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RAYMOND ABELLIO 

ET LA CONVERSION DE LA SCIENCE

Résumé  :  Nous allons tout d’abord analyser le rôle qu’Abellio attribue à la science moderne dans le  

renouvellement de la philosophie et la formulation de la nouvelle Gnose : la nouvelle Gnose est indissociable de  

l’apparition   d’une   nouvelle   rationalité.   Nous   allons   ensuite   discuter   quelques   aspects   contemporains   de   la  

réalisation du projet abellien : le rapport entre interdépendance universelle et causalité cosmique, la relation  

entre la logique de double contradiction et la logique de tiers inclus, le rôle des dimensions supplémentaires de  

l’espace­temps. Fondés sur la réfutation quantique de la rupture épistémologique entre Sujet et Objet, nous  

concluons   par   l’analyse   du   caractère   transdisciplinaire   du   passage   d’une   philosophie   du   concept   à   une  

philosophie de la conscience.

1. Introduction : Pourquoi Abellio s'est­il intéressé à la science ?

La science occupe certainement une place importante dans l'œuvre d'Abellio. La simple 

constatation de sa formation de polytechnicien ne saurait expliquer le sens de cet intérêt. Ce 

sens ne peut être trouvé qu'en interrogeant le cœur de sa démarche philosophique, c'est­à­dire 

la structure absolue.

Ce qui frappe tout d'abord, sur un plan superficiel, c'est la critique acerbe de la science, 

dans une dualité parfois trop affirmée entre science et connaissance : "La science occupe 

l'hémisphère du bas, elle est multiple ; la connaissance, l'hémisphère du haut, elle est une et 

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unifiante"   ­   écrit   Abellio   dans  Approches   de   la   nouvelle   gnose  (ANG,   33).   Pour   lui   "La 

science est réductrice, la gnose est intégratrice." (EMT, 52) 

Le   pêché   capital   de   la   science   est   inévitable,   car   il   est   inscrit   dans   sa   propre 

méthodologie : "Du fait qu'elle recherche l'efficacité avant tout, la science est obligée d'établir 

des   divisions,   elle   distingue   le   vivant   et   le   non­vivant,   l'organique   et   le   minéral.   La 

connaissance n'accepte pas ces séparations. Pour elle, il y a de la vie et de la conscience 

partout, même dans la plus petite quantité de matière et jusque dans le caillou du chemin." 

(ANG, 13) Une interprétation fulgurante du théorème de Gödel lui permet d'affirmer dans son 

Journal de 1971  Dans une âme et un corps  : "Mais, même si la science à venir progresse, 

comme   il   est   normal,   de   façon   "constructiviste"...   jamais   le   "supérieur"   n'y   pourra   être 

expliqué par l'"inférieur". (C'est au fond le sens du théorème de Gödel)." (DAC, 107) 

Mais la critique de la tradition ou des traditions est tout aussi acerbe. Dans "Journal 

intérieur", revue du Centre d'Études Métaphysiques, Abellio écrit : "Au nom de la sagesse de 

l'ancien   Orient,   la   plupart   des   "ésotéristes"   se   livrent   aujourd'hui   à   des   agressions 

systématiques   contre   la   science   occidentale.   C'est   peu   de   dire   que   cette   position   est 

réactionnaire. Même dans sa superstition du quantitatif, la science occidentale possède un 

sens."   (JI4,   3)   Le   remarquable   logicien,   philosophe   des   sciences   et   métaphysicien   Jean 

Largeault (1931 ­1995), membre du CEM, exprime une position identique : "Ce serait en effet 

une aberration que de croire que le seul maniement de ces traditions puisse assurer un salut ou 

une connaissance supérieure à celle que fournit effectivement la pratique de la logique, des 

mathématiques et des sciences positives. L'ésotérisme ne peut que faire l'objet du même effort 

d'historialisation auquel nous avons à soumettre tous les autres faits de l'histoire. Sinon et faute 

d'être compris de cette façon, il se pose comme une négation de l'originalité de l'Occident." 

(RACH, 382­383 ­ Jean Largeault, De la constitution du CEM, Journal intérieur du CEM, no 

5, février­mars 1955) 

Abellio est lucide quant à l'enjeu du conflit entre la science et la connaissance : "Pour la 

gnose, on rencontre ainsi le conflit de la science et de la connaissance ou, si l'on préfère, la 

dialectique du local et du global qui fait tout le cheminement de l'épistémologie, avec sa 

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génétique   du   dépassement  qui   se   résout   dans   la  présence   perpétuellement   intensifiée   de  

l'indépassable." (RACH, 25 ­ Raymond Abellio, Le postulat d'interdépendance universelle) 

Pour Abellio c'est la philosophie d'Husserl qui peut fournir une solution de ce conflit. Dans 

L'esprit   moderne   et   la   Tradition,   longue   préface   au   livre   de   Paul   Serant  Au   seuil   de  

l'ésotérisme, il écrit : "Contemporaine de la crise des  sciences occidentales, la révolution 

husserlienne marque pour l'Occident un renouvellement radical quant à l'étude du fondement 

de   ses   sciences   et   à   l'exercice   des   pouvoirs   de   l'esprit,   et   son   importance   ne   saurait   être 

comparée qu'à celle de la révolution cartésienne et galiléenne dont elle accomplit et subvertit 

le   sens...   ;   ...   cette   phénoménologie...   se   veut   science   des   sciences,   philosophie   des 

philosophies, science du commencement radical de la connaissance." (EMT, 69­70) Abellio 

ne méprise ni la science ni la technique ni la modernité : "Aussi, pour m'en tenir au problème 

du progrès, me bornerai­je ici à poser mon propre problème, qui n'est pas de porter sur le 

"progrès" un jugement de valeur, ­ qui impliquerait qu'un choix est à faire entre le progrès et la 

Tradition, ­ mais de situer les champs respectifs de la technique et de la gnose et de montrer 

comment   ces  champs  respectivement  s'intègrent   l'un   dans   l'autre,  chacun   irremplaçable  et 

nécessaire dans son ordre." (EMT, 75) 

C'est finalement la structure absolue qui va lui fournir la clef de la jonction entre science 

et   connaissance   :   "Notons   d'abord   que   la   multiplication   indéfinie   des   outils   occupe 

l'hémisphère du bas (en phase 5, incarnation, descente de l'esprit au service de la vie, ce que la 

tradition nomme les "petits mystères") tandis que l'intensification indéfinie des sens occupe 

l'hémisphère du haut (phase 6, assomption, montée de la vie au service de l'esprit, ce que la 

tradition   nomme   les   "grands   mystères").   En   bas,   les   sciences,   au   pluriel,   en   haut,   la 

connaissance, au singulier, au centre la conscience. Le centre est perpétuellement germinatif : 

la conscience devient de plus en plus intense, elle tourne, si l'on veut, de plus en plus vite et 

établit   de   plus   en   plus   de   rapports   de   mieux   en   mieux   chargés   de   sens."   (RACH,   149   ­ 

Raymond Abellio, Fondements d'esthétique ­ "Structure absolue" et double dialectique) C'est 

le centre de la sphère de la structure absolue qui permet l'unification, dans leurs différences, 

entre la science et la connaissance. Ainsi, la Tradition elle­même sera renouvelée, éclairée, 

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intensifiée pour permettre "la future pentecôte" : "... une autre voie se dessine, celle­là de 

l'intérieur même de l'Occident, pour tous ceux qui vivent la crise de nos sciences et de nos 

philosophies et épuisent cette crise par son paroxysme même. Pour ceux­là, il s'agit moins de 

mettre en cause les produits de la science, ­ ce qui est une attitude négative, ­ que de procéder 

à l'élucidation positive de ses fondements. Pour ceux­là, la connaissance des enseignements de 

la Tradition, si érudite et rigoureuse soit­elle, exige d'être fondue dans la matière de leur 

expérience particulière d'Occidentaux, et tout annonce que la Tradition, à son tour éclairée du 

dedans, en recevra l'expression nouvelle la mieux adaptée au pouvoir de conversion qu'elle 

doit exercer dans la future pentecôte." (EMT 77) Dans  Visages immobiles  il est dit qu'on 

arrivera "... se convaincre un jour (qui sera un grand jour) de la convergence de sa science 

profane   et   de   la   connaissance   sacrée."   (VI,   20)   Le   concept   majeur   qui   permet   la 

compréhension du rôle de la science est celui de transfiguration. Pour Abellio, il ne fait pas de 

doute   qu'il   y   ait   "...   la   présence   nécessaire,   dans   tout   phénomène   de   transfiguration,   des 

essences du bas, les plus basses, les moins reliées, les moins intégrées." (ANG, 28)

Reste   à   savoir  quelle   était   la   compétence  d'Abellio   pour   comprendre   le   mouvement 

intérieur   de la  science.  Sa formation de polytechnicien  l'aidait certainement  à se  tenir   au 

courant de l'avancée de la science, mais son absence de pratique en tant que scientifique 

constituait   un   handicape  qu'Abellio analyse  lui­même  avec  lucidité  : "Je   n'ai  au  contraire 

jamais repris mes notes concernant la cosmologie et l'épistémologie dont je m'aperçus assez 

vite qu'il m'eût fallu, pour les compléter, un effort considérable, un véritable "ressourcement" 

mathématique qui exigeait sûrement, à ce niveau, un talent que je ne possédais pas, sans 

compter que je n'étais plus, à ce moment, intellectuellement disponible. Eu égard aux énormes 

progrès   survenus   depuis   trente   ans   dans   la   logique   symbolique   et   à   l'apparition   presque 

incessante de nouvelles propositions cosmologiques, la plupart de ces textes sont aujourd'hui 

fort   anachroniques."   (RACH,   26­27   ­   Raymond   Abellio,   Le   postulat   d'interdépendance  

universelle) Abellio est contraint à se fier aux informations que les différents scientifiques lui 

donnent   et   parfois   ses   sources   sont   douteuses.   Par   exemple,   il   cite   souvent   le   livre   de 

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Raymond Ruyer La gnose de Princeton (EC,123 ; MNG, 59 ; PG, 209 ; RACH, 135, 152). Or, 

cette "gnose de Princeton" n'a jamais existé. Elle n'est qu'un canular de normalien.

