,
pour la question d’agrégation « expliquer/comprendre »,
Préparation ENS Ulm, année 2002-2003)
CE QUE (NE) FONT (PAS) LES SOCIOLOGUES
Petit essai d’épistémologie critique
Charles-Henry CUIN, Librairie DR0Z, Genève, 2000.
INTRODUCTION
La sociologie contribue à donner du sens à ce que nous vivons, pensons et faisons. Pourtant son utilité
est mal reconnue (prestige médiocre, faible intérêt du public, piètre diffusion des connaissances, salaires des
chercheurs peu élevés, etc.). L’activité des sociologues a le plus grand mal à passer pour une science 1, car
elle ne vérifie pas les caractéristiques des sciences de la Nature : incertitude sur les théories et méthodes
scientifique2 (absence d’un paradigme indiscuté ou dominant), incertitude sur le savoir théorique
cumulatif (impression de stagnation ou de régression du savoir théorique général), incertitude sur
l’efficacité des capacité explicatives (applications pratiques peu commodes et peu efficaces).
Le camp des positivistes durs dénie à la sociologie la capacité d’être et de devenir une vraie science aux
larges capacités déductives (Cuin : « jeter l’enfant avec l’eau parfois peu engageante de son bain »). Les
héritiers du dualisme diltheyen3 tentent de définir un domaine qui serait l’apanage exclusif de la sociologie
(chercher « des vertus lustrales à l’eau du bain »). Les défenseurs d’un positivisme tempéré empruntent une
voie médiane et affirment la vocation et la capacité de la sociologie à délivrer un savoir conforme aux
critères généraux de la scientificité.
Cet ouvrage se propose d’effectuer l’analyse épistémologique de la production de connaissances et de
savoirs sociologiques, avec pour ambition d’éclairer les conditions de la promotion de la sociologie au
statut d’une science comme les autres. Le propos n’est ni de trancher sur la valeur sociale, esthétique,
éthique, pratique, etc., de la sociologie, ni d’examiner ce qui rend une activité ou un produit sociologiques
séduisants ou efficaces. Il s’agit d’examiner ce qui fait considérer un résultat sociologique comme probant.
La rationalité n’est pas un critère plus légitime qu’un autre, mais c’est le critère choisi dans cette étude, afin
d’examiner comment la sociologie peut accéder au statut des science. Cuin entend donc analyser les
fondements scientifiques d’un certain nombre de pratiques sociologiques et se livre à leur évaluation sévère,
au regard d’une conception exigeante de la scientificité (cohérence interne et adéquation empirique).
D’emblée, précisons que la neutralité axiologique de l’auteur cède devant « un engagement axiologique
irrépressible et massif » en faveur d’une approche explicative fondée sur l’activité nomothétique.
PREMIERE PARTIE : Les sociologues et la sociologie ou ce que font les sociologues
L’objectif de toute activité scientifique est, au-delà de connaître (les faits, la réalité), de savoir, c’est-àdire expliquer la réalité et ses phénomènes par la connaissance des causes, voire des lois, qui s’y rattachent.
L’activité scientifique opère par un double mouvement dialectique d’observation/description (la recherche
des faits - pôle empirique) et d’interprétation/explication (la recherche du sens à donner aux faits - pôle
théorique ou formel). L’activité théorique ne concerne pas seulement la construction des théories, mais
intervient à tous les niveaux de l’activité scientifique, depuis la définition des problèmes jusqu’à leur
solution. Les hypothèses ne naissent pas principalement par induction, mais résultent d’une interprétation.
Plutôt qu’une dichotomie entre empirisme militant et pure abstraction conceptuelle, il existe plutôt un
continuum entre empirie et théorie : « Pas de faits sans théorie, pas de théorie sans faits »4
Chapitre I - L’activité empirique : connaître pour agir, réfuter et savoir
Contrairement aux sciences de la nature (qui aboutissent à des découvertes absolues sur des objets dont
personne ne savait rien jusqu’alors), la sociologie procure à certains des informations que d’autres possèdent
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J-C PASSERON, Le raisonnement sociologique. L’espace non poppérien du raisonnement naturel [1991] « La sociologie est une
science comme les autres, qui a seulement plus de difficultés que les autres à être une science comme les autres ».
J-M BERTHELOT, Les Vertus de l’incertitude. Le travail de l’analyse dans les sciences sociales.
Methodenstreit - Wilhelm DILTHEY, Introduction aux sciences de l’esprit [1883]. cf. infra
François SIMIAND, « Méthode historique et science sociales » in Annales ESC [1903].
De plus. Tel le médecin qui recherche les symptômes (signes) d’une maladie. c’est commuer « l’évidence de l’énigmatique » en « évidence de ce qui se livre sans réserve » (LADRIERE). affective. La rationalisation scientifique des savoirs communs n’a rien à voir avec de simples informations factuelles. L’activité empirique est également une réfutation de l’erreur. l’interprétation consiste. La signification n’est pas inventée. mais qu’eux-mêmes ne possèdent pas : la consommation dans la classe ouvrière. le monde est dénué de sens.GIDDENS : « Dans un très grand nombre de cas. L’interprétation poursuit un objectif d’efficacité pratique. puisque empirie et théorie sont liés dans la science). les rites de passages chez les Arapesh. Les objets sociologiques sont hyper-historiques. . la fécondité de l’induction repose sur la richesse et la précision des données factuelles. mais à 1 2 3 P. Raisons pratiques. mais aussi esthétique. mais pas nécessairement valide. La description des faits sociaux bruts permet d’agir (expertise du chercheur pour les décideurs. dont la valeur cognitive est supérieure à celle de la connaissance factuelle qui détruit seulement l’ignorance. etc. certes.). Décrire et Mesurer sont indispensables à la théorisation.BOURDIEU. mais qui le conduit presque à déduire. A. etc. Elle apporte une satisfaction subjective. L’interprétation significative confère du sens. L’interprétation significative (ou sémiologique) est chevillée à une explication nomologique. observation qui n’est pas fausse. L’interprétation est la démarche intellectuelle qui consiste à donner de l’intelligibilité à la réalité sociale. Sur la théorie de l’action [1994] : « [L’analyse sociologique] offre quelques uns des moyens les plus efficaces d’accéder à la liberté que la connaissance des déterminismes sociaux permet de conquérir contre les déterminismes ». morale. mais elle ne confère pas de validité à ce sens. de l’intelligibilité à son objet. connaître n’est pas savoir. Comprendre la réalité sociale. le sociologue qui se livre à ce type d’interprétation ne vise pas à construire un savoir. à tort selon CUIN. L’interprétation consiste à formuler des hypothèses et à les tester après en avoir déduit des implications vérifiables (Hempel) ou des falsificateurs virtuels (Popper). La sociologie a donc une vocation empirique. car fortement situés dans un lieu et une histoire. mais le savoir produit ne vient pas de déductions formelles. La connaissance produite par l’interprétation peut donc être fructueuse. elle ne devient science sociale qu’à la condition que le sociologue s’en serve pour élaborer des lois (expliquer des traits de la réalité) ou des régularités (déduire des traits théoriques de la réalité). qui permette d’inscrire