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Cartographie : © Éditions Tallandier/Légendes cartographie, 2019

© Éditions Tallandier, 2019


48, rue du Faubourg-Montmartre – 75009 Paris
www.tallandier.com
EAN : 979-10-210-2143-3
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
Introduction
Les trois grandes civilisations méditerranéennes,
Latinité, Islam, monde grec, sont en fait des
groupements de sous-civilisations, des
juxtapositions de maisons autonomes, encore que
liées par un destin commun. En Afrique du Nord,
pas de maison plus nettement délimitée que le vieux
pays urbain de l’ancienne Africa, l’Ifriqiya des
Arabes, l’actuelle Tunisie.
Fernand Braudel,
La Méditerranée et le monde méditerranéen à
l’époque de Philippe II.
La Tunisie de toute éternité, depuis les commencements de
l’histoire ? On pourrait dresser un florilège de citations proches de celle
de Braudel, affirmant l’existence presque immémoriale d’une
personnalité propre à ce petit territoire posé à l’extrémité nord-est de
l’immense continent africain, et baigné par la Méditerranée. Il serait le
produit d’une alchimie qui lui aurait donné une singularité à nulle
autre pareille dans sa région : une géographie particulière, une large
ouverture sur une mer emblématique, des ressources modestes sans
être négligeables, une urbanité inscrite sur son sol depuis des
millénaires, un mélange inédit de populations et de cultures,
l’existence multiséculaire d’un État, voilà ce qui aurait contribué à
donner à ce vieux pays sa configuration particulière. Au seuil d’en
écrire l’histoire sur la longue durée, il conviendra de confirmer, ou pas,
la véracité de ce constat. Avalisera-t-on le récit canonique fondé sur le
postulat de l’existence d’une Tunisie trois fois millénaire, installée
depuis Carthage dans des frontières à peu près immuables et ayant
opéré une heureuse synthèse des apports successifs des peuples et
civilisations qui se sont succédé sur son territoire ? Ou déconstruira-t-
on ce qui relève du roman national, construction au demeurant
ordinaire dans tout processus de fabrication d’une nation ?
L’exploration de son passé nous fera comprendre comment la Tunisie
s’est édifiée et selon quelles modalités, en suivant quels processus
historiques, au gré de quels aléas, les habitants de ce morceau de terre
ancré au sud dans le désert saharien et, au nord-est, à portée de radeau
des côtes européennes, se sont progressivement senti appartenir à une
même nation.
Le présupposé de l’existence d’une Tunisie trimillénaire
s’accompagne de l’idée d’une « exception » tunisienne, laquelle
s’entend par rapport à son voisinage qui ni au sud ni à l’ouest n’a
connu la même trajectoire. Quelques arguments de poids viennent
1
étayer une affirmation qui, depuis la « révolution » de 2011, a pris
valeur de mantra. La géographie en est constitutive, mais pas
seulement. Contrairement à leurs voisins occidentaux, les Tunisiens
s’expriment entre eux depuis des siècles dans une seule langue,
2
l’arabe . De même, à l’inverse d’un Orient où ils ont puisé bien des
traits de leur caractère collectif, ils appartiennent dans leur quasi-
totalité à une seule religion, l’islam, et à pratiquement une seule de ses
versions, le sunnisme malékite. Quant aux frontières de l’espace
tunisien, elles ont connu au cours de l’histoire quelques déplacements
sans pour autant le reconfigurer radicalement.
Voilà qui apporte de l’eau au moulin de l’ancienneté tunisienne, de
même qu’à celui de son avance en matière de modernisation. Cette
dernière a en effet connu ses premiers moments dans le cadre d’un État
e
territorial aux limites à peu près stables qui fut tôt dans le XIX siècle
l’initiateur de réformes radicales. Hésitante, contradictoire comme on
le verra, cette modernité tunisienne n’en constitue pas moins un des
axes de l’argumentaire selon lequel, au-delà de toutes les
appartenances transnationales de nature religieuse ou culturelle, il
existerait bien une « tunisianité », ce quelque chose que les Tunisiens
ont en propre, n’ayant cessé au cours des âges de le cultiver.
L’entreprise de construction d’une démocratie entamée en 2011, qui
pour l’heure n’a pas d’équivalent dans le reste du monde arabe, serait
la dernière en date des manifestations de cette exception. Force est en
e
effet de constater que les réformes du XIX siècle comme celles
conduites dans les premières années de l’indépendance – concernant le
statut des femmes notamment – ont été régionalement isolées, aucun
autre État arabe ne s’étant engouffré dans la brèche ouverte par la
Tunisie.
Il n’est cependant pas sûr que cela suffise à faire une exception si
l’on observe la réalité sous d’autres angles. D’ailleurs, un argumentaire
presque inverse parcourt la relation historique, celui de l’existence de
deux Tunisies qui depuis toujours se tournent le dos et se sont plus
d’une fois combattues. Le long littoral, ponctué de cités aux fondations
millénaires et de villages dont les habitants ont toujours vécu de façon
sédentaire, appartient de plain-pied à l’aire méditerranéenne dont il
réunit toutes les caractéristiques. De vieille civilisation urbaine,
étroitement intégrée aux réseaux d’échanges internationaux et partie
prenante des rivalités entre puissances qui ont rythmé l’histoire de la
Méditerranée, abritant depuis la plus haute Antiquité des populations
venues de ses différents rivages, cultivant un cosmopolitisme qui a
marqué leurs modes de vie, voilà comment se présente cette bande
côtière que tout semble opposer à son arrière-pays. Le Sud intérieur, le
Centre et l’Ouest, rudes terres de déserts et de steppes, appartiennent,
eux, à une autre planète culturelle, celle des tribus, du nomadisme ou
de la transhumance, des solidarités claniques. Leurs populations
paraissent rétives aux influences venues du large et défendent des
modes de vie aux antipodes de ceux des villes blanches qui regardent
la mer. Du moins, c’est ainsi que toute une historiographie et une
anthropologie les présentent, même si leurs particularismes sont
attribués à des facteurs différents selon les auteurs et les périodes. La
petitesse et la platitude de la Tunisie font toutefois que la région la
plus intérieure n’est jamais bien loin de la mer et que l’interpénétration
de ces deux mondes est plus grande que certains ont pu le dire. Et ces
deux Tunisies, à supposer qu’elles soient si distinctes l’une de l’autre,
auraient laissé, selon d’autres, la place à une nation unifiée par la
colonisation d’abord, puis par le mouvement nationaliste et, enfin, par
l’État jacobin mis en place au lendemain de l’indépendance. Après la
révolution de 2011, la résurgence de tendances centrifuges venant des
régions intérieures, d’où sont toujours parties toutes les révoltes contre
l’État central, laisse cependant penser que ce dernier ne serait pas
parvenu à éteindre les vieilles traditions de dissidence du monde tribal.
Le débat, en tout cas, n’est pas clos.
Bien des questions se posent donc dès lors qu’on entreprend
d’écrire une histoire de la Tunisie. Avant de l’entamer, il convient
d’aborder deux champs que tout travail historique est mis en demeure
de labourer, celui de l’historiographie et celui de la périodisation.
LES HÉRITAGES DE L’HISTORIOGRAPHIE
Si le récit historique prétend à la vertu explicative, alors le Maghreb
3
y entre résolument avec Ibn Khaldoun . C’est lui qui a théorisé au
e
XIV siècle le clivage entre nomades arabo-berbères des steppes et
sédentaires des villes et des campagnes littorales, resté largement
opératoire aux yeux de nombreux chercheurs. Après lui, il faut
e
attendre au moins la fin du XVII siècle pour qu’à nouveau la Tunisie
produise des historiens s’attachant à comprendre leur monde et ses
4 e
évolutions . Au XIX siècle, le contact des élites tunisiennes avec les
idées de la modernité a produit une génération de penseurs, à la fois
historiens et politiques, dont l’influence fut un temps déterminante
avant d’être laminée par la colonisation. L’historiographie tunisienne se
les réapproprie désormais, retissant des liens avec un passé savant que
le fait colonial avait recouvert.
Dès que les prétentions de la France sur la Régence se sont
affirmées, la Tunisie a passionnément intéressé les historiens
hexagonaux dont la majorité ont été des intellectuels organiques de
l’entreprise coloniale. Leur récit est avant tout un discours de
légitimation de l’occupation française mais, au-delà de cet objectif
politique, il est aussi le produit d’une tradition savante dont l’historien
d’aujourd’hui est en partie l’héritier. Si cette production considérable
mérite d’être rapidement examinée, c’est que certaines de ses
assertions continuent de façonner le regard que portent nombre de
Français sur leurs anciennes possessions et, plus loin, sur ce monde
fantasmé qu’ils appellent l’Orient. La longue hégémonie académique
des historiens coloniaux a également fabriqué des moules dans lesquels
se sont coulés leurs successeurs, notamment en matière de découpage
chronologique. Puisque la recherche leur a ôté toute valeur, il n’est pas
utile de s’attarder sur les mythes colportés par l’anthropologie raciale
qui fut un précieux auxiliaire de l’idéologie de la domination, comme
celui des origines européennes des Berbères, les occupants puniques
puis les envahisseurs arabes étant pour leur part renvoyés à leur
appartenance à l’aire sémite, donc frappés d’infériorité. La « question
sémite », si l’on nous permet d’appeler ainsi un faisceau de rhétoriques
qui s’entrecroisent, dépasse d’ailleurs largement l’historiographie
coloniale dans laquelle elle est enracinée.
L’obsession du clivage Orient/Occident parcourt en effet toute la
production historique de ce dernier, et s’est exprimée jusqu’à une
période récente sur la base d’une hiérarchisation des civilisations du
monde méditerranéen. Pour la Tunisie, le récit colonial postule une
césure nette entre la Carthage punique et l’Africa romaine. La
première, appartenant à l’aire sémite, aurait été de ce fait incapable de
produire de la civilisation, au contraire de la seconde qui y serait
pleinement intégrée de par sa romanité. Il aura fallu attendre une
production historique plus récente et venant d’autres horizons pour
restituer sur la durée les caractères d’une des grandes civilisations du
monde antique, aussi célèbre que méconnue. Si ce biais de
l’historiographie coloniale nous paraît important, c’est qu’au-delà de
Carthage il conditionne toute la lecture du passé de l’Africa-Ifriqiya-
Tunisie. Sa longue histoire serait en effet rythmée par un tropisme
contradictoire l’ayant fait pencher alternativement vers l’Orient et vers
l’Occident. Les périodes « orientales » seraient, dans cette oscillation,
synonymes de retour en arrière ou au mieux de stagnation, tandis que
l’influence européenne marquerait les phases de progrès de ce pays,
dont le moment colonial constituerait l’acmé. Bien des discours actuels
tendent à montrer que l’on ne s’est pas vraiment affranchi de cette
thèse du balancement entre Orient et Occident qui recoupe celle de
l’affrontement entre tradition et modernité et qui imprègne si
profondément l’histoire du Maghreb. C’est dans un tel contexte que
l’exaltation coloniale de la latinité, au demeurant bien réelle, de ce
morceau d’Afrique devenu la Tunisie, et de l’ampleur de sa
christianisation, a alimenté la thèse de la légitimité du retour en terre
africaine. Après tout, au terme d’une longue « parenthèse » faite de
« siècles obscurs » dominés tour à tour ou conjointement par l’anarchie
berbère et le despotisme oriental, les Français, héritiers de Rome,
revenaient chez eux.
L’histoire a donc longtemps été écrite par les vainqueurs. Mais les
vaincus d’hier ont entrepris depuis plus d’un demi-siècle de l’écrire eux
aussi, ou de la réécrire. Ces nouvelles lectures se sont souvent voulues
des réponses aux fabrications coloniales ou orientalistes, avant que les
historiens appartenant aux générations plus récentes ne commencent à
se libérer du poids de récits antagoniques. Plusieurs courants se
côtoient dans la riche historiographie tunisienne qui a pris son essor
dès les lendemains de l’indépendance. Nous qualifierons le premier de
« bourguibien » tant le premier chef de l’État s’en est servi pour arrimer
au roman national la notion de tunisianité. Il a en effet convoqué trois
mille ans d’histoire, à la fois pour affirmer l’ancienneté de l’objet
Tunisie et pour la poser en égale d’une Europe encore drapée dans la
certitude de sa supériorité culturelle. De glorieux ancêtres ont été
enrôlés pour ce faire, d’Hannibal à Jugurtha. On pourrait citer nombre
d’auteurs dans la veine de cette utilisation de l’histoire. La question de
la profondeur historique de la Tunisie s’impose d’autant plus à l’analyse
qu’elle ne se résume pas à une controverse entre historiens. Elle est
aussi une ligne de clivage politique qui a ressurgi avec une étonnante
vigueur après 2011. Lors des discussions à l’Assemblée constituante
élue en octobre 2011 et chargée de rédiger une nouvelle constitution,
nombre d’élus et de juristes ont rappelé l’existence de la constitution de
la Carthage punique pour s’en instituer les héritiers.
Car une autre tendance historiographique s’attache, à l’inverse, à
valoriser le seul legs arabo-musulman en rejetant dans l’ombre toute
l’époque antérieure à l’arrivée des Arabes en terre maghrébine et à
minimiser les influences étrangères à l’arabité et à l’islam, qui auraient
façonné seuls l’actuelle personnalité tunisienne. S’il convient de
relativiser la thèse de l’existence d’une Tunisie telle qu’en elle-même de
toute éternité ou presque, il est tout autant nécessaire de s’interroger
sur les présupposés qui président à des lectures partielles ou tronquées
de son histoire. Révérence au sacré musulman et imprégnation de
l’idéologie nationaliste arabe se croisent ici pour aboutir à des thèses
qui, prenant le contre-pied des discours coloniaux, peuvent parfois en
1
devenir l’involontaire miroir. Ainsi, quand Émile-Félix Gautier affirme
que la Carthage punique est à rejeter dans les ténèbres de la proto-
histoire, l’Afrique du Nord n’entrant véritablement dans l’histoire
qu’avec Rome, l’historien Hichem Djaït proclame quant à lui que la
conquête arabe signe « la naissance du Maghreb à l’histoire et à la
2
civilisation ». Ainsi, s’il existe bien depuis l’indépendance un récit
national, il est composé de voix diverses, divergentes parfois, qui en
racontent des versions concurrentes, tour à tour utilisées par les
maîtres du moment. Les dirigeants de chaque période de la Tunisie
indépendante ont ainsi retouché la photo selon leurs intérêts, faisant
disparaître ou limitant le rôle de certains personnages, en hissant
d’autres à la première place au gré de leur idée de la nation ou de leur
propre inscription dans l’histoire.
Pour lire les historiens de la première génération d’après
l’indépendance, il faut enfin se souvenir que la volonté de faire justice
des mensonges coloniaux les a parfois fait tomber dans le piège d’une
histoire que l’on peut qualifier de réactive et que cette posture a
souvent structuré leurs travaux. Dans ces cas, il arrive que l’expérience
du passé récent construise la lecture du passé lointain, l’investissant
d’un sens dont le fait lui-même est en général dépourvu. Des moments
historiques dotés de leurs logiques propres peuvent de cette manière
être transformés en annonces d’une suite autrement plus tardive et,
parfois, en première blessure du colonisé. Toute entreprise venant du
nord de la Méditerranée, même la plus ancienne, annoncerait ainsi le
moment colonial, et l’esprit de résistance animerait par conséquent
toute bataille contre des forces étrangères s’étant déroulée sur le sol de
l’actuelle Tunisie. En revanche, et par d’étranges torsions de la
temporalité, les occupations, arabes en l’occurrence, de terres
européennes feraient figure de revanche avant l’heure sur l’épisode
colonial. Vérité ici, mensonge là-bas, le « d’où l’on parle » écrit aussi
l’histoire. Nous essaierons, pour notre part, d’en restaurer autant que
faire se peut la cohérence contextuelle.
C’est d’ailleurs ce que s’attachent à faire une grande partie des
historiens contemporains qui ont abordé depuis quelques années des
thèmes longtemps considérés comme secondaires. En posant la
question du qu’est-ce qu’être tunisien, en explorant la palette la plus
large possible des sources, ils ont ouvert la discipline à une réelle prise
en compte du rôle de la complexité dans la formation des
appartenances. De même, la nature et le rythme de l’islamisation ou les
rémanences du passé antérieur sont étudiés de façon plus apaisée.
Faire réapparaître une à une toutes les couches de l’épais palimpseste
qui constitue l’histoire de la Tunisie, voilà la tâche que beaucoup
3
d’entre eux semblent s’être assignée , comme si le nécessaire travail de
décolonisation de l’histoire était enfin achevé, dégageant de nouveaux
espaces de recherche et de réflexion.
DES CHRONOLOGIES DISCUTÉES
Dans cette pluralité d’approches, quelles sont les dates, les
moments qui structurent l’histoire ou, plutôt, la lecture du passé ? La
périodisation classique de l’histoire de la Tunisie, et plus largement du
Maghreb, reprend en les aménageant à la marge les cadres de l’histoire
européenne. Ce découpage en quatre grandes périodes – Antiquité,
Moyen Âge, époque moderne et période contemporaine – s’ajuste au
contexte local en ayant recours au remplacement de certaines coupures
propres à l’Europe par des césures plus en rapport avec l’histoire de
e
l’Afrique du Nord. Ainsi, la conquête arabe du VII siècle se substitue
e
dans cette adaptation aux invasions barbares du V siècle européen, et
e
l’occupation turque du XVI siècle remplace le moment de la
Renaissance. Pour être hégémonique, le tempo européen est-il
exportable au Maghreb ? Certains l’ont remis en question, estimant
qu’il y aurait un temps propre à ce dernier, un temps interne si l’on
peut dire grâce auquel, entre autres, la donnée berbère retrouverait la
dimension et la continuité dont l’histoire écrite par « les autres » l’a
constamment privée.
Reprenant sous une autre forme la thèse du balancement entre
Orient et Occident, l’historiographie coloniale a privilégié une
périodisation par mouvements contraires, recoupant le découpage
traditionnel. Dans l’Antiquité, la Tunisie aurait été uniment façonnée
par les influences, les populations, les conquêtes venant de la mer, de
Carthage à Byzance en passant par Rome et les Vandales. Ce qu’on
appelle le Moyen Âge maghrébin aurait en revanche été construit par
des mouvements allant des régions intérieures – steppes berbères et
e
Sahara – vers la Méditerranée. À partir du XVI siècle de nouveau, et
jusqu’à l’époque contemporaine, les peuples venus de la mer
recommencent à jouer un rôle prépondérant : Espagnols, Ottomans,
Français enfin jusqu’à l’indépendance. Dans son entreprise de
décolonisation de la chronologie, l’historien marocain Abdallah Laroui
4
propose pour sa part un autre découpage . À un Maghreb dominé
e
jusqu’au VIII siècle et qui n’a été vu que par les yeux des conquérants
e
succède une période allant jusqu’au XV siècle, celle d’un Maghreb des
empires créés par des mouvements idéologiques à caractère religieux.
e
Une troisième période courant jusqu’au XIX siècle voit s’installer des
monarchies structurées autour de logiques profanes, à l’évolution
contrainte d’un côté par l’émergence d’une Europe nouvelle et de
l’autre par une série de facteurs internes à l’origine d’une décadence
qui prépare la colonisation, quatrième séquence de ce découpage.
Bien qu’elles proposent des lectures contrastées de la longue
histoire maghrébine, des consensus se dégagent toutefois de ces
périodisations reposant sur des critères différents. Toutes regardent en
effet la conquête arabe comme une rupture fondamentale structurant,
au-delà de la seule Tunisie, toute l’histoire du Maghreb bien sûr, et
celle de l’ensemble de la Méditerranée. Car l’arrivée des Arabes et, par
leur intermédiaire, de cette nouvelle religion qu’est l’islam, rompt
l’unité de l’espace-temps méditerranéen qui avait jusque-là lié les deux
rives. Désormais, elles cessent de partager un imaginaire commun et
des mémoires les unes aux autres familières pour regarder vers des
horizons différents. L’espace qui deviendra la Tunisie tourne les yeux
vers l’Orient et ses habitants se convertissent massivement à une
religion qui, vite devenue hégémonique, structure progressivement son
habitus sociologique, culturel et politique. Mais l’Antiquité s’attarde ici
plus qu’elle ne l’a fait en Europe, donnant toute sa dimension à la
notion d’Antiquité tardive dont on verra plus loin les manifestations. La
rupture instaurée par la conquête ottomane fait aussi quasiment
consensus en signant la fin de l’Ifriqiya médiévale et son entrée sous un
autre nom dans l’époque moderne. Enfin, l’entrée en scène de
e
l’impérialisme européen dans le deuxième tiers du XIX siècle ouvre une
nouvelle phase historique qui ne prend fin qu’avec l’indépendance.
Si l’instauration du Protectorat français en 1881 est une date qui
fait sens, elle n’est pas le point de départ de l’époque dite
contemporaine. L’intrusion impérialiste en Tunisie lui est antérieure.
C’est davantage autour de 1830 que son histoire prend un nouveau
cours mêlant étroitement l’ère des réformes, l’affirmation de la
prépondérance française et des troubles de plus en plus graves qui vont
affaiblir l’État et rendre le pays « colonisable », selon un mot célèbre et
controversé. L’occupation française directe est à la fois l’aboutissement
d’un demi-siècle de bouleversements où les vieilles structures politico-
sociales sont mises à mal par la modernisation et le début d’une
colonisation qui finira de les achever. En 1956, la Tunisie enfin
souveraine est un chantier où se côtoient, en un mélange complexe et
souvent source de conflits, ce qui reste du monde ancien et une
modernité ambiguë confortée par soixante-quinze ans d’administration
française. Les cadres nationalistes promus au rang de dirigeants du
nouvel État puiseront dans ces deux viviers et dans les héritages
antérieurs les matériaux qui leur serviront à le construire. Temps
nouveaux porteurs d’autres paradigmes, soixante ans d’indépendance,
de processus de modernisation autoritaire et de dérives dictatoriales
vont déboucher sur cette « révolution » de 2011 qui a fait entrer la
Tunisie dans une nouvelle séquence historique.
Chaque découpage, on l’aura compris, est porteur de sa propre
grille de lecture des faits. La plupart des historiens tunisiens, tout en
critiquant la périodisation classique, l’ont reprise pour des raisons de
commodité, sans manquer de la questionner. C’est également ce que
nous ferons. Mais, pour tenter d’échapper aux simplifications que
toutes les périodisations impliquent, nous essaierons d’emprunter à
chacune d’elles ce qui nous apparaît le plus à même de restituer une
histoire complexe et de cultiver pour ce faire « les vertus de
5
l’incertitude ». Une telle posture ne nous exonère pas cependant de
l’obligation d’opérer quelques choix.
NOS CHOIX
L’histoire contemporaine que – à l’instar d’autres historiens
6
actuels – nous faisons débuter vers 1830, comme nous l’avons
expliqué plus haut, aura une place privilégiée dans cet ouvrage. Elle
façonne en effet pour une large part la physionomie de la Tunisie
d’aujourd’hui. Du réformisme à la colonisation, de la modernisation
dans le cadre d’une domination étrangère aux péripéties de la lutte
pour l’indépendance, de la disparition des modes de vie et de
production traditionnels à la recherche de nouveaux consensus
politiques et sociaux, cette période fera l’objet d’une large partie de
notre travail. Mais cette Tunisie contemporaine est le produit d’une
très longue histoire dont nous parcourrons les principaux épisodes
pour tenter d’approcher au plus près les caractéristiques de ce pays à
bien des égards atypique.
Si l’on accepte – et comment pourrait-il en être autrement ? – le fait
que la conquête arabe constitue une rupture avec le continuum antique
méditerranéen, il faut bien sacrifier à la tradition historiographique en
consacrant nos premiers chapitres à l’Antiquité. On évoquera Carthage
d’abord, cet empire de la mer dont l’ancrage local et l’influence ont
duré bien plus longtemps que sa propre vie, puis la longue période
romaine dont les traces restent omniprésentes sur le territoire tunisien.
Et l’on verra la permanence de la donnée berbère tout au long de ce
millénaire, qui va des royaumes numides contemporains de Carthage à
la geste de la Kahéna qui finit par plier devant les conquérants arabes.
Le demi-siècle qu’il faut à ces derniers pour réduire les résistances
locales et s’emparer du Maghreb inaugure ce que l’on a qualifié de
période médiévale, au cours de laquelle l’ancienne Afrique romaine
s’islamise rapidement et s’arabise lentement. Si son histoire s’inscrit un
temps dans le mouvement plus ample de formation et de
désintégration de larges empires maghrébins, l’Ifriqiya des Arabes
conserve des caractéristiques particulières. Sans être encore tout à fait
la Tunisie, elle ne se fond pas entièrement dans l’histoire maghrébine,
e
comme le montrent les épisodes aghlabide au X siècle et hafside du
e e
XIII au XVI siècles sur lesquels on se penchera dans les chapitres
suivants. Après un intermède troublé d’un demi-siècle comme son
histoire en a connu plusieurs, où les deux grandes puissances
méditerranéennes d’alors, l’Espagne et l’Empire ottoman, se
combattent sur son territoire, l’occupation turque à partir de 1574
ouvre une nouvelle période qui fera l’objet d’un chapitre, avant que
l’ouvrage ne consacre toute sa seconde partie aux presque deux siècles
qui font arriver à la Tunisie d’aujourd’hui.

En balayant trois millénaires, il est évident que ce travail prend le


risque des raccourcis, passera trop rapidement au gré des uns sur
certaines périodes ou certains sujets, fera silence sur des événements
que d’autres peut-être auraient mis en exergue. Il n’a d’autre souci que
d’éviter toute simplification, de demeurer au plus près de l’impartialité
et au plus loin de quelque parti pris que ce soit. Plus qu’aux historiens
auxquels il n’a pas l’ambition d’apporter des lumières nouvelles, cet
ouvrage s’adresse davantage à un public intéressé par un pays dont
l’histoire est plus vaste et plus profonde que ne le laisse supposer la
modestie de son territoire. Elle peut nous indiquer aussi, au moins en
partie, les contours de l’avenir que sa population a commencé à
dessiner avec des outils nouveaux depuis janvier 2011.
1. Mettons pour l’instant ce terme entre guillemets. Nous aurons
l’occasion de l’interroger plus amplement.
2. Dans ses différentes variantes dialectales certes, mais les parlers
berbères ont disparu du paysage linguistique tunisien.
3. Concernant les noms propres arabes, j’ai systématiquement opté
pour l’orthographe usuelle correspondant à la prononciation en arabe,
ce qui rend leur lecture plus aisée.
4. Ahmed Abdesselem qui, dans son ouvrage Les Historiens tunisiens des
e e e
XVII , XVIII , XIX siècles. Essai d’histoire culturelle (Tunis/Paris,
Publications de l’université de Tunis/Klincksieck, 1973) a fait œuvre
pionnière en matière d’étude de l’historiographie tunisienne, ne voit
e
pas émerger d’historiens dignes de ce nom avant le XIX siècle. Des
chercheurs de la génération suivante remettent sa thèse en question.
Sami Bargaoui, par exemple (Le Lien social dans la Régence de Tunis,
rapport scientifique pour une habilitation à diriger des recherches,
Faculté des lettres, des arts et des humanités de La Manouba, 2005) ne
e e
réduit pas les historiens de la fin du XVII et ceux du XVIII siècles au
simple rôle de chroniqueurs des faits et gestes de leurs souverains,
mais veut voir dans leurs écrits l’amorce d’une histoire proto-nationale
qui tirerait sa légitimité de l’ancienneté du territoire ifriqiyen.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA DÉESSE AFRIQUE
À LA TUNISIE
À côté des récits antiques rapportés par les chroniqueurs grecs puis
romains qui les font le plus souvent venir d’Orient – Perse, Palestine,
Asie Mineure ou même Inde –, historiens et anthropologues ont
longtemps polémiqué sur l’origine des Berbères, premiers occupants de
l’Afrique du Nord. Entre les thèses défendant une immigration venue
de l’Est par vagues successives et celles d’une évolution in situ de
populations d’origine saharienne, donc africaine, chaque école a puisé
dans les matériaux à sa disposition pour tenter d’établir la généalogie
de populations qui, vu l’ancienneté de leur installation, sont de toute
façon considérées depuis longtemps comme autochtones. Il est acquis
que, durant toute la période où le Sahara fut humide et ne constituait
pas une frontière, les groupes humains de provenance différente se
sont mêlés avant que la barrière climatique ne ralentisse ces
métissages. Au nord de l’Afrique, la première manifestation de ce qu’on
e
s’accorde à appeler une civilisation s’est épanouie du VIII au
e
V millénaires avant l’ère commune dans la région de Gafsa, au centre-
sud de l’actuelle Tunisie, d’où son nom de civilisation capsienne. On
trouve déjà, dans ce qui reste de ses productions, quelques traits
caractérisant jusqu’à nos jours la culture berbère, comme le goût pour
les décors géométriques ornant leurs poteries modelées.
Dès l’époque protohistorique, les régions composant ce qui
constitue aujourd’hui le Maghreb se sont différenciées l’une de l’autre.
1
Dans son extension maximale, la Berbérie orientale va jusqu’aux
monts du Hodna sans rencontrer d’obstacle physique. La Berbérie
centrale est limitée à l’ouest par le fleuve Moulouya, la Berbérie
occidentale est constituée par les plaines atlantiques et les grandes
montagnes des chaînes des Atlas et, enfin, une Berbérie présaharienne
couvre les étendues steppiques qui la rattachent au continent africain.
La Berbérie de l’Est est la seule à se trouver au contact de la
Méditerranée orientale puisqu’elle contrôle une des rives du détroit dit
de Sicile. Cette perméabilité aux civilisations venues d’Orient, dont le
détroit est la porte, restera durant toute l’histoire un caractère
distinguant ce finistère africain du nord-est de ses voisins occidentaux.
On le voit, une telle singularité, et qui commence si tôt, s’explique par
la géographie. Située presqu’à égale distance du détroit de Gibraltar à
l’ouest et de l’isthme de Suez à l’est, la Tunisie, avec ses
1 200 kilomètres de côtes, est la partie de l’Afrique du Nord la plus
ouverte sur la mer. C’est là que finissent en s’abaissant les chaînes
montagneuses des Atlas et du Tell, et l’on n’y trouve aucun sommet
comparable à ceux qui dominent les reliefs marocains et algériens. Le
point le plus élevé y culmine à quelque 1 500 mètres et nulle barrière
infranchissable ne la sépare ni de la mer qui l’entoure, ni du sud
désertique. Cette douceur du relief traversé de plaines fertiles et
correctement arrosées dans sa moitié nord et sa position centrale en
Méditerranée, au contact de ses deux bassins occidental et oriental,
expliquent qu’elle a toujours été une zone de passage et de rencontres
entre l’Europe et l’Afrique, entre Orient et Occident. Une telle position
a façonné son histoire, lui attribuant un rôle central dans toutes les
aventures dont la Méditerranée a été le théâtre.
Le néolithique débute assez tard en Tunisie, vers 4 500 avant notre
ère, pour se prolonger jusqu’à l’arrivée des Phéniciens, comme en
témoignent outils et armes trouvés dans les tombes de l’époque. Les
Anciens appelaient ses habitants les Libyens, terme dérivé de celui de
e
Lebu, utilisé par les Égyptiens dès le XIII siècle avant Jésus Christ pour
désigner les populations vivant à l’ouest du Nil. Grecs et Carthaginois
ont également donné le nom d’Afri aux autochtones du Nord-Est du
Maghreb et nommé leur pays Africa, qui serait le nom d’une déesse
indigène. Quant aux Berbères eux-mêmes, ils se sont nommés dans
leurs propres langues qui ont un tronc commun lui aussi disputé,
chamito-sémitique selon la majorité des spécialistes, africain pour
d’autres. Notons au passage le fabuleux destin de cette divinité locale
dont le nom a fini par désigner tout un continent. Ces habitants des
temps protohistoriques semblent avoir été pour la plupart des
sédentaires mangeurs de blé dont ils ont commencé à pratiquer la
culture à la fin du néolithique.
Cette longue protohistoire a des prolongements postérieurs plus
importants qu’on ne pourrait le croire, dans la mesure où elle a donné
aux populations autochtones des cadres sociétaux que l’empilement
des siècles n’est pas parvenu à faire totalement disparaître. Les sociétés
berbères demeurent en effet structurées par la famille agnatique
comprenant tous les collatéraux descendants par les mâles d’une même
souche masculine. C’est à partir de cette parenté par les mâles originée
dans un ancêtre commun, vrai ou supposé, que se sont constitué les
grandes tribus, subdivisées en clans et en familles. La profonde
e
arabisation de la Tunisie à partir du XI siècle n’a pas affaibli cette
structure, les nouveaux arrivants partageant avec les populations
locales ce cadre patriarcal et largement endogamique qui continue de
conditionner l’habitus socioculturel des populations, rurales
2
essentiellement, malgré toutes les péripéties de l’histoire .
