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LA PRATIQUE
DE
L’ AVORTEMENT
AUJOURD’HUI
Enjeux et conséquences

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SOMMAIRE GENERAL:
Préliminaire : Présentation de la démarche

(p5)

A- LES TEMOIGNAGES SUR LA PRATIQUE DE L’ AVORTEMENT
1-Compte-rendus des entretiens pré-IVG – Hôpital de F.
1-a du 20/03/2002 (p7)
1-b du 15/05/2002 (p11)
Premier entretien
Deuxième entretien
Troisième entretien
Quatrième entretien
Cinquième entretien
Sixième entretien
2-Enquête auprès du personnel infirmier de gynécologie-obstétrique :
Hôpital de F. (p19)
3- Rencontres avec le gynécologue-obstétricien chargé des IVG
Hôpital de F. (p25)
4- Entretien avec le Professeur NISAND (Marseille - jeudi 25 avril 2002)
(p31)

5- Entretien avec le Docteur Malzac, généticienne au centre de
diagnostic prénatal de La Timone.
(p41)
6- Entretien auprès d’ une jeune femme ayant subi une IVG (Paris)
(p45)
7- L’accompagnement après l’interruption volontaire de grossesse :
AGAPA
(p51)
8- Le suivi des personnes touchées par l’ avortement :
TONY ANATRELLA
(p59)

B- ANALYSE
INTRODUCTION (p 65)
I ) L’ AVORTEMENT A L’ EPREUVE DE LA REALITE : (p 67)
A . Constatations sur la pratique de l’ IVG:
1 - Les cas d’avortement clandestin
2 - Le nombre total d’ IVG n’a pas diminué
3 - Le paradoxe contraception - IVG
a ) IVG et moyen de contraception
b ) IVG et échec contraceptif
c) refus et contre-indications

4

B. Le système de prise en charge :
1 - l’accès à l’information :
a ) des femmes
b ) du personnel participant à l’entretien pré-IVG
2 - les moyens d’accompagnement des femmes et du personnel :
a ) Etat des dispositions mises en œuvre
pour accueillir les femmes
b ) l’accompagnement post-IVG
C. La prise en charge des femmes :
1 - Les conditions d’accueil
2 - Les cas limites
II ) « VIVRE AU MIEUX » L’ IVG ? : ( P 75)
A - Les situations nouvelles :
1 - Les nouveaux cas de maltraitance sur mineure
2 - La réduction du délai de prise en charge
3 - De nouveaux cas de conscience
B - L’ IVG vue du côté des soignants
1 - Le vécu des soignants
a ) des sentiments contradictoires
b ) besoin de parler et d’être écouté
2 - Le sens de l’acte
3 - La clause de conscience en question
C - L’ IVG vue du côté des travailleurs sociaux
1 - Le rôle des personnes
2 - Le rôle du discours : ce qu’il permet et ce qu’il empêche
a ) Entre la loi et la réalité du vécu
b) Aide et non-dit
3 - Aide sociale et attente des femmes : des malentendus
D - Ce que les femmes nous disent de l’ IVG
1 - L’ IVG, vécue comme un passage obligé
2 - Des pressions révélées
3 - Des attentes insatisfaites
4 - Un retentissement profond et durable
a ) Souffrances physiques et psychologiques
b ) Déni et culpabilité
c) Des répercussions sur la confiance en soi et la capacité
à devenir une « bonne » mère : IVG et maltraitance
d ) Des séquelles difficiles à éliminer si l’on n’aide pas à
libérer la parole
CONCLUSION (p 87)

ANNEXE :

p 89 - LOI NO 2001-588 DU 4 JUILLET 2001
RELATIVE A L' INTERRUPTION VOLONTAIRE DE GROSSESSE ET A LA
CONTRACEPTION (1)

p 101 - Rapport du Jury

Présentation de la démarche

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L’objectif de cette étude est d’évaluer le retentissement psychologique de
l’avortement auprès de toutes les personnes impliquées dans cette pratique ; et, à partir de
cette enquête, d’essayer de dégager de nouveaux enjeux éthiques.
J’ai donc voulu appréhender la réalité de l’avortement sous un angle nouveau, celui
du retentissement psychologique, rarement évalué dans les documents officiels.
Ce mémoire repose sur une enquête, menée durant plusieurs mois auprès des
travailleurs sociaux, conseillers conjugaux, médecins, infirmiers du secteur public, que j’ai
rencontrés personnellement. Je suis donc allée au cœur du système qui organise la prise en
charge des demandes d’ interruption volontaire de grossesse.
J’ai été durant deux mois associée à des entretiens pré-IVG, sur la sollicitation du
médecin responsable du centre de planification d‘un hôpital public de ma région. La première
partie de l’enquête rapporte ainsi un certain nombre de témoignages recueillis à cette
occasion, de femmes venues demander une interruption volontaire de grossesse. Elle
montre aussi les conditions dans lesquelles travaillent les assistantes sociales par rapport
aux demandes d’IVG sur cet hôpital, comment le médecin responsable des IVG vit sa
pratique, ainsi que l’état d’ esprit du chef de service et des infirmières.
Je suis également rentrée en contact avec un certain nombre de personnalités
reconnues du monde médical, comme le Professeur Nisand, le Docteur Malzac, médecin
généticien à l’hôpital La Timone à Marseille, dont j’ai pu recueillir les témoignages, l’un par
rapport à sa pratique de l’avortement et à sa vision de la prévention de l’ IVG, l’autre par
rapport à sa pratique de l’annonce du diagnostic prénatal et de l’accompagnement des
parents.
Une jeune femme, ayant subi elle-même une IVG, a également accepté de me
raconter son histoire, et son parcours après l’avortement. Enfin, Tony Anatralla,
psychanalyste, a évoqué le retentissement psychologique de l’avortement tel qu’il le vit au
quotidien auprès des personnes qui viennent le consulter.
L’enquête telle qu’elle est présentée repose donc sur une série d’entretiens, basés
sur l’écoute de la personne et de son vécu par rapport à sa pratique. La technique utilisée
est celle de l’empathie à laquelle j’ai pu me former grâce au CLER.1
La pratique de l’avortement touche les femmes au premier chef ; mais elle touche
aussi les médecins qui le pratiquent, les infirmières qui organisent sa prise en charge au sein
du service, les assistantes sociales, les psychologues du milieu hospitalier qui reçoivent les
femmes avant et après l’ IVG; elle touche aussi la famille, le couple, la société tout entière.
Ce mémoire ne comporte aucune bibliographie, parce qu’il est basé sur une série de
témoignages, et que c’est volontairement que j’ai tenu à fonder ma réflexion sur cette réalité,
et uniquement celle-là.
Ce travail ne se prétend donc pas représentatif, mais rend néanmoins compte d’une
réalité significative. Qu’ils soient directement ou indirectement impliqués, le vécu de chacun
de ces acteurs mérite d’ être entendu.

1

le CLER est le Centre de Liaison des Equipes de Recherche sur l’ Amour et la Famille, Association
d’Education Populaire reconnue d’ utilité publique. Il s’agit d’un Etablissement d’ information, d’éducation, de
conseil conjugal et familial.

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1-a

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Compte- rendu des entretiens pré-IVG du 20/03/2002
Une jeune fille de dix-sept ans arrive, extrêmement émue. Elle est accompagnée de
son copain, qui doit avoir une vingtaine d’ années
J e vo is que vo us venez po ur une deuxième IVG
Oui , j ’en ai fai t une en 2001, et auj ourd’hui je reviens pour la même chos e ;
Vo us s o uhait ez do ns r ef air e une IVG ?
( faiblement ) Oui..
Qu’ es t -ce qui s ’ es t pas s é ?
Voil à… ma gynéco était abs ente, et l e médeci n général is te a refus é de me
donner la pil ule, à caus e de ma tens ion ; j’ai 18 de tens ion, vous s avez . Mais ce
n’es t pas ça, ce s ont mes par ents .
Silence
..Vo s par en t s ?
Oui . ( elle s’ effondre )
Mes par ents ne veulent pas de la gr os s es s e !..On habite ens emble avec mon
copai n chez mes par ents . Mes par ents , il s dis ent que ça va mettr e ma vie en l ’air .
La pr emi èr e foi s , j ’ai pas voulu non plus ; c’es t ma mèr e qui a fait pr es s ion pour
que j ’ avor te !
C’es t pour ell e que j e l’ai fai t la pr emièr e foi s ! Et ça r ecommence encore.
( Moi )
Mai s enfin, pers onne n’a le droit de vous contrai ndr e à avorter !
Je s ais , mais c’es t comme ça ..
E t vo us , l e pèr e, qu’ es t -ce que vo us en dit es ?
( lui )
Moi, ..je dis que ça va êtr e dur d’as s umer . Je pens e que c’es t pas le moment.
Je ne me s ens vrai ment pas pr êt à deveni r pèr e maintenant.
( Elle )
C’es t s ûr que cette gros s es s e, je ne l’ai pas délibér ément pl ani fi ée, mais j’ai
fait tout ce qu’il fallait pour ne pas util is er de contr aceptif ! j’ai lais s é la por te
ouver te.
En pl us , cet enfant, je le dés ir e ! Je ferai tout pour lui, je s uis s ûr que ça
pourr a s ’ar ranger .
Vous s avez , je tr availle s ur les mar chés avec mes par ents , je n’ai pas de
probl ème d’ emploi, ni de logement ! Je s uis s ûr e que mon copain l’aimer a aus s i.
Et moi, j e tr availler ai dur s ’il le faut pour l ’élever. Je fer ai n’i mporte quoi pour me
battr e, pour s ur vivre.
Silence

Mais apr ès ce s er a dur quand même po ur vo us , vis -à vis de vo s par ent s
Ma mèr e, el le a dit qu’elle por ter ai t pl ainte contr e mon ami s i je n’avor te pas .

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Vous s avez , tout l e monde es t contr e cette gr os s es s e. C’ es t dur pour moi. Je
s uis obl igée d’avor ter . Ma mère a menacé de nous mettr e dehors . Mon copai n a
peur qu’ on s e retr ouve s eul s à l a r ue, avec un gami n dans l es bras .
La pr emièr e fois , mon copain ne voulai t pas non pl us , et j’ai r encontré une
as s is tante s ociale qui a fait pres s ion s ur moi.
Silence
L e pr o bl ème, l à, c’ es t que vo t r e vie es t co mpl èt emen t imbr iquée dans cel l e
de vo s par en t s , et vo s par en t s o n t l eur mo t à dir e puis que vo us êt es
mineur e et que vo us dépendez d’ eux.
( Elle )
Oui , en plus , ils ont donné du tr avail à mon copain.
( lui )
C’es t s ûr , moi j e ne vais pas mordr e la main qui me nour ri t ! ça ne s e fait
pas !
En pl us j e ne s ui s pas mûr, je ne peux pas as s umer .
B o n, j e cr o is qu’ o n va al l er j us qu’ au bo ut de l ’ act io n engagée.. es t -ce que
quel qu’un po ur r a vo us en t o ur er au mo men t de l ’ int er ven t io n et apr ès ?
Non ( l armes ) cer tai nement pas ma mèr e ; pour la pr emi ère IVG, el le s ’es t
contentée de me payer la télé lor s de mon hos pitalis ation. Là, il y aur a mon
copai n, c’es t tout.
( Il la prend dans ses bras )
T u ver r as , ça va bien s e pas s er , là, calme - toi…
( moi )
Il ex is te des as s oci ations qui aident l es jeunes femmes enceinte en difficulté.
J’ en connais un cer tain nombr e qui pour ront vous aider mor alement,
matér iell ement, s i vous le s ouhaitez , à gar der votr e enfant.
Es t- ce que vous voulez qu’ on en parl e ens embl e apr ès l ’ entr eti en ?
( Son visage s’ éclaire , s’ illumine )
Oh oui ! S’il vous plaît !…
( Le copain ne dit rien, mais il n’ a pas l’ air très enthousiaste )
D o nc s i vo us êt es d’ acco r d, vo us vo us r et r o uvez apr ès l ’ en t r et ien avec l e
médecin, dans l e hal l ? Vo us po ur r ez envis ager t o ut e l es s o l ut io ns po ur
vo us aider dans vo t r e s it uat io n.
D’accor d, mer ci !

Quel l e es t l a dat e de vo s der nièr es r ègl es ?
C’étai t le 18 Janvier

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L à vo us al l ez vo ir l e médecin , il va vo us f air e une écho gr aphie po ur dat er
l ’âge ges t at io n nel , et apr ès vo us r et r o uvez ma co l l ègue , d’ acco r d ?
D’accor d. A tout à l’heure .

( Le couple revient une demi-heure après, elle en larmes, marchant difficilement,
soutenue par son ami )
Il s ont fai t l ’échogr aphie, et … je s uis à l a limite du dél ai légal ! Il s me font
entr er ce s oi r en urgence et l’intervention aura lieu demain matin ; je s uis pas s ée
pour vous r emercier et vous dir e qu’on ne pour ra pas s e voir tout à l ’heur e dans
le hall.
Que f air e ?
Il n’y a ri en à fair e ; je s uis coincée, je s uis obl igée d’y aller ;
( Lui )
T u ver r as , ça va bi en s e pas s er…
Vo us avez t o ut e l a nuit po ur r éf l échir
( Moi )
On peut encor e vous aider .
Non, c’es t tr op tar d.

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1-b

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Compte- rendu des entretiens pré-IVG du 15/05/2002
Préliminaires :
Ces entretiens ont repris après trois semaines d’interruption, à cause des deux ponts
du 1er et du 8 Mai.
Il n’y a eu donc pendant trois semaines aucune consultation pour demande
d’avortement, en tout cas au Centre de Planification.
J’ai moi-même téléphoné pendant la période des ponts, et l’on m’ a dit que je pourrais
rencontrer quand même un gynécologue en cas d’ urgence - ce qui me laisse supposer que
des demandes d’ IVG ont quand même été entendues durant ce laps de temps, mais sans
passer par le circuit habituel.
Malgré cela, il y a une affluence record. Beaucoup de jeunes attendent dans la salle
pour la consultation, ce qui laisse craindre que cela ne sera pas facile.
Les assistantes sociales ont deux heures devant elles pour entendre des dizaines de
femmes qui sont à un moment critique de leur existence ; la pression est déjà grande, et le
médecin , très à cran, leur demande d’aller encore plus vite.
Elles savent à l’avance qu’ elles n’ auront pas le temps d’écouter tout le monde, qu’il
faudra aller vite, prendre « à la chaîne » pour que le médecin ait le temps de voir tout le
monde.
Elles éprouvent colère, frustration, sentiment d’être dépassées par le système. Avant
même de commencer s’installe un malaise, dû à la prise de conscience qu’elles ne pourront
pas vraiment écouter ces femmes, ni les aider à sortir de l’impasse dans laquelle elles sont.
Et tout cela a un goût d’ échec.
La tentation est forte de se déculpabiliser en se disant que l’on n’a pas eu assez de
temps ni de moyens, et au fond, cela est assez confortable de considérer que toutes les
femmes ont pris leur décision définitive : cela évite trop de remises en question
dérangeantes, cela évite d’ approfondir.
Au fond, ce que vit vraiment la personne, dans son intimité, cela ne concerne pas
vraiment la personne qui assure l’entretien .
Elle entend une demande d’ IVG, elle dit « c’est bien si c’ est votre choix » , et puis
elle fait exécuter la décision .
Il n’y a rien de plus inconfortable que d’être face à des femmes qui ne parlent que de
vie, de bébé, de cœur qui bat, d’échographie, alors qu’ elles sont là normalement pour une
demande d’ IVG !
Dans ce cas la conseillère conjugale veut leur faire comprendre qu’elles n’ ont pas à
chercher à s’excuser, que leur souffrance a été entendue, et tout en les entourant de
beaucoup de sollicitude et de douceur , leur explique comment les choses vont se passer à
partir de maintenant, l’intervention, les médicaments, les formalités administratives. Qu’elles
n’ ont à se soucier de rien.
La femme est en quelque sorte remise « sur les rails » du système, et envoyée vers
ce pour quoi elle est venue : l’ IVG.

Premier entretien (15/05)
Une jeune femme d’origine maghrébine, d’environ trente ans, arrive accompagnée de son
enfant de deux ans.
Voil à, j e s uis encei nte, je ne veux pas l e gar der …. J’ai des pr oblèmes .

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Vo us aviez r epr is vo t r e co n t r acept io n depuis vo t r e der nièr e IVG l ’ an née
der n ièr e ?
Non, je n’ai pas repr is ma contr acepti on, depuis le 14, je ne l ’ai pas repr is .
Mai s l’année der nièr e, j e s uis tombée enceinte et pour tant,

je pr enai s ma

pilule.
Vo us me dit es l e 1 4 , mais l e 1 4 , c’ ét ait il y a t r ès peu de t emps ! Co mmen t
po uvez-vo us s avo ir que vo us êt es encein t e ?
Je s ais que j e s uis encei nte, je vomi s tout le temps , j’ai des ver tiges ; je le
s ai s , c’es t tout.
Je voudr ais bi en l e garder cet enfant, mai s vous s avez , l ’année dernièr e j ’ai eu
une fille qui es t décédée, à cinq ans , d’une mal adi e génétique. C’étai t tr ès dur .
Ell e ne gr andis s ai t pas , ell e ne voyait pas , s es r ei ns aus s i étai ent attei nts . C’était
dur . Je ne me s ouvi ens pas du nom de l a mal adi e, mais c’était tr ès l ong, ça avait
hui t ou neuf l ettr es , j ’ai r egar dé dans l e di ctionnair e. Mai s je ne m’en s ouvi ens
plus .
E t do nc, vo us s o uhait ez avo r t er par ce que vo us avez peur que ça
r eco mmen ce ? Mais l e médecin ne vo us a pas dit quel po uvait êt r e l e r is que
de t r ans mis s io n de l a mal adie po ur vo s gr o s s es s es ul t ér ieur es ?
Non, je ne s ais pas .
E n f ait vo t r e s eul e inquiét ude es t que cet en f an t l à aus s i s o it at t ein t de l a
même mal adie, et vo us n e vo ul ez pas que ça r eco mmence par eil ?
Oui , c’es t ça.
Vo us po uvez t o uj o ur s gar der cet t e gr o s s es s e, et demander un e
amnio s cen t ès e ; à q uat r e mo is , o n peut vo us l a f air e, et s i l e r és ul t at es t
po s it if , vo us po ur r ez t o uj o ur s deman der une in t er r upt io n médical e de
gr o s s es s e. L a l o i l ’ aut o r is e. Mais maint enan t , c’ es t t r o p t ô t ; o n ne peut
pas s avo ir maint enan t s i l ’ enf an t es t mal ade, il f aut at t en dr e.
Ah bon ! d’ accord !
Je ne s avai s pas qu’on pouvait aus s i fair e des IVG tr ès tar d ! Ca va mieux
alor s .
Vo us ver r ez, mais vo us po ur r ez f air e co mme ça, s i c ‘es t vo t r e s eul s o uci.
C’es t bien vo t r e s eul s o uci ?
Oui .
B o n maint enan t , s i vo us vo ul ez avo r t er pl us t ô t , vo us al l ez vo ir l e
médecin, il vo us dir a s i o n vo us do nne s o it l e R U , s o it s i o n vo us f ait
l ’as pir at io n .
D’accor d.
Mais de t o ut e f aço n, vo us avez une s emaine po ur r éf l échir . L a l o i vo us
do nne un dél ai de r éf l exio n de huit j o ur s .
D’accor d, mer ci beaucoup.
Après avoir remis au médecin la fiche de l’intéressée, la conseillère conjugale revient
excédée ; le médecin la harcèle pour qu’elle fasse plus vite, il est apparemment hors de lui, il
attrape tout le monde ; il dit qu’ il n’ a pas que ça à faire. La pression monte.

Deuxième entretien (15/05)

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C’est une femme d’une trentaine d’ année, secrétaire commerciale. Elle a un enfant, une fille
de quatorze ans .
Voil à, j e viens pour une IVG ; j’ai l’échogr ap hie, l a pri s e de s ang.
D ’ apr ès ce que j e vo is , c’ es t un t o ut début de gr o s s es s e. Vo us êt es à
quat r e s emaines de gr o s s es s e. Vo us avez un e co nt r acept io n ?
Non, je n’en ai pas .
J’ai envis agé de mettre un s tér i let, mais j ’étais r éticente. J’ai pas mal d’ami es
qui ont eu des probl èmes s ous s téri let, des hémor r agi es , des anémies à caus e de
ça. Donc j e n’avai s pas envie de pr endr e ces r is ques . Pour la pilule, c’es t pas
tr ès s ûr non pl us .
Vo us s avez, auj o ur d’hui, o n a beauco up évo l ué dan s l ’ ef f icacit é de ce
genr e de pr o duit . L es s t ér il et s , il y en a de t o ut es s o r t es , et l a t o l ér ance
es t bo nne. C’ es t par eil po ur l a pil ul e, il s uf f it que t r o uviez l a bo nn e, cel l e
qui vo us co nvien t . D o nc vo us vo ul ez une IVG.
Oui , l a per s onne avec qui je s uis n’es t pas prête, et m oi non plus .
C’ es t une r el at io n r écen t e ?
Non, on s e connaît depuis dix ans , mais on n’es t pas pr êts ; j’ai une fill e de
quatorz e ans , j’ai tr ente- ci nq ans , et ce n’es t pas ur gent d’en avoir un deux ième.
Ma fil le aimer ait bien avoi r un peti t fr èr e ou une petite s œur, mai s …j e ne veux
pas lui en par ler . Elle n’es t pas au cour ant que je s uis enceinte. El le ne s ait r ien ,
mais elle s ent bien qu’il y a quelque chos e qui ne va pas . Je ne veux pas lui
ex pli quer pour l’ IVG.
E videmmen t , ce n’ es t pas l e mo men t de l ui par l er de ça. A quat o r ze ans ,
c’es t un peu j eun e po ur ent endr e par l er d’ IVG.
Vo us avez déj à avo r t é ?
Non
Al o r s vo il à ce qui va s e pas s er , puis que vo us êt es au t o ut début de vo t r e
gr o s s es s e, o n va vous do nner du R U 4 8 6 .
J e vo us expl ique : Mer cr edi pr o chain, vo us al l ez r evenir po ur vo t r e
pr emièr e pr is e de médicamen t s , puis vo us r epar t ir ez chez vo us . L à, vo us
al l ez avo ir quel ques pet it s s aignemen t s , mais s ans co ns équences ; c ‘es t
j us t e l ’ act io n du médicamen t po ur o uvr ir l e co l de l ’ ut ér us . Cel a n e f er a
pas mal no n pl us .
L e Vendr edi, vo us r eviendr ez à l ’ hô pit al , et l à, o n vo us do nn er a vo t r e
deuxième pr is e. Cet t e deuxième pr is e pr o vo quer a des s pas mes et des
co n t r act io ns , et cel a po ur r a êt r e as s ez do ul o ur eux, j e vo us pr éviens ; mais
pas co mme des co nt r act io ns d’ acco uchemen t s , at t en t io n ! Cel a n’ a r ien à
vo ir . Ces médicament s s o n t des t inés à décr o cher l ’ embr yo n de l a par o i de
l ’ ut ér us .
Ce qui peut êt r e dif f icil e, au niveau ps ycho l o gique, c’ es t qu’ o n vo us
demander a d’ expul s er dans un bas s in ; at t en t io n, vo us n’ al l ez pas expul s er
un gr o s t r uc, au niveau du vécu, c’ es t des cail l o t s , r ien de pl us , n e vo us
inquiét ez pas ; c ‘es t que des cail l o t s .

14

J e vo us expl ique t o ut ça, par ce que quand o n es t pr évenu, o n vit mieux l es
cho s es .
Es t- ce que ça mar che à tous les coups ?

No n, il peut y avo ir des échecs , ça, il f aut l e s avo ir ; al o r s l à, il f aut vo us
ho s pit al is er , et o n vo us f ait un cur et age po ur bien vér if ier que t o ut es t
par t i.
Ah bon …
L à, vo us avez un dél ai de r éf l exio n d’ une s emaine.
Mai s es t- ce qu’on ne pourr ait pas quand même accél érer l es chos es ?
No n, l a l o i pr évo it une s emain e de r éf l exio n .
( moi ) Es t- ce que je peux i nter veni r ?
Oui
Voil à, je réal is e un mémoir e s ur le vécu de l’ IVG, dans l e cadre de mes études
uni vers itair es ; ce qui m’ interpell e, c’ es t la façon dont l es femmes peuvent vivre
une demande d’ IVG. J’ i magine que ce que vous vivez ne doit pas êtr e faci le.
Non…( lar mes ) Hi er , j’ai r egar dé l ’ échogr aphie, et cela m’a boulevers ée ; j ’ai
vu, j ’ai entendu le cœur battre !
Ca, ça me t ue qu’ o n o bl ige l es f emmes à r egar der l eur écho gr aphie et à
en t endr e l e cœur qui bat !
Cela m’a fait réalis er ce que c’ était vr aiment.

E h o ui, o n s ait bien ce que c’ es t !! Mais c’ es t r évo l t an t d’ o bl iger l a f emme
à s ubir ça, quand o n s ait co mbien c’ es t déj à cul pabil is ant !
Hier , j ’étais per due, paumée, j ’ai failli r enoncer à ma demande d’ IVG. J’étais
prête à l e gar der. Apr ès , on en a redis cuté entr e nous …C’es t vr aiment égoïs te ce
qu’on va fai re ; c’es t vrai , j’ai entendu le cœur batt r e !

P o ur quo i, égo ïs t e ? Ce n’ es t pas du t o ut égo ïs t e ! Vo us f ait es un t r ans f er t .
P ar ce que ça s er ait égo ïs t e de pens er à s o i d’ abo r d ?
Mai s j’ai entendu le cœur battr e !
Je cul pabilis e de pens er à moi.
Mais ce n ’ es t pas un enf an t enco r e ! et puis de t o ut e f aço n, co mme vo us
no us avez dit , vo us en avez dis cut é t o us l es deux, vo us avez mis l es cho s es à
pl at , et vo us avez f ait l e bo n choix.
SILENCE …

15

B o n, main t enan t vo us al l ez vo ir l e médecin, il vo us do n ner a un papier po ur
vo us expl iquer l ’ int er v en t io n et l es r is ques ; ne vo us inquiét ez pas de ce
que vo us l ir ez, cel a n’ ar r ive que t r ès r ar emen t , c’ es t j us t e un e
pr écaut io n .
Mer ci
Après avoir raccompagné la jeune femme, la conseillère conjugale revient , et me dit
combien elle a été choquée par mes questions ; elle trouve que je n’ai absolument pas
écouté la demande de la jeune femme, quand j’ai posé ma question sur les alternatives ; elle
avait selon elle déjà affirmé que sa décision d’ IVG était prise.
Elle trouve que j’ai inutilement remué le couteau dans la plaie, que j’ai semé un doute
dans son esprit, que j’ai accentué sa culpabilité face à la demande d’ IVG.
Or ce que j’ai simplement voulu, c’était rejoindre cette femme dans son vécu, pour
l’aider à réfléchir sur la difficulté qu’elle ressentait par rapport à sa démarche d’ IVG, sur son
ambivalence, sur les raisons qui la poussaient ici.
C’est elle qui a tout de suite parlé, avec beaucoup d’émotion, de son échographie, et
de ce que cela avait pu susciter en elle comme prise de conscience.
La conseillère conjugale partait du principe que la décision était prise ; or cela ne
semblait pas être le cas ; on ne pouvait le savoir qu’en approfondissant l’entretien.

Troisième entretien (15/05)
Une jeune fille de vingt ans
Bonjour, je viens pour une IVG
Qu’ es t -ce qui s ’ es t pas s é ?
J’ai eu mes dernièr es r ègles le 18 Févri er ; je ne peux pas le gar der .
T u n ’ as pas l a pil ul e ?
Moi, j e ne peux pas pr endr e la pi lule, j e n’ en s uppor te aucune ; l ’ année
der nièr e, j ’étais tombée encei nte avec le pr és er vatif.
Là, ça va êtr e ma tr ois ième IVG.
ça f ait beauco up
Oui , pour mon mor al, en plus , ça ne va vr ai ment pas . Mai s là, je s uis en
logement s oci al , j ’ai pas de couver tur e s ociale.
Mon copain, il veut pas que j ’avorte, mai s moi je ne me s ens pas d’êtr e mèr e
maintenant ; même s i lui i l a un boul ot, je ne me s ens pas maintenant. Vingt ans
c’es t tr op jeune pour êtr e mèr e.
Mai s j’aimer ais bien avoir des gos s es plus tar d.
Ça va al l er ?
J’ai des naus ées , des ver tiges ; je s ui s vraiment mal ade ; à chacune de mes
gros s es s es , j e s uis malade.
Ça !…

16

J’ai eu du mal à lui dir e, à mon copai n, pour ma gr os s es s e, mai s maintenant,
ça va.
T u as de l a chance ; t u s er ais venue l ’ année der nièr e, o n n’ aur ait pas pu t e
l a f air e, t o n IVG. Mais l a l o i a changé, auj o ur d’hui, el l e aut o r is e l ’ IVG
j us qu’ à 1 2 S emaines . T u es dans l es dél ais . B o n, j e ne vais pas t ’ expl iquer
co mmen t ça s e pas s e, puis que c’ es t t a t r o is ième IVG ; t u s ais l es r is ques , t u
s ais t o ut ça.
Oui
Al o r s t u vas al l er vo ir l e médecin ; mais il f audr ait vr aiment que ce s o it l a
der n ièr e f o is maint enan t .
D’accor d

Quatrième entretien (15/05)
Une jeune femme de vingt deux ans arrive avec sa petite fille de sept mois.
La conseillère conjugale s’exclame devant la beauté de l’enfant qui gazouille dans
son berceau. Elle ne tarit pas d’ éloge sur la petite fille, en interpellant la jeune mère, qui a la
visage très pâle et abattu.
Je viens pour une IVG
Vo us n’ avez pas de mo yen de co nt r acept io n ?
Non, j’ai pr is l a pilule un temps , mais avec ça, je me s ens un peu s tér ile ; ça
ne me va pas ; c’es t comme s i on m’enlevait l a pos s i bi lité d’attendr e un enfant.
Je ne veux pl us de la pilule.
Oui, mais s ans cel a, il ne f aut pas s ’ ét o nn er d’ êt r e encein t e !… Al o r s vo us
ne vo ul ez pas l e gar der ?
C’es t mon nouveau copain, il ne veut pas de l ’enfant. Depuis mon r etour de
couches , j e s ui s avec ce nouveau copain ; déjà, il a commencé à s ’attacher à ma
peti te fille ; c’es t déjà bien.
Je ne veux pas lui i mpos er en pl us un autre bébé.
E f f ect ivemen t , c’ es t un peu pr émat ur é , un aut r e bébé dans ces
cir co ns t ances .
J’ai tenté de le convaincr e, pour garder l ’enfant ; mais non, i l n’en veut pas .
Moi, j’ai mer ai s le gar der cet enfant. En pl us , j’ai entendu l es battements du cœur
à l’ échogr aphie ; j’ai cr aqué ! Mai s s i je le garde, il me quitter a, c’es t s ûr . Et je
n’ai pas envie de fai r e un deux ième bébé s ans papa.
Vo us avez déj à f ait une IVG ?
Non, je n’en ai jamais eu
J e vais vo us expl iquer co mmen t ça va s e pas s er , o n va vo us do nner l e R U , à
ce s t ade de l a gr o s s es s e ; l a s emaine pr o chaine, vo us r eviendr ez po ur l a
pr emièr e pr is e de médicamen t . Vo us aur ez quel ques pet it s s aignemen t s , mais

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s ans gr avit é et in do l o r es ; c ‘es t j us t e l ’ act io n du médicamen t s ur l e co l
de l ’ ut ér us .
E ns uit e, deux j o ur s apr ès , vo us r evien dr ez à l ’ hô pit al , po ur l a deuxième
pr is e de médicamen t .
L à, vo us aur ez des s pas mes et des co n t r act io ns , cel a r is que d’ êt r e un peu
do ul o ur eux, j e vo us pr éviens . Il vaut mieux êt r e pr évenu po ur ne pas avo ir
de s ur pr is e . Ces médicamen t s décl enchen t co mme un e f aus s e co uche. Il
f aut décr o cher l ’ embr yo n et l ’ expul s er .
E ns uit e, vo us ir ez en s al l e de r epo s et vo us po ur r ez r en t r er chez vo us ;
cel a ne dur er a pas pl us d’ une j o ur n ée.
Mais l à, vo us al l ez vo ir l e médecin po ur co nf ir mer vo t r e gr o s s es s e et
r ecevo ir t o us l es papier s po ur pr épar er l ’ int er ven t io n.
D’accor d, mer ci.

