Vous êtes sur la page 1sur 30

Comté de Flandre

Comté de Flandre Pour les articles homonymes, voir Flandre . Comté de Flandre 866 – 1795

Pour les articles homonymes, voir Flandre. Comté de Flandre

866 – 1795

Le comté de Flandre vers 1350

Entités précédentes :

Entités suivantes :

Le comté de Flandre a désigné autrefois un pagus carolingien, puis l'une des principautés du royaume de France, particulièrement impliquée dans les conflits franco-anglais, aux frontières et à l'influence durement disputées depuis sa création au IX e siècle jusqu'en 1384, date de la mort du comte Louis de Male.

Le comté, régné par la Maison de Flandre de 863 jus- qu'à la mort de la dernière comtesse, Marguerite de Constantinople, en 1280, puis par la Maison de Dam- pierre-Flandre, puis devenu l'une des possessions de la Maison capétienne de Bourgogne en 1385, devint alors l'un des principaux centres des États bourguignons. Après la Guerre de succession de Bourgogne il fut ensuite pro- gressivement intégré aux Pays-Bas bourguignons et fut fi- nalement détaché du royaume de France par le Traité de Madrid (1526) en faveur des Habsbourg d'Espagne. Louis

XIV en reconquit une partie sur les Espagnols. Le com-

té cessa d'exister en 1795 après la conquête des Pays-Bas

autrichiens par les Français.

Le territoire de ce comté correspond approximativement

aux provinces belges actuelles de Flandre-Occidentale et de Flandre-Orientale, à l'ouest de la province de Hai-

la partie de la province d'Anvers située à l'ouest de l'Escaut, la Flandre zélandaise et la région historique de Flandre française (région de Lille, Dunkerque, Haze- brouck, Douai,…).

(région de Lille, Dunkerque, Haze- brouck, Douai,…). Carte du comté de Flandre en 1609 par Matthias

Carte du comté de Flandre en 1609 par Matthias Quad (carto- graphe) et Johannes Bussemacher (graveur et éditeur, Cologne).

1 Territoire

Les possessions multiples des comtes de Flandre dé- passent le pagus originel de Flandre. Le territoire du com- té de Flandre ne correspond que très partiellement au ter- ritoire de la région flamande belge actuelle. Il était situé géographiquement plus à l'ouest et les provinces actuelles de Brabant flamand, d'Anvers et de Limbourg n'en fai- saient pas partie.

Le comté de Flandre est traversé par la frontière linguis- tique entre dialecte thiois (Bruges, Gand, Ypres, Dun- kerque) et latin vulgaire (Tournai, Lille, Douai).

La Flandre historique s’étend sur :

la Belgique, avec :

deux des cinq provinces flamandes de la Bel- gique et une partie d'une troisième : la Flandre- Occidentale (Bruges), la Flandre-Orientale (Gand), et, en province d'Anvers, l'actuelle commune fusionnée de Zwijndrecht (Zwijn- drecht et Burcht) et le district d'Anvers-Rive- gauche ;

la Flandre romane : le Tournaisis historique et la région de Mouscron (qui faisait partie du Courtraisis) qui ont été rattachés à la province de Hainaut ;

la France, avec la Flandre française composée de deux régions dont les territoires ont été annexés par la France après le siège de Lille par Louis XIV :

1

2

2 HISTOIRE

le Westhoek, de langue flamande, dans la partie nord-ouest du département français du Nord, composée du Blootland ou Plaine maritime (Dunkerque) et de la Flandre intérieure ou Cœur de Flandre avec le Houtland (Hazebrouck) et la Plaine de la Lys (Armentières) ;

la Flandre romane (Lille, Douai), région de culture flamande et d'expression picarde, ap- pelée, sous l'Ancien Régime, Flandre wal- lonne (wallon signifie roman) ou Flandre gal- licante, voire Flandre gallicane.

les Pays-Bas, avec la Flandre zélandaise (en néer- landais Zeeuws-Vlaanderen), une petite région en- clavée entre l'Escaut occidental et la Belgique, dans le sud de la province de Zélande.

Les comtes de Flandre s’emparèrent du pagus Atrebaten- sis (l'Artois) au sud, mais il leur échappa en 1191. Le comté d'Artois (1237), apanage capétien, fit à nouveau partie des possessions du comte de Flandre Louis II en 1382, par héritage, mais fut acquis à la France en 1659 après bien des guerres dévastatrices.

2 Histoire

2.1 Époque romaine et haut Moyen Âge (avant 866)

Du temps des Romains, le territoire du comté de Flandre, qui faisait partie de la Gaule belgique, était occupé par les Morins, les Ménapiens, par une partie des Nerviens et au sud les Atrébates. Ces peuples opposèrent une vive résis- tance à Jules César ; les Nerviens ont soutenu la révolte des Éburons en 54 av. J. C., avant de se soumettre com- plètement aux Romains.

Le christianisme y fut introduit, sous Maximien et Dioclétien, par Piat de Tournai, Chrysole de Comines et Eucher de Maastricht, tous trois martyrs. En 445, Clodion le Chevelu, chef des Francs, vainqueur des Romains, en- vahit cette contrée et prit Tournai et Cambrai. À cette invasion succédèrent, en 449, les ravages d'Attila.

Roi des Francs dans la région de Tournai depuis 486, Clovis I er s’était emparé de tout le pays en 510. Sous ses descendants, le territoire fit partie de la Neustrie et fut administré par des gouverneurs dits Forestiers.

Les Flandræ sont citées dans la Vie de saint Éloi, dont l'auteur, saint Ouen, est mort en 683 [1] . Encore ne s’étendaient-elles à cette époque qu'à un territoire proche de Bruges.

Aux temps des Carolingiens quelques familles puissantes occupaient les charges comtales et abbatiales dans la ré- gion (c'est le cas des Unrochides par exemple), mais elles n'étaient pas implantées uniquement dans la région.

2.2 Origines et accroissement du comté

(866-1128)

Les Baudouin fondent et développent le comté de Flandre. À partir de la région de Bruges, ils étendent son territoire en luttant contre les Normands, en cap- tant l'héritage des lignées carolingiennes et en s’impo- sant à leurs voisins. Les partages successifs de l'empire de Charlemagne (Verdun 843, Ribemont 880) et surtout les invasions normandes ont déstructuré et fragilisé cette région. Dans le royaume de France (Francia occidenta- lis, ouest de l'Escaut), le pouvoir s’est plus vite fragili- sé qu'à l'Est. L'incapacité royale à lutter contre les Nor- mands et leurs ravages [2] a entraîné la montée en puis- sance de pouvoirs locaux avec lesquels la population es- pérait pouvoir être protégée. Le principat de Baudouin V marque l'apogée de la première Flandre. Ses succes- seurs accompagnent l'essor économique qui s’appuie sur le tissage de la laine.

2.2.1 Baudouin Bras de Fer

sur le tissage de la laine . 2.2.1 Baudouin Bras de Fer Pagi réunis pour former

Pagi réunis pour former le marquisat de Flandre.

Le fondateur de la lignée des comtes de Flandre est Baudouin Bras de Fer. Il s’agissait d'un comte fonction- naire, représentant le roi de Francie occidentale, et son comté primitif correspondait sans doute aux doyennés de Bruges, d'Oudenburg et d'Aardenburg, alors que d'autres fonctionnaires royaux se partageaient la région qui devint plus tard le marquisat de Flandre [3] . Baudouin obtint en outre, progressivement, plusieurs abbatiats dont celui de Saint-Pierre de Gand [4] .

La Flandre semble avoir formé une zone de défense mari- time analogue au littus saxonicum romain. Quand les Nor- mands vinrent ravager la Francie, la tâche du comte de Flandre fut de les repousser ; les estuaires, nombreux à cette époque, et spécialement le Zwin et le Sinkfal, au voisinage desquels Bruges apparaît dès lors, étaient les refuges naturels de la petite flotte destinée à surveiller la côte [5] .

Lorsque le traité de Verdun eut, en 843, donné l'Escaut pour limite au royaume occidental, Charles le Chauve re-

2.2

Origines et accroissement du comté (866-1128)

3

prit la tradition de Charlemagne, et, dans cet angle avan- cé de ses États, il constitua un gouvernement militaire embrassant, sous le nom de marche, toute une série de cantons. Ce fut l'origine du marquisat de Flandre dont le premier titulaire fut Baudouin [6] . Le titre de marquis de Flandre tombera en désuétude au début du XII e siècle, à la suite de la disparition de ce titre dans la hiérarchie nobiliaire du royaume de France [7] .

Baudouin avait enlevé en 862 la princesse Judith, fille du roi Charles. Ce rapt lui valut d'abord l'excommunication, mais, grâce à l'intervention du pape Nicolas, il obtint son pardon, probablement en 864 ; ce ne fut guère cepen- dant qu'en 866 que Baudouin fut investi de sa dignité nouvelle [8] . C'est probablement à son mariage avec Judith que Baudouin doit sa fortune.

Enguerrand, comte de Gand, et Régnier, comte du Mempisque, venaient d'être disgraciés ; il est probable que d'autres fonctionnaires royaux se maintinrent quelque temps encore dans les pagi voisins.

Le marquisat de Flandre trouve au IX e siècle son assise territoriale le long de la vallée de la Lys, à l'ouest de l'Escaut, entre Bruges et l'actuelle Saint-Omer. Il occupe des terres progressivement libérées par la mer qui recou- vraient en grande partie cette région jusqu'alors. Il com- prit en effet, dès sa formation, les pagi de Waes, de Gand, de Courtrai, de Tournai, le Carembault, le Mélantois, la Pévèle, et peut-être aussi une partie du diocèse de Thé- rouanne (Ternois, Boulonnais, Mempisque au sens res- treint, entre l'Yser et l'Aa). L'ancien pays des Atrébates (pagus Atrebatensis, Ostrevent, pagus Scarbeius et pagus Leticus) n'en faisait pas partie [9] . Ces pagi formant le mar- quisat de Flandre seront unis par le successeur de Bau- douin Bras de Fer.

Vers le nord, les Quatre-Métiers faisaient partie du diocèse d'Utrecht, et avec toute la Frise occidentale, ils appartenaient au royaume de Lothaire. La frontière, de ce côté, ne fut pas modifiée durant tout le Moyen Âge ; les territoires d'Axel, Hulst, Boekhoute et Assenede for- maient encore de véritables îlots ; la mer pénétrait plus profondément à l'intérieur des terres. Oostburg, « le châ- teau de l'est », est la forteresse qui couvre le marquisat sur cette limite orientale. Sur l'Escaut même, le royaume ger- manique semble avoir conservé un poste avancé qui, au confluent de la Lys, lui donnait pied sur la rive gauche [10] .

À la mort de Baudouin Bras de Fer (879), l'hérédité de la charge a été reconnue par le roi. Sa famille conservera la Flandre jusqu'en 1119, puis de 1191 à 1280.

