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Préambule

« La schizophrénie » disent les gens autour de moi. « Les » schizophrénies sonne beaucoup plus juste dans le discours des professionnels de santé qui me suivent. Il existe de nombreuses manières d'être schizo. En fait, selon moi, il y a autant de schizophrénies que de schizophrènes. Mais vous voudrez certainement apprendre comment est définie la mienne, en psychiatrie, avant d'aller plus loin. Sachez, avant de le lire noir sur blanc, que cela n'a aucune importance, et que surtout, vous aurez au mieux une vision totalement tronquée de ce que je vis quotidiennement à la lecture de ce diagnostic stérile : « Schizophrénie paranoïde ». Cette histoire est la mienne, un témoignage sorti de l'esprit d'un malade, qui éprouve chaque jour d'innombrables difficultés à évoluer dans votre réalité, celle qui l'inconforte au plus haut point, celle qui vous est adaptée.

J'aimerais d'ailleurs noter, avant de poursuivre, un « détail » à la sémantique que j'ai l'habitude d'employer pour vous qualifier (si vous ne souffrez pas de cette maladie, bien entendu). Au début de ma pathologie, mon entourage m'a vite appris le mot « normal » pour vous qualifier, à la différence de moi, considéré comme « anormal », donc. Les psychiatres, et surtout les psychologues (que je remercie infiniment au passage), ont

vite coupé court à cette appellation, sans me donner plus de précisions. Cela fait partie, comme de nombreux mots affreux, des mots-tabous en psychiatrie. Mais pourtant, j'ai « quelque chose » qui ne va pas, je ne suis pas un esprit « comme tout le monde », « pas aussi sain que tout le monde » me disais-je ! Alors si je ne suis pas « anormal » (ce que j'ai assez vite intégré, en fait), pourquoi ? comment ? me différenciez-vous des autres, par cette étiquette – schizophrénie - très lourde à porter ? Alors, comme il faut parfois prévenir par de longs discours de présentation qui est la personne en face de vous, il faut bien que je vous positionne aussi dans la conversation, puisque vous m'avez placé ainsi. Après de longues interrogations, le deuxième mot que j'ai décidé d'employer pour

vous qualifier était encore plus affreux : « personnes ordinaires »

avez certainement beaucoup de qualités que je n'ai pas, certainement plus nombreuses que moi, ce qui fait de vous des personnes extra-ordinaires. Je n'ai donc pas le droit de vous traiter de « personnes ordinaires ». Surtout pas comparées à moi. Donc, en fouillant (car je le maintiens, j'ai besoin de vous qualifier pour présenter ma maladie), je suis arrivé sans que l'on ne me le souffle, à un terme qui ne choque finalement que peu de gens, même s'il n'a rien d'un terme psychiatrique : les « personnes adaptées ». Et bien voilà, beaucoup de schizophrènes ont admis leurs différences avec les « personnes adaptées », celles pour qui la réalité communément admise est construite. Ils ne l'auraient certainement pas admis s'il s'était agi de « personnes normales » ou de « personnes ordinaires ».

Évidemment, vous

L'urgence de ce récit - qui ne doit impérativement pas être pris comme un ouvrage de philosophie, et encore moins un ouvrage de psychologie – m'apparaît d'autant plus vital que l'accumulation d'idées fausses (et pour vous confesser, aussi délirantes que les pires délires de ma maladie même) galope à la télé, sur les kiosques à journaux, dans la famille, autour de moi, par les temps qui courent. Ces idées n'ont vraiment aucun rapport avec notre quotidien. J'aurai donc pour objectif ici de préciser au plus grand nombre, et de façon la plus nette possible les composantes de cette étiquette qui nous est collée pour le restant de nos jours. Je suis en fait parti du triste constat que, une fois notre état « stabilisé », la plus grande douleur et le plus gros facteur de rechute pour nous consiste en cette incompréhension totale des « gens adaptés », psychiatres et familles inclus, à l'égard des « personnes

