Vous êtes sur la page 1sur 15

Monsieur Jean Andreau

Présentation : Vingt ans après L'Économie antique de Moses I.


Finley
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 50e année, N. 5, 1995. pp. 947-960.

Citer ce document / Cite this document :

Andreau Jean. Présentation : Vingt ans après L'Économie antique de Moses I. Finley. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales.
50e année, N. 5, 1995. pp. 947-960.

doi : 10.3406/ahess.1995.279413

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1995_num_50_5_279413
CONOMIE ANTIQUE

PRESENTATION

En 1972 était publié le livre de Moses Finley The Ancient Economy


ensuite traduit dans plusieurs langues et notamment en fran ais1 Il est sûr
que ce livre marqué en matière histoire économique grecque et romaine
un tournant décisif La méthode de Finley triomphé comme Descai le
souligne ici juste titre au début de son article
Alors que le grand public il intéresse Antiquité persiste
chercher les origines culturelles du monde moderne ce qui amène privilé
gier les continuités et les similitudes) la plupart des spécialistes eux ont sen
siblement évolué au cours de ces trente dernières années vers la perception
des différences La pensée de Finley et de ses disciples joué quant aux ques
tions sociales et économiques un rôle analogue celui ont eu pour le
domaine religieux et culturel la psychologie historique et anthropologie En
histoire ancienne influence de anthropologie économique proprement dite
été mince La méthode de Finley en quelque sorte occupé la place qui
aurait pu être la sienne
Finley traitait économie antique comme une totalité2 Malgré les diffé
rences chronologiques et géographiques il estimait que de époque archaïque
grecque Antiquité tardive elle ne cessait de présenter les mêmes grandes
caractéristiques Elle visait avant tout autosuffisance La ressource essen
tielle était agriculture et le commerce intervenait que pour une faible part
dans le produit brut Trois raisons expliquent une telle situation les produc
tions étaient peu près les mêmes partout les coûts de transport étaient éle
vés seuls les produits de luxe circulaient et le marché pour de tels produits
était insuffisant De même que le volume du trafic était restreint le statut des
commer ants était peu élevé Les élites locales même dans de grands ports tels
que Carthage Aquilée ou Alexandrie préféraient la terre au commerce La

Moses FINLEY économie antique trad frse Paris de Minuit 1975


Ce très bref résumé des idées économiques de Finley est inspiré de celui de son disciple et
ami Hopkins voir Péter GARNSEY Keith HOPKINS et Charles Richard WHITTAKER sous la
direction de Trade in the Ancient Economy Londres Chatio et Windus 1983 pp xi-xn)

947
Annales HSS septembre-octobre 1995 nc pp 947-960
CONOIVIIE ANTIQUE

ville était un centre de consommation plus que de manufacture ou de commerce


et le processus urbanisation résultait davantage un modèle culturel que de la
croissance économique Enfin la notion de statut est préférable celle de
classe car elle est moins précise et elle ermet intégrer les valeurs culturelles
analyse économique
Le domaine de recherche est complètement réorganisé en fonction de
uvre de Finley et des thèmes sur lesquels il avait insisté Ceux il pas
convaincus opposent lui et efforcent de le réfuter Ceux qui veulent innover
parlent de le dépasser Plus les années passent et mieux son influence se per
oit plus il occupe une place centrale dans le paysage intellectuel était déjà
perceptible il dix ans3 est encore plus vrai de nos jours
Mais je ne dirais pas comme Descat que le modèle de Finley triomphé
car après des années où ses conclusions ne faisaient que progresser surtout dans
le monde anglo-saxon mais aussi partout ailleurs sauf peut-être en Italie et en
Espagne) il en est plus de même hui Les questions sont lmleyiennes
les méthodes et les modes de pensée sont marqués de son influence mais les
réponses éloignent de plus en plus des siennes Le concept même économie
antique est déplus en plus fortement relativisé ar les études comparatives par
exemple celles de Pleketou de De Ligt qui montrent que originalité et
la cohérence de Antiquité classique gréco-romaine est beaucoup moins évi
dente quand on confronte les situations antiques celles du Moyen Age*
Certains des plus proches disciples autrefois sont il est vrai restés très
fidèles la pensée du maître Mais autres ont pris leurs distances depuis déjà
quelques années Quant aux jeunes chercheurs disciples des disciples de Finley
ils suivent maintenant leur propre voie de manière autonome il serait aisé de
montrer que ce ils écrivent innove plus ou moins par rapport orthodoxie
il quinze ou vingt ans
Il aut maintenant sortir de la lutte entre les partisans de Finley lesprimiti-
vistes etses adversaires les modernistes non seulement parce elle est
manichéenne mais parce elle inirait ar appauvrir considérablement ana
lyse historique Opposer terme terme tout ce qui était préindustriel tout ce qui
est moderne rechercher sans cesse dans Antiquité tous les signes possibles et
imaginables archaïsme aboutit une vision très réductrice de Histoire En
outre une telle démarche on le veuille ou non pour effet de fournir aux ins
titutions et aux situations actuelles une justification intellectuelle dont elles ne
sont pas toujours dignes et de renforcer notre impression rassurante et naive
mais illusoire elles sont éternelles ou du moins immortelles puisque nous
avons désormais pénétré dans la modernité
Pour aller de avant il faut chercher définir les grands caractères origi
naux des mondes grecs et romains dont les économies certes étaient histo
riques préindustrielles et non capitalistes mais ne se confondaient pas pour