2.2.2 Baudouin II

Baudouin II, dit le Chauve, qui succéda en 879 à son père, est le véritable fondateur de la puissance flamande. Pour lutter contre les ravages les Normands (entre 879-883), il hérisse le comté de forteresses (bourgs), refuges pour la population. Politiquement, il tente de capter l'héritage

des Unrochides, éventuellement par le meurtre, et y par- vient partiellement. Il utilise à son profit les dissensions qui affaiblissaient l'autorité royale pour agrandir son ter- ritoire. On le voit faire d'abord opposition à Eudes, puis le reconnaître, prendre le parti de Charles le Simple, en- fin, se tournant avec son frère vers la Lotharingie, passer dans le camp de son roi Zwentibold, fils bâtard d'Arnulf de Carinthie [11] .

Le grand pagus Atrebatensis n'était pas encore rattaché à la Flandre. L'abbaye de Saint-Vaast, qui était en même temps la citadelle d'Arras, se trouvait entre les mains du comte Raoul, cousin de Baudouin et probablement fils d'Évrard (de Frioul) et de Gisèle, sœur de Charles le Chauve [11] . Quand Raoul mourut, en 892, Baudouin s’empara de la place, avant que le roi Eudes eût pu en dis- poser. Baudouin, frappé d'excommunication, n'en brava pas moins le roi qui vint mettre le siège devant Arras, mais qui finit (895) par en reconnaître la possession au comte dont il désirait se ménager l'appui [12] .

En 899, Charles le Simple, à qui la mort d'Eudes avait valu l'adhésion unanime des grands, réussit à expulser Baudouin II du château d'Arras, et il le remit au comte Aumer. Baudouin II n'hésita pas alors à faire assassiner par vengeance l'archevêque Foulques de Reims, qui avait énergiquement combattu ses prétentions, mais il ne put récupérer ni Saint-Vaast, ni le pays d'Arras, qui demeu- rèrent à Aumer et à son fils Aleaume jusqu'en 931 [13] .

À la mort de Raoul, un Unrochide qui était comte du

Ternois et abbé laïc de Saint-Bertin, Baudouin II réclama du roi l'abbaye. Les religieux, qui le redoutaient, invo- quèrent l'intervention de leur ancien abbé Foulques, de- venu archevêque de Reims. Mais Baudouin fit assassiner Foulques le 17 juin 900, réussissant néanmoins à obtenir de Charles le Simple le titre d'abbé laïque et probable- ment aussi le comitatus [14] . Baudouin II acquit le Ternois

vers 900. Il réussit également à imposer sa suzeraineté sur le Boulonnais, probablement vers 896 [15] .

2.2.3 Arnoul I er le Vieux

À la mort de Baudouin II, le comté est partagé entre

ses héritiers : son fils puîné Adalolphe (Allou) reçut en apanage le Ternois et le Boulonnais tandis qu'Arnoul, l'aîné, eut la Flandre avec le titre de marquis, puis en 933, à la mort d'Adalolphe, l'héritage entier [16] .

Arnoul reprend la politique de son père avec plus de suc- cès, étendant le comté avec obstination vers le sud. Ce n'est pas sans motif que l'histoire l'a surnommé le Grand. Il a consolidé et étendu son héritage. Puissant comte aux marges du royaume de France, sa politique montre son habileté, son énergie, mais n'est pas exempte de duplici- té et ne recule pas devant des criminelles violences. Il a tiré parti du désarroi dans lequel se trouve, au X e siècle, la monarchie française, et il sait, à propos, s’appuyer sur la Germanie, à laquelle l'avènement de la maison de Saxe prépare à un rôle important [16] .

4

2 HISTOIRE

Arnoul I er voit se succéder cinq rois des Francs : la dépo- sition de Charles le Simple, le court triomphe de son vain- queur Robert I er , le règne de Raoul de Bourgogne, gendre de Robert, la restauration de Louis IV, enfin, dans sa vieillesse, l'avènement de l'énergique Lothaire qui donne un dernier éclat à la dynastie carolingienne. Mais dans ces luttes où son suzerain est toujours directement intéres- sé, il ne songe qu'au marquisat de Flandre, fortifié avec l'appui des rois de Germanie, et il ne prend lui-même la défense de Louis IV contre Hugues le Grand qu'avec l'accord avec Otton [17] .

C'est également sous Arnoul I er qu'un chef danois, nommé Siegfried, prend possession d'une partie du Boulonnais. Sa vaillance, son attitude chevaleresque ont fait sur le comte une si forte impression qu'il lui permet d'y demeurer. Ce Siegfried a ensuite épousé ou simple- ment séduit Elstrude, la fille d'Arnoul [22] .

Guerriers, ces grands seigneurs sont aussi pieux. Ainsi Arnoul I er soutient-il le mouvement monastique et la ré- forme religieuse.

Arnoul soutient d'abord les adversaires du roi de France, et il s’allia contre lui avec Héribert II de Vermandois, dont il épousa, en 934, la fille Adèle ; quand Louis IV, solli- cité par Gislebert et d'autres mécontents, tenta, en 938 et 939, de se remettre en possession de la Lotharingie, il prend rang avec Héribert, avec Hugues le Grand et le duc Guillaume de Normandie, dans le camp opposé. Il joue un rôle au traité de Visé (942), qui réconcilie les deux monarques, et comme Otton soutient désormais la cause de Louis, devenu son beau-frère, il l'accompagne dans l'expédition que mène, en 946, l'armée germanique contre Hugues le Grand [17] .

Vieilli et miné par la maladie, Arnoul, dès qu'il put être secondé, céda le pouvoir à son fils Baudouin III. Mais Baudouin III fut enlevé par la petite vérole le 1 er janvier 962, et ne régna donc que trois ans, associé à son père [23] . De son union avec Mathilde de Saxe, Baudouin III ne lais- sait qu'un enfant en bas âge. Force fut au vieux comte de reprendre les rênes du gouvernement. En mourant, il dé-

signe comme tuteur de son petit-fils l'un de ses parents, Les territoires qu'Arnoul I er convoite en France sont Baudouin Bauces [24] .

En 962, les enfants d'Adalolphe de Boulogne avaient réus- si à récupérer, grâce au soutien du roi Louis IV, le comté de Boulogne ayant appartenu à leur père, pour l'un d'entre eux, Arnoul II de Boulogne, mais dans la dépendance du comté de Flandre.

La situation de la Flandre n'était plus la même que trente ans auparavant. Le jeune Lothaire de France, monté sur le trône en 954, avait obligé Arnoul I er à résigner sa terre entre ses mains, probablement à cause de l'attitude du comte vis-à-vis d'Otton [25] . Arnoul avait su donner à la Flandre une étendue et une cohésion qui était de nature à inquiéter son suzerain. Par ses relations avec ses voi- sins du royaume allemand, avec le comte de Cambrai, avec le comte de Frise occidentale, il avait pris une al- lure d'indépendance que le roi pouvait, non sans raison, trouver menaçante [26] .

Il faut noter que les évêques ne purent jamais jouer en Flandre le rôle que prenaient à cette époque les prélats lotharingiens. Les villes de la région flamande avaient été, par l'occupation germanique, réduites à un tel état d'affaiblissement qu'elles ne pouvaient servir de point d'appui à la puissance d'un évêque. Les sièges de Tournai, d'Arras avaient été supprimés au VI e siècle : Tournai fut réuni à Noyon jusqu'en 1146, Arras à Cambrai jus- qu'en 1093. Thérouanne, qui avait conservé son titulaire, demeura toujours un village. Pendant la période où se consolida la puissance des comtes, les évêques ne purent donc tenter de rivaliser avec eux. C'est l'une des causes, et non la moindre, des progrès réalisés par l'autonomie flamande [27] .

Lothaire voulut sans doute essayer de réagir. Il n'osa cependant pousser les choses jusqu'à la confiscation et

l'Artois, l'Ostrevent, le Ponthieu et l'Amiénois [18] :

Montreuil. Arnoul s’y fait recevoir par les habitants en 949, mais il le perd bientôt [21] .

2.2.4 La mort prématurée de Baudouin III

À Arras domine le comte Aleaume, qui paraît avoir pris parti, avec Héribert de Vermandois, contre le roi Raoul, lequel vient, en 931, assiéger la place. Aleaume est tué à Noyon en 933. Arnoul, qui s’est accaparé son comté, le conserve jusqu'à la fin de son règne [18] .

Quant à l'Ostrevent, Arnoul parvient dès 931 à déloger Roger II de Laon et ses frères de la place de Mortagne. C'est probablement en 943, à la mort du comte Raoul le Jeune, qu'Arnoul de Flandre parvient à occuper également Douai. Le reste de l'Ostrevent conserve encore ses comtes particuliers [19] .

Sur la Canche, Arnoul a aussi remporté des suc- cès. Il s’est emparé, en 939, de Montreuil, clef du Ponthieu et fief du comte Hélouin, fils de Helgaud. Or, l'intervention du duc Guillaume de Norman- die permet à Hélouin de le reprendre. Le ressen- timent d'Arnoul se traduit bientôt par l'assassinat de Guillaume par le chambellan du comte de Flandre [20] . Après la mort de Hélouin (945), comme Arnoul s’est réconcilié avec Louis IV, il peut faire valoir de nouveau ses prétentions sur Mon- treuil, que le roi et le comte attaquent ensemble et qu'Arnoul, en 948, parvient à enlever à Roger, fils de Hélouin [20] .

Reste le château d'Amiens, que Louis IV avait don- né à Hélouin, en 944, pour compenser la perte de

2.2

Origines et accroissement du comté (866-1128)

5

il reconnut Arnoul II comme successeur de son grand- père [27] .

2.2.5 Arnoul II

Arnoul II, placé sous l'influence du roi de France, n'exerça effectivement son pouvoir que de 976 à 988, sur une Flandre amputée de ses marges méridionales, notamment le Boulonnais et le Ternois [23] . La Flandre était mutilée. Lothaire, dès 965, l'avait envahie. Il avait obligé les vas- saux du comte à lui rendre hommage et avait gardé par devers lui l'Artois, l'Ostrevent, tout le pays jusqu'à la Lys. C'était les conquêtes d'Arnoul I er qu'il annulait [28] . Il est probable que cette confiscation n'a été que temporaire et que Lothaire a remis lui-même la partie méridionale de la Flandre au jeune comte Arnoul II [29] .

Arnoul II concéda définitivement la terre de Guînes à son cousin Ardolf, fils de Siegfried et d'Elstrude, en lui don- nant rang de comté [29] .

2.2.6 Baudouin IV

siècle, le Hainaut avait été restitué par Otton III à Régnier IV, fils de l'exilé Régnier III.

La famille des Régnier, qui donc avait réussi, dans les dernières années d'Otton III, à se remettre en possession de son héritage, venait de s’agrandir dans le Brabant oc- cidental. En effet, le comte d'Ename, Hermann, fils de Godefroid, s’était fait moine à Verdun et il transmit une partie de son fief à son gendre, Régnier V. Par cette ac- quisition, les comtes de Hainaut devenaient les riverains de l'Escaut sur une notable partie de son cours [32] .

Les comtes de Flandre s’inquiétaient des agrandissements du Hainaut. Baudouin IV n'entendit pas accepter le voisi- nage des comtes de Hainaut. Vers 1033, il s’empara par trahison de la forteresse d'Ename et la détruisit de fond en comble. Son fils Baudouin V éleva à Audenarde un château d'où il dominait la contrée [32] .

