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Mustapha Bouhaddar

Amazir

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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2009
À mes parents Fadila et Mohamed
« Il n’y a qu’un seul monde et il est faux, cruel,
contradictoire, séduisant et dépourvu de sens.
Un monde ainsi constitué est le monde réel.
Nous avons besoin de mensonges
pour conquérir cette réalité, cette "vérité". »

Friedrich Nietzsche

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Aussi loin que je me souvienne, mon grand-père me di-
sait toujours, la réalité ne se trouve pas dans un seul rêve
mais dans plusieurs rêves !!! Mais que peut faire un gar-
çon dont le Maître est l’Amour ?

Contrairement à Lacan qui avait dit : « l’amour, c’est


offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que
l’on n’a pas », je pense que l’amour est basé sur
l’incertitude et le doute. Omar Khayyam avait rai-
son quand il a écrit : « Entre la foi et l’incrédulité un
souffle, — Entre la certitude et le doute, un souffle. – Sois
joyeux dans ce souffle présent où tu vis, — Car la vie elle-
même est dans le souffle qui passe. »

Récemment, j’ai demandé à ma meilleure amie ce qui


est censé lui faire le plus peur dans la vie. Elle m’a répon-
du qu’elle avait peur de ne pas être heureuse en amour tout
en me retournant la question. À mon grand regret je n’ai
pas pu lui répondre car j’avais plusieurs réponses qui tra-
vaillaient mon esprit pendant plusieurs années. En fait, le
jour où j’ai eu le plus peur remonte à ma naissance.

On dit souvent que quand un bébé naît, il pousse un


grand cri, parce qu’il sait inconsciemment qu’il est mortel
et, sachant cela, il est terrorisé comme un condamné à
mort, qui compte les jours, parfois même les années, dans
le couloir de la mort. V. Hugo qui était un grand vision-
naire en tout, disait dans un de ses ouvrages qu’on est tous
condamnés à mort mais à chacun son sursis !!!

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En effet, ce qui fait la force d’un être humain ; c’est sa
grande faculté de faire abstraction de la mort et vivre
comme s’il était immortel, tout en faisant des projets pour
son avenir sans se soucier de sa finalité. C’est pourquoi,
chez les chrétiens et les catholiques aussi, les prêtres
s’habillent en noir. Les églises pour moi sont comme des
pharmacies qui guérissent l’âme, et les prêtres des phar-
maciens. Les musulmans eux, n’ont pas cette vision ; la
religion musulmane est une religion solitaire, on s’adresse
à Dieu directement, on prie, on se confie à lui sans avoir
besoin d’intermédiaire, on est seul au monde, l’altérité
totale.

Quand j’avais six ans, j’allais tous les mercredis à


l’école coranique pour apprendre l’arabe.

En effet, étant d’origine berbère et vivant en France,


j’avais deux langues maternelles : Le français que
j’apprenais à l’école et avec les copains, et le berbère que
me parlent mes parents à la maison. Ces derniers ne
connaissaient pas un traître mot d’arabe puisque mon père
a débarqué en France, avec un contrat de travail directe-
ment de son bled, où il n’a jamais parlé que le berbère vers
la métropole. Un double choc de culture.

Dans les années soixante-dix, la France avait besoin de


main-d’œuvre. Ma mère a suivi mon père quand il a pu
s’installer et monter son premier magasin d’alimentation.
Il s’était bien débrouillé. Il a travaillé dans une usine de
voitures dans la région parisienne, fait des économies, pris
des cours du soir pour apprendre à lire et à écrire le fran-
çais. Aujourd’hui encore, le mot « intégration » me rebute
encore. On le sert à toutes les sauces.

C’est vrai, j’ai de la chance de vivre dans un pays avan-


cé comme la France c’est bête de ne pas profiter des

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opportunités que ce pays d’accueil nous propose. À Paris,
je passais mon temps à lire des tas de livres d’histoire, car
j’aime lire la vie des autres, les personnages qui ont mar-
qué leur siècle, et par-dessus tout je suis très friand des
anecdotes qui concernent tels ou autres acteurs de
l’histoire connus et même anonymes.

Justement, je viens de lire l’histoire du Comte Léon, le


fils illégitime de Napoléon. Ce dernier ne pouvait pas
avoir d’enfant avec Joséphine sa femme. Cette dernière lui
reprocha sa stérilité ; puisqu’elle a déjà eu deux enfants
d’un premier mariage, le problème ne devait venir d’elle.
Pauline la sœur de l’empereur proposa à son frère
d’essayer avec sa dame de compagnie ; si cette dernière
tombe enceinte alors, le problème est résolu, sinon Napo-
léon devra se rendre à l’évidence et accepter sa stérilité.
Miracle !!! La dame de compagnie tomba enceinte et
mettra au monde un garçon. Mais Napoléon n’a jamais
accepté de le reconnaître. Il le prénomma quand même
Léon, la moitié de son prénom. Le Comte Léon, pendant
toute la période où Napoléon vivait n’avait pas à
s’inquiéter de son avenir. Seulement voilà, après la mort
de l’Empereur, il finira clochard, il arpenta tous les bis-
trots de paris, ceux qui connaissaient son histoire lui
payaient de temps en temps à boire jusqu’à ce qu’il meure
dans l’anonymat complet.