schizophrènes ». Nous avons grand besoin de remèdes aussi à cela. Dans un sens plus pragmatique, cet ouvrage a la volonté d'appuyer la demande du collectif « Santé Mentale 2014 », étant écrit à la même période que la demande de cette association auprès du Premier Ministre Jean-Marc Ayrault. Le but de cette demande est de faire de la Santé Mentale en général une Grande Cause Nationale pour l'Année 2014, ce qui serait inédit. Ce travail d'écriture personnelle me permettra, dans une dimension personnelle, de comprendre « en direct live » les mécanismes de cette maladie, en tous les cas ceux que j'ai identifiés, afin de moi-même comprendre pourquoi les gens autour de moi me trouvent « bizarre ». C'est donc un ouvrage de thérapie personnelle. En revanche, vous ne trouverez pas – ou très peu – de volonté de décrire précisément les délires dans lesquels je vis, ce n'est donc pas un ouvrage de fantasy. Rapporter ce genre de choses ailleurs que dans un cabinet psychiatrique relève tout simplement de l'exhibitionnisme, tant ces choses sont intimes et profondes. Cela ne présenterait en outre aucun intérêt pour parler « des » schizophrénies, car ces idées sont complètement personnelles, et aucun schizo ne peut partager les siennes avec un autre schizophrène. Surtout : dès qu'elles sont mentionnées et décrites, ces idées mettent tout le monde, spectateurs comme orateur, terriblement mal à l'aise, même s'il y a « empathie de délire ».

Hélas, vous ne trouverez pas de conseil miracle pour surmonter vous même cette maladie, car comme je le martèle depuis la première ligne : chaque schizophrénie est unique. Seule votre équipe soignante vous permettra de faire la part des choses. Écoutez-les activement avec le plus grand soin : eux sont bardés de pistes pour élucider votre mal-être. Gardez surtout à l'esprit que l'identification au personnage que je décris ici (et qu'il m'arrive de prendre pour moi-même) serait dangereuse : Vous aurez un parcours différent du mien, et peut-être, plus, peut-être moins, chaotique.

Ce que je sais en revanche, car je l'expérimente chaque jour : une schizophrénie, ça se soigne !

Guillaume Bâtonnier

Une fragilité profonde

J'ai dit que je ne donnerai pas de détails précis sur le contenu de mes délires. Voici dès

à présent la première contradiction que vous noterez dans ce livre. Il m'est en effet

nécessaire, afin d'une bonne compréhension du problème, de vous faire part de mon parcours. J'essaierai d'esquiver l'avalanche de détails, qui pourraient n'être en fait que le fruit de mon imagination. Bien sûr, ce parcours est heurté. Je tiens néanmoins à signaler d'entrée et en début de lecture que je ne me sens absolument pas la personne la plus à plaindre du monde. Au contraire, et c'est peut-être là que le bât blesse, mon entourage direct est certainement bien plus à plaindre que moi. Seulement et bien malheureusement, je n'en n'ai pas conscience. L'expérience empathique qui consiste à me mettre à la place de gens adaptés m'est tout simplement inaccessible. Mon intérêt est de plus, croyez-moi, diamétralement opposé à la recherche d'une larme sur votre joue. D'ailleurs, je n'ai pas vécu de véritable drame moi-même au sens communément admis du terme. Je crois enfin que celui qui souffre d'une pathologie mentale est bien moins à plaindre que celui qui le voit souffrir. Mes lecteurs sont aussi certainement bien plus à plaindre que moi. Simplement, peut-être est-ce par pathologie, j'ai une très nette tendance à l'introspection, ce qui m'est assez lourdement reproché par mon entourage. Certains me soutiennent parfois que mon désir profond est de nier les autres, pour mettre en avant mes propres soucis, et par là même, mon égo. J'accepte totalement cette critique. Alors, en guise d'auto-exorcisme, je vais coucher ici une bonne fois pour toutes (espérons) les problèmes que j'ai pu rencontrer. Vous verrez : tous ces « problèmes » sont en réalité d'une banalité affligeante. Pas de quoi affoler un zèbre.

Sauf que ce zèbre

et bien c'est moi.