Abellio se  soumet à  son destin, conscient de l'immense difficulté de la  voie  qu'il   a 

choisie. Un passage émouvant de  Dans une âme et un corps  est, dans ce sens, éclairant : 

"Ainsi, peut­être, suis­je en train à soixante­trois ans de découvrir la vraie finalité de mon 

destin et de comprendre pourquoi je me trouvais forcé, à l'orée de ma vie, tout mon être blessé 

et humiliée ma part mystique, d'entrer dans la voie des sciences. Il me fut dit : Pour détruire, 

apprendre à construire." (DAC, 63­64)

2. Abellio et les quarks.

"En 1965, ­ écrit Abellio dans Approches de la nouvelle gnose ­ la première lettre que 

j'ai reçue après avoir publié La Structure Absolue a été celle d'un savant atomiste de Genève 

qui est d'ailleurs aussi un grand ésotériste, Robert Gouiran. Je ne le connaissais pas du tout: 

"Cher Monsieur, m'écrivait­il, je viens de lire votre livre et je constate que la structure que 

vous proposez est exactement celle que nous cherchons, nous atomistes, pour ce que nous 

appelons le "quark"." Je ne savais pas à l'époque ce qu'était le quark. Il me l'a expliqué... Ils 

étaient   arrivés  à une image qui est exactement celle de  la structure absolue." (ANG,  20) 

Robert Gouiran (dont le pseudonyme d'ésotériste est Georges de Villefranche) était ingénieur 

au CERN. Aucun document ne nous dit quel fut le contenu de l'affirmation de Gouiran qui a 

marqué à vie Abellio. 

Abellio n'est jamais explicite quant à la relation entre les quarks et la structure absolue, 

mais pour lui il est désormais établi que "... devant la prolifération indéfinie des particules, on 

postule,   sur   le   modèle   sénaire   de   la   "Structure   absolue",   l'existence   d'une   structure 

hypothétique, celle du quark." (RACH, 152 ­ Raymond Abellio, Fondements d'esthétique ­ Il  

faut   parler   ici   d'une   "nouvelle   logique")   Il   reprend   cette   affirmation,   sans   aucune 

démonstration, un peu partout ­ dans  La fin de l'ésotérisme (FE, 128),  Dans une âme et un  

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corps (où le quark apparaît au moins trois fois ­ DAC, 45, 62, 253) et même dans un article 

publié dans la revue "Atlantis" Perspectives de l'ésotérisme où il parle du quark comme "un 

système sénaire reproduisant l'image de cette même "structure absolue"." (PE, 241)

Robert Gouiran ne nous éclaire pas plus. Dans son article La science par le haut, publié 

dans   le   Cahier   de   l'Herne  Raymond   Abellio,   où   l'auteur   évoque   pourtant   les   "tendances 

structuralistes importantes dans la physique nucléaire", les quarks font une apparition très 

discrète, dans une note en bas de page : "Voir à ce sujet les théories SU(3), SU(6)... les quarks, 

etc." (RACH, 281, Note 3)

De quoi s'agit­il ? Et, tout d'abord, qu'est­ce qu'un quark ?

Une question que les penseurs se sont posée depuis la nuit des temps est celle de la 

constitution de la matière. Jusqu'où peut aller la divisibilité de la matière ?

Il y a trois possibilités logiques. Une première possibilité est celle que ce processus de 

jeu de construction s'arrête à une certaine échelle. C'est la vision de l'atomisme pur et dur, 

fondée sur l'espoir d'une simplicité fondamentale à partir de laquelle on pourrait déduire toute 

la complexité du monde.  La deuxième possibilité est que le processus de jeu de construction 

ne s'arrête jamais. C'est la vision de ce qu'on pourrait appeler l'atomisme mou, qui implique en 

fait une dissolution totale mais ambiguë de la notion d'objets fondamentaux. Cette vision a la 

faveur   de   ceux   qui   se   réclament,   explicitement   ou   pas,   de   la   philosophie   matérialiste­

dialectique. Enfin, une troisième possibilité, qui n'a pu apparaître qu'après la formulation de la 

théorie de relativité restreinte et de la théorie quantique, est le  bootstrap  (voir le chapitre 

suivant). Le principe de bootstrap postule qu'à une certaine échelle, il n'y a simplement plus 

d’objets fondamentaux. Le rôle joué par les objets fondamentaux dans les théories atomistes 

est remplacé par un  principe d'organisation informationnelle  qui a la vertu d'être, en même 

temps, un principe  structurant  les différentes échelles de la Réalité. L'accent se déplace de 

l’objet vers l’événement, de la substance vers l'énergie, de la composition vers l'organisation, 

de la séparabilité à la non­séparabilité et à l'interaction universelle.

La prolifération extraordinaire des hadrons (particules à interaction forte) découverts 

expérimentalement dans la décennie 1950­1960 semblait indiquer la justesse du point de vue 

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du bootstrap. Mais la tentation de revenir à la vision atomiste restait forte. Ainsi vers 1961, 

Murray Gell­Mann et Yuval Ne'eman ont reconnu l'existence de certaines régularités dans le 

monde des hadrons qui pouvait s'expliquer par une certaine symétrie unitaire. Cette symétrie 

(appelée, avec une terminologie quelque peu bouddhiste, “ la voie octuple ”) permettait de 

classer les hadrons dans des familles réunies par certaines caractéristiques communes. Les 

hadrons connus se retrouvaient dans ces familles, qui, pour être complètes, demandaient la 

découverte de quelques autres hadrons. Ils n'ont pas tardé d'ailleurs de se montrer dans les 

expériences effectuées entre 1961­1964.

Il fallait alors comprendre pourquoi cette symétrie et pas une autre semblait s'imposer 

dans le monde des hadrons. Deux physiciens, Murray Gell­Mann (dont les travaux ont été 

ensuite couronnés par le prix Nobel de physique) et George Zweig ont été ainsi conduits à 

inventer,   d'une  manière complètement indépendante, en  1964, les  quarks, constituants des 

hadrons.

Le nom proposé par Gell­Mann ­ les quarks ­ a été très vite adopté par la communauté 

des physiciens. Gell­Mann a choisi ce mot dans le roman de James Joyce, Finnegan's Wake  

(“ Three quarks for Muster Mark !/ Sure he hasn't got much of a bark/ And sure any he has it's 

all beside the mark ”), car son absence de signification semblait refléter les propriétés bizarres 

des constituants des hadrons.

Tout hadron peut être compris comme étant constitué soit d'un quark et d'un antiquark 

(les mésons) soit de trois quarks ou de trois antiquarks (baryons et antibaryons).

Les dates sont ici importantes. La structure absolue est publiée en 1965 et les quarks ont 

été   inventés   juste   une   année   auparavant.   On   comprend   l'exaltation   d'Abellio   à   la   bonne 

nouvelle   qui   lui   a   été   donnée   par   Robert   Gouiran.   Malheureusement   il   s'agissait   d'un 

malentendu.

À l'époque, trois variétés ­  saveurs ­ de quarks suffisaient pour décrire l'ensemble des 

hadrons. Le mot “ saveur ” ne signifie pas, bien sûr, que nous avons pu goûter les quarks. Tout 

simplement il fallait inventer de nouveaux noms et certains physiciens gourmands ont pensé 

aux différentes saveurs ou arômes des glaces. Cette terminologie trop terrestre n'a pas plu et 

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elle a été oubliée, mais le mot saveur a été gardé. On appelle aujourd'hui les différents quarks 

haut,  bas,  étrange,  charmé,  top  ou  beau, ce qui n'a évidemment rien en commun avec la 

saveur. 

Donc, en 1965, il y avait trois saveurs et le groupe de symétrie associé était SU(3). Les 

hadrons étaient classés selon des multiplets représentés dans une surface (à deux dimensions) 

: un octet et un décuplet (voir Fig. 1). L'octet à l'apparence d'un hexagone et c'est ceci qui a dû 

attirer l'attention d'Abellio (il est d'ailleurs étrange qu'il ne mentionne pas le décuplet qui a 

pourtant l'apparence de la fameuse Tétraktys pythagoricienne, si souvent citée par Abellio). Il 

est bien évident qu'il n'y a aucune relation entre la structure absolue et l'octet de SU(3) : tout 

d'abord il s'agit d'un octet et non pas d'un sextuplet et, même si on oublie les deux particules 

placées au centre de l'octet, on ne peut distinguer aucun axe privilégié vertical de l'hexagone. 