Cinquième entretien (15/05)
Une jeune femme de vingt ans.
Vo us ven ez po ur une IVG
Oui , c’es t moi qui ai pr is la décis ion, toute s eule.
Qu’ es t -ce qui s ’ es t pas s é ?
Dans ma tête, c’était pas très clai r ; j’ai des probl èmes , j e ne me s ens pas
capabl e d’as s umer, de deveni r mère. L’autr e jour, j e s uis venue, et je s u is
r epar tie.
P o ur quo i ?
Mes copines , ell es me donnent toujour s de bons arguments pour que je le
gar de
…Mais t o i, t u as l ’ impr es s io n que c’es t t o i qui as l es pieds s ur t er r e , et pas
l es aut r es
Oui , c’es t ça
J e vais t ’ expl iquer co mmen t ça va s e pas s er ; ne t ’inquièt e pas .

Sixième entretien (15/05)
Une jeune femme de vingt-cinq ans, bouleversée
Je viens pour l’ IVG, je dois avoi r une IVG demain ; je s uis un peu per due.
C’es t vo t r e pr emièr e IVG ?
Oui , voilà, j ’ai tr ouvé un travail le 10, je s uis tombée encei nte le 17. Mai s je
ne veux pas de cet enfant ; ça ne va plus entre s on père et moi .
Qu’ es t ce qui s ’ es t pas s é ?
Avant, j e dés ir ais un enfant, on a attendu pendant des moi s , mai s l ’enfant
n’es t pas venu. Je vivai s mal tout cela, en plus mon copain étai t tr ès jaloux , il
comptait toujour s s ur moi ; j’ai fait pl ein de chos es pour l ui , j’ai même fait une

18

thér apie avec l ui ! Al ors j ’ai décidé de l e quitter . Je s uis par ti e, loin. Lui es t venu
me r etrouver, car i l ne s uppor tait pas mon abs ence et c’es t là que je s uis tombée
enceinte ; mai s moi j ’avais décidé de changer de vi e.
Il es t r epar ti depuis , et il n’es t pas au cour ant pour la gros s es s e ; moi je ne
vois pas l ’avenir actuel lement avec un bébé s ur tout v is à vis de mon employeur ,
il ne va pas appr écier . J’ai un tr avail depuis tr ès peu de temps .
Mai s j’en s ui s malade de cette IVG.
Cet ho mme, vo us l ’ aimez ?
Ben, ..oui ! En pl us je cr oi s que c’es t moi qui le r end agr es s i f. Mais je préfèr e
ne pas l e voir , je ne veux pas l ui montr er mon corps , il me connaî t, il ver r ai t tout
de s ui te que quel que chos e a changé.
E t vo us ne vo ul ez pas l ui en par l er
Non ; Depuis un an et demi , on cher chait à en avoir un, et c’es t maintenant
que j’ai déci dé de l a quitter que j e s uis enceinte, c’es t pas jus te ! Si j e lui di s , il
ne voudra cer tai nement pas que j’avorte, il le voulait tellement, ce gos s e !
E t act uel l emen t , co mmen t vivez-vo us ?
Je vis toute s eule, c’es t dur ; j e ne le vi s pas bien du tout ; pers onne n’es t au
cour ant. Le pir e, c’es t que cet enfant, je l e dés ir e !! L’ IVG, j e l a fais à contr ecœur, mai s je pens e que c’es t mi eux ains i

; j e ne veux pas mettr e au monde un

enfant dans ces condi tions .
J e vo us éco ut e, mais j e ne s uis pas j uge !
Vo us s avez, j e vo us éco ut e par ce que j e vo is que cel a vo us f ait du bien , mais
vo us n’ avez pas bes o in de me do nner d’ ar gumen t s ; j e s ais que vo us avez
déj à pr is vo t r e décis io n. Vo us n’ avez pas à ar gumen t er avec mo i .
R as s ur ez-vo us , po ur l ’ IVG, vo us ne s er ez pas du cô t é mat er nit é.
Ne vo us f ait es pas une mo n t agn e de cet t e IVG : l ’ IVG, c’ es t co mme s i c’ ét ait
des r ègl es !
D ’ ail l eur s , c’ es t co ns idér é co mme ét an t l e début d’ un cycl e.
Vo us r en t r ez ce s o ir ?
Oui , comment ça va s e pas s er ?
On va vo us mo n t r er vo t r e chambr e, vo us pas s er ez l a n uit ici, et demain
mat in, vo us s ubir ez l ’ int er ven t io n ; o n vo us l ais s er a r epar t ir l ’ apr ès -midi ;
par co nt r e, o n n e vo us l ais s er a pas r epar t ir s eul e.
Vo us avez quel qu’un po ur vo us acco mpagner ?
Oui , j ’ ai une coll ègue qui pour r a venir me cher cher
Es t- ce que je s uis obligée de r entr er tout de s uite, ou es t- ce que je peux
s or tir me détendr e l ’es pr it avant l’hos pitali s ation ?
Oui, vo us po uvez s o r t ir dans l e pet it j ar din, mais vo us r eviendr ez po ur 2 0 H
Mer ci

Le 16 Avril 2002

2
Enquête auprès du personnel infirmier
de gynécologie-obstétrique
Hôpital de F.

19

L’entretien prévu depuis plusieurs semaines se déroule à l’accueil du service, là où
les infirmières passent pour consulter les dossiers des patients et se transmettre des
informations sur tel ou tel patient; c’est un lieu ouvert, un lieu de passage, pour le personnel
soignant, infirmiers et médecins, mais aussi pour les personnes hospitalisées dans le
service.
Une activité fébrile règne dans cette pièce. Il y a à peu près cinq personnes quand
j’arrive.
Je m’adresse d’ abord à la responsable du service , qui est en plein travail, mais qui
m’accorde un peu de son temps, sur le coin d’une table entre deux piles de dossiers. Celle-ci
sera relayée au bout d’un quart d’heure par une de ses collègues manifestement très
interpellée par la question de l’avortement, puis quelques minutes après, par une infirmière
stagiaire, et à la fin, par le médecin responsable du service de gynécologie-obstétrique luimême, qui a visiblement beaucoup à dire sur la question.
J’ai le sentiment que la parole se libère ; je reçois des confidences, j’assiste à des
accès de colère, je suis témoin de revendications fortes, de remarques pleines de non-dits,
de silences et de souffrance, des échanges manifestant des sentiments contradictoires,
évoquant des pressions voilées, j’entends des mots violents.
J’ai devant moi un panel extrêmement varié de réactions et d’approches, variant en
fonction du vécu de chacun : une chose est certaine, il y a un besoin immense de parler et
d’être entendu sur des situations vécues, parfois excessivement difficiles à vivre sur le plan
humain.
Co mbien de f emmes vo yez-vo us qui viennen t po ur une IVG par s emain e ?
En moyenne, tr oi s par s emaine, quand ce n’es t pas quatr e ou cinq.
Y en a-t -il pl us auj o ur d’hui que par l e pas s é ?
ça n’a pas dimi nué, ça c’es t un cons tat.
On a cons taté aus s i qu’il y avait beaucoup de mi neures , et aus s i des femmes
entr e tr ente et quar ante ans qui vi ennent pour l a deux ième ou tr ois ième IVG.
Pour celles - là, on ne s ai t pas quoi fai re .
Quel t r avail f ait es -vo us aupr ès de ces f emmes , avant et apr ès l ’ IVG ?
On s ’occupe de l’accueil, on s ’occupe d’ell es comme les autr es .
On es s aie de l es aver tir de la gr avité, des ris ques …mais ce n’es t pa s facile.
Co mmen t s el o n vo us l e viven t l es f emmes ?
Cer taines viennent décontr actées , appar emment, et en r es s or tent aus s i
décontr actées .
D’autres , qui ont pri s leur décis ion s eule, ou qui s ont mi s es s ous pres s ion par
r appor t à l eur conjoint ou à l a famill e, l à, c‘es t ter ri bl e ; c’es t des pleur s avant, et
des pleur s apr ès . El les dis ent : « je s uis obligée », « je s uis obligée » . Ce n’es t
pas un choix libr e.
Il y en a aus s i qui r epartent alors qu’elles avaient pr évu de fai r e l’ IVG ; ell es
s ’en vont quand el les r éalis ent ce qui va l eur ar r iver .

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Co mmen t r éagis s ez-vo us par r appo r t à cel l es qui viennen t s o us l a pr es s io n
de l eur en t o ur age ?
C’es t pas acceptable…mais que fair e ?
Moi, je s uis obl igée de l e fair e en tant qu’i nfirmi ère.

Quand la gamine arr i ve avec s es par ents qui la pous s ent à avor ter, on ne peut
r ien fair e.
Ce s ont des dr ames .
Quel l es s o n t l es r ais o ns qui s el o n vo us po us s en t une f emme à demander
un e IVG ?
Souvent les pr oblèmes d’ar gent, l es problèmes économiques , ou des
pres s ions des pr oches , ou par r appor t à l’employeur..
Il y en a aus s i qui r eviennent pl us ieur s foi s , s ans qu’on ai t l’impr es s ion que ça
les gêne.. comme par confor t.
P ens ez-vo us qu’ o n puis s e s o r t ir in demn e d’ un e IVG ?
Je ne pens e pas qu’on puis s e r es s orti r i ndemne d’une IVG ; on doit avoir ça
en s oi…j e ne pens e pas qu’une autr e gr os s es s e pui s s e fai re oubl ier l ’ IVG.
Pour moi, la donnée ps ychologique es t une donnée i mpor tante ; je ne s ais
pas s i on en parl e dans l es entreti ens ?
En pl us , il y a les ri s ques d’i nfecti ons , de s tér i li té..
Par foi s cer taines pens ent que c’es t anodin, elles pr ennent cela à la l égèr e…
Cela me choque pr ofondément, mais on ne peut pas s avoir ce qui s e cache
s ous la façade.
Co mmen t vivez-vo us en t an t qu’ inf ir mièr e l e s uivi d’ une IVG ?
Je ne s uppor te pas faci lement cet acte, c’es t difficile de s ubi r ça, s urtout le
RU.
On l es oblige à ex puls er dans le bas s i n, c’es t ps ychologiquement très dur , ça
me contr ar ie.
On es t obligé de les fair e ex puls er dans un bas s in, par ce que le tr uc doit
par ti r à l’anath - path. pour vér ification, pour voi r s ’il n’y a pas d’anomali e ou de
probl ème.
Je l e vi s mal.
E t es -vo us amen ée à pr at iquer par f o is des act es que vo t r e co ns cience
mo r al e r épr o uve ?
Oui , mais on tr availle en gynéco donc on ne peut pas dir e non ; l ’ IVG, ça ne
devrai t pas ex is ter , mai s on ne peut pas s ’y oppos er . On pens ait qu’il n’y en
aurai t pas autant ; c’es t dur pour tout le monde.
Y a-t -il un e cl aus e de co n s cience po ur l e per s o nnel s o ignant ?
Je ne cr oi s pas , je ne s ai s pas . On es t tenu de fai r e ça, ça fait par tie de notr e
activité.

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Que pens ez-vo us de l a s uppr es s io n du dél it d’ incit at io n à l ’ IVG, no t ammen t
po ur l es mineur es , que l eur s par en t s peuven t auj o ur d’hui co n t r aindr e à
avo r t er ?
C’es t inacceptable, mais que fair e ?
Une deuxième infirmière qui a entendu la conversation intervient violemment:
Mai s oui , mais c’es t pas s i facile !
Moi j e r éagis en tant que mère, je n’aimer ais pas que ma fi ll e s oi t encei nte à
quinz e ans !
C’es t compr éhens ible pour des parents !

Il faut s avoir ce qu’on veut, s oit on la con s idèr e comme une adulte, capable
d’avoi r des enfants , et on la lais s e en avoi r , s oit on cons i dèr e qu’elle ne l ’es t pas ,
et…c’es t compr éhens i bl e que des parents obligent leur enfant à avor ter .
De toute façon, pour une ado, à qui nz e ans , cela vaut peut- êtr e mieux .
F ace à un e gr o s s es s e impr évue, pens ez-vo us qu’ il exis t e d’ aut r es s o l ut io ns
que l ’ IVG ?
De toute façon, c’es t pas compli qué, s oi t elle gar de l ’enfant, s oit el le ne le
gar de pas ! Ca dépend du contex te, s i c’es t une catas tr ophe à caus e des
probl èmes affectifs ou financi er s ; l’ IVG, c’es t du cas par cas , on ne peut pas
tir er de gr andes leçons génér al es !
P ens ez-vo us que l ’avo r t emen t s o it un cho ix l ibr emen t co ns en t i o u un
décis io n pr is e dans l ’ ur gence f aut e d’ al t er nat ive ?
Il n’y a pas d’al terna tive à l’ IVG.
Vo us -même, co mmen t , en t an t qu’inf ir mièr e, vivez -vo us
l ’avo r t emen t dans vo t r e s er vice ?
C’es t pas facil e.

l a pr at ique de

L’IVG devient pour cer taines femmes un moyen de contr aception.
Au ni veau des mentalités , on en es t toujours au même poi nt qu’il y a vi ngt ci nq ans . Les femmes viennent en major ité par ce qu’elles n’ont pas r éus s i à
prendr e l eur pil ul e corr ectement : c’es t s ûr , c’es t contr aignant, la pil ul e !
Moi, je l e vis mal. Il n’y a pas de dialogue pos s ible.
On a des femmes qui viennent deux , tr oi s , quatre fois pour une IVG à
quelques moi s s eulement d’écar t. On ne s ait plus quoi fai re. Cr oyez - moi , ce
genr e de per s onne, i l n’y a r ien à en tir er .
Une troisième intervient, élève infirmière stagiaire dans le service :
Ne faudrai t- il pas s uggér er que leur s oi t pr opos ée une aide ps ychologique ?
Un s uivi ?
Ces per s onnes ont cer tainement des tas de pr oblèmes qu’on ignor e…ou l es
ori enter ver s des s tructures qui pour r aient les aider ?… Ça doi t ex is ter !
La précédente, avec une moue dubitative :
Mouai s …..

22

Vo us vo ul iez r aj o ut er quel que cho s e ?
On es t dans une s ociété qui n’a plus de r epèr es , de val eur s .
Les chos es ne s ont pl us à leur place. Je ne s ui s pas d’accord avec la
banali s ation de l ’ IVG ; il y a des tas de per s onnes qui ne s ont pas cons ci entes de
ce qui s e pas s e. Il n’y a aucune évolution des mentali tés par r appor t au pr oblème
de l’ IVG, par rappor t au s ida et c’es t grave.
Le pir e, c’es t qu’on ne peut r ien fair e pour dominer cette évol uti on. C’es t
comme ça, et il faut faire avec.
S el o n vo us , quel l e s er ait l a bo n ne évo l ut io n ?
La bonne évol uti on, c’es t une utopi e, ça n’arr iver a j amais .
Le nombr e d’ avor tements n’a pas di mi nué depuis vi ngt ans , on en es t
toujours à 220.000 par an….
Le médecin responsable du service de gynécologie-obstétrique intervient à ce moment là de
façon assez véhémente :
C’es t ex ces s ivement diffici le pour nous médecins !
Et l e pas s age de douz e à quator z e s emaines n’a r ien ar rangé !
Vous s avez , le problème des compl ications l iées à l ’âge ges tationnel, c’es t
énor me, et on en a très peu par l é…
Il y a une hypocr is i e ter r ible de la part du pouvoir l égi s lati f, je n’ai pas peur
de la dir e ; s ur cette affai re, on a fait de la démagogie, on a r efus é d’i nfor mer s ur
les cons équences de cet acte.
C’es t nous encor e qui s ommes en premi èr e l igne.
Vo us êt es en co l èr e s ur ce s uj et
Non s eulement je s ui s en colèr e, mai s en pl us , je s ui s d’un pes s i mis me noi r .
Au début, on pens ai t que c’étai t un mal néces s air e ; mais il y a eu une
énor me hypocr is ie là- des s us : la r éal ité de l’ IVG, c’es t l’ar r êt provoqué d’ une
vi e déjà cons ti tuée.
L’ IVG détr ui t une vie humai ne.
Et ça, on l ’accepte, la s ociété l’accepte ; ce qui me s idèr e, c’es t qu’on
s ’encombr e

de

ques ti ons

éthi ques ,

par

ex emple,

s ur

le

cl onage

ou

l’ex péri mentation s ur l’embr yon, on s e gargar is e « d’éthique », mais on ne
r éfléchit pas au problème éthique l ié à l a prati que de l’avor tement.
Vous s avez , dans ce domai ne, cer tains pr o- IVG s ont aus s i fas ci s tes que
cer tains anti- IVG.
E s t -ce vo us qui pr at iquez des IVG dan s ce s er vice ?
Non, mais j’en ai pr atiqué.
Quel es t vo t r e vécu dans ce do maine ?
Vous s avez , s ouvent on cons idèr e que c’es t nor mal qu’un médeci n pr ati que
des IVG.

23

Mai s on ne pr end pas en cons i dér ation le pr oblème mor al de celui qui
prati que l ’ IVG, et cel ui qui le pr atique n ’es t pas aus s i à l ’ais e qu’on croit,
cr oyez - moi . Il s e r éveill e la nuit, et fait des cauchemars .
Actuell ement, je pr atique des échographies dans l e cadr e des demandes
d’IVG.
Vous ver r iez les r éactions des femmes qui voi ent l eur enfant et qui entendent
le cœur battr e !
Je n’ar r ive pas à compr endr e cela !
Et ell es s avent bien que cet enfant, ell es vont l e s uppri mer, c’es t affr eux !
C’es t là qu’ell es pr ennent cons cience de la r éal ité vivante de l ’embryon.
Vous devri ez venir en s all e d’échographi e as s i s ter à ces s cènes de lar mes .
Je s uis l ittér alement épui s é en s or tant des échogr aphies , j ’ai le s enti ment
d’un immens e gâchis ; je me dis qu’i l y a à 80% de l ’incons cience, de
l’ir r es pons abi lité, et aus s i un mépr is de la vie humaine.
S avez-vo us s i ces co upl es o n t pr is vr aimen t l eur décis io n quand il s
viennen t vo us vo ir , o u peut -êt r e l ’écho gr aphie l eur appo r t e-t -el l e un
él émen t de r épo ns e ?
Je ne s ai s pas s ’ils ont pr is leur décis ion, mais je le vis mal .
P ens ez-vo us que l a co n t r acept io n puis s e r és o udr e l e pr o bl ème de
l ’avo r t emen t ?
L’i dée que la contr aception va r és oudr e le problème de l’avor tement es t une
utopie.
Il n’y a pas de moyen de r és oudr e l’ IVG.
Quel l e s o l ut io n pr o po s ez-vo us po ur enr ayer cet t e évo l ut io n ?
Je n’ai pas de répons e
Je pr opos e qu’on r es pons abil is e les gens .
L’al longement entraî ne une dér es pons abilis ation des gens ; c’es t un empl âtre
s ur une jambe de bois . Vous s avez , aujour d’hui, l e médecin es t décour agé : Le
malade n’a plus que des dr oi ts ; on nous demande l e r is que z ér o, c’es t
impos s ible.
Vous devri ez li re le l ivr e de Claude Sur eau : « la Médeci ne Défens ive » .
Il dit que le malade maintenant, c’es t l ’ennemi.
Nous , on devient des pres tatai res de s ervice, et il n’y a plus de confi ance.
Depuis vingt- ci nq ans , il n’y a pas de di minuti on des IVG.. Pourquoi ? Il y a
une vr ai e r éfl ex ion à mener là- des s us , qui es t tr ès i mpor tante.

24

25

3
RENCONTRES AVEC LE
GYNECOLOGUE-OBSTETRICIEN
CHARGE DES IVG
HOPITAL DE F.
14 Mars 2002

IVG et IMG
Le plan répond à une logique de causalité et de chronologie :
1 ) historique
2 ) pratique actuelle et retentissement
( vécu du médecin ; vécu des femmes )
3 ) perspectives

IVG
1 ) HISTORIQUE
1 -P r

at iquez-vo us des avo r t emen t s ? ( IVG )
Oui

2 -D epuis

co mbien de t emps ?
Depuis le début ; depui s 1976.
Non, en fait, j ’en ai pr ati qué avant aus s i , je r écupér ais

l es

échecs

d’avor tements de mes confèr es , des femmes qui ar ri vaient dans de tr ès
mauvais es condi tions , et j e fi ni s s ais l’avor tement.
A cette époque , les techniques étai ent dés as tr eus es .
3 -P r

at iquez-vo us des IVG r égul ièr emen t ? à quel l e f r équence ?
Oui , tous les jour s , en moyenne 6 par s emaine

4 -S el

o n vo us , y a t - il auj o ur d’hui pl us d’ avo r t emen t s que par l e pas s é ?
po ur quo i à vo t r e avis ?
Pour moi, non. Mais les dés s ont pipés .
Moi, je tr avail le en mil ieu hos pitalier ; c’es t un s ervice public. Ici, c’es t gr atui t.
Al or s on pr éfèr e venir s e fai r e avor ter i ci. En clinique, c’es t di fférent.
Mai s vous s avez , beaucoup de femmes continuent à s or tir du cir cuit. Elles
veulent quelque chos e de dis cr et , al or s elles r emettent une enveloppe au
médeci n pour que cel a s e fas s e de façon cachée, anonyme. Vous s avez l a femme
qui es t enceinte du vois in….
Al or s , on met ça s ur l e compte d’une métror ragie s uivie d’un cur etage, et on
maquille l e tout. L’ IVG n’es t pas r épertor iée.

26

2 ) PRATIQUE ACTUELLE ET RETENTISSEMENT :

( vécu du médecin ; vécu des femmes )

5 -Quel

s mo yens t echniques ut il is ez-vo us po ur pr at iquer une IVG ?
Et bi en, comme vous le s avez , il y a deux techniques : la technique médi cale

(médicamenteus e) et la technique chir ur gicale avec anes thés ie génér ale ou locale
avec as pi r ation et canul e. On va au bloc, et l à on as pir e…l e…l’embr yon et s es
annex es .
6 -Co mmen t

vivez-vo us cet t e pr at ique ?
Ce n’es t pas par ce que j e prati que des IVG que j e s uis pour l ’ IVG.
99°/° des gynécologues vous di ront la même chos e.
Ce n’es t pas parce qu’on pr atique des IVG qu’on es t pour . Nous n’ai mons pas

ça.
Mai s moi j e fais par tie d’un s er vice public. C’es t l’adminis tr ation ; il y a l a loi .
Je pour r ais dir e non. Mais c’es t un s ervice publi c ; on ne peut pas refus er
l’IVG dans un s er vice publ ic. alors j’as s ur e un s er vice.
En plus , il s n’ar r ivent à tr ouver per s onne pour l e fai r e. C’es t di f ficile de
r ecr uter des gens .
Al or s il faut bien qu’i l y en ait qui le fas s e.
7 -Vo t r

e vécu par r appo r t à cet t e pr at ique a – t - il évo l ué et de quel l e
f aço n ?
Qu’ es t - ce qui peut l ’ expl iquer ?
Dans mon vécu , non . Je fais autant d’ IVG qu’il y a vi ngt - cinq ans .
Mai s par contr e en ce qui concer ne l’éducation des femmes , c’es t un échec.
Il y a un échec complet du di s cour s contraceptif. J’épr ouve un énorme r egr et
par rappor t à cela. Je pr atique aujourd’hui autant d’ IVG qu’il y a dix - s ept ans .
Il y a des femmes qui vi ennent demander parfois j us qu’à quatr e ou cinq fois
une IVG. Comment voul ez - vous qu’on accepte cela ?
Ce matin, j ’ai fait deux IVG et une cés ar ienne. Je peux vous dir e que j’étais
fier de ma cés ar i enne !
Par contr e, pour vous montr er comment ça a évol ué, il y a trente ans j’allai s
en pr is on s i j e pr atiquais des avortements cl andes tins , aujour d’hui je vais en
pri s on s i je refus e d’en pr ati quer !
Le Pir e, vous s avez ce que c’es t ? c’es t qu’on me demande de fai re ça avec le
s our i re !
8 -P ens ez-vo us

que l a s o ciét é o f f r e s uf f is amment d’ éco ut e et d’ aides aux
médecins qui viven t l a pr at ique l ’ avo r t emen t ?
Oui . Chacun es t r es pons abl e.
Pour l e coup, c’es t une ques tion d’éthique. On connaî t les ris ques .
9 -Co nn ais s ez-vo us

l ’ his t o ir e des f emmes chez qui vo us pr at iquez une IVG ?
Pr atiquement toujours . Je connais l es r ais ons , mais il y a un énor me

mens onge s ur ces r ais ons .

27

Ell es avancent s ouvent l’argument économi que, al or s qu’en fai t el les ont
honte de r econnaîtr e qu’elles s ont incapables de gér er et l eur s ex uali té et l eur
fécondité.
1 0 -A

vo t r e avis , co mmen t l ’ avo r t emen t es t -il vécu par l es f emmes o u l es
co upl es co ncer n és ?
Je ne peux pas vous dire. Pour certai nes , c’es t un déchir ement. mai s pour les
autr es , qui reviennent plus ieur s fois ….cela ne me lai s s e pas s erein. Mais on me
paye pour cela.
Cela me démange de leur dir e ce que je pens e.
D’une certai ne façon, c’es t moi aus s i qui en fai s l es fr ais .
1 1 -R ecevez-vo us

en co ns ul t at io n ces mêmes f emmes o u ces co upl es apr ès
l ’IVG ?
Non. Je l es r envoie à leur pr ati cien.
1 2 -P o uvez-vo us

éval uer l e r et en t is s emen t de cet act e dans l a vie de cet t e
f emme o u de ce co upl e , et à vo t r e avis , de quel l e n at ur e s o n t l es
dif f icul t és r en co n t r ées ( s ’ il y en a ) ?
Non. Je n’ai pas de noti on ; aucune notion.
Peut- êtr e que l es ps ychiatr es qui les voi ent pour r aient vous di re.

3 ) PERSPECTIVES
vo t r e avis , l es f emmes o u l es co upl es s o n t -il s inf o r més des
al t er nat ives éven t uel l es auxquel l es il s peuven t r eco ur ir po ur s ur mo nt er
l eur dif f icul t é ( éco ut e, aides mat ér iel l es et mo r al es ) f ace à un e
gr o s s es s e impr évue ?
Oui . Par l e cir cuit habituel .
1 3 -A

1 4 -Vo us -mêmes ,

avez-vo us co n nais s ance des aides do n t peut bén éf icier un e
f emme encein t e en dif f icul t é po ur men er s a gr o s s es s e à t er me dans l es
meil l eur es co ndit io n s , s i el l e l e dés ir e?
T rès honnêtement, non. Ce s ont les as s is tantes s ociales qui gèr ent.
1 5 -Quel

s co ns eil s do nner iez-vo us à un j eun e médecin qui s e l ancer ait dans
l a même vo ie ?
Ca ne me plaît pas . On le vit mal . On ne peut pas di re que c’es t
enthous ias mant. On n’es t pas fai t pour ça ; mai s il faut l e fair e. On es t plus
s atis fait quand on fait une cés ar i enne.

28

IMG
1 ) LA PRATIQUE
1 6 -P r

at iquez-vo us des IMG ?
Oui .

1 7 -D epuis

co mbien de t emps et à quel l e f r équence ?
Depuis toujour s .

1 8 -S ur

quel s
cr it èr es
accept ez-vo us , en
acco r d
pl ur idis cipl in air e, de pr at iquer des IMG ?
Je ne décide de r ien. Je s ui s l a main qui ex écute.

avec

l ’équipe

Il m’es t déj à ar r ivé de r ecevoi r des par ents dans cette s ituation ; dans la loi,
l’ IMG peut êtr e pr ati quée dans l e cas d’une pathologi e d’une par ticuli ère gr avité
r econnue comme i ncur abl e au moment du diagnos tic.
Or il faut êtr e par ticuli èr ement vigilant par r appor t à cela : ce qui es t
actuellement hor s des pos s ibi li tés thér apeutiques peut l’être dans dix ans . Il faut
êtr e parti culi èr ement méfiant s ur la gr avi té de la pathol ogie : qui di t que dans
dix ans ..?
Je connais l ’his toir e d’un jeune homme qui à caus e de s on handicap n’aur ait
cer tainement pas vu le j our il y a tr ente ans ; or depui s trente ans la s cience a
progr es s é et maintenant, il vit tr ès bien parce qu’i l a pu être opéré.
T out cela, on en parl e aux par ents .

2 ) LE RETENTISSEMENT
1 9 -Co mmen t

vivez-vo us l a pr at ique de l ’ IMG ?
Je l a vis mieux que la pr atique de l ’ IVG.

On a l’impr es s ion qu’on s er t à

quelque chos e.
2 0 -A

quel t ype de dif f icul t és êt es - vo us co nf r o nt és par f o is ?
( per s o nn el l es , ét hiques )
Je vous l’ai dit, au dépar t, je s uis contre l’avor tement. Je r es pecte l es

contr ats ; dans le s er ment d’ Hi ppocrate, on s ’engage à ne pas pr atiquer
d’avor tement.
Pour tant, dans cer tains cas , j ’ai pri s la liber té de fair e des avor tements , des
avortements cl andes tins . Cela me pos e encor e un pr obl ème de cons cience.
A un moment, j ’ai failli ar r êter. C’étai t en Cors e.
A l’époque, j’en pr atiquai s jus qu’à hui t par jour . Je n’en

pouvais plus . J’étai s

le s eul à en pr ati quer .
A ce moment l à , j’ai déci dé d’ar r êter . Pendant quatre mois , j’ai refus é d’en
prati quer.
2 1 -Cel

a vo us a-t -il appo r t é un s o ul agemen t ?
Non . Mai s à for ce pr atiquer des IVG , s urtout à cette fr équence, on finit par

devenir un avorteur .

29
2 2 -E t

f inal emen t , vo us vo us y êt es r emis ?
Oui .

