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UNE VISITE À LANCRĂM EN 1965

Comment oublier la souffrance inutile qui gaspille notre temps de vie ? Comment
oublier l’humiliation qui a pénétré dans le tréfonds de l’être d’autant des humains ? Comment
oublier l’impardonnable arrogance d’un pouvoir temporaire ?
Ces questions ont soudainement surgi en moi au moment de la découverte, tout à fait par
hasard, d’une lettre écrite il y a 40 ans où je parle de Blaga. Jeune assistant à l’Université de
Bucarest, j’accomplissais mon service militaire dans une ville de Moldavie. Je m’échappais
de l’ennui total d’une telle période en écrivant des lettres à ceux qui comptaient dans ma vie.
Je connaissais l’œuvre de Blaga depuis longtemps. Blaga a exercé une influence certaine sur
l'adolescent que j'étais quand j'ai découvert, à 16 ans, son oeuvre poétique et philosophique et
qui était alors interdite.
Avant de donner lecture à cette lettre je vous dois quelques mots d’explication
concernant sa destinataire.
Je suis né à Ploiesti où j’ai vécu mon enfance et mon adolescence. Ploiesti est une ville
roumaine comme toutes les autres, même si le poète Nichita Stănescu la qualifiait de « ville
festive de la langue roumaine, où la syllabe appuyée rend rouge l’œuf de Pâque et l’épithète
éloigne le froid de l‘hiver ». A mon sens, le mystère de Ploiesti est ailleurs. Grâce à un
miracle, étrange et peut-être même singulier dans l’histoire de la Roumanie contemporaine,
un lieu – le lycée « Ion Luca Caragiale » - est devenu, au long des années, un foyer de
concentration de maîtres tout à fait inhabituels. Ces maîtres étaient pour nous non seulement
des professeurs d’une certaine spécialité mais de véritable maîtres de vie. Avec discrétion et
finesse ils devinaient nos tourments d’adolescents et nos questions existentielles et ils nous
guidaient toujours vers le haut, vers un idéal qui nous semblait alors inatteignable. Ils ont
déclanché en nous une véritable initiation par la culture. La destinataire de ma lettre, Aspasia
Vasiliu, professeur de langue et littérature roumaine et directrice du lycée, était parmi ces
maîtres de vie. Je donne maintenant lecture à ma lettre.

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Bacău, le 15 octobre 1965

Estimée Madame la Directrice,


En lisant « Les frères Karamazov » j’ai réalisé, une fois de plus, qu’au-delà des
sinuosités absurdes de la vie individuelle, barque solitaire portée par les vents capricieux du
hasard, il y a dans l’être humain une étincelle secrète, qui lui donne la puissance et le désir
toujours renouvelé de vivre et expérimenter, même dans un environnement grotesque, la quête
d’une essence, semble-t-il, chimérique. L’être humain devine le mensonge de la chimère mais
une pulsion diabolique le pousse toujours plus loin, jusqu’à la consomption totale. Nos
cendres servent-elles quelqu’un ou quelque chose ? Même si elles ne servent à rien, il y a
néanmoins un plaisir dans la consomption par le feu.
Dans cette expérience, irréversiblement unique, la modalité rationnelle optimale
d’action est, à mon sens, celle de l’universalité, dans le sens humaniste de ce mot. Il y a une
parenté d’essence entre des domaines d’activité humaine apparemment distincts. Tout se
passe comme s’il y avait un point-origine commun et un point-final unique et entre ces deux
points se trouvent les lignes de forces, humbles mais exaltantes, de nos pensées et de nos
sentiments. La diversité des lignes de force est infinie mais elles convergent rigoureusement
vers ces deux points, initial et final. Sur cette foi je fonde ma décision d’expérimenter, au
niveau modeste des errements de ma propre barque, cette universalité de l’action. Je suis
travaillé par beaucoup de pensées dans ce sens et peut-être qu’à un moment donné, quand
elles vont acquérir une forme plus précise, je tenterai de les concrétiser.
La personnalité de Blaga m’a attiré de ce point de vue aussi.
Avant de me retrouver entre les quatre murs de la caserne, pour une hibernation
intellectuelle de quatre mois, j’ai réussi à me purifier de mes tracas quotidiens, inévitablement
mesquins, par un voyage dont le point culminant a été Lancrăm, le village natal de Blaga.
J’ai visité tout d’abord la maison du Père Ion Laşiţă, le cousin du poète. Le Père se
trouvait au moulin et, jusqu’à son arrivée, j’ai discuté avec la nièce de Blaga, une fille de 18
ans, péniblement banale dans sa singerie de la modernité et de la mondanité. J’ai néanmoins
appris grâce à elle quelques détails significatifs concernant les dernières années du poète. Sa
nièce m’a montré quelques livres dédicacés et une série de photographies très expressives.
Le Père Laşiţă est finalement arrivé. Un homme trapu, avec un visage fermé. Sans
l’apparence de l’homme religieux, mais avec la distinction caractéristique des l’intellectuels
transylvains. Il a été, au début, très méfiant. Pendant plus d’une heure il a prononcé trois
phrases. J’ai compris parfaitement plus tard les raisons de sa retenue, fondée sur une

