lettres modernes minard

1954 2004
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lundi 15 novembre 2004
à 18 heures
Maison de l’Amérique Latine
217 boulevard saint-germain 75007 paris
sincères remerciements à Anne Husson,
Directrice de la Maison de l’Amérique Latine,
pour avoir mis gracieusement une salle à disposition
de Jean Burgos et de Dominique Minard pour le bon
ordonnancement de cet anniversaire
cordiales félicitations à Claude Leroy
dont la dialectique inspirée pour attester de
l’américano-latinité des Lettres Modernes aura été
sans doute à la hauteur de l’efficace de son engage-
ment dans le projet et dans ses démarches pour que
cette réunion puisse avoir lieu
L’ÉDITORAT DES LETTRES MODERNES
ce recueil hors commerce
est édité en commémoration
des 50 ans des Lettres Modernes Minard
qui nous ont réunis à notre mutuelle satisfaction
je les offre, en retour,
en cordial passage de témoin
à ceux qui ont écrit un témoignage ici transcrit
et qui sont venus ;
à ceux qui n’ont pas écrit de témoignage et qui
sont venus ;
à ceux qui ont témoigné et qui ne sont pas venus ;
à ceux qui, dans leur absence, m’ont manifesté
leur présence ;
à ceux qui, annoncés, se sont perdus en chemin ;
à ceux qui, distraits mais curieux, aimeraient
bien ne pas perdre la trace ;
à ceux qui ont complètement raté la marche, ne
retrouvant ni la formule ni le lieu...
Michel MINARD
ouverture par Jean Burgos et Laurent Fourcaut
messages vidéo de
Christian Chelebourg et Raymond Gay-Crosier
Michel Minard en écho
exégèse ludique avec vidéoprojection par Dominique Minard
avec des messages reçus de
Bernard Alazet Monique Allain-Castrillo
Roger-Michel Allemand
Anne-Marie Amiot Gérald Antoine
Jacqueline Baishanski Fernande Bartfeld
Christiane Blot-Labarrère Jean Burgos
Françoise Calin Isabelle Casta
Nicole Celeyrette-Pietri Monique Chefdor
Christian Chelebourg Robert Couffignal
Michel Estève Johan Faerber Laurent Fourcaut
Guy Gaucher Raymond Gay-Crosier
Raphaël Gimenez Keith Goesch Martine Guyot-Bender
Juliette Hassine Martine Hiebel
Sabine Hillen Micheline Hontebeyrie
Walter Langlois Huguette Laurenti
Claude Leroy Annie Lostanlen
Michel Malicet Patrick Marot Nadia Odouard
Andrew Oliver Josiane Paccaud-Huguet
Olivier Penot-Lacassagne Robert Pickering
Jean-Louis Pierre Ralph Sarkonak
Agnès Spiquel Roger Stoddard
Dominique Viart David Wilkin Silvio Yeschua
en témoignage de leur rencontre avec leur éditeur
NOTES ET VARIANTES !!
ANNEXE
J ean Burgos
POUR CÉLÉBRER
UN MI-CENTENAIRE
Adonc les Lettres Modernes ont cinquante ans
— qu’on se le dise. C’est en 1954, très exactement, que
tout a commencé. Un étudiant en littérature comparée
anime alors en Sorbonne un certain Groupe de Lettres
modernes — groupuscule éminemment séditieux qui se
propose, contre vents et marées et plus encore contre cer-
taine tradition sorbonnarde, de défendre les humanités
modernes. Ni plus, ni moins. Il y a quelque temps déjà
que ce même étudiant, peu conformiste, songe à des publi-
cations qui, sur fond de comparatisme, illustreraient cette
notion toute neuve d’ humanités modernes. Dès 1953, en
effet, il avait défini dans un Prospectus, hélas éclipsé par
la mort conjuguée de Staline et de Prokoviev mais qu’on
devrait voir resurgir quelque jour — à prix d’or — chez
Drouot, les grandes lignes d’un programme éditorial qui
les mettrait effectivement en œuvre. Le projet, dès sa pré-
figuration, s’avère original, volontariste ô combien, nova-
2
teur à coup sûr : il fait mieux qu’entrevoir, de façon pro-
phétique, ce qu’il faudrait faire pour innover dans le
domaine du livre d’érudition, rompant avec la tradition
pétrifiée et mortifère réservée à ce domaine jusque-là. Son
concepteur, vous l’avez deviné, c’est Michel Minard, et
c’est l’année suivante qu’apparaît la première livraison de
la première revue des humanités modernes — La Revue
des lettres modernes.
D’abord revue d’ histoire des idées et des littératures
des temps modernes — choses vivantes à choses excellentes,
aurait dit Saint-John Perse — la RLM au fil du temps, et
sans doute à cause de ses numéros spéciaux de plus en
plus nombreux, se ramifiera en diverses séries monogra-
phiques — vingt-six Séries en état de marche, aujourd’ hui,
auxquelles il convient d’ajouter trois ou quatre autres qui
voudraient renouer, semble-t-il, avec la pluralité originelle,
comme Le « Nouveau Roman » en questions, Écritures
contemporaines ou encore Écritures XIX.
L’année suivante, en 1955, ce sera « Situation », une
collection s’attachant à l’état présent des travaux ou des
recherches sur un auteur ou une question, ou bien esquis-
sant une première démarche d’approche.
En 1957, « Archives des lettres modernes » : une
petite collection se proposant à l’origine de publier des
articles trop longs pour être retenus dans quelque revue
(on commença à 32 pages) et en venant bientôt à publier
les chapitres les plus neufs sinon la quintessence de thèses
n’ayant nulle chance de voir le jour sous leur forme aca-
démique (et l’on arrive à 160 pages aujourd’ hui).
Deux ans plus tard, en 1959, c’est la « Bibliothèque
des lettres modernes » qui voit le jour — grande première
et qui fera date, quand il s’agit là de thèses, ô combien
sérieuses et documentées, mais changeant d’ habits pour
devenir livres à part entière, agréables à lire sans cesser
pour autant d’être ouvrages de référence.
Riche année que l’année suivante, 1960, qui voit
apparaître deux collections nouvelles : d’une part, « Études
cinématographiques » — une collection qui, forte de
l’accueil réservé à un numéro spécial de La Revue des
lettres modernes consacré à Cinéma et roman, en 1958, va
s’appliquer désormais à faire du domaine cinématogra-
phique un véritable objet d’étude et contribuer ainsi à
faire entrer le cinéma à l’Université ; d’autre part, la
« Bibliothèque de littérature et d’ histoire » — une collec-
tion qui se propose d’étendre au livre l’esprit même de la
RLM, en replaçant chacun des auteurs concernés dans
l’ histoire des idées et des relations littéraires du monde
moderne.
Si 1961 signe l’arrivée de « Passeport », où de courts
textes bilingues mettent l’accent sur le travail de la langue
plutôt que sur les affres de la traduction, 1965 est une
année qui restera marquée d’une pierre blanche. C’est en
effet la collection « Paralogue » qui fait d’abord son entrée
en scène, une collection phare vouée aux éditions criti-
ques soucieuses d’éclairer le moindre détail de la genèse
et de la portée des œuvres étudiées. Puis ce sera au tour
des « Calepins de bibliographie » auxquels se substitueront
plus tard les « Carnets bibliographiques », attachés à
mettre à jour régulièrement, pour le plus grand profit des
chercheurs les plus exigeants, des bibliographies sans cesse
à réactualiser.
1967 va voir apparaître, de façon furtive, les
« Carnets des lettres modernes », où sont proposées, pour
chaque œuvre retenue, diverses voies d’approche ; et
l’année suivante, « Interférences arts/lettres », une collec-
tion qui réunit des ouvrages qui ne se veulent ni livres
d’art, ni catalogues de reproduction mais bien travaux cri-
tiques, et cependant font montre de rares qualités esthé-
tiques.
Et puis, en 1974, voici « L’Icosathèque » — plus
simplement bibliothèque du XX
e
siècle — qui se propose
de prospecter tour à tour des périodes charnières de ce
qui est déjà le siècle dernier — « l’avant siècle », « au jour
le siècle », « plein siècle », « le siècle éclaté »... — avant
que de pencher, ce qui ne saurait tarder, sur notre nou-
veau siècle.
Il faudrait signaler aussi, apparues en 1986 et ne
demandant, phénix en herbe, qu’à renaître, les « Archives
des arts modernes » promises ; à un bel avenir, mais déjà
tout cela montre d’abondance quelle aventure exception-
nelle est celle des Lettres Modernes, de par le fait de celui
sur lequel tout repose et qui a nom Michel Minard. Car
on ne saurait oublier un seul instant qu’il s’agit là d’une
entreprise toute personnelle, chose rare en notre temps,
d’une entreprise qui a su traverser orages et tempêtes, au
long de ces cinquante années, en restant parfaitement
indépendante. Une entreprise diversifiée, en ses débuts,
puisque s’ajoutaient au secteur éditorial un secteur distri-
bution — pendant vingt ans les éditions Minard ont assuré
la distribution des éditions Droz à Genève — et un sec-
teur librairie — il s’agissait de fournitures automatiques
ou presque à des Universités, des Bibliothèques et diverses
3
institutions françaises et étrangères. Mais il y aura repli,
finalement, et l’on ne saurait que s’en féliciter, sur la seule
édition de travaux de type universitaire en provenance de
chercheurs français et étrangers, parfois aussi d’institu-
tions, et portant pour l’essentiel sur les humanités
modernes, d’où tout est parti, ou sur leurs proches dérivés.
Magnifique histoire, sans doute, mais dont le par-
cours, loin d’être lisse, a connu nombre de péripéties. Et
l’on ne saurait parler des Lettres Modernes sans évoquer,
fût-ce brièvement, leur évolution au gré des caprices des
individus ou des événements. Il y a eu 1968, où l’érudi-
tion n’avait pas particulièrement bonne presse et où la
photocopieuse a commencé ses ravages de copillage, ici et
partout. Il y a eu, peu après, l’appauvrissement des
Bibliothèques universitaires avec la restriction drastique
des crédits jusque-là accordés et l’arrêt même parfois de
quelques collections. Il y a eu bientôt, avec la crise éco-
nomique de 1973-1974, la fin des achats automatiques par
certains établissements et certaines institutions. Et puis il
y a eu, alors que le français cessait d’être la première
langue étrangère en usage aux États-Unis et que la NASA
prenait allégrement le pas sur la culture, la diminution
pour moitié des expéditions outre-Atlantique des produc-
tions de la maison. Il y a eu enfin, avec la plus grande
autonomie accordée aux Universités, le développement un
peu partout, et de façon fort anarchique, de presses uni-
versitaires succédant aux vieilles Annales...
C’est dire que la maison, sous la houlette de Michel
Minard, a dû continuellement se réajuster avec la fonda-
tion de nouvelles collections ou de nouvelles Séries, avec
la quête de nouveaux partenaires, avec le recours à de
nouveaux procédés de fabrication et l’utilisation de nou-
velles technologies, plus récemment avec l’adoption de
l’É.M.P.C. – l’édition minimale en production continue —
qui devait résoudre une fois pour toutes l’éternel et rui-
neux problème du tirage.
Si aujourd’ hui Lettres Modernes Minard est un label
de qualité internationalement reconnu, c’est bien parce
que Michel Minard a pleinement réalisé son projet, certes,
mais en façonnant et refaçonnant à mesure une image
d’exception que nul désormais, s’il est de bonne foi, ne
saurait lui contester. Cela tient à coup sûr à la qualité des
ouvrages retenus pour la publication, dont la plupart ne
vieillissent pas, cela tient aussi à la qualité de leur réali-
sation qui en fait des outils de travail irréprochables :
autant d’ouvrages de référence à large diffusion interna-
tionale qui sont aussi des modèles de rigueur quant aux
pratiques éditoriales qu’elles mettent en œuvre. Cette qua-
lité, pourquoi le nier, tient aux exigences sans faille, à la
rigueur jamais en défaut, à l’extrême minutie du fonda-
teur de cette maison qui se retrouvent à l’évidence dans
toutes les productions de la maison. Beaucoup ont eu à
en souffrir, il est vrai, mais sans le moindre masochisme
il n’est personne cependant qui ne s’en félicite aujourd’ hui,
et c’est merveille.
Car cette rigueur, qui tend à se faire éthique, Michel
Minard la voudrait communicative, et il se pourrait que
l’envers de son jubilatoire apostolat, par cela même,
prenne parfois figure d’inguérissable inquiétude. Aussi bien
lui qui rêve sans cesse de nouvelles maquettes, de nou-
velles adaptations aux techniques les plus neuves, de nou-
veaux services auxiliaires de fabrication, de nouvelles
structures de gestion surtout, piaffe-t-il bien souvent
de ne pouvoir aller plus encore de l’avant et ne peut-il
s’empêcher de trouver que, derrière lui, « on traîne un peu
les pieds »...
L’impatience de Michel Minard — qui est perma-
nente recherche d’une meilleure conception des ouvrages
et de meilleurs moyens de les réaliser —, cette impatience
est marque de ses exigences qui l’ honorent comme de ses
craintes du moindre endormissement. Bien difficile de ne
pas lire là, vous me l’accorderez, le signe d’une étonnante
et magnifique vitalité.
C’est cette vitalité, comme aussi la leçon exemplaire
qui s’en dégage, que je voudrais saluer tout particulière-
ment aujourd’ hui : marquer le cinquantenaire des Lettres
Modernes en disant simplement à Michel Minard, au nom
de tous, le très profond et très cordial merci qui lui revient.
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Laurent Fourcaut
POUR MICHEL MINARD
Cher Michel,
Nous fêtons aujourd’ hui cinquante années d’une
aventure éditoriale sans équivalent, et dont le produit est
votre œuvre. Nous sommes là nombreux à pouvoir en
témoigner, en attendant que l’ histoire, si je puis dire,
prenne le relais et inscrive cette œuvre au premier plan
de celles qui comptent et auront compté dans les études
littéraires, à l’échelle, on peut le dire, de la planète.
Je viens de parler d’ histoire. Or, justement, il se
trouve que cette dimension essentielle de l’activité
humaine est celle que j’ai le plus de mal à saisir. C’est
comme qui dirait chez moi une case manquante. Je vou-
drais dire en quelques mots en quoi l’ homme que vous
êtes, tel que j’ai eu la chance de le connaître il y a une
quinzaine d’années, m’a permis, non pas de combler cette
case, mais de me faire une idée un peu tangible de ce
qu’on pourrait bien y trouver.
Si j’ai bonne mémoire, je vous ai rencontré au siège
primitif de la maison Minard, rue du Cardinal-Lemoine,
au 73. Quelque temps plus tard, vous avez dû déménager,
et je me souviens de votre soulagement lorsque le hasard
ou la chance vous fit trouver un local situé juste un peu
plus bas dans la même rue, au 67. Quelle aubaine! C’était
capital en effet, m’aviez-vous expliqué : l’adresse restait
presque la même, d’où cent facilités ou commodités pour
les échanges avec tous ceux qui, par le monde, avaient
vocation à rester en contact avec Minard, avec les
productions Minard, ces petites merveilles éditoriales, bref,
avec la valeur Minard. Mais donc, aujourd’ hui, je me
souviens du 73. Souvenir un peu confus, pardonnez-moi.
Je revois un local en haut de la rue, presque sous la place
de la Contrescarpe, côté gauche en montant. Local assez
petit, plutôt sombre, mais qu’augmentait une sorte de
cabine vitrée en hauteur, sous le plafond, peinte en vert
si je ne me trompe, à laquelle on accédait par un petit
escalier. Dans mon esprit plus encore que dans mon sou-
venir, ce perchoir exigu encombré de dossiers était le cœur
de l’affaire, comme on dit que le cœur est le siège des
passions.
Pénétrant pour la première fois dans ce sanctuaire
— vous aviez dû souhaiter me rencontrer lorsque Alan
Clayton avait suggéré que je le remplace à la direction de
la Série Giono de la RLM —, j’eus l’impression d’entrer
dans Balzac, comme aurait dit Pierre Citron. C’était un
tantinet magique. Surtout il me semblait que j’étais trans-
porté dans l’imprimerie de David Séchard, au début de
Illusions perdues, avec, surplombant l’atelier, ses deux
« cages » — c’est le mot du texte — où sont installés le
prote et l’imprimeur. Je veux dire que j’eus ce jour-là le
sentiment très net d’être mis de plain-pied avec une tra-
dition à la fois vénérable et extrêmement vivante.
En même temps — j’arrive tout doucement au
fait —, rien ne visait à épater : il n’y avait, dans ce modeste
local, pas trace d’histoire, simplement quelque chose que
je perçus d’emblée comme un super-artisanat. Ce jour-là,
et pas davantage lors de nos rencontres suivantes, vous
n’avez rien fait pour m’aider à prendre la mesure des
choses, c’est-à-dire de l’immense entreprise éditoriale dont
les ramifications quadrillaient déjà le monde universitaire
entier. Il y avait en vous ce que chacun peut constater
encore aujourd’ hui, ce quelque chose qui n’est pas de la
modestie, qui est bien autre chose et bien davantage : une
sorte d’écart poli mais ferme par rapport à soi, de refus
sans nulle ostentation mais franc de toute affectation, un
goût profond et sans emphase de la chose telle qu’elle est,
et dont on découvre à travers vous, dans votre langage et
jusque dans votre maintien, la très rare formule.
En somme, j’ai approché ce jour-là de ce que
j’appelle à part moi et faute de mieux l’histoire, c’est-à-dire
ce qui s’inscrit dans le réel pendant que nous — mettons
les choses au mieux — tentons, non sans candeur, et cette
fois je suis dans Flaubert, d’attendrir les étoiles.
Me voilà donc parvenu à ce que, maladroitement,
je m’efforce de dire depuis le début : j’ai fait connaissance
à travers vous avec le charme paradoxal du réel.
Il y a eu l’épisode très long, assez douloureux et en
tout cas très ingrat, dont beaucoup ici sans doute se sou-
viennent, des partenaires, actionnaires ou mécènes, qui
retiraient leurs billes, laissant les Lettres Modernes dans
une situation vraiment précaire. Là où d’aucuns auraient
stérilement tempêté contre les dieux, vous avez travaillé,
avec patience et persévérance, à réparer point après point
le tissu passablement entamé de la belle couverture édito-
riale — car texte, n’est-ce pas tissu ?
Rétrospectivement, je m’aperçois que ça aura été
une précieuse leçon de choses.
J’en dirais autant de ces questions extrêmement
complexes, en tout cas pour moi et pour quelques autres,
de budgets, de stocks, d’amortissements, d’impôts, de
trésorerie. Cent fois, je vous ai vu circuler là-dedans
avec une surprenante aisance, une parfaite assurance.
Expérience ? Habileté ? Discernement aigu ? Cela ne fait
aucun doute. Mais ce à quoi j’étais et reste le plus sen-
sible, c’est cette aptitude rare à se saisir des choses en
l’état, sans impatience ni réticence, pour les démêler et
finalement les mettre en ordre de marche.
Il y a quelques jours, je cherchais une référence,
pour un petit livre auquel je travaillais. Je citais quel-
ques vers de Théophile de Viau, que j’avais lus dans un
manuel de lycée. Impossible, évidemment, de renvoyer
au manuel : il me fallait du solide. La bibliothèque de
l’I.U.F.M. de Paris a hérité du fonds de l’école normale
d’instituteurs d’Auteuil, que Claude Leroy a bien
connue. Il y a là des trésors qui dorment, dans les pous-
sières de la «réserve». Je cherche donc dans les fichiers.
Et voici ce que je trouve : les Œuvres poétiques de Théo-
phile, tome II, Genève-Paris, Droz-Minard, 1958. Jugez
de mon émotion, ou plutôt de mon émerveillement : bel
exemple d’un apprivoisement méthodique du désordre
5
du monde, comme un peu de soleil dans l’ histoire.
J’ai presque fini.
Je mets ces jours-ci la dernière main au Jean Giono 8,
qui porte sur Que ma joie demeure. À la fin du roman, le
personnage principal, Bobi, double de l’écrivain, quitte le
plateau Grémone, ayant échoué à y installer durablement
« la joie ». Et le voilà qui marche, désespéré, dans la nuit,
vers ces confins au sud du plateau que le texte appelle
« la terre perdue » (p. 760
1
). On lit alors une page extraordi-
naire qui décrit la végétation de cette terre désolée :
« Mais, du côté du sud, le plateau s’en allait pendant plus de
sept jours de marche, et dans cette lumière double dont la plus
éblouissante partie sortait de l’herbe en tremblant comme de
la flamme blanche. » (p. 760
1
). Cette terre étrange et inhu-
maine, c’est une métaphore de la page blanche, et l’ herbe
qui y produit l’essentiel de la lumière, c’est l’écriture, le
travail du signifiant ; et l’on peut marcher là-dessus indé-
finiment, « sans rien rencontrer que de l’herbe, de l’herbe, de
l’herbe » (p. 760
1
), dans « une sorte de lueur grise qui fumait
uniformément de toute l’étendue de l’herbe » (p. 761
1
). L’écrivain
y éprouve sans doute le vertige de la dissolution de son
moi dans l’uniformité de l’impersonnel.