le réel dans un savoir. L’interprétation est invention d’hypothèses explicatives qui permettent de comprendre comment tel effet a été produit par telle cause. Elle vise à démontrer la nécessité d’un phénomène et à conférer de l’intelligibilité à cet enchaînement causal. c’est de l’efficacité de l’activité empirique que dépend l’efficacité de l’explication . L’interprétation en sociologie atteint son plus haut niveau d’efficacité lorsqu’un fait empirique ne trouve aucune explication dans les lois déjà établies par l’activité scientifique. La compréhension d’un fait peut s’imposer par l’évidence du système d’interprétation utilisé et la cohérence du discours interprétatif.L’activité interprétative : comprendre Sans interprétation. Le cadre du raisonnement est celui de la rationalité. mais pas l’expliquer. La démarche compréhensive ne se cantonne donc pas à la seule interprétation d’un phénomène par la subjectivité des acteurs. prise en compte des résultats de la recherche par les acteurs dans la détermination de leurs stratégies). Elle s’appuie sur des démarches instrumentées et codifiées. au sens de falsification popperienne de savoirs (pratiques comme conceptuels. Lorsqu’un phénomène empirique vérifie une loi générale. mais l’explication de ce fait doit être soumise à une forme de validation pour être reconnue scientifique. que la « connaissance ordinaire » des acteurs n’est guère différente du savoir sociologique. Comprendre un phénomène. c’est (se) le représenter sur le mode de l’évidence 3. Comprendre un phénomène. la destruction de l’erreur possède des potentialités libératrices et émancipatrices 1. Observer. L’activité empirique suscite les questions qui engendrent la connaissance : toute problématique naît de l’incohérence entre ce que la réalité donne à voir et ce que nous savons ou croyons savoir d’elle . la corrélation vote/sexe à un scrutin donné. Chapitre II . premièrement à concevoir ce phénomène comme l’expression d’une loi. c’est-à-dire très instables et volatiles. La sociologie n’est pas une sociographie . qui consiste à rationaliser la collecte d’information et à systématiser son exploitation cognitive selon une méthode scientifique. La réfutation effective constitue ainsi un quasi-savoir. c’est donc d’abord inventer des explications satisfaisantes. puis à identifier cette loi parmi celles déjà connues. sans pour autant que la causalité découverte soit validée scientifiquement. qui la distinguent de la connaissance ordinaire2 des acteurs. Elle n’est qu’une hypothèse permettant d’organiser les connaissances de manière satisfaisante pour l’esprit. Surtout. même si des travaux ressemblent à des « comptes rendus de comptes rendus » (GARFINFEL). c’est-à-dire répondre aux questions « Pourquoi ? » et « Comment ? ». L’interprétation explicative recherche les « raisons des effets » (Pascal).éventuellement déjà. les ‘trouvailles’ des sociologues ne sont telles que pour ceux et celles qui ne se trouvent pas dans les contextes d’activité des acteurs étudiés ». qui peut être de nature très diverse (rationnelle. Interpréter. mais la production d’une structure douée de sens. un savoir de la fausseté. Le but n’est pas la recherche de lois naturelles. mais découverte. mais s’étend à toute activité cognitive.
Les généralisations empiriques apparaissent comme des implications logiques de lois universelles et valides. elle ne concerne que des faits et est donc dépourvue d’intelligibilité propre. les sociologues ont tendance à s’éloigner de la théorie explicative et à séparer ainsi l’empirie et la théorie. toute explication scientifique semble devoir faire appel. C’est la théorie qui explique l’empirie. De nombreuses théories explicatives sur la scolarisation. d’autre part sur des principes d’intelligibilité. directement ou indirectement. bref. du moins du comparable : soit les faits sociaux sont des choses. Elle n’est pas explication. Ce n’est pas l’objet qu’il questionne. Le paradoxe tient au fait que leurs auteurs continuent de revendiquer une démarche explicative. Ces hypothèses font nécessairement appel à une loi conjecturale (virtuelle. dont la légitimité tient à leur capacité à convaincre. Aspects of scientific explanation other essays in the philosophy of science. Pratiquement. sinon de l’identique. Ainsi. La recherche de lois est délaissée au profit de rationalisations empiriques à prétention explicative. et la conceptualisation consiste alors à trier le réel (thèse réaliste ou naturaliste). Elle a progressivement reculé jusqu’à apparaître aujourd’hui illégitime : peu réaliste du fait des obstacles méthodologiques et des réfutations empiriques auxquels elle se heurte (Boudon). par voie déductive. se sont confrontées les unes aux autres et ont cumulé les savoirs 3. à une ou plusieurs lois. Une loi scientifique incorpore des concepts qui autorisent une construction de la réalité sociale. c’est-à-dire des hypothèses de construction de la réalité sociale pour mieux la connaître. New-York. Malgré les gains cognitifs enregistrés. alors que celle-ci dépend toute entière de l’activité de théorisation. L’activité nomologique vise à établir une relation spécifiée. et le sociologue doit créer des entités qui transcendent le réel (thèse constructiviste ou nominaliste). c’est à la fois construire des objets virtuels et tenter d’énoncer à leur propos un discours permettant de rendre intelligibles des observations empiriques. L’innovation conceptuelle et la rupture théorique cherchent souvent à accroître l’impression de scientificité. mais recherche de l’entité théorique latente manifestée par un fait empirique. mais ne font que compliquer une réalité sociale que les concepts sont censés simplifier. du fait du statut même des objets sociaux (Passeron). parce que l’intégration sociale préserve partiellement du suicide). Une révolution scientifique (Kuhn) peut bien sûr survenir et rendre les savoirs théoriques obsolètes. nécessaire et constante entre deux ou plusieurs phénomènes. L’inégalité des chances. qui multiplient les cadres théoriques d’interprétation. l’explication d’un phénomène vise à montrer que son existence peut être déduite d’une ou plusieurs lois et qu’il est donc une manifestation singulière d’une théorie plus générale. Une théorie est le système démonstratif constitué par les énoncés universels (lois) et singuliers (conditions initiales) dont l’articulation logique permet de déduire le phénomène à expliquer. mais les connaissances factuelles produites grâce à ces théories restent acquises. La sociologie est apte à produire des cadres théoriques et des attirails conceptuels élaborés permettant des analyses explicatives pertinentes et des validations convenables. Il s’agit de construire un monde symbolique dans lequel il existe. The Free Press. mais lui-même.L’activité théorique : expliquer Expliquer. Les concepts sont des principes d’organisation du donné empirique. L’interprétation n’est pas de nature causale. Un concept sert à la théorisation. du système scolaire et de la mobilité sociale. la conceptualisation est une opération de classement destinée à ordonner le chaos de nos représentations et réduire ainsi la complexité du monde. . l’activité théorique a pour objet de former des hypothèses relatives à l’explication du phénomène en question. l’action collective et surtout la mobilité sociale. par l’élaboration de véritables lois sur les rapports entre les évolutions respectives de la structure sociale. multiplié les questionnements. Il interprète des données empiriques comme des signes que son savoir et/ou son expérience le conduisent à rapprocher de certaines significations. L’activité théorique repose. irréaliste. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles [1973]. 1 2 3 Cf. 1965. Faute de lois disponible. La généralisation empirique est la simple affirmation d’une régularité (le taux de suicide varie avec l’état civil). soit l’identique n’existe pas. d’une part sur des faits et les concepts qui les expriment et les construisent. Chapitre III . non encore validée). C’est l’objet de la démarche hypothético-déductive (Popper). Cette vérification donne à l’explication sa légitimité et. transforme la loi virtuelle en loi effective. échangé des méthodes. L’ambition nomologique des sociologues remonte au commencement positiviste de la discipline 1. les organisations.exploiter un savoir antérieur. L’explication réclame une légitimité empirique et théorique. Un énoncé universel fait découler une régularité d’une loi (les célibataires se suicident plus que les mariés. En effet. l’injonction comtienne de délaisser la recherche des causes pour celle des lois. elle n’est pas non plus inventée. c’est-à-dire quand ses implications sont testées sur des données distinctes de celles qui l’ont suscitées. C’est l’objet de la méthode nomologiquedéductive (Hempel2). BOUDON a par exemple montré la fécondité d’une approche alliant décisions individuelles et contraintes structurelles. L’interprétation devient explication quand l’hypothèse formulée est corroborée. ont réfuté des erreurs antérieures. permet l’explication et ne s’y substitue pas. des critères de vérification.
La mauvaise question de la spécificité de l’objet social : complexité et historicité du social La complexité des phénomènes sociaux tient à la multiplicité des facteurs explicatifs en interaction. peu de savoirs sont accumulés à l’interface des deux. Nous examinerons dans ce chapitre les apories que constituent les raisons ontologiques et épistémologiques de cette rupture. Des méthodes et des instruments sont forgés. Conclusion de la première partie La science implique un fort degré de validité des résultats et un savoir théorique fondamental relativement intégré. avoir une vocation explicative. car les conduites individuelles qui sont les objets de la première. si elle produit une moisson empirique opulente et des édifices théoriques massifs. car elle n’est pas explicative. etc. La cohabitation conflictuelle de plusieurs cadres théoriques et conceptuels. le sociologue est-il condamné à renoncer à la théorisation pour se consacrer aux seules interprétations empiriques ? N’est-il pas plutôt semblable à Pénélope. . d’abandonner des réponses assurées pour des questions incertaines. L’induction n’est productrice de connaissances nouvelles que si elle est guidée par des hypothèses propres à diriger la recherche et la classification des faits. La question se pose pourtant de savoir si la sociologie ne peut pas prétendre aux mêmes ambitions que les sciences de la nature ou si ce sont les travaux des sociologues qui ne répondent pas aux critères de l’explication scientifique. une conjecture ne se transforme en hypothèse scientifique que si ses utilisateurs acceptent de la soumettre à l’épreuve empirique. les sociologues n’en font pourtant pas une meilleure utilisation. mettent au jour des régularités. mais n’ayant aucun rapport avec d’autres productions théoriques. obéissent généralement à un principe de rationalité qui fait défaut au monde physique 1 : il est plus difficile de prévoir où chutera une feuille d’un arbre en automne. prisonnier volontaire d’une démarche qui renonce à de fructueux gains cognitifs ? DEUXIEME PARTIE : La sociologie et les sociologues ou ce que ne font pas les sociologues Chapitre IV . Un théoricisme immodéré n’a donc pas plus de capacité heuristique. l’individualisme méthodologique de Boudon. mais elle n’est pas scientifique. A l’inverse. tandis que la tradition dualiste instaure une rupture entre les activités d’explication dévolues aux sciences de la nature et les activités d’interprétation propres aux sciences de la culture. la plupart des productions sociologiques contemporaines sont de simples généralisations empiriques qui prétendent. dans la plupart des situations sociales – sinon dans toutes – il y a un élément de rationalité (…) . Les théories obtenues sont auto-référentielles. en systématisant les inductions et en légitimant par déduction les découvertes empiriques. elle peut produire une faible intelligibilité. autant de limites qui ternissent la vocation scientifique de la sociologie. et d’utiliser ces modèles comme des approximations ». Ces rationalisations d’observations empiriques (Merton parle de théories post factum). les programmes de recherche n’énoncent rien de substantiel sur l’essence de la réalité sociale empirique. A cette aune. Ils se contentent de proposer des hypothèses directrices propres à décrire. Ainsi. ces hypothèses ne font référence à aucun schéma théorique plus général et ne peuvent provenir que de pré-jugements qui vont se trouver validés au terme de l’analyse. aussi devient-il possible de construire des modèles comparativement simples de leurs actions et interactions. D’autre part. que la prise de décision électorale. c’està-dire validées par les seules données empiriques qui ont servi à leur élaboration. car. portant sur un nombre fini et énumérable de phénomènes. des critiques sur la nature des objets sociaux. qui autorisent pourtant leur auteur à théoriser sur le champ.La sociologie est une science comme les autres La conception moniste prétend que la sociologie ne peut jamais atteindre un degré de validité scientifique comparable à celui des vraies sciences nomologiques.D’une part. les machines à résoudre des énigmes (Kuhn) que devraient être les paradigmes ne sont pas considérés comme des instruments à produire des connaissances. Misère de l’historicisme [1944-45] et aussi : « En effet. à tort. C’est d’autant moins un obstacle à la science qu’« il y a de bonnes raisons de croire que (…) les situations sociales concrètes sont moins compliquées que les situations physiques concrètes ». Cette démarche peut baptiser de nouveaux concepts. des bases déductives incertaines. réservant la question des méthodes aux chapitres suivants. ils interdisent tout cumul de savoirs et encombrent inutilement le lexique de la discipline. analyser et expliquer les phénomènes sociaux : le fonctionnalisme de Merton. L’incapacité de la sociologie a cumuler les savoirs est-elle une fatalité ? Tel Sisyphe remontant inlassablement son rocher. tissant le jour ce qu’elle défait la nuit. la sociologie n’apparaît pas comme une science comme les autres. La complexité n’est pas une 1 Karl R. systématisé et stable. car leur incommensurabilité les apparente à des produits scientifiques achevés qui cherchent à imposer une représentation du monde. Au final. POPPER. Or. 1. Négligeant leur opérationnalisation et leur exploitation empirique. parfois de simples ressemblances. afin de prendre en compte la complexité empirique et la réduire par la construction d’entités théoriques simples.