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expérience douloureuse et directement liée au bannissement honteux de l’oeuvre de Blaga. Il
a compris finalement que j’ai fait tout ce voyage animé par ma passion pour le poète, le
philosophe et l’homme Blaga. Je lui ai parlé de mes lectures de la poésie et la philosophie de
Blaga et aussi de mon désir de le faire revivre en moi, le « voir ». Je lui ai parlé en détail de la
modeste célébration du poète à l’Union des Ecrivains, célébration qu’il ignorait. J’ai gagné sa
confiance et le miracle s’est produit : ce Père taciturne et hirsute s’est déchaîné et il m’a
raconté une multitude d’histoires. C’est lui qui m’a conduit à visiter le village sur les traces du
poète.
Le premier arrêt a été à la tombe de Blaga. Une plaque funéraire sobre sur laquelle sont
gravés seulement le nom, la date de naissance et la date du décès. Aussi, dans une niche, un
buste réalisé par un sculpteur de Cluj, ami du poète. Tout autour – de l’herbe, pour respecter le
désir de Blaga, qui a interdit tout ornement ou fleurs. En face de la tombe de Blaga, sur deux
rangées, se trouvent quelques croix en pierre, qui datent de plus d’un siècle. Elles sont
enfoncées profondément dans la terre, érodées par la pluie et le vent et leurs inscriptions sont
presque entièrement effacées. Le Père Laşiţă m’a raconté que ce lieu était le lieu préféré du
poète, qui voyait probablement dans ces croix de pierre le retour à la terre originelle, la
communion avec la terre, idée suggérée où mise en exergue si souvent dans ses écrits. Le Père
Laşiţă m’a raconté qu’il a parlé à Blaga de son désir de redresser et restaurer les croix. Blaga a
riposté avec véhémence, en le suppliant de les laisser en état.
Le mode d’inhumation de Blaga a été extrêmement intéressant. C’est le Père Laşiţă qui
a célébré la cérémonie funèbre orthodoxe traditionnelle. Ensuite, un chœur formé de jeunes
filles et garçons du village ont raconté la vie de Blaga, sur le fond de la mélodie d’une très
ancienne ballade et avec les vers composé par un extraordinaire talent du village. En revanche
la partie, disons, intellectuelle de la célébration de la mémoire de Blaga a été extrêmement
pauvre. En fait, seul le Père Laşiţă a parlé, en disant juste quelques mots très sobres. Je suis
convaincu que le temps viendra quand les hommes de culture, contemporains du poète, vont
être gênés par leur acte de lâcheté du silence, car ils ont connu la valeur de l’œuvre de Blaga
et ils auraient donc pu contribuer d’une manière déterminante à sa reconsidération.
J’ai visité ensuite l’église du village et son cimetière, où je me suis incliné devant la
tombe du prêtre Isidor Blaga, le père du poète. Je me suis promené au long des chemins du
village et je me suis arrêté devant les portes des maisons et j’ai regardé les villageois. J’ai
resté quelque temps au pré où l’enfant Blaga faisait paître les oies.
Enfin, j’ai franchi ému le seuil de la maison où Blaga a passé son enfance et où habite
maintenant une de ses tantes. C’est un sacrilège qu’aucune mesure n’a pas encore été prise

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pour la fondation immédiate d’un musée. Les traces disparaissent. Il se peut que Blaga était
trop grand pour notre culture et ainsi on pourrait comprendre pourquoi la profondeur et
l’amplitude de son œuvre n’ont pas déclenché la résonance qui s’impose. J’ai visité, avec tous
les égards pour mon hôtesse, la chambre à coucher, la cuisine, le verger. J’ai été soudainement
frappé par une inscription des initiales L. B. au charbon, sur le mur de la chambre, inscription
datant du temps des études au lycée.
L’affirmation du Père Laşiţă que le poète, lors de ses dernières années de vie, était
joyeux, en paix avec lui-même et le monde, m’a étonné. Lentement j’ai commencé à
comprendre le sens de cette attitude. Au-delà de la souffrance et de l’humiliation, Blaga avait
la conscience plénière de sa propre valeur et il se sentait vengé par son œuvre, faisant face aux
conjonctures et à l’incompréhension de ses contemporains.
J’ai demandé à Père Laşiţă si Blaga était content de la publication du volume contenant
une sélection de ses poèmes. Il m’a répondu que sa réaction a été totalement négative, ce qui
confirmait ma propre hypothèse.
Le Père Laşiţă m’a aussi raconté que, pendant sa dernière année de sa vie, Blaga était
captivé par les proverbes, les dictons et les historiettes populaires dits par les villageois. Par
exemple, il m’a décrit l’enthousiasme de Blaga quand Père Laşiţă lui a raconté que son grand-
père, fatigué par le travail journalier de sa terre, disait à son épouse qu’il est « sec comme la
poussière et battu comme la terre ».
J’ai quitté Lancrăm enrichi et purifié.
Je vous parle de tout cela parce que ces événements font partie de ma vie spirituelle,
modelée grâce aussi à votre influence pendant les années de mon adolescence. J’ai pris
l’habitude de vous écrire de temps en temps pour vous décrire le cheminement de ma pensée
et de mes sentiments pour pouvoir vous exprimer ainsi à nouveau mon modeste hommage.

