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À quoi bon l’ontologie ?

Les mondes selon Badiou


Alain Badiou
L’Être et l’Événement, 2.
Logiques des mondes
} Paris, Éd. du Seuil,
2006, 630 p.

On n’est jamais tenu de faire un livre, disait Bergson.


A fortiori n’est-on jamais tenu d’en lire. Et surtout s’il s’agit
de philosophie. À quoi reconnaît-on la philosophie, en effet,
sinon à cette injustifiable revendication de déterminer par
soi-même les problèmes auxquels on se sent engagé à répon-
dre ? On reconnaît d’ailleurs peut-être une grande œuvre de
philosophie à ce qu’elle met ses lecteurs face à ce dilemme
simple : la lire pour elle-même, afin de se rendre adéquat à
la possibilité de pensée qu’elle instruit, mais risquer alors de
s’enfermer dans l’idiosyncrasie de son langage et de ses pro-
blèmes (on se met à parler l’hégélien, l’heideggérien, le deleu-
zien...) ; ou bien la replonger dans un espace de problèmes
qu’elle ne se reconnaît pas forcément, que nous nous don-
nons parce que nous pensons qu’elle contribue à les travail-
ler ; y chercher, en somme, un instrument pour penser, mais
risquer d’y plaquer des questions qui ne sont pas les siennes,
de lui faire une cotte mal taillée.
Ne serait-ce qu’à cet inconfort dans lequel elle nous
plonge, nous pouvons reconnaître dans l’œuvre qu’Alain
Badiou achève avec Logiques des mondes l’accomplissement
de ce qu’il faudra bien appeler une philosophie. On imagine
déjà les regards dubitatifs (« un grand philosophe, aujour-
d’hui ? »), les sourires entendus (« les voilà dans la secte »), les
procès d’intention (« avez-vous lu ce qu’il écrit dans le jour-
nal ? »), les interprétations basses (« toutes ces mathémati-
ques, c’est pour épater les âmes simples »). À quoi il n’y a de
réponse qu’en acte : c’est-à-dire en montrant ce qui, dans la
lecture de Badiou, peut être efficace pour quelqu’un qui ne
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reconnaît pas nécessairement ses problèmes pour siens ;


pourquoi il se tient en un lieu stratégique de la pensée
contemporaine, où se posent et se décident les questions sur
lesquelles, aujourd’hui, nous pouvons et voulons travailler.

Sujet et structure
Le contexte de problèmes dans lequel nous proposerons
de replonger Badiou est tout simplement celui dont il vient,
soit le « structuralisme ». Plus précisément, la question cen-
trale dont il hérite nous paraît être celle de la place du « sujet »
dans les « structures », question qui se posait alors à l’articu-
lation des sciences humaines, des formalismes et de la phi-
losophie. L’image du « structuralisme » étant trop souvent
réduite à celle d’un repoussoir commode, cette proposition
pourra d’abord paraître surprenante. Le structuralisme,
entend-on partout, n’avait cure du « sujet » qu’il essayait
d’exclure de la position de fondement dans laquelle le main-
tenaient les philosophies de tradition cartésienne (jusqu’à la
phénoménologie). Mais si l’on s’était donné la peine de lire,
on aurait aisément constaté que son impact n’avait été que
dans un premier temps, et à la vérité très bref, celui du « pro-
cès sans sujet » (Althusser). Deleuze, avec son infaillible flair
conceptuel, l’avait compris, qui concluait son article fonda-
teur sur ce qu’il appelait les deux « critères d’avenir », quoique
« les plus obscurs », ceux où allait donc se jouer le devenir du
structuralisme : le sujet et la praxis 1. Il ne faisait en cela que
se tenir au point où Lacan – un des maîtres avoués de
Badiou – avait laissé les philosophes à leur perplexité. Car
c’est l’arrivée de Lacan à l’École Normale Supérieure en 1964
qui détermine ce qu’il y a ici à penser : non pas s’il fallait
évincer ou conserver le « sujet », mais comprendre d’abord
comment il se trouvait « altéré » dans les approches structu-
rales. Car autant la linguistique peut toujours étudier la lan-
gue « en elle-même et pour elle-même », comme pur code,
autant elle échouera par là même à saisir une culture, consti-
tuée d’hommes parlant et travaillant. Rien, en dehors du lan-
gage, ne se trouvera structuré, tant qu’on n’aura pas donné