Voir Jean ANDREAU et Roland ETIENNE Vingt ans de recherches sur archaïsme et la
modernité des sociétés antiques Revue des tudes anciennes 86 1984 pp 55-83
Henry Willy PLEKET Wirtschaft des Imperium Romanùm dans Wolfram FISCHER et
al sous la direction de) Handbuch der Europäischen Wirtschafts- und Sozialgeschichte Klett-
Cotta vol pp 25-160 DE LIGT Demand Supply Distribution The Roman Peasantry
between Town and Countryside dans Münsterische Beiträge zur antiken Handelsgeschichte
fase 1990 pp 24-56 et 10 fase 1991 pp 33-77

948
ANDREAU PRESENTATION

autant avec celles de la Chine de Islam médiéval ou du Moyen Age occiden


tal ou si on veut employer ce mot leurs grands caractères anthro
pologiques mais condition que anthropologie ne tourne pas le dos
économie Sur la route emprunter ainsi il certainement beaucoup
apprendre de uvre de Veyne5
Dans cette optique divers travaux récents semblent très fructueux car ils
présentent une image de moins en moins schématique de économie antique
Les quatre articles on va lire ne visent pas fournir un échantillon repré
sentatif de toutes les recherches actuelles Mais ce sont quatre exemples intéres
sants qui mettent bien en évidence les questions posées et les méthodes
employées Essayons de les situer par rapport aux problèmes soulevés par
Finley et ses conclusions

uvre de Finley attiré attention sur quatre ou cinq grands thèmes


évidemment liés les uns aux autres mais qui font objet de recherches ou de
débats distincts Ces cinq thèmes sont le problème de unité de économie
antique existence ou absence une économie de marché au sens de
market principle la place de économie dans la cité antique la rationa
lité le rang des agents économiques
Sur chacun entre eux je vais dire quelques mots qui aideront espère
mieux comprendre les enjeux des articles publiés dans ce dossier

Unité de économie antique et existence du marché


market principle

Le premier de ces thèmes rapport unité de économie antique


Doit-on conclure entre époque classique des cités grecques le début de
Empire romain et Antiquité tardive le fonctionnement de économie
guère changé et donc privilégier la continuité aux dépens des ruptures et des
crises
Le second concerne le marché au sens abstrait du terme ce que Steve
Kaplan appelé market principle économie antique était-elle une
économie de marché Finley était convaincu que non sans envisager ce
propos de moyen terme Ou on pouvait parler économie de marché
comme pour le 20e siècle ou bien il avait pas de marché du tout Il niait
donc on puisse étudier le commerce antique et son évolution en fonction de
notions telles que la concurrence ou la loi de offre et de la demande
Dans un et autre cas les recherches les plus récentes paraissent nous

Paul VEYNE Le pain et le cirque Sociologie historique un pluralisme politique Paris


Seuil 1976 id. Foucault révolutionne histoire Postface Comment on écrit histoire
Paris Seuil Points Histoire 2e éd. 1979 pp 203-242 id. La société romaine Paris Seuil
1991
Steve KAPLAN Provisioning Paris Ithaca Cornell University Press 1984 pp 23-40
Kaplan oppose le market principle appelé marché comme principe dans la traduction
fran aise de son livre au marketplace le marché comme site dans la traduction
fran aise)

949
CONOMIE ANTIQUE

orienter vers un dépassement de la position de Finley sans revenir pour autant


aux visions modernistes un Rostovtz.eff article de Hollard certes
insiste beaucoup sur la rupture représentée en matière monétaire la
crise du 3e siècle et peut donc être ressenti comme opposé Finley Mais
pour certaines régions ou quant autres aspects de économie est
impression de continuité qui emporterait probablement Selon les cas les
conclusions se diversifient et elles tendent devenir plus complexes
absence un grand marché moderne au sens abstrait du mot interdit
pas existence de marchés partiels dont il faut essayer de comprendre le fonc
tionnement article de Desca met en évidence plusieurs mutations se pro
duisant dans la Grèce des 5e et 4e siècles modification du rapport entre
agriculture et marché entre agriculture et activités non agricoles apparition
de Oikonomia attikè comportement économique caractérisé par le double
fait de vendre et acheter existence de fortunes artisanales ou commer
ciales entièrement non foncières progression des ventes de terres etc Voilà
importantes transformations et qui ne signifient pourtant pas Athènes
soit devenue capitaliste ni que la Révolution industrielle ait été proche Mais
Desca ne croit pas on puisse parler de économie grecque archaïque de
la même fa on que de celle de époque de Pericles Sur les premiers thèmes
unité de économie antique existence du marché) il se sépare donc de
Finley

tudes quantitatives

Ces deux thèmes conduisent raisonner sur les quantités et leur évolution
partir de quel moment les variations des quantités produites et surtout
commercialisées suffisent-elles ou non induire des mutations structurelles
Et pour quelle activité commerciale peut-on commencer parler de marché
Ceux qui ont insisté sur la discontinuité économique de la période antique se
sont appuyés sur des variations quantitatives parfois probables ou même cer
taines autres fois plus discutées Des archéologues tels que Manacorda
Pucci ou J.-P Morel ont souligné juste titre que les quantités artefacts
attestés dans les fouilles ou campagnes de prospection partir du 2e siècle av
J.-C. étaient incomparablement supérieures celles des objets fabriqués pen
dant les époques précédentes De son côté Hopkins montré entre le
milieu du 2e siècle av J.-C et le milieu du 1er la cité romaine avait multiplié
par cent ses frappes de deniers et que désormais la quantité des monnaies
elle émettait avait plus rien voir avec celles avait émises une cité
comme Athènes au 5e ou au 4e