C’est chez ces Afri qu’arrivent, à l’aube du premier millénaire avant
Jésus Christ, les navires phéniciens.
CHAPITRE PREMIER
Carthage
Naissance, prospérité et mort d’une
puissance méditerranéenne
Le plus vieux récit écrit se rapportant à la fondation de Carthage
par une princesse phénicienne du nom d’Elissa – plus connue en
1
Europe sous son autre nom de Didon –, chassée de sa patrie de Tyr au
sud de l’actuel Liban par la trahison de son frère Pygmalion, remonte
e
au III siècle, soit quelque cinq siècles après son épopée supposée. Il est
dû au Grec Timée de Taormine et nous est parvenu par le résumé
qu’en a fait l’historien Denys d’Halicarnasse au premier siècle avant
Jésus Christ. L’histoire de Didon telle qu’elle a été transmise par les
Latins semble être l’arrangement rationalisé d’un poème sacré de
e
Carthage, composé au IV siècle. La légende en fait remonter la
e
fondation au début du IX siècle avant Jésus-Christ, et plus précisément
1
en 814, selon les recoupements opérés par les Anciens .
Si les historiens ont rejeté Elissa dans les limbes du mythe et
s’accordent enfin avec l’archéologie pour estimer que Carthage a
e
commencé à sortir de terre dans le dernier quart du IX siècle avant J.-
2
C. , l’expansion des Phéniciens en Méditerranée occidentale à partir de
la fin du deuxième millénaire est en revanche richement documentée.
Le savoir maritime de leurs navigateurs était proverbial et les
puissances marchandes qu’étaient alors leurs villes tiraient une bonne
partie de leurs richesses des comptoirs établis sur les côtes siciliennes
et sardes, au sud de l’Italie et sur tout le littoral libyque où ils ont fondé
e
leurs premiers établissements à la fin du XII siècle. Utique voit le jour
3
vers 1 100 avant notre ère, suivi par Hadrumète et plusieurs autres.
Leurs marins ont vraisemblablement été les premiers Méditerranéens à
franchir les Colonnes d’Hercule, l’actuel détroit de Gibraltar, et à
explorer les côtes atlantiques. À l’origine, les comptoirs maghrébins ont
avant tout servi d’escales aux navires en route vers le vrai but des
Phéniciens, l’Espagne et le mythique royaume de Tartessos – également
évoqué dans la Bible – riche en étain indispensable à la fabrication du
e
bronze. À partir du IX siècle, la Phénicie vit sous la menace de l’empire
assyrien voisin et de ses ambitions régionales, ce qui accroît le souhait
de ses cités-États de se constituer des bases de repli vers l’Ouest en cas
e
d’invasion. La décadence de Tyr à partir du V siècle et sa conquête par
Alexandre en 332 avant J.-C. scellent le destin de Carthage en la
consacrant comme l’héritière des thalassocraties phéniciennes.
Éloignée de ses origines, la métropole crée sur le sol africain sa propre
civilisation, synthèse destinée à durer entre les apports des cités-mères
orientales et le substrat local.
L’histoire de la civilisation punique est une des plus difficiles à
reconstituer parmi toutes celles du monde antique. Livrée aux flammes
par les légions romaines en 146 avant J.-C. au terme de la dernière
guerre punique, la capitale de ce qui fut un empire à la fois maritime et
terrien n’a laissé aucune trace écrite de ses sept siècles d’existence. Les
quelques ouvrages en possession des souverains numides et qui ont
donc survécu à l’incendie se sont perdus quand la langue punique a
cessé d’être lue. Hormis les épitaphes, les seules sources dont les
historiens disposent sont les écrits des Grecs et des Romains. C’est dire
à quel point la documentation disponible – à l’exception de
l’archéologie – n’a été écrite que par les vainqueurs. Les historiens
contemporains n’ont donc cessé de faire le tri entre les faits avérés et ce
qui relevait, à l’époque déjà, de la propagande.
LA CONSTRUCTION DE LA PUISSANCE PUNIQUE
Puissance maritime d’abord, Qart-Hadasht – la Ville nouvelle en
phénicien – est située sur un site exceptionnel qui enferme, outre une
anse propice à l’établissement d’un port, 5 000 hectares de terres
fertiles. Fondée pour faciliter l’importation en Orient des métaux de
e
l’extrême Occident, la ville commence à partir du V siècle à se
recentrer sur le vaste domaine qu’elle s’est peu à peu constitué dans
la Tunisie intérieure pour parer aux aléas géopolitiques de la région –
e
éloignement d’avec l’Asie au V siècle, rivalités territoriales avec les
Grecs et première guerre punique enfin, qui réduit presque à néant ses
ambitions maritimes. Regardant avant tout vers le large, entre son
e e
premier essor au VI siècle et le début du III siècle, la métropole
punique qui a supplanté Tyr renforce le chapelet de comptoirs déjà
e
fondés par cette dernière, si bien qu’à l’aube du III siècle, les
Phéniciens de l’Ouest sont devenus la grande puissance de la
Méditerranée occidentale. Ils y possèdent toutes les côtes d’Afrique, de
la Grande Syrte au détroit de Gibraltar où s’égrènent de nombreuses
échelles commerciales, de Sabratha dans l’actuelle Tripolitaine à Tirigi
(Tanger). Ils sont maîtres du rivage atlantique du Maroc où Lixus
(Larache) est leur principal comptoir, et de celui de l’Espagne
méridionale avec l’importante escale de Gadès (Cadix). Ils contrôlent
toutes les îles de cette partie de la Méditerranée, les Baléares où ils
s’installent de façon permanente en 654 avant J.-C., la Sicile
occidentale et centrale, la Sardaigne, les côtes de la Corse et Malte.
Dans l’intérieur des terres, le territoire de Carthage comprend dès le
e
V siècle tout le nord-est de la Tunisie actuelle et s’élargit à partir du
e
IV siècle plus loin vers l’ouest et le sud. Son influence s’étend au sud
4
jusqu’au lac Tritonis, le Chott El Djerid d’aujourd’hui, si bien que
plusieurs tribus numides indépendantes sont enclavées dans l’espace
qu’elle contrôle.
Par terre comme par mer, la cité excelle dans le commerce lointain
dont elle tire une bonne partie de sa fortune. Deux documents – dont
l’entière véracité est toutefois sujette à caution – en retracent les
principales étapes : le périple d’Himilcon probablement écrit vers 450
avant J.-C. qui rend compte de la route vers les mines d’étain
d’Armorique et de Grande-Bretagne et celui d’Hannon – un peu plus
tardif – pour les échanges vers le sud. Hannon serait-il arrivé jusqu’au
mont Cameroun, ce volcan d’Afrique centrale dont il décrit une
éruption, ou n’aurait-il pas dépassé le cap Bojador, au sud du Maroc
actuel ? Les avis divergent sur ce point, mais il est sûr que cette route
du sud était destinée à aller chercher l’or de Gambie. La voie terrestre
vers l’Afrique subsaharienne à partir de la Tripolitaine et jusqu’au
Fezzan semble toutefois avoir été davantage empruntée. D’Afrique de
l’Est venaient par ailleurs épices, peaux et ivoire. Quant au commerce
méditerranéen, les échanges avec le monde grec reprennent après les
conquêtes d’Alexandre, avec les royaumes hellénistiques d’Orient et
d’Égypte. Vers le nord, Carthage entretient d’étroites relations avec
l’Étrurie, puis avec la Campanie après la chute du royaume étrusque
e
au III siècle.
Avec la conquête de son arrière-pays, Carthage devient aussi un
gros producteur agricole. Son aristocratie double sa richesse
commerciale d’une importante rente foncière grâce à la possession de
terres dans les régions les plus fertiles des environs de la capitale, dans
5
le Cap Bon et jusqu’à la Byzacène . Dans cette zone très prospère,
appelée la chôra selon l’historien Polybe qui contempla la chute de
Carthage depuis l’état-major de l’armée romaine, les agronomes
puniques ont mis au point des techniques fondées sur l’association
entre élevage, oléiculture et viticulture pratiquées pour la première fois
en Afrique, dont les produits servent à la fois à nourrir la métropole et
à être exportés. À l’est et au sud de la chôra, une seconde zone habitée
et cultivée par les autochtones est consacrée à la culture du blé, aux
rendements élevés dans les grandes plaines du bassin de la Medjerda et
en Byzacène intérieure autour de Thysdrus (El Djem). L’arboriculture
fruitière – figuiers, grenadiers, amandiers, dattiers – est elle aussi
largement pratiquée. L’importance de ces cultures est attestée par le
fait que la grenade est l’emblème de Tanit, déesse majeure du
panthéon punique, et que le palmier dattier est l’arbre le plus
représenté sur les stèles funéraires. Les paysans des zones céréalières
restent cependant pauvres car l’État prélève une grosse partie de leurs
récoltes au titre de l’impôt. Ils n’en ont pas moins adopté peu à peu les
dieux puniques et les mœurs carthaginoises, tandis que les Puniques
s’imprègnent de leur côté de la culture et des mœurs locales, faisant
er
dire au chroniqueur grec du I siècle après J.-C. Dion Chrysostome que
les Carthaginois, de Tyriens qu’ils étaient, s’étaient transformés en
Africains. C’est en tout cas grâce à cette richesse agricole que Carthage
e
peut se remettre à la fin du III siècle de sa défaite dans la deuxième
guerre punique. Et la réputation de ses agronomes est telle que le
volumineux traité de Magon, le plus célèbre d’entre eux, a été traduit
en latin et en grec, raison pour laquelle des bribes nous en sont
parvenues.
L’industrie est en toute logique très liée au commerce, à la
navigation, à l’agriculture et à l’art militaire. Le prolétariat urbain est
essentiellement composé de marins, d’ouvriers des arsenaux, d’artisans,
d’employés des maisons commerciales. Outre la menuiserie étroitement
liée à la fabrication et à la réparation des navires et la céramique
utilitaire fabriquée pour les besoins du transport, les Carthaginois ont
excellé dans la verrerie, la bijouterie, l’artisanat textile, la teinturerie,
en particulier la fabrication de la pourpre dont la technique fut
inventée à Tyr. Ses artisans ont également appris de leurs voisins
libyens à travailler le cuir. Certaines de ces activités ont acquis une
telle dimension qu’elles ont fait figure de véritables industries, la
métallurgie entre autres. En – 148, à l’aube de la troisième guerre
punique, Carthage affaiblie et privée d’armement décida de s’opposer
au diktat des Romains. Devant l’obligation de reprendre la guerre, on
fabriqua en un mois dans ses ateliers 3 000 boucliers, 9 000 épées,
2
15 000 lances et 30 000 traits de catapultes .
CARTHAGINOIS ET GRECS EN MÉDITERRANÉE
OCCIDENTALE
La richesse agricole de l’empire carthaginois l’a sauvé chaque fois
que d’autres puissances lui ont contesté sa suprématie sur les mers. À
e
partir du V siècle, la thalassocratie punique doit en effet affronter
l’expansion grecque en Méditerranée occidentale, et la possession de la
Sicile est l’occasion d’affrontements récurrents qui se prolongent
e
durant plus de deux siècles. Entre le début du V siècle et celui du
e
III alternent des périodes où l’une ou l’autre des deux puissances
conquiert ou retrouve une hégémonie toujours fragile et éphémère.
Carthage parvient ainsi à reconquérir en 409 avant J.-C. la Sicile
méridionale perdue soixante-dix ans plus tôt lors de sa défaite à
e
Himère en 480. À la fin du IV siècle, le tyran syracusain Agathocle
empiète sur ce territoire et ose même un débarquement au Cap Bon en
310, mais il ne parvient à se maintenir que trois ans en terre africaine
et Carthage profite des dissensions entre cités siciliennes pour
e
conserver d’importantes positions. Au début du III siècle Pyrrhus, roi
d’Épire et champion d’un hellénisme occidental en pleine décadence,
réoccupe brièvement les places carthaginoises avant d’en être chassé en
276. Maîtresse de l’île, Carthage s’installe à Messine en 269 et se
trouve face à Rome qui a achevé sa conquête de l’Italie.
Rome, jusque-là, n’a pas été partie prenante de ces rivalités. Se
construisant avant tout un domaine terrien en occupant
progressivement toute la péninsule, elle n’a montré dans cette
première phase de son expansion aucune ambition maritime et s’est au
contraire attachée à entretenir avec Carthage des liens de bon
voisinage en signant trois traités successifs. Par le premier, datant
probablement de – 509, et le second, de – 348, les Romains s’engagent
même à s’abstenir de tout commerce et de toute fondation de ville sur
la côte africaine et sur la côte espagnole à l’ouest de Mastia, à
l’emplacement probable de la future Carthagène. Plus tardif, leur
appétit impérialiste s’incarnera dans la conquête et la romanisation de
terres de plus en plus lointaines, la maîtrise des mers ne représentant
pour eux qu’un outil de la puissance.
S’ils s’affrontent pour la prépondérance en Méditerranée
occidentale, Grecs et Carthaginois ne prétendent en revanche ni l’un ni
l’autre mettre fin à l’existence même de l’adversaire. Et les échanges
entre eux sont plus nombreux que les batailles qu’ils se livrent. La
Grèce classique d’abord puis les royaumes hellénistiques ont exercé
une influence notable sur la culture et la religion puniques. Le nombre
important d’épitaphes bilingues punique-grec trouvées sur les stèles
témoigne de l’existence d’une communauté de langue grecque à
Carthage et les mariages mixtes n’étaient pas rares. Le culte des
déesses Déméter et Coré est également attesté dans la cité à partir du
e
IV siècle, sans cependant qu’on sache si seuls les Grecs le suivaient ou
si la religion carthaginoise a connu un début d’hellénisation. De
nombreux Carthaginois parlaient en tout cas le grec, et pas seulement
pour les besoins du commerce. Les lettrés puniques semblent en effet
avoir fréquenté les philosophes hellènes puisque la ville a abrité une
3
école pythagoricienne renommée . Le dynamisme commercial
carthaginois a sans nul doute ouvert en matière culturelle la métropole
sur le monde qui l’entourait. Dans la sphère politique, la nature du
pouvoir instauré par les Barcides Amilcar et Hannibal dans leur empire
6
militaire de Bétique , reposant sur une divinisation de la figure du
chef, s’est directement inspirée de celle léguée par Alexandre et mise
en œuvre par ses successeurs.
FORCE ET FAIBLESSE DE CARTHAGE,
INSTITUTIONS ET LIENS AU TERRITOIRE
Au-delà des données factuelles, les historiens se sont posé de façon
récurrente la question de savoir pourquoi un empire à la puissance si
e
bien assise avait succombé devant Rome qui n’était encore au III siècle
qu’au début de la sienne. Nombreux sont ceux qui y ont répondu par le
constat de la nature coloniale du pouvoir carthaginois qui ne serait
jamais parvenu à rallier à sa cause les populations autochtones,
demeurées à ses marges et promptes à la révolte contre une
domination considérée comme allogène. L’affaire est cependant plus
complexe tant sont nombreux les témoignages d’une indigénisation
progressive de la cité punique à mesure de son éloignement d’avec ses
origines asiatiques. La transformation de l’oligarchie maritime et
commerçante des débuts en aristocratie foncière en est une des
manifestations, de même que la profonde influence exercée par la
civilisation punique sur les populations alentour. Carthage s’est
africanisée, les Numides se sont punicisés, sans pour autant que
s’établisse entre les deux une unité capable de résister aux assauts
romains. Et Rome aura joué pendant deux siècles de leurs divisions
pour réduire à néant l’empire de la mer avant de s’attaquer avec succès
aux royaumes indigènes.
La responsabilité du pouvoir carthaginois a été maintes fois
invoquée comme élément d’explication de la ruine de la cité. Jusqu’au
e
milieu du V siècle, le pouvoir politique et militaire semble avoir
appartenu à des rois à l’autorité limitée par l’aristocratie. À la suite des
e
défaites de Sicile au début du V siècle, la monarchie est remplacée par
un régime oligarchique aux structures assez bien connues grâce à la
relation élogieuse qu’en a faite Aristote dans un chapitre de sa Politique
dont des extraits nous sont parvenus. La « constitution » de Carthage
partage le pouvoir entre une Assemblée du peuple et un Grand Conseil.
7
L’exécutif est aux mains de deux suffètes élus pour un an. L’autorité
est également déléguée par les assemblées à des comités de cinq
membres – les pentarchies décrites par Aristote – recrutés par
cooptation. Tout au long de l’histoire de la cité, son oligarchie semble
avoir eu deux obsessions majeures liées à la défense de ses intérêts : la
crainte que des chefs militaires puissent être tentés par le pouvoir
personnel, ce qui l’aurait marginalisée, et la nécessité de combattre un
parti démocratique qui l’aurait dépossédée de ses privilèges. Pour
conjurer le premier danger, un tribunal de 104 membres chargé de
faire respecter les institutions faisait office, selon les dires de l’époque,
de véritable « police politique ». Le parti démocratique a connu pour sa
part quelques heures de gloire, notamment après la défaite de la
première guerre punique et la crise des mercenaires, puis avec les
Barcides qui se sont appuyés sur lui pour imposer les réformes qu’ils
jugeaient nécessaires à la restauration de la puissance perdue. Mais
chacune de ces tentatives s’est vue bloquée par une caste crispée sur le
maintien de ses prérogatives. Après l’humiliant traité de paix imposé
par Rome en – 201, Hannibal élu à la charge de suffète en – 196 fait
ainsi voter par l’Assemblée du peuple des lois restreignant son pouvoir
et des mesures destinées à assainir des finances gangrenées par les
malversations. Devant la menace, le parti aristocratique n’aura pas
hésité à le dénoncer à Rome pour l’éliminer, l’accusant de préparer une
nouvelle guerre. Jamais, en tout cas, le pouvoir carthaginois n’a coopté
des autochtones pour élargir son assise. Pourtant, les unions ont été
fréquentes entre nobles puniques et princesses libyennes et, dans leurs
possessions de Bétique, les généraux Asdrubal et Hannibal ont épousé
des Espagnoles et favorisé les mariages mixtes. Ces alliances
matrimoniales de nature politique n’ont pas altéré la nature paradoxale
de l’empire carthaginois, État colonial dans ses structures et ses modes
de gouvernement mais doté d’une population profondément mélangée.
À Carthage même, la plupart des habitants avaient au bout de quelques
siècles au moins un ancêtre africain.
Dans cette société très hiérarchisée, la monogamie était la règle et
les femmes n’étaient pas tenues à l’écart de la vie publique, sans pour
autant participer directement à la politique. Elles accédaient à
d’importantes charges sacerdotales et celles de l’aristocratie étaient très
instruites. Mais ce sont les clivages sociaux qui ont laissé le plus de
traces dans l’histoire de la cité. Perçus comme une menace par les
possédants, ils ont été une cause supplémentaire de la fracture entre
Puniques et autochtones. Le danger, en effet, ne venait pas tant des
milliers d’esclaves urbains que des cultivateurs libyens et des
populations rurales serviles des terres contrôlées par l’aristocratie
foncière. Ces deux groupes ont fourni les troupes de plusieurs
e
jacqueries au IV siècle. La fameuse guerre des mercenaires de 240 –
une des plus grandes crises sociales du monde antique entre la mort
d’Alexandre et l’établissement de l’empire d’Auguste – a elle aussi été le
fruit d’une alliance entre les paysans libyens surexploités et les
mercenaires, pour beaucoup d’anciens esclaves rêvant de réformer
l’ordre social.
L’évolution de la religion officielle atteste aussi de l’émancipation
de la cité par rapport à son héritage phénicien, bien qu’elle en ait gardé
e
les principales divinités. Au V siècle, parallèlement à la chute de la
monarchie, Melqart, dieu principal de Tyr étroitement lié au régime
monarchique, cède la première place à Baal Hammon, lui aussi
d’origine tyrienne, considéré dès lors comme le père des dieux. Cette
position prééminente et son succès chez les autochtones, puisqu’on le
retrouve sur des stèles jusqu’à Constantine, ont fait dire à de nombreux
historiens que le monothéisme auquel les populations maghrébines ont
massivement adhéré sous ses trois formes, juive, chrétienne puis
musulmane, a été préparé par la propagation de la religion punique
venue du Moyen Orient, berceau du dieu unique. Il faut dire un mot ici
des fameux sacrifices d’enfants dont Baal aurait été friand et qui ont
alimenté la thèse de la « barbarie punique » colportée par
l’historiographie européenne durant la période coloniale. Les fouilles
effectuées en 1921 dans le sanctuaire de Tanit ont découvert de
nombreuses urnes contenant les ossements calcinés d’enfants de
quelques mois à douze ans. Que cette coutume ait existé est
indéniable, mais l’on diverge sur son ampleur. La pratique contraignant
les familles de l’aristocratie à sacrifier leur premier-né mâle fut-elle
massive ou assez rapidement contournée ? Il semblerait en tout cas que
les grandes familles aient le plus souvent fait immoler de jeunes
esclaves en lieu et place de leurs propres enfants. Certains avancent
enfin que l’on avait également coutume d’incinérer des cadavres
d’enfants morts en bas âge.
e
La « révolution » religieuse du V siècle a également assuré le
8
triomphe de Tanit, déesse parèdre de Baal , typiquement carthaginoise
puisqu’elle était inconnue à Tyr. Son nom est probablement d’origine
libyque et son symbole, le signe de Tanit, viendrait d’Égypte. D’autres
estiment qu’il serait issu d’une idole égéenne représentant une déesse
mère. D’autres divinités moins centrales ont occupé le panthéon
punique, dont les plus importantes ont été le dieu Eshmoun originaire
de Syrie et devenu le patron de Carthage, et la phénicienne Astarté.
L’importance de la vie religieuse est démontrée par le fait que les
9
prêtres , gardiens d’une législation sacrée ayant une parenté étroite
avec le Lévitique hébreu, occupent le premier rang dans la hiérarchie
de la cité. Depuis la fondation de la ville, les principales fonctions
sacerdotales sont demeurées l’apanage de quelques grandes familles,
de sorte que les membres du clergé sont liés par un puissant esprit de
corps. Ces prêtres au visage imberbe, suivant en cela la tradition
égyptienne, peuplent les nombreux temples qui sont les centres d’une
vie intellectuelle active. Le rôle intellectuel des kohanim, comparable à
celui du clergé égyptien, a permis le maintien pendant des siècles de la
langue et de la civilisation puniques malgré la profondeur de la
romanisation de l’Afrique. De rares documents littéraires carthaginois
et surtout des documents épigraphiques sont parvenus jusqu’à nous,
e
écrits dans l’alphabet phénicien de 22 lettres inventé au XIII siècle
avant J.-C. et qui est à l’origine de toutes les écritures alphabétiques.
Telle a été l’architecture institutionnelle et politique qui a gouverné
durant des siècles une des plus grandes cités du monde méditerranéen
10
d’alors. Le géographe grec Strabon évaluait sa population au plus
haut de sa puissance à quelque 700 000 habitants, chiffre certainement
exagéré à moins qu’il n’ait comptabilisé l’ensemble de la population de
la chôra. La ville elle-même aurait plus vraisemblablement compté
200 000 à 300 000 habitants à son apogée, ce qui est déjà
considérable.
GUERRES PUNIQUES OU GUERRES ROMAINES 4 ?
La question mérite d’être posée dans la mesure où, dès le début
d’une confrontation destinée à durer plus d’un siècle, Carthage a
vraisemblablement été rétive à la guerre, attitude compréhensible de la
part d’un empire à la prospérité fondée sur le commerce. Contrainte à
trois reprises de la mener, elle a pourtant frôlé plus d’une fois la
victoire, et ses défaites successives ou ses renoncements semblent avoir
été dûs davantage à des causes internes qu’à une incontestable
supériorité de Rome. Les historiens en reconnaissent toutefois une,
qu’ils jugent de taille, à cette dernière : tandis que Carthage a mené ses
guerres avec une armée hétéroclite de mercenaires prêts à
l’insoumission, la république romaine disposait en face d’une armée de
citoyens mobilisés pour la défense de la patrie. Quoi qu’il en soit, la
thèse qui a longtemps prévalu du choc inévitable de deux
5
impérialismes n’est plus à l’ordre du jour . À Rome aussi d’ailleurs,
avant l’ouverture des premières hostilités, les positions étaient
partagées, et il aura fallu qu’au Sénat le parti de la guerre l’emporte sur
celui de la paix pour que le peuple vote en faveur de la première. Mais,
à mesure de ses conquêtes, son appétit s’est accru au point qu’il lui
aura fallu raser une cité devenue de mauvais gré sa rivale pour le
satisfaire en entier.
Quand Carthage et Rome se retrouvent face à face à Messine, et
malgré quelques tentatives de négociations, les deux puissances
soutiennent des partis différents et la guerre devient inévitable. Elle va
durer vingt-trois ans, de 264 à 241. Puissance terrienne jusque-là,
Rome décide d’abord de se doter d’une flotte pour contrer un
adversaire à l’écrasante supériorité maritime, ce qui lui permet de
débarquer en Afrique en 256, de ravager le Cap Bon et de profiter de
l’affaiblissement momentané de Carthage pour lui ravir ses places
fortes siciliennes. Malgré la reconstitution des forces carthaginoises et
l’entrée en scène du général Amilcar Barca en 247, la métropole
punique subit une défaite décisive aux îles Ægates en 241 et charge
Amilcar de négocier la paix au prix de la perte de la Sicile et du
paiement d’une lourde indemnité. Cette première défaite a davantage
été attribuée aux contradictions du régime carthaginois qu’à un réel
affaiblissement de la puissance maritime. Se méfiant une fois de plus
de la possible tentation monarchique des généraux, l’aristocratie
gouvernante semble leur avoir refusé des renforts aux moments
décisifs et les avoir de ce fait contraints à des stratégies défensives.
En entravant le commerce et avec l’appauvrissement du Cap Bon, le
plus riche de ses territoires, la guerre a en tout cas tari les sources
marchandes et agricoles de la prospérité carthaginoise, compromettant
le paiement des mercenaires démobilisés après la signature de la paix.
En même temps que 20 000 soldats attendent d’être payés, la révolte
gronde chez les paysans numides privés depuis des années de la moitié
de leurs récoltes pour les besoins du financement de la guerre. La
jonction de ces deux groupes exploités par une aristocratie vue par les
autochtones comme étrangère est illustrée en la personne des deux
chefs qui prennent la direction de l’insurrection. L’un, Spendios, est un
ancien esclave romain devenu militaire. L’autre, Mathô, est un Libyen
qui parvient à enrôler 70 000 des siens après que Carthage a massacré
3 000 déserteurs berbères que Rome venait de lui livrer. Sous le
commandement d’Amilcar, Carthage finit par venir à bout de la révolte
dans une guerre féroce de part et d’autre. L’atrocité du massacre final
des mercenaires piégés dans un étroit passage entre deux massifs
11
montagneux, qui a alimenté une abondante littérature , s’explique par
l’importance de l’enjeu. Ce conflit est en tout cas le premier connu
d’une longue série de soulèvements à coloration à la fois politique et
sociale qui ont rythmé au cours des siècles l’histoire de la Tunisie.
Victorieuse, Carthage n’en sort pas indemne puisque Rome en a profité
pour s’emparer de la Corse et de la Sardaigne.
Économiquement et militairement affaibli, l’empire carthaginois
retrouve cependant en quelques décennies une belle prospérité grâce à
la conquête et à l’exploitation d’une partie de l’Espagne par Amilcar
Barca. En moins de vingt ans, le royaume barcide dirigé par Amilcar
d’abord, puis par son frère Asdrubal et enfin par son fils Hannibal
restaure la puissance de la métropole. Rome est inquiète et obtient en
226 d’Asdrubal que ses conquêtes ne dépassent pas l’Ebre. À sa mort,
Hannibal, âgé de vingt-six ans, est choisi par l’armée pour lui succéder.
Il s’empare en 219 de la ville de Sagonte au sud de l’Ebre, donnant
sans l’avoir voulu l’occasion à Rome d’exploiter l’affaire en l’accusant
d’avoir violé l’accord de 226. Il faut ici faire justice d’une thèse
popularisée par une historiographie qui voudrait qu’Hannibal ait eu
hâte de reprendre la guerre contre Rome. Est invoquée pour l’appuyer
la légende colportée par les Anciens du « serment d’Hannibal ». Alors
qu’il était encore un enfant à la veille du départ vers l’Espagne, son
père Amilcar lui aurait fait jurer de consacrer sa vie à combattre
l’ennemi héréditaire. Aucune source crédible ne confirme cet épisode et
il semble au contraire que ni Carthage ni Hannibal – qui n’avait pas
consolidé son emprise sur l’Espagne – ne souhaitaient la reprise de la
guerre.
La suite, c’est-à-dire la deuxième guerre punique, a donné lieu à
une très abondante littérature historique en partie composée de
nombreuses biographies d’Hannibal, élevé au rang de héros, même par
ses adversaires. Il n’est pas un historien ancien qui n’ait parlé de son
épopée, et sa traversée des Alpes accompagné d’un contingent
d’éléphants d’Afrique – dont beaucoup moururent dans les neiges –
reste un morceau d’anthologie. Bonaparte l’étudia minutieusement
pour préparer sa campagne d’Italie, et le considérait, au même titre
qu’Alexandre, comme un des grands stratèges militaires de l’histoire.
Étant donné la supériorité navale de Rome, Hannibal choisit la guerre
terrestre et part pour l’Italie au printemps 218 à la tête d’une
importante armée. Après sa traversée des Alpes et le ralliement à sa
cause des Gaulois cisalpins, il collectionne les victoires dont la plus
éclatante est celle de Cannes en août 216. Mais, malgré le ralliement
de Capoue, deuxième ville d’Italie où il aura séjourné des années,
malgré ses tentatives de fédérer des provinces italiennes encore peu
romanisées et l’alliance conclue avec un Philippe V de Macédoine
pressé de stopper les ambitions romaines, Hannibal ne remporte plus
aucun succès décisif après cette date. L’infériorité de la flotte punique
par rapport à celle de Rome qui a désormais la maîtrise des mers
empêche Carthage de lui envoyer des renforts. Enfin, en entreprenant
la conquête de l’Espagne, les Romains privent le Carthaginois de tout
recours extérieur. C’est alors que Scipion, surnommé plus tard
l’Africain, décide en 204 de transporter la guerre en Afrique afin
d’obliger Hannibal à quitter l’Italie et de mettre un terme définitif à la
puissance de Carthage. L’alliance nouée avec le royaume numide de
Massinissa aura joué un rôle déterminant dans la victoire romaine.
Rappelé en urgence, Hannibal se fait tailler en pièces à la bataille de
Zama en 202. La paix conclue au printemps 201 signe, cette fois, le
glas de la puissance de Carthage. La thalassocratie a vécu même si,
près d’un demi-siècle encore, la cité tente de survivre avant l’assaut
final.
Quant à Hannibal, après un bref intermède politique durant lequel
il tente en vain d’assainir le gouvernement de Carthage, il prend le
chemin de l’exil pour éviter d’être livré aux Romains par des oligarques
plus soucieux de leurs intérêts que du destin de leur cité. Après une
longue errance dans tout l’Orient, acculé par les Romains, il se suicide
12
en Bithynie en – 181. Depuis l’Antiquité, les hommages posthumes à
cet homme qualifié d’exceptionnel même par ses ennemis se sont
succédé, de Tite-Live à Montesquieu et à Michelet. Deux millénaires
plus tard, Habib Bourguiba, premier chef d’État de la Tunisie
indépendante dont il fait remonter l’existence à Carthage, ira en 1969
lors d’un voyage en Turquie s’incliner sur un tumulus supposé être sa
tombe, déplorant à cette occasion l’ingratitude des peuples envers leurs
6
plus grands hommes .
Carthage n’est pas morte en 201. Mieux, la cité retrouve en
quelques décennies une certaine prospérité malgré le rétrécissement de
son territoire du fait des empiétements répétés de Massinissa,
indéfectible allié de Rome qui le laisse faire. Mais le souverain numide
commence à faire peur à ses protecteurs. En 153, emmené par Caton,
le Sénat craint qu’il ne veuille faire de Carthage la capitale d’un
puissant empire et décide, pour parer au danger, de mettre fin à
l’existence même de la cité. Carthage veut négocier mais les conditions
de Rome sont inacceptables : le Sénat exige que les Carthaginois
abandonnent leur ville et la rebâtissent à 15 kilomètres à l’intérieur des
terres. En 149, dirigeants et population décident alors de résister
jusqu’au bout. En 147, le commandement de l’armée romaine est
confié à Scipion Émilien, petit-fils de l’Africain du même nom. La ville
est isolée et affamée jusqu’à l’assaut de sa citadelle au printemps 146.