Eh bien, voilà : vous faites partie, Michel, de ces
hommes qui auront beaucoup fait pour baliser ces terres
arides où un certain réel implacable se donne à voir. Livre
après livre, vous les aurez amadouées, vous y aurez déployé
la trame fragile mais si nécessaire du sens et donc, en cin-
quante années supérieurement remplies, vous y aurez fait
1. Jean GIONO, Que ma joie demeure in Œuvres romanesques complètes
(Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1972), t. II.
entendre, je cite encore une fois Giono, « le lyrisme de
l’espérance des hommes » (p. 568
1
).
En notre nom à tous, merci.
15 novembre 2004
Chri s t i an Chel ebourg
transcription de l’enregistrement vidéo
diffusé le 15 novembre 2004
Bonjour Michel, et bon anniversaire aux Lettres
Modernes !
Tu vois que pour les cinquante ans, on y vient, aux
nouvelles technologies, puisque j’arrive à te parler à dix
mille kilomètres. Cela dit, il faut que je fasse vite parce
que, moi, je suis encore en bas débit. Alors je me conten-
terai donc de deux mots : bravo et merci. Bravo pour la
superbe bibliothèque que tu as offerte à la critique fran-
çaise, et merci pour les chercheurs à qui tu as permis de
faire valoir leurs travaux, à commencer par moi.
Je voulais te remercier tout particulièrement pour
une chose dont j’ai oublié de parler dans mon petit topo
écrit de l’autre jour, c’est qu’il y a beaucoup de profes-
seurs qui m’ont appris ce que c’est que la littérature, mais
toi, tu m’as appris ce qu’est un livre. Et depuis que je te
connais, je n’ai plus jamais écrit comme avant, peut-être
même que je n’ai plus jamais lu non plus tout à fait comme
avant, surtout la critique. Et pour tout cela, je voulais te
remercier du fond du cœur et te souhaiter, à toi et à tous
ceux qui ont la chance d’être autour de toi ce soir, une
excellente fête.
À bientôt !
Saint-Denis, La Réunion
Raymond Gay- Cros i er
transcription de l’enregistrement vidéo
diffusé le 15 novembre 2004
Bonjour Michel,
Notre collaboration de plus de trente ans, en fait de
presque quarante ans, me rappelle un peu « Le Bateau
ivre » de Rimbaud dans ce sens que, si je n’ai pas trouvé
les Peaux-Rouges en Floride, notre navigation a eu ses
moments de surprise, ce qui n’a pas empêché qu’elle fût
couronnée d’un indéniable succès. Ce jour de fête, qui
commémore cinquante ans de fidélité à l’édition érudite,
je voudrais bien vous envoyer mes meilleurs vœux pour
cette réussite et vous dire ma gratitude pour la collabo-
ration étroite et fructueuse que nous avons maintenue
depuis 1968. Les bonnes pensées que je vous envoie sous
la forme d’un message visuel numérisé, à son tour un peu
folle comme le bateau en question. Mais grâce à ce moyen
de communication, je puis tout de même être virtuelle-
ment présent malgré mon absence.
Je vous souhaite, à vous et à votre entreprise,
encore bien des années de succès et j’espère vous revoir
bientôt à Paris.
Gainesville, le 5 novembre 2004
6
Mi chel Mi nard
Tous les visages que je vois me sont sympathiques
et ne sont que le reflet pluriel de la relation singulière que
j’ai avec chacun. Collectivement je retrouve ici le gage
d’une connivence plus ou moins ancienne mais dont la
durée ne préjuge en rien de l’intensité de son irradiation
et, complices contaminés que nous voici dans l’espace
confiné des Lettres Modernes, je n’aurai pas l’indélicatesse
de vous remercier d’être là où vous avez choisi d’être ce
soir.
Je ne suis pas un homme de harangue. La plupart
d’entre vous savent que je suis plutôt l’ homme du face-
à-face fait d’écoute attentive et de réparties vives, bref de
l’ouverture constructive, de l’invite au dialogue. Je n’ai ni
l’ habitude ni l’ habileté du monologue professoral. Ce soir
dans le rôle surréaliste du mort qui reçoit des condoléances
je vais vous livrer quelques notes plus personnelles.
Vous avez souhaité marquer d’une pierre — dont
je ne préjugerai pas de la couleur — le Cinquantenaire
des Lettres Modernes — et par là même le jubilé de
ma vocation éditoriale. Pour l’anecdote, la barre est très
haut placée et, statistiquement, mon challenger n’est
pas né qui devra battre le record de cinquante années
de management des Lettres Modernes par un seul.
Lorsqu’un auteur me proposait un « état présent des
études sur » j’ajoutais immédiatement : « n’oubliez pas la
seconde partie essentielle à mes yeux : que reste-t-il à
faire ? »
Par nature peut-être, par conviction sûrement, je n’ai
jamais partagé le souci de ceux qui ont besoin de se res-
sourcer, de retrouver d’où ils viennent, qui cherchent leurs
racines derrière eux : pour moi mes racines sont devant
moi, là où elles vont m’implanter.
Je ne pratique donc pas spontanément le rétroviseur
pour voir ce qui se passe sur la banquette arrière. Ce qu’il
me faut c’est un large pare-brise avec de bons essuie-glaces
pour voir où je vais.
Or à cette date qui nous est peu propice, piégés que
nous voilà par un rituel de calendrier, la météo rend flous
les contours et donne quelques frissons. Oui, vos essuie-
glaces patinent, nous naviguons à très courte vue pour ne
pas dire à tâtons — avancez-vous vraiment ? Mes suiveurs
souffrent des turbulences générées par mon appel d’air.
Mes deux Directeurs de conscience à l’Éditorat ayant
jugé que les débats que je me proposais d’instaurer par
mail entre nous ne pouvaient être reçus sans dommage
par tout un chacun, j’ai donc renoncé à communiquer, de
plus ou moins bonne grâce : je suis de fait interdit
d’antenne. Dans un autre contexte — ou si la météo
s’améliore ! — j’aurais aimé vous parler de demain.
Certes j’ai 76 ans, mais comme je le dis fréquem-
ment aux jeunes vieux indécis, on n’a jamais que l’âge de
ses projets. Rassurez-vous je ne suis pas à court, le projet
n’est pas à sec. Mais ce n’est donc pas notre propos ce
soir.
Puisque vous avez choisi de faire un arrêté de compte
à 50, à charge et à décharge de Michel Minard, je dois à
l’évidence compléter le tableau.
Certes je suis le seul responsable du projet que j’ai
conçu et que j’ai développé au fil des ans, l’accompagnant
en permanence d’un volet technique : chantier qui s’auto-
génère, essentiel parce que sans lui notre pérennité eut
été maintes fois mise à mal, consubstantiel à la survie
d’une véritable édition savante au niveau où je l’ai conçue
et l’ai voulu maintenir. Si avoir des idées est à la portée
de tout intellectuel, leur donner corps est tout le savoir-
faire de l’Éditeur. Certes je fus la locomotive, mais est-il
besoin de vous préciser, à vous, que sans les colla-
borateurs que j’ai suscités
ou que j’ai accueillis, mes
rails déserts n’auraient mené
nulle part ? Et comme l’indi-
quait je crois me souvenir
la dédicace du premier
catalogue relié adressé aux
Directeurs : « à chacun sa
part ».
Mais en ce jour de
reviviscence comment enfin
ne pas rappeler aux juniors
le rôle fondamental de celle
qui, dès le début, a cru en
mon projet, l’a conforté de ses encouragements, de son
concours actif puis de son engagement personnel total
puisqu’elle devint et ma collaboratrice et la mère de
Dominique et Emmanuel. Sans Hélène Morvillez-Minard
les Lettres Modernes n’auraient pas pu devenir ce qu’elles
devenaient en cette phase de croissance fragile, délicate
et chaotique. Dans ce combat de tous les jours la pugna-
cité d’ Hélène fut permanente — jusques et y compris dans
ses derniers moments.
Certes le projet ne s’est pas pour autant arrêté,
Minard a continué sa veille éditoriale, poussant toujours
de l’avant parmi les écueils de plus en plus à découvert.
Après le devenir, le maintenir.
Dans cette phase, comment ne pas nommer la super-
intendante que vous connaissez tous, Danièle Cusson-
Minard qui, avec sa discrétion, son efficace, sa constante
conscience professionnelle et son engagement au service
d’une certaine idée des Lettres Modernes nous a permis
d’arriver à bon port aujourd’ hui. Je rappellerai qu’après la
douloureuse expérience de la SARL, certes c’est grâce à
ma détermination que l’Éditorat a pu récupérer à son actif
le stock de la SARL, certes l’Éditorat a pris en charge
l’apurement des loyers dus, mais toute l’opération ne tenait
que parce que, pour ne pas mettre la société en liquida-
tion judiciaire, Danièle, cogérante bénévole abusée par son
cogérant démissionnaire, a dû s’engager personnellement
sur plusieurs années pour désintéresser la banque. Sans
Danièle, l’Éditorat ne serait plus là aujourd’ hui.
Après le devenir et le maintenir, l’à venir...
Mais cela excède les limites de mon exercice et, pour
sacrifier à l’incontournable cliché, « demain sera un autre
jour ». Si vous êtes bien sages et si vous serrez les rangs
autour d’elle, peut-être une autre Minard vous racontera
la suite des Lettres Modernes.
Domi ni que Mi nard
Je voudrais tenter d’éclairer un peu les lanternes en
essayant de répondre à une question qu’on me pose
souvent : « Qu’est-ce qu’un éditeur ? ».
Cette question, Michel l’avait posée, il y a un peu plus
de trente ans, à une petite fille qu’une future auteur
avait emmenée arpenter avec elle les stands du Festival
du livre de Nice, ancêtre du Salon du livre de Paris.
À la question de Michel,
l’enfant répondit
sans hésiter :
« Un hibou ».
« Pourquoi un hibou ? »
« Je ne sais pas, dit l’enfant,
mais vous êtes un hibou »
Nous voici donc, en com-
pagnie d’un hibou, aux portes
d’un certain imaginaire.
Le hibou et ses connais-
sances secrètes comme patron
des éditeurs, idée séduisante.
7
Un rapide survol nocturne,
aigrettes au vent, nous permettra
de plonger dans ce monde secret
sur lequel veille l’éditeur.
Attention, âmes sensibles
s’abstenir : nous pénétrerons en
terre initiatique d’où nul retour
n’est possible, l’ego sera malmené,
les épreuves nombreuses, les cor-
rections scrupuleusement suivies
et décortiquées, une à une, les
mutilations inévitables, les coûts
à amortir.
Cependant,
tout au long de ce
parcours, semé de
coquilles, à la tranche
étroite ou large, c’est
selon, surplombant de
grands et petits fonds,
naviguant à vue à tra-
vers les espaces libres
ou fixes, les blancs de
tête ou de pied, se per-
dant dans des tiroirs et
tentant de résister à
l’appel de note infra-
paginale lancé par la
sirène Ibid. et ses aco-
lytes Op. cit. et Loc.
cit., le profane ne sera
jamais seul : le hibou n’a pas mauvais caractère et sera
toujours là pour le relier au monde du dessus. C’est capital.
À l’issue de cette traversée des bas de casse, rempli
d’impressions les plus folles, épuisé, plus disponible, le
nouvel initié sera alors enveloppé dans une belle couver-
ture et, le dos bien carré et collé, il sera désormais à même
de saisir la pleine justification d’une telle mise à l’épreuve.
Certains, cependant, se demandent toujours quelle part
accorder au malin ou au divin dans tout cela...
Mais, pour le hibou,
l’essentiel est l’œuvre à
faire.
Laissons un moment
notre rapace sur sa
branche et remontons le
cours Étymologie pour
essayer de mieux com-
prendre de quoi il
retourne.
Éditer
vient du latin edo,
edere.
Le premier sens
de edere est
« manger »,
« consumer »,
« ronger »,
« dévorer ».
Au tout début,
donc, était le ventre.
8
Le deuxième sens est
« faire sortir »,
« mettre dehors »,
« jeter dehors »,
« rendre »,
« rejeter »,
« évacuer »,
« chasser ».
Le troisième sens est
« mettre au jour »,
« donner le jour »,
« mettre au monde »,
« engendrer »,
« enfanter ».
Le quatrième sens est
« mettre en lumière »,
« faire connaître »,
« publier ».
Et pour notre hibou, quelle plus belle mise en lumière
qu’un fer à dorer dessiné par des serres agiles et inspirées !
Le cinquième sens est
« dire »,
« exprimer »,
« proférer »,
« exposer »,
« déclarer »,
« révéler »,
« annoncer »,
« promulguer ».
Le sixième et dernier sens donne « faire voir », « pro-
duire », « montrer ».
Revenons à notre hibou. Quel sens serait le plus
aiguisé ?
La proie est
là, donnée en
appât. Afin
d’attirer le
hibou, rapace
difficile, on y
met souvent
beaucoup de
parure, on
enrobe bien le
tout. Le hibou,
animal méfiant,
n’en est pas
moins gourmand. Il se saisit de la
proie, la dévore, l’ingère, en ronge
les os.
Cependant, ses papilles subtiles lui donnent l’alerte : le
mets est trop alléchant, la digestion risque d’être difficile.
Après avoir digéré la substantifique moelle de la proie, le
hibou rejette le reste — chasse même parfois l’importun
venu l’appâter par un mets faisandé.
Ayant su trier le
bon grain, sa tâche
peut enfin com-
mencer, le rite
débuter, la terre de
la connaissance
approcher. La mise
au monde se fera,
rarement sans dou-
leur. L’initié nouvel-
lement né reconnaî-
tra très souvent le
bien-fondé de cette
transformation.
Une fois, cepen-
dant, un nouveau-né
reniera sa naissance — la mise au jour opérée par le hibou
était sans doute trop éblouissante, implacable.
Car le hibou, animal nocturne, n’en déteste pas moins
les incertitudes des mises en ombre. Il chasse, il traque
pour mettre en lumière ce qui n’a pas voulu y être.
Et il le dit.
Infatigable, il se veut transmetteur entre le monde du
dessus et celui du dessous — ses six sens en alerte.
Tel est donc le hibou, tel doit être l’Éditeur.
9
*
L’éditeur doit utiliser les outils typographiques existants
pour permettre le plus efficacement possible la trans-
mission d’un savoir. Cela ne laisse donc nulle place
à l’imprécision,
l’inexactitude,
l’approximation.
La typographie est là
pour transmettre
un savoir, pour
l’enrichir aussi. Un
livre édité par
Michel est un livre
dont non seulement
le fond a été
peaufiné mais
également
la forme.
Je voudrais pour terminer rappeler que notre hibou a
toujours su placer les Lettres Modernes en avance sur leur
temps, en prenant juste quatre exemples « avant-gar-
distes » parmi bien d’autres :
— consacrer en février 1954 une partie du premier
numéro de La Revue des lettres modernes à une « Situation
de la littérature anglaise contemporaine » et publier un
« fichier critique » dans lequel figurent huit recensions :
sept portant sur des ouvrages d’auteurs de langue anglaise
et une portant sur un panorama de la littérature... chi-
noise contemporaine (en guise de clin d’œil au hibou, on
trouve également dans ce premier numéro le début de la
longue étude de Charles Dédéyan sur le thème de Faust
dans la littérature européenne, et bien entendu l’évoca-
tion de Till Eulenspiegel qui voyageait, comme une partie
de son nom l’indique, avec un hibou, tenu à la main ou
posé sur son épaule...) ;
—éditer des thèses sous reliure «club» en toile de toutes
les couleurs avec des dorures au fer alors que ces types
d’ouvrages étaient cantonnés par les éditeurs à des couver-
tures en dossier gris avec une typo de machine à écrire ;
le hibou veut que tout soit écrit noir sur blanc. Mais le
hibou a parfois aussi l’esprit de contradiction...
à preuve !
—consacrer en 1958 une livraison
de la Revue à Cinéma et roman, et
créer en 1960 « Études cinémato-
graphiques », revue dédiée au 7
e
Art,
alors que celui-ci n’était pas encore
universitairement reconnu ;
—avant-garde technique bien
sûr, quand, au milieu des années
Quatre-vingt, pour une question
de survie de l’édition d’érudition,
Michel crée une structure de produc-
tion, par « détournement » et adap-
tation au profit du livre d’une tech-
nique qui ne lui était pas a priori
dédiée : l’offset rapide sans film à
plaques papier. L’incendie de cette
structure vouée à l’impression à faible
tirage (Édition Minimale en Production Continue)
n’empêche pas Michel de continuer sur cette lancée tech-
nologique, et il est un des tout premiers éditeurs, pour ne
pas dire alors le seul en France, à fabriquer des « livres à
la demande », ce que la plupart des éditeurs n’ont décou-
vert que récemment...
Les nouvelles technologies qui voient alors le jour
permettent de mieux envisager l’avenir d’une maison
d’édition telle les Lettres Modernes, aux ventes lentes, au
fonds préservé, en évitant les stocks monumentaux
d’autrefois puisque les tirages peuvent désormais être
affinés à l’exemplaire près. Aux Lettres Modernes, on ne
parle donc plus depuis bientôt vingt ans de tirage mais
d’émission, une petite révolution dans la manière de conce-
voir le métier d’éditeur spécialisé.
On ne saurait s’arrêter là, car aujourd’ hui l’évolution
technique, notamment le transfert des données grâce à
Internet, la numérisation des supports, la diversification
des moyens de transmettre et de produire le savoir peut
permettre une nouvelle fois de faire aller de l’avant les
Lettres Modernes.
Le hibou sera toujours là, passeur et transmetteur.
Et les yeux de notre rapace sont toujours bien ouverts.
les serres sur ce qui est
les yeux sur ce qui va être
Comment douter que vous avez ici votre « hib-elle » ?!
Michel
10
avec diligence et efficacité
comme à l’accoutumée,
Dominique a donné
corps et esprit
à notre réunion
Géral d Ant oi ne
À quand remonte notre première rencontre ? —
Faute de tenir Journal et de retenir les dates, j’en suis
réduit aux approximations : soit l’année universitaire 1954-
1955, soit la suivante. Les Lettres Modernes venaient
d’ouvrir boutique rue du Cardinal-Lemoine. L’attrait de
l’enseigne, la proximité de la Sorbonne invitaient à fran-
chir le seuil. Et là, d’emblée, une célèbre phrase de Pascal,
à peine retouchée, s’imposait à l’esprit : « Quand on voit
le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on
s’attendait de voir un éditeur, et on trouve un homme ».
Mais quel homme, embusqué derrière un visage où se
jouent malice contenue, gaieté qui s’échappe en rires
entrecoupés, attention méditative. Tout en lui avait de
quoi intriguer et séduire.
Il me savait plus « grammairien » que « littéraire » ;
mais lui-même était convaincu que la véritable analyse
littéraire, au moins pour commencer, requiert la lecture,
puis la relecture des œuvres, poursuivie jusqu’à ce qu’on
entre en communion avec elles. Là-dessus nous eûmes
l’impression d’être faits pour nous entendre.
Parmi les auteurs « modernes » auxquels il a choisi
non seulement de faire place, mais de consacrer une suite
d’études figure — aux côtés de Cendrars, Éluard, Jouve,
Ramuz, Valéry — le difficile et discuté Paul Claudel.
Sachant mon vif penchant vers ce dernier, Michel Minard
me suggéra d’écrire une trentaine de pages sur tel aspect
de sa poésie qu’il me plairait d’observer. Je m’arrêtai aux
Cinq grandes odes et, dans celles-ci, à l’une seule de leurs
ressources d’art : la répétition. Malgré ce double bornage,
le nombre de pages prévu ne tarda pas à tripler... Or, loin
de tancer avec rigueur un exégète intempérant, l’éditeur
lui déclara : « Vous avez passé la mesure d’un article ;
pourquoi ne pas en faire un livre ? »
Il alla plus loin : croyant discerner à travers mes
feuillets l’annonce d’une démarche alors neuve — disons :
la « stylistique » —, il m’offrit de faire de ce petit volume
un essai-pilote et le premier d’une série baptisée « Langues
et styles ». Le manifeste introductif fut notre œuvre
commune.
Voici, hélas ! venu le moment des aveux : peu de
temps après l’ouverture de ce sillon prometteur, le labou-
reur désigné se laissa tenter par un appel du dehors
et « Langues et styles » n’alla point au-delà de quatre
saisons.
Michel Minard aurait pu rompre à jamais avec un
équipier aussi peu fidèle. Sans doute regretta-t-il fort
d’avoir si mal placé sa confiance. Mais la bonté finit par
l’emporter sur le dépit. Il poussa la vertu du pardon
jusqu’à prendre le risque, à un demi-siècle de distance, de
rééditer dans un format plus maniable, certaine thèse
encombrante sur La Coordination en français. Devant une
aussi généreuse audace, comment saurais-je... coordonner
dignement l’expression de la reconnaissance et celle du
souvenir ?
