Vous êtes sur la page 1sur 5

LA

CITÉ

Journal concernant l'économie

Il

OCTOBRE 1932

j'ai fouillé de vieux dossiers. Des dossiers de cet été.

Il reste encore quelques détails actuels, cependant.

Je voulais retrouver quelques signes de cette direction de l'économie par quelques puissances économiques. Il y en a bien d'autres. Ce n'est pas un catalogue que je dresse.

Voici une gerbe de petits faits, simple sujet d'une médita- tion sur un détournement de l'usage de la liberté.

II faut s'entendre. Ce ne sont pas « des sociétés » qui exercent

cette dictature économique. Mais des hommes, qui ont pris

pied dans bien des sociétés. Pierre Hamp, qu'une intime col- laboration avec M. Octave Homberg a documenté très sérieu- sement sur les méthodes financières écrivait :

« Après « Der Kapital » considéré comme oppresseur du tra-

vail il reste à étudier le capital dans sa vie propre et comme opprimé. L'exploitation des actionnaires est plus facile que celle des salariés. L'actionnaire n'est pas exigeant pour son dividende comme le salarié pour sa paie. L'ouvrier sait se

grouper en syndicats.

A une époque où les titres au porteur sont si répandus, un

prolétariat du capital est tyrannisé comme le prolétariat du travail avant l'organisation ouvrière. »

Il ne faut pas oublier le vice radical des sociétés anonymes :

qu'elles sont des sociétés non de personnes, mais seulement de capitaux. Ce n'est pas l'homme qui compte, qui s'apporte lui- même, mais son argent. On « vaut tant », en monnaie, dans la société anonyme — et rien d'autre ; l'actionnaire n'est plus un homme, mais une quantité comptable de parts d'une richesse plus ou moins réelle 1 .

I. Nous avons voulu que cette Revue soit jusque dans sa forme écono- mique aussi loin que possible de ce que nous condamnons. Comme la coopérative de production est actuellement la seule « société de personnes », la seule société où une voix k l'assemblée représente un homme et non une action, c'est celte forme que nous avons choisie pour elle.

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 1 sur 5

LA CITÉ

*

* *

La Bourse est un des moyens d'action des dictatures écono- miques. Et si l'on me demande encore ce qu'elle représente pour ceux qui en ont la charge, je devrais citer l'expression savou- reuse, de M. Jacob, président du Syndicat de la Coulisse, que l'on interrogeait sur les nécessités économiques d'une intro- duction de valeurs étrangères en 1926 :

« Nous avons été frappés du fait que cette valeur était déjà cotée à New-York et à Londres. Nous sommes toujours très friands des valeurs étrangères à gros marché, et il est certain que les valeurs internationales faisant un gros marché à l'étran- ger aident beaucoup à l'ampleur du marché de Paris Nous avons été agréablement surpris « en nous plaçant au point de vue de l'intérêt seul du marché ».

M. LE PRÉSIDENT. — «Au point de vue de l'intérêt national,

que vous ne pouviez pas oublier, comment conceviez-vous qu à ce moment-là on pût accepter la cotation d'une valeur étran- gère ?

M. JACOB. — « Nous considérons que les mesures de circons-

345

tances ont quelquefois leur mauvais côté, pour l'avenir du marché, mais il était tout de même nécessaire qu'on n'aban- donnât pas les valeurs étrangères. » Ne pas oublier que ces déclarations figurent dans un docu- ment officiel : Sténographies des auditions à la Commission d'Enquête sur les scandales financiers (5-3-31, pp. 2 et 4), cette inépuisable source de documents sur nos maîtres peints par eux-mêmes.