1. G. Deleuze, « À quoi reconnaît-on le structuralisme ? », L’Île


déserte et autres textes, Paris, Éd. de Minuit, 2002, p. 269.
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une conception de l’implication des sujets, de ces hommes


parlant et travaillant, dans la structure censée les exclure 2.
De cette théorie du sujet dépendait la constitution même du
structuralisme comme mouvement transversal.
Ce préambule est aujourd’hui nécessaire pour compren-
dre l’entreprise philosophique d’Alain Badiou dans son inté-
gralité, ou dans ce que Bergson aurait appelé son mouvement
simple : « Que doit donc être l’être pour que du sujet y puisse
advenir ? 3 ». Question qui se pose et se reprend de livre en
livre depuis Théorie du sujet. Mais il est également nécessaire
pour comprendre la double détente de cette œuvre. Car Logi-
que des Mondes n’est pas une « suite » ou un complément de
L’Être et l’événement. Il est plutôt une réécriture du système
en réponse à une difficulté non réglée sur cette question pré-
cise du rapport entre « sujet » et « être ».

Une première solution : théorie des ensembles et ontologie


Par « ontologie », on désigne traditionnellement en philo-
sophie un hypothétique discours de « l’être en tant qu’être ».
Il s’agira donc d’étudier cette chaise par exemple, non pas en
tant que chaise, ni en tant que matière ou que forme, mais
en tant qu’elle est, tout simplement. L’ontologie, c’est la méta-
physique sans qualité : théorie de l’être en tant qu’être, c’est-
à-dire en tant que rien d’autre. Or, à la prendre dans son
exigence la plus radicale, l’ontologie ne saurait donc subsu-
mer ce qu’elle pense sous l’unité d’un concept donné (une
chaise, un exemplaire du genre de la Chaise, etc.), bref passer
par quelque « essence ». Badiou, en bon lecteur d’Heidegger,
sait que le problème sur lequel s’est échouée la métaphysique
classique est précisément d’avoir immédiatement rabattu
« l’être » qu’elle visait sur « l’étant » qu’elle avait sous la main.

2. C’était d’ailleurs le programme que s’était donné le cartel


« Théorie du Discours » constitué notamment par Jean-Claude Milner,
Yves Duroux, et Jacques-Alain Miller, tel qu’on le trouve formulé dans
un célèbre article de ce dernier : « tant que l’altération provoquée par
l’exclusion du sujet parlant n’est pas annulée, les structures linguis-
tiques ne valent pas hors de leur région d’origine. » (« L’action de la
structure », Cahiers pour l’analyse, no 9, 1968 ; repris dans Un début
dans la vie, Paris, Gallimard, 2002, p. 61).
3. L’Être et l’évènement, Paris, Éd. du Seuil, 1988, p. 10-11.
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Aussi, la possibilité de faire aujourd’hui une « ontologie » sup-


pose-t-elle à ses yeux de pouvoir penser l’être sans un. Elle
ne peut donc être qu’une pensée du « pur multiple », du « mul-
tiple sans un » et c’est pourquoi il propose de la chercher, non
pas dans la philosophie où on l’a cherchée en vain depuis
tant de siècles, mais dans les mathématiques : « les mathé-
matiques, répète-t-il à qui veut l’entendre, c’est l’ontologie ».
De fait, la théorie mathématique dite des « ensembles », for-
mulée à la fin du dix-neuvième siècle à partir des travaux de
Cantor et Dedekind, a indiqué que les objets mathématiques
peuvent justement être pensés comme de « purs multiples ».
Un ensemble n’est pas défini par une unité donnée sous
laquelle tomberaient des choses (même s’il peut parfois
l’être) : il n’a d’être, comme son nom l’indique, que de mettre
ensemble. Il n’est pas avant ou au dessus de ce qu’il réunit.
On doit même distinguer soigneusement entre l’ensemble en
tant que multiplicité pure et l’ensemble en tant qu’unité tota-
lisante de parties – selon la différence, apprise par tout petit
Français depuis la réforme des « maths modernes », entre
appartenance et inclusion.
L’ontologie va se jouer en grande partie dans l’approfon-
dissement de cette distinction apparemment anodine. Car on
peut montrer il y a toujours plus de parties que d’éléments
dans un ensemble. Entre l’appartenance et l’inclusion, entre
l’immanence de la multiplicité et la transcendance de la tota-
lité, quelque chose fuit par en haut. Certes, on pourrait espé-
rer capturer cet écart dans un point de vue de surplomb qui
mesurerait précisément l’excès d’un ensemble de parties sur
l’ensemble dont il s’extrait. Mais la chose est loin d’aller de
soi dès qu’on prend en considération des ensembles infinis.
Mesurer l’écart voudrait dire, en effet, que l’on sait au moins
évaluer ce qui sépare le premier type d’ensemble infini (que
nous connaissons familièrement sous la forme de la suite des
nombres entiers et qui se trouve donc référé à la puissance
du « dénombrable ») de celui que forme l’ensemble de ses par-
ties (que nous connaissons familièrement sous la forme des
nombres réels et qui se trouve donc naturellement référé à la
puissance du « continu »). Tel était d’ailleurs un des rêves de
Cantor, qui pensait pouvoir établir qu’entre ces deux infinis,
il n’y a pas de degré intermédiaire (« Hypothèse du continu »).
Or un résultat décisif du mathématicien Paul Cohen a établi
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en 1963 qu’une telle hypothèse se devait de rester « indéci-


