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RELIGION

L e roman de Dan Brown est le suc- cès éditorial de la décennie : 40 millions d’exemplaires vendus dans le monde. Conséquence hollywoodienne habi- tuelle d’un tel triomphe, un film, sorti en mai, exploite les trouvailles qui ont

fait le bonheur des lecteurs.

Comment expliquer le succès du «Da Vinci Code»?

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N°35 J UIN

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Columbia Pictures

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© N. Chuard

Comment expliquer le succès du «Da Vinci Code»?

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oyons francs : d’innombrables romans policiers publiés ces der-

nières années mériteraient de se vendre aussi bien, si ce n’est mieux que le «Da Vinci Code». Pourtant, c’est le livre de Dan Brown qui bat tous les records. Comment expliquer un tel engouement, que la sortie du film a encore accentué? «Parce qu’il mêle habilement les grands thèmes qui secouent actuellement nos sociétés : les complots, la place de la femme, l’importance de la culture et de l’histoire, la quête spirituelle», répond Frédéric Amsler, professeur assistant en histoire du christianisme à la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne spécialisé dans l’étude de la littérature apocryphe chrétienne.

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Ce roman multiplie les

théories du complot

«Le premier ressort utilisé par Dan

Brown est la perte de confiance dans les institutions dirigeantes d’une grande par- tie de la population», analyse Frédéric Amsler, qui s’est penché sur les raisons du succès du best-seller et qui a fait part de ses réflexions dans diverses confé- rences publiques. Que nous raconte Dan Brown? Que l’Eglise catholique romaine, ainsi que l’une de ses organisations «les plus secrètes», l’Opus Dei, auraient œuvré pour nous cacher la vérité, non seulement

le rôle majeur joué par Marie Madeleine dans la transmission de l’enseignement de Jésus, mais encore sur le mariage du Christ et de sa «disciple préférée».

L’Eglise serait une imposture

Jésus n’aurait donc pas demandé aux apôtres et tout spécialement à Pierre de bâtir son Eglise, mais à sa femme et à ses

à Pierre de bâtir son Eglise, mais à sa femme et à ses Frédéric Amsler, professeur

Frédéric Amsler, professeur assistant en histoire du christianisme à la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne (UNIL), un spécialiste de l’étude de la littérature apocryphe chrétienne

enfants. Le Saint-Graal ne serait autre chose qu’un symbole de la Femme Sa- crée, un vase renvoyant métaphorique- ment à l’utérus féminin. Adorer Dieu serait adorer la Femme. Bref, l’Eglise catholique romaine telle que nous la connaissons et le catéchisme qu’elle dis- pense ne seraient qu’une imposture, basée sur la dissimulation de faits. Avec cette trame, Dan Brown remplit plusieurs des exigences nécessaires à la naissance d’une bonne théorie du com- plot – il a d’ailleurs tellement bien réussi que certains lecteurs un peu naïfs ont déclaré avoir perdu la foi à cause des «révélations» du «Da Vinci Code». Pour qu’elle emporte l’adhésion du public, une bonne théorie doit d’abord

s’attaquer à une institution bien établie et facilement identifiable – l’Eglise catho- lique romaine, à l’instar du FBI ou de la Maison-Blanche, fait parfaitement l’affaire.

Capable du pire

Ensuite, il faut que la pensée domi- nante du moment puisse la croire capable de la pire des manipulations. En vogue aujourd’hui, le bouddhisme ou l’homéo- pathie n’auraient pas convenu, alors que l’armée, la police, l’Etat ou l’Eglise sont typiquement des institutions en panne de crédibilité que l’on soupçonne volontiers du pire. Autre ressort efficace, la multiplica- tion des complots. Car face à l’Eglise offi-

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cielle, une société secrète, le Prieuré de Sion, agit (dans l’ombre bien sûr) pour garder vivant le secret de la nature fémi- nine de l’Eglise. C’est d’ailleurs à cette autre force de l’ombre qu’est apparen- tée l’héroïne du livre, dont le métier est tout un symbole : cryptographe, preuve s’il en était besoin que la vérité ne se donne jamais à voir toute nue, mais qu’elle doit au contraire être décodée.