Avec une cruauté qui a étonné jusqu’à leurs laudateurs, les Romains
pillent la cité avant de la livrer aux flammes. L’incendie dure dix jours.
Tout ce qui n’a pas été consumé est ensuite rasé, et le sol même est
déclaré maudit. Les survivants de l’holocauste sont réduits en
esclavage. Les villes puniques restées jusqu’au bout fidèles à Carthage
sont elles aussi détruites et Utique, qui s’était ralliée à Rome, devient la
capitale de la nouvelle province africaine. Sept siècles d’histoire ont
e
ainsi été noyés dans le feu et le sang. En ce milieu du II siècle, le
rapport de force a radicalement changé en Méditerranée occidentale.
Alors qu’elle avait vécu jusque-là sous l’hégémonie politique,
économique et culturelle des Phéniciens et des Grecs de son bassin
oriental, sa grande puissance occidentale prend désormais le dessus et
sept siècles romains succèdent en Afrique du Nord à ceux de Carthage.
Malgré la destruction cependant, le riche legs punique n’a pas
disparu totalement, en dépit du silence instauré sur lui par une longue
omerta historiographique. Avant d’y revenir, il convient de se pencher
sur ces royaumes numides qui ont joué un rôle central dans le conflit
entre Carthage et Rome.
LES NUMIDES ENTRE CARTHAGE ET ROME
Les écrivains anciens mentionnent l’existence à partir du début du
e
IV siècle de royaumes numides auxquels les guerres puniques vont

donner l’occasion de jouer un rôle dans la politique méditerranéenne.


Mais le récit de la fondation de Carthage, quatre siècles auparavant,
montre que les arrivants ont déjà négocié avec une autorité constituée
e
et lui ont payé tribut. Au IV siècle, les chefs de tribus commencent à se
muer en monarques et à constituer les premiers royaumes massyles
dans le Haut Tell tunisien autour de Thugga (Dougga), de Zama et de
Mactar, et masaesyles dans l’actuel Constantinois, les deux groupes
étant connus sous l’appellation de Numides.
Étrange destin que celui de ces peuples qui ont puissamment
contribué à la chute de Carthage tout en participant avec elle à la
construction de la civilisation punique, née justement de la rencontre
entre les Phéniciens d’Orient et les Africains du Nord. En effet, tandis
que la domination politique punique sur le sol africain a toujours été
menacée par les irrédentismes locaux, que des révoltes ont plus d’une
fois mis en cause son système d’exploitation économique, les mélanges
de populations ont produit une culture qui a survécu longtemps à la
mort de Carthage. Autant de sang carthaginois coulait dans les veines
de Massinissa, dont les revendications sont à l’origine de la troisième
guerre punique, que de sang numide dans celles du Punique Hannibal.
Et, très tôt, des mariages scellèrent les alliances ou les réconciliations
7
entre chefs numides et aristocrates carthaginois . L’on signale même
e
l’existence d’un parti numide à Carthage au début du II siècle. À côté
des parlers locaux, les royaumes numides ont adopté le punique
comme langue officielle et la religion n’a pas échappé à cette
interpénétration des mondes africain et oriental. Toutefois, l’éveil chez
les Libyens d’un sentiment que l’on appellerait aujourd’hui national les
a conduits à contester l’hégémonie carthaginoise. Ou plutôt, tandis que
le Masaesyle Syphax a essayé de le contenir en s’alliant à Carthage,
Massinissa le Massyle a su l’exploiter durant un règne
exceptionnellement long (203-148) durant lequel il établit avec Rome
une alliance durable tout en édifiant un royaume solide, doté
d’institutions inspirées des royautés hellénistiques, à l’économie
prospère et à la brillante civilisation. Avait-il l’ambition, comme l’a
supposé Tite Live, de réunir tous les territoires africains en un royaume
ayant Carthage pour capitale à la faveur d’un retournement d’alliance
qui aurait scellé l’africanisation de cette dernière ? Rome en a eu peur.
Et, ne pouvant s’attaquer directement à un vieil allié, elle prit la
décision de détruire la cité qui, pourtant, ne la menaçait plus. L’entente
avec Massinissa fut également repoussée par les derniers sénateurs de
Carthage. Elle aurait pourtant été la seule solution susceptible de la
sauver de la disparition.
13
Après la mort en 148 du vieil aguellid , l’un de ses fils règne
jusqu’en 118. Au terme d’une longue lutte de succession, son neveu
Jugurtha s’empare en 116 de toute la Numidie. Ce prince,
culturellement romanisé mais avant tout soucieux de préserver la
relative indépendance de ses possessions, s’insurge face aux
prétentions romaines. En 112, le Sénat crée une province romaine de
Numidie pour mener plus facilement campagne contre lui. La guerre
commence en 111 pour s’achever six ans plus tard, en 105, par la
défaite de Jugurtha, jeté en prison à Rome et probablement étranglé
8
ou mort de faim . Ainsi s’achève, pour ce qui est de l’Antiquité,
l’histoire des royaumes autochtones de Berbérie orientale. Mais
l’empire romain qui commence à s’édifier en Afrique aura, durant toute
sa longue histoire et jusqu’à sa disparition, affaire aux révoltes de ces
Berbères qu’il ne parviendra jamais totalement à subjuguer. Et les
personnages de Massinissa et de Jugurtha, au même titre que ceux de
Koceila et de la Kahéna quelques siècles plus tard, continuent d’être
célébrés comme des héros nationaux par la mémoire collective berbère.
LE LEGS DE CARTHAGE
Du fait des destructions puis de la forte urbanisation romaine, les
traces matérielles de la civilisation carthaginoise sont d’une grande
pauvreté. Tout en apportant une masse d’informations de grande
e
valeur, les fouilles commencées dès la fin du XIX siècle sur le site de
Carthage et à partir de 1953 sur celui de Kerkouane au Cap Bon n’ont
permis de restituer que quelques pans de cette culture. Quant à son
rôle intellectuel dans la Méditerranée antique, il est encore plus
difficile à apprécier puisqu’il n’est rien resté des bibliothèques
consumées dans les flammes de 146 et que les historiens coloniaux
l’ont systématiquement déprécié pour exalter celui de Rome, opposant
une fois de plus pour ce faire l’infériorité sémite à la supériorité gréco-
latine.
Pourtant, la présence punique a continué d’imprégner ce morceau
de terre où elle s’était ancrée. Six siècles après la destruction de
Carthage, on trouve cette remarque sous la plume de saint Augustin :
« Ainsi, demandez à nos paysans ce qu’ils sont. Ils vous répondront, en
9
langue punique : Chanani, c’est-à-dire […] Cananoei (Chananéens) . »
À plusieurs reprises, dans ses œuvres autobiographiques, le Père de
l’Église a fait mention de l’usage du punique chez les populations de
l’Afrique romaine. Une telle résilience, sans compter les traces des
cultes puniques dans les pratiques religieuses et, pendant longtemps,
l’utilisation de termes carthaginois pour désigner les fonctionnaires de
l’administration romaine – comme celui de suffète – a fait dire que
l’Afrique romaine a baigné durant des siècles dans une ambiance
religieuse sémitique et punique différente des croyances italiques et des
10
apports hellénistiques . Des millénaires plus tard, il serait vain de
vouloir construire une continuité linéaire entre un lointain passé à bien
des égards effacé et le présent. Mais le palais de la présidence de la
république tunisienne domine aujourd’hui Carthage, comme s’il voulait
s’approprier le lustre de son ancien pouvoir.

1. Elissa, ou plus exactement Elishat, est son nom tyrien et Didon –


dérivé de Deido –, son nom africain, que lui auraient donné les
autochtones.
2. Pendant longtemps, les archéologues ont contesté les datations
hautes de la fondation de Carthage. Mais, à mesure des découvertes, ils
e
ont rejoint les historiens pour la situer à la fin du IX siècle.
3. L’actuel Sousse.
4. Les chotts sont des lacs d’eau salée.
5. L’actuel Sahel.
6. L’Andalousie actuelle.
7. Latinisation du mot phénicien shofet (pluriel : shofetim), signifiant
juge. Les chroniqueurs grecs et romains ont décrit les institutions
carthaginoises avec les mots qui étaient les leurs, comme le Sénat pour
le Conseil, sans qu’ils recouvrent forcément la réalité des fonctions.
8. Elle est souvent nommée Tanit Péné Baal, c’est-à-dire Tanit face de
Baal.
9. Les kohanim en phénicien. Dans les langues sémitiques, ce vocable
et sa racine khn désignent la prêtrise.
10. 64 avant J.-C.-21 ou 25 après J.-C.
11. C’est, entre autres, un des plus célèbres passages de Salammbô de
Flaubert.
12. Partie de l’Asie Mineure aujourd’hui située en Turquie.
13. Chef en langue berbère, qui utilise aussi pour les nommer le titre
d’amenokal.
CHAPITRE II
L’Afrique romaine
Occupation, exploitation, romanisation
Il a fallu près d’un siècle pour que Rome commence à s’occuper
vraiment de sa nouvelle possession même si Scipion Émilien crée,
immédiatement après la conquête, une province d’Africa qu’il sépare
des royaumes indigènes par un fossé, la fossa regia, partant des
environs de Tabarka sur la côte nord-ouest de la Tunisie actuelle pour
aller jusqu’à Thyna, non loin de Sfax. En –122, les frères Gracques y
font un premier essai de peuplement en créant la Colonia Junonia
Carthago sur le site de l’ancienne Carthage et en proposant une
première cadastration foncière. Mais la tentative échoue du fait des
conflits politiques à Rome même et de l’assassinat de Caïus Gracchus
en 121. Durant le siècle suivant, l’Afrique à peine romanisée est
cependant trop près de sa nouvelle métropole pour ne pas prendre part
aux guerres pour le pouvoir qui s’y déroulent, les souverains numides
s’engageant tour à tour dans un camp ou dans l’autre. Lors de
er
l’affrontement entre César et Pompée, le roi massyle Juba I prend
parti pour le second, mais le premier écrase les troupes pompéiennes à
Thapsus en avril 46, prend le contrôle de l’Afrique et transforme la
Numidie orientale en nouvelle province. Après son assassinat en 44, la
guerre civile reprend à Rome et l’Afrique connaît une nouvelle période
de troubles jusqu’à la victoire définitive d’Octave sur Marc-Antoine. En
36, Octave se rend maître des deux provinces africaines. En 27, devenu
Auguste, il les réunit en une seule entité, l’Afrique proconsulaire. Cette
date peut être considérée comme l’acte de naissance de la Tunisie
romaine. Comme toute entreprise coloniale, car elle en fut une avec les
modalités de son époque, la mainmise de Rome sur l’ancien empire
carthaginois et ses marches numides s’est déroulée selon un triptyque
classique, composé de trois volets : l’occupation et l’organisation
administrative des nouvelles provinces, l’exploitation économique de
cette partie la plus prospère et la plus densément peuplée de l’Afrique
du Nord, et une romanisation qui s’est faite au cours des siècles de plus
en plus profonde, au point que cette région d’un empire devenu
immense a été l’une des plus romanisées du monde antique.
L’OCCUPATION ET L’ORGANISATION DE L’AFRIQUE
ROMAINE
Si l’Afrique a vécu des siècles sous l’imperium protecteur de la pax
romana, cette dernière a mis du temps à s’imposer. À l’instar de leurs
prédécesseurs et comme ceux qui les auront suivis, les Romains ont eu
à affronter de fortes résistances autochtones. Réduites à néant dans les
périodes d’affirmation de la puissance impériale, elles n’ont eu de cesse
de se réveiller au moindre signe de son affaiblissement. Sous Auguste
déjà, l’extension de la domination romaine vers le sud se heurte aux
révoltes des tribus Garamantes, Gétules et Musulames, qui atteignent
les steppes de Tunisie méridionale et ne sont maîtrisées qu’au tout
début du premier siècle de l’ère commune. La trêve est toutefois de
courte durée puisque la grande insurrection de Tacfarinas débute en 17
sous le règne de Tibère, successeur d’Auguste. Ces soulèvements sont
directement liés aux progrès de l’occupation et, dans sa foulée, de la
colonisation foncière qui empêche progressivement les populations
semi-nomades de s’approvisionner dans les plaines fertiles situées plus
au nord. La construction, à partir de 14, d’une route reliant Amaedara
(Haïdra) au centre-ouest de la Tunisie actuelle à Capsa (Gafsa) et
Tacapae (Gabès) dans le sud est une des causes de la révolte – relatée
par Tacite – qui ravage pendant huit ans la province. Son chef,
Tacfarinas, exige que Rome lui cède des terres. Mais, malgré ses
premiers succès et le ralliement de plusieurs tribus à sa cause, il est
vaincu et tué en 24. Avec la reprise de la colonisation vers les chotts
Djerid et Fedjej, Rome contrôle dès lors la Tunisie jusqu’aux confins du
Sahara. Pendant toute cette période, le nord du pays – déjà colonisé –
est resté à l’abri des troubles qui ont continué de secouer
sporadiquement la Numidie et les régions sahariennes. À partir du
e
règne de Trajan, au début du II siècle, l’Afrique désormais
profondément romanisée ne connaît plus de soulèvements. Ils ne
reprennent qu’avec le délitement de la puissance romaine qui débute à
la fin de la dynastie des Sévères.
Dès les débuts, la progression puis la consolidation de l’occupation
s’appuient sur deux piliers : la construction d’un dense réseau routier
traversant toutes les contrées de la province et la fortification d’une
frontière, le limes, dont le tracé se déplace vers le sud et l’ouest à
mesure que s’affermit l’autorité impériale sur le territoire africain. À
partir de la fin du règne d’Auguste, les routes relient Carthage à l’ouest
et au sud-ouest du pays. En 29-30, le prolongement vers les chotts de
1
la route Cirta-Capsa-Tacape atteste de la « pacification » des
Musulames. Quant au limes, il se stabilise sous Trajan en enfermant,
depuis les plaines atlantiques et dans tout le Maghreb, un maximum de
terres gagnées à la colonisation. L’Africa englobe pour sa part ce qui est
aujourd’hui la Tunisie, la côte tripolitaine et une bande orientale de
l’actuel territoire algérien. Ce tracé frontalier, matérialisé par une route
bordant les possessions impériales et une rocade ponctuée de postes
er
militaires édifiés en partie dans la seconde moitié du I siècle, a
toujours eu pour but de tenir un front allant en gros du voisinage de
Cirta (Constantine) à la Grande Syrte, de manière à protéger
l’ensemble Africa-Tripolitaine des incursions nomades venues du désert
et d’y permettre la circulation des troupes et des marchandises. Car, à
toutes les époques de l’histoire, seul le contrôle de l’isthme délimité par
les chotts du Sud tunisien et la chaîne montagneuse des Matmata a
rendu possible la maîtrise de la façade est du Maghreb. L’on comprend
dès lors pourquoi, à deux millénaires d’intervalle, les militaires français
se sont tant intéressés au tracé du limes romain lors de leur conquête
du Sud tunisien à partir de 1881.
Malgré la solidité de l’implantation romaine en terre africaine,
l’œuvre de consolidation des frontières de la romanité s’est toujours
apparentée à un travail de Sisyphe. Car la constante volonté
d’expansion territoriale s’est accompagnée de la nécessité tout aussi
impérieuse d’assurer la protection du territoire, et toutes les dynasties
s’y sont attachées. Hadrien (117-138) effectue deux séjours en Afrique
en 122 et 128, afin d’examiner les confins des Aurès et des chotts et de
e
transférer à Lambèse la 3 légion Auguste, chargée depuis la conquête
de la défense des provinces maghrébines et basée à Théveste (Tebessa)
depuis les Flaviens. Il y fait également entamer l’édification d’un
monumental système de fortifications, le Fossatum, composé d’un large
fossé doublé d’un mur de remblai ou de pierres selon les tronçons,
allant des environs de l’oasis de Chebika à l’actuelle ville de Metlaoui.
La construction de ce rempart s’est poursuivie pratiquement jusqu’à la
fin de l’empire. Aux débuts de l’occupation arabe, les nouveaux
conquérants ont nommé Kastiliya la région du Sud tunisien, tant y
étaient nombreux les fortins – castella en latin – édifiés au cours des
siècles par les Romains.
Avec l’avènement de la dynastie des Sévères dont le fondateur,
Septime Sévère, proclamé empereur en 193, est natif de Leptis Magna
en Tripolitaine, la colonie africaine connaît sa plus grande dilatation.
Le premier des Sévères a pour stratégie de doubler le limes vers le sud
et de l’éloigner le plus possible de la côte afin de refouler les nomades
vers le désert et d’élargir le domaine cultivable sous contrôle romain.
e
Au début du III siècle, l’Afrique romaine est protégée par un système
e
complet de sécurité. À partir de la seconde moitié du III siècle, sa
solidité et sa sophistication sont cependant mises à rude épreuve par la
multiplication des incursions nomades, encouragées par
l’affaiblissement de l’empire attaqué sur toutes ses frontières, de
l’Afrique à la Bretagne et à la Germanie. La remontée des tribus
nomades vers le nord oblige l’autorité romaine à se replier sur la
e e
frontière trajane du II siècle qui, elle, restera stable jusqu’au V siècle.
Avant que ne commence le long processus de démembrement de
l’empire, le limes n’est pas seulement une frontière politique et
militaire. Il matérialise aussi le clivage entre sujets « civilisés » et
peuples demeurés à l’écart de la romanité. Il est enfin une ligne de
partage géographique entre les zones cultivables du domaine
climatique méditerranéen et les régions désertiques restées aux mains
des nomades.
À partir de 27, l’administration de la vaste et riche province
d’Afrique proconsulaire est placée sous l’autorité du Sénat et dirigée –
comme son appellation l’indique – par un proconsul, à l’instar des
provinces les plus anciennes et les plus romanisées de l’empire comme
l’Asie Mineure. Le proconsul, en fonction pour un an, choisit deux
2
légats pour l’assister, l’un résidant à Carthage et l’autre à Hippone .
Une dizaine d’années après l’édit d’Auguste distinguant les provinces
sénatoriales de celles placées sous l’autorité de l’empereur, Caligula
(37-41) ôte au proconsul d’Afrique ses prérogatives militaires, faisant
ainsi la différence entre une province africaine en bonne voie de
romanisation et une Numidie plus agitée à l’ouest gouvernée par le
e
légat commandant de la 3 légion Auguste. Aux côtés du proconsul, et
souvent en rivalité avec lui, un procurateur appartenant à l’ordre
équestre est l’agent de l’empereur dans la province chargé de percevoir
les impôts indirects destinés au trésor militaire, l’empereur demeurant
le chef suprême des armées, y compris dans les provinces sénatoriales.
Une administration particulière régit par ailleurs ses biens fonciers.
Jusqu’au renforcement de la mainmise impériale sur les institutions à
l’époque sévérienne puis aux grandes réformes administratives à partir
e
de la fin du III siècle, les pouvoirs du proconsul et des fonctionnaires
impériaux sont limités par ceux des magistrats élus par les villes. Dans
cette province densément urbanisée, le pouvoir des cités est en effet
considérable, elles s’administrent de façon pratiquement autonome et
envoient leurs députés à l’Assemblée provinciale qui contrôle l’exécutif.
Cette architecture administrative se maintient plusieurs siècles, jusqu’à
la militarisation des institutions consécutive au retour de l’insécurité à
l’époque que les historiens ont longtemps nommée le Bas Empire.
L’EXPLOITATION ÉCONOMIQUE
Dès la conquête achevée, Rome se retrouve à la tête d’une province
réputée pour sa richesse, héritière des pratiques agricoles
carthaginoises à l’efficacité reconnue, notamment en matière
d’irrigation, de cultures arbustives et de procédés viticoles, et
renfermant des ressources minières non négligeables. L’Afrique se mue
rapidement en région exportatrice de matières premières agricoles et
minérales vers la métropole dont elle devient un des greniers. De la
distribution de terres aux colons au développement des routes et des
ports, la mise en place des outils d’une économie extravertie attestent
de la volonté romaine de tirer le meilleur parti d’une colonie érigée
dans ce domaine au rang de fleuron de l’empire.
Rome organise d’abord l’occupation du sol. Une fois la Carthage
punique détruite, Scipion Émilien revêt l’habit d’administrateur en
procédant à un découpage des terres cultivables en lots carrés de
50 hectares, les centuries. Cette cadastration rurale a constitué pour
des siècles le cadre de l’administration foncière et fiscale de la
province. C’est en effet sur la centuriation qu’est fondée l’assiette de
l’impôt. Ces unités agraires inscrites sur le sol par des chemins, des
levées de terre ou des bornes dont on a retrouvé des traces sont
distribuées à des propriétaires ou à des locataires. Les vétérans de
l’armée romaine sont prioritaires pour l’attribution des terres dont ils
deviennent propriétaires, et l’on sait combien ils ont contribué à la
colonisation de peuplement jusqu’à la fin du règne de Trajan en 117,
époque où le peuplement romain s’est stabilisé autour de
15 000 immigrants, rapidement fondus dans la population. Quant aux
indigènes, ils payent pour la location des terres une redevance appelée
stipendium, d’où le nom de stipendiaires donné à ces allocataires.
La province d’Afrique a d’abord été vouée à la culture du blé
er
exporté vers la métropole aux immenses besoins. À la fin du I siècle,
les terres à blé couvrent tout le nord et, les bonnes années, les
rendements peuvent atteindre 30 à 40 quintaux à l’hectare dans les
plaines fertiles des vallées de la Medjerda et de l’oued Miliane. La
3
céréale occupe également la région de la Zeugitane et s’étend jusqu’à
e
sa partie sud, la Byzacène romaine. À partir du II siècle, la politique
agricole romaine change de priorité et accorde une importance
croissante à la culture de l’olivier qui s’étend progressivement à tout le
Sahel et colonise les terres situées plus au sud, autour de Thysdrus, de
Taparura (Sfax) et jusqu’aux chotts, à mesure qu’augmentent les
besoins de l’empire en huile pour l’alimentation, l’éclairage
domestique, la parfumerie, la droguerie et d’autres usages. Comme la
vigne, dont le développement suit les progrès du christianisme qui a
fait du vin une boisson liturgique, l’olivier est d’autant plus prisé par les
colons que sa culture rapporte davantage que celle des céréales. Il offre
en outre pour l’autorité l’avantage d’aider à la fixation des populations
nomades puisqu’il faut attendre une dizaine d’années avant que l’arbre
ne commence à produire. C’est ainsi qu’il accompagne l’avancée de
l’armée jusqu’aux steppes et au désert. Son succès est tel que
l’agriculture sédentaire s’est maintenue dans ces régions jusqu’au
e
V siècle au moins. Plus au Nord, autour de Tuburbo Minus-Tebourba,
Tubursicu-Teboursouk, Thugga-Dougga, l’arbre roi voisine avec
d’autres cultures comme la vigne, le figuier, et le blé qui demeure la
culture dominante des grandes plaines et des vallées littorales. Les
traces innombrables de pressoirs, d’huileries, de travaux d’irrigation
partout sur le territoire tunisien attestent de l’importance de
l’oléiculture durant toute l’Antiquité. Il convient de souligner la
permanence de la vocation céréalière et oléicole du territoire tunisien.
Le triptyque méditerranéen blé-olivier-vigne n’a cessé de marquer son
paysage agraire et la colonisation française, à l’instar de son ancêtre
romaine, a développé ces trois cultures pour les besoins métropolitains.
Si la vigne a perdu plus tard en importance du fait de l’islamisation du
pays puis, après l’indépendance, avec la perte du marché français, elle
n’a jamais disparu et occupe aujourd’hui d’importantes surfaces, en
e
particulier au Cap Bon. Et la Tunisie est au début du XXI siècle un des
premiers exportateurs mondiaux d’huile d’olive.
Les routes et les infrastructures portuaires assurent le transport de
ces productions. Avec les progrès de la pacification, le caractère
militaire du réseau routier s’estompe au profit de sa fonction
économique. Il dessert les ports où, du Nord à la côte tripolitaine, les
compagnies d’armateurs sont dotées d’importants privilèges. Les ports
de Bizerte et de Carthage exportent les céréales du bassin de la
Medjerda et de l’oued Miliane. Ceux situés entre Hadrumète et Thenae
(Thyna) évacuent la production oléicole de la Byzacène. Au nord,
Tabarka embarque vers l’Italie et d’autres régions du bassin
méditerranéen le marbre de Simithu (Chemtou). Le calcaire coquillier
est exporté par les ports du Cap Bon. L’Afrique proconsulaire est ainsi
intégrée au vaste système de circulation des marchandises qui irrigue
tout l’empire. Son industrie est d’ailleurs étroitement liée à ses
fonctions exportatrices et particulièrement à l’agriculture. Y dominent
les outils nécessaires à la fabrication de l’huile, pressoirs et moulins, de
même que la poterie d’usage courant dont la province devient un
important exportateur.
La prospérité du pays ne s’accompagne cependant pas forcément de
celle de ses habitants. Les lois foncières régissant la propriété et l’usage
du sol sont en effet marquées par une double inégalité, celle octroyant
des droits différents aux citoyens romains et aux autochtones mais qui
s’estompe avec le temps, et celle qui – à l’inverse – se renforce au cours
des siècles entre grands propriétaires et travailleurs de la terre de
condition libre ou servile. Par la conquête, l’ensemble du sol africain
est devenu propriété du peuple romain (ager publicus Populi Romani)
et a été divisé en trois parts : la première laissée aux stipendiaires
autochtones, la deuxième attribuée aux citoyens romains installés dans
les colonies, et la troisième constituée par les grands domaines (fundi
ou salti) devenus possession des membres de l’aristocratie romaine ou
entrés dans le patrimoine de l’empereur. Ces salti impériaux ou privés
sont pour la plupart situés dans les riches régions du nord-ouest et leur
exploitation est réglementée par un ensemble de codes, dont la célèbre
Lex Manciana. Cette loi, demeurée en vigueur en Afrique du Nord
e
jusqu’au V siècle, est bien connue grâce à l’inscription d’Henchir
1
Mettich, gravée dans la pierre en 116 . Selon les textes, ces grands
domaines sont affermés à des concessionnaires – les conductores – qui
les font en petite partie cultiver directement par des chefs
d’exploitation, et sous-louent la plus grande part à des métayers libres
qui, sans être propriétaires de leur lot, en sont des occupants
héréditaires contre un tiers de leur récolte et un nombre fixé de jours
de corvée sur la partie du saltus exploitée directement. Ces coloni ont
er
remplacé dès la fin du I siècle les esclaves ruraux, mais leur condition
n’a cessé de se détériorer au fil du temps et ils se voient peu à peu
interdire de quitter la terre qu’ils cultivent, jusqu’à ce que l’évolution
e
aboutisse – comme en Europe à partir du V siècle – à un statut
équivalent à celui du servage. Quant aux nomades privés de leurs
terres de parcours par l’extension de la colonisation, ils ont été réduits
pour beaucoup d’entre eux à la condition de travailleurs journaliers. En
revanche, les conductores, entrepreneurs puissants qui ont une
influence non négligeable sur les autorités sont, à partir du règne
d’Hadrien, de plus en plus choisis parmi les propriétaires locaux, ce qui
confirme le développement d’une élite économique autochtone.
De fait, la hiérarchie de la fortune a peu à peu remplacé les
distinctions ethniques. Cette indigénisation des élites s’est
progressivement étendue à tous les secteurs d’activité et a constitué un
puissant facteur de romanisation. Ainsi, la légion au recrutement
ouvert aux seuls citoyens romains a été aux débuts de l’occupation
essentiellement composée de soldats originaires des provinces
er
occidentales de l’empire, auxquels ont succédé au I siècle des recrues
e
venues d’Orient. À partir du II siècle, les Africains deviennent
majoritaires en son sein, le nombre de citoyens romains n’ayant cessé
d’augmenter dans la province d’Afrique à la rapide croissance
démographique durant les deux premiers siècles de l’ère commune.
Cette armée est secondée par des corps auxiliaires dont le recrutement
e
local devient la règle à partir du milieu du II siècle. Si l’économie a
reposé sur des logiques d’exploitation par la métropole, la gestion de la
colonie s’est appuyée sur une politique de romanisation systématique
dont le succès se mesure à la profondeur des traces qu’elle a laissées.
L’entreprise a été légalement entérinée en 212 par l’édit de Caracalla
octroyant la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’empire. On
se penchera cependant plus loin sur les insuffisances de cette politique
dont les inégalités sociales ont constitué l’un des aspects les plus graves
et ont compromis la pérennité de la romanisation.
LA ROMANISATION
er e
Du I siècle avant J.-C. jusqu’à l’occupation byzantine au VI siècle
de notre ère et même plus tard, la romanité s’est ancrée en terre
africaine en y installant ses institutions, ses cultes, sa langue et sa
culture, en latinisant ses élites, au point que la province a donné à
l’empire quelques-uns de ses plus grands littérateurs ainsi qu’une
dynastie, celle des Sévères. Avec leur avènement, l’heure de l’Afrique
e
succède à la fin du II siècle à celle de l’Espagne dont était originaire la
e
dynastie précédente des Antonins. Dès la fin du II siècle, la bourgeoisie
municipale africaine fournit nombre de hauts dignitaires à l’empire,
30 % des membres connus de l’ordre équestre et 15 % de ceux de
2
l’ordre sénatorial sont alors d’origine africaine . Mais, de même qu’on a
mentionné pour la période antérieure l’existence d’une civilisation
libyco-punique, les éléments orientaux et autochtones s’étant fondus en
une riche synthèse culturelle, il convient pour les siècles romains de
parler de romanité africaine. Si profonde qu’ait été l’influence de
l’occupant, elle s’est d’autant plus facilement mêlée au substrat local
que les Romains ont fait montre dans tout leur empire d’une étonnante
capacité d’acceptation des coutumes et des croyances autochtones, à
condition qu’elles ne contestent pas leur imperium. C’est ainsi que la
civilisation romaine d’Afrique s’est enrichie des apports du vieux fond
berbère et d’un legs punique que la conquête puis l’occupation n’ont
jamais totalement éliminé.
La Carthage punique avait jeté les bases de l’urbanisation du nord-
ouest de la Tunisie et de son littoral. Rome a ainsi hérité d’une colonie
dotée d’un réseau serré de villes qu’elle n’a cessé de densifier dès
l’époque où César s’en est emparé. On lui doit le développement de
nombreuses cités dont Curubis (Korba), Clupea (Kélibia), Hippo
Diarrhytus (Bizerte), Neapolis (Nabeul) et Thysdrus (El Djem). Il faut
toutefois attendre Octave pour que la nouvelle Carthage sorte de terre
à côté des décombres de l’ancienne capitale punique, avec l’envoi des
premiers colons en 29 avant J.-C. Comme dans le reste de ses
possessions occidentales, l’empire débutant a procédé à l’installation de
« colonies » militaires, civiles ou mixtes en étendant parallèlement le
droit de cité (civitas) à un nombre toujours croissant d’habitants. Les
quelque 200 villes qu’a bientôt compté la Proconsulaire – dont une
vingtaine dressent encore leurs imposants vestiges dans toute la
Tunisie – ne vivent pas toutes sous le même régime : à côté des cités
peuplées d’immigrants, les communes pérégrines ou stipendiaires sont
des agglomérations où les populations autochtones sont régies par
leurs institutions traditionnelles – berbères ou puniques – tolérées par
e
Rome sans être reconnues de jure. À partir du II siècle, ces statuts
municipaux hétérogènes ont fait place à une harmonisation
progressive, les communes pérégrines et les municipes se raréfiant au
profit des cités de droit romain. En généralisant la citoyenneté, l’édit de
Caracalla de 212 unifie les statuts juridiques urbains.
Cette densité urbaine exceptionnelle, l’Afrique étant la province
abritant le plus grand nombre de cités, explique pour une grande part
le succès de la romanisation car il est indispensable de parler latin pour
accéder aux charges municipales qui assurent l’accès à la notabilité et à
l’exercice du pouvoir. Ce dernier appartient en effet dans chaque ville
au Sénat municipal dont le nombre de membres dépend de
l’importance de la ville. Les fonctions de ces décurions comme on les
appelle, ainsi que celles des magistrats, ne sont pas rétribuées. Au
contraire, ce sont eux qui versent leur obole à la cité lors de leur entrée
en charge et qui rivalisent de générosité afin d’assurer leur popularité,
donc la pérennité de leur influence. On leur doit la construction de la
plupart des édifices urbains publics, thermes, temples et lieux de
réunion. Les villes vivent ainsi sous une sorte de démocratie censitaire
où la richesse et l’adoption de la langue et des modes de vie de
l’occupant ouvrent la voie à la reconnaissance sociale et au pouvoir.
