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Penny Jordan

L’amour ne ment pas

Cet ouvrage a été publié en langue anglaise sous le titre : SHADOW MARRIAGE

Résumé

A l’idée d’avoir obtenu le rôle de sa vie, Sarah exulte. Hélas, elle déchante vite lorsqu’elle apprend que le metteur en scène du film n’est autre que Bé- nédict de l’Isle, son mari depuis trois ans.

Quel accueil lui réservera-t-il après leur longue séparation ? Dire qu’elle s’est enfuie après la céré- monie, atterrée par des révélations accablantes.

Et depuis lors, elle lui voue une haine farouche. Comment expliquer, dans ce cas, le feu dévorant qui la consume, dès qu’elle le revoit enfin?

Chapitre 1

Sarah ?

La voix joviale lui était familière, et ses doigts se crispèrent sur le récepteur. Déjà l’espoir brillait en elle.

Les nouvelles sont excellentes, lui dit Carew.

On vous propose cette fois un rôle dans un film. Un bon rôle! Souhaitez-vous en entendre davantage ?

Le ton, quelque peu moqueur, lui rappela sou- dain qu’elle avait vingt-trois ans, et non plus dix- huit. L’âge de ces enthousiasmes fous auxquels elle s’abandonnait alors volontiers, en apprenant qu’elle avait retenu l’attention d’un cinéaste, était en effet passé depuis longtemps déjà.

Cela dépend, répliqua-t-elle prudemment

Comment imaginer voix plus chaude et plus troublante que la sienne ? Elle parlait, eût-on dit, comme au travers des brumes dorées qui flottent sur la lande écossaise. Et du reste, un jour, un réalisateur avait vanté le pouvoir singulièrement magique et sensuel de ces sonorités rauques, de ce chant voilé

Mais, d’une façon générale, l’idée qu’on pût ex- ploiter abusivement son physique superbe, semblait plonger Sarah dans l’indignation la plus vive. En tout cas, elle se refusait à tourner la moindre scène pouvant présenter un caractère quelque peu licen- cieux. Bien entendu, elle en avait averti Carew, au moment de s’inscrire à son agence artistique, et ob- servait cette ligne de conduite avec une rigueur sans faille. A tel point que parfois, pour vivre, il lui fallait accepter un emploi banal dans un magasin ou un bureau.

Le rôle est splendide, Sarah, je vous assure. Vous l’aimerez. Nous verrons demain le metteur en scène et déjeunerons au « Savoy ». Vous avez une chance extraordinaire ! De passage à Londres, Guy Holland vous a découverte en tombant, tout à fait par hasard, sur cette photo où vous posez pour une marque de shampooing. Songez qu’il a alors tenu à prendre immédiatement contact avec moi en me té- léphonant à mon domicile, en pleine nuit.

La plus grande partie du tournage s’effectuera en Espagne car

Oui, parlez-moi du film, Carew.

Dans le monde du cinéma, le prestige de Guy Holland était pratiquement sans égal. Et une sorte de fièvre gagnait Sarah.

— Il s’agit d’une reconstitution historique, rela-

tant un épisode de la vie de Richard I er . De son propre aveu, le scénario est l’un des meilleurs que Guy ait jamais lus. Il est pourtant l’œuvre d’un pur amateur qui semble fort bien réservé son anonymat. Personne ne sait exactement qui il est. Guy a pensé à vous pour incarner le personnage de Joanna, la sœur de Richard. Vous tenez là un pur joyau, Sarah. Hol- land n’exagère pas en affirmant que six actrices, parmi les plus célèbres, le prient à genoux de leur confier ce rôle. Le peu que j’ai lu du scénario m’en a

convaincu.

Seulement son budget est modeste, et il est

obligé de faire appel à une comédienne de second

plan, fit-elle, non sans amertume.

Justement non. Pas du tout. Il se trouve que

Guy Holland est un scrupuleux, qu’anime la passion de l’exactitude et de l’authenticité. Or, selon lui, la couleur de vos cheveux est précisément celle qui

convient à Joanna. Je vous livre la première question qu’il m’a posée à votre sujet : Sa coloration est-elle ou non naturelle ?

Un sourire naquit sur les lèvres de Sarah. Com- ment eût-elle pu renier, en effet, le sang celte qui courait dans ses veines ? Sa flamboyante chevelure évoquait bien la mer, à l’heure où le soleil se couche au large des côtes écossaises. Et la blancheur lai- teuse de sa peau était celle des brouillards envelop- pant la lande. On aurait pu croire, en la voyant, qu’elle avait trempé ses grands yeux dans l’eau gla- cée des lacs légendaires, et que ses prunelles en avaient gardé la nuance bleu sombre.

La deuxième exigence de Guy Holland con-

cernait la longueur de vos cheveux. Car ceux de Joanna ne peuvent être courts. En fin de compte, vous avez bien fait de ne pas couper les vôtres, comme l’avaient pourtant suggéré les responsables

de la firme. Êtes-vous heureuse, Sarah ?

Je le serai peut-être lorsque j’aurai pris con- naissance du rôle.

Elle n’eut pas besoin d’en dire davantage pour être comprise.

— Tout est parfait. Il n’y a pas la moindre scène

scabreuse. Du moins en ce qui vous concerne. Le

texte du scénario devrait vous parvenir dans l’heure qui vient. Voulez-vous me téléphoner, dès que vous l’aurez lu ?

Ayant raccroché le récepteur, Sarah laissa enfin la joie monter en elle. Comment aurait-elle pu espé- rer encore une telle chance ? D’une part, elle aimait vivre et travailler à Londres, qui n’était pas précisé- ment la Capitale du cinéma. Et, de l’autre, elle refu- sait catégoriquement tous les rôles où fleurissait l’indécence. Cette dernière attitude, surtout, lui cau- sait un tort considérable, et empêchait sa carrière de prendre essor. Du reste, elle savait fort bien que Ca- rew s’interrogeait sur les raisons d’une telle farouche intransigeance. Naguère, après tout, dans un film retraçant la vie de Shakespeare, n’avait-elle pas été Mary Fitton de Gawsworth, l’impudique et mysté- rieuse maîtresse du dramaturge, celle que Fan nom- mait la « Dame Noire » ?

Sa composition lui avait même valu les critiques les plus flatteuses. Il est vrai qu’elle s’était livrée sans réserve à son personnage. Elle avait alors, pour ainsi dire, senti palpiter en elle le cœur de Mary Fit- ton. A tel point qu’une certaine peur l’avait envahie, d’être devenue quelque peu semblable à la Demoi- selle de Gawsworth

Le bruit d’un objet, tombant dans la boîte aux lettres, l’arracha brusquement au passé. En traver-

sant en hâte le vestibule, elle prit le lourd paquet et revint s’asseoir dans le séjour.

L’appartement qu’elle occupait était petit sans doute mais, de ses parents, Sarah avait hérité le sens du confort et le don de marier avec sûreté les cou- leurs. Son père, en effet, avait été un décorateur re- nommé, et sa mère l’avait habilement secondé dans sa tâche. Tous deux, hélas, alors qu’elle venait à peine de s’inscrire à une école d’art dramatique, étaient morts en plein ciel, dans un accident d’avion.

A dix-neuf ans, on lui proposa le rôle de Mary Fitton, et le personnage de Shakespeare fut alors incarné par le comédien Date Hammond, Déjà ve- dette de réputation internationale, ce dernier n’en était pas moins, d’ailleurs, plein de gentillesse et de drôlerie. Ce qui avait beaucoup aidé Sarah, dans les scènes de folle passion qu’ils avaient eu à tourner ensemble. Mais la Dame Noire avait encore un autre amant : le comte de Southampton, dont le rôle était interprété par lacteur Bénédict de l’lsle, avec lui, les choses avaient pris tout de suite une autre tournure

Tandis qu’elle ouvrait le paquet elle frissonna tout à coup au souvenir du trouble qui brutalement en effet s’était emparé d'eux. Cette émotion puis- sante et invincible, dont l’œuvre entière avait été bouleversée et marquée d’une empreinte ineffaçable. Elle se revit toute palpitante et comme noyée dans

les bras de Bénédict de l’lsle. Le manuscrit lui glissa des mains, tomba sur le parquet ciré avec un bruit sourd

Alors, se ressaisissant, elle ramassa les feuillets d'une main ferme et s’absorba bientôt dans la lecture des pages couvertes de petits caractères noirs.

Deux heures plus tard, alors qu’elle les déposait à côté d’elle sur le canapé, les images les plus colo- rées et les plus bondissantes se bousculaient dans son esprit brûlant de fièvre. Un scénariste au talent singulier l’avait en effet dérobée au présent et plon- gée au cœur du XII e siècle, où elle avait vécu, pour ainsi dire, dans l’intimité même de Richard. Elle savait, maintenant, combien ce prince avait souffert de la haine que lui vouait son père, le roi Henri II. Sans doute avait-il puisé un réconfort certain dans la tendresse idolâtre dont l’enveloppait sa mère, l’étrangère Aliénor d’Aquitaine. Mais, sa vie durant, il était demeuré un être tourmenté, déchiré entre le devoir et des passions interdites. Quel pouvait donc être, se demandait Sarah. l’homme : qui avait si bien compris cette âme torturée ? Était-il, lui aussi, la proie de violents sentiments contraires ?

Quoi qu’il en soit, Carew n’avait nullement exagéré en affirmant que le rôle de Joanna avait « de l’épaisseur ». Et à d’idée d’avoir été choisie, elle,

Sarah, pour jouer cette Princesse, une sorte de ver- tige la saisit.

Joanna, en effet, apparaissait à la faveur de trois scènes importantes. Dans la première, on la voyait en compagnie de Richard, faisant route à travers l’Espagne vers Guillaume de Sicile, son futur mari. La deuxième se déroulait en Sicile même, après la mort de Guillaume. Richard venait alors en personne

la délivrer des mains de

son indélicat beau-

frère. Et dans la troisième, elle renonçait à l’homme qu’elle aimait, l’un des chevaliers de Richard, pour épouser Raymond de Toulouse.

Tanered,
Tanered,

Bondissant vers le téléphone, Sarah composa fébrilement le numéro de Carew.

Cette voix, cette voix ! S’écria-t-il avec em- phase. Voilà encore un atout supplémentaire, que Guy Holland n’eût osé imaginer. Eh bien, que pen- sez-vous du scénario ?

Ne le savez-vous pas ? Oh, Carew

Elle ne put continuer, car les larmes lui cou- laient sur les joues. Comme elle bénissait le sort, qui avait fait de Guy Holland un cinéaste à ce point pos- sédé par le démon de la perfection et le souci ma- niaque du détail vrai. Plus désinvolte, il eût vraisem- blablement choisi l’une de ces actrices hollywoo-

diennes qui l’avaient sollicité avec tant d’ardeur. Au lieu de quoi, il n’avait eu de cesse de trouver une jeune femme à la chevelure abondante et couleur de feu

— Bien, reprit Carew. N’oubliez pas notre ren- dez-vous de demain, n’est-ce pas ? Mais soyez sans crainte. Au premier coup d’œil, Guy

Qui sera Richard ?

Un vieil ami à vous.

Il se tut un instant, et un courant d’air glacé en- veloppa tout à coup Sarah.

Date Hammond, dit Carew. Il semble d’ailleurs que Guy se soit montré quelque peu réti- cent à son égard. Mais, là encore, c’est en définitive la couleur des cheveux qui a emporté la décision. D’autre part, il est incontestable que le « métier » de Dale Hammond est à la hauteur d’un tel rôle. Ce qui tourmente Guy Holland, c’est que Richard, bien qu’étant une sorte d’animal farouche et parfois cruel, doit cependant demeurer un héros sympathique.

« Certes, Date a l’expérience requise », songeait Sarah. Et, à en juger du moins par le scénario, ce sens de la facétie et de l’humour qui l’avait si bien

servi dans Shakespeare, ne lui serait pas non plus inutile dans Richard.

Après avoir rassuré Carew, en lui affirmant qu’elle n’oublierait certainement pas leur déjeuner au « Savoy », elle raccrocha.

Cependant, la personnalité du mystérieux scéna- riste excitait sa curiosité et la laissait rêveuse. II lui semblait partager une sorte de complicité avec cet auteur inconnu. Le charme inhérent à son œuvre était tel que pour un peu, bien qu’il fût, lui, sans vi- sage, elle aurait eu le sentiment qu’une part d’elle- même le connaissait.

Le lendemain, elle consacra la matinée à des re- cherches dans la bibliothèque voisine de chez elle. Et, quand elle en ressortit les bras chargés d’ouvrages historiques, une heure à peine la séparait du moment crucial.

Au reste, elle fut bientôt prête. Ayant enfilé une robe de soie gris tourterelle à motifs bleuâtres, elle se contenta d’effleurer ses lèvres d’un bâton de rouge. Car elle préférait mettre l’accent sur sa cheve- lure, dont elle fit deux tresses lourdes, au dessin im- peccable, qu’elle noua en diadème au sommet de sa tête.

Le résultat était proprement saisissant, et devant son reflet dans le miroir, elle ne put réprimer un lé- ger frisson, comme si la sœur de Richard elle-même avait tout à coup surgi auprès d’elle. Au premier coup d’œil, Guy Holland verrait en elle la princesse Joanna

Une heure sonnait comme elle traversait le bar, en quête d’une table retirée. Carew l’aperçut et bon- dit aussitôt sur ses pieds. C’était un petit homme tout en rondeurs, avec des cheveux blonds mal peignés et des yeux énormes, qui lui donnaient l’air d’un hibou. Son compagnon, quant à lui, déroula son corps élan- cé avec infiniment plus d’élégance, et tendit à Sarah une longue main brune, en même temps qu’il l’enveloppait d’un regard scrutateur.

La première question qu’il lui posa ne fut en rien celle à quoi elle pouvait s’attendre. Elle vit l’œil du cinéaste s’arrêter sur sa main gauche, et, dans un geste instinctif, fut tentée d’arracher l’anneau d’or dont elle était parée.

Vous êtes mariée ?

Je

Je suis divorcée, répondit-elle du bout

des lèvres, en fronçant les sourcils.

Carew intervint à son tour :

Sarah a été mariée brièvement à Bénédict de l’Isle.

Vraiment ? Je connais pourtant très bien Ben. Je l’avais toujours cru célibataire.

— Je suis convaincue qu’il désire oublier cet épisode autant que moi, dit Sarah.

Elle lança un coup d’œil désapprobateur à Ca- rew. Pourquoi donc ne lui avait-il rien expliqué ? Ne savait-il pas qu’elle ne pouvait souffrir la moindre allusion à cet éphémère et lamentable mariage ? Une

union brisée avant même que d’être formée

Si

Dale ne s’était pas alors trouvé là, pour lui venir en aide

Guy Holland de rassit.

Bien ? Fit-il. Vous avez lu le scénario. Qu’en pensez-vous ?

Il est merveilleux. Tout est conté avec un art

si fort, qu’il me semble presque connaître l’auteur. Il

nous fait réellement sentir ce qu’il a écrit. Les tour-

ments de Richard, son angoisse

Je

Elle s’arrêta brusquement, ayant pris conscience que Guy l’observait d’un air pensif.

Excusez-moi

Je suppose que vous avez

l’habitude de ces sortes de réactions.

Je suis certainement accoutumé à entendre louer le manuscrit, mais, en revanche, vous êtes la première personne à parler du scénariste avec autant de chaleur. Vous sentez-vous capable d’endosser le rôle ?

Il la dévisageait avec une extrême attention, tandis qu’il lui parlait, et Sarah n’ignorait pas que cette dernière question avait valeur de test.

Je l'espère. Joanna évolue de lenfance à l’âge adulte. Quand elle tombe amoureuse de l’écuyer de Richard, elle n’est encore qu’une enfant, et ne se donnera à lui que beaucoup plus tard, alors qu’elle est devenue femme. Le prix qu’elle doit payer, en échange de son amour, étant son mariage avec Raymond de Toulouse.

— Oui. J’ai entendu dire que vous vous refusiez absolument à tourner des scènes quelque peu osées. Pour quoi ?

Sarah haussa les épaules. Une espèce de crainte l’étreignait, qu’elle s’efforçait de combattre.

— J’imagine peut-être qu’elles manquent d’intérêt, qu’elles ne sont pas très convaincantes,

interprétées par des acteurs qui ne peuvent guère ressentir ce qu’ils jouent

Je devine que vous n’êtes pas la seule

à penser ainsi. Malheureusement, le scénario com- porte plusieurs de ces scènes.

— Hum

Oh, elles sont même

Elle s’interrompit, brusquement empourprée.

Continuez, dit Guy Holland. Comment sont-

elles ?

Presque

insoutenables.

Sarah avait répondu avec gêne, incapable de trouver les mots susceptibles d’exprimer cette af- freuse tristesse qui l’avait saisie à la lecture du ma- nuscrit.

Laissons la censure en juger, trancha Guy.

Ils s’assirent au restaurant et, vers la fin du re- pas, le cinéaste eut enfin pitié d’elle et la rassura définitivement sur son sort. Elle serait bien Joanna.

— Je ne dis pas que mon choix sera d’ailleurs

lui

guise

approuvé

par

tous,

dit-il,

en

d’avertissement. Mais, où je me trompe fort, ou vous êtes exactement celle qu’il faut.

Il parla ensuite des autres membres de la troupe. L’épouse de Richard, Berengéria, serait incarnée par Gina Frey. La sensualité explosive de cette actrice était si éloignée de la tendre ingénuité de Berengéria, que, pour tirer son épingle du jeu, il lui faudrait à tout prix déployer un grand talent de comédienne. Tel était du moins l’avis de Sarah.

— Je n’avais pas tout d’abord pensé à Gina Frey, avoua Guy, qui avait lu dans ses pensées. Mais c’est elle qui m’a apporté le manuscrit. J’aurais eu mauvaise grâce à l’éconduire.

Sarah retint son souffle. Cela signifiait-il que Gina Frey connaissait l’auteur du scénario, et était en communion de pensée et de sentiment avec lui ?

Une telle question ne pouvant bien entendu re- cevoir de réponse, elle s’informa du tournage. Comme le lui avait dit Carew, il aurait lieu essentiel- lement en Espagne. Là-bas, en effet, les grands es- paces et les châteaux nombreux, permettraient de recréer avec vraisemblance l’atmosphère moyenâ- geuse.

Après le déjeuner ils allèrent à l’agence de Ca- rew, où l’on précisa certains détails et signa les con-

trats d’usage. Sarah promit alors de se rendre en Espagne, avant la fin du mois en cours.

Guy Holland les ayant quittés, Carew prodigua à Sarah ce sage conseil :

Allez vite faire provision de crème solaire. Guy ne sera certainement pas très content de voir votre peau s’embraser, et vous tournerez durant tout l’été ou presque. A propos, je me demande ce qui pouvait bien le préoccuper, au sujet de votre ma- riage, ajouta-t-il.