*

* •

J'y pense. Au même titre que la Bourse, la politique peut servir. Voilà justement, parmi beaucoup d'autres, un amusant petit docu- ment. C'était à la deuxième audience du procès de la Gazette du Franc. A la suite d'une question concernant une circulaire de ses services, M m Hanau répondait triomphalement — et l'on sent bien que c'est là seulement une pratique courante, nor- male, admise : « Le mot « arme », évidemment, a fait se hérisser l'accusation ; ce n'est peut-être pas le terme propre et je pense que si j'avais rédigé cette circulaire moi-même, je n'aurais pas

10

ESPRIT

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 2 sur 5

346 LES ÉVÉNEMENTS

E T

LES

HOMMES

mis ce mot, mais le sens et la portée n'en auraient pas été modifiés. Si M. Bloch a fait cette circulaire, c'est qu'à l'époque je lui avais dit, moi, qu'il pouvait adresser aux agents une circulaire dans cet esprit, étant donné qu'effectivement la Gazette des Nations et les relations nouvelles que nous avions établies avec la Société des Nations nous permettaient d'avoir des renseignements dont nous ferions profiter la clientèle. Cela est si vrai que nous pourrions encourir un reproche si, à l'appui de cette circulaire, nous n'avions pas fait préci- sément ce que nous disions que nous ferions. Seulement,

nous l'avons fait. Et si vous voulez vous reporter, par

exemple, au scellé n° 301, page 1, vous verrez que nous avions des renseignements dont nous faisions profiter la clientèle et que ces renseignements venaient, précisément, des relations que nous avions par ailleurs, Scellé 301, pièce 1 :

« Luc Doé a vu Bakanowsk) au sujet des Câbles Télégraphiques.

» Boha a déclaré que ces services étaient prêts et qu'il entrerait en

» négociations avec le ministre des Finances pour voir s'il ne serait

de procéder par décret rectifiable, plus tard, par

voilà !

» pas possible

» la Chambre, ce qui activerait beaucoup la solution.

» Luc

Doé va suivre

aux Finances

et essayer de savoir

si

les

» conversations

Reportez-vous, parallèlement, à la comptabilité et au réper- toire de Bourse de la Gazette du Franc : vous verrez que, du 20 avril au 31 juillet, pour les syndicats, pour la clientèle, il a été acheté 7.389 titres des Câbles Télégraphiques, au cours moyen de 850, à cette époque ; on est monté à 1.100 francs, et la plupart des titres ont été revendus en bénéfice. Je crois que la clientèle de la Gazette du Franc avait bénéficié des rela- tions politiques de ses dirigeants !

Vous pouvez faire la même constatation en ce qui concerne les Ottomans :

J'ai eu des renseignements, à l'époque, sur les accords d'Angora ; j'ai su également, pour une autre valeur qui s'appelle l'Eclairage et le Gaz de Bordeaux, qu'il y avait une instance pendante au Conseil d'Etat ; j'ai su quand elle était refusée, j'ai su quand elle avait des chances d'être acceptée ; j'ai fait comme font tous les financiers, les plus grands surtout, et je ne l'ai pas fait pour moi, je l'ai fait pour le public. Alors, M. Bloch pouvait peut-être bien, ce jour-là, adresser la cir- culaire qu'il a adressée, sans qu'on soit fondé à lui faire le

sont

bien engagées. »

reproche de

donner à ses agents une (( arme » inexistante :

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 3 sur 5

LA CITÉ

347

c'était bien une arme, puisqu'elle permettait de réaliser des bénéfices et des bénéfices pour la clientèle. >> Mais ce serait faire injure à l'imagination de l'homme que

de

croire

à

un

seul

mode

d'emploi

de cet

instrument.