Pire encore, les physiciens ont découvert trois autres saveurs en 1974, en 1978 et en 

1995. Par conséquent, le groupe associé n'est plus SU(3), mais SU(4) pour quatre saveurs, 

SU(5) pour cinq saveurs et SU(6) pour six saveurs. Si le groupe SU(4) permet encore des 

représentations visualisables, en trois dimensions (voir Fig. 2) les groupes SU(5) et SU(6) font 

appel à des représentations dans un espace à quatre, et respectivement cinq, dimensions et 

donc toute visualisation devient impossible.

L'histoire des quarks, dans leur relation avec la structure absolue, montre combien il est 

dangereux  d'accrocher  le  destin  d'une   approche philosophique  ou ésotérique  à la  dernière 

théorie scientifique à la mode. Au fond, toute théorie scientifique n'est vraie que pour un 

certain temps et donc elle est, strictement parlant, fausse. C'est d'ailleurs là la grandeur de la 

science, dans son rejet de toute approche dogmatique : sa vérité est une vérité en mouvement. 

La structure absolue peut être néanmoins et absolue et vraie dans son monde qui ne se soumet 

pas à la méthodologie scientifique.

3. Le principe d'interdépendance universelle et le bootstrap.

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Dans le système philosophique d'Abellio, le principe d'interdépendance universelle est 

"... le seul présupposé métaphysique impliqué par l'universalité de la "Structure absolue"... 

(RACH, 152 ­ Raymond Abellio, Fondements d'esthétique ­ Il faut parler ici d'une "nouvelle  

logique") Il semblerait donc que ce système se situe aux antipodes de la science moderne qui 

considère comme absurde la prétention de tout connaître et, par conséquent, elle opère un 

découpage  in   vitro  de   la   Réalité.   L'espoir   de   la   science   est   que   l'étude   théorique   et 

expérimentale de cette réalité in vitro, peut donner accès, par la découverte des lois physiques, 

à la Réalité tout entière.

Abellio est bien conscient de ce conflit fondateur : "Dans un monde sans confins où tout 

est   interdépendant   (le   postulat   d'interdépendance   universelle   ruine   toute   science   qui   se 

voudrait des fondements absolus, mais ouvre pathétiquement, par l'infinitude des outils, une 

ambition sans fin aux conquêtes pratiques de cette science), la recherche des pôles de structure 

liée à l'individualisation des objets et des êtres est perpétuellement mouvante, et l'ouverture 

incessante des dualités est le premier produit de ce perpétuel mouvement." (SA, 50) 

Et, pourtant, les mots unité, unification, unicité sont des mots qui apparaissent de plus 

en plus souvent dans le vocabulaire de la physique de ces dernières décennies. Ne parle­t­on 

aujourd'hui d'une  Théorie du Tout  (Theory of Everything) dont l'ambition est d'établir non 

seulement tout ce qui a été découvert dans le passé mais aussi tout ce qui sera découvert dans 

l'avenir ? On peut même affirmer que toute l'aventure de la science, depuis Galilée jusqu'à 

présent, est une longue marche sur la voie de l'unification. Unification qui, il est vrai, exclut de 

son champ l'être humain dans sa dimension spirituelle, mais qui arrive néanmoins aux confins 

des problèmes ontologiques par le raffinement de plus en plus grand des concepts comme 

"matière" ou "Nature". 

Abellio écrit : "Il est clair cependant que si l'histoire de la philosophie et des sciences 

occidentales n'a pas, d'une façon générale, formulé ou accepté ce postulat, c'est pour tout un 

ensemble de bonnes et de mauvaises raisons... Admettre ce postulat c'est par exemple renoncer 

à des notions rassurantes comme celle du hasard (objectif ou subjectif), de libre arbitre, de 

causalité.   C'est   remettre   en   question   tout   ce   qui   implique   une   question   de   limite,   de 

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fragmentation en parties, de système clos, ce qui ne va pas sans bouleverser les notions d'ordre 

et de temps successif, d'origine et de fin, de naissance et de mort." (RACH, 24 ­ Raymond 

Abellio, Le postulat d'interdépendance universelle) Cette affirmation tranchée mérite d'être 

interrogée et mise en question. Le cas du bootstrap est exemplaire en vue d'illustrer la relation 

complexe entre le principe d'interdépendance universelle et la physique quantique.

L'hypothèse   de   bootstrap   a   été   formulée   en   1959   par   Geoffrey   Chew,   professeur   à 

l'Université de Berkeley. Le mot lui­même de bootstrap est intraduisible en français. En effet, 

bootstrap, au sens propre “ tirant de botte ”, signifie aussi “ se porter soi­même en tirant sur 

ses propres bottes ”. L'expression française la plus proche serait celle d'auto­consistance.

La théorie du bootstrap est apparue comme une réaction naturelle contre le réalisme 

classique, qui a reçu le coup de grâce lors de la formulation de la mécanique quantique vers 

1930, et contre l'idée, qui lui était associée, de la nécessité des équations de mouvement dans 

l'espace­temps. Les entités quantiques ne se soumettent pas au déterminisme classique. La 

théorie du bootstrap ne fait que tirer les conséquences logiques de cette situation en proposant 

un renoncement radical à toute équation de mouvement. Le renoncement à toute équation de 

mouvement a une  conséquence immédiate  : l'absence de  toute  brique fondamentale de  la 

réalité physique. Voilà pourquoi l'idée de bootstrap est infiniment plus proche de la structure 

absolue que les quarks.

Dans l'approche du bootstrap, la partie apparaît en même temps que le Tout. La nature 

est conçue comme étant une entité globale, non­séparable au niveau fondamental. Ce sont les 

relations  entre   les   événements   qui   sont   responsables   de   l'apparition   de   ce   qu'on   appelle 

particule. Il n'y a pas d'objet en soi, possédant une identité propre, qu'on puisse définir d'une 

manière séparée ou distincte des autres particules. Une particule est ce qu'elle est parce que  

toutes les autres particules existent à la fois  : les attributs d'une entité déterminée physique 

sont le résultat des interactions avec les autres particules.

Le bootstrap est donc une vision de l'unité du monde, un principe d'auto­consistance de 

la nature : le monde bâtit ses propres lois par l'auto­consistance. Ceci ressemble étrangement 

aux idées d'Abellio, telles qu'elles sont exprimées dans La structure absolue.

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Bien évidemment, il y a différents degrés de généralité dans la formulation du principe 

de bootstrap. Ainsi, il est logiquement concevable de postuler une forme très générale du 

principe   de   bootstrap   qui   inclurait   non   seulement   les   particules,   mais   aussi   les   corps 

macroscopiques,   la   vie   et   même   la   conscience   :   l'auto­consistance   du   Tout   demande 

l'inclusion de tous les aspects de la nature. Sous cette forme très générale, le principe de 

bootstrap a, dans l'état actuel de la connaissance, un caractère non­scientifique. Le bootstrap 

partiel proposé par Chew en 1959 ne concerne que le monde des hadrons. 

Dans son ouvrage posthume Manifeste de la nouvelle gnose, Abellio mentionne, pour la 

première   fois   dans   son   œuvre,   le   bootstrap,   avec   une   certaine   réserve   :   "Là   encore,   la 

multiplicité n'est pas maîtrisée." (MNG, 57). Il écrit encore : "... rien n'aboutissant encore à 

faire   de  la   "non­séparabilité"   constatée   pour   certaines   particules   quantiques,   par  exemple, 

autre chose qu'un phénomène particulier..." (MNG, 55) En commentant la présentation que 

j'ai faite du bootstrap dans mon livre Nous, la particule et le monde, paru en 1985, Abellio fait 

une remarque fulgurante que seul un écrivain ou un poète puisse faire. À propos de l'image de 

réseau d'interconnexions du bootstrap, Abellio écrit : " On peut toutefois la rattacher à la 

valeur symbolique de tissage... et à celle de lacets, des cordes et des nœuds chez les Indo­

Européens..." (MNG, 95).  En effet, avant de quitter la scène de la physique en tant que moyen 

de calcul des interactions physiques, l'approche de bootstrap a donné naissance à la théorie des 

cordes qui, à son tour, a engendré la théorie de supercordes, actuellement dominante dans la 

physique des particules.

