- pageur, et les réprimandes sévères qui en ont été suscitées sont venues de partout. Le prési- dent Jacques Chirac dans un discours devant le Bundestag le 27 juin 2000 a dit : « Ni vous ni nous n’envisageons la création d’un super Etat européen qui se substituerait à nos Etats- nations et marquerait la fin de leur existence comme acteurs de la vie internationale. »

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(journal Le Monde, Paris, le 28/06/2000 : 16). Il avait déjà dit qu’envisager l’extinction des nations européennes serait absurde : « Nos nations sont la source de nos identités et de no- tre enracinement. La diversité de leurs traditions politiques, culturelles et linguistiques est une des forces de l’Union. Pour les temps qui viennent, les nations resteront les premières références de nos peuples.» (journal Le Monde, Paris, le 2/06/2000). Pourtant, ces inquié- tudes nationalistes n’ont aucun sens, dans l’hypothèse suivante : l’instauration d’un Etat fédéral n’entraînerait pas nécessairement l’extinction des identités nationales [Leben, 2000 : 13]. Finalement, dans un débat franco-allemand réalisé en avril 2001 entre Joschka Fischer (parti vert), Alain Juppé (ancien ministre français de droite) et Jean-Louis Bianco (député socialiste), ils se sont mis d’accord sur le diagnostic suivant : « ni statu quo, ni super- État européen, mais quelque chose entre les deux, que tous les trois sont prêts à appeler, comme Jacques Delors et Jacques Chirac, une Fédération d’Etats-nations. » (journal Le Monde, Paris, le 4/04/2001). La cohabitation de deux tendances politiques opposées s’est faite sous cette formule déjà célèbre. Cependant, les positions politiques très génériques visant les menaces de l’étranger et de ses représentants supposés contre la souveraineté nationale ne sont pas un monopole de la droite. La réaction de Chevènement (dans le journal Le Monde du 21/06/2000) contre l’idée de l’État fédératif européen a été beaucoup plus dure que celle de Chirac, car il considère que le discours du ministre allemand est un symptôme du fait que son pays n’est pas encore guéri « du déraillement qu’à constitué le nazisme ». Alors que la voie de l’institutionnalisme impérial n’est pas le meilleur remède pour s’attaquer aux « risques de la mondialisation ». Bien qu’il y voie des aspects positifs, c’est une mondialisation « sauvage qui se fait en dehors du contrôle des citoyens. » L’Europe n’avancera pas au moyen d’une « révolution » d’en haut – conduite par un « noyau dur » fédéraliste, très doué dans « la technique institutionnelle » – mais plutôt par l’intermédiaire de certaines réformes. Celles-ci seront dictées à la fois par les « convergences politiques » inter- étatiques et par le développement de la « souveraineté populaire ». D’autre part, il est suffi- sant « une association de nations solidaires » pour rétablir « l’équilibre entre capital et tra- vail », ainsi que pour la « libération » vis-à-vis des États-Unis. Pourtant, les boutades de Chevènement sur les reflets dans projet fédératif européen des idéaux originaires du Saint Empire ou de Bismarck n’ont aucun sens, dans l’hypothèse suivante : « Aujourd’hui, les deux empires ne sont que des réminiscences historiques ou, dans l’actualité politique, des fictions chimériques dépourvues de sens et de substance. » [Schrader, 2000 : 12].

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Le leader socialiste italien Amato a critiqué aussi la proposition du «noyau dur », car au lieu du «centre de gravité » proposé par Fischer «la grande Europe élargie a besoin d’un cœur vital : comme outil d’intégration et non de division ; et comme outil ouvert aux pays intéressés à y entrer, tel qu’il en était avec la Communauté des dernières décennies. » [Amato, 2000 : 6]. Le discours de Berlin a été prononcé par un ex- gauchiste qui savais déjà que sa proposi- tion de fédération serait « pour beaucoup de Britanniques une provocation » (journal Le Monde, Paris, le 15/05/2000). «Il aurait pû avoir ajouté aussi que son regard sur la finalité de l’Union européenne déconcerte la majorité des britaniques. » [Wallace, 2000 : 1]. Peut être qu’il s’agissait soit d’une attaque contre l’alliance géopolitique anglo- américaine soit d’une mise en cause de la global governance ou de la politique interne de décentralisation du pouvoir. En tout état de cause, « sans la Grande Bretagne, l’éventuel

‘centre de gravité’ serait peut - être plus compact, mais aussi plus faible politiquement, fi- nancièrement et militairement, et plus pauvre culturellement. » [Amato, 2000 : 5]. Devant toutes ces difficultés, personne ne veut plus aller vite ni indiquer impérativement vers le débouché fédératif. Il s’agit d’un « débouché souhaité par certains mais craint par d’autres et qui, au fond, consisterait à transférer au niveau européen—de l’Union européenne—des compétences et des attributions des Etats nationaux. » [Idem : 2]. En somme, nous avons constaté l’absence de consensus chez les hommes politiques en Europe pour la mise en place d’un super-État européen en transcendant et en remplaçant les États-nations actuels. D’ailleurs, dans ce domaine, les attentes des citoyens européens sont très claires, d’après la « Déclaration de Laeken » sur « L’avenir de l’Union euro- péenne » faite par leurs chefs d’État ou de gouvernement :

«

Ce

que le citoyen entend par ‘bonne gestion des affaires publiques’, c’est la création

de nouvelles opportunités, et non des nouvelles rigidités. Ce qu’il attend, c’est davantage des résultats, de meilleurs réponses à des questions concrètes, et pas un ‘super-État’ euro- péen ni des institutions européennes qui se mêlent de tout. » (journal Le Monde, Paris, le 19/12/2001 : 19). Pourtant, nous ne souhaitons pas ici reprendre tous les éléments de ce débat politique très riche mais nous fixer uniquement sur les problèmes de l’ontologie de l’Etat européen qui sont au cœur de la réflexion de la philosophie politique postmarxiste occidentale. Il s’agira donc d’une discussion dans le domaine de l’utopie soit cosmopolite soit transnatio- nale (ou internationale).

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1 – L’ontologie de l’État fédératif européen À partir de 1998, c’est autour de la thèse «euro-fédéraliste » que l’idéologie allemande semblait s’unifier, contre les positions prises par les « euroceptiques », par les « europhiles » et par les « partisans d’une réglementation politique à l’échelle de la planète (global governance). » [Habermas, 2000 : 90]. Cependant, après les attentats du 11 septembre, Beck [in Weill, 2001 : 32] tire la singu- lière leçon qui suit (dans la revue « Der Spigel » du 15 octobre 2001) : la sécurité nationale « n’est désormais plus à proprement parler du ressort de la nation ». Ce sociologue muni- chois qui d’ailleurs « réinvente la politique » autour de la notion de « risque » [Beck, 1992 ; 1997] soutient la thèse générale selon laquelle les attentats de New York et de Was- hington, tout comme la guerre en Afghanistan, « loin d’infléchir le cours de la mondialisa- tion, l’aurait au contraire accéléré » [in Weill, 2001 : 32]. 1 Ce n’est pas le manichéisme grossier la pensée adoptée par le sociologue allemand ; mais, il s’agit d’un raisonnement fondé sur les antinomies de la philosophie politique kan- tienne qui l’entraîne, en dernière instance, jusqu’au manichéisme pensé. Il en déduit une « loi étrange » et difficilement perceptible de manière immédiate dans l’opinion « qui veut que la résistance à la mondialisation – qu’elle le veuille ou non – en accélère le rythme. » [Beck, 2001 : 16]. À partir de ce paradoxe il dérive que « le terme de mondialisation dési- gne un processus étrange dont la réalisation progresse sur deux voies opposées : soit on est pour, soit on est contre. » [Idem]. Beck affirme qu’avec l’avancée ambivalente et irréversible de la mondialisation, « la catégorie d’État-nation va devenir une catégorie zombie » [in Weill, 2001 : 32]. Dans la crise actuelle, il faut dépasser aussi le néolibéralisme [Beck, 2001 : 16] pour que s’impose à «l’ère du risque » [Beck, 1995] une stratégie globale de régulation des incertitudes nou- velles ou anciennes, internes ou externes, spontanées ou fabriquées [Giddens, 2000 : 31 et suivantes]. Dans ce changement, « les positions traditionnelles de la lutte de classes de- viennent dérisoires face aux menaces concernant la santé et la sécurité. » (Ulrich Beck, journal Le Monde Économie, interview, Paris, le 20/11/2001 : III). Il se met carrément à l’extérieur du débat autour de la nécessité soit de plus de mondia- lisation et d’autorégulation marchande (europhiles) soit de plus d’étatisation et de plus de régulation au niveau national (euroceptiques). Il s’agit d’un débat courant toujours suscep-