11
Wal t er Langl oi s
Je ne puis être parmi vous aujourd’ hui pour féliciter
Michel Minard de l’entreprise si utile qu’il a inaugurée il
y a cinquante ans, mais je tiens à le remercier de ce très
long travail souvent onéreux. Ce projet a réussi, grâce à
son énergie, à son intelligence et aux efforts énormes qu’il
y a consacré.
Pourtant, ce qui m’a le plus touché, moi étranger,
c’est son ouverture d’esprit, surtout envers le monde anglo-
phone. Les choses ont peut-être changé depuis mais, au
moment où il fondait sa maison d’édition, je sais qu’il y
avait très peu de Français dans le monde universitaire et
parmi les éditeurs pour nous accueillir, nous autres étran-
gers ; lui, il l’a fait — généreusement et avec enthou-
siasme. Si nous avons pu réussir dans nos carrières par la
suite, c’est en grande partie grâce à son aide, à ses conseils
et aux occasions qu’il nous a fournies de paraître aux
Lettres Modernes. Nous lui en sommes tous infiniment
redevables.
À Michel Minard, félicitations et grand merci — et
en avant pour encore cinquante ans !
I s abel l e Cas t a
La vérité est là : j’ai rencontré « Minard », bien avant
de rencontrer Michel Minard...
Nos études supérieures étaient rythmées par les
bibliographies imposantes ou bizarres, prestigieuses ou
confidentielles que nous livraient nos Maîtres. Et il y avait
toujours un moment où l’un de ces mandarins lâchait,
après un silence mûrement réfléchi : « Ah, sur le sujet en
question, il y a bien une “Archives” Minard... » Et c’est
ainsi que René Char, Musset ou Gustave Flaubert me sont
devenus plus familiers grâce aux « Archives des lettres
modernes », dont les couvertures un brin austères et les
célébrissimes « notes tiroirs » éclairaient nos recherches.
Les années passèrent...
Un jour Patrick Marot me demanda si je voulais
faire partie du Conseil d’administration de l’Éditorat des
Lettres Modernes. Je fus élue et, très impressionnée, je
rencontrai alors pour la première fois Michel Minard. Il
sut m’accompagner lors de la confection de mon premier
« vrai » livre, cette Obscure clarté qui n’aurait jamais sans
lui vu le jour. Notre aventure commune ne devait pas
s’arrêter là puisque quelque temps plus tard naquit La
Littérature dans les Ombres, qui doit tant à sa relecture
vigilante et à ses remarques incisives ! Pourtant, nous le
savons bien tous deux, sa littérature n’est pas tout à fait
la mienne, mes auteurs ne sont pas tout à fait les siens,
même s’il y a plusieurs chambres dans la Maison du Père.
Le dernier ouvrage que je lui ai soumis lui a déplu, mais
ce fut un « déplaisir » constructif et éveillant, comme l’ont
manifesté les critiques qu’il m’a adressées. De cela aussi
je lui suis reconnaissante, car il y a des refus qui vous en
apprennent plus sur vous-même que ne le ferait une accep-
tation réticente.
Il y a de la complication chez Michel Minard, mais
c’est une complication riche, subtile, qui fait miroiter les
textes sans jamais les affadir ni les affaiblir. Lorsque sa
voix s’élève dans notre petite salle de la rue de Valence,
le propos est toujours surprenant, parfois capricant mais
in fine profondément topique. Voilà pourquoi, pour moi,
les années « Michel Minard » resteront parmi mes plus
belles années, tissées d’échanges, d’amitiés, de confronta-
tions avec une pensée qui n’était pas la mienne, mais dont
l’exigence et l’intelligence m’ont toujours séduite.
Pour toute ces raisons et pour bien d’autres encore,
le chemin que chacun d’entre nous a accompli avec
Michel Minard continue en nous malgré nous, et peut-
être même malgré lui, parce que nous servons la même
maîtresse, cette Littérature qu’il aime et qui le lui rend
bien. Infiniment.
Raphaël Gi menez
C’est sans étonnement que j’apprends qu’un terme
est mis au labeur pointilleux et exigeant auquel M. Minard
s’est toute sa vie dédié inconditionnellement. Lorsque,
pour la première fois, j’ai rencontré Monsieur et Madame
Minard au 73 de la rue du Cardinal-Lemoine en mai 1986
dans un minuscule et modeste bureau, je me suis tout de
suite aperçu que M. Minard possédait une haute noblesse
d’âme qui exaltait un grand respect pour la langue de
Molière et une humilité peu commune dans notre société
d’aujourd’ hui.
Bien qu’il me soit impossible d’assister à cette apo-
théose pour ce grand événement, je tiens à vous confirmer
que mon âme et mon cœur seront parmi vous.
12
Moni que Chef dor
Le 15 novembre, je serai en Antarctique depuis deux
semaines. Je ne peux donc qu’offrir tous mes vœux pour
cette célébration et exprimer mon admiration pour la téna-
cité, la persévérance, la clairvoyance de Michel Minard
dans sa direction des Lettres Modernes et ses choix
d’éditions.
Nadi a Odouard
Une rigueur indéniable
Une patience implacable
Une volonté inébranlable
Une constance inexorable
Une résistance inaltérable
Une opiniâtreté indubitable
Une persévérance inestimable
Bref
Une conscience professionnelle incommensurable !!!
S’il fallait absolument définir en deux mots la
personnalité de Michel, on aurait l’embarras du choix
entre les éléments de ce chapelet de formules ! Sans
oublier d’ailleurs un autre chapelet aussi nuancé qui égrè-
nerait à son tour toutes ses qualités humaines ! Mais c’est
l’éditeur que l’on fête aujourd’ hui, et cet éditeur c’est bien
celui qui, fidèle à l’assertion de Boileau, « cent fois sur le
métier » remet son ouvrage. Le résultat c’est incontesta-
blement « un rayonnement indiscutable » (pour compléter
le chapelet !).
Ma première rencontre avec vous, cher Michel, il y
a plus de trente ans, reste encore gravée dans ma
mémoire : je le disais autour de moi : « Un éditeur
unique en son genre, comme on n’en rencontre plus
aujourd’ hui ! »
Je vous avoue, cher Michel, que je suis fière de
compter parmi vos auteurs, et ici, à l’Université
d’Alexandrie, tout le monde apprécie énormément vos
publications, et attend avec impatience le catalogue que
vous envoyez régulièrement au Département de français.
Courage, cher ami, et donnez-nous l’occasion de pro-
fiter encore et toujours de vos activités.
Pardonnez-moi si ce que j’écris là n’a rien de savant !
Mais c’est un cri du cœur, de la part d’une Égyptienne
qui a choisi de s’exprimer dans un style « arabesque », à
l’orientale, qui sied à ses origines !!!
Cl aude Leroy
HOMMAGE
AU GARDI EN DU PHARE
Comme beaucoup d’autres, c’est sur une couverture
que j’ai rencontré pour la première fois le nom de Michel
Minard. Il s’agissait sans doute — j’aime du moins me
l’imaginer ainsi — du Cendrars et le symbolisme d’Yvette
Bozon-Scalzitti, qui devait par la suite devenir une amie.
La couverture retenait l’attention par une absence de
concessions à la fantaisie que j’interprétai aussitôt comme
un gage de sérieux strict. Les codages et numérotages qui
s’y donnaient à déchiffrer comme des hiéroglyphes m’appa-
rurent comme une injonction mystérieuse aux arcanes de
la recherche. Bien d’autres volumes ont suivi qui le plus
souvent confirmèrent, sous le nom de Minard, cette
impression première d’exigence à maintenir contre vents
et marées.
Bien plus tard je fus amené à rencontrer Michel
Minard lui-même, au 73 rue du Cardinal-Lemoine. Il occu-
pait alors, en blouse et lustrines, un minuscule bureau tout
13
aussi austère que les couvertures qui s’y préparaient, et
qui tenait à la fois de la cellule de l’ermite et du phare.
Michel Décaudin s’était entremis pour cette rencontre qui
se plaçait elle aussi sous le signe de Cendrars. Je devinai
bien vite que le bourlingueur n’occupait qu’une place res-
treinte dans le panthéon personnel de Michel Minard
(dans la querelle des poètes il avait pris parti pour
Apollinaire) et pourtant, par un esprit d’ouverture que je
n’ai pas oublié, il accepta de l’accueillir dans ses collec-
tions. Peut-être avait-il généreusement décelé dans ma
timidité d’alors un peu de ce sérieux en dépit de tout qui
restera la signature de son travail de pionnier. Depuis cin-
quante ans, Michel Minard est le gardien de phare dont
la présence vigilante rassure bien des navigateurs sur les
flots incertains de la recherche universitaire.
Mi chel i ne Hont ebeyri e
Lorsque j’entrepris de m’intéresser aux manuscrits de
Valéry, le passage par les collections des Lettres Modernes
me parut incontournable : la recherche valéryenne trou-
vait à s’y illustrer aussi bien dans « Archives des lettres
modernes » que dans « La Bibliothèque des lettres
modernes », et la Série Paul Valéry de « La Revue des
lettres modernes » était déjà florissante. Au moment donc
où, quelques années plus tard, j’envisageai de faire publier
mon travail de thèse, c’est tout naturellement à Michel
Minard que m’adressèrent Nicole Celeyrette-Pietri et
Robert Pickering — devenus membres fondateurs de
l’Éditorat.
Je revois Michel me recevant, 67 rue du Cardinal-
Lemoine, dans le petit bureau jouxtant la boutique.
Accueillant, généreux, mais chaleureusement redoutable :
j’eus l’impression, au fil de l’interrogatoire qu’il me fit subir,
de me retrouver devant un jury ! Toutefois son indulgence
à l’égard des imperfections de mon tapuscrit (réalisé de
manière très artisanale sur une Brother électrique) me
rassura ; son appréciation bienveillante, avec la décision
qui s’en suivit d’éditer ce qu’il appela joliment un « cœur
de thèse », constituèrent pour moi une étape déterminante
— je passe sous silence les tortures que me procurera la
mise au point du dit cœur de thèse : des 440 pages de
format A4 soumises à son examen, il me faudra tirer
147 pages d’«Archives », pimentées des astreignantes
« consignes aux auteurs » dont je devais découvrir les
vertus ! Dominant les images de cette première rencontre
cependant : le souvenir des commentaires, sensibles et
pénétrants, du fin connaisseur de Valéry...
Depuis ce jour, bénéficier de la confiance amicale
de Michel demeure pour moi un plaisir et un honneur.
Si l vi o Yes chua
J’ai rencontré Michel Minard pour la première fois
il y a quelque trente ans. J’avais, un an auparavant, sou-
tenu à la Sorbonne une thèse sur Valéry et le roman, et
je voulais la voir publiée. J’avais fait circuler plusieurs
exemplaires. L’accueil de la maison Minard m’a enchanté.
C’est Madame Morgat, à qui j’avais parlé de mes
contacts avec d’autres éditeurs, qui m’a dit (une fois que
Michel avait pris connaissance du manuscrit) que je pour-
rais voir dans la maison Minard « un point de chute ».
J’ai bien aimé le mot.
Puis j’ai rencontré Michel. J’ai vite compris qu’il n’y
allait pas par quatre chemins pour vous dire ce qu’il avait
à vous faire entendre. Qu’il s’agisse de sous, de maladresses
d’expression ou de virgules, il vous assenait ses jugements
de la manière la plus directe, la plus détaillée, la plus
franche — et partant, pour moi en tout cas, la plus
agréable.
Je connaissais bien la maison Minard par ses
« Archives » ; je n’avais aucune idée de l’ampleur du per-
sonnel, de ses conditions de travail... J’étais fort impres-
sionné par leur extrême modestie et par je ne sais quoi
14
d’artisanal et de frugal dans l’atmosphère de l’entreprise.
Le bureau de Michel, par exemple, était d’une exiguïté...
qui ne semblait pourtant pas affecter le travail qui s’y
faisait.
De la qualité de ce travail j’ai pu me rendre compte
lorsque j’en étais à la correction des dernières épreuves.
Je me trouvais à Paris à ce moment-là. Nos contacts étaient
quotidiens. C’était pour moi une haute école de minutie,
de sévérité, de goût et de compétence professionnelle. Car
Michel reprenait tout, prodiguait les conseils, attendait et
(neuf fois sur dix) obtenait l’assentiment de l’auteur. J’ai
rarement appris autant en si peu de temps. Je crois bien
que même mon français en est sorti meilleur.
C’est vous dire, cher Michel, que ce cinquantenaire
me touche beaucoup. J’aurais bien aimé vous serrer la
main à cette occasion ; mais cela sera partie remise.
Bien amicalement à vous.
Laurent Fourcaut
« J’ hésite toujours à acheter une chaise,
préférant invariable éditer un bouquin. »
Ainsi parlâtes-vous, cher Michel, p’tit quinquin
j’en ai pris de la graine et depuis suis à l’aise
pour réfuter désillusion, autres fadaises :
cela fait cinquante ans qu’avec maigre sequin
et toujours peu de chaise on fabrique la quin-
tessence de la Lettre à la maison que, plaise
aux dieux de l’édition, je veux nommer Minard.
C’est dire que jamais vous ne crûtes peinard
devoir, eh non, pouvoir rester, mais sur la brèche
une fois installé pour toujours demeurâtes,
sans égard pour ces riens après quoi se dératent
les divertis, les boutiquiers pas dans la dèche.
Anne -Mari e Ami ot
SOUVENIRS, SOUVENIRS...
Ma première rencontre avec Michel Minard fut
placée sous le signe du Surréalisme.
C’était à Nice, il y a fort longtemps, lors d’une Foire
Internationale du Livre. Assistante à la Faculté des Lettres
récemment créée dans cette ville, je déambulais de stand
en stand, accompagnée de mes deux jeunes enfants.
Attirée par la modernité de ses publications, je m’arrêtai
devant l’emplacement de Michel Minard.
Soupçonnant ma timidité, l’éditeur proposa de me
renseigner. Un climat de confiance s’établit et la conver-
sation s’engagea, d’autant plus librement que les enfants,
sensibles à sa simplicité cordiale, se mirent à poser des
questions dont je m’efforçais d’endiguer le flot.
Mais, apparemment amusé, Michel Minard se prê-
tait au jeu. À son tour, il questionna ma fille :
— Pour toi, qu’est-ce qu’un éditeur ?
— Un hibou, répondit-elle sans hésiter.
— Ah !... s’exclama l’éditeur perplexe.
Puis, cherchant le sens de cette allégorie :
— Explique-moi : pourquoi un hibou ?
— Je ne sais pas. Mais vous êtes un hibou.
Imaginez ma tête. Prise de l’envie de rentrer sous
terre, je restai interloquée, alors que Michel Minard, un
instant surpris, céda au fou rire, tout en rassurant la
gamine :
— C’est très beau un hibou.
Je confirmai :
— Elle adore les hiboux, les dessine, les collec-
tionne...
Je n’imaginais pas, qu’un jour, c’est à cet éditeur que
j’enverrai mon premier manuscrit portant sur un auteur
réputé certes un peu fêlé, mais assez... chouette !
15
Raymond Gay- Cros i er
Cher Michel,
Comme vous savez, nous venons de rentrer d’un
long séjour en Europe et notre jardin sinistré en notre
absence par l’ouragan Jeanne met tous nos muscles à
l’épreuve. Je me permets donc de recourir à une simple
lettre pour partager brièvement avec vous quelques sou-
venirs et, surtout, pour vous féliciter d’avoir si bravement
et gracieusement mené la barque des Lettres Modernes.
Comment pouvais-je savoir, en 1968, lorsque Brian
Fitch m’a invité à participer au lancement du « Carnet
critique » de la toute jeune Série Albert Camus, alors à
son deuxième numéro, que le parcours allait durer plus
de trois décennies ? Je me souviens des nombreuses visites
que Brian et moi avons faites ensemble pour discuter, dans
votre minuscule bureau du 73 rue du Cardinal-Lemoine,
de toutes sortes de questions. Je ne pouvais m’empêcher
de comparer cet espace exigu à la soupente de Jonas où
Camus a fait gribouiller à son peintre un mot sur sa toile
dont on ne savait pas s’il fallait y lire solitaire ou solidaire.
Et pourquoi pas les deux ? Plus d’une fois, nos conversa-
tions tous azimuts étaient suivies d’un gueuleton au Vieux
Paris, un restaurant qui, si je ne m’abuse, a disparu depuis.
Mais je m’égare comme je m’égarais parfois au début en
tentant de faire à pied le trajet sinueux de la rue Serpente
(où je descendais alors régulièrement à l’ hôtel du Lys) à
la rue du Cardinal-Lemoine. Venons-en donc à l’essentiel.
Ce que j’admire depuis que je suis un membre de
votre impressionnante équipe c’est la persévérance et le
dévouement exemplaires avec lesquels vous avez dirigé
une entreprise dont la conjoncture ne cessait de menacer
l’existence même. Et vous avez tout fait, de la sélection
des manuscrits au lancement des Séries qui n’ont pas
d’égales dans les lettres françaises, pour ne pas mentionner
la fermeté avec laquelle vous avez su régler les problèmes
que posent la production et la diffusion. Je ne connais
personne dans le monde de l’édition, sur votre continent
comme sur le nôtre, qui ait eu ce genre de succès dû à
la rare alliance de compétences intellectuelles et commer-
ciales exceptionnelles. Ce que vous avez accompli en cin-
quante ans représente une œuvre vraiment unique dans
le monde de l’édition et n’a été possible que parce qu’un
visionnaire a eu le courage de l’entreprendre. Qui plus est,
vous vous êtes strictement limité à la librairie érudite sans
jamais céder, même aux moments les plus difficiles, à la
tentation de produire des titres moins exigeants pour
arrondir un peu les coins les plus aigus. C’est dire que
votre force intellectuelle est aussi une force morale, ce qui
explique la singularité et le succès de votre admirable tra-
vail. Comme c’est souvent le cas d’esprits qui ont atteint
un certain âge, le mot retraite n’existe pas dans votre voca-
bulaire. Je ne puis que m’incliner devant une pareille déter-
mination et vous souhaiter de longues années d’activité.
Bien cordialement vôtre.
Guy Gaucher
En 1950, je préparais une licence de Lettres
modernes en Sorbonne. J’avais vingt ans. En amphi et au
groupe de Lettres Modernes, je rencontrai Michel Minard
et Hélène Morvillez.
Nous nous rencontrions régulièrement, discutant des
cours et des problèmes étudiants.
En 1953, je préparai un Diplôme d’Études
Supérieures sur « Le thème de la mort dans les romans
de Bernanos. »
En février 1954, Michel et Hélène lançaient La
Revue des lettres modernes. J’avoue que j’avais tant vu de
revues étudiantes ne pas dépasser deux ou trois numéros
que j’étais un peu sceptique sur ce projet.
Et pourtant la revue continuait... et elle a continué
cinquante ans !
Souvent j’allais dans la petite boutique du 73 rue
du Cardinal-Lemoine.
Je fus très étonné lorsque Michel, qui avait lu mon
mémoire en manuscrit (tapé à la machine par moi-même),
me proposa de le publier dans sa revue. C’était inespéré
pour moi et très surprenant.
Il commença par le publier en trois tranches dans
la revue, puis — belle astuce — il les réunit ensuite en
un seul volume : cela faisait un livre.
C’est ainsi qu’au début 1955 paraissait Le Thème de
la mort dans les romans de Georges Bernanos avec des iné-
dits présentés par Albert Béguin, 140 p., 420 francs de
l’époque.
En octobre 1954, j’entrais au séminaire des Carmes
de la Catho de Paris, rue d’Assas.
Je continuai dans mes temps libres de venir à la
Boutique, très reconnaissant envers Michel d’avoir publié
mon mémoire.
Car en 1953, la bibliographie bernanosienne n’était
pas très fournie ! Bernanos était mort en 1948.
Michel m’a mis le pied à l’étrier car mon petit volume
eut droit à des recensions favorables en quelques journaux
et revues.
Il fut remarqué, entre autres, par Stanislas Fumet et
je fus invité à la réunion annuelle de la Société des Amis
de Bernanos chez Plon, 8 rue Garancière.
Seul étudiant, j’y rencontrai des amis de Bernanos :
l’abbé Daniel Pezeril, Albert Béguin, Stanislas Fumet,
Michel Dard, Luc Estang...
C’est ainsi que Stanislas Fumet me demanda d’écrire
un Bernanos dans la collection « Recherche d’absolu » qui
parut en 1962.
Je le rédigeai pendant mon service militaire à Laval,
après seize mois d’Afrique du Nord. J’entrai alors dans le
groupe des bernanosiens. Je fis connaissance de Jean-Loup
Bernanos. Une amitié durable s’ensuivit avec sa famille.
Je fus invité à divers colloques : à Cerisy-la-Salle en
16
1969, à London au Canada en 1969, à Majorque en 1992.
Michel Estève, un autre ami, me demanda de
collaborer à la Série Études bernanosiennes (23 volumes
parus).
En 1960, j’écrivis un article qui marqua ma vie :
« Bernanos et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ». Sans
quitter Bernanos je découvrais Thérèse de Lisieux.
J’ai travaillé ensuite en équipe pendant vingt-cinq
ans à l’édition critique de ses œuvres (huit volumes).