Toutes ces cités, grandes ou petites, ont connu une vie publique intense
et nombre d’entre elles ont été de puissants foyers de culture et,
partant, de diffusion de la romanité. La démographie historique a tenté
de quantifier leur population en se fondant sur les traces
topographiques qui nous sont parvenues, sans toutefois arriver à des
estimations précises. Ainsi, à l’époque de sa plus grande extension
e e
entre le milieu du II et le milieu du III siècles, Carthage aurait compté
entre 100 000 et 300 000 habitants. La seule certitude que l’on puisse
avoir est qu’elle a figuré parmi les cités les plus peuplées de l’empire, se
situant probablement à la troisième place après Rome et Alexandrie.
Les trois autres villes les plus importantes, Thysdrus, Utique et
Hadrumète, auraient abrité pour leur part 25 000 à 30 000 habitants
chacune. Quant aux dizaines d’autres cités petites ou moyennes, elles
3
pouvaient compter jusqu’à 10 000 habitants .
Cette bourgeoisie municipale romanisée connaît son apogée sous le
règne de Septime Sévère (193-212) avant de sombrer dans une lente
e
décadence à partir de la seconde moitié du III siècle qui voit s’effacer
les fastes de la romanité classique. Commence alors une ère où c’est
autour des églises, détentrices de l’autorité et garantes d’une relative
sécurité, que se regroupent les habitations, désertant les centres
urbains qui avaient fait pendant des siècles la réputation économique,
politique et culturelle de l’Afrique romaine. Mais l’urbanité et
l’extension de la citoyenneté, ces deux vecteurs principaux de la
romanisation, ont touché les campagnes et les régions périphériques de
façon assez superficielle, ce qui explique la relative facilité avec
laquelle elle a été balayée une fois disparue la domination politique. À
son plus haut niveau de développement, la bourgeoisie municipale –
occupants des charges publiques, industriels et commerçants – n’a
compté que quelques dizaines de milliers de familles. Sans demeurer
totalement à l’écart de la civilisation dominante, la majorité de la
population africaine n’y a été que partiellement associée. Quant aux
habitants du désert, ils n’ont pratiquement pas été romanisés. Réservée
aux élites, cette romanisation par le droit, les institutions et la langue
n’en a pas moins permis l’émergence d’une vie culturelle intense. À
côté des Espagnols, nombre d’Africains ont compté parmi les plus
grands écrivains de l’empire. Le plus célèbre d’entre eux est Apulée de
Madaure (Mdaourouch), né vers 125 et mort après 164, qui se disait
mi-Gétule et mi-Numide, et dont les principales œuvres – L’Apologie,
Les Florides et surtout Les Métamorphoses ou L’Âne d’or – ont été hissées
au panthéon de la littérature latine. D’autres ont brillé dans les
disciplines juridiques, et l’Africain Fronton fut le précepteur de Marc
Aurèle. Les cités importantes abritaient toutes de riches bibliothèques
publiques, et il faut mentionner le luxe de l’architecture romano-
africaine, la Proconsulaire ayant abrité des bâtiments publics parmi les
plus vastes du monde romain comme l’amphithéâtre de Thysdrus ou
les Thermes d’Antonin à Carthage. On y trouve, comme en sculpture ou
dans l’art funéraire, une adaptation des canons romains aux réalités et
aux goûts locaux. Ainsi, la maison romano-africaine n’a pas d’atrium
comme en Italie, mais une cour centrale autour de laquelle sont
4
disposées les constructions . Ce modèle hellénistique importé à
4
l’époque punique s’est perpétué dans le plan du dar traditionnel
maghrébin.
DES DIEUX BERBÈRES AU CHRISTIANISME,
UNE HISTOIRE RELIGIEUSE TOURMENTÉE
L’histoire religieuse du Maghreb en général et de la Tunisie en
l’occurrence s’est caractérisée depuis l’Antiquité par une série de
particularismes qui se sont perpétués jusqu’à une époque récente. Elle
s’est toujours distinguée, d’une part par une interpénétration des
croyances locales et des cultes importés et, de l’autre, par une tendance
permanente à faire de la religion le support idéologique des conflits
politiques et sociaux qui s’y sont déroulés. D’autres régions du monde
ont certes connu de telles correspondances, mais probablement pas
avec la même constance. Du donatisme de la romanité tardive au
kharijisme médiéval et au rigorisme malékite qui est la forme
dominante du sunnisme maghrébin, peut-on déceler des continuités
qui seraient l’apanage d’un indéracinable localisme religieux ayant en
quelque sorte digéré les influences extérieures successives en leur
imprimant sa marque ? C’est la thèse de nombre d’historiens dont
certains ajoutent à ces caractères la précocité du monothéisme qui a
conquis l’Afrique et s’y est étendu jusqu’à y devenir prépondérant des
siècles avant que l’Europe ne s’y soit entièrement soumise.
Les autochtones ont adopté tour à tour les dieux puniques puis
ceux des Romains. Ou, plutôt, tout en continuant à vénérer les maîtres
surnaturels de leurs forêts, de leurs grottes et de leurs montagnes, ils
ont souvent donné à leurs divinités les plus importantes les noms de
celles des maîtres du moment, appelant ainsi Neptune leur propre
génie des eaux. Ils ont également romanisé les dieux puniques qu’ils
avaient intégrés à leur panthéon, Tanit devenant Junon Caelestis et
Baal Hammon se muant en Saturne. Hors la révérence obligée au culte
impérial et à la triade capitoline, signe de soumission à l’empereur, la
plasticité de Rome en matière religieuse a autorisé tous les
synchrétismes. Les divinités orientales qu’elle a accueillies, d’Isis à
Mithra et à Cybèle, ont également été honorées en Afrique, avant que
les fils de Septime Sévère y fassent entrer le culte solaire d’Héliogabale
venu de leur ascendance maternelle syrienne. En matière religieuse
comme en beaucoup d’autres, Rome n’a pas fait table rase du passé qui
l’avait précédée. L’aristocratie et la bourgeoisie ont pour leur part
affiché leur loyalisme à l’égard de l’empire en adoptant les cultes
officiels, et leurs membres les plus en vue ont revêtu la dignité de
flamine, prêtrise consacrée au culte du couple impérial, garant du
bonheur de ses sujets.
Seul le monothéisme ne pouvait s’intégrer à ce grand métissage
religieux. Car, par définition même, le dieu unique ne cohabite avec
personne. Rome s’est donc vite méfiée de ses ambitions, tout en
tolérant longtemps le particularisme des communautés juives installées
sur le sol africain, essentiellement dans ses villes, Carthage en
5
comptant le plus grand nombre . Si la légende fait remonter les
premières implantations juives, celle de Djerba en particulier, à la
e
destruction du premier Temple au VI siècle avant J.-C. et même avant
selon certaines interprétations des textes anciens, les traces irréfutables
5
n’en apportent la preuve que plus tard . La présence juive en Égypte et
e
en Cyrénaïque est attestée dès le III siècle avant J.-C., et il est probable
que ces communautés ont essaimé en Afrique du Nord où leur présence
est pratiquement certaine après la guerre de Judée menée par Titus,
qui s’achève en 70. L’archéologie a confirmé leur importance en
e
mettant à jour des lieux de culte et des nécropoles remontant aux III et
e
IV siècles, dont la synagogue de Naro (Hammam Lif) dans les environs
de Tunis, celle de Kélibia au Cap Bon, et la grande nécropole de
6
Gammarth qui aurait compté plus de 4 000 tombes . À la fin du
e
II siècle, leur influence conduit Tertullien à les attaquer dans son
e
pamphlet Adversus Judaeos. Au V siècle, saint Augustin qui les
vilipende mentionne aussi leur présence à Hadrumète, Utique et
e
Tusuros (Tozeur). La reconquête byzantique au VI siècle et la
persécution qu’a exercée contre eux Justinien voient nombre d’entre
eux se réfugier dans les montagnes de Numidie où ils feront souche.
Est-ce, comme on l’a dit, l’adoption par les indigènes depuis l’époque
punique du maître des dieux supérieur à tous les autres, Baal
Hammon ? Est-ce l’origine orientale du monothéisme qui l’a rendu
familier à des populations influencées depuis longtemps par les
civilisations venues de l’Est ? Les sources attestent en tout cas une
adhésion importante au judaïsme, première forme du monothéisme en
terre africaine. C’est d’ailleurs au sein des populations juives que le
christianisme naissant a massivement recruté. Mais il a des objectifs
autrement plus ambitieux que son aîné dont il est issu, et – dès ses
premiers développements – il est soupçonné de vouloir menacer l’unité
morale de l’empire. L’histoire du christianisme en Afrique peut alors
être partagée en deux grandes périodes, la première où alternent
persécutions et moments de relative tolérance et la seconde où –
devenu hégémonique – il est déchiré par ses propres divisions.
e
Jusqu’à la fin du II siècle, la nouvelle religion n’est pas assez
puissante pour inquiéter véritablement. Septime Sévère, soucieux de
ne pas la voir s’étendre, interdit le prosélytisme juif et chrétien. Mais le
christianisme, qui rompt à cette époque avec le judaïsme, prend de
l’ampleur, et l’Afrique lui donne quelques-uns de ses défenseurs les
plus ardents. C’est le cas de Tertullien, né à Carthage vers 155-160 et
l’une des trois grandes figures du christianisme africain avec Cyprien et
Augustin. Dans son Apologétique écrite en 197, ce champion d’une foi
intransigeante réfute violemment le paganisme et s’attaque aux
concurrents de l’Église, les juifs et les sectes mystiques qui prolifèrent
e
avec l’orientalisation de l’empire. À partir du début du III siècle, les
persécutions deviennent systématiques, hors de brèves parenthèses. Le
martyre de Cyprien en 257 en est un épisode célèbre. Ce Père de
l’Église est nommé évêque de Carthage en 251 à un moment
d’accalmie. Mais la répression reprend dès 252 et Cyprien, qui a refusé
d’abjurer, est exécuté. Le christianisme se répand néanmoins dans
toutes les couches de la société, y compris dans les milieux ruraux les
moins romanisés, au point qu’il est désormais perçu comme une
menace existentielle et Dioclétien, nommé empereur en 284,
pourchasse les chrétiens de plus belle pour tenter de restaurer la
religion romaine traditionnelle. L’édit de persécution promulgué en
303 ordonne l’épuration de l’armée de ses éléments chrétiens et la
fermeture des églises. Il est cependant trop tard. Entérinant un état de
fait, le futur empereur Constantin signe en 313 à Milan l’édit de
tolérance qui stipule la liberté religieuse, prélude à la reconnaissance
du christianisme comme religion officielle de l’empire. Constantin,
devenu empereur en 324, entend mettre cette force nouvelle à son
service et l’Église – dotée d’importants privilèges judiciaires et fiscaux –
e
devient dès lors un rouage essentiel de l’État. Au IV siècle, l’Afrique du
Nord compte quelque 600 évêchés, contre à peine une centaine en
Gaule à la même époque. L’essor de l’architecture religieuse –
basiliques, chapelles, baptistères – témoigne de la puissance matérielle
de la hiérarchie ecclésiastique qui concentre peu à peu l’essentiel du
e
pouvoir. Dans les dernières années du IV siècle, la persécution
systématique du paganisme élimine les religions traditionnelles ou, du
moins, les rend invisibles, les cultes païens demeurant vivaces dans la
sphère domestique. Commence alors ce qui deviendra au cours des
âges un marqueur de l’identité religieuse maghrébine, le recyclage des
vieilles divinités en figures de martyrs et de saints.
e
Dès les débuts du IV siècle, il convient toutefois de parler des
églises plutôt que de l’Église. Car le christianisme africain a été
confronté au schisme donatiste avant d’être divisé par l’arianisme. Au-
delà de ses péripéties factuelles, le premier a été perçu comme un
moment crucial de l’histoire de la région dans la mesure où il a
inauguré deux dimensions dans lesquelles on a voulu voir une
caractéristique de la berbérité : le rigorisme religieux et la force des
contestations sociales le prenant pour étendard. Au terme de la
persécution de Dioclétien, les chrétiens se sont divisés entre ceux qui
avaient renié leur foi et ceux qui l’avaient défendue. Les seconds,
menés par l’évêque Donat soutenu par l’épiscopat de Numidie, se
réunissent dans une église farouchement opposée à la hiérarchie
officielle représentée par l’évêché de Carthage. S’ensuit une lutte qui
dure un siècle, jusqu’à ce que saint Augustin consacre en 411 le
triomphe du catholicisme, le donatisme étant tour à tour réprimé ou
toléré par l’autorité impériale. Si cette Église parallèle – caractérisée
par son intransigeance doctrinale, son sectarisme et son goût pour le
martyre assimilé au véritable baptême – a duré si longtemps, c’est que
les masses rurales hostiles à la puissance accrue des grands
propriétaires terriens et à l’évolution de leur condition vers le servage
se sont reconnues dans sa rhétorique contestataire condamnant la
6
richesse au nom de la sainteté. Les circoncellions , comme on a appelé
ces ouvriers agricoles révoltés, ont constitué à partir du milieu du
e
IV siècle les troupes de choc des donatistes. S’y sont également ralliés
quelques grands chefs berbères en guerre contre Rome. Sécession
morale, insurrection sociale et paravent religieux d’un irrédentisme
autochtone, le donatisme ne peut pour autant être assimilé à ce que
l’époque contemporaine appellerait un mouvement prolétaire. Car une
partie de sa hiérarchie – attachée à sa richesse et à ses privilèges – s’est
désolidarisée des circoncellions dans lesquels elle a vu un ferment de
désordre, plusieurs évêques demandant même contre eux l’aide
impériale. Sous sa forme la plus violente, la rébellion a été cantonnée à
la Numidie et à la Maurétanie, mais la Tunisie n’a pas été épargnée par
un schisme qui a affaibli l’autorité étatique alors que les dangers
extérieurs se précisaient, et qui aurait joué un rôle majeur dans la
7
désagrégation de la société romano-africaine . L’arianisme lui, dont la
e
doctrine commence à se répandre à la moitié du IV siècle, connaîtra
son apogée à l’époque vandale, une fois que l’empire aura rendu les
armes devant les nouveaux conquérants.
1. Sous tous les cieux et à toutes les époques, le vocabulaire colonial a
employé le terme « pacification » pour décrire la soumission des
peuples conquis à l’issue de campagnes militaires. C’est pourquoi nous
le mettons entre guillemets.
2. Bône pendant la colonisation française, aujourd’hui Annaba.
3. Le nord de l’actuel Sahel.
4. Maison en arabe dialectal.
5. Depuis César, en raison du soutien qu’ils lui apportèrent contre
Pompée, les juifs ont joui d’un statut privilégié dans les possessions
romaines. Jules César leur a en effet octroyé la Magna carta pro Judaeis
qui les dispense du culte impérial en leur donnant l’autorisation de
prier Dieu pour l’empereur. Leur statut se détériore à partir de l’édit de
Constantin en 313 qui fait du christianisme la religion de l’État.
6. Dérivé de circum cellas, ceux qui rôdent autour des granges.
CHAPITRE III
De Rome aux Arabes
e e
La période qui s’étend du III à la fin du VI siècle n’a cessé de poser
des questions à l’historiographie. Faut-il en effet considérer que cette
longue séquence est hachée par une série de ruptures qui la
découperaient entre un « Bas Empire » déliquescent et promis à la
disparition, un siècle vandale auquel succède un siècle byzantin et,
enfin, une conquête arabe mettant définitivement fin à l’Antiquité
africaine ? Ou faut-il privilégier la thèse d’une continuité entre les
époques successives de cette Antiquité tardive qui a pris en Afrique du
Nord des formes différentes de celles qu’elle a connues en Europe ?
Auquel cas, il conviendrait de parler d’une longue période de
mutations de la romanité davantage que de son naufrage. Dans cette
perspective, de nombreux auteurs ne tiennent plus compte du clivage
qui a longtemps fait autorité entre période romaine, vandale et
byzantine, préférant déceler dans l’histoire des permanences que
mettent en lumière les études récentes sur le christianisme africain, sur
la résistance de la vie urbaine ou sur la complexité d’un irrédentisme
1
berbère plus marqué par l’influence romaine qu’on ne l’a dit . Ces
controverses sur la plus ou moins grande résilience de la latinité vont
d’ailleurs au-delà de la conquête arabe, plusieurs auteurs ayant étudié
e
l’importance de ses traces jusqu’au XI siècle. La longévité du
christianisme africain toujours prospère dans les premiers siècles
arabes, ou l’existence – attestée par des chroniqueurs médiévaux – d’un
bas latin africain encore parlé dans nombre de régions de l’actuelle
Tunisie consolident leur argumentaire. À l’inverse, d’autres auteurs ont
souligné la fragilité de la latinité africaine et la résistance de la
pluralité linguistique au Maghreb oriental entre parlers libyques et
rémanence de la langue punique « derrière la double et brillante façade
2
du phénomène urbain et du phénomène littéraire ». Enfin, dans la
même veine et sans épuiser le sujet, beaucoup expliquent le succès
arabe par l’ancienneté et l’étroitesse des liens culturels unissant le
Maghreb à l’Orient, beaucoup plus qu’au nord de la Méditerranée, en
rappelant que la romanité n’a jamais pu effacer la profonde
imprégnation de l’Afrique par sept siècles de civilisation punique. En
quelque sorte, l’héritage légué par le passé préromain aurait davantage
contribué à l’effacement progressif de la romanité que les soubresauts
de l’empire finissant, et l’adhésion à l’islam aurait constitué une
nouvelle modalité du tropisme oriental de la province africaine.
LE LONG AUTOMNE DE L’EMPIRE
En universalisant la citoyenneté romaine en 212, Caracalla a voulu
donner un nouveau souffle à un empire désormais si vaste qu’il
devenait ingouvernable avec les outils de ses débuts. Mais cette
décision, tout en consacrant avec éclat la capacité de Rome à intégrer
les peuples soumis, n’a pas suffi à désarmer les forces centrifuges qui se
renforcent au contraire de la Perse à la Germanie en passant par les
confins sahariens. Dès la fin des Sévères et même avant dans certaines
régions, la puissance romaine est menacée sur ses marches par des
populations plus ou moins romanisées qui aspirent soit à davantage
d’autonomie, soit à la conquête du pouvoir central et de ses bénéfices.
e
La « crise » du III siècle a cependant été moins longue et moins
profonde au Maghreb que dans les autres provinces d’Occident, et
l’Afrique s’est redressée pour un temps après l’avènement de
Dioclétien. Elle n’en a pas moins été durablement atteinte par la
conjonction ou la succession d’une série de facteurs : l’affaiblissement
de la vie municipale due à la reprise en main autoritaire de l’État
sévérien, le renouveau des mouvements insurrectionnels berbères
inauguré dès 172 par une reprise de l’agitation des Maures Baquates à
la frontière des Maurétanies césarienne et tingitane, et les crises
e
religieuses du IV siècle – alimentées par un regain de religiosité censé
comme en tous lieux et en tous temps conjurer les malheurs de
l’époque. Plus grave, le précaire équilibre social géré à leur profit par
les classes dominantes mais qui n’avait pas interdit un mouvement
e
d’ascension sociale se dégrade à partir du III siècle du fait de
l’accaparement des terres des cités par les grands propriétaires, qui
annonce une dérive féodale des statuts du sol et de ses exploitants.
Enfin, les nécessités de la défense de l’empire accroissent une pression
fiscale qui devient vite insupportable. Si, dans le reste du Maghreb, la
paix romaine est toujours restée fragile, cette panne de la prospérité
atteint désormais la paisible Proconsulaire et attise les conflits. Devant
la montée de l’hostilité des ruraux envers les citadins dont la richesse
ou l’aisance est en grande partie assurée par les revenus de
l’agriculture, on commence à fortifier les villes et les bourgs par crainte
de l’insécurité. Signe de la dureté des temps, une tendance à la
dépopulation se manifeste après plus de deux siècles d’accroissement
démographique.
Pour assurer à nouveau la sécurité dans l’empire et en restaurer la
puissance compromise, Dioclétien (284-303) met en œuvre une
gigantesque réforme de ses institutions et procède à un redécoupage de
ses provinces dotées chacune d’une administration civile et militaire,
leur nombre passant de quatre à huit au Maghreb tout en voyant leur
territoire limité à ses parties utiles. Cette réorganisation a été accélérée
par la grande révolte berbère qui l’a précédée. Les troubles ont
commencé en 253 sous la direction du chef Faraxen et se poursuivent
jusqu’à la fin du siècle où le calme paraît rétabli, mais pour un temps
seulement puisque les hostilités reprennent dans la seconde moitié du
e e
IV siècle. C’est à la fin du III siècle que Rome évacue pratiquement tout
le Maroc actuel d’où est partie l’insurrection, rattachant à l’Espagne ce
qui lui reste de la Maurétanie tingitane. La Proconsulaire est divisée en
trois nouvelles entités plus resserrées et mieux contrôlables. Tandis que
les zones désertiques à l’ouest de Leptis Magna sont évacuées et
l’occupation limitée aux villes de la côte, la nouvelle province de
Tripolitaine remonte jusqu’au Djerid, la Byzacène – avec Hadrumète
pour chef-lieu – va de Gabès au golfe d’Hammamet et comprend les
steppes de l’intérieur, et la Proconsulaire proprement dite s’étend sur le
nord de la Tunisie et le nord-est de l’Algérie avec Carthage pour
capitale. Signe que la Tunisie utile n’a pas perdu de son importance, le
proconsul d’ordre sénatorial qui réside à Carthage reçoit une des
indemnités annuelles les plus élevées des fonctionnaires de l’empire.
Ses deux légats basés à Hippone et à Carthage appartiennent à la
bourgeoisie municipale africaine qui a ainsi achevé son processus de
promotion sociale. Le Vicaire d’Afrique, qui a autorité sur toutes les
provinces du Maghreb, réside lui aussi à Carthage.
Après l’accalmie qui succède à la reprise en main de Dioclétien,
Constantin et ses successeurs inaugurent une nouvelle série de
réformes tendant à sauver ce qui reste de l’empire. L’Europe devenant
de moins en moins sûre, Constantin consacre son orientalisation en
quittant Rome et en transportant sa capitale à Byzance. En 395, les fils
de Théodose se partagent un empire désormais scindé en deux,
Honorius devenant empereur d’Occident et Arcadius prenant la tête de
l’empire d’Orient. Quelques années à peine après cette division, en 410,
le chef wisigoth Alaric s’empare de Rome, compromettant l’existence
d’une des plus importantes constructions étatiques de l’Antiquité.
L’Afrique, pourtant, reste relativement épargnée par la tourmente, du
moins pour un temps, et l’aristocratie sénatoriale se réfugie même à
Carthage afin de fuir les troupes d’Alaric. La province reste un gros
producteur de blé et d’huile et, tout en souffrant des conséquences de
l’insécurité, elle est victime d’un appauvrissement moins prononcé que
le reste de l’Occident demeuré romain.
L’insécurité s’aggrave toutefois avec la reprise de l’agitation berbère
dès 363 en Tripolitaine, puis avec une série de grandes insurrections à
partir de 372. Mais, comme au moment des guerres puniques et dans
les débuts de l’occupation romaine, les chefs berbères n’ont jamais su
faire front commun face à Rome et se sont tour à tour révoltés et alliés
à elle, tentant d’en instrumentaliser la puissance dans les guerres
dynastiques qu’ils se sont livrées. Le cas le plus emblématique de ce
type de retournement est celui du chef numide Gildon qui se révolte
e
contre Rome à la fin du IV siècle après avoir combattu à ses côtés en
372 contre son propre frère Firmius. Ce prince profondément romanisé
avait été récompensé en étant nommé comte d’Afrique par Théodose,
mais il se révolte à son tour en 395 avant d’être défait et tué en 398
par les forces romaines commandées par un autre de ses frères,
Mascezel. De tels épisodes montrent qu’il n’a pas existé de
« mouvement de libération » berbère qui aurait profité du déclin de
l’empire pour s’en affranchir, comme a parfois voulu le croire une
historiographie identitaire, mais des soulèvements ayant plutôt eu pour
but un partage du pouvoir et des richesses qui l’accompagnaient.
À preuve, l’accumulation par Gildon d’une considérable fortune
foncière prise sur le domaine impérial du temps qu’il était un rouage
de l’autorité. Un tel constat n’équivaut pas à une sous-estimation de la
singularité des sociétés berbères unies par une culture, des modes de
vie, des croyances et des formes institutionnelles communes, mais cette
unité ne s’est jamais traduite en termes politiques. Faut-il conclure,
comme l’ont fait nombre d’historiens à commencer par Ibn Khaldoun, à
la permanence de « l’anarchie berbère » dans la sphère politique ?
L’histoire ne pouvant être essentialiste, contentons-nous de constater
que ce ne sont pas les révoltes autochtones qui ont scellé le sort de
l’empire romain d’Afrique, même si elles l’ont fragilisé, mais l’invasion
vandale.
L’Église, pourtant, a tenté de pallier les carences de l’État et
l’affaiblissement des autorités municipales en prenant une part de plus
en plus déterminante dans l’administration de la province à partir du
e
IV siècle. C’est autour de ses évêchés et de ses édifices que se
regroupent désormais des populations voyant en elle un rempart
contre les nouvelles menaces. Vieille terre de chrétienté à laquelle elle
e e
aura donné trois papes entre la fin du II et la fin du V siècle, l’actuelle
Tunisie tente de retrouver une stabilité en confiant aux autorités
ecclésiastiques désormais toutes-puissantes la charge d’un pouvoir
temporel échappant de plus en plus aux structures impériales
traditionnelles. Saint Augustin a joué un rôle majeur dans cette
évolution qui est la marque de l’empire finissant. Ce natif de Thagaste
1
en Numidie y voit le jour en 354. Converti au christianisme à trente-
deux ans, devenu prêtre puis évêque d’Hippone en 395, il consacre sa
vie au service de l’Église, combattant sans relâche le schisme donatiste
et usant de toutes ses forces pour assurer l’hégémonie du catholicisme.
Considéré comme un des plus grands Pères de l’Église – dont
aujourd’hui les Algériens et les Tunisiens se disputent la possession
dans une rivalité mémorielle qui ne correspond pas aux frontières de
l’époque –, il a produit une œuvre immense. La Cité de Dieu aura une
influence considérable sur le catholicisme médiéval. Saint Augustin est
un des représentants les plus emblématiques des Africains de culture
latine – il en a longtemps enseigné la rhétorique et l’éloquence, sans
que sa romanité ne lui fasse oublier son appartenance au terreau
autochtone pétri de punicité et de berbérité. Dans ses Confessions, il y
fait plusieurs fois référence en rappelant l’usage encore général du
parler punique dans sa région natale. Signe qu’une page de la romanité
e
se tourne au début du V siècle, le célèbre évêque d’Hippone meurt en
430 pendant le siège de sa ville par les Vandales. Un nouveau siècle
commence avec eux sans pour autant que l’on puisse parler de rupture
radicale avec l’ancien monde.
DES VANDALES AUX BYZANTINS
Aucun peuple ayant occupé l’Afrique du Nord n’y a laissé aussi peu
de traces que les Vandales. Ces Germains originaires des rives de la
Baltique ont déferlé sur toute l’Europe en moins de vingt ans pour
débarquer en 429 à l’est de l’actuel Tanger et fonder en terre africaine
le seul royaume germanique ayant existé hors du continent européen.
3
Sous la conduite de leur roi Genséric , demeuré célèbre pour avoir mis
en échec les armées les plus puissantes de l’époque, environ
80 000 hommes, femmes et enfants, une population entière a franchi le
détroit de Gibraltar et s’est dirigée vers les riches terres de
Proconsulaire et de Byzacène qui attisent la convoitise des nouveaux
conquérants. Hippone est emporté en 430 au terme de quatorze mois
de siège. En 439, Genséric s’installe à Carthage après une série de
victoires sur les troupes romaines. En 442, Rome s’incline et le chef
vandale se voit concéder par traité la Proconsulaire, la Byzacène, la
Tripolitaine et la Numidie orientale, c’est-à-dire la partie la plus
prospère et la plus romanisée de l’Afrique du Nord. C’est sans doute la
raison pour laquelle le royaume vandale s’est coulé facilement dans le
moule de la vieille administration impériale et que les immigrants se
sont rapidement dissous au sein de la majorité autochtone, adoptant
les mœurs romano-africaines. Ils n’en ont différé pendant leur siècle
d’occupation que par la religion, puisqu’ils ont pratiqué l’arianisme,
cette hérésie aux yeux des catholiques, qui ne reconnaît ni la divinité
du Christ ni la Trinité. L’Église catholique, spoliée de ses immenses
domaines par l’aristocratie des conquérants, a d’ailleurs été durant tout
le règne vandale le principal adversaire des successeurs de Genséric qui
l’ont tour à tour tolérée ou interdite, sans pour autant persécuter ses
fidèles, jusqu’à ce qu’Hildéric (523-530) s’engage dans une politique
procatholique et romanophile.
Véritable puissance méditerranéenne sous Genséric dont le long
règne s’achève en 477, le royaume vandale s’affaiblit ensuite sous les
assauts conjugués du puissant appareil de l’Église et des confédérations
indigènes. En effet, dès la mort du vieux monarque, les Berbères de
l’Aurès se révoltent et y établissent un royaume indépendant. Dans la
Tunisie actuelle, la région de Gafsa se constitue également en
2
principauté autonome tandis que les Frexe dirigés par Antalas se
taillent un puissant royaume dans le massif de la Dorsale, englobant les
e
régions de Thala et de Kasserine. À partir de la fin du V siècle, la
Tunisie centrale et méridionale est régulièrement l’objet d’incursions
armées venues de l’ouest et des marches sahariennes. Les catholiques,
eux, se font les fervents partisans d’une intervention byzantine en
Afrique du Nord, Byzance ayant repris du lustre à partir du règne de
er e
Justin I au début du VI siècle. L’empereur Justinien (527-565), résolu
à reprendre le flambeau de l’empire, décide la reconquête. En
septembre 533, une flotte byzantine forte de 500 navires et de
15 000 hommes commandés par le général Bélisaire aborde au sud
d’Hadrumète. L’intermède vandale en Afrique est terminé. Ces
« Barbares » rapidement romanisés ne lui auront fait ni grand bien ni
grand mal. Contrairement à leur réputation de sauvagerie colportée
par la propagande catholique et reprise par l’historiographie à partir du
e 4
XVIII siècle , ils n’ont pas plus ravagé que d’autres les régions qu’ils ont
traversées, et l’Afrique a eu plus à souffrir de la brutale reconquête
byzantine.
Longue de cent soixante-quatre ans, de 533 à 705, l’occupation
byzantine du Maghreb oriental peut être vue comme l’histoire d’une
série de conflits qui s’entremêlent pour aboutir à la fin de la romanité
africaine et à l’entrée de l’Afrique du Nord dans une séquence
historique qui l’oriente vers un nouveau destin. En entreprenant la
e
conquête de cette région – encore considérée au VI siècle comme l’une
des plus riches de l’Occident méditerranéen –, Justinien poursuit le
triple but de reconstruire l’administration des anciennes provinces
romaines, de rétablir l’Église d’Afrique minée par le schisme arien et de
mettre fin aux insurrections berbères qui ont contribué depuis le
e
III siècle à l’affaiblissement puis à la chute de l’empire romain
d’Afrique. Cette longue période peut être divisée en deux parties.
Durant la première, qui dure jusqu’aux premières décennies du
e
VII siècle, Byzance gouverne d’une main de fer l’ancienne
Proconsulaire et en restaure partiellement la prospérité tout en étant
contrainte d’affronter à la fois les Berbères qui n’ont pas désarmé et les
dissidences religieuses plus difficiles à soumettre que la puissance de
l’Église d’Afrique aurait pu le faire penser. La seconde période s’inscrit
dans un contexte régional marqué par la fulgurante montée en
puissance d’un nouvel acteur, les conquérants arabes, et par le déclin
du vieil empire byzantin qui ne parvient pas à leur faire face. Les
provinces orientales du Maghreb – la Tripolitaine, l’actuelle Tunisie et
la Numidie – sont, dès la conquête de l’Égypte par les Arabes entre 640
et 647 et pendant plus d’un demi-siècle, les théâtres du conflit entre
l’empire finissant et la puissance montante qui entame sa course vers
les rives atlantiques du nord du continent.
Les historiens divergent une fois de plus sur le bilan qu’il convient
de tirer de la période byzantine. A-t-elle contribué à prolonger
l’existence de la romanité africaine en restaurant les villes ravagées par
les conquêtes et les insurrections antérieures ? A-t-elle assuré une
relative sécurité des parties utiles de la province toujours vouées aux
lucratives cultures céréalières et arbustives, et ce malgré la lourdeur de
la fiscalité et l’ampleur de la corruption dénoncées par Procope, le
principal chroniqueur de l’époque ? A-t-elle permis de sauver une
e
romanité tardive dont on constatera la résilience jusqu’au XI siècle ?