2 3 -Co mmen t

s el o n vo us l e viven t l es f emmes et l es f amil l es co ncer nées ?
Aucune i dée.

a mo n t r é der nièr emen t à l a T V des médecins qui pr o po s en t aux
f emmes qui viven t un e IMG de vo ir l eur enf an t po ur mieux f air e l e deuil . Que
pen s ez-vo us de ces pr at iques ?
2 4 -On

[ réaction de colère]
J’en ai par des s us la tête de ces his toir es de deui l !
On n’ar rête pas de me bas s i ner avec ces his toir es !

Il faut toujours que

quelqu’un fas s e un deu il . Qu’on arr ête de me par l er de deuil . Moi, je préfèr e la
nais s ance à l a mort.
2 5 -E s t -il

dif f icil e po ur vo us de men er de f r o n t en t an t que médecin, s uivis de
gr o s s es s es et in t er r upt io ns de gr o s s es s es ?
oui

3 ) LES PERSPECTIVES
2 6 -L es

f amil l es s o n t – el l es à vo t r e avis s uf f is ammen t inf o r mées des
al t er nat ives auxquel l es el l es peuven t r eco ur ir f ace à un diagno s t ic de
mal adie o u de handicap avant l a nais s ance ?
Oui , c’es t aux par ents de s e r ens ei gner , aux par ents de pr endr e les initiati ves
qu’i l faut .
2 7 -Co mmen t

envis agez-vo us l ’avenir ? quel s s o uhait s vo udr iez-vo us
f o r mul er ?
Ne plus fair e d’ IVG du tout , ou au moins ne pl us fair e que des IMG.
Mon

s ouhait

gynécologues .

es t

certai nement

l e s ouhait

par tagé par

beaucoup de

30

31

4

Entretien avec le Professeur NISAND
Marseille - jeudi 25 avril 2002
IVG – IMG
Le plan répond à une logique de causalité et de chronologie :
1 ) historique
2 ) pratique actuelle et retentissement
( vécu du médecin ; vécu des femmes )
3 ) perspectives

PRESENTATION DE LA DEMARCHE
S.F
L ’ o bj ect if de mo n t r avail es t de par t ir de l a r éal it é de l ’ avo r t emen t t el qu’
il es t vécu par l es médecins , l es f emmes , l es f amil l es co ncer nées , et à
par t ir de ce r ecueil de t émo ignages ,d’ es s ayer de dégager des axes de
r éf l exio n, des enj eux d’ o r dr e « ét hique ».
J e vo udr ais s o r t ir du débat idéo l o gique, po ur m’ in t ér es s er un iquemen t à
ce qui es t vécu dans l a r éal it é ; il s embl e que l a do nn ée du « r et en t is s emen t
ps ycho l o gique » de l ’ avo r t emen t ait ét é t r ès peu expl o r ée, peut -êt r e
pr écis émen t po ur des r ais o n s idéo l o giques .
P r o f . Nis an d
C’es t une illus ion. Vous n’ar r iver ez jamai s à écar ter l’idéologie de la pr atique.
L’i déolo gie, on la r etr ouve dans l a pratique, dans toute pr atique médical e :
c‘es t ce qui permet d’or ienter les choix , les actes du médecin dans toutes les
s i tuations aux quelles il es t confronté .
Par ex emple, s avoi r s ’il faut i nter r ompr e un trai tement qui ne mar che pas s ur
un pati ent attei nt d’un cancer en phas e termi nal e, mai s dont on s ait qu’il ti ent
ps ychologiquement, moral ement, gr âce à ce tr aitement…
S.F
Ce s o n t al o r s des cho ix pl ut ô t d’ o r dr e « ét hique », pas d’o r dr e
« idéo l o gique » : ce que vo us me décr ivez es t pl ut ô t
de l ’o r dr e du
ques t io nnemen t ét hique, du cho ix ét hique – pas t el l emen t de l ’idéo l o gie,
qui es t un dis co ur s qui éno nce un cer t ain no mbr e de vér it és qu’o n es s aie de
f air e co l l er , par f o is ar t if iciel l emen t , à l a r éal it é.

P r o f . Nis an d

32

Si vous voulez , pour moi l’i déologi e, c’es t un agencement de valeurs
per s onnelles , un ques tionnement . Ce ne s ont s urtout pas des répons es toutes
faites .
De toute façon, s i vous voul ez mon avis , on es t aujour d’hui dans un vér itable
« ordr e mor al » ; l ’id éologi e « bibl ique » , is s ue de notr e hér itage judéo- chr éti en,
impr ègne encor e tout l e cor ps médi cal. « Ne fais pas aux autr es ce que tu ne
voudr ais pas qu’on te fas s e à toi », voilà ce que c’es t .
J’ai r éus s i à me dés habill er de cette i déologi e, et j ’ai beaucoup évolué s ur
toutes l es ques tions qui me pos ai ent problème avant : par ex emple, par ce que j e
n’aur ais pas aimé êtr e élevé par deux femmes ou par deux hommes , je n’étais
pas tr ès favorable à l’ adoption d’ enfants par des couples homos ex uels .
Mai s c’étai t une s or te de pr ojection ; mai ntenant , j e ne vois pas pour quoi on
inter di rai t aux couples homos ex uels d’avoir des enfants , d’ai lleur s il ex is te toute
une l ittér atur e qui montre que cela ne pos e pas plus de pr oblèmes que dans une
famille nor male. Il n’y a pas de r ais on pour qu’on ne l eur donne pas ce droit.
S.F
S i vo us l e vo ul ez bien , j ’ aimer ais qu’ o n s o r t e du dis co ur s idéo l o gique po ur
r evenir à l a pr at ique , l a pr at ique de l ’ avo r t emen t .

L’IVG
1 ) HISTORIQUE
1 -P r

at iquez-vo us des avor t emen t s ?
Oui

2 -D epuis

co mbien de t emps ?
Avant 1975, j’ai commencé ma s pécial ité en 1974 ; et donc j ’ai pr ati qué des

IVG bien avant la l oi quand j ’étais confr onté à des demandes de cette natur e.
3 -P r

at iquez-vo us des IVG r égul ièr emen t ? A quel l e f r équen ce ?
Régulièr ement, je di rai une à deux par s emaine ; mais j e s ui s chef de s er vice

et j’ai beaucoup de char ges – donc ça dépend. ça dépend de mes char ges .
Par contr e, une chos e que je veux vous di re, c’es t que je s ui s r adical ement
oppos é aux avor toi r s , et chez moi , l es IVG s ont mél angées à tous les actes
chir urgicaux et médi caux .
Avant il y avait les l épr eux , on a fait des lépr os er ies , aujourd’hui il y a ceux
qui s ont attei nts du SIDA, et j’ai entendu di re que l e Front National s ouhai tait la
mis e en place de « s idatori um ». C’es t s candaleux .
Moi, je s uis contr e toute for me de « ghéttois ation » des per s onnes .

33

4 -Met

t ez-vo us po ur aut an t l es f emmes q ui avo r t en t au même endr o it que l es
f emmes qui acco uchen t ?
Non, évidemment que non, à moi ns que l a femme ne le demande.
5 -S el

o n vo us , y a t - il auj o ur d’hui pl us d’ avo r t emen t s que par l e pas s é ?
po ur quo i à vo t r e avis ?
Un peu plus que par le pas s é chez l es jeunes ; global ement, l’ IVG a bais s é,
mais ins uffi s amment.
6 -Co mmen t

expl iquer l e no mbr e t r ès él evé d’ avo r t emen t s dan s un pays o ù
l a co nt r acept io n s ’ es t gén ér al is ée ?
Cette ques tion me tient vrai ment à cœur . Il y a un tr ès grave pr oblème dans
notr e pays .
L’ IVG es t un pr oblème de s anté publique majeur .
La lutte pour l a pr éventi on de l ’ IVG doit êtr e décr étée gr ande caus e
nati onale.
Il faut mettr e en place un gr and pr ogr amme national d’i nformati on , en
dir ection des jeunes , car les jeunes d’aujour d’hui s ont l es adultes de demain.
Aujour d’hui, il y a une abs ence total e de campagne d’informati on; on s e
donne bonne cons cience avec des « mes urettes » qui s ont compl ètement
dis propor tionnées par r appor t aux bes oins r éels .
Imaginez que 40 % des femmes payent l eur pil ul e ! C’es t inacceptable !
Je r éclame la gratuité de l a contr aception pour tous ; en fai t, ça ar range tout
le monde, et s urtout les labos et l’ Etat, qu’on fas s e payer la contr aception. et
qui es t- ce qui tr inque, comme d’habitude, les femmes !!!
J’en veux au cor ps médical de ne pas avoir pr is ce pr obl ème à br as le cor ps .
7 -Quel

s s o n t à vo t r e avis l es meil l eur s o ut il s de pr éven t io n de l ’ IVG ?
Je vous l ’ai dit : l’i nfor mati on des adol es cents .
Ce doit êtr e un pr ogr amme national.
A ce s ujet, j ’ai moi - même une acti on mi litante, et j ’inter viens dans les

coll èges et l es l ycées pour par l er de s ex ual ité et de contr aception avec les
jeunes ; Je l eur dis qu’il ne faut jamais avoir un r appor t s ans s e pr otéger , que
c’es t es s entiel. Je pr éfèr e cela à fai re des IVG !
D’ai lleur s on es t pas des ani maux ; nous on fait l ’amour pas s eulement pour
procr éer , mais pour s e donner uni quement du plais ir . Il y a s épar ation entr e
s ex ual ité et génitali té . C’es t une grande avancée des mentali tés . On ne fai t pas
l’amour que pour fair e des enfants .
8 -L a

génit al it é, c’es t l e f o nct io nnemen t des o r gan es génit aux au s ens
s t r ict ; o r l a génit al it é es t à l ’ œuvr e dans t o ut e r el at io n s exuel l e. Vo ul ez vo us par l er pl ut ô t de l a s épar at io n ent r e l a pr o cr éat io n et l a s exual it é ?
La génital ité, c’es t la fonction des organes r epr oducteurs , des or ganes
génitaux . Donc oui, de la procr éation.

34

2 ) PRATIQUE ACTUELLE ET RETENTISSEMENT :

( vécu du médecin ; vécu des femmes )

9 -Quel

s mo yens t echniques ut il is ez-vo us po ur pr at iquer une IVG ?
Je pr ivi légie l ’ IVG médicamenteus e, à l’hôpi tal.
Ell es pr ennent l eur compr imé et r eviennent ens uite ; on les hos pital is e deux

heur es .
1 0 -J ’

ai en t endu dir e que cet t e t echnique ét ait l a pl us mal s uppo r t ée, à l a
f o is pas l a f emme et par l es équipes médical es
C’es t une ques tion d’antalgi que et aus s i d’équipe.
C’es t évi dent qu’un accompagnement es t néces s air e, et s i l ’équi p e es t
r éticente ou mal for mée, s i elle l e vit mal , c’es t s ûr que l’ IVG va mal s e pas s er.
Cer taines équipes préfèr ent l’IVG chir urgical e, par ce qu’ell es voi ent par tir la
femme au bloc et revenir pr es que dans l e même état que cel ui où ell e es t parti e ;
Il s n’ont r ien vu , ri en entendu. A la l imi te, cel a leur per met de gommer
l’événement.
La femme aus s i, s auf que s ur ce blanc, il faudr a mettr e des mots qui s er ont
cer tainement diffi cil es .
Les femmes qui vivent l’ IVG s ous RU l e vivent mal, parce qu’ell es as s is tent à
leur avortement en dir ect ; à la limite, elles r écupèrent ell es - mêmes les débr is de
l’ avortement.
De toute façon, pour pouvoir bi en s ’occuper de l ’ IVG, i l ne faut pas cacher la
r éalité .
Nous , on n’es t pas que des pr es tatair es de s ervi ce, on n’e s t pas que des
vi deurs d’ utér us ; on accompagne les femmes , on l eur ti ent l a main.
Si on évacue ce côté humain, on devient des machines .
1 1 -Co mmen t

vivez-vo us cet t e pr at ique ?
Sur l e plan médical, l ’ IVG es t une prati que s ophis ti quée ; c’es t un ges te

techni que.
Sinon, c’ es t vrai qu’ on es t s ouvent tenté de fair e un contre - tr ans fert négatif
s ur les femmes .
C’es t vr ai que l es femmes ar r ivent à vous mettr e en pétar d, quand el les r âlent
quand la date de l ’ IVG vi ent par ex emple contr ar ier leur projet de vacances ou
les impér atifs de l eur boulot. on ne peut pas s ’empêcher de l eur en vouloi r, c’es t
humain.
On fait tout un tr avail d’accompagnement, on es t là, on lui tient l a mai n, et
« cette conne, en plus , elle pl eur e ».
Il y a un tr avail énorme de déculpabilis ation à fair e, c’es t un tr avail très
difficile parce qu’on a aus s i nos li mites et qu’on es t aus s i confr ontés à des
échecs tr ès dur s : quand on s e rend compte qu’on aur ait pas dû fai re telle ou
tell e IVG, quand on r éalis e que la femme pr i s e en ur gence, avor te en fait s ous la
contr ainte d’un ti ers , qu’on s ai t que ça va mal s e pas s er.

35

Là , on r éal is e que l’ IVG , ça peut bous ill er compl ètement une femme ; cela
s ’aj oute aux s équelles de l’ IVG .
L’ IVG, c’es t gr ave .
Ça vous vi endrai t pas à l ’es pr i t de vous s auver face à un geys er de s ang ?
Je vais vous donner un ex empl e qui m’a mar qué : l e cas de cette femme
qu’on a pri s e en s ituation d’urgence pour une IVG tar di ve à 14 Semaines ; on a
mis en pl ace une pr océdure d’ur gence, et l’avor tement a commencé. Or , o n a
r éalis é que cette femme avor tait en fait s ous la contrai nte, et comme el le voyait
ce qu’on était en tr ain de lui fair e, ell e s ’ es t mi s e à cr i er qu’elle voul ait gar der
s on enfant . Mais l’enfant avait déjà un pied dans le vagin, c’était tr op tar d.
l’en fant es t né vivant et ell e a voulu l e pr endr e s ur s on s ei n, il jappai t, c’était
hor r ible ; il n’a pas s ur vécu.
Cet avor tement raté m’a boulever s é ; on s ’es t dit que dés or mais on
s uppr imer ait l a procédur e d’ ur gence, et qu’on enver rai t s ys témati quement les
femmes en s ituation d’ IVG tar dives voir l e ps ychologue.
Cette femme es t mai ntenant br is ée , or elle mér i tai t de gar der s on enfant.
1 2 -D ans

ces co ndit io ns , j e pens e que n e devez pas êt r e t r ès f avo r abl e à l a
s uppr es s io n de l ’ ent r et ien o bl igat o ir e ?
Non, c’es t moi qui ai demandé s a s uppr es s ion.
1 3 -Al

or s ?
C’étai t pour une IVG tar dive ; on s ’es t dit qu’on s uppri merai t toute pr océdur e

d’ur gence dans ce cas précis .
Sinon, j e pens e que l’entr etien obligatoir e, c’es t une façon de demander des
comptes à une femme, c’es t l ’infantilis er ; une femme s ait tr ès bien pour quoi ell e
avorte.
Il fall ait s uppr imer cet entr etien .
De toute façon, à l’or igine, cet entr etien étai t des tiné à di s s uader l a femme
d’avor ter .
En plus , on peut as s is ter à l ’infil tration de r és eaux s ectai res , de gr oupes
chari s matiques …l’autr e jour, j’ai mis à l a por te une femme par ce qu’el le décidait
au cour s des entr eti ens qui allai t avorter et qui n’all ait pas avor ter .
Et les cons ei ller s conjugaux …n’en parl ons pas , vous s avez au bout de
combi en de temps ils s ont dits «

quali fiés » ? C’es t i nacceptable ; nous l es

médeci ns , on n’es t pas que des mains , que des outils ; il y a toute une
dimens ion humaine qui es t abs ol ument es s enti elle dans notre métier et on veut
nous la r etir er en nous collant des cons eill ers conj ugaux qui s ont cens és fair e
notr e boulot !
Une des dimens ions es s enti elles es t l ’accompagnement de la femme ; c’es t à
nous de l e fair e. C’es t moi qui pr ends en char ge la femme s ur tous l es plans ;
c’es t moi qui as s ure l’entr eti en pr é - IVG.

36

Et quand on a des problèmes , on appelle le ps ychologue ; par fois , quand je
ne s uis pas à la hauteur , j’ai bes oin d’un ps ychiatr e et d’un bon !
1 4 -J e

t enais à vo us par l er d’ un cas que j ’ ai r enco n t r é il y a quel que t emps ,
et qui m’ a in t er pel l é, cho qué.
Il s ‘agis s ait d’ une mineur e qui avo r t ait po ur l a deuxième f o is s o us l a
co n t r aint e de s es par en t s .
L a l o i a s uppr imé l e dél it d’ incit at io n à l ’ IVG, ce qui f ait que l égal emen t des
par en t s peuven t abus er de l eur aut o r it é po ur co n t r aindr e l eur enf an t
mineur e à avo r t er .
Cet t e j eun e f il l e vo ul ait gar der s o n enf an t , mais s a mèr e l ’ avait menacée
de l a j et er deho r s s i el l e n’ avo r t ait pas . E l l e ét ait t er r o r is ée. E l l e aur ait
s o uhait é êt r e aidée.
F inal emen t , un e pr o cédur e d’ ur gence a ét é mis e en pl ace, par ce qu’o n s ’es t
r endu co mpt e à l ’écho gr aphie qu’el l e ét ait à quat o r ze s emain es de
gr o s s es s e.
Co mmen t par l er de l iber t é de l a per s o nne dans ces co ndit io ns ? N ’ es t -ce
pas un cas d’ abus de po uvo ir ?
Ce que vous me décr ivez es t abs olument inacceptable.
Il faut s ’en in digner , et même plus , tout fair e pour lutter contr e cel a.
Par contr e, obliger une mi neur e à avouer à s es parents qu’elle a des r elati ons
s ex uel les , cela s ’appelle du viol, et je s uis contr e.
Obl iger à dir e l a véri té dans l ’ur gence, cela s ’appell e comme cel a ; j e m’y
oppos e.
1 5 -Vo t r

e vécu par r appo r t à cet t e pr at ique a – t - il évo l ué et de quel l e
f aço n ?
Qu’ es t - ce qui peut l ’ expl iquer ?
Par foi s , c’es t tr ès dur .
Par foi s , on cr oi t r endr e s ervi ce et on s ’aper çoi t qu’en fait on bous ille la
per s onne.
En pl us , l ’allongement du délai a introduit quelque chos e que j e ne s ouhai tais
pas voir : l e choix d’ une IVG à caus e du s ex e ou d’une malfor mation bénigne. Je
ne veux pas êtr e un mai llon de la chaî ne eugénique.
Actuell ement, on en ar r ive à r efus er de demandes d’ IVG au- delà du dél ai
quand cela heur te notr e claus e de cons cience ; par ex emple, j ’ai eu cette année
tr oi s cas de demande d’ IVG à caus e du s ex e ; je les ai r efus ées .
Nous avons mis en avant notre cl aus e de cons cience . Vous compr enez , j’ai
bes oi n de pouvoir me r egar der dans la gl ace le s oi r .
Il arr ive qu’on ait à fair e avec des cas tr ès diffici les , d’ IVG tar dives avec des
indi cations

terr i bles ,

des

cas

de

pers onnes

handi capées

mentales

ou

s chiz ophr ènes , qui s e s ont faites engr os s er par un autre mal ade mental dans un
hôpital ps ychi atri que….Nous avons jugé cela i ns uppor table.
Là, on y va, on s ai t qu’on va tr inquer à caus e du délai, que ça va être dur ,
mais on l e fait.
On accepte les IVG tar dives pour caus e mater nel le.

37

Vous s avez , ces ges tes , per s onne n’aime l es fai re.
J’ai invité Mar tine Aubry à as s is ter à une IVG, ains i que les députés
s ocialis tes : per s onne n’ es t venu !
Cela s e pas s e de commentair es .
1 6 -D ’

o ù ce qu’o n dis ait t o ut à l ’heur e, l ’écar t qui peut exis t er par f o is en t r e
l e l égis l at eur et ce qui es t vécu co ncr èt emen t par l es per s o nnes , écar t
que l ’o n peut expl iquer par l ’empr is e act uel l e d’un cer t ain dis co ur s de t ype
idéo l o gique.
Oui
1 7 -J ’

ai r enco n t r é il y a quel que t emps un médecin qui a en char ge t o ut es l es
IVG d’un hô pit al in t er co mmunal ; il n’y a que l ui qui as s ur e l ’ IVG car l es
aut r es médecin s r ef us en t de l a pr at iquer .
Il s o uf f r e éno r mémen t de cet t e s it uat io n, n’ en peut pl us , s e demande à quo i
t o ut cel a s er t , et dével o ppe un r éel l e animo s it é vis -à-vis des f emmes qui
viennen t l e vo ir : il dit qu’el l es l ui f o n t payer l e pr ix de l eur s échecs
co n t r acept if s .
Il es t co mme empr is o n né dans s a pr at ique.
Cet t e s o uf f r ance l à n ’ es t -el l e pas à ent endr e ?
Quel l e r épo ns e appo r t er , et n ’ y a-t -il pas une r éf l exio n à mener s ur l e s ens
de l a pr at ique de l ’avo r t emen t , quan d el l e mèn e à t an t de s o uf f r an ces de
par t et d’ aut r e ?
Cette s i tuation es t i nhumai ne.
Ni moi, ni aucun de mes adjoints n’accepter ait de pr atiquer des IVG à ce
r ythme.
Il y a là un vr ai pr oblème. La s ol uti on es t vr aiment de fai re de la prévention.
1 8 -Que pens ez-vo us

de l a cl aus e de co ns cien ce ?
Je s uis entièr ement d’accor d avec cela.
Ce qui fonde l’autonomie du pati ent, c’es t l’autonomi e compl ète du médecin.
Je s uis contr e l ’obligation d’avor ter pour l e médeci n.

1 9 -Co nn ais s ez-vo us

l ’ h is t o ir e des f emmes chez qui vo us pr at iquez un e IVG ?
Oui , puis que c’es t moi qui les r eçoi s .
Je tiens à être per s onnell ement impl iqué dans l’accompagnement de ces

femmes .
2 0 -A

vo t r e avis , commen t l ’avo r t emen t es t -il vécu par l es f emmes o u l es
co upl es co ncer n és ?
Cela pos e des problèmes gr avis s imes chez cer taines femmes .
Savez - vous que cer taines femmes s ont frigides à vie, non pas en rai s on d’une
caus e phys i ologique, mais s i mplement à caus e du r etentis s ement ps ychol ogique
de l’ IVG ?
Sans par ler des problèmes de s tér il ité, même s ’il s s ont rar es , cel a ar r ive
quand même ; dans l’ IVG , il y a dégr adation de l’ image de la femme.
J’ai connu une femme à qui on a fait une IMG, et bien el le a compl ètement
dis joncté, ell e a fait une cr i s e de dépres s ion et ell e a fi ni par s e mettr e en
ménage avec une de s es copines …
Apr ès une IVG ou une IMG on en voit qui on des bouffées délir antes , des
dépr es s ions graves , qui s ont complètement dans l es choux …

2 1 -R ecevez-vo us

38

en co ns ul t at io n ces mêmes f emmes o u ces co upl es apr ès

l ’IVG ?
C’es t très rar e de revoir l es femmes apr ès une IVG, et cela me pos e pr oblème
s ur la qualité de l ’accompagnement qu’on aur a s u fai re auprès d’elles .
En plus , r ien n’es t mis en place pour accompagner les femmes apr ès l ’ IVG,
on n’a pas de temps .
Le centr e d’ IVG es t un li eu où on es t culpabi li s é ; c’es t donc tr ès difficile, et
pour nous , et pour les femmes .
2 2 -P ens ez-vo us

que l a dimens io n du r et en t is s emen t ps ycho l o gique ait ét é
s uf f is ammen t expl o r ée par l es po uvo ir s publ ics ? Je pens e au r appo r t de
l ’AN AE S ains i qu’ à t o us l es do cumen t s o f f iciel s s ur l a pr at ique de l ’ IVG
Non, notr e li ttér ature es t tr ès pauvr e s ur le s uj et.
L’ANAES a mal fait s on tr avail : elle s ’es t bas ée s ur quelque chos e qui ex i s tait
déj à, et i l n’y a pr atiquement r ien s ur le retentis s ement de l ’ IVG.
Cette agence es t profondément mar quée par l’idéologie du « li bér ali s me
féminis te ».

3 ) PERSPECTIVES
vo t r e avis , l es f emmes o u l es co upl es s o n t -il s inf o r més des
al t er nat ives éven t uel l es auxquel l es il s peuven t r eco ur ir po ur s ur mo nt er
l eur dif f icul t é ( éco ut e, aides mat ér iel l es et mo r al es ) f ace à un e
gr o s s es s e impr évue ?
« Ai de »? Vous avez dit « ai de » ?
2 3 -A

Lais s ez - moi r ir e !! Il n’y a r ien dans notr e pays pour aider les femmes
Notr e s oci été n’a pas fait ce qui fallai t pour aider les femmes .
2 4 -Vo us -mêmes

avez-vo us co nnais s ance des dif f ér en t s t ypes d’ aides do nt
peut bén éf icier une f emme encein t e en dif f icul t é po ur mener s a gr o s s es s e à
t er me dans l es meil l eur es co ndit io ns s i el l e l e dés ir e ?
Non
2 5 -E xis t e-t -il

s el o n vo us
s uf f is ammen t
de s t r uct ur es
d’accueil l ir des f emmes encein t es en s it uat io n de dét r es s e ?
Non

per met t an t

2 6 -Co mmen t

l ’ expl iquer ?
Il faut dével opper une poli tique familial e digne de ce nom.

2 7 -L e

dével o ppemen t
de
s t r uct ur es
d’accueil ,
d’éco ut e
et
d’acco mpagnemen t vo us par aît -il êt r e un él émen t impo r t an t po ur pr évenir
l e r eco ur s à l ’ IVG ?
Oui , un él ément tr ès impor tant. Par ex empl e, pour un femme dans la
difficulté qui s ouhai te gar der s a gros s es s e .
Vous s avez , l’ IVG es t une violence s ans nom ; c’es t l ’idéologie de notr e
s ociété moder ne .

39

IMG
1 ) LA PRATIQUE
2 8 -P r

at iquez-vo us des IMG ?
Oui

2 9 -D epuis

co mbien de t emps et à quel l e f r équence ?
Avant la loi de 1975 ; je prati quais déjà des IMG pour caus e mater nel le

3 0 -S ur

quel s
cr it èr es
accept ez-vo us ,
pl ur idis cipl in air e, de pr at iquer des IMG ?
C’ es t du cas par cas .

en

acco r d

avec

l ’équipe

On r éunit une équi pe pour r éfl échi r et prendr e une décis ion. Cel a dépend de
l’âge ges tationnel, et de la s ituati on de la femme : par ex empl e, s i on tombe s ur
un femme vi ol ée ou abus ée, et qui vient à 17 s emaines , on l’avor te s ous motif
médi cal, on fai t une IMG pour caus e maternell e.
La même qui vient à 27 s emaines pour une r ais on X ou Y qu’on ne juge pas
valable, on l a r efus e.
Vous s avez , z igouil ler un fœtus , c’es t fr anchement

pas dr ôle , le piquer dans

le cœur , et le voir s e tordr e s ous l es convuls ions , c’es t dur . On n’ ai me pas faire
ça.
Mai s par foi s , on pens e qu’il n’ y pas d’alter nati ve pos s ible ; vous s avez ,
autant j’arr i ve à tuer un fœtus qui es t por teur d’ une anomali e g r avis s ime ou qui
es t anencéphale, autant je r épugne à tuer un fœtus en bonne s anté.
C’es t dur , mais il faut que j e vois où s ont mes li mites , ce que j e me s ens
capabl e de fai r e.

2 ) LE RETENTISSEMENT
3 1 -Co mmen t

vivez-vo us l a pr at ique de l ’ IMG ?
Pour moi , L’ IMG es t un acte d’ amour

3 2 -U n

act e d’ amo ur ?
Oui , s i c’étai t un acte de haine, cela n’aurai t pas de s ens !
Or il faut que je mette du s ens s ur ce que j e fais .
Une IMG pour un fœtus malade, on s e di t qu’i l aur ait été tr op mal heur eux ,

qu’i l es t tr op malade pour qu’on puis s e le s auver …
3 3 -Co mmen t

s el o n vo us l e viven t l es f emmes et l es f amil l es co ncer nées ?
Il faut récupérer les femmes apr ès une IMG ; comme je vous l e dis ai s tout à

l’heur e, il y en a qui ne s ’ en r emettent pas . Nous , on cr oi t s er v ir al or s qu’en fai t
on enfonce…

40

3 ) LES PERSPECTIVES
3 4 -L es

f amil l es s o n t – el l es à vo t r e avis s uf f is ammen t inf o r mées des
al t er nat ives auxquel l es el l es peuven t r eco ur ir f ace à un diagno s t ic de
mal adie o u de handicap avant l a nais s ance ?
Je connai s quelques alternatives , par fois j ’or iente ver s l’accouchement s ous X
ou ver s l’adoption.
Mai s s i non, il n’ex i s te pas gr and chos e.

41

5

Entretien avec le Docteur Malzac, généticienne au centre de
diagnostic prénatal de La Timone.
(R es po ns abl e de l ’ E s pace E t hique Médit er r anéen )
1-

Mo n s uj et s ’in t it ul e « enj eux et co n s équences de l a pr at ique de
l ’avo r t emen t » ; s o n o bj ect if es t de s o ul ever de no uveaux enj eux d’ o r dr e
ét hique , en s e bas ant es s en t iel l emen t s ur l e vécu des per s o nnes
co ncer n ées : médecins , inf ir mier s , as s is t an t es s o cial es , f emmes …
T outes l es ques tions d’éthique nous i ntér es s ent ; en effet, nous s ommes
s ouvent confrontés dans notr e pr atique, notamment cell e du diagnos tic pr énatal ,
à des s ituations qui pos ent des pr oblème s ur le pl an éthi que. Ici même, au
Dépar tement de génétique médicale, s ’es t ouver t r écemment un li eu de r éflex ion
s ur l’éthique médicale, qui r as s emble des per s onnes venues de l ’ex tér i eur ,
philos ophes , jur is tes …ces

pers onnes

nous

aident à réfl échir

à tous

les

probl èmes qui s e pos ent dans l e domai ne de l a r echer che génétique ou du
diagnos tic pr énatal . La ques tion de l ’avortement s e pos e à nous dans tous les
cas de demande d’ Inter rupti on Médicale de Gr os s es s e s uite à un diagnos ti c de
maladie ou de handi cap pour l ’enfant à naîtr e.
2 - P o uvez-vo us

m’expl iquer pr écis émen t quel es t vo t r e r ô l e ?
Je fais de l a r echer che génétique, donc je s uis chargée de prati quer des

diagnos tics . Lors que le diagnos tic es t pos é, mon r ôle es t de l’annoncer

aux

par ents . Je s uis donc amenée à accompagner des par ents qui ont fai t une
demande de diagnos ti c pr énatal , et pour les quel s s e pos er a peut- êtr e l a
ques tion de l’ IMG.
3 - Vo us

êt es do nc co nf r o n t ée à des demandes d’ int er r upt io n de gr o s s es s e
Oui , tout à fai t ; je fai s par tie d’un centr e pl ur i di s cipli nai re de diagnos ti c

prénatal, où nous étudions toutes l es demandes d’ Inter r uption Médicale de
Gr os s es s e.
4 - S ur

quel s cr it èr es , en acco r d avec l ’équipe pl ur idis cipl inair e, accept ez vo us de f air e pr at iquer une IMG ?
Les cr i tèr es de la loi s ont as s ez flous ; i ls par lent « d’une maladie d’une
par ti culièr e gr avi té, r econnue comme incurable au moment du diagnos tic » - ces
cr itèr es peuvent êtr e inter pr étés de différ entes façons , et de façon as s ez
s ubj ective.