Et après bien des péripéties je me suis retrouvé en
1987, évêque auxiliaire à... Lisieux.
Je suis resté fidèle à Bernanos.
Tout cela, d’une certaine manière, je le dois à Michel
Minard car tout est parti de la publication de mon
mémoire de Diplôme.
J’admire le travail colossal qu’il a accompli, au plan
universitaire, et je me réjouis que La Revue des lettres
modernes ait dépassé deux ou trois numéros... pour aboutir
à 1 000 titres. Magnifique résultat d’un travail persévé-
rant.
Même si les aléas de la vie n’ont pas permis des ren-
contres suivies, je garde une profonde amitié pour Michel
et suis heureux de le lui dire en cette occasion, désolé de
ne pouvoir être avec vous à cause d’obligations impéra-
tives de mon ministère.
Bravo et merci pour cette initiative.
Mart i ne Hi ebel
Le regard clair de ses yeux bleus
brille, non pas pour plaire, mais pour que le feu
des LETTRES MODERNES entre nos murs ternes
entretienne et veille, de la littérature comme de la
[lecture, les pures merveilles :
à ce titre, MICHEL MINARD pourrait passer pour
[un OUVRIER D’ART.
Françoi s e Cal i n
De ma première rencontre avec Michel Minard, je
ne garde que l’image un peu irréelle d’un regard attentif
aperçu entre des piles de livres instables. Le tout suspendu,
en quelque sorte, entre plafond et plancher et relié au
monde par un étrange petit escalier-échelle. Un bureau
sorti tout droit des romans de Dickens.
C’est d’une rencontre plus récente que j’aimerais
parler ici. J’avais remis à Dominique Minard un manus-
crit. Un mois plus tard, par une chaude journée de juillet
que je n’oublierai pas, je fus convoquée par Michel et
retrouvai les mêmes yeux bleus attentifs, mais, cette fois,
derrière un « vrai » bureau, dans une « vraie » pièce. Après
quelques remarques échangées sur les années qui s’étaient
écoulées entre nos rencontres, vint le verdict : « Tel quel,
ce manuscrit ne passera pas. » L’introduction ? Ça n’en
était pas une. La conclusion ? « Chère Madame, je ne m’en
souviens pas, ce qui me laisse supposer qu’elle doit être
inexistante. » Le coup définitif visa le titre. Un titre chère-
ment dorloté, un titre où s’était niché tout mon orgueil
d’auteur. Le titre donc ? « Oui... c’est joli, poétique, mais
ça ne veut pas dire grand-chose. » Et Michel ajouta, avec
un sourire qui interdisait tout soupçon de préjugé : « Un
peu trop à l’américaine, vous ne trouvez pas ? »
Puis vinrent des explications, implacables dans leur
précision. Des explications qui révélaient une lecture non
seulement minutieuse mais intuitive, aiguë et à laquelle
nulle faiblesse de pensée, de style ne pouvait échapper.
Avec un dernier conseil : « Mettez votre manuscrit au
fond d’un tiroir, puis, après quelques semaines ressortez-
le et remettez-vous au travail. Revenez me voir, alors, si
vous le désirez... », je m’en allai, mon paquet de pages sous
le bras. Fort heureusement la rue Mouffetard offre des
réconforts certains : j’y savourai l’amertume de ma fierté
outragée et un café noir bien corsé.
Le manuscrit en question fut, ce soir-là, non rangé,
mais jeté au fond d’un tiroir. Peu à peu pourtant, rumi-
nant les remarques de Michel et stimulée par un ressen-
timent furieux, tout autant que fécond, je me remis au
travail. Introduction, conclusion et titre bousculés se réfor-
mèrent, prirent une force nouvelle et... tout s’arrangea.
Oh, bien sûr, il y eut par la suite, les subtilités typogra-
phiques, ces jeux de guillemets à la française dont les
nuances m’échappaient et, suprême épreuve, l’exquise tor-
ture des « notes à tiroir » façon Minard.
Durant ces longues heures, ces longues semaines pas-
sées à réviser des pages où un crayon vigilant avait traqué
les erreurs, et au-delà de quelques sursauts d’impatiente
rébellion, j’ai senti grandir en moi une vive et profonde
estime pour Michel Minard, son honnêteté intellectuelle,
sa passion du travail bien fait, sa généreuse énergie. Je suis
heureuse d’avoir, ici, l’occasion de le lui dire et de le
remercier encore une fois.
17
Roger-Mi chel Al l emand
Été 1989. Bibliothèque municipale de Caen. Je feuil-
lette un ouvrage de « La Revue des lettres modernes ».
Une ambition me traverse : être publié par le même
éditeur.
Hiver 1989. 73 rue du Cardinal-Lemoine. Minard
accepte mon mémoire de maîtrise et propose de réfléchir
à l’opportunité d’une Série sur le Nouveau Roman.
1993. Caen-Houlgate. Discussion au téléphone, sur
la douleur et sur la mort.
27 août 1994. Caen. Danièle et Michel assistent à
mon mariage.
J’aime bien leur sourire.
1995. 7 rue Bernard-Palissy. Jérôme Lindon me dit
la chance que j’ai de travailler avec un éditeur qui croit
encore à l’avenir du livre et à certaines valeurs.
Minard ?
Un héritier des Lumières.
Un intégriste de la Science et de la Raison.
Un homme de sacerdoce et de sacrifice.
1996. Rouen-Paris. Premiers tutoiements, au télé-
phone.
Nous prétendons tous deux que c’est l’autre qui a
commencé.
1998. Fleury-sur-Orne. J’en ai marre de l’Université.
Michel m’invite à déjeuner. Ses finances ne sont
pourtant pas brillantes.
Moment de complicité.
1999. Paris. Nous prenons un pot avec Claudia.
Joli regard de Michel sur la femme de ma vie.
2000. Houlgate-Hyères. Discussion au téléphone, sur
la religion et la philosophie.
2004. Maison de l’Amérique latine. Je ne serai pas
là.
J’y serai quand même.
Comme toujours avec Michel : la distance et l’amitié.
Ral ph Sarkonak
PAR UN BEL APRÈS-MI DI
DE PRI NTEMPS
Je connaissais déjà la rue du Cardinal-Lemoine pour
y être passé à pied quand j’étais étudiant à l’I.P.F.É.
(Institut des professeurs de français à l’étranger), et que
j’ habitais rue des Fossés-Saint-Jacques au début des années
Soixante-dix. La rue Mouffetard m’était familière, et tout
près, les jours fastes, j’avais dîné au Grenier pour la
modique somme de 9,50 en francs français de l’époque.
Pour moi, il y a toujours eu quelque chose de logique dans
le fait que les Lettres Modernes se trouvent dans le V
e
, à
cause non seulement de la Sorbonne X, Y et C
ie
, mais
aussi d’un autre de ses habitants, prix Nobel, Claude
Simon. Plus tard, vers la fin des années Quatre-vingt,
quand j’étais devenu professeur de faculté, je suis passé à
la librairie pour voir Michel Minard au sujet d’une nou-
velle Série. C’était un bel après-midi de printemps, et je
me souviens de l’accueil souriant qu’il me réserva entre
les nombreux courriers, dossiers, chemises et piles de
manuscrits d’où il s’extirpa non sans difficulté. C’est ainsi
que j’ai fait la connaissance d’un homme sans âge qui me
frappait par son dynamisme, son enthousiasme et sa com-
préhension de la chose universitaire. Travaillant à la vieille
BN je passais parfois rue Cardinal-Lemoine après une
longue journée frustrante aux Périodiques. D’autres
chercheurs, qui avaient réussi parfois à se faire octroyer
quelques fiches de plus en fin de journée, m’avaient pré-
cédé dans cette « après-bibliothèque »
1
. Hélas, avec l’avè-
nement de l’informatique, qui précéda le grand dérange-
ment, on ne dépendait plus de la bonne volonté d’un
bibliothécaire gentil, mais Michel était toujours là pour
m’offrir un mot d’encouragement.
Michel Minard est un homme d’une très grande
culture : il connaît la littérature du XX
e
siècle de Bernanos
à Camus, de Simon à Guibert, et j’en passe. Michel rap-
pelle Borges à certains égards car au chaos des études
littéraires, il a su donner un ordre réel en créant un « sys-
tème » de collections et à l’intérieur de celles-ci, qui font
un si large accueil au XX
e
français mais aussi au XX
e
étranger
et au XIX
e
sans parler des interstices, des entre-deux-
siècles, il a créé des sous-collections aux titres tous aussi
savants les uns que les autres
2
. Il n’y a d’équivalent nulle
part, et ce fonds ne cesse de s’enrichir au fur et à mesure
que de nouveaux auteurs voient leurs œuvres traitées qui
dans une collection, qui dans une « Archive », etc.. Une
vaste maison avec beaucoup de chambres d’amis où
1. Je pense au regretté Peter Hoy.
2. « La Revue des lettres modernes » n’est pas une revue mais une
collection de collections. Les numéros de ces collections s’appellent des livrai-
sons car ce ne sont pas des numéros.
18
cohabitent écrivains et critiques pour autant qu’on veuille
mettre à l’épreuve la distinction barthésienne entre ceux-
ci, qui croient avoir quelque chose à dire, et ceux-là, qui
n’ont rien à « dire » au sens strict — telle est « La Revue
des lettres modernes », qui a vite dépassé son titre.
L’Éditorat est l’extension logique d’un vaste projet de
publication qui a apporté une gloire certaine au pays de
l’érudition française. Et Dominique est la digne et juste
héritière d’une longue et très honorable tradition fami-
liale.
Parlons de ce célèbre protocole typographique que
peu de chercheurs, si érudits soient-ils dans leur domaine,
maîtrisent du premier coup. Naïf, j’ai commencé par
demander à voir le « grand livre » où je pouvais en prendre
connaissance, alors qu’il n’y en avait pas un. Certes il y
avait un modèle que j’ai pu imiter et essayer de perfec-
tionner sous le regard vigilant et critique de Michel. J’ai
vite compris que c’étaient là presque des secrets de la
maison auxquels il me faudrait une lente initiation, qui
est venue avec le temps mais pas tout de suite
3
. Loin de
là, et je rougis aujourd’ hui de mes premières confusions.
Mais Michel est aussi le plus patient des pédagogues et
comme tout bon professeur, il est exigeant. J’ai beaucoup
appris à l’école des Lettres Modernes : depuis l’orthographe
jusqu’à l’ histoire littéraire. Et il m’est arrivé au Canada
d’enseigner le protocole ou plutôt les éléments les plus
fondamentaux à mes étudiants de maîtrise et de doctorat
3. Lorsque j’ai suggéré à Dominique que la maison pourrait publier
son protocole typographique, car les étudiants français en ont grand besoin
à juger par les manuscrits qu’ils m’envoient, elle s’est écriée : « Mais alors
n’importe qui pourrait s’en servir ! » (p. citation sans référence).
et parfois même aux jeunes du premier cycle. Une fois
qu’ils ont maîtrisé ce système qu’il faut entendre au sens
d’une véritable éthique, ils ne jurent par rien d’autre. Mais
de quoi s’agit-il ? De « simples » conventions sans doute
mais aussi — et surtout — d’une grande honnêteté intel-
lectuelle. Cette éthique éditoriale est d’autant plus impor-
tante, essentielle même dirais-je, que de nos jours il est
arrivé à des journaux de faire étalage de citations inexactes
et tronquées (je pense à l’Affaire Renaud Camus
4
). En
revanche, quand on utilise le protocole des Lettres
Modernes, on est frappé par la parfaite adéquation d’un
système qui nous permet de citer sans aucune ambiguïté
possible les textes les plus différents de maintenant trois
siècles. Cette rigueur en toute chose est la leçon la plus
importante que Michel m’ait donnée.
Le projet initial était ambitieux, et la réussite en est
grande. « La Revue des lettres modernes » a été très tôt
reconnue pour sa qualité. Elle est estimée à sa juste valeur
par les bibliothécaires, les chercheurs et les étudiants de
la chose littéraire partout dans le monde. Qui n’a pas
connu cette sorte de stupeur, d’envie et de grand respect
qui vous auréole quand vous dites que vous travaillez pour
cette maison ?
Michel Minard est un témoin de ce qui a été le pire
des siècles mais dont la littérature est pour nous autres
vingtiémistes la plus passionnante. Il avait compris cela
moins de dix ans après la guerre. Et il a su tenir bon par
des temps souvent très durs aux niveaux professionnel et
4. Sur l’« Affaire Camus », voir : Pierre PÉAN et Philippe COHEN, La
Face caché du “Monde” : du contre-pouvoir aux abus de pouvoir (Paris, Mille et
Une Nuits, 2002), pp. 364–70.
personnel. Il a tenu comme peu d’entre nous auraient su
le faire, car il est aussi pratique qu’érudit, et ce n’est pas
la moindre de ses qualités d’être un homme d’affaires
inventif. Que sa vision, sa persévérance et son courage ne
soient perdus pour personne. Nous lui devons au moins
cela.
Bon anniversaire, Michel
5
!
5. Et merci.
Mi chel Mal i cet
C’était l’époque, quelque temps après la mort de
Claudel, où Pierre Moreau écrivait à propos de la sortie
du premier numéro (1964) de La Revue des lettres modernes
consacrée au poète : « un jeune maître, un jeune éditeur,
auprès d’une jeune association, tout est réuni désormais pour
une étude objective et sereine d’une des plus grandes
œuvres de ce XX
e
siècle » (je cite approximativement et
de mémoire). Le jeune maître, c’était Jacques Petit qui
venait d’obtenir sa chaire à Besançon et avait déjà écrit
son premier article dans le Bulletin de la toute nouvelle
Association Paul Claudel ; le jeune éditeur, c’était Michel
Minard, fondateur d’un éventail de publications consa-
crées aux plus grands écrivains contemporains, éditeur qui
allait bientôt devenir un des maîtres de l’édition critique,
et que son exigence de précision et d’exactitude scienti-
fique rendait redoutable aux auteurs parfois fantaisistes et
peu soucieux de vérifier leurs citations. Que de collègues
ont pâli à la lecture du dernier paragraphe de la page
« Sigles et abréviations » située en tête de chaque
livraison ! De 1964 à 1973 on vit paraître un nouveau
numéro presque chaque année, avant que le choc pétro-
19
lier ne ralentisse ce rythme. Puis ce fut, en 1981, le der-
nier numéro dirigé par Jacques Petit. Lui succédant dans
le Centre qu’il avait créé à la Faculté, je voulus reprendre
le flambeau. Mais il fallait pour cela se faire accepter par
le redoutable éditeur, de moi inconnu. Rendez-vous pris,
j’arrivai 73 rue du Cardinal-Lemoine non sans quelque
appréhension. Quelle surprise ! Une échoppe digne d’une
imprimerie de Balzac, un minuscule escalier tournant pour
accéder à une sorte de niche bondée de manuscrits et de
livres où le maître pouvait à peine trouver place ! Mon
manteau mouillé pendu devant nous à un rayon ! J’eus
plus tard la même surprise en entrant chez Constantin
Tacou, éditeur de L’ Herne : pour s’asseoir, un fauteuil
dépenaillé, mais sur lequel Gide s’était assis ! Pourtant,
sans doute mieux que dans un bureau moderne encombré
d’ordinateurs, j’eus l’accueil chaleureux mais attentif de
l’éditeur. J’y appris « qu’on entre chez Minard comme on
entre au couvent » et « qu’il est normal que tout article
paru chez lui soit excellent... » Ce fut le début d’une
collaboration fructueuse. Je n’oublie pas mon admiration
pour sa fille Dominique qui mettait au point avec une
incroyable minutie les articles souvent bien mal présentés
par des auteurs négligents. C’est là que j’ai appris la
rigueur pour corriger un manuscrit et éditer un texte et
je souhaite que Michel Minard, que j’ai accompagné
jusqu’en 1998, continue longtemps cette œuvre critique.
Sabi ne Hi l l en
À celui que je considère jusqu’à présent mon lec-
teur le plus sévère, mais en même temps — faut-il le rap-
peler ? — un « père juste et sévère », sachant reconnaître
le texte précis du moins précis, sans se soucier des modes,
des réputations établies, ni de la réception assurée.
À celui qui a ouvert « La Revue des lettres
modernes » à ce qui provient d’ horizons « autres », afin
de réserver un espace où lecteurs et écrivains puissent
continuer un dialogue sur la littérature critique... Pour
toutes ces raisons et quelques autres que je n’énumère pas,
je souhaite à Michel Minard un heureux cinquantenaire.
De tout cœur.
Moni que Al l ai n-Castri l l o
Quelle que soit la langue, castillane ou catalane,
grecque ou latine, française, anglaise, allemande, ita-
lienne... Quel que soit le langage, littéraire, pictural ou
musical... Que les enjeux soient graphiques, sémantiques,
grammaticaux... Infaillibilité est le substantif qui paraît le
mieux définir la maison Minard depuis un demi-siècle
de dévotion à la cause du « temps long » de l’esprit et de
la culture. Ayant participé aux livraisons 6, 9 et 10 de la
Série Valéry (en attendant la onzième sur la genèse de
La Jeune Parque) je souhaite témoigner que les éditions
des Lettres Modernes de Michel Minard ne sont jamais
prises en défaut de négligence, tout en conservant une
modestie qui transparaît à travers l’aspect physique même
de ses parutions. Encore merci à Michel et Dominique
Minard pour l’œuvre accomplie et celle qui reste à
accomplir...
Mi chel Es t ève
Le mot célèbre de Jean Cocteau à propos de Robert
Bresson : « Bresson est à part dans ce métier terrible »
s’applique très exactement à Michel Minard. L’intel-
ligence, la culture, la passion des livres, la compétence
caractérisent bien évidemment un bon éditeur. Mais ce
qui fait de Michel Minard un éditeur incomparable, c’est
sa rigueur, sa volonté de mieux faire découvrir une œuvre
littéraire par une réflexion critique très approfondie et sa
recherche de la perfection. L’édition est pour lui une
« monnaie de l’absolu ».
Je lui suis reconnaissant d’avoir accepté d’éditer mon
D.É.S. préparé sous la direction de Charles Dédéyan, Le
Sens de l’amour dans les romans de Bernanos (aperçu, un
jour, chez un bouquiniste, sur un quai de la Seine, parmi
les livres érotiques), publié en 1959 dans la collection
« Thèmes et mythes ». Alors que j’étais parfaitement
inconnu, il me confie en 1960 la direction de la Série
Études bernanosiennes, puis il me demande, en 1962, de
remplacer Henri Agel au côté de Georges-Albert Astre
comme codirecteur des cahiers trimestriels « Études ciné-
matographiques » qui deviennent en 1966 livres d’une
20
collection dont je suis seul responsable depuis 1973. Sans
lui, jamais vingt-trois livraisons de la Série Études berna-
nosiennes et plus de vingt volumes sur Bernanos n’auraient
été publiés. Avec lui la critique cinématographique a été
élevée au rang de la critique littéraire. C’est grâce à lui
que, en dehors de ma profession de « gestionnaire », j’ai
pu m’engager sur le chemin de la critique littéraire et ciné-
matographique.
Tempérament, relations avec les autres, réactions
face à un problème ou à une difficulté, beaucoup de choses
nous opposent. Mais il s’agit d’un épiphénomène. À propos
de l’édition, nous partageons la même vision du monde.
Kei t h Goes ch
C’est grâce à mon regretté collègue anglais Peter
Hoy que j’ai fait la connaissance de Michel Minard, dans
les années Soixante-dix. Peter savait que je m’intéressais
à la bibliographie et possédait mon François Mauriac : essai
de bibliographie chronologique 1908–1960 paru en 1965 à la
Librairie Nizet. Il m’a donc invité à collaborer avec lui
dans la préparation d’un « Carnet bibliographique », à
paraître à la fin de chaque volume de la Série François
Mauriac.
Deux carnets seulement ont paru dans cette
Série : un « Carnet bibliographique 1972 », dans François
Mauriac 1 (1975) et un « Carnet bibliographique 1973-
1974 » dans François Mauriac 2 (1977).
Malheureusement, le décès subit de Peter et la déci-
sion prise par les Lettres Modernes de publier les biblio-
graphies courantes de la plupart des Séries indépendam-
ment des livraisons ont mis fin à ce projet. J’ai toutefois
poursuivi seul mes travaux bibliographiques et j’ai pu
publier ensuite, toujours aux Lettres Modernes, quatre
bibliographies (une sur Bazin et trois sur Mauriac) ; une
cinquième, sur Mauriac de nouveau, est en préparation.
En préparant ces ouvrages et en rendant visite aux
Lettres Modernes lors de mes différents séjours à Paris, je
suis arrivé à bien connaître Michel Minard qui m’a réservé
à chaque visite un accueil fort chaleureux, toujours prêt
à me conseiller, à m’encourager et — plus important
encore — à publier mes travaux.