Ce qui me rebute ce sont les préjugés, et la non-


acceptation de l’autre. La tolérance c’est bien mais accep-
ter l’autre aller vers lui est encore mieux. Quand j’étais
petit j’entendais souvent des gens mal informés dire que
les femmes maghrébines sont dominées par leurs maris !
C’est très relatif. J’ai observé les mères marocaines à
commencer par la mienne et j’ai constaté que contraire-
ment aux idées reçues, ces dernières commandent dans le

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secret de leur cuisine. Les hommes font semblant de pren-
dre des décisions.
Elles élèvent leurs fils dans une culture de virilité, faite
de violence, de mépris. Elles leur apprennent à n’aimer
qu’une seule femme : elle, la mère.
Elle est abusive, castratrice, sans doute un peu folle,
mais n’abandonnera jamais ses enfants et son mari quoi
qu’il advienne. En effet, certaines vérités sont quand
même bonnes à dire et non l’inverse.

Je pense à Voltaire qui disait : « Je ne suis pas d’accord


avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout
afin que vous puissiez le dire. » C’est beau de vivre dans
un pays démocratique ; où nous pouvons exprimer nos
idées sans crainte ! Il faudrait une révolution ou deux
comme en France pour avoir la liberté d’exprimer ses opi-
nions dans les pays où sévit la dictature du religieux ou la
dictature tout court.
La religion est souvent dangereuse pour les ignorants et
les analphabètes. Les musulmans du Maghreb en grande
partie, surtout ceux qui ne savent pas écrire et lire l’arabe
littéraire, ignorent ce que raconte le Coran.
En effet, quand ils prient, ils récitent les versets du saint
livre appris par la mémoire. Ils sont incapables d’en expli-
quer une ligne. Ces musulmans pensent que toutes les
autres religions sont mauvaises : Ceux qui les pratiquent
sont des mécréants, des « kouffars », qui vont tous connaî-
tre les affres de l’Enfer après leur mort, et n’iront au
Paradis qu’après avoir expié leurs péchés. Tandis qu’eux
ne connaîtront pas ce passage, juste parce qu’ils sont nés
musulmans.

Le péché, ce mot m’a toujours fait rire, le mot « men-


songe » aussi. Je pense à cette phrase de Jean Cocteau :
« Je suis le mensonge qui dit la vérité. » Il avait raison, la
vérité n’est qu’un mensonge qu’on n’a pas encore trouvé.

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D’ailleurs, Nietzsche disait que la vérité est laide. Il faut
dire que dans le mot « mensonge », il y a le mot « songe. »
Songer, imaginer, inventer une identité, une histoire…

Je me promenais une fois à Paris dans le quartier des


Halles quand j’aperçus une jeune femme très belle se diri-
geant vers la Fnac. Elle attira mon intention car elle avait
de très beaux cheveux longs très lisses, et de très belles
jambes fines. Comme je ne la voyais que de dos, j’étais
persuadé que son visage ne devrait être que beau.
J’accélère mon pas, je la double et je me retourne. Effecti-
vement, elle avait un visage magnifique et de très beaux
yeux verts. Je ralentis mon pas pour la laisser passer, et la
suivis. Elle s’arrêta à proximité d’une pile de livres. J’ai
jeté un coup d’œil sur leurs couvertures. Ils étaient du
même auteur, apparemment c’était un livre qui se vendait
bien, puisque la hauteur de ces ouvrages baissait toutes les
deux minutes. J’ai lu le titre, c’était « L’Immortalité » de
Milan Kundera. Je me baissai pour le prendre et elle fit le
même geste que moi.
— Pardon ! Allez-y !! me dit-elle.

— Non allez-y, je vous en prie. De toute façon, je ne


sais pas pourquoi j’ai décidé de prendre ce livre, lui ré-
pondis-je.

— C’est Milan Kundera, c’est un très bon écrivain,


vous n’avez jamais rien lu de lui ?

— Ecoutez, j’ai honte !! je ne sais pas lire.

— Vous ne savez pas lire ? On est en 1995, j’ignorai


qu’il existe encore des jeunes de votre âge analphabètes !!
Je suis estomaquée !! Et pourquoi alors vous avez choisi
ce livre, si vous ne savez pas lire ?

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— En fait, je cherchais un cadeau d’anniversaire pour
un ami à moi, assez intello. J’ai vu que ce livre a l’air de
bien se vendre alors, j’ai pensé que ça serait un très bon
cadeau pour lui.