dable » – c’est-à-dire qu’on ne peut la démontrer ou la réfuter
de l’intérieur de l’axiomatique standard de la théorie des
ensembles.
C’est sur cette indécidabilité que Badiou va faire fond
pour régler son problème initial. Il en tire tout d’abord l’idée
que quelque chose de l’être échappe irréductiblement à la
manière dont nous cherchons à l’organiser (en y discernant
des parties, en y construisant des « unités ») ; dans les ensem-
bles infinis, dont l’être est censé se tisser ici, toute organisa-
tion suppose un excès que nous ne pourrons jamais maîtriser ;
l’action du « sujet » se définira alors de prendre pied dans cette
zone d’indiscernabilité, d’y décider de l’indécidable en y
« nommant » des multiples indiscernables dans la situation
donnée 4. Le sujet ne préexiste donc pas à la décision comme
un moi empirique ; il n’existe que pour autant qu’il opère.
Asubstantiel, puisqu’il est purement opératoire, clivé,
puisqu’il ne se définit pas par son intériorité et sa maîtrise,
mais par le fait d’être traversé par un possible qu’il ne maî-
trise pas, transparent enfin, puisqu’on peut en rendre compte
formellement en le définissant par les objets au sein desquels
il évolue, il a toutes les propriétés du sujet lacanien. Mais il
s’en distingue également par deux traits essentiels : tout
d’abord, ce n’est pas du côté du langage qu’on le trouve
(c’est-à-dire de la logique et de la théorie des systèmes formels
où le cherchait le Lacan des années 1960 5) ; ensuite, et
Badiou insiste beaucoup sur ce point, il est rare en ce sens
qu’il ne suffit pas simplement d’avoir accès à du symbolique
pour pouvoir être un « sujet ».

4. Dans le détail, cette procédure complexe suit d’assez prêt les


techniques mises au point par Cohen et connues sous le nom de
« méthode du forcing ».
5. Encore qu’il soit difficile de faire ici la part de ce qui, dans cet
éphémère tournant « formaliste » revient à Lacan lui-même ou à l’ini-
tiative de Jacques-Alain Miller. Voyez « La suture », dans lequel était
formulée l’hypothèse selon laquelle la théorie du sujet doit se fonder
sur l’arithmétique, cherchant le sujet là où on l’attend le moins,
comme une fonction ou un effet du compte, ainsi que « Matrice » qui
situait déjà le problème dans un cadre ensembliste (voir Un début dans
la vie, op. cit.).
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Un paradoxe
Quoi qu’il en soit de la pertinence interne à cette solu-
tion proposée par L’Être et l’événement, sur laquelle il serait
trop long de revenir, on ne peut manquer d’en souligner un
paradoxe. Admettons que la solution proposée rende compte
formellement de la possibilité de constituer de ce qu’on peut
bien appeler des « sujets », en quoi vaudrait-elle pour nous,
si l’être dont elle parle est entièrement étranger à l’être des
étants au milieu desquels nous sommes censés devenir des
« sujets » ? Ces êtres, en effet, ne se trouvent nullement dans
la pureté cristalline des structures mathématiques, mais
dans le bruissement confus des régimes de signes : langues,
systèmes de parenté, matrices mythologiques, discours poli-
tiques, etc. Or l’ontologie ensembliste et sa métaphysique
générale semblent d’emblée incompatible avec la métaphy-
sique spéciale qu’appellent ces mystérieux « signes ». Le
propre d’un signe, en effet – telle fut précisément la leçon
du structuralisme – est de n’être constitué que de différen-
ces, de n’être jamais identifié que par sa plus ou moins
grande distance à telles ou telles autres réalisations possi-
bles. Un signe n’est jamais que tout ce que les autres ne
sont pas. Il n’a d’être, selon la belle formule de Deleuze, que
de position 6. À l’inverse, la théorie mathématique des
ensembles repose sur un axiome dit d’« extensionalité » qui
stipule que deux ensembles sont distincts dans la mesure,
et dans la mesure seule, où ne leur appartiennent pas les
mêmes éléments. L’identité d’un ensemble est intrinsèque ;
celle du signe extrinsèque.
Pour ne rien arranger, il se trouve que l’identité des
signes est relative et variable. Comme disait merveilleuse-
ment Saussure : « Le français ne vient pas du latin ; il est le
latin 7. » Une « ontologie » des signes devrait donc rendre
compte de cette propriété curieuse qui fait que leur répéti-
tion même entraîne leur variation. Mais cette variation est
aussi interne au système lui-même. Il n’est pas vrai, en effet,