Beaucoup de paramètr es

intervi ennent :

le mil ieu s oci al,

les

convictions r el igieus es , l’éducation, l’état du couple à ce moment préci s , la
conjoncture…par rappor t à un même diagnos tic, deux couples pour ront r éagir
de façon complètement différ ente : les uns , en décidant malgré tout d’al ler
jus qu’au bout, les autres , r efus ant toute alternati ve.
Quoi qu’il ar r ive, quand j’annonce un diagnos tic, j’or iente toujour s l es
par ents ver s le s pécialis te de la maladie, qui pourr a l es éclai rer s ur le diagnos tic
et les

per s pectives

thér apeutiques

à long ter me pour l ’enfant. Il ar r ive

42

évidemment que des par ents r efus ent cette or ientation, et s e pr écipitent tout de
s uite ver s l’IMG .
5 - Vo us

ar r ive-t -il de r ef us er des demandes d’ IMG ?
Oui , par ex empl e, on refus e les demandes d’ IMG pour un bec- de –li èvr e ; ou

pour des mal adies béni gnes : il y a un cons ens us là- des s us . Par contr e, ce qui
es t plus dur, ce s ont toutes l es s ituations limi tes , pour l es quell es il n’y a pas de
cons ens us . Je pens e en parti culier au s yndr ome du XXY chez un gar çon, qui
entr aî ne la s tér ilité. Quand on es t confr onté à ce type de diffi culté, on es s ai e de
r as s urer le couple. Ce qui es t aus s i diffi cil e, ce s ont les demandes d’ IMG pour
tr is omie 21 ; les par ents ont vr aiment peur du handicap mental.
6-

A quel t ype de dif f icul t és êt es -vo us co nf r o n t és par f o is ? ( d’o r dr e
per s o n nel , ét hique )
Les pr oblèmes d’or dr e « éthique » s e pos ent d’abor d avec le tr i - tes t, des tiné
dépis ter le r i s que de tr is omie 21, et avec l e r ecour s quas i s ys tématique à
l’amnios centès e qu’il induit. Avant, je fai s ais beaucoup de cons ul tations de tr iple
tes ts . Mai s j ’ai fini par épr ouver une tr ès gr ande las s itude : j’avais l’i mpr es s i on
de par tici per à une s or te de démarche s ys témati que , dont l’objectif étai t de
condui re à l ’amnios centès e en cas de doute ( or la pr obabilité ex is te toujours ,
même s i elle es t infime ) et à l ’ IMG en cas de confir mation.
L’amnios centès e compor te un r is que de faus s e couche, qui n’es t pas
négligeable ; il es t d’1 % ; - ce qui veut dir e qu’aujour d’hui, vu le nombr e de
demande de diagnos tic prénatal l iée par ex emple au tr i- tes t, on voit mour i r deux
à tr oi s enfants normaux au cour s d’une faus s e couche due l’amnios centès e,
pour un s eul enfant anor mal dépis té. Cela n’es t pas acceptable s ur le plan
éthi que.
En plus , j ’avai s vr aiment l e s entiment qu’on n’aidait pas les femmes , qu’on
les i nqui était inuti lement ; leur gr os s es s e devenait pour ell es une s ource de
s tr es s , de remi s e en ques tion s ouvent i nutil e. Cer taines femmes envi s ageai ent
l’interr u pti on de gr os s es s e, avant même d’avoir reçu l a confir mati on du
diagnos tic. Je n’adhér ais pl us à cette démar che ; j e le vivai s comme une impas s e.
Mai ntenant, je ne fais pl us que des cons ul tati ons généti ques .
Ce qui me pos e pr oblème es t l a façon dont on peut s tigmatis er aujourd’hui la
tr is omie 21. Cer tains par ents s e préci pi tent par fois ver s l’ IMG s ans aucune
r éflex ion, s ans connais s ance de la mal adi e ou du handi cap détectés . Ce que je
vi s comme un échec, c’es t quand la décis ion d’ IMG a été pr is e dans l ’urg ence.
Ce que j e voudr ais , c’es t qu’il y ait un r éel choix pour ces par ents . Or i l n’y a
pas de délai de réfl ex i on pour l es demandes d’ IMG. En plus , les par ents s ont
s ouvent confrontés à des s i tuati ons de pr es s ion qui ne les ai dent pas à fai r e des
choix éclai rés .

43

7 - P o uvez-vo us

éval uer l e r et en t is s emen t ps ycho l o gique de l ’avo r t emen t
chez ces co upl es ?
On es s aie de r evoir les couples après . A chaque foi s , i ls nous dis ent combien
cel a a été di ffi cil e pour
ps ychologique.

Quand

eux .

Cel a dépend du

l ’événement

ar r ive

de

degr é de pr épar ation

façon

i mpr omptue,

c’es t

dés as tr eux . De façon globale, les parents que j’ai vus étaient le plus s ouvent
bles s és , effondrés . Le s uivi ps ychologique à ce niveau l à n’ex i s te pas ou peu.
8 - Co mmen t

vivez-vo us vo t r e pr at ique du diagno s t ic ant énat al ?
Ce qui es t diffi cil e pour nous , c’es t l e manque de moyens . Pour vous donner

un ex emple, on n’a pas de ps ychologue dans l e s ervice ; la s eule per s onne que
j’aie ici , c’es t un s tagiai r e. Je s ui s obligée de fair e à l a foi s , la généti cie nne et la
ps ychologue. C’es t tr ès dur . On ne peut pr opos er un accompagnement adapté,
par ce qu’on manque de temps , et qu’on n’a pas avec nous des gens for més pour
nous s econder .
En plus , l e centr e de di agnos tic pr énatal es t s épar é de la maternité. Je
r egr ette beaucoup cette dis tinction entr e mater nité et centre de di agnos tic – s i
les femmes venant i ci pouvai ent êtr e mis es en contact avec des bébés , el les
vivrai ent cer tainement mieux l ’épr euve du diagnos ti c pr énatal . Ell es ver rai ent
que les enfants qu’elles attendent s ont avant tout des enfants ; or les femmes à
qui on annonce un diagnos tic gr ave n’imaginent même plus qu’ell es por tent en
ell es l a vie, qu’i l peut aus s i y avoi r de l ’es poir pour leur bébé.
Ici, c’es t un peu un lieu de mor t. Pour dir e les chos es clair ement, le centre de
diagnos tic pr énatal es t devenu un li eu où on s e débarr as s e des enfants .
9-

A vo t r e avis , l es f emmes o u l es co upl es s o n t -il s inf o r més des
al t er nat ives éven t uel l es auxquel l es il s peuven t r eco ur ir po ur s ur mo nt er
l eur dif f icul t é f ace à une gr o s s es s e dif f icil e ?
Je m’efforce de les ori enter , s oit ver s le pédiatr e, s oit ver s cer taines
as s ociati ons qui pour r ont r épondr e à leurs ques tions ou leur pr opos er des
alter nati ves , ou ver s d’autr es par ents qui ont connu la même diffi culté, et qui
s ’en s ont s or tis . Ce n’es t que quand j ’ai donné toutes l es i nfor mati ons qui
pourr ont les éclair er , que j’ai le s entiment d’avoir bien fait mon travai l.
1 0 - D ans

l ’idéal , co mmen t s o uhait er iez -vo us qu’évo l ue vo t r e pr at ique ?
Je s ouhaiter ais vr ai ment qu’o n ai t plus de moyens pour accompagner les

familles lor s d’un diagnos tic prénatal. Cette notion d’accompagnement es t tout
s i mplement es s entiell e s ur le plan humain . Nous avons bes oin de ps ychologues ,
de per s onnes for mées , de lieux d’accueil et d’écoute, d’ êtr e rel iés à des
as s ociati ons compétentes . On ne peut êtr e s ati s fait aujour d’hui de la façon dont
les chos es s e pas s ent.

1 1 - Quel

44

r egar d pens ez-vo us que l a s o ciét é po r t e s ur l e handicap ?
C’es t par adox al; d’un côté, l a s ociété fai t des effor ts pour fav ori s er

l’intégr ation des per s onnes handi capés , pour qu’i ls aient une place r econnue et
défendue ; d’un autr e côté, on a mi s en place tous l es outils pour les empêcher
de naî tre…

45

6

Entretien auprès d’ une jeune femme
ayant subi une interruption volontaire de grossesse
1 -J e

me s uis r endue co mpt e co mbien il ét ait dif f icil e de r ecueil l ir des
t émo ignages de f emmes ayan t s ubi un avo r t emen t ; l e s uj et s embl e êt r e
t abo u en F r ance...
Il y a un vr ai tabou en France ; on par le tr ès peu de la s ouffr ance pos tavortement. Pourtant j e connai s plei n d’autr es femmes qui ont connu le même
cal vair e que moi. Seulement beaucoup n’ont pas l a for ce de témoigner , tel lement
cel a res te di fficile pour el les .
Moi, j’ai s ui vi tr ois ans de ps ychothér api e anal ytique, et un an d’ AGAPA.
Cette année a vrai ment été la pl us efficace : c’es t un pr ogr amme s tr ucturé qui
nous per met vr ai ment de pr ogr es s er . On appr end à évacuer notr e angois s e par
la par ol e, des j eux de r ôl e, des mis es en s cène; cel a per met une mi s e à dis tance.
2 -P o ur

r iez-vo us m’ expl iquer ce qui vo us es t ar r ivé ?
Oui , depuis que j’ ai fait ce par cour s AGAPA, je s ui s beaucoup pl us s er eine

pour en par ler ..
Ce n’était pas tel lement mon choi x de demander l’ IVG, même s i c’es t moi qui
s uis venue demander un entr etien pr é- IVG. J’étais en fin de Licence, quand je me
s uis retr ouvée enceinte.
Moi, j’étais per s uadée que je pour r ais l ’élever ....mais quand j ’en ai parl é à
mon copai n, ça a été la vr aie panique. La catas tr ophe. Il a voulu tout cas s er
autour de l ui .
En pl us , i l avai t des probl èmes de r elation avec s es par ents ; à chaque fois
qu’i l avait des pr oblèmes , il appelait s es par ents . Il n’avai t pas encor e coupé le
cor don. Donc i l a appelé s es par ents .
3 -Vo t r

e co pain de s o n cô t é a do nc t r ès mal accueil l i cet t e no uvel l e ;
co mmen t a r éagi s a f amil l e ?
Ell e a tr ès mal r éagi : el le m’a ins ultée, il y a eu plei n de violence ver bal e....Ils
ont ex igé que j ’aille avor ter . De toute façon, depuis le début ils ne m’avai ent pas
bien acceptée....
Je vi ens de Pologne, et cela fai s ait peu de temps que j ’étais en Fr ance. Il s ont
cr u que j e m’étai s fait fair e un enfant pour m’intégr er à la s ociété fr ançai s e. ç’a
été ter r ibl e.
4 -Il

s vo us o n t demandé d’ al l er avo r t er ?
Au début j ’avais décidé de me battre. Je voulais le garder . Mais eux il s m’ont
mis une pr es s ion cons tante: « i l faut que tu avortes » , « il faut que tu avor tes »,
c’étai t inces s ant, épuis ant mor alement.

5 -E t

vo t r e ami dans t o ut ça ?
Lui non plus ne voulait pas que je l e gar de.
Mai s i l y a une chos e que j e veux vous di re : l a r éali té de l’avor tement, ce

n’es t pas ce qu’ on dit, ce n’es t pas ce que tout l e monde m’a dit, à commencer

46

par mon copain, et l es as s is tantes s oci ales ens ui te, et la ps ychologue : « vous
ver r ez , tout va bi en s e pas s er » m’a dit la ps ychologue cinq minutes avant
l’anes thés ie, al or s qu’apr ès avoir été r as ée, les jambes écartées , mon intimité
était ex hibée devant l’indi fférence quas i - génér ale des s oignants .
Mon copain l ui aus s i me dis ait : « allons , il y a 200.000 avor tements par an
en Fr ance, ce ne doi t pas êtr e s i ter r i bl e que ça....tu ne vas pas fair e la di ffici le,
non ? Si 200.000 femmes y ar ri vent, tu devr ais y ar r iver toi aus s i ! »
Non, ce n’es t pas du tout ce qu’on dit.
6 -F inal

emen t , l a pr es s io n exer cée s ur vo us a ét é t el l emen t f o r t e que vo us
n’ avez pas pu r és is t er
Oui , c’es t tout à fai t ça. Je n’ai eu aucun moment où je me s uis dit « j e vais le
fair e ». Je me s uis s acri fiée, j ’étais une vi ctime. Je voulais que l e har cèl ement de
ma bel le famille ces s e enfin, j e n’en pouvais plus de la pres s ion. C’était
inces s ant, i ns uppor table ! T outes les s emaines , j’avais dr oi t à « alor s , t’as pri s
ton r endez - vous pour l’avor tement ? il faudr ait peut - êtr e que tu te décides »; et
à chaque fois le même pr es s ion.
Al or s j ’y s ui s all ée, comme une victime va s ’immoler .
7 -R aco n t ez-mo i

ce qui s ’ es t pas s é ens uit e
On es t allé à l ’entr eti en ; à l’époque, il était encor e obligatoi r e. L’as s is tante

s ocial e m’a ex pliqué en gr os comment ça al lai t s e pas s er, elle m’a dit que s ur le
plan du vécu, je m’en s or tir ais , qu’i l ne fallait pas que je m’i nqui ète. Ell e ne m’a
r ien di t d’ autre !
Ce qui m’a l e plus choqué, c’es t qu’on ne m’a pas du tout dit ce à quoi je
pouvais avoi r dr oi t s i je déci dais de pours uivr e la gr os s es s e ; mes dr oits ! Je n’ai
eu aucune i nfor mation s ur les aides dont je pouvai s bénéfi cier pour mener ma
gros s es s e à ter me. C’es t ça que j ’aurai s attendu en fait.
Voil à ce que j e voulais dir e : tout es t fait pour pous s er à l’ IVG, r ien n’ es t fai t
pour le pr éveni r.
Le pi re, c’es t que je n’ai même pas s igné l e papier pour avorter , et l ’ IVG a
quand même eu l ieu !
Vous imaginez !
8 -Vo us

n’ avez pas s igné l e papier
Non, j e n’ ai pas voulu le s igner . Mais cela, tout l e mode s ’en foutait, c omme

de tout ce qui a eu comme pr es s ion autour de moi .
J’ai une amie qui a vécu la même chos e, mais elle, elle a r éus s i à rés is ter . Elle
a gar dé s on enfant.
Le jour J, je me s ui s r etr ouvée dans l a même chambr e qu’une autr e fi ll e. On
ne m’avait pas pr évenue.
Le moment l e pl us humili ant, c’es t quand on vous r as e. J’étais là, les fes s es à
l’air , pendant que les i nfi r mi èr es ri golai ent entre ell es , dans l ’indiffér ence
génér ale. J’ai jeté mon mec dehor s tellement c’étai t ignobl e.

47

9 -Vo us

vo ul iez manif es t er vo t r e co l èr e, vo t r e r ef us
f ace à t an t
d’humil iat io n
Je voulais qu’il me lai s s e tr anquill e, que tous me lais s ent tr anquille. Je voulais

qu’on ces s e enfin de me har celer . J’avais honte : comment pouvais - je fair e une
chos e par eille ?
En pl us , avant l ’ IVG, on m ’a tr ompé ; on m’avai t di t «

à 11 heur es », et à 11

heur es , i l n’y avait per s onne, à 12 heur es non plus . Puis j‘ai vu arr iver une
ps ychologue. Ell e m’a jus te dit « ça va bi en s e pas s er »
Ça aus s i , c’étai t du mens onge. Et on m’a par quée dans une grande pi èce s ans
fenêtr e.
Apr ès l’ IVG, quand je me s uis r éveillée, j’ai par lé Polonais . J’ai r egar dé le
plafond. Je ne r es s entais r ien. J’étai s vi de.
A côté, la famille de l’autr e fil le qui avai t avor té l ui avait appor té des cadeaux ,
des tas de cadeaux , des trucs Chanel...ell e ouvr ait ça, tous s es cadeaux , à côté
de moi , qui ne res s entai s r ien.
1 0 -Co mmen t

avez-vo us vécu t o ut cel a ?
Mal , tr ès mal. Ce jour - là, je me s uis habill ée tout en noir . Je s uis allée chez le

coiffeur, et je lui ai demandé de me r as er la tête, complètement. Il a refus é. Je
voul ais que tout l e monde voie que je n’étai s pas une vr ai e femme. Mais il n’a
pas voul u.
Mon mec était avec moi l e jour de l a s or tie, et on a décidé d’aller au centr e
commerci al. J’ai acheté une r obe toute blanche ; j’avais mal aux dents , j e ne s ais
pas pourquoi . La nuit après , j’ai mal dor mi.
1 1 -Vo s

beaux-par en t s o nt -il s ét é pr és en t s à vo s cô t és ?
Non, abs ol ument pas . Ils s ’en foutaient. Apr ès l ’ IVG, ils n’ont pas r éagi. Je

leur en voulai s d’avoi r provoqué l’ IVG. De tou te façon, je ne l eur ai pas parl é ;
apr ès , je s uis parti e en Pol ogne.
1 2 -P o ur

quo i ?
Je ne s ai s pas . comme ça ! Mais j e n‘aur ais pas dû y al ler .
Vous s avez , l a Pologne, pour moi, c’es t lié à de tr ès mauvais s ouvenir s , la

mis èr e, l a pauvr eté, la fai m. J’ai s ouffer t là- bas . En plus , avec ma mèr e, ça
n’allait pas du tout. Elle es t maniaco - dépr es s i ve. Elle aus s i a avor té, deux fois ;
je l ’ai s u par has ar d en l e lis ant dans un li vr e de r ecettes de cuis i ne où el le
mettait des pages de jour naux intimes . Mais el le ne s ait pas que j e s ais . Moi non
plus je ne l ui ai pas dit pour moi.
1 3 -Vo us

avez eu une enf ance mal heur eus e
Oui , ma mèr e nous battai t ; el le nous accus ait de tous s es malheur s . Je s ais

qu’el le a eu une enfance difficile, mais l’ IVG, ça a aggravé les ch os es .
Quand j ‘ai s u qu’ el le avai t avor té, j ’ai r éali s é que l’ IVG, cétait la mor t. Je me
s uis r endue au cimetièr e, et j’ai dépos é des fl eur s pour le fr èr e et la s oeur que je
ne connaîtr ais jamais , et qui m’avaient été enlevés .

48

De ça, je n’ai pu en par ler à per s onne. C’es t comme une honte, un échec, à
tous les niveaux .
1 4 -Cel

a a dû êt r e po ur vo us exces s ivemen t dif f icil e, de r en o uer avec t o us
ces s o uvenir s
Oui , mais c’es t s urtout en r evenant que j’ai pété un pl omb. Ça a été tr ès dur .
J’ai perdu la capaci té de par ler .
Pendant plus i eur s jour s , je n’ar r ivai s plus du tout à par ler . J’avais des
compor tements dél ir ants , j e r egardais tous l es bébés dans les pous s ettes , dans
la r ue, et je demandais « vous avez vu mon bébé ? Vous avez vu mon bébé ? » ;
un j our , dans un s uper mar ché, je me s uis pr éci pi tée s ur une femme encei nte
avec mon caddie, je voulai s lui fair e mal , qu’ell e r es s ente ex actement la même
chos e que ce que j’avai s r es s entie.
Je débloquais , j’appelais l ’hôpital pour s avoir où ils avaient mis le cor ps de
mon bébé.
Je n’avais pas l e dr oit d’êtr e tr is te.
La s oci été ne nous r econnaî t pas le dr oi t de s ouffr ir .
Or moi , j’avais mal , et je devenai s folle.
On m’a mis e s ous Proz ac pendant tr ois ans .
1 5 -E t

vo t r e ami ?
Apr ès un an, j e me s uis mar i ée, avec l ui .
Lui aus s i a fai t un travai l avec un ps ychologue ; i l a compr is pour l’ IVG. Sept

moi s après , il a réalis é et i l a commencé à pleur er, à appeler s on enfant, à dir e à
tout l e monde qu’i l avai t per du s on enfant.
1 6 -E t

main t en an t ?
Mai ntenant, c’es t toujour s diff icile de pens er aux enfants , à ceux qu’on aur a

dans l’avenir . J’ai peur de ne pas y arr i ver.
J’ai beaucoup de peur .
Par foi s je me demande comment font les autr es mèr es , elles y ar r ivent ?
J’ai déci dé il y a quelques mois de par rai ner une petite fil le d’ In donés ie ; je
m’occupe d’ell e, je s ubvi ens à s es bes oins , je l ui as s ur e une éducation ; j’ai
l’impr es s ion de me r éconcil ier peu à peu avec la mater ni té qui es t en moi, même
s i c’es t di fficile ; j’ai l’impr es s i on que pour l ’ins tant, c’es t s uffis ant.
Le par cours AGAPA m’a libér ée par r appor t à mes beaux - parents .
J’ai enfin r éus s i à leur di re « non ».
Vous s avez , un an après l’ IVG, i ls ont commencé à me dir e « alor s , vous en
êtes où pour le bébé ? » ; i ls voulai ent avoir un petit fils ou une peti te fill e ; alor s
qu’un an auparavant, ils n’arr êtaient de me har cel er pour que j’ai lle avor ter !
Mai s je ne veux plus qu’ils ai ent de mainmis e s ur mon inti mité, s ur nos
projets de coupl e .
En pl us , pour l ’ins tant, je ne s uis pas encor e s uffis amment en paix avec moi même.

1 7 -Vo us

êt es enco r e t r ès bl es s ée par vo t r e avo r t emen t
Oui

49

A Par i s , pers onne ne peut m’aider à as s umer une gros s es s e
1 8 -Il

exis t e po ur t an t des quan t it és d’ as s o ciat io ns mais peu de gens l es
co nnais s en t
Vous s avez , ce que j e voudr ais fair e mai ntenant, c’es t témoi gner de ce que
j’ai vécu.
Mai ntenant, je s uis contr e l’avor tement, même s i je ne s uis pas d’accor d pour
qu’on s uppri me la loi. J’ai merai s que l’accompagnement des femmes change,
que l ’on aide vr aiment les femmes à compr endr e le dés ir profond de vie qu’elles
por tent en ell es , qu’on les ai de à tr ouver d’autres s ol utions que des s olutions de
mor t.
Je veux que mon témoignage s er ve à d’autres , pour fair e changer tout cel a,
au nom de toutes les femmes qui un jour s er ont comme moi confr ontées à
l’av ortement. Je s ui s en tr ain d’écr ir e un l ivr e. Je voudr ais dir e la vérité.
1 9 -Quel

mes s age vo udr iez-vo us t r ans met t r e aux f emmes que l eur dét r es s e,
o u l eur s o l it ude amèn en t à envis ager l ’ avo r t emen t co mme s o l ut io n ul t ime?
Avec l ’avortement, on entr e dans qu elque chos e de fondamental,
d’ex is tenti el.
On ne peut pas di r e que c’es t banal . Qu’on ait un fœtus d’un centimètr e ou
d’un centimètre et demi , ‘es t parei l, l a dimens ion de vie es t ex actement
équivalente.
Avec la loi, on profite du fait que le fœtus ou l’e mbr yon s oient tout petits
pour autor is er quel ques chos e d’inacceptable .
C’es t une vi e qu’on s uppr ime volontair ement, per s onne ne pourr a nous fair e
cr oir e le contr air e.
On n’a pas le droi t de nier les r éper cus s i ons ps ychologiques de l ’ IVG, ni de
fair e cr oir e que ce n’es t r ien ; on n’a pas le dr oi t de ni er la r éali té.
La s ouffr ance liée à l’avor tement es t tabou, ell e n’es t pas reconnue dans
notr e s ociété.
On ne fait r ien en Fr ance pour accompagner l es 220.000 femmes qui chaque
année s ubis s ent, s ouvent s ans s avoi r , ce que j ’ai s ubi. J’ai s ubi quelque chos e
qui m’a mar quée à vie, qui m’a bles s ée. Maintenant encore, je s uis bles s ée par
r appor t aux autr es femmes , j’ ai l ’impres s ion de ne pas mér iter d’être une mèr e.
Ce qui m’a aidé, ce n’es t pas qu’on m’ai de à décul pabilis er ou qu’on cher che
à me fai r e cr oi r e que ce n’était qu’un i ncident dans ma vi e, ce qui m’a aidée,
c’es t qu’on me per mette de r econnaî tre mon enfant, de l ui par ler .
Moi, j ’ai donné un pr énom à mon enfant avor té, et je lui ai demandé par don.
Il fai t par tie de mon his toi r e, il a ex is té dans ma vi e.

50

51

7

L’accompagnement
après l’interruption volontaire de grossesse
AGAPA

1 -Vo us

f ait es par t ie d’un e as s o ciat io n qui s ’o ccupe d’acco mpagn emen t
apr ès l ’avo r t emen t : vo t r e as s o ciat io n s ’appel l e d’ail l eur s « As s o ciat io n
des
Gr o upes
d’Acco mpagnemen t
des
P er s o nn es
bl es s ées
par
l ’Avo r t emen t ». Cel a es t ext r êmemen t r ar e en F r ance.
Oui , c’es t compr éhens i bl e ; s i la loi autor i s e l’IVG, il es t di fficile de
r econnaîtr e par all èlement que cet acte génère de la s ouffr ance ; or , la s ouffr ance
li ée à l ’IVG n’a pas été offici ellement pr i s e en compte depuis la loi Vei l.
Si l’IVG, tel le que la pr évoyai t la l oi , n’étai t prati quée que dans les cas de
détr es s e, peut- êtr e l égis lateurs et gouver nants pour r aient- il s plus facilement
r econnaîtr e le r etenti s s ement ps ychologi que par fois des tr ucteur de l’avor tement,
et alor s favori s er le développement d’un accueil et d’un accompa gnement
s pécifi ques pour les femmes et pour les hommes qui le vivent.
2 -P o uvez-vo us

m’expl iquer co mmen t es t née cet t e as s o ciat io n ?
Cela es t par ti, en 1992, d’un cons tat : Que s e pas s ai t- il ? Dans des li eux

d’accueil et d’écoute, confes s i onnels ou non - confes s ionnel s , des aumôner ies
d’hôpitaux , la confidence d’un avortement étai t faite ; dans des s er vices de
mater nité, on r epér ait des diffi cultés pour une mèr e à pr endr e s on nouveau- né
dans les br as ou à s ’occuper de lui, ou une angoi s s e inex pliquée…Et il ar r ivai t
que cette mèr e confi e alor s s a s ouffr ance de s e tr ouver à nouveau confrontée à
un avor tement pas s é, même lointai n.
l’As s ociati on AGAPA, a été cr éée en 1994, après une longue péri ode de
r éflex ion, de for mati on et d’élabor ati on ; s ur une i ni tiative de Res pons abl es de la
Pas toral e de l a Famill e et de l a Santé du Di ocès e de Par is , s ouci eux que ceux qui
ex pr imaient cette s ouffr ance tr ouvent une écoute et un accompagnement qui
n’ex is tait pas , en France .
3 -Co mmen t

expl iquez-vo us qu’il n’exis t e pr es que r ien d’anal o gue à AGAP A
dans no t r e pays ?
L’avor tement es t depui s longtemps en France un s ujet qui s us ci te des pr i s es
de pos ition r adical es d’une part, et des polémi ques , d’autre par t.
Pour accompagner une s ouffr ance, il convient de s e s ituer hor s des unes et
des autr es , et d’agi r dans le r es pect des per s onnes avant tout, s ans aucun
jugement, s ans i déologie, s ans pr os élyti s me.
Nous apprécions de fi gurer dans l’Annuai r e des As s ociati ons de Santé aux
côtés d’as s ociations qui apportent une ai de pendant la gr os s es s e, et d’autr es qui
apportent une ai de en Santé Mentale et pour vivr e un deuil.

4 -Quel

52

l e es t vo t r e act io n s pécif ique ?
Ell e es t d’accueillir et d’écouter , dans l e r es pect abs ol u, des femmes et des

hommes bles s és , et de leur permettr e de cheminer pour retr ouver l eur digni té
intér ieure et le goût pour la vie.
Pour les accompagner dans ce s ens , nous pr opos ons une vingtaine de
r encontres hebdomadair es , au cours des quel les l es per s onnes accompagnées ,
s oit en petit groupe, s oi t individuellement, vont franchir l es étapes d’un par cour s
élabor é par des ps ychiatr es ; ce par cour s per met, entre autr es , à la femme (ou à
l’homme), d’ex pliciter ce qui fai t qu’elle n’a pas pu accueillir un enfant, en
r emontant aus s i dans s on hi s toi re per s onnell e et famil ial e, et en él aguant des
culpabilités mals aines ; el le peut ains i mi eux dis cer ner les rai s ons de s a décis ion.
Ce par cour s , qui s e fai t s ur cinq ou s ix mois , es t une occas ion de découvr ir
des bl es s ures qui ont cr éé un ter r ain pr opice à la vul nér abi li té et génér é des
r efus incons cients ; ce qui peut dans certai ns cas jeter un nouvel éclair age s ur l a
décis i on d’IVG qui a été pri s e.
5 -Quel

t ype de f o r mat io n r ecevez-vo us ?
Ceux qui par tici pent à l’encadr ement

ont

une

for mation

initi ale

profes s i onnelle qui les a pr éparés à l’accompagnement : d’ens eignant, de
cons eill er conjugal, de médecin, d’ aumônier d’hôpital, de travai ll eur s oci al…
La plupar t d’entr e nous avons s uivi une formati on s ur deux ans en
ps ychologie et en ps ychi atr i e, pr opos ée par l ’as s oci ation « Chr éti ens en Santé
Mentale ».
Nous bénéficions aus s i d’une formati on continue et d’une s uper vis ion
mens uel le avec un ps ychiatr e.
La r éfl ex ion s pir ituelle es t animée par Mgr . Michel Golfier , qui es t à l’or igine
d’AGAPA.
6 -D ans

quel es pr it f ait es -vo us cet acco mpagn emen t ?
Nous s ouhaitons redonner goût à la vi e à ces femmes et à ces hommes , l eur

per mettr e de r etr ouver l a li ber té per due, de s e r econs tr uir e, d’acquéri r une
cer taine paix intéri eur e, de r enaîtr e en quelque s or te.
7 -R ecevez-vo us

des f emmes s eul es o u aus s i des co upl es qui o n t vécu un
avo r t emen t ?
Nous r ecevons en premi er entr eti en une gr ande maj or ité de femmes s eul es ,
quelques
hommes s euls , des couples aus s i.
Quand un couple vi ent, la demande de l’homme et cell e de la femme peuvent
êtr e différ entes , par ex emple plus s pir ituell e pour l’homme, plus humai ne et
ps ychologique pour l a femme : Il s ont vécu et vivent cet événement de manièr e
tr ès différ ente. Et s ’ils s ’engagent dans l e parcour s propos é, il s ne s er ont pas
accompagnés ens emble, ceci pour que chacun ai t plus de l iberté.
Cer taines per s onnes r eçues en entr etien, peuvent pr és enter des tr oubles qui
s ont du r es s or t de profes s ionnel s en Santé Mental e, et ne rel èvent pas de
l’accompagnement tel qu’il es t propos é à AGAPA.