Rares sont les éditeurs qui ne craignent pas d’accep-
ter des manuscrits considérés par beaucoup comme impu-
bliables... et invendables. La preuve, ces deux réponses
typiques reçues de maisons d’édition auxquelles j’avais sou-
mis mon François Mauriac : essai de bibliographie chronolo-
gique 1908–1960, avant de le faire publier chez Nizet :
— « Nous avons apprécié ce remarquable travail de
bibliographie, et nous sommes persuadés de l’intérêt incon-
testable qu’un tel ouvrage peut présenter pour les biblio-
thèques du monde entier. Cependant, l’entreprise d’un
ouvrage aussi particulier nous est apparue beaucoup plus
importante que nous ne l’avions pensé d’abord et, après
mûr examen, nous regrettons vivement de ne pouvoir en
assumer l’édition. »
— « Je vous assure qu’il serait incompréhensible que
notre maison publie un livre à la fois aussi peu dans ses
habitudes et surtout quasiment invendable par nos
libraires. Vous avez raison en ce qui concerne les biblio-
thèques. Je pense donc que le plus raisonnable, et même
le plus décent, serait que votre université finance simple-
ment un tirage ronéotypé de votre bibliographie, dont vous
feriez le service gratuit à tous les organismes culturels
qu’elle pourrait intéresser. »
Oui, après de telles réponses, ma rencontre avec
Michel Minard, voici plus de trente ans déjà, était certes
une bien heureuse rencontre.
« Enfin Michel vint... »
Robert Couf f i gnal
Cher Monsieur Minard,
Je commençais ma carrière universitaire par une
thèse de troisième cycle intitulée : « L’Inspiration biblique
dans les œuvres de Guillaume Apollinaire » ; ne sachant
comment la faire éditer, je demandai conseil ; je ne
sais plus qui — peut-être mon directeur de travaux,
Bernard Guyon, Doyen de la Faculté des Lettres d’Aix-
en-Provence — me souffla votre nom : « Une thèse ? C’est
chez Minard, évidemment ! C’est le meilleur... »
Vous m’avez reçu fort aimablement dans la boutique
du 73 rue du Cardinal-Lemoine, remarquant que mon
texte vous donnerait du travail, car j’étais assez ignorant
des règles de présentation d’un manuscrit. Je fus donc le
numéro 8 de la « Bibliothèque des lettres modernes » : un
fort beau volume, à couverture rouge vif ; vous aviez établi
une vignette de couverture fort originale : un montage de
trois alphabets hébreux qu’avait utilisés le poète lui-même.
Ce qui supposait, de votre part, des recherches menées
avec goût et subtilité.
C’était en 1966. Quelques années plus tard, fort
satisfait de ce premier ouvrage, je m’adressai à vous pour
21
la publication de ma thèse principale, soutenue en 1969 :
« La Paraphrase poétique de la Genèse ». Doté d’un mil-
lion de francs (anciens) par le ministère, je vous aban-
donnai cette somme, vous faisant entièrement confiance,
et vous avez corrigé mes fautes, organisé la matière, sug-
géré des améliorations. Je fus émerveillé quand parut le
volume : même couverture que pour la thèse complémen-
taire, reliure rouge, nom et titre en lettres d’or : tous ceux
qui le reçurent me firent la même remarque : « Quelle
belle présentation ! Cela change de la plupart des thèses,
d’un aspect généralement austère ».
Par la suite je vous fus infidèle, profitant pour les
autres publications, d’un service de mon université de
Toulouse-Le Mirail. Je revins à vous plus tard (trop tard ?).
Vous avez bien voulu accepter mon Saül, héros tragique de
la Bible, en 1999 et mon Saint roi David, en 2003, dans
la collection « Thèmes et mythes ». J’ai apprécié votre
accueil souriant, votre indulgence, surtout, car je vous ai
donné beaucoup de travail étant donné l’indigence de ma
présentation. Vous avez su tirer de mes textes le meilleur
parti, et les yeux sont réjouis par les reliures rouge et or.
Il m’est donc agréable en ce jour où l’on vous fête
d’apporter mon témoignage sur votre qualité incomparable
d’éditeur, vos exigences, votre acribie dans la correction,
de vous assurer de mes sentiments les plus cordiaux, de
ma gratitude pour votre indulgence envers le mauvais
élève que j’étais ainsi que votre constante amabilité.
Ni col e Cel eyrette-Pi etri
Je connais Michel Minard depuis plus de trente ans.
Ce fut une des rencontres nées de la célébration du
Centenaire de Valéry en 1971. Les chercheurs dispersés
— Paris, Montpellier, Grenoble etc. — firent connaissance
dans les divers colloques. L’idée d’une revue accueillant
les travaux valéryens accompagna la formation d’un
groupe de recherches — bientôt groupe d’amis — qui eut
vite une dimension internationale. Universitaires « ving-
tiémistes », nous connaissions tous « La Revue des lettres
modernes ». Huguette Laurenti prit l’initiative et proposa
à Michel Minard, qui jugea le projet sérieux, une Série
Paul Valéry. Elle réunit sans peine les articles du premier
volume Paul Valéry, autour des poèmes de Charmes, qui
devait paraître en 1974.
Plusieurs des auteurs de ces articles, dont moi-même,
étaient alors des doctorants presque débutants dans la cri-
tique. Nous sommes venus les uns après les autres au
73 rue du Cardinal-Lemoine pour y prendre puis y resti-
tuer nos épreuves. Michel avait, si je me souviens bien,
souhaité ces rencontres, afin de connaître ses auteurs, et
de leur expliquer aussi les traditions de la maison. Le lieu
clos, tapissé de livres, avait une magie balzacienne.
Quelques marches reliaient le petit bureau de Michel à la
librairie du rez-de-chaussée qu’il surplombait. Pour les plus
anciens d’entre nous, c’est un lieu légendaire, comme l’est,
dans un souvenir un peu nostalgique, le salon du 40 rue
Paul-Valéry où nous découvrions les manuscrits. La cordia-
lité de Michel en fit vite un ami, son goût de la recherche
littéraire un valéryen d’ honneur. Il a toujours pratiqué
l’hostinato rigore que Valéry a empruntée à Léonard. Ce
qui implique des règles sévères... La Citation inexacte et
la Référence fausse sont devenues pour moi de vilaines
bestioles qui rongent une page et qu’il faut chasser,
même au prix de longues traques dans les 27 000 pages
du fac-similé des Cahiers de Valéry. Chaque publication
— en ce qui me concerne, deux « Archives », et le Paul
Valéry 8 consacré à un colloque de Cerisy — fut l’occa-
sion de conversations savantes et amicales.
La création de l’Éditorat des Lettres Modernes a été
une autre occasion de réflexion et d’échanges, et une pré-
paration exemplaire à l’entrée dans le vingt-et-unième
siècle. Les années ont passé. Dominique remplace Michel
qui s’est installé à Caen mais demeure proche : une carte
de vœux, un petit mot, et aujourd’ hui la fête du cinquan-
tenaire. Bravo Michel et bon anniversaire aux Lettres
Modernes !
Christiane Blot-Labarrère
Que dire à l’Éditeur
1
quand on assure modestement
la direction de la Série Pierre Jean Jouve ? Tout juste ce
que Samuel Silvestre de Sacy écrivait du grand poète :
« Un homme terrible. Un homme exquis. » (p. 9
2
).
Un homme terrible ? Oui. Michel Minard se montre
dur au travail, rebelle à la moindre compromission, sévère
jusqu’à frôler l’intolérance, strict, méthodique, voire poin-
tilleux, sûr de ses choix et libre de ses refus. S’il publie
de préférence des ouvrages d’excellente qualité et crée
souvent de nouvelles collections, si son éclectisme se
double d’une lucidité critique aiguisée, n’est-ce pas au prix
d’une « rigueur janséniste » (p. 10
2
) ?
Chacun, je le crois, en fit un jour les frais qui s’en
alla « honteux et confus » (v. 17
3
) sous son regard ironique.
Oh ! pour un détail capital indignement négligé. Par
1. L’emploi de la majuscule n’est pas dû à un oubli du correcteur.
2. Samuel SILVESTRE DE SACY, « L’ Homme de l’exigence », L’Autre :
“Jouve”, dirigé par François-Xavier JAUJARD, avec la collaboration de Robert
BENSIMON, 1992, pp. 9-10.
3. Jean DE LA FONTAINE, « Le Corbeau et le renard », Fables (I, 2).
22
exemple, n’avoir pas compris assez vite l’ingénieux
dispositif de la « note tiroir »
4
! Il est vrai qu’il est bien le
seul à pouvoir revendiquer cette prodigieuse invention...
Cependant, nul ne s’en alla, je le crois, murmurant « qu’on
ne l’y prendrait plus » (v. 18
3
). Et pourquoi donc ? Parce
que Michel Minard est aussi un homme exquis.
Un homme exquis ? Assurément. Rien n’échappe à
son œil et à son esprit impitoyables. Mais il a, chevillées
au cœur, une science et une conscience sans défaut dans
l’exercice d’un métier qui le passionne. Intellectuel, tech-
nicien aussi. Et avec cela, d’un intrépide dynamisme, d’une
honnêteté et d’une sincérité rares, vertus qu’il partage
avec sa femme Danièle et Dominique, sa fille. Derrière
l’Éditeur hautement respectable dans son exigence se glisse
un homme souriant, volontiers moqueur, certain de son
savoir et toujours prêt à entraîner à sa suite ceux qui le
veulent. Un chef.
De sorte que, sans l’ombre de quelque flagornerie
malvenue, après les si longues années d’amitié qui nous
ont rapprochés, j’ose lui dire, avec une admiration pro-
fonde et une déférente gratitude : « Michel Minard, vous
êtes et demeurez pour moi, bien plus qu’un homme
terrible, un homme exquis. »
4. Voici la définition exacte extraite d’une circulaire interne à l’Édi-
torat :
Quand une même source est citée plusieurs fois, avec une pagination diffé-
rente, on crée une « note tiroir ».
À la première occurrence :
1) on crée la note comportant les références bibliographiques complètes ;
2) on place in texte, entre parenthèses, les renvois de pagination suivis de
l’appel de la « note tiroir » : (p. 00
0
).
Cette note ne doit pas comporter de commentaire mais uniquement les coor-
données bibliographiques de la source citée dans l’étude. Pour ne pas compliquer les
choses, il est souhaitable de ne mettre qu’une seule source par « note tiroir ».
Robert Pi ckeri ng
de la haute vertu
de certaines rencontres
totalement déstabilisantes
mais salutaires
source d’angoisse
mais aussi de promesse
En 1982 un « Oxonien » (non « Oxfordien » comme
le voudrait une déformation courante...) fraîchement sorti
de la moulinette doctorale d’un New College Oxford pas
si new que cela (fondé en 1379 par l’évêque William de
Wyckeham...) est venu frapper à la porte d’un « Michel
Minard » qu’il ne connaissait que de haute réputation, au
travers de nombreux ouvrages consultés à la Taylorian
Library de l’Université d’Oxford. Cette démarche n’avait
pas été sans préparation, nécessitant une lettre d’appui
d’ Huguette Laurenti, dont je salue vivement ici la haute
expertise, le rôle comme Directrice de la Série Valéry et
surtout l’implication constante dans le lancement de car-
rière de nombreux jeunes collègues. Le parcours dudit
Oxonien était éclectique, parfaitement hors norme : formé
à Melbourne dans le sillage de la grande tradition austra-
lienne portant sur Mallarmé et Valéry (Alan Chisholm,
Lloyd Austin, Ross Chambers, Ronald Jackson, Judith
Robinson-Valéry, entre autres), il était normal qu’une cer-
taine « clarté déserte de ma lampe », jouant de concert avec
un « Midi le juste », voire une « mer, toujours recommencée »,
l’eussent tôt sollicité. La réverbération de la lumière aus-
tralienne, l’appel lancé par une « brise marine » aux sens
de ceux qui, en Australie, en sont proches (non tout le
monde, géographiquement et poétiquement parlant !),
furent certainement pour quelque chose dans cette solli-
citation (furent à bon escient, car cette si belle tradition
australienne est en voie d’extinction).
L’ambition d’une insertion à Oxford — ambition
fondée aussi bien sur la possibilité de recherches docto-
rales devenues matériellement envisageables par l’attribu-
tion en 1973 d’une bourse généreuse de l’Université de
Melbourne, que sur une certaine appartenance familiale
(Edward Ernest Batholomew, mon grand-père, fut de 1922
à 1949 le Directeur pour la vaste région australasienne
des Presses Universitaires d’Oxford) — rentrait ainsi dans
une certaine logique personnelle de développement. Cet
appel répondait aussi à l’attrait encore et toujours exercé
sur la jeunesse australienne, Histoire et Commonwealth
obligent, par le home country, destination quelque peu
fabuleuse aux yeux d’un expatrié. Malgré des traces lais-
sées jusque dans la désignation des côtes australiennes
(appellations à ce jour retenues), par d’intrépides explo-
rateurs envoyés sous l’Ancien Régime prospecter la terra
incognita mystérieuse et envoûtante des grandes mers du
Sud, la présence française en Océanie est loin, très loin :
situés au plus près, se trouvent La Nouvelle Calédonie et
Nouméa, à sept heures de vol au départ de Melbourne —
guère possibles pour les étudiants de ma génération (les
temps ont-ils changé ?). Au départ d’Oxford en revanche,
l’intoxication d’un certain climat intellectuel français était
toute proche, à quelques heures seulement par train de la
Manche. Il suffisait enfin d’un billet de train, et de ferry
à l’époque (l’EuroStar et son « tunnel » ont depuis changé
bien des choses), pour se mettre en contact avec le pays
qui avait engendré un Roland dignement célébré, ne
serait-ce que dans les sombres méandres souterrains
d’Oxford (le manuscrit s’y trouve, pour ceux qui ont le
courage de tenter de le repérer), brassant d’ailleurs un
vaste éventail d’accomplissements littéraires dont je vous
épargne le détail. Flaubert quand même, en particulier,
puisque ciblé par mon très aimé et respecté grand-père :
a great writer (cela allait de soi, puisque Flaubert figurait
depuis belle lurette, en traduction, dans les catalogues des
Presses Universitaires d’Oxford), « mais méfiez-vous de ses
propos vis-à-vis du mariage, et de l’extra-mariage » me
lançait-il depuis son fauteuil roulant en 1973, auquel il
était confiné juste avant sa disparition — avec un clin
d’œil à la fois de censeur et de parfait connaisseur en la
matière...
L’expérience oxonienne fut pour cet Australien que
je suis, comme pour bien d’autres de mes compatriotes, la
porte ouverte à d’immenses possibilités, non nécessaire-
ment envisageables back home (il y a à présent deux homes
dans ce que je viens d’écrire — ce n’est pas un lapsus :
c’est tout à fait révélateur d’une mentalité très répandue
23
en Australie, et qui existe encore) — la source aussi
d’imprévisibles et d’insidieux déboires. J’avais su cibler un
sujet doctoral apparemment porteur : la prose poétique et
les poèmes en prose des Cahiers de Valéry, nullement
reconnus à leur juste valeur au début des années 1970,
alors que le poète « en forme fixe » de La Jeune Parque et
de Charmes avait depuis longtemps reçu sa juste consé-
cration. En octobre 1978 une thèse rédigée, tradition
oblige, dans the Queen’s English, dûment soutenue en toge
et nœud papillon obligatoirement blanc, en résulta — thèse
toutefois n’intéressant aucune maison d’édition dans le
monde anglophone, étant donné, dans les mots d’un
rapporteur, le « très peu d’intérêt » porté à ce genre si
particulier du poème en prose, considéré comme digne
d’intérêt en France mais non ailleurs.
Toutefois, une très faible lueur d’espoir, moyennant
je ne sais quel avis issu des Presses Universitaires de
Manchester : tout traduire, et soumettre le travail à un
éditeur français. Après mainte hésitation, car on arrive
assez vite à des réactions de dégoût face à ses propres
rédactions, ce défi fut relevé, de 1981 à 1982. Un certain
Michel Minard, qui avait créé, dans les années 1970, une
Série Valéry dans sa « Revue des lettres modernes », était
proposé. Je ne savais rien de lui, en dehors de ces
« ARCHIVES des lettres modernes », déjà bien établies,
« pierres levées [...] noblement espacées en allées de menhirs »
dans diverses bibliothèques que je pouvais fréquenter
— et surtout éclairantes, proposant des études accessibles
et compréhensibles, à une époque où des approches
structuralistes et sémiotiques, unique clé du royaume,
faisaient encore rage. Seule interrogation, dès cette
époque, d’autant plus insistante que la désignation
ARCHIVES était portée en grosses majuscules rouges :
« archivait »-on à présent les Lettres, alors que je n’avais
même pas dit mon mot ? Tout était-il déjà fait ? De
formation anglophone à cette date, étais-je déjà complè-
tement en porte-à-faux vis-à-vis des orientations intellec-
tuelles de la métropole ?
S’il y avait dans un tel itinéraire jusque-là poursuivi
une cohérence anglophone, ce dernier comportait une part
nettement hybride au vu d’une éventuelle acceptation
française. Écrite en anglais, dirigée par une estimée col-
lègue de St Hugh’s College Oxford, ma thèse semblait
vouée aux gémonies. Certaines personnes influentes
avaient toutefois déjà su discerner, au-delà des refus anglo-
phones, l’intérêt d’un sujet de recherches sur lequel plu-
sieurs chercheurs valéryens se sont penchés par la suite.
En plus d’ Huguette, diverses autres personnalités, égale-
ment tôt présentes — Florence de Lussy, invariablement
d’accueil chaleureux depuis le tout début lors de visites à
la BnF, Judith Robinson-Valéry avec qui je partageais un
peu la filiation australienne, et Nicole Celeyrette-Pietri,
sans qui l’Australo-Oxonien ne serait pas là où il est à ce
jour, c’est tout dire — n’avaient pas lésiné sur leurs encou-
ragements, m’évoquant un éditeur parisien tout à fait
exceptionnel dans l’édition française, s’intéressant à tout
ce qui pouvait se passer en critique littéraire de qualité,
qu’il s’agisse de l’université française ou d’établissements
littéralement situés aux « antipodes ».
Ce n’était donc pas sans les nerfs en pelote que cet
Australo-Oxonien, après le dur labeur d’une traduction
complète de sa thèse, celui-ci dans la foulée d’un rema-
niement de fond en comble destiné à éveiller l’intérêt de
plus en plus improbable de plusieurs presses anglaises et
américaines, poussa la porte de l’auguste établissement sis
à cette époque au 73 de la rue du Cardinal-Lemoine. Tout
de suite en entrant dans les locaux, on était impressionné :
des montagnes de livres, un personnel s’affairant au tra-
vail d’emballage ou de déballage, une véritable ruche
d’activité, se présentaient à l’intrus ; et, en haut d’un petit
escalier, le saint des saints, bureau où je fus admis.
Je n’ai remarqué tout d’abord, je m’en souviens très
vivement, que le nœud papillon. J’en avais une certaine
habitude oxonienne — le cérémonial de l’Encænia à
chaque rentrée, le rituel des repas de grande circonstance
sans parler de celui des soutenances et des examens —
mais quand même pas dans des contextes de travail de
tous les jours. Habillé correctement, mais avec cravate
« normale » parfaitement vulgaire, je mesurais déjà
l’ampleur d’un premier faux pas qui, dans le contexte de
n’importe quelle High Table à Oxford ou à Cambridge (où
j’étais en poste à l’époque), signifiait une réception des
plus courtoises et, tôt ou tard, un adieu non moins cour-
tois, me montrant très clairement la porte.
Décontenancé, je me rappelle qu’une certaine
conversation a pu tout de même se nouer, portant à ma
plus grande surprise nullement sur des considérations de
correction vestimentaire mais bien plutôt sur mon texte.
Conversation où il fut question, à mon total étonnement,
de liens australiens (Keith Goesch, Ivan Barko) — avant
d’entamer l’essentiel : la complexité totalement insoup-
çonnée par moi-même de la présentation typographique
des titres de poèmes, des variantes, et le travail de mise
au net d’un manuscrit. Mon courage dans mes souliers, je
commençais à mesurer l’énormité d’un manuscrit très
manifestement hors d’aplomb, de fautes incalculables de
présentation, et redoutais déjà le moment où nous en arri-
verions à commencer à discuter du fond — préalable de
la cérémonie désormais habituelle consistant à être très
poliment éconduit.
Quelque chose toutefois dans l’attitude de ce grand
homme impeccablement vêtu, passablement intimidant,
au regard sévère mais étrangement accommodant, voire
respectueux du travail présenté, m’encourageait quelque
part à l’écouter, à entrer plus avant, moi parfait néophyte,
dans les enjeux de la publication valéryenne. Nous y avons
passé bien plus d’une heure. À la fin je sortais, totalement
exténué, muni d’un tiré à part « Typographie et littérature
— notes de méthode (3) » du Paul Valéry 1 (1974), pla-
quette consacrée entièrement à la problématique valé-
ryenne, et d’une feuille entière de notes explicatives ali-
gnées par Michel Minard en cours de discussion, notes
soigneusement gardées, détaillant le jeu des guillemets
comme des abréviations pratiqué par la maison. Traitant
de textes présentés comme « rubrique » — ces « Poèmes
et Petits Poèmes abstraits »/Poèmes et PPA, d’après la haute
autorité des désignations portées dans le tome II des
Cahiers de la « Pléiade » —, m’interrogeant sur le bien-
fondé de souligner entre guillemets cette appellation nou-
velle, pratiquement inconnue dans les études valéryennes
de l’époque (avons-nous d’ailleurs jamais résolu ce pro-
blème, devenu d’autant plus insondable depuis la publi-
cation chez Gallimard en collection « Poésie » de ces
textes ?), je ne savais plus très bien à quel saint me vouer.