Ou son incapacité à réaliser l’unité politique et religieuse de ce qui
restait d’Afrique romaine a-t-elle facilité son naufrage final ? Quel a
été, d’autre part, le rôle des Berbères dans ces affrontements à
multiples facettes ? Comme à leur habitude, alliés ou adversaires des
puissances du moment, ont-ils accéléré ou retardé la défaite finale des
Byzantins avant de jeter leurs forces contre les nouveaux
envahisseurs ? Sans répondre à ces questions qui continuent de faire
débat, contentons-nous d’avancer quelques constats qui illustrent la
complexité de cette longue transition d’une époque à une autre.
Dans un premier temps, les Byzantins s’attachent à fortifier le limes
e
du IV siècle afin de protéger les territoires reconquis qui forment
ensemble le nouveau diocèse d’Afrique, limité désormais à la Tunisie
actuelle et à la Numidie orientale. Outre la multiplication des
forteresses le long des frontières, ils entourent les villes de remparts
pour résister aux incursions berbères en réemployant les pierres de
quantité d’édifices romains qu’ils détruisent pour ce faire. Le pays se
couvre ainsi de citadelles dont d’imposants vestiges ont continué de se
dresser jusqu’à l’époque contemporaine, la muraille du Kef n’ayant par
exemple été détruite qu’après l’indépendance de la Tunisie en 1956.
Grâce à ces défenses, la vie urbaine retrouve quelque vivacité dans les
cités les plus importantes où l’on constate un développement de
l’architecture religieuse et une renaissance de l’activité intellectuelle et
littéraire. À la fin du siècle dernier, des découvertes archéologiques ont
permis de confirmer cette réurbanisation relative de la province
5
africaine . Mais, entamée trois siècles auparavant, la
e
« médiévalisation » de la société rurale devient la règle au VI siècle. Le
retour des grands propriétaires expulsés par les Vandales voit s’achever
l’évolution du colonat vers le servage et s’accélérer l’appauvrissement
de la population paysanne consécutif à la généralisation de ce statut.
Malgré la reprise du commerce avec l’Orient, la faiblesse de l’économie
monétaire atteste du déclin des échanges et du repli vers des formes
d’autosubsistance de communautés regroupées autour de seigneuries
de type féodal. Si l’on peut discuter des apports de l’occupation
byzantine dans la gestion de l’administration et dans le timide
renouveau citadin, force est en revanche de constater son échec dans
les deux autres secteurs ayant fait partie des buts de Justinien : la
restauration de l’unité religieuse et la mise au pas des tribus berbères.
La conquête byzantine s’est voulue à bien des égards une reconquête
catholique qui, de prime abord, semble avoir réussi. L’arianisme a
immédiatement été proscrit de même que le judaïsme. Temples ariens
et synagogues ont été transformés en églises et, dès 534, un concile
réuni à Carthage célèbre la revanche du catholicisme. Cette
renaissance de la vie catholique est attestée par la construction de
nouvelles églises et un important essor de la vie monastique. L’Église
e
d’Afrique compte à la fin du VI siècle quelque 200 évêques, et des
populations de plus en plus excentrées se convertissent au
christianisme, comme les habitants du lointain Fezzan en 569. Mais,
d’un autre côté, la défaite vandale a fait essaimer les populations
restées ariennes jusqu’en Maurétanie. Elles répandent l’arianisme sur
leur chemin et contribuent au réveil du donatisme qui resurgit en
réaction à l’intolérance catholique et à l’aggravation des inégalités
sociales. La résistance de l’arianisme a-t-elle contribué à la décadence
du christianisme africain ? Des historiens n’hésitent pas à l’affirmer,
estimant que l’hostilité des ariens au culte trinitaire aurait ouvert la
voie au monothéisme musulman caractérisé par le dogme de l’unicité
6
absolue de Dieu .
Quant aux Berbères, si leurs chefs se sont ralliés dans un premier
temps aux Byzantins et les ont aidés à défaire militairement les
Vandales, le siècle et demi de domination byzantine a été rythmé par
les guerres contre les princes indigènes. Ils se soulèvent une première
fois dès le départ de Bélisaire quand, en 534, la famine pousse les
tribus montagnardes vers les riches plaines à blé littorales, et Byzance
ne doit alors son salut qu’aux rivalités qui déchirent les chefs insurgés.
Après une accalmie de moins de dix ans, la Tripolitaine se soulève en
544 et obtient l’appui du puissant Antalas qui met le feu à la Byzacène.
Au terme de quatre années terribles faites de batailles, de
retournements d’alliances et de changements fréquents dans le
commandement byzantin, la paix est rétablie en 548 à la suite d’une
grave défaite d’Antalas, mais pour une quinzaine d’années seulement.
À la mort de Justinien en 565, les troubles reprennent dans une
province appauvrie par une guerre qui semble sans fin et les révoltes se
e
succèdent jusqu’à la fin du VI siècle. Les campagnes de Byzacène sont
pratiquement abandonnées par l’administration impériale qui se
réfugie dans les villes fortifiées. La nouvelle configuration géopolitique
engendrée par les premiers raids arabes va toutefois changer la donne
en contraignant Byzantins et princes berbères à de fragiles alliances.
LA LENTE CONQUÊTE ARABE
En 636, à peine sortis de leur péninsule, les Arabes ravissent d’un
coup à Byzance la Syrie, la Mésopotamie, la Palestine et la Phénicie, et
pénètrent en Égypte en 640. Ils n’auront mis qu’une dizaine d’années à
conquérir tout le Moyen Orient, y compris la Perse pourtant gouvernée
par la puissante dynastie sassanide. Il leur faut en revanche plus d’un
demi-siècle pour venir à bout de l’Afrique du Nord pourtant affaiblie
par une succession de conquêtes étrangères, de conflits religieux et
d’insurrections autochtones contre le pouvoir du moment. Est-ce du
fait de la résistance indigène que les envahisseurs ont eu tant de
difficultés à consolider leurs conquêtes ? En grande partie assurément,
mais Byzance a aussi tout tenté pour ralentir leur progression. Cette
disparité entre les deux conquêtes de l’Orient et de l’Occident a pu être
expliquée par le fait qu’il a été plus facile pour les conquérants de
s’emparer sans coup férir d’entités étatiques centralisées, où la chute
du monarque ou de son substitut entraînait celle de tout le pays qui lui
était soumis, que d’affronter des régions privées d’autorité centrale,
scindées en principautés plus ou moins indépendantes et contrôlées par
des chefs de tribus ou de confédérations rompus aux guerres d’usure et
décidés à défendre jusqu’au bout leur territoire.
Il faut distinguer deux phases dans l’avancée des Arabes au
Maghreb. Durant la première période qui s’étend sur un quart de siècle,
ils lancent à partir de l’Égypte une série de raids sur les provinces
byzantines occidentales encore réputées pour leur richesse qui promet
de fructueux butins. À ce stade, leurs buts sont essentiellement
militaires et missionnaires. Nombre d’autochtones se convertissent
d’ailleurs rapidement, et le prince numide chrétien Koceila aurait déjà
embrassé l’islam quand il se lance dans la révolte. De fait, les Berbères
n’interviennent pas tant que les incursions se bornent au domaine
byzantin, et ne commencent à se soulever qu’au moment où les Arabes
envahissent les terres des tribus. Car, à partir de 680, leur entreprise
devient politique et le califat omeyade de Damas décide de s’implanter
de façon pérenne en Afrique du Nord en y lançant des forces
considérables, contrées cependant par plusieurs décennies de
résistances locales. Si tous les épisodes de ce long affrontement sont
réels, encore que leurs datations divergent selon les sources, les
épopées des conquérants successifs et la résistance que leur ont
opposée les chefs berbères ont donné lieu à la construction de figures
héroïques diversement instrumentalisées par des récits historiques
antinomiques. Quand, d’un côté, la geste d’Oqba Ibn Nafi ou celle de
Hassan Ibn Nooman sont chantées comme autant d’épisodes d’un
3
glorieux jihad , les récits berbères encensent à l’inverse les deux grands
acteurs de leur lutte contre l’envahisseur, Koceila et surtout la
mythique reine Kahéna. Le fait que le plus farouche opposant à la
conquête ait été une femme ajoute à la transformation de l’histoire en
épopée. Enfin, l’absence de sources autochtones pour cette période,
l’origine presque exclusivement arabe des connaissances sur la
conquête et le caractère tardif des chroniques par rapport aux
événements ajoutent à la difficulté de clarifier un moment capital de
7
l’histoire de la région mais encore traversé de zones d’ombre .
Rappelons à titre d’exemple qu’Ibn Khaldoun, le plus prolixe des
historiens arabes sur la Kahéna, relate des événements ayant eu lieu
sept siècles avant sa propre naissance et les utilise, comme d’autres le
feront après lui, pour étayer l’interprétation qu’il en donne.
La première incursion arabe en Tunisie proprement dite date de
647. Le gouverneur d’Égypte Abdallah Ibn Saad, frère de lait du calife
Othman, écrase à Sufetula (Sbeïtla) les troupes du patrice byzantin
Grégoire qui y avait transféré la capitale pour être au plus près des
combats et qui est tué dans la bataille. L’armée arabe rançonne
pendant plus d’un an le Djérid et la Byzacène avant de se retirer en
possession d’une importante contribution de guerre payée par les
vaincus. Pendant les quinze années suivantes, les Arabes – empêtrés
dans la crise qui suit l’assassinat d’Othman – semblent oublier la région
qu’ils appellent Ifriqiya. En 664 seulement, Mu’awiya Ibn Hadaïdi
profite des troubles occasionnés par l’intransigeante politique religieuse
de l’empereur Constant II et du ralliement de plusieurs chefs locaux
hostiles aux Byzantins pour lancer une nouvelle expédition qui se solde
une fois de plus par l’occupation et le pillage de la Byzacène.
C’est sous le nouveau pouvoir omeyade avec Oqba Ibn Nafi, nommé
en 668 gouverneur d’Ifriqiya par le calife de Damas, que commence
vraiment la conquête. L’ambitieux général, à la réputation de prosélyte
brutal de la nouvelle religion, s’empare de la Tunisie centrale sans
rencontrer de résistance et fonde en 670 la ville-camp de Kairouan
dans l’intérieur du pays, première cité musulmane d’Afrique du Nord et
érigée à ce titre au rang de ville sainte, voulant par cette création
tourner le dos au symbole romano-chrétien que représente Carthage.
Son départ en 674 correspond à une relative reprise en main byzantine
grâce à l’alliance conclue avec Koceila. Mais Oqba est de nouveau
nommé à la tête du Maghreb en 681, qu’il entreprend de traverser pour
4
arriver au terme d’une grande randonnée jusqu’aux rives atlantiques .
C’est sur le chemin du retour qu’il tombe en août 683 dans une
embuscade tendue par les troupes de Koceila au sud de l’Aurès, dans
les environs de Biskra. La mort de ce guerrier marque une pause dans
l’avancée arabe. Koceila s’empare de Kairouan et prend la tête d’une
importante confédération indigène qui domine à nouveau la Byzacène
et une grande partie de l’Ifriqiya tandis que les Byzantins, devenus ses
auxiliaires, sont repliés à Carthage. Les opérations arabes ne
reprennent qu’en 688, date à laquelle elles sont confiées par le calife
5
Abdel Malik à l’ancien lieutenant d’Oqba, Zouhaïr Ibn Kaïs. En 689 ,
Koceila est tué au cours d’une bataille, et le nouveau chef de guerre
arabe parvient à démanteler la confédération berbère constituée autour
de lui. Il semblerait aussi que des divisions internes, avec la formation
d’un parti pro-arabe, aient précipité la chute du prince numide par
ailleurs trop mollement soutenu par les Byzantins. La mort de Zouhaïr
à Barqa en Cyrénaïque, sous les coups des Byzantins, permet une brève
accalmie. Mais en 692, le calife Abdel Malik, décidé à en finir avec la
résistance nord-africaine, charge le Syrien Hassan Ibn Nooman El
Ghassani d’achever la conquête.
Commence alors son ultime épisode, marqué par l’entrée en scène
puis l’échec final de la Kahéna. Disputée trois années durant entre
Byzantins et Arabes, Carthage tombe définitivement en 698 aux mains
de ces derniers qui en détruisent aussitôt les remparts avant de la
piller. L’aristocratie byzantine encore présente prend la fuite vers les
îles méditerranéennes et l’Espagne. Capitale d’empire ou d’opulente
province pendant plus d’un millénaire, la métropole punique, puis
romaine, vandale et byzantine ne retrouvera plus jamais ce rôle, son
effacement de l’histoire signant aussi la fin d’une époque. Les Arabes
lui préfèrent Tunis où ils installent rapidement une citadelle et un
arsenal. Dans le même temps toutefois, la Kahéna leur inflige plusieurs
défaites dans le sud de la Numidie et parvient à les repousser jusqu’au
Djebel Nefoussa, au nord de l’actuelle Libye. Cette veuve du roi des
Jerawa, puissante branche de la tribu des Botr Zenata régnant sur
l’Aurès oriental, aurait assumé la régence de ses fils à la mort de son
époux. Dihya de son vrai nom, elle tiendrait son surnom de Kahéna des
dons prophétiques qu’elle aurait eus. Kahéna désignant la prêtrise dans
6
les langues sémitiques , nombre d’historiens – au premier rang
desquels Ibn Khaldoun – ont affirmé qu’elle était juive, hypothèse
8
contestée par d’autres qui en ont fait une chrétienne. Tous les
chroniqueurs sont en tout cas d’accord pour signaler son aptitude au
commandement qui lui fait remporter dans un premier temps une série
de foudroyantes victoires et la désigne comme chef de la résistance.
Elle contraint Hassan Ibn Nooman à se replier sur la Cyrénaïque avant
qu’il ne parvienne à remonter vers le Nord et à s’emparer une fois pour
toutes de Carthage. À partir de là, les récits divergent sur la suite et la
fin de sa course, ainsi que sur la date et les circonstances de sa mort. A-
t-elle, comme l’en accuse Ibn Khaldoun, pratiqué la politique de la terre
brûlée devant les conquérants, s’aliénant ainsi les populations
7
sédentaires de Byzacène ruinées par ses choix tactiques ? Hassan Ibn
Nooman reprend en tout cas l’offensive et la Kahéna est tuée entre 700
et 704, selon les sources, lors de la dernière bataille que lui livrent les
Arabes dans l’Aurès.
À quelques années près, la mort de cette souveraine devenue
mythique met un terme aux résistances berbères qui prendront d’autres
formes quelques décennies plus tard. En 703 ou 704, après le départ de
Hassan, Moussa Ibn Nusayr est nommé gouverneur de la nouvelle
province omeyade d’Ifriqiya. La population romano-africaine semble
dans un premier temps avoir accepté les nouveaux maîtres dont les
pillages n’ont pas, somme toute, été plus graves que ceux des
conquérants précédents et les tributs exigés pas plus lourds non plus.
Preuve de cette rapide soumission et de l’ampleur des conversions, les
Numides participent massivement à la conquête du reste du Maghreb
et en 711, l’armée de Tarik Ibn Ziyad qui traverse le détroit de
Gibraltar pour conquérir l’Espagne wisigothique est essentiellement
composée de contingents berbères. Ce retournement s’explique peut-
être aussi par le fait que, comme l’avance Hichem Djaït, l’Afrique
sédentaire des paysans et des citadins n’aurait pas pris part aux
révoltes berbères successives, limitées aux franges du désert et aux
9
massifs montagneux .
LA FIN DE LA ROMANITÉ AFRICAINE ?
Si l’historiographie est unanime à voir, avec la conquête arabe du
Maghreb, s’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire, des divergences
existent sur la nature de cette rupture de sa trajectoire historique. Les
historiens se sont en effet posé la question de savoir si, à l’orient de la
Berbérie, la romanité avait sombré en même temps que le départ de
Byzance ou si elle a subsisté sous d’autres formes, s’adaptant aux
circonstances nouvelles sans pour autant s’effacer immédiatement.
L’Ifriqiya, en somme, a-t-elle connu une romanisation superficielle que
la civilisation des conquérants aurait rapidement balayée, ou la
romanité africaine a-t-elle été assez solide pour lui résister plusieurs
siècles après la fin de l’empire romain lui-même ? Aujourd’hui encore,
le débat n’est pas clos. Tandis que certains voient dans sa rapide
islamisation la preuve du caractère superficiel de l’implantation
culturelle romaine, d’autres insistent sur l’importance de ses
e
survivances jusqu’à la conquête almohade du XII siècle, et peut-être
même plus tard dans quelques isolats.
Pour ce qui est de la conversion des populations, on a vu que
nombre d’auteurs s’accordent à considérer qu’elles y étaient préparées
de longue date. Le culte punique de Baal Hammon, la judaïsation
précoce d’un nombre conséquent d’Africains, leur conversion au
christianisme puis leur tropisme arien auraient préparé le terrain à
l’islam. Certains se demandent toutefois comment on peut expliquer
que l’Africa, la Numidie et même les Maurétanies, si profondément
évangélisées, aient été entièrement islamisées – hormis la présence
e
jusqu’à la seconde moitié du XX siècle de minorités juives – alors
qu’aux portes mêmes de l’Arabie ont subsisté d’importantes populations
chrétiennes dans la vallée du Nil, en Palestine, au Liban, en Syrie et en
Irak. On avance, comme éléments de réponse, que la confusion
religieuse provoquée par la multiplication des schismes puis la brutalité
de la restauration catholique byzantine ont pu éloigner du
christianisme les indigènes qui n’ont pas trahi leur foi monothéiste en
devenant musulmans. L’aggravation continue des inégalités sociales à
e
partir du III siècle et la féodalisation de la société ont également pu
accroître l’attrait de la nouvelle religion, l’islam se présentant comme
une doctrine égalitaire dont tous les adeptes ont le même statut. Enfin,
on peut relever comme une des causes de cette disparité religieuse
entre Orient et Occident arabes les caractères particuliers du fait
religieux au Maghreb, que l’on a avancés comme un de ses marqueurs
culturels. Rigorisme, extrémisme, littéralisme, plusieurs termes ont été
utilisés pour qualifier la foi des Maghrébins depuis l’Antiquité, et l’on
en voudrait pour preuve la centralité de la dimension religieuse dans
toutes les révoltes ayant rythmé leur histoire. Il n’est donc pas
impossible de voir dans le messianisme intolérant des Almohades qui
ont mis fin au christianisme maghrébin un trait propre à l’Afrique du
Nord, qui n’aurait pas existé sous la même forme au Moyen-Orient.
Pourtant, d’autres traits religieux traditionnels ont subsisté dans les
milieux ruraux et villageois où l’on a continué de vénérer au quotidien
nombre de déités et d’implorer l’intercession de saints locaux pour
communiquer avec le divin, sans pour autant avoir le sentiment de
trahir l’islam. À moins que, autre hypothèse, l’islam – qui a d’abord été
citadin – n’ait pris les habits du maraboutisme pour conquérir les
campagnes au prix de concessions secondaires aux coutumes
préislamiques. En tout cas, cette religion aux allures de Janus peut
expliquer d’une part la faiblesse numérique des minorités religieuses à
e
partir du XII siècle, et d’autre part les curieux syncrétismes opérés par
les croyances locales dans lesquelles on a pu déceler jusqu’à l’époque
moderne des traces de paganisme et de chrétienté.
Quoi qu’il en soit, cette islamisation importante en deux siècles à
peine n’a pas été synonyme d’arabisation immédiate, même en Ifriqiya,
la seule région du Maghreb aujourd’hui totalement arabisée pour des
raisons que l’on examinera plus loin. Et il convient en définitive
davantage de parler d’une longue transition d’une civilisation à une
autre ou d’une coexistence plusieurs fois séculaire entre deux cultures
s’influençant mutuellement que d’un brutal basculement. Ce dernier
n’aurait eu lieu qu’en matière politique, et encore puisque – pour gérer
les territoires récemment conquis – les premiers gouverneurs arabes se
sont coulés dans les cadres de l’administration byzantine encore
opératoire dans les villes. Ayant sous leur autorité des populations
urbaines largement latinisées, ils ont d’ailleurs frappé des monnaies à
e
légendes latines au moins jusqu’au milieu du VIII siècle, la profession
de foi musulmane figurant même en latin sur certaines d’entre elles.
Les Afarik, nom donné par les Arabes aux Romano-Africains, ont
longtemps continué à parler le « latin africain ». Selon le géographe Al
e
Idrisi qui a parcouru la région au XII siècle, ce bas latin était encore en
usage à l’époque à Gabès, dans le Djérid – la Kastiliya des Arabes, et en
e
Byzacène. Au IX siècle, sous la dynastie aghlabide, nombre de hauts
fonctionnaires et de lettrés sont soit d’origine byzantine, soit romano-
africains chrétiens, et les sources ont rapporté que l’émir aghlabide
Abou Ibrahim Ahmed (856-863) parlait en bas latin avec son affranchi
10
Balâgh, l’un de ses proches collaborateurs . Plus largement, le
christianisme s’est longtemps manifesté publiquement en Ifriqiya après
l’arrivée des Arabes puisque l’on y compte encore 14 évêchés au début
e e
du XI siècle contre une quarantaine qui, au VIII siècle, s’étaient
maintenus après le départ des Byzantins. Certains historiens vont
même plus loin en évoquant l’existence de parentés entre le
e
christianisme et l’islam ifriqiyen, marqué aux VIIIe-IX siècles par une
pratique de l’ascèse proche du monachisme chrétien, les ribat – ces
couvents fortifiés servant à la fois de bases militaires et de lieux de
retraite religieuse – étant l’équivalent musulman des monastères. Les
pratiques sociales auraient manifesté le même type de continuité,
l’édification de mosquées et de ribat par les notables musulmans étant
un prolongement de l’évergétisme des édiles de l’époque romaine au
11
profit de leur cité . Quelle que soit la persistance de ces rémanences,
il ne fait toutefois aucun doute qu’avec la conquête arabe, l’Ifriqiya
entre dans un autre habitus culturel, celui de la civilisation arabo-
islamique, qui lui fait tourner le dos à une Europe en pleine
e
recomposition. C’est aussi qu’à partir du VII siècle, et pour longtemps,
l’Orient donne le la aux dynamiques géopolitiques et culturelles qui
structurent désormais l’espace méditerranéen.
1. L’actuel Souk Ahras.
2. D’où dériverait le nom des Frechiche, une des tribus peuplant
toujours le Centre-Ouest de la Tunisie.
3. L’historien Hichem Djaït emploie systématiquement le terme
« martyr », puisé au vocabulaire des guerres religieuses, pour qualifier
les conquérants arabes tués au combat au Maghreb. H. Djaït, M. Talbi,
E. Dachraoui, A. Dhouib, M. A. M’rabet, F. Mahfoudh, Histoire générale
de la Tunisie, t. II : Le Moyen Âge, 647-1574, Tunis, Sud Éditions, 2005.
Première partie : H. Djaït, « La conquête arabe et l’Émirat ».
4. Cette traversée du Maghreb tout entier a été mise en doute par
plusieurs historiens et Robert Brunschvig, entre autres (cité par Ch.-
A. Julien dans Histoire de l’Afrique du Nord, t. II, op. cit.), en relevant le
flou des chroniqueurs, penche pour une randonnée qui aurait atteint
au plus loin l’Oranie.
5. En 686 selon Ch-A. Julien (Histoire de l’Afrique du Nord, t. II,
op. cit.), mais toutes les dates relatives aux événements de cette
période sont approximatives.
6. Voir supra, p. 39.
7. C’est la thèse, longtemps prévalente mais aujourd’hui partiellement
abandonnée, de l’irréductible clivage entre Berbères nomades et
sédentaires qui aurait structuré l’histoire du Moyen Âge maghrébin.
Dans cette vision, la Kahéna aurait aussi été défaite du fait de l’hostilité
des sédentaires à son égard. Voir infra.
CHAPITRE IV
Les aventures médiévales de l’Ifriqiya,
e e
VIII -XII siècle
Une question se pose au moment d’aborder l’entrée de l’Ifriqiya
dans ces siècles tourmentés qu’on appelle le Moyen Âge en référence à
la périodisation européenne. Peut-on apercevoir, dans certains
épisodes de cette longue séquence, les linéaments d’une émergence de
ce que sera plus tard la Tunisie, ou une telle interrogation relève-t-elle
e
d’un parti pris d’histoire récurrente ? Si, à partir du XIII siècle, le règne
hafside dessine les contours de ce qui serait une proto-Tunisie, le
e
IX siècle aghlabide a aussi fait de l’Ifriqiya une province différente des
autres régions de l’Afrique du Nord. Cette singularité s’origine sans nul
doute dans le riche legs de son millénaire et demi d’Antiquité punique
et romaine qui lui a laissé en héritage une urbanisation sans équivalent
dans le reste du Maghreb, et l’on peut voir dans la permanence de ce
trait la racine d’une personnalité particulière. Pourtant, mis à part la
période aghlabide, l’historiographie classique a présenté ces quelque
cinq siècles comme une sorte de revanche de la berbérité sur les
occupations successives qu’a connues le Maghreb. C’est en effet de la
Berbérie profonde que sont sorties les dynasties qui l’ont gouverné et
qu’ont surgi les mouvements politico-religieux qui l’ont marqué de leur
empreinte. Mais cette berbérité a été pourvue de deux faces, et les
historiens ont résumé l’histoire de ces siècles à un affrontement entre
nomades et sédentaires, les seconds tentant de sauver une civilisation
urbaine et une ruralité villageoise – à bien des égards synonymes pour
les commentateurs de civilisation tout court – constamment menacées
par les premiers. D’Ibn Khaldoun, toujours lui, aux historiens coloniaux
et jusqu’aux premiers travaux tunisiens d’après l’indépendance, la thèse
du « fléau bédouin » a dominé l’historiographie, réduisant souvent
l’histoire de la période à l’évolution des rapports de force entre Branis
1
sédentaires et Botr ou Zenata nomades . En renforçant ces derniers, les
e
invasions des tribus nomades hilaliennes au milieu du XI siècle
auraient consacré la victoire du nomadisme sur l’urbanité ifriqiyenne
qui a mis du temps à reprendre ses droits. Certains auteurs ont donné
une explication climatique à cette victoire, l’assèchement du climat
e
décelable à partir du VII siècle ayant favorisé le mode de vie pastoral
au détriment des agriculteurs sédentaires dont le domaine cultivable
1
s’est progressivement restreint . L’histoire contemporaine n’a pas
échappé à cette grille de lecture même si le nomadisme a disparu du
paysage, et le clivage entre villes et campagnes littorales d’un côté et
monde des steppes intérieures de l’autre continue de servir d’élément
d’explication aux secousses qui agitent périodiquement la Tunisie. Des
nuances ont toutefois été apportées plus tard à cette interprétation des
événements, ramenant à des proportions plus modestes la division
entre Botr et Branis. Mais un consensus s’est dégagé pour estimer que
l’arrivée des Arabes et l’islamisation ont accentué la structure tribale de
la société berbère dont les genres de vie étaient similaires en bien des
points à ceux des nouveaux occupants, ces derniers renforçant la
notion de solidarité lignagère que Rome et Byzance avaient affaiblie.
2
Il aura en tout cas fallu longtemps pour que le Maghreb « digère »
l’occupation. Dans un premier temps, l’islamisation n’a pas été
synonyme d’acceptation réelle des nouveaux venus et, une fois de plus,
les autochtones ont vu dans l’adhésion à un schisme religieux – en
l’occurrence le kharijisme – la meilleure manière de manifester leur
opposition. Après la relative stabilisation aghlabide, la déferlante
fatimide inaugure le moment chiite de l’Ifriqiya, autre dissidence
religieuse au service d’une ambition politique. Enfin, les invasions
hilaliennes puis la domination almohade sont à l’origine d’une
profonde restructuration sociologique, politique et religieuse de
l’Ifriqiya qui change de physionomie durant ce siècle et demi,
l’arabisation et l’achèvement en partie forcé de l’islamisation
constituant les deux axes de ce bouleversement.
L’INSTALLATION DES CONQUÉRANTS,
RÉSISTANCES BERBÈRES ET KHARIJISME
Dès la création de la province d’Ifriqiya, les nouveaux maîtres font
naturellement de Kairouan – la seule cité de Tunisie qu’ils ont fondée –
sa capitale où réside le wali (gouverneur) ou émir, représentant du
calife et détenteur des attributs de la souveraineté. Ces gouverneurs
ont en général exercé de hautes fonctions en Orient avant d’être
nommés en Ifriqiya. En ce premier siècle d’occupation, les autochtones
sont exclus des postes d’autorité. L’économie, elle, n’a pas connu de
métamorphose. L’agriculture demeure son épine dorsale et reste
dominée par la céréaliculture et l’arboriculture. La structure foncière
est également restée pratiquement intacte, les grands domaines
changeant seulement de propriétaires en passant aux mains de
l’aristocratie arabe qui maintient l’attache à la glèbe de ses paysans.
Redevenu florissant, le commerce, en revanche, se réoriente en
fonction des nouveaux courants d’échanges et des nouveaux marchés.
C’est vers l’Orient que va désormais l’essentiel des exportations
ifriqiyennes, les routes caravanières prenant pour y parvenir le pas sur
la mer. Le commerce des esclaves connaît un fulgurant essor du fait du
recours massif de l’économie à la main-d’œuvre servile. Kairouan
devient ainsi un grand marché d’esclaves alimenté par la traite négrière
qui se développe et qui fera en Tunisie durant une dizaine de siècles
l’objet d’un fructueux commerce.
Maîtres de tous les rouages du pouvoir, politique et économique,
les Arabes sont pourtant peu nombreux encore, à peine 50 000, et
concentrés dans les villes. Mis à part les Rums, nom donné par les
nouveaux venus aux Byzantins dont le nombre n’est pas négligeable,
Berbères et Romano-Africains constituent l’écrasante majorité de la
population. Or, malgré la rhétorique égalitaire de la nouvelle religion,
l’islamisation progressive des autochtones n’a pas empêché que les
vainqueurs les traitent en peuple soumis et continuent de refouler les
tribus vers les régions les moins fertiles. La première génération arabe
devient elle-même hostile aux nouveaux arrivants orientaux à mesure
qu’elle s’africanise. Mais, de façon générale, les Orientaux – toutes
générations et origines confondues puisque l’on trouve dans l’armée
des Persans venus du Khorassan et qu’un millier de familles
égyptiennes coptes ont été amenées en 699 pour fonder les arsenaux
de Tunis – sont dotés d’importants privilèges et occupent les positions
les plus enviables, trahissant aux yeux des indigènes la promesse
égalitariste des premiers missionnaires. Le mépris dans lequel ils
s’estiment tenus et l’exploitation dont ils sont victimes, notamment en
matière fiscale, suffisent pour que les Berbères renouent avec leurs
traditions de dissidence envers un pouvoir allogène. Mais, pour que la
révolte prenne corps, il a fallu que leur amertume rencontre un
3
nouveau schisme religieux venu d’Orient, le kharijisme , dont la
doctrine a vite pris racine en terre africaine. Nombreux sont les
e
historiens qui l’ont comparé au donatisme du IV siècle chrétien,
expliquant par cette parenté son fulgurant succès. Son orthodoxie
marquée par le rigorisme, son égalitarisme « révolutionnaire »,
l’aspiration au martyre de ses adeptes, l’adhésion enthousiaste des
populations déshéritées à une prédication de type prophétique dans
laquelle elles voient un moyen de chasser des maîtres illégitimes, tout
cet appareil idéologico-religieux n’est pas en effet sans rappeler les
conflits socio-religieux de la romanité tardive. La prépondérance au
Maghreb de l’ibadisme, la plus puritaine des trois branches du
4
kharijisme , aurait également été une nouvelle modalité d’un rigorisme
maghrébin se manifestant jusque dans les versions schismatiques du
fait religieux. Puisque l’orthodoxie sunnite est représentée aux yeux
des populations par le despotisme des gouverneurs arabes, c’est en tout
cas par l’adhésion à cette dissidence religieuse que les autochtones
manifestent avec violence leur opposition. Le kharijisme gagne d’autant
plus vite en force que l’offensive abbasside contre les Omeyades à
partir de 746 et la chute de ces derniers en 750 engendre des troubles
qui se font sentir jusqu’au Maghreb.