Un objet empirique reste enraciné dans le réel et en reproduit la complexité . Or. Il a pour but de permettre au sociologue d’exprimer et d’expliciter les tenants axiologiques de son entreprise. et dont la raison expérimentale ou déductive ne saurait être le modèle scientifique 3. La spécificité des faits sociaux n’empêche pas de considérer qu’ils puissent être analysés et expliqués comme le sont les phénomènes de la matière et de la vie . qui. Le rapport épistémique est certes plus marqué dans les sciences sociales. elle embrasse des éléments de la réalité et exclusivement cette sorte d’éléments qui acquièrent une signification pour nous par ce rapport aux valeurs. d’en contrôler les effets sur les connaissances produites.L’inhibition nomothétique 1. elle dépend de la façon dont il est construit. Ce dualisme ontologique n’implique pour autant pas un dualisme épistémologique. intégralement subjectives. intuition. qui ne sont finalement que des modes d’apparaître des objets. et s’est tant et si bien répandue qu’aujourd’hui presque tous les courants des sciences humaines s’accordent à reconnaître que le caractère essentiellement subjectif de l’action humaine confère à ses produits une spécificité interdisant de les réduire à des phénomènes naturels. Les sociologues sont-ils des scientifiques comme les autres ? Chapitre V . et. Introduction aux sciences de l’esprit. rendue plus facile dans le premier cas que dans le second par une similitude des sensations physiques éprouvées par l’observateur. la dimension spécifique et temporelle des objets sociologiques. infra). peut seule conduire à la conscience de sa propre relativité. l’explication scientifique (la mise en évidence des causes). Pour les sciences sociales : essai d’épistémologie [1991] : « aucune théorie scientifique n’a jamais fait la théorie d’aucun fait concret (…) il n’y a pas de science du concret » Max WEBER : « La réalité empirique est culture à nos yeux parce que. un objet théorique se substitue au réel pour en donner une explication simple. grâce à la multiplication des points de vue. procédant par reviviscence. ce n’est que par pure effet d’une construction de l’esprit. Ce sont nos représentations contemporaines de la nature qui font d’elle un espace de régularités et d’identités : si deux feuilles d’un même arbre paraissent se ressembler davantage que deux religions occidentales. et en tant que nous la rapportons à des idées de valeurs. 3. nous comprenons la vie psychique ». Cette séparation a engendré d’autres clivages entre sciences nomothétiques et idiographiques (Windelband). la réalité sociale consiste en représentations et est identifiée comme le produit de subjectivités. Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine chaque fois se laisse colorer par notre intérêt déterminé par ces idées de valeurs . . Le rapport aux valeurs de Max Weber ne dit pas autre chose 2. [1883] Critique de la raison théorique : « Les faits sociaux ne sont compréhensibles que de l’intérieur (…) Nous expliquons la nature. rapport à l’expérience personnelle. Dilthey distingue les sciences étudiant les phénomènes universels et reproductibles (en mesure d’énoncer des lois explicatives) et les sciences de l’esprit. La déconstruction de cette relativité par la mise en évidence d’invariants ruine progressivement subjectivité et relativisme. Ils deviennent des points de vue comparatifs. seule cette partie acquiert une signification pour nous et elle en a une parce qu’elle révèle des relations qui sont importantes par suite de leur liaison avec des idées de valeur » in « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociale » in Essai sur la théorie de la science [1904]. 2. mais dans les formes mêmes de l’interaction sociale. Weber rappelle que la connaissance objective est connaissance partielle et abstraite d’un phénomène construit en fonction d’une perspective particulière parmi une infinité d’autres possibles. au lieu de tenter vainement de les annihiler. C’est le propre de toute démarche scientifique 1. n’est pas non plus un obstacle à la connaissance scientifique. où le chercheur est aussi un sujet social et les enjeux sociaux de la recherche n’ont jamais totalement disparus. Le monde naturel n’est lui-même constitué que d’évènements singuliers.caractéristique intrinsèque du social . L’historicité du social. et permet de construire une objectivité par delà le sujet.La fable du rapport épistémique : le contournement par le rapport aux valeurs Le rapport épistémique (Piaget) décrit la relation perverse que le sujet entretient avec son objet. Les prénotions ou les illusions subjectives jouent un rôle nécessaire dans l’objectivation scientifique de la réalité.La crise nomothétique Le dualisme ontologique se double-t-il d’un dualisme méthodologique ? Les sociologues refusent la démarche de recherche et d’élaboration de lois. il est même souhaitable. qui n’ont pas leurs fondements dans la libre volonté des sujets. L’incommensurabilité des problématiques affirmée par cette notion permet également de rendre compte du caractère poly-paradigmatique des sciences sociales. empathie. Toute science commence en effet par une prise de conscience subjective du monde. le Methodenstreit est à l’origine de l’opposition entre expliquer et comprendre. mais loin d’être un obstacle insurmontable. les traiter comme des choses : pour Durkheim.Les inconsistances du dualisme Contradiction des fondements positivistes de la sociologie. Wilhelm DILTHEY. tout en continuant à revendiquer la vocation scientifique de cette discipline. Ce questionnement n’est pas absent des sciences de la nature. sciences de la nature et de la culture (Rickert). repose toujours sur une base 1 2 3 Alain TESTART. l’association (Cf.