Famille, je vous hais-me

J'aime ma famille. Enfin, j'aime la famille avec laquelle j'ai encore des liens. L'autre

partie de cette grande famille

diagnostic, si mes souvenirs sont exacts. Je ne crois pas vraiment en un lien de cause à

effet pour la totalité de cette partie, mais enfin bon

que très peu. Pour l'information, je n'ai plus aucun lien avec la partie paternelle de mon

arbre généalogique. Peut-être est-ce moi qui les ai brisés ? Là, c'est un quid pour moi, auquel je n'apporterai pas de réponse dans cet ouvrage. Je ne parlerai donc que de ma famille recomposée, ma vraie famille, celle qui m'a élevé, celle qui m'a soutenu. Je sais que ma famille m'aime, car justement, elle souligne mes défauts à chaque

passons. Je ne la mentionnerai

et bien je n'en n'ai plus de nouvelles. Depuis ce

discussion. Ils ont une telle envie que je sois parfait, comme je devrais l'être ; comme tout fils, comme tout frère, comme tout époux que l'on respecte, qu'ils sont persuadés

Et pour vous l'avouer : ils ont tout

que c'est par la franche critique que je progresserai

à fait raison. C'est ce que je crois « aimer passionnément ». Et cette fois, l'amour ne

rend pas aveugle !

Je suis né en 1981. « Génération Mitterand !» m'a dit une fois un supérieur hiérarchique pendant les présentations, sa voix accompagnant un regard et un sourire sarcastique. Du style : « Ouh là, ça va être dur ! ». S'il savait : Oui, que c'est dur ! Le plus vieux souvenir que je garde consiste en un véritable sentiment de plénitude – dans une belle villa qu'il m'arrive encore aujourd'hui d'aller contempler – avec ma mère qui m'a élevé avec le plus grand soin. Le soin du ventre, le soin du cœur, le soin de l'intellect. Ces trois paramètres étaient également répartis, je pense au maximum qu'il

en soit possible. Je crois que parmi tous les délices auxquels j'avais le droit, ceux qui faisaient entrer en ligne de compte mon esprit - simplement mon esprit - étaient les plus agréables. J'ai donc acquis, de par ces soins, une réelle confiance en mes capacités intellectuelles, encouragé toujours de plus belle par une mère très attentionnée, à la

limite de la dévotion. Je ne suis pas si sûr que la petite fratrie ait bénéficié de la même ferveur pour son bien-être. Donc, enfant que j'admets volontiers gâté, j'ai pu faire sensation à la maternelle, probablement un jour baigné d'ennui à coller des gommettes sur un cahier quadrillé, en me levant d'un coup et en disant à mon institutrice que je pouvais lui montrer comment j'écrivais le son « -tion ». D'un air de défi (dont il me semble me rappeler parfaitement), elle me dit alors : « Eh bien Guillaume, viens au tableau ! » « Écris donc soustraction ». Je m'exécute. Aucune faute d'orthographe. Mes camarades n'avaient pas l'air de comprendre ce qui se jouait, mais ma maîtresse a commencé à montrer une légère appréhension. « Multiplication ? ». Même chose en un peu plus long, et avec un mouvement du mot un peu penché, mais toujours sans faute. « Addition ???». Là, ça en était vraiment trop. Il fallait que ma pauvre maîtresse convoque immédiatement ma mère, après avoir constaté l'absence de toute faute. En aparté, après ce jour, j'écrivais pendant très longtemps le mot « addition » qu'avec un seul « d », ayant été traumatisé par cet épisode hautement douloureux. Le soir venu, ma mère se prend un savon. Elle lui répond du tac-au-tac : « Mais ce n'est pas moi qui lui ai appris à lire, je croyais que c'était vous ! ». Personnellement, je ne sais pas démêler le vrai du faux, qui m'avait instruit, l'école ou ma mère, et j'avais terriblement envie de ne pas être grondé à cause de cela, tout en exerçant au mieux mon esprit. Il en fut tout autrement. Voilà en effet mon premier souvenir psychiatrique. Je le garde aujourd'hui pour aussi atroce que les suivants, profondément : 5 ans, 8 mois, diagnostiqué Enfant Intellectuellement Précoce par le Professeur Jean-Charles Terrassier. Après ce diagnostic : plus aucune preuve d'intelligence flagrante n'a refait surface dans ma vie. Je ne sais pas, peut-être est-ce mieux ainsi. Peut-être ai-je été guéri de ce mal-là ? Peut-être ne croirez-vous pas en la séquence un peu particulière du mot « Addition ». Je ne sais pas moi-même si elle est affabulée ou si c'est une réalité. La seule chose qui pourrait nous éclairer, et dont je me souvienne, est ce superbe ordinateur pour enfant, « Mon Ordinateur Junior », sur lequel en toutes lettres était écrit ce qui était vu au