1 De fait, sa position est plus subtile que celle qui n’a pas hésité à affirmer George W. Bush : « Les terroristes ont attaqué le World Trade Center et nous les vaincrons en élargissant et en encourageant le commerc e mo n- dial. » (journal Le Monde - Économie, Paris, le 6/11/2001 : I).

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tible de se rallumer par des événements comme ces attaques terroristes. Mais, il ne se place ni chez les euro-fédéralistes ni chez les partisans de la réglementation politique à l’échelle de la planète, dans le sens de la global governance. Il y a une contradiction dans les termes, quand il conditionne l’existence d’une « économie mondiale » à celle de « forums ou de modalités garantissant, à l’échelle nationale mais aussi, dorénavant, globale, une résolution des conflits juridiquement régulée » [Beck, 2001 : 16], d’une part ; et, d’autre part, l’étatisation globale à laquelle il songe exige des alliances nouvelles, c’est-à-dire situées au-delà de l’État-nation. 2 Aujourd’hui, dans l’ère d’après l’État- nation, « la différence cru- ciale réside en ce que des alliances globalisées ne sont pas seulement décisives pour la sé- curité extérieure mais également intérieure. » [Beck in Weill, 2001 : 32]. Pour arriver à l’unification étatique du monde, il propose que des alliances impériales soient entamées selon des principes philosophiques cosmopolites du XVII e siècle. Mais, dont la pratique ressemble trop à la politique impérialiste actuelle de Bush et Blair en Afghanistan et ail- leurs. 3 Le sociologue munichois était déjà un des adeptes de la troisième voie (à la fois néolibé- rale et social-démocrate) selon le modèle de la « nouvelle gauche » de Giddens [1998]. C’est pourquoi d’après son plus récent point de vue sur les attentats et les dangers dus à « l’irruption de la terreur globale », le 11 septembre c’est le début de «la fin du néolibéra- lisme » pur et dur : « Dans un monde de risques globaux, le mot d’ordre du néolibéralisme appelant à remplacer la politique et l’État par l’économie devient rapidement moins con- vaincant. » [Beck, 2001 : 1]. Il devient aussi suiveur de l’ancienne voie kantienne prise avant par Habermas [1996], dans le sens « d’associer la mondialisation économique à une politique cosmopolite. » [Beck, 2001 : 16]. Pourtant, il faut reconnaître que l’étatisation n’est pas inutile s’il s’agit de dépasser les États-nations dans une sorte de troisième voie cosmopolite. 4

2 En effet, pour lui «le néolibéralisme a longtemps tenu à ce que l’économie s’extirpe du paradigme de l’État-nation et se donne à elle -même des règles transnationales de fonctionnement. En même temps, il par-

tait du principe que l’État continuerait à jouer son jeu habituel et conserverait ses frontières nationales. Mais, depuis les attentats, les États découvrent à leur tour la possibilité et le pouvoir d’engager des coopérations transnationales, fût-ce, pour l’instant, dans le seul secteur de la sécurité intérieure. Tout à coup, le principe

antinomique du néolibéralisme, la nécessité de l’État, réapparaît un peu partout

3 De fait, l’alliance impériale de Beck ressemble trop à la coalition impérialiste de Colin Powell qui « devrait se faire de la même manière que celle bâtie pour la guerre du Golf. » [journal Le Monde du 14/09/2001 : 2].

4 Dans cette voie, « les grands groupes industriels, les institutions supranationales de régulation économique, les organisations non gouvernementales et les Nations unies doivent s’associer afin de créer les structures étatiques et les institutions qui préserveront la possibilité de l’ouverture au monde, compte tenu à la fois des diversités religieuses et nationales, des droits fondamentaux et de la mondialisation économique. » [Idem].

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» [Idem].

Cependant, Habermas a déjà refusé toute position à double entente : « notamment parce que cette nouvelle gauche adopte aussi les représentations éthiques du néolibéralisme » [Habermas, 2000 : 140], à la manière des travaillistes anglais. La voie adoptée par Haber- mas n’est toutefois sans ambiguïté, elle non plus. Par ailleurs, nous avons démêlé

l’imbroglio des antinomies habermasiennes de la période 1981 à 1998, à partir de l’ontologie de l’être social. Dans notre critique, il y a la mise en évidence la nature abs- traite de son utopie cosmopolite de l’unification étatique du monde [Farias, 2001 : 89 et suivantes]. C’est pourquoi nous n’examinerons ici que la proposition formulée à partir de

1998 d’une « nouvelle constellation politique » pour « après l’État-nation » [Habermas,

2000]. C’est une idéologie allemande très à la mode au parti social-démocrate, car il s’agit de trouver une survie européenne pour « la démocratie propre à l’État social » ainsi que son développement « au-delà des frontières nationales ». [Idem : 9]. Habermas a fait des arrêts sur le long parcours à vol d’oiseau sur le XX e siècle court eu- ropéen (1914-1989). Le principal arrêt est en 1945 pour souligner le progrès de la démo- cratie au moment de la guerre froide, de la décolonisation et de la construction de l’État- social jusqu’à 1980. Ensuite, il a souligné dans son « diagnostique » que la construction européenne dans les années 1990 n’a pas suffisamment avancé en termes de démocratie, de justice sociale, d’intégration politique, etc. [Idem] D’où son refus tant du néolibéralisme effectivement mis en place à partir des années 1980 que de la «rhétorique d’une troisième voie. » Sous un autre angle, il faut combattre aussi les «alliances » immobilistes entre «les europhiles, partisans du grand marché intérieur » et « les eurosceptiques, défenseurs de l’État- nation. » [9- 10]. Car, « pour l’ordre politique et social de l’Europe d’après guerre, la mondialisation représente le principal défi. » [27]. En somme, il songe à mettre la bride cosmopolite à la mondialisation déchaînée du capi- tal, pour répondre à l’ambition innovatrice suivante : celle de dépasser « la société fondée sur le travail », le faux-débat qui oppose « la justice sociale et l’efficacité marchande », les insuffisances en termes de « l’identité collective » au-delà des frontières d’une nation et de « la capacité d’action » vis- à- vis du chômage, des inégalités de revenu, etc. [90 et suiva n- tes]. Cela ne peut se faire sans une légitimation d’État européenne sous la forme constit u- tionnelle fédérative qui se situe au-delà de l’étroit cadre juridique fixé par des traités inter- nationaux [106]. Il se range dans le champs des weberiens qui affirment qu’avec le progrès de l’ère postindustrielle « la souveraineté n’est pas seulement déchue ou contournée : elle est aussi dépassée par l’irruption d’enjeux nouveaux et de problèmes inédits. » [Badie, 1999 : 165]. Il faut s’adapter aux transformations objectives qui sont intuitivement repéra-