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Ce roman réhabilite

la femme

Le lectorat du «Da Vinci Code» est,

phénomène plutôt rare pour un roman policier, très majoritairement féminin. Parce que le livre évoque, certes, une quête spirituelle et que ce thème inspire davantage la gent féminine. Mais aussi parce que la femme s’y trouve en quelque sorte réhabilitée. «C’est une nouvelle preuve de la grande habileté de Dan

Brown : prendre une minorité «oppri- mée» pour en faire la gagnante injuste- ment méconnue du christianisme», constate Frédéric Amsler.

La femme, nouveau pilier de l’Eglise

Les questions d’égalité occupent beaucoup nos sociétés depuis quelques décennies, et Dan Brown sait qu’il vit aux dépens de ceux (en l’occurrence celles) qui le lisent. «Faire de la Femme le pilier de l’Eglise fera forcément plaisir à un large lectorat au XXI e siècle, friand de tout ce qui contribue à une réécriture des origines du christianisme», souligne le théologien de l’UNIL. Pour étayer sa thèse séduisante des premiers chrétiens adorateurs du Fémi- nin Sacré, et d’une conspiration qui en aurait effacé les preuves, Dan Brown a recours à différents arguments, eux aussi erronés, mais enrobés d’un verni de vrai-

semblance. Ainsi fait-il de certains textes au nom célèbre mais au contenu inconnu du simple pékin des documents histo- riques plus authentiques et plus «vrais» que les Evangiles. Différents textes apocryphes, notam- ment l’Evangile de Marie et l’Evangile selon Philippe, sont utilisés pour accré- diter la thèse du mariage de Marie Madeleine et de Jésus, et l’importance accordée par ce dernier aux femmes.

Le baiser du maître au disciple

Dan Brown cite ainsi un passage de l’Evangile selon Philippe dans lequel il serait clairement signifié que Jésus embrasse Marie sur la bouche. «Le texte dont nous disposons est certes lacunaire, mais les restitutions sont fiables. Le vrai problème est que Dan Brown en fait une interprétation totalement farfelue, com- mente Frédéric Amsler. En effet, ce bai- ser n’est pas celui d’un mari ou d’un

Le «Da Vinci Code» utilise les recettes d’une bonne théorie du complot. Il met en effet en cause une institution, l’Eglise catholique romaine (photo), que les foules d’aujourd’hui croient capable de la pire des machinations

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amant à sa femme ou maîtresse, mais celui d’un maître à son disciple. C’est par la bouche que passe la parole, et, dans la tradition gnostique, l’enseignement, le passage du savoir de l’initié au néophyte s’exprime couramment par la métaphore du baiser*». Mal informé ou habile manipulateur, Dan Brown a écarté cette lecture des textes antiques. Il n’est d’ailleurs pas le seul : «L’essentiel des arguments qu’il uti- lise et des thèses qu’il défend, Dan Brown les a puisés dans un ouvrage bien anté- rieur au «Da Vinci Code», «L’énigme sacrée», dont les auteurs lui ont intenté récemment un procès en plagiat, procès qu’ils ont d’ailleurs perdu», précise Fré- déric Amsler.

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Ce roman permet

d’apprendre en se

distrayant

En invoquant Léonard de Vinci, un conservateur du Louvre assassiné, des spécialistes du Nouveau Testament, l’interprétation des symboles, les Tem- pliers, des citations tirées des Evangiles et des termes comme «apocryphe» qui font très sérieux, Dan Brown rassure le lecteur avec un vernis culturel.