elle est de l’histoire contemporaine ou de l’histoire comparée sans le nom ». en ayant recours en principe. La déduction nomologique rend compte d’un phénomène selon sa normalité. Et les autres méthodes ordinaires de l’imputation causale. 2. « L’objectivité… » : « Il ne s’agit [les idéaux-types] que de constructions de relations qui sont suffisamment justifiées au regard de notre imagination. L’explication n’est pas de nature causale. « L’objectivité de la connaissance… ». En d’autres termes. Emprunté à l’historien E. cette concession de Weber a des implications fortes. L’essor du capitalisme dans les pays de la Réforme s’explique en se déduisant de la proximité du type-idéal de la représentation religieuse dominante avec celui du capitalisme. la réalité concrète est à la fois d’une diversité empirique infinie et en perpétuel devenir historique. l’exemple célèbre de la bataille de Marathon 5 (la victoire des Grecs a sauvé la liberté et la démocratie) met en évidence une loi virtuelle (les Perses imposaient généralement aux vaincus 1 2 3 4 5 Paul VEYNE. alors que nous ne pouvons pas comprendre le comportement des cellules par exemple. la méthode idéal-typique en rend compte par la déviance (les écarts) de ce phénomène vis-à-vis d’une signification rationnelle particulière (le type-idéal construit par le savant). Pour Cuin. donc ‘objectivement possible’. il confond. même dans le cas de la plus grande évidence. cit. deux disciplines que. Les opinions sont souvent tranchées et conflictuelles : Durkheim ne confère à l’histoire de statut scientifique explicatif que dans la mesure où elle devient une sociologie . explicite ou implicite : elle est déduite soit d’une loi préalablement établie (méthode déductivenomologique). par les autres méthodes ordinaires de l’imputation causale avant qu’[elle] ne devienne une explication compréhensible »3. La crise nomothétique n’est pas une crise de l’explication. non pas d’une loi préalablement établie. Plus satisfaisante pour l’intelligence que pour la raison. aux mêmes moyens que ceux qu’on utilise à propos de n’importe quelle autre hypothèse ». dont le sociologue doit découvrir les significations. op. L’explication causale n’est pas rejetée. Max WEBER. Sa perception est donc nécessairement partielle. la méthode compréhensive serait donc une méthode explicative dont la validité scientifique serait insuffisante. qui requièrent des savoirs de type nomologique 4. Le relevé des déviances et de leurs causes permet de formuler des hypothèses explicatives. Les sélections effectuées sont commandées par des intérêts de valeur. soit d’une expérimentation directe ou indirecte permettant de valider une hypothèse construite au moyen d’un énoncé universel (méthode hypothético-déductive). Essais sur la théorie de la science [1906]. Pour en revenir à l’histoire.légale. : « Pour la sociologie. Les lois servent donc à montrer que le phénomène compris peut aussi être compris par déduction légale. Si elle n’est pas une élaboration de loi. elle n’est une recherche de causes. mais semble reconnaître implicitement leur capacité à produire des explications. Que peut-elle alors être ? Cette incertitude tient beaucoup à la spécificité de la sociologie par rapport à l’histoire. les interprétations significatives d’un comportement concret ne sont jamais comme telles. mais l’appréhender seulement fonctionnellement et le déterminer ensuite d’après les règles de son fonctionnement ». Toutefois. Il réserve donc à l’activité nomothétique un statut méthodologique de second plan. mais plutôt une incertitude fondamentale sur le statut et le rôle de la sociologie. nous sommes en mesure d’apporter par delà la constatation de relations et règles quelque chose de plus qui reste éternellement inaccessible à toute science de la nature (…): il s’agit de la compréhension du comportement des individus singuliers qui y participent.Les incohérences weberiennes Weber affirme qu’explication et compréhension ne sont pas des activités exclusives l’une de l’autre : « [la sociologie est] une science qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale et par là d’expliquer causalement son déroulement et ses effets ». . WEBER. la compréhension des causes ne garantirait aucunement que ces causes existent. Weber caractérise les incohérences d’un discours qui rejette la validité explicative des lois. mais Weber la juge insuffisante au regard d’une discipline apte à atteindre les raisons cachées derrière les causes 2.MEYER in Max WEBER. la compréhension d’un phénomène n’acquiert de validité scientifique que dans la mesure où elle est « contrôlée. Les types-idéaux ne sont d’ailleurs que des constructions de la réalité. Il est donc indispensable de les soumettre à toutes les vérifications possibles. car les lois sont des abstractions conceptuelles qui ne permettent pas la déduction du réel concret et dont le degré de généralité ne confère aucune intelligibilité aux faits sociaux. quand elle n’est pas une vaine phraséologie. autant que possible. que de simples hypothèses de l’imputation. Comment on écrit l’histoire [1971] : « La sociologie a échoué à faire davantage que ce que l’histoire faisait ou aurait dû faire (…) la sociologie naît et vit des incomplétudes de l’histoire . En effet. Veyne décrit la sociologie comme une simple histoire du temps présent1 . et qui semblent adéquates à notre savoir nomologique ». mais aussi provoquerait la compréhension en fournissant les hypothèses qui la fondent. selon Cuin. Au contraire. elle se comprend par l’interprétation. L’activité nomologique validerait la démarche compréhensive. mais cette méthode est dérivée des deux autres). Economie et société/1 : « dans le cas des structures sociales. On peut en effet penser que le rôle des lois serait aussi d’inciter à rechercher des hypothèses relatives à la compréhension des relations et régularités qu’elles mettent en évidence. mais en le comparant à un tableau de pensée cohérent construit selon un point de vue unilatéral. les types-idéaux permettent de déduire un phénomène. en histoire comme en sociologie. ne peuvent être que nomologiquedéductives ou hypothético-déductives (ou statistiques.