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bles dans le domaine de la division du travail, de l’écologie et de la démographie. Elles exigent des nouvelles fonctions bureaucratiques et administratives plus larges et plus pro- fondes dans le but de promouvoir le bien-être général de l’humanité. D’où la nécessité d’aller au-delà de « la gestion exclusivement souverainiste », dont la forme reste « partitive concurrentielle et donc souvent contradictoire. » [Idem]. Syllogisme Il s’agit donc de construire une forme étatique particulière, propre à l’âge de la mondia- lisation. Celle-ci « limite » ou « restreint le rayon d’action » tant des acteurs de l’État- nation en général que du peloton de tête des États centraux en particulier, et davantage des États du tiers monde. [Habermas, 2000 : 27 et 31]. Il en déduit que « la liberté qui leur reste ne suffit pas à assurer la compensation des effets secondaires, indésirables du point de vue social et politique, qu’engendre un marché devenu transnational. » [Idem : 31]. Il cher- che à définir les principes d’un interventionnisme cosmopolite « qui ambitionnerait à im- poser à la société mondiale, déchaînée au plan économique, une nouvelle fermeture d’ordre politique. » [92]. Mais, la réforme radicale « en direction d’une politique intérieure à l’échelle de la planète » n’exige pas un « gouvernement mondial. » [112]. Dans le grand débat sur la mondialisation [Held & Mcgrew, 2001], Habermas reste dans son rôle courant d’interprète positiviste du phénomène, vu surtout sous le prisme de l’homogénéité et de l’avancée définitive du capitalisme [Habermas, 2000 : 27]. Il n’y a pas de place dans sa mondialisation pour les rapports contradictoires, de hiérarchie et de dis- tinction qui s’expriment au niveau de tous les domaines de l’organisation politique. Au contraire, ces domaines sont pris pour fluides et dynamiques. En bref, ce qui continue ab- sent de son analyse c’est l’influence sur les formes étatiques du développement inégal du capitalisme y incluse l’expérience européenne. C’est pourquoi l’articulation qu’il a essayée d’élaborer entre les catégories de la superstructure et celles de la base a fait long feu sous la forme d’une description générale « du développement démographique, du changement structurel de la nature du travail, et de la cadence des avancées scientifiques et techni- ques. » [Habermas, 2000 : 14]. Cependant, il se prête aussi à devenir le maître à penser de ceux qui veulent mettre en place la « radicalisation » social-démocrate en Europe, pour la protéger des catastrophes semblables à celles qui se sont produites tout au long de ce XX e siècle finalement si court, mais plein de guerres et de révolutions. Cette radicalisation politique bien originale exige la fin de l’État-nation en Europe et la création qui en découle de la forme de l’État fédératif européen. En effet, pour Habermas, il faut aller au-delà de l’État-nation en Europe pour

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dépasser certains problèmes actuels : comme le morcellement politique, les risques écolo- giques, l’exclusion sociale grandissante et l’impuissance de la régulation nationale vis-à- vis des capitaux nombreux mondialisés. Il s’agit d’une solution politique spécifique, car « L’institutionnalisation de procédures permettant d’accorder et de généraliser les inté- rêts à l’échelle de la planète et de construire, en faisant preuve d’imagination, des commu- nautés d’intérêts ne pourra pas s’opérer sous la forme d’un État mondial, perspective qui n’est pas d’ailleurs souhaitable ; au contraire, elle devra tenir compte de l’indépendance, de l’obstination et du caractère particulier des États naguère souverains. » [Idem : 38]. Cependant, l’avenir de la construction européenne ne peut plus continuer dans le risque et dans la violence propres à l’absence de l’universalisation de la démocratie sociale, poli- tique et culturelle. Il n’envisage en termes normatifs qu’une « seule solution alternative satisfaisante » : elle « réside dans l’évolution de l’Union européenne vers le fédéralisme, seul capable de mettre en œuvre une politique sociale et économique et de travailler à l’institution d’un ordre cosmopolitique sensible aux différences et cherchant à corriger les inégalité sociales. » [10]. Seule la forme particulière de l’État fédératif européen « qui s’engagerait à réduire la violence, y compris sous ses formes sociales et culturelles, échap- perait au risque d’une rechute postcoloniale dans l’eurocentrisme. » [Idem]. Dans sa reprise du rapport entre base et superstructure il y moins de talent que dans l’interruption récente de son approche de la disjonction entre le monde vital et le système, au profit de la vieille contradiction entre les fonctions de légitimation et les fonctions d’accumulation. Depuis la fin des années 1970, Habermas [1987] devient de plus en plus discursif et critique du fonctionnalisme. Alors cette contradiction de l’État social a été lais- sée sur la sellette, après le soit disant épuisement des énergies utopiques de la société du travail. Structure Actuellement, il faut bâtir la structure étatique européenne du futur pour maîtriser à tra- vers ses fonctions d’accumulation et de légitimation les déchaînements de la mondialisa- tion du capital. Car, « l’Union européenne se présente aujourd’hui comme un espace cont i- nental formant un réseau dense de marchés, mais dont la régulation politique, s’exerçant verticalement par le biais d’autorités légitimes, est relativement faible. » [Habermas, 2000 :

142]. Portant, il y a une nécessité historique d’adapter cette expérience d’union tant au progrès de la mondialisation du capital qu’à la démocratie représentative bourgeoise. Il s’agit d’un défi de nature progressiste et fonctionnelle pour l’Union européenne, car

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« Elle est placée devant l’alternative suivante : soit s’en débarrasser par le biais du mar- ché (en laissant la concurrence entre régimes sociaux et entre lieux de production jouer à

plein), soit les traiter par des méthodes politiques en s’efforçant de parvenir à une harmoni- sation et à une adaptation progressives sur les questions décisives en matière de politique sociale, d’emploi et d’impôts. » [Idem : 143]. La structure de la forme de l’État fédératif européen est déduite de la nécessité qui a l’Union européenne de devenir capable de remplir en toute harmonie ses fonctions d’accumulation et de légitimation à l’échelle européenne. C’est sous cette forme étatique seulement qu’il y « aurait la force politique de prendre des décisions susceptibles de corri- ger les effets du marché et d’imposer des réglementations susceptibles d’avoir des effets en matière de redistribution. » [144]. Il est tout de même étonnant de voir que cette harmonie pourra se reproduire dans un tel décalage historique et dans un espace plus large par rapport au contexte de l’État- providence national. Habermas lui-même a fait un « diagnostic » en 1985 selon lequel la crise et l’épuisement des énergies utopiques de cette forme avaient pour cause justement l’antagonisme entre les fonctions d’accumulation et de légitimation. Comment cet antago- nisme disparaîtrait- il aujourd’hui quand « personne ne souhaite se lancer à la poursuite