Il est intéressant à remarquer que le principe de bootstrap a eu, dès sa formulation, ses 

violents détracteurs et ses ardents défenseurs. Ainsi, trois physiciens japonais appartenant à 

l'école matérialiste dialectique de Nagoya écrivaient en 1965 : “ De telles tentatives... vont 

nous   conduire   vers   la   philosophie   de   Leibniz,   en   concevant   l'univers   comme   ayant   une 

harmonie préétablie. Ce point de vue va introduire des éléments religieux dans la science et va 

arrêter,   à  ce   niveau,  la   pensée   scientifique ”.   Renvoyant   dos­à­dos   les  idées  de   l'école   de 

Nagoya et l'idée de bootstrap, le physicien israélien Yuval Ne'eman écrivait en 1975 : “ ... nous 

voyons actuellement, à Berkeley et ailleurs, une autre tentative de description de la matière 

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hadronique,   poursuivie   avec   une   étroitesse   dogmatique   presque   égale,   et   dans   laquelle   la 

motivation fondamentale est issue de la croyance que nous sommes arrivés au bout du chemin. 

C'est le courant du “ bootstrap ”... ” .  Comme en leur faisant écho, le journaliste Nigel Calder 

écrivait en 1977 : “ Le bootstrap... implique un rejet conscient de l'objectif traditionnel de la 

physique   qui   est   celui   d'expliquer   les   événements   en   terme   des   forces   agissant   entre   des 

particules bien définies... Les particules elles­mêmes cessent d'être l'objet de l'analyse ; elles 

sont plutôt des relations entre les événements. Si Chew avait raison, cela aurait signifié de très 

mauvaises   nouvelles   pour   la   philosophie   et   la   science   occidentale,   avec   leur   objectif   de 

chasser le mystère superflu de l'univers, en découvrant ses entités et ses lois fondamentales ”. 

Si   les   physiciens   et   les   journalistes   peuvent   s'exprimer   ainsi   par   rapport   à   un   physicien 

mondialement connu et reconnu, qu'est­ce que pouvons­nous attendre quant à leur réaction par 

rapport à Abellio et son principe d'interdépendance universelle ?

Malgré ses affirmations parfois tranchées concernant la science moderne, Abellio est 

néanmoins intimement convaincu qu'il y a un lien profond entre la physique quantique et le 

principe fondateur de la structure absolue. Ainsi, il écrit dans  L'être cosmique  (ouvrage de 

Solange de Mailly­Nesle, paru en 1985, où nous nous retrouvons ensemble Raymond Abellio, 

Stéphane Lupasco, Daniel Verney, Michel Cazenave et moi­même) : "... ce qui apparaît ici 

comme "paradoxal" semble en fait illustrer une situation tout à fait générale." (EC, 123) Il 

écrit aussi : "... la formalisation mathématique de ces phénomènes fera faire à la science un 

bond en avant bien plus considérable que ceux qui marquèrent l'époque de Copernic et de 

Galilée   et,   plus   près   de   nous,   d'Einstein."   (RACH,   135   ­   Raymond   Abellio,   Fondements  

d'éthique   (Fragments,   1950­1977)   ­   Enseignement,   exemple,   influence)   Je   ne   peux   qu'être 

d'accord avec une telle perspective.

4. La structure absolue est­elle sénaire, septénaire ou nonaire ?

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La question formulée dans le titre de ce chapitre n'est d'un caractère ni numérologique ni 

académique. Elle concerne le problème du sens. Et comme le sens est central dans l'approche 

d'Abellio, il convient d'étudier cette question avec la plus grande rigueur possible.

Le nom de "logique de la double contradiction" pose d'emblée une question cruciale : la 

logique d'Abellio est­elle une logique ? 

La   logique   concerne,   depuis   l'Antiquité,   l'étude   des   propositions   et   des   opérations 

déductives,   indépendamment   de   leur   contenu.   Il   est   vrai   que   l'orientation   ontologique   a 

toujours   coexisté   avec   l'orientation   linguistique,   surtout   au   Moyen   Âge,   mais   elle   a   été 

graduellement   éliminée   dans   la   période   moderne.   Ceci   explique   l'énorme   résistance   par 

rapport à la logique d'Abellio mais aussi par rapport à celle de Lupasco, qui a essayé d'unifier 

les deux orientations.

Strictement parlant, la logique d'Abellio n'est donc pas une logique, tout du moins dans 

l'acception contemporaine de ce terme. Jean Largeault, qui était pourtant un proche d'Abellio, 

exprime ce fait, avec délicatesse, dans une lettre adressée à Abellio le 3 novembre 1973, après 

la réception du livre La fin de l'ésotérisme : "Sur d'autres points je ne sais pas si je devrais être 

en accord avec vous. Je veux dire le point suivant: il n'est pas sûr que la logique s'applique 

directement à un secteur du monde ou à ses objets ; peut­être ne s'applique­t­elle qu'à travers 

les mathématiques (et alors elle s'applique au monde réel simplement au second degré, par 

l'intermédiare des mathématiques)." (RACH, 394) 

Abellio est, bien entendu, conscient de ce fait. Il écrit : "Quand je lis ces infatigables 

coupeurs de cheveux en quatre que sont les logiciens, un partage se fait en moi, qui vaut une 

crucifixion." (RACH,  353 ­  Raymond Abellio, Journal de Suisse, janvier­septembre 1951  

(extraits),  entrée   du   30   mai   1951)   Pour   Abellio,   la   logique   moderne   est   une   "logique 

"totalitaire" qui "n'a rien à voir avec le monde de la vie." (MNG, 76) Jean Largeault émet un 

jugement semblable (dans son très utile livre  La logique, PUF, collection "Que sais­je", no 

225, 1993, p. 94), mais d'une manière moins abrupte : "... le raisonnement logique est sûr mais 

aveugle, la sûreté se paie de la cécité."

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Acceptons   néanmoins   l'acception   du   mot   "logique"   dans   le   sens   de   Lupasco,   en 

intégrant une composante ontologique. Cette démarche est en plein accord avec la propre 

position d'Abellio : "Nous ne sommes en fait qu'au début d'une grande crise épistémologique 

qui fait elle­même partie de la crise décisive de notre civilisation.... Tout conflit de civilisation 

est en dernière analyse un conflit de logiques. Nous avons vécu et croyons encore vivre sous le 

règne   de   la   logique   manichéenne   d'Aristote,   celle   des   catégories   tranchées   et   non 

communicantes." (EC, 123)

La   logique   d'Abellio   est   certainement   une   logique   de   la   contradiction.   L'ambition 

d'Abellio, comme celle de Lupasco, est d'unifier les contraires : "Les temps étaient proches, 

me semblait­il, où une chance allait être donnée à tous les contraires, à tous les extrêmes, de 

sortir unis, ne serait­ce qu'un instant, du fracas des apocalypses." (VI, 23) Mais cette logique 

est­elle réellement quaternaire, comme l'affirme sans cesse Abellio ?

Il y a certainement deux couples de contradictoires : (objet­monde), (organe des sens­

corps) : "Tout objet s'enlève sur le fond du monde. Tout sujet comporte un organe des sens en 

rapport  avec un corps,  qui est lui aussi un univers."  (APG,  15)  Mais l'existence de deux 

couples des contradictoires ne signifie pas nécessairement que la logique soit quaternaire : elle 

pourrait être, tout banalement, doublement binaire et donc binaire, comme dans le cas de la 

pensée  marxiste chinoise qui a, d'une  manière incompréhensible, fasciné Abellio. Comme 

nous le verrons, ce n'est pas le cas. Ce qui sauve la logique d'Abellio de la binarité c'est le 

centre de la structure absolue (voir Fig. 3). Abellio lui­même a l'intuition de ce fait quand il 

écrit : "... le centre marquera la place de la conscience (naturelle quand elle s'ouvre vers le bas, 

transcendantale quand elle considère le haut)." (FE87) 

Pour clarifier ce problème il me faut passer par la logique de Lupasco. En 1984, j'ai 

établi un isomorphisme entre la logique d'Abellio et celle de Lupasco (Basarab Nicolescu, 

Trialectique et structure absolue, 3e Millénaire n° 12, Paris, Janvier­Février 1984, pp. 62­66 ; 

le texte de  cet article a été repris, avec certaines modifications, dans mon livre  Nous,  la  

particule et le monde, 1ère édition : Le Mail, 1985 ; 2e édition : Rocher, 2002, pp. 227­230). 