Voir Jean-Paul MOREL La céramique campanienne acquis et problèmes dans Céra


miques hellénistiques et romaines ouvrage collectif) Paris Belles Lettres 1980 pp 85-122 id.
Marchandises marchés échanges dans le monde romain Annali Istituto Universitario
Orientale di Napoli Archeologia storia antica 1982 pp 193-214 et Andrea GIARDINA et
Aldo SOHIAVONE sous la direction de Società romana produzione schiavistica vols
Rome-Bari Laterza 1981 volumes auxquels ont notamment participé les archéologues nom
més ci-dessus)
Keith HOPKINS Taxes and Trade in the Roman Empire Journal of Roman Studies 70
1980 pp 101-125

950
ANDREAU PR SENTATION

Sous Empire entre le 1er et le 2e siècle apr J.-C. ce est plus tant la quantité
globale de biens commercialisés par exemple de céramique qui est en cause
que celle des biens produits et vendus par Italie Elle paraît en effet diminuer
fortement au pro fit des productions des provinces9 Les résultats des campagnes
de prospection archéologiques ar ais ent aller eux aussi dans le sens un déclin
plus ou moins lent de Italie en révélant abandon de certains sites et
accroissement de la taille des propriétés eides exploitations Mais aucun de ces
indices ne impose comme une évidence Certains insistent donc sur la gravité
des ruptures et des crises tandis que autres sont davantage sensibles aux signes
de permanence10
Les quantités ne se bornent pas révéler une progression ou un déclin de la
commercialisation Elles aident aussi saisir des différences culturelles ou
sociales Ainsi dans les sites protohistoriques du Midi de la Gaule au cours des
derniers siècles avant notre ère importance relative des céramiques vernis
noir dont la présence est attestée sur presque tous les sites permet de distinguer
les habitats grecs de ceux des indigènes Aux deux premiers siècles de notre ère
dans les mêmes régions les sites ruraux se caractérisent par rapport aux sites
urbains par de moindres quantités de céramique sigillée et de céramique
engobe Avec de telles recherches archéologie par le biais de ses typologies et
de ses dénombrements rejoint la fois les préoccupations de histoire écono
mique et celles de anthropologie culturelle11 Cette évolution importante est
très étrangère la sensibilité de Finley qui nourrissait égard de archéologie
une vive méfiance
Depuis dix quinze ans beaucoup efforts ont donc été faits pour parvenir
une quantification plus élaborée Il assez longtemps que les chiffres de prix
de production de rendement fournis par les textes antiques chiffres ailleurs
fort rares et par ois peu crédibles ont été réunis11 Ces dernières années deux
autres méthodes qualifiées inductive et de deductive par les Britan
niques ont été beaucoup utilisées pour établir autres quantités13 Elles peuvent
servir soit discerner des indications de tendance soit établir des fourchettes
des minima ou des maxima soit même avancer des chiffres absolus
La méthode inductive consiste dénombrer les documents disponibles
et en particulier les matériels archéologiques mais on peut dénombrer aussi des
monnaies des inscriptions etc. Elle suppose une réflexion sur les modes de
comptage sur la confrontation des résultats obtenus et sur leur signification

Voir là-dessus Jean ANDREAU Mercato mercati dans Aldo SCHIAVONE sous la
direction de) Storia di Roma vol Turin Einaudi 1991 pp 367-385
10 Sur ces questions voir la synthèse récente de Philippe LEVEAU Pierre SILLI RES et
Jean-Pierre VALLATCampagnes de la Méditerranée romaine Occident Paris Hachette 1993
11 Dans un livre brillant Bats montré ce que la ceramologie peut apprendre sur évo
lution des habitudes alimentaires voir BATS Vaisselle et alimentation Olbia de Provence
350-v 50 av J.-C.) Modèles culturels et catégories céramiques Paris CNRS 1988)
12 Par exemple par Tenney FRANK dans les cinq volumes de Economie Survey of Ancient
Rome Baltimore The Johns Hopkins Press 1932-1940 Voir aussi Richard DUNCAN JONES
The Economy of the Roman Empire Quantitative Studies Cambridge University Press Iré éd.
1974 2e éd. 1982)
13 Certains par exemple JONGMAN The Economy and Society of Pompeii Amsterdam
Gieben 1988) qualifient la méthode inductive de artefact approach et la méthode deductive
de simulation approach

951
ECONOMIE ANTIQUE

historique Les grands spécialistes de cette méthode qui contribue efficacement


histoire des productions et du commerce sont évidemment les archéo
logues ainsi que quelques numismates Les deux articles de Tchernia et de
Hollard en constituent des applications très élaborées
La méthode deductive cherche construire des quantités hypothétiques
que la documentation ne fournit pas en raisonnant partir autres quantités
selon les vraisemblances par analogie ou par comparaison Elle été introduite
par Finley mais ce sont surtout ses disciples qui Vont répandue en particulier
Hopkins On ne la trouve guère pratiquée en Grande-Bretagne Prenons
un exemple Jongman essayé de savoir si au 1er siècle apr J.-C. la cité de
Pompei vendait extérieur autant de vin on le croyait avant lui il est
convaincu que non)15 Il est demandé quelle partie de leur territoire les Pom
péiens avaient besoin de cultiver pour approvisionner en céréales Pour ce faire
il est fondé sur la consommation individuelle moyenne en céréales qui est pas
connue mais sur laquelle nous avons quelques indices elle donné lieu avant le
livre de Jongman plusieurs évaluations variant du simple au double)16 sur
le chiffre de population de Pompei et sur la production moyenne en céréales par
unité de surface quantités qui elles non plus ne sont pas connues et il faut
donc élaborer en fonction autres indices On peut aussi interroger sur la quan
tité de céréales et de légumes secs venant des provinces que les Pompéiens étaient
en mesure acheter Pouzzoles le grand port de Rome Jongman conclut
que les Pompéiens ne vendaient pas extérieur de grandes quantités de vin
On voit combien la méthode utilisée en multipliant des marges erreur
absolument énormes rend une telle conclusion aventurée est donc une
méthode dangereuse car elle met en circulation des chiffres apparemment
solides mais en vérité on ne peut plus contestables Elle ne peut être fruc
tueuse utilisée avec une grande prudence et dans des cas très bien délimités
par exemple en démographie de Antiquité où on dispose de solides
modèles comparatifs en particulier ceux de ONU)17
Ces recherches sur les quantités sont en partie nées de la préoccupation de