, 2000 : 35]. Rien de plus vrai que c’est sous l’angle d’utopie abstraite qu’il ne voit pas « d’obstacle d’ordre structurel qui puisse s’opposer à l’élargissement de la solidarité natio- nale des citoyens et de la politique de l’État-providence à l’échelle d’un État fédéral post- national. » [Idem : 118]. Il s’agit bien d’une anticipation située sur le terrain de l’utopie de la realpolitik chère à la social- démocratie, celle des solutions réelles à apporter aux diffi- cultés créées par la mondialisation. Ce n’est pas une voie très différente du cosmopolitisme de la nouvelle gauche travailliste lorsqu’elle souligne que « la globalisation des risques » met en évidence « l’immense difficulté de l’État-nation à prédire, organiser et contrôler le risque dans un monde de réseaux mondiaux interactifs et de phénomènes hybrides, surtout quand personne ne prend la responsabilité des résultats. » (Ulrich Beck, Interview, journal Le Monde Économie, Paris, 20/11/2001 : III). Généalogie Pour Habermas, c’est surtout en Europe que naissent et se développent les diverses for- mes étatiques dont l’existence particulière et autonome par rapport aux classes sociales et à l’économie. Cela les rend capables de faire une régulation des contradictions du capita- lisme. Parmi les formes variables dans le temps et dans l’espace, l’État social a mis en

d’une utopie

où toutes les énergies utopiques semblent réduites à néant » ? [Habermas,

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place la régulation la plus efficace vis-à-vis du développement de la démocratie sociale et politique. C’est des problèmes de régulation nouveaux posés par la mondialisation comme phénomène propre à la fin du XX e siècle que Habermas déduit la tendance à la constitution de la forme d’existence propre et autonome de l’État fédératif européen. Car, à partir de 1980, ce phénomène « affecte » certaines déterminations clefs de la forme de l’État social en Europe, comme « la sécurité juridique et l’efficacité de l’État administratif, la souverai- neté de l’État territorial, l’identité collective et la légitimité démocratique de l’État- nation. » [Habermas, 2000 : 57]. C’est pour dépasser les risques et les dommages entraînés par ce processus surtout dans les domaines de l’autonomie, de la capacité d’action et de la légitimation d’État que se pose le défi de la gestation de la nouvelle politique propre à la constellation postnationale. Fétichisme La nouvelle constellation postnationale ne permet pas le dépassement du fétichisme de l’État, à savoir : « avant de pouvoir exercer une action politique sur elle-même, une société doit développer un système partiel spécialisé, capable de prendre les décisions qui enga- gent la collectivité. » [Habermas, 2000 : 50-51]. Ces décisions sous la forme de « gouvernance » découlent naturellement de la division capitaliste du travail à l’échelle mondiale. La « gouvernance » se manifeste de manière immédiate au moyen d’appareils bureaucratiques et administratifs de plus en plus élargis, en nombre, en taille et en rayon d’action spatial, « en compensant au moins partiellement la perte de la capacité d’action nationale dans certains domaines fonctionnels. » [Idem : 61]. Ceux qui personnifient ces appareils étatiques « ne sont plus aujourd’hui, dans le réseau mondial des échanges, les nœuds qui lui avaient précédemment imposé une structure de relations interétatiques ou internationales. Aujourd’hui, ce sont les États qui se trouvent enchâssés dans les marchés, plutôt que les économies nationales dans les frontières étati- ques. » [130]. Il n’a pas osé avouer que des bureaucrates très haut placés (y inclus les so- ciaux-démocrates et socialistes) se sentent moins fonctionnaires de leur propre gouverne- ment que des capitaux nombreux mondialisés. Fisco-finance Les capitaux nombreux mondialisés exercent sur les ressources de l’État une pression fiscale de plus en plus lourde, en affectant les moyens d’existence de l’État national pour soi, qui devient économe à l’extrême, sans aucun lien avec « la critique justifiée d’une ad- ministration rigide, invitée à accroître ses compétences en matière de management. » [Ha- bermas, 2000 : 59]. Dans ce cadre, la dimension fisco-financière de l’État national en soi

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passe par la situation paradoxale suivante : « du point de vue des budgets publics, il est d’autant plus nécessaire de prendre des mesures de stimulation de la croissance que de tel- les mesures sont désormais impossibles à prendre dans les frontières nationales. » [Idem :

134].

Pour Beck, « la taxe Tobin sur les flux de capitaux effrénés » serait un « premier pas programmatique » pour « réguler le potentiel de crises et de conflits inhérents à l’économie mondiale. » [Beck, 2001 : 16]. Pour Habermas, au contraire, aucune « gouvernance » glo- bale n’est capable d’harmoniser « les législations nationales en matière de fiscalité », d’autant plus qu’actuellement, « on ne parvient même pas à se mettre d’accord sur un im- pôt à prélever à l’échelle mondiale sur le bénéfices de la spéculation. » [Habermas, 2000 :

113-114]. La sortie de cette impasse fisco-financier entre les dimensions étatiques se trouve dans la voie d’une solution pour la dette future de l’État fédératif européen. Dont la crise fiscale deviendra une répétition de l’histoire de l’État social à l’échelle européenne. Téléologie Comme les citoyens européens sont en train d’acquérir un niveau de solidarité univer- selle de plus en plus élevé dans le cadre de la mondialisation, « il leur faut donc avancer vers une structure fédérale de l’Union européenne dans une perspective cosmopolitique visant à créer les conditions nécessaires à une politique intérieure à l’échelle de la pla- nète. » [Habermas, 2000 : 129]. Il s’agit de poursuivre de manière juste, ordonnée et pro- gramatique un double objectif : « créer une Europe sociale, et faire en sorte qu’elle jette tout son poids dans la balance du cosmopolitisme. » [Idem : 124]. Sans aucune prudence, Beck souhaite que les fins de la politique nationale s’efface tout de go et de manière absolue dans le cosmopolisme. Car le but suprême des « alliances glo- balisées » c’est de « répondre aux défis des guerres civiles mondialisées », sans aucun res- pect pour les frontières, puisque dans l’ère du risque et de la mondialisation l’avenir des États-nations consisterait alors à se « dénationaliser », sous la forme étatique

« cosmopolite » [in Weill, 2001 : 32]. Par contre, cet étatisme autoritaire est absent du pro- jet habermasien qui prend pour indésirable la fin immédiate de la forme de l’État-nation au profit du projet l’unification politique du monde. Pour lui,

réforme préalable des orientations axiologiques de la population est nécessaire.

C’est pourquoi les premiers destinataires d’un tel ‘projet’ ne sont pas les gouvernements,

mais les mouvements sociaux et les organisations non gouvernementales, autrement dit les membres actifs d’une société civile qui ignore les frontières nationales. » [Habermas, 2000 : 39].

12

«

une

Pour sauver la démocratie en Europe, il faut établir un nouveau compromis entre les n-i térêts de ces membres actifs qui personnifient les catégories du système et du monde vécu dans le contexte de la domination des institutions internationales et des capitaux nombreux mondialisés. Puisque, « quoi que l’on fasse, la mondialisation de l’économie détruit une constellation historique grâce à laquelle le compromis qu’incarne l’État social avait pu se stabiliser temporairement. » [Idem : 32]. La forme de l’État fédératif européen, comme dans toute mise en place d’unités polit i- ques plus larges « représente autant d’alliances défensives face au reste du monde, mais ne change rien au mode même de la concurrence marchande. Car elle n’entraîne pas per se un changement de cap, substituant à l’adaptation au système transnational de l’économie mondiale une tentative d’influer sur les conditions générales qui la définissent. » [33]. Fonctions Les fonctions générales de la forme de l’État fédératif européen sont d’élargir et d’approfondir la démocratie sociale et politique dans l’ensemble de son propre territoire à l’ère de l’irrésistible avancée du capitalisme sur la voie de la mondialisation. Mais, l’idée que certaines tâches propres à « la régulation politique doivent se porter à la hauteur des marchés mondialisés suppose des relations complexes entre la capacité de coopération des régimes politiques et un nouveau type d’intégration sociale, fondée sur une solidarité cos- mopolitique. » [39]. Car, tout en gardant le choix pour une voie politique social-démocrate prise pour aussi incontournable que la mondialisation du capital, « manifestement, les fonctions de l’État social ne peuvent plus être remplies que si elles sont transférées de l’État-nation à des unités politiques qui se portent en quelque sorte à la hauteur d’une éco- nomie devenue transnationale. » [32]. Dans le contexte d’une économie mondialisée ni le socialisme (à partir de 1989) ni la social- démocratie (1980) dans un seul pays ne fonctionne plus. Mais, il faut ne pas aban- donner les bienfaits d’une « politique d’adaptation des conditions nationales à la compéti- tion mondiale ». [Habermas, 2000 : 31]. Il s’agit d’une politique dans le même esprit d’anticipation, d’intelligence et de ménagement propre aux anciens plans de développe- ment industriel, bien qu’adaptée à l’ère de la mondialisation, dans les points suivants :

« soutien apporté à la recherche et au développement, autreme nt dit aux innovations futu- res, accroissement de la qualification des ouvriers par une formation et un recyclage per- fectionnés, intensification de la ‘flexibilité’ du marché du travail aménagé de façon jud i- cieuse. » [Idem].