Il la regarda pensivement. En dépit de sa gentil- lesse foncière, il arrivait tout de même à Carew d’éprouver quelque agacement devant ce silence absolu dont elle voulait entourer cette union éphé- mère. Dieu sait que le nom de Bénédict de l'lsle était suffisamment connu et apprécié, dans le monde du cinéma, pour qu’elle eût songé, de façon très légi- time, à l’utiliser afin de mener sa propre carrière. Or, il lui avait fallu prendre connaissance du dossier de presse qu’elle lui avait remis, pour découvrir enfin cette idylle, née entre Bénédict et Sarah, alors qu’ensemble ils tournaient Shakespeare. Sinon, il est bien probable qu’il n’en eût jamais rien su

En fait, ils s’étaient mariés à l’issu même du tournage. Une fête avait été organisée à l’intention de la troupe entière. Après quoi, en moins d’une

semaine, tout s’était brisé. Comme en avait alors jugé Bénédict de l’lsle lui-même, et à l’instar de la Dame Noire, son épouse s’était révélée incapable de choisir entre deux hommes, et leur amour s’était évanoui comme plume au vent. Si de l'lsle avait dit vrai, songeait Carew, cela ne pouvait signifier qu’une chose : Sarah et Dale étaient amants. Et dans ce cas

Sarah, cependant, avait l'air lointaine. On la de- vinait comme fascinée par l’univers rouge et or de son film. Elle s’imaginait déjà parmi ses livres con- duisant son enquête historique, amassant toute la documentation qu’elle jugeait nécessaire pour pou- voir mieux se glisser dans le personnage de Joanna.

Ce rôle était décidément un don inespéré du ciel ! S’il lui avait fallu vivre un an encore sans jouer, elle eût peut-être renoncé, en effet, à tout projet de car-

Mais on l’avait choisie. Et elle avait la ferme

rière

intention d’imprimer sa marque personnelle sur ce film qui allait être créé, image après image. De toute son âme elle serait la princesse Joanna.

Comme il faudrait du temps, à l’enfant chérie du plus puissant royaume de la chrétienté, pour com- prendre et admettre cette vérité amère : les prin- cesses les plus belles et les plus fêtées, ne sont en définitive rien d’autre que des pions dociles entre les mains glacées des rois, qui les déplacent sur l’échiquier politique au gré de leurs alliances.

Chapitre 2

Guy lui avait promis qu’on viendrait la chercher à l’aéroport. Mais, la saison touristique battant son plein elle était partie avec du retard sur l’heure ini- tialement prévue. Et tandis que la nuit espagnole l’enveloppait de son souffle tiède, Sarah jeta autour d’elle des yeux un peu hagards, à la recherche de la

voiture qui l’attendait

peut-être

En parcourant du regard la rangée de véhicules immobiles, elle se sentait un peu nerveuse. L’univers où elle allait plonger lui était relativement inconnu, et elle empruntait en somme un train déjà en marche. Grâce à Guy Holland, elle savait, en effet, que cer- tains épisodes du film, notamment ceux ayant trait à la jeunesse de Richard, avaient déjà été réalisés.

Sarah !

Un homme de haute taille et large d’épaules marchait vers elle à grandes enjambées. Le recon- naissant aussitôt, elle s’élança dans un cri joyeux à

sa rencontre. Alors, il la souleva de terre et l’embrassa comme sur la scène.

— Quel honneur pour moi, n’est-ce pas, Dale,

d’être ainsi accueillie par mon frère, mon souverain, et la personnalité la plus importante de la troupe !

Et je ne suis pas venu seul.

Et s’effaçant, il découvrît l’homme qui se tenait derrière lui. C’était un grand brun, au sourire chaleu- reux, que les manières ostensiblement théâtrales de Dale semblaient amuser quelque peu.

Votre futur amant, fit Dale. Approchez Paul, afin que je vous présente à Sarah.

Plus réservé que son compagnon, Paul n’en était pas très séduisant, et il émanait de sa personne un sentiment de solidité tranquille et rassurante. Aussi bavardèrent-ils bientôt comme de vieux amis. L’air soudain préoccupé de Dale mit pourtant Sarah en alerte.

Que se passe-t-il, Dale ? Avez-vous des en-

nuis ?

Certes, disputes et jalousies n’étaient pas rares, au sein d’une communauté réunie pour l’élaboration d’un film. Mais le Dale qu’elle avait connu souriait

volontiers de ces désagréments. D’autre part, et quels que fussent d’ailleurs les liens d’amitié qui pouvaient exister entre eux, il était exceptionnel qu’une vedette internationale se dérangeât pour aller lui-même accueillir une actrice d’un rang infiniment plus modeste. Et comme elle regardait les deux hommes, l’un après l’autre, Sarah se rendit compte que le visage de Paul était, lui aussi, empreint d’une certaine gravité.

Je vais déposer vos bagages dans le coffre, proposa-t-il.

Je suis venu vous chercher, expliqua alors

Dale, car je désirais vous dire deux mots, Sarah. Ou, plus exactement, vous prévenir.

Me prévenir ?

Et le fait d’être accompagné par Paul

m’ennuyait plutôt. A en juger du reste par la façon dont il vous a regardée, je serais très étonné qu’il se contentât, avec vous, de relations strictement profes- sionnelles. Que pensez-vous de lui ?

Oui

Nous venons tout juste de faire connais- Il a l’air très agréable, sans doute, mais je ne

suis pas à la recherche d’une aventure. Vous le sa- vez, Dale.

sance

Soit.

Son sourire était plein d’amicale indulgence.

Paul va revenir, et je ferais mieux de vous le

dire tout de suite : Nous avons un nouveau metteur en scène.

L’angoisse envahit soudain Sarah.

Je pensais que Guy Holland devait diriger lui-même ?

— Il le devait en effet, répliqua Dale d’un ton

amer. Sinon je n’aurais jamais accepté ce maudit rôle. Seulement il semble avoir connu des difficultés dans le tournage du film précédent, et les produc- teurs exigent qu’il en retravaille plusieurs scènes. Tout étant déjà installé ici, il a bien fallu trouver un autre réalisateur.

Il la dévisagea, tandis que Paul refermait le coffre et s’apprêtait à les rejoindre.

— C’est Ben, fit-il vivement.

Et voyant qu’elle chancelait un peu, il posa une main secourable sur son bras.

Je savais bien que la nouvelle vous ébranle-

rait. Voilà pourquoi je tenais à vous l’apprendre moi-même. Connaissant l’homme, je suis persuadé qu’il vous aurait laissée vous approcher en toute innocence. Et vous vous seriez retrouvée face à lui, brusquement, sans même avoir été avertie de sa pré- sence. Il est allé travailler en Amérique sitôt Shakes-

peare terminé, n’est-ce pas ?

Comment aurait-elle pu répondre après un coup si violent et si inattendu. Ben lui-même, en per- sonne, allait diriger Richard ? C’était impossible !

Ignorant la pâleur de Sarah et sa mine sou- cieuse, Paul lui ouvrit galamment la portière et l’aida à fixer sa ceinture.

Soyez raisonnable, Paul, observa Dale. Je

suis sûr que Sarah ne tient pas à se lier trop intime- ment avec ses partenaires. Elle connaît trop les en-

nuis qui peuvent en découler. N’est-ce pas ?

Bien entendu, il ne songeait qu’à la taquiner gentiment, mais elle regrettait pourtant qu’il ne le fît pas avec plus de mesure. D’autant que Paul lui lan- çait soudain un coup d’œil aigu.

— Certains d’entre eux m’ont donné du souci, fit-elle d’un ton désinvolte.

Et au cas où vous penseriez qu’il s’agit de moi, précisa Dale, je vous préviens que nous avons toujours eu, au contraire, d’excellentes relations, nest-ce pas Sarah ?

Elle se tourna vers lui et parvint à lui sourire, s’efforçant d’oublier qu’elle allait bientôt rencontrer Ben. En effet, acteur dont l’art consommé avait été si apprécié dans Shakespeare, Ben s’était aussi af- firmé depuis à la fois comme metteur en scène et comme producteur

Oui certes, songeait amèrement Sarah, Ben s’y entendait à merveille pour jouer la comédie ! Sans Dale, elle n’aurait même jamais su à quel point il l’avait cruellement trompée. Maintenant encore, au seul souvenir de ces événements, une sorte de déses- poir mêlé de honte s’emparait d’elle. Alors qu’elle avait aimé Ben de tout son cœur, de toute son âme, il ne l’avait épousée, lui, que pour gagner un pari con- çu par Dale ! Comme celui-ci devait le lui avouer plus tard, non sans confusion, il s’agissait en effet d’obtenir le premier les faveurs de Sarah. Dale avait sans doute pour excuse qu’elle n’était à ce moment-

là, pour lui, qu’une ravissante inconnue. Et puis, tout cela, dans son esprit, n’était d’abord qu’une plaisan-

En avait-il été de même pour Ben ? Rien

terie

n’était moins sûr. Une évidente rivalité existait entre les deux acteurs. Dale étant à l’époque le plus cé- lèbre des deux, Ben, en la circonstance, avait certai-

nement voulu remporter sur son concurrent une vic- toire éclatante.

La cour tapageuse que lui avait faite Dale, n’avait guère ému Sarah. En revanche, inconsciente de l’enjeu dont elle était l’objet, elle s’était aban- donnée sans méfiance aux sentiments passionnés qu’aussitôt Bénédict lui avait inspirés. Persuadée qu’il l’aimait, elle lui avait cédé très vite. Et lorsqu’il lui avait proposé le mariage, elle l’avait accepté avec une joie folle.

Hélas, le soir de leurs noces, Dale avait suivi Sarah jusque dans la chambre d’hôtel où elle était allée se reposer un peu et se changer. Là, légèrement pris de vin, il lui avait tout dit. Et tandis que Ben s’approchait dans le couloir, il avait suggéré à Sarah cette forme de vengeance : lui laisser croire qu’en réalité ils s’aimaient tous les deux. De fait, poussant la porte, Bénédict les avait surpris étroitement enla- cés

Elle se rappelait tout cela. Et notamment cette scène atroce où, devant la foule des invités, un Ben complètement ivre avait clamé avec emphase que la réalité avait rejoint la fiction. Comme dans le film, Dale et Sarah étaient les plus passionnés des amants.

Or, ce que tout le monde ignorait, c’est qu’en fait Sarah n’avait jamais divorcé ! Au regard de la

loi, elle n’avait pas cessé d’être l’épouse de Ben ! En l’absence de l’accord des deux parties, il fallait, en effet, pour que le divorce fût prononcé, attendre l’expiration d’une période de cinq ans. Or leur ma- riage ne remontait qu’à trois ans et demi, et Ben lui avait toujours opposé un refus catégorique. Pourquoi une telle attitude de sa part, elle ne parvenait pas à le comprendre. Craignait-il, que, dans l’hypothèse d’une séparation définitive, elle n’exigeât de lui une compensation financière importante ? Où cherchait- il simplement à se venger d’elle ? Mais en quoi était- elle donc coupable ? Elle ne l’avait épousé que parce qu’elle l’aimait d’un amour sincère et profond, qu’elle s’imaginait dans sa candeur, payée de retour. Souvent, le souvenir des scènes de passion qu’ils avaient tournées ensemble la tourmentait encore. Oui, elle s’était donnée à lui de tout son être.

Le hurlement des freins la ramena brusquement au présent. Dale avait toujours été brutal au volant, et il ne semblait pas avoir changé à cet égard.

S’adressant à Paul, il dit :

— Je viens d’apprendre à Sarah que nous avons un nouveau réalisateur.

Et il poursuivit, à l’intention de Sarah :

Paul ne me ressemble pas : il aime, lui, notre

metteur en scène. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Gina, ma tendre et naïve Berengeria, est là aussi. Ben est d’ailleurs bien obligé de la ménager puisque son amant est l’un de nos producteurs les plus influents. Mais vraiment, je me demande com- ment va réagir Ben en vous voyant.

— Très favorablement, Sarah, j’en suis persua-

dé, observa Paul avec gentillesse. Il est vrai que la nouvelle script-girl a probablement oublié de sup- primer le nom de Rachel Ware de la liste des ac- teurs, et de le remplacer par le vôtre. Mais quelle importance ! Ben ne vous mangera pas. Oh certes, il

Sachant avec précision ce qu’il

est très exigeant

veut obtenir de chacun des comédiens, et convaincu de pouvoir le leur demander. Mais

Sarah sait tout cela, Paul, fit Dale en se tour-

nant à demi vers lui. Nous avons tourné avec lui dans Shakespeare. Pardonnez-lui son ignorance, Sarah. La vocation de Paul s’est éveillée assez tardi- vement. Il travaillait comme expert-comptable quand, tout à coup, il a attrapé le virus de la scène.

— J’avais une amie mannequin, expliqua Paul

avec le sourire. Grâce à elle, j’ai pu poser pour des

photos publicitaires. C’est ainsi que j’ai commencé.

Est-ce encore loin ? Demanda Sarah.

Ils roulaient depuis déjà une demi-heure, filant à vive allure à travers une campagne apparemment déserte, et la fatigue de son long voyage commençait à lui peser sur les épaules.

Encore une vingtaine de kilomètres, dit Paul.

— Si Guy n’était pas si méticuleux, la majeure

partie du film aurait pu être tournée dans le désert de Californie, observa Dale, non sans amertume. Et nous aurions pu utiliser les studios pour le reste.

Il est vrai qu’il se sent maintenant comme chez lui, à Hollywood, songea Sarah. Le luxe insensé de là-bas allait lui manquer. Elle, au contraire, frémis- sait d’aise à l’idée de jouer à l’air libre.

Nous y sommes, prévint Dale.

Il avait quitté la route pour s’engager sur un chemin étroit et poussiéreux. Et bientôt Sarah distin- gua une multitude de lumières émanant des fenêtres de grandes caravanes.

Le gardien des lieux leur sourit en guise de bienvenue. Puis, Dale s’étant arrêté près, de la cara- vane qui lui était réservée, Paul quitta ses compa- gnons en leur souhaitant une bonne nuit.

— Nous sommes un peu à l’étroit ici, pour l’instant, expliqua Dale, tandis qu’ils s’acheminaient vers la porte d’entrée. M’en voudrez-vous, Sarah, si je vous invite à dormir cette nuit dans mon humble palace ? Il y a une chambre individuelle

Elle acquiesça. Il était plus d’une heure du ma- tin, et toutes les fibres de son corps brisé aspiraient au sommeil. Au reste, elle n’ignorait pas que le tour- nage en extérieur entraînait toujours des problèmes de logement plus ou moins aigus. Sans doute s’attendait-elle plutôt à partager son toit avec l’une des autres femmes de la troupe. Mais elle connaissait assez Dale pour savoir qu’il était digne de confiance.

Vous deviez cohabitez avec Gina.

Il ouvrit la porte métallique, actionna un inter- rupteur, et tous deux clignèrent des yeux dans la lumière. Puis, s’effaçant devant elle afin de l’introduire dans le séjour :

Mais elle a fait des difficultés, ajouta-t-il. En réalité il semble bien qu’elle préfère vivre seule, sauf évidemment à accueillir chez elle notre réalisateur en personne. Notez que Ben ne la courtise pas, du moins pas en public. Il a déjà suffisamment de sou- cis, sans indisposer encore l’un des producteurs. Au contraire, il s’est donné assez de mal pour se conci- lier les bonnes grâces de Gina et de son amant. Il

pourrait d’ailleurs tout aussi bien se retirer et laisser la place à un autre, mais son dernier film n’a pas été précisément une réussite et

Oh mais si, protesta Sarah, sans réfléchir. Il a obtenu le Prix du Meilleur Film !

Il a peut-être reçu le Prix du Meilleur Film, répliqua Dale sèchement, mais si vous voulez mon avis, Ben a voulu se surpasser et cela lui a coûté un argent fou, qu’il n’est pas près de récupérer.

Prenant une pose théâtrale, il lui demanda en riant :

Accepterez-vous un verre, chère Madame, avant que je ne vous montre votre chambre ?

Et il lui désigna du doigt l’une des trois portes menant à l'étroit couloir.

Mais elle se sentait harassée.

Je vous remercie, mais je crois que j’aimerais mieux me coucher tout de suite. Êtes-vous sûr que cela ne vous gêne pas de m’héberger pour la nuit, Dale ? Je pourrais

Elle crut voir alors passer une ombre sur son vi- sage. Après tout, lui aussi devait être fatigué, son- gea-t-elle. Pourquoi dès lors le contrarier ?

Allons, venez. Vous le voyez, grâce à Guy, nous avons des caravanes très bien équipées. Elles sont même pourvues de l’air conditionné. Il a aussi songé à créer une piscine dans l’enceinte du camp. Mais sous la houlette de Ben, il a peu de chance que nous l’utilisions beaucoup. Il nous traite comme ses domestiques, comme ses esclaves.

Il jeta un coup d’œil de côté à Sarah. Certes, la rivalité avait toujours été vive entre les deux hommes, mais elle devinait qu’elle s'était nettement accrue. Sa conviction se renforça encore lorsqu’il ajouta lentement, à voix basse :

Il a changé depuis que nous avons tourné Shakespeare ensemble. Et bien qu’il m’en coûte de vous le dire, c’est un très mauvais perdant. Mais ne vous inquiétez pas, Sarah, Oncle Dale est là pour veiller sur vous.

Elle frissonna : était-ce à cause de l’air condi- tionné ?

Un peu plus tard, elle prit une douche dans la salle de bains minuscule. Elle n’avait pas touché à ses bagages, sinon pour en extraire une chemise de

nuit qu’elle passa rapidement. Puis, regagnant la chambre, petite mais cossue, que Dale lui avait cé- dée, elle éteignit la lumière et s’allongea.

Était-il bien raisonnable d’éprouver pareille an- xiété, sous prétexte qu’elle allait travailler avec Ben? Sans doute désirait-il oublier le passé tout comme

elle. En quittant leur chambre le soir des noces, ne lui avait-il pas dit qu’il ne voulait plus jamais la re-

Certes. Mais alors pourquoi s’opposait-il si

farouchement à leur divorce ? Craignait-il d’être soumis au versement d’une pension fabuleuse ? In- contestablement, le succès lui avait souri, et il était censé être riche. Elle eut une grimace de dégoût. Il

voir ?

avait donc bien changé s’il l’imaginait à ce point cupide. En réalité, elle ne désirait qu’une chose :

reprendre son entière liberté.

Elle soupira en songeant combien il était diffi- cile de la recouvrer. L’homme de loi, qu’elle avait consulté, ne semblait guère avoir compris ses mo- biles.