14 Voir par exemple PEACOCK et WILLIAMS Amphorae and the Roman


Economy An Introductory Guide Londres Long 1986 GIARDINA et SCHIAVONE sous
la direction de Società romana produzione schiavistica Merci mercati scambi nel Medi
terraneo Rome-Ban Laterza 1981 et Andréa GIARDINA sous la direction de) Società
romana Impero tardoantico Rome-Bari Laterza 1986
15 Willem JONGMAN The Economy and Society of Pompeii Amsterdam Gieben 1988 2e
éd. 1991)
évaluer
16 Surimportance
la consommation
du commerce
en céréales
privé dedulablé
villeon
de Romeconnaît
très importante
en gros ampleur
connaître
des distri
pour
butions gratuites régulièrement effectuées par Empereur) voir Lionel CASSON The Role of
the State in Grain Trade dans John ARMS et KOPFF sous la direction de)
The Seaborne Commerce Ancient Rome Studies in Archaeology and History Rome Ameri
can Academy in Rome 1980 pp 21-33 Geoffrey RICKMAN The Gram Trade under the
Roman Empire ibid. 1980 pp 261-275 Peter GARNSEY Grain for Rome dans Peter
GARNSEY Keith HOPKINS et Charles WHITTAKER sous la direction de) Trade in the
Ancient Economy Londres Chatto et Windus 1983 pp 118-130
17 Dans ce domaine il faut saluer uvre de Frier qui au cours de ces dix dernières
années transformé la démographie de Antiquité et lui fait faire de grands progrès voir
Roger BAGNALL et Bruce Woodward FRIER The Demography of Roman Egypt Cambridge
University Press 1994)

952
ANDREAU PR SENTATION

Finley de développer une Histoire-problème Mais par la suite elles ont pour
suivi des objectifs tout fait différents Surtout la méthode inductive qui
contribué montrer que économie antique était fortement modifiée une
période une autre par exemple parce que les quantités commercialisées
étaient beaucoup accrues ou avaient au contraire diminué Dans beaucoup
de cas elle donc visé remettre en question les conclusions de Finley

Les modèles

Comme les méthodes inductive et deductive utilisation de


modèles schémas priori que on doit mettre épreuve de la docu
mentation tire son origine de uvre de Finley Chaleureusement recomman
dée par ses disciples Garnsey et Salleris elle se révèle assez souvent
stimulante et fructueuse Elle paradoxalement rapproché certains antiqui-
sants de la science économique que Finley pourtant ne jugeait pas utile la
compréhension des phénomènes antiques Où trouver en effet des modèles
plus variés et plus suggestifs en économie
Disons quelques mots du Taxes and Trade Model le modèle Impôts
et Commerce de Hopkins19 qui été récemment modifié et complété par
von Freyberg20 Hopkins exposé en quelques pages sans vraiment
chercher appuyer sur de solides indices documentaires Il fait grincer pas
mal de dents compris celles des plus fidèles disciples de Finley ils ont
estimé que ce modèle faisait beaucoup trop de place au commerce et ses évo
lutions ainsi au rôle de argent et de ses transferts Mais est le plus
connu des modèles élaborés en histoire ancienne et il continue avoir une
influence non négligeable Comme je ai déjà dit on croit observer au
début de Empire au cours du 1er siècle apr J.-C. équilibre commercial
entre Italie et les provinces est beaucoup modifié au profit de ces dernières
et aux dépens de Italie La réalité du phénomène été débattue on peut
interroger par exemple sur la représentativité des produits sur lesquels nous
avons une documentation nous savons beaucoup de choses sur la céramique
et très peu sur le textile) mais les recherches archéologiques les plus récentes
paraissent dans ensemble la confirmer21 Comment expliquer Ros-
tovtz.eff pensait que la cause de évolution résidait dans les qualités comparées
des entrepreneurs et des travailleurs des diverses régions et que les provin

il FINLEY Ancient History Evidence and Models Londres Chatio et Windus dont la
plus grande partie été traduite en fran ais dans Sur histoire ancienne la matière la forme et la
méthode/Pans La Découverte 1987 et GARNSEY et SALLER Thé Roman Empire
Economy Society and Culture Londres Duckworth 1987 pp 43-51 ce qui correspond aux
pp 91-102 de la traduction fran aise)
19 Keith HOPKINS Taxes and Trade in the Roman Empire Journal of Roman Studies
70 1980 pp 101-125
20 von FREYBERG Kapitalverkehr und Handel im römischen Kaiserreich 27
Chr -235 Chr.) Freiburg im Breisgau Rudolf Haufe 1989 Sur ces modèles et surtout sur le
livre de von Freyberg voir Jean ANDREAU Italie impériale et les provinces Déséquilibre
des échanges et monétaires dans Italie Auguste Dioctétien ouvrage collectif)
Rome cole fran aise de Rome 1994 pp 175-203
21 Voir là-dessus Jean ANDREAU Mercato mercati dans SCHIAVONE sous la
direction de) Storia di Roma vol Turin Einaudi 1991 pp 367-385