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Abellio   était   tout   à   fait   d'accord   avec   l'isomorphisme   que   j'ai   proposé,   même   s'il   rejetait 

farouchement l'expression de "tiers inclus" (MNG, 227, 248) 

La   logique   de   Lupasco   est   une   logique   de  tiers   inclus.   Le   tiers   inclus   ne   signifie 

nullement   qu'on   puisse   affirmer   une   chose   et   son   contraire,   ce   qui,   par   annihilation 

réciproque,   détruirait   toute   possibilité   de   prédiction   et   donc   toute   possibilité   d'approche 

rationnelle du monde. Il s'agit plutôt de reconnaître que, dans un monde d'interconnexions 

irréductibles   (comme   le   monde   quantique),   effectuer   une   expérience   ou   donner   une 

interprétation des résultats expérimentaux revient inévitablement à un découpage du réel qui 

affecte ce réel lui­même. L'entité réelle peut ainsi montrer des aspects contradictoires qui sont 

incompréhensibles, absurdes même, du point de vue d'une logique fondée sur le postulat “ ou 

ceci ou cela ”. Ces aspects contradictoires cessent d'être absurdes dans une logique fondée sur 

le postulat “ et ceci et cela ”  ou plutôt "ni ceci ni cela". Pour obtenir une image claire du sens 

du tiers inclus, représentons les trois termes de la nouvelle logique ­ A, non­A et T ­ et leurs 

dynamismes associés par un triangle dont l’un des sommets se situe à un niveau de Réalité et 

les deux autres sommets à un autre niveau de Réalité (voir Fig. 4). Si l’on reste à un seul 

niveau   de   Réalité,   toute   manifestation   apparaît   comme   une   lutte   entre   deux   éléments 

contradictoires (exemple : onde A et corpuscule non­A). Le troisième dynamisme, celui de 

l’état T, s'exerce à un autre niveau de Réalité, où ce qui apparaît comme désuni (onde ou 

corpuscule) est en fait uni (quanton), et ce qui apparaît contradictoire est perçu comme non­

contradictoire. C’est la projection de T sur un seul et même niveau de Réalité qui produit 

l’apparence des couples antagonistes, mutuellement exclusifs (A et non­A). Un seul et même 

niveau de Réalité est, de par sa propre nature, auto­destructeur, s’il est séparé complètement 

de tous les autres niveaux de Réalité. Un troisième terme, qui est situé sur le même niveau de 

Réalité que les opposés A et non­A, ne peut réaliser leur conciliation. On pourrait rétorquer 

qu'on ne fait ainsi que déplacer le problème. Si on tolère l'existence d'une infinité d'aspects 

pour décrire un monde d'interconnexions irréductibles, on arrive fatalement à dissoudre le réel 

dans une multiplicité à jamais inaccessible dans son ensemble. C'est justement là le mérite 

historique   de   Lupasco   :   il   a   su   reconnaître   que   l'infinie   multiplicité   du   réel   peut   être 

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restructurée, dérivée à partir de seulement  trois  termes logiques, concrétisant ainsi l'espoir 

formulé auparavant par Charles Sanders Peirce.

La   manifestation   d'un   phénomène   quelconque   est   équivalente   à   une   certaine 

actualisation,  à   une   tendance   vers   l'identité,   mais   cette   même   manifestation   implique   un 

refoulement, une potentialisation de tout ce que ce phénomène n'est pas, autrement dit de la 

non­identité. La potentialisation n'est pas une annihilation, une disparition mais simplement 

une   sorte   de   mise   en   mémoire  du  non­encore   manifesté.   Une   conséquence   immédiate   de 

l'introduction du concept de potentialisation est que la causalité locale (celle de l'actualisation) 

est toujours associée, dans l'approche de Lupasco, à une causalité globale. La causalité locale 

n'est que dans un domaine restreint de la Réalité. La causalité globale est présente à toutes les 

échelles de la Réalité.

Mais  l'actualisation et la potentialisation ne sont pas suffisantes pour une définition 

logique cohérente de la Réalité. Le mouvement, la transition, le passage du potentiel à l'actuel 

n’est   pas   concevable   sans   un  dynamisme   indépendant  qui   implique   un   équilibre   parfait, 

rigoureux entre l'actualisation et la potentialisation, équilibre qui permet précisément cette 

transition. La Réalité possède donc, selon Lupasco, une structure ternaire. 

Il est utile de distinguer entre principe et état.

Le   dynamisme  ternaire  est  le  résultat  de  l'action, dans   toute  manifestation, de  trois  

principes : l'actualisation (A), la potentialisation (P), et un principe de densification maximale 

de   l'énergie   (T).   Toute   manifestation   de   la   réalité   implique   la   coexistence   de   ces   trois 

principes, indépendants mais inséparables. Considérés isolément, ces trois principes sont donc 

virtuels.  Leur   vraie   nature   se   révèle   dans   leurs   interactions   mutuelles   :   chaque   principe 

interagit avec lui­même ou avec les deux autres. On peut ainsi parler d'une actualisation de 

l'actualisation (AA), d'une potentialisation de l'actualisation (AP) et d'une actualisation dans 

l'état T (AT). D'une manière semblable, nous pouvons introduire les six autres termes : PA ­ 

actualisation   de   la   potentialisation,   PP  ­   potentialisation   de   la   potentialisation,   PT  ­ 

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potentialisation   dans   l'état   T,   TA  ­   actualisation   du   principe   T,   TP  ­   potentialisation   du 

principe T, TT ­ le principe T dans l'état T.

La signification de ces neuf termes est transparente dans la notation utilisée : la première 

lettre indique le nom du principe, tandis que l'indice signifie l'état dans lequel il se trouve. Par 

exemple,   AA  signifie   que   le   principe   d'actualisation   s'actualise   effectivement   dans   le 

phénomène considéré, tandis que AP  signifie que le principe d'actualisation se potentialise 

dans ce même phénomène. Bien évidemment, à partir de ces neuf termes, on peut définir une 

infinité  d'autres   termes,   correspondant   à   un   principe   donné   qui   se   trouve   dans   un   état 

complexe, résultant d'un enchaînement quelconque d'états T, A et P. On pourrait ainsi décrire 

les différents processus de la Réalité dans une dynamique de systèmes de systèmes. Ce qui est 

important   c'est   que   cette   infinité   de   termes   est   engendrée   par   seulement   neuf   termes 

fondamentaux.

La structure logique ternaire de la Réalité entraîne donc une structure nonaire de tout 

processus de la Réalité : le trois manifeste sa puissance plénière en se transformant en neuf. 

Une lecture instructive de la structure nonaire peut être faite si nous concentrons notre 

attention sur l'état T. L'équilibre rigoureux entre l'actualisation et la potentialisation semble 

vouloir indiquer qu'aucune manifestation directe de l'état T dans l'espace­temps continu n'est 

possible. Nous sommes obligés de déduire que l'espace­temps  associé à l'état T est d'une 

nature différente de l'espace­temps continu, qui est le réceptacle de notre réalité ordinaire. 

L'état T ne signifie­t­il la présence de la conscience ?

"Pour   tomber   sous   mes   sens,  pour   prendre   un   sens,   ­   écrit   Abellio   ­   ce   livre   qui 

appartient au monde rejette donc dans une certaine grisaille, une certaine indistinction, le 

reste du monde, et établit par conséquent avec lui un premier rapport, celui d'un objet destiné à 

être perçu par rapport à un reste du monde non destiné à l'être. Disons, pour simplifier, qu'un 

tel objet devient  actif  (+) par rapport au reste du monde considéré comme  passif  (­)..." Le 

couple (livre­reste du monde) correspond au binaire (AA, AP). 

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"... l'œil, qui perçoit le livre en s'intéressant spécialement à lui, ­ continue Abellio ­ 

s'ouvre et devienne lui aussi actif sur le fond mis en repos de mon corps devenant passif, et qui 

ne spécifie ou n'isole plus rien d'autre. Ici encore nous dirons que l'œil devient actif (+) par 

rapport au reste de mon corps considéré comme passif...". Le couple (oeil­corps) correspond 

au binaire (PA, PP).

Il y a donc bien un  quaternaire  (AA, AP  ; PA, PP). Dans ce quaternaire, il n y a ni 

principe T ni état T. Le tiers inclus y est totalement absent.

"L'axe   vertical   des   pôles   ­   nous   dit   enfin   Abellio   ­   fait   apparaître   deux   autres 

mouvements   inverses   l'un   de   l'autre,   l'un   dirigé   par   exemple  vers   le   bas   dans   le   sens   de 

l'accumulation des outils par le corps, par quoi l'on peut dire que le monde s'incarne en nous, 

l'autre vers le haut dans le sens que prend le monde pour notre corps, par quoi l'on peut dire 

que nous spiritualisons le monde." (SA, 47) Nous pouvons ainsi identifier le binaire (TA, TP). 

L'actualisation du principe T (TA) correspond à une augmentation de l'information, à une 

densification   de   la   qualité,   à   une   connaissance   de   plus   en   plus   approfondie,   à   une 

augmentation   de   la   rationalité   du   monde   :   "nous  spiritualisons  le   monde".   Dans   le   sens 

contraire, la potentialisation du principe T (TP) correspond à une descente dans la quantité : 

en quelque sorte le monde se sert du sujet pour se diversifier ­ le sujet disparaît de plus en plus 

en laissant la place au monde lui­même, “ le monde s'incarne en nous ”.

Ainsi est constitué le  sénaire  (TA, TP  ; AA, AP  ; PA, PP),  qui fait apparaître une 

situation non pas de double, mais de triple contradiction. Ses éléments ne présupposent pas 

l'état T.  Le tiers inclus n'est contenu que virtuellement, au niveau du principe T. Il y est 

néanmoins présent grâce à l'axe vertical de la structure absolue. Ceci explique peut­être la 

signification de la remarque subtile de Pierre Schaeffer : "Je dois donc apporter un correctif 

aux déclarations précédentes, quant à la puissance du quadripôle. Il n'évite pas l'aléa final. 