53
8 -P ens ez-vo us

que l ’IVG co ncer n e s ur t o ut l a f emme o u peut aus s i avo ir des
r éper cus s io ns au niveau du co upl e, vo ir e de l a f amil l e ?
Comme le dit l’une d’el les : « j’ai tué en moi une for me de vie, je me s uis
aus s i mutil ée. » Il es t évident que la femme qui a vécu une IVG es t s us cepti ble de
r es s entir , à un moment de s a vi e ou à un autr e, s elon les per s onnes , une
s ouffr ance, d’autant pl us grande qu'elle s 'augmente de s ouffr ances antéri eur es
non ex pr imées et non « s oignées » ; s ouffr ance aus s i d’avoir fai t un choix qui
n’était pas r éell ement l e s ien.
Mai s la s ouffr ance de l’homme peut êtr e impor tante, quel le que s oit la par t
qu’i l ai t pri s e à la décis ion : certains n’ont pas été mi s au cour ant, d’autres y
étaient oppos és , d’autr es encore ont fait pres s ion , ou ont l ais s é fair e, ou étai ent
d’accord s ans en av oir mes ur é les cons équences . Il s peuvent êtr e profondément
bles s és dans l eur i dentité d’homme et de pèr e.
Car cela r etenti t s ur le coupl e dans lequel, la pl upar t du temps , on par le peu
ou pas du tout de l’avor tement qui a eu l ieu.
Ce s ilence es t des tr ucteur , mais il s e pr oduit s ouvent une colèr e chez la
femme, qui s e tradui t par une agr es s ivité i mportante vis à vis de s on
compagnon.
Il y a aus s i des couples où l ’avor tement pr ovoque la s épar ation, la femme ne
pouvant pas s uppor ter de vivr e avec celui qui es t à l ’origine d’un tel
tr aumatis me.
Que s avons - nous de la s ouffr ance des enfants ?
Il s emble qu’elle s oit à l a mes ur e du s i lence et du non - dit, et donc, comme
dans d’autres deui ls d’enfants , elle dépend de la manièr e dont l eur s parents ont
pu tr ouver une cer taine s ér éni té et une par ol e adaptée à l’âge de leur enfant,
même tout petit.
Dans l e cas où l’avor tement es t tenu s ecr et, l’enfant qui le découvr e peut en
épr ouver des tr oubles dur ables . Comme l or s qu’el le per d un enfant dans d’autr es
ci rcons tances , la mèr e peut avoir avec s es autr es enfants s oi t une attitude tr op
protectr ice, s oi t une atti tude de r ej et.
9 -A

quel l es dif f icul t és ces f emmes o u ces co upl es s o nt -il s co nf r o nt és ?
Pour l es femmes , l a pr emièr e difficul té es t de ne pas pouvoir par ler de ce
qu’el l es ont vécu ; ce qui ne les ai de pas à compr endr e comment ça a pu arr iver.
Ell es ont bes oin de s olli citude et de compr éhens i on, mais s e heur tent s ouvent au
déni de l eur entour age, quand cel ui - ci es t au cour ant.
Ell es éprouvent s ouvent une impres s ion de per te et de vide, en par ti cul ier à la
vue de femmes enceintes ou d’enfants , et il l eur es t di ffici le de fair e le deui l de
l’enfant qu’el les ont por té, même peu de temps .
Apr ès une pér iode plus ou moins longue de s oulagement , i l y a par fois chez
ell es du dés es poi r .
La per te de l’es time de s oi es t fréquente et peut entraî ner des i ni tiatives qui
tendent à détér ior er ce qui ti s s e leur vie, au niveau affecti f, pr ofes s i onnel , s ocial,
économique.

54

Il leur es t difficile de pr endr e l a mes ur e de leur j us te r es pons abilité et de ne
pas r es ter envahies par l a culpabili té, d’autant plus qu’ell es ne peuvent pas
dis cer ner s eul es combien des bles s ur es du pas s é non ci catr is ées ont pu pes er
s ur leur comportement .
1 0 -Quel

l es s o n t l es co ns équences de cet t e s o uf f r an ce ?
Ce s ont s ouvent des tr oubl es des r ythmes biologi ques , du cycl e et du

s ommeil, par fois des tr oubles alimentair es , pour tenter de combler le vide.
C’es t s ouvent de l ’agr es s ivité, due à une col ère r efoulée, un compor tement
s ocial qui condui t à une mis e à l’écar t ou à une mis e en échec, des crai ntes de
s tér il ité, des tr oubles de l a s ex ualité, la cr is e gr ave ou la ruptur e de leur couple…
1 1 -Avez-vo us

l e s en t imen t d’avo ir s uf f is ammen t de mo yens po ur f air e f ace à
t o ut es ces dét r es s es apr ès l ’avo r t emen t ?
Gr âce à la for mation qui a l ieu chaque année, nos équipes s ’étoffent à traver s
la Fr ance. Un cer tain nombr e d’antennes ex is tent, et nous es pér ons en cr éer
d’autr es .
Nous adhér ons tous au même code de déontologi e, bas é s ur le r es pect
abs ol u de la confi dentiali té, la dis tance par rapport à l’interl ocuteur, l’obl igation
de ne pas s ’immis cer dans l a vie de l a pers onne, l’abs ence de tout pros él ytis me.
Sur le plan financier , ce n’es t pas tr ès facil e.
Nous s ommes une as s ociation s elon la loi de 1901, et les donateur s peuvent
bénéficier d’une ex onér ation fis cal e de 50% de l eur don. Nous aur ions bes oin de
davantage de donateur s pour s outenir une action en développement.
Car nous ne r ecevons aucune s ubvention de l a part d’or ganis mes de l ’Etat.
1 2 -Que vo us

appo r t en t ces r enco n t r es ?
Nous s ommes s ouvent touchés par les his toir es douloureus es que nous

entendons ; et i l es t i mpor tant que l ’accompagnateur ait fait un travail s ur lui même, pour s e r endr e plus di s ponible à l’autr e. c’es t l’objet, entre autres , de la
formati on, et de l a s uper vi s ion.
L’accompagnateur es t avant tout un écoutant, r es pectueux de l a par ole
entendue, du rythme, du chemi nement de l a per s onne. Il ne cher che pas à
inter pr éter , à impos er , à cons ei ller , à ex er cer un pouvoir . Il r eçoit une s ouffr ance
qu’i l es t impor tant d’authentifi er.
Par ailleur s , nous s ommes s ouvent émer veillés d’êtr e témoi ns de l’évol ution
de ces femmes et de ces hommes qui r eprennent confiance en eux et
par vi ennent à tr ouver leur jus te place.
1 3 -On

en t end s o uven t dir e dans l es mil ieux pr o -avo r t emen t que l e
t r aumat is me apr ès l ’IVG es t une inven t io n des an t i-IVG po ur cul pabil is er
enco r e pl us l es f emmes par r appo r t à l ’avo r t emen t : Qu’en pens ez -vo us ?
Nous avons par lé des s ouffr ances qu’entr aîne l’avor tement, dont témoignent
les per s onnes que nous accompagnons . Mai s il ne s er ait pas j us te de l es
s ti gmatis er ; aucune pos iti on ex tr ême ne r end compte de la r éali té. Comme nous

55

avons pu l e cons tater , ces s ouffr ances rej oignent s ur bien des plans les
s ouffr ances de ceux qui per dent un enfant dans d’autr es cir co ns tances .
Quant à l a culpabilité à laquell e vous faites allus ion, quel s oul agement pour la
femme de pouvoi r l’ex pr imer , et ens ui te, s ouvent, de cons tater qu’ell e a été
ampl ifi ée par des culpabilités antér ieures qu’ell e avait fai tes s i ennes , mai s qui ne
lui i ncombent pas !
Car , loin de vouloi r cul pabili s er les femmes , nous s ommes témoins avec ell es
que des bl es s ures liées à l ’avor tement tr ouvent s ouvent leurs r acines dans des
ex pér iences doulour eus es de l ’enfance ou de l’adoles cence, tues ou ignor ées , et
s ouvent pas s ées inaperçues des pr oches .
1 4 -Co mmen t

co mpr endr e l es r écidives d’IVG chez l es mineur es no t ammen t ,
et que pens ez-vo us des r éper cus s io ns que ces r écidives aur o n t s ur l a
f éco n dit é ul t ér ieur e et l a s ant é ps ycho l o gique de ces f emmes ?
Jus tement, l e pr oblème es t déjà ce qui s e pas s e en amont : des conflits
oedipiens

mal

r égl és ,

des

cr i s es

i ntr a- familiales ,

des

ex pér iences

dé-

s tr uctur antes , l e manque de pr otecti on, d’affecti on, de s outien ou de r éfér ents
s oli des , qui cr éent une ins tabili té affecti ve, une abs ence de confiance en s oi et
en l’avenir … qui i ndui s ent une moindr e aptitude à accuei ll ir la vie, en même
temps que des compor tements s ex uels i mmatur es et s ans pr oj et.
Il faudr ait qu’il y ait des per s onnes compétentes et des lieux pour écouter l es
jeunes qui vivent des s ituations doulour eus es ou ont fait des ex pér iences
tr aumatis antes ; cela leur per mettr ait de ne pas vivr e dans une s oli tude
intér ieure tr op grande, de cicatr is er leur s bles s ur es , et de continuer à s e
cons tr uir e dans toutes leur s dimens ions , ps ycho- affectives , s oci al es , s pi ri tuel les ,
s ex uel les , s ans que leur « fécondité » s oit amputée à la bas e, quelquefois à leur
propr e i ns u.
Cela l eur évi terai t peut- êtr e de s ’engager dans des condui tes à r is que, et
pourr ai t l eur per mettr e de s ’engager r és olument et avec confiance dans des
projets de vi e.
1 5 -A

vo t r e avis , quel l es dif f icul t és peuven t po us s er un e f emme à demander
un e IVG ?
La r épons e à cette ques tion es t néces s air ement complex e.
Nous ne s ommes pas les s eul s à avoi r fait le lien entre de pr ofondes
bles s ur es anciennes et l a di fficulté à accueil lir un enfant : Nous r ejoignons l es
obs er vations des équipes de pr éventi on de la maltr aitance qui tr availl ent tr ès
efficacement dans les mater nités de l’As s i s tance Publi que en Fr ance .
Il y aur ait tr oi s conditions es s entiell es pr éalables à l’accueil de l’enfant, dont
deux s ont établi es depuis l’enfance de l a futur e mèr e :
avoir une bonne image de s a propre mèr e
que l a jus te place de s on pèr e l a confi rme dans s on dés i r d’êtr e femme
que l e pèr e du futur enfant s oit à s a j us te place égal ement.
Ens ui te, et s i ces tr ois condi tions pr éalabl es ne s ont pas r éalis ées , ni, en
quelque s or te « r épar ées », des conditions ponctuelles dans les quel les inter vient

56

cette gr os s es s e i mpr évue s ont autant de facteur s qui ex ercent une pr es s ion s ur
la futur e mèr e : s on j eune âge, des conditions s ocio- économiques diffi cil es , des
antécédents

de mal tr aitance ou de pathologies

affectives , des

r uptur es

familiales , etc…
1 6 -P ens ez-vo us

que l ’avo r t emen t s o it vécu co mme une s o l ut io n l ibr emen t
cho is ie o u pl ut ô t co mme une f at al it é qui s ’impo s e f aut e d’al t er nat ive ?
Il nous s emble, à l’écho de ce que l es per s onnes accompagnées dis ent, que la
li ber té de choix intér i eur e de la femme, du couple, es t li mitée.
Pour toutes les r ai s ons dont nous venons de par ler , et à caus e des pr es s ions
qu’ex er cent s ur ell es ceux à qui elles s e confi ent ; l e di s cour s s ocial ambiant nie
ce qu’es t en r éalité l ’avor tement et s es cons équences .
Ell es ont s ouvent os cillé entr e les deux s olutions , mais il ar r ive que le refus
immédiat de cet enfant s ’impos e à ell es , s ouvent en fonction de l eur his toir e.
1 7 -Que

pens ez-vo us de l a s uppr es s io n des en t r et iens o bl igat o ir es po ur l es
maj eur es ?
S’i l y avai t bi en un moment où la femme pouvai t fair e li br ement l e point avec
le s outien d’une pers onne compétente qui n’ex er çait pas de pr es s ion s ur ell e,
c’étai t bi en celui - là.
C’étai t lui per mettr e d’ex ercer s on choix avec plus de li ber té, dans un
moment où tout étai t s i boulever s é pour ell e qu’elle ne s avait plus ce qu’elle même voul ait en r éali té.
Quand cet entreti en était mené avec r es pect, il étai t toujour s bénéfi que pour
la femme, quel que s oit s on choix .
1 8 -P ens ez-vo us

que l es f emmes o u l es co upl es s o ien t in f o r més des
al t er nat ives éven t uel l es auxquel l es il s o nt dr o it de r eco ur ir po ur
s ur mo nt er l eur s dif f icul t és ?
Cette i nfor mati on es t peu ou pas donnée. Beaucoup n’ont pas été aver ties des
aides s ocial es , matér iell es mor ales ou financi ères ex is tantes , par ex empl e de
l’allocation mèr e s eule.
Le li vr et infor matif que l ’on étai t cens é r ecevoir au moment de l’entr etien
donnai t des r ens eignements util es à cet égar d ; s on utilis ation a été abrogée.
T out dépend donc, en mati èr e d’i nfor mati on utile, de l a manièr e dont es t
mené l’entr eti en pr é- IVG, et de s a quali té, quand il a li eu.
1 9 -Vo us -mêmes ,

avez-vo us co n nais s ance des aides do n t peut bén éf icier un e
f emme encein t e en dét r es s e po ur mener s a gr o s s es s e à t er me ?
Oui , nous connai s s ons des organi s mes qui peuvent appor ter une aide
ponctuelle ou pendant toute l a dur ée de l a gr os s es s e, comme Gr os s es s eSecour s , FEA- Secour s aux futur es mères , l a Mais on Magnifi cat, l es mai s ons
T om- Pouce, Mèr e de Mis ér i cor de, qui es t confes s ionnel … et d’autr es encor e.

57

2 0 -Quel

l e es t vo t r e po s it io n s ur l e dis co ur s du « t o ut - co n t r acept if » ;
pen s ez-vo us que l a co n t r acept io n s o it un o ut il de pr éven t io n de l ’IVG ?
Comme nous vous l ’avons dit, nous s ommes convaincus qu’il y a tout un
tr avail à fair e en amont, aupr ès des j eunes , pour les écouter , les pr endr e en
cons idér ation et leur per mettr e de r épar er des bles s ur es dans les domaines
affectifs et s ex uels , en par ticuli er , qui per mettrai t à ces j eunes d’ex er cer une
vér itable r es pons abili té pour eux - mêmes et vi s à vis des autr es .
2 1 -Que pr

Il

o po s ez-vo us co mme s o l ut io n ?
faudr ait for mer des per s onnes -

r elais , cr éer

des

pos tes

dans

les

établ is s ements s colaires en par ticuli er , ou d’autr es li eux fr équentés par les
jeunes .
Ell es s er aient capables d’accueillir chacun, de l ’écouter , et d’accompagner
ceux qui s ont déjà bles s és par ce qu’il s ont vécu et qui r es s entent déjà un
pr ofond is olement ; leur per mettr e de s ’ex pri mer, de mettr e des mots s ur leur s
maux , que l eur s ouffr ance s oit reconnue ; leur per mettr e de compr endr e et de
r epar tir , d’al ler de l’avant, d’avoi r confiance en eux - mêmes , et en l a vie.
Ell es pour rai ent aus s i donner des r epèr es s olides en mati èr e d’éducation à
une s ex ualité res pons able.
Cela aur ai t l’avantage d’êtr e aux s er vice des hommes dont nous avons peu
par l é, autant que des femmes .

58

59

8

Questions destinées aux psychologues, psychiatres,
psychanalystes sur la question du suivi des personnes touchées
par l’ avortement.
TONY ANATRELLA

1 -R ecevez-vo us

o u avez-vo us r eçu en co ns ul t at io n des per s o nnes t o uchées ,
dir ect emen t o u in dir ect emen t , par l ’ avo r t emen t ?
0ui, je r eçois beaucoup de jeunes femmes , mai s aus s i des hommes ou des
femmes qui ont attendu par fois des années avant de veni r me cons ulter
2 -R ecevez-vo us

f r équemmen t
des
per s o nnes
do n t
l es
pr o bl èmes
ps ycho l o giques o u l e mal -êt r e s o n t l iés à un avo r t emen t ?
0ui, ces per s onnes viennent pour des tr oubl es d’identi té, des diffi cul tés
r elationnel les , des s ymptômes dépr es s i fs qu’ils n’ar r ivent pas bi en à analys er , et
qui dans cer tains cas s ont liés à des antécédents d’avor tement, vécus dans la
famille.
3 -Vo us

ar r ive-t -il d’ as s o cier cer t ains s ympt ô mes dépr es s if s par exempl e, à
un vécu d’avo r t emen t ?
Oui , très cl air ement. Les enfants dont la mèr e a avor té, avant ou apr ès l eur
nais s ance, peuvent s enti r cer taines chos es s ans par venir à l es ex pl iquer . Leur
inqui étude s e manifes te par des s ymptômes obs es s ionnels , des cauchemar s
r écur r ents qu’i ls ne comprennent pas touj our s tr ès bien.
J’ai r eçu i l y a quel que temps , un j eune homme de tr ente ans . Il avait une vie
profes s i onnelle tr ès r éus s ie, mais il n’ ar r ivai t pas à s ’épanoui r à caus e d’un
s entiment d’ins écur ité qui l’empêchait d’avoir des r elations s tabl es , avec s es
proches ou s es amis . Il a déci dé de fair e une analys e . Il avai t le s entiment qu’il y
avait un cadavr e dans le placar d.
Je l ui ai demandé s ’il s avait dans quell es condi ti ons il étai t né. Lors qu’il a
demandé à s on père, celui- ci lui a r épondu que s a mèr e avai t avorté au début de
s on mar iage, et que par l a s uite, quand lui s ’étai t annoncé, elle avait vécu la
gros s es s e et s a nais s ance dans l ’angois s e. Ell e n’arr i vait pas à l e toucher .
Le fils a réalis é que l e cadavr e, c’était l’enfant avor té, et que s on s enti ment
d’ins écuri té venait de ce qu’il avai t le s enti ment d’avoir pr i s l a pl ace d’un mort. Il
venait de compr endr e le s ens de s on mal- êtr e.
4 -R ecevez-vo us

des per s o nn es qui vo us f o n t un e demande expl icit e
d’acco mpagnemen t apr ès avoir s ubi un avo r t emen t , o u es t -ce r ar e ?
Oui . Je fai s beaucoup d’ entr etiens pos t - IVG. Les délais s ont var iables , de
quinz e jour s à plus i eur s moi s , voir e pl us i eurs années . Une femme es t venue au
bout de dix ans apr ès avoi r vécu tr oi s avor tements . Les médecins n’avaient pas
pu r épondr e à s es ques ti ons .

60
5 -S el

o n vo us , à quel l es dif f icul t és ps ycho l o giques peuven t êt r e
co nf r o nt és une f emme o u un co upl e à l a s uit e d’ un avo r t emen t ?
Les pr oblèmes qui s ont li és à un avortement s ont multi pl es : cela va de la
s équence dépr es s i ve à des tr oubles ps ychos omati ques , j us qu’ à des cancer s …
Je garde en mémoir e le s ouvenir de cette femme, devenue aveugle , vr aiment
aveugl e dur ant plus ieur s s emai nes . Le choc émotionnel de ce qu’ell e avai t s ubi
était tr op dur.
J’ai aus s i connu une femme qui à la s ui te d’une IVG, tombait dans l ’es cal ier
s ys témati quement ; s a jambe gauche ne la por tait plus ; c’étai t dans l es années
78- 80.
J’ai eu comme cel a des cas de ps ychos omatis ation et de s yndr ômes anx io dépr es s ifs . La femme continue à vivr e avec s on enfant. Elle s ait tr ès bien,
contr air ement à ce qu’on cher chait à l ui fai re cr oi r e, que ce qu’elle por tait , ce
n’était pas un kys te ou un bout de chai r. Ell e s e plai nt de n’avoir pas été écoutée.
6 -L ’

avo r t emen t a-t -il aus s i s el o n vo us une r éper cus s io n s ur l ’ en t o ur age,
même s ’ il es t vo l o n t air emen t caché ?
Oui , c’es t évi dent. Comme je vous l ’ai dit, l es enfants peuvent s entir
incons ciemment

beaucoup

de

chos es ,

et

cel a crée

des

traumatis mes

incons cients , qui peuvent perdur er j us qu’à l’âge adul te.
7 -Quel

impact peut avo ir l a vér it é s ur l ’ en t o ur age pr o che, l es en f an t
no t ammen t ?
Dés as tr eux !
Révéler un avor tement à s es enfants , c’es t la dernièr e chos e à fai re ! C’es t une
tr ès gr ande s our ce de violence pour eux , car cel a l es atteint dans leur li en de
filiation : il s s e pos ent l a ques tion «
« Pour quoi

mes par ents m’ont - ils dés i r é(e ) ? » et

ai- je eu dr oit à la vie, moi ? » Cela génèr e des troubl es d’identi té,

des culpabilités for tes par r apport au fr èr e ou à la s œur qu’il s ne connaîtr ont
jamais .
Il s s ont par aill eur s confr ontés à la ques tion de la trans gres s ion abs ol ue : la
s uppr es s ion de la vi e. Cela a des répercus s ions s ur l eur façon de s ymbolis er la
vi e, mais pas dans un s ens pos i tif !.Cela l es atteint pers onnellement.
Je pens e que la vie es t un continuum, que nous avons tous été un jour un
embr yon.
8 -Avez-vo us

un e idée de l a f aço n do n t l es médecins qui l e pr at iquen t l e
viven t de l eur cô t é ?
Il y a différ entes catégor ies de médecins :
1 ) l es militants , l es idéologues : les par tis ans de la libér ation de la femme.
2 ) ceux qui pr atiquent l’avor tement dans un es pr it de s er vice publ ic. Ils s e
dis ent que c’es t leur tâche au regar d de la loi.
3 ) ceux qui font jouer la claus e de cons ci ence et ne le pr ati quer ont jamai s .

61

Mon anal ys e es t l a s uivante :
1)Dans l e pr emier cas , l es mili tants ont voulu libér er l a femme de la
mater nité, ce qui es t en fait un déni de la féminité.
La mental ité contr aceptive a voul u dis s oci er l a s ex uali té de la procr éation, or
vouloi r ex clure la pr ocr éati on de l a r éali té s ex uel le es t une négation même de
cette r éali té.
La s ex ualité humai ne a une double dimens ion, de partage, de plais i r, et aus s i
de pr ocr éati on :
Le pr opr e de la s ex uali té humaine, dit Freud dans s es « T rois es s ai s s ur la
théor ie de l a s ex ualité » es t d’intégr er la pr és ence d’une trois ième génér ation.
La mental ité dans laquel le nous évoluons pr omeut une s ex ualité s ans pr oj et,
où l es actes s ex uels ne s ’ex pr iment que s ur le plan affectif , et où la dimens ion
procr éatri ce es t ex cl ue ; les femmes qui s e r etr ouvent enceintes malgré cel a
s ’étonnent ; ell es pens ai ent qu’i l fallai t dés ir er un enfant pour l’atte ndr e : c’es t
un l eur r e !
Ce di s cour s favor is e le r ecour s à l ’avor tement quand il y a conception d’une
vi e non dés i r ée.
2) Dans le deux i ème cas , les médecins s ont de pl us en pl us tenus de
prati quer l’avor tement, par ce que l a loi a cons idér ablement r étr éci leur droit à
r ecour ir à l a cl aus e de cons cience.
Un chef de s er vice es t aujour d’hui tenu de fair e pr ati quer des avor tements
dans s on s er vice, même s ’il es t l ui - même en dés accor d avec cette pr ati que.
C’es t un Diktat étonnant pour un pays qui s e dit êtr e« pays de li ber té ».
Ces médecins qui pr ati quent l’ IVG le font s ouvent par obl igation de s ervi ce
public, et ils es s aient de l e vivr e l e moins mal pos s ible, en s e blindant au
max i mum ; cela n’es t d’ail leur s pas s ans pos er un cer tain nombr e de pr obl èmes ,
car ces médecins ne peuvent en fi n de compte échapper au poids ter ri bl e que
r epr és ente pour eux l’acte d’ avor ter ni au s entiment d’échec qu’i ls r es s entent à
chaque fois qu’il s l e pr atiquent.
Il y a ceux qui l’ont fait et l’ont tr ès mal vécu. Il s ont fini pa r s ’ar r êter .
3) Enfin, ceux qui oppos ent la cl aus e de cons ci ence ; ils ne peuvent approuver
cet acte s ur l e plan éthi que et humain.
J’ avais fait il y a pl us ieurs années une émi s s i on r adio au s uj et d’un livr e que
j’avais écr it : « Non à la s ociété dépr es s i ve », dans laquell e j ’abor de l a ques tion
de l’avor tement . Cette ques ti on me pr éoccupe beaucoup. A la s ui te de
l’émi s s ion, j’ ai r eçu des tas de cour ri er de médeci ns qui me di s aient qu’il s n’en
pouvaient plus , qu’ils ar rêtai ent.

62

9 -Co mmen t

co mpr en dr e l es r écidives d’ IVG chez l es mineur es , et que pen s ez vo us des r éper cus s io ns que ces r écidives aur o n t s ur l a f éco ndit é
ul t ér ieur e et l a s ant é ps ycho l o gique de ces f emmes ?
L’ IVG chez les mi neur es pos e un pr oblème r éel, tr ès grave, par ce qu’el les en
s ont au tout début de leur vi e s ex uel le.
Les IVG bles s ent en el les de façon ir r évers ibl e l’image qu’ell es ont de l eur
cor ps , de l eur s ex ualité, leur capacité à donner la vi e, vi ol e leur intégr ité
phys ique et ps ychique.
Sans compter l es r is ques que ces avor tements peuvent induir e s ur l e plan de
leur s anté, de leur fécondité ultér ieure.
J’ai reçu une jeune fille de dix - s ept ans , s a mèr e lui avait dit « s i un j our tu
avortes , cela ne me pos er a pas de pr obl ème », et elle lui avai t avoué par l a s ui te
que quand ell e l ’ attendait, ell e avait cherché à avorter . Ces par ol es ont eu un
effet dévas tateur s ur la jeune fi lle, el le a eu un contr e- coup terr i bl e. Cela a
détr uit en ell e l’image de l a mèr e.
L’avor tement a des cons équences très gr aves , car il détr ui t toute une s ér ie de
« fil ets de s écuri té » , qui s ont l es repr és entations s ymboli ques néces s air es à l a
cons tr uction de l’ identité de l a per s onne et donc à s on épanouis s ement.
1 0 -Vo us -même,

quel t r avail f ait es -vo us aupr ès des per s o nn es bl es s ées par
un e IVG o u une IMG ?
Il y a une tr ès gr ande s ouffr ance chez ces per s onnes . Elles s ont perdues . Le
tr avail que j e fais aupr ès d’elles cons is te à les ai der à or gani s er leur di s cour s
s ubj ectif, à dir e ce qu’ell es ont vécu, à r aconter leur his toir e. Il faut aus s i tr ai ter
le s entiment de culpabi lité pour qu’il ne s e r etour ne pas contr e l a per s onne, ce
qui es t courant. Le travail s ur la r epr és entati on du corps es t es s entiel ;
femmes

les

gar dant par foi s une image totalement dégr adée d’elle- mêmes . Il faut

les aider à retr ouver une image pos itive de leur cor ps , à r éinves tir l eur s ex ualité :
C’es t loin d’êtr e évident. Par ex empl e certai nes mi neures que j’ai pu voir ne
s uppor tai ent pl us d’êtr e touchées , s i mplement touchées , tellement ell es étai ent
« à vif » .
Ens embl e, nous élaborons la pos s ibilité de por ter un enfant à nouveau, de s e
projeter dans l’avenir .
1 1 -S el

o n vo us , l a s o uf f r an ce l iée à l a pr at ique de l ’ avo r t emen t , chez l es
médecins et l es f emmes t o uchées es t -el l e r eco nnue et pr is e en co mpt e par
l es po uvo ir s publ ics ?
Non, pas du tout ! T out ce volet l à, per s onne ne veut en entendr e par ler .
1 2 -P o ur

quo i s el o n vo us ?
Le coût de l ’avortement es t un s ujet tabou. Les fr ais ps ychologiques de

l’avor tement s ont énor mes pour la s ociété. En épidémiologi e, on s e bas e s ur la
techni que, s ur quelque chos e d’objecti f ;et beaucoup d’études por tent s ur cet
as pect .
Mai s il n’y a ri en s ur l e s ubj ectif s ur la di mens i on humaine de l’ IVG.
Or , quand on voi t les dégâts pr oduits chez cer tai nes femmes , on s e dit que la
ques tion du r etentis s ement ps ychologique es t déter minante.