24
Mais quelque part, et à ce jour je ne sais pas trop com-
ment, cette démarche téméraire avait apparemment été
entendue, et retenue. Derrière la mise en cause totale-
ment déstabilisante de mes conventions de présentation
manifestement lacunaires, conventions aussi gaiement
qu’indûment maniées, je retenais dans une vague euphorie
le fait que le fond de l’étude proposée et son côté nova-
teur (me semblait-il) avaient été appréciés, avec un regard
de parfait connaisseur — au point de m’indiquer des
carences bibliographiques. Avais-je enfin trouvé un réel
interlocuteur, ayant en plus le pouvoir de la dissémination
sous forme de livre ? Car avec tout le reste, je sortais dans
le vacarme de la rue du Cardinal-Lemoine, retrouvé à la
fois dans un certain soulagement et fort à regret, avec un
délai de publication.
Le manuscrit à revoir, à reprendre de fond en
comble, allait prendre la forme de Paul Valéry poète en prose
— le premier livre que j’ai eu l’ honneur de sortir « chez
Minard ». Je constate aujourd’ hui, en toute simplicité et
en profonde reconnaissance, que cette publication m’a
« lancé » — les épreuves étant arrivées juste à temps pour
convaincre un jury irlandais des compétences d’un certain
candidat à la Chaire de Français de l’University College
Cork (1983). J’intégrais, non sans fierté certaine, la
« maison Minard ». Depuis, d’autres études et éditions ont
pu exploiter, bien plus habilement que moi, cette piste
ouverte sur la veine « poétique en prose » qui court en
filigrane souterrain dans les Cahiers de Valéry, invi-
tant instamment à une révision de l’appellation « néo-
classique/post-symboliste » très vague, et non dans une
moindre mesure, erronée, que l’on retrouve régulièrement
encore dans les manuels scolaires en France. Valéry reven-
dique par là, certainement à son insu — car il s’agit mani-
festement d’échappées ponctuelles dans la trame systéma-
tiquement reconduite des réflexions abstraites qui carac-
térisent les Cahiers — une place de choix dans le cou-
rant de l’innovation poétique qui caractérise le XX
e
siècle,
situation encore à reconnaître. Quoi qu’il en soit, une
telle ouverture sur cette dimension encore insoupçonnée
dans les études valéryennes, et potentiellement au-delà,
était en 1983 littéralement déterminante dans ma vie
— l’alternative jouant entre l’enseignement supérieur, à
la fin d’un contrat « à durée déterminée » à Cambridge,
et éventuellement le secondaire. Je disposais d’une « carte
de visite », reconnue de tous dans le monde de la
recherche en lettres modernes. La carte de visite s’est
dorée avec le temps : elle reste l’une des fiertés les plus
certaines de ma carrière.
Par la suite, deux autres ouvrages sont sortis, sur
Lautréamont et de nouveau, spécialisation oblige, sur
Valéry, avec le soutien d’ Huguette Laurenti et sous
l’autorité de Jean Levaillant. La décennie passée en Irlande
a apporté d’autres découvertes, d’autres amitiés durables
— dont Michel Lioure, grand spécialiste de Claudel et du
théâtre moderne, ainsi que Dominique Viart, rencontré
dans un premier temps par le biais d’Erasmus, programme
européen qui a permis la connaissance d’un collègue hau-
tement estimé, depuis intégré dans nos destinées édito-
riales.
Les temps ont également changé. La réorganisation
de l’activité de Minard Lettres Modernes, donnant sur ce
qui est actuellement notre Éditorat, ne fut pas, je le sais
car présent à certaines réunions entérinant non sans
voix contestataires cette transformation, de toute sérénité.
Vers 1990, toujours basé à Cork, j’ai reçu, avec un
étonnement qui n’était égalé que par un profond sens de
privilège, une invitation à devenir « membre fondateur »
de ces nouvelles orientations. Une élection au Conseil
d’administration de la nouvelle Association, cette dernière
placée sous l’autorité internationalement reconnue de Jean
Burgos, ne me fut pas moins étonnante : une nouvelle
relance fut mise en place, rue de Valence. L’entreprise,
grâce en majeure partie au dévouement de Dominique
Minard, totalement experte dans des domaines si variés
qu’ils exigeraient normalement plusieurs postes de com-
pétences spécialisées, et sous le regard comptable si com-
pétent de Michel Estève, poursuit son chemin, connue par
la qualité et par la prospection de tout ce qu’il y a de
meilleur dans la critique littéraire, critère de référence.
À cet itinéraire personnel s’est récemment ajouté l’ hon-
neur d’être considéré, et accepté, comme Directeur de la
Série Valéry, en succession à l’illustre direction d’ Huguette
Laurenti. Tâche des plus dures, vrai défi, à assumer : fidèle
à la philosophie du fondateur de la maison Minard, ainsi
qu’à celle de ma prédécesseur, la Série restera ouverte sur
le monde des études valéryennes et sur n’importe quelle
proposition de publication, dans un souci toutefois pri-
mordial et durable de qualité — quitte éventuellement à
simplifier, un tant soit peu, ce jeu si complexe de conven-
tions de présentation qui m’avait, courant 1982, à la fois
émerveillé et décontenancé...
Dans ce beau parcours, exemplaire de la haute voca-
tion de l’édition française : la présence désormais « pré-
sente et absente », dans les termes d’un Valéry sur
« London Bridge », de Michel et de Danièle Minard.
Présence discrète, mais ô combien vigilante, connaissant
à fond les rouages, les pièges, les défis et les incalculables
promesses d’une entreprise fondée il y a cinquante ans
— enjeux qui perdurent, preuve suffisante de la valeur
d’une certaine vision et d’une certaine générosité
d’approche, dont un Australo-Oxonien a pu pleinement
bénéficier il y a bientôt un quart de siècle.
La réussite d’une telle entreprise — soutenue fidè-
lement par le regard dynamique qu’assure un Conseil
d’administration conscient de ses responsabilités, nées d’un
si illustre passé, quitte parfois à les interroger dans le meil-
leur intérêt de tous —, n’aurait certainement pas pu négo-
cier les hauts et les bas de ses propres ambitions pour
arriver en 2004, sans une certaine vision. Vision d’expert
et, je le répète en connaissance de cause, de véritable
connaisseur, comportant de multiples dimensions : gestion-
naires, certainement ; éditoriales, non moins ; pleinement
scientifiques aussi, vis-à-vis de la littérature française et
de la littérature tout court, compétences dont, dans un
autre contexte, l’université française aurait pu très légiti-
mement s’enorgueillir au travers d’un poste d’enseignant-
chercheur.
Les traces de la destinée en ont autrement décidé.
L’auteur de ces lignes peut se porter garant de l’extraor-
dinaire intuition et de l’expertise si impressionnante, pro-
prement littéraires, chez un Michel Minard référence de
qualité durable, encore et toujours soucieux d’écouter
n’importe qui frappant à la porte de ces Lettres Modernes
qu’il a fondées. Des origines d’« en dessous » (Down
25
Under) étant devenues au fil du temps moins l’entrée en
matière apologétique d’un petit Oxonien en quête d’édi-
teur — tout en le restant... — que celles d’une certaine
identité, certes constamment à justifier dans ce dernier
bastion universitaire en France qu’est la littérature fran-
çaise, le mal aimé des presses anglophones en est actuel-
lement à envisager des perspectives de fin de carrière.
Situation toujours hybride... mais, suprême avantage de
tous les inconvénients, perspective autorisant précisément
une vue des plus larges et des plus objectives, permettant
sans conteste non seulement d’évaluer mais aussi de témoi-
gner.
Le petit Australo-Oxonien venu tenter ses chances
rue du Cardinal-Lemoine ne l’est plus tout à fait : comme
pour tout, bien de l’eau a coulé sous le pont de ses jours.
Mais, avantage suprême de ses cinquante-cinq ans, il sait
à présent pleinement mesurer l’apport d’une contribution
tout à fait exceptionnelle et déterminante de Minard
Lettres Modernes, dans sa carrière — cet apport ayant
joué aussi bien en Irlande qu’en France.
Apport déterminant d’ailleurs dans la carrière de
bien d’autres collègues, ayant pu bénéficier d’une contri-
bution exceptionnelle de par son ouverture, par son intel-
ligence profonde des enjeux de la recherche littéraire, par
son accueil personnel et surtout par son écoute — le tout
n’ayant pas systématiquement été reconnu par les heureux
bénéficiaires. Le signataire des présents propos se porte
témoin, même en leur absence, de leur geste de recon-
naissance.
Le simple hasard a voulu qu’en 1982 une rencontre
ait pu avoir lieu sous le regard du Cardinal Lemoine,
rendez-vous préparé dans les sombres magasins fort mal
éclairés de la Taylorian d’Oxford, où l’on réussissait quand
même à repérer les insignes caractéristiques des volumes
publiés par un certain éditeur parisien. Rencontre illu-
minée par un regard certes (toujours) critique, mais com-
préhensif, au sens aussi bien scientifique qu’ humain du
terme.
Dans ce parcours, parfaitement négligeable au vu
d’une certaine intelligentsia anglo-anglophone comme
aussi franco-française, mais peut-être repérable au-delà, je
signe ici ma profonde et très fidèle reconnaissance envers
vous, Michel Minard, pour avoir façonné non dans une
moindre mesure ma vie et ma carrière en France.
Agnès Spi quel
Michel Minard,
une voix, une poignée de mains, un regard,
fermes, directs, vrais — une présence ;
un homme-fondation, de ceux qui construisent pour
leur temps et pour l’avenir, sur qui se fonde notre espé-
rance ;
un ami, auquel on aimerait ressembler.
Olivier Penot-Lacassagne
Février 1997.
Assis à son bureau, Michel Minard reprend le projet
d’une Série Antonin Artaud que je lui ai adressé quelques
semaines auparavant. Il le feuillette à nouveau, m’inter-
roge, me regarde. Nous faisons connaissance, entre paroles
et silences.
Avec conviction, je lui expose mon projet, en sou-
ligne l’intérêt, en justifie la nécessité. Il m’écoute avec
attention, acquiesce et sourit : mes propos sont sans doute
excessifs. Il tempère mon enthousiasme, et conduit notre
conversation vers les rigueurs de l’édition universitaire.
L’écoutant, je comprends peu à peu le sens de cette pre-
mière rencontre : il ne s’agit plus de convaincre l’éditeur
qu’il est, mais d’entrer dans une maison singulière dont,
phrase après phrase, Michel me relate la longue histoire
et me dévoile l’esprit.
Je suis sur le seuil de cette maison dont la porte est
ouverte. Un homme se tient là, qui m’accueille chez lui.
J’entre. Nous parlons. Nous nous entendons.
Je sais aujourd’ hui l’importance de ce moment. En
m’ouvrant sa porte, Michel Minard m’offrait sa confiance.
Je crois ne l’avoir jamais trahie.
26
J ean-Loui s Pi erre
Au rigoureux
Au sévère
À l’austère
En son officine
Monacale et cardinale
Souvenir d’une rencontre
Un jour,
Et sur ma bonne mine
— ou plutôt ma plume...
LA CONFIANCE
Et ce soir
D’un cinquantenaire
Des Lettres Modernes
Au Père
Au généreux
Au chaleureux
Michel Minard
HOMMAGE
ET
GRATITUDE
Anni e
MI NUTIEUSEMENT, je rédige
I NTELLIGEMMENT, je dirige
NATURELLEMENT, je transmets
AMOUREUSEMENT, je peaufine
RATIONNELLEMENT, je compte
DI SCRÈTEMENT, je m’efface
le livre est achevé !
C’est moi Minard,
M - I - N - A - R - D
Pat ri ck Marot
J’ai rencontré Michel Minard en 1989, peu après
avoir écrit une lettre où, frais émoulu du doctorat, je sol-
licitais, ne doutant de rien, la direction d’une Série Julien
Gracq. L’idée et l’audace m’avaient été soufflées par Daniel
Leuwers, président de mon jury de thèse et auteur-direc-
teur aux Lettres Modernes, qui m’avait laissé entendre que
Gracq, à défaut du porteur anonyme du projet, aurait peut-
être l’oreille de l’éditeur.
L’audace fut payante, le degré zéro de la notoriété
et la (relative) jeunesse n’étant pas des obstacles pour
Michel Minard ; mais je mesurais le bluff avant d’entrer
dans la boutique du 73 rue du Cardinal-Lemoine — là où
allaient se passer les choses sérieuses.
Du 73 je conserve deux images : celles de palissades
de livres où on aurait eu du mal à glisser une carte pos-
tale : une concrétion spatiale de l’érudition ; et celle d’une
mezzanine à l’escalier scabreux, basse de plafond comme
il se doit, et qui m’apparaissait comme le saint des saints.
Je revois Michel avec une visière verte — image proba-
blement fantasmatique mais j’ai beau faire, la visière reste,
sourcilleuse et savante, attribut premier que supplantera
toutefois le papillon, plus conforme à l’impression d’élé-
gance dégagée par le personnage. C’est peu dire que
d’avouer que j’étais impressionné par un homme dont le
nom était plus souvent cité dans les bibliographies uni-
versitaires que celui de n’importe quel critique. J’avais
découvert l’institution avant l’ homme, et celui-ci m’appa-
raissait donc fort logiquement comme un homme-institu-
tion. Le connaître personnellement — même de loin —,
c’était d’un seul coup passer de l’autre côté des livres :
quitter le statut d’étudiant monté en graine et accéder,
au moins potentiellement, au rang de ceux qui écrivent
ou qui font des livres. Un adoubement en somme, la nuit
de prière en moins.
La réalité des choses fut moins mystique. D’abord
parce qu’il fallait donner des gages de sérieux. Ce fut un
apprentissage difficile de la rigueur éditoriale — progrès
en technique assez lents, mais progrès tout de même,
Michel tenant la main au début pour éviter la chute, les
premiers pas après seulement. Ensuite parce que l’entrée
concomitante dans l’université m’ouvrait les yeux sur un
monde normalement mesquin — passionnant en somme
pour qui sait se prendre au jeu, mais où se dépan-
théonisait quelque peu la confrérie sacrée des auteurs
entre-temps devenus chers collègues et quelquefois amis ;
restait l’essentiel : le goût de la réflexion et de sa trans-
mission, pédagogique ou livresque, et pour cela il était
autrement intéressant d’avoir, comme Alice son miroir,
traversé le livre. Enfin parce que Michel s’était incarné,
l’icône ayant été brisée sans regret à l’occasion d’un Salon
du livre et davantage encore d’une virée normande en
voiture, où je découvrais qu’il avait une famille et de
27
l’ humour. Les réunions de ce qui était devenu l’Éditorat
des Lettres Modernes avaient créé une familiarité amicale,
voire une familiarité familiale où Michel désormais n’était
plus séparable de Dominique, et réciproquement, et où la
communauté des intérêts, et la commune identification
des enjeux, avaient suscité une affection qui en était
devenue le socle.
Domi ni que Vi art
LA RÉSERVE DU PATRON
Dans nos bibliothèques universitaires, les collections
des Lettres Modernes sont souvent placées dans les
« réserves ». Je me suis à plusieurs reprises demandé ce
qui leur valait cet excès d’ honneur — ou cette indignité.
Ne serait-ce donc pas des ouvrages comme les autres ?
Sans doute pas, à y bien songer. De fait, nous le
savons, nous qui y travaillons (parfois à bout de souffle)
et Michel Minard plus que tout autre, qui les a portés sur
les « fonds » baptismaux (parfois à bout de bras). Ils sont
plus beaux, plus riches, plus sérieux, plus précis (les notes,
particulièrement, y sont plus impeccables)... En outre ils
se bonifient en vieillissant. Ceci d’ailleurs explique peut-
être cela : ils sont en « réserve » comme d’autres sont en
cave. Le catalogue ne recèle-t-il pas quantité de bonnes
bouteilles ? Des crus prisés, appellations contrôlées, déli-
mitées toujours de supérieure qualité : le nom même des
châteaux, sur les couvertures, égrène une prestigieuse
litanie, des Bordeaux surtout : Château Mauriac (un Haut
Médoc), Côte de Duras, récemment annexé à la propriété,
ou ce Château Bloy, du Périgord, assez corsé, mais en belle
harmonie avec les riches mets de sa région. Leur vinifica-
tion est des plus sûres : leur raisin est attentivement trié,
délivré de l’ivraie. Avant d’être mis en bouteille, ils vieil-
lissent longtemps en fût, demeurent patiemment dans le
tonneau (parfois trop, aux dires de certains œnologues),
mais ça leur confère cette patine, cette rondeur en bouche
à nulle autre pareille. La plupart recueillent l’aval du
Centre National des Libations, une confrérie sise rue de
Verneuil. Il est vrai que le catalogue manque un peu
de Bourgogne, mais les vins de pays sont fameux, comme
ce Gracq de Saint-Florent-le-Vieil, dans le pays nantais ;
le Ramuz, un vin jaune, frontalier du Jura, de belle venue,
ou encore le coteau Giono (un rosé de Provence).
D’ailleurs tous ces petits vins de cocteau sont vifs et plein
d’alacrité. Même s’il faut concéder que les vins jeunes font
encore l’objet de débats, comme ce « Nouveau Rouge en
question » dont on se demande toujours s’il s’agit d’un vin
de garde ou s’il convient de le consommer tout de suite
(avec modération). C’est qu’il a pu paraître manquer de
corps à certains : beaucoup de tanin, mais sans terroir
(sans doute les conséquences de l’élevage hors sol, une
technique récente...). Mise en lumière trop vive, sa robe
est un peu grillée. Ce vignoble vient cependant d’être
primé à l’Académie Française des vins et spiritueux.
Gage de qualité. Et je ne parle ni des cultivateurs, ni des
vignerons...
Que ces crus soient en cave... pardon, ces livres en
réserve, cela donc se comprend. On les préserve, on ne
les sort qu’en de grandes occasions, pour un Colloque ou
une Agrégation d’amateurs raffinés. Ils ont aussi un beau
succès à l’exportation, comme tous les grands vins. Il ne
s’agit certes pas de les vendre dans les foires ni dans les
supermarchés ! Mais rien de cela, cependant, ne justifie
dans nos « services inter-universitaires de documentation »
leur mise en « sûreté », ni « à l’index »... En sûreté : serait-
ce qu’ils sont plus volés que d’autres ? Que plus rares (on
ne les voit guère en librairie), ils tenteraient l’amateur
au point de susciter quelque pulsion maligne ? Le Malin
en effet a sans doute sa part à l’affaire. Car ils voisinent
en ces lieux avec des livres osés, reclus dans les « enfers »
des bibliothèques. Je me souviens, khâgneux, que je res-
tais souvent, descendant Cardinal-Lemoine au sortir de
Henri IV, en arrêt devant l’enseigne des Lettres Modernes,
obscur antre du savoir. Il y avait là tout ce que mon esprit
voulait découvrir : une véritable somme de la tentation
— et de la connaissance. Je ne connus que bien plus tard
Qui régnait en maître sur cette richesse. À deux lettres
près, le Malin est à dénicher dans son nom. C’était Lui qui
avait favorisé le grand basculement dans la modernité litté-
raire, contribuant à exiler les universitaires des Édens
scolastiques et de la glose académique, les détournant des
œuvres fanées de jadis, bref, donnant matière érudite aux
Lettres dites modernes. Son nœud papillon et son humour
anglais auraient dû m’alerter. Comme sa volonté de s’éloi-
gner hors la vue du moine et du cardinal. Sa perversité
aussi : me faire réécrire cinq fois le texte d’un projet dont
il avait déjà accepté l’idée (texte bien sûr destiné à dor-
mir, en toutes ses versions, dans les archives de la maison,
comme preuve d’une initiation bien accomplie...). Il s’agis-
sait de me mettre à l’épreuve. D’ailleurs depuis, n’y
28
sommes-nous pas toujours, dans les « épreuves » et les
« corrections » ? Certes, j’aurais dû noter que cet homme
avait plus d’un tiroir dans son sac, lui qui affole le
lexique, appelle revue ce qui n’en est pas, invente des
« Icosathèques » (du latin cosa, « la chose », précédé du
préfixe de l’étrangeté, i comme dans inconnu, inouï... et
suivi du suffixe -thèque du grec thêkê pour convaincre les
conservateurs de conserver ces choses inouïes). Notons que
Icosathèque a d’ailleurs donné en italien tardif l’expression
hi ! cosa c’è ? qui signifie : « oh la la ! qu’est-ce que c’est
que çà ? ». Tout, finalement, jusqu’à son insistant et sus-
pect intérêt pour ce malheureux Faust, explique que les
bibliothèques s’en méfient. Surtout qu’il leur faut « sous-
crire » à ses desseins (aussi noirs parfois que les nouvelles
Circé), quels que soient leurs volumes et leurs nombres
(sachant que les livraisons sont en nombre variable par
souscription vu qu’elles comportent un nombre variable
de numéros qui varient en fonction du nombre de pages
de chaque livraison, et donc que les souscriptions susdites
ne finissent pas à dates fixes... à quel moment le conser-
vateur peut-il bénéficier d’une année de repos total dans
les institutions de la M.G.E.N. ?), qu’il faut les recevoir
en « Séries » (lesquelles de surcroît peuvent être sélec-
tives) et s’apprêter à les cataloguer comme livre, collec-
tion, revue, Série (ah !, savoir dans quel tiroir glisser la
fiche...), avec des numéros de collection, de Série dans
la collection, de volume dans la Série, de tome dans le
volume... Infernal, je vous dis !