Tout   doit   s'élever   vers   un   sens   quasi   miraculeux   ou   retomber   par   le   poids   de   sa   propre 

nécessité. C'est en quoi, sans doute, je retrouve en l'axe générateur la troisième dimension 

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quasi mystique qu'Abellio donne à la sphère sénaire." (Pierre Schaeffer, Un quaternion pour  

Abellio, RACH, 228)

Le centre de la sphère absolue correspond au singulet T T. Le principe T dans l'état T est 

le  centre,  la source de tout mouvement véritable : il effectue la mise en relation entre  le 

principe T et le fonctionnement naturel, mécanique du monde, antre science et connaissance, 

entre incarnation et assomption.

Ainsi est constitué le septénaire (TT ; TA, TP ; AA, AP ; PA, PP). Dans le septénaire, le 

tiers inclus signale enfin sa présence réelle, en tant qu'état.

La   terminologie   abellienne   hésite   entre   le   sénaire   et   le   sénaire­septénaire.   Cette 

hésitation est évidemment liée à l'inclusion ou à la non­inclusion du tiers inclus en tant qu'état 

: si Abellio est prêt à accepter le tiers inclus en tant que principe, il est, en revanche, très peu 

enclin à l'accepter en tant qu'état. En termes plus formels, on peut dire qu'Abellio n'aimerait 

pas à être forcé d'inclure le  ternaire  (TT,TA, TP). Ceci nous semble hautement instructif 

quant aux rapports qu'Abellio entretient avec sa propre structure absolue. 

Il   en   manque   apparemment   le   binaire   (AT,   PT).   Les   deux   éléments   respectifs   sont 

néanmoins présents dans la structure absolue, par ce qu'Abellio nomme troisième et quatrième 

ek­stase : "... une rotation (→) a lieu, de l'objet à l'œil :  Un sens est créé... ;  ... un courant 

s'établit   aussi   de   l'œil   à   mon   corps   tout   entier   (→).   C'est   une   troisième   ek­stase...   ; 

...Quatrième et dernière ek­stase en effet : par une seconde rotation (←) en sens inverse de la  

première, mon corps devenu actif ferme le cercle en se retournant vers le monde devenu passif 

et, grâce à ces nouveaux pouvoirs dus à l'outil maintenant incorporé, va animer à nouveau le 

monde redevenant actif et en tirer de nouvelles émergences d'objets. Le cycle est bouclé, mais 

le monde a été intensifié à son tour." (SA, 44­46) Les deux éléments AT et PT correspondent 

précisément aux deux rotations dont il est question. Elles ne peuvent s'effectuer que par l'état 

T de l'actualisation et de la potentialisation.

En fin de compte, la structure absolue est donc nonaire. On peut dénoter ce nonaire de 

plusieurs manières différentes :

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­ en tant que superposition d'un binaire (AT, PT) et un septénaire (TT ; TA, TP ; AA, 

AP ; PA, PP) : 

(AT, PT ; TT , TA, TP ,  AA, AP , PA, PP)

ou

­ en tant que superposition d'un  ternaire (TT,TA, TP) et un sénaire (TA, TP ; AA, AP ; 

PA, PP) :

(TT , TA, TP ;  AA, AP , AT, PA, PP , PT )

ou, enfin :

­ en tant que superposition de trois ternaires 

(TT , TA, TP ;  AA, AP , AT ; PA, PP , PT )

La   première   notation   est   plus   proche   de   la   terminologie   abellienne,   mais   les   deux 

notations sont isomorphes. En particulier, la deuxième et la troisième notation permettent 

d'établir   des   relations intéressantes   entre  la   structure  absolue   et  d'autres  quêtes  de  logica  

universalis comme les nonaires de Raymond Lulle (voir Fig. 5), Athanasius Kircher (voir Fig. 

6)   et,   bien   entendu,   Lupasco,   tandis   que   la   première   et   la   deuxième   notation   permettent 

d'établir une relation avec le septénaire de Jakob Boehme (voir Fig. 7) et avec l'ennéagramme 

de Gurdjieff (voir Fig. 8) et ses lois associées de 3, de 7 et de 9. Le développement de ces 

considérations serait fort instructif, et sur le plan théorique et sur le plan pratique (opératoire), 

mais il dépasse de loin le cadre de notre communication. En tout cas, Abellio nous averti lui­

même : "... je n'invente absolument rien, je ne fais que redécouvrir ce qu'ailleurs certains de 

mes contemporains découvrent en même temps que moi. Car ces choses­là sont dans l'air ­ en 

France je connais au moins trois personnes qui depuis vingt ans travaillent sur ces questions­

là, et arrivent au même résultat sous des noms différents." (PG, 213) Xavier Sallantin est 

certainement un d'entre eux, car Abellio le cite assez souvent (même si l'approche de Sallantin 

est fondée sur le tiers inclus). Stéphane Lupasco pourrait bien être aussi parmi eux. Abellio ne 

le cite que dans Le Manifeste de la nouvelle gnose (MNG, 227­229), mais il connaissait bien 

l'œuvre   de   Lupasco   :   il   a   même   demandé   au   Groupe   de   Réflexion   des   Anciens 

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Polytechniciens qu'il fût nommé professeur à l'Institut Auguste Compte. Mais qui pourrait 

bien être la troisième personne ?

Gurdjieff,   peut­être.   En   effet,   Abellio   connaissait   certainement   l'enseignement   de 

Gurdjieff   par   l'intermédiare   du   livre   d'Ouspenky,  Fragments   d'un   enseignement   inconnu, 

publié en 1949 et qui reste, aujourd'hui encore la meilleure introduction à cet enseignement. Il 

a dû aussi prendre connaissance de certains aspects pratiques de l'enseignement de Gurdjieff 

grâce à ses amis Pierre Schaeffer, Paul Serant et Louis Pauwels (membre du CEM et auteur de 

Monsieur Gurdjieff, Seuil, 1954). Un autre proche d'Abellio, Michel Camus a montré, dans 

une remarquable étude De la conscience du corps au "corps de la conscience", publiée dans 

le Dossier H  Gurdjieff  (L'Âge d'Homme, 1993, pp. 49­56), la ressemblance frappante entre 

l'époché husserlienne et l'exercice de "rappel de soi" de Gurdjieff.

Abellio cite souvent Ouspensky dans la période 1953 ­ 1955 (EMT, 23 ; RACH, 376­377 

­ Raymond Abellio, Présentation, Journal intérieur du CEM, no 1, juin­juillet 1954 ; DI, 1ère 

partie, 9 et DI, 3e partie, 10 ­ où il cite un autre livre d'Ouspensky, L'homme et son évolution  

possible,   éd.   Richard   Massé,   Paris,   1952).   Le   nom   de   Gurdjieff   est   lui­même   cité   assez 

souvent, dans la même période (RACH, 376­377 ­ Raymond Abellio,  Présentation, Journal 

intérieur   du   CEM,   no  1,   juin­juillet   1954   ;   RACH,   387   ­   Raymond   Abellio,  De   la  

connaissance de la structure absolue en tant que "yoga", Journal intérieur du CEM, no  6, 

avril­mai 1955 ; JI, no  1, juin ­ juillet 1954, pp. 37­38 ; JI2, 2, 7­8 ; DI, 3 e  partie, 2). Et 

pourtant La structure absolue ne contient qu'une mention passagère à Ouspensky (SA, 64) et 

le nom de Gurdjieff n'est mentionné, après 1955, que dans Dans une âme et un corps (DAC, 

68). De plus, curieusement, le seul fascicule de Dialectique de l'intiation non repris dans La  

structure absolue  est le fascicule 13 intitulé  Pratique de la transformation du corps  et dont 

certains paragraphes comme  Effort, sur­effort et gratuité,  Gymnastique, musique, géométrie 

ou Fakir, moine et yoghi font référence, explicitement ou implicitement, à l'enseignement de 

Gurdjieff.

Il est inimaginable qu'un polytechnicien et ésotériste comme Abellio ne fût pas intéressé 

par la mathématique et la symbolique de l'énnéagramme. Gurdjieff considérait l'énnéagramme 

21
comme   "le  mouvement   perpétuel",   le   "perpetuum   mobile",   "la  pierre   philosophale" 

(Fragments d'un enseignement inconnu, pp. 413­414). De plus, Ouspensky parle explicitement 

et longuement (Fragments d'un enseignement inconnu, pp. 295­301) de sa propre théorie à six  

dimensions  (décrite aussi dans son livre A New Model of the Universe, Kegan Paul, London, 

1931  ;  traduction en français : P. D.  Ouspensky,  Un nouveau modèle de l'Univers,  Stock, 

1996). En particulier, un être humain vit, selon Ouspensky, dans un monde à six dimensions, 

trois d'espace et les autres trois liées au temps, à l'éternité et à la réalisation de toutes les 

possibilités. Tout cela fait étrangement écho aux propres mots d'Abellio : "C'est ainsi qu'à une 

singularité à trois dimensions, ce que nous sommes, correspond un bain dissolvant dont la 

formule précédente nous révèle qu'il doit être à six dimensions. Peut­être trouvons­nous ici le 

sens profond du passage de la diachronie en mode ternaire à la synchronie en mode sénaire... 