6. G. Deleuze, loc. cit., p. 243-246.


7. F. de Saussure, Écrits de linguistique générale, Paris, Galli-
mard, 2002, p. 153. Qu’on nous permette de renvoyer à P. Maniglier,
La Vie énigmatique des signes, Saussure et la naissance du structura-
lisme, Paris, Léo Scheer, 2006.
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qu’un système linguistique puisse être représenté comme un


réseau homogène où chaque terme serait défini une fois
pour toutes par sa position relative aux autres (en quoi il ne
diffèrerait guère effectivement d’une « structure » mathéma-
tique). En réalité, il appartient toujours à plusieurs réseaux
à la fois ; il est surdéterminé. Lacan l’avait, au demeurant,
fort bien compris : « Une langue entre autres n’est rien de
plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé
persister 8. » C’était là une voix de l’être barrée à Badiou, qui
tenait au contraire avec force que l’être ne saurait être séparé
en un fond « virtuel », constitué par cette multiplicité « struc-
turale », intensive, et une forme différenciée qui s’y actualise
(un des ressorts de sa querelle avec Deleuze et ses épigones).
Dans les ensembles, tout est actuel, déterminé non par ce
qu’il pourrait être, mais par ce qu’il est. Le platonisme de
Badiou a beau être du « multiple sans un », il reste un pla-
tonisme.
Or comment exporter une telle conception du « sujet » en
dehors des mathématiques, sans donner le sentiment d’user
finalement d’une métaphore ? Comment passer, si les régi-
mes d’identification des objets n’y sont pas les mêmes, des
« situations » décrites en mathématiques à celles dans les-
quelles nous vivons ? Ce soupçon d’un usage métaphorique
des mathématiques naissait au cœur même du système, dans
la définition de « l’événement », posé en regard de « l’être ».
Badiou, sous sa conception singulière de l’ontologie comme
théorie du pur multiple, ne pouvait en effet rendre compte du
« changement » qu’en termes de transgression. L’événement
se devait alors d’être ce que la théorie standard des ensembles
interdit, soit un ensemble qui s’appartient à lui-même et que
le sujet peut, sous certaines conditions, « forcer » dans la
situation. Pour une part, la chose peut sembler intuitive :
Qu’est-ce par exemple que « Mai 68 » ? Assurément une situa-
tion qui se réfère immédiatement à elle-même : au lieu de
pouvoir être nommé par des mots déjà donnés (« les mots de
la tribu » : des grèves, des manifestations, etc.), au lieu qu’on
puisse en prédiquer quelque chose, c’est « Mai 68 » qui devient
immédiatement un prédicable et partie intégrante de l’événe-
ment. Soit, mais cette conception formelle de l’événement a

8. « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Éd. du Seuil, 2001, p. 490.


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pour dangereuse contrepartie que la question du diagnostic


n’y a plus aucune importance. Rien, s’il est pure transgres-
sion, ne permet de repérer ne serait-ce que le lieu d’un évé-
nement dans la situation. Seuls comptent désormais la
militance et le pari sur la possibilité des vérités. Contraire-
ment à ce que Foucault s’efforça d’indiquer toute sa vie,
jamais l’analyse de la situation ne vous dira là où vous avez
des chances de discerner, dans le présent, l’entaille par où
passe une légère brise, qui n’est pas le souffle de l’Histoire,
mais de l’histoire.
Il y a sans doute là quelque chose du volontarisme mao,
dont on trouve aussi des traces précises dans Théorie du
sujet : la politique n’est ni une fonction ou une conséquence
des « contradictions » internes des infrastructures écono-
miques, ni une expression des tendances spontanées des
masses. Elle est une discipline strictement politique, qui parie
sur l’existence d’une communauté en révolution et s’y tient
fidèlement. Tout comme Rancière, Badiou propose une pen-
sée de la politique, qui se veut d’autant plus pure qu’elle sera
plus étrangère à toutes les expertises. Mais le risque, c’est
alors de congédier tout à fait le savoir de la question politique
et de réduire le discours effectif à de simples fonctions d’édi-
fication (« il faut décider ! » : on vous a démontré que c’était
possible), quand ce n’est pas à une pure incantation qui
dénonce des objets si énormes (le capitalisme, l’État, l’Inéga-
lité, l’Exclusion) qu’elle ne peut avoir d’autre fonction que de
constitution rituelle et d’identification imaginaire. Or à quoi
bon parler d’un sujet décentré, éternellement divisé et inca-
pable de se rapporter à lui-même comme plénitude, si c’est
pour retomber à la fin des fins sur cette conception furieu-
sement fichtéenne, dans laquelle c’est bien le sujet qui seul
décide de l’événement ? Cercle bien connu de toute fondation
subjective, où le sujet ne peut advenir que dans sa fidélité à
un événement, qui n’a d’existence qu’à être préalablement
désigné par... un sujet.