Désirez-vous contracter un autre mariage ? Lui avait-il demandé.

Et comme elle lui répondait par la négative, il l’avait enveloppé d’un regard perplexe, insistant sur le fait que la période d'attente a précisément pour but d’inciter les couples désunis à la réflexion et de leur

permettre un nouveau départ, sur des bases cette fois plus solides.

Une sorte d’angoisse l’étouffait. Que se passait- il donc ? S’interrogeait-elle. Elle avait été séduite et épousée à seule fin, pour Ben, de l’emporter sur Dale. Cette conduite odieuse n’avait-elle pas éteint à tout jamais le feu qui avait brûlé en son cœur ? Quelques braises y palpitaient-elles encore ?

Trop harassée pour tenter de voir plus clair en elle-même elle sombra dans l’abîme du sommeil.

Chapitre 3

L’agitation régnant au-dehors l’éveilla. Elle ou- vrit lentement les yeux, puis le souvenir de la veille lui revenant à l’esprit, se redressa brusquement et jeta un coup d’œil à sa montre. Il était sept heures et, déjà, à en juger du moins par l’animation ambiante, chacun était au travail.

Elle prit une douche à la hâte, et revint à sa chambre où elle enfila une chemise à carreaux et un vieux jean. Puis elle se brossa les cheveux et les em- prisonna dans un ruban assorti à ses yeux bleu pro- fond.

La première chose qu’elle eût à faire mainte- nant, était d’aller se présenter à l’assistant de Ben, et de s’enquérir du moment où elle devrait à son tour entrer en scène. Par bonheur, entre sa rencontre avec Guy Holland et son arrivée en Espagne, elle avait eu le temps d’étudier son texte avec soin. Elle s’attendait d’ailleurs à ce qu’il fût quelque peu mo- difié, ne fût-ce que pour se plier aux volontés du

Pourrait-on démasquer le mys-

térieux scénariste ? Ce n’était pas impossible. Cer- tains auteurs, en effet, exprimaient parfois le désir d’être présents sur les lieux du tournage et de leur œuvre. Ce serait peut-être le cas de celui-là. A cette idée, une certaine appréhension lui serra la gorge. Elle se reprocha son émotivité, rangea ses affaires et fit le lit. N’eût-on pas dit qu’elle était tombée amou- reuse de cet homme, sans rien savoir de lui ? Mais précisément, elle avait l’impression à la fois vague et lancinante, de le connaître. Ce ne pouvait être qu’un homme capable de sentiments profonds, même sous des dehors peut-être réservés. Un homme accessible à la pitié, loyal, digne, dédaigneux des plaisirs super- ficiels.

nouveau réalisateur

Dale ne donna pas signe de vie lorsqu’elle quitta la chambre, ignorant s’il dormait encore ou s’il était déjà au travail elle mit en marche le percolateur et, ouvrant la porte, laissa le soleil matinal l’inonder. Plus tard, sa caresse se changerait en étreinte pesante et intolérable, mais à cette heure elle était d’une douceur infinie sur son visage et ses bras nus. Comme elle eût aimé pouvoir s’étendre là, pour y demeurer longtemps telle une chatte paresseuse. Une sorte de langueur s’empara d’elle et elle ferma les yeux. Mais soudain elle les rouvrit. Au travers de ses paupières, le ciel était brusquement devenu noir. Et un secret instinct l’avertit d’une présence dangereuse et toute proche. Alors elle le découvrit ! Celui qui

voilait ainsi la face du soleil, n’était autre que son mari, Bénédict de l’Isle.

Il la vit au même instant, parut marquer un temps d’arrêt, puis ses traits se figèrent, son visage fut tout à coup semblable à celui des statues. Quel saisissant contraste formait-il avec Dale ! Ce dernier avait la peau claire et les cheveux blonds. Alors que Ben, au contraire, ressemblait à Lucifer en personne, avec ses traits sombres et pleins d’amertume, sous une chevelure de jais. Au premier abord, on devinait que les faiblesses d’autrui lui étaient inconnues.

Les yeux de jade se posèrent durement sur elle, balayant d’un coup le masque de femme accomplie et sûre d’elle-même qu’elle avait revêtu au fil des ans. Il lui semblait même que ces prunelles impi- toyables dispersaient au loin ses vêtements, la lais- sant, telle qu’à l’époque où ils tournaient ensemble Shakespeare, nue, innocente et fragile entre ses bras de fer. Par bonheur, Paul lui avait dit qu’elle ne figu- rait probablement pas sur la liste des acteurs jouant Richard. Ben devait donc ignorer qu’elle allait inter- préter le rôle de Joanna. Elle puisa, dans cette idée, la force de soutenir son terrible regard. Mais son Cœur battait à tout rompre. Avait-elle donc oublié à quel point il était grand ? Debout sur les marches de la caravane et mesurant déjà un bon mètre soixante quinze, il lui fallait cependant lever les yeux vers lui. Tandis qu’il s’approchait, elle lut sur son visage ce

mépris glacé qu’elle y avait déjà vu en d’autres cir- constances. Comment ces yeux, d’un vert aussi pro- fond, pouvaient-ils dégager une telle impression de froideur et de désert aride, se demandait Sarah. Et avec ennui, elle voyait s’avancer à quelque distance un groupe d’indiscrets, attirés là comme par le pres- sentiment d’un face à face orageux.

Elle ne devait pas céder à la panique et battre en retraite devant Ben ! Le contrat avait été signé : il ne pourrait pas lui retirer le rôle de Joanna. Elle se le répétait intérieurement avec une sorte de désespoir.

En voyant Ben esquisser une moue dédaigneuse, elle frissonna. Et comme d’instinct elle reculait, elle se heurta à Dale qui lui prit la taille. Paul lui aussi était là. Le trouble où l’avait plongée la brusque ap- parition de Ben avait été si violent, qu’elle n’avait pas jusqu’alors été consciente de leur présence. Et elle lança à Dale un regard plein de gratitude.

Bonjour Ben, dit-il d’une voix affable. Ve- nez-vous saluer votre ex-épouse ?

Le visage de l’interpellé s’assombrit encore et sa bouche se fît plus méprisante que jamais. Paul, quant à lui, avait ouvert de grands yeux. On le sen- tait profondément surpris et quelque peu mal à l’aise. Mais aussi grands dieux, quel démon inspirait

donc à Dale une telle attitude ? Pourquoi cette es- pèce de défi publiquement lancé à Ben ?

Mon ex-femme ?

Il y avait quelque chose de cruel dans le sourire qu’il adressa à Sarah. Puis, s’emparant de sa main, il l’attira vers lui et elle tomba dans ses bras, comme une enfant soumise et sans force.

Ne lui auriez-vous donc rien dit ? Lui de- manda-t-il à l’oreille.

Il la serrait si fort contre lui qu’elle en pouvait à peine respirer. Au reste, bien qu’en proie à l’émotion la plus vive, elle se représentait toute cette scène avec précision. Dale immobile et perplexe sur le seuil de la caravane, scrutant avec curiosité l’expression de son visage pour tâcher d’y capter une vérité qu’il commençait à pressentir. Elle et Ben étroitement enlacés, avec ce bras vigoureux et brun qui lui emprisonnait la taille, et ces doigts d’acier refermés sur son poignet fragile, tout contre son cœur, dont il ne pouvait ignorer le galop éperdu.

— Et qu’a-t-elle oublié de me dire ? Interrogea enfin Dale.

— Eh bien, tout simplement qu’elle n’est pas, et n’a jamais été mon « ex »-épouse.

Dans cette simple réplique, il semblait avoir mis en œuvre toutes les ressources de son art consommé. Car le ton en était désinvolte, et la voix, comme par mégarde, suffisamment forte pour être clairement perçue du « public» massé à quelques pas.

Vous auriez pu confier à Dale notre petit se-

cret, chérie, lui murmura-t-il encore à l’oreille.

Elle sentit sur sa peau le chaud contact de ses lèvres.

Je sais, poursuivit-il, je m’étais promis

d’observer le silence le plus total sur notre union. Du reste, je l’ai fait jusqu’ici. Mais puisque j’ai accepté ce travail à seule fin d’être auprès de vous, mieux vaut clarifier une fois pour toutes la situation, n’est- ce pas ?

Une sorte de paralysie avait gagné l’esprit et le corps de Sarah. Elle ne pouvait ni répondre à Ben, ni risquer un coup d’œil en direction de Dale. D’ailleurs, n’était-elle pas effectivement l’épouse de Bénédict de l’Isle ? Une flamme de colère embrasa soudain son œil bleu et elle tenta de se dégager des bras virils. Mais en vain. Ainsi donc, comme elle l’avait d’ailleurs redouté, cette liberté dont elle avait joui durant plus de trois ans, n’était en réalité que fictive. Il suffisait à Ben de vouloir saisir celle qui n’avait jamais cessé d’être sa femme, pour qu’en Un

instant elle fût de nouveau captive de son impi- toyable étreinte.

Cependant la foule des spectateurs s’était encore grossie, et chacun d’entre eux considérait tranquil- lement cette scène insolite, sans paraître éprouver la moindre gêne.

Nous avons vécu Sarah et moi, quelque temps séparés, reprit Ben à leur intention. Mais Dieu merci, nous voilà de nouveau réunis. Et je vous avoue n’avoir en la circonstance qu’un seul regret :

celui de ne pas interpréter le rôle de son amant. Je veux dire : pas en public.

à

l’exception toutefois de Dale et de Sarah. Elle était anéantie, et l’entendit parler encore comme dans un rêve aux allures de cauchemar. Il continuait à s’exprimer à voix haute et parfaitement intelligible à

quiconque souhaitait le comprendre.

Un grand rire secoua alors toute lassemblée

Je ne savais pas que tu étais déjà arrivée, ma chérie. Tu aurais dû me le dire. Mais cela n’a aucune importance. L’essentiel est que tu sois là. Je vais envoyer quelqu'un prendre tes bagages et les trans- porter dans ma caravane. Je vous remercie, Dale, d’avoir pris soin de Sarah.

C’était comme s’il tirait un trait sur les trois an- nées qui venaient de s’écouler, songea-t-elle. Et elle se sentit brutalement ramenée en arrière, à cet instant où Ben déjà, s’était adressé à un public avide de nouvelles extraordinaires. Allait-il répéter ce qu’il avait dit alors, que sa femme avait un amant ? Mais pourquoi s’obstinait-il donc à lui refuser le divorce ? Il ne l’aimait, ni même ne la désirait. En lui enjoi- gnant le soir de leurs noces de partir avec Dale, lui- même avait affirmé sa totale indifférence à l’égard de la jeune épousée. Comme elle se rappelait les mots cruels qu’il avait eus dans ces moments

Non, elle n’avait été pour lui que le pré-

texte à gagner un pari !

atroces

La foule des curieux se dispersait maintenant avec lenteur. Après tout, quelle situation plus banale que la leur, dans cet univers particulier des gens de cinéma ? Les couples s’y défaisaient, puis se refor- maient, sans plus étonner personne. Il était toutefois certain que l’autorité de Bénédict de l’Isle, metteur en scène, eût été fâcheusement ébranlée si, sur les lieux même du tournage, sa femme avait entretenu une liaison avec un autre comédien.

Laissez-moi ! S’écria Sarah.

Elle ne cherchait même pas à dissimuler la co- lère qui la faisait frémir de la tête aux pieds. Dale,

qui les observait toujours, descendit les marches l’air irrité et fronçant les sourcils.

Sarah, si

Laissons cela, Dale, voulez-vous ? Je répète

qu’on va venir prendre les bagages de Sarah et les porter chez moi. Vous devez tourner dans une demi- heure, il me semble ? Alors rendez-vous donc au maquillage. On vous y attend.

Il ne restait plus guère à Dale qu’à obéir à un ordre formulé sans détours. Et partagée entre la fu- reur et la crainte, Sarah le regarda s’éloigner puis disparaître dans la poussière dorée du petit matin. Alors seulement, Ben relâcha son étreinte.

Bien, murmura-t-il, allez-vous me dire main-

tenant ce que vous faisiez cette nuit dans la caravane de Dale Hammond ? Où dois-je le deviner ?

Mais si vous nous

jugez en fonction de vos propres habitudes de vie, vous serez sans doute très loin de la vérité. Pourquoi

Devinez, je vous en prie

avez-vous déclaré que nous étions réconciliés ?

Nous avons à travailler ensemble, Sarah.

Tout simplement. Je tiens à faire une réussite de ce film, Chacun donnera ici le meilleur de lui même, au lieu de s’épuiser en vains commérages.

Était-il

bien nécessaire de proclamer que

nous étions mariés ?

— Non certes, je suis bien d’accord avec vous. Mais qui donc l’a fait le premier ?

Elle le considéra un instant sans comprendre, puis elle se rappela la manière dont Dale avait inter- pellé Ben.

Dale a dit cela sans y penser. Vous le con- naissez.

Sans doute mieux que vous. Quoi qu’il

en soit, le mal est fait maintenant. J’ai suffisamment de soucis comme cela, sans que vous m’en créiez de supplémentaires, Dale et vous. Pour tout dire, j’aurais préféré vous savoir sous d’autres cieux que ceux-ci. Mais puisque vous êtes là, il me sera plus

prenez bien garde à ce que je vais vous dire, Sarah. Contrat ou non, à la moindre tentative de votre part de re- nouer avec Dale, je chercherai et trouverai une Joan- na.

facile chez moi d’avoir d’œil sur vous. Et

— Oui

D’abord, elle fut tentée de lui répondre qu’il

pouvait prendre qui bon lui semblait. Mais

lité, elle tenait trop à ce rôle. Au premier contact avec le manuscrit, elle avait su qu’il lui fallait abso- lument participer à ce film, évoluer dans son uni-

en réa-

vers, se mêler à ses personnages, être enfin une pièce du puzzle ! Et ce n’était pas la promesse d’éventuels lauriers qui la motivait ainsi, mais ce sentiment trou- blant et délicieux qu’elle avait éprouvé, à la lecture du scénario, d’être pour ainsi dire en pays de con- naissance.

Alors que tous deux savaient fort bien qu’elle y avait déjà consenti, elle s’entendit déclarer, d’une petite voix enfantine :

Je ne veux pas partager votre logis.

— L’idée ne m’en séduit pas tellement non plus,

si vous désirez le savoir. Mais nécessité fait loi. Et de toute manière, nous n’avons rien d’autre à vous offrir.

— Parce que Gina s’obstine à vouloir une cara-

vane pour elle toute seule. Pourquoi n’allez-vous donc pas habiter chez elle ? Demanda-t-elle d’une voix suave, je pourrais alors loger chez vous. Ainsi vous combleriez vos deux actrices.

— Dale n’a pas perdu de temps, n’est-ce pas ?

Une sorte de rougeur envahit ses joues. Était-il plus sensible qu’il ne l’admettait au charme sulfu- reux de Gina ?

Souvenez-vous simplement d’une chose:

vous êtes cette fois la sœur de Dale et non sa maî- tresse. Et s’il vous faut partager son toit, ne vous en prenez qu’à lui justement. Car c’est lui, qui le pre- mier a rendu public notre mariage.

Il consulta sa montre.

Je dois être sur le plateau dans dix minutes.

Vous trouverez ma caravane à l’extrémité du cam- pement. C’est d’ailleurs une horreur, dans des tons crème et marron. Vous ne pourrez pas vous y trom- per. Au fait, pourquoi donc avez-vous pris un autre

avion ? Je tenais beaucoup à aller vous accueillir moi-même.

Vous teniez ? Mais

Deux choses immédiatement frappèrent son es- prit. La première c’est que Dale s’était fourvoyé :

Ben savait pertinemment qu’elle devait incarner Joanna. La seconde, c’est qu’en revanche on l’avait induit en erreur quant à la date de son arrivée.

Voulez-vous que je vous le

dise ? Dale et vous avez pensé qu’il serait bon qu’on

vous voie ensemble

joué Sarah. Mais vous avez manqué votre effet.

Tout simplement. C’était bien

Mais quoi ?

Parce que vous avez su rétablir la situation en votre faveur, en parlant de notre fausse réconci- liation, répliqua-t-elle, sans même relever d’ailleurs les desseins tortueux qu’il lui avait prêtés. Réconci- liés ! Alors que vous n’avez même jamais voulu m’épouser

— Je l’ai pourtant fait, il me semble. Et j’assume à présent les conséquences de cette lamen- table erreur. Soit. Mais je vous avertis Sarah : cette fois je ne vous laisserai pas vous moquer de moi, Dale et vous.

Il s’en alla avant qu’elle ne pût répondre. Et en le regardant s’éloigner, dans la lumière déjà violente du matin, elle se rappela la chaleur de son corps et la vigueur de son étreinte.

Dale avait, semblait-il, peu changé durant ces années écoulées. Il n’en était pas de même pour Ben. Par la pensée, elle le revit à l’époque où il jouait le Comte de Southampton. Il avait alors trente ans, et sa composition avait été plus appréciée que celle de Dale dans Shakespeare. En outre, son physique de beau ténébreux ayant d’ordinaire autrement de pou- voir sur le public féminin, il avait mieux su, une fois encore, faire battre les cœurs. Aujourd’hui, à près de trente-quatre ans, une certaine dureté se lisait sur ses traits. Mais comme il demeurait magnifique ! Et fermant les yeux, elle frémit au souvenir de son

corps contre le sien. Durant ces longues minutes où il l’avait tenue captive entre ses bras, de folles images étaient passées devant ses yeux. Celles où naguère s’était déployée toute leur passion, toute leur fougue. Une sorte de chaleur se répandit irrésis- tiblement dans ses veines, une étrange paresse gagna ses membres

Se forçant à rouvrir les yeux, elle lutta contre le trouble qui s’emparait d’elle. Ce soleil, déjà brûlant, devait être la cause de sa faiblesse soudaine. Elle promena les yeux autour d’elle avec un soupir, dans l’espoir de voir apparaître Guy Holland. Ce serait alors la fin de ce cauchemar.

Dans son désarroi, elle alla même jusqu’à s’imaginer déchirant son contrat, et foulant son rôle aux pieds. Mais cette défaillance ne dura qu’un ins- tant. Elle n’abdiquerait pas ! Si Ben tablait sur sa capitulation et sa fuite, s’il espérait en somme qu’elle allait se conduire comme la Dame Noire face au Comte de Southampton, il se trompait ! Et d’un pas résolu, elle se dirigea vers l’endroit qu’il lui avait indiqué.

Sur son chemin, elle se rendit aux caravanes abritant les services administratifs. L’une des quatre jeunes filles travaillant là, une petite brune ronde à l’humeur joyeuse, lui communiqua un plan de tra- vail.