63
1 3 -A

vo t r e avis , quel l e dif f icul t é maj eur e po us s e une f emme à demander un e
IVG ?
Il y a beaucoup de caus es qui peuvent ex pliquer l e r ecour s à la demande
d’avor tement, des caus es impr évues , la s ituation économi que, l’ins tabi lité du
couple, l’envir onnement pr ofes s ionnels , familial…
1 4 -Quel

l e r emar que s o uhait er iez – vo us f air e par r appo r t
au n o mbr e
cr ois s ant d’avo r t emen t s en F r ance ?
Aujour d’hui, le dis cours s ur l a s ex uali té valori s e le r ecour s à l a contr acepti on
et à l ’avortement, comme moyen d’ éviter les gr os s es s es non dés i r ées .
La gros s es s e impr évue es t impli citement as s imi lée à une catas tr ophe qu’il
faut évi ter à tout pr ix , un peu comme s ’i l s ’agis s ait d’une nouvelle Maladie
Sex uell ement T r ans mis s i ble qui mettr ait en pér il la s anté de l a femme.
La logique de l’avor tement conduit à mépr i s er une l oi fondatr ice de
l’humani té, le res pect de l a vie d’autr ui .
Cette logique mène au cr ime des enfants handicapés avant l eur nai s s ance, à
l’euthanas i e, à des choix dés es pér és de s ouffr ance et de mor t. On cons tr uit s ans
le s avoir la vis age d’une s oci été dél étèr e et eugénique.
1 5 -Quel

l e s o l ut io n pr o po s ez-vo us ?
Ce que je s ouhaiter ais , moi , c’es t une s oci été plus génér eus e pour accueillir

l’enfant à naîtr e, une s oci été qui valori s e la nais s ance d’un enfant, qui véhicul e
un dis cour s humai n et pos iti f s ur la s ex ualité, cr éatri ce de vie.
Je s ouhaiter ais

que s oit

favor is é l’accompagnement

et

l’écoute des

per s onnes , que des mes ur es s oient pr is es pour les aider concr ètement,
matér iell ement, à gar der leur enfant.
Ce que je pens e, c’es t qu’il faudr a un jour ou l ’autr e r edis cuter de la loi. On le
fer a quand on pr endr a enfin cons cience du caractèr e odi eux de l’avor tement.
C’es t de cette pr is e de cons cience cour ageus e que naîtr a la volonté de r emettre
en ques tion la loi…

64

ANALYSE

65

Introduction
Pourquoi et comment aborder sous l’angle éthique la pratique de l’avortement, de ses
enjeux et de ses conséquences en France, aujourd’hui ?
Il ne s’agit plus de retracer les débats successifs souvent virulents qui ont opposé à
chaque étape législative ( 1975, 1979, 1982, 2001 ) partisans et adversaires des législations.
Au contraire même, on aimerait pouvoir s’en affranchir pour poser un regard aussi
objectif que possible sur la réalité de ce que vivent maintenant les femmes et les équipes
médicales et sociales confrontées à l’avortement.
L’interruption volontaire de grossesse est considérée par la loi comme un droit,
jusqu’à douze semaines 2; elle est totalement remboursée, maintenant par la Sécurité
Sociale; les solutions médicamenteuses précoces et performantes ont pris place dans le
dispositif ; l’entretien préalable est désormais facultatif, l’« interruption thérapeutique de
grossesse » devenue « interruption médicale de grossesse » bénéficie des techniques de
dépistage de plus en plus précoces et sophistiquées.
Le dispositif législatif et médical en place a donc été modernisé, les procédures étant
plus simples et plus légères. Une telle évolution ne devrait-elle pas permettre un constat plus
serein, celle d’une pratique enfin normalisée ?
L’enquête réalisée sur plusieurs mois en milieu hospitalier montre tous les acteurs
« en situation ». Elle est dons ancrée dans la réalité du système, elle rejoint tous ceux,
hommes et femmes, qui y sont impliqués.
Dans ce domaine, et au–delà des partis pris idéologiques, que nous enseigne la
réalité ? A quels nouveaux enjeux éthiques nous conduit l’observation de cette réalité, et
l’écoute approfondie des personnes ?

************

2

voir annexe p 91

66

67

I ) L’avortement à l’épreuve de la réalité :
A - Constatations sur la pratique de l’ IVG:
1 - Les cas d’avortements clandestins :
Selon les aveux de médecins pratiquant des avortements dans le cadre du service
public, un nombre significatifs d’avortements échappent encore au recensement officiel 3. On
sait que la pratique de l’avortement médicalisé clandestin subsiste dans notre pays, pour
plusieurs raisons :
- la loi Veil avait institué la loi des quotas sur la pratique de l’avortement, et les actes
d’ IVG ne devaient pas dépasser en nombre le quart des actes médicaux et chirurgicaux
pratiqués. Or l’expérience montre que certains hôpitaux dépassant ce quota, ils mettent des
actes d’avortement sur le compte d’autres actes chirurgicaux ou médicaux, ce qui obère la
fiabilité des statistiques et la lisibilité de la pratique.
- certaines femmes souhaitent encore éviter de passer par le circuit habituel, de peur
d’être reconnues. Des demandes pressées sont faites, des enveloppes sont glissées sous la
table, pour que personne ne sache . Ce sont des femmes dont la position sociale ou celle de
leur mari pourrait être compromise, des situations d’adultère inavouables…Pour toutes ces
raisons, l’hôpital fait peur : l’anonymat y est relatif, et le regard de l’autre, inévitable. Alors
l’avortement, pour que « rien ne transpire », est pratiqué hors du circuit et maquillé comme
un acte de soin courant ; il échappe à la réglementation.
Selon les médecins rencontrés, ces arrangements existent depuis le début, et il n’ y a
aucune raison que cela cesse. La loi de 1975 souhaitait sortir de la clandestinité la pratique
de l’avortement, pour permettre d’éviter que des femmes y laissent leur vie. Le danger de
mort maternelle, lié à l’avortement, est maintenant en partie évité à cause de l’évolution de la
technique et des pratiques mises en œuvre sur le plan de l’hygiène ; mais la médicalisation
de l’acte , qui se voulait être un gage de visibilité et de transparence de la pratique, n’a
visiblement pas eu l’effet escompté : beaucoup de femmes, selon les révélations de ce
médecin, continueraient d’échapper au système .
On peut s’interroger sur le caractère éthique de ce genre de pratique, qui s’apparente
à une sorte de transaction commerciale « au noir », dont les conséquences humaines et
psychologiques ne sont certainement pas neutres, à la fois pour la femme qui se condamne
à une très grande solitude à un moment important de son existence, et pour le médecin, qui
accepte des compromissions difficilement justifiables, voire même dans certains cas, qui en
tire un avantage financier.
2 – Persistance du nombre total d’ IVG
Les témoignages de médecins impliqués dans le système montrent que le chiffre
officiel avancé du nombre d’avortements en France est très probablement en deçà de la
réalité.
De l’avis de tous les médecins rencontrés, le nombre total d’ IVG n’a pas diminué
depuis la loi Veil. Un des médecins rencontrés affirme qu’il pratique aujourd’hui autant
d’avortements qu’en 1975. Il reconnaît avec une certaine amertume que rien n’a changé,
qu’on en est toujours au même point 4.
De plus, une donnée nouvelle est également apparue, qui suscite un sentiment
d’inquiétude chez les professionnels : c’est à la fois le nombre croissant d’ IVG chez les
3
4

voir témoignage p 25
id p 23, 26, 33

68

mineures, et ce qu’ils appellent « l’échec du discours de prévention », qui amènent tous les
ans 220.000 femmes à demander l’avortement.
3 - Le paradoxe contraception - IVG
a ) IVG et moyen de contraception :
La réalité de la pratique montre que certaines femmes recourent à l’avortement
régulièrement, comme une sorte de moyen de contraception. Ces cas ne sont pas si rares,
d’après les équipes d’infirmiers qui ont pu témoigner, ou même de la bouche des médecins
concernés. Cette difficulté suscite chez tous ces professionnels beaucoup
d’incompréhension, parfois de la révolte, et surtout un grand sentiment d’impuissance 5.
Comment réagir face à des femmes qui reviennent pour la quatrième, voire
cinquième fois à quelques mois d’intervalle ? Cette réalité là est difficilement vécue par les
soignants.
A cela s’ajoute un malaise : ils savent qu’ils ne peuvent rien dire puisque la loi
favorise le recours à l’ IVG, mais en même temps, ils sentent bien que l’avortement n’est pas
la solution, et ils craignent les retombées psychologiques de ces récidives.
b ) IVG et échec contraceptif :
Le fait qu’il y ait trop d’avortements est un constat apparemment partagé par tous, en
particulier par les médecins qui le pratiquent. A ce constat s’ajoute la prise de conscience
d’une réalité nouvelle, problématique : la plupart des femmes qui recourent à l’avortement
connaissent et utilisent la contraception.
Cela constitue un paradoxe d’autant plus intéressant à soulever que toutes les
personnes impliquées dans la pratique de l’avortement, assistantes sociales ou conseillers
conjugaux, reconnaissent que l’échec contraceptif mène quasiment à coup sûr vers
l’avortement. D’un côté tout est mis en œuvre pour promouvoir la contraception comme seul
moyen d’éviter le recours à l’ IVG, d’un autre côté, la réalité montre que même avec une
bonne connaissance de la contraception, nul n’est à l’ abri d’un oubli, d’un accident.
L’expérience de ces femmes rencontrées en entretien pré-IVG est éloquente : la
plupart arrivent en expliquant qu’elles ont eu un accident dans l’utilisation de leur
contraception,
- soit parce que le préservatif a craqué,
- soit parce qu’elles ont oublié un jour de prendre leur pilule – épisode qu’elles ont
vécu comme une sorte de transgression inconsciente , voire, dans certains cas,
comme un acte manqué,
- soit parce qu’elles ont vécu dans leur vie personnelle un événement qui les a un
temps soustraites à la contrainte contraceptive.6
c) refus et contre-indications
Hors des situations précédemment évoquées, on se trouve confronté à un certain
nombre de difficultés, que le discours sur la contraception ne peut pas résoudre à lui tout
seul :
Il y a les femmes qui se jugent trop jeunes et qui refusent à quinze ans de prendre
une contraception régulière, parce qu’elles n’arrivent déjà pas à trouver un équilibre dans
leur vie personnelle ou familiale, et qui se comportent vis à vis de la contraception comme
elles se comportent dans leur vie sexuelle quand elles en ont une, c’est à dire de façon
souvent anarchique et immature.
Il y a celles qui fument et qui préfèrent fumer à prendre la pilule .
Il y a celles qui ont des contre-indications absolues à l’utilisation de la pilule, des
problèmes de poids, de diabète ou d’ hypertension .
Il y a enfin celles qui se retrouvent enceintes alors qu’elles ont correctement utilisé
leur contraception. Cela s’est vu, et même si ces cas sont exceptionnels, ils méritent quand
même qu’ on s’y intéresse.
5
6

voir témoignage p 21
id p. 7

69

B - Le système de prise en charge :
1 - L’ accès à l’information :
a ) des femmes
Ce qui frappe lorsqu’on rencontre des femmes qui demandent un avortement,
qu’elles soient mineures ou plus âgées, c’est le manque de connaissance qu’elles ont, à la
fois de la loi, et des possibilités auxquelles elles pourraient recourir pour éviter l’avortement,
mais aussi ce qu’on leur dit de la réalité de l’avortement.
Le temps consacré à l’écoute et au dialogue avec la femme est extrêmement réduit, il
n’excède pas dix minutes, et encore. 7 Toutes les demandes d’ IVG étant concentrées le
même jour, les assistantes sociales doivent rencontrer en un temps très limité des dizaine de
femmes dont beaucoup sont dans une situation de détresse majeure. Il leur est impossible
de les écouter de façon satisfaisante, et il leur arrive de passer, sans le voir, à côté de
situations de violence conjugale ou de pression qui auraient peut-être mérité un
approfondissement, une écoute, un accompagnement adaptés.8 Les dix minutes permettent
d’écouter la demande, d’y répondre en expliquant brièvement le fonctionnement de
l’intervention et des modalités administratives, de faire quelques mises en garde
contraceptives.9
Il n’est pas rare de voir des femmes en pleurs évoquer leur échographie, de se dire
torturées par le choix qu’elles ont à faire.
Mais aucune information ne leur est donnée sur les aides dont elles pourraient
bénéficier pour mener leur grossesse à terme.
Quand on interroge ces femmes sur de possibles soutiens, celles-ci semblent
découvrir qu’il puisse exister autre chose que l’avortement. Il est frappant de voir quelle
libération peuvent apporter dans certains cas les propositions d’aide. 10
Concrètement, ces femmes, sont maintenues dans l’ignorance de la réalité de
l’avortement. Or combien de femmes blessées voit-on arriver en post-IVG qui disent « je ne
pensais pas que ce serait aussi dur » ?
La réalité de l’avortement, ce n’est pas un blanc entre deux tranches de vie, qu’on
essaie d’enfouir en soi en se persuadant que ça n’a jamais existé. Comme le dit le
Professeur Nisand, l’avortement, « c’est une violence inouïe », et ce n’est pas en cachant la
vérité qu’on permettra aux femmes de mieux le vivre. 11
La difficulté pour les assistantes sociales est de pouvoir concilier la conscience
qu’elles-mêmes ont de l’ avortement, avec une forme de discours officiel, qui tendrait plutôt à
dédramatiser le recours à l’ IVG: cela est une source de tension chez beaucoup d’ entre
elles, même si elles ne l’avouent pas explicitement.
Celles-ci sont comme prises en étau entre le devoir d’informer un minimum sur ce
que sera l’intervention, avec ses corollaires de douleur et de souffrance, et l’obligation
qu’elles se donnent parfois d’ évacuer de leur discours tout ce qui pourrait rappeler la réalité
vivante de l’embryon. L’avortement devient alors dans leur discours une sorte de rejet
naturel, rapide et indolore.12
De ce fait, une sorte de silence gêné pèse alors sur les répercussions possibles de
l’avortement, et les femmes sont maintenues dans l’ignorance de ce que sera pour elles
l’après- IVG. Personne ne veut en parler, même si tout le monde sait intimement que ce sera
douloureux. Celle qui se risquerait à aborder le sujet, dans un but d’ information, pourrait être
7

voir témoignage p. 15, 17
id p. 9, 16
9
id p. 16
10
id p. 8
11
id p. 34
12
id p. 18
8

70

accusée de vouloir dissuader la femme ; or vouloir dissuader une femme d’ avorter, c’ est
courir le risque de tomber sous le coup d’une poursuite pénale. Ceci peut aussi expliquer
parfois l’absence d’information à ce niveau là : le sujet est tout simplement éludé.13
b ) du personnel participant à l’ entretien pré-IVG
Il est frappant de voir quelle connaissance les travailleurs sociaux ont des différentes
informations qui seraient susceptibles d’intéresser une femme enceinte en difficulté : pour
l’essentiel, l’information donnée au cours de l’entretien se réduit aux modalités de
l’avortement et à la contraception, alors même que certains travailleurs sociaux
souhaiteraient pouvoir faire plus, et ressentent un réel sentiment de frustration par rapport à
leur impuissance. Elles ne peuvent donc pas orienter certaines femmes, pour lesquelles
elles pensent néanmoins qu’elles auraient besoin d’un accompagnement plus approfondi.
Ce défaut d’ information paraît finalement préjudiciable à la liberté de choisir.

2 - les moyens d’ accompagnement des femmes et du personnel :
a ) Etat des dispositions mises en œuvre pour accueillir les femmes
Le centre de planification est ouvert deux heures dans la semaine ; il accueille donc à
ce moment là toutes les demandes, d’ IVG, de contraception, d’informations sur les MST….
Dans ce système, chacun a un rôle prédéterminé : les assistantes sociales appellent les
femmes par leur numéro. Là, elles disposent d’environ cinq à dix minutes pour entendre leur
demande, répondre à leurs questions. Elles font ensuite le relais vers le médecin qui
consulte dans une pièce voisine. Pour peu que le médecin soit pressé, il faut qu’elles aillent
plus vite, surtout si le médecin en question a décidé qu’il partirait au bout des deux heures
réglementaires. Pour que la machine fonctionne, il faut d’ une certaine façon qu’elle
soit « bien huilée ».14 Or une femme enceinte en détresse qui vient là et qui hésite, c’est un
peu comme un grain de sable risquant de gripper l’engrenage.
Dans ces conditions, il vaut mieux ne pas trop perdre de temps. On voit bien
comment au cours des entretiens, la femme qui hésite est rapidement remise sur les rails.15
Les dispositions mises en œuvre sont telles qu’elles rendent impossibles une écoute réelle
de la personne, quelle que soit la bonne volonté des assistantes sociales. Certaines
reconnaissent qu’elles n’ont pas le temps, et que parfois, elles passent parfois à côté de
choses très importantes.
La difficulté s’accroît avec une disposition récente de la dernière loi, encore mal
connue : la suppression du caractère obligatoire de l’entretien pré-IVG.
Depuis le 4 Juillet 2001, les femmes peuvent venir avorter sans passer par les assistantes
sociales.
De ce fait, aujourd’hui nul n’est tenu de connaître leur histoire ; certains médecins,
pour se protéger, font d’ailleurs le choix de rester totalement extérieurs aux raisons qui
poussent les femmes à venir les consulter. Une phrase revient souvent dans la bouche de ce
médecin qui pratique quotidiennement des IVG , « je ne veux pas m’impliquer, c’est déjà
suffisamment dur comme ça». A la limite, cela lui permet de gommer plus facilement
l’événement, puisque cette femme n’aura jamais pour lui ni nom, ni visage.
De son côté, la femme est livrée à la solitude, ce qui n’est pas sans risque de
méprise. A ce titre, le témoignage du professeur Nisand est éloquent : il raconte comment
une femme a été un jour hospitalisée en urgence, alors que personne n’avait pu entendre les
raisons de sa demande. L’avortement avait commencé quand la femme se mit à hurler
qu’elle voulait en fait garder son enfant. C’était trop tard, l’enfant avait déjà un pied dans le

13

voir témoignage p. 9, 18 et annexe p.92
id p. 11
15
id p. 18
14

71

vagin ; il est sorti finalement, vivant, à quatorze semaines. Sa mère bouleversée a voulu le
prendre contre son sein.16
Ce fut un traumatisme pour toute l’équipe. Suite à ce drame, une des sage-femmes a
donné sa démission.
La cause profonde de cette situation tient dans le fait que cette femme avortait sous
la contrainte d’une personne proche de sa famille, mais personne n’ avait pu s’ en rendre
compte, puisque personne ne l’ avait écoutée.
Finalement, l’ équipe choquée a reconnu que « cette femme méritait de garder son
enfant ». Bien sûr, il était trop tard pour faire marche arrière.
On peut se demander si l’ absence d’ entretien ne risque pas de systématiser le silence
précédant l’ IVG au détriment des femmes les plus fragiles, notamment celles soumises à
une influence extérieure, qui n’ auront pas la chance d’ être entendues.

b ) l’ accompagnement post-IVG
On s’étonne dans ces conditions que la visite post-IVG soit facultative pour la femme.17 La
fiche d’information donnée par les médecins aux femmes qui demandent une IVG, les avertit
des risques qu’elles encourent.18 Pourtant aucune femme n’est tenue de revenir voir son
médecin après un avortement. Tous reconnaissent qu’une femme qui a avorté n’aime pas
revenir sur les lieux où s’est produit l’avortement , à cause de la blessure que cela crée en
elle; les assistantes sociales, les conseillers conjugaux, les psychologues de l’hôpital ne
voient jamais, sauf exception, revenir deux fois la même femme.
Cela s’explique notamment par le poids que peut prendre dans certains cas le
retentissement psychologique de l’ avortement.
Or ce retentissement n’est pas reconnu, et donc pas traité comme une souffrance à
part entière.
Rien n’est mis en place pour permettre aux femmes ayant subi un avortement de
trouver des lieux d’écoute pour parler de ce qu’elles ont vécu, de se reconstruire. Certaines
femmes disent, parfois avec violence, que la société ne leur reconnaît pas le droit de souffrir.
19
Les conséquences de ce défaut de soutien sont difficiles à évaluer.
Pourtant la nécessité de développer un accompagnement spécifique après
l’avortement est reconnue par beaucoup de professionnels travaillant dans ce secteur.20
Faute de structures officielles existantes, ce sont vers les psychologues, les
psychanalystes, vers certaines rares associations spécialisées dans l’accompagnement
post- IVG que vont les femmes, les couples qui ont du mal à s’en remettre. Ces
professionnels témoignent de ce à quoi ils ont à faire face, de l’ampleur de la tâche, de la
profondeur des blessures qu’ils découvrent parfois chez les hommes, les femmes, les
enfants qui viennent les consulter, parfois des années après. 21
Pour résumer, l’ IVG est dans ce dispositif vécu comme un acte totalement isolé :
isolé en amont des alternatives qui pourraient permettre de l’éviter, et isolé en aval des
propositions d’écoute et d’accompagnement qui pourraient permettre de le soigner. Tel qu’il
est conçu, le dispositif ressemble à une sorte d ‘entonnoir dans lequel les individus n’ont pas
ou peu de liberté de manœuvre, puisque, comme le dit une des jeunes femmes rencontrées,
« tout est fait pour conduire à l’ IVG, rien n’est fait pour le prévenir ».22

16

voir témoignage p. 35
cf annexe p. 89
18
idem
19
voir témoignage p. 48
20
id p. 37, 59
21
id p. 59
22
id p. 46
17

72

C – La prise en charge des femmes :
L’étude sur le terrain de quelques centres d’ IVG montre des disparités dans la prise
en charge des femmes. Elles révèlent un certain flou dans la constitution des critères qui
permettent d’apprécier la « validité » d‘une demande d’ IVG ou d’ IMG.
1 - Les conditions d’accueil :
D’après les confidences de médecins impliqués dans la pratique de l’avortement,
certaines femmes à qui on refuse l’avortement dans un service parce que leur demande est
jugée irrecevable, se font accepter dans un autre. 23
Les difficultés surviennent en effet lorsqu’on découvre que la femme a dépassé le
délai légal, ou quand elle sollicite un avortement pour un motif qui n’entre pas dans le cadre
défini par la loi : par exemple un bec de lièvre, ou une malformation bénigne. Le professeur
Nisand avoue qu’il a rencontré durant l’année plusieurs femmes en demande d’avortement
parce que le sexe de l’enfant ne leur convenait pas, demandes qu’il a refusées. 24
2 - Les cas limites
Les cas « limites » correspondent à ceux qui ont été évoqués plus haut ; de façon
générale, ils sont posés par les situations de dépassement de délai, et par des situations
jugées critiques, que certains appellent « les demandes d’avortement pour cause
maternelle ». On est surpris d’apprendre que des avortements hors délai dénommés « IVG
tardives » sont pratiqués dans certains services ; ces « IVG tardives » font l’objet d’un
protocole d’urgence, ce qui n’est pas sans créer parfois des situations bouleversantes. On
garde en mémoire l’histoire de cette femme hospitalisée à quatorze semaines de grossesse,
et dont personne n’avait pu écouter la véritable détresse.25
Les cas « limites » sont tous ceux qui échappent à la loi, et qui interpellent la
conscience du médecin ; il y a toutes ces situations de doute dans lequel un couple se
retrouve parfois face à une suspicion de maladie ou de handicap pour l’enfant à naître ; ces
cas où l’on ignore le pronostic à long terme d’ une maladie détectée in utero ; les cas
tangents ; et tous les paramètres qui entrent en ligne de compte dans une décision
d’avortement , et qui souvent mettent en jeu la responsabilité du médecin. 26
Les critères de prise en charge semblent varier, selon l’état d’esprit du médecin ou de
l’équipe, parfois aussi selon le seuil de tolérance face à la difficulté de l’acte sollicité : le
problème qui semble se poser aux équipes médicales, n’est pas tant de savoir si la
transgression par rapport à la loi est possible, mais de savoir s’ils se sentent humainement
capables d’assumer un avortement dans ces circonstances là.27
On se rappelle le témoignage rapporté par le Professeur Nisand, de cette femme qui
s’est vue refuser une IVG à douze semaines pour bec-de-lièvre, et de cette autre femme qui
a été avortée tardivement parce que son cas était jugée désespéré, alors que son enfant
n’était porteur d’aucune anomalie.
L’ IVG a beau être encadrée par la loi et reconnue comme un droit, il faut admettre
qu’il demeure des disparités dans sa mise en œuvre, au strict niveau de l’acceptation ou du
refus de la demande. C’ est peut-être l’imprécision compréhensible de certaines dispositions
légales. A chaque équipe en effet d’ interpréter les formulations qui le nécessitent comme
celle définissant les « maladies graves et incurables » pour accéder à l’ IMG. Mais c’ est
visiblement aussi dû à la pratique qui semble assez répandue chez certaines équipes d’ aller
au delà du strict cadre légal, en fonction de leur propre positionnement.
Cela soulève évidemment un certain nombre de questions d’ordre éthique qu’il est
impossible d’éluder. Car la façon inégale de traiter ces situations souvent très douloureuses
23

voir témoignage p. 36
id p. 36
25
id p. 35
26
id p. 36
27
id p. 36
24

73

peut conduire à créer de véritables injustices sur le plan du droit, sans compter que le cas
par cas, s’il n’est pas relié à une réflexion plus globale et cohérente sur le sens de la
souffrance et l’accueil du handicap, risque vite de déboucher sur une impasse.
L’avortement pose donc sur le terrain des difficultés, et celles-ci sont d’une façon
générale mal ressenties, non seulement chez les soignants, mais aussi chez tous ceux qui,
directement ou indirectement, sont impliqués dans cette pratique.

******************

74

75

II ) « Vivre au mieux l’IVG ? :
La dimension psychologique de l’avortement, son impact dans la vie des femmes qui
y recourent, mais aussi l’impact qu’il peut avoir sur les médecins qui le pratiquent, et sur
toutes les personnes qui, à leur niveau de responsabilité, sont impliquées dans cette
pratique, ne semblent pour ainsi dire jamais été officiellement évalués.
Le mot d’ordre officiel est de permettre aux femmes de « mieux vivre leur IVG », c’est
à dire d’atténuer au maximum les blessures et les remises en question douloureuses. Dans
ce domaine, que nous dit la réalité ? Dans quelle mesure l’avortement peut-il être mieux ou
moins mal vécu ? Quel impact le discours ambiant peut-il avoir sur le comportement ou les
décisions des personnes ?

A - Les situations nouvelles :
On constate d’ abord que certaines dispositions de la nouvelle loi ont engendré sur le
terrain des effets qui n’avaient pas sans doute été envisagés par le législateur.
1 - Les nouveaux cas de maltraitance sur mineure
Il s’agit en premier lieu de la capacité donnée à des parents de pouvoir inciter leur fille
mineure à avorter. L’incitation à l’avortement n’étant plus pénalement condamnable, des
parents, voire même un tiers sans lien de parenté, peuvent sans être inquiétés pousser une
fille à avorter – or comment distinguer l’incitation et la contrainte lorsqu’il s’agit d’une
personne vulnérable, et dépendante, ne serait-ce que sur le plan financier ?
D’autant que l’incitation est parfois assortie d’un certain nombre de menaces dirigées
contre la jeune fille concernée. Une telle situation a été observée avec le témoignage de
cette mineure de dix-sept ans contrainte à avorter pour la deuxième fois, et que ses parents
ont menacée de jeter à la rue si elle ne le faisait pas.
Comment ne pas s’interroger devant les larmes, la terreur de cette jeune fille, sa volonté
farouche se battre pour garder son enfant, et la façon dont elle était ainsi acculée à
l’avortement ? Comment ne pas parler d ‘ une forme de maltraitance ?28
Cette maltraitance s’exprimant sur l’intimité n’est pas très éloignée des situations de
violence sexuelle ; et certains peuvent alors s’étonner que la loi, si dure à l’encontre des
auteurs d’ actes de pédophilie, laisse aujourd’hui la porte ouverte à ceux qui veulent imposer
à une jeune femme mineure un acte qui touche aussi intimement à sa sexualité et à sa
fécondité.
2 - La réduction du délai de prise en charge
Ajoutée à cela, la réduction au maximum du délai de prise en charge : une femme chez
qui on découvre une grossesse de douze semaines peut être immédiatement hospitalisée,
sans même avoir été entendue. La découverte d’une grossesse qui atteint la limite du délai
légal met les équipes médicales quasiment dans l’obligation d’intervenir sur le champ, non
seulement pour rester dans le cadre du respect de la loi, mais aussi pour éviter une trop
grande prise de risques, le geste devenant plus compliqué au fur et à mesure qu’augmente
l’âge du fœtus.. Mais quelles répercussions cette urgence peut -elle avoir sur la femme, qui
se retrouve sans préalable sur la table d’opération ?
Cela crée des situations « limites », sur le plan humain et éthique : car une femme qui
attend la dernière minute pour venir faire une demande d’avortement se trouve souvent dans
une situation d’ambivalence par rapport à sa grossesse, et cela seul justifie qu’on n’aille pas
trop vite dans la prise en charge , qu’on prenne le temps de l’écouter vraiment. Le
28

voir témoignage p. 8

76

témoignage du professeur Nisand montre à quels contresens peut conduire une prise en
charge qui a court-circuité tous les temps d’écoute et de parole.29
Cette réflexion, inspirée des confidences de médecins impliqués dans la pratique de
l’IVG, semble aussi valoir pour la pratique de l’ IMG , « interruption médicale de
grossesse » : car des parents qui sont confrontés à une annonce de diagnostic pour l’enfant
à naître peuvent demander que soit pratiquée sans délai une interruption « médicale » de
grossesse. La loi l’autorise sans considération de délai. Dans certains cas, le délai de
réflexion est donc complètement escamoté, sous l’effet du choc et parfois d’une peur
irrationnelle face au handicap 30. On imagine bien à quelles extrémités de désespoir des
parents peuvent être conduits après une annonce qui leur font brutalement découvrir l’enfant
qu’ils attendent est malade ou gravement handicapé.
De l’avis des professionnels rencontrés, si une décision d’interruption de grossesse,
quelle qu’elle soit, est le plus souvent vécue dans la souffrance, une décision d’ IMG prise
dans l’ urgence, même si elle fait l’objet d’une concertation, peut avoir des conséquences
encore plus graves sur le plan du vécu et du retentissement psychologique. 31
3 - De nouveaux cas de conscience
Les critères définis par la loi pour autoriser le recours à l’ IMG concernent toutes les
maladies ou handicaps pour lesquelles on ne dispose d’aucun traitement, au stade de la
recherche où le diagnostic est posé. Les demandes d’ IMG font l’objet d’un protocole très
précis, et concernent des cas parfois extrêmement lourds. Cependant, les équipes
médicales sont parfois confrontées aussi à des cas tangents, des cas où la balance pèse
des deux côtés à la fois, où l’on pense qu’un traitement sera possible à plus ou moins long
terme pour l’enfant, mais sans en avoir la certitude…
Cela peut susciter un certain nombre de difficultés, des conflits de valeur, voire des
cas de conscience au sein de ces équipes, notamment lorsqu’une demande d’ IMG est faite
pour un cas qui ne justifie pas l’ IMG.
Or l’avancée des techniques de dépistages, notamment dans le domaine de
l’échographie fœtale et des analyses génét iques, conjuguée à la légalisation de l’avortement
à douze semaines, a crée un problème sur le plan éthique : en effet, des parents peuvent
maintenant bénéficier d’un diagnostic anténatal précoce, et recourir légalement à
l’avortement, pour des malformations bénignes, curables, ou même pour cause de sexe.
Aujourd’hui rien n’empêche que des parents puissent recourir à l’ IVG pour cause de bec-de
–lièvre, ou parce que le fœtus a un doigt en trop. La loi ne s’y oppose pas réellement,
puisqu’elle a permis l’allongement du délai à douze semaines, et supprimé le caractère
obligatoire de l’entretien pré-IVG. 32
Certains professionnels, comme le professeur Nisand, s’inquiètent de la dérive
eugénique à laquelle pourrait conduire ce point de convergence entre l’évolution du droit et
l’évolution de la recherche. Ce dernier reconnaît avoir été lui-même confronté à plusieurs
reprises à des demandes d’ IVG pour sexe non-désiré, l’année même qui a suivi la mise en
application de la loi. 33
Il arrive que des médecins n’opposent pas de clause de conscience face à une
demande d’avortement qui sort du champ strict de la loi ; le professeur Nisand raconte
comment il a été amené à dire « oui » dans certains cas qu’il jugeait intolérables, mais il

29

voir témoignage p. 35
id p. 41, 42
31
id p. 41
32
cf annexe p. 89
33
voir témoignage p .36
30

77

explique aussi combien dans certaines situations, il aimerait pouvoir dire « non », alors
même peut-être que du point de vue strict de la loi, cela paraît possible . 34
On entre alors dans la sphère des limites personnelles du médecin. On atteint un
seuil de tolérance, qui correspond à ce que le médecin se sent humainement capable de
supporter. Il peut, un jour, ne pas se sentir prêt à pratiquer cet acte là dans ces
circonstances-là.35
Cela suscite une véritable interrogation sur la nature même d’un acte revendiqué
dans le droit, mais qui génère tant de violences intimes et de contradictions chez ceux qui se
considèrent dans l’obligation de le pratiquer.