Mais allez, je vous rassure, pour Le fréquenter depuis
quelques années, pour L’avoir vu avec opportunité choisir
un plus petit local afin de bien resserrer les liens de notre
grande famille, je sais maintenant que Celui qui règne sur
cet univers de tentation n’est pas un méchant homme :
au contraire, il a bon fonds (plus de 1 000 titres au cata-
logue). On peut, sans réserve, pactiser et trinquer avec
Lui.
Josi ane Paccaud-Huguet
La Série Conrad est jeune dans « La Revue des
lettres modernes ». Lorsque je pris contact avec les
Éditions Minard en 1993, j’avais déjà rencontré leurs
publications impeccablement ouvragées dans les biblio-
thèques universitaires, et en particulier, une monographie
sur Women in Love de D. H. Lawrence. Peu nombreux sont
les éditeurs qui, sous la pression de notre économie mar-
chande, se soucient encore de garder vivante la tradition
lettrée et tout ce qu’elle génère d’écrits, de réflexions et
d’études qui œuvrent au transfert de lecture entre des
auteurs parfois difficiles et leur lectorat. Il m’apparut aussi
que cette maison d’édition savait bien que la modernité
couvre le champ de l’Europe, et qu’on a tout intérêt à
mettre en regard des auteurs de langue anglaise comme
Joyce, Woolf, Mansfield, Conrad, Lawrence et d’autres
avec leurs contemporains d’outre-Manche.
Je pris donc contact avec Michel Minard et sa fille
Dominique et je leur apportai un projet car si un écrivain
mérite le nom d’Européen, c’est bien Conrad ; je trouvai
chez eux une oreille amicale, une liberté de pensée et une
curiosité qui sont la signature d’une culture humaniste.
Je fus enchantée de ces visites au 67 rue du Cardinal-
Lemoine où je rencontrai Michel et Dominique dans leurs
murs couverts de leurs belles collections blanches. J’y
éprouvais la même impression que quand on entre dans
l’atelier du luthier : un lieu de travail tout à la fois retiré
du monde et vivant, où l’attention se concentre sur la
perfection de l’objet qui en sortira. Un lieu où le mot
industrie retrouve son sens premier d’activité, d’applica-
tion, et d’ habileté à fabriquer : qualités qui font la lettre
de noblesse du métier d’éditeur, on l’oublie trop souvent,
et qui m’ont à leur tour enseigné le goût du livre bien
tourné.
La Série Conrad est une des cadettes dans la grande
famille des auteurs de la bibliothèque Minard, et j’en aime-
rais les productions plus nombreuses si ce n’était que je
dois pour l’instant également sacrifier à l’industrie uni-
versitaire. Mais ce dont je peux témoigner c’est que
l’Éditorat des Lettres Modernes est devenu une œuvre à
part entière, et que je suis fière d’avoir apporté une petite
pierre à l’édifice.
29
J ul i et t e Has s i ne
J’avais rencontré Michel Minard au Salon du livre
en mai 1989, à la Porte de Versailles. Je lui avais parlé de
mon manuscrit Ésotérisme et écriture dans l’œuvre de Marcel
Proust. J’ai été très soutenue et encouragée par sa bien-
veillance et sa profonde compréhension des êtres humains
autant que de la littérature. Je lui souhaite une très bonne
santé comme une activité de l’esprit continuée avec beau-
coup de loisir. Je suis très contente de l’avoir rencontré.
Je regrette de ne pas pouvoir être présente à la soirée en
hommage à Michel Minard.
J ean Burgos
LA PREMIÈRE FOIS
Plongeant, tête la première, dans mes souvenirs
opaques, c’est dans les bas étages de l’an de grâce mil neuf
cent soixante-sept que je m’arrête, à bout de souffle, pile
devant le 73 de la rue du Cardinal-Lemoine. Le temps de
redresser la situation, tête haute, sans plus respirer, je fran-
chis le seuil, redoutant Cerbère, et ne sentant plus même
le poids de l’épais manuscrit que je serre sous mon bras.
Me voici face à lui, car c’est lui, sans doute, le Maître des
lieux, celui qui me laisse avancer vers lui sans montrer les
dents ni manifester non plus la moindre aménité, attentif,
impassible, l’œil scrutateur ; c’est même tout à fait lui
puisqu’il se nomme enfin presque à voix basse, recto tono,
sitôt après que je me suis présenté : Michel Minard.
Ce que nous disons ensuite, point ne me souviens ;
il me souvient très bien des longs silences qui traînent
çà et là entre les piles de livres, eux-mêmes ponctués
d’autres silences moins bavards. Il doit y avoir cependant
quelques pleins entre les déliés puisque reste cette impres-
sion qu’au fil du temps mon Enchanteur — puisque c’est
de lui qu’il s’agit — lentement se désenchante sur la table
où il gît maintenant et qui nous sépare de plus belle, lui
et moi. Moi, je demeure, mais lui son œil s’active, sa voix
s’élève à peine : l’enchanteur va devoir pourrir quelques
années encore — nous voilà déjà très en dehors du
temps — et en tout état de cause, avant que d’aller plus
avant, il va falloir d’abord le débarrasser de plusieurs cen-
taines de notes grouillant dans ses pages comme autant
de vers avides. Le verdict est clair et ferme qui n’appelle
nul recours ni remise de peine : il vient d’en décider ainsi,
plus recto tono que jamais, il ne s’engage pas au-delà ce
toilettage vaguement funéraire ; et pour la suite, on verra
le temps venu... s’il vient.
Lorsque je franchis le seuil en sens inverse, un peu
plus tard, tête basse, je sais seulement que je dois net-
toyer la situation au plus vite, sans rechigner, si je veux
survivre en ces lieux. Du prix à payer il ne m’a soufflé
mot, mais je pressens déjà qu’il sera d’autant de peine
pour défaire qu’il m’en a fallu pour faire. Frissons sou-
dains. Car il vient de me révéler la nature cruelle et
l’exacte portée d’un concept que je n’ai jamais rencontré
sur mon chemin jusqu’alors : celui de l’automutilation. Et
dans la rue du Cardinal-Lemoine que je reconnais à peine,
ployant sous le poids de mon manuscrit qui se fait de plus
en plus lourd, il me semble tout à coup qu’il vient de
m’indiquer la direction du Golgotha.
Le progressif décharnement qu’il m’impose, j’en
tremble encore, ne va pas durer moins de cinq ans, lustre
d’aucun éclat.
Mais lorsque, vêtu d’un drapé noir et or qui lui
donne certaine prestance qui peut faire illusion,
L’Enchanteur pourrissant, nouveau Lazare, sort enfin de son
tombeau, c’est pour si pleinement ressusciter qu’on en
viendra même jusqu’à le couronner...
La faute à qui, je vous le demande, et pour qui la
couronne ?
Quand il l’a su, à peine a-t-il souri. C’est tout. Mais
c’est bien lui, tout à fait lui.
Alors, aujourd’ hui, merci à lui — merci Michel.
30
Andrew Ol i ver
Je m’associe de tout cœur à cet événement même
si mon corps ne me permettra pas d’y assister. Je ne
saurais suffisamment exprimer mon estime et mon amitié
pour Michel, homo probus s’il en fut. Sa contribution au
rayonnement des études proprement universitaires sur la
littérature française moderne n’a pas de rivale — il occupe
tout seul le sommet d’une bâtisse qu’il a largement
construite lui-même. Je n’irai pas jusqu’à dire pour autant
que la construction fut rapide. Tout le monde connaît le
caractère méticuleux de Michel : c’est ce qui fait sa gran-
deur d’éditeur car tout ce qu’il publie est passé à la loupe.
Et si pour nous auteurs cela a souvent donné lieu à des
retards dans nos publications, la qualité de nos produc-
tions s’est trouvé accrue d’autant. Je puis dire que ma
carrière aurait été sensiblement différente sans la ren-
contre avec Michel, cet ami qui m’a énormément appris
et qui a énormément enrichi ma vie d’universitaire. Que
ces simples hommages s’ajoutent à ceux, nombreux, qui
pleuvront sur la tête de ce géant de l’édition universitaire
cette soirée du 15.
De tout cœur.
Bernard Al azet
et
J ohan Faerber
Tu n’as rien vu rue de Valence.
J’ai tout vu rue de Valence.
J’ai tout vu : maintenant l’ombre de l’immeuble est
venue se coucher sur la vitrine des Éditions. Et puis pas
un mot, pas un signe.
Si pourtant, son nom d’éditeur dans Valence déserte.
Alors, plus que l’intuition, la certitude, et puis
ouvrant la porte : le bureau.
Et puis sans soleil rayonnent les livres le long du
mur. Et les livres, collectés, attendus, emportés.
Ce bruit tout à coup ? M. est entré.
Son regard limpide dans la lumière d’été. Clair, le
regard est clair. Il en serait de son éclat comme d’une
force restée intacte par-delà les années, les travaux, les
combats, les succès. La force d’une époque révolue, immé-
moriale, comme embarquée dans le cours du temps et fixée
là, vouée dirait-on à ne jamais disparaître. Une force d’un
temps à venir aussi bien, on ne sait pas. On ne sait plus
rien. On attend.
Il regarde dans le silence les papiers à lui remis, qu’il
a couverts de signes noirs, de traits dont le mystérieux
trajet est par lui seul connu.
Il va parler. Il parle.
Écrire, dit-il.
Chri s t i an Chel ebourg
TROIS SOUVENIRS
POUR MICHEL
Pour que je te rencontre, Michel, il aura malheu-
reusement fallu que meure François Raymond, et je ne
puis évoquer mon premier rendez-vous 73 rue du Cardinal-
Lemoine, dans cette salle encombrée, au charme vert et
sombre, sans avoir une pensée pour celui qui fut mon
mentor dans les études verniennes. Je sais que tes rap-
ports avec lui s’étaient beaucoup dégradés, mais je suis sûr
qu’aujourd’ hui il aimerait être associé à cet anniversaire
des Lettres Modernes, et il me revient naturellement de
le faire.
Tu peux imaginer combien j’étais intimidé en fran-
chissant la porte des éditions Minard. Et comme toujours,
dans ces cas-là, on s’observe plus qu’on observe, je me
rappelle que pendant une bonne partie de l’entretien,
j’étais tout simplement incapable de vraiment comprendre
ce que j’entendais. Mon bon grillon me murmurait à
l’oreille : « Sois attentif ! sois attentif ! », et je n’écoutais
que lui, et je m’efforçais en vain à la concentration. Une
31
idée néanmoins réussit à s’imposer : j’étais en face d’un
homme pour qui le travail comptait plus que les titres uni-
versitaires. C’était ma chance, évidemment. Quelque
Professeur justement renommé pour sa thèse sur les pre-
miers « Voyages extraordinaires » m’avait suggéré que l’on
pourrait reprendre ensemble la Série Jules Verne. J’en ache-
vais alors le sixième volume à la demande de François
Raymond que l’amblyopie, d’abord, la mort ensuite,
avaient empêché de poursuivre. Je n’étais certes guère
enthousiaste à l’idée de former un tandem aussi déséqui-
libré, mais je tenais à ce travail, et je ne pensais pas qu’on
me permette de le réaliser seul. Deux autres chercheurs,
moins prestigieux sans doute mais tout aussi reconnus,
m’avaient également contacté en ce sens. Je me croyais
donc là, au mieux, pour parler « couple », et plus sûre-
ment pour apprendre à qui il conviendrait de remettre les
manuscrits en ma possession. Bref, j’étais venu savoir à
qui passer la main, ou bien qui me la tendrait. Et c’est toi
qui, en guise de cette main, m’a brandi la perche ines-
pérée, tandis que je débattais à l’infini sur les mérites de
tel ou tel : « Je ne suis pas favorable à une double direc-
tion de convenance, dans laquelle l’un se chargerait des
tâches ingrates, tandis que l’autre s’attirerait le prestige.
Puisque vous avez commencé seul, puisque c’est à vous
que le fondateur a passé le témoin, terminez donc le
volume en cours, et l’on verra pour la suite. » J’étais sauvé,
pour l’instant... Il ne me restait qu’à faire mes preuves. Je
suis rentré chez moi sans être sûr de rien pour l’avenir,
sinon que je ferais tout pour mériter ta confiance.
À cette époque, au début des années 1990, je ne
songeais pas à entrer dans l’Université. Ma thèse était en
jachère et je luttais contre l’illettrisme dans les campagnes
de Bourgogne et de Franche-Comté. Prendre en main la
Série Jules Verne ne s’inscrivait donc pas, à mes yeux, dans
un quelconque plan de carrière. Mais il n’est pas impos-
sible que cela ait contribué à me faire rêver d’autre chose
que d’alphabétisation et de français langue étrangère. Ce
qui est certain en revanche, c’est qu’un lustre plus tard
je devais mon poste à l’acceptation du manuscrit de ma
thèse, le futur Jules Verne, l’œil et le ventre. Un livre chez
Minard, même à l’état de projet, c’est quelque chose qui
impressionne une commission de spécialistes, et je n’ai pas
oublié qu’un mot de ta main, rédigé spécialement pour
mon dossier, a fait frémir la balance en ma faveur.
Je me rappelle aussi avec beaucoup d’émotion les
deux coups de téléphone reçus, l’un sur le campus de
l’Université d’Amiens, l’autre dans une chambre très
vieille-France du centre-ville, au cours desquels nous
avons jeté les bases de Écritures XIX. Ce qui m’a frappé
alors, c’est l’ouverture d’esprit avec laquelle tu as accueilli
un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps. Tu avais
senti que je bouillais d’envie de m’ébattre sur tout un
siècle, que Jules Verne ne me suffisait plus — tu me l’as
dit et cela m’a touché. J’avais une fois de plus la preuve
que tu es plus et mieux qu’un éditeur : un homme à
l’écoute des chercheurs, attentif à leurs évolutions, curieux
de leur curiosité.
Huguet t e Laurent i
SOUVENIRS
DE LA RUE
DU CARDINAL-LEMOINE
Des souvenirs, oui, il y en aurait beaucoup à évo-
quer. Le plus tenace, bien sûr, celui de la première visite :
une provinciale timidement introduite, pour une thèse à
publier, dans ce milieu inconnu et inquiétant de l’édition.
Sans se douter qu’une amitié allait se sceller.
Ah ! l’entrée dans ce minuscule bureau bourré de
livres et de dossiers, dont nous gardons tous le souvenir.
L’odeur des livres et leur foisonnement... Je me souviens
que, sur le moment, je n’ai pu m’empêcher de penser au
récit de Valéry pénétrant chez Degas (Œ, II, 1174 — pour
faire plaisir à l’éditeur !) ! Bernard Masson, qui m’avait
conseillé d’y aller, et qui savait à qui il m’adressait, m’avait
dit : « Il est rigoureux, mais accueillant ». Je n’imaginais
pas un accueil aussi chaleureux, aussi compréhensif, dans
cet espace si réduit, au bout du petit escalier, criant la
vie, l’ordre sous l’apparent désordre, et l’amour farouche
du métier. Ceci au sortir de la librairie pénétrée d’ombre
et de l’amabilité feutrée d’un José Corti...
La publication était pour moi un projet capital, que
je craignais fort irréalisable. La gentillesse de Michel
Minard éteignait peu à peu mes doutes. Il avait lu, et bien
lu, mon « tapuscrit » — comme on disait à l’époque —,
une estime était née. Elle était tout de suite réciproque,
car ici le sérieux était de mise, non les tergiversations. Des
trois éditeurs à qui j’avais eu le courage de m’adresser, je
le sentais, le plus ouvert, le plus curieux, le plus sûr dans
le jugement. Je pouvais lui parler librement de mes pour-
parlers avec Simon Nora, chez Gallimard. Je repartais avec
la confiance que ma thèse pouvait trouver une place aux
Lettres Modernes, si elle n’était pas prise ailleurs. Et quand
j’appris en rentrant chez moi, qu’elle serait publiée à la
« Bibliothèque des Idées », j’ai eu, pensant à Michel, un
petit pincement au cœur. Mais sa générosité effaça tout
regret.
Elle fit mieux, en me proposant peu après la créa-
tion d’une Série Paul Valéry dans « La Revue des lettres
modernes ». C’était ouvrir à la jeune recherche valé-
ryenne, que nous lancions à Montpellier, un espace neuf,
avec la Série, ses « Archives », et bien d’autres lieux de
publication.
Une collaboration de près de trente ans commen-
çait. J’ai connu, comme nous tous, la rigueur légendaire
de l’éditeur : la chasse aux citations, qu’il allait jusqu’à
vérifier lui-même, le souci de la précision, les problèmes
de typographie (faut-il vraiment deux points seulement,
ou les trois points de suspension habituels — eh non,
Valéry n’en met que deux !), le système compliqué des
32
appels de notes... Plus que la marque de la maison, c’est
une éthique de l’édition, dont il s’est lui-même justifié
dans un long article du numéro 1 de ma Série. J’ai connu
aussi l’esprit d’ouverture, cette liberté qu’il laisse à celui
qui compose la livraison, marque de confiance et d’estime
que le chercheur apprécie, tout en sentant veiller à ses
côtés un esprit parfois inquiet ou interrogatif, avec ses exi-
gences responsables.
Devenue moi-même, assez rapidement, directrice
d’une revue aux ambitions plus modestes, le Bulletin des
études valéryennes, j’ai profité de la leçon, mesurant les
difficultés d’une fonction attachante et dévorante. Merci,
Michel, de m’avoir transmis sans le savoir ce bonheur
d’une tâche qui, de loin, m’avait paru fort ingrate !
J’ose entrer ici dans un registre où les rapports
humains transcendent les simples affinités intellectuelles.
Il y a eu, certes, dans la vie de chacun de nous, durant
ces trente années que nous nous connaissons, des
moments aigus, heureux ou tragiques, ressentis de part et
d’autre, avec la discrétion nécessaire. Mais si je laisse de
côté les souvenirs personnels, des fragments de mémoire
évoquent certains événements qui témoignent d’un exer-
cice « humain » de la fonction d’éditeur. Je pense à la joie
de se voir publié que clamait mon collègue roumain Ion
Gheorghe, passionné de Valéry et frustré de recherche en
son pays, au fond de sa Transylvanie. Et que dire du drame
de Jean-Pierre Chausserie-Laprée, acharné à revivre, après
son terrible accident, en une intimité assez extraordinaire
avec La Jeune Parque ; la publication de son ouvrage, si
lente et difficile, acheva sa renaissance. Car la compré-
hension amicale de l’éditeur balayait généreusement les
critères commerciaux qui grèvent habituellement son
travail.
Nous avons pourtant connu les aléas financiers, vu
s’espacer les livraisons de la Série, entendu des cris
d’alarme auxquels nous répondions selon nos maigres
moyens. Aujourd’ hui la RLM est repartie de plus belle,
tenue d’une main ferme avec des collaborateurs solides.
L’entreprise des Lettres Modernes, où le nom de Minard
se confond toujours avec celui de l’Éditorat, poursuit vail-
lamment sa route. Le navire garde le cap, parmi les
tumultes de notre monde, et la meilleure conclu-
sion — celle qui, je crois, plaira à notre ami —, sera ce
souhait (très valéryen !) : bon vent !
Mart i ne Guyot-Bender
La première fois que j’ai rencontré Michel Minard,
à son bureau, il tenait en mains le premier jet du manus-
crit que je proposais et l’enveloppe dans laquelle je l’avais
envoyé. En guise de première question, il m’a demandé :
« Savez-vous à quelle adresse vous avez envoyé votre
manuscrit? » — à mon silence, Michel Minard a répondu
en me tendant l’enveloppe avec un petit sourire moqueur :
« Vous l’avez adressée aux Temps Modernes, mais nous
sommes les Lettres Modernes... »
Je crois ne jamais avoir été aussi gênée de ma vie !!!
Il est tout de même remarquable qu’après cette bourde,
Michel Minard ait accepté de travailler avec moi. Je l’en
remercie de tout cœur.
Félicitations aux Lettres Modernes, en leur souhai-
tant cinquante nouvelles années de succès.
Roger St oddard
Michel Minard is the greatest editor that I have ever
worked with. He may not be a bibliographer, but he has
that natural rigor for systems and consistency that comes
with long experience in philology and the editing of texts.
That is what he brought to my Jabes bibliography. as
I declared at Cerisy-la-Salle last august in the Jabes
colloque: my bibliography owes its utility to his guiding
editorial hand.