Évidemment, il change tous les jours, lui dit-

elle. Vous savez ce que c’est. Mais nous en épin- glons un nouveau chaque matin. De toute manière, si quelque point vous semble obscur, vous avez tou- jours la possibilité de remonter directement à la source, en vous adressant au metteur en scène lui- même. Vous êtes une privilégiée.

Elle accompagna ces mots d’un sourire auquel Sarah répondit de bonne grâce. Son interlocutrice lui tendit alors une main courte et potelée.

— Au fait, j’oubliais de me présenter. Je suis

Lois, et voici Ann, Helen et Sue. Grâce au ciel, vous êtes sympathique. Après tous les accès de rage qu’il nous a déjà fallu subir de la part de Gina, nous n’étions pas sans appréhension à votre sujet; surtout après l’énorme surprise de ce matin. Jamais nous n’aurions pu imaginer que le réalisateur était marié, et moins encore à l’une des actrices du film.

Peu désireuse de s’étendre sur un tel sujet, Sarah ne voulait pas davantage paraître trop distante.

Nous avons vécu quelque temps séparés, ob- serva-t-elle sobrement.

Comme nous vous envions ! Répliqua Lois

avec un grand sourire. Mais notre chère Gina va être

ulcérée ! Elle semble un peu considérer de L’Isle

comme sa propriété à elle, et il doit ressentir un pro- fond soulagement à vous savoir là. Il faut dire que tout ce qui pouvait survenir entre eux deux, était susceptible d’entraîner de fâcheuses conséquences, dans la mesure où l’ami de Gina n’est autre que l’un de nos producteurs. Guy Holland a dû se battre avec acharnement pour obtenir le financement de ce film, et nous sommes très heureux que Ben ait accepté de le remplacer au pied levé. Il est très difficile ces temps-ci, de trouver l’argent indispensable à la réali- sation d’un film.

Une demi-heure plus tard, ayant accepté la tasse de café que lui avait offerte Lois, Sarah pénétra dans le logis de Ben. Quelque peu plus grande que celle de Dale, sa caravane se dressait nettement à l’écart des autres. Elle s’en étonna. Ben voulait-il par là souligner sa position éminente dans la hiérarchie de la troupe ? Ou bien tenait-il simplement à ce que Gina le rejoignît sans difficultés, à l’insu des autres résidents ? Du reste, quelle importance, songea-t- elle. Une éventuelle liaison entre Ben et Gina n'avait rien qui dût la préoccuper, et moins encore la cha- griner

A rencontre de ce qu’elle avait vu chez Dale, le séjour était ici encombré de monticules de papier, et une machine à écrire reposait sur la table. Sarah la regarda sans bien comprendre. Pourquoi cette ma- chine rudimentaire chez Ben, alors que les services

administratifs étaient équipés des appareils les plus merveilleusement perfectionnés ? Haussant les épaules, elle s’en fut à la découverte des autres pièces, En tous points semblable à celle de Dale, la cuisine était toutefois de dimensions légèrement supérieures. A côté d’elle se trouvaient la salle de bains et la chambre du maître de céans. La pièce qu’elle devrait occuper jouxtait cette dernière. Elle en poussa la porte

Assise sur sa couche, elle réfléchit un moment. Ben, après tout, ne se montrerait peut-être pas si impitoyable qu’elle l’avait redouté. L’amitié, le sou- tien, le réconfort de Dale lui étaient acquis. Et comme il serait passionnant d’être chaque jour un peu plus Joanna ! Oui, elle était bien au seuil d’une aventure extraordinaire.

Tandis qu’elle se composait un frugal déjeuner à base de toasts et de café, elle jeta un coup d’œil sur l’emploi du temps que lui avait remis Lois. Sauf imprévu, elle ne tournerait pas avant la fin de la se- maine. Demain matin, certes, il lui faudrait se rendre à la garde-robe. Mais d’ici là, sa liberté semblait totale.

Dès lors, que lui restait-il de mieux à faire pour l’instant, sinon d’aller reconnaître les lieux où elle aurait à vivre durant les deux ou trois mois à venir ?

Chapitre 4

Elle s'arrêta un instant pour admirer la longue piscine qui s’étendait sous ses yeux. Creusée à même le sable, on l’avait tapissée d’une espèce de matière plastique. Une buvette se dressait à proximi- té, composée d’un mobilier de bois patiné sous un toit au charme exotique fait de palmes tressées. Elle comportait un restaurant qu’en dépit des ressources offertes par leurs caravanes toutes bien agencées, fréquentaient sans doute la plupart des acteurs, tech- niciens et autres membres du personnel administra- tif.

Une douzaine d’hommes et de femmes étaient assis au bar : les uns devant un verre de bière, et les autres buvant un demi panaché. Sarah se souvint alors que le soleil était brûlant sous ces latitudes, et qu’il lui faudrait décidément prendre des mesures pour s’en protéger efficacement. Elle ne pouvait bien entendu, d’une scène à l’autre, échanger sa

blancheur évocatrice des brumes écossaises, contre le rouge vif des grenades andalouses

Avant de quitter l’Angleterre, elle comptait s’acheter un chapeau de soleil. Mais elle avait tant eu à faire alors qu’elle l’avait oublié. Sans doute, observant les recommandations de Carew, elle était

arrivée dans la péninsule ibérique munie d’une im- pressionnante quantité de crème solaire. La tête nue, elle n’en demeurait pas moins menacée d’une insola-

A midi à peine, en effet, la chaleur était déjà

presque insupportable.

tion

Comme ces eaux bleues l’attiraient ! Mais était- elle ici pour y musarder ? Elle fit quelques pas indé- cise, un peu assourdie par le tintement des verres et les éclats de rire. Et si elle allait assister au tour- nage? Se dît-elle tout à coup. Jamais elle n’avait vu Ben dirigeant les acteurs. Quel était donc son style, quelle était sa manière avec eux ? A Hollywood on n’hésitait pas à affirmer que meilleur était le réalisa- teur, et plus la troupe l’exécrait. Elle réprima un fris- son et, se faufilant entre les caravanes rangées en ordre capricieux, atteignit les services administratifs.

Vous désirez savoir où l’on tourne, n’est-ce pas ? Lui demanda Lois. Pourquoi ne viendrez-vous pas avec moi ? J’ai précisément quelque chose à remettre à notre metteur en scène. Nous prendrons

l’un des buggies. Excusez-moi, mais

vous pas que vous devriez porter un chapeau ?

ne croyez-

J’avais prévu d’en acheter un à

Londres, et puis je ne l’ai pas fait, il faudrait que quelqu’un me conduise demain à la ville la plus proche, afin que je répare mon oubli. Croyez-vous

que ce sera possible ?

— Sans doute

Je crains que non. Nous n’avons rien à expé- dier pour l’instant. Nous avons eu des difficultés avec l’une de nos caméras, mais tout est réglé main- tenant et, hier encore, Ben disait qu’il ne voulait voir personne flâner en ville. Nous avons déjà perdu trop

Je pense tout de même qu’il fera une

de temps

exception pour vous. Il ne désire certainement pas voir l’une de ses actrices s’évanouir au soleil. A plus forte raison s’il s’agit de son épouse.

La mine de Sarah la fit rire.

Il va falloir vous endurcir un peu, si vous voulez survivre au tournage. Vous n’avez pas beaucoup joué encore, n’est-ce pas, fit-elle avec gentillesse. Certains, ici, ne maîtrisent pas toujours leur langage. Et les commentaires étaient un peu lestes, ce matin, après avoir appris que vous étiez la femme de notre réalisateur. Tout le monde admire le fait que vous ayez pu ainsi enchaîner un homme considéré comme très viril

:

Pour toute réponse, Sarah se contenta de sourire. Certes, elle ne s’attendait pas à ce que Ben eût mené durant plus de trois ans l’existence d’un moine. Mais alors pourquoi ce coup de griffe effleurant tout à coup son cœur? Était-ce la jalousie?

Les deux femmes rejoignirent le buggy qui les attendait à proximité.

Les techniciens ont réquisitionné la plupart des jeeps, expliqua Lois. Mais sur les sentiers raides et rocailleux, ces petits engins s’avèrent supérieurs à n’importe quelle voiture.

Que filme-t-on aujourd’hui ? Interrogea Sa- rah qui tâchait de se souvenir du programme. Un épisode touchant à la Croisade, je crois ? Ce moment qui se situe avant l’exécution des otages musul- mans ?

— Oui, c’est cela. Au départ, ces scènes de-

vaient être tournées déjà la semaine derrière, mais la

caméra hors d’usage ne l’a pas permis

voir un vieux château, qui est utilisé comme élément

du décor. L’action se déroule actuellement sous les murs d’Acre.

Vous allez

Sarah se rappelait le scénario. Elle savait qu’en guise de représailles, et pour punir le chef Salah ed Din de n’avoir pas rendu leur liberté aux croisés faits

prisonniers, Richard avait passé au fil de l’épée les ennemis capturés à l’issue du siège d’Acre. De la part d’un prince chrétien, il s’agissait d’une action d’autant plus cruelle qu’il avait obligé sa femme et sa sœur à assister au spectacle. Mais la réputation de Richard en faisait un être d’un caractère emporté et violent, dont la flamboyante chevelure était comme le symbole. Et surtout, la mort de son ami le plus cher un chevalier du nom de Philip, avait porté Ri- chard au comble de la fureur. En effet, au lieu de verser la rançon qu’exigeait Richard en échange de ses prisonniers, Salah ed Din lui avait au contraire proposé la vie même de Philip. Richard ayant refusé, son ennemi lui avait envoyé le corps du chevalier Chrétien, ligoté aux flancs d’un cheval arabe à robe blanche

Peu soucieuse de rencontrer à nouveau Ben, Sa- rah quitta Lois pour rejoindre un groupe de figu- rants.

L'état de décrépitude dans lequel se trouvait le château lui conférait un indéniable cachet d’authenticité. Un soleil impitoyable faisait étinceler la pierre blanche de ses murs, qui s’effondraient peu à peu dans la terre sablonneuse de cette contrée dé- sertique.

On avait, aux pieds des ruines, dressé une ran- gée de tentes dont la toile argentée resplendissait

dans la lumière. C’était le camp des Croisées. Un peu plus loin, quelques autres tentes habitaient le camp ennemi, et la scène que l’on tournait était cen- sée se passer dans l’une d’entre elles.

D’allure impressionnante dans ses vêtements blancs, le comédien jouant le chef musulman était assis jambes croisées devant quelques flammes bleuâtres. Six guerriers d’aspect farouche se tenaient derrière lui.

En face d’eux, assis bras croisés sur un petit ta- bouret, se trouvait Dale. Mais la métamorphose que lui avaient fait subir le maquillage et le costume d’époque était si saisissante, que Sarah en eut le souffle coupé. Des lentilles de contact avaient même changé 1a couleur de ses prunelles : de grises, elles étaient devenues bleu acier. Comment, songea-t-elle en le voyant, ne pas croire qu’il était bel et bien Ri- chard lui-même, en chair et en os ? Et sa vive imagi- nation la transportant d’emblée des siècles en ar- rière, à une autre époque et sous d’autres cieux, la scène fictive qui se déroulait sous ses yeux devint un fragment même de la réalité.

Un sourire de cruelle ironie plissait la face ba- sanée de Salah ed Din, tandis qu’il murmurait d’une voix presque doucereuse :

Nous déplorons infiniment, Seigneur Ri-

chard, de n’avoir pu réunir la rançon que vous exi- gez. Mon peuple est pauvre. L’or et l’argent sont ici aussi rares que l’eau dans le désert.

Vous êtes pauvres, vraiment ? Avec ce rubis

à votre doigt de la grosseur d’un œuf de pigeon ? Répliqua Richard. Je vous répète mes conditions : si avant la fin de ce mois les captifs et la rançon ne me sont pas remis, la garnison d’Acre sera passée au fil de l’épée.

Salah ed Din éclata alors d’un rire silencieux :

Vous me semblez bien sûr de vous, Richard !

Pour ma part, je pense qu’avant la fin de ce mois je

vous aurai vaincu. Pourquoi du reste devrais-je vous payer en bonnes espèces trébuchantes et sonnantes, alors que j’ai à ma disposition d’autres moyens de vous satisfaire ? J’aimerais en effet vous faire un présent.

Et il frappa dans ses mains. Sarah, malgré elle, se sentait anxieuse,

Est-il vrai que le Roi de France nous quitte ?

S’informa le chef musulman, tandis que s’éloignait

l’un de ses gardes du corps.

— Vous êtes en retard sur l’événement, répliqua Richard. Il est déjà parti.

Ah, voici mon présent ! S’exclama Salah ed Din de sa voix affable.

Des guerriers arrivaient, déposant à terre un homme inconscient et meurtri. Un peu de sang souil- lait sa tunique froissée, qu’ornait la Croix de l’Ordre de Malte.

La tension alors monta d’un degré parmi les as- sistants, et le cœur de Sarah battit plus vite.

Ce chevalier ne vous reconnaîtra pas, Sei-

gneur Richard. Il est sous l’empire de la drogue qui lui a été administrée. Toutefois, nos médecins peu- vent encore le sauver. Il vous suffit pour cela de dire un mot, un seul. Vous tenez la vie de cet homme entre vos mains. J’accepte de vous le rendre, en lieu

et place de la rançon.

Non !

Non ?

— Non, répéta Richard, d’une voix déjà raffer-

mie. Nous étions convenus d’un dinar en échange d’un prisonnier. Ces conditions demeurent les seules valables aujourd’hui.

Et se levant, il quitta la tente, non sans jeter une dernière fois, par-dessus l’épaule :

il vous reste quatorze jours pour réunir la rançon.

— C’est

bien

Richard

s’avançant vers Dale.

!

Déclara

Ben,

en

Êtes-vous content, ô Maître ? Répliqua celui- ci. J’espère que nous n’allons pas devoir refaire cette scène. J’y ai déjà sué sang et eau.

— C’était

Ben.

merveilleusement

interprété,

jugea

Dans sa bouche, et à l’intention de son rival, l’éloge étonna quelque peu Sarah. Et pourtant elle le savait parfaitement justifié. Au reste, le mérite n’en revenait-il pas autant à l’auteur et au metteur en scène qu’aux comédiens eux-mêmes ? Dale, si sou- cieux de sa réputation, ne l’aurait certainement pas engagée dans un film dont le succès lui semblait douteux

Je vais faire un brin de toilette, annonça l’acteur jouant le chevalier Philip.

Et Sarah identifia en lui le comédien quelle avait remarqué à la télévision, dans une série de films d’espionnage.

Vous raccompagnai-je ?

Elle sursauta. Dale s’était approché sans bruit. Toutefois, avait qu’elle n’ait pu répondre, elle vit Ben surgir et lui prendre le bras avec autorité.

Ne vous inquiétez pas de cela. Elle va reve- nir avec moi, n’est-ce pas ma chérie ?

Il se passa alors une chose affreuse. La tenant fermement par tes poignets, Ben se pencha vers elle et l’embrassa ! D’abord, elle ne put réprimer un cri

de peur et de refus. Mais bientôt elle se sentit flotter dans un monde intemporel et enchanté, fait de par- fums et de musique, où tournoyaient des formes de

couleur pastel. Un gémissement lui échappa

Ben

maintenant lui emprisonnait la taille, et lui effleurait l’oreille de ses lèvres.

Elle tenta de se dégager et faiblement lui dit :

Ben, je vous en prie, je

 

Embrassez-moi

!

Ordonna-t-il

d’une

voix

sourde.

Elle savait qu’il ne la lâcherait pas avant qu’elle ne lui eût obéi. Alors, se raidissant et tâchant de calmer le tremblement de ses lèvres, elle ferma les yeux et lui abandonna un baiser pâle et furtif. Mais il ne pouvait s’en satisfaire et lui prenant la nuque, il la maintint prisonnière, comme soudée à sa bouche impérieuse.

que vous savez faire,

s’exclama-t-il enfin, vous êtes une bien médiocre comédienne !

— Si c’est

là tout

ce

Comme je vous déteste !

Vraiment ?

A nouveau, tendres et voraces à la fois, ses lèvres s’emparèrent longuement des siennes. A la fin, elle gémit encore

Redites-moi à présent que vous me haïssez, murmura Ben avec un accent de triomphe.

Il la dévisageait intensément observant le rouge de ses joues et l’expression noyée de ses grands yeux.

Quel dommage que Dale se soit pudiquement

enfui ! J’aurais aimé qu’il se rendît compte lui- même à quel point vous pouvez me haïr. Peut-être

aurait-il alors compris ce que j’ai ressenti moi, en vous surprenant dans les bras l’un de l’autre. Et cela moins de trois jours après que vous m’ayez juré un amour éternel.

Elle se détourna, indifférente au désordre de sa chevelure incendiée.

Je suis fatiguée et désirerais rentrer au cam-

pement. Si vous ne m’y conduisez pas, je vais reve- nir avec Lois.

Mais je vais vous ramener, répliqua-t-il d’un

ton irrité. Allez chercher votre chapeau et nous par-

tons.

De fait, le travail étant terminé, chacun pliait bagages, et les techniciens rangeaient avec soin leur matériel.

En avez-vous encore pour longtemps, Ben

chéri ?

Sarah se détourna et découvrit alors Gina Frey. Sa moue charmante était destinée à Ben, mais le regard qu’elle posait sur son épouse flamboyait d’une lueur mauvaise.

Il vous faudra trouver quelqu’un d’autre pour

vous reconduire, déclara Ben. Sarah et moi allons dîner en ville.

Ah

Je croyais pourtant que la ville était in-

terdite à tout le monde.

— Elle l’est en effet. Mais vous me permettrez

peut-être de prendre personnellement quelque liberté avec cette loi. D’autant que Sarah et moi venons tout juste de nous réconcilier.

Et comme il prenait la main de Sarah pour la porter à ses lèvres, elle en conçut un trouble si vif que l’œil exercé de Gina n’eut aucune peine à le noter sur-le-champ. Son visage se rembrunit encore mais elle eut tôt fait de se ressaisir.

RJ. doit me téléphoner ce soir, susurra-t-elle

d’une voix de chatte. Il aimerait savoir où en est le

tournage. Il se fait du souci, le pauvre chéri.

Ses yeux s’étrécirent, tandis qu’un sourire de triomphe plissait ses lèvres peintes. Qu’allait donc répondre Ben ? Se demandait Sarah non sans inquié- tude.

Vous devriez le trouver beaucoup plus se-

rein, observa-t-il tranquillement. Je lui ai dit ce ma- tin que la caméra fonctionnait sans histoire et que

nous avions pu progresser. Je l’ai d’ailleurs invité à venir assister au tournage, afin qu’il puisse lui-même constater la qualité de notre travail.