*

OCTOBRE

Rien n'est plus curieux que les justifications théoriques que se donnent les dictatures économiques. Tout semble y servir deux fois : une fois pour, une fois contre. Ainsi le libéralisme. M. de Peyerimhoff, pour citer un exemple, s'écriait, dans un discours au Reichstag du 17 décembre 1928 :

« Il faut une mystique purement verbale pour faire appa- raître comme un progrès les formes étatistes de l'économie. L'ascension des organismes vivants se fait, en effet, par la différenciation croissante des fonctions et par l'articulation de plus en plus affinée des organes de chacune d'elles. La con- fusion de ces fonctions et de ces organes, dans un état hyper- trophié et impuissant, n'est, en réalité, qu'un retour au type primaire de la vie, la régression du grand vertébré vers les alentours du protozoaire et de l'amibe. » Mais quelques instants après, il affirmait avec une égale autorité :

'< Dans les grandes industries à production en série, les seules d'ailleurs près desquelles un effort de ce genre ait chance de large et heureuse application, la concentration a revêtu au cours de ces dernières années deux sortes de for- mules. Elles sont logiquement distinctes, mais non point oppo- sées en fait, car ni les unes ni les autres ne sont sorties d'un à priori doctrinaire, mais bien de l'impératif souvent catégorique des faits. Ces deux formes sont, vous le savez, d'une part celle des concentrations massives du Konzern, d'autre part celle des formations syndicales, plus étendues en largeur et moins radicales de transformation. » Or, le trust est une entreprise qui, grâce à des absorptions successives d'autres entreprises, représente une proportion suffisante de la production totale d un produit pour que les qualités de ce produit fabriqué par les entreprises indépen- dantes ne puissent augmenter sensiblement les probabilités de mévente pour le trust. Ce trust étant maître de la production.

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 4 sur 5

348 LES ÉVÉNEMENTS

E T

LES

HOMME S

i7 n'y a plus de concurrence. Et parce que la Compagnie ne tra- vaille pas dans un but philanthropique, mais pour voir monter la valeur en Bourse, il est facile de deviner le danger menaçant que constituerait le développement de pareils organismes. Quant au Cartel, c'est encore pire. Les contrats donnent au Cartel le droit de fixer non seulement le prix, mais égale- ment la production. Or, comment répartir cette production entre les divers membres du Cartel ? On décide alors que la répartition se fera d'après la capacité de production que pos- sède chacun des membres au moment de la conclusion du contrat. Dès lors, pendant toute la durée du Cartel, les petites entreprises sont condamnées à rester petites ; les grandes sont, au contraire, assurées de rester grandes ; et toutes sont cer- taines de fonctionner, même s'il était plus avantageux, au point de vue de la productivité générale, de fermer certaines d'entre elles et de répartir leur production entre les autres. Le Cartel est ainsi une entrave au développement d'une organisation plus économique de la production. Enfin, le Cartel augmente les frais généraux, puisqu'il super- pose à 1 administration de chaque entreprise l'administration du Cartel.

Les ententes, sur le plan national ou international, possèdent des vertus moins strictement égoïstes. Mais comme elles sont destinées à maintenir des prix de vente, comme elles risquent de réaliser de vrais monopoles, on ne peut les tolérer sans un contrôle (venant, si l'on veut, non de l'Etat en tant qu'entité mais des représentants de ceux qui peuvent être directement lésés, ouvriers et consommateurs réunis en syndicats et ententes). Les admirateurs et soutiens de ces ententes (que condamnait

un « père du libéralisme », sous le métiers », etc.) n'en approuvent pas

moins M. Rueff condamnant les ententes ouvrières :

« Le niveau des salaires, écrit-il (p. 22-23), est pratiquement celui qui résulte des contrats collectifs de travail ; mais il est

évident que la stricte obédience à des contrats laissant subsister un nombre important de chômeurs n'aurait pu être maintenue

Ainsi, la dole a

surtout pour effet d'assurer le maintien de la discipline syndicale.

C'est elle qui est l'instrument essentiel de la stabilisation des salaires à un niveau entièrement indépendant du niveau des prix ; c'est elle qui est par là la cause du chômage permanent.

formellement J. B. Say, nom de « compagnies de

sans subvention aux ouvriers sans travail

(Revue d'économie politique,

nov.-déc. 30.)

Ce qui mesure exactement à quoi sert leur libéralisme.

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 5 sur 5