Les logiques des mondes


Une telle conception de « l’être » et de « l’événement »
paraissait donc condamnée à ne pouvoir jamais retrouver le
monde tel qu’il nous apparaît. N’est-ce pas le prix à payer
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dans tout platonisme, contraint à traiter le sensible bariolé


comme simulacre ? Un prix qui pouvait sembler exorbitant
pour tous ceux qui s’intéressaient à la dimension politique et
éthique de ces notions d’« événement » et de « sujet ». Badiou
ne semblait pouvoir échapper ici à la vieille question platoni-
cienne de la « participation », de la manière dont le monde de
l’être communique (ou non) avec ceux dans lesquels nous
vivons.
Ce n’est pas un hasard si Logiques des mondes engage
en ce point une « phénoménologie ». Tout le début du livre
est précisément consacré à répondre à ce défi : proposer une
description des « mondes » suffisamment riche pour rendre
compte des phénomènes que nous expérimentons, et pour-
tant redevable d’une description strictement mathématique.
Or, sans surprise, cette phénoménologie s’appuie sur une
théorie extrinsèque de l’identité. Dans les phénomènes,
l’identité d’une chose n’est plus donnée une fois pour toutes
par ce qu’elle contient : elle dépend de la manière dont l’élé-
ment se différencie latéralement de ses voisins. La clef de la
construction consiste donc à proposer une théorie intensive
de l’identité, au sens où celle-ci peut être affaire de degré
(on peut être plus ou moins identique, même à soi). Techni-
quement, un « objet » d’un monde se définit alors par une
sorte de « grille d’évaluation », que Badiou appelle un « trans-
cendantal » (et que les mathématiciens appellent, à cause
des contrainte opératoires qu’une telle grille doit satisfaire,
une « algèbre de Heyting complète »), ainsi que par une
« fonction d’apparaître » qui assigne à l’identité de deux élé-
ments une certaine valeur dans le transcendantal. Un
« monde » sera un système de tels objets reliés entre eux
selon un principe de clôture ontologique et de complétude
logique (ce que les mathématiciens appellent un « topos »).
Là où la philosophie française s’est grisée avec plus ou moins
de talent de formules paradoxales comme « entités consti-
tuées uniquement de différences », Badiou en propose ici une
formulation mathématique relativement transparente. Et ce
n’est pas rien.
Pourtant, l’objection qui le conduisit à évoluer ainsi au-
delà du paradigme ensembliste, Badiou ne l’a pas reçu de
l’exigence de se tenir plus fidèlement au contexte dans lequel
se posait la question du sujet (celui des univers symbo-
248 CRITIQUE

liques) 9. Elle lui est parvenue par l’intermédiaire de ceux qui,


comme Jean-Toussaint Desanti, avait pointé les limites de
son ontologie « intrinsèque » des mathématiques 10. Qui
aurait pu ignorer, en effet, au moment où L’Être et l’événe-
ment paraissait, que la « théorie des catégories » était venue
complètement relancer la vieille question des « fondements
des mathématiques » et offrait un instrument autrement
puissant pour y décrire le fonctionnement des objets ? Pour-
quoi le rapport à l’être devrait-il être considéré comme fixé
une fois pour toutes par l’axiomatisation standard de la théo-
rie des ensembles proposée par Zermelo et Fraenkel un demi-
siècle auparavant ? Et comment tenir d’ailleurs, au vu du
développement de cette discipline, qu’il puisse exister quel-
que chose comme une « ontologie intrinsèque » des mathéma-
tiques ?
Une des singularités de la « Théorie des catégories » est
que les objets y sont décrits à partir des transformations qui
permettent de passer de l’un à l’autre et non à partir de ce
qu’ils contiennent. On se donne ainsi un répertoire d’« objets »
et de « flèches » satisfaisant des contraintes minimales (qu’il
y ait, par exemple, toujours une flèche « identité » transfor-
mant un objet en lui-même). On peut alors décrire des situa-
tions survenant dans des domaines très différents des
mathématiques sous la forme de diagrammes, étudier la
manière dont un diagramme va se transformer en un autre
(« foncteurs »), etc. Même en restant à ce niveau de généralité,
on voit immédiatement qu’une telle théorie ne pouvait
qu’heurter les convictions philosophiques de Badiou et sou-
tenir l’objection de Desanti. Premièrement les objets n’y
acquièrent leur identité que par les relations de transforma-
tion au sein des diagrammes ; l’être n’y est donc que de rela-