Cuin utilise cette ambivalence pour réaffirmer que la démarche explicative passe. depuis la révolution quantique. De plus. Sans doute la causalité historique ne dépend pas de lois (nomologique-déductive). qui ne cherche pas à rendre compte de la richesse du concret. En conséquence. La loi de Newton ne dit pas pourquoi chutent les corps. admet le caractère statistique de ses démarches et de ses résultats. mais relève à proprement parler des sciences sociales. Ce sont des énoncés réfutables à forme universelle. psychologie des femmes. au moins partiellement. de leur spécificité empirique 2. dont l’observation porte sur des configurations jamais réitérées intégralement dans le cours de l’histoire ou dans l’espace des civilisations. dont la richesse déborde toujours les possibilités d’une analyse expérimentale. Weber fonde une méthode qui n’est ni celle des sciences naturelles. La plupart des lois naturelles ne font pourtant pas autrement. Principia. Une loi scientifique n’exprime a priori aucun déterminisme et n’est donc pas tenue à l’universalité. Chapitre VI . par l’élaboration de lois : « la démarche nomologique fournit des hypothèses à la compréhension et ensuite valide les produits de cette compréhension en termes d’explication causale ». Jean-Claude PASSERON. l’invalidation d’une loi n’empêche pas d’y avoir recours pour fonder des hypothèses relatives à leur explication. même si certaines des causes identifiées prêtent aujourd’hui à sourire (courants suicidogène. L’espace non poppérien du raisonnement naturel [1991]: « (…) la sociologie. décrivant une causalité nécessaire. A rebours de la tradition dilthéenne. Ce jugement est sévère. j’ai expliqué les phénomènes (…) de la force de gravitation. Elle ne pourrait donc effectuer les comparaisons nécessaires à l’analyse expérimentale sans neutraliser le contenu historique. L’analyse expérimentale est donc moins constitué d’objets matériels que de constructions conceptuelles génériques. la théorie de la gravitation universelle offre une explication 1 2 3 Raymond BOUDON. Passeron reformule-t-il les critiques de complexité et d’historicité du social. une science historique ne peut s’identifier à aucun paradigme unificateur. rencontre nécessairement comme limite de ses aspirations expérimentalistes la singularité des contextes historiques. une construction du monde physique. Pourtant. Boudon dénonce le préjugé nomologique d’universalité des lois1. Il juge la sociologie victime (1) de l’incapacité de prendre en compte la totalité des variables caractérisant le contexte historique des faits étudiés et (2) de la non-répétitivité de ces phénomènes. qui ne peut maîtriser stricto sensu que ce qu’elle est capable d’énumérer ou de définir analytiquement » James NEWTON.un régime théocratique) caractéristique de la méthode hypothético-déductive. mais je n’ai pas encore assigné de cause à la gravitation elle-même ».L’obsession compréhensive 1. pourtant nous n’y accédons qu’en faisant comme si (hypothético-déductive). Selon Cuin. au contraire. Il accuse les lois sociologiques de transformer des énoncés de possibilités ou de probabilité en loi conditionnelles. 3. Pourtant. La physique aussi. Boudon pense que la méthode explicative la plus efficace utilise les ressources de la modélisation. Refuser le caractère nomologique des modélisations conduirait à considérer que tout résultat dépendrait de la spécificité irréductible d’un phénomène singulier et interdirait toute cumulativité aux sciences sociales.L’inefficacité des lois L’inhibition nomologique viendrait alors de l’échec de toutes les lois à portée générale établies jusqu’ici. car toute science cumulative devient au cours du temps un cimetière de lois et de théories. La place du désordre. elle s’en remet à la métaphore d’une force de gravité qui attire les corps les uns vers les autres 3. Une loi n’est d’ailleurs jamais vraiment vérifiable.Lois naturelles et causes sociales : les arguments du compréhensivisme Les sciences de la nature se contentent d’expliquer un phénomène par sa déduction d’une loi générale. pas plus qu’elle ne peut produire des énoncés universels pertinents ou réaliser de cumulativité théorique. les modèles reposent aussi sur un savoir nomologique du modélisateur et reçoivent in fine une sanction empirique. vouée à l’interprétation des faits et interdite de théorisation. une représentation. qui ne sont pas toujours vérifiées empiriquement. ni celle des sciences de l’esprit. .POPPER in La connaissance objective : « Jusqu’à présent. Ainsi. Cette approche dénie à l’activité théorique toute capacité à comparer des données singulières. simplement parce qu’ils ne sont testés que sur un petit nombre de cas et n’ont pas (encore) fait la preuve de leur validité. etc. La météorologie offre un exemple évident d’une science construite sur des lois vraies.). donc des lois potentielles. Le raisonnement sociologique. la sociologie ne peut être qu’une science empirique. Weber n’attribue pas de puissance explicative aux lois et ne reconnaît pas l’existence de lois historiques. à réduire la complexité empirique. Durkheim a établi dans Le suicide une série de lois robustes. Weber considére compréhension et explication comme deux moments de l’activité scientifique. Critique des théories du changement social [1984]. C’est méconnaître les fins de l’activité conceptuelle. Il est injuste de ne pas les considérer comme telles. mais il admet que des régularités empiriques de l’histoire aient des significations. cité par K. on voit mal ce que la démarche compréhensive apporterait de plus à une interprétation causale déjà validée par la démarche nomologique. Infalsifiable au sens de Popper. mais à construire le réel. Elle est une hypothèse.
etc. n’est jamais qu’un cas limite ». une mode vestimentaire. Mais les motivations des acteurs sont souvent inconscientes ou elles évoluent sous l’effet de l’interaction avec d’autres acteurs. nous estimons que le sociologue ne s’est pas acquitté de sa tâche tant qu’il n’est pas descendu dans le for intérieur des individus afin de rattacher les institutions dont il rend compte à leur condition psychologique » in « Apports de la sociologie à la psychologie et à la philosophie ». Elle recherche le sens de l’activité sociale. comme la connaissance ordinaire. 3. jugé rationnel et porteur d’un sens à interpréter 1. La pomme tombe en raison de la gravitation. Cette incomplétude est seule capable de faire taire les débats métaphysiques et de permettre la cumulation des savoirs. un manifestation protestataire. les phénomènes de la nature sont tous contingents les uns aux autres.ou para-weberienne. « Une activité effectivement significative. sans limite ou inconnue. Au sens de KUHN in La structure des révolutions scientifiques [1962]. etc. des postulats relatifs aux lois générales qui président à l’organisation et au fonctionnement d’un domaine de la réalité. mécanique céleste. Cuin juge sévèrement cette posture qui fait de l’individu la mesure des faits sociaux et plus encore ses dérives qu’il appelle compréhensivistes. Utiliser la démarche nomologique dans les sciences humaines serait donc une démission de l’esprit.Compréhensivisme et conditions scientifiques (Kuhn et Popper) Ces théories totales forment des paradigmes 2 qui répondent au critère de cohérence interne. [1909] . alors que le progrès scientifique tient précisément à la réfutabilité des connaissances (Popper). Seuls les faits sociaux auraient des causes premières. la compréhension immédiate du discours des acteurs. la science étant utilisée pour illustrer empiriquement la supériorité d’un paradigme sur un autre (exemplifier) et non pour découvrir. alors que je peux espérer savoir pourquoi existe une religion. Selon Cuin. les paradigmes des sciences de la nature s’organisent autour de lois partielles. il est abusif de parler de cause dans la nature. car ils sont le produit de l’intentionnalité humaine. Or. Pour les sociologues.satisfaisante à la chute des corps. de l’existence du pommier. elle ferment le champ de la connaissance.) et apparaît comme une cause ultime. Ces théories sont infalsifiables. mais le reflet des prétentions totales de ces paradigmes. le domaine de la recherche devient alors le lieu de débats métaphysiques sur le contenu de la matière sociale. c’est-à-dire de formuler des hypothèses sur l’explication des écarts entre la réalité et le concept. de l’action créatrice des individus qui constituent une société. écarte d’autres hypothèses (le poids du corps qui tombe). elles ne peuvent pas échapper au rapport épistémique (Piaget). immédiate. provisoires. le mode de compréhension du sociologue est celui de la rationalité. elles ne sont pas rationnelles3. autrement dit. ni l’auteur d’une théorie générale de la sociologie. Au contraire. Une explication sociologique doit être totalement intelligible. qui ne pourraient jamais qu’établir des corrélations entre des phénomènes. la recherche des causes premières a pour effet d’enclore l’essence d’un phénomène social dans un système explicatif . elle vise à réduire les faits à l’activité des individus isolés. A l’inverse. 