13

En dépit des inégalités causées par l’accumulation du capital et par les agissements spé- culatifs des capitaux nombreux à l’échelle mondiale, l’ère de la mondialisation est prise pour indépassable et fermée. Il est vrai que «l’autonomie économique, la souveraineté et la solidarité sociale des États contemporains sont en train d’être réduites de manière radicale par les processus contemporains de mondialisation économique. » [Held & McGrew, 2001 : 68]. Les fonctions remplies par l’État fédératif européen se définissent vis-à-vis d’une adaptation politique efficace à ce moment. 2 – L’ontologie de l’État transnational européen Derrière le discours anti- souverainiste de la réconciliation, de l’alliance et de la solidari- té entre le mondial et le local [Badie, 1999 : 167] se cache la concurrence entre territoires. Celle-ci est aussi importante que la concurrence entre les capitaux dans la dynamique de la mondialisation du capital [Giraud, 1996 ; 2001]. Celle-ci « définit et refait les modèles mondiaux de hiérarchie et d’inégalités, lorsqu’elle détermine la localisation et la distribu- tion de la richesse et de la capacité productive dans l’économie mondiale. » [Held & McGrew, 2001 : 69]. Par les jeux de ces deux types de concurrence, la souveraineté de la majorité des États-nations et des citoyens du monde est de plus en plus restreinte et leurs conditions d’existence est de plus en plus précaire. Ainsi, « l’imense majorité de l’humanité continue exclue du dénommé marché global, en ayant un décalage de plus en plus large entre le nord et le sud. » [Idem : 51]. Dans ce cadre de développement économi- que et de gestion souverainiste inégaux, il faut s’attendre tant à l’absence d’une unification étatique que d’une régulation social-démocrate à l’échelle de la planète. Balibar se trouve parmis ceux qui attestent la nature utopique abstraite d’un New Deal mondial. D’ailleurs, « les résistances à l’homogénéisation des territoires et des régimes sociaux se poursuivent, voire de nouveaux processus de polarisation et de séparation sont en cours. » [Balibar, 2001 : 165]. L’Afghanistan de ben Laden en est la caricature, l’Argentine des péronistes et des radicaux en est la tragédie. Après l’avènement de la mondialisation néolibérale ainsi que l’échec des modèles d’industrialisation du « socialisme réel » et du « fordisme périphérique », la situation tend à s’empirer pour la masse des citoyens du monde. En effet, ceux-ci sont condamnés à vivre dans des économies de plus en plus arriérées et marquées par les inégalités, les bas salaires, le chômage, les guerres, etc. Quant à l’Europe, elle poursuivra la voie du progrès matériel et social par ses propres moyens objectifs et intellectuels, dans le cadre de l’homogénéité de la mondialisation. Mais, comme d’habitude, tout en profitant de sa position hiérarchique et de sa différentiation structurelles. Il n’y a qu’une seule façon de réguler la taille de la

14

masse de misérables barrée à la frontière de l’État fédératif européen : par « une accumula- tion de politiques sécuritaires, de ségrégation des populations et de refoulement des de- mandeurs d’asile », c’est-à-dire au moyen de la «forteresse Europe » [Balibar, 2001 : 183] bâtie par la présence de la violence et par l’absence de la solidarité cosmopolite, ainsi que

la rechute dans l’impérialisme et dans l’eurocentrisme. Cela est déjà suffisant pour indiquer que demeure une utopie abstraite la régulation social-démocrate propre à l’État fédératif européen. Outre cela,

les faits, la mondialisation ne se sépare plus d’une aliénation absolue de

l’existence et de la liberté humaines, qui inclut les phénomènes d’expropriation et d’exclusion sociale massive, avec au bout du compte les exterminations quasiment norma- lisées et les ethnocides résultant de la famine, de la guerre, aussi bien que ceux de dépos- session (ou ‘dépropriation’) culturelle, la domination de la communication par des réseaux impersonnalisés, qui permettent le conditionnement quotidien des pensées et des sent i- ments. » [Idem : 172].

Ce constat de cette situation « insupportable » ne doit pas conduire au conformisme de la fin de l’État-nation, voire de «la fin de la politique » car celle-ci pourrait bien y renaître comme un phénix de ses propres ceindres « même si ce doit être sous des formes inouïes et

» [173]. Il faut donc rebrousser chemin vers l’État transnational européen.

Cela suppose que « La mondialisation soit perçue non seulement comme un ensemble de contraintes exté- rieures, ou une ‘horreur économique’ à laquelle la politique cherche à s’adapter ou à résis- ter de façon plus ou moins efficace, mais comme un processus ouvert, susceptible d’évoluer dans des directions très diverses, et dont les citoyens européens sont partie pre- nante. » [11]. Il faut tirer toutes le conséquences politiques du fait «qu’une extension du modèle de la citoyenneté nationale, ou de l’État national-social, à l’échelle européenne est impossible, il faut bien en effet trouver d’autres voies politiques et d’autres formules juridiques pour in- tensifier les rapports civiques en deçà et au-delà de la nation. » [Balibar, 2001 : 240-241]. L’auteur français se place donc dans la perspective générale d’une correspondance éter- nelle de la citoyenneté « à la constitution d’une société différenciée et au fonctionnement d’un État. » [252]. Au sens propre, il adopte la perspective du maintient des formes étati- ques vis-à-vis de la construction de la citoyenneté « transnationale » et de « l’État euro- péen » de l’ère de la mondialisation sous le prétexte suivant : « Tout État n’est pas néces- sairement démocratique : mais un non-État, par définition, ne peut pas être démocratisé. »

imprévisibles

«

dans

15

[Idem : 237-240]. Implicitement, toute utopie concrète d’extinction de l’État en Europe « après le communisme » amène à une non-démocratie. Heureusement, les citoyens européens ne sont pas condamnés à la démocratie bour- geoise car, en principe, l’Europe « est le nom d’un problème non résolu » [Balibar, 2001 :