Rapport à Gand Le comte de Gand, vassal et allié du comte de Flandre, ne semblait pas, à la fin du X e siècle, devoir lui donner ombrage. Quelques décennies plus tard, ses prétentions furent néanmoins réduites à néant [30] , et son château confié à un châtelain [33] .

D'entrée, la pression royale française s’accentua et le conflit qui s’instaura se termina par la perte définitive de Montreuil pour la Flandre [30] .

Cependant, la minorité comtale de Baudouin IV ne vien- dra pas réellement affaiblir la puissance des Baudoui- nides. Les Carolingiens de France s’étaient éteints en 987. Hugues Capet était monté sur le trône, mais son auto- rité était loin d'être affermie. Il s’était hâté de recevoir l'hommage de Baudouin et il avait fiancé son fils Robert (II) à la veuve d'Arnoul et tutrice de Baudouin IV, Rozala de Provence. Le mariage eut lieu en 988 mais ne fut pas heureux. La princesse, italienne de naissance et sans doute rapidement mûrie, déplut bientôt à son époux, plus jeune, qui la répudia [31] .

C'est du côté de la Lotharingie que se tourna l'ambitieuse activité de Baudouin IV. Il avait là, comme voisins, sur la rive de l'Escaut, les défenseurs des trois marches consti- tuées par Otton I er sur la frontière de l'empire :

le comte d'Ename (Godefroid de Verdun), En-

Rapport à Valenciennes La portion méridionale du Hainaut, l'ancien pagus de Famars, avec Valenciennes, avait été confiée au comte Arnoul [34] , mais le grand âge de ce dernier faisait de Valenciennes une proie facile, et Baudouin IV, en 1006, réussit à s’en emparer [34] .

Pour faire cesser cette usurpation, Henri II se mit d'accord avec le roi Robert II de France, que la répudiation de Rozala avait brouillé avec le comte de Flandre. La cam- pagne que les deux princes firent en commun, au mois de septembre 1006, n'aboutit à aucun résultat. Valen- ciennes demeura à Baudouin, qui en profita pour inquiéter l'évêque de Cambrai, Erluin, fidèle à la cause de Hen- ri II [35] . Ce dernier reprit les hostilités en 1007, mais, voyant l'impossibilité de réduire Valenciennes, il marcha sur Gand par Lembeek et Hautem (il passe l'Escaut, oc- cupe la forteresse impériale, et, de cette position, attaque la ville même et ravage les campagnes). Baudouin IV fut contraint de mettre bas les armes et il restitua Valen- ciennes à l'empire [36] .

ame étant une forteresse que Godefroid avait Néanmoins Henri II ne lui en tint pas rigueur. Il pa-

construite en aval d'Audenarde et qui donna pendant quelque temps son nom à cette région du Brabant occidental [31] ;

raît avoir reconnu, comme l'avait fait Otton I er , l'intérêt que l'Allemagne pouvait avoir à s’assurer la sympathie et l'alliance du marquis de Flandre. Il ne tarda pas, en effet, à remettre Valenciennes en fief à Baudouin et il y ajouta plus tard Walcheren, en même temps que les Quatre-Métiers [37] . Le fief de Walcheren compre- nait, outre Walcheren proprement dit, Zuid-Beveland, dont Borsele forme la partie sud-ouest, et Wolphaartsdijk (Oostkerke), la partie nord-ouest [38] .

Une Flandre impériale est ainsi constituée, les comtes de Flandre étant dès lors princes du Saint-Empire, en plus d'être vassaux vis-à-vis du roi de France.

et le comte de Valenciennes (Arnoul).

Rapport au Hainaut Godefroid avait reçu d'Otton II, en 974, la plus grande partie du Hainaut. À la fin du X e

6

2 HISTOIRE

Henri II mourut en 1024. Son successeur, Conrad II, de la maison de Franconie (1024-1039), n'eut que peu de contact avec la Flandre [39] .

Rapport à la Flandre Baudouin IV innova en organi- sant des châtellenies.

À Cambrai, Baudouin IV soutint le châtelain Wautier, qui pillait les biens de l'évêque, et il tenta même, avec son appui, de s’y construire une place forte. Mais l'évêque, sans user de violence, l'amena à renoncer à ce projet (1026) [39] .

Il réussit à s’assurer, dans toute la partie septentrionale du pays, la subordination directe et complète des sei- gneurs, qui, sur plus d'un point et notamment à Tournai et

à Courtrai, avaient conservé le rang de comtes. Il réduisit

à néant les prétentions des comtes de Westfrise dans le

pays de Waas [30] . Les châtelains (burgraves) prirent dé- sormais le rôle de vicomtes dans la hiérarchie féodale. Ils étaient chargés de la garde d'une forteresse et de la dé- fense militaire du pays, et avaient aussi la délégation du comte en matière judiciaire. Leur circonscription répon- dait d'ordinaire à celle de l'ancien pagus, mais des modi- fications nombreuses ne tardèrent pas à se produire dans ces nouvelles divisions territoriales. Le pagus s’effacera de plus en plus et la châtellenie, plus restreinte ou plus étendue, prendra sa place [40] .

Dans la partie méridionale du marquisat, les comtes, moins dépendants dès l'origine, réussirent à se mainte- nir, mais dans les liens de la vassalité flamande. Ce furent les comtes de Boulogne, de Guînes, de Saint-Pol, de Lens, d'Hesdin [41] . Le territoire flamand s’est stabilisé et l'assise n'en changera plus pendant deux siècles. Le noyau ori- ginel (autour de Gand, Bruges, Lille et Saint-Omer) est directement régi par le comte. Il existe un arc sud, où le comte est représenté par des châtelains locaux qui ne sont pas seigneurs de la terre. Au-delà encore, se trouvent au sud et à l'est, des comtés vassaux. Le danger intérieur d'émiettement féodal à l'intérieur du comté est ainsi cir- conscrit.

Baudouin IV meurt en 1035 [41] .

2.2.7 Baudouin V

Le fils de Baudouin IV, qui avait épousé Adèle, fille du roi Robert le Pieux, semble avoir, à la suite de cette haute al- liance, conçu de si ambitieux projets, qu'il alla jusqu'à sol- liciter de Conrad II l'autorisation de prendre le Cambrésis comme base d'opération contre le gouvernement de son père ; mais il ne tarda pas à venir à résipiscence [42] .

Henri III, à son avènement (1039), sanctionna sans doute l'usurpation que Baudouin IV avait faite sur la rive droite de l'Escaut [42] . Baudouin V resta donc maître de la région que l'on appellera plus tard le Brabant wallon et qui cor- respond aux doyenné de Saint-Brixe et de Chièvres [43] . Henri III avait vu se dresser devant lui un redoutable ad-

versaire en la personne de Godefroid le Barbu, fils du duc

de Lotharingie, Gothelon, mort en 1044. Godefroid ré-

clamait la possession de la Lotharingie entière que le roi avait divisé entre lui et son frère Gothelon II. Il est pro- bable que pour s’assurer dans ce conflit la neutralité du comte de Flandre, Henri voulut lui témoigner quelque nouvelle faveur. Il conféra donc, en 1045, à son fils, le fu- tur Baudouin VI, le gouvernement d'une marche voisine de ses frontières (peut-être Anvers) [42] .

Henri III ne fut d'ailleurs payé que d'ingratitude ; deux ans plus tard (1047), Baudouin V entrait, avec Thierry

IV de Frise occidentale, dans la coalition qu'avait réus-

si à former Godefroid. Il y entraîna le comte Hermann

de Hainaut, malgré la résistance de Richilde, dont sa pa-

renté avec l'empereur assurait sans doute sa fidélité. Ce fut l'occasion d'un rapprochement entre Baudouin et Her- mann ; ils conclurent un accord par lequel ils mettaient fin aux différends que suscitaient entre eux la possession du Brabant méridional et celle de Valenciennes. Le comte de Hainaut cède en 1063 la forteresse d'Ename, que les comtes de Flandre avaient occupée en 1035 mais per- due entre-temps [44] . Baudouin éleva également ses pré- tentions sur le territoire anciennement rattaché au com- té impérial de Gand, c'est-à-dire tout le pays situé entre la Dendre et l'Escaut. En échange, Hermann de Hai- naut obtint du comte de Flandre l'importante place de Valenciennes [45] .

Sûr de ce côté, Baudouin V put prêter toutes ses forces à son allié, Godefroid le Bardu. Henri III venait d'éprouver une défaite sur le bas Rhin. Les coalisés s’emparèrent de Nimègue, y brûlèrent le palais impérial ; Verdun fut mis à sac par Godefroid. À Liège, l'évêque Wazon parvint à repousser l'attaque qui menaçait la ville du même sort. Mais Henri III avait suscité d'heureuses diver- sions ; il avait obtenu contre la Flandre l'appui des flottes anglaise et danoise ; le pape, en interdisant le mariage de Mathilde, fille de Baudouin, avec Guillaume de Norman- die, avait enlevé au comte ce puissant allié. Baudouin dé- pose les armes et fit amende honorable, en 1049, à Aix- la-Chapelle. Ce n'était toutefois qu'une feinte ; en 1050, il reprend les hostilités ; nouvelle expédition de l'empereur et nouvelle paix [46] .

Mais l'année suivante, le conflit devient plus aigu que jamais. Hermann de Mons venait de mourir (1051) et Baudouin, saisissant cette occasion pour mettre fin à l'antagonisme qui souvent avait opposé le Hainaut à la Flandre, résolut le problème par l'absorption du Hainaut ; sans se soucier du consentement du suzerain allemand, il amena la veuve du comte, Richilde, à accepter comme époux son fils Baudouin (VI) [47] . Cela dit, l'empereur re- connut l'alliance, par mariage, du futur Baudouin VI avec Richilde, héritière du comté de Hainaut [48] .

Le coup était habile ; il promettait au possesseur des deux comtés un notable accroissement de forces. Henri III ne voulut pas tolérer cette infraction au droit féodal et il se prépara à en tirer vengeance. Henri, traversant le Hainaut,

2.2

Origines et accroissement du comté (866-1128)

7

atteignit l'Escaut à Maing, au-dessus de Valenciennes ; Baudouin campait sur l'autre rive. Par une manœuvre de flanc, l'empereur détacha une partie de ses forces qui, fai- sant le détour par Cambrai, opérèrent en amont le pas- sage du fleuve et déterminèrent le comte à s’enfoncer vers l'intérieur. L'armée ennemie tenta d'envahir par le sud la Flandre proprement dite ; mais le comte en avait si ha- bilement défendu les points faibles par des fossés et des palissades, que l'accès en était impossible [49] . Henri III remonta vers Lille et livra, près de Phalempin, une ba- taille où périt le comte Lambert de Lens ; il se détourna ensuite sur Tournai et réussit à y capturer de nombreux prisonniers de marque [50] .

Ces opérations, qui avaient eu lieu dans le courant de l'été 1054, n'amenèrent pas de résultats décisifs et ne contrai- gnirent pas encore Baudouin V à se soumettre. En 1055, il va, de concert avec Godefroid, mettre le siège devant Anvers. La situation demeura, de ce côté, si incertaine pour l'Allemagne, qu'à la mort de Henri (5 octobre 1056), les conseillers de son jeune fils Henri IV, se résolurent, pour obtenir la paix, aux plus larges concessions [50] .