B - L’ IVG vue du côté des soignants :
1. Le vécu des soignants :
Le vécu des soignants dans ce domaine est marqué par une très grande
accumulation de violence et de souffrance. Les médecins qui ont accepté de témoigner sur
la façon dont ils pouvaient vivre leur pratique n’ont pas cherché à en masquer la réalité
poignante.
Ce qui frappe en premier lieu, c’est la contradiction dans laquelle ils se trouvent, entre
le discours qu’ils tiennent, et ce qu’ils nous disent du vécu de leur pratique.
a ) des sentiments contradictoires
Le premier de ces médecins explique qu’il a toujours pratiqué des avortements,
depuis 1975 et même avant 36. Pourtant quand on l’interroge sur son vécu dans ce domaine,
il raconte qu’il a toujours été contre l’avortement, qu’il a du arrêter un jour tellement « il n’en
pouvait plus », et que ce n’était pas son métier, à l’origine, de faire des avortements.
Pourtant, il soutient qu’il assume sa tâche, qui est une mission de service public.
Puis l’entretien se poursuivant, des mots sont lâchés, des confidences faites, le ton
devient plus véhément : il le vit mal, il en a assez, il veut qu’on arrête de « le bassiner avec
ces histoires de deuil ». Et de s’emporter : « Le pire », dit-il, « vous savez ce que c’ est ?
c’est qu’on me demande de faire ça avec le sourire ! ».
Son malaise rejaillit dans sa relation aux femmes qu’il reçoit pour une demande
d’avortement ; il ne les supporte plus, n’a pas assez de mots blessants pour les qualifier ; il
les rend responsables de ce qu’elles lui font subir. C’ est à lui que ces « connes » font payer
leur immaturité sexuelle !
Alors il a choisi de ne pas s’impliquer dans leur histoire, de ne rien chercher à savoir
– c’est une façon qu’il a de se protéger : il revendique de n’être que la main qui accomplit le
geste. Mais est-ce tout simplement possible ?
Ce qui est frappant, c’est cette distinction établie entre IVG et IMG : l’ IVG serait un
acte attentatoire au serment d’ Hippocrate, mais néanmoins vécu comme un geste
relativement banal, tandis que l’ IMG deviendrait un « acte d’amour ».37
Pourtant cette affirmation est dans la foulée contredite par l’horreur de la description
du « carnage » qu’est à leurs yeux l’ IMG , intervention dont l’ impact, sur l’imaginaire du
médecin, est saisissant. 38 On peut se demander comment un acte qui est revendiqué
comme un acte d’amour peut susciter un tel sentiment de culpabilité, un tel malaise chez
ceux qui le pratiquent .

34

voir témoignage p. 36
id p. 37
36
id p. 26
37
id p. 28, 39
38
id p. 39
35

78

Cet autre médecin reconnaît qu’il y a de quoi être marqué à vie par des avortements
qui tournent en fiasco, des avortements dits « médicaux », mais pratiqués sur des fœtus
sains, par ces femmes qu’ « on croit aider et qu’en fait on enfonce » , par tous ces gestes
mortifères qui sont nécessairement vécus comme une transgression à l’ordre naturel :
comment ne pas frémir avec eux devant toutes ces images évoquées de piqûre au cœur,
d’empoisonnement du fœtus, de convulsions interminables, de « bouillon dans le tuyau »,
d’agonie et de cris étouffés ? Ce sont les médecins eux-mêmes qui les évoquent, montrant
par là la difficulté qu’ils ont à assimiler la violence des scènes auxquelles ils assistent parfois.
« Ça ne vous viendrait pas à l’esprit de vous sauver face à un geyser de sang ? »
interroge le Professeur Nisand.
Il en vient même à se demander comment on peut supporter de pratiquer plusieurs
avortements par jour ; « c’est inhumain » dit-il.39
Les infirmières aussi avouent qu’elles vivent mal la pratique de l’avortement, surtout
le RU 486, parce qu’elles sont obligées d’accompagner l’expulsion de l’embryon. Elles
préfèrent voir partir la femme au bloc opératoire, parce que là, au moins, elles ne voient
rien40.
La réalité du vécu chez les soignants, c’est tout cela, au-delà d’un certain discours
idéologique, un malaise caché derrière un blindage fragile, un mélange d’agressivité et de
cynisme, des blessures vives qui affleurent derrière les mots, le ton, les images choquantes
de mort et de sang.
b ) besoin de parler et d’ être écouté
Tous les témoignages recueillis traduisent, parfois de façon extrêmement véhémente,
le besoin de parler et d’être écouté. On sent que tous ont des choses à dire, que tous ont un
vécu douloureux dans ce domaine, même s’ils ne se l’avouent pas explicitement. Jamais ce
médecin n’avait pu parler de ce qu’il ressentait, car jamais personne ne le lui avait demandé.
Ce qui frappe, c’est le silence qui pèse, c’est le non-dit, c’est la façon dont toutes ces
personnes vivent leur pratique, dans une sorte de refoulement angoissé. 41
Ce que l’écoute permet, c’est au moins de pouvoir libérer la parole.

2 - Le sens de l’acte
Les médecins sont obligés de se poser la question fondamentale du rôle et de la
finalité de leurs actes.
Certains le vivent dans une complète contradiction avec ce à quoi ils croient, et on se
demande comment ils peuvent arriver à gérer cette contradiction : c’est le cas de ce médecin
qui reconnaît qu’il est contre l’avortement, mais qu’il en pratique depuis 25 ans. 42 Il y a ceux
qui à force d’en pratiquer, éprouvent une lassitude et un dégoût grandissants, mais qui
n’imaginent néanmoins pas pouvoir s’arrêter.
Comme ils ne voient pas les choses s’arranger, comme ils constatent qu’ils pratiquent
aujourd’hui autant d’ IVG qu’il y a vingt-cinq ans, ils finissent par se demander si cela a
vraiment un sens. « Au fond, je me demande à quoi tout cela sert…. » Leur pratique semble
prendre alors un goût d’ échec.
Ils ont le sentiment d’être considérés comme des prestataires de service, comme des
« videurs d’utérus » ; « dans cette histoire là » me confie un chef de service, qui a pratiqué
des avortements, « on n’a pas du tout pris en considération le problème moral de celui qui
avorte ; or je vous le dis, celui qui le fait n’est pas si à l’aise que cela ; le soir, il dort mal et
fait des cauchemars ».
39

voir témoignage p. 37
id p. 20
41
id p. 20
42
id p. 26
40

79

Et d’enchaîner sur l’ « hypocrisie du pouvoir législatif » , qui a contribué à anesthésier
les consciences, en faisant croire qu’ on pouvait impunément « supprimer une vie humaine
déjà constituée ». Le sens de l’acte, il le perçoit chaque jour en pratiquant des échographies.
Voir des femmes se préparant à un avortement lui demander d’écouter le cœur du bébé – ce
même bébé qu’elles s’apprêtent à faire supprimer ! » - lui est devenu absolument
insupportable. 43
3 - La clause de conscience en question
Un autre problème est posé aux médecins comme aux infirmières, au sein des
structures hospitalières publiques.
Il arrive en effet qu’aucun des médecins présents dans le service de gynécologieobstétrique ne souhaite pratiquer d’ IVG ; or la loi est très stricte à ce sujet : l’activité d’ IVG
doit avoir une place au sein du service. Le chef de service a l’obligation de définir les
modalités de prise en charge des demandes d’IVG, même s’il est lui-même par sa
conscience, opposé à l’avortement. Le résultat est le suivant : dans certains hôpitaux,
l’activité pèse sur les épaules d’un seul homme. Or cet homme n’a pas eu son mot à dire ; il
a été désigné à cette tâche, et il doit l’assumer. Un des témoignages montre bien l’immense
solitude et la souffrance du médecin confronté à une tâche qui l’écrase. Une phrase revient
souvent dans sa bouche, « je suis obligé ».44
A un autre niveau de responsabilité, les infirmières ressentent le même malaise. Elles
sont confrontées parfois à des situations qui les révoltent, et celles-ci ne sont pas si rares : il
s’agit notamment de situations de pressions avérées, d’un homme sur sa femme, de parents
sur leur fille mineure, d’un employeur sur son employée.
Elles se sentent impuissantes face à l’ampleur des drames auxquels elles assistent,
elles vivent toutes ces situations de pression dans la violence : s’il fallait les dénoncer, à qui
iraient –elles les dénoncer, puisque la loi permet l’incitation à l’ IVG ?
Il y a aussi tous les gestes qu’on leur demande d’accomplir, pour accompagner un
avortement, et qui heurtent leur conscience, ou qu’elles ne peuvent tout simplement pas
supporter, sur le plan humain. On se rappelle le témoignage cette infirmière qui raconte
quelle douleur cela représente pour elle d’assister à un avortement sous RU 486. « On
supporte sans rien dire », « personne ne nous demande ce qu’on en pense », « on n’a pas
le choix ».45
L’enjeu présent dans tous ces drames intimes, vécus par chacun à un niveau
individuel, est probablement la place laissée à la liberté de conscience. Une infirmière a-telle le droit de dire « non » face à certains actes qu’elle réprouve, sans avoir peur d’être mise
à la porte, ou ralentie dans sa carrière ? Une chose est sûre : la plupart des infirmières
rencontrées ne savent pas si elles ont droit à exprimer une objection de conscience. Le
silence autour de l’ IVG s‘étend à ce domaine et touche les professionnels qui se sentent
dépendants d’un système sur lequel ils ne se sentent pas capables de peser au point d’ en
dénoncer les excès.

C - L’ IVG vue du côté des travailleurs sociaux :
Du côté des travailleurs sociaux, accompagner une femme ou un couple vers
l’avortement n’est pas aisé. Car ces personnes affrontent des contraintes pesantes :
contraintes du rôle qui leur est dévolu au sein du système, duquel elles ne peuvent pas
facilement sortir, et contraintes de la loi, qui leur impose une certaine manière d’agir à l’égard
des femmes qu’elles rencontrent.
43

voir témoignage p. 23
id p. 26
45
id p. 20
44

80

1 - Le rôle des personnes
Leur rôle est clairement défini, et bien codifié. Les assistantes sociales sont un
maillon de la chaîne, même si depuis peu, leur fonction au sein du système a été réévaluée :
elles ne reçoivent en théorie que les femmes qui ont fait le choix de les rencontrer.
Cependant, elles ont une fonction qui limite leur action, ce qui engendre chez elles beaucoup
de frustrations. Elles disposent de très peu de temps, et voient à la chaîne beaucoup de
femmes qui mériteraient d’être suivies individuellement, sur la durée.
Ce n’est pas à ces conditions qu’elles aimeraient travailler, et le plus souvent, elles
sont obligées de renoncer à ce qu’elles estiment pourtant constituer le cœur de leur mission :
l’écoute, l’accompagnement, l’information éclairée. Ce cœur là est consommateur d’un
temps qu’ elles n’ ont pas.
On comprend dans ces conditions que leur rôle soit devenu stéréotypé, et leur
discours répétitif. Elles avouent pour certaines mal vivre ce rôle, notamment parce que cela
les renvoie en permanence à des situations d’échec, auxquelles elles ont parfois du mal à
trouver des réponses adaptées.
2 - Le rôle du discours : ce qu’il permet et ce qu’il empêche.
On peut imaginer la difficulté ressentie par tous ces acteurs sociaux, qui sont obligés
du fait de la loi d’être des sortes de relais conduisant vers l’ IVG. La dimension de l’écoute,
même si elle est présente, reste malgré tout secondaire par rapport au devoir d’information
minimum : or en dix minutes, l’assistante sociale doit avoir le temps d’informer sur
l’intervention, sur les modalités de prise en charge, même si la femmes n’a pas pris sa
décision. 46
Or parler de l’intervention, c’est déjà d’une certaine façon anticiper la décision de la
femme, donner une réalité à l’avortement. Beaucoup finissent par se plier à ce qu’on leur
propose, parce qu’elles sont dans un isolement tel que cela les soulage d’entendre qu’on va
s’occuper d’elles. 47
a ) Entre la loi et la réalité du vécu :
- Les cas de conscience :
Car face à ce que la loi établit comme un droit reconnu, de quelle marge de
manœuvre une assistante sociale peut -elle disposer face à des situations qui apparaissent
précisément comme des atteintes au droit ? Les témoignages recueillis sont édifiants : ils
montrent plusieurs situations de pression avérées, qui se sont toutes soldées par un
avortement, et ce, contre l’avis de la femme. 48Ces situations créent parfois de véritables cas
de conscience, qui ne se limitent pas au personnel social. Cependant, une équipe qui prend
en charge une femme en quelque sorte « sous la pression d’un tiers » sait qu’elle non plus
n’a pas le choix, puisqu’elle a l’obligation de respecter la loi.

- Modifications comportementales face au délit d’entrave à l’ IVG
La loi ayant inscrit dans le code pénal l’entrave à l’ IVG, les acteurs du milieu social
savent qu’ils n’ont pas le droit d’intervenir. Cette donnée a donc une incidence directe sur
leur comportement, et sur la façon dont ils vont malgré tout poursuivre l’entretien sans
chercher à montrer de réticences particulières. Ceci explique l’attitude de l’assistante sociale
face à la jeune mineure terrorisée, et la façon très professionnelle qu’elle a de la préparer
quand même à l’intervention, même si intérieurement, elle est choquée par ce qu’elle voit. 49

46

voir témoignage p. 15, 16
id p. 17
48
id p. 7, 16, 45
49
id p. 8
47

81

Là encore se dessine un enjeu éthique de première importance, puisqu’il concerne le
droit et la liberté des personnes.

b) Aide et non-dit
Ce qui est encore plus frappant, est la façon dont parfois l’entretien cherche à
dédramatiser les situations.
« Après tout cela ne semble pas si grave ». Certaines assistantes sociales ont le
cœur tellement serré par ce qu’elles voient, qu’elles font tou t pour aplanir la crise, pour que
l’IVG, soit vécue en quelque sorte « en douceur », qu’il y ait le moins de souffrances
possibles. Il y a chez elles un réel sentiment de compassion. De ce fait, elles sont obligées
de recourir à des dénis, pour que rien de douloureux ne soit nommé, pour que l’avortement
n’apparaisse surtout pas sous une forme négative.
L’information édulcore en partie la réalité de l’acte – « vous verrez, l’ IVG, c’est
comme si on vous faisait venir les règles plus tôt », et « au niveau du vécu, c’est que des
caillots » -50 et se concentre essentiellement sur le vécu de la femme. « Elle a eu raison »,
elle n’« a pas le choix », c’est « mieux pour elle », « cela va bien se passer », « ce n’est pas
si terrible ».
On évite au maximum d’évoquer l’échographie, et cela met mal à l’aise si c’est la
femme elle-même qui la nomme, qui pleure en se remémorant le bruit du cœur qu’elle a
entendu battre. Certains mots sont proscrits : on ne parle pas de bébé, ni d’enfant, ni de
désir de maternité ; ce qui dérange, c’est quand la femme elle-même en parle.51
En aucune façon, cette évocation ne peut être l’occasion d’une remise en question,
même si on pense que cela suffirait à faire pencher la balance de l’autre côté.
Cette forme d’aide, qui part d’un sentiment vrai et sincère, repose néanmoins sur
quelque chose de tronqué, et qui en définitive préjudiciable à la femme elle-même : en effet,
la femme autant que l’assistante sociale sont conscientes que ce n’est pas rien d’avorter,
que ce sera certainement douloureux. Chacune sait que ce qu’elle porte en elle n’est pas un
simple caillot , un kyste ou un morceau de chair. Elles savent, toutes ces femmes qui
consultent pour un suivi post-IVG, que pour parvenir à dépasser leur souffrance et à se
reconstruire, il leur faudra apprendre à nommer l’enfant perdu. 52

3 - Aide sociale et attente des femmes : des malentendus
Le témoignage relatant l’histoire d’une jeune femme ayant avorté, montre ce qui peut
se jouer au moment d’un entretien social, et les malentendus qui se créent parfois.
C’est d’abord le décalage entre ce qui est dit et ce qui est vécu ou connu intimement.
Cette femme nous raconte comment elle a été amenée à demander une IVG en
cédant à la pression constante de sa belle-famille. Or au cours de l’entretien, l’assistante
sociale n’a pas cherché à élucider les vraies raisons qui l’amenaient à faire cette démarche.
La jeune femme raconte son désarroi, sa déception par rapport à la façon dont sa détresse a
été accueillie.
Dans le fond, elle ne le voulait pas, cet avortement. « J’ai fini par céder, la pression
était trop forte ; je suis allée à l’avortement pour que cela cesse enfin, qu’on me laisse
tranquille ; j’y suis allée comme une victime va s’immoler ».
Ce qu’ elle aurait souhaité, raconte-t-elle, c’est plus d’écoute, et surtout, qu’on l’aide
vraiment à s‘en sortir. A entendre son témoignage, on se dit que l’avortement ne l’aura
vraiment pas aidée à s ‘en sortir.
Le résultat a été pour elle trois ans de dépression avec tendances suicidaires. 53
50

voir témoignage p. 13
id p. 14
52
id p. 49
53
id p. 48
51

82

D - Ce que les femmes nous disent de l’ IVG :
On touche au cœur du problème sur le retentissement de l’ IVG. Les témoignages
recueillis lors des entretiens pré-IVG révèlent de quelle manière le recours à l’ IVG est
appréhendé par les femmes.
1 - L’ IVG, vécue comme un passage obligé
Le recours à l’ IVG apparaît comme une sorte de passage obligé face à une
grossesse imprévue. L’une des expressions les plus fréquemment entendue est « je suis
obligée , « je n’ai pas le choix ». 54
La plupart des femmes rencontrées témoignent de l’impasse dans laquelle elles
pensent être face à une grossesse qui se déclare dans des conditions difficiles. Il n’y a pour
elles apparemment pas d’autre solution , le plus souvent parce qu’elles vivent des situations
très douloureuses sur le plan familial ou social, mais aussi parce qu’elles ignorent
totalement ce qui pourrait exister ailleurs. « Il n’y pas d’alternative pour moi », disent les
femmes, et ce constat est partagé par une partie du personnel médical confronté à la
pratique de l’ avortement : « Il n’y a pas d’ alternatives à l’avortement », « elles n’ont pas le
choix ». 55
On se trouve assez vite confronté à une contradiction très forte entre les notions de
droit et de choix que veut promouvoir la loi, et ce que vivent réellement les femmes, qui
disent qu’elles ne peuvent pas faire autrement, que l’avortement est la seule issue possible
pour elles.
Dans ce contexte, et face à tant et tant de femmes qui se disent ainsi acculées à
l’avortement, que signifie le mot « liberté », si souvent utilisé pour justifier le recours à l’IVG ?
2 - Des pressions révélées
Cette fatalité du recours à l’avortement apparaît de façon poignante dans tous les cas
de pressions révélées qui pèsent sur les femmes, qu’elles soient directes ou indirectes. Le
témoignage de la jeune femme qui a accepté de raconter son histoire montre bien le genre
de pressions auxquelles elle a été confrontée. Les pressions de sa belle-famille ont été telles
que pour les faire cesser elle a finalement accepté un avortement qu’elle n’ avait pas choisi.
Elle voulait simplement qu’on arrête de la harceler.
Il y a l’attitude des parents vis-vis de leur enfant, l’argument d’autorité, et face à cela,
un enfant ne peut pas faire grand chose. 56
Il y a aussi, d’une certaine façon, la pression du système lui-même, qui est conçu
pour ça.
On voit bien dans les témoignages comment l’assistante sociale est en quelque sorte
obligée de parler de l’intervention, de la décrire, d’en expliquer les modalités, quel que soit le
cas de figure et même si la femme hésite encore.
On comprend mieux combien il peut être difficile, voire impossible, à une femme de
dire finalement « non », même si sa demande d’ avortement a été faite sous la pression d’un
tiers. 57
Personne ne l’incitera à faire le choix inverse.
3 - Des attentes insatisfaites
Les rares femmes qui ont réussi à témoigner après leur avortement, disent qu’elles
attendaient autre chose de l’entretien pré-IVG : le reproche est surtout dirigé contre le
système. Il ne favorise pas l’alternative à l’avortement – ce qu’elles auraient aimé qu’on leur
54

voir témoignage p. 9, 16, 46
id p. 20
56
id p. 7, 8
57
id p. 7
55

83

propose – , il ne permet pas une écoute réelle, empathique, de la personne – le temps
imparti ne le permet pas ; il dédramatise, voire encourage le recours à l’ IVG – alors qu’elles
l’ont vécu après-coup comme quelque chose qui les a durablement marquées.
4 - Un retentissement profond et durable :
En effet, le retentissement psychologique de l’avortement n’est pas un simple
postulat idéologique. Il part de réalités vécues, à des degrés divers, par les femmes ayant
subi l’avortement. Or cette dimension est excessivement difficile à appréhender, notamment
parce qu’il y a sur ce sujet un silence tabou, et que peu de femmes osent le briser. Pourtant
toutes celles qui ont accepté de témoigner ont été marquées par leur avortement.
a ) Souffrances physiques et psychologiques
Le témoignage d’ Agnès est éloquent, pour qui cherche à saisir la profondeur du
retentissement psychologique de l’ avortement. Il parle à lui tout seul de ce que peut
ressentir une femme après un avortement : la souffrance physique, la sensation du vide
ressenti après l’ avortement, son malaise global, le sentiment d’ une perte irrémédiable : une
sorte de temps immobile suspendu au-dessus du vide, sans passé ni avenir - « Le
calvaire », dit-elle.
Il y a la dégradation de l’image de soi, la recherche de l’auto-mutilation : elle se rend
chez son coiffeur juste après son avortement , et lui demande de lui raser la tête,
entièrement « pour montrer à tous que je n’étais pas une vraie femme ». Elle raconte
comment elle a fini par « péter les plombs » : après avoir perdu l’usage de la parole,
pendant plusieurs semaines, elle se met à harceler l’hôpital pour savoir où ils ont mis le
corps de son bébé, elle a des comportements délirants vis-à-vis des femmes promenant
leurs enfants dans des poussettes, à qui elle demande : « vous n’ avez pas vu mon
bébé ? » « vous n’avez pas vu mon bébé ? » , suivis d’ épisodes d’une grande violence : sa
tentative de projeter son caddie dans le ventre d’ une femme enceinte rencontrée dans un
supermarché.
« Je voulais qu’elle ressente la même chose que ce que j’avais ressenti, moi ».
Finalement, elle a été mise sous Prozac pendant trois ans. 58
Tony Anatrella, psychanalyste, reçoit beaucoup de femmes, ou de couples qui ont été
confrontés à l’ avortement. Il a sur ce sujet une expérience de professionnel. Il explique que
l’avortement peut avoir des conséquences désastreuses pour la femme. Il a vu des femmes
devenir aveugles après avoir subi une IVG, des femmes dont les jambes ne les portaient
plus dans les escalier, des femmes ayant totalement renoncé à l’estime d’elle-même, à leur
corps et à leur sexualité, devenues frigides à vie ou gravement dépressives, des femmes qui
développent certains cancers. Il va même plus loin : l’avortement n’a pas seulement une
incidence sur la femme, sur le couple, mais il a aussi une incidence sur les générations
suivantes : il ébranle des représentations symboliques qui sont essentielles à l’équilibre et à
l’épanouissement de la personne : le sens et la valeur de la vie, la représentation de la
sexualité, des liens de filiation, la mort. 59 Et une blessure, vécue au niveau des parents par
exemple, se transmettrait inconsciemment aux enfants, même si les parents la leur ont
caché.
Ainsi cet homme qui vivait en permanence avec le sentiment qu’ il y avait « un
cadavre dans le placard », et qui souffrait de problèmes d’identité inexpliqués. En
interrogeant son père sur les conditions de sa naissance, il a découvert que sa mère avait
avorté quelques années avant sa naissance, et qu’elle avait éprouvé de grandes difficultés à
s’occuper de lui. Le cadavre était le frère ou la sœur avortés, et son trouble identitaire venait
de ce qu’il avait le sentiment inconscient d’avoir pris la place d’un mort. 60

58

voir témoignage p. 48
id p. 52, 62
60
id p. 59
59

84

b ) Déni et culpabilité
Face à ce qui a été vécu, parfois très douloureusement, il peut y avoir la tentation du
déni. La femme refoule en elle tout souvenir de sa grossesse avortée. De l’avis des
psychologues qui accompagnent des femmes après un avortement, cette tentation
inconsciente d’enfouir ce qui a existé peut avoir des conséquences extrêmement négatives à
long terme sur la personne. Car la volonté ne remplace jamais la mémoire du corps. Or le
corps se souvient. Le sentiment de deuil enfoui peut être réactivé à l’occasion d’autres
évènements, qui n’ont pas forcément de lien avec l’avortement : une séparation un peu
brutale, un deuil vécu dans la famille, une nouvelle naissance. 61 Il n’est pas rare de voir des
femmes qui ont vécu un avortement, venir consulter un spécialiste parfois cinq , dix ou trente
ans après. Or pour peu qu’on ne permette pas à la femme de dire ce qu’elle a vécu, elle
garde cela en elle, comme une blessure jamais guérie. D’une certaine façon, le déni de la
société sur cette question ne fait qu’accroître la culpabilité liée à la souffrance de
l’avortement vécu. 62
c) Des répercussions sur la confiance en soi et la capacité à devenir
une « bonne » mère : IVG et maltraitance
Certaines équipes de prévention de la maltraitance travaillant en milieu hospitalier, et
notamment en maternité, ont pu constater que des gestes de maltraitance vis-à-vis du
nourrisson pouvaient être dans certains cas liés à des antécédents d’ IVG chez la nouvelle
accouchée. La mère, encore marquée par un avortement antérieur, aurait du mal à
s’occuper correctement de son enfant , à lui prodiguer tous les soins nécessaires. La peur de
mal faire, de n’être pas à la hauteur vis-à-vis de cet enfant-là, peut trouver sa source dans la
blessure laissée par un avortement antérieur. 63
Le témoignage d’ Agnès, touchée par l’avortement, montre bien qu’elle se sent
aujourd’hui encore incapable d’envisager une nouvelle grossesse, qu’elle pense de pas
réussir à être une bonne mère.64 On peut aussi puiser dans son histoire des éléments qui
éclairent la réflexion : car Agnès a vécu une enfance malheureuse, en compagnie d’une
mère maniaco-dépressive, qui maltraitait ses enfants. Celle-ci avait vécu deux avortements.
Sa fille raconte quelle douleur cela a été pour elle de découvrir cela par hasard, en ouvrant
un jour un livre de recettes de cuisine dans lequel sa mère avait glissé des pages de son
journal intime. Et tout cela est resté caché, enterré dans une sorte de silence écrasant. 65
On peut légitimement se demander dans quelle mesure ces avortements ne seraient
pas à l’origine des difficultés psychologiques importantes de la mère, voire même de son
attitude vis-à-vis de ses enfants.
C’est une piste qui mériterait certainement d’être creusée : car un des arguments que
l’on utilise souvent pour justifier le recours à l’avortement est précisément de dire que si
l’enfant attendu n’est pas désiré, il risque d’être mal aimé par ses parents. Or cela pourrait
bien être l’inverse : certaines mères qui ont vécu un avortement paraissent souvent éprouver
de réelles difficultés à s’occuper de l’enfant qu’elle mettent au monde par la suite, et ce,
même s’il est désiré.
d ) Des séquelles difficiles à éliminer
si l’ on n’ aide pas à libérer la parole
Les psychanalystes ou les psychologues qui accompagnent des femmes sont les
seuls à pouvoir réellement évaluer l’ampleur, la profondeur du retentissement psychologique
de l’avortement. L’association AGAPA explique quel parcours elle a mis en place pour
permettre aux femmes et aux couples de trouver un chemin de reconstruction, de guérison

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voir témoignage p. 59
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après l’avortement. Ce parcours dure six mois, et il repose autant sur des jeux de rôle, des
partages en petits groupes, que sur un accompagnement individuel. Dans tous les cas, on
se rend compte que le chemin est long pour sortir de l’image, blessée, que la femme a gardé
d’elle-même et de sa capacité à donner la vie. Leurs accompagnatrices témoignent pourtant
de la libération vécue par ces femmes ou ces couples, à qui on a donné le droit de raconter
leur histoire. Beaucoup en ressortent guéris.67
Tony Anatrella explique quel parcours il propose aux femmes pour les réconcilier
avec elles-mêmes : leur permettre de parler de ce qu’elles ont vécu, de mettre des mots sur
une souffrance cachée parfois durant de nombreuses années ; les sortir de l’image
extrêmement négative qu’elles ont parfois d’elles-mêmes, de leur corps, de leur sexualité,
éviter que la culpabilité se retourne contre elles, les aider à formuler à nouveau des projets
d’avenir, reparler du désir d’enfant. 68

********************

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87

Conclusion
Face à la souffrance vécue, à tous les niveaux et à degrés divers par les principaux
acteurs de l’avortement, face au poids que peut représenter l’acte lui-même dans la vie
d’une femme, face à la pesanteur du système, on se dit que les enjeux sont énormes : le
principal, soulevé par tous ceux qui sont impliqués, concerne la prévention de l’avortement.
J’ai souhaité notamment au cours de mon enquête écouter en profondeur les
personnes directement concernées par l’avortement – femmes et équipes médicales et
sociales -, saisir la réalité de leur pratique et de leur parcours, comprendre leurs difficultés.
J’ai essayé, devant l’ échantillon par essence limité de personnes à rencontrer, d’ aller plus
en profondeur pour décrire la réalité de l’avortement « au quotidien », non pas sur le plan
des techniques médicales, mais du vécu personnel, du parcours de chacun quelle que soit
sa fonction.
Or que nous disent ces personnes ? L’enjeu soulevé par toutes ces confidences reçues, est
à mon avis un enjeu central dans le domaine de la prévention de l’ avortement : il s‘agit de
l’écoute.
Dans quelle mesure ces personnes sont-elles écoutées, reconnues, respectées dans
leur existence, leurs besoins, leurs désirs ? Formée personnellement sur ce thème, je
considère que face à une détresse, quelle qu’elle soit, l’écoute en profondeur et à priori est la
première exigence éthique.
Toutes les femmes rencontrées ont lancé un appel en ce sens. Beaucoup
d’avortements pourraient être évités si les femmes étaient véritablement écoutées, et leur
souffrance, prise en compte. Elles aimeraient avoir aussi le choix de poursuivre leur
grossesse, qu’on les aide à le faire. C’est ce que dit Agnès, qui aurait souhaité qu’on
l’informe de ses droits et des structures spécialisées dans l’accompagnement des femmes
enceintes en détresse. Pour cette femme, l’expérience vécue a été si douloureuse qu’elle
souhaite publier un livre pour éviter aux femmes de tomber dans ce qu’ elle appelle « le
piège de l’avortement ».
La souffrance vécue sous la pression est intolérable. Elles lancent un appel à l’aide pour
qu’on ne puisse plus permettre l’avortement sous pression. Le témoignage rapporté de la
jeune mineure suffit à lui tout seul pour en mesurer l’impact psychologique.
De leur côté, les travailleurs sociaux souhaitent qu’on entende leur difficulté à gérer
les demandes d’avortement dans le système tel qu’il est mis en place ; qu’on entende leur
frustrations par rapport au suivi des personnes, qu’on leur donne aussi les moyens
d’informer davantage sur les structures pouvant aider les femmes. Ils vivent parallèlement,
certains avec beaucoup de violence, le silence de la loi sur les situations de pression, qu’ils
sont obligés de cautionner.
Quant aux médecins, ils sont peut-être les plus virulents sur ce sujet, tant ils
ressentent le malaise lié à l’exercice de leur pratique.
Ceux-ci ont particulièrement besoin d’être écoutés. Le médecin vit sa pratique avec
une violence qui renvoie à son sentiment de la violence de l’acte lui-même. L’impact de
l’avortement dans sa vie, sur son imaginaire, est saisissant. Il faut entendre la souffrance du
médecin isolé dans leur pratique, et qui se blinde au maximum pour éviter de trop « en
prendre dans la figure », et ce, au-delà même du discours de neutralité qu’il tient pour
expliquer sa pratique.
Ce qu’on peut déduire de tous ces témoignages, c’est que le retentissement
psychologique de l’avortement existe à des degrés divers, y compris chez les soignants, et
qu’il n’est pas entendu.

