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Politique

et philosophie dans l'œuvre de Jean-Jacques

Rousseau

Dans la pensée de Rousseau, le serpent se mord la queue. Le droit politique ne se peut comprendre que philosophiquement : il se réfracte dans la déchirure toujours béante entre ce qu'est' l'homme, ce qu'il veut et ce qu'il peut. En situant l'homme à un carrefour, le droit de l'État, d'un côté, ouvre la route de l'espérance qui s'élance vers la nor- mativité idéale et pure ; de l'autre, il indique la route de l'action qui s'embourbe dans la finitude des possibles humains. Aux yeux de Rous- sur seau, le tout bon se chemin. passe comme si l'homme ne réussissait pas à s'engager Voilà pourquoi l'article de Cassirer que nous citions plus haut, publié à l'heure des choix qu'imposait la politique allemande des années trente, prend, pour qui ne se contente pas de le lire comme l'exposition de « la politique de Rousseau », des accents d'une profondeur boulever- sante. Il ne dit pas seulement en quoi consiste, dans les écrits, le « pro- blème » Rousseau ; il place la conscience de liberté et de responsabilité de l'homme au cœur de la politique idéale que cisèle l'auteur du Contrat social, et il montre que le mystère ontologique et l'horizon axiologique de la pensée humaine ont une irrécusable omniprésence. L'originalité problématique de Rousseau est d'être le penseur intempestif qui se détourne des certitudes déductives de la « science politique » de Hob- bes ; qui ne cache pas son hostilité à la philosophie spéculative des Lumières, moins éclairante qu'aveuglante ; qui se méfie du progrès, lequel n'est que le masque d'une décadence ontologique ; qui, enfin, regarde, non sans effroi, une double énigme qu'il va tenter, sinon de résoudre, du moins d'éclairer : l'énigme de l'homme (c'est-à-dire la déchirure, toujours prête à s'élargir, entre l'amour de soi et l'amour- propre) et l'énigme du monde (c'est-à-dire la dualité du devoir-être et de l'être, de la normativité et de la factualité). La politique de Rousseau contient en ses analyses une question philosophique abyssale - la ques- tion la plus difficile sans doute de la philosophie - qui porte à la fois sur la destination de l'homme : ce qu'il doit faire et ce qu'il devrait être, et sur la destinée de l'homme : ce qu'il a fait et ce qu'il est devenu.

Nous voudrions montrer que Rousseau, dans l'architectonique d'une œuvre qui, pourtant, n'a rien de systématique, se demande constamment s'il est possible de surmonter le double sens qui transpa- raît de manière tragique dans l'ambivalence (qui en est aussi l'ambiguïté) de la politique. De même que la pensée de la pensée n'en finit pas de se penser, de même l'ostensible double sens de la politique hante Rousseau avec une intensité telle qu'il l'a conduit, dans l'extrême solitude, au seuil du désespoir : « En pis, plus rien n'est

Introduction

possible, griffonne-t-il sur une carte à jouer. »' En effet, la pensée du Contrat social, qui s'est élevée jusqu'à l'idéalité intelligible de la pure normativité politique, se heurte aussi, inexorablement, à l'impossibilité de sa réalisation et, du même coup, à l'impossible rédemption d'un homme que l'histoire concrète a mis « dans les fers ». Rousseau, alors, n'en finit pas de scruter l'omniprésence de cet apparent et lancinant double sens. Il nous faut le suivre en sa méditation qui différencie les niveaux de la réflexion, multiplie les points de vue et ouvre des perspectives tou- jours renouvelées. Ce cheminement est difficile. Toutefois, s'il est par- fois malaisé de surmonter les ambiguïtés des textes de Rousseau, il est clair, dès un premier niveau de lecture qui correspond à un premier niveau de la réflexion du philosophe, que la problématique de l'État du contrat dépasse amplement l'étude technique des structures juridiques de la politique. L'appareil du droit public soulève, par sa genèse, son ordonnancement et sa fonction, des questions qu'il appartient au regard du philosophe de fouiller pour en découvrir, comme l'indique le sous-titre du Contrat social, les « principes » : à cet égard, on peut par- ler de la philosophie politique de Rousseau. En outre, lorsque l'on considère en ses principes fondateurs le corpus juridique qui constitue l'armature de la société civile, l'interrogation se concentre sur la spéci- ficité des normes que l'homme se donne à lui-même en érigeant sa propre condition politique : ce problème de fond s'avère, par-delà la technicité du droit, le problème « fondamental » d'une politique philo- sophique en laquelle se dévoile la vérité de l'homme. Cependant, la complexité de la condition civile est telle qu'elle requiert un second niveau de réflexion. En effet, loin de s'écrire seule- ment sur l'horizon normatif du devoir-être avec les caractères idéaux de la liberté, la condition politique s'éprouve également dans la dégé- nérescence qui affecte l'État dès sa naissance et dans la misère qui accable les hommes, « partout dans les fers ». À un second niveau de lecture, qui correspond à ce second niveau de la méditation, la poli- tique offre donc à qui veut, comme Rousseau, la sonder jusqu'en son tréfonds, une leçon philosophique sur le statut existentiel de l'homme. Amphibolique" et toujours conflictuelle, l'existence est le révélateur de l'écartèlement qui sépare la destination de l'homme de sa destinée

- écartèlement tragique enseignant que les tentatives d'actualisation de

la liberté s'abîment dans l'inexorable finitude que manifeste l'aliéna- tion de l'homme.

1.

Pléiade, t.

I,

p.

1170.