Avec des respectueux baise-mains,


Basarab Nicolescu

Il est bien évident que les allusions faites dans cette lettre, écrite quatre ans après le
décès de Blaga, à certains aspects de la vie du poète nécessitent quelques éclaircissements.
En 1948 Blaga est a été destitué de son poste de titulaire de la chaire de philosophie de
la culture à l’Université de Cluj. En même temps il perdait le titre de membre de l’Académie
Roumaine où il a été élu en 1936. Il ne retrouve son titre d’académicien que post-mortem, en
1990. Blaga survit comme chercheur et bibliothécaire.

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Toute la haine déclanchée contre lui avait comme seule justification le prétendu
mysticisme de l’œuvre de Blaga, le mot « mysticisme » étant l’équivalent à une véritable
condamnation politique et idéologique. Un apparatchik culturel de l’époque, Nestor Ignat,
écrit en 1954 : « L’œuvre entière de Blaga est l’expression de l’idéologie bourgeoise pourrie
et elle est destinée à périr en même temps que la classe qu’elle a servi ». En 1955, le Comité
Central du Parti Ouvrier Roumain repousse une demande de réintégration de Blaga à
l’Académie Roumaine. La même année, la Police Secrète – la fameuse Securitate – ouvre un
dossier d’action informative individuelle concernant Blaga. Faisant suite aux bruits de la
possible attribution du Prix Nobel au poète, une délégation du Comité Central se déplace
spécialement à Cluj pour « discuter » avec Blaga, en fait pour le convaincre à collaborer avec
les autorités. Les discussions sont des véritables interrogatoires, ayant lieu, pour la plupart, la
nuit. En 1959, Mihai Beniuc, poète officiel et président de l’Union des Ecrivains, attaque
Blaga d’une manière ignoble, en le décrivant de la pire manière par l’intermédiaire d’un
personnage d’un de ses romans. Les vers de Blaga circulent dans le pays d’une manière
clandestine, copiés à la main, avant que les autorités permettent enfin la publication d’une
sélection de poèmes. A la mort de Blaga, la Securitate va jusqu’à modifier la cause du décès.
Néanmoins l’Union des Ecrivains et son président organisent les funérailles. Hasard ou
moquerie (comment le savoir ?), le cercueil est plus petit que le corps.
En 1963 apparaît – événement apparemment considérable – une monographie Lucian
Blaga, écrite par un critique, Ovid S. Crohmălniceanu, spécialisé dans la reconsidération des
personnalités culturelles. Mais il ne s’agit, en réalité, que d’une deuxième mort. Le critique
fustige l’exploitation du magique, le fond réactionnaire de ses constructions philosophiques
qui « trahissent l’orientation vers le fascisme de l’idéologie bourgeoise, qui est le terroir de
ses spéculations ». C’est à ce livre que je fais allusion dans ma lettre de 1965.
J'ai été marqué à vie par l'oeuvre de trois poètes roumains : Mihaïl Eminescu, Lucian
Blaga et Ion Barbu, nom de plume du mathématicien de réputation internationale Dan
Barbilian et auteur d'un singulier livre de poèmes - "Jeu second".
Trois ans après ma lettre de 1965, j’ai publié mon premier livre, Ion Barbu –
Cosmologie du « Jeu second », où un chapitre est dédié à la triade Eminescu-Blaga-Barbu que
j’ai présenté comme étant l’axe fondateur de la culture roumaine.
En réalité, je n’ai jamais quitté Blaga. Je le considère comme un grand précurseur de la
transdisciplinarité. En 2001 paraît Les racines de la liberté, livre écrit en collaboration avec
Michel Camus. En réponse à une question de Michel Camus, je définis Blaga comme homme
du tiers. Son oeuvre philosophique - par exemple, L’éon dogmatique (1931) ou La

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connaissance luciférienne (1933) - est marquée par le sceau des interrogations
révolutionnaires soulevées par la nouvelle science - la mécanique quantique - qui venait à
peine de se constituer. Avant Lupasco, Blaga est fasciné par la complémentarité
contradictoire, mais à la différence de Lupasco et de moi-même, il se situe d'emblée dans
l'univers de ce qu'il appelle l'antinomie transfigurée, expression géniale qu'on pourrait
traduire aujourd'hui par l'état T de tiers inclus. Blaga refuse la formalisation logique de la
contradiction. L'univers de Blaga est celui de l'état T mais sans les contradictoires A et non-A.
Il faudrait lire, dans ce contexte, l'analyse époustouflante qu'il fait du principe d'identité A=A
dans son livre L'expérience et l'esprit mathématique (manuscrit élaboré dans la période 1949-
1953, qui n'a été publié, d'une manière posthume, qu'en 1969).
Comme Blaga, je ne tue pas avec ma raison les mystères rencontrés en chemin. L'idée
de Blaga de la connaissance comme approfondissement du mystère définit mon propre
chemin.

Basarab NICOLESCU