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Je dois préciser à ce stade qu’en tant que personne, et particulièrement en tant que
femme, il ne m’a pas été possible de rester insensible aux histoires poignantes dont j’étais le
témoin. Sans doute même, mon rôle d’observatrice silencieuse m’a-t-il fait ressentir plus
fortement encore, par la forme d’ impuissance dans laquelle j’étais cantonnée, certains
dysfonctionnements. Or ces dysfonctionnements génèrent des injustices flagrantes, qu’il est
impossible de taire.
Il me semble que s‘impose aujourd’hui à nous l’urgence d‘une prise de conscience :
du fait du système au sein duquel s’ établit la pratique de l’ avortement, il nous faut admettre
que de nombreuses femmes subissent aujourd’hui une forme de maltraitance. Les
conséquences de cette maltraitance sont difficiles à évaluer. Elles sont à mon avis largement
sous-estimées. Elles pèsent évidemment aussi sur les nombreux professionnels confrontés
à l’ avortement, qui ne peuvent qu’être insatisfaits des dysfonctionnements éthiques du
système dans lequel s’exerce leur pratique.
Pour finir, tout au plus me bornerai-je à insister : ce n’est qu’à partir d’un constat
lucide de la réalité que nous serons en mesure de modifier notre pratique pour aider, écouter
et respecter chacun plus en profondeur et en vérité.

*******************************

89

ANNEXE
2- LOI NO 2001-588 DU 4 JUILLET 2001
RELATIVE A L' INTERRUPTION VOLONTAIRE
GROSSESSE ET A LA CONTRACEPTION (1)

DE

L'Ass
emblée nationale et le Sénat ont délibéré,
L'Assemblée nationale a adopté,
Vu les décisions du Conseil constitutionnel no 2001-446 DC du 27 juin 2001 et no 2001-449 DC du 4
juillet 2001 ;
Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :
TITRE Ier
INTERRUPTION VOLONTAIRE DE GROSSESSE
Article 1er
L'intitulé du chapitre II du titre Ier du livre II de la deuxième partie du code de la santé publique est
ainsi rédigé : « Interruption pratiquée avant la fin de la douzième semaine de grossesse ».
Article 2
Dans la deuxième phrase de l'article L. 2212
-1 du même code, les mots : « avant la fin de la dixième
semaine de grossesse » sont remplacés par les mots : « avant la fin de la douzième semaine de
grossesse ».
Article 3
Le deuxième alinéa de l'ar
ticle L. 2212-2 du même code est complété par les mots : « ou, dans le cadre
d'une convention conclue entre le praticien et un tel établissement, dans des conditions fixées par
décret en Conseil d'Etat ».
Article 4
L'article L. 2212
-3 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 2212-3. - Le médecin sollicité par une femme en vue de l'interruption de sa grossesse doit,
dès la première visite, informer celle-ci des méthodes médicales et chirurgicales d'interruption de
grossesse et des risques et des effets secondaires potentiels.
« Il doit lui remettre un dossier-guide, mis à jour au moins une fois par an, comportant notamment le
rappel des dispositions des articles L. 2212-1 et L. 2212-2, la liste et les adresses des organismes
mentionnés à l'article L. 2212
-4 et des établissements où sont effectuées des interruptions volontaires
de la grossesse.
« Les directions départementales des affaires sanitaires et sociales assurent la réalisation et la diffusion
des dossiers-guides destinés aux médecins. »
Article 5
I. - Les deux premiers alinéas de l'article L. 2212
-4 du même code sont ainsi rédigés :
« Il est systématiquement proposé, avant et après l'interruption volontaire de grossesse, à la femme
majeure une consultation avec une personne ayant satisfait à une formation qualifiante en conseil
conjugal ou toute autre personne qualifiée dans un établissement d'information, de consultation ou de
conseil familial, un centre de planification ou d'éducation familiale, un service social ou un autre

90

organisme agréé. Cette consultation préalable comporte un entretien particulier au cours duquel une
assistance ou des conseils appropriés à la situation de l'intéressée lui sont apportés.
« Pour la femme mineure non émancipée, cette consultation préalable est obligatoire et l'organ
isme
concerné doit lui délivrer une attestation de consultation. Si elle exprime le désir de garder le secret à
l'égard des titulaires de l'autorité parentale ou de son représentant légal, elle doit être conseillée sur le
choix de la personne majeure mentionnée à l'article L. 2212
-7 susceptible de l'accompagner dans sa
démarche. »
II. - Le troisième alinéa du même article est supprimé.
Article 6
Dans l'article L. 2212
-5 du même code, les mots : « sauf au cas où le terme des dix semaines risquerait
d'être dé
passé, le médecin étant seul juge de l'opportunité de sa décision » sont remplacés par les mots
: « sauf dans le cas où le terme des douze semaines risquerait d'être dépassé ».
Article 7
L'article L. 2212
-7 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 2212-7. - Si la femme est mineure non émancipée, le consentement de l'un des titulaires de
l'autorité parentale ou, le cas échéant, du représentant légal est recueilli. Ce consentement est joint à la
demande qu'elle présente au médecin en dehors de la présence detoute autre personne.
« Si la femme mineure non émancipée désire garder le secret, le médecin doit s'efforcer, dans l'intérêt
de celle-ci, d'obtenir son consentement pour que le ou les titulaires de l'autorité parentale ou, le cas
échéant, le représentant légal soient consultés ou doit vérifier que cette démarche a été faite lors de
l'entretien mentionné à l'article L. 2212
-4.
« Si la mineure ne veut pas effectuer cette démarche ou si le consentement n'est pas obtenu,
l'interruption volontaire de grossesseainsi que les actes médicaux et les soins qui lui sont liés peuvent
être pratiqués à la demande de l'intéressée, présentée dans les conditions prévues au premier alinéa.
Dans ce cas, la mineure se fait accompagner dans sa démarche par la personne majeure de son choix.
« Après l'intervention, une deuxième consultation, ayant notamment pour but une nouvelle
information sur la contraception, est obligatoirement proposée aux mineures. »
Article 8
L'article L. 2212
-8 du même code est ainsi modifié :
1o Le premier alinéa est ainsi rédigé :
« Un médecin n'est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse mais il doit
informer, sans délai, l'intéressée de son refus et lui communiquer immédiatement le nom de praticiens
susceptibles de réaliser cette intervention selon les modalités prévues à l'article L. 2212
-2. » ;
2o Les deux derniers alinéas sont supprimés.
Article 9
I. - L'article L. 2322
-4 du même code est abrogé.
II. - L'article L. 2322
-1 du même code est complété par un alinéa ainsi rédigé :
« Un décret fixe les installations autorisées dont les établissements de santé privés sont tenus de
disposer lorsqu'ils souhaitent pratiquer des interruptions volontaires de grossesse. »
Article 10
L'intitulé du chapitre III du titre Ier du livre II deal deuxième partie du même code est ainsi rédigé : «
Interruption de grossesse pratiquée pour motif médical ».

91

Article 11
L'article L. 2213
-1 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 2213-1. - L'interruption volontaire d'une grossesse peut, à toute époque,
être pratiquée si deux
médecins membres d'une équipe pluridisciplinaire attestent, après que cette équipe a rendu son avis
consultatif, soit que la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la femme, soit qu'il
existe une forte probabilité que l'enfant à naître soit atteint d'une affection d'une particulière gravité
reconnue comme incurable au moment du diagnostic.
« Lorsque l'interruption de grossesse est envisagée au motif que la poursuite de la grossesse met en
péril grave la santé de la femme, l'équipe pluridisciplinaire chargée d'examiner la demande de la
femme comprend au moins trois personnes qui sont un médecin qualifié en gynécologie obstétrique,
un médecin choisi par la femme et une personne qualifiée tenue au secret professionnel qui peut être
un assistant social ou un psychologue. Les deux médecins précités doivent exercer leur activité dans
un établissement public de santé ou dans un établissement de santé privé satisfaisant aux conditions de
l'article L. 2322
-1.
« Lorsque l'inter
ruption de grossesse est envisagée au motif qu'il existe une forte probabilité que
l'enfant à naître soit atteint d'une affection d'une particulière gravité reconnue comme incurable au
moment du diagnostic, l'équipe pluridisciplinaire chargée d'examiner demande
la
de la femme est celle
d'un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal. Lorsque l'équipe du centre précité se réunit, un
médecin choisi par la femme peut, à la demande de celle-ci, être associé à la concertation.
« Dans les deux cas, préalablement à la réunion de l'équipe pluridisciplinaire compétente, la femme
concernée ou le couple peut, à sa demande, être entendu par tout ou partie des membres de ladite
équipe. »
Article 12
A l'article L. 2213
-2 du même code, les mots : « pour motif thérapeutique » sont remplacés par les
mots : « pour motif médical ».
Article 13
I. - L'article L. 5135
-1 du même code est ainsi modifié :
1o Les trois premiers alinéas sont supprimés ;
2o Au dernier alinéa, les mots : « lesdits appareils » sont remplacés par les mots : « des dispositifs
médicaux utilisables pour une interruption volontaire de grossesse » et les mots : « comme
commerçants patentés » sont supprimés.
II. - L'article L. 5435
-1 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 5435-1. - La vente, par les fabricants et négociants en appareils gynécologiques, de
dispositifs médicaux utilisables pour une interruption volontaire de grossesse à des personnes
n'appartenant pas au corps médical ou ne faisant pas elles
-mêmes profession de vendre ces dispositifs
est punie de deux ans d'emprisonnement et de 200 000 F d'amende.
« Les personnes morales peuvent être déclarées pénalement responsables des infractions, définies au
présent article, dans les conditions prévus à l'article 121
-2 du code pénal. Elles encourent la peine
d'amende suivant les modalités prévues à l'article 131
-38 du code pénal.
« Les personnes physiques et les personnes morales encourent également les peines suivantes :
« 1o La confiscation des dispositifs médicaux saisis ;
« 2o L'interdiction d'exercer
la profession ou l'activité à l'occasion de laquelle le délit a été commis,
pour une durée qui ne peut excéder cinq ans. »

92

Article 14
I. - L'article 223
-11 du code pénal est abrogé.
II. - L'article L. 2222
-2 du code de la santé publique est ainsi rédigé :
« Art. L. 2222-2. - L'interruption de la grossesse d'autrui est punie de deux ans d'emprisonnement et de
200 000 F d'amende lorsqu'elle est pratiquée, en connaissance de cause, dans l'une des circonstances
suivantes :
« 1o Après l'expiration du délai dan
s lequel elle est autorisée par la loi, sauf si elle est pratiquée pour
un motif médical ;
« 2o Par une personne n'ayant pas la qualité de médecin ;
« 3o Dans un lieu autre qu'un établissement d'hospitalisation public ou qu'un établissement
d'hospitalisati
on privé satisfaisant aux conditions prévues par la loi, ou en dehors du cadre d'une
convention conclue selon les modalités prévues à l'article L. 2212
-2.
« Cette infraction est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 500 000 F d'amende si le coupable la
pratique habituellement.
« La tentative des délits prévus au présent article est punie des mêmes peines. »
Article 15
I. - L'article 223
-12 du code pénal est abrogé.
II. - Après l'article L. 2222
-3 du code de la santé publique, il est inséré un article L. 2222-4 ainsi
rédigé :
« Art. L. 2222-4. - Le fait de fournir à la femme les moyens matériels de pratiquer une interruption de
grossesse sur elle-même est puni de trois ans d'emprisonnement et de 300 000 F d'amende. Ces peines
sont portées à cinq ans d'empr
isonnement et à 500 000 F d'amende si l'infraction est commise de
manière habituelle. En aucun cas, la femme ne peut être considérée comme complice de cet acte.
« La prescription ou la délivrance de médicaments autorisés ayant pour but de provoquer une
interruption volontaire de grossesse ne peut être assimilée au délit susmentionné. »
Article 16
Sont abrogés :
- le chapitre Ier du titre II du livre II de la deuxième partie du code de la santé publique ;
- les articles 84 à 86 et l'article 89 du décret du 92 juillet 1939 relatif à la famille et à la natalité
françaises.
Article 17
L'article L. 2223
-2 du code de la santé publique est ainsi rédigé :
« Art. L. 2223-2. - Est puni de deux ans d'emprisonnement et de 200 000 F d'amende le fait
d'empêcher ou de tent
er d'empêcher une interruption de grossesse ou les actes préalables prévus par les
articles L. 2212-3 à L. 2212-8 :
« - soit en perturbant de quelque manière que ce soit l'accès aux établissements mentionnés à l'article
L. 2212-2, la libre circulation des personnes à l'intérieur de ces établissements ou les conditions de
travail des personnels médicaux et non médicaux ;
« - soit en exerçant des pressions morales et psychologiques, des menaces ou tout acte d'intimidation à
l'encontre des personnels médicauxet non médicaux travaillant dans ces établissements, des femmes
venues y subir une interruption volontaire de grossesse ou de l'entourage de ces dernières. »

93

Article 18
I. - Le premier alinéa de l'article L. 2412
-1 du même code est ainsi rédigé :
« Le titre Ier du livre II de la présente partie, à l'exception du quatrième alinéa de l'article L. 2212
-8,
est applicable dans la collectivité territoriale de Mayotte. L'article L. 2222
-2 est également applicable.
»
II. - Les articles L. 2412-2 et L. 2412-3 du même code sont abrogés.
III. - L'article L. 2414
-2 du même code est abrogé.
Les articles L. 2414-3 à L. 2414-9 deviennent respectivement les articles L. 2414-2 à L. 2414-8.
A l'article L. 2414
-1, la référence : « L. 2414-9 » est remplacée par la référence : « L. 2414-8 ».
IV. - L'article 723
-2 du code pénal est abrogé.
V. - Les articles 1er à 17 de la présente loi sont applicables à la collectivité territoriale de Mayotte.
Article 19
I. - Les dispositions des articles L. 2212-1, L. 2212-7, L. 2222-2, L. 2222-4 et L. 2223-2 du code de la
santé publique sont applicables dans les territoires d'outre
-mer et en Nouvelle-Calédonie.
II. - L'article 713
-2 du code pénal est abrogé.
III. - A. - Après le chapitre Ier du titre II du livre IV de la deuxième partie du code de la santé
publique, il est inséré un chapitre Ier-1 ainsi rédigé :
« Chapitre Ier-1
« Interruption volontaire de grossesse
« Art. L. 2421-4. - Les dispositions des articles L. 2212-1, L. 2212-7 et L. 2212-8 (premier alinéa) sont
applicables dans le territoire des îles Wallis-et-Futuna. Pour l'application du premier alinéa de l'article
L. 2212-8, les mots : "selon les modalités prévues à l'article L. 2212
-2" ne s'appliquent pas. »
B. - L'article L. 2422
-2 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 2422-2. - Pour leur application dans le territoire des îles Wallis-et-Futuna :
« 1o Le 3o de l'article L. 2222
-2 est ainsi rédigé :
« "3o Dans un lieu autre qu'un établissement d'hospitalisation public ou qu'un établissement
d'hospitalisation privé satisfaisant auxconditions prévues par la réglementation applicable
localement." ;
« 2o Aux articles L. 2223-1 et L. 2223-2, les mots : "par les articles L. 2212-3 à L. 2212-8" sont
remplacés par les mots : "par les dispositions législatives ou réglementaires applicables localement" ;
« 3o A l'article L. 2223
-2, les mots : "mentionnés à l'article L. 2212
-2" sont remplacés par les mots :
"de santé, publics ou privés, autorisés à pratiquer des interruptions volontaires de grossesse par la
réglementation applicable localement". »
IV. - A. - Le titre III du livre IV de la deuxième partie du même code est complété par un chapitre II
ainsi rédigé :
« Chapitre II
« Interruption volontaire de grossesse
« Art. L. 2432-1. - Les dispositions des articles L. 2212-1, L. 2212-7 et L. 2212-8 (premier alinéa) sont
applicables dans le territoire des Terres australes et antarctiques françaises. Pour l'application du

94

premier alinéa de l'article L. 2212
-8, les mots : "selon les modalités prévues à l'article L. 2212
-2" ne
s'appliquent pas. »
B. - L'article L. 2431
-1 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 2431-1. - Les articles L. 2222-2, L. 2222-4, L. 2223-1 et L. 2223-2 sont applicables dans le
territoire des Terres australes et antarctiques françaises. Pour leur application dans le territoire des
Terres australes et antarctiques françaises :
« 1o Le 3o de l'article L. 2222
-2 est ainsi rédigé :
« "3o Dans un lieu autre qu'un établissement d'hospitalisation public ou qu'un établissement
d'hospitalisation privé satisfaisant aux conditions prévue
s par la réglementation applicable
localement." ;
« 2o Aux articles L. 2223-1 et L. 2223-2, les mots : "par les articles L. 2212-3 à L. 2212-8" sont
remplacés par les mots : "par les dispositions législatives ou réglementaires applicables localement" ;
« 3o A l'article L. 2223
-2, les mots : "mentionnés à l'article L. 2212
-2" sont remplacés par les mots :
"de santé, publics ou privés, autorisés à pratiquer des interruptions volontaires de grossesse par la
réglementation applicable localement". »
V. - A. - Le titre IV du livre IV de la deuxième partie du même code est complété par un chapitre II
ainsi rédigé :
« Chapitre II
« Interruption volontaire de grossesse
« Art. L. 2442-1. - Les dispositions des articles L. 2212-1, L. 2212-7 et L. 2212-8 (premier alinéa) sont
applicables en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française. Pour l'application du premier alinéa de
l'article L. 2212
-8, les mots : "selon les modalités prévues à l'article L. 2212
-2" ne s'appliquent pas. »
B. - L'article L. 2441
-2 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 2441-2. - Pour leur application en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française :
« 1o Le 3o de l'article L. 2222
-2 est ainsi rédigé :
« "3o Dans un lieu autre qu'un établissement d'hospitalisation public ou qu'un établissement
d'
hospitalisation privé satisfaisant aux conditions prévues par la réglementation applicable
localement." ;
« 2o Aux articles L. 2223-1 et L. 2223-2, les mots : "par les articles L. 2212-3 à L. 2212-8" sont
remplacés par les mots : "par les dispositions législatives ou réglementaires applicables localement" ;
« 3o A l'article L. 2223
-2, les mots : "mentionnés à l'article L. 2212
-2" sont remplacés par les mots :
"de santé, publics ou privés, autorisés à pratiquer des interruptions volontaires de grossesse par la
réglementation applicable localement". »
Article 20
Le chapitre II du titre III du livre Ier du code de la sécurité sociale est ainsi modifié :
1o L'intitulé du chapitre est ainsi rédigé : « Prise en charge par l'Etat des dépenses exposées au titre de
l'interruption volontaire de grossesse » ;
2o L'article L. 132
-1 est ainsi modifié :
a) Après le premier alinéa, il est inséré un alinéa ainsi rédigé :

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« L'intégralité des dépenses exposées à l'occasion des interruptions volontaires de grossesse pratiquées
dans les conditions prévues au troisième alinéa de l'article L. 2212
-7 du code de la santé publique est
prise en charge par l'Etat. » ;
b) Le dernier alinéa est complété par les mots : « , et notamment les conditions permettant, pour les
personnes visées à l'alinéa précédent, de respecter l'anonymat dans les procédures de prise en charge ».
TITRE II
CONTRACEPTION
Article 21
Dans la première phrase du premier alinéa de l'article L. 2311
-4 du code de la santé publique, les mots
: « sur prescription médicale » sont supprimés.
Article 22
Le chapitre II du titre Ier du livre III du code de l'éducation est complété par une section 9 ainsi
rédigée :
« Section 9
« L'éducation à la santé et à la sexualité
« Art. L. 312-16. - Une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les
collèges et les lycées à raison d'au moins trois séances annuelles et par groupes d'âge homogène. Ces
séances pourront associer les personnels contribuant à la mission de santé scolaire et des personnels
des établissements mentionnés au premier alinéa de l'article L. 2212
-4 du code de la santé publique
ainsi que d'autres intervenants extérieurs conformément à l'article 9 du décret no -924
85 du 30 août
1985 relatif aux établissements publics locaux d'enseignement. D
es élèves formés par un organisme
agréé par le ministère de la santé pourront également y être associés. »
Article 23
L'avant
-dernier alinéa de l'article L. 6121
-6 du code de la santé publique est complété par une phrase
ainsi rédigée :
« Une information et une éducation à la sexualité et à la contraception sont notamment dispensées
dans toutes les structures accueillant des personnes handicapées. »
Article 24
I. - L'article L. 5134
-1 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 5134-1. - I. - Le consentement des titulaires de l'autorité parentale ou, le cas échéant, du
représentant légal n'est pas requis pour la prescription, la délivrance ou l'administration de
contraceptifs aux personnes mineures.
« La délivrance aux mineures des médicaments ayant pour but la contraception d'urgence et qui ne
sont pas soumis à prescription médicale obligatoire s'effectue à titre gratuit dans les pharmacies selon
des conditions définies par décret. Dans les établissements d'enseignement du second degré, si un
médecin ou un centre de planification ou d'éducation familiale n'est pas immédiatement accessible, les
infirmiers peuvent, à titre exceptionnel et en application d'un protocole national déterminé par décret,
dans les cas d'urgence et de détresse caractérisés, administrer ux
a élèves mineures et majeures une
contraception d'urgence. Ils s'assurent de l'accompagnement psychologique de l'élève et veillent à la
mise en oeuvre d'un suivi médical.
« II. - Les contraceptifs intra-utérins ainsi que les diaphragmes et les capes ne peuvent être délivrés
que sur prescription médicale et uniquement en pharmacie ou dans les centres de planification ou
d'éducation familiale mentionnés à l'article L. 2311
-4. Les sages-femmes sont habilitées à prescrire les

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diaphragmes, les capes, ainsi que les contraceptifs locaux. La première pose du diaphragme ou de la
cape doit être faite par un médecin ou une sage-femme.
« L'insertion des contraceptifs intra
-utérins ne peut être pratiquée que par un médecin. Elle est faite
soit au lieu d'exercice du méde
cin, soit dans un établissement de santé ou dans un centre de soins
agréé. »
II. - Dans l'article 2 de la loi no 2000
-1209 du 13 décembre 2000 relative à la contraception d'urgence,
le mot : « cinquième » est remplacé par le mot : « deuxième ».
Article 25
L'article L. 5434
-2 du code de la santé publique est ainsi rédigé :
« Art. L. 5434-2. - Le fait de délivrer des contraceptifs mentionnés à l'article L. 5134
-1 en infraction
aux dispositions du premier alinéa du II dudit article et du 1o de l'article L. 513
4-3 est puni de six mois
d'emprisonnement et de 50 000 F d'amende. »
Article 26
Le titre II du livre Ier de la deuxième partie du même code est complété par un chapitre III ainsi rédigé
:
« Chapitre III
« Stérilisation à visée contraceptive
« Art. L. 2123-1. - La ligature des trompes ou des canaux déférents à visée contraceptive ne peut être
pratiquée sur une personne mineure. Elle ne peut être pratiquée que si la personne majeure intéressée a
exprimé une volonté libre, motivée et délibérée en considération d'une information claire et complète
sur ses conséquences.
« Cet acte chirurgical ne peut être pratiqué que dans un établissement de santé et après une
consultation auprès d'un médecin.
« Ce médecin doit au cours de la première consultation :
« - informer la personne des risques médicaux qu'elle encourt et des conséquences de l'intervention ;
« - lui remettre un dossier d'information écrit.
« Il ne peut être procédé à l'intervention qu'à l'issue d'un délai de réflexion de quatre mois après la
première consultation médicale et après une confirmation écrite par la personne concernée de sa
volonté de subir une intervention.
« Un médecin n'est jamais tenu de pratiquer cet acte à visée contraceptive mais il doit informer
l'intéressée de son refus dès la premièreconsultation. »
Article 27
Après l'article L. 2123
-1 du même code, il est inséré un article L. 2123-2 ainsi rédigé :
« Art. L. 2123-2. - La ligature des trompes ou des canaux déférents à visée contraceptive ne peut être
pratiquée sur une personne mineure. Elle ne peut être pratiquée sur une personne majeure dont
l'altération des facultés mentales constitue un handicap et a justifié son placement sous tutelle ou sous
curatelle que lorsqu'il existe une contre
-indication médicale absolue aux méthodes de contraception ou
une impossibilité avérée de les mettre en oeuvre efficacement.
« L'intervention est subordonnée à une décision du juge des tutelles saisi par la personne concernée,
les père et mère ou le représentant légal de la personne concernée.
« Le juge se prononce après avoir entendu la personne concernée. Si elle est apte à exprimer sa
volonté, son consentement doit être systématiquement recherché et pris en compte après que lui a été

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donnée une information adaptée à son degré de compréhension. Il ne peut être passé outre à son refus
ou à la révocation de son consentement.
« Le juge entend les père et mère de la personne concernée ou son représentant légal ainsi que toute
personne dont l'audition lui paraît utile.
« Il recueille l'avis d'un comité d'exper
ts composé de personnes qualifiées sur le plan médical et de
représentants d'associations de personnes handicapées. Ce comité apprécie la justification médicale de
l'intervention, ses risques ainsi que ses conséquences normalement prévisibles sur les plansphysique
et psychologique.
« Un décret en Conseil d'Etat fixe les conditions d'application du présent article. »
Article 28
I. - Les articles 24, 25, 26 et 27 de la présente loi sont applicables dans la collectivité territoriale de
Mayotte.
II. - Dans l'a
rticle L. 372-1 du code de l'éducation, il est inséré, après la référence : « L. 312
-15, », la
référence : « L. 312-16, ».
III. - L'avant
-dernier alinéa (3o) de l'article L. 5511
-1 du code de la santé publique est ainsi rédigé :
« 3o Le titre III, à l'exce
ption du 2o de l'article L. 5134
-3 ; ».
IV. - Les articles L. 5511-13 et L. 5514-2 du même code sont abrogés.
V. - A l'article L. 5514
-1 du même code, les mots : « , à l'exception de l'article L. 5434
-2, et » sont
supprimés.
VI. - L'article L. 5511
-12 du même code est ainsi rédigé :
« Art. L. 5511-12. - A l'article L. 5134
-1, les mots : "mentionnés à l'article L. 2311
-4" ne s'appliquent
pas dans la collectivité territoriale de Mayotte. »
Article 29
I. - Il est inséré, au premier alinéa de l'article L. 5521
-6 du code de la santé publique, après les mots : «
celles du chapitre II du titre III du livre Ier », les mots : « , celles du I de l'article L. 5134
-1 ».
II. - Il est inséré, dans l'article L. 5531
-1 du même code, après les mots : « celles du chapitre II du titre
III du livre Ier », les mots : « , celles du I de l'article L. 5134
-1 ».
III. - Il est créé, au titre IV du livre V de la cinquième partie du même code, un chapitre unique ainsi
rédigé :
« Chapitre unique
« Produits pharmaceutiques
« Art. L. 5541-1. - Le I de l'article L. 5134
-1 est applicable en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie
française. »
La présente loi sera exécutée comme loi de l'Etat.

Fait à Paris, le 4 juillet 2001.
Jacques Chirac
Par le Président de la République :
Le Premier ministre,

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Lionel Jospin
Le ministre de l'économie,
des finances et de l'industrie,
Laurent Fabius
La ministre de l'emploi et de la solidarité,
Elisabeth Guigou
La garde des sceaux, ministre de la justice,
Marylise Lebranchu
Le ministre de l'intérieur,
Daniel Vaillant
Le ministre de l'éducation nationale,
Jack Lang
La ministre de la jeunesse et des sports,
Marie-George Buffet
La ministre déléguée à la famille, à l'enfance
et aux personnes handicapées,
Ségolène Royal
Le ministre délégué à la santé,
Bernard Kouchner
Le secrétaire d'Etat à l'outre
-mer,
Christian Paul
La secrétaire d'Etat aux droits des femmes
et à la formation professionnelle,
Nicole Péry

(1) Loi no 2001-588.
- Travaux préparatoires :
Assemblée nationale :
Projet de loi no 2605 ;
Rapport de Mme Martine Lignières-Cassou, au nom de la commission des affaires culturelles, no 2726
;
Rapport d'information de Mme Danielle Bousquet, au nom de la délégation aux droits des femmes, no
2702 ;
Discussion les 29 et 30 novembre 2000 et adoption, après déclaration d'ur
gence, le 5 décembre 2000.

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Sénat :
Projet de loi, adopté par l'Assemblée nationale, no 120 (2000
-2001) ;
Rapport de M. Francis Giraud, au nom de la commission des affaires sociales, no 210 (2000-2001) ;
Rapport d'information de Mme Odette Terrade, au nom ed la délégation aux droits des femmes, no 200
(2000-2001) ;
Discussion les 27 et 28 mars 2001 et adoption le 28 mars 2001.
Assemblée nationale :
Projet de loi, modifié par le Sénat ;
Rapport de Mme Martine Lignières-Cassou, au nom de la commission mixte paritaire, no 2973.
Sénat :
Rapport de M. Francis Giraud, au nom de la commission mixte paritaire, no 253 (2000-2001).
Assemblée nationale :
Projet de loi, modifié par le Sénat ;
Rapport de Mme Martine Lignières-Cassou, au nom de la commission des affaires culturelles, no 2977
;
Discussion et adoption le 17 avril 2001.
Sénat :
Projet de loi, adopté par l'Assemblée nationale, en nouvelle lecture, no 273 (2000
-2001) ;
Rapport de M. Francis Giraud, au nom de la commission des affaires sociales, no 297 (2000-2001) ;
Discussion et rejet le 9 mai 2001.
Assemblée nationale :
Projet de loi, rejeté par le Sénat en nouvelle lecture, no 3050 ;
Rapport de Mme Martine Lignières-Cassou, au nom de la commission des affaires culturelles, no 3070
;
Discussion et adoption le 30 mai 2001.
- Conseil constitutionnel :
Décisions no 2001-446 DC du 27 juin 2001 et no 2001-449 DC du 4 juillet 2001 publiées au Journal
officiel de ce jour.

100

101

RAPPORT DU JURY

102

103

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