Les lèvres sensuelles de Gina exhalèrent un soupir excédé et elle tourna les talons sans autre commentaire. En la regardant s’éloigner, Ben secoua la tête comme un plongeur jailli de l’océan. Un petit sourire malicieux éclaira brièvement son visage et il parut soudain beaucoup plus jeune aux yeux de Sa- rah. Elle ne devait pas pour autant en oublier le dan- ger qu’il représentait pour elle ! Déjà il avait affaibli sans peine sa résistance. Il ne fallait pas qu’elle s’exposât à de nouvelles attaques de sa part.

Allons, prenez vite votre chapeau ! Nous dî- nons avec des amis à moi.

Mais vous ne m’aviez rien dit ! Je

ne peux pas aller dîner dans cette tenue. Et je n’ai

pas de chapeau. J’ai oublié d’en acheter un. Je le ferai demain.

Nous ?

— J’y compte bien ! Petite écervelée que vous êtes ! N’avez-vous donc pas la moindre idée de ce que peut être la fournaise espagnole ?

Il esquissa de grands gestes et lui montra la plaine nue et brûlante qui s’étendait sous leurs yeux.

Que va devenir, sous un tel soleil, cette peau

blanche, amie de l’averse et des brumes écossaises ?

Ne vous tourmentez pas. Je me suis généreu-

sement enduite de crème solaire. Je comprends très bien que vous ne teniez nullement à ce que je res- semble tout à coup à une écrevisse.

Je me trompe peut-être, mais il me semble

qu’on n’a pas encore mis au point 1a crème capable de protéger des insolations. N’avez-vous donc pas une parcelle de bon sens, Sarah ?

Il parlait d’une voix rauque, et lui froissait les cheveux avec une sorte de fièvre.

Quant à la question de votre toilette, reprit-il,

elle peut être facilement résolue : nous allons bien entendu nous arrêter d’abord au campement. Je ne voulais pas y ramener Gina, parce que sa présence

m’exaspère, et qu’il m’a déjà fallu la subir tout au long de cette journée.

Vous ne l’appréciez guère, n’est-ce pas ?

Elle se jette un peu trop ouvertement à la tête

des

Le regard vert s’attarda complaisamment sur ses yeux, ses lèvres, son corps tout entier. Elle sentit alors ses joues s’empourprer.

Vous me connaissez Sarah : dans le domaine du cœur, je suis un chasseur né

- Un chasseur qui adore meurtrir sa victime. Oui certes, je vous connais Ben, répondit Sarah d’un ton

Dans ce cas, ce que je vais vous dire ne vous surprendra pas. Si vous laissez entendre à qui- conque, par vos propos ou votre conduite, que nous ne sommes pas les plus tendres des amants, alors je me mettrai sérieusement en colère.

Elle vit une ombre inquiétante passer sur son vi- sage et ses poings se crisper.

Vraiment ? Dit-elle. Comme ce serait en- nuyeux !

— N’en

doutez

qu’ennuyeux.

pas.

Et

même

un

peu

plus

Malgré elle, elle frissonna, et se prit à songer à cet étrange caprice du destin qui les confrontait à nouveau. Elle comprenait, à la rigueur, que Ben eût pris des mesures afin que personne ne pût la soup-

çonner d’être la maîtresse de Dale. Mais pourquoi la tourmentait-il sans cesse ? Pourquoi s’employait-il ainsi à la bouleverser jusqu’au plus intime de sa chair ? Les raisons de ce comportement lui échap- paient. En tout cas, de la belle assurance qu’elle s’était forgée après leur séparation, ne subsistait plus maintenant qu’un tas de ruines. :

Le retour s’effectua sans qu’ils échangent un

mot.

— Je vais aller consulter l’emploi du temps de demain, dit Sarah, tandis que Ben ouvrait la porte de la caravane. Je serai de retour lorsque vous aurez pris votre douche.

— Je l’espère bien. Ne m’obligez pas à me lan- cer à votre recherche, Sarah.

Près de la piscine, une foule se pressait au bar et au restaurant. Lois, assise là en compagnie de quelques cameramen, lui adressa un salut joyeux de la main.

prévu en ce qui vous con-

cerne, l’informa-t-elle. Sinon bien entendu ce ren-

dez-vous à la garde-robe. Venez-vous prendre un verre ?

— Il

n’y a rien de

Excusez-moi, mais cela m’est impossible. Ben m’emmène dîner en ville.

Avec sa spontanéité coutumière, Lois observa alors :

Il semblait tout particulièrement apprécier votre présence, cet après-midi.

Les joues enflammées, Sarah bredouilla une ré- ponse inintelligible. Avec quelle confusion se rappe- lait-elle l’irrésistible émoi où l’avait plongée l’étreinte de Ben et ses baisers. Et elle se secoua, pour disperser ces images folles qui lui traversaient l’esprit.

— Qu’y a-t-il donc Sarah ? Seriez-vous souf-

frante ?

Dale venait de poser une main délicate et pleine de sollicitude sur son bras.

— Ce n’est rien, murmura-t-elle. C’est à cause de cette chaleur sans doute

En êtes-vous sûre ? Interrogea-t-il en la re-

gardant dans les yeux. Soyez sur vos gardes, Sarah.

J’ai de la peine à vous le dire, mais il me semble que Ben vous utilise pour tenir Gina à distance et la dé-

Le fait que vous soyez son épouse légi-

courager

time lui fournit en quelque sorte un prétexte suffi- sant pour la délaisser, sans qu’elle en prenne om- brage et indispose à son tour R.J., le producteur. C’est du moins ce qu’espère Ben, Et je dois lui ac- corder qu’il s’est toujours montré fin diplomate. Prenez garde, Sarah, je vous le répète. Il fera tout son possible pour rendre plausible ce qu’il appelle votre « réconciliation ».

Il lui tenait maintenant la main, et la serrait ten- drement dans la sienne.

Voyez-vous, je ne prétends nullement être moi-même un ange. Mais du moins, chez moi, l’élan physique va toujours de pair avec l’émoi du cœur, avec l’amour. Rien de tel chez Ben : c’est un monstre froid, il l’a toujours été, Sarah.

Voulez-vous dire que Ben envisage mon amant ?

d’être

Elle avait prononcé ces mots d’une voix hési-

tante. Car elle le savait, la perspective qu’ils esquis-

saient ne lui faisait pas précisément horreur cette idée, elle se sentait envahie de remords.

Et à

Oui, il y songe, murmura Dale, avec amer- tume. Je l’ai lu dans ses yeux, cet après-midi.

Non

Je suis sûre que vous vous trompez,

dit-elle faiblement. Je

Nullement, hélas. De toute manière il cher- chera à tout prix à vous éloigner définitivement de moi. Il n’a jamais su perdre.

Elle s’écarta de lui avec un léger cri de souf-

france. Non ! Ne plus jamais repenser à cet odieux pari qui lui avait fait tant de mal et l’emplissait d’une méfiance persistante à l’égard des hommes ! Le cynisme dont Ben avait fait preuve, en la sédui- sant sans éprouver pour elle la moindre tendresse,

l’avait peut-être à jamais meurtrie

Elle s’était

abandonnée à lui dans toute la candeur de sa jeu- nesse et toute la générosité de son amour. Comme elle s’était trompée !

Cependant, sans même qu’elle s’en rendît compte, ses pas l’avaient ramenée à la caravane. Mais au lieu d’en ouvrir la porte, elle s’arrêta sur le seuil pour contempler le coucher de soleil drapé de pourpre et d’or. Entrerait-elle enfin ? Et si elle ne le faisait pas, qu’adviendrait-il ?

Or, comme elle posait une main tremblante sur la poignée, la porte s’ouvrit brusquement, et Ben surgit dans l’embrasure. Il avait noué à la diable une serviette autour de ses reins, et des gouttes d’eau palpitaient encore sur sa poitrine touffue.

L’apparition de ce corps, merveilleusement viril, plongea aussitôt Sarah dans un trouble qu’elle n’aurait su dissimuler.

Je commençais par me demander

si vous alliez revenir. Cela vous ressemble tout à fait, n’est-ce pas, de retarder ainsi le plus possible le

mauvais moment. Vous rappelez-vous vos réticences dans Shakespeare ? Notamment à l’égard de cette scène où vous deveniez ma maîtresse ? Voilà sans doute pourquoi vous ne vous êtes prononcée en fa- veur de Dale que sur le tard, après m’avoir aupara- vant épousé. Combien de temps avez-vous vécu en- semble ?

Eh bien

Il la dévisageait avec un léger sourire moqueur devant le rose qui avait envahi ses joues. Elle fut tentée alors de lui dire la vérité, mais les mots expi- rèrent sur ses lèvres. Au reste, à tout perdre ne va- lait-il pas mieux passer pour une femme volage et sensuelle que pour une sotte ?

Je ne désire pas répondre, murmura-t-elle en-

fin.

— Combien j’admire votre pudeur, répliqua-t-il

d’une voix doucereuse. Mais

vous devriez vous changer maintenant. Les gens chez qui nous dînons sont un couple d’Espagnols. Par conséquent, adoptez un style plutôt strict.

il me semble que

N’oubliez pas non plus de vous munir d’un imper-

méable. La radio annonce de la pluie pour les deux

jours à venir

Dieu merci, le tournage n’en sera pas

affecté. Du moins je l’espère.

Ben, commença-t-elle.

Elle avait des larmes dans la voix, et sous le re- gard pesant dont il l’enveloppait, observait une atti- tude craintive.

une sorte

de trêve entre nous, pour la période où nous allons travailler ensemble ?

Ben, ne pourrions-nous instaurer

Il répondit par un éclat de rire :

Une trêve ! Ah non Sarah, il n’en est pas question. Je n’y ai jamais songé. La salle de bains est à vous, lui lança-t-il par-dessus l’épaule, tandis

qu’il s’en allait. Notez d’ailleurs que nous aurions pu

prendre notre douche ensemble. Mais

vous avez

toujours été si prude. Il est vrai toutefois que Dale a

peut-être su vous transformer sur ce plan

Comme il savait l’atteindre au plus sensible et lui faire mal ! En dépit de son innocence, ne s’était- elle pas abandonnée sans la moindre réserve dans ses bras ?

— C’est une chose que vous ne saurez jamais ! Répliqua-t-elle, oubliant que ces mots pouvaient dangereusement être interprétés comme une manière de défi.

Sous la douche, bien qu’elle le sût dans sa chambre et malgré cette porte fermée qui les sépa- rait, elle ne cessa d’être inquiète et de se sentir me- nacée. Elle enfila en hâte, les mains fiévreuses, l’une de ces robes de soie dont elle affectionnait la couleur bleu lavande, assortie à celle de ses grands yeux.

La nuit était étouffante et orageuse, elle préféra s’en tenir à un soupçon de maquillage. Au sortir de sa chambre, elle vit Ben promener sur elle un regard songeur.

— N’est-ce pas bien ? Demanda-t-elle.

Si, si, je le pense. Je me disais simplement que votre aspect allait renforcer notre hôte dans sa conviction que toutes les actrices ont la chevelure cuivrée, et portent des robes moulantes et fendues. C’est un homme un peu à l’ancienne mode. Mais dites-moi Sarah, une question m’a toujours préoccu- pé : comment votre conscience puritaine a-t-elle pu ainsi s’accommoder de votre liaison avec Dale ? Dois-je comprendre que vous l’aimiez à un point tel que cette conscience a fait naufrage ?

Je ne veux pas en parler, je vous l’ai dit

déjà. Le passé est le passé, Ben. Je ne tiens pas à m’en souvenir.

— Je

— Je n’en suis pas si sûr ! Mais Dieu sait qu’en ce qui me concerne, j’aimerais pouvoir l’oublier !

La fureur qu’elle lut dans ses yeux, à l’instant où il fermait la porte, l’effraya. Mais, comme il la frôlait au passage, un frisson la parcourut. Et certes, ce n’était pas la peur qui la bouleversait ainsi. Non, rien en définitive n’avait changé. Malgré tout ce qui avait pu se passer entre eux, elle était bien obligée de l’admettre : elle l’aimait toujours à la folie.

Et tandis que la voiture filait à travers la cam- pagne déserte, elle songeait que son cœur était à l’image même de cette nuit brûlante et faussement apaisée. De violents orages s’y formaient en silence. Sous peu, elle connaîtrait peut-être la foudre et les éclairs, les pluies diluviennes.

Chapitre 5

— C’est ici qu’habitent vos amis ?

Sarah embrassait d’un regard effaré l’imposante demeure qui leur faisait face, et à laquelle conduisait une large allée traversant un parc où d’élégants pins veillaient sur des massifs généreux et des pelouses soignées.

— J’ai fait leur connaissance de manière for- tuite, à l’occasion de certaines démarches qu’il m’a fallu accomplir pour les besoins du film. Ainsi le château que vous avez vu leur appartient toujours, ayant été édifié par de lointains ancêtres. Mais eux ne sont plus de grands seigneurs. Ils tirent l’essentiel de leur fortune actuellement du commerce des vins et spiritueux. En tout cas, vous n’avez aucune raison de vous sentir mal à l’aise.

Je me sens très bien, répondit-elle. Leur

avez-vous dit

ils que nous sommes mariés ?

que je vous accompagnais ? Savent-

Mais oui. Ne vous inquiétez pas, on ne vous

posera aucune question épineuse. Je leur ai parlé de quelques légers différends que nous avions eus, mais

que nous avions réglé très gentiment, en gens bien élevés.

Et plus tard ? Répliqua-t-elle. Quand tout se- ra fini, que leur direz-vous alors ?

— Soyez sans crainte : j’aviserai à ce moment- là et trouverai bien quelque chose.

Ayant stoppé la voiture à proximité du perron, il en descendit pour venir ouvrir la portière du passa- ger. Et comme il se penchait vers Sarah, afin de l’aider à sortir, le simple contact de sa main, malgré l’étouffante chaleur ambiante, la fit frissonner.

— Vous trouverez en effet, Ben, j’en suis sûre.

Vous êtes d’ailleurs particulièrement habile à exploi- ter toutes les situations qui se présentent à votre pro- fit, n’est-ce pas ?

Qu'insinuez-vous ? Interrogea-t-il d’un ton

glacé.

Et la saisissant par le bras, il l’obligea à lui faire face. D’épais nuages masquaient alors la lune, et elle distinguait à peine ses traits. Mais elle sentait la co- lère, sourdre par toutes les fibres de son corps.

— Qu’insinuez-vous ? Répéta-t-il d’une voix

âpre, et pleine de mépris. Voudriez-vous, je vous prie, préciser quelque peu le sens de vos propos ?

— Je pense que vous m’utilisez moi, et mon sta-

tut d’épouse, pour décourager Gina sans pour autant l’offenser trop gravement, de peur de certaines con-

Et qu’auparavant déjà vous vous êtes

servi de moi à seule fin

séquences

Elle aurait voulu poursuivre, mais sa voix tout à coup se brisa et elle s’interrompit. Incapable d’exprimer ce qu’elle avait éprouvé lorsque Dale lui avait révélé leur pari, elle secoua doucement la tête en silence.

Comme il s’approchait encore, elle recula d’instinct vers la voiture. Et la lune réapparaissant, elle vit l’éclat dur des yeux verts fixés sur elle.

Avez-vous découvert cela toute seule ?

— Non, s’écria-t-elle. Dale

Je m’attendais à le

rencontrer ici. Selon lui, j’aurais besoin de vous pour éloigner Gina, n’est-ce pas ? C’est bien ce qu’il a prétendu ? Gronda-t-il avec fureur.

Bien entendu ! Dale

Des mains de fer emprisonnaient ses poignets.

Vous me faites mal, fit-elle dans un souffle.

— C’est bien peu de chose, en comparaison de ce que vous méritez !

Il ricana soudain :

Vous ne comprenez pas. Ce pauvre Dale ne

se remettra jamais d’avoir été battu sur le fil. C’est moi qui suis arrivé le premier !

Le cynisme de ces propos lui causa une telle souffrance qu’elle resta sans voix. A la fin elle par- vint à dire :

Ben, je crains que cette soirée ne soit pas une excellente idée, je

Peut-être

mais nous ferons tout de même

comme si c’en était une. Car on nous a vus.

En effet, le vaste perron s’était illuminé, et la monumentale porte d’entrée s’ouvrait sans bruit.

Alors brusquement il se pencha vers elle et l’espace d’un éclair, sa bouche dure et impérieuse s’empara de la sienne. Et comme elle ouvrait son sac à main pour y prendre son bâton de rouge à lèvres, il l’arrêta du geste et de la voix :

Non, laissez cela.

Mais ils vont se rendre compte que vous m’avez embrassée ! Protesta ingénument Sarah.

Laissez donc aux gens qui ne

s’aiment pas le soin de se mordre s’ils le veulent. Nous, nous sommes un couple tendrement uni.

Et

alors

?

-

Il lui prit le bras pour la guider vers les marches du perron.

Je vous conseille de vous en souvenir, ache- va-t-il alors.

— Alors, c’est vous qui incarnez Joanna ?

Sarah acquiesça en souriant. Leurs hôtes étaient décidément des gens très agréables. Né en Amérique latine, Miguel Sarjoves avait épousé Luisa alors qu’elle séjournait dans son pays en touriste, accom- pagnée de sa tante. N’ayant pas de frères suscep- tibles de prendre en main l’importante affaire fami- liale, Miguel était retourné avec elle en Espagne et

gérait avec compétence la société. Quant à leurs en- fants, deux filles et un garçon, ils poursuivaient au loin leurs études.

On en était au café, que l’on prenait dans les fauteuils profonds du salon, et Luisa interrogeait Sarah au sujet de son rôle.

Il est merveilleux ! S’écria Sarah. Je ne puis croire en ma chance de l’avoir obtenu.

Certainement

coup d’œil à Ben.

répondit Luisa, en jetant un

— Ce n’est pas moi qui le lui ai confié, précisa- t-il. C’est Guy Holland.

— C’est vrai. La couleur de mes cheveux lui a semblé idéale pour l’héroïne.

— Nous n’aurions jamais pensé que Ben était

marié s’il ne l’avait dit lui-même, déclara Luisa. I1 a passé plusieurs mois avec nous et je pensais alors, à

vrai dire, qu’il était en proie nuis

à je ne sais quels en-

Le problème de savoir si telle scène doit être

tournée en extérieur, ou peut l’être en studio, n’est pas toujours facile à trancher. Et il y a aussi le finan- cement du film, répondit Sarah, d’un ton un peu sec.

Quelles que fussent les préoccupations de Ben, elle savait bien en effet qu’elle-même ne pouvait en constituer l’objet

Luisa la dévisagea alors avec une expression cu- rieuse. Fuis ses yeux effleurèrent le visage fermé de Ben, avant de revenir se poser sur elle.