Baudouin se rendit à Cologne où se tint, en décembre 1056, une diète solennelle. Le mariage de Baudouin avec Richilde se trouva ratifié. Quant aux fiefs de Flandre, Baudouin conserva la Zélande méridionale, les Quatre- Métiers et le château de Gand. Il faut ajouter que le comte reçut un fief nouveau, le Brabant jusqu'à la Dendre [51] . Il confia ce territoire à l'avoué de l'abbaye Saint-Pierre de Gand, qui devint ainsi le premier seigneur d'Alost [52] .

Baudouin V meurt en 1067. Il est alors tuteur du roi de France Philippe I er et beau-père de Guillaume le Conquérant. Sous son principat, il affirma son autorité à l'intérieur de la Flandre, en multipliant les avoués et châ- telains, maintenus dans une stricte dépendance du pou- voir comtal [48] .

Les règnes de Baudouin IV et Baudouin V ont eu pour le développement de la puissance flamande une importance capitale. L'ancien comté, de mouvance française, s’ap- puyait désormais solidement sur l'Allemagne impériale ; il s’était agrandi aux dépens de la Frise lotharingienne et du Brabant, acquérant d'un côté les cinq îles zélandaises et les Quatre-Métiers, de l'autre le château de Gand et le comté d'Alost. Les souverains français, Robert II, Henri I er , Philippe I er , n'avaient joué qu'un rôle effacé dans ces événements, dont Philippe lui-même ne devait pas tarder à éprouver les conséquences [53] .

2.2.8 D'une crise dynastique à l'autre : 1070-1128

L'union de la Flandre et du Hainaut ne fut pas de longue durée. Baudouin VI, qui avait succédé à son père en 1067, mourut après un règne de trois ans (1070), pendant lequel il ne se produisit aucune modification territoriale. Il avait acquis en 1068, sur les rives de la Dendre, un alleu où il fonda la ville de Grammont et qu'il inféoda en partie au seigneur de Boelare [54] .

La mort de Baudouin VI provoque une crise dynastique. Arnoul III semble bien avoir reçu alors l'ensemble des possessions paternelles. Son oncle Robert avait épousé en 1063 Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent de Frise occidentale ; c'est à cette union qu'il doit le surnom de Fri- son. Gertrude avait conservé de son premier époux plu- sieurs enfants en bas âge, et la mission de servir de tuteur à l'héritier du comté, le jeune Thierry V, échut à Robert. Ce n'était pas une tâche aisée, mais elle convenait à son énergie [55] .

Robert le Frison se donna non seulement pour tâche de restaurer la puissance frisonne, mais il entreprit aussi d'arracher la Flandre à Richilde, dont le gouvernement paraît y avoir été très mal accueilli. En effet, à la diffé- rence du Hainaut mené de main de maître par Richilde, aristocrate autoritaire, en Flandre, les paysans jouissaient de certaines libertés, grâce à leur esprit pionnier de pro- moteurs de terres humides et incultes [56] . Robert grou- pa sans peine autour de lui les mécontents ; maître d'une grande partie du pays, il n'hésita pas à entamer une lutte ouverte [57] .

Richilde invoqua l'aide du roi de France, Philippe I er , dont Baudouin V avait été le tuteur, mais les Flamands, conduits par Robert, demeurèrent vainqueurs à Cassel, le 22 février 1071. Arnoul III périt dans le combat [57] .

Robert est dès lors reconnu en Flandre et, malgré tous les efforts de Richilde pour intéresser à sa cause l'évêque Théoduin de Liège, auquel elle inféoda le Hainaut, et l'empereur Henri IV, qui confirma cet engagement, elle dut se résigner à accepter le fait accompli. Son second fils Baudouin ne conserva que le Hainaut. Elle-même, toute- fois, avait reçu en douaire la seigneurie d'Audenarde [58] .

Ce qui met en lumière toute la puissance du comte de Flandre, c'est que non seulement il savait tenir tête à son suzerain, le roi de France, mais qu'en même temps il lut- tait avec son pupille Thierry contre l'empire. Après la mort de Godefroid le Bossu (1076), Henri IV fit la paix avec Robert et avec Thierry [58] . La réconciliation de Ro- bert avec l'empereur eut lieu à Mayence, en présence du roi de France Philippe I er , le 29 juin 1076. Il y reçut pro- bablement l'investiture de la Flandre impériale [59] .

Tout indique que Robert céda alors à son beau-fils les îles méridionales de la Zélande que les comtes de Flandre avaient tenues en fief immédiat depuis 1018, et qui dé- sormais constituèrent pour les comtes de Hollande un arrière-fief qu'ils relevaient de la Flandre. Il est également possible que c'est à cette époque que le pays de Waes pas- sa sous la suzeraineté du Saint-Empire [60] .

Les descendants de Robert I er règnent jusqu'en 1119. Robert II (1093-1111) inaugura les rapports féodaux de la Flandre avec l'Angleterre. Malgré le mariage de Guillaume le Conquérant avec Mathilde, sœur de Baudouin VI, les relations des deux pays n'avaient pas été amicales ; Robert le Frison avait prêté appui à Philippe I er contre la Normandie : l'hostilité traditionnelle qui existait entre ce duché et la Flandre persista par la suite. Robert

8

2 HISTOIRE

II se fit à son tour l'allié du roi Louis VI contre Henri

I er , et s’il accepta du monarque anglais un fief d'argent

de 400 marcs, moyennant lesquels il s’engageait à mettre

cinq cents chevaliers à sa disposition, le rapprochement

ne fut que momentané [61] . Il soutint également son suze-

rain le roi de France en butte aux ambitions de ses sei- gneurs féodaux dans le domaine royal et le Bassin pari-

sien, mais mourut au siège de Meaux [62] .

La mort prématurée de Baudouin VII (1111-1119) et

l'extinction de la ligne mâle des Baudouin amenèrent toute une série de compétitions et de troubles. Charles de Danemark (1119-1127), fils du roi Knut IV et petit-fils de Robert I er , réussit à se mettre en possession du comté de Flandre, en vertu du testament de Baudouin VII et malgré l'hostilité de Louis VI le Gros [63] .

Par son mariage avec Marguerite de Clermont en Beau-

vaisis, Charles acquit le comté d'Amiens que le roi Louis

VI

avait enlevé en 1117 à la maison de Coucy, pour

le

transmettre à la maison de Vermandois, Marguerite

étant la fille de Renaud II de Clermont et d'Adélaïde, fille unique de Herbert IV de Vermandois, et sa mère, réservant le Vermandois à son fils du premier lit, avait constitué l'Amiénois en dot à sa comtesse de Flandre ; mais l'assassinat de Charles (1127) le détacha bientôt du comté [64] .

Charles est loyal envers son suzerain le roi de France, et entretient aussi de bons rapports avec son autre suzerain, l'empereur germanique, ce qui lui permet d'établir une certaine autorité sur Cambrai [65] .

Les comtes de Flandre sont des vassaux exemplaires. On

voit apparaître le métier à tisser horizontal à pédales, vers

1100. L'industrie textile sera dès lors une constante de l'histoire du comté, et même au-delà de l'histoire de la ré- gion. Le commerce de la laine anglaise, réputée pour son excellente qualité, est déjà pratiqué avec le royaume in- sulaire. D'autres échanges se font aussi vers la Rhénanie.

La richesse du comté devient telle et son administration

suffisamment forte, que trois de ses comtes peuvent aban- donner leur terre et se rendre en Palestine comme pèlerin

ou comme croisés.

Cependant la tension sociale créée par l’industrialisation éclate dans les années 1125-1128. Une famine, fléau ou- blié depuis longtemps, a lieu en 1125. Le clan de Ber-

tulf ou Bertholf, prévôt de l’église Saint-Donatien et chef

de l'administration comtale depuis 1091 est mis en cause

dans des trafics de blé. Le 2 mars 1127 des membres du clan de Bertulf assassinent le comte Charles le Bon, dans l’église Saint-Donatien de Bruges pendant la messe du

mercredi des Cendres, acte inouï qui marqua le temps.

La noblesse et les bourgeois de Bruges et de Gand fi-

dèles au comte abattent la puissance de Bertulf qui est exécuté. Charles le Bon étant mort sans héritier, le roi

de France, Louis VI, en tant que suzerain, intervient et impose Guillaume Cliton, petit-fils de Mathilde et de Guillaume le Conquérant, comme son candidat à la suc- cession. Guillaume était le fils de Robert Courteheuse,

cession. Guillaume était le fils de Robert Courteheuse , L’assassinat de Charles le Bon , en

L’assassinat de Charles le Bon, en 1127.

que son frère, le roi Henri I er , avait dépossédé de la Nor- mandie, et Louis VI, en lui donnant son appui, espérait, grâce au concours de la Flandre, réussir à détacher, en sa faveur, la Normandie de l'Angleterre [66] .

À ce moment, le comté de Boulogne se trouvait aux mains d'un neveu du roi Henri, Étienne de Blois, fils de sa sœur Adèle. Étienne, qui avait épousé Mathilde de Boulogne, fille d'Eustache III, essaya de faire opposition au préten- dant normand. Mais Louis VI obtint sans peine pour son candidat l'adhésion de la noblesse flamande [66] .

Le 23 mars 1127, Guillaume Cliton est investi du com- té et, afin de se faire accepter, promet d'accorder les pre- mières franchises aux villes ainsi que l’abolition du tonlieu et du cens. Guillaume ayant oublié ses promesses, les villes de Gand et de Bruges se révoltent, tout comme les habitants de la zone maritime et les seigneurs de Termonde et d'Alost, tous deux établis sur terre impé- riale. Le nouveau comte fut tué au cours du siège de cette dernière place (1128) [66],[67] .

2.3 Apogée politique puis économique

(1128-1280)

Le XII e siècle voit l'apogée politique du comté. Les comtes se heurtent ensuite à la volonté de Philippe Auguste : après avoir reçu l'Artois, il finit par abattre l'autonomie flamande à Bouvines (1214) et attache à la cause royale la petite noblesse. Malgré les crises poli- tiques et sociales, la puissance économique flamande est éclatante, encouragée par les deux « grandes comtesses », qui s’appuient par contre-poids sur les villes.

C'est a cette période que naît probablement la ville d'Hazebrouck vers 1141.

2.3

Apogée politique puis économique (1128-1280)

9

2.3.1 La puissance de la maison d'Alsace : 1128-

1180

9 2.3.1 La puissance de la maison d'Alsace : 1128- 1180 Le château des comtes de

L'avènement de Thierry d'Alsace (1128-1168), fils de Thierry II de Lorraine, est un échec signalé pour la suze- raineté française, et comme, d'autre part, l'Empire, après la mort de Henri V, traverse une crise dont son autorité sur la Lotharingie même sortira fort amoindrie, le comté de Flandre acquiert sous la dynastie nouvelle une indé- pendance presque complète [68] .