If I am fortunate enough to come to Paris again,
then I will be in touch just to see if I can come by the
office and say hello.
All best to you both from Roger.
33
Fernande Bart f el d
LA RENCONTRE
Eut-elle lieu en 1965 ? En 1966 ? En tout cas, ce fut
peu après ma soutenance de thèse sur « Vigny et la figure
de Moïse », en janvier 1965. Malgré la mention « très
honorable » que j’avais obtenue, je me disais que la publi-
cation de ma thèse demanderait sans doute beaucoup de
démarches et de temps. Seule la seconde de mes hypo-
thèses se révéla juste. Michel Minard accepta immédia-
tement de publier ma thèse mais il fallut se mettre au
travail.
Je revois le bureau du 73 de la rue du Cardinal-
Lemoine. On y pénétrait après avoir traversé la partie
librairie où les nombreux livres publiés par la maison s’ali-
gnaient sur les étagères. Ceux du bureau étaient à un stade
« prénatal », sous forme de dossiers divers. Bref tout res-
pirait l’activité, la création. Avec infiniment de courtoisie
et de « pédagogie », Michel Minard m’apprit l’art de pré-
senter une citation (en retrait ou dans le texte), un titre
(à souligner ou à mettre entre guillemets). Je dus aussi
préciser, vérifier divers points du texte. Bref ce fut ma
seconde école doctorale. Je compris aussi que le soin
apporté à la tenue du texte était en fait la marque de la
maison. C’est pourquoi, je devins une « habituée » des
éditions Minard Lettres Modernes. Camus suivit Vigny. Et
pour ne rappeler que le dernier né, il y eut Albert Camus
voyageur et conférencier — le voyage en Amérique du Sud,
souvenir déjà un peu lointain.
Il me reste à souhaiter un heureux jubilé à la maison
et longue vie à son créateur!
Davi d Wi l ki n
Cher M. Minard,
C’est pour les cinquante ans de votre maison
d’édition que je vous écris, car ayant créé cette maison et
étant resté fidèle à son but, vous avez enrichi le monde
des lettres.
En même temps, je pense aux longues années que
ma collègue Frances Guille avait consacrées au Journal
d’Adèle Hugo, resté inachevé à son décès ; et à son mari
Walter Secor qui avait mis au point le troisième tome.
À cette occasion où l’on vous rend hommage, il importe
de dire que c’est grâce à vous que le Journal a vu le jour
et que François Truffaut a pu y trouver la biographie pas-
sionnante d’Adèle. Il importe aussi de rappeler que, après
avoir fait paraître le quatrième tome, vous avez lancé une
ultime tentative pour contacter le College of Wooster dans
l’espoir de retrouver et publier le cinquième et dernier
tome du Journal.
En souvenir de votre fidèle collaboration avec les
professeurs Guille et Secor, et de ces quelques heures pas-
sées à discuter du cinquième tome, l’été 2003, je vous
exprime ma reconnaissance et mon admiration.
J acquel i ne Bai s hans ki
Enfin le 15 novembre, je vais vous rencontrer !
À travers nos échanges électroniques, vous m’avez impres-
sionnée ; vos questions, vos remarques, votre minutie dans
le travail, vos exigences mais aussi votre patience, votre
compréhension et votre générosité m’ont donné grande
envie de vous connaître. C’est avec nostalgie, mêlée de
culpabilité que je pense à cette période où nous avons
travaillé ensemble. Ce que vous avez très poliment et
gentiment appelé ma « candeur » a dû plus d’une fois vous
exaspérer ! J’ai gardé ces courriers.
Je tiens ce soir à vous féliciter pour une réussite qui
vous vaut d’être internationalement connu pour les qua-
lités de votre travail d’éditeur. Aux États-Unis, j’ai entendu
parler très positivement des « éditions Minard ». Que ce
nom continue à briller dans le monde des lettres !
Avec tous mes respects.
34
Michel MINARD
NOTES ET VARIANTES !!
les cinquante ans des Lettres Modernes Minard
Un soupçon d’amphibologie dans le propos : très
précisément, il y a 50 ans Michel Minard fondait les
Lettres Modernes ; mais quand on parle des « 50 ans des
Lettres Modernes » on fait semblant de faire coïncider
deux séquences qui en réalité se chevauchent mais ne se
recouvrent pas.
Certes il y a cinquante ans que j’ai fondé les Lettres
Modernes et que j’ai commencé ma carrière profession-
nelle d’éditeur, mais stricto sensu je ne suis plus l’Éditeur
des Lettres Modernes au sens plein depuis plus d’une
décennie : mon historique s’arrête lorsque l’Éditorat prend
la relève et je n’ai ni qualité ni compétence pour parler
du présent des Lettres Modernes et a fortiori de leur
devenir. C’est donc ce que je n’ai pas fait ce soir.
De facto, ce sont mes 50 ans de service actif dans
l’éditorale qui sont reconnus ce soir :
— au plan individuel, je dirige toujours des collec-
tions en tant qu’Editor, entre autres « La Revue des let-
tres modernes » ;
— au plan associatif, j’accompagne la politique édi-
toriale de l’Éditorat des Lettres Modernes, je ne la suscite
pas. Je suis administrateur délégué, nommé par le Conseil
d’administration, en charge « de la bonne fin de produc-
tion des volumes publiés par l’Éditorat » ;
— au plan entrepreneurial, je me trouve diriger :
– Minard Distribution pour la commercialisation de
l’ensemble des fonds Éditorat des Lettres Modernes,
Minard-Lettres Modernes et Librairie Minard réunis sous la
marque éditoriale Lettres Modernes Minard (aux bons soins
de Danièle) ; – Minard Fabrication presque exclusivement
dédié aux Lettres Modernes (aux bons soins d’Annie
Lostanlen) et qui est en passe aujourd’ hui de faire face à
une ÉMPC de plein exercice (établissement des matrices,
production, numérisation, maintenance) ; – de manière
ponctuelle, j’édite quelques volumes que l’Éditorat n’avait
pas historiquement pris en charge en leur temps.
un homme d’une très grande culture
un homme certain de son savoir
holà Christiane, la forme est ambiguë !
Je n’ai jamais été assuré de savoir, d’où mon choix
de ne pas être professeur à une époque où cela signifiait
transmettre un savoir... que j’estimais ne pas avoir.
Adolescent, j’ai traîné pendant des années le même clas-
seur à anneaux, à la couverture surchargée année après
année de maximes définitives, à l’encre, en noir, en cou-
leur, gravées dans le carton, grattées, récrites, rapiécées
mais dont les deux repères permanents dont je me sou-
vienne encore étaient : « gnôthi seauton » et « Je sais que
je ne sais rien ». En ce sens je ne suis donc pas « certain
de mon savoir ».
En revanche, si vous voulez dire que je ne parle que
de ce que je sais, je vous suis. Je n’ai jamais été gêné de
dire : « je ne sais pas », « non, je ne connais pas », ni feint
de savoir. Heureuse prédisposition éditoriale pour amorcer
le dialogue avec un auteur ! Comment pourrait-on faire
croire que l’on soit de plain pied avec tous les sujets qui
passent par la tête des chercheurs ! Comment prétendre
être d’entrée de jeu de niveau face à celui qui vous pré-
sente le résultat de travaux qui lui ont coûté tant de temps
de recherche ! Pour apprendre un peu de lui, il faut
l’écouter, le lire, apprendre à apprendre, sinon comment
lui apporter mon savoir-faire pour présenter au mieux ce
qu’il croit avoir voulu dire et qui n’est pas toujours ce
qu’il a écrit. Immodeste mais discret, je dis : « Je suis votre
premier lecteur ; si je ne comprends pas, une foule de lec-
teurs après moi ne comprendra pas. » De temps à autre,
un pédant se braque, rompt le dialogue — et parfois plus
tard fait repentance.
Une partie de ma « grande culture » vient de ce que
vous m’avez tous apporté dans mon constant effort
d’entrer dans votre jeu pour en mieux comprendre les
règles.
Ne pas tout savoir (c’est un truisme). En revanche
se fixer d’aller en asymptote vers le tout comprendre.
Excusez du peu! Certes il faut un minimum d’intelligence
et un maximum d’ouverture pour ne pas être enfermé dans
le monde de ses certitudes, ne pas être borné — aux deux
sens du mot. Si l’éditeur d’érudition ne s’en tient qu’à ce
qu’il connaît, ou bien il piétine sans fin et sans ambition
son pré carré, ou bien il publie tout ce qui passe à sa
portée. Le doigté ou le métier — mais celui-ci existerait-
il sans celui-là ? — est de mesurer l’étiage à l’écluse : le
trop-sachant, il ne faut pas toujours suivre son avis qui
peut être égocentriquement focalisé, il ne voit plus
l’intérêt du lecteur potentiel ; le moins-sachant pose
problème car si l’Éditeur en sait plus que l’auteur, l’apport
novateur de celui-ci est plus qu’ hypothétique. Entre
spécialisation et vulgarisation l’ honnête éditeur jouera à
l’ honnête homme.
Au grand étonnement de certains, oui (et à
l’encontre de certains “éditeurs” « passe-plats » qui proli-
fèrent aujourd’ hui) j’ai lu et étudié tous les livres que j’ai
publiés ! — de façon plus allégée, quand je me reposais
(en partie ! et d’un œil !) sur mes Directeurs de collec-
tions ; — de façon intégrale, quand, pour des ouvrages
complexes, je prenais en main mise en forme et mise en
pages, celle-ci ne devenant vraiment productrice de sens
qu’après la maîtrise de la pensée véhiculée par celle-là.
De l’Éditeur comme truchement ? Bien sûr et d’évi-
dence pour moi. Traque d’un sens à retrouver puis à trans-
mettre en descendant et en remontant le long des mail-
lons signifiants du projet saisi dans son ensemble à tra-
vers les intentions de l’auteur (bon ordre d’ouverture des
chantiers), sens retrouvé dans les articulations des chapi-
tres entre eux (chronologie des données), sens traqué dans
le déroulement de l’exposé d’un paragraphe à l’autre
(interpolation avec le non encore énoncé), sens attesté
par l’univocité requise de la phrase là où elle est, sens
testé dans la pertinence d’un mot, d’une date à l’épreuve
du projet, ou du titre... qui se trouvera parfois reconfiguré
à partir d’un révélateur de sens qui était latent au cœur
de la dernière poupée russe
*
et que l’éditeur aidera
l’auteur à mettre au monde de l’explicite.
*[N.D.L.R. : Au lieu de cette image convenue un peu désuète,
l’auteur aurait pu évoquer plus simplement un effet d’auto-similarité dans
l’extension a-typée d’une sorte d’éponge sémiotique à la Menger, structure
fractale selon la théorie bien connue de Mandelbrot.]
35
sa littérature n’est pas tout à fait la mienne
il avait pris parti... il a choisi
Non la liste des Séries n’est pas celle des auteurs que
j’emporterais sur une île déserte ! Non je n’avais pas pris
parti !
Bien malin — hors proches familiers — celui qui
parmi vous pourrait dire quelle est, à titre personnel, ma
littérature ou quel est mon panthéon personnel. À titre pro-
fessionnel, je ne suis pas un éditeur de création littéraire
et je ne fonctionne pas au coup de cœur. La liste des auteurs
auxquels des Séries ont été consacrées ne reflète que la
seule prise en compte de l’utilité, de la pertinence de
publier les résultats de travaux en cours ou de baliser les
étapes de recherche potentielle. Sans qu’interfèrent mes
tropismes ou mes allergies, ni bien sûr des comparatifs de
rentabilité — trop heureux de déceler au mieux des indices
de faisabilité (car à l’évidence je ne partage pas la concep-
tion d’un « confrère » (?) cadet qui à chaque Salon du
livre me faisait sa cour en m’indiquant les coups à faire).
votre acribie
Confiteor. Oui, j’avoue mon addiction pour la
pratique solitaire hors piste (attestée l’année de ma
naissance
1
) de cette discipline extrême (qui n’est plus
reconnue
2
), sous ma seule responsabilité, aggravée d’inci-
tation de tiers suiveurs à complicité active.
1. acribologie : Petit Larousse : 1928.
2. Petit Larousse : 1959, 1961, 1980...
Ah ! le 73 !
« lieu légendaire », à preuve vos variantes ! (voir ci-contre)
Et pourtant ! Il est avéré
1
que les habitués de l’époque
disaient communément « monter au confessionnal ».
les données objectives :
A L’origine de tout : « Peau d’âne », enseigne d’un fonds de bonne-
terie, vêtements pour enfants, d’environ 12m
2
. Siège social de la Revue
des lettres modernes.
B Extension par rachat de la maroquinerie contiguë pour disposer
d’un local + arrière-boutique permettant d’accepter la prise en dis-
tribution pour la France du monumental fonds Droz. Mon « bureau »
est alors cantonné en A, l’accès extérieur se faisant par B, qui est
occupé par les services commerciaux.
C Après mutation et reconversion vers l’édition pure, implantation
de C en B :
le « bureau » : conçu et réalisé par votre serviteur, c’est à la
base un quasi-carré délimité par 9 cornières perforées sol-plafond
double face, pouvant recevoir des tablettes normalisées sur leurs deux
faces (soit environ 2 m au carré) ;
mais le plancher est surélevé d’environ 75 cm, dégageant en
sous-œuvre : la place d’un radiateur à accumulation qui chauffe toute
la boutique ; les emplacements de plusieurs caissons métalliques en
batterie ; et un espace libre pour entreposer les chariots de réception
ou d’expédition de marchandises ;
d’où trois simples marches droites banales pour accéder au
« confessionnal » où 2 personnes y étaient comme il convient, à l’aise ;
3, acceptables en gérant bien l’espace en bout de table pour les dos-
siers du visiteur ; à 4, l’exercice devenait contraignant, mais rare.
non le bureau n’était pas peint en vert (seule la devanture,
conformisme érudition obligeait) !
non je n’ai jamais porté de visière verte ni de manches de lus-
trine !
oui je portais parfois une blouse blanche, celle que portaient
tous ceux qui s’activaient dans l’équipe.
1. Source privée (reproduction interdite, © MM 2004).
le local l’accès le bureau
assez petit petit escalier (×4) suspendu entre plafond et
plutôt sombre escalier échelle plancher
petite boutique minuscule mezzanine
modeste local escalier tournant cabine vitrée en hauteur
quelques marches perchoir exigu
escalier scabreux modeste bureau
espace exigu
espace si réduit
minuscule (×4)
lieu clos
saint des saints (×2)
officine monacale et cardinale
cellule de moine
sanctuaire
antre du savoir
atelier du luthier
phare
échoppe
ruche
niche
lieu légendaire
(Suggestion de présentation. Croquis non contractuel.
Les livres matérialisés par des hachures sont fournis séparément.)
l’exquise torture
la prodigieuse invention
Tout simplement la « note tiroir ». Née d’un triste
constat : l’ennuyeuse, anonyme, encombrante litanie des
ibid., op.cit. et autres idem, manipulée d’une manière
tellement somnambulesque que même leurs auteurs ont
été maintes fois pris en faute, ne sachant plus retrouver
leurs petits. Cela relevait de l’observance malhabile autant
que malaisée d’un rituel suranné plus que de l’informa-
tion du lecteur.
Contrairement à ce que font les scientifiques, les lit-
téraires sont en général peu enclins à joindre une biblio-
graphie à leur contribution
*
— et quand ils le font, cela
devient redondant avec le contenu des notes... quand ce
n’est pas source d’erreur, les références n’étant pas iden-
tiques dans les deux cas !
Contenant biblio et annotation sous une forme
condensée, réduites à l’essentiel, utilisées méthodiquement
c’est-à-dire organisées avant la rédaction définitive de
l’étude, les « notes tiroirs » donnent au lecteur, d’un seul
coup d’œil, un aperçu du champ référentiel utilisé par l’au-
teur. D’où la pertinence de ne pas intriquer en un magma
informe références et commentaires, tout cela n’étant
conçu que pour aider le lecteur et non pour lui compli-
quer la vie !
* Notons qu’il s’agit surtout ici des contributions à des collectifs avec
notes en fin d’article. La « note tiroir » n’est pas d’un emploi universel ; elle
est inadaptée et peu propice aux notes infra-paginales qui nécessitent
d’autres traitements de lisibilité efficace.
36
curieux de leur curiosité
Je n’ai pas à rougir, après les avoir lissées, des qua-
lités que vous avez identifiées les uns les autres et dont
certaines constantes me sont chevillées à l’âme, mais bravo
à toi Christian pour l’ heureux raccourci, le brio de la chute
en devise !
ô récompense, après...
que la marée de propos flatteurs s’est retirée, de débus-
quer avec amusement au creux d’un courriel LE grain de
sable... qui s’est trompé de plage : mais non, chère D.L.,
il n’y a pas trace en moi de misanthropie, le vilain mot ! si
c’était vrai, ça se serait su.
le navire garde le cap
Hum !? « Bon vent », disiez-vous Huguette ;
« À chacun sa part », rappelais-je.
Hé bien ! la clausule sera valéryenne.
À l’Éditorat, que je trouve bien encalminé dans son
Pot-au-noir, comment ne pas souhaiter l’essentiel,
que — bon (tant mieux) ou mauvais (on fait avec) —
Le vent se lève !...
Il faut tenter de vivre !
sera ma part dans le compte à rebours de mon face-à-face
avec le Crabe du Tropique.
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C
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ANNEXE
pour l’ébauche d’une analyse structurelle
selon un protocole non encore homologué
Base : Index de noms d’écrivains présents au catalogue et cités dans le corpus.
Relevé à signalétique uni-indicielle sans prise en compte : de la fréquence
occurrentielle, des différents prénoms pour un même nom et d’un nom à trait
d’union.
classement par ordre croissant A B
alphabétique du nombre de lettres nombre de noms ayant nombre de lettres
APOLLINAIRE BLOY 3 4
BALZAC CHAR 11 5
BAZIN HUGO 6 = 6
4
BERNANOS BAZIN 6 7
BLOY CAMUS 4 8
CAMUS DURAS 2 11
CENDRARS GIONO 41
3
CHAR GRACQ
CLAUDEL JABÈS
COCTEAU JOUVE
CONRAD JOYCE
DICKENS RAMUZ
DURAS SIMON
ÉLUARD VIGNY
FLAUBERT BALZAC
GIONO CONRAD
GRACQ ÉLUARD
GUIBERT MUSSET
HUGO PASCAL
JABÈS VALÉRY
JOUVE CLAUDEL
JOYCE COCTEAU
LAUTRÉAMONT DICKENS
MALLARMÉ GUIBERT
MAURIAC MAURIAC
MUSSET RIMBAUD
PASCAL BERNANOS
RAMUZ CENDRARS
RIMBAUD FLAUBERT
SIMON MALLARMÉ
VALÉRY APOLLINAIRE
VIGNY
1
LAUTRÉAMONT
2
1. Il est significatif que les lettres I, K, N, O, Q, T, U, W, X, Y, Z
(11 items) ne sont pas représentées dans la liste, soit 42,31% (par excès) des
opportunités du classement alphabétique français.
2. La comparaison des deux listes à l’état brut révèle qu’elles ne se
recoupent pas. On relèvera un parallélisme de structure puisque, en troisième
position le même chiffre 6 est commun au nombre de noms ayant ce même
nombre de lettres.
3. On constate scientifiquement que le total du nombre de lettres de
chaque unité lexicale (41) n’est pas identique au nombre d’intervenants (50),
ce qui induit une piste de recherche, d’autant que les 32 entrées des
48 témoignages (envoyés par courrier) sont des multiples 2 et 3 d’un cahier
in-8
o
de 16 pages.
4. Il est remarquable que le chiffre en troisième position dans chaque
colonne (6) est identique ; et, pour rendre la chose plus claire au lecteur, il
faut schématiser la relation et la non réactivité des ensembles A et B sous
la structure réversible suivante :
L’absence de liaisons vectorisées entre les deux ensembles confirme que cela
ne servait à rien, confortant ainsi le bien-fondé de notre hypothèse métho-
dologique de départ.
. .
. .
A 6 = 6 B
. .
. .
. .
. .
. .
B 6 = 6 A
. .
. .
. .
[suggestion de lecture]
— Bon, faut qu’j’te laisse !
— Bon, faut qu’j’y aille !
Noël 2004
ce keepsake
aux dépens
et au bon plaisir de
Michel Minard
n’est pas une publication,
il a été assemblé
à partir d’éléments entre autres privés
constituant le document original
dont cette copie est destinée
à l’usage et à la convenance
du seul dédicataire
mentionné sur la feuille de couverture
les textes sont la propriété de leurs auteurs
les témoignages sont couverts par le secret de la correspondance
toute citation ou reproduction est interdite
sous quelque forme que ce soit
ou soumise à l’autorisation des ayants droit
la maquette a été mise au point par Michel Minard
sa réalisation a été assurée par Annie Lostanlen
l’ensemble produit en interne par Minard Fabrication
sur un Vergé blanc de 125 grammes
de la collection patrimoniale de Danièle Minard
CAEN 2004

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