16], au contraire des idées courantes de la philosophie politique réformiste, qui fait des choix simplistes entre les multiples aspect de la catégorie souveraineté alors qu’il y a di- verses alternatives à la souveraineté (la subsidiarité, le fédéralisme et l’empire), que cette souveraineté (territoriale ou extra-territoriale) est soit de l’État soit du peuple, que ceux-ci sont des formes historiquement déterminées. [Idem : 257 et suivantes]. C’est-à-dire que la construction européenne est un devenir dont l’existence recèle « la possibilité ou l’impossibilité » [Idem : 17]. Cette position ne lui est pas utile simplement à faire la critique « des discours apologéti- ques tenus par les gouvernements sans pour autant rejoindre le pessimisme de commande qui inspire certains commentateurs se réclamant des positions politiques les plus opposées (l’utopie libérale, le nationalisme républicain ou non).» [9]. Elle lui sert aussi à faire la critique de la philosophie politique anglo-saxonne (Giddens, Habermas & Beck) et italo- américaine (Hardt & Negri), toujours en quête d’un modèle abstrait (de l’ère du risque, de la troisième voie, du monde impérial, etc.), voire a priori. Elle lui sert donc à dépasser les querelles pour fixer si l’État européen postmoderne sera cosmopolite ou impérial, s’il sera construit avec ou sens État national, etc., ainsi que pour établir si la citoyenneté sera con- quise ou octroyée. Il cherche « à donner un contenu autre que bureaucratique à l’idée de citoyenneté européenne » [Balibar, 2001 : 286] ; ce qui exige une position à la fois critique dans le compréhension (pessimiste) et militante dans la volonté de transformation (op- timiste). Car, cette citoyenneté n’est pas «un acquis ou un simple idéal, mais un processus semé d’obstacles, à la fois incontournable et extraordinairement incertain. » [Idem : 287]. Étant donné que les « contradictions » de la citoyenneté européenne n’ont pas des média- tions a priori, de même « qu’elles n’en constituent pas moins le moteur du processus tout entier» [Idem], il faut donc avoir pour référence globale une ontologie de l’État transnatio- nal européen. Sinon, il en sera impossible de contribuer à renouveler l’alliance – plus que jamais nécessaire au fur et à mesure de l’avancée de la mondialisation – entre l’exigence d’intelligibilité et l’esprit de révolte [Balibar, 1997]. Syllogisme Contrairement à Habermas, à l’esprit de l’auteur français « la forme de la souveraineté nationale étatique ‘absolue’ ne soit pas universalisable et que, en un sens, un ‘monde de

16

nations’, voire de ‘nations unies’, soit une contradiction dans les termes. » [Balibar, 2001 :

23]. Par exemple, surtout dans l’expérience européenne, il faut se rendre compte du fait que

«

ce

lien entre la construction des nations européennes, leur ‘‘équilibre’’ stable ou ins-

table, leurs conflits internes et externes, et l’histoire mondiale de l’impérialisme a débou- ché non seulement sur la perpétuation des conflits de frontières, mais aussi sur la structure démographique et culturelle typique des peuples européens d’aujourd’hui qui sont tous

des projections de la diversité mondiale au sein de l’espace européen

Balibar [2001 : 169 et suivantes] a montré que les discours courants à propos de la mondialisation ne voient que ses effets homogénéisants sur la politique, sous le prisme unilatéral de l’arrivé à une ère soit postnationale ou cosmopolitique, soit de la fin de la politique. Pour lui, au contraire, la mondialisation comme développement inégal « peut- être même produit - elle les conditions de l’entrée dans une nouvelle époque de la polit i- que. » [Idem : 176]. C’est à partir d’une méthode poststructuraliste et postmarxiste que Balibar arrive à ant i- ciper l’esquisse de la forme de l’État européen capable d’exister en entier et d’avoir des effets sur la mondialisation et non simplement d’en subir les conséquences. Pour lui, dans le cadre de la construction européenne, « les structures supranationales » ne sont pas en tant que telles « impensables ou indésirables. » [10]. Il anticipe que la forme de l’État eu- ropéen du futur n’est pas nationale, mais plutôt une catégorie étatique nouvelle qui ne sera fédérale au sens de Habermas [2000] ou impériale au sens de Hardt & Negri [2000] non plus. Il s’agit d’une existence étatique spécifique, mais elle si situe au-delà de l’État-nation, en ce qui concerne la démocratie et les frontières européennes elles-mêmes. Il s’agit enfin d’un « problème sans solution préétablie », surtout pas eurocentriste, mais dans le sens d’une « universalité réelle », dans la perspective du « monde entier », pour réaliser l’utopie concrète d’un «impossible nécessaire » [Balibar, 2001 : 9]. C’est n’est pas une forme toute prête, mais qui trouve des obstacles franchissables en termes politiques et historiques dans une perspective de compréhension et de transformation « à travers des chantiers d’initiatives transnationales. » [Idem : 296]. Structure L’avènement de la structure étatique européenne sera très difficile devant l’importance de ses obstacles. Heureusement, ils sont surmontables par la mise en place d’une « communauté de citoyens plus avancée que les communautés nationales elles-mêmes ». Cependant, il n’y aura pas de progrès social sans lutte au sein des «chantiers » européens

17

» [Idem].

de la démocratisation, à savoir : en ce qui concerne la justice, la convergence des luttes syndicales et du mouvement associatif autour de la réorganisation du temps de travail, la démocratisation des frontières, la culture, la langue, etc. [310 et suivantes]. La forme de l’État européen a des multiples déterminations structurées en tant que cen-

tre de pouvoir. Cette forme de pouvoir « nous place devant un choix. Elle a une significa- tion étatique, celle de concentration de la puissance, de la localisation des instances dir i-

geantes apparentes ou réelles

sentielle et plus difficile à saisir, qui désigne les lieux de constitution du peuple à travers la prise de conscience civique et la résolution collective des contradictions qui le traversent. » [16]. Il y a donc une distinction entre le pouvoir constituant comme l’essence de l’État lui- même et la constitution formelle comme apparence immédiate du gouvernement. La structure de l’État unitaire européen n’est qu’un « concentré des contradictions » qui se manifestent dans une « constitution citoyenne » [9]. Dans l’ère de la mondialisation, à la suite de Habermas [2000], il soutient fermement la nécessité de l’émergence un concept de « constitution » européenne [Balibar, 2000 : 11]. Celui-ci a raison de souligner la « crise » de la « construction européenne » [Idem : 8], ainsi que l’essence contradictoire son phéno- mène constitutionnel, dont les pôles sont le « pouvoir constituant » et le « pouvoir consti- tué » [292]. C’est en fonction du respect à cette dialectique qu’il critique le projet haber- masien de l’État fédératif européen. C’est de cette dialectique que Balibar déduit l’exigence d’un concept « évolutif » au sens gramscien du terme, car il s’agit d’une consti- tution « qui soit en même temps un principe d’ouverture des institutions à leur transforma- tion, à leur propre dépassement, dégageant du conflit social lui-même des critères d’intérêt général. » [11]. En dépit de ne pas avoir indiqué l’axe objectif autour duquel tournent le conflit social et l’intérêt général, à savoir la division capitaliste du travail et les appareils bureaucratiques et administratifs d’État, Balibar a raison de souligner cette dynamique. Il ne s’agit pas d’un modèle préétabli car « la révolution ou la réforme démocratique en Eu- rope est encore à venir.» [13]. Mais, ces deux choix n’exigent pas la même théorie ni la même pratique. Dans la perspective critique et révolutionnaire, s’agit plutôt d’un « processus de démo- cratisation » au sens de l’ontologie de l’être social [Lukács, 1989]. Il n’y a pas une contra- diction dans les termes entre les particularités historiques, d’un côté ; et, de l’autre, les dé- terminations universelles. Ce processus non plus n’établit pas une incompatibilité entre la théorie et la pratique. Mais, au contraire, il existe une unité dialectique indissociable entre ses multiples aspects. En effet, la démocratie fait partie d’une formation historique, en tant