Thierry d'Alsace et son fils Philippe d'Alsace (1128- 1191) ont l'intelligence de ménager le patriciat émergeant des villes flamandes, tout en cadrant les libertés urbaines. Par une politique matrimoniale efficace, ils accroissent leur comté par l'acquisition des comtés de Vermandois et d'Amiens, du comté de Boulogne, et s’assurent le siège de l'évêché de Cambrai.

Par le mariage que Philippe avait en effet contracté avec Élisabeth, héritière du Vermandois, il était devenu, à la mort de Raoul II (1163), frère de la comtesse de Flandre, maître de ce vaste territoire, ainsi que du Valois, de l'Amiénois et du comté de Montdidier. Cet ensemble de possessions qui s’avançaient jusque vers Compiègne, en faisait le voisin immédiat du domaine royal et lui per- mettait d'imposer son autorité à des enclaves royales, telles que Noyon, Montreuil, Corbie, Saint-Riquier. (En 1173, il avait soumis à sa suzeraineté les comtés d'Eu et d'Aumale [69] .)

Transformant le fief d'argent que ses prédécesseurs te- naient des rois d'Angleterre, il obtint, en 1173, du fils re- belle de Henri II qu'il l'investît du comté de Kent avec les châteaux de Douvres et de Rochester, mais cette disposi- tion resta sans effet [70] .

Du côté de la Lotharingie enfin, Philippe paraît avoir exercé un moment l'autorité ducale, ou plus exactement celle de protecteur du pays brabançon [70] .

Louis VII, en mourant (1180), avait désigné Philippe d'Alsace comme conseiller de son fils ; sans être, de ce chef, le régent officiel du royaume, le comte put espérer que sa puissance lui assurerait en France une influence prépondérante. Il se hâta de marier le jeune roi à sa nièce

Isabelle, fille de sa sœur Marguerite et de Baudouin V de Hainaut. Cette union n'eut pas de longue durée. Isabelle mourut en 1189, à peine âgée de dix-neuf ans [71] .

Philippe Auguste, presque au lendemain de son avè- nement, avait fait sentir au comte de Flandre qu'il n'entendait pas se soumettre à sa tutelle ; ce fut pour l'ambition de Philippe d'Alsace une première déception ; elle le blessa d'autant plus vivement qu'il avait pour lui mutilé son héritage [72] .

Thierry d'Alsace avait laissé une nombreuse lignée ; sans parler de Laurette, femme d'Iwan d'Alost, il avait eu de sa seconde épouse, Sibylle d'Anjou, quatre fils : Baudouin (mort jeune), Philippe, Mathieu, Pierre et trois filles [73] .

Philippe lui-même, en épousant Élisabeth de Verman- dois, n'avait certes songé qu'à l'agrandissement de son domaine. La race des comtes de Vermandois, issus de Hugues de France, fils du roi Henri I er , était irrémédia- blement vouée à l'extinction. Raoul II, frère d'Élisabeth, mérita le surnom de lépreux. Sa mort précoce avait fait passer ses États à la comtesse de Flandre, qui, elle aussi, demeura stérile. Il en fut de même de sa sœur Ænora [73] .

Des deux frères de Philippe, Pierre, sans recevoir les ordres, avait été proclamé élu de Cambrai ; Ma- thieu avait arraché au monastère de Romsey l'héritière du Boulonnais, Marie, fille du comte Étienne (roi d'Angleterre), et il en avait fait sa compagne au grand scandale de la chrétienté (1060). L'archevêque de Reims l'avait excommunié et son père, Thierry d'Alsace lui- même, irrité de ce mariage sacrilège, lui avait refusé la délivrance du comté de Lens qu'il réclamait comme part de l'héritage de Boulogne. Deux filles étaient nées de Mathieu et Marie : Ida qui, en troisièmes noces, épou- sa Renaud de Dammartin, et Mathilde, femme de Henri I er de Brabant [74] .

Pierre, à son tour, résolut de rentrer dans la vie laïque, et désireux de doter sa race d'un héritier mâle, il sa maria avec Mathilde, petite-fille du duc Hugues II de Bourgogne (en 1175) ; mais son espoir fut déçu : il ne lui naquit point de fils [75] .

La dynastie de Flandre se retrouvait donc dans la situa- tion critique où l'avait placée la mort de Baudouin VII. Philippe s’était alors décidé à transmettre ses droits à sa sœur Marguerite qui avait épousé Baudouin de Hainaut ; il les fit reconnaître en 1177 dans les villes flamandes [75] .

L'industrie textile continue rapidement son essor qui se poursuivra jusqu'au milieu du XIII e siècle, et la vie com- merciale s’organise autour de cinq foires : celles d'Ypres, de Bruges, de Torhout, de Lille et de Messines. Les draps flamands sont vendus, via les foires de Champagne, à travers toute l'Europe, de Gênes à Novgorod. Jusque vers 1175 les défrichements permettent la création de nombreuses villes neuves. Philippe d'Alsace fait assécher les marais de l'Aa. Tout reflète la vitalité économique, qu'accompagne un accroissement important de la popula- tion et une montée des aspirations politiques locales de la

10

2 HISTOIRE

bourgeoisie. Les bourgeois siègent de plus en plus dans les conseils d'échevins dont ils prennent peu à peu le contrôle. En accordant des chartes à de nombreuses petites villes et en uniformisant celles des grandes (Arras, Bruges, Gand, Douai, Lille, Ypres, Saint-Omer), les comtes donnent sa- tisfaction aux artisans-marchands, tout en contrôlant le mouvement. Ils instaurent également une administration plus efficace, substituant, en tant que leurs représentants, les baillis aux châtelains et récoltent les tonlieux. Cette ri- chesse permet d'assouvir les idéaux religieux et chevale- resques des comtes Thierry et Philippe d'Alsace qui par- tiront comme croisés en Palestine.

2.3.2 Le démembrement de la Flandre : 1180-1191

Mais après la mort de son chancelier Robert d'Aire (1174), la politique de Philippe d'Alsace devient plus im- prudente. Au moment où il mariait Isabelle, fille de Mar- guerite, à Philippe Auguste (1180), il commit la fâcheuse erreur d'engager, à titre de dot de la jeune reine, une notable portion de ses États (Arras, Saint-Omer, Aire, Hesdin). Cet engagement affecta douloureusement Bau- douin de Hainaut, qui se voyait privé d'une partie de l'héritage sur lequel il pouvait compter [76] .

Philippe d'Alsace lui-même ne tarda pas à regretter sa générosité lorsqu'il constata que le roi lui refusait dans le gouvernement la haute influence qu'il avait convoitée. Il ne songea plus bientôt qu'aux moyens d'annuler son im- prudente promesse [77] .

Les dernières années de sa vie ne furent remplies que de luttes contre la France. Désormais la Flandre est menacée par la politique centralisatrice de la couronne ; l'ère de l'expansion est close, et celle des démembrements, qui se poursuivra jusqu'au milieu du XIV e siècle, commence [78] .

La mort d'Élisabeth (26 mars 1182) mit d'abord en cause la succession du Vermandois, qui semblait devoir revenir à sa sœur Ænora (Éléonore), épouse en quatrièmes noces de Mathieu III, comte de Beaumont-sur-Oise [79] .

Le traité de Grange-Saint-Arnoul, entre Senlis et Crépy (avril 1182), laissa à Philippe la possession de ces ter- ritoires, mais il reconnaissait ne les tenir que comme le gage de la somme que son père Thierry avait versée entre les mains de Raoul I er lorsque avait été conclu le mariage de sa fille. Philippe consentit néanmoins, dans le courant de cette année, à céder le Valois à Ænora, à la condition que le Vermandois lui fût assuré jusqu'à sa mort [80] .

Le comte renouvelait en même temps sa promesse re- lative à la partie méridionale de la Flandre. La crainte du comte de Flandre était désormais que le roi ne récla- mât son héritage entier sous prétexte de déshérence. Ainsi avait-il formé le dessein de contracter une nouvelle union avec Mathilde de Portugal, fille du roi Alphonse I er . Phi- lippe Auguste lui intima l'ordre de n'en rien faire, mais le comte passa outre. Le mariage fut célébré en 1184 [81] .

À ce moment, d'autres conflits avaient surgi en

Lotharingie : Baudouin V de Hainaut réclamait, du chef de sa mère Alix, la succession de Namur et du Luxembourg, dont le grand âge du comte Henri l'Aveugle rendait l'ouverture prochaine. Philippe d'Alsace, le duc de Brabant, l'archevêque de Cologne protestaient contre cet accroissement de puissance. Frédéric Barberousse avait néanmoins (mai 1184) reconnu les droit de Bau- douin et constitué le Namurois en marquisat. Mais, en même temps que l'empereur manifestait ainsi sa faveur envers le comte de Hainaut, Henri, roi de Germanie, son fils, cherchait à l'entraîner à prendre la défense de Philippe d'Alsace contre le roi de France. Les deux causes n'étaient en vérité pas incompatibles, pourvu que la bonne intelligence qui avait existé jusqu'ici entre le comte de Flandre et le comte de Hainaut demeurât inaltérée. Seulement Philippe Auguste, par d'habiles manigances, sut compromettre Baudouin aux yeux de son beau-frère : les prières d'Isabelle de France, à qui l'attitude de son père attirait l'animosité de son époux, contribuèrent à disposer Baudouin en faveur de l'alliance française. Dès lors, les hostilités entre lui et la Flandre devinrent continuelles. Philippe d'Alsace réussit même à détourner un des principaux vassaux hennuyers, Jacques d'Avesnes, qui lui ouvrit ses places fortes de Leuze, d'Avesnes et de Landrecies [82] .

Philippe Auguste dirigea son armée vers la Somme, et le comte de Flandre dut se résoudre à accepter les condi- tions qui lui furent faites au colloque de Boves, près d'Amiens (1185). Il y abandonnait le Vermandois en- tier, à l'exception de Péronne, Ham et Saint-Quentin, et se dessaisissait également du comté d'Amiens, le tout en faveur du roi, qui, moyennant quelques compensations, avait amené Ænora de Beaumont à sacrifier cette part de son héritage [83] .

Cette nouvelle défaite inspira au comte de Flandre une

résolution désespérée. Plusieurs fois déjà, il s’était rendu

à la cour impériale. En 1184, irrité de l'opposition que

rencontrait son projet de mariage avec Mathilde de Por- tugal, il avait offert à Frédéric I er de l'aider à conquérir la France, ce qu'il représentait comme une entreprise ai- sée. Cette fois (1185), le désir de venger les humiliations reçues le poussa plus loin encore : il fit hommage au roi Henri pour le comté de Flandre tout entier [84] .

Henri voulait mettre en campagne les troupes impériales, mais son père le contint ; il déclara que s’il était disposé

à redresser les injustices dont son vassal serait victime, il n'entendait pas le seconder dans sa rébellion contre son suzerain [85] .

Philippe sentit que tout espoir de revanche était perdu, et se résigna à conclure, le 7 novembre, à Aumale, un accord qui fut ratifié l'année suivante à Gisors (10 mars 1186) et qui laissa les choses en l'état où les avait mises le pacte de Boves [85] .