9. Même si sa « phénoménologie » est très évocatrice d’analyses


« sémiologiques ». Voyez l’analyse du tableau d’Hubert Robert (Livre III,
Section 1), qui cherche la « lisibilité » de cet espace pictural, ou encore
celle de Brasilia (Livre VI, Section 1, § 3 sq.), dégagement progressif de
la structure d’une ville selon de grands axes oppositifs globaux (tra-
vail/loisir, civil/militaire, etc.), à partir de petites variations qualita-
tives locales (plus ou moins haut, plus ou moins éclairé, etc.).
10. J.-T. Desanti, « Quelques remarques à propos de l’ontologie
intrinsèque d’Alain Badiou », Les Temps Modernes, vol. 45, no 526,
1990.
À QUOI BON L’ONTOLOGIE ? 249

tion. Deuxièmement, la théorie se présente moins comme un


nouveau « fondement » des mathématiques que comme une
manière de décrire des formes possibles de théories mathé-
matiques – les ensembles n’y apparaissant plus que comme
une région parmi d’autres d’univers mathématiques possi-
bles. On était donc fondé à reprocher au philosophe d’avoir
confondu une fois de plus sa petite prairie avec la clairière de
l’être tout entier...
Sa réponse fut d’ailleurs d’abord de refus poli : il ne
s’agissait nullement d’une nouvelle ontologie, répliqua
Badiou, mais d’une logique de la diversité des langages
mathématiques – sauf, ajoutait-il, à appeler « ontologie » la
désastreuse interprétation d’Aristote, qui consiste à en faire
un simple relevé des différentes manières de « dire l’être ».
Badiou se sentait fondé à tenir bon sur son platonisme et à
ne pas se sentir désavoué par l’évolution des mathémati-
ques 11. Reste que le problème soulevé par l’émergence de ce
nouveau paradigme était de taille. Il exhibait, en effet, une
représentation de l’unité des mathématiques qui non seule-
ment n’était pas donnée univoquement par la théorie des
ensembles, mais qui, plus profondément, ne permettait plus
qu’on se fonde sur la mathématique pour en tirer quelques
leçons univoques. Le pluriel des mathématiques y semblait
posé constitutivement. Cela, on pouvait avoir de bonnes rai-
sons de le soutenir, indépendamment des querelles de « fon-
dement », au seul vu du développement des mathématiques
à travers les âges.
La réponse auquel parvient Logiques des mondes est
assez inattendue. Finalement, Badiou consent à intégrer une
partie du dispositif catégoriel dans son système, en faisant
de l’identité extrinsèque, qualitative, intensive, le principe
d’une théorie de « l’apparaître » (ou « phénoménologie »). Mais
il continue à refuser obstinément qu’une telle logique puisse
avoir d’autre validité que de décrire l’apparaître de ce qui est.
Tout le nerf de la construction, dans ses détails techniques
comme dans ses enjeux spéculatifs, consiste alors à réduire
la théorie de l’identité extrinsèque à une théorie de la locali-
sation des ensembles, comme si l’identité de ceux-ci pou-