programme, un peu plus tard, dans une scolarité « normale »

enfin : « adaptée ». Pour

en finir avec cette pseudo-intelligence : aujourd'hui, en très grande forme, j'arrive péniblement à accéder à un Q.I. « moyen », autour de 100. J'ai noté récemment que beaucoup de schizos souffrent d'un réel complexe d'intelligence. En parler les met très souvent mal à l'aise. Nous aurons l'occasion d'aborder ce sujet.

Je crois pouvoir avancer sans brusquer ma famille que le deuxième choc qu'il m'a fallu traiter, et très rapidement après celui-ci, fut le divorce difficile de mes parents, qui fait encore couler beaucoup d'encre aujourd'hui entre ma sœur et moi. Voulez-vous savoir si les enfants se sentent responsables du divorce de leur parents ? Et bien au risque de paraître politiquement incorrect : oui, assurément, dans notre cas. Vous voulez savoir s'il est préférable que des parents divorcent plutôt que de se faire la guerre : là encore, oui, assurément, dans notre cas. Du moment qu'ils ont conscience du mal qu'ils causent à leur progéniture. Dans tous les cas, sans exception, ni d'âge de l'enfant, ni de « degré » d'affectivité, le choc d'un divorce est une bombe à retardement psychique traumatisante pour un enfant. Ce n'est certainement pas un acte anodin pour lui. Ce que j'admire par dessus tout aujourd'hui dans ma belle-famille (qui porte bien son nom) est la force d'une mère qui ne garde aucune animosité - vraiment aucune - pour l'homme qui lui a fait un enfant, puis qui s'est séparé d'elle dans la foulée. Voilà qui me laisse espérer un meilleur futur pour les enfants de parents séparés.

De mon côté, l'inexpérience de ce genre de situation a porté ses fruits. Au milieu des années 1980, moment du divorce de mes parents, les enfants de famille recomposée étaient plutôt rares dans les cours de récréation, privées comme publiques. Vraiment, je vous l'assure, j'étais encore une fois considéré comme « bizarre ». Je ne pense vraiment pas que les chiffres ne contredisent ce que j'avance ici. Le divorce était à ce moment, vraiment exceptionnel. Je n'ai constaté une avalanche de ce genre de cas qu'au milieu des années 90. Et donc, bien sûr : mes camarades, s'il faut admettre que ce n'était jamais méchant, me faisaient une fois de plus remarquer ma « différence ». A cette différence, il faut certainement ajouter pour ma part une difficulté à vivre ce divorce : car mes parents admettaient tous deux se haïr mutuellement. Vraiment au plus haut point. Je n'ai pas encore entamé de thérapie concernant cette haine, car elle est encore un peu tabou chez moi. Je ne m'étalerai donc pas sur ce sujet, au risque de spéculer sans base solide.