Mais immédiatement après, il croit pouvoir tirer parti du conflit qui surgit entre l'archevêque Philippe de Co- logne, auprès duquel s’étaient rangés le duc de Brabant

2.3

Apogée politique puis économique (1128-1280)

11

et le duc de Limbourg. Frédéric Barberousse s’était rap-

proché du roi de France et avait confirmé solennellement au comte de Hainaut ses droits à la succession de Namur.

Dans cette occurrence, le comte de Flandre se tourna vers

le roi d'Angleterre, qui soutenait en Allemagne les ad-

versaires de Barberousse. La Flandre fut ainsi amenée à l'alliance anglaise, qui lui fut d'un si grand secours pen-

dant les siècles suivants et qui contribua puissamment à empêcher qu'un peuple germanique fût complètement ab- sorbé par la centralisation française [86] .

La prise de Jérusalem par Saladin et la résolution des princes chrétiens d'entreprendre une nouvelle croisade

vinrent mettre trêve à ces nouveaux projets belliqueux,

et Philippe d'Alsace, oubliant les déboires dont il avait

été abreuvé et la triste condition dans laquelle il laissait la Flandre, partit pour la Palestine. Il y mourut devant Saint- Jean-d'Acre, le 1 er juillet 1191 [87] .

En 1187, à la suite des luttes de ses habitants pour l'indépendance, la ville de Tournai passe également aux mains du roi de France.

2.3.3 Un empereur et deux « grandes comtesses » :

1191-1280

Marguerite d'Alsace et Baudouin VIII La mort de Philippe d'Alsace rétablissait l'union de la Flandre et du Hainaut, mais elle détachait définitivement de la Flandre les dernières places du Vermandois qu'il avait conservées ; elle ouvrait en outre une succession à une part de laquelle pouvait prétendre le fils de Philippe Auguste et d'Isabelle de Hainaut (décédée en 1190), le jeune Louis VIII [88] .

Conformément aux conventions arrêtées de longue date, Marguerite d'Alsace et son époux firent valoir leurs droits sur le comté ; en même temps, la veuve de Philippe, Mathilde de Portugal, réclamait le douaire qui lui avait

été constitué en 1184, mais que le comte avait largement étendu à l'époque de sa rupture avec Baudouin V ; ce de- vait être, suivant les stipulations primitives : Saint-Omer et Aire (bien que ces villes fussent comprises dans la dot d'Isabelle), Douai, Lécluse, Orchies, Lille, Nieppe, Cassel, Furnes, Dixmude, Bergues, Bourbourg ; Philippe

y avait ajouté Bruges, Gand, Waes, Alost, Grammont,

Ypres, Courtrai, Audenarde. Aussi Mathilde prétendait- elle à la Flandre entière [89] .

Le litige résultant de ces compétitions fut tranché par un accord auquel présida l'évêque Guillaume de Reims, à qui

la régence avait été confiée en l'absence du roi ; c'est le

traité d'Arras (octobre 1191) [90] . Le comté de Flandre perdait tout l'ancien Boulonnais, l'ancien Ternois, l'ancien Artois (pagus Atrebatensis), sauf Douai et la partie de

l'Ostrevent occidental qui en était voisine [91] .

La part du roi ainsi tracée, le traité d'Arras remettait en usufruit à Mathilde de Portugal : Lille, Douai, Cysoing, Orchies, Lécluse, Cassel, Furnes, Bailleul, Bourbourg, Bergues, Watten avec le château et la forêt de Nieppe

(sur la rive gauche de la Lys, au sud de Hazebrouck). Elle avait dû abandonner Aire et Saint-Omer à Philippe Au- guste. Mathilde, que l'on appelait la reine, parce qu'elle était fille de roi, demeura en possession de ce vaste do- maine jusqu'à sa mort, en 1218 ; après quoi, il fit retour au comté [92] .

Marguerite d'Alsace (1191-1194), qui prit le titre de comtesse de Flandre, ne recevait que Gand, Bruges, Ypres, Courtrai et les terres impériales : Waes, Alost, Grammont, les Quatre-Métiers, les îles zélandaises. Et même pour ces dernières, des prétentions rivales avaient surgi immédiatement. Le comte Thierry VII de Hollande sollicita de Henri VI la rupture des liens qui assujettis- saient la Zélande méridionale à la Flandre ; le duc de Bra- bant, Henri I er , de son côté, offrit une somme importante pour l'acquisition du comté d'Alost. Marguerite et Bau- douin ne crurent probablement pas opportun de rompre en visière avec leur puissant voisin : ils lui envoyèrent leur fils Philippe, qui fut alors investi du comté d'Alost par le duc de Brabant (1209) [93] .

Henri VI, qui, dès 1191, avait reçu à Worms l'hommage du fils aîné de Baudouin VIII, ne prêta point l'oreille aux suggestions de ses vassaux de Hollande et de Brabant ; il confirma purement et simplement au comte de Flandre et de Hainaut ses fiefs impériaux. En 1192, à Pâques (15 avril), Baudouin VIII fit lui-même le voyage d'Allemagne pour relever ses fiefs. Ce bon accord pouvait être précieux pour la cause de Hohenstaufen en Allemagne [94] .

Baudouin eut plus de peine à s’entendre avec Philippe Au- guste ; il s’était rendu à Paris aussitôt que le roi était re- venu de Palestine, mais Philippe, qui jugeait insuffisantes les concessions du traité d'Arras, refusa de le voir et il ne modifia ses dispositions que l'année suivante ; dans une entrevue à Péronne, il réclama pour le relief de la Flandre le paiement de 5 000 marcs d'argent, moyennant quoi, le 1 er avril 1192, Baudouin et Marguerite lui prêtèrent, à Arras, le serment d'hommage lige [95] .

Le roi reçut le serment de ses nouveaux vassaux im- médiats du Boulonnais et du Ternois, et celui de nièce, Marguerite de Blois, veuve de Hugues III d'Oisy, pour la châtellenie de Cambrai, à laquelle assurément il n'avait aucun droit. Baudouin VIII, de son côté, fut investi par l'élu Jean de Cambrai du même fief de la châtellenie [95] .

La situation du comte de Flandre était difficile ; l'hostilité qu'il avait témoignée à Philippe d'Alsace n'était pas faite pour lui concilier les sympathies flamandes, et Philippe Auguste, d'autre part, ne lui gardait point reconnaissance des services qu'il lui avait rendu naguère [96] .

Quand Marguerite mourut, en 1194, Baudouin se retira dans le Hainaut et laissa le gouvernement de la Flandre à son fils Baudouin IX [97] .

Baudouin IX Baudouin IX (1194-1205), qui avait fait hommage pour la Flandre impériale, en 1195, à Strasbourg, succéda dans le Hainaut à son père, mort le

12

2 HISTOIRE

17 décembre 1195 ; mais ce fut son frère Philippe qui re- çut en apanage, pour le tenir du Hainaut, le marquisat de Namur que le décès de Henri l'Aveugle ne tarda pas à lui faire obtenir [98] .

ne tarda pas à lui faire obtenir [ 9 8 ] . Hommage du comte de

Hommage du comte de Flandre au roi Philippe Auguste à Com- piègne, 1196, conservé aux Archives nationales, Paris.

Baudouin prêta serment pour la Flandre sous la couronne, en juillet 1196, à Compiègne. Vers la fin de l'année pré- cédente, Philippe Auguste, par un acte dressé à Vernon, lui avait reconnu le château de Mortagne et avait renon- cé à toute prétention sur Douai et Lécluse [98] . En contre- partie, le comte abandonnait tous les droits qu'il pouvait avoir sur les comtés de Boulogne et de Guînes et sur le château d'Oisy, ce qui paraît impliquer la renonciation à la châtellenie de Cambrai [99] .

Mais lorsque Richard d'Angleterre se trouva aux prises avec le roi de France, Baudouin n'hésita pas à tenter de nouveau la fortune des armes, et pour récupérer les terri- toires que ses prédécesseurs avaient possédés, il conclut dès le mois de septembre 1196 le traité de Rouen, renou- velé aux Andelys en 1197 : les deux contractants s’enga- geaient à ne pas faire de paix séparée avec Philippe Au- guste. La plupart des grands de Flandre et de Hainaut ra- tifièrent ces conventions auxquelles adhéra aussi le comte Renaud de Boulogne [100] .

Renaud, qui se plaignait d'un déni de justice de la part de Philippe Auguste, avait porté directement son hom- mage au comte de Flandre et il avait entraîné avec lui le comte Baudouin II de Guînes. C'était une violation du traité d'Arras [101] .

Les confédérés soutinrent en Allemagne le parti d'Otton IV dont ils escomptaient l'appui ; d'autre part, Philippe de

Souabe, le compétiteur d'Otton, se rapprochait du roi de France, et il lui sacrifiait même la Flandre impériale, car l'accord de Worms (29 juin 1198) lui permettait de sévir contre Baudouin sur ses fiefs et alleux d'empire [102] .

Baudouin, sans tarder, s’était jeté sur le Cambrésis et le Tournaisis ; il avait mis le siège devant Arras. Philippe forma le projet d'envahir la Flandre ; ses conseillers l'en avaient dissuadé : « Jamais, disaient-ils, pareille entre- prise n'avait pu réussir, à cause de la grande abondance de fossés et de l'étroitesse des chemins. » Malgré cet avis, il s’avança jusqu'à Ypres, mais il se trouva bientôt en telle détresse qu'il dut se remettre à la générosité du comte. Baudouin eut le tort de se fier à la parole du roi, qui, une fois tiré d'embarras, oublia tous ses engagements [103] . Les hostilités continuèrent ; en octobre 1197, Baudouin IX re- prit à Philippe Auguste Aire-sur-la-Lys et Saint-Omer.

La mort de Richard (6 avril 1199) ne rompit pas l'alliance anglaise qui fut renouvelée avec le roi Jean. Renaud de Boulogne s’y joignit de son côté. Néanmoins, différentes circonstances conduisirent Baudouin à traiter, et il ob- tint par la paix de Péronne (2 janvier 1200) des condi- tions relativement avantageuses. Philippe Auguste aban- donnait Saint-Omer, Aire, les fiefs de Guînes, d'Ardres, de Lillers, de Richebourg, de La Gorgue, ainsi qu'une terre que l'avoué de Béthune tenait au-delà du fossé ; il confirmait la renonciation relative à Mortagne, et ajoutait qu'au cas où son fils Louis (VIII) mourait sans héritier, toute la Flandre dans son ancienne extension ferait re- tour à Baudouin, sans obligation de relief, sauf pour son héritier [104] .

Le roi conservait Arras, Bapaume, Lens, Boulogne, Saint- Pol, Hesdin, Béthune, c'est-à-dire que la restitution opé- rée à Péronne ne consistait qu'en une bande assez étroite de territoire, le long de la frontière, depuis Béthune jus- qu'à la mer. Il était reconnu que les terres formant le douaire de Mathilde devaient, à sa mort, faire retour à la Flandre. Ces concessions étaient le prix de l'abandon de l'alliance anglaise [105] .

Baudouin IX, se contentant de cette modeste satisfaction, partit pour la croisade, et, au milieu des aventures qui lui donnèrent le trône de Constantinople (1204) et lui coû- tèrent la vie (1205), il oublia ses deux filles, dont l'une était encore au berceau, et qu'il laissait aux prises avec les plus redoutables problèmes [106] .