953
CONOMIE ANTIQUE

ciaux avaient su par leurs qualités de gestion par le niveau et la rentabilité de


leurs produits conquérir les marchés Cette explication relevant de offre ne
convainc presque plus personne et elle été remplacée par des explications
économiques relevant de la demande les centres de production se sont déplacés
parce que les centres de consommation se dépla aient idée confortée par des
indices indiscutables) et les caractéristiques des productions se sont modifiées
au gré des préférences des consommateurs ce qui inverse ne peut être
vérifié)
Hopkins en raisonnant au niveau macro-économique mis évolution
de la commercialisation en rapport avec la fiscalité Ce sont les régions qui
payaient des impôts directs sans beaucoup recevoir en retour du Trésor impérial
est-à-dire les provinces dépourvues de soldats qui vendaient pour compen
ser le flux de valeurs monétaires ou non elles perdaient au pro fit de Italie
Ce serait la raison ou au moins une des raisons pour lesquelles partir du
1er siècle apr J.-C. la céramique gallo-romaine et celle Afrique proconsulaire
ont remplacé aretine sur les sites de toute la Méditerranée occidentale De telles
thèses restent très discutées mais le rapport entre fiscalité et commercialisation
est retenir Avant lui Crawford avait énormément insisté sur les liens
existant entre monnaie et fiscalité mais sans inclure le commerce dans le circuit
monétaire en minimisant au contraire la place du commerce22

économie dans la cité La rationalité économique

Deux autres des cinq thèmes annoncés sont très liés un autre et sont
tous deux concernés par le problème suivant économie dans Antiquité
était-elle insérée encastrée dans autre chose qui était pas économique ce
que Finley appelait économie embedded Mais un concerne la cité
tat et autre les rapports entre économie et société
La cité antique entretient-elle avec économie les mêmes rapports que la
cité médiévale ou que tat moderne et contemporain Finley emprunté
Max Weber la réponse il donne cette question la cité antique est une
cité de consommation et non pas une cité de production Mais inter
prétation de cet idealtype de la cité de consommation ne va pas de soi Finley
et sa suite Goudineau ont beaucoup insisté sur les rapports entre ville et
campagne dans la cité de consommation la ville ne produit guère pour
la campagne elle vit aux dépens de la campagne Il faut donc parler de ville de
consommation ou même de ville parasite23 Bruhns estime que telle était
pas la signification de la cité de consommation chez Max Weber mais il
agissait une cité considérant ses ressortissants comme des consommateurs
et non pas comme des producteurs et occupant donc en priorité de leur
22 Michael CRAWFORD La moneta in Grecia Roma Rome-Bari Laterza 1982 id.
Coinage and Money under the Roman Republic Italy and the Mediterranean Economy Londres
Methuen 1985 Sur les rapports entre fiscalité et économie voir aussi Claude NICOLET Rendre
César Paris Gallimard 1988
23 Christian GOUDINEAU Les villes de la paix romaine dans Georges DUBY sous la
direction de) Histoire de la France urbaine Paris Seuil vol La ville antique pp 233-391 et
surtout pp 365-381)

954
ANDREAU PRESENTATION

approvisionnement24 Jongman dans le livre déjà cité en donne une troi


sième définition
Ceux qui ont réagi contre la pensée de Finley ont élaboré autres modèles
partir une monographie sur Corinthe Engels parlé de cité de ser
vices Mais est surtout Lev eau qui avec sa cité organisatrice consti
tuant et dirigeant son territoire fourni une autre fa on analyser la cité anti
que aussi peu modernisante que celle de Finley mais beaucoup moins
schématique et rendant mieux compte de la diversité des situations26
Le quatrième thème de débat porte aussi sur les rapports entre économique
et le non-économique mais dans la vie privée et sociale Existe-t-il dans Anti
quité des comportements spécifiquement économiques Les Anciens ont-ils
une vision autonome de économie quel point les traditions sociales
étouffent-elles toute tentative innovation économique Tout un faisceau de
questions relèvent de ce thème et elles ne doivent pas toutes recevoir la même
réponse Mais toutes sont liées au problème plus général et tout fait central
dans nos débats de la rationalité économique naguère posé par Godelier27
Ce problème de la rationalité économique peut être abordé par divers biais
un entre eux est étude de la comptabilité Les pratiques comptables anti
ques ont donné lieu toute une bibliographie malgré une documentation fort
maigre mis part les papyrus Egypte
En insistant sur la notion autarcie applicable aux personnes aussi bien
aux cités) il reprise de Veyne29 et dont il donne une définition pré
cise Desca paraît aller dans le sens de Finley Mais là aussi des différences
se per oivent il exprime de fa on nuancée et en analysant de très près les
textes de Finley Car cette recherche de autarcie devient pour la cité une
espèce de politique commerciale Elle est certes pas du même ordre que
celles des tats modernes et implique pas du tout que économie soit
con ue comme une sphère autonome Mais elle suppose de la part des pou
voirs publics une certaine conscience du commerce dans sa spécificité indé
pendamment des motifs politiques et sociaux il pouvait avoir intervenir