— Vous pensez mal, ce n’est pas parce qu’un livre se


vend bien qu’il est forcément meilleur, vous savez au
moins si votre ami aime ce genre de roman ? Vous ne le
savez pas !!

— Vous avez raison, je ne sais pas quel genre de livre il


aime. Merci beaucoup Mademoiselle.

Je m’apprêtais à partir, car j’avais un peu trop poussé


sur le mensonge, la jeune femme me jeta un regard qui me
mit mal à l’aise, j’avais honte d’avoir menti et surtout
j’avais peur de commettre une maladresse ; je ne pensais
qu’à une chose ; filer au plus vite et quitter la belle.
Je hâtais le pas pour sortir de la Fnac, et tout d’un coup
je sentis une main sur mon épaule, je tournai la tête et je
recroisai de nouveau son regard. Elle me dit :
— Désolée, je vous ai fait peur ?

— Non pas du tout !!!

— Vous m’avez fait de la peine, et je tiens à vous aider.


Je connais une association qui aide gratuitement les gens
comme vous, qui ne savent pas lire. Voulez-vous que je
vous donne ses coordonnées ?

— Oui je veux bien.

— Attendez, je prends un stylo et je vous note le numé-


ro.

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Elle ouvrit son sac, sortit un stylo qui fait aussi porte-
clés, et me gribouilla le nom et le numéro de téléphone de
l’association. J’ai failli me faire trahir, car j’allais lire le
nom de l’association à haute voix, alors que j’étais censé
être analphabète. Heureusement, je me suis rattrapé au
dernier moment.
Elle me donna le papier et me souhaita bon courage. Je
la regardais partir, j’observais sa silhouette, elle était trop
belle, je me maudissais, et je maudissais « Jean Cocteau »
aussi, et « Nietzsche » par la même occasion. Pourquoi
avais-je menti ? On aurait pu faire connaissance, discuter
littérature et, peut-être même aller au cinéma. J’étais vrai-
ment bête !!

Cette histoire ne serait pas intéressante si je ne raconte


pas la suite. Mon grand-père me disait toujours qu’un
menteur ne se rappelle jamais de ce qu’il a raconté et, il
suffit de le questionner quelques heures plus tard, il dira
n’importe quoi ; car on ne se rappelle jamais de ce qu’on
n’a pas fait. Et effectivement, c’est ce qui m’arriva.
Je préparais ma thèse en mathématiques, je fréquentais
souvent la bibliothèque Sainte-Geneviève près du Pan-
théon. Ce jour-là, comme à mon habitude, j’étais au rayon
du troisième cycle en mathématique, chercher des ouvra-
ges sur Pascal et Newton. Comme quelques semaines
auparavant, une main se posa sur mon épaule, je me re-
tournai et je tombai nez à nez sur des yeux verts qui me
fixaient intensément, j’étais pétrifié. C’était la belle de-
moiselle de la Fnac.
— L’association a fait des miracles dites donc !! me
dit-elle

— Ah pardon !! Vous dîtes ?

— Ne faites pas semblant ne pas me connaître ; vous


êtes la personne qui présumait être analphabète il y a trois

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semaines à la Fnac, vous vous souvenez ? Ne mentez pas.
Vous avez quoi entre les mains ? Ah !! Ha !! « Le binôme
de Newton », « Le triangle Pascal », troisième cycle ?

— Non ce n’est pas ce que vous pensez…

— Taisez-vous et ne vous approchez pas de moi ; vous


n’avez pas honte de vous faire passer pour un analpha-
bète ? Vous n’avez aucun respect pour les gens qui n’ont
pas eu la chance d’étudier ? Espèce de débile mental !!
Allez plutôt au rayon « Psychanalyse », allez vous faire
soigner !!

Elle me tourna le dos, c’est la deuxième fois que je la


perds de vue, mais cette fois c’était définitif. J’avais la tête
qui tournait, je me suis assis sur la chaise la plus proche
pour ne pas tomber. J’avais honte de moi. Je levai la tête et
j’avais l’impression que tous les visages des étudiants as-
sis à leur table me scrutaient et me criaient menteur,
menteur !!!

Depuis ce jour-là je n’ai plus mis les pieds à cette bi-


bliothèque, j’allais au centre Georges Pompidou, et chaque
fois que j’eus l’occasion de croiser des yeux verts, j’ai
mon cœur qui battait très fort.
Chaque fois que j’eus entre les mains un ouvrage de
psychanalyse je pense à elle. J’aime bien lire Freud ;
c’était l’un des rares psychanalystes à avoir eu une forma-
tion de médecin avant de fonder la psychanalyse. En outre,
il avait beaucoup d’humour. Mon livre préféré de Freud
est « Les mots d’esprit et leur rapport avec l’inconscient »,
esprit : « witz » en allemand. Tout découle du langage, et
la psychanalyse de Freud n’est pas seulement basée sur le
sexe comme le pensent certains.

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