2.. ce qui veut dire pleinement consciente et claire. qui sont préparées à recevoir de nouvelles connaissances. mais jamais pourquoi elle tombe. c’est-àdire être un système explicatif qui éclaire un enchaînement causal. Les concepts idéal-typiques permettent de comparer une conduite avec ses motivations rationnelles et de l’interpréter. Les sciences humaines peuvent donc rechercher les causes premières d’une action et comprendre les raisons de cette action plutôt qu’une autre. Kuhn : les révolutions scientifiques permettant de changer de paradigme). explore toutes les implications d’une décision individuelle et donne une compréhension complète. incapables de faire face à la contradiction des faits et toujours remplacés par des paradigmes plus totaux encore (cf. alors que si elle est dans ma main. bref. Premièrement. Sa méthode ne concerne que la sociologie de l’action et non l’analyse de tout phénomène social. le discours des acteurs). donne un sens à des phénomènes mystérieux (marées. La compréhension chez Weber n’a rien de commun avec ce qu’il appelle la compréhension actuelle (intuitive.Compréhensivisme et compréhension explicative (Weber) La compréhension explicative est l’explication des buts de l’acteur. mais ne sont pas scientifiques. Textes/1. c’est parce que je l’ai cueillie. Ensuite. D’autres méthodes permettent de comprendre. Economie…/1 . Je pourrai savoir à quelle vitesse tombe une pomme. des lois empiriques. du vent. lui-même. d’un phénomène social. reliés en un tout dont il est impossible d’extraire une chaîne de causalité. concède : « D’une manière générale. soit aucune cause première. Les sciences humaines auraient donc des dispositions cognitives très supérieures à celles des sciences naturelles. et non à expliquer causalement les phénomènes macro-sociaux à partir de 1 2 3 DURKHEIM. l’élaboration des hypothèses est toujours le produit d’intérêt de valeurs. pourtant prônée sous d’autres formes par de nombreuses théories néo. Le caractère poly-paradigmatique de la sociologie n’est pas un signe de la richesse de son activité. Weber n’est ni le père de l’individualisme méthodologique. Il doit donc reconstruire les motivations réelles en les rapportant à des motivations rationnelles typiques.
). L’exemple de Durkheim n’est pas « le mariage d’une carpe holiste et d’un lapin individualiste ». « le concept de chien n’aboie pas » (ARISTOTE). Cuin considère que l’interprétation n’intervient pas après le mise en évidence d’un fait. alors que la perspective constructiviste invite à élaborer rationnellement la réalité 1. soit au niveau macroscopique (fonctionnalisme. Il ne montre pas seulement que le nombre de suicides s’accroît systématiquement lorsque les cadres de l’intégration ou de la régulation s’affaiblissent ou au contraire sont surabondants . interprétée à partir de la reconstruction [idéal-typique] d’un modèle rationnel de l’activité (…) ». toujours partiel et partial. mais il a des vertus explicatives très supérieures car il est déductif et surtout falsifiable. Il faut donc abandonner la perspectives positiviste de vérification (qui conduit à l’approfondissement des théories et à l’exemplification) pour celle de la réfutation popperienne (qui porte en elle le renouvellement des théories existantes et est la condition du progrès scientifique). Les motivations ne sont cependant pas piochées dans le discours des acteurs. Cuin distingue essentiellement deux thématiques qui exercent une influence sur les problématiques théoriques de la sociologie. ethnométhodologie. Les individus ne sont par réels. L’affirmation d’un continuum entre l’individuel et le social conduit à la recherche d’un principe premier et déterminant de la réalité sociale. Elle est le préalable à la formulation des hypothèses qui vont permettre d’isoler et de caractériser (de construire) les faits sur lesquels s’appuiera l’analyse. sur une représentation minimale du social qui donne légitimité et sens aux hypothèses de recherche. Les motifs sont reconstruits par le sociologue. L’Ethique protestante… cherche à expliquer l’influence de l’éthique calviniste sur le développement et l’institutionnalisation du capitalisme et non à démontrer que l’une est cause de l’autre. mais avant. invitant à se méfier des effets pervers de la démarche explicative. alors ils échappent aux décisions individuelles et obéissent à une logique objective que la compréhension peut rendre évidente mais n’expliquera jamais. La démarche explicative de Durkheim est authentiquement compréhensive. etc. C’est d’ailleurs pourquoi Cuin ne considère pas l’analyse individualiste de Weber comme une méthode explicative. 4 1 Philippe REYNAUD. il décrit également les processus psychologique typiques qui conduisent les individus insuffisamment ou trop intégrés à développer une propension particulière au suicide. Max Weber et les dilemmes de la raison moderne [1987] : « le point de départ de l’analyse proprement sociologique (une fois reconnu les régularités causales élémentaires). Si les phénomènes macro-sociaux émergent bien des processus d’agrégation des conduites individuelles (processus d’interaction). Il n’y a pas de rupture entre l’explication et la compréhension. structuralisme. . qui n’analyse donc pas les raisons que les acteurs se donnent. En quelque sorte. Dénier aux sciences sociales un pouvoir explicatif égal à celui des sciences de la nature en raison des caractéristiques de son objet. etc. La prise en compte des individus concrets se limite donc à l’observation de leur conduite. permettant ainsi la cumulativité des savoirs. Avoir intégré l’individu comme sujet du monde social est un progrès majeur de la connaissance. Il ne ferme pas le champ de la connaissance. Le travail d’explication est fondé sur l’analyse des raisons que les acteurs ont de se suicider. mais typiques. l’analyse consistant à reconstruire rationnellement les motivations des acteurs plutôt qu’à les déduire de leur discours. alors que c’est l’essence de la réalité qui découle de la démarche scientifique et non l’inverse. Le discours du sociologue n’est peut-être pas plus vrai que celui des acteurs.Compréhensivisme et démarche explicative (Durkheim) A l’aide d’une reconstruction de la démarche suivie par Durkheim dans sa célèbre analyse sur Le suicide. Que tout phénomène social puisse résulter de conduites individuelles n’implique pas que l’on ne puisse l’analyser et l’expliquer que comme tel. mais les rationalités qu’il leurs prête. c’est toujours une construction. mais ne garantit pas le progrès du savoir. souvent inaccessible. La posture réaliste conduit également à indifférencier histoire et sociologie et/ou porte le risque d’identifier des concepts construits à la réalité sociale qui est donnée .l’activité individuelle4. c’est fonder un dualisme méthodologique sur un dualisme ontologique. car elle n’a pas recours à la stricte imputation causale. Cuin formule quelques principes sur la non exclusivité de l’explication et de la compréhension. Elle n’est au mieux qu’une règle d’hygiène épistémologique. mais le rappel que les niveaux d’analyse ne sont que des constructions qui ne valent que ce qu’on leur a demandé de valoir. Conclusion de la deuxième partie Toute entreprise scientifique repose donc sur un ensemble de présupposés. La représentation du monde social comme non déterminé et possédant un sens propre conduit à l’inhibition nomothétique.). soit au niveau microscopique (interactionnisme. 4. reste la recherche du sens de l’activité sociale.