L’insurrection kharijite met fin à quatre décennies de relative « paix
arabe » qui avait vu Arabes et Berbères aller ensemble à la conquête de
l’Occident méditerranéen à partir de leur base ifriqiyenne. Son premier
foyer embrase dès 739 l’actuel Maroc, menaçant un temps l’Espagne
d’isolement. Le second foyer englobe à sa suite toute l’extrémité
orientale de l’Afrique du Nord, du sud du Constantinois à la Tunisie et
à la Tripolitaine. Après une première défaite des armées arabes au
Maroc, le gouverneur d’Égypte Handhala Ibn Safwan arrête en 742 en
5
Tunisie les troupes insurgées venues du Zab qui ont envahi l’Ifriqiya et
menacent Kairouan, donnant un coup d’arrêt provisoire à l’expansion
kharijite. Elle reprend cependant en 755 après l’intermède du règne
d’Abderrahmane Ibn Habib, arrière-petit-fils d’Oqba Ibn Nafi. À la
faveur de rivalités qui suivent son assassinat, une tribu sofrite du Sud
tunisien, les Ourfejjouma, s’empare de la capitale, s’y livrant aux pires
atrocités. À leur tour, les Ibadites du Djebel Nefoussa conquièrent la
ville. Ils y installent en 758 comme gouverneur un noble d’origine
persane, Abderrahman Ibn Rostom et se rendent maîtres de l’Ifriqiya.
Voilà donc les Berbères revenus au centre du pouvoir après plusieurs
décennies d’éclipse, mais pas pour longtemps. Dès 761 en effet, le
califat abbasside de Bagdad décide d’une offensive en Ifriqiya, y
dépêche une armée de 40 000 hommes qui reprend Kairouan et
consolide la présence arabe dans la province. Dix années sont
cependant nécessaires pour expulser le kharijisme de ses foyers
e
tripolitains et de l’actuelle Tunisie. Jusqu’à la fin du VIII siècle, les
envoyés du pouvoir abbasside ont eu à guerroyer contre les insurgés
qu’ils ne seront pas parvenus à réduire partout. Si Yazid Ibn Hatim,
gouverneur de 772 à 787, rétablit avec férocité l’ordre arabe et
orthodoxe en Ifriqiya, une bonne partie du Maghreb échappe à
l’autorité de Bagdad et demeure kharijite pendant un siècle encore,
jusqu’à l’arrivée des Fatimides. C’est le cas du royaume indépendant de
Tahert (Tiaret) dans l’Algérie centrale, gouverné jusqu’en 909 par la
dynastie rostémide. Au sud du Maroc, des tribus sofrites fondent en
757 le royaume de Sijilmassa, qui se maintient plusieurs décennies.
e
Malgré son élimination du paysage politique à partir du X siècle,
encore qu’il ait été le moteur de tardives et terribles révoltes comme on
le verra plus loin, l’influence du kharijisme a été si profonde que
quelques noyaux ibadites ont survécu jusqu’à nos jours dans la
pentapole du Mzab aux portes du Sahara algérien, dans l’île tunisienne
de Djerba et dans le Djebel Nefoussa au nord de la Libye.
Mais, pour l’heure, l’Ifriqiya est rentrée dans le rang. Pour achever
sa pacification, le calife Haroun Al Rachid nomme à Kairouan Ibrahim
Ibn Al Aghlab qui avait fait ses preuves comme émir du Zab.
L’énergique général accepte en 800 l’investiture califale, réclamant en
contrepartie que sa charge devienne héréditaire en échange du
paiement d’un tribut annuel à Bagdad. C’est ainsi qu’il fonde une
dynastie appelée à régner plus d’un siècle.
LA STABILISATION AGHLABIDE, 800-909
Malgré les épisodes conflictuels qui l’ont jalonné, le règne des
Aghlabides est présenté dans le récit national comme une période faste
de l’histoire de la Tunisie. Protecteurs des arts, des lettres et de la
pensée critique, constructeurs de cités et d’imposants édifices à usage
civil ou religieux, promoteurs d’une agriculture redevenue prospère,
s’imposant comme des acteurs centraux dans la géopolitique
méditerranéenne, ils ont redonné à l’Ifriqiya le lustre qu’elle avait
temporairement perdu durant le siècle tourmenté de la conquête et des
résistances. Mais, surtout, ils ont fondé à l’est du Maghreb le premier
État indépendant n’entretenant avec Bagdad que des liens de vassalité
théorique, dessinant ainsi les contours d’une Tunisie à venir. Censés
descendre d’une impeccable lignée arabe, ayant gouverné avec sagesse
– du moins pour certains d’entre eux – une province à laquelle ils ont
donné une véritable autonomie dans le cadre devenu idéologiquement
hégémonique du Dar el Islam, on comprend qu’ils aient été placés par
l’historiographie tunisienne parmi les constructeurs de cette fameuse
tunisianité dont l’arabité et l’islam constituent à partir de cette époque
les piliers. Alors qu’à la même période le royaume rostémide de Tahert
reste attaché au kharijisme et que les Idrissides du Maroc ont adopté le
chiisme, les Aghlabides demeurés fidèles à Bagdad ont en outre ancré
précocement l’Ifriqiya dans le giron sunnite. Les limites de leur émirat
ne correspondent pas tout à fait à celles de l’actuelle Tunisie puisqu’il a
englobé à l’ouest la petite Kabylie et la région de Sétif et au sud la côte
tripolitaine jusqu’à Barqa. Mais leur suzeraineté sur la petite Kabylie
est restée toute théorique, sa population de cultivateurs montagnards
ayant toujours manifesté une franche hostilité à leur égard, ce qui
e
explique en partie leur adhésion au chiisme à la fin du IX siècle. Une
fois de plus, les dissidences berbères prendront alors la forme de
l’exaltation religieuse pour s’opposer au pouvoir central.
Les règnes successifs de la dynastie ont été tour à tour paisibles et
troublés. Son fondateur Ibrahim qui gouverne jusqu’à sa mort en 812,
doit d’abord pour s’imposer affronter le Jund, l’aristocratie arabe
d’épée. Une fois réduite l’insurrection de cette caste militaire, il la
remplace par une importante garde composée d’esclaves noirs basée à
Al Abbassiya, la résidence-forteresse qu’il s’est édifiée au sud de
Kairouan. La révolte du Jund reprend cependant sous le règne de son
er
second fils Ziyadat Allah I (817-838) qui n’élimine le dernier foyer
d’insurrection de Tunis qu’en 833. C’est ce souverain qui inaugure en
826 une ambitieuse politique d’expansion en Méditerranée. Alors que
ses prédécesseurs avaient poursuivi, dans le sillage de Bagdad, une
politique de paix avec la chrétienté, sanctionnée sur le flanc ifriqiyen
par la signature de traités concernant la Sicile, Ziyadat Allah met à
profit le soulèvement de Syracuse contre Byzance pour intervenir dans
l’île, passant outre l’avis des notables religieux partisans du respect des
traités. Ses successeurs poursuivent sa politique et la quasi-totalité de
la Sicile passe sous contrôle ifriqiyen à partir de 831. Dès lors, les
Aghlabides deviennent des acteurs majeurs dans les conflits politico-
militaires qui déchirent le sud de la péninsule italienne où s’affrontent
Francs et Byzantins, leurs alliés respectifs et la papauté. En 847, un
émirat musulman est fondé à Bari et perdure jusqu’en 871. Mais à
partir de cette date, et malgré l’éphémère offensive d’Ibrahim II au tout
e
début du X siècle, les Aghlabides perdent progressivement pied en
Italie méridionale. Ils se maintiennent toutefois en Sicile dont une
e
grande partie demeure entre leurs mains au début du X siècle. En 909,
lors de la conquête fatimide de l’Ifriqiya, de nombreux membres de
l’élite aghlabide s’y réfugient d’ailleurs pour échapper aux nouveaux
conquérants. Mais, au terme de près d’une décennie de luttes entre
musulmans, les Fatimides prennent le contrôle de l’île. La longue
présence arabo-berbère y a laissé une durable empreinte culturelle et
architecturale, perpétuant ainsi entre les deux rives du détroit une
relation à la fois conflictuelle et intime qui ne s’est pas démentie depuis
l’époque punique. L’arabe, devenu en 878 la langue officielle d’une
grande partie de la Sicile, y a été parlé jusqu’à la conquête normande
e
au XI siècle. Un dialecte siculo-arabe y a même subsisté jusqu’au
e 2
XIV siècle et le conquérant fatimide de l’Égypte et de la Syrie, Jawhar
Al Siqilli (911-992) était, comme son nom l’indique, originaire de l’île.
On l’a dit au début de cet ouvrage, la politique a toujours composé
dans ce qui est aujourd’hui la Tunisie avec la géographie qui lui a bien
des fois dicté ses logiques.
Malgré la brutalité de certains d’entre eux, Ibrahim II (875-902) a
même été révoqué par Bagdad en raison de la multiplicité de ses
crimes, les émirs aghlabides ont contribué pour la plupart au
rayonnement culturel de l’Ifriqiya, faisant de Kairouan une grande
métropole universitaire, intellectuelle et religieuse dont la société
lettrée – imprégnée de culture romaine et byzantine et enrichie par des
penseurs et des artistes venus d’Orient, dépositaires des traditions
helléniques – représente alors l’élite de l’Ifriqiya. Alimentés par les
écrits de juristes célèbres comme ceux du cadhi Asad Ibn Al Forat (759-
828), les débats philosophiques et théologiques ont été intenses dans la
capitale jusqu’à la victoire du sunnisme malékite sous le magistère de
l’imam Abou Saïd Ibn Habib, surnommé Sahnoun (777-854) qui s’en
est fait l’ardent propagateur. Pourtant, comme leurs modèles
abbassides, les souverains aghlabides ont d’abord été partisans d’une
religion rationaliste alors incarnée par les penseurs muatazilites,
défenseurs entre autres de la théorie du Coran créé, et largement
représentés à Kairouan. Mais au terme d’intenses batailles de clercs
non dépourvues d’enjeux politiques, l’émir Mohamed (841-856) suit
l’évolution des califes de Bagdad en prenant un tournant prosunnite et
Sahnoun assure le triomphe du sunnisme dans une de ses versions les
plus conservatrices, le malékisme. En 850, devenu grand cadhi – c’est-
à-dire le plus haut magistrat de la ville –, il interdit la Grande Mosquée
aux « innovateurs », fait jeter en prison son prédécesseur muatazilite
qui périt sous la torture et érige le sunnisme en véritable « parti
unique », si l’on ose cet usage d’un vocabulaire contemporain. Ce
e
représentant d’une aristocratie de la piété très influente au IX siècle a
joué un rôle majeur dans la conversion de l’Occident musulman au
3
malékisme .
Ces conflits politico-religieux, cantonnés il est vrai aux milieux
urbains, se déroulent au sein d’une société encore ethniquement et
confessionnellement très hétérogène. Les Arabes sont présents dans
tous les secteurs mais leur nombre ne dépasse pas 150 000, ce qui en
fait l’élément le moins important de la population ifriqiyenne. On les
trouve essentiellement dans le Cap Bon, la région de Tunis et le centre-
ouest du royaume où ils se sont vu attribuer des terres taillées dans
l’ancien patrimoine de Byzance. Kairouan, Tunis et Tripoli sont les
villes d’élection de leur aristocratie et d’une bourgeoisie commerçante
aussi dynamique que turbulente. Les Berbères, toujours majoritaires,
commencent à s’arabiser, du moins ceux qui sont en contact régulier
avec les citadins. Malgré le solide ancrage local des populations
4
chrétiennes et juives , préservé par la politique de tolérance religieuse
6
pratiquée par les Aghlabides et par leurs besoins fiscaux , la
population autochtone devient majoritairement musulmane au cours
e
du IX siècle. La société n’en demeure pas moins fortement hiérarchisée
avec, au bas de l’échelle, une main-d’œuvre servile constamment
réalimentée par le très prospère commerce des esclaves et qui
représente 20 % à 25 % de la population totale, une population
d’affranchis – les mawali – qui continuent le plus souvent de rester au
service de leurs anciens maîtres, et la catégorie des hommes libres. Ces
derniers sont eux-mêmes partagés entre une minorité aristocratique –
noblesse d’épée, grands notables civils et religieux – qui vit
globalement dans l’opulence, et la majorité plébéienne composée
d’artisans, de boutiquiers, de petits propriétaires, de salariés urbains et
ruraux dont une majorité n’échappe pas à la pauvreté. Contrairement à
ce que laissaient supposer les tendances socio-économiques de
l’Antiquité tardive qui présentaient des analogies avec le processus de
féodalisation de la société européenne, la stratification sociale
inégalitaire de l’Ifriqiya arabe s’éloigne en revanche de l’ordre féodal,
du fait du renouveau de la vie urbaine – marqueur majeur de
l’originalité ifriqiyenne – et de l’hégémonie de ses logiques
économiques partiellement fondées sur l’exploitation de l’énergie
servile.
Si la période aghlabide a laissé une telle empreinte sur la Tunisie,
c’est surtout du fait de la politique édilitaire de ses monarques. Les
Aghlabides ont été des constructeurs et ont laissé à la postérité certains
des plus imposants édifices du pays. Ils ont profité, pour ce faire, de la
prospérité économique retrouvée qui leur a permis de faire peser sur la
population une lourde fiscalité faite d’impôts et de taxes variés, dont la
capitation payée par les nombreux non musulmans a constitué l’une
des principales sources. Abou Ibrahim Ahmed (856-863), le plus
entreprenant des émirs dans ce domaine, embellit la Grande Mosquée
de Kairouan, entreprend la construction de celle de Tunis, entoure de
remparts les villes de Sousse et de Sfax, et construit à Kairouan des
citernes dont la plus vaste est connue sous le nom de bassin des
Aghlabides, entreprise indispensable dans une ville soumise à
d’importants déficits en eau. Plus généralement, tous les souverains ont
fait procéder à des travaux hydrauliques pour maintenir ou accroître la
production agricole sur laquelle continue de reposer la richesse du
pays. Le cruel despotisme d’Ibrahim II ne l’a pas empêché de reprendre
cette politique en construisant la cité princière de Raqqada aux
environs de la capitale, et d’assurer à son royaume une sécurité
contribuant à sa prospérité. Mais la brutalité de son règne succédant à
la mollesse de celle de son prédécesseur, à la concussion régnant dans
les milieux dirigeants et à la multiplication des constructions
somptuaires payées par un alourdissement des impôts, fragilise un
pouvoir dont la fin s’avère d’une étonnante rapidité. La secousse chiite,
dont les premières manifestations éclatent dans le pays des Kutama en
Petite Kabylie, l’emporte quelques années à peine après la mort
d’Ibrahim II en 902. De fait, la dynastie a surtout succombé à sa
désagrégation interne. L’assaut des chiites, auxquels la population
pourtant profondément sunnite n’oppose dans un premier temps
aucune résistance tant les derniers souverains sont impopulaires, abat
sans guère d’efforts un édifice miné de l’intérieur. Sétif est pris en 904.
En 906, ils s’emparent du Zab, berceau de la dynastie. Le 18 mars 909
le dernier souverain aghlabide, Ziyadat Allah III, quitte Raqqada pour
aller se réfugier en Orient et meurt à Jérusalem quelques années plus
tard.
Au terme d’un siècle de réelle indépendance où elle a retrouvé son
rayonnement économique, culturel et géopolitique, où la dynastie
régnante a restauré un ordre centralisé en utilisant les cadres de la
vieille administration byzantine recouverts d’une terminologie arabe,
e
l’Ifriqiya entre à l’aube du X siècle dans une séquence historique la
rattachant de nouveau aux grands mouvements politico-religieux qui
ont secoué le Maghreb au Moyen Âge. C’est son moment chiite qui
commence par la chute des Aghlabides, et qui s’achèvera par un des
plus importants bouleversements de sa longue histoire.
DES FATIMIDES AUX ZIRIDES,
LE MOMENT CHIITE DE L’IFRIQIYA
L’ère fatimide a donné lieu dans l’historiographie à des
interprétations contradictoires où se croisent les récits quasi-
apologétiques et les appréciations les plus négatives. On a loué d’un
côté les grands califes, fondateurs de villes et constructeurs d’État, en
rappelant l’ouverture et la tolérance dont ils ont fait preuve tout au
long de leur prodigieuse épopée. À l’inverse, d’autres historiens ont
insisté sur la violence de leurs entreprises, mettant l’accent sur leur
volonté d’imposer la doctrine chiite à des régions depuis longtemps
attachées à l’orthodoxie sunnite et sur leur politique de réactivation des
vieux conflits opposant au Maghreb tribus sédentaires et nomades.
Certains ont voulu voir dans leur conquête éclair de l’Ifriqiya la
revanche du monde berbère sur un pouvoir allogène et discrédité,
tandis que d’autres ont souligné la fascination exercée par l’Orient sur
une dynastie n’ayant vu dans le Maghreb qu’un point d’appui pour
partir à sa conquête. Le moment ifriqiyen des Fatimides n’a constitué, il
est vrai, qu’un épisode relativement bref de leur longue histoire, une
soixantaine d’années, alors qu’ils ont régné par la suite deux siècles sur
l’Égypte. Chiites contre sunnites ou habillages religieux de soubresauts
politiques, Berbères contre Arabes ou Berbères contre Berbères, les
différends historiographiques sont loin d’être soldés et révèlent surtout
la complexité d’une période dont les heures lumineuses ne peuvent
masquer l’intensité des crises qui l’ont traversée. Quand, en 972, ils
désertent leur berceau ifriqiyen pour installer leur califat au Caire, la
ville qu’ils viennent de créer, le Maghreb n’en a pas pour autant fini
avec les Fatimides. L’installation sur leur trône de leurs vassaux zirides
donne une nouvelle vigueur aux conflits politico-religieux qui n’ont
cessé depuis des siècles de l’agiter. Enfin, en chassant vers le nord de
e
l’Afrique les tribus hilaliennes au milieu du XI siècle, ils auront été les
acteurs indirects d’une reconfiguration radicale de l’histoire et de la
sociologie de l’Ifriqiya. Ici encore, récit épique et légende noire
s’affrontent pour relater ce que beaucoup ont considéré comme un
séisme dans lequel s’est abîmée la vieille Ifriqiya berbéro-romano-arabe
pour donner naissance à un nouvel habitus culturel qui a
profondément modifié sa trajectoire.
La périodisation classique partage les trois siècles séparant les deux
moments « tunisiens » de l’époque médiévale – l’aghlabide et le
hafside – entre le règne fatimide, ses successeurs zirides, les invasions
hilaliennes et la domination almohade. Il nous semble en fait que, du
e e
début du X siècle à la fin du XII siècle, on a affaire à des moments
successifs d’une seule période historique qui voit l’Ifriqiya s’éloigner de
son ancien monde encore pétri d’Antiquité pour entrer dans autre
chose. Ce moment inaugural qu’est la tempête hilalienne l’ancre
définitivement dans une arabité bien plus profonde que celle de ses
e
voisins occidentaux. À sa suite, au XII siècle, la domination almohade
en fait un pays presque exclusivement musulman. Voilà son destin
scellé pour longtemps. Certes, l’ancien, nulle part, ne disparaît tout à
fait. Il s’occulte sous des formes nouvelles, prend pour subsister des
chemins détournés, reparaît selon des modalités différenciées, et la
Tunisie d’aujourd’hui ne serait pas ce qu’elle est si les ruses de l’histoire
n’en découvraient à qui veut bien les lire toutes les strates qui l’ont
constituée. Il n’empêche. Les trois siècles suivant la chute des
Aghlabides sont comme un long tournant qui en oriente la destinée
selon des logiques nouvelles. Nous avons choisi de les diviser en deux
grandes séquences. La première englobe les règnes fatimide et ziride
e
jusqu’à la rupture hilalienne. La seconde va du milieu du XI siècle à la
e
fin du XII siècle, qui voit s’installer à Tunis le fondateur de la dynastie
hafside. Durant ces deux séquences, les péripéties que connaît l’Ifriqiya
sont, dans un apparent paradoxe, intimement liées à celles du reste du
Maghreb tout en jetant quelques bases de sa singularité.
Les chiites – persécutés par leurs vainqueurs omeyades – ont
élaboré la doctrine messianique consolatrice de l’imam caché destiné à
réapparaître comme Mahdi. Les Fatimides appartiennent à la branche
ismaélienne du chiisme, du nom d’Ismaïl, dernier des imams visibles,
e
mort au début du VIII siècle. La secte est alors entrée dans un cycle
e
d’occultation qui s’achève à la fin du IX siècle par la manifestation du
Mahdi Abdullah, plus connu sous le nom d’Ubaïd Allah. Partie d’Orient
dès 883, la propagande ismaélienne doit la naissance précoce de son
rameau maghrébin à la rencontre à La Mecque d’un de ses fervents
prédicateurs, Abou Abdallah, avec des pèlerins Kutama de Kabylie.
L’un veut gagner de nouveaux territoires à sa foi, les autres trouvent en
sa prédication une doctrine politico-religieuse leur permettant
d’exprimer leur hostilité au pouvoir central de Raqqada. Abou Abdallah
repart avec eux en Ifriqiya et fonde en 893 dans le Djebel Babor au
nord de Sétif – région sous l’autorité purement formelle des
Aghlabides – le noyau dur du futur État chiite. Dès lors, on l’a vu, tout
va très vite. Il s’empare de toutes les places fortes de l’ancien limes à
l’ouest de Kairouan, prend Gafsa et la Kastiliya, et entre en 909 dans
Raqqada abandonné par Ziyadat Allah III. Entre-temps, le Mahdi Ubaïd
Allah avait fui la Syrie en 902 et avait fini par trouver refuge à
Sijilmassa. Dès sa victoire, Abou Abdallah va chercher son maître dans
le Maroc extrême, renversant au passage les Rostémides de Tahert, et
le ramène à Raqqada où il est proclamé calife en janvier 910. Les
Fatimides fondent ainsi leur califat au Maghreb et non en Orient, leur
berceau et leur objectif, où ils se seraient heurtés au puissant pouvoir
abbasside et aux dissidents qarmates qui ont fondé un État
indépendant de Bagdad sur une partie du Kurdistan, de la Syrie et du
5
Yémen . Ils bénéficient aussi, en Afrique du Nord, de la puissante
organisation des Kutama qui ont constitué les troupes indispensables à
leur expansion. Dynastie d’origine arabe ayant servi des intérêts
berbères et s’étant servie d’eux, les Fatimides vont devoir les affronter
durant une bonne partie de leur période maghrébine.
Le règne du Mahdi de 910 à 934, date de sa mort à Mahdia, la ville
qu’il a fondée entre 912 et 921 afin de ne pas résider dans la capitale
de Kairouan restée obstinément sunnite et de pouvoir embarquer plus
7
facilement vers l’Orient , a été partagé entre une ambition – la
conquête de l’Égypte –, et une obligation – la nécessité d’asseoir son
pouvoir au Maghreb pour contenir les révoltes qui continuent de le
secouer. Car, malgré le ralliement précoce des Kutama au chiisme, les
dissidences berbères n’ont cessé de se manifester de la façon la plus
incandescente jusqu’à l’explosion finale kharijite sous la direction de
« l’homme à l’âne », ce personnage entré dans la légende qui a mis
durant plusieurs années l’Ifriqiya à feu et à sang. Seules les vingt-cinq
dernières années du pouvoir fatimide au Maghreb, de la mort du chef
kharijite en 947 à leur installation en Égypte, ont été relativement
paisibles. Aboul Qasim – le fils du Mahdi qui lui succède en 934 sous le
nom d’Al-Qa’im bi Amrillah – tente par deux fois de conquérir l’Égypte,
en 913-915 et en 920-921, et échoue par deux fois. C’est alors qu’Ubaïd
Allah décide de renforcer sa base maghrébine en allant renverser en
922 les Idrissides du Maroc après avoir pacifié l’Ifriqiya travaillée par
une opposition sunnite encouragée par les docteurs malékites de
Kairouan. Mais l’accalmie qui marque la seconde partie de son règne
est éphémère. C’est sous celui de son fils (934-946) que se déchaîne un
des soulèvements les plus violents qu’a connus l’Ifriqiya médiévale.
Abou Yazid, resté dans l’histoire sous le surnom de l’homme à l’âne,
son mode de locomotion favori, est né vers 885 dans une famille
zénète ibadite du Djérid. C’est la raison pour laquelle on a longtemps
voulu voir dans la guerre atroce qu’il a menée, et la répression tout
aussi atroce qui s’est ensuivie, un épisode particulièrement sanglant de
l’interminable conflit entre nomades zénètes et sédentaires sanhaja
8
dont les Kutama sont une branche , beaucoup plus qu’une guerre de
religion entre chiites et kharijites. L’adhésion à un schisme religieux
pour exprimer une revendication politique est, on l’a vu, une constante
de l’histoire de la région. En l’occurrence, l’aspect religieux du conflit
peut être d’autant plus relativisé que des alliances entre kharijites et
sunnites – qui s’étaient naguère férocement combattus – se sont nouées
pour chasser l’ennemi commun fatimide. Prédicateur exalté, le petit
homme boiteux laboure de sa propagande le Djérid et les Aurès à partir
de 934 et remporte un succès tel qu’il peut entreprendre à la tête de
ses troupes une guerre sans merci contre le pouvoir en place. Prenant
sans coup férir Béjà et Kairouan, il met le siège devant Mahdia en
novembre 944 mais la capitale résiste. Pendant les deux ans que dure
le siège, les bandes armées d’Abou Yazid ravagent l’Ifriqiya, réduite en
9
peu de temps à un champ de ruines. Al Mansour (946-953) , le
successeur d’Al-Qa’im, parvient dès le début de son règne à rétablir la
situation grâce au soutien que lui apporte Ziri Ibn Manad, le chef des
Sanhaja d’Achir, en Algérie centrale. Une fois Abou Yazid battu devant
Sousse, il reprend Kairouan dès août 946 et pourchasse l’homme à
l’âne qui meurt de ses blessures en 947 dans la région de Biskra. Le
kharijisme, cette « grande force révolutionnaire du Maghreb
6
musulman », est cette fois-ci définitivement liquidé.
Al Moezz (953-976), qui conforte la paix dans une Ifriqiya se
remettant lentement des blessures infligées par la révolte kharijite, est
le dernier Fatimide ifriqiyen jusqu’à son départ en 973 pour l’Égypte
enfin ravie au souverain local par son général Jawhar. Lors de ce
départ sans retour, il emporte avec lui tout l’or accumulé depuis
l’avènement du Mahdi, laissant à son successeur maghrébin des caisses
vides. Mais il est aussi un des califes les plus célèbres et les plus loués
de l’histoire du monde musulman. Durant sa période ifriqiyenne, il a
consolidé son emprise sur le Maroc où les Idrissides ont fait allégeance
à son imamat, tenté sans succès de conquérir l’Espagne omeyade à
laquelle ses prédécesseurs s’étaient toujours opposés, et assuré – non
sans brutalité – la mainmise musulmane en Sicile et en Calabre où
l’empereur byzantin Nicéphore Phocas finit par reconnaître sa
suzeraineté. Avant de partir pour Le Caire, il choisit pour lui succéder
au Maghreb Bologuin, fils du chef sanhaja Ziri qui avait en 946 sauvé
la dynastie en venant à son secours contre Abou Yazid. Commencé
dans la fidélité au chiisme et dans l’attachement aux Fatimides, le
règne de la dynastie ziride s’achève dans la rupture avec ses suzerains
et ce que les historiens classiques ont considéré comme la vengeance
des anciens maîtres, les invasions hilaliennes.
Il n’y a pas lieu de choisir entre les bilans contrastés qui ont été
faits des décennies fatimides de l’Ifriqiya. Les expéditions extérieures et
les conflits internes en ont marqué le déroulement. Pour autant, leurs
califes ont gardé la réputation d’avoir été de glorieux bâtisseurs de
cités dont Mahdia et Mansouriya, la ville édifiée par Al Mansour aux
portes de Kairouan. Ils ont également développé l’économie ifriqiyenne
et renforcé sa vocation commerciale en assurant, par la sécurité des
communications – hormis la brève période de la révolte kharijite –
l’essor des centres caravaniers de Kairouan, Béja ou Tozeur. Enfin, leur
règne a été considéré comme une époque de riche activité
intellectuelle, perpétuant la tradition d’ouverture laissée par les
Aghlabides. Les Zirides qui prennent leur succession auront à cœur de
poursuivre cette politique, une fois devenus ifriqiyens et citadins.
L’histoire des Zirides, dont la dynastie survit formellement jusqu’à
la conquête almohade, est en partie celle de tentatives continuellement
recommencées d’autonomisation par rapport à la suzeraineté fatimide.
Dans ce contexte, la dimension religieuse des conflits et des scissions
qui ont rythmé la période a surtout été fonction des rivalités politiques
entre les différentes branches de la dynastie qui ont tour à tour, et
selon les rapports de force du moment, proclamé leur allégeance
au Caire ou à Bagdad. S’il convient de ne pas les surestimer, cela ne
signifie pas pour autant que les querelles religieuses n’ont pas eu leur
importance. L’orthodoxie sunnite est en effet restée puissante à
Kairouan et l’Ifriqiya ne s’est pas convertie à l’ismaélisme sous les
Fatimides. Les élites religieuses ifriqiyennes ont donc pesé de tout leur
poids pour échapper à la tutelle du Caire dont les exigences financières
ont en outre sapé la légitimité, et pour restaurer la suprématie du
malékisme.
Après le règne de Ziri qui s’est surtout préoccupé de soumettre le
Maroc, Abou Fath Al Mansour (984-996) est le premier émir ziride à
tenter de secouer le joug fatimide en déclarant sa soumission au califat
abbasside. Malgré les tentatives du Caire de réactiver les luttes entre
Kutama et Zénètes pour l’affaiblir, Al Mansour parvient à consolider
son autorité sur tout le Maghreb oriental, au prix cependant d’une
dislocation de l’empire ziride dont la partie correspondant à l’Algérie
centrale tombe sous la coupe de son frère Hammad. Depuis la citadelle
de la Qalaa des Beni Hammad fondée en 1007, les Hammadites
établissent une autorité indépendante sur la région d’Achir. Monté sur
le trône en 996, Abou Manad Badis se rapproche du Caire afin
d’affaiblir Hammad, provoquant le ralliement de ce dernier aux
Abbassides. La guerre qu’il conduit contre son oncle dans le Maghreb
central est sans merci et s’accompagne, sur son versant ifriqiyen, d’une
brutale répression contre les malékites. Sa mort en mars 1016, devant
la Qalaa des Beni Hammad, donne le signal d’un massacre général des
chiites d’Ifriqiya. Quelque 20 000 d’entre eux ont été tués dans cette
sanglante vengeance, et les Kairouanais détruisent la cité d’Al
Mansouriya naguère édifiée par le calife fatimide et symbole à leurs
yeux de la domination ismaélienne.
L’accession à l’émirat d’Al Moezz Ibn Badis (1016-1062) à l’âge de
neuf ans annonce la plongée de l’Ifriqiya dans l’anarchie. Ses tentatives
infructueuses pour restaurer son autorité sur la Sicile inexorablement
grignotée par les Normands qui s’en emparent totalement en 1061, les
guerres qu’il est contraint de mener en Tripolitaine et dans le Maghreb
central affaiblissent un pouvoir déjà fragilisé. L’encadrement de la
société ifriqiyenne et l’autorité centrale sont de plus en plus assurés par
les clercs malékites kairouanais qui dictent progressivement sa
conduite à l’émir. Alors que, durant la première partie de son règne, il
avait entretenu des relations apaisées avec Le Caire malgré le massacre
de milliers de chiites, Al Moezz abandonne l’hétérodoxie fatimide, se
mue en défenseur du malékisme et se place en 1048 sous l’autorité de
Bagdad. Résigné à la perte du Maghreb, le calife Al Moustancir lui
envoie dès 1049, par mesure de rétorsion, les tribus des Bani Hilal et
des Bani Suleim originaires de la péninsule Arabique et déportées vers
l’an 1000 en Haute Égypte après avoir dévasté La Mecque.