Et puis, troisième « bizarrerie » émergent de mon parcours : le Jeu de Rôle. Avant de poursuivre, je voudrais interpeller tous les « moralistes » qui ont fait subir, début 90', à ce loisir hautement sain des dégâts particulièrement difficile à rattraper. J'affirme aujourd'hui me reconstruire en partie grâce à cette passion. Ce qui s'est passé dans les esprits de jeunes enfants, très imaginatifs, très constructifs, et très créatifs, au moment des attaques répétées des médias quant à leur loisir préféré, a entraîné chez tous les enfants rôlistes (épris avant tout de liberté) un ressentiment douloureux pour leur équilibre. Ce n'est pas, je l'affirme, le Jeu de Rôle, qui aurait pu me fragiliser, mais au contraire, encore une fois, le traitement dans les médias qui en a été fait. Et surtout, le regard des autres - surtout parents – sur cette activité après la vision de reportages, prouvés truqués, comme ceux de « Zone Interdite », « Bas les Masques », et un émission de Jacques Pradel. Me voilà incriminé de pratiquer, à un âge tendre, une passion « qui rend fou ». Me voilà encore redevenu bizarre, bien que j'aie pu trouver un groupe d'amis, dans la cour de récré, qui avait la même passion que moi. Inutile de vous préciser que je n'ai jamais pratiqué de messe noire, ni de profanation de cimetière, ni même pensé au suicide. Hors-jeu, je ne me suis – vraiment – jamais identifié à mes personnages, qui eux, étaient des gens (imaginaires) extraordinaires. Aujourd'hui, cette incrimination du Jeu de Rôle est bel et bien révolue. Ouf ! Mais qu'avons-nous subi dans les cours de récré ? On nous disait sataniste, on nous croyait fou, sous prétexte que nous rentrions, le temps d'un après-midi, dans la peau de quelqu'un d'autre. Sans jamais faire de mal à quiconque, physiquement comme psychologiquement. Oui : le Jeu de Rôle m'a toujours procuré un réel sentiment de joie grisante : Enfin je pouvais agir sans être sans cesse considéré comme « bizarre ». Autour d'une table, tous les comportements de nos personnages sont bizarres, ou plutôt extraordinaires ! Cela me permettait un réel équilibre, je gardais tous les sentiments, tous les comportements de bizarrerie pour les parties avec mes amis, et je pouvais être considéré, hors-table, comme quelqu'un, enfin, de banal. J'exorcisais toutes mes peines par le biais des historiques toujours très fouillés de mes personnages. Lorsque je « masteurisais », lorsque j'endossais le rôle de Meneur de Jeu, je pouvais enfin traiter librement d'un thème qui m'a, finalement, toujours collé à la peau : la maladie psychique, par le biais de l'indicible « l'Appel de Cthulhu ». Alors je le maintiens : tout est permis autour d'une table lorsque l'on est avec des gens biens. Le Jeu de Rôle sur table, même dans ses thèmes considérés les plus malsains, peut constituer une véritable « bouée de sauvetage psychique » pour les gens comme moi, un défouloir. Du moment que le Meneur de Jeu sait vous guider dans cette pratique. Mais le mal, encore une fois, était à l’œuvre. C'était dorénavant dit à la télé: j'étais un fou.

Comment vous battez-vous, lorsque vous avez 12 ans, contre les arguments avancés à la télé ? C'est donc effectivement un combat que je mène depuis assez longtemps. Contre notre abêtissement, contre la privation de tout esprit critique, envers ce qui est dit à la télé (et aujourd'hui, sur le net).

Alors, après cela, je décidais d'accepter, et mieux, de revendiquer, cette originalité. Cela dit, cette originalité en devenait pathologique. Je décidais, en âme et conscience, de ne rien faire comme tout le monde. C'était une crise d'adolescence tout à fait