11. A. Badiou, Court traité d’ontologie transitoire, Paris, Éd. du


Seuil, 1998.
250 CRITIQUE

vaient obéir à deux régimes : un régime purement extension-


nel, celui des multiples purs (« l’être »), et un régime relation-
nel, évalué dans leurs variations réciproques (« l’apparaître »).
Solution habile, assurément, mais qui, comme nous le ver-
rons, n’est pas sans soulever de nouvelles difficultés quant
au statut de « l’ontologie », si l’on veut garder l’idée forte selon
laquelle « les mathématiques, c’est l’ontologie ».
Ainsi Badiou se donne la possibilité de récupérer toute la
puissance de l’instrument catégoriel, en le limitant à une
théorie des ensembles variables (ce que les mathématiciens
appellent la théorie des « Ω-ensembles », c’est-à-dire des
ensembles variant par rapport à une algèbre de Heyting Ω). A
vrai dire, une telle théorie est encore trop générale d’un point
de vue catégoriel et n’autorise pas à se rapporter à tout coup
à des ensembles de référence lorsque l’on part du régime pro-
liférant des identifications extrinsèques. Il faut alors ajouter
un postulat, qui permet de se placer dans un cadre plus res-
treint (celui des « Ω-ensembles complets »). Au bout du compte
un « objet », au sens de Badiou, sera donc défini par la donnée
d’un transcendantal et d’une « fonction d’apparaître », telle
que l’on puisse toujours revenir de l’analyse des indexations
transcendantales à des ensembles (ce que Badiou nomme des
« atomes réels »). Le détail de la construction est assez
complexe, puisqu’il faut alors pouvoir disposer d’instruments
d’analyse des indexations transcendantales (et parvenir à ces
fameux « atomes »). À cette fin est introduite toute la machi-
nerie mathématique des « faisceaux », outil puissant qui per-
met de disposer à la fois d’une vue locale sur la situation et
de critères réglant un passage au global. Autant L’Être et l’évé-
nement était sous le signe de Cantor, autant Logique des Mon-
des se place ici sous celui de Grothendieck.
L’infléchissement que connaît dans le sillage de cette
« phénoménologie » le traitement de l’événement est décisif. Il
n’est plus question de laisser l’événement à son indiscerna-
bilité constitutive et à la décision du sujet. Il s’agit désormais
d’en repérer et d’en suivre la « trace » dans les mondes. Un
événement, ce n’est plus tant l’apparition de quelque chose
en particulier, qu’un renversement structural par rapport
auquel ce qui n’apparaissait pas dans un transcendantal
devient maximalement apparaissant dans un autre. Quelque
chose bouge dans la hiérarchie du possible et de l’impossible.
À QUOI BON L’ONTOLOGIE ? 251

Les valeurs se renversent. Ce n’est que par ces effets de sur-


face que se saisit l’événement, et non pas dans quelque épi-
phanie révolutionnaire et aurorale. C’est par rapport à eux
que va se constituer désormais le « sujet », à travers ce que
Badiou appelle un corps (et même plus précisément un
organe d’un corps), défini par sa capacité à traiter « point par
point » les choix qu’un tel renversement fait apparaître dans
le monde (éventuellement aucun) 12. Le cercle malicieux du
sujet constitué (par la procédure de vérité) et constituant
(pour autant qu’il nomme l’événement) est désormais sinon
rompu, du moins largement desserré.

Questions ouvertes
C’est peu dire que l’ensemble constitué par les deux
volumes de L’Être et l’événement a une solidité et une puis-
sance que le premier opus ne laissait nullement soupçon-
ner. La manière dont Badiou est finalement parvenu à
intégrer les limites de sa systématique est impressionnante.
Mais on peut également se demander si cet achèvement
n’est pas en un sens trop réussi. Comme on a essayé de le
montrer, Logiques des mondes répond, entre autres choses,
à des critiques qui objectaient au caractère éthéré de « l’évé-
nement » et du « sujet ». Un appareil logique est mis à dis-
position pour décrire des « mondes » et une analyse
beaucoup plus détaillée de ce que sont un événement ou
un sujet « dans un monde » sont désormais proposées. Mais
on ne peut s’empêcher de se demander alors : puisqu’il est
possible de développer une analyse intrinsèque des mondes,
d’y discerner les traces des événements, d’y constituer des
corps subjectivables, à quoi sert donc l’ontologie ? Pourquoi
ne pas prendre place directement dans une logique des
identités extrinsèques, où il apparaît finalement possible de
régler le problème initial du rapport sujet/structure ? Pour-
quoi ne pas abandonner le slogan selon lequel « les mathé-
matiques, c’est l’ontologie », qui prête le flanc à toutes les

12. Le traitement « point par point » suppose une redéfinition


technique de la vérité comme possibilité de rapporter un certain trans-
cendantal à un autre, plus simple, constitué simplement de deux
valeurs (vrai/faux ; oui/non).
252 CRITIQUE