En outre. Elles sont enfin provisoires et ne ferment pas le champ de la science 1. elles les rendent compréhensibles. Expliquer un phénomène macrosocial par l’agrégation de conduites individuelles suppose une interdépendance entre les acteurs de ces conduites. . sans lesquelles il est impossible de concevoir l’émergence de la moindre hypothèse. Les problèmes de la philosophie de l’histoire : « [des lois] qui fournissent des orientations préliminaires qui permettent de se retrouver dans le chaos des faits singuliers (…) Elles sont appelées à être partiellement démenties par la recherche ultérieure. La maîtrise de la situation leur échappe. L’explication n’est alors possible qu’au prix d’hypothèses. en lui substituant un holisme méthodologique. En résume. Toute entreprise explicative requiert une démarche préalable ou concomitante d’interprétation. probabilistes (Si A. Ces lois peuvent être empiriques (concerner des régularités relatives – loi de Tocqueville sur la mobilisation collective) ou théoriques (proposer des explications – lois de Durkheim sur le suicide). Cuin revendique une activité nomothétique qui se réfère à une définition particulière de la notion de loi. qui lui donne la légitimité et la validité qui lui font souvent défaut. Celle-ci est indépendante de la rationalité et de l’intentionnalité des acteurs et produit ainsi des effets non voulus. dont l’existence de ce phénomène est déduite. soit. A l’origine du système déductif que constitue une théorie. certaines de leurs intuitions sont appelées à être confirmées par la réalité ». dans les cas des interactions les plus complexes. si B. L’interprétation fait nécessairement appel à des savoirs nomologiques. C’est parce qu’ils sont validés indépendamment de cette théorie. Surtout. alors C). dont les modèles ne permettent pas toujours de rendre compte. L’approche naturaliste fait la démarche et les connaissances scientifiques de causalités aujourd’hui largement ignorées. leur recherche conduit nécessairement à des explications métaphysiques et la causalité n’est sans doute rien d’autre que ce qui rend une loi intelligible. génératrices des différents énoncés que la théorie permet de valider empiriquement. possibilistes (A. c’est-àdire découvrir des hypothèses encore inexistantes ou rechercher parmi les hypothèses et les lois disponibles celles qui correspondent le mieux au phénomène étudié que l’on pourra en déduire). Le processus de production de ces effets est souvent complexe et les acteurs peuvent rarement les prévoir. Il manque alors la couverture nomologique minimale qui permet de légitimer les hypothèses proposées et de faire du résultat de l’analyse un savoir transférable.. alors B). d’autre part en amont par sa capacité à pouvoir être considérée comme logiquement impliquée par une ou plusieurs autres lois admises (c’est-à-dire testée indépendamment). Cuin considère que toute théorie explicative d’un phénomène est constituée par un ensemble de lois et de conditions initiales (énoncés universels et énoncés existentiels). L’agrégation des conduites est en effet rarement une simple addition et se développe selon des processus comprenant des phénomènes de rétroaction. en raison du rôle d’orientation et de fonction de synthèse qu’elles continuent à assumer. pour au contraire forger des lois conditionnelles de validité limitée (Dans le contexte A.CONCLUSION GENERALE Chapitre VII . plus ou moins générales. qui fonctionnent parfois comme des rationalisations ex-post. etc. ces lois ne sont pas des « lois de nature ». A’. Mais il n’en demeure pas moins qu’elles conservent une valeur formelle. les lois ne sont pas des entités que la science découvre. L’approche individualiste doit donc pouvoir être complétée par une démarche nomologique : soit en lui fournissant un fondement légal. De plus. L’individualisme méthodologique dispose en apparence d’un fort degré de validité explicative. A’’. 1 Georg SIMMEL. mais des constructions scientifiques qui nous permettent d’organiser nos représentations et de féconder nos analyses. les causes réelles sont inaccessibles ou inexistantes . mais des instruments de description et d’énonciation de régularités empiriques et conceptuelles. A la suite de Popper. Elle exclut toute représentation déterministe et réaliste du monde social . la validité d’un théorie explicative lui est conférée. Cette définition faible de la légalité rejette les lois à validité absolue ou universelle. auto-référentielle et/ou sans intérêt scientifique). alors plus souvent B que non-B). d’une part en aval du schéma explicatif par sa capacité à engendrer des énoncés empiriques testables (donc à produire des explications/prévisions) . régularités empiriques ou théoriques.Vers une science naturelle du social ? La distinction explication causale – explication légale n’a pas de sens car il faut admettre que la première se fonde sur la reconnaissance de certaines régularités. Ces lois offrent une légitimité intellectuelle à ces théories. qu’ils peuvent être admis au rang de lois scientifiques. mais aussi d’autres systèmes théoriques. que l’on peut qualifier de « lois faibles » (sinon une explication causale peut être accusée d’être spéculative. on retrouve une ou plusieurs lois non expliquées. Elle est incohérente parce qu’elle explique l’inconnu par l’inconnu et ouvre inutilement le débat aux querelles scientifiques.