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BMCR 2017.07.48 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2017.07.48


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Stavroula Kourakou-Dragona, Vine and Wine in the Ancient Greek World,


traduction de Maria Relaki, Athènes, 2015, éditions Foinikas, 294 p.,
ISBN 9789606849510. €80.00.

Recension par Michael Fontaine et Justine Vanden Heuvel, Département


d’études classiques de Cornell University, Programme Cornell University
sur la Viticulture et l’œnologie. (fontaine@cornell.edu; jev32@cornell.edu)

Ce livre magnifique – de grand format et somptueusement illustré – réunit vingt études


sur le thème du vin dans la Grèce antique et dans la littérature grecque ancienne, par
Stavroula Kourakou-Dragona, une chercheuse dont le parcours ne ressemble guère à
ceux que l’on rencontre habituellement dans la BMCR.

Œnologue à la retraite, S. Kourakou-Dragona a fait toute sa carrière à l’ « Institut du


Vin, un des établissements de recherche du Ministère de l’agriculture de l’époque ».
Devenue directrice, elle a représenté la Grèce à l’Organisation Internationale de la
Vigne et du Vin (OIV), un organisme intergouvernemental qui coordonne et négocie
tout ce qui a trait au vin et à la viticulture dans le monde entier. Elle a donc dû se
préparer pour assumer cette responsabilité, comme elle l’explique (p. x) :

« Naturellement, c’était une nécessité vitale pour moi de me familiariser avec les
zones de viticulture en Grèce, avec l’histoire et les particularités des vins de chaque
région, pour être en mesure de défendre les intérêts de la production vinicole grecque
dans les forums internationaux où se prennent les décisions. Afin d’établir un contact
étroit avec la population rurale et de profiter de l’expérience des plus âgés, je lisais,
avant de me rendre dans une région donnée, tout ce qui avait été écrit sur les vignes et
les vins de cet endroit : littérature folklorique et récits de voyage, chants populaires,
ampélographie, publications archéologiques etc. »

Le fruit de ce labeur étonnant est exposé dans les 20 essais qui suivent. S. Kourakou-
Dragona maîtrise toute la littérature antique sur le vin grec qui nous est connue, et
encore davantage. Évitant la rhétorique d’un classique historien, elle explique dans sa
préface la genèse de ces essais (p. x) :
« Lorsque, à la suite d’une période d’intense activité scientifique, l’heure vint de
prendre ma retraite après 35 années de service, j’eus l’idée de compléter cette riche
moisson d’informations et de souvenirs par un retour dans le Passé lointain : de
chercher les racines des vins grecs antiques les moins connus, de retrouver le savoir
technique des anciens vignerons, principalement à partir des fragments de littérature
antique conservés, et de tenter, à l’aide des connaissances scientifiques modernes, de
pénétrer les secrets de leur art, qui a permis aux vins grecs de voyager par les routes
maritimes comme une marchandise précieuse.

Au bout de longues années d’étude, j’ai rassemblé un matériau considérable, mais j’ai
aussi découvert des erreurs importantes commises par des savants réputés, surtout
étrangers, dans des thèses et des traductions publiées aux 20e et 21e siècles, erreurs
sans cesse reprises et répétées depuis, aboutissant à des interprétations fautives et
souvent à de graves contresens. »

Les 20 articles qui prouvent ces allégations ont été présentés à l’origine dans des
colloques en Grèce et à l’étranger, le plus souvent en grec, et n’ont donc connu qu’une
diffusion limitée. Les textes ont été révisés récemment et traduits en anglais […]. Le
livre a aussi été édité simultanément en grec et en français.

Les chapitres ne sont pas reliés entre eux mais posent des questions et apportent des
réponses sur toutes sortes de sujets intéressants qui ressortent du réexamen de passages
familiers de la littérature grecque classique concernant des régions vinicoles grecques
connues dans l’antiquité et aujourd’hui. Par exemple :