24 Hinnerk BRUHNS De Werner Sombart Max Weber et Moses Finley la typologie


de la ville antique et la question de la ville de consommation dans Philippe LEVEAU sous la
direction de origine des richesses dépensées dans la ville antique Aix-en-Provence Univer
sité de Provence 1985 pp 255-273
25 Donald ENGELS Roman Corinth An alternative Model for the Classical City Chicago-
Londres The University of Chicago Press 1990
26 Philippe LEVEAU La ville antique ville de consommation Parasitisme social et
économie antique tudes rurales fase 89-91 janvier-septembre 1983 pp 275-283 suivi de la
réponse de Goudineau aux pp 283-287 id. La ville antique et organisation de espace
rural villa ville village Annales ESC 1983 pp 920-942 Sur ces modèles de la cité
voir les chapitres The Consumer City revisited the Vicus et Do Theories of the
Ancient City matter de WHITTAKER Land City and Trade in the Roman Empire
Aldershot Ashgate Publishing Co 1993 abord très convaincu par idée de cité de consom
mation Whittaker doute maintenant de intérêt scientifique de tels modèles
27 Maurice GODELIER Rationalité et irrationalité en économie Paris Maspéro 1966
28 Mentionnons ce propos le beau livre récent de Dominic RATHBONE Economie Ratio
nalism and Rural Society in third-century Egypt The Heroninos Archive and the Appianus
Estate Cambridge University Press 1991
29 Paul VEYNE Mythe et réalité de autarcie Rome dans La société romaine Paris
Seuil 1991 pp 131-162

955
CONOMIE ANTIQUE

dans des transactions qui par exemple portaient sur des céréales Si comme
affirmait Meillassoux les sociétés préindustrielles ont une forme écono
mie et pas seulement de vie économique concrète) mais qui obéit des lois
spécifiques celles de la société marchande non capitaliste 30 la difficulté prin
cipale est de définir ces lois spécifiques Sur cette voie analyse que mène
Desca quant aux stratégies économiques des Grecs classiques et de leurs
cités est très utile

Le rang social des agents économiques

Dernier de ces cinq grands thèmes le rang social des agents économiques
dans les secteurs non agricoles Quel rôle les membres des élites jouaient-ils
dans le commerce dans la fabrication artisanat et manufacture) dans le prêt
argent et la banque Dans quelle mesure leurs affranchis et esclaves leur
servaient-ils intermédiaires pour toucher une partie plus ou moins impor
tante des profits des activités non agricoles
Le propos de Los est ici beaucoup plus social économique place
des affranchis dans la hiérarchie sociale romaine caractères de cette hiérar
chie remarques sur les possibilités de promotion sociale Mais les questions
sociales il soulève sont sans cesse abordées de près ou de loin dans le
cadre du thème histoire économique que je viens esquisser
Ce dernier thème pourrait lui-même paraître plus social économique
Le rang social des sujets importe-t-il ou non histoire économique la
suite de Max Weber et de Hasebroek Finley donna toujours cette question
une réponse positive et effor de montrer que ces composantes sociales
contribuaient distinguer économie antique de économie moderne Cette
fa on de poser le problème est incontestablement imposée Même ceux qui
ont contesté ses conclusions ont comme lui prêté la plus grande attention au
rang social des entrepreneurs Comme Finley ils sont convaincus que le statut
des agents économiques ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur la vie
économique elle-même taille égale une entreprise menée par un proprié
taire terrien détenteur un patrimoine aristocratique est pas exploitée de la
même manière que celle un affranchi parti de rien
Il cependant une exception ce consensus celle de Picket qui
considère que le rôle des élites est un problème purement social et non point
économique Car pense-t-il activité économique ne change en rien quel que
soit le statut de ceux qui livrent et en tirent avantage Que entreprise soit le
fait un bourgeois ou un noble elle est pour cette raison ni plus
archaïque ni plus moderne Ce thème intéresse certes Pleket31 mais
titre social pour mieux définir les hiérarchies et équilibres de la société
romaine Sur ce point il est cependant assez isolé

30 Claude MEILLASSOUX Essai interprétation du phénomène économique dans les


sociétés traditionnelles auto-subsistance Cahiers tudes africaines fase 1960 pp 38-
67
31 Henry Willy PLEKET Wirtschaft des Imperium Romanùm dans Wolfram FISCHER et
al sous la direction de) Handbuch der Europäischen Wirtschafts- und Sozialgeschichte Klett-
Cotta vol pp 25-160