18

Mais cette notion a aussi une autre signification, plus es-

que catégorie superstructurelle. Elle se trouve donc au-delà d’une simple manifestation gouvernementale immédiate, avec toutes ses fausses apparences. Ainsi, la démocratie est une forme phénoménale de l’État lui- même, d’une part ; et, d’autre part, elle est la recon- naissance formelle de la liberté et de l’égalité parmi les citoyens, dans les décisions qui concernent les intérêts collectifs. Ses éléments constitutifs sont la garantie des libertés dé- mocratiques (les droits de l’homme), le pluralisme, le système de rapports contractuels et le principe de la représentation. Pourtant, Balibar a raison de souligner que la démocratie en Europe concerne concrètement tant les formes étatiques que les formes de citoyenneté réellement existantes. C’est justement sous ce dernier aspect qu’il remarque une certaine régression, à cause de la politique de mondialisation néolibérale et de « la mise en place des organismes supranationaux correspondants, accélérée par les Traités de Maastricht et d’Amsterdam. » [Balibar, 2001 :10] Ce sont des raisons politiques qui « renvoient toutes à l’incapacité ou au refus d’orienter la construction transnationale dans le sens d’une pro- gression de la citoyenneté. » [Idem : 13]. Cette progression ne peut se faire sans dépasser surtout « le blocage de la citoyenneté sociale, la division du continent en zones d’accès inégal à l’autodétermination des peuples, le développement d’un apartheid européen lié au mode de traitement des questions d’immigration et de droit d’asile. » [Idem]. Au niveau de

l’État-nation cela n’est traité que comme des questions de police, alors qu’il fallait faire de « la lutte contre les exclusions structurelles le moment fondateur de la citoyenneté », pour « conférer une signification émancipatrice à la notion d’appartenance communautaire. »

[30].

Généalogie « L’Europe n’est pas quelque chose qui existe depuis toujours, mais davantage quelque chose qui se ‘construit’ plus ou moins vite, plus ou moins facilement, c’est un problème historique sans aucune solution préétablie. » [Balibar, 2000 : 224]. Mais, il faut déterminer depuis quand se pose la nécessité de l’État européen comme une forme d’existence particu- lière, dont l’autonomie est relative. À propos du système de l’Europe – en tant que « l’ensemble des rapports de forces et de commerce entre nations ou États souverains, dont l’équilibre est matérialisé par la fixation négociée des frontières » –, il souligne « deux mouvements d’évolution, qui vont affecter de plus en plus profondément ce système à me- sure qu’on s’approche du temps présent », à savoir : d’une part « l’équilibre européen et la

souveraineté nationale populaire correspondante sont étroitement liés

liste du monde par les puissances européennes colonisatrices » ; d’autre part, « la façon dont l’insertion historique des populations et des peuples dans le système des États-nations

19

au partage impéria-

et de leur rivalité permanente affecte de l’intérieur la représentation de ces peuples, la conscience qu’ils ont de leur ‘identité’. » [Idem : 22-23]. La genèse de l’État européen

transnational exige le dépassement de toutes « les représentations qui ont été historique- ment associées aux projets d’émancipation et aux luttes pour la citoyenneté, puis sont de- venues des obstacles à leur relance, à leur invention permanente. » [26]. Car, le nom d’Europe

«

a été lié à des projets cosmopolites, à des tentatives d’hégémonie impériale ou à la

résistance qu’elles suscitaient, à des programmes de partage du monde et d’expansion de la ‘civilisation’ dont les puissances coloniales se prétendaient détentrices, à la rivalité des

‘blocs’ qui s’en disputaient la possession légitime, à la création d’une ‘zone de prospérité’

au nord de la Méditerranée, d’une ‘grande puissance du XXI siècle’

»[26].

La citoyenneté européenne n’avancera que par la voie de la «construction de puissants

contre-pouvoirs » [254], pour la mise en œuvre d’un contrôle collectif et démocratique sur les institutions étatiques. C’est dans la nature partielle ou incomplète de la particularisation et de l’autonomisation (en termes relatifs) de l’État européen unifié que réside la grande difficulté. En effet,

«

le

postulat de constitution d’une identité collective recouvre une prolifération admi-

nistrative qui ne se présente pourtant pas comme État, et que le déplacement des décisions vers le ‘niveau européen’ s’accompagne d’un déséquilibre massif entre les possibilités des différentes catégories sociales d’utiliser l’appareil politique et administratif au service de leurs intérêts respectifs. Le sentiment de neutralité, réelle ou fictive, de l’État en général est donc en perte de vitesse accélérée. » [256]. Fétichisme Les fausses apparences de la structure de l’État européen actuellement renvoient aux mêmes sources : « ce sont certes des mythes relatifs à la souveraineté et à la nationalité », donc en ce qui concerne le pouvoir d’État ; « mais ce sont aussi les effets pervers d’un dé- mocratisme formel et d’un bureaucratisme proliférant », donc en ce qui concerne les appa- reils d’État [Balibar, 2001 : 11- 12]. La chosification de la forme de l’État européen est un phénomène de l’être et de la conscience qui explique pourquoi « il y a beaucoup de burau- cratisme aujourd’hui en Europe, mais il y a peu d’État au sens de l’institution politique », où l’idéologie dominante cherche à maintenir à l’écart les pouvoir constituants réels et « enfermer les perspectives de la construction démocratique dans une alternative abs- traite. » [Idem : 12]. Tous ce phénomènes de réification ont pour origine « la crainte des masses » [Balibar, 1997], légitimée par l’idéologie dominante sous le prétexte « comme

20

toujours de leur ignorance, ou des possibilités de violence que peut receler leur interve n-

» [Balibar, 2001 : 12]. Cependant, les violences propres aux crises et aux guerres

sont toujours là aussi pour rappeler que les faits sont têtus :

« Pas de pratique collective de la politique sans structures publiques, pas de structures publiques, ou d’État en Europe, sans un développement de la politique de masse sous tou- tes ses formes, des plus visibles et organisées aux plus capillaires et spontanées (en somme,

pas de ‘politique sans politique’, ce rêve de tous les bureaucrates qui voudraient la rempla-

cer par la fabrication des ‘consensus’ et la gestion des ‘problèmes sociaux’)

La personnification de la forme de l’État européen se concentre déjà, en puissance et en localisation, dans des instances dirigeantes. Elles « se situeraient à Bruxelles, ou à Stras- bourg, ou à la City de Londres et à la bourse de Francfort, ou bientôt à Berlin, capitale du plus puissant des États qui dominent la construction européenne, secondairement à Paris et à Londres, etc. » [16]. Dans cette formulation, Balibar n’est pas très distant de la fusion entre les formes politiques et économiques dans la conception impériale. Fisco-finance Le FMI met en cause l’autonomie fisco-financière le l’État-nation périphérique, au moyen de sa «tutelle » sur les budgets et les politiques de change, en raison du « défaut de souveraineté » propre « pays sous-développés » [Balibar, 2001 : 292]. Par contre, dans les pays centraux l’autonomie dans le domaine fisco-financier a toujours été très large, même si la « dette publique » c’est « rapport politico-économique » qui « n’a jamais été entière- ment soumis au primat de la souveraineté. » [Idem : 291-292]. Cette soumission devient décisive dans le cadre de la mondialisation. Car, l’une des caractéristiques de celle-ci « est la mise en concurrence des territoires sur le marché mondial à travers la lutte des taux d’intérêt et des politiques fiscales. La ‘dette publique’ des États se transforme alors en ins- trument du marché pour développer la concurrence des ensembles nationaux demandeurs d’investissements. » [292]. De fait, les effets de la guerre fiscale se font sentir déjà en Eu- rope, où il y a aussi « de la concurrence entre ‘territoires nationaux’ pour les investisse- ments étrangers, dont l’instrument principal est la détaxation des capitaux, donc le déma n- tèlement de la souveraineté fiscale. » [284]. Téléologie Les fins systémiques de l’État transnational européen se définissent dans le cadre géné- ral de la mondialisation qui exige une « réinvention de la politique » [Balibar, 2001 : 181]. En accord avec les «trois concepts de la politique » [Balibar, 1997 : 19], cette tâche ne se

tion

» [Idem].