Oh, mais je voulais simplement dire que

— Si tu le veux bien, Sarah, je crois qu’il est temps de s’en aller maintenant, observa Ben.

Et, s’adressant aux Sarjoves :

Le tournage commence demain à six heures, expliqua-t-il. La lumière du petit matin est en effet la meilleure. Et puis les cottes de mailles sont terrible- ment lourdes et nous avons à filmer une scène de bataille. Dans ces conditions, la chaleur aidant, je vous assure qu’on atteint très vite la limité du sup- portable pour l’acteur.

En silence ils revinrent au campement. Une vio- lente migraine l’ayant assaillie déjà au cours du re- pas, elle appréciait que Ben la laissât pour une fois en paix. Décidément, songeait-elle, dîners tardifs, mets plantureux et vins trop forts ne lui réussissaient guère.

Ben étant occupé à fermer sa voiture, elle s’achemina vers la caravane. L’orage menaçant n’avait toujours pas éclaté et tandis qu’elle marchait, la nuit l’enveloppa d’une haleine brûlante. Ben la rejoignit au niveau de la piscine et lui prit immédia- tement le bras. A en juger par la foule encore massée au bar, la perspective d’avoir à se lever dès l’aube où presque n’effrayait pas tout le monde

Eh patron ! Venez donc boire un verre avec nous ! Cria une voix.

Et comme il faisait non de la tète, ce geste susci- ta quelques commentaires dont la teneur fit aussitôt rougir Sarah.

Ils pénétrèrent dans leur logis sans mot dire. Ben alla droit au séjour, ouvrit l’armoire et en tira une bouteille et un verre qu’il emplit sur-le-champ. Elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils. Après un repas si copieux et si généreusement arrosé, avait-il besoin de cet alcool brutal?

Je vais me coucher si cela ne vous ennuie pas, fit-elle.

Dites-moi, avant de devenir

la maîtresse de Dale, n’auriez-vous pas pu me de- mander si je n’y voyais pas d’objections ?

Je vous en prie

Elle prit sa douche à la hâte, redoutant l’instant où il lui faudrait quitter le refuge de la salle de bains, vêtue seulement de sa chemise de nuit et d’une lé- gère robe de chambre.

Mais ses craintes étaient mal fondées. Penché sur sa table envahie de feuillets, Ben en effet ne l’aperçut même pas. Elle en revanche, le regarda au passage. Il avait éteint toutes les lampes à l’exception d’une seule, et cette lumière insolite, en accusant ses traits, les altérait de manière subtile. Son visage, tout à coup prenait un aspect nouveau et inconnu. Sarah crut y voir affleurer un peu de son âme la plus discrète. Et elle lui parut douloureuse

Elle s’enferma dans sa chambre. L’image du vi- sage viril et sombre la poursuivait. Au soleil en effet, Ben brunissait presque instantanément. Elle se rap- pelait combien, alors qu’ils tournaient Shakespeare, le surprenant contraste entre leurs corps à demi nus, l’avait diverti. D’un côté les brumes laiteuses enve- loppant les landes écossaises, et de l’autre une terre tropicale et brûlée.

Pourtant, tandis qu’il la serrait dans ses bras, ne lui avait-il pas alors pour ainsi dire transmis ce feu qui l’avait consumé ?

Quelle nuit enchanteresse avait-elle vécue ? D’abord il l’avait emmenée au restaurant. Mais tout

au long du repas, elle ne pensait à rien d’autre qu’à cette scène de passion qu’ensemble ils avaient tour- née quelques heures plus tôt. A un moment donné,

ses yeux s’étaient posés sur elle avec une expression intense. Puis lui prenant la main, il avait murmuré

Après quoi elle avait

son nom d’une voix tendre mangé comme un oiseau.

Comme il la raccompagnait, il l’avait embrassée dans la voiture avec une ardeur balayant ses der- nières craintes. Du reste, ayant incarné si longtemps Mary Fitton, la plus légère des caresses de Ben la jetait aussitôt dans un trouble immense.

Pour finir et sans échanger une parole, ils avaient pris la direction de son appartement à lui. Là, elle s’était blottie en frémissant dans ses bras.

Il avait éprouvé du remords de l’avoir faite sienne. Ou du moins, songea-t-elle, il l’avait alors affecté en donnant l’impression d’être pleinement sincère. Une sorte d’effroi l’avait envahie à l’idée que les autres comédiens puissent percer à jour leur secret. Elle s’imaginait déjà subissant leurs propos et leurs rires. Il s’était même gentiment moqué d’elle devant ces appréhensions qu’elle avouait. D’ailleurs, comme elle avait dû elle-même le constater plus tard en assistant à la projection des épreuves, n’avait-elle pas depuis longtemps déjà dévoilé ce tendre secret sur le plateau même ? Car son innocence l’avait per-

due. En réalité, tout derrière le comportement de Mary Fitton trahissait Sarah.

Le soir de leurs noces, les révélations de Dale l’avaient d’abord laissé incrédule. Si Ben ne l’aimait pas, pourquoi l’avait-il épousée ?

Tout simplement pour parachever sa victoire, lui avait expliqué Dale. Vous ne le connaissez pas comme moi. Nous avons fréquenté le même cours d’art dramatique. Hélas ! Je l’ai vu à l’œuvre bien avant vous.

Dale n’ayant à sa connaissance aucune ven- geance personnelle à assouvir, elle avait ajouté foi à ses accusations. En fait, elle l’avait cru d’autant plus facilement que, tout au fond d’elle-même, l’amour de Ben lui paraissait depuis le début suspect, aussi improbable qu’un rayon de soleil à minuit, que des roses jaillies de la mer.

Contrairement à de vieilles habitudes, elle préfé- ra laisser sa fenêtre fermée afin de se préserver de l’étouffante chaleur du dehors. Mais elle dormit fort mal. Et même, dans lair confiné de cette pièce exi- guë, sa migraine ne s’aggrava très vite et bientôt s’accompagna de nausées.

Ces symptômes, à vrai dire, lui semblaient fâ- cheusement correspondre à ceux d’une insolation. Il

ne lui restait plus qu’à la souhaiter bénigne et aux

Demain, sitôt après

son passage à la garde-robe, elle irait à tout prix

effets limités dans le temps

s’acheter un chapeau !

La salle de bains comprenant une armoire à pharmacie, peut-être serait-elle assez heureuse pour y découvrir un tube d’aspirine ou un alcool de

Elle se leva, toute frissonnante et inondée

de sueur. Et tandis qu’elle ouvrait la porte, le clique- tis nerveux d’une machine à écrire s’éleva. Il était deux heures passées: à quel travail se livrait donc Ben ? Quelle qu’elle fût, il s’agissait en tout cas d’une tâche particulièrement absorbante. Car il ne la

vit même pas pénétrer dans la salle de bains.

menthe

Soucieuse de passer inaperçue, elle s’abstint d’allumer et se dirigea à l’aveuglette vers l’armoire qu’elle parvint bientôt sans trop de peine à ouvrir. Il y avait bien là quelques flacons en effet, mais hélas aucun d’entre eux ne lui parût contenir le remède approprié. Alors, avec un soupir excédé, elle en prit un au hasard, dans l’espoir de pouvoir en lire l’étiquette à l’insignifiante lumière de la fenêtre. Mais il lui glissa des mains et se brisa contre le lava- bo, avec un bruit qui résonna à ses oreilles comme le fracas d’une avalanche ou de la foudre.

Ben proféra un juron puis, poussant la porte de la salle de bains, actionna l’interrupteur et enveloppa la coupable d’un regard furieux

— J’avais mal à la tête

Je savais que vous tra-

vailliez, je n’ai pas voulu vous déranger

Sa voix, songea-t-elle avec accablement, était celle d’un enfant terrifié. Toutefois, elle n’eut pas le loisir de s’arrêter longuement à cette pensée. La chemise de Ben en effet était ouverte jusqu’à la cein- ture, révélant son torse brun, puissant et musclé. Et dans le local minuscule où ils se trouvaient réunis, l’intense virilité émanant de ce corps lui apparut aussitôt comme une menace d’autant plus réelle, qu’un voile dérisoire dissimulait à peine sa beauté laiteuse.

Pressée de fuir, elle fit un pas en avant.

Sarah ! Non !

La voix impérieuse l’atteignit comme une la- nière au visage et la cloua sur place. L’instant d’après, Ben l’enlevait dans ses bras.

Eh bien, que vous arrive-t-il ? Tenez-vous absolument à vous, blesser ?

Dans sa hâte et son trouble en effet, elle avait oublié les débris de verre qui jonchaient le sol. Les voyant scintiller sous l’éclat de la lampe, elle ne put réprimer un frisson

Vous êtes glacée.

Serait-il inquiet ? Se demanda-t-elle, surprise.

Il la porta jusqu’au séjour. C’était à la fois tout près et très loin, car Serrée contre lui elle n’était que trop dangereusement consciente de son magnétisme. Et quand il la déposa sur le canapé, elle tremblait à demi. Elle voulut aussitôt repartir et gagner sa chambre sans bruit, mais soudain elle vit les yeux de jade se promener lentement sur son corps. Une onde

fiévreuse alors la traversa et ils restèrent ainsi face à

Elle aurait aimé pouvoir articuler

, un son, afin de rompre l’énorme et irritant silence qui les enveloppait, mais en même temps, elle sou- haitait prolonger à l’infini le charme insolite et aigu de ce moment.

face, immobiles

Soudain, comme dans un rêve, elle vit la main de Ben s’approcher d’elle avec douceur et venir lui effleurer les cheveux puis les joues, la poitrine. Et le visage qu’il penchait vers elle, lui était à la fois étrange et familier. Bientôt ses lèvres frôlèrent ses paupières, exhalant un souffle brûlant pareil au vent des sables.

Elle demeurait sans bouger, les yeux clos, lut- tant contre l’envie de lui prendre la nuque pour l’attirer vers elle et l’y retenir

A la fin, incapable de se contenir davantage, elle tendit la main. Mais dans sa fébrilité elle rencontra la table voisine, et le choc dissipa sur-le-champ l’atmosphère de magie où ils baignaient.

Le regard de Ben la quitta, une expression de froideur et de dureté se peignit même sur ses traits. Au moment d’être aspirée par le large, elle se sentit rejetée vers une grève aride et glacée.

Allez dormir Sarah, lui dit-il sombrement. Je ne me sens pas d’humeur à remplacer votre petit ami, Dale Hammond.

Ayant regagné sa chambre, elle se souvint alors de la raison qui l’avait poussée à en sortir. L’aspirine et l’alcool de menthe l’attendaient encore dans la

Mais qu’importe, se dit-elle. Re-

salle de bains

mède ou non, après la scène qui venait de se dérou- ler, elle savait qu’elle ne pourrait se rendormir.

Tout son corps demeurait frappé d’une langueur douloureuse. Si Ben était alors entré chez elle, s’avouait-elle non sans honte, peut-être lui eût-elle demandé de l’aimer. Pourquoi s’était-il conduit comme il l’avait fait ? L’explication était probable-

ment des plus simples : sans doute avait-il cédé à une sorte de réflexe. Celui de tout homme en pré- sence d’une femme jeune et jolie, déjà consentante et à demi nue

Le sommeil s’empara d’elle à l’aube et elle ne s’éveilla qu’à huit heures passées. Elle avait la tête lourde et le picotement consécutif à l’insomnie irri- tait ses paupières. Par bonheur, son rendez-vous à la garde-robe n’était qu’à dix heures

Ben avait débarrassé la salle de bains des éclats de verre et fait également le ménage dans le séjour. Toutefois, l’attention de Sarah y fut attirée par une feuille volante qu’il avait oubliée à terre. Se pen- chant pour la ramasser, elle fronça les sourcils. C’était une page dactylographiée, aux fautes de frappe multiples, une sorte de brouillon dont la te- neur n’avant en tout cas pas le moindre rapport avec le scénario de Richard. C’était là tout ce qu’elle

Elle la posa sur la table et gagnant

pouvait en dire

la cuisine, s’y prépara du café. L’idée seule de la nourriture suffisait à lui soulever le cœur. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre : entre d’épais nuages, un soleil à peine voilé dardait sur la terre sèche et brunâtre.

Ayant bu une tasse de café, elle relut le texte de son rôle jusqu'à neuf heures trente. Après quoi elle

sortit. La chaleur était plus étouffante encore que la veille.

La responsable de la garde-robe se nommait Linda Dawes. C’était une jeune femme blonde et élancée, aux manières de professionnelle accomplie. En un tournemain, elle prit les mesures de Sarah.

Permettez-moi de vous féliciter ? Lui dit-elle ensuite. Votre fiche de mensurations s’avère parfai- tement exacte. C’est loin d’être toujours le cas ! Vous ne sauriez croire le nombre d’actrices, mais aussi d’acteurs, qui nous communiquent des infor- mations erronées. Bien entendu, les uns et les autres se font généralement un peu plus minces qu’ils ne le

Et le pire, c’est qu’étant censés pouvoir leur

sont

faire confiance, nous leur confectionnons des vête- ments qui fatalement ne leur iront pas. J’ai d’ailleurs beaucoup de chance en ce moment, je dois le recon- naître, car Eva Martel ! qui joue Aliénor, connaît

également très bien ses mensurations ! Elle a rendez- vous ce matin aussi, si bien que j’en aurai sans doute terminé assez tôt pour pouvoir me baigner. Il fait très lourd aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Oui, en effet. Et il me faut trouver quelqu’un susceptible de me conduire à la ville, car j’ai abso-

lument besoin d’un chapeau. Mais

J’y songe tout à

coup : peut-être pourrez-vous me le donner ? Ce serait parfait !

— Hélas, non : je n’en ais pas. Mais je peux vous prêter ma voiture si vous désirez aller en ville. A vrai dire, elle n’est plus de la première fraîcheur. C’est une vieille Mini. Je vous en remettrai les clés tout à l’heure.

Linda était elle-même anglaise, mais elle tra- vaillait à Hollywood depuis de longues années déjà.

— Le champ d’activité est là-bas tellement plus vaste, expliqua-t-elle à Sarah.

Elle lui montra ensuite plusieurs tuniques de soie, réalisées dans des verts et des bleus somptueux.

Nous avons voulu que ces vêtements s’harmonisent au mieux avec la couleur de vos che- veux. Devenue l’épouse de Guillaume, Joanna les portera en Sicile. Ceci est d’ailleurs parfaitement conforme à la vraisemblance historique, car une quantité de marchandises en provenance d’Orient arrivaient au port de Messine. Et notamment des

soieries. A mon avis, nous devrions exploiter une telle particularité dans cette scène où vous rencontre- rez de Courcy. Je vous verrais alors dans quelque chose de vaporeux et de suggestif, un peu comme en

portaient les épouses des sultans

N’oubliez pas que

lorsque de Courcy vient vous prévenir que Richard a mis votre dot à l’abri, vous êtes veuve. On vous a mariée à un homme de cinquante ans obèse et

presque infirme. A présent, vous estimez avoir méri- té le droit d’aimer enfin. Et puisque vous êtes reine, alors que l’élu de votre cœur n’est qu’un simple chevalier, C’est bien à vous qu’il appartient de lui témoigner votre amour.

En me présentant à lui vêtue de soieries orientales ? Demanda Sarah avec ironie.

Mais,

absorbée

dans

l’entendit même pas.

sa

tâche,

Linda

ne

Que pensez-vous du scénario ? Interrogea-t-

elle.

Il est extraordinaire ! Et je me réjouissais à l’idée d’en rencontrer l’auteur. Vous savez qu’il leur arrive d’assister au tournage.

Les lèvres pincées sur ses aiguilles, Linda fron- çait les sourcils en examinant la robe qu’elle venait de passer à Sarah.

Elle murmura :

— Une vague rumeur l’attribuerait à

caravane

s’ouvrit et elle s’arrêta net. Une femme grande et

Mais

à

cet

instant

la

porte

de

la

portant une quarantaine triomphante faisait son en- trée. A la vue de Sarah, elle s’écria :

— Oh, veuillez m’excuser ! Il me semble que je suis un peu en avance.

Nous avons presque terminé, répliqua Linda.

Comme vous, Sarah avait fait un relevé exact de ses mensurations, Dieu merci. Vous connaissez-vous, Eva ?

Un peu, répondit celle-ci en souriant à Sarah.

Nous avons travaillé ensemble dans Shakespeare. Vous vous en souvenez peut-être ?

— Mais bien sûr, s’exclama Sarah avec chaleur.

Le rôle qu’avait alors joué Eva était presque in- signifiant, et d’ailleurs glissé entre deux autres inter- prètes dans l’enceinte d’Hollywood. Mais Sarah se rappelait très bien l’extrême gentillesse dont elle avait alors fait preuve, à l'égard d’une toute jeune fille à peine issue du cours d’art dramatique.

Vous voici donc à nouveau ensemble, Ben et

vous, poursuivit Eva Martel ! J’en suis très heureuse.

Votre séparation l’avait éprouvé et bien entendu l’attitude méchamment ironique de Dale ne pouvait guère le réconforter. Mais Dale est ainsi : il a tou- jours été jaloux de Ben. Certes, c’est un acteur de

tout premier plan, mais le registre ; de Bénédict est plus étendu. Déjà au cours dramatique, on sentait qu’il ne se limiterait pas à l’interprétation.

Il était évident, songea Sarah, que rien ne pour- rait altérer cette image fallacieuse qu’Eva Martel se faisait de Ben. A quoi eût servi de lui révéler, en privé, l’odieux secret de son mariage ? Elle eût sans doute accueilli ces confidences avec l’incrédulité la plus totale, et une indignation sans bornes devant leur caractère diffamatoire à l’égard de Bénédict de l’Isle.

Dale jaloux de Ben ? Quelle plaisanterie ! L’affection qu’il lui portait était toute fraternelle. Il l’avait protégée naguère et veillerait encore sur elle demain avec la sollicitude d’un grand frère.

Tenez, voici mes clés ! S’écria Linda,

Ah mon Dieu ! C’est vrai, j’allais les oublier.

Elle

remercia

Linda

puis,

saluant

les

deux

femmes, plongea dans la fournaise.

La chaleur, en effet, lui parut plus oppressante encore qu’elle ne l’était dans la matinée. Et la brève distance séparant les caravanes la laissa pâle et va- cillante sur ses jambes. Elle s’allongea sur sa couche pour s’y reposer quelques instants, savourant le si-

lence et l’air frais qui l’enveloppaient. Mais se sen- tant toujours sans appétit, un jus d'orange lui suffit à l’heure du déjeuner.