Et bien, pas vraiment tout à fait du type de celle de

mes camarades, moins visible peut-être. Ne prétendant pas comprendre « le complexe du homard », je vous renvoie aux livres influents traitant de l'adolescence (Françoise Dolto en premier, donc), et je ne vais pas tenter de m'épancher sur cette fragilité connue du monde de l'adolescent. Au lieu de cela, je préfère vous parler de cette différence que j'avais avec mes camarades, différence dans laquelle je me complaisais tout à fait. Je ne voulais absolument pas appartenir à un groupe d'amis en particulier. Alors que les ados se regroupent en tribus, en clans ayant les mêmes goûts, les mêmes activités, les mêmes façons de penser, les mêmes types de famille, et bien moi, je désirais naviguer de groupes en groupes, de tribus en tribus, sans que l'on ne me puisse coller d'étiquette (intellos, sportifs, grunges, rôlistes, mauvaises réputations, musiciens, « geeks » - même si ce terme n’existait pas encore). Je désirais au plus haut point être indéfinissable. Rangé dans toutes les catégories, et donc aucune. J'ai donc décidé d'être musicien à 13 ans (à la basse, instrument le moins en vogue dans mon collège à cette époque). Rôliste, bien sûr. Intello mais pas trop, cartonnant souvent en début d'année pour « montrer », puis m'endormant tout le reste du temps. Grunge, car il fallait choisir entre « Nirvana » et « Metallica » et je préférais les histoires d'ados tragiques. Sportif, en m’acoquinant à la mode des chaussures de marque pour mieux jouer au basket-ball. « Geek », en ayant toujours une longueur d'avance : le premier à avoir une console de poche en primaire, le premier à avoir la meilleure console, au collège. Enfin : de mauvaise réputation, en goûtant les morsures du haschisch, durant ma première année de lycée. Alors, effectivement, en cherchant à appartenir à tous les groupes, je m'excluais de tous, de plus en plus. Je devenais de plus en plus terne.

banale, en fait, me direz-vous

Révélation d'une pathologie

Voilà donc de fil en aiguille, comment est venue ma première Bouffée Délirante Aiguë (BDA), symptôme positif d'une schizophrénie le plus effrayant. Pendant une orgie cannabique, mes idées se sont mises à ne plus avoir de sens, je ne savais plus qui j'étais, et je pensais que tous mes camarades présents à cette soirée, me mentaient. Je finis par croire qu'ils me voulaient du mal. Toujours est-il que cette soirée ne se terminait pas à l’hôpital. J'arrivai à me raisonner au petit matin, ébranlé tout de même par ce que j'avais pu dire, et je rentrai au domicile familial. Je rentrais par là-même dans l'univers d'un schizophrène.

Dire que le haschisch est responsable à lui seul de ma pathologie serait certainement ne rien avoir compris au texte précédent. Il est tout au plus, un « élément déclencheur ». Je pense pour ma part qu'il est en fait une excuse, un prétexte, que j'ai pris pour pouvoir étaler mon délire en direct live, sans aucune barrière pour pouvoir le

contredire. Tous les fumeurs de haschisch ne deviennent pas schizo, et tous les schizos ne sont pas des drogués. Simplement, dans mon cas, je pense effectivement que le haschisch a servi à prouver que « quelque chose n'allait pas chez moi ». De plus, oui c'est vrai : beaucoup de schizos ont eu une dépendance, à un moment ou à un autre de leur vie, à une drogue. Je pense que c'est encore là une preuve de pathologie que d'être tenté par quelque chose que chacun sait être dangereux. A mon sens, on est donc schizophrène avant de toucher à une drogue. Et la drogue vous révèle votre maladie.

Le cauchemar ne s'est pas arrêté à cette soirée. En fait, il a enflé, à mesure, que je prenais plaisir à me « retourner la tête ». De plus en plus fort, pour de moins en moins de haschisch inhalé. Jusqu'à cette nuit fatidique, celle qui s'est terminée à l'Hôpital Psychiatrique, alors que j'étais en vacances vers le côté paternel de la famille. J'étais en fin de Terminale Économique et Sociale. Je me suis montré violent, et je regrette tout ce qui s'est passé. Y penser alors que j'écris ces lignes m'est incroyablement pénible. Sachez simplement que j'ai eu l'impression simplement de mourir, à plusieurs reprises, dans un délire que je ne savais pas calmer. Je n'avais plus aucune ressource pour canaliser les idées délirantes, doublées d'interprétations hallucinatoires de tous mes sens, triplées du mal je causais alors à ma famille, ma mère en première ligne. Le lendemain, le diagnostic était tracé : une BDA, causée soit par une drogue, soit par une authentique schizophrénie. Je savais que la drogue n'était pas la seule responsable. J'acceptais tout de même, pour rassurer dans un premier temps ma mère, de la prendre comme bouc-émissaire.

Évidemment, après cela, je quittai mon lycée d'alors, en fin d'année, avec un brio d'originalité maintenant usuel : j'avais le droit à la seule croix de ma classe dans la case des recalés d'office au baccalauréat