21

limite simplement à la « constitution de la citoyenneté », mais passe aussi par les dime n- sions « critiques » de la politique démocratique suivantes :

ou conquête collective des droits individuels fondamentaux, transfor-

mation sociale des structures de domination et des rapports de pouvoir, enfin civilité ou production des conditions mêmes de possibilité de l’action politique (son ‘espace’ et son ‘temps’ d’exercice) par la réduction des formes de violence extrême qui empêchent la re- connaissance, la communication et la régulation du conflit entre ses acteurs. » [Idem : 183-

«

émancipation

184].

Pourtant, il s’agit d’une « tâche qui ne peut être affrontée que ‘d’en haut’ et ‘d’en bas’ simultanément, en fonction de principes de droit et en fonction d’intérêts populaires. C’est un problème ‘global-local’. Ce peut être aussi l’un des lieux privilégiés où la mondialisa-

tion se ferait subjectivation, où pourrait se construire l’individualité universelle. » [181]. L’extinction de l’État-nation en Europe est très avancée. Mais il garde une « puissance se- crète » résiduelle capable de déranger la gestation des citoyens européens et de produire

« sur les personnalités et les vies individuelles des effets

systémique de l’État transnational européen réside justement en combler le vide, l’aliénation, la violence et la peur entraînés par ce processus. C’est justement pour dépasser ces effets nocifs sur les citoyens de l’extinction de l’État-nation en Europe qu’il faut cons- truire et faire fonctionner l’État transnational européen. « Je suis convaincu que, dans beaucoup de régions du monde y compris en Europe, la politique comme telle a aujourd’hui pour tâche et pour défi de faire face à ces différentes formes de violence structurelle qui se surdéterminent l’une l’autre. C’est pourquoi, tout en réitérant mon scepticisme devant l’idée indifférenciée d’une fin des nations, je reconnais que nous ne pouvons éluder la question de l’ébranlement et d’une profonde remise en cause de la forme nation et de sa fonction historique et sociale. » [56]. Fonctions La mondialisation du capital a élargi et approfondi la construction et le fonctionnement d’un État transnational. Ainsi, les fonctions de l’État transnational européen doivent s’établir dans une dynamique de l’accumulation à l’échelle mondiale qui « nous entraîne vers une alternative inéluctable. Il faudra ou bien démanteler complètement l’État social et la citoyenneté sociale, ou bien détacher progressivement la citoyenneté de sa définition purement nationale, et garantir des droits sociaux qui aient un caractère transnational.»

[180].

ravageurs » [54]. L’aspect anti-

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Dans ce sens, en premier lieu, il y a le but de démocratiser les frontières : c’est-à-dire « désacraliser » la gestion étatique et administrative de la frontière avec la création d’un « contrôle multilatéral », afin que « les rites et formalités » soient « plus respectueux des droits fondamentaux » au moment du passage des individus [180]. En deuxième lieu, il faudra une politique de « démocratisation de la justice » au moyen de l’application d’une véritable « doctrine européenne », c’est-à-dire « qui ne soit pas le simple reflet de rapports de forces conjoncturels à l’échelle mondiale. » [313]. En troisième lieu, il faudra mettre en place la réorganisation démocratique du « temps de travail » en accord avec « les luttes syndicales et du mouvement associatif », afin de garantir constitutionnellement « du travail pour tous ». [313 et 315]. Enfin, il faut mettre en « chantier » aussi une démocratisation concernant « la culture, mais d’abord et surtout la ‘langue de l’Europe’ » [316]. Conclusion À notre sens, les thèses postmarxistes n’épuisent la complexité ou les subtilités des mul- tiples déterminations formelles et fonctionnelles de l’État saisies par l’ontologie marxienne de l’être social. Cela s’applique tant pour la version postfrancfortienne que pour la version poststructuraliste. En effet, nous avons pris la perspective critique et révolutionnaire de l’internationalisme marxiste. Sous cet angle, les chantiers de la citoyenneté (en particulier) et les processus de démocratisation (en général) ne doivent se construire en Europe que dans une dynamique d’extinction de l’État. Il s’agit du mouvement réel qui abolit les conditions objectives de division capitaliste du travail qui font que les luttes de classes continuent à exister dans l’essence même de chaque État-nation européen. La construction d’un État européen soit « fédératif » [Habermas, 2000] soit « transnational » [Balibar, 2001] ne change rien à cette affaire, s’il s’agit d’une simp le adaptation des formes polit i- ques communautaires aux procès de restructuration et de mondialisation du capital, comme souhaitent aussi les hommes politiques libéraux et réformistes. Cependant, la médiation étatique idéale souvent perçue comme régulation (par les ré- formistes) ne coïncide pas avec la médiation étatique réelle en tant que forme de mouve- ment de résolution de contradictions situés dans le temps et dans l’espace. Ainsi, l’unification étatique européenne est une tendance naturelle qui a ses racines dans ces pro- cès liés à la « troisième révolution industrielle » et à la « mondialisation du capital ». En effet, ces phénomènes demandent des « réponses créatives des hommes politiques et des législateurs au sujet des futures possibilités et formes de régulation politique efficace et de responsabilité démocratique. » [Held & McGrew, 2001 : 94]. Mais, cette tendance ne sert souvent que de biais aux idéologies conformistes dans leur quête de solution ad hoc, ou de

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régulation étatique et contractuelle plus large et plus profonde, surtout par la « crainte des masses » [Balibar, 1997]. Dans une « mondialisation du monde » [Idem] « débridé » [Gid- dens, 2000] il n’y est pas inutile une certaine conquête de médiation de contradictions moins défavorable à ces ma sses. Cependant, ces changements étatiques (pensables ou sou- haitables) ne peuvent intéresser que conjoncturellement aux masses opprimées et exploités en Europe à l’ère de la mondialisation libérale, sinon il ne leur reste qu’une formule lapi- daire pour la longue durée : « la révolution ou la réforme démocratique en Europe est en- core à venir. » [Balibar, 2001 : 13]. Alors que ce ne sont pas « les sommets » de bureaucra- tes, d’experts et de politiciens ni les accords « discursifs » entre intellectuels régulationnis- tes pour une Constitution européenne mais ces masses qui vont sonner le glas de cette pé- riode de prospérité de la spéculation sous toutes ses formes. Bibliographie Amato, Giuliano. « Un cœur fort pour l’Europe », Symposium: Responses to Joschka Fis- cher, Harvard Law School, Cambridge, USA, 2000. Badie, Bertrand. Un monde sans souveraineté, Fayard, Paris, 1999. Balibar, Étienne. La crainte des masses : Politique et philosophie avant et après Marx. Galilée, Paris, 1997. Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple. La Découverte, Paris,

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Held, David & McGrew, Anthony. Prós e contras da globalização, Zahar, Rio de Janeiro,

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Lukács, György. Socialisme et démocratisation, Messidor / Sociales, Paris, 1989. Leben, Charles. «Fédération d’Etats-nations ou Etat fédéral ?», Symposium: Responses to Joschka Fischer, Harvard Law School, Cambridge (USA), 2000. Schrader, Fred E. «Les chimères de Jean-Pierre Chévènement », journal Le Monde, Paris, le 02/06/2000.

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