Comme elle se rappelait malgré elle l’attitude de Ben durant la nuit, son visage s’empourpra. Pour- quoi ce regard longuement posé sur elle ! Pourquoi ces mains et ces lèvres émues ? Avait-il donc alors perdu tout empire sur lui-même ? Mais non, songea- t-elle amèrement. En réalité, jamais elle ne lui avait fait perdre la tête. Même à la faveur de cette nuit qu’elle avait cru folle, où elle lui avait cédé, il avait agi au fond en séducteur glacé et toujours maître de soi. Elle aurait pu à 1a rigueur lui pardonner de l’avoir séduite. Mais de lui avoir joué la comédie de l’amour, elle ne le pouvait pas.

Elle prit son sac à main, vérifia qu’il contenait de l’argent en espèces et des traveller’s chèques, puis, sans vouloir s’attarder davantage à ces pensées amères, elle sortit en clignant des yeux dans la lu- mière.

Linda n’avait pas eu tort de qualifier sa voiture d’« antiquité », se disait Sarah. Le terrifiant concert de ferraille brinquebalante s’élevant à chaque tour de roue sur la route poussiéreuse, avait manifestement des origines si nombreuses qu’il était vain de pré- tendre les déceler.

Il lui fallut beaucoup de temps pour atteindre la petite ville. Au volant de sa voiture de sport, Dale était naturellement allé plus vite. Un léger sourire plissa les lèvres de Sarah à cette idée. En fait, il res- semblait à un grand enfant ! Il avait besoin qu’on l’admirât sans cesse et affichait volontiers sa réussite sociale de manière ostentatoire. Ben ne partageait guère les mêmes soucis. Elle se rappelait la conduite intérieure, confortable mais somme toute banale, qu’il possédait à l’époque où ils jouaient Shakes- peare. En revanche, il est vrai, la berline qui l’avait emmenée 1a veille chez les Sarjoves était des plus élégantes, des plus luxueuses. Il semblait être deve- nu beaucoup plus exigeant sur ce point que par le passé

Chapitre 6

Stoppant la voiture sur la place, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, Sarah sortit et promena autour d’elle en marchant des regards perplexes. Les rues étaient étrangement vides et aucun son ne s’élevait des habitations comme frappées de stupeur. Seule, au loin, tremblait une guitare hésitante. Alors sou- dain elle comprit. Elle n’était pas en Angleterre, mais en Espagne, et elle venait de surgir dans cette petite ville perdue à l’heure même de la sieste ! De longues heures s’écouleraient avant que les maga- sins n’ouvrent de nouveau. Qu’allait-elle faire ? Elle n’apercevait pas même un café minuscule, où elle pût s’asseoir et attendre. Car visiblement rien, dans cette localité modeste, n’avait été prévu pour satis- faire les éventuels besoins du touriste égaré. Et du reste, les rares boutiques de l’endroit n’abritaient peut-être même pas un seul chapeau. Quelle était donc étourdie ! Se dit-elle tout à coup. N’aurait-elle pu réfléchir un peu, avant de se lancer dans cette expédition incertaine ? Sa migraine redoublait. Mais

où trouver, dans ce gros village endormi, un phar- macien secourable ?

Peu à peu, la chaleur lourde et le silence pesant de cette place déserte provoquaient en elle une sorte de malaise. Elle se sentit frissonner. En outre, comme elle levait les yeux vers le ciel, elle vit s’y amonceler de formidables nuages. L’orage dont avait parlé Ben la veille au soir était sans doute

proche maintenant. Il ne lui restait plus qu’à retour- ner au campement sans tarder davantage. Du moins la pluie ne lui causerait-elle pas d’insolation. Quant

elle se souvenait à présent d’en avoir

vu dans les boutiques de l’aéroport. Puisqu’elle était

au chapeau

libre encore le lendemain, elle pourrait toujours s’aventurer jusque-là pour y faire son emplette.

Tout de même, songeait-elle en se rasseyant dans la voiture, les choses n’allaient pas au mieux depuis son arrivée en Espagne. Quelle joie avait-elle pourtant éprouvée en découvrant Dale à l’aéroport ! Il était si gentil, si compréhensif. Des images d’une netteté singulière passèrent alors devant ses yeux. Et elle revit Dale interpellant Ben et lui demandant s’il venait saluer son « ex-épouse ». Oui, elle se souvint du visage dur et crispé de Ben, du sourire de Dale Un sourire d’ironie méchante ?

Elle se ressaisit, et dans son esprit la scène se dissipa comme brume au soleil. Mais aussi pourquoi

donc attacher tant d’importance aux propos erronés d’Eva Martel ! Non, Dale n’avait pas voulu hier ma- tin se moquer publiquement de Ben. Il avait parlé sans réfléchir, sans arrière-pensées, en grand enfant qu’il serait toujours. Elle ne le savait que trop : son amour insensé pour Ben risquait à tout moment de l’égarer. En réalité, Dale était le seul à l’avoir tirée des bras mensongers de son séducteur, le seul qui l’eût aidée à recouvrer sa dignité

Tandis qu’elle quittait la place, elle constata que le soleil avait disparu. Les nuages envahissaient maintenant toute l’étendue du ciel. L’atmosphère était de plus en plus étouffante, elle avait les mains moites sur le volant et la sueur perlait à ses tempes.

Le premier coup de tonnerre se fit entendre à l’instant même où elle dépassait les dernières mai- sons et dans un réflexe, elle appuya sur l’accélérateur. Du reste, elle ne craignait pas particu- lièrement les orages en général, mais celui-ci serait sans doute d’une intensité redoutable. Déjà, toute cette énorme quantité d’énergie concentrée semblait vouloir exercer sur elle une action pernicieuse. Elle se sentait à là fois brûlante et glacée, et la tête lui bourdonnait douloureusement tandis qu’elle fixait la route d’un œil anxieux. Mais elle jouait décidément de malchance car au bout de neuf kilomètres à peine, la vieille voiture donna de graves signes de fatigue. Sarah eut beau appuyer sur la pédale, tous ses efforts

demeurèrent vains. Bientôt le moteur interrompit sa chanson discordante et l’engin s’arrêta dans un ul- time gémissement de ferraille. Alors, durant plu- sieurs secondes, elle resta prostrée dans un sentiment d’incrédulité et d’impuissance totales. En effet, ses connaissances en mécanique étant à peu près nulles, qu’allait-elle donc pouvoir faire ? Le plus sensé était probablement de regagner la ville. Elle ne se rappe- lait pas y avoir aperçu un garage, mais il devait tout de même y en exister un là-bas. Au moins pourrait- elle y trouver une cabine téléphonique d’où elle aler- terait le campement. Le soir, après le travail, Ben

Toutefois, ce ne serait pas

une partie de plaisir que de rallier la ville à pied : il

viendrait la chercher

lui faudrait parcourir neuf kilomètres sous une pluie rageuse. D’énormes gouttes s’étaient mises à tom- ber. La route brillait déjà d’un éclat sombre et la vieille carrosserie vibrait comme la peau d’un tam- bour.

Devant un tel déluge, elle fut tentée un moment de rester à l’abri. Mais qui donc viendrait lui porter secours sur cette route déserte ? Les villageois dor- maient encore derrière leurs persiennes closes, la sieste n’était pas terminée. Et du reste, si par le ha- sard le plus improbable surgissait un véhicule, son pilote serait-il obligeant et digne de confiance ?

Rassemblant tout son courage, elle se décida en- fin à sortir. Dans son imprévoyance, elle n’avait pas

même songé à emporter un imperméable et au bout d’une : cinquantaine de mètres déjà, elle fut trempée jusqu’aux os. La foudre éclatait maintenant plus près, d’immenses éclairs zébraient les nuages, et cependant la chaleur : demeurait toujours aussi étouffante et pénible. Une forte odeur s’élevait de la. Terre mouillée.

Soudain, elle se surprit à éclater de rire. Une bi- zarre sensation l’habitait. Elle avait l’impression d’effleurer à peine le sol, d’être légère comme un

Alors, comme si une mystérieuse sonnette

d’alarme venait, tout à coup de retentir, quelque part dans son, esprit, elle comprit qu’elle était en réalité

au seuil de l’évanouissement. L’insolation dont elle avait été frappée la veille, sa nuit blanche et l’atmosphère oppressante de cette journée avaient eu raison de ses forces. Elle avait fait preuve d’une im- prudence inouïe ! Allait-elle s’écrouler sur cette route vide, dans un pays inconnu dont elle ignorait jusqu’à la langue et sous un orage furieux ?

oiseau

C’est alors que prêtant l’oreille, il lui sembla percevoir entre deux roulements de tonnerre le faible grondement d’un moteur. Etait-ce une erreur de ses sens ? Non, un véhicule venait effectivement dans sa direction. Elle le devinait au travers de l’épais rideau de pluie. C’était une voiture - imposante, occupant presque toute la largeur de l’étroite chaussée et de couleur rouge sombre. Parvenue à sa hauteur, elle

l’éclaboussa violemment d’une eau grise qui l’aveugla et la mit au comble de l’exaspération. Lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux, ignorant même que l’automobile s’était arrêtée, elle secoua sa che- velure ruisselante de pluie et vit avec étonnement s’approcher d’elle un homme de haute taille et vêtu d’un strict complet trois pièces. D’abord elle ne le reconnut pas. Elle le prit pour un étranger, qui l’intimida sur-le-champ par son air sévère et sa pres- tance. Puis, non sans effarement, elle vit qu’il s’agissait tout simplement de son mari ! Mais, son- gea-t-elle aussitôt avec amertume, n’était-il pas pré- cisément pour elle un étranger ?

Il l’interrogeait maintenant d’une voix âpre et coléreuse, qui l’atteignait d’ailleurs à peine derrière cette espèce de brume ou il lui semblait se dissoudre. Et tout déteignant brusquement autour d’elle, elle chancela

Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans l’habitacle douillet de la B.M.W. Ben l’observait d’un œil dur.

Eh bien ? Allez-vous me dire enfin ce que tout cela signifie ?

Ainsi, nulle parole de réconfort et pas la moindre inquiétude quant à son état de santé ! Elle refoula ses larmes et tâcha de se redresser quelque

peu sur le fauteuil de cuir. Transie, elle frissonnait maintenant dans ses vêtements imbibés de pluie.

Alors ! J’attends toujours vos explications ! Que faisiez-vous là ? Sur cette route déserte à des lieues du campement ? Sous l’orage ?

Bien que la colère l’étouffât à demi, elle parvint enfin à articuler.

— J’étais allée m’acheter un chapeau, Linda m’avait prêté sa vieille Mini, mais elle est tombée en panne. Je comptais regagner la ville, pour y chercher un garagiste.

A la bonne heure ! Vous alliez vous acheter un chapeau ! Mais où vous croyez-vous donc ? Vous pensiez avoir une chance d’en trouver un ici, au beau milieu de la sieste et dans une ville où toutes les femmes portent des châles, quand elles ne vont pas tout bonnement tête nue ? Avez-vous complète- ment perdu l’esprit ?

Honteuse, comme une enfant prise en faute et tremblant de fureur contenue, Sarah tourna la tête vers la portière. Non, elle ne pleurerait pas ! Et pour mieux s’en empêcher, elle se mordit désespérément la lèvre inférieure. Par bonheur, elle ne pouvait se voir. L’image de son visage fatigué et blême l’eût aussitôt plongée dans l’accablement.

Vous étiez à plus de sept kilomètres de la ville. Comment y seriez-vous arrivée et dans quel état, si je n’étais pas passé par là ?

Elle le sentait frémissant de rage. Mais, bien qu’elle fût obligée d’admettre son étourderie, elle- même bouillonnait de colère. Car bien entendu il ne pensait qu’à son film, dont l’indisponibilité de l’une des actrices eût fatalement contrarié la réalisation.

Quelle chance pour moi que vous ayez pré- cisément surgi à ce moment-là !

Oui, vous pouvez le dire : vous avez eu en effet beaucoup de chance. Je reviens de Séville où j’ai eu à faire différentes choses. Notamment, j’y ai effectué l’envoi des dernières épreuves.

Elle frissonnait de plus belle.

Eh bien, que se passe-t-il encore ? Vous n’allez tout de même pas tomber malade, j’espère ?

Non, Dieu merci, songea-t-elle. Elle avait sim- plement été victime d’une légère insolation. Dans le cas contraire, il serait trop heureux de l'écarter au profit d’une autre actrice. Du reste, en y réfléchis- sant, elle se demandait si la présence de Ben ne l’avait pas meurtrie plus encore que le soleil lui- même.

— Je suis trempée et j’ai froid, s’efforça-t-elle de répondre avec calme. Et j’ai aussi un affreux mal de tête.

Mais en le regardant, elle eut le sentiment d’en avoir trop dit car sa bouche se durcit et il lui jeta :

Vous avez été frappée d’insolation, voilà la vérité, petite écervelée que vous êtes ! Et à voir la mine que vous avez, je ne serais pas étonné que vous contractiez de surcroît une belle pneumonie. Vous feriez mieux d’ôter ces vêtements : ils sont gorgés de pluie. Ce n’est pas le chauffage de la voiture qui pourra les sécher.

Il quitta sa veste, et d’une voix soudain radou- cie, lui proposa :

Tenez, enfilez cela.

Mais, bien qu’elle lui donnât raison, elle éprou- vait une singulière répugnance à se dévêtir. Certes, il l’avait déjà vue nue à maintes reprises. Et la nuit dernière encore, elle lui était apparue dans une che- mise frêle et transparente. Au surplus, elle savait qu’elle lui était parfaitement indifférente. Néan- moins, malgré tout cela, une étrange timidité la para- lysait.

Allons, Sarah, dépêchez-vous. Ce ne sera pas la première fois, vous le savez bien.

La nuance de mépris qu’elle nota dans sa voix rouvrit l’ancienne blessure, si mal cicatrisée. Elle se rappela l’éclat de son regard, cette nuit où il l’avait faite sienne. Hélas, toute cette scène n’avait été qu’odieuse comédie, plaisanterie abjecte.

Faisant appel à toute sa volonté, elle commença à se dépouiller de son jean. Mais l’étoffe trempée adhérait à ses jambes et ses doigts tremblants n’avaient pas la force de les détacher. Elle entendit Ben pousser un juron étouffé et, comme elle lui je- tait un coup d’œil, elle vit son regard dur et sa mâ- choire crispée.

— Pour l’amour du Ciel ! Murmura-t-il au

comble de l’irritation. Etes-vous donc une enfant ? Allons, laissez-moi faire.

Et avant qu’elle n’ait pu esquisser un geste, il se pencha vers elle, la débarrassa de son jean en un tournemain et le jeta sur la banquette arrière.

Continuons ! Fit-il brièvement.

En vain protesta-t-elle qu’elle pouvait elle- même ôter son tee-shirt. Il ne l’écouta pas et préféra s’en charger. La pluie ayant mouillé jusqu’à ses

sous-vêtements en accusait encore la transparence, et le regard de Ben s’attarda durant quelques secondes sur sa poitrine. Elle s’en émut aussitôt et un flot de sang lui monta au visage. Alors très vite elle enfila la veste, puis garda un moment les yeux baissés avant de risquer un regard timide dans sa direction. Elle découvrit alors, non sans surprise, qu’il fixait obsti- nément la route d’un œil sévère, la mâchoire tou- jours serrée comme un étau.

Etes-vous prête ?

Oui, articula-t-elle d’une voix presque inau- dible.

Comme il démarrait, un grand éclair déchira le ciel et la foudre tomba non loin dans un fracas terri- fiant.

Ils roulaient en silence sous la pluie déchaînée. Et de mouvantes colonnes de brume apparaissaient çà et là dans la campagne déserte. La veste de Ben était chaude et confortable sans doute, mais la porter se révélait être en définitive un supplice raffiné pour Sarah. En effet, l’odeur de son eau de toilette en imprégnait le lin, et pour peu qu'elle fermât les yeux, elle pouvait presque s’imaginer dans les bras de Ben. Du moins, sa migraine semblait-elle vouloir lui lais- ser quelque répit, songea-t-elle, tandis qu’ils quit-

taient la route pour prendre le chemin menant au campement.

— Il faut que j’aille expliquer à Linda ce qui est

arrivé à sa voiture, murmura-t-elle, à l’instant où Ben stoppait près de sa caravane.

— Ne vous inquiétez pas de cela. Je m’en occu-

perai. Il y a un garagiste dans cette ville. Je le pré- viendrai et il ira chercher le véhicule.

Comme elle posait les mains sur la poignée, il l’arrêta de la voix et du geste. Puis il contourna la voiture, ouvrit la portière et se pencha sur elle pour la prendre dans ses bras, Elle voulut protester mais il la fît taire d’un froncement de sourcils et, poussant la porte de leur logis, la transporta jusqu’à sa chambre.

Attendez, ordonna-t-il.

Et comme il s’en allait :

Comment vous sentez-vous maintenant ? Un peu faible ? Malade ?

Non, moins que je ne pensais. La tête me fait encore souffrir, mais c’est tout.

Pourtant, à peine eût-elle achevé ces mots qu’elle se remit à frissonner. Etait-ce parce que Ben l’avait tenue dans ses bras, ou bien à cause de l’atmosphère assez fraîche régnant dans la chambre, elle ne savait trop. Il revenait déjà, les cheveux ébouriffés comme s’il les avait frottés avec vigueur pour les sécher, et portant un simple peignoir de tissu éponge. Le cœur de Sarah bondit aussitôt dans sa poitrine et le souffle lui manqua. I1 lui tendit deux comprimés :

Tenez, prenez cela. Je vais aller vous cher- cher un verre d’eau.

Elle tremblait encore quand il réapparut. Tout son être en effet lui semblait glacé. Comme elle au- rait aimé pouvoir se glisser dans un bain très chaud, puis s’étendre et dormir durant d’interminables heures ! Elle prit le verre qu’il lui donnait et le but, tandis qu’il s’asseyait au bord du lit.

Tournez-vous ordonna-t-il d’une voix neutre.

Elle vit alors qu’il tenait une serviette à la main, et le regarda l’air indécis.

Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous

étrangler. Je veux simplement essuyer vos cheveux. Vous ne me semblez pas en état de le faire vous-

même. Mais

desseins ? Peut-être même

peut-être me prêtiez-vous d’autres

les souhaitiez-vous ?

Elle rougit aussitôt mais Dieu merci, il ne put s’en rendre compte.

Quelle étrange sensation de réconfort et de paix s’emparait d’elle tout à coup! Il maniait la serviette avec rapidité certes, mais aussi douceur, et elle serait volontiers demeurée ainsi une journée entière. Ou plutôt non, se dit-elle dans un éclair de lucidité, elle aurait aimé rester dans ses bras. Et quand il la quitta, un amer sentiment d’abandon l’envahit.