Découvrir des secrets en se cultivant

En se plongeant dans cet ouvrage ou en allant voir le film, le néophyte a le sen- timent non seulement de découvrir la vraie vérité, mais en plus de se cultiver. Ce qui, forcément, est toujours valori- sant. Malheureusement pour le lecteur et le spectateur, on ne peut pas prendre le «Da Vinci Code» pour parole d’Evan- gile. Un exemple avec l’empereur Constan- tin. Dan Brown lui prête une bien grande responsabilité dans le «complot» de l’Eglise. Il écrit en effet : «La Bible, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a

été collationnée par un païen, l’empereur Constantin le Grand.» Il ajoute : «L’em- pereur Constantin et ses successeurs masculins ont substitué au paganisme matriarcal la chrétienté patriarcale. Leur doctrine diabolisait le Féminin Sacré et visait à supprimer définitivement de la religion le culte de la déesse.»

L’influence de Constantin

Afin d’accomplir ses noirs desseins, Constantin aurait réuni un aréopage d’ecclésiastiques pour leur faire réécrire le Nouveau Testament à sa convenance. «Dan Brown fait ici allusion à une réunion que Constantin a effectivement organisée, précise Frédéric Amsler. Il s’agit du concile de Nicée. Toutefois Constantin n’a pas influé sur le contenu doctrinal du concile, mais a fait pression sur tous les évêques réunis afin qu’ils se mettent d’accord. Ensuite, il est évi- demment fantaisiste de prétendre que la nature divine du Christ ne faisait pas l’unanimité et qu’elle a été décidée à une très courte majorité par un vote lors de cette réunion : en réalité, tout le monde était au contraire d’accord sur ce point. La question était en fait de savoir com- ment le christianisme est monothéiste : s’il y a Dieu le Père et son Fils qui est aussi divin, comment préserver l’unicité de Dieu sans les fusionner ni les hiérarchi- ser?»

Les différents visages de Marie Madeleine

Le statut de Marie Madeleine a subi un traitement assez similaire : «En Occi- dent, par différents glissements succes- sifs, l’image de Marie Madeleine est devenue celle d’une pécheresse, puis d’une prostituée, rappelle Frédéric Amsler. En Orient par contre, on a mieux retenu d’elle qu’elle était proche de Jésus et avait reçu son enseignement, qu’elle était la première ou parmi les premières (selon les Evangiles) à avoir découvert

le tombeau vide du Christ et à l’avoir revu

une fois ressuscité.» Dan Brown a gardé de la première image l’idée qu’elle était la maîtresse du Christ, et a poussé la seconde à l’extrême :

Marie Madeleine devient une déesse à l’origine du culte de la Femme Sacrée,

et la principale, voire la détentrice exclu-

sive de l’enseignement du Christ.

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Ce roman permet une

quête spirituelle

Sophie Neveu, l’héroïne de «Da Vinci

Code», est l’héritière de la tradition du

Prieuré et la descendante de Marie

Madeleine – donc du Christ. Mais ses parents sont morts alors qu’elle était en bas âge : ils n’ont pas pu lui transmettre l’histoire de ses origines ni l’initier à leur «vraie» religion. Tout au long du livre, nous suivons son enquête policière, autrement dit sa quête, le dévoilement de son secret de famille. Qui était ce grand-père qui l’a élevée et qui vient de mourir? Quel est le sens de cette étrange cérémonie à laquelle elle

a assisté il y a des années? «Le lecteur

ne peut que s’identifier à sa recherche,

et c’est là pour moi l’une des raisons prin-

cipales de l’attrait exercé par le livre, sou- tient Frédéric Amsler. Il y a une véritable mise en abyme entre les préoccupations de l’héroïne et celles du lecteur.»

Les églises sont désertées, mais le spirituel n’est pas mort

De nombreuses études l’ont montré :

si les églises sont désertées et leur mes-

sage institutionnel plus guère écouté, cela ne signifie pas que le spirituel est mort.