La monde de la communion est pour nous un monde à six dimensions, mais nous ne le savons 

pas, nous y sommes effacés." ­ RACH, 304 ­ Raymond Abellio, Fondements de cosmologie  

(Fragment, 1952)

L'explication du silence d'Abellio, après la formulation de sa sphère absolue, est peut­

être relativement simple. Dès 1954, Abellio écrit : "Existe­t­il, en Occident, en ce moment, de 

nouvelles possibilités de connaissance vraie ?... Un livre comme Monsieur Gurdjieff, de notre 

ami Louis Pauwels, témoigne du tragique d'une volonté de puissance dépourvue de l'armature 

d'une connaissance discursive susceptible d'en canaliser les effets explosifs. Ici la puissance 

est réelle, elle set incontestable. Mais elle ne s'incarne pas suivant les lignes de force d'une 

méditation qui pourrait en contrôler le cours, en diluer et répartir les effets, les distribuer, les 

rendre assimilables par tout le corps, en faire une chair et un sang nouveaux. Même dans 

Ouspensky,   qui   s'essaya,   on   cherche   en   vain   l'instrument   de   la   transmutation   de   cette 

puissance brute qui demande des sur­efforts au corps physique mais non au corps intellectuel 

et   provoque   ainsi   une   rupture   d'équilibre...   Il   faut   trouver   un   yoga   occidental   réellement 

intégrant par lequel tous les corps montent ensemble. Cette tâche est notre tâche historique. 

Elle est l'ultime vocation de l'Occident." (RACH, 376­377 ­ Raymond Abellio, Présentation, 

Journal intérieur du CEM, no 1, juin­juillet 1954). En 1973, le ton est beaucoup plus rassuré : 

22
"Une quasi­certitude, en moi encore incommunicable : il n'est qu'un yoga occidental, et c'est la 

méditation sur la structure absolue. Yoga intellectuel intégrant tous les autres, et rééquilibrant 

dans une juste dynamique toutes les fonctions sous­jacentes du corps, ­ du physique et du 

psychique   jusqu'au   mental.   Alors   le   vrai   Moi   s'éveille.   On   comprendra   plus   tard   que 

l'enseignement de Gurdjieff, tourné vers la permanence de ce réveil, mais qui restait au plan 

physique   et   au   plan   psychique   sans   méditation   réglée,   ne   pouvait   être   que   préparatoire, 

encombré qu'il était de pratiques orientales de renoncement ou de sur­effort, efficaces mais 

régressives, et qu'en Occident il a bien visé son but mais ne l'a pas atteint." (DAC, 68) Le but 

d'Abellio a­t­il été atteint ?

Enfin, reste à savoir pourquoi Abellio manifestait une telle aversion pour le tiers inclus. 

Ceci provient d'un malentendu de taille : Abellio croyait que le tiers inclus puisse être assimilé 

à   la   synthèse   de   la   triade   des   marxistes   hégéliens   thèse­antithèse­synthèse,   et   que,   par 

conséquent, il concerne une succession dans le temps. Ceci est faux : les trois termes A, P et T 

doivent   être   conçus   dans   leur   simultanéité,   au   même   moment   du   temps.   Une   longue 

polémique, qui fût plutôt un débat courtois, s'est enclenché entre nous dans la période 1982­

1986 (voir Basarab Nicolescu, Une lumière dans la douce folie du monde, SAQD, 121­125 et 

Raymond Abellio, À propos du ternaire et du quaternaire, SAQD, 126­127). Mais laissons le 

dernier mot à Abellio : "Ces questions de vocabulaire ne devraient plus nous arrêter. Leur 

élucidation est le prix à payer pour que la transdisciplinarité, dont Basarab Nicolescu est 

d'ailleurs   l'un   des   protagonistes   les   plus   ouverts,   cesse   d'être   un   vœu   pieux.   Les   anciens 

Chinois disaient déjà, avec Confucius, que "la science des justes désignations est la science 

suprême".   On  ne  saurait  en  effet  la  considérer comme préalable  à  toute  trandisciplinarité 

réelle. C'est elle qui est la transdisciplinarité même." (MNG, 229­230)

5. Conclusion : Conversion de la science ou conversion du scientifique ?

23
Abellio ne doute pas de la possible conversion des certains scientifiques. Comme elle 

est liée à "l'acceptation du postulat de l'interdépendance universelle", il la sent "toute proche." 

(EC, 121) Le sens pratique de cette conversion est clairement indiqué par Abellio : "Vivre 

dans la pensée constante de Dieu. Se fondre, en permanence, dans l'interdépendance du tout. 

À défaut, y revenir dans une profonde et consciente respiration de l'être." (DAC, 132)

Avec justesse, Abellio distingue les "savants" et les "techniciens" : "Jamais lien plus 

direct ne se trouva établi entre le savant lui­même et la notion d'interdépendance universelle... 

Il s'est formé en effet et il se forme de plus en plus deux catégories de "scientifiques", les 

"savants" proprement dits qui redeviennent aussi des penseurs, et les "techniciens" de plus en 

plus enivrés de techniques et pour lesquels l'interdépendance universelle est une notion non 

seulement éludée mais ignorée... Lorsqu'il se coupe de toute réalité naturelle et ne vit que par 

soi et pour soi, le formalisme mathématique se révèle alors clairement pour ce qu'il est : un 

simple   outil   au   service   d'une   technique   devenue   folle."   (MNG,   63)   Abellio   est   même 

convaincu   que   les   scientifiques   sont   aujourd'hui   mieux   préparés   à   la   conversion   que   les 

philosophes : "Reste à ne pas sous­estimer l'ascèse objectiviste du savant moderne, ce  vide 

qu'il fait de lui­même, de son ego naturel. Reste, au­delà de ce vide, le vide du vide dont traite 

le Zen. Les savants modernes y sont­ils mieux préparés que nos philosophes universitaires ? 

Je le crois." (DAC, 92)

Mais cette conversion n'est donnée qu'à "quelques êtres privilégiés" (DAC, 198) Dans la 

droite orthodoxie de bon nombre d'enseignements ésotériques ou gnostiques, l'éveil ne serait 

réservé qu'à une élite. Nous sommes ici confrontés à un paradoxe : selon la structure absolue, 

la conscience est partout, elle infuse tout, elle agit partout comme force de conversion grâce 

au centre germinatif de la structure absolue qui la met en mouvement. L'esprit serait ainsi 

intrinsèquement démocratique et même cosmocratique. Comment se fait­il alors que l'accès à 

l'esprit est interdit à la masse des êtres humains ? Nous ne prétendons pas de donner ici une 

réponse   générale   à   cette   épineuse   question,   mais   nous   essayerons   de   l'approcher   dans   le 

contexte qui nous intéresse : la science et les scientifiques.

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Abellio ne croit nullement dans la possibilité de la conversion de la science elle­même. 

Elle est bloquée par les "fondements agnostiques" de la science (MNG, 48) : "... la science par 

soi et en soi est inconvertible : elle ira toujours de l'avant de façon aveugle, car il est dans la 

nature même de l'esprit d'abstraction et de formalisation de s'intensifier toujours plus, en sorte 

qu'à brève ou à longue échéance, il est dans la vocation même de la science d'éluder tout 

problème éthique et ontologique et de s'installer dans l'infinité des possibles comme dans un 

champ de jeu  où la vie et la mort se disputent toujours à chances égales et indéfiniment 

renaissantes. " (MNG, 64­65)

Ici aussi, nous sommes confrontés à un redoutable paradoxe. L'hémisphère du bas de la 

structure absolue communique avec l'hémisphère du haut. Plus encore, les essences d'en haut 

na ne valent strictement rien en absence des essences d'en bas. La transfiguration n'est elle pas 

précisément le passage instantané des essences du bas vers les essences du haut ? Comment 

peut­il   y   avoir   assomption   sans   incarnation   ?   S'il   y   a   coupure   radicale   entre   les   deux 

hémisphères qu'est­ce que signifie  le quaternaire  sinon tourner en rond jusqu'à  la fin  des 

temps ? Même si la communication entre les deux hémisphères ne se fait que par un point, ce 

vide du vide qu'est le centre de la sphère absolue, pourquoi l'accès est permis à quelques 

individus d'une communauté, mais interdit à la communauté elle­même et à sa création de 

connaissance ? La réponse d'Abellio n'est pas convaincante : "La science actuelle s'ouvre 

cependant de plus en plus au qualitatif, qu'on pourrait penser réservé à l'hémisphère du haut... 

Aussi bien, l'essentiel, pour le moment, reste­t­il de savoir si ces "nouveautés" permettent 

d'effacer dans une certaine mesure la séparation que nous avons dite jusqu'ici radicale entre 

l'hémisphère des sciences et celui de la gnose. Disons tout de suite, et clairement, qu'il n'en est 

rien...   Le   saut   dans   le   transcendantal   à   d'autres   exigences   que   la   foi   dans   une   technique 

opératoire   quelle   qu'elle   soit   et   les   conceptions   "partiellement"   globalistes   ou   holistiques 

qu'elle engage." (MNG, 57­59) Abellio se trouve d'ailleurs en contradiction avec lui­même car 

il écrit aussi : "Parallèlement un grand signe : les mathématiques deviennent pures... Du coup, 

par un retournement confondant, les nouvelles mathématiques se mettent à inventer le monde. 