Il était sorti sans lui dire un mot, et elle pensait qu’il ne reviendrait pas. Aussi, avant de rendosser la veste, elle céda au besoin de la presser contre elle un moment. Quand elle l’entendit derrière elle, elle lâ- cha très vite le vêtement, comme s’il était en feu. L’avait-il vue ? Se demandait-elle avec anxiété. As- surément non ; sans quoi il n’eût pas manqué de lui adresser une observation ironique et blessante. Du reste, le ciel était si noir qu’il faisait maintenant presque nuit dans la chambre

Il avait à la main une autre serviette et vint s’asseoir derrière elle. L’instant d’après, elle sentit qu’il lui ôtait son soutien gorge. Elle ouvrit la bouche pour protester, mais déjà l’épaisse et duve- teuse serviette l’enveloppait, et des mains robustes la

frottaient énergiquement afin de ranimer le sang dans ses veines.

La peur qu’il pût s’apercevoir de son trouble la saisit :

— J’y arriverai toute seule, Ben,

Nous avons vu cet après-midi ce

Restez tranquille.

D’ailleurs vous verrez : ce sera peut-être beaucoup

plus agréable que vous ne le supposiez.

dont vous étiez capable

Mais oui

La main brune effleurant tout à coup sa poitrine, Sarah ne peut s’empêcher de frémir.

— Pour l’amour du Ciel, calmez-vous. Que se passe-t-il ? C’est l’orage qui vous met dans cet état ?

L’orage ? Elle l’avait presque oublié, bien que le ciel grondât toujours. Non, en réalité ce qu’elle redoutait était un orage d’une tout autre espèce. Ce- lui que les mains de Ben sur son corps allaient peut- être faire éclater en elle ! Et elle se raidit désespéré- ment.

A cet instant, un éclair illuminant soudain la pièce, elle découvrit son image dans la glace sus- pendue à la porte. Elle avait le visage tendu et in-

croyablement blême. Ben alors l’attira à lui, et ses bras se refermèrent sur elle.

Vous êtes terriblement effrayée, pas ?

n’est ce

Il s’agissait bien de frayeur ! S’il persistait à la tenir ainsi dans ses bras, elle allait inévitablement se trahir. Et à cette idée, elle se sentait plus morte que vive ! Car elle n’avait pas changé. Entre la jeune fille qui s’était donnée à lui trois ans plus tôt et la femme d’aujourd’hui, il n’y avait décidément pas de différence. C’est qu’alors il n’avait pas seulement vaincu les réticences de son corps, mais conquise tout entière. Pour toujours il lui avait ravi son cœur. Mais il ne fallait surtout pas qu’il s’en rendît compte, ni maintenant ni plus tard.

Calmez-vous, je vous en prie. Il n’y a rien à craindre.

Il la serra plus fort contre lui et fui tapota le dos, d’une main légère et qui se voulait sans doute apai- sante. Or ce geste innocent la bouleversa aussitôt jusqu’au fond d’elle-même. Tout ce qu’elle avait dû combattre et refouler jusqu’ici, s’agita brusquement en elle avec violence. Comme il était chaud et solide le refuge de cette épaule ! Comme cette ossature était puissante, et ces muscles nerveux ! Qu’adviendrait-il ensuite, elle l’ignorait- elle ne sa-

vait qu’une chose : une force supérieure à sa volonté lui dictait de poser ses mains et ses lèvres sur la peau brune de Bénédict. Il eut d’abord un mouvement de recul, mais elle le remarqua à peine. Et bientôt, se penchant vers elle, il rejeta la serviette qui l’emprisonnait et l’étreignit avec passion. Dehors, l’orage redoublait de fureur.

Ben l’allongea sur la couche et vint s’étendre auprès d’elle. Alors, comme elle écartait le peignoir pour s’agripper farouchement aux épaules viriles, il se dévêtit entièrement.

Une tempête se déchaînait en elle et la privait de toute pensée. Le lieu, le moment n’avaient plus d’importance. Il murmurait des mots qu’elle ne pou- vait plus comprendre. Quand sa bouche se referma avidement sur la sienne, elle lui prit la nuque et but à ses lèvres comme si elle venait de traverser un désert immense et torride. Le baiser de Ben n’avait plus rien à voir avec ceux qu’il lui avait donnés naguère. Ce n’était plus cette caresse quelque peu étudiée, et qui devait sans doute plus à l’habileté du comédien, qu’au pâle émoi d’un homme médiocrement épris. C’était l’expression même d’une force irrépressible, qui déferlait sur lui comme une vague. Et la même lame irrésistible la soulevait elle aussi.

Enfin, se redressant pour la dévisager, de la pointe de l’index il effleura sa lèvre meurtrie :

Qui vous a fait cela ?

— C’est moi

Je

Le visage de Ben prit alors une expression amère.

— N’ajoutez rien, Sarah. Fallait-il en tout cas

que vous soyez au désespoir ! Mais dites-moi : Dale Hammond connaît-il cette curieuse influence de l’orage sur votre nature la plus intime ? Il me semble bien agir sur vous comme un extraordinaire aiguil- lon ! Quoi qu’il en soit, Dale me paraît être un pro- fesseur doué. J’ai l’impression que vous avez beau-

coup appris auprès de lui. Pour un peu tout à l’heure, j’allais perdre la tête. Comme au bon vieux temps Vous rappelez-vous ?

Comme soufflé par une tornade, le feu qui l’avait embrasée s’était brusquement éteint. Et une honte affreuse s’emparait d’elle, à l’idée de sa fai- blesse. Le regard de Ben, glissant sur son corps presque nu, lui faisait maintenant horreur. Elle le repoussa, prit la serviette et l’enroula autour d’elle.

Pourquoi me tourmentez-vous ainsi ? Mur- mura-t-elle d’une voix rauque.

Vous me le demandez ?

La lueur qui brillait dans les yeux verts était dure, presque cruelle.

Vous êtes une très jolie femme, Sarah. Et

votre beauté m’émeut toujours. Vous le savez. Et le

sachant, il me semble que vous devriez observer

dirais une certaine réserve. Sinon, tôt ou tard, je

risque d’interpréter votre attitude comme une invita-

tion. Je ne sais trop ce qu’en penserait Dale à moi, je vous trouve déconcertante.

Quant

je

Il paraissait n’avoir pas même conscience de sa propre nudité. Enfin, nonchalamment, il prit son peignoir et le ramena vers lui.

Oui, vous me surprenez. Je sais Dale assez volage, et pourtant je vous ai toujours considérée comme une nature exclusive. D’autre part, vous êtes restés assez peu de temps ensemble après m’avoir écarté. Et cependant aujourd’hui, vous voilà de nou- veau dans les bras l’un de l’autre.

Elle ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Que sa beauté le troublât encore, la laissait anéantie de stupeur. Du reste, elle se savait elle-même bien

trop faible pour le repousser s’il tentait

merci, de penser qu’elle était toujours la maîtresse d’un autre la détournerait sans doute d’un tel projet ! En se taisant, elle préserverait sa dignité. Oui, il va- lait mieux en définitive garder le silence

Mais Dieu

Chapitre 7

Non, Gina. Vous devez paraître plus respec- tueusement attentive. Votre regard doit refléter une sorte d’admiration timide. N’oubliez pas que Ri- chard constitue votre idéal viril. Et à présent vous voilà son épouse. Seulement vous ne le connaissez pas encore. D’instinct votre attitude envers lui va être teintée de soumission, de crainte

A une trentaine de mètres des acteurs massés aux pieds des murs du château, Ben criait ses direc- tives. On filmait en effet l’exécution des défenseurs d’Acre et debout aux côtés de Gina, Sarah se de- mandait avec lassitude si cette scène allait devoir être sans cesse recommencée. Joanna, Berengeria l’épouse de Richard, et Aliénor sa mère, ne jouaient pourtant qu’un rôle mineur dans cet épisode : elles assistaient passivement au massacre des guerriers maures. Mais sur les visages de Sarah, de Gina Frey et d’Eva Martell, on devait bien entendu pouvoir lire

les sentiments qu’étaient censés éprouver les diffé- rents personnages qu’elles incarnaient. Or, Gina avait-elle sur le sujet un point de vue très personnel? Toujours est-il que son expression était aussi peu convaincante que possible, et l’irritation de Ben grandissait à vue d’œil. En réalité, le rôle de Béren- geria ne convenait guère à Gina. Et qui plus est, Sa- rah voyait clairement qu’elle ne faisait aucun effort pour se glisser un tant soit peu dans cette personnali- té si éloignée de la sienne.

Gina !

Cette fois Ben était excédé. Incapable de se con- tenir davantage, il allait faire un éclat. Gina elle- même en parut inquiète.

Gina, écoutez moi bien : ou vous vous déci- dez une fois pour toutes à être Berengeria, ou vous renoncez au rôle. C’est simple ! Et ne me parlez sur- tout pas de R.J, Car si vous continuez ainsi, vous lui aurez en définitive coûté plus d’argent que la troupe tout entière. Vous pouvez compter sur moi pour le lui

On filma une nouvelle fois la scène et, oh mer- veille ! Gina s’y montra irréprochable. La tristesse peinte sur son visage à l’instant où la caméra s’arrêtait sur lui, semblait en effet si vraie, si authen- tique, que Ben approuva enfin d’une voix lasse.

— Oui, c’est cela. Stop.

Eva et Sarah allèrent s’asseoir à l’ombre.

Elle doit avoir compris maintenant que Ben ne s'intéresse pas à elle, murmura Eva.

Elle a eu l’air effrayée, lorsque Ben l’a me- nacée de lui retirer le rôle, n’est-ce pas ?

L’orage avait lavé le ciel et l’on n’y distinguait aucun nuage. Toutefois, si l’air était plus léger, il faisait encore très chaud. Et après ce qui s’était passé surtout, Sarah redoutait plus que jamais d’être à nouveau frappée d’insolation, Elle avait été si près de révéler ses sentiments pour Ben !

Rester debout et sans bouger ou presque s’avérait en définitive plus pénible que d’aller et venir sans cesse. Si le soleil en outre était brûlant, l’épreuve en devenait exténuante. Ces interminables répétitions avaient épuisé Sarah.

Je crois savoir que Ben a investi beaucoup

d’argent dans ce film, reprit Eva. Rien d’étonnant à ce qu’il veuille que tout soit parfait.

En tant que metteur en scène, ses responsabi-

lités sont énormes, répondit Sarah du bout des lèvres.

Oh, mais

Eva la regarda, puis parut se raviser et s’interrompit. Et bien que curieuse de savoir ce qu’elle avait voulu dire, Sarah ne l’invita pas à pour- suivre. Ben avait-il réellement engagés des capitaux importants dans la production de ce film ? Ce n’était pas impossible

Justement, il s’approchait d’elle. Malgré l’accablante chaleur et les difficultés rencontrées tout au long de la matinée, durant un tournage somme toute très imparfait, il semblait dispos et dé- tendu. Il s’assit auprès d’elle, prit nonchalamment la main de Sarah et la garda dans la sienne. Sans doute était-ce pour tromper son monde, une fois de plus, songea-t-elle, pourtant, si elle s’éloignait, qu’en pen- serait Eva ?

— C’est très bon dans l’ensemble, n’est-ce pas Ben ? Lui demanda celle-ci avec chaleur.

Oh

Ce n’est pas trop mauvais.

Visiblement, son esprit était ailleurs. Et lorsque Eva s’en alla, affirmant qu’il lui fallait revoir son maquillage, Sarah se demanda s’il ne s’agissait pas là d’un prétexte destiné à les laisser en tête à tête. En dépit de leur attitude amicale, techniciens et acteurs avaient en effet tendance à se tenir à l’écart, comme

s’ils respectaient l’intimité d’un couple d’amoureux passionnés. L’image de deux amants enlacés passa devant ses yeux et, les reconnaissant, elle se mit à rougir aussitôt.

Ben alors l’interrogea d’une voix dure :

— Vous n’avez pas trop chaud, j’espère ? At- tendez-moi, j’ai quelque chose pour vous.

Il disparut et revint une dizaine de minutes plus tard, émergeant du groupe de véhicules qui avaient transporté troupe et matériel jusqu’aux pieds du châ- teau.

Tenez !

Il lui lança un paquet qu’elle saisit au vol en fronçant les sourcils. Qu’était-ce donc ?

pent

— Vous pouvez l’ouvrir. Ce n’est pas un ser- fit-il d’une voix paresseuse.

Il revint s’asseoir auprès d’elle.

— Je l’ai rapporté hier de Séville.

Vous y êtes encore allé ?

— Oui. C’est l’endroit le plus proche d’où je puisse joindre les États-Unis. Mais allez-vous l’ouvrir ?

Elle s’exécuta à contrecœur et ses grands yeux exprimèrent alors une stupéfaction intense. C’était un joli chapeau de paille vert tendre, dont les larges bords lui protégeaient merveilleusement le visage.

Voyons un peu comment il vous va.

Tout en l’observant, tandis qu’elle l’essayait, il jeta également un coup d’œil en direction de Dale. Ce dernier flânait près de la cantine et débouchait à cet instant une bouteille de bière. Le front de Sarah se creusa. En effet, ces derniers temps, Dale se com- portait avec elle de manière assez bizarre. Tantôt il se montrait gentil, affectueux même, et tantôt bou- gon, désagréable. Certes, elle admettait qu’il pût concevoir un peu de ressentiment à son égard. Alors qu’il la croyait divorcée, elle n’avait rien fait de son côté pour le détromper. Mais il n’y avait eu, de sa part, aucune volonté délibérée de l’induire en erreur. Or ce matin encore, sourd à ses protestations, il s’était précipité sur elle, l’avait saisie et embrassée avec fougue. Ben, à deux pas, s’était rembruni Alors, affectant de la lâcher avec d’infinies précau- tions, comme s’il craignait de la briser, il s’était ex- cusé de manière théâtrale. Il avait oublié qu’elle «appartenait » désormais à Ben

La voix de celui-ci l’arracha de ses pensées.

— Vous devriez inviter Dale à faire preuve d’un

peu plus de sobriété. Il me semble qu’il est en passe

de franchir le seuil critique.

Sarah prit vivement sa défense.

— Je pense qu’il se fait beaucoup de souci au

sujet de son rôle. Le personnage de Richard exige énormément de l’acteur qui l’incarne.

— Vous n’aimez pas Richard ?

Mais si. Et si vous voulez mon humble avis,

j’estime que le scénario mérite une douzaine d’oscars. J’aurais d’ailleurs beaucoup aimé en ren- contrer l’auteur. Je ne me souviens pas d’avoir ja- mais lu une œuvre où se manifeste tant de pitié, tant de compréhension à l’égard de tous les êtres en gé-

néral, dont bien entendu Richard, le principal héros du film.

Vous avez donc beaucoup de sympathie pour ce scénario ?

Si la voix était pleine d’ironie, toutefois les yeux verts l’observaient avec une extrême attention.

Plus que de la sympathie. Parce qu’il nous montre un Richard humain, semblable à nous tous, avec ses qualités et ses défauts. Et que jamais il ne l’accuse d’être ce qu’il est, mais qu’il témoigne en- vers lui d’une grande compassion. Pour ma part, je voudrais pouvoir me montrer aussi compréhensive que l’auteur de Richard. Mais hélas, je crains que tout cela ne résonne à vos oreilles comme une langue étrangère, Ben. L’indulgence, la pitié, la sol- licitude, autant de ridicules faiblesses dont vous n’encombrez pas votre existence, n’est-ce pas ? Conclut-elle avec amertume.

Elle se leva sans plus rien dire et s’éloigna. Pourtant au bout de quelques pas, cédant à une cu- rieuse impulsion, elle se retourna. Il la regardait tou- jours. L’aveuglante lumière altéra-t-elle alors sa vi- sion ? Elle n’aurait su dire. Mais, l’espace d’un éclair, il lui parut abîmé dans un sentiment de tris- tesse et de solitude profondes.

Ayant perdu beaucoup de temps au début du tournage, Ben semblait vouloir mettre les bouchées doubles. Du reste, Sarah l’admettait sans peine : son incomparable talent de réalisateur lui permettait d’obtenir le meilleur de sa troupe. Chaque jour, il en constatait la preuve.

L’épisode qu’on filmait aujourd’hui se situait au cours du voyage qui la conduisait à travers la France

jusqu’en Espagne, ou elle devait rencontrer son futur mari. Et montée sur une ravissante petite jument, à quelque distance des chevaliers de Richard, elle at- tendait le moment de se joindre à eux. En dépit de l’heure matinale, les mouches étaient déjà nom- breuses et actives. Comme à chaque fois, Sarah se sentait un peu anxieuse : allait-elle se montrer à la hauteur de sa tâche ? Son jeu allait-il satisfaire un metteur en scène aussi exigeant que Ben ?

D’après le scénario, elle devait se lancer dans un galop insensé en direction d’Alain de Courcy. Elle arriverait auprès de lui empourprée, hors d’haleine, et la chevelure flottant en désordre, ayant perdu son voile et sa résille dans sa course éperdue. Son re- gard, l’expression de son visage, tout son être ne serait alors qu’un long cri d’amour, Paul Howell, qui jouait Alain, saisirait à ce moment-là son cheval par 1a bride, puis se pencherait vers elle et l’embrasserait.

Bien entendu, Richard avait ordonné à Joanna de demeurer avec les femmes de sa suite ! Mais dans la fougue de ses dix-sept ans, elle lui avait désobéi pour rejoindre l’homme dont elle était passionné- ment amoureuse. Elle le savait chassant le faucon en compagnie d’autres chevaliers comme lui

Les yeux fixés sur le groupe de cavaliers, Sarah guettait donc l’instant où, se détachant d’entre eux,

Paul mettrait pied à terre pour examiner les sabots de son cheval. C’était là en effet le signal convenu. Elle entrerait alors à son tour en scène, et la caméra la suivrait jusqu’au terme de sa brève mais intense chevauchée.

A peine eut-elle effleuré la petite jument de la pointe de ses éperons, qu'elle s’élança et fila comme le vent. Sarah était du reste une cavalière accomplie et fervente, qui avait appris très jeune à monter à cheval. Elle aimait le contact frémissant de l’animal, ses hennissements joyeux, la caresse du vent sur son visage ou parfois ses gifles brutales. Toutefois, à cette minute, elle avait à peine conscience de telles sensations. Elle n’était plus Sarah, mais Joanna Plan- tagenet ! Et la joie folle qu’irradiaient ses grands yeux ne devait rien au galop lui-même, mais à l’homme vers lequel la précipitait un amour irrésis- tible et dénué de tout calcul. Voile et résille s’envolèrent et au travers de sa chevelure ébouriffée, elle vit venir à sa rencontre Alain de Courcy

— M’accorderez-vous votre pardon, ma Dame ? Je n’ai pas voulu

Ne vous excusez point, Seigneur Chevalier.

Son texte lui venait spontanément à l’esprit,