- Le vin délicieux qu’Ulysse a donné au Cyclope peut-il réellement avoir été à la fois
doux et à forte teneur en alcool ? (Réponse : non.) (Chapitre 1).
- Qu’est-ce que le(s) vin(s) Pramnien(s) dont il est question dans l’Iliade 11 et
l’Odyssée 10, et pourquoi sont-ils servis saupoudrés de fromage de chèvre, de farine
d’orge et de miel ? (Réponse : de même qu’aujourd’hui on utilise couramment le mot
champagne à propos de n’importe quel vin pétillant ou presque, dans l’antiquité,
« Pramnien » était un terme générique désignant un certain type de vin à forte teneur
en alcool, plutôt que le nom d’un vin provenant d’un terroir particulier. À la différence
du Champagne, dont le nom rappelle la région de production, on produisait des vins
Pramniens dans différentes régions.) (Chapitre 2).
- Si Hésiode connaissait la méthode pour fabriquer du vin doux maison à partir de
raisins passerillés, comment se fait-il que – malgré sa pauvreté – il ait aussi bu du vin
biblinos – de Byblos – importé de Phénicie ou de Thrace ? (Réponse : En fait, il buvait
du vin biblinos qu’il produisait probablement lui-même à partir de raisin du cépage
Biblia poussant sur les pentes du mont Hélicon.) (Chapitre 3).
Pour discuter de ces questions et évaluer les probabilités, S. Kourakou-Dragona
s’appuie sur les sources littéraires, l’étymologie et la climatologie, ainsi que sur son
expérience personnelle et son expertise scientifique.

Après ces premiers chapitres concernant l’épopée, la partie centrale de l’ouvrage


fournit des données techniques solides sur la culture de la vigne et les procédés de
fabrication du vin dans la Grèce antique et à Rome. Les thèmes abordés comprennent
la couleur des raisins et les procédés de vinification mis en œuvre dans l’antiquité pour
produire des vins de différentes couleurs, les techniques utilisées pour imiter les vins
produits ou mélangés avec de l’eau de mer, lorsqu’ils étaient fabriqués loin de la côte,
les arguments scientifiques invoqués pour différencier des sortes de raisins dont la
couleur variait mais dont nous savons aujourd’hui qu’ils appartenaient à la même
variété, le serrage de marc des raisins sans usage des pressoirs mais à l’aide de pierres,
la protection phytosanitaire des anciens vignobles, et une discussion technique sur le
fumage utilisé pour vieillir artificiellement les vins romains. Nous lisons également
une interprétation viticole d’une loi antique de Thasos destinée à protéger les
viticulteurs.

Ailleurs S. Kourakou-Dragona attire notre attention sur une originalité qui jette un jour
intéressant sur la vie quotidienne. Dans la « Satire de la dégustation » (Chapitre 7), elle
démontre qu’un fragment du poète comique du Ve s. Hermippe (fr. 77 KA [incert.]) est
en réalité une satire – unique exemple de ce genre – des discours prétentieux par
lesquels certains sommeliers aujourd’hui encore font valoir leurs compétences.

Ceux qui étudient la culture vinicole tireront grand bénéfice de l’interprétation sociale
et biologique des mythes à laquelle se livre S. Kourakou-Dragona. Dans
« L’interprétation des mythes viticoles dionysiaques » (chapitre 16), la naissance de
Dionysos de la cuisse de Zeus est mise en relation avec le développement
phénologique de la vigne, où le nouveau rameau (qui portera les grappes) surgit
directement du sarment au-dessus d’un nœud (également « genou » en grec). Des
photographies viennent à l’appui du texte, comme celle d’un vieux pied de vigne
durant le sommeil hivernal, accompagné d’une légende le comparant à Sémélé (« telle
un cep comme foudroyé »). Dans le même ordre d’idée, les variantes locales des
mythes, comme celui d’Icare à Athènes, sont expliquées à l’aide des connaissances
modernes sur les particularités des cépages.

Parmi les qualités de cet ouvrage, nous apprécions particulièrement les nombreux
vases, cartes, statues et photographies de vignobles modernes reproduits en couleur
presque à chaque page. Certains sont purement décoratifs, mais en général ces
illustrations sont bien choisies et contribuent à éclairer le raisonnement. Pour les
défauts, nous signalons seulement quelques problèmes de traduction [dans l’édition
anglaise] qui limitent parfois la lisibilité du texte. […]
Mais il ne fait aucun doute que peu de gens dans le monde auraient pu écrire ce livre ;
en effet la plupart des scientifiques possèdent soit les connaissances techniques, soit la
culture classique, mais pas les deux à la fois. La manière harmonieuse dont ces deux
approches sont associées fait de Vine and Wine in the Ancient Greek World un trésor
d’informations et le couronnement d’une impressionnante carrière. Nous le
recommandons vivement.

BMCR, Bryn Mawr College, 101 N. Merion Ave., Bryn Mawr, PA 19010