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La vérification ne vient qu'ensuite, comme Thomas après Jésus. Ici commence le jour." (DAC, 

198)

Il serait présomptueux de tenter de répondre à toutes ces questions vertigineuses, mais 

nous ne pouvons non plus les occulter, car l'enjeu est trop grand. Il n y a certainement pas de 

réponses   sûres   et   définitives.   Tout   ce   que   nous   pouvons   faire   est   d'essayer   de   déchiffrer 

quelques signes qui vont dans le sens d'une possible conversion de la science elle­même. 

Il y a tout d'abord l'état actuel de la physique fondamentale qui, aussi paradoxal que cela 

puisse paraître se met, elle­aussi, en quête d'une logica universalis, de plus en plus éloignée de 

la réalité naturelle, de plus en plus abstraite, aux confins d'une mathématique métaphysique.

La physique prétend accéder au statut d’une  théorie du Tout. Toutes les échelles de 

l’Univers physique seraient ainsi reliées les unes aux autres de l’infiniment petit à l’infiniment 

grand   et   toutes   les   interactions   physique   connues   ­   forte,   électromagnétique,   faible   et 

gravitationnelle   ­   seraient   unifiées.   Actuellement,   la   seule   théorie   qui   semble   avoir   une 

chance, dans un avenir pas trop lointain, d’être une théorie véritablement superunifiée est la 

théorie des supercordes.

Le mot supercordes indique que, dans cette théorie, les particules élémentaires ne sont 

pas des particules ponctuelles mais des cordes vibrantes. En fait, toutes les particules de la 

nature apparaissent comme les modes vibratoires d’une seule et même corde. Ces cordes ont 

une  longueur  de l’ordre de  10­33  cm.  Elles  vivent dans   un monde  à  un  grand  nombre   de 

dimensions   d'espace­temps.  Certaines   de  ces   dimensions  sont   petites,   enroulées   sur   elles­

mêmes, invisibles. La tension de ces supercordes est immense : elle est de l'ordre de 1039 

tonnes. Pour observer ces supercordes il faudrait un accélérateur de la taille de l'univers.

En  fait, il y a cinq théories viables des  supercordes. Ces cinq théories apparaissent 

comme des cas­limites d’une seule et même théorie qui, elle seule, mériterait le qualificatif de 

« théorie du Tout ». Cette théorie a déjà un nom : la théorie M, la lettre M signifiant, selon les 

différents auteurs, Magie, Mystère, Mère,  Matrice ou Membrane. Les physiciens théoriciens 

seraient­ils devenus des théoriciens du mystère ?

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Tout genres d'objets mathématico­physiques peuplent l'univers M : des points (zéro­

brane), des cordes unidimensionnelles (uni­brane), des membranes (deux­branes), des bulles 

tridimensionnelles (trois­branes), et ainsi de suite jusqu'au  neuf­branes. Les zéro­branes ont 

un statut intéressant, car pour elles il n y a ni d'espace ni de temps et pourtant elles pourraient 

constituer le code génétique de l'espace­temps.

C’est à la naissance d’une  mathématique métaphysique que nous sommes peut­être en 

train d’assister avec la naissance de la théorie M, annonciatrice, à plus long terme, d’une 

métaphysique mathématique.

Pour les physiciens contemporains, les neuf branes sont l'alphabet universel, décrivant la 

texture   ultime   de   l'univers.   Abellio   disait­il   autre   chose   de   sa   structure   absolue,   qu'il 

considérait comme "le tissu ultime de l'univers" (FE 113) ? Mais il est vrai que les physiciens 

hésiteraient d'employer d'expressions abelliennes comme "vision ontologique absolue" (DI, 

1ère partie, 2), "Idée suprême" (SA, 23) ou "le moyen "supérieur" de communication de la 

conscience avec elle­même" (SA, 27).

"Peut­être nous faut­il accepter, après avoir atteint le niveau de compréhension le plus 

fondamental que la science puisse offrir, que certains aspects de l'univers restent tout de même 

inexpliqués"   ­   écrit   le   physicien   Brian   Greene.   "Peut­être   nous   faudra­t­il   accepter   que 

certaines de ses caractéristiques sont dues à un concours de circonstances, au hasard ou même 

à un choix divin... ; ... si nous atteignons les limites absolues de l'explication scientifique ­ qui 

ne seraient ni un obstacle technique, ni la frontière actuelle, en progression, des connaissances 

humaines ­, cela représenterait un événement unique, auquel l'expérience du passé ne nous 

avait pas préparés". Et Brian Greene conclut : "Nous sommes tous, chacun à notre manière, 

des chercheurs de vérité..." (L'Univers élégant, Robert Laffont, 2000).

Un deuxième signe est le dialogue entre la science et la religion, inimaginable il y a à 

peine quelques années et qui prend une ampleur considérable. Ce phénomène est peu connu 

en France, mais dans les pays anglo­saxons nous assistons déjà à la naissance d'une nouvelle 

discipline universitaire. 

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Enfin, ce qui me semble le plus important est le changement induit par la mécanique 

quantique du rapport entre Sujet et Objet.

Le   problème   Sujet   /   Objet   a   été   au   centre   de   la   réflexion   philosophique   des   pères 

fondateurs de la mécanique quantique. Pauli, Heisenberg et Bohr, comme Husserl, Heidegger 

et Cassirer, ont réfuté l'axiome fondamental de la métaphysique moderne : la séparation totale 

entre le Sujet et l'Objet. Dans son célèbre Manuscrit de 1942 (publié en allemand seulement 

en 1984 et traduit en français en 1998) Heisenberg, qui a bien connu Husserl, a introduit l'idée 

de trois régions de la réalité, aptes à nous fournir l'accès au concept de "réalité" lui­même : la 

première région est celle de la physique classique, la deuxième ­ de la physique quantique et 

des phénomènes biologiques et psychiques et la troisième est celle des expériences religieuses, 

philosophiques et artistiques. Cette classification a un fondement subtil : celui de la proximité 

de plus en plus grande entre le Sujet et l'Objet. La partition binaire {Sujet, Objet}, qui définit 

la métaphysique moderne, est remplacée, dans l'approche transdisciplinaire, par la partition 

ternaire {Sujet, Objet, Interaction}. Le troisième terme n'est réductible ni à l'Objet ni au Sujet.

C'est précisément ce nouveau rapport entre Sujet et Objet qui pourrait permettre, à long 

terme, une conversion de la science. Le décalage entre les découvertes techno­scientifiques et 

nos mentalités est si immense que seule la conversion de la technoscience pourrait arrêter 

notre chute dans le néant. Mais cette conversion ne peut pas être disjointe du contexte social, 

politique et économique. Créer les conditions de la conversion devient ainsi une responsabilité 

politique.

C'est tout le problème du rapport entre l'éveil individuel et l'éveil collectif qui est au 

centre  de  notre évolution possible. Et l'évolution aujourd'hui  ne peut  être que celui de la 

conscience. Abellio a été un grand précurseur de cette voie difficile, mais inévitable.

Basarab NICOLESCU

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RÉFÉRENCES

Pour ne pas alourdir l'appareil bibliographique, nous avons préféré d'introduire de sigles pour  

les ouvrages les plus cités. Les autre références sont indiquées dans le textes de l'article.

ANG = Approches de la nouvelle gnose, Gallimard, 1981.

DAC = Dans une âme et un corps (Journal 1971), Gallimard, 1973.

DI   =  Dialectique   de   l'initiation   ­   Essai   d'application   des   méthodes   de   la  

phénoménologie génétique à la reconstitution de la gnose, Cercle d'Études Métaphysiques, s. 

d. (1953­1955), inédit.

EC = Solange de Mailly­Nesle, L'être cosmique, Flammarion, 1985. 

EMT   =  L'esprit   moderne   et   la   Tradition,   in   Paul   Serant,  Au   seuil   de   l'ésotérisme, 

Grasset, Collection "Correspondances", 1955.

FE = La fin de l'ésotérisme, Flammarion, 1973.

ITNB = Raymond Abellio et Charles Hirsch,  Introduction à une théorie des nombres  

bibliques, Gallimard, 1984.

JI2 = Éditorial ­ Les premiers signes, "Journal intérieur" CEM, no 2, août ­ septembre 

1954.

JI4   =  Éditorial   ­   Pour   une   auto­critique   de   CEM,     "Journal   intérieur"   CEM,   no  4, 

décembre 1954 ­ janvier 1955.

MNG = Manifeste de la nouvelle gnose, Gallimard, 1989.

PE = Perspectives de l'ésotérisme, Atlantis, no 292, mars­avril 1977.

PG   =  De   la   politique   à   la   gnose,   Belfond,   1987,   entretiens   avec   Marie­Thérèse   de 

Brosse.

RACH = Raymond Abellio, Cahier de l'Herne, 1979.

SA = La structure absolue, Gallimard, 1965 ; les pages sont celles de l'édition de 1970.

SAQD   =  La   structure   absolue   ­   Raymond   Abellio,   textes   et   témoignages   inédits, 

Question de / Albin Michel, no 72, 1987.

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VI = Visages immobiles, Gallimard, 1983.

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