Jeanne de Constantinople Jeanne avait entre quatre et sept ans à la mort de son père, Marguerite en avait entre deux et trois. Leur oncle, Philippe de Namur, auquel avait été confiée la régence, ne songeait qu'à ménager ses inté- rêts propres en flattant ceux du roi [107] .

Il lui obéit en mariant, en janvier 1211, l'aînée des prin- cesses à Ferrand, fils de Sanche de Portugal ; les jeunes époux allèrent prêter hommage à Philippe Auguste, mais Louis de France, par une monstrueuse perfidie, profita de leur séjour à Paris pour mettre la main sur Aire et Saint-

2.3

Apogée politique puis économique (1128-1280)

13

2.3 Apogée politique puis économique (1128-1280) 13 La bataille de Bouvines et la capture du comte

La bataille de Bouvines et la capture du comte Ferrand de Flandre en 1214.

Omer, que le récent pacte, signé en 1200, avait restitués

à la Flandre. Ferrand et Jeanne durent ratifier cette vio-

lence ; le traité de Pont-à-Vendin (25 février 1212 ou 24 février 1211) annulait le traité de Péronne [107] .

L'année suivante, Philippe résolut d'attaquer l'Angleterre et Ferrand refusa de le suivre et prétendit exiger l'hommage du comte de Guînes, Arnoul II ; il envahit son territoire et emmena prisonnière en Flandre sa femme Béatrice de Bourbourg [108] .

Philippe Auguste, qui avait immédiatement commencé les hostilités, pillé et ravagé la Flandre, eut la confusion de voir dans le port de Damme sa flotte attaquée et en grande partie détruite par un débarquement anglais. Fer- rand, avec l'aide du châtelain de Mortagne, Évrard Radou III, avait repris la ville de Tournai, mais ce fut une occu- pation de courte durée. L'alliance du comte de Flandre et du comte de Boulogne avec le roi Jean et avec Otton IV se dénoua tragiquement sur le champ de bataille de Bou- vines (27 juillet 1214). Ferrand fut emmené en captivité

à Paris [109] (dans une prison du Louvre).

Pour conserver la Flandre, Jeanne dut s’engager à démon- ter les fortifications d'Ypres, de Cassel, d'Audenarde et de Valenciennes (traité de Paris, 24 octobre 1214). Renaud de Boulogne, prisonnier comme le comte de Flandre, fut enfermé à Péronne où il mourut. Philippe Auguste l'avait dépouillé de son comté pour le donner à son propre fils Philippe, qu'il avait marié à Mathilde, fille d'Ida et de Renaud [109] .

Pour le sort du comte, Jeanne s’en était remise à la grâce du roi ; il n'en demeura pas moins captif pendant douze ans et ne sortit de sa prison qu'après la mort de Louis VIII ; il avait signé, en avril 1226, le traité de Melun qui, au début de la régence de Blanche de Castille, fut légèrement modifié. C'est alors, 6 janvier 1227, que Ferrand recouvra sa liberté [110] .

Ce traité consacrait définitivement l'abandon des terri- toires dont l'ensemble devait plus tard constituer l'Artois ; par le silence même qu'il gardait à leur égard, il supposait irrévocable le démembrement dont la responsabilité pre- mière remontait à Philippe d'Alsace [111] .

Mais par une prétention nouvelle, Louis VIII exigeait le paiement d'une somme de 50 000 livres parisis, dont la moitié serait payée immédiatement ; pour sûreté de l'autre

moitié, le comte et la comtesse devaient remettre entre les mains du roi les places de Lille, Douai et Lécluse. Louis

VIII se réservait même le droit d'occuper la citadelle de

Douai pendant une période de dix années à partir du jour où le dernier versement serait effectué [111] .

Enfin, il interdisait de créer sur la rive gauche de l'Escaut en Flandre des fortifications nouvelles et de renforcer les anciennes. Cette dernière clause, par l'imprécision de ses termes, fournit à la justice de Louis IX un fallacieux pré- texte pour exiger de la comtesse Marguerite qu'elle re- connût la suzeraineté française sur le pays de Waes [112] .

Le traité de Melun déterminait les obligations féodales du comte de Flandre. Ferrand et Jeanne doivent recon- naître que, s’ils manquent à leurs engagements, ils seront légitimement excommuniés ; que, dans le même cas, les chevaliers et les hommes du commun de Flandre prê- teront, contre eux, main-forte au roi ; ils s’interdisent d'inquiéter le royaume par une entreprise quelconque aus- si longtemps que le roi leur rendra justice dans sa cour, et ils sont tenus d'expulser de leur terre quiconque refu-

serait de donner au roi les sûretés qu'il peut exiger. Telle

était aussi la teneur du serment que Ferrand avait prêté à

Philippe Auguste le 12 janvier 1212 [113] .

Ces conditions seront reproduites dans l'hommage fait

à Louis IX par Thomas de Savoie, deuxième époux de

Jeanne, en 1237, par la comtesse Marguerite en 1244 et par Gui de Dampierre en 1275. La Flandre était désor-

mais à la merci de la France [114] .

Pendant la captivité de Ferrand, Jeanne gouverna seule

et subit le contrôle étroit des agents royaux et prend en charge la récolte d’une énorme rançon en vue de la li- bération de Ferrand. Son pouvoir est tellement fragilisé

qu’il

est même provisoirement anéanti lors de l’usurpa-

tion

du faux Baudouin (avril-mai 1225). Les Capétiens

s’attachent alors, autant par leur prodigalité financière

que par le droit (traité de Melun), la noblesse flamande. Par contre, Jeanne de Constantinople et ses successeurs

vont s’appuyer, comme leurs prédécesseurs de la mai-

son d’Alsace, sur les villes. En effet, en dépit des dif- ficultés, Jeanne maintient fermement les accords écono- miques avec l’Angleterre, garantissant la prospérité éco-

nomique toujours grandissante des villes et protège ef- ficacement le commerce, notamment en dotant les villes

d'un cadre juridique strict (chartes ou stadskeuren).

Louis VIII, qui mourut le 8 novembre 1226, avait par son testament constitué l'Artois en apanage à son se-

cond fils, Robert, encore enfant [115] . Ce ne fut qu'en 1237

que Robert releva de son frère la terre d'Artois : Arras, Saint-Omer, Aire, Hesdin, Bapaume, Lens et leurs dé- pendances. Louis IX avait confirmé les dispositions de son père à cet égard, en ajoutant que Hesdin, Bapaume et Lens, qui formaient le douaire de leur mère Blanche de

Castille, ne devaient être remis à Robert qu'à la mort de Blanche ; mais celle-ci survécut à son fils : Robert d'Artois

à Mansourah en 1250 et la reine ne mourut qu'en

périt

[115] .

14

2 HISTOIRE

Au milieu de ses infortunes, Jeanne de Flandre fut en- core menacée d'un autre péril : elle avait négligé de prê- ter serment à Frédéric II. À la diète de Francfort (avril- mai 1220), le comte Guillaume de Hollande avait sollici- té l'octroi des fiefs flamands qui n'avaient pas encore été relevés [116] .

Frédéric II lui en donna l'investiture ; mais peu de temps après et probablement encore avant son départ pour l'Italie, où il allait chercher la couronne impériale, le roi, mieux éclairé, restaura Jeanne dans tous ses droits ; il re- connut comme valable l'excuse qu'elle avait alléguée : la difficulté de se rendre en Allemagne alors que son époux était prisonnier. Henri, roi de Germanie, confirma cette réhabilitation à Mayence, le 6 mai 1221, et ajouta que Guillaume serait privé de ses fiefs hollandais s’il tentait quelque entreprise contre la comtesse [117] .

Ferrand de Portugal semble avoir cherché dans le marquisat de Namur une compensations aux pertes qu'il avait éprouvées en Flandre. Après la mort de Philippe le Noble, frère de Baudouin IX, ses États avaient passé à Philippe de Courtenay, mari de sa sœur Yolande. Trois princes de cette maison s’étaient succédé à de courts inter- valles ; quand le dernier, Henri, mourut en 1228, Ferrand résolut de disputer la succession à sa sœur Marguerite de Courtenay, épouse du comte de Vianden. Les droits qu'il pouvait faire valoir au nom de Jeanne étaient assez dou- teux ; néanmoins, Henri, fils de Frédéric II, lui en accorda l'occupation provisoire. Ferrand réussit à s’emparer d'une partie du pays, mais il se montra bientôt disposé à entrer en négociations. Un traité conclu le 1 er novembre 1232 consacra sa renonciation au comté de Namur, moyennant certaines indemnités [118] .

Marguerite Jeanne n'ayant pas d'enfant survivant de ses deux mariages — le second avec Thomas II de Savoie (1237-1244), c’est sa sœur Marguerite de Constantinople (1244-1279) qui lui succède. Le règne de Marguerite II est marqué par sa vie privée tumultueuse. Mariée dès l'âge de dix ans en 1212 à son ambitieux tuteur, Bouchard d’Avesnes qui lui a donné deux fils survivants, elle a dû se séparer de lui pour des motifs politico-religieux. Rema- riée en 1223 avec Guillaume de Dampierre, elle eût cinq enfants. Son accession au pouvoir rend crucial l’épineux problème de sa succession, aggravé par la haine que voue la comtesse aux fils de son premier lit.

Cette situation devait amener pour la Flandre une nou- velle crise, qui non seulement allait la détacher définiti- vement du Hainaut, mais encore provoquer de longues hostilités entre les fils de ces deux unions. Le débat por- tait sur la légitimité des enfants de Bouchard et sur leur aptitude à revendiquer la succession maternelle [119] . Les d'Avesnes étaient protégés par l’empereur Frédéric II, et les Dampierre, soutenus par la papauté et favoris du roi de France, dans un cadre plus vaste qui est celui de la lutte du sacerdoce et de l'Empire. Le conflit est marqué no- tamment par l’appel de Marguerite II à Charles d'Anjou

en Hainaut.

La querelle fut tranchée par la sentence arbitrale de Louis IX et du cardinal-légat du Saint-Siège, Eudes de Châ- teauroux (juillet 1246). Elle attribuait la Flandre aux Dampierre, le Hainaut avec Namur aux d'Avesnes, et pré- parait ainsi pour le jour du décès de la comtesse la sépa- ration des deux principautés qui, depuis 1191, avaient été de nouveau réunies [119] .

Leur disjonction était certes conforme aux intérêts du roi, pour lequel un vassal trop richement pourvu de terres impériales était une cause permanente de sou- cis ; l'antagonisme de la Flandre et du Hainaut servait d'ailleurs admirablement la politique française [120] .

Jean d'Avesnes, déçu dans son ambition de recueillir l'héritage entier de sa mère, essaya alors de profiter d'une équivoque. Il soutint que l'arbitrage de Louis IX ne pro- nonçait que sur le sort du comté de Flandre et que par conséquent il pouvait, en sa qualité de fils aîné de Mar- guerite, revendiquer la Flandre impériale [121] .