956
ANDREAU PRESENTATION

La prospérité et la modernité un secteur économique sont-elles en gros


proportionnelles au rang social et la richesse des entrepreneurs qui le
dominent cette question Hasebroek et Finley pour Antiquité ont tou
jours répondu par affirmative Ils estimaient que si les entrepreneurs sont
socialement modestes leur influence sur les pouvoirs publics sera bien
moindre et que cela ne fera accroître la distance existant entre la cité et
économie autre part les sommes argent investies par de petits artisans
sont limitées de même que le volume de leurs affaires Plus les agents écono
miques des secteurs non agricoles sont riches et proches du pouvoir plus ils
identifient élite aristocratique dirigeante et plus économie des chances
être évoluée est une des conditions ou un des éléments de sa moder
nisation Presque tous les antiquisants actuels finleyiens ou non partagent
ce point de vue Ont-ils raison Ce est pas sûr
Finley pensait que le gros des commer ants et artisans en Grèce comme
Rome étaient de statut social inférieur Accordant autre part beaucoup de
poids aux différences de statuts il avait tendance insister sur la dépendance
des affranchis et sur les obstacles que même riches ils rencontraient dans
leurs efforts ascension sociale Et il ne croyait pas existence de classes
moyennes dans Antiquité Sur tous ces points en ce qui concerne Rome
Arms est opposé ses idées32 Convaincu que les plus hautes person
nalités de la cité romaine et des autres cités de Empire comptaient malgré les
apparences au nombre des entrepreneurs économiques les plus actifs en
particulier dans le commerce il est autre part efforcé de minimiser impor
tance des différences de statuts Il insisté sur le relatif prestige social des
affranchis riches qui avaient pas grand mal selon lui pénétrer dans les
ordres supérieurs ou du moins faire pénétrer leurs fils
Les textes littéraires et juridiques fournissent des indications contradic
toires et souvent difficiles interpréter Les membres de élite dissimulaient-
ils certaines de leurs actions économiques jugées peu conformes aux exigences
de leur rang et en quoi consistaient exactement leurs éventuelles interven
tions Depuis dix ou quinze ans le débat est largement déplacé vers la
documentation archéologique et épigraphique et surtout vers épigraphie de
Hnstrumentum est-à-dire ensemble des inscriptions portées sur des
objets de la vie quotidienne marques imprimées au moment de la fabrica
tion sur la céramique de table sur les amphores et couvercles amphores sur
les briques et les tuiles sur les objets de verre et de métal sur les lingots les
ancres les tuyaux inscriptions peintes sur les amphores graffiti peints ou
bien incisés par exemple sur la terre cuite après cuisson textes gravés sur des
étiquettes ou des jetons de métal ou os Certains matériels fournissent beau
coup plus informations que autres est le cas par exemple des briques
et des tuiles de la région de Rome ou des amphores Dressel 20 amphores
huile de Bétique Sur chaque type objets il débat entre ceux qui insistent
sur le rôle des membres de élite en général les anti-finleyiens qui sont
de beaucoup les plus nombreux en Italie et ceux qui sont portés le réduire

32 John ARMS Rostovtzeff and Finley the Status of Traders in the


Roman World dans Melanges Else Ann Arbor 1977 pp 159-179 et id Commerce
and Social Standing in Ancient Rome Cambridge Ma. Harvard University Press 1981

957
ECONOMIE ANTIQUE

ou qui du moins comme aurais tendance le faire insistent sur le caractère


indirect de ce rôle Ces recherches archéologiques et épigraphiques ont beau
coup enrichi histoire économique antique Montrant la fois les limites de
orthodoxie finleyienne et celles des thèses opposées elles conduisent for
muler des conclusions plus élaborées et moins radicales33 Même si Los
spécialiste histoire sociale et qui surtout travaillé sur les affranchis et la
société pompéienne ne traite pas ici épigraphie de instrumentum est
dans le cadre de tels débats il faut comprendre son article Très informé des
bibliographies polonaise et allemande parfois mal connues en France sur de
telles questions) il présente en même temps toute une série enquêtes per
sonnelles précises partir de corpus épigraphiques
La documentation parvenue nous permet de mesurer le prestige
social beaucoup mieux que la richesse appartenance aux ordres exercice
de charges officielles telles que les magistratures pour les ingénus de élite ou
les quasi-magistratures du culte impérial pour les affranchis fournissent sur le
prestige du personnage Rome ou dans sa cité de bonnes indications Sa
richesse elle nous est presque toujours inconnue sauf dans les cas rarissimes
où un texte donne un chiffre de patrimoine Par sa précision et son exhausti-
vité article de Los contribue montrer les limites de ce que Pompei elle-
même la cité la mieux connue de Empire avec Rome nous apprend ce
propos Il en résulte souvent mais non pas dans article de Los qui
montre une constante attention la diversité des situations et aux évolutions
les plus fines de la société romaine une vision trop rigide de la société
romaine idée que par son statut juridique social et politique chacun est
enfermé dans un compartiment dont il ne peut sortir et que sa fortune est en
proportion du compartiment où il se trouve Cette vision rencontre certes un
des caractères fondamentaux de la cité puis de Empire romains le fait que
élite politique soit en même temps élite sociale et que ses membres
comptent certainement parmi les plus riches habitants de Empire Mais
souvent image on se fait de la société romaine pousse extrême ce
caractère elle le radicalise de fa on abusive

En matière économie antique les vingt dernières années ont donc été
fécondes infiniment plus que les vingt précédentes Ce dossier aidera le lec
teur mieux saisir quelques-unes des voies empruntées et des résultats atteints
En guise de conclusion aimerais suggérer quelques pistes de recherches sus
ceptibles de faire encore progresser le débat

33 Sur ces problèmes voir les deux ouvrages collectifs suivants HARRIS sous la
direction de The Inscribed Economy Ann Arbor éd Journal of Roman Archaeology Supple
mentary Series no 61993 et Epigrafia della produzione della distribuzione ouvrage collectif)
Rome cole fran aise de Rome 1994
34 Il dix ou quinze ans dans le débat entre Finley et Arms je me suis sur ces ques
tions davantage rangé aux côtés de Finley avec des réserves et des nuances voir Jean
ANDREAU Modernité économique et statut des manieurs argent Mélanges de cole
fran aise de Rome Antiquité 97 1985 pp 373-410 Mais Arms opportunément rappelé
une certaine fluidité de la société romaine que existence des statuts et la place que leur
accorde la documentation risquaient de nous faire oublier