critiques, pour une approche plus modeste où le répertoire


des théories mathématiques autoriserait à prélever une cer-
taine « logique » modélisant le fonctionnement des régimes
de signes ?
À vrai dire, la préface du livre répond d’avance à ces ques-
tions : il s’agit d’affirmer l’éternité des vérités, en tant qu’elle
est compatible avec leur caractère créé (conformément à une
thèse reprise ici explicitement à Descartes). Bien qu’elles
apparaissent dans un monde, à travers un langage ou, si l’on
veut, dans une culture particulière, les « vérités » doivent
aussi pour Badiou pouvoir échapper à ce monde. La démons-
tration de l’infinité des nombres premiers, telle qu’elle appa-
raît chez Euclide, peut bien avoir été « créée » dans l’antiquité
grecque, elle sera tout aussi effective, c’est-à-dire qu’elle
imposera tout autant la constitution d’un « corps de vérité »
capable d’en faire valoir les conséquences, dans quelque
monde que ce soit. De ce point de vue, argumente Badiou, la
théorie ontologique des vérités comme étant un certain type
d’ensembles (les multiplicités génériques à la Cohen) est tou-
jours pertinente : en tout monde il sera vrai que l’apparition
d’une multiplicité générique ne peut se faire qu’au prix d’un
changement de « transcendantal », c’est-à-dire d’un boulever-
sement des proximités et des distances dans ce monde. Ainsi
des vérités peuvent-elles être « ressuscitées » (au sens où
l’universalisme de Saint-Paul, ne dépend en rien des commu-
nautés juives et chrétiennes de l’Empire romain oriental).
Badiou a un ennemi déclaré : le relativisme sous toutes ses
formes. Son message pourrait être : ce n’est pas parce qu’on
pense que les valeurs sont créées, et que l’on refuse en consé-
quence de juger le monde, c’est-à-dire de le rapporter à des
critères d’évaluation supposés donnés, qu’on doit croire que
le périmètre impératif de ces valeurs est fini.
Mais la question est de savoir s’il est nécessaire d’affirmer
pour autant l’éternité de ces valeurs. Pourquoi ne pas s’en
tenir au constat, déjà en soi non-relativiste, qu’il existe des
connexions entre les mondes ? Pourquoi vouloir hypostasier
de telles connexions en « éternité » ? Pourquoi chercher un
« point de vue de surplomb » pour embrasser d’un seul regard
tous les mondes possibles alors qu’au fond nous n’avons
jamais besoin de que de passer de l’un à l’autre ? Que
m’importe de savoir que l’universalisme de Saint-Paul soit
À QUOI BON L’ONTOLOGIE ? 253

l’expression locale d’une vérité qui s’imposera identiquement


dans tous les mondes imaginables ? Ce qui m’importe, c’est
de pouvoir récupérer cette vérité et donc, métaphysiquement,
de savoir que le monde de Saint-Paul et le mien sont ainsi
faits que je peux prolonger dans l’un ce qui précisément fait
sortir de l’autre. Notre vrai problème n’est pas de savoir si
nos vérités existent dans l’absolu c’est-à-dire dans tous les
mondes possibles, mais plutôt comment opérer les raccords
d’un monde à l’autre pour que ces vérités puissent s’y trans-
porter, et continuer leur travail de subversion du régime des
identifications dans ce nouveau « monde » qu’elles ont elles-
mêmes contribué à faire advenir. Or n’a-t-on pas avec la théo-
rie des ensembles variables et des faisceaux tout ce qu’il nous
faut pour penser métaphysiquement ce que doit être l’être
pour qu’il accueille des vérités et donc des sujets ? Pourquoi
ne pas appeler « être » le système complet de ce que Badiou
sépare en être et apparence ? Badiou ne parle-t-il pas lui-
même d’un niveau « onto-logique » ? Dans ces conditions, ne
fallait-il pas franchir le pas et constater qu’il n’y a d’« onto-
logie » qu’« onto-logique » ?
Cela voudrait dire, au fond, que la tâche de la métaphy-
sique n’est pas de penser l’éternité des vérités mais l’être du
mutable ou du local en tant que tel. Si l’on n’a pas simplement
à enregistrer ce qui se présente, si on n’est pas condamné à
s’en tenir à ce qui est là, ce n’est pas parce qu’il y a quelque
chose au-delà, dont ce que nous percevons n’est finalement
que l’apparition conditionnée et locale, mais parce que rien
n’est là qui ne puisse être aussi à côté, puis à côté encore,
ailleurs, donc, mais de proche en proche. Le sentiment que
nous avons de la contingence de ce qu’il y a ne tient pas à ce
qu’il est divisé entre son être et son apparaître, mais à ce qu’il
est traversé par ce qu’il pourrait être, par ses propres virtua-
lités locales. Tout ce dont nous avons besoin, ce sont d’ins-
truments pour traiter ces jeux complexes de l’identité et de
la variation, du local et du global. Une métaphysique à la
hauteur de notre temps sera sans doute celle qui nous dira
ce que doit être l’« être » au sein duquel nous sommes consti-
tués comme sujets pour qu’y puissent opérer des vérités. A
la recherche d’un point de vue de surplomb dans une onto-
logie corrélative d’une définition restrictive de la mathémati-
que, on nous permettra de préférer l’effort pour penser, et
254 CRITIQUE

avec les mathématiques, des vérités qui se transportent de


monde en monde, des vérités sans Dieu et sans éternité. Nous
n’avons pas besoin de thèses ultimes (« les vérités sont éter-
nelles ») ; nous avons besoin de méthodes (« que doit être l’être
des mondes pour qu’on puisse trouver les gonds sur lesquels
ils basculent ? »). C’était, au fond, la réponse de Newton à
Descartes : hypotheses non fingo.

Patrice MANIGLIER et David RABOUIN