Il devait trouver un allié dans Guillaume II de Hollande,

qui aspirait autant que ses prédécesseurs à se dégager de l'hommage qu'il devait à la Flandre [121] . Ils attaquèrent ensemble Rupelmonde : c'était faire revivre les préten- tions de la maison de Hollande sur le pays de Waes [122] . Mais quand Guillaume fut élu roi de Germanie en oppo- sition à Frédéric II (octobre 1247), il ne voulut sans doute pas trop compliquer sa tâche en attirant sur la Hollande

les forces de la Flandre, et il autorisa son frère Florent, qui administrait pour lui le pays, à traiter avec Marguerite. La paix conclue le 7 juillet 1248 fut confirmée par Guillaume

II le 3 août et plus spécialement encore dans le courant de

septembre de la même année. Cet acte ne modifia pas la situation qui existait depuis quatre-vingts ans ; il se borna

à prendre des garanties sûres pour l'avenir [123] .

Mais dès qu'en Allemagne, après la mort de Frédéric II,

Guillaume II se crut assez fort pour rompre en visière avec

la Flandre, il changea d'attitude. Marguerite, qui à son re-

fus d'hommage avait répondu par un refus analogue pour les fiefs impériaux, fut déclarée, par une sentence pronon- cée à la diète de Francfort le 11 juillet 1252, déchue des

droits que Frédéric II lui avait reconnus au mois de juillet

1245 [124] .

En même temps, Guillaume, accueillant les réclamations de son beau-frère, Jean d'Avesnes, lui conféra la Flandre impériale (ainsi que le comté de Namur) et invita tous les vassaux de ce pays à le reconnaître comme leur suzerain. Cette sentence ne fut confirmée qu'en décembre par le pape Innocent IV [125] .

Une guerre ouverte s’engage alors ; Marguerite attaque la Zélande ; ses fils Gui et Jean, défaits à Westkapelle (1 er juillet 1253), demeurent prisonniers (jusqu'en 1256) [126] .

Marguerite avait invoqué le secours de la France, et c'est

à cette occasion que Louis IX mit en avant la singulière

prétention de faire reconnaître sa suzeraineté sur le pays de Waes ; à cette condition, il lui permettait de réparer la

2.3

Apogée politique puis économique (1128-1280)

15

forteresse de Rupelmonde. Marguerite se soumit à cette injonction : une fois brouillée avec l'empire, elle pouvait attendre tout profit de l'alliance française [126] .

La mort de Guillaume II (28 janvier 1256) modifia la si- tuation. Il laissait un fils mineur, Florent V, dont son frère, également nommé Florent, eut la tutelle [126] .

La paix fut négociée la même année à Péronne par Louis IX, entre Marguerite d'une part, la Hollande et les d'Avesnes de l'autre. Le dit de Péronne (24 septembre 1256) fut la base des traités conclus le 13 octobre 1256 à Bruxelles et le 22 novembre 1257 [127] .

En ce qui concerne la Zélande, Marguerite faisait des concessions importantes, qu'elle justifiait par des projets d'union entre les deux familles. Florent, le tuteur, devait épouser l'une des petites-filles de la comtesse ; s’il mou- rait sans héritier, son neveu, à son tour, recevrait une fille de Gui de Dampierre, et même au cas où ce mariage de- meurerait stérile, Mathilde, fille de Guillaume II, pren- drait pour époux un fils de Gui [128] .

Marguerite investissait Florent, du chef de sa tutelle et au nom de son pupille, de toutes les terres, comprises entre l'Escaut et la Hedenzee (Escaut oriental actuel), que les comtes de Hollande, ses prédécesseurs, pouvaient reven- diquer comme leur domaine propre, c'est-à-dire évidem- ment les alleux primitifs sur lesquels ils avaient dû recon- naître la suzeraineté flamande ; de plus, elle lui remettait personnellement en fief, comme la dot de sa petite-fille, le domaine zélandais que les comtes de Flandre avaient tou- jours possédé, en abandonnant en même temps sur ce do- maine les prérogatives et les droits de toute espèce qu'ils avaient jusqu'ici directement exercés [128] .

Florent aîné mourut dès le 24 mars 1258, avant d'avoir épousé la princesse flamande qui lui avait été promise, et ce fut à son neveu Florent V qu'échut Béatrix de Dampierre [129] .

Néanmoins, il avait promulgué une charte générale s’ap- pliquant à la Zélande entière, c'est-à-dire aussi bien aux îles septentrionales qu'à celles de mouvance flamande. On constate qu'ainsi l'accord de 1256 avait donné à toute cette région maritime une unité qui lui avait fait défaut jusqu'ici et qu'il avait mis fin à l'intervention directe du comte de Flandre dans son administration [129] .

Au moment où la question de la Zélande se trouvait provisoirement réglée, un rapprochement s’était opéré également entre les d'Avesnes et les Dampierre. Louis IX, dans le dit de Péronne, avait modifié l'arbitrage de 1246 ; il avait enlevé aux fils du premier mariage de Mar- guerite, pour les attribuer aux Dampierre, les places de Crèvecœur, Arleux et Bouchain, ainsi que l'Ostrevent. Cette décision s’explique par le fait qu'au moment où, cé- dant aux suggestion de sa sœur Jeanne, elle avait consenti à se séparer de Bouchard d'Avesnes, Marguerite avait re- çu d'elle en apanage la Pévèle, Bouchain et l'Ostrevent, et elle avait sans doute réclamé du roi avec insistance des ter- ritoires qui paraissaient revenir aux enfants de son second

époux. Pour Arleux et Crèvecœur, c'étaient d'anciennes dépendances du Cambrésis [130] .

Toutefois, le 12 novembre 1257, lors de la conclusion de la paix entre les frères ennemis, Marguerite et Gui consentirent à restituer à Jean d'Avesnes l'Ostrevent avec Bouchain, qui avaient été directement rattachés au Hai- naut depuis le milieu du XII e siècle. Ils conservaient seulement Arleux et Crèvecœur, comme mouvances de l'évêque de Cambrai [131] .

Cet accord de 1257 consacrait pour le jour du décès de Marguerite la séparation des deux comtés. Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquaient leurs prétentions sur la Flandre impériale ; ils reconnaissaient à leur demi-frère la châtellenie de Cambrai avec le gavène du Cambrésis, Crèvecœur et Arleux ; ils s’engageaient de plus à ne rece- voir aucun des territoires susdits soit du roi d'Allemagne, soit de l'évêque de Liège ou de l'évêque de Cambrai. Gui, de son côté, déclarait ne point vouloir inquiéter les d'Avesnes au sujet du Hainaut et de la suzeraineté du comté de Namur [131] .

Le roi de Germanie, Richard de Cornouailles, annula, le 27 juin 1260, la sentence que Guillaume avait prononcée en 1252 contre Marguerite, et il lui confirma la possession de la Flandre impériale. Gui, fils de la comtesse, en fut investi le 2 juillet 1262, à Gand [132] .

Déjà en 1258, il s’était rendu à Ségovie et avait, par pru- dence, fait le même hommage à Alphonse de Castille, ri- val de Richard [133] .

de Castille , ri- val de Richard [ 1 3 3 ] . Beffroi de Bruges

Beffroi de Bruges, dont une première érection date de 1240

Ce conflit a coûté très cher à Marguerite II, qui s’est endet-

16

2 HISTOIRE

tée et a dû demander l'aide des villes, augmentant de fait leur importance politique. Mais la prospérité éclatante, encouragée par les deux comtesses, ne se dément pas sous leurs règnes. Jeanne multiplie les chartes réglementant l’échevinage des grandes villes (Gand avec l’institution des « XXXIX », Bruges, Douai, Ypres en 1228), mais calque également ce modèle aux petites villes et aux châ- tellenies. Le pays se couvre de beffrois, témoignages des libertés communales reconnues et réglementées. Pour les comtesses, les villes servent de contrepoids à la noblesse, ralliée à la cause royale. Foires et industrie drapière sont systématiquement encouragées, la cour comtale jouant pleinement son rôle d’arbitrage. La population augmente toujours, comme en témoigne la reprise des défriche- ments durant le deuxième quart du XIII e siècle, assurant une expansion économique. La pratique de l’assolement triennal et le regroupement en villages sont un des phéno- mènes de cette période dans la campagne flamande, per- mettant le maintien jusqu’au XVI e siècle d’un rendement céréalier de 20 à 24 hl/ha [134] . Jusqu’au milieu du siècle, on entreprend également la poldérisation des estuaires, commencée par l’Aa au siècle précédent. Marguerite fait réaliser de grands travaux de canalisation. Les marchands flamands exportent alors leurs draps dans l’Europe entière et deviennent créditeurs des princes. Gand profite de sa situation à la limite du royaume et de l’Empire. Ypres se voue au commerce textile. Arras, désormais dans le com- té d’Artois (créé en 1237) connaît son apogée. Bruges, surtout, devient un centre important du commerce en Eu- rope du Nord : outre le drap et la laine, circulent le cuir et le blé de la Baltique, les vins d’Italie. Les foires de Cham- pagne entrent en relation, via Bruges, avec les villes de la Hanse. Les petites villes émergent dans tout le comté. Té- moignant de la richesse des marchands, les bourgeois, à l’instar des comtesses, fondent leurs propres hôpitaux et leurs œuvres pieuses. Les lettres sont également encoura- gées : Jeanne protège Manessier, Marguerite, les poètes Baudouin de Condé et son fils Jean de Condé.

Le second mariage de Gui avec Isabelle de Luxem- bourg lui apporta le marquisat de Namur et le château de Samson, que Baudouin de Courtenay, empereur de Constantinople, lui avait vendus en 1263. Robert, fils de Gui, devint comte de Nevers par son second mariage avec Yolande, fille de Mahaut II de Nevers, morte en 1280 [135] . En 1272, Enguerrand IV de Coucy, époux de Jeanne de Flandre, fille de Robert de Béthune, céda à prix d'argent à Gui les droits qu'il exerçait sur Crèvecœur, Arleux et la châtellenie de Cambrai [136] .

La fin du règne de Marguerite voit une guerre écono- mique avec l'Angleterre (1270-1274) qui se conclut par un accord très favorable pour le royaume : prémices d'une situation socio-économique qui se dégrade déjà. Margue- rite cède définitivement le pouvoir en Flandre à son fils Gui de Dampierre et en Hainaut à son petit-fils Jean II d'Avesnes en 1279.

2.4 Un siècle de crises (1280-1384)

Après 1280, les tensions sociales, économiques et poli- tiques se font vives. Philippe le Bel s’empare du comté, mais le commun contrecarre les ambitions royales et re- gagne l'autonomie du comté à Courtrai (1302). Léliaerts et klauwaerts s’opposent jusqu'au principat de Louis de Male qui réforme les institutions et prépare l'ère bourgui- gnonne.

2.4.1 Les ambitions royales face aux Flamands :

1280-1320

2.4.1 Les ambitions royales face aux Flamands : 1280-1320 Ce modèle est-il pertinent ? Cliquez pour

Ce modèle est-il pertinent ? Cliquez pour en voir d'autres.

La période suivante voit s’amorcer un déclin économique, marqué par le changement des pratiques commerciales européennes : les premières galères génoises entrent dans le port de Bruges en 1280 ; artisans et marchands vont maintenant se distinguer : d’actif, le commerce devient passif. Ces changements sont accompagnés de crises so- ciales et politiques.