958
ANDREAU PRESENTATION

Nous manquons encore de synthèses intermédiaires il en existe


bien davantage il dix ans Les synthèses de Domergue sur les mines
et la métallurgie primaire35 celles de Liou et de Tchernia sur épigra-
phie des amphores huile de Bétique36 les études récentes sur épigraphie des
amphores ont beaucoup appris en matière organisation de la produc
tion et du commerce Elles ont par exemple montré que le rôle du propriétaire
foncier souvent un membre de élite était plus indirect et circonscrit que ne
pouvait le laisser supposer le pur et simple catalogue des noms figurant sur les
amphores le catalogage est indispensable certes mais il ne permet pas en lui-
même de saisir organisation du commerce Sur beaucoup de questions de
telles synthèses intermédiaires manquent cruellement Il en résulte ou bien
on ne sait quelles conclusions tirer de la documentation disponible est le
cas des tessères nummulaires et celui des cachets de métal portant le nom de
leur propriétaire les signacula ou bien on reconstruit abusivement
tout le domaine partir une petite partie du matériel ou un cas isolé
Les objectifs principaux sont de continuer définir les caractères originaux
des économies antiques et en comprendre la signification Si on admet par
exemple avec Arms etJ.-P Morel que les plus grands personnages de
la cité romaine les sénateurs et les chevaliers avaient importants intérêts
commerciaux et industriels comment expliquer cela Est-ce une constante des
sociétés historiques préindustrielles européennes ou autres Ou agit-il au
contraire une exception parmi elles Est-ce un trait que Rome partage avec
la Grèce classique et hellénistique ou bien Finley avait-il raison pour la Grèce
classique Est-ce un signe de modernité ou archaïsme Mais que se passe-
t-il au Moyen Age et au début des Temps modernes
la suite du travail erudii il agisse de textes littéraires inscriptions
sur pierre de monnaies ou de tessons) la méthode comparative est nécessaire
Ces derniers temps elle été surtout pratiquée dans les pays anglo-saxons
actuellement beaucoup plus ouverts aux questionnements historiques origi
naux du moins pour les domaines dont nous parlons ici mon sens elle
doit Vet encore davantage Elle prend inévitablement plusieurs directions
est abord une comparaison entre les diverses périodes de Antiquité
romaine par exemple la confrontation entre la Rome classique et Antiquité
tardive trop rarement faite sauf par le biais de étude du matériel archéo
logique) et une comparaison entre Rome et la Grèce Il quelques années

35 Claude DOMERGUE Les mines de la péninsule Ibérique dans Antiquité romaine Rome
cole fran aise de Rome 1990 ainsi que les participations de Claude Domergue aux ouvrages
collectifs cités note 36 ainsi Jean ANDREAU Pierre VERNANT et Raymond DESCAT sous
la direction de) Les échanges dans Antiquité le rôle de tat Entretiens Archéologie et
Histoire Saint-Bertrand-de-Comminges Musée archéologique départemental 1994
EAHSBC 1)
36 Bernard Liou et Jean-Marie GASSEND épave Saint-Gervais III Fos-sur-Mer
milieu du IIe siècle apr J.-C.) Inscriptions peintes sur amphores de Bétique Vestiges de la
coque Archaeonautica 10 1990 pp 157-259 Bernard Liou et André TCHERNIA inter
prétation des inscriptions sur les amphores Dressel 20 dans Epigrafia della produzione della
distribuzione ouvrage collectif) Rome cole fran aise de Rome 1994 pp 133-156
37 En plus du nom André TCHERNIA Le vin de Italie romaine Rome cole fran aise de
Rome 1986) il faut citer ceux de Piero GIANFROTTA Antoinette HESNARD de Daniele
MANACORDA et de Clementina PANELLA

959
CONOMIE ANTIQUE

rtog et moi-même avons tenté un essai de comparaison de ce type que


nous avons centré sur la notion de cité en hommage Finley et en marge de
son uvrer Il faut multiplier de tels essais car ils ouvrent de larges perspec
tives aussi diverses que problématiques différences culturelles politiques et
sociales entre les cités grecques et leurs homologues italiques importance des
conquêtes qui dès la fin du 4e siècle av J.-C. transforment Rome en un tat
vaste territoire continuité et évolutions du monde grec abord sous la
férule macédonienne puis sous celle de Rome continuité et évolutions du
monde italique Le monde grec hellénistique et romain qui malheureuse
ment reste dans ensemble moins étudié que la Grèce classique et surtout
Athènes) doit occuper dans ces comparaisons une place centrale il
peut permettre de mieux évaluer importance relative des continuités et des
mutations Il faut faire inventaire de ce qui vaut pour le monde grec mais
a-t-il un seul monde grec et de ce qui vaut pour Rome
Parlons par exemple des attitudes de la cité par rapport aux échanges et
par rapport économie en général les propositions de Desca ne me
paraissent pas entièrement transposables au cas de Rome cela implique nul
lement il ait tort pour la Grèce autarcie telle il la définit et pour ce
qui concerne la cité ne paraît pas occuper la même place dans le comporte
ment des pouvoirs publics romains
Les comparaisons peuvent se faire en dehors de Antiquité avec le Moyen
Age et les Temps modernes en Europe occidentale et avec autres sociétés
historiques Qui ne voit la nécessité de telles approches autant plus déli
cates elles nécessitent dans beaucoup de cas la collaboration de spécialistes
de plusieurs disciplines Fernand Braudel disait un jour Si vous ne sortez
pas de Antiquité pour voir ce il se passe ensuite vous ne pouvez pas faire
histoire de Antiquité 39 Cette phrase est plus que jamais actualité et on
ne peut pas dire elle rende la tâche plus facile
Jean ANDREAU

38 Jean ANDREAU et Fran ois RTOG sous la direction de) La Cité antique partir de
oeuvre de Moses Finley vol 6-8 de la revue Opus 1987-1989
39 Fernand Braudel Antiquité et histoire ancienne Interview menée par Jean
ANDREAU et Roland ETIENNE Quaderni di Storia fase 24 juillet-décembre 1986 pp 5-21
voir 21)

960