Au contraire : innombrables sont les

Occidentaux à s’intéresser à d’autres tra- ditions, au bouddhisme par exemple, ou

à puiser dans divers cours et ouvrages

pour se constituer un credo personnel. «Des auteurs comme Paolo Coehlo ou Eric-Emmanuel Schmitt participent de

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Dans le film «Da Vinci Code», les acteurs Tom Hanks et Audrey Tautou interprètent les deux héros du roman de Dan Brown, le professeur Langdon et Sophie Neveu, la lointaine descendante de Jésus et de Marie Madeleine

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Comment expliquer le succès du «Da Vinci Code»? RELIGION ▲ Au Louvre, les héros du «Da

Au Louvre, les héros du «Da Vinci Code» commencent une chasse au trésor moderne. Ils découvrent une «carte» initiale, truffée de messages cachés qu’ils devront déchiffrer

ce phénomène ; les lecteurs vont y pui- ser des réponses, observe le théologien lausannois, qui constate que cette approche individuelle touche aussi les textes des Eglises officielles : «Un phé- nomène intéressant s’est produit aux Pays-Bas, le «Da Vinci Code» et une nou- velle traduction de la Bible en néerlan- dais sont sortis simultanément en librai- rie. Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, le livre de Dan Brown n’a pas renvoyé les Evangiles dans les tréfonds du classement des ventes de livres, les deux ouvrages ont caracolé de concert au hit-parade.» Cette dimension très personnelle et individuelle de la recherche spirituelle est précisément mise en scène dans le «Da

Vinci Code». «Elle procède souvent d’une carence d’éducation religieuse, note Frédéric Amsler. Sophie Neveu reçoit de Robert Langdon et Leigh Tea- bing l’enseignement qu’elle n’a pas reçu de ses parents; or un tel manque est répandu aujourd’hui dans notre société.»

La quête des origines

«Plus fondamentalement, Dan Brown utilise, avec cette idée de la quête des ori- gines et de la reconnaissance de la famille perdue, un ressort naratologique au moins aussi vieux qu’Homère : l’Odys- sée est déjà construite sur le même modèle. Ulysse vit une initiation au cours de son voyage, qui lui permet de décou- vrir qui il est vraiment, et quand il

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de son voyage, qui lui permet de décou- vrir qui il est vraiment, et quand il

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revient, il doit se faire reconnaître des siens», relève le théologien de l’UNIL, qui souligne également la permanence de ce modèle dans la littérature européenne. Dan Brown est donc, on l’aura com- pris, un habile démiurge : il exploite le fonds idéologique du moment, flatte le lecteur et sait utiliser les préoccupations de la société pour vendre son livre. «Mais on ne peut pas simplement mépriser ce succès commercial parce qu’il est truffé d’éléments historiques faux ou très hypo- thétiques, souligne Frédéric Amsler. L’engouement général pour le «Da Vinci Code» est un signe de plus de l’intérêt ambiant pour le spirituel. Il montre bien le décalage des Eglises officielles par rap-

port aux attentes et au questionnement de nombreuses personnes. Elles y réflé- chissent d’ailleurs activement…»

Dan Brown a le droit de mentir

«Enfin, même si Dan Brown s’amuse à présenter son livre comme un document historique («Toutes les descriptions de monuments, d’œuvres d’art, de docu- ments et de rituels sacrés sont avérées», écrit-il en introduction), tout lecteur sait qu’il s’agit là d’un artifice de bonne guerre pour un romancier, artifice exploité depuis la nuit des temps pour asseoir l’authenticité d’un récit», rappelle l’historien. Personne n’accuse Montes- quieu d’avoir menti en prétendant que

les «Lettres Persanes» avaient réellement été écrites par un étranger de passage à Paris. Et Frédéric Amsler de conclure :

on peut toujours s’amuser à relever tout ce qui est faux dans l’ouvrage, mais on ne saurait accuser le romancier d’avoir menti. Après tout, c’est son droit le plus fondamental.»

Sonia Arnal

* Lire aussi «Allez savoir!» No 33, octobre 2005. «Marie Madeleine et Jésus, 12 questions sur un mystère»

La fameuse «Cène» de Léonard de Vinci (arrière-plan) est un autre de ces indices que les héros du «Da Vinci Code» devront décrypter pour parachever leur quête

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