Les Zirides ont laissé la réputation d’avoir été avant tout des chefs
de guerre. Il est vrai qu’aucun de leurs règnes n’a été pacifique. Mais,
en quittant les austères hauts plateaux algériens et en s’installant dans
les villes d’Ifriqiya, ils en ont vite adopté les mœurs et ont pris pour
modèles les fastes des cours orientales qu’ils n’ont cessé de vouloir
imiter. La magnificence et la prodigalité d’Al Moezz sont demeurées
légendaires. Homme de grande culture, il a lui aussi suivi les traces des
Aghlabides en peuplant sa cour de poètes et d’hommes de lettres dont
quelques-uns ont traversé les siècles, comme Ibn Charaf né à Kairouan
et mort à Murcie en 1068, ou Ibn Rashiq né à M’sila en 1016 puis
installé à Kairouan, dont Al Moezz a fait son poète officiel et qui quitte
l’Ifriqiya pour la Sicile à la mort de son maître. Fait assez rare dans
l’histoire du Maghreb pour être souligné, l’enfance d’Al Moezz s’est
déroulée sous la régence et sous l’influence de sa tante paternelle Oum
Mallal et, durant toute l’époque ziride, les princesses ont tenu un rôle
important à la cour, se montrant en public, prenant part aux
discussions politiques et aux affaires de l’État. D’aucuns ont voulu voir
dans cette présence publique une tradition berbère opposée à la
pratique de la claustration des femmes par les citadins arabes. La mise
en opposition de deux traditions différentes en matière de statut des
femmes est une des constantes de l’historiographie maghrébine, et la
controverse ne s’est pas éteinte jusqu’à nos jours. En tout cas, les
descriptions de la vie des milieux aristocratiques sous les Zirides
donnent à voir une microsociété aimant le raffinement et faisant peu
de cas des interdits religieux allant à l’encontre de ses goûts. À Ibn
10
Rashiq qui jugeait sa conduite licencieuse, un faqih aurait répondu :
« J’honore Dieu dans Sa Maison. Mais dans la mienne, je fais ce qui me
7
plaît . » La civilisation kairouanaise brille alors de ses derniers feux
avant d’être emportée par la vague hilalienne. Seules quelques villes
côtières échappent à cette dernière en profitant du désordre pour se
donner des gouvernements autonomes. C’est le cas de Tunis. Pour se
protéger des envahisseurs, ses habitants font appel au souverain
hammadite d’El Qalaa qui leur envoie en 1063 pour les gouverner
Abdelhaq Ibn Khorassan. Les Khorassanides règnent sur la cité jusqu’à
l’arrivée des Almohades en 1159, y préservant la paix et la cohabitation
entre les communautés qui y vivent. La ville tourne alors le dos à son
arrière-pays occupé par des bandes nomades auxquelles elle paye
tribut pour se préserver de leurs incursions, et tire son aisance du
développement du commerce maritime, avec la Sicile normande en
particulier. Les enclaves littorales restent cependant des isolats en
bordure d’une Ifriqiya intérieure livrée à l’anarchie.
INVASIONS HILALIENNES ET DOMINATION
ALMOHADE,
LA NAISSANCE DE L’IFRIQIYA ARABO-MUSULMANE
Sauvages affamés, pillards, sauterelles détruisant tout sur leur
passage, responsables d’une effroyable régression des régions qu’ils ont
occupées, que n’a-t-on dit de ces envahisseurs originaires du Najd dans
la péninsule Arabique, que le calife Al Moustancir aurait été trop
heureux de dépêcher vers l’Ifriqiya rebelle pour s’en débarrasser avant
qu’ils n’achèvent de ruiner la Haute Égypte où ils étaient cantonnés ?
Avec eux, le fameux « fléau bédouin » aurait eu raison de la civilisation
sédentaire qui, malgré la présence immémoriale sur ses marges de
tribus nomades, avait modelé l’Ifriqiya durant deux millénaires. Puisant
son argumentaire chez bon nombre d’historiens arabes médiévaux, et
surtout chez Ibn Khaldoun en qui l’on a vu le grand pourfendeur des
invasions, l’historiographie dominante s’est longtemps rangée à cette
version.
Mais, si cette lecture de l’histoire a fait pendant des décennies office
de vérité, elle a été remise en cause à partir des années 1960, c’est-à-
dire – est-ce un hasard ? – à la fin de la période coloniale, par nombre
d’historiens et de géographes. Il n’est pas inintéressant de constater que
ces derniers ont figuré parmi les principaux critiques de la thèse de la
catastrophe hilalienne, soulignant la complémentarité des modes de vie
sédentaires et nomades au sein d’une ruralité ifriqiyenne plus complexe
que ne le laisse entendre une lecture sommaire des clivages entre les
deux populations. Parmi eux, il convient de citer Yves Lacoste qui n’a
pas hésité à parler du « mythe » de l’invasion arabe à propos de cette
8
période . Commentateur exercé d’Ibn Khaldoun, le géographe français
a voulu faire justice d’une lecture à son sens biaisée du grand historien
médiéval, imputant son instrumentalisation à l’historiographie
9 10
coloniale. De Georges Marçais à Emile-Félix Gautier et à Charles-
11
André Julien , les historiens coloniaux ont effectivement fait d’une
supposée césure radicale entre Berbères et Arabes une grille de lecture
incontournable de l’histoire du Maghreb, que Lacoste s’attache à tailler
en pièces, faisant état d’une distribution plus subtile des modes de vie
et des pratiques sociales entre les uns et des autres. Avant lui, Jean
Poncet avait également mis en doute le caractère torrentiel des
invasions hilaliennes en proposant « de ramener à de plus justes
12
proportions le rôle joué par ces dernières ». À leur suite, des
historiens se situant dans une autre mouvance idéologique, celle de
l’arabisme, ont vu dans les invasions hilaliennes l’achèvement bienvenu
de l’arabisation de l’Ifriqiya et son basculement sans retour dans
l’habitus de l’arabité même si, au cours des siècles suivants, elle a été
gouvernée par des dynasties d’origine berbère jusqu’à la conquête
ottomane. Elles auraient eu entre autres pour mérite, selon eux,
d’empêcher la chrétienté européenne de prendre pied durablement en
11
Afrique du Nord, ce qui reste cependant à prouver .
La Geste hilalienne, ce grand récit épique transmis de génération en
génération par la tradition orale dans les régions où les tribus se sont
successivement installées, permet de comprendre que la controverse
historiographique trouve également sa source dans la confrontation de
la vieille Afrique avec d’autres codes d’appréhension du monde, arabes,
nomades, bédouins, charriant leurs généalogies et leurs mythes,
porteurs de ce qu’on appellerait aujourd’hui une contre-culture
heurtant en bien des points la culture dominante. Enfin, la victoire
historique des sédentaires sur les civilisations nomades – qui furent
partout au Moyen Âge des civilisations conquérantes – a certainement
contribué à l’obsolescence des valeurs de la bédouinité, qui ne se
retrouvent aujourd’hui dans certains pans de la ruralité tunisienne que
sous des formes nostalgiques. Les commentateurs de la Geste ont tous
insisté, en tout cas, sur la richesse et la sophistication des mythes, des
13
légendes, des modes de vie et de pensée qu’elle véhicule . Citons à
titre d’exemple l’importance du rôle des femmes dans ce récit et la
liberté et l’autorité dont elles jouissent au sein de la tribu. Cette
position est incarnée sur le plan légendaire par l’extraordinaire
personnage féminin de Jazia, dont l’existence réelle ne peut être
prouvée mais qui fait figure d’équivalent arabe de la Kahéna par son
héroïsme et le sort tragique que le mythe lui réserve. S’il fallait en
somme tenter un bilan de ces invasions, il conviendrait de nuancer les
avis sur leur caractère exclusivement prédateur tout en tenant compte
du choc qu’a représenté un tel bouleversement démographique et
culturel sur une société constituée.
Sans minimiser la dimension citadine de l’occupation musulmane
du Maghreb et de la civilisation qu’elle y a créée – comme ce fut aussi
le cas en Orient –, il convient en tout cas de ne pas simplifier à
l’extrême la dichotomie villes-campagnes et de tenir compte de
l’étroitesse et du large éventail des relations entre les cités et leur
environnement rural dans les siècles ayant précédé les invasions
hilaliennes pour tenter de décrypter l’impact de ces dernières. Le biais
urbain de l’historiographie classique est en partie dû au caractère
exclusivement citadin des sources écrites et au fait que les villes sont
les lieux du pouvoir, de l’administration et de la production
14
intellectuelle . Le renouveau des études rurales sur l’Occident
musulman depuis le début de notre siècle contribue à nuancer une
approche longtemps restée très univoque. Certes, des rapports
d’exploitation ont toujours prévalu entre l’aristocratie foncière des
occupants, de leurs descendants et des notables urbains d’une part et
leurs métayers ou leurs différents types de partenaires ruraux de
l’autre, mais une grande partie de l’économie urbaine dépend de
l’agriculture qui est de loin – et comme partout dans le monde d’alors –
la première activité. Il ne faut pas oublier en effet que, quelle qu’ait été
l’importance de la vie citadine dans l’Ifriqiya médiévale, les ruraux –
nomades et sédentaires – représentent probablement près de 90 % de
la population totale. Et les liens d’échanges ou de dépendance sont
intenses entre les deux populations qui ont toujours eu besoin l’une de
l’autre, l’une pour se nourrir et commercer et l’autre pour vendre une
partie de sa production et s’approvisionner en produits manufacturés
que l’artisanat rural n’a pas les moyens de fabriquer. Les propriétés
12
foncières des institutions religieuses placées sous le statut des habous
servent en outre à entretenir toute une catégorie de fonctionnaires de
15
la piété, juristes, oulémas, instituteurs et professeurs . Enfin, les
périodes de sécheresse voient affluer dans les villes avoisinantes
paysans et éleveurs chassés de leurs terres par la disette et qui viennent
y chercher de quoi survivre en s’employant aux tâches les plus
16
précaires. Comme à toutes les époques , ce ne sont donc pas deux
sociétés étanches l’une à l’autre qui se côtoient en se tournant le dos
mais davantage deux groupes liés entre eux par des relations inégales.
Pour autant, on ne peut sous-estimer les profondes mutations de la
ruralité ifriqiyenne et de ses rapports à la cité introduites par la
nomadisation des campagnes consécutive à l’arrivée des Hilaliens.
Peut-on mesurer l’impact réel de cet afflux de populations nouvelles
dans une Ifriqiya divisée entre des pouvoirs locaux et régionaux rivaux
qui ont tenté de les utiliser à leur profit ? Nous nous contenterons
d’avancer quelques conclusions qui font aujourd’hui consensus, quel
que soit le sens dont on investit ce moment de l’histoire ifriqiyenne.
Comparées à d’autres grands mouvements migratoires qui ont marqué
la période médiévale comme les vagues turco-mongoles, il apparaît
d’abord que les invasions hilaliennes ont été d’une ampleur moindre. Il
est vrai qu’ici les chiffres divergent. Les sous-estimant certainement,
Yves Lacoste affirme que, pris ensemble, les Bani Hilal et les Bani
17
Suleim arrivés au Maghreb n’ont pas dépassé 50 000 . Les chiffres les
plus communément admis varient plutôt autour de 100 000 arrivants,
soit à peine plus que les Vandales qui demeurèrent en Afrique du Nord
un siècle sans y laisser aucune trace. Les hypothèses les plus hautes,
forgées à partir des informations tirées de la Geste, avancent le nombre
de 200 000 Hilaliens et Sulaïmides, dont tous cependant ne sont pas
arrivés jusqu’en Ifriqiya puisqu’une partie s’est fixée plus au sud. Ils en
ont en tout cas changé la face, voilà un autre point qui rassemble les
historiens.
C’est que cette seconde vague arabe ne ressemble en rien à celle qui
e
l’a précédée au VII siècle. La première invasion s’est en effet bornée à
ses débuts à une conquête militaire prolongée par l’installation de
gouvernements dominés par les conquérants. Ces premiers Arabes ont
occupé les villes, imposant l’arabe comme langue du pouvoir, de
l’administration et de l’activité intellectuelle et religieuse. Les
campagnes ont continué de parler berbère ou bas latin et de conserver
une relative autonomie par rapport à l’autorité citadine, se révoltant
contre elle quand son poids se faisait trop lourd. Quatre siècles plus
tard, la donne est radicalement différente. Ce n’est pas, en effet, une
armée qui se rue vers le Nord mais une population entière avec
guerriers, femmes, enfants et troupeaux, bergers et artisans dotée de
ses modes vie, de ses structures sociales et de sa langue qui vont
irrémédiablement imprégner les régions envahies. Tandis que les Bani
Suleim occupent d’abord la province de Barqa puis s’installent en
Tripolitaine, les Bani Hilal poursuivent plus loin et abordent le Djerid
en 1051. La défaite de l’armée ziride près de Gabès en 1053 leur ouvre
les portes de l’Ifriqiya qu’ils occupent presque en entier après avoir pris
et saccagé Kairouan en 1056, qui ne redeviendra jamais plus capitale.
Vers 1100, les tribus arabes sont définitivement fixées dans les plaines
ifriqiyennes et seules quelques villes, Bizerte, Tunis, Sousse et Sfax, ont
échappé à leur emprise.
Au-delà des controverses sur le caractère régressif ou pas de cette
invasion d’un genre nouveau, on s’est demandé comment quelques
dizaines de milliers de Bédouins sont parvenus à imprimer si
profondément leur marque sur une population locale infiniment plus
nombreuse. Le fait a paru d’autant plus étonnant que les nouveaux
venus, contrairement à leurs prédécesseurs, n’ont pas cherché à
s’emparer du pouvoir, hormis l’éphémère existence d’un petit royaume
hilalien à Gabès, et ont laissé en place la dynastie régnante ziride qui a
d’ailleurs tenté de jouer les tribus l’une contre l’autre sans jamais
arriver à les affaiblir, et a noué avec leurs chefs des alliances
matrimoniales qui les ont fait entrer dans les cercles dirigeants.
L’explication la plus courante est la similitude des genres de vie entre
les nomades autochtones et les arrivants, dotés au surplus d’une
certaine aura due à leur authentique arabité. Le recul de la vie urbaine
et la pastoralisation de l’économie et de la société ifriqiyennes auraient
donc été le fait de la rencontre entre deux populations étrangères l’une
à l’autre mais réunies par des modes de vie et des structures tribales
analogues. Si – étant donné les avis contradictoires – il est difficile de
conclure que la prospérité du pays a été ensevelie sous ces invasions,
elles n’en ont pas moins eu des conséquences incalculables dans la
durée. C’est à partir de cette époque que se serait aggravé le divorce
entre villes et campagnes et que certains massifs montagneux auraient
été suroccupés malgré leur pauvreté, pour avoir servi de refuge aux
populations autochtones demeurées sédentaires et fuyant les
18
envahisseurs . En outre, et le fait est fondateur de la singularité
tunisienne par rapport à ses voisins, c’est à partir de la seconde moitié
e
du XI siècle que l’Ifriqiya s’est linguistiquement presque totalement
arabisée, abandonnant les parlers autochtones au profit des dialectes
arabes importés par les occupants. L’attachement supposé à une
généalogie arabe et l’adoption de la langue désormais dominante ont
été de puissants outils de promotion symbolique pour les populations
locales déjà largement islamisées. De plus, le relief tunisien de côtes et
de plaines bousculées çà et là par des massifs de faible altitude n’a
guère opposé d’obstacles aux arrivants qui ont pu s’installer presque
partout, se mélangeant rapidement aux populations locales, si bien que
quelques décennies après leur implantation il était malaisé de
distinguer entre tribus autochtones et descendants des Hilaliens. « Les
envahisseurs hilaliens, vraisemblablement peu religieux comme la
plupart des nomades, ont moins contribué à l’islamisation de la
Berbérie où, en réalité, ils se sont plutôt islamisés sous l’influence de la
religion maghrébine, qu’à renforcer son arabisation […] La presque
19
totalité des Bédouins du Maghreb sont leurs descendants . »
Le contraste avec le Maghreb central et occidental est ici saisissant :
des massifs kabyles aux Aurès et, plus loin, au Rif et aux chaînes
atlasiques, les imposantes montagnes qui occupent une large part de
l’Algérie et du Maroc ont servi de sanctuaire aux autochtones qui s’y
sont réfugiés, et sont demeurées jusqu’à nos jours d’imprenables foyers
de la berbérité. Contrairement à la Tunisie où elles ont pratiquement
disparu, les langues berbères continuent d’y être parlées par
d’importants segments de la population et restent majoritaires dans
plusieurs régions, au point que les pouvoirs algérien et marocain
postcoloniaux, après s’être longtemps réclamés d’une appartenance
arabe exclusive, ont dû se résoudre au début de ce siècle à intégrer
l’amazighité comme une composante de l’identité collective. En outre,
et pour revenir à notre période, les mouvements de population de la
e
seconde moitié du XI siècle ont essentiellement affecté la Libye et la
Tunisie actuelles et n’ont poussé vers l’ouest que des rameaux moins
importants, sous l’impulsion d’ailleurs des stratégies politiques de
certains souverains. Ces facteurs réunis ont fait que les Tunisiens, dans
leur immense majorité, se pensent depuis longtemps comme des
Arabes, même s’ils reconnaissent la berbérité de leur fond ethnique,
recouvert à l’évidence plus qu’ailleurs par les apports des nouveaux
immigrants.
Avant que ne s’effectue la synthèse entre l’ancien et le nouveau,
l’Ifriqiya, en tout cas, est affaiblie par l’anarchie qu’y ont installée les
tribus arabes. Profitant du désordre consécutif aux invasions et du
délitement de la puissance ziride, même si son dernier sultan n’est
officiellement renversé qu’en 1160 par les Almohades, les Normands se
lancent à la conquête des côtes ifriqiyennes. Entre 1134 et 1148, tout
le littoral entre Sousse et Djerba passe sous leur contrôle, contraignant
le souverain ziride à quitter Mahdia pour chercher refuge chez ses
lointains cousins, les Hammadites de Bougie. En 1150, toutes les villes
de la côte sauf Tunis et Kelibia payent tribut à Roger II de Sicile. Cette
occupation, à laquelle les Almohades mettent fin quelques années plus
tard, n’a pas laissé de mauvais souvenirs, et la tolérance des princes
normands a au contraire été louée par les historiens de l’époque. Sous
leurs règnes successifs, en Sicile comme en Ifriqiya, les cours
normandes ont été des centres intellectuels cosmopolites, au moins
jusqu’à Guillaume II, moins ouvert que son père Roger. C’est d’ailleurs
sous son règne que Sfax, puis à sa suite tout le littoral, se soulève en
1157 contre les occupants, ouvrant la voie à la conquête almohade. La
facilité avec laquelle les Normands ont momentanément occupé les
côtes ifriqiyennes après avoir conquis la Sicile est une manifestation du
glissement progressif des sources de puissance qui s’opère en
e
Méditerranée à partir du début du XI siècle. Alors que l’Europe amorce
un essor qui ne se démentira plus, les califats abbasside et fatimide et
leurs vassaux entrent dans une phase d’affaiblissement qui ne leur
permet plus d’imposer leur ordre dans la région. Après la première
e
invasion des Turcs seldjoukides à la fin du XI siècle, ce sont les
e e
Croisades qui affaiblissent les pouvoirs musulmans aux XI et XII siècles
jusqu’à ce que Saladin reprenne Jérusalem en 1187, après avoir mis fin
au califat fatimide du Caire en 1171. Pendant ce temps, au Maroc, les
Almoravides se voient contestés par le nouveau mouvement militaro-
religieux des Almohades, demeuré dans l’histoire comme la seule
dynastie musulmane à avoir politiquement unifié la totalité du
Maghreb.
Maîtres pendant plus d’un siècle du Maghreb occidental et de
l’Espagne musulmane, les Almoravides n’ont jamais occupé l’Ifriqiya,
au contraire de la dynastie qui met fin à leur pouvoir et étend le sien
des rives atlantiques à la Méditerranée. Les Almohades (1147-1269)
ressemblent pourtant en bien des points à leurs prédécesseurs : nés aux
confins méridionaux du Maroc, animés d’une foi intransigeante
jusqu’au fanatisme, conquérants et faiseurs d’empires, ils se seront
adoucis au contact des vieilles civilisations qu’ils auront soumises avant
d’être défaits à leur tour, incapables qu’ils ont été de contrôler
durablement leurs immenses possessions. Mohamed Ibn Toumert, le
fondateur de ce mouvement puisant aux sources les plus rigoristes de
e
l’islam, est né à la fin du XI siècle au sein d’une branche de la
confédération berbère des Masmouda. Séduit par la doctrine sunnite
asharite au cours d’un long séjour en Orient, il emprunte toutefois au
chiisme le concept de l’imamat impeccable, et se fait proclamer Mahdi
par ses fidèles. Fondant sa doctrine sur le principe de l’unicité absolue
13
de Dieu , il a tenu pour infidèles non seulement les non-musulmans,
mais tous ceux de ces derniers qui n’adhéraient pas à sa conception
littéraliste de l’islam, et a organisé ses disciples en une communauté
religieuse d’un puritanisme sans nuances appuyée sur l’organisation
politique des Masmouda. C’est à son compagnon Abdel Moumin Ibn
Ali, originaire des environs de Tlemcen, que l’on doit la fulgurante
conquête de l’Afrique du Nord. Une fois le Maroc soumis, il occupe tout
le Maghreb central et oriental entre 1151 et 1160, date de la prise de
Mahdia, et opère un redécoupage de ses provinces. Celle de Tunis – qui
en devient la capitale – englobe à peu près la Tunisie actuelle et la
Tripolitaine. Mais si le pouvoir almohade parvient à s’imposer au
Maghreb occidental et en Espagne où il met un terme provisoire aux
tentatives de reconquête des royaumes catholiques, il rencontre des
résistances en Ifriqiya dès la mort d’Abdel Moumin en 1163. Ses
successeurs Abou Yacoub Youssouf et Abou Youssouf Yacoub, dit Al
Mansour, se heurtent non seulement à des rébellions locales fomentées
par les Hilaliens, mais à l’offensive d’un descendant présumé des
Almoravides réfugié aux Baléares, Ali Ibn Ishaq Ibn Ghaniya. Débarqué
à Bougie en 1184 et après avoir rallié les tribus hilaliennes dépossédées
par les conquérants, il reprend Tunis dont son frère sera définitivement
délogé en 1207, lors d’une dernière offensive almohade. Pour tenir la
turbulente province, le calife Mohamed En Nasr nomme au poste de
gouverneur doté de larges pouvoirs Abd al Wahid Ibn Hafs Al Hintati,
fils d’un des plus proches compagnons du Mahdi Ibn Toumert, dont la
famille a toujours fait partie des cercles dirigeants de la dynastie. C’est
pourtant son petit-fils, Abou Zakariya Ibn Hafs, issu de cette lignée à la
fidélité sans faille, qui va profiter de l’affaiblissement du pouvoir
central pour s’affranchir de la suzeraineté marocaine et proclamer son
autonomie en 1229, se faisant ainsi le fondateur d’une dynastie
appelée à gouverner la Tunisie pendant trois siècles. À cette date,
l’étoile almohade a déjà commencé à pâlir, en Espagne d’abord avec la
défaite de 1212 à La Navas de Tolosa qui inaugure une phase décisive
de la reconquête catholique, puis au Maroc même sous les coups des
Mérinides qui finiront par mettre fin à ce qui était devenu une fiction
d’autorité en prenant Marrakech en 1269.
En dépit des rébellions ifriqiyennes, le siècle almohade a lui aussi –
peu après les invasions hilaliennes – contribué à reconfigurer la
physionomie de la région. C’est en effet durant cette période que s’est
achevée l’islamisation du Maghreb. Sous l’étendard de la doctrine d’Ibn
Toumert, la chasse aux minorités chrétiennes et juives a pris, lors des
règnes de ses premiers califes, une ampleur inédite depuis l’arrivée des
premiers conquérants musulmans. Sous l’effet des conversions forcées
et de l’exil de ses élites vers le nord de la Méditerranée pour échapper
aux exactions, le christianisme disparaît d’Afrique du Nord, une des
terres où il avait le plus brillamment prospéré. Quant aux minorités
juives qui, au contraire des chrétiens, ne bénéficient pas de positions
de repli vers les royaumes européens, elles diminuent en nombre sans
pour autant être totalement éliminées, et retrouveront une visibilité
e
avec l’arrivée des juifs d’Andalousie à partir du milieu du XIII siècle. Le
sectarisme des Almohades aura donc eu entre autres pour résultat
d’achever l’unification religieuse du Maghreb en en détruisant
l’ancienne pluralité. Leur puritanisme n’aura pourtant duré qu’un
temps. S’il a rencontré un succès certain auprès des tribus berbères
toujours réceptives aux doctrines les plus rigoristes, il s’est en effet
rapidement heurté au malékisme prépondérant en milieu urbain, et
l’exercice du pouvoir a progressivement conduit les califes à adoucir
l’application d’un dogme peu goûté des populations urbaines comme
des élites religieuses fortement attachées aux traditions juridiques de
l’islam citadin. L’hispanisation des rudes montagnards marocains leur a
par ailleurs fait accepter progressivement les canons d’une civilisation
andalouse au faîte de son raffinement et de sa production
intellectuelle. Sur le plan urbanistique, après avoir construit dans les
villes conquises d’austères citadelles inspirées de leur région d’origine,
ils sont demeurés dans l’histoire comme les promoteurs d’un art
architectural hispano-maghrébin dont, de la Giralda de Séville au
minaret de la Grande Mosquée de Tunis, l’Espagne et le Maghreb
gardent en bien des lieux les traces monumentales. Il est vrai que la
richesse économique d’un empire dont l’unification a profité à la
production et aux échanges leur a permis de mener dans toutes leurs
possessions une ambitieuse politique de constructions civiles et
religieuses. Mais, hors des limites de leur royaume terrien, les
Almohades – contrairement à leurs prédécesseurs fatimides ou zirides –
n’ont pas joué de rôle central en Méditerranée. En matière
e
économique, le XII siècle voit les Génois tenir le commerce dans son
bassin occidental tandis que les Vénitiens contrôlent désormais les
échanges avec l’Orient.
De fait, le puritanisme almohade a connu des hauts et des bas selon
les califes qui se sont succédé. Yacoub Al Mansour, devenu calife en
1184, a tenté un moment de revenir à la pureté de la doctrine qui avait
perdu de sa virulence sous ses prédécesseurs. Il oblige les juifs à porter
un vêtement spécial, fait brûler dans plusieurs villes les ouvrages du
20
fiqh malékite , interdit le chant, la musique et la philosophie alors
florissante dans les cercles lettrés des grandes villes andalouses. C’est
sous son règne que le philosophe Ibn Rochd, l’Averroès des Européens,
perd sa charge de grand cadhi de Cordoue et est contraint à l’exil au
Maroc où il finit ses jours dans une semi-disgrâce. Ce retour aux
sources est toutefois remis en cause dans les dernières années d’Al
Mansour. Mais ce n’est qu’en 1230 que le calife Idriss Al Ma’moun
renonce définitivement à l’almohadisme et que le classicisme malékite
retrouve son statut prépondérant. L’empire almohade, qui a déjà perdu
l’Ifriqiya, achève alors de se décomposer, ouvrant au Maghreb une
nouvelle ère où chacune de ses composantes s’achemine vers des
destins différents. Si, malgré ses errements fanatiques, il fait figure de
période de gloire, c’est qu’il est parvenu pour la seule fois dans
l’histoire à unifier sous sa bannière la totalité de l’Occident musulman.
Une telle expérience ne se renouvellera plus, même si la nostalgie
d’une unité restée impossible est demeurée vivace jusqu’à nos jours.
1. Le pays zénète de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge
correspondrait en gros au domaine des steppes au-delà du limes et aux
massifs montagneux du sud des Aurès aux Matmata.
2. Si le mot Berbérie a des relents coloniaux, Maghreb est récusé par
les défenseurs de l’amazighité (du mot amazigh par lequel se désignent
les Berbères dans leur langue) de l’Afrique du Nord. Signifiant en arabe
Couchant, il intègre en effet cette dernière au monde arabe en en
faisant son prolongement occidental.
3. Littéralement les « sortants », les kharijites sont ceux qui ont refusé
de choisir entre partisans d’Ali et de Mu’awiya lors du grand schisme
e
qui a scindé l’islam dans la seconde moitié du VII siècle et a donné
naissance à ses deux grandes branches, le sunnisme largement
majoritaire et le chiisme qui regroupe environ 15 % des musulmans.
4. Les deux autres étant le sofrisme et l’azrakisme.
5. Nom donné par les Arabes à la région qui recouvre plus ou moins
l’ancienne Numidie.
6. Contrairement à ce que suggère la doxa européenne, les premiers
pouvoirs musulmans n’ont pas fait preuve d’un grand prosélytisme
dans les pays conquis. L’impôt de capitation réservé aux « gens du
Livre » contribuant largement à remplir leurs caisses, ils ont même
dans bien des cas dissuadé les juifs et chrétiens de se convertir à l’islam
pour ne pas tarir cette importante source de revenus.
7. Dans son article « Réseaux d’échanges et littoralisation de l’espace
e e
au Maghreb, VIII -XI siècle », dans Élisabeth Malamut et Mohamed
Ouerfelli (dir.), Les Échanges en Méditerranée médiévale. Marqueurs,
réseaux, circulations, contacts, Aix-en-Provence, Presses universitaires
de Provence, 2012, D. Valérian note qu’avec la fondation de Mahdia,
c’est la première fois qu’un pouvoir musulman installe sa capitale sur
un littoral, rappel intéressant quand on sait l’activisme méditerranéen
dont ont fait preuve les Fatimides.
8. Les Kutama correspondent aux Kabyles d’aujourd’hui. Rappelons que
l’historiographie récente a atténué la thèse d’une opposition
irréductible entre les deux groupes de populations pour souligner leurs
complémentarités et les relations qu’ils n’ont cessé d’entretenir.
9. Plusieurs monarques se sont attribué ce surnom qui signifie en arabe
le Victorieux. C’est pourquoi on le retrouve accolé au patronyme de
nombreux souverains.
10. Docteur en droit musulman et en jurisprudence.
11. C’est le cas d’Abdelmajid Dhouib dans H. Djaït, M. Talbi,
E. Dachraoui, A. Dhouib, M. A. M’rabet, F. Mahfoudh, Histoire générale
de la Tunisie, t. II : Le Moyen Âge, 647-1574, op. cit.
12. Les habous ou waqf (awqaf au pluriel) sont des biens de mainmorte
inaliénables dédiés à des fondations religieuses ou à usage privé.
13. Al Tawhîd en arabe, d’où le nom d’Al Mouwahidoun – « les
partisans de l’unicité » – donné à la dynastie, qui s’est transformé en
français en Almohades.
CHAPITRE V
L’Ifriqiya hafside, 1228-1574,
un deuxième « État » tunisien ?
e
Quand, au début du XIII siècle, les Hafsides prennent en main le
destin de la Tunisie, ils héritent d’un pays qui n’a plus grand-chose à
voir avec celui qu’avait gouverné la première dynastie « tunisienne » au
e
IX siècle, celle des Aghlabides. L’appellation « tunisienne » pourrait
sembler abusive puisque l’émir Ibrahim Ibn Al Aghlab venait de la
péninsule Arabique. De même, l’Almohade Abou Zakariya Ibn Hafs est
un Berbère de l’Atlas marocain et n’a pas d’ascendance tunisienne
quand il proclame en 1228 son autonomie par rapport au pouvoir
déliquescent de Marrakech. Pourtant, si l’on a rapproché ces deux
moments de l’histoire ifriqiyenne séparés de trois siècles, c’est que ces
dynasties – chacune avec les moyens et selon les modalités de leur
époque – ont jeté les bases d’un proto-État tunisien. Elles ont assuré
l’indépendance de leurs possessions, ne consentant, selon les exigences
géopolitiques du moment, que des allégeances formelles aux
puissances hégémoniques d’alors. Malgré les heures sombres et parfois
sanglantes qui ont jalonné leur parcours – un siècle pour les Aghlabides
et plus de trois siècles pour les Hafsides –, elles ont également marqué
durablement les paysages urbains tunisiens par la magnificence de leur
politique édilitaire, encouragée par une prospérité économique que de
longues périodes de paix civile ont favorisée. Voilà ce qui les
rapproche, au-delà de leurs différences. Car ces dernières sont
évidemment aussi nombreuses qu’importantes. Alors que la période
aghlabide peut être vue comme une longue transition entre l’Antiquité
punico-romano-byzantine et un Moyen Âge troublé, les Hafsides ont le
loisir de façonner un royaume de leur temps, quittant lentement le
Moyen Âge pour entrer dans une époque moderne dans laquelle
l’Europe s’est déjà engouffrée. Certes, on l’a dit, cette périodisation est
e
commode sans être tout à fait efficace. De même, en effet, que les VII
e
et VIII siècles sont à voir comme une transition qui s’étire autant que
comme une rupture, la conquête ottomane inaugure un changement
radical d’habitus pour l’Ifriqiya en même temps qu’elle poursuit
e e
certaines évolutions des XIV et XV siècles. L’administration ottomane
reprendra plus d’une fois pour gouverner les méthodes et les cadres
hafsides, en matière fiscale notamment, comme l’avaient fait les
Aghlabides avec l’héritage byzantin. Longues transitions donc, autant
que cassures, et ce qu’on peut appeler stricto sensu le Moyen Âge
ifriqiyen se résumerait en fait à ces siècles heurtés au cours desquels
l’Orient du Maghreb prend un nouveau visage.
e
Tandis qu’au IX siècle les Aghlabides ont planté leur sceptre dans
une contrée romano-africaine où ni l’islam ni la langue arabe n’étaient
encore hégémoniques, les Hafsides prennent les rênes d’un pays arabo-
musulman. Au début de leur règne d’ailleurs, les chefs des tribus
d’origine hilalienne ou sulaïmide ont reconnu de mauvais gré et non
sans résistances l’autorité de souverains berbères. Et ces chefs sont
désormais puissants, le pastoralisme assis sur de solides bases sociales
tribales ayant pris le pas dans les régions intérieures sur les vieilles
traditions d’urbanité. Voilà donc ces Atlasiens almohades, légataires
d’un puritanisme sectaire peu goûté des élites malékites locales et dont
la berbérité déplaît à une contrée désormais profondément arabisée,
qui vont s’imposer et s’indigéniser jusqu’à apparaître comme une des
dynasties qui aura le plus marqué la Tunisie. Héritiers d’une Ifriqiya
nouvelle forgée dans les péripéties des constructions et des
destructions médiévales, les Hafsides succomberont à leur tour à
l’émergence d’un monde nouveau où le pays retombera sous
domination étrangère jusqu’à ce que – comme depuis toujours ? – ces
étrangers ne s’indigénisent pour devenir tunisiens.
Sur le plan politique, l’époque hafside peut être divisée en trois
phases, deux périodes de rayonnement et de prospérité encadrant un
long intermède de troubles et d’affaiblissement. La quatrième phase
e
des siècles hafsides, correspondant au XVI siècle, voit s’effriter
définitivement leur puissance sous l’effet d’un délitement interne et
d’une recomposition des rapports de force en Méditerranée. La donnée
extérieure y a en effet joué un rôle majeur tout au long de cette
période. Tout change au cours de ces trois siècles qui voient disparaître
l’empire abbasside en Orient et l’Espagne musulmane en Occident.
Depuis la défaite almohade de 1212, l’Aragon et la Castille avancent
inexorablement dans la péninsule ibérique, jusqu’à ne laisser subsister
en Andalousie que le royaume nasride de Grenade, qui tombe à son
tour en 1492, mettant un terme à sept siècles de présence arabo-
berbère en Espagne et à une civilisation qui a marqué de son empreinte
tout l’Occident musulman et une bonne partie de l’Europe du Sud. La
fin de la Reconquista a également des conséquences démographiques
sur le Maghreb puisque l’édit d’expulsion des juifs, promulgué par
Isabelle la Catholique en 1492 à l’instigation de la puissante
Inquisition, provoque l’exil de quelque 200 000 d’entre eux dont une
part se réfugie au Maghreb, redonnant vie à des minorités
drastiquement réduites à l’époque almohade. Les musulmans ont aussi
commencé à fuir les provinces d’Espagne reconquises par la chrétienté
et des milliers d’entre eux s’installent au Maghreb, y apportant leurs
savoirs, leurs arts, leurs techniques de production – en matière agricole
et hydraulique notamment, leurs réseaux, c’est-à-dire les ingrédients
d’une civilisation parvenue au moment de sa chute à un haut degré de
sophistication. L’arrivée des immigrants andalous qui s’installent
surtout dans la capitale, dans les riches plaines intérieures et littorales
du nord-est où ils créent de nombreuses et prospères bourgades, a eu
une influence non négligeable sur le développement de la Tunisie à
l’époque hafside. L’Espagne par ailleurs – à la puissance décuplée par la
conquête et l’exploitation de l’Amérique – n’est pas seule à vouloir
étendre son influence au sud de la Méditerranée. Les villes d’Italie et la
Sicile passée aux mains des Hohenstaufen y sont de plus en plus
e
actives. Quant à la France, elle tente dès le début du XVI siècle de
contrer la volonté d’expansion ibérique en s’alliant à un Empire
ottoman de plus en plus puissant.
Notons que la constitution de ce front anti-espagnol infirme une
fois de plus les lectures confessionnelles de l’histoire méditerranéenne
qui voudraient voir dans ses conflits des affrontements de nature
purement religieuse. Si la religion est certes une dimension des
rivalités qui s’y font jour, elle cède la place – comme elle l’a toujours
fait – aux logiques géopolitiques et économiques qui restent
prépondérantes. Donnée non négligeable enfin, les grands courants
d’échanges internationaux cessent peu à peu d’avoir la Méditerranée
pour centre. Avec l’occupation des côtes africaines par les Portugais au
e
XV siècle, l’or du Soudan n’a plus besoin d’emprunter les routes
transahariennes et commence à arriver en Europe par la voie maritime.
Les cités du sud ifriqiyen perdent en importance au profit de celles du
nord, Tunis en particulier, mais le commerce y est désormais aux
mains des négociants européens, ce qui contribue à renforcer leur
prédominance dans un espace méditerranéen progressivement privé de
sa place stratégique dans le commerce mondial. On comprend dès lors
que, contrairement aux époques aghlabide et fatimide, le royaume
hafside – sans cesser d’être un acteur de la politique régionale – n’y
imposera à aucun moment son hégémonie.
À l’Orient du monde arabe, la mutation n’est pas moins importante.
En 1258, le chef mongol Hulagu, petit-fils de Gengis Khan, s’est
emparé de Bagdad, a massacré sa population et a tué le dernier calife
abbasside, mettant fin à l’une des dynasties les plus prestigieuses ayant
gouverné la région. L’heure des Turcs est arrivée. En 1362, à la mort
d’Othman, le fondateur de la dynastie, la puissance ottomane s’étend
déjà vers les Balkans. La prise de Constantinople en 1453 met fin à ce
qui restait d’Empire byzantin et ouvre la porte à l’expansion turque en
Méditerranée occidentale où elle se heurte à une Espagne devenue
conquérante depuis son unification sous l’égide des rois catholiques, et
surtout à partir du règne de Charles Quint qui monte sur le trône en
1519.
Ces bouleversements ont une incidence directe sur la Tunisie. Dans
un premier temps, la chute du califat abbasside permet aux Hafsides
d’étendre leur suzerainté au moins formelle sur une partie de l’Orient
arabe désorienté par la perte de ses repères d’autorité, et le chérif de
La Mecque leur prête même un temps allégeance, jusqu’à ce que le
sultan mamelouk Baïbars, maître de l’Égypte, restaure à son profit en
1261 une fiction de pouvoir abbasside qui se maintiendra jusqu’à ce
e
que les Ottomans s’emparent au début du XVI siècle de toute la région.
e
Dans les deux premiers tiers du XVI siècle en revanche, le royaume
hafside est un des principaux théâtres de la rivalité hispano-ottomane,
et demeure ballotté entre ces deux puissances jusqu’à ce que la seconde
en prenne définitivement possession.
La composition démographique du pays change elle aussi au cours
de cette longue période. Les régions intérieures demeurent aux mains
de tribus que l’on peut désormais qualifier d’arabo-berbères même si
des différences demeurent entre ces deux segments de populations,
quand les villes du littoral retrouvent un cosmopolitisme qui s’était
atténué aux siècles précédents. Outre les Andalous qui forment des
communautés de plus en plus importantes, des étrangers affluent de
toute la Méditerranée pour s’installer dans les cités côtières dont
s’affirme la vocation commerciale au détriment des centres de
l’intérieur comme Kairouan, désormais ravalée au rang de modeste
ville de province. Négociants italiens, soldats venus d’un peu partout,
fonctionnaires recrutés jusqu’en Catalogne se retrouvent dans des
quartiers qu’ils édifient avec l’autorisation des autorités. Une nouvelle
population chrétienne se constitue ainsi, mais elle est dorénavant
étrangère puisque les chrétiens autochtones ont disparu. La diversité
confessionnelle et ethnique qui atteindra son apogée sous les règnes
ottomans plonge donc ses racines dans la période hafside au cours de
laquelle l’Ifriqiya retrouve pleinement une vocation méditerranéenne
qu’elle n’avait jamais totalement perdue.
Tels peuvent être brossés les traits de ces siècles qui voient la
Tunisie changer lentement d’époque, connaître des moments fastueux
qui la hissent de nouveau au rang d’acteur régional avant qu’un relatif
immobilisme politique et économique n’en fasse une proie facile pour
l’appétit des grandes puissances d’alors.
LA PREMIÈRE PUISSANCE HAFSIDE
À la mort en 1227 d’Abou Mohamed Abdullah qui a succédé à Abd
al Wahid Ibn Hafs, son fils Abou Zakariya Ibn Hafs, âgé de vingt-six
ans, prend à son tour la succession de son père et s’empresse, dès
1
1228 , de s’affranchir de la tutelle du calife de Marrakech. Il ne
répudie pas pour autant la doctrine almohade et s’en instaure même le
gardien alors qu’elle est officiellement abandonnée par le califat
marocain en 1230. Mais les docteurs malékites reprennent
progressivement le contrôle des institutions religieuses et de
l’enseignement, sans que le nouveau pouvoir ne s’y oppose. D’un autre
côté, à la faveur du desserrement de la chappe rigoriste, les vieilles
croyances populaires ressurgissent sous la forme d’un renouveau du
mysticisme soufi et du culte des saints, honnis des Almohades, ce qui
achève de rendre caduque leur doctrine. Tout en préservant
officiellement l’héritage, les premiers souverains hafsides se sont
d’ailleurs érigés en protecteurs des chefs de confréries qui peuplaient
alors leur capitale en plein renouveau religieux. Le nouvel émir a
d’abord pour priorité de remettre de l’ordre dans un pays toujours
disputé entre les tribus arabes et les Banu Ghaniya. Après avoir mis fin
en 1234 au soulèvement de ces derniers, il prend Constantine, Bougie,
Alger à l’Ouest et tout le littoral tripolitain au Sud. La Tunisie actuelle,
la Tripolitaine et le Constantinois constituent pendant trois siècles le
territoire hafside qui, aux heures les plus glorieuses, s’est étendu plus
avant vers l’ouest, mais s’est rétracté en deçà de ces limites dans ses
e
moments de faiblesse, surtout à partir du début du XVI siècle.
Une fois ses possessions rentrées dans l’ordre, le règne du premier
Hafside (1228-1249) inaugure une longue période de paix qui se
prolonge sous celui de son fils Abou Abdallah Mohamed El Moustancir
(1249-1277). Pour affirmer son pouvoir, ce dernier prend en 1253 le
titre de commandeur des croyants. Son autorité s’étend jusqu’à
Tlemcen, les Mérinides lui prêtent allégeance, de même que les
Nasrides de Grenade, et l’on a vu que son magistère califal s’est étendu
un temps jusqu’à La Mecque. Reconnue comme la grande puissance
maghrébine du moment, c’est à cette époque que la Tunisie reprend sa
place en Méditerranée. Frédéric II Hohenstaufen, empereur
d’Allemagne et roi de Sicile, fin connaisseur de l’islam et de la
civilisation arabe avec laquelle il a nourri de profondes affinités, a
signé en 1231 un traité de commerce avec Tunis qui garantit à l’Ifriqiya
la libre importation de ses céréales moyennant le versement d’un petit
tribut annuel. Mais l’alliance avec les Hohenstaufen prend fin avec
Charles d’Anjou qui s’est vu attribuer la Sicile par le pape à la mort de
Frédéric II en 1250.
Le commerce ne pâtit pas de ce changement de dynastie à la tête de
la Sicile, mis à part le bref épisode de la huitième croisade. Le roi de
France Louis IX, connu en Europe sous le nom de Saint Louis, a déjà
tenté en 1248-1250 de se rendre en Palestine pour reprendre les Lieux
saints, et a lamentablement échoué dans sa tentative d’envahir l’Égypte
pour y parvenir. Il décide en 1267 de récidiver en voulant dans un
premier temps s’emparer du « royaume de Tunis » comme les
chroniqueurs européens nomment l’Ifriqiya, malgré les réserves de son
frère Charles d’Anjou, plus préoccupé de sauvegarder de fructueuses
relations marchandes que de soutenir le zèle mystique du roi de
2
France . Louis IX embarque pourtant au port provençal d’Aigues-
Mortes en mai 1270 et jette l’ancre devant Carthage en juillet. Pendant
qu’il attend des troupes siciliennes pour passer à l’attaque, l’armée
croisée cantonnée dans les ruines de la cité antique est frappée par une
épidémie de dysenterie qui la décime et à laquelle le roi succombe le
25 août. Devant l’offensive de Charles d’Anjou qui s’est résolu à
poursuivre la guerre à la mort de son frère, Al Moustancir, qui a de son
côté déclaré le jihad à l’arrivée des Croisés, se résigne cependant à
négocier. Un traité de paix signé en novembre 1270 met fin à la
huitième croisade. Il restaure la liberté du commerce moyennant le
paiement d’une indemnité pour frais de guerre par Tunis, et stipule que
les chrétiens auront la liberté de culte et celle de construire églises et
monastères dans le royaume hafside.
À la mort d’Al Moustancir, l’Ifriqiya a retrouvé depuis longtemps sa
prospérité, et les deux premiers Hafsides ont eu à cœur de donner à
leur capitale un lustre qu’elle n’avait encore jamais eu. C’est sous leurs
règnes que la médina de Tunis, c’est-à-dire la cité existant avant la
construction de la ville coloniale à partir de 1881, a pris les contours
qu’on lui connaît aujourd’hui. Vu l’accroissement de la population, des
faubourgs poussent de chaque côté du noyau urbain primitif et des
souks regroupés autour de la Grande Mosquée. Après avoir agrandi et
rendu moins austère la citadelle de la Kasbah construite par les
Almohades et qui domine la ville, Abou Zakariya se préoccupe d’élargir
les espaces commerciaux en faisant construire les souks des
parfumeurs et des étoffes. Sensibles au rayonnement culturel d’une
métropole qui a remplacé Kairouan comme capitale religieuse, les deux
premiers souverains font bâtir plusieurs mosquées et de nombreuses
3
madrasas . À leur suite, princesses, ministres et mécènes rivalisent
d’ardeur pour en parsemer la capitale, ce qui atteste de son importance
comme centre universitaire et culturel. À la mort d’Abou Zakariya, la
bibliothèque de la Zitouna possède quelque 36 000 volumes. Son
successeur poursuit cette politique d’embellissement de la cité et de ses
1
alentours où des résidences royales sont entourées de vastes parcs . Le
palais du Bardo, édifié à quelques kilomètres de Tunis, devient la
résidence des souverains. La population tunisoise a pu atteindre à
l’époque 100 000 habitants, ce qui la hisse au rang des grandes
métropoles de Méditerranée occidentale. La vocation de capitale
politique, administrative, intellectuelle et économique qu’elle acquiert
à l’époque pour ne plus la perdre jusqu’à nos jours n’est affectée qu’à la
marge par les orages que traverse la dynastie à partir de 1277.
L’ÉCLIPSE ET LE REBOND
Abou Zakariya et Al Moustancir étaient parvenus à marginaliser la
caste militaire et administrative que constituait l’aristocratie d’origine
marocaine. Mais, à mesure que s’est diversifiée l’origine ethnique des
cadres de l’armée et des hauts fonctionnaires, à mesure aussi de la
place grandissante que prennent les Andalous dans les affaires
politiques, la vieille garde almohade, qui perd en influence, s’estime
menacée. Ses cheikhs, longtemps demeurés à la tête des provinces,
cèdent en effet progressivement leurs postes à des fonctionnaires, les
caïds, souvent d’origine servile. La mort d’Al Moustancir rompt le
fragile équilibre entre les forces en présence et ouvre une crise
dynastique dans laquelle s’affrontent des partis et des intérêts opposés
tandis que, profitant du désordre qui s’instaure, les tribus périphériques
s’insurgent contre le pouvoir central et les royaumes concurrents du
Maghreb tentent de faire entrer dans leur zone d’influence une Ifriqiya
affaiblie. Cette ère de désordres s’étire sur plus d’un siècle avant que la
dynastie ne retrouve un nouvel équilibre lui permettant de restaurer sa
puissance.
En 1277, Al Wathiq est proclamé calife à la mort de son père, mais
l’Almohade Abou Ishaq lui reproche d’être influencé par son
chambellan (hajib) d’origine andalouse Ibn Jababir. Cette fonction,
e
apparue dans la seconde moitié du XIII siècle, est en effet le plus
souvent occupée par des originaires d’Espagne. Parvenu à prendre
Tunis en 1279, Abou Ishaq assassine le calife, ses fils et son ministre.
Commence alors une période jalonnée de massacres familiaux
perpétrés par d’éphémères souverains manipulés par les tribus arabes
du centre et du sud qui s’instaurent faiseurs de rois. Le court répit que
connaît le pays durant le règne d’Abou Hafs Omar (1284-1295) est
d’ailleurs dû au fait qu’il s’appuie sur elles pour gouverner et faire
régner l’ordre. Tandis que le pays profond s’agite, que l’effritement de
l’autorité monarchique laisse place à l’arbitraire de puissants premiers
ministres comme Ibn Tafragin qui sévit entre 1350 et 1364, l’émir de
Constantine échappe à l’autorité de Tunis et mène des incursions
répétées en territoire tunisien, en 1321, 1352 et 1365. La région de
Bougie entre également en dissidence. À l’Ouest, les Mérinides de Fès
estiment l’heure venue de prendre leur revanche sur les Hafsides. La
crise de succession ouverte par la mort du sultan Abou Bakr (1318-
1346) leur offre une occasion d’intervenir et leur armée s’empare
brièvement de Tunis en 1347. Le pays est alors au plus mal. Aux
désordres et aux guerres de chefs qui le minent s’ajoute en 1349
l’arrivée de la fameuse Peste noire qui le ravage après avoir réduit la
population européenne de près de moitié. Sous la direction de leur
sultan Abou Inan, les Mérinides réitèrent leur tentative en 1357 mais
sont de nouveau chassés et rentrent au Maroc sans avoir pu imposer
leur autorité aux populations ifriqiyennes.
Durant ce siècle d’épreuves, les menaces, cependant, ne viennent
pas que des insurrections locales et des appétits marocains. Pierre III
d’Aragon, qui a remplacé Charles d’Anjou à la tête de la Sicile, met fin
à la traditionnelle politique de coopération avec les Hafsides que même
la huitième croisade n’avait pas réussi à entamer. En 1284, le nouveau
roi de Sicile prend et pille Djerba qu’il occupe brièvement, contraignant
le fragile Abou Hafs Omar à signer l’année suivante un traité aux
allures de capitulation. À partir de cette date, le versement du tribut
tunisien payé jusque-là à la Sicile contre l’assurance de la liberté du
commerce est transféré à l’Aragon. Grâce à sa position stratégique, l’île
de Djerba a toujours été très convoitée par les puissances
e
commerçantes et, à la fin du XIII siècle, la République de Gênes en fait
une escale pour ses flottes. Dès cette époque, les Espagnols n’ont de
cesse pour leur part d’intervenir dans les affaires ifriqiyennes. Le
développement de la course leur en offre l’occasion à partir de la fin du
e
XIV siècle, quand une coalition se forme entre Génois, Aragonais,
Siciliens et Français pour tenter de neutraliser les redoutables corsaires
2
ifriqiyens dont la base principale est alors Mahdia .
Mais, entre-temps, l’Ifriqiya s’est remise de ses troubles et a
retrouvé sa prospérité et sa place en Méditerranée à la faveur de trois
règnes qui en ont restauré la puissance, ceux d’Aboul Abbas (1370-
1394), d’Abou Farès Abdelaziz (1394-1434) et d’Abou Amr Othman
(1435-1488). Après la remise en ordre opérée par Aboul Abbas, Abou
Farès étend de nouveau l’autorité hafside jusqu’à Tlemcen à l’ouest et à
la Tripolitaine au sud, tandis qu’en Tunisie même sa politique
d’équilibre entre les différents groupes de la population et de tolérance
vis-à-vis des minorités lui permet d’y instaurer un calme durable. Cette
stratégie de respect des nouveaux équilibres ethno-sociaux consécutifs
e
aux mutations démographiques du XI siècle expliquerait d’ailleurs en
partie la longévité d’une dynastie qui n’a en définitive succombé que
sous les assauts extérieurs. Sous les règnes d’Abou Farès et de son
successeur, les relations avec les puissances commerciales
méditerranéennes retrouvent également une tranquillité que les
troubles de la période précédente avaient compromise. En 1423
Florence, qui a ravi à Gênes la prépondérance maritime en
Méditerranée occidentale, signe un traité de commerce avec Tunis. En
1461, le « roi de Tunis » conclut un traité de même nature avec le
grand maître des Chevaliers de Rhodes. Les commerçants français,
surtout les Montpellierains, gagnent à leur tour en influence et nombre
d’entre eux s’installent dans la capitale ifriqiyenne. Cette longue
période de calme – avant la décadence finale qui s’amorce dans les
e
dernières années du XV siècle – a permis aux souverains de parachever
l’œuvre entamée par le fondateur de la dynastie et par son fils,
donnant à leur royaume des cadres politiques et administratifs assez
solides pour leur survivre en partie.
UNE SOCIÉTÉ EN MUTATION
Malgré la large autonomie dont ont joui les chefs de tribus durant
toute la période et le choix du pouvoir central de s’entendre avec eux
plutôt que de chercher à les assujettir, il n’est pas abusif de parler à
propos de l’administration hafside de la mise en place des rouages d’un
État ou, au moins, d’un appareil de commandement et de gestion
s’apparentant à une forme étatique en dépit de la nature patrimoniale
4
du pouvoir sultanien. La direction des finances du makhzen se
confond en effet avec celle de la cassette personnelle du souverain, et
les ressources étatiques proviennent aussi bien des bénéfices générés
par son domaine privé que de la grande variété d’impôts prélevés sur
les productions, les terres, les personnes et les échanges, lourdement
taxés. Mais c’est une véritable administration qui gère le pays et qui
étend ses ramifications du palais royal aux provinces dirigées par des
gouverneurs. Le chef du gouvernement central est le sultan qui
concentre tous les pouvoirs. Il reçoit, à son intronisation, l’investiture
de son peuple lors de la cérémonie de la bay’a au cours de laquelle les
notables militaires, civils et religieux lui prêtent allégeance. Il est
également le chef religieux du royaume, et la grande prière du
vendredi est dite en son nom. Il dirige la justice, mais sa marge de
manœuvre en la matière est limitée par l’obligation qui lui est faite de
respecter les normes du fiqh dont le corps des faqih – les docteurs de la
loi – est le gardien vigilant. Un des personnages les plus importants du
pays est d’ailleurs le cadhi al Jama’a, magistrat suprême du pays. Dans
les faits, cette concentration du pouvoir aux mains d’un seul homme et
de son entourage est tempérée par un pragmatisme voulant que le
souverain compose avec les autres détenteurs de toute parcelle
d’autorité. Ainsi, les gouverneurs dirigent formellement les provinces,
mais leur rôle dans les campagnes se limite en réalité à déléguer leurs
prérogatives aux cheikhs des tribus qui gouvernent leurs populations
selon les codes coutumiers bien plus qu’en vertu des consignes
monarchiques. En ville, l’autorité du représentant du sultan s’exerce
plus facilement mais il doit également composer avec le conseil des
cheikhs de la cité. Nonobstant ces limites, l’État jouit d’importants
privilèges, comme le monopole de la frappe de la monnaie et la gestion
de l’administration des douanes, qui lui procurent des ressources
considérables. C’est pourquoi l’État hafside a été considéré par ses
contemporains et par les historiens comme une construction solide,
e
sauf au XIV siècle, sous la direction de princes compétents. Dans les
périodes de calme, ils ont servi l’économie en réalisant d’importants
travaux d’infrastructures en matière de transport et d’hydraulique
notamment, favorisant la production agricole et le commerce.
Soucieux de la prospérité de leurs possessions dont dépend en
grande partie leur puissance, ils ont en effet encouragé l’économie, qui
continue de reposer sur ses bases traditionnelles. L’agriculture demeure
l’activité principale, partagée entre le pastoralisme des populations
nomades ou semi-nomades vouées à l’élevage transhumant et à une
céréaliculture intermittente, et les cultures pratiquées par les
sédentaires, réparties entre les petites exploitations privées littorales et
5
le domaine public ou les biens habous . Les céréales et une
arboriculture variée continuent de dominer cette activité. L’industrie
garde aussi son caractère artisanal et familial. Dans chaque ville, les
artisans se regroupent dans des souks spécialisés selon les métiers. La
poterie et le travail du cuir développés par les Andalous voisinent avec
la verrerie – art que ses fabricants maîtrisent depuis l’époque punique,
la fabrication de toiles, d’étoffes, de tapis et d’armes, entre autres. Mais
si ces productions alimentent un commerce actif, leurs techniques de
fabrication n’évoluent guère et se font peu à peu distancer par une
technologie européenne alors en plein essor, ce qui contribuera à
fragiliser l’appareil productif. Cela n’empêche pas les exportations
d’être importantes. Les échanges s’effectuent par terre avec l’Orient et
par mer avec l’Europe vers laquelle l’Ifriqiya exporte toiles, étoffes,
armes, tapis, dattes, huile d’olive, poisson salé, corail, céréales quand la
récolte est bonne, laine, peaux, cire, et or du Soudan jusqu’au début du
e
XVI siècle. Elle en importe essentiellement du bois, des métaux, de la
quincaillerie, de la verroterie, des draps et du vin. Les produits de luxe
comme les épices, les parfums, les plantes aromatiques et médicinales
et les étoffes de luxe viennent de Chine, d’Inde et d’Arabie.
Le commerce avec les pays chrétiens est aux mains de leurs
ressortissants dont beaucoup se sont repliés sur le Maghreb du fait de
l’avancée turque en Orient. Venise tient la mer et ouvre en 1436 une
ligne maritime régulière entre Tunis, Tripoli, Séville, Valence et
Majorque, complétée en 1460 à la demande des autorités hafsides par
une seconde ligne Tunis-Tripoli-Alexandrie-Beyrouth. Cette
prépondérance explique le gonflement des communautés étrangères
dans les villes côtières, notamment à Tunis. Dans les premières
décennies de la dynastie, les étrangers installés dans le royaume
appartiennent essentiellement aux différents corps de l’armée. Les
anciens esclaves renégats chrétiens jouent un rôle important dans le
haut commandement, tandis que les cavaliers venus d’Espagne ou
d’Italie forment une partie de la garde sultanienne à côté des esclaves
3
noirs . C’est en faisant appel à ces soldats étrangers, en partie de
condition servile, que les souverains ont réussi à saper l’influence des
cheikhs des tribus almohades qui avaient permis leur accession au
4
pouvoir . Arrivent par la suite armateurs et commerçants catalans,
marseillais, ragusins, siciliens, vénitiens protégés par des traités réglant
les conditions de leur commerce et qui préfigurent les Capitulations de
6
l’époque ottomane. Ces négociants résident dans des fondouks au sein
de quartiers qui leur sont réservés, dans lesquels se regroupent les
ressortissants de chaque nationalité sous la protection de leur consul,
e
personnage apparu au milieu du XIII siècle et dont le rôle diplomatique
ne cessera de croître à l’époque ottomane. Ces étrangers peuvent
pratiquer sans entrave leur religion, ce qui ajoute au caractère
cosmopolite des grands centres urbains. Quant à la minorité juive
revigorée par l’arrivée des Andalous, elle a recouvré sa liberté de culte
et est représentée auprès du sultan par un cheikh des juifs, élu par les
notables de la communauté.
Les étrangers ne sont pas seulement présents dans les secteurs
économiques. Hormis le recrutement massif d’Andalous, la cour hafside
commence à prendre l’habitude de confier de hautes fonctions à des
chrétiens venus de toutes les régions de la Méditerranée, et même à
prendre femmes et concubines dans ces populations. Cette pratique
atteindra son apogée avec les Ottomans. Pour l’heure, la société
urbaine ifriqiyenne évolue au contact de ces nouvelles élites allogènes
et en intègre les influences, qui n’affectent pas toutefois la sphère
religieuse.
RENOUVEAU RELIGIEUX ET ATONIE CULTURELLE
e
La religion connaît aussi de profondes mutations aux XIII et
e
XIV siècles. D’un côté, l’hégémonie du malékisme est pleinement
restaurée. De l’autre, l’essor du soufisme confrérique donne un
nouveau moyen d’expression aux formes traditionnelles de religiosité
populaire. On le sait, la grande majorité de la population ifriqiyenne
pratiquait l’islam sunnite dans sa version malékite à la veille de la
conquête almohade, et le strict unitarisme de sa doctrine n’a rencontré
chez elle que peu d’échos. Le pragmatisme des premiers souverains
hafsides leur fait accepter cette réalité et, en 1260, Al Moustancir
nomme un cadhi malékite à Tunis qui a remplacé Kairouan comme
métropole religieuse autour de la grande mosquée-université de la
e
Zitouna. Le malékisme ifriqiyen retrouve tout son lustre au XIV siècle
avec Abou Abdullah Mohamed Ibn Arafa al Whargammi, né dans le
Djérid en 1316 et mort à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Considéré
7
comme le dernier imam pourvu de la faculté d’interprétation , il a été
le défenseur d’un dogme plutôt libéral et – prenant acte de la
popularité du maraboutisme – il ne s’est pas opposé au florissant culte
des saints qui a fait dans la population un retour en force à partir du
e
XIII siècle.
Avec le desserrement de la chappe de plomb almohade, guère
propice aux expressions hétérodoxes de la foi, le soufisme et ses
épigones retrouvent en effet au Maghreb toute leur vigueur. Après le
Maroc dont sont originaires la plupart des grands mystiques
maghrébins, la Tunisie, Tunis en particulier, en est un des foyers. Les
confréries religieuses constituées autour de figures mystiques de
grande renommée se multiplient. Les environs du lac Sejoumi au sud
de la ville et l’ensemble de ses quartiers méridionaux voient fleurir les
écoles de nombreux soufis. Plusieurs disciples d’Abou Saïd al-Béji, mort
en 1230, s’y installent, de même que ceux d’Abdelaziz al-Mahdâwi,
deux figures tutélaires du soufisme ifriqiyen. C’est aussi dans cette
zone qu’un des plus célèbres d’entre eux, Sidi Abou al-Hassan al-
Châdhilî – le Sidi Belhassen des Tunisois –, élit domicile avec quantité
e
de ses compagnons. Né au Maroc à la fin du XII siècle, arrivé à Tunis
en 1228 et mort en 1258 en Égypte où il fut obligé de s’exiler en 1248
après qu’Abou Zakariya eût pris ombrage de sa popularité, il est le
fondateur de l’importante confrérie de la Châdhiliyya qui compte
jusqu’à nos jours de nombreux adeptes. Sa renommée fut telle qu’il a
été érigé en patron de Tunis à la suite de Sidi Mahrez, la grande figure
e
tunisoise du X siècle, mort en 1022 et premier saint de la ville. L’autre
e
mystique célèbre du XIII siècle est Aïcha Sayida Manoubia, elle aussi
devenue sainte patronne de la capitale. Figure féminine majeure de la
spiritualité soufie après Râba’a al-’Adawiya qui a vécu en Irak dans la
e
seconde moitié du VIII siècle, la « Dame Manoubia » a bénéficié d’une
aura exceptionnelle pour une femme, bien que la sainteté féminine
n’ait pas été exceptionnelle en islam, comme en témoigne le grand
e e
nombre de saintes répertoriées dans la Tunisie des XIII et XIV siècles.
Sayida Manoubia se situe pour sa part au sommet de la hiérarchie des
saintes musulmanes médiévales, dont très peu ont fait comme elle
e
l’objet de recueils hagiographiques. Au XV siècle, le mysticisme
ifriqiyen s’incarne dans la figure de Sidi Ben Arous, originaire du Cap
Bon et mort en 1463. Sa réputation de thaumaturge et son
enseignement jugé excentrique lui ont valu l’hostilité des juristes
e
orthodoxes, de même qu’ils avaient condamné au XIII siècle le
comportement peu conventionnel de Sayida Manoubia. Mais le saint à
la très grande popularité, dont une banlieue de Tunis porte toujours le
nom, et fondateur de la confrérie des Aroussia, a bénéficié de la
8
protection du sultan Abou Farès – qui lui a donné une zaouïa , puis
d’Abou Amr Othman. D’autres saints ont renforcé la vague mystique du
e
XIV siècle et sont demeurés vivants dans la mémoire des Tunisois. À
Kairouan, Sidi Ahmed Ben Makhlouf, mort en 1482, fonde la confrérie
e
des Chabbia qui devient au XVI siècle un puissant mouvement politico-
religieux. Son chef Sidi Arfa, à la tête d’une sorte d’entité théocratique,
jouera un rôle dans le conflit turco-espagnol en s’alliant
alternativement aux uns et aux autres pour sauvegarder sa mainmise
sur une partie de la Tunisie centrale. De façon générale, les souverains
hafsides ont protégé les saints et les marabouts dès le règne d’Abou
Zakariya. Que ce soit par réalisme ou par un processus
d’indigénisation, ces souverains d’origine allogène n’ont en tout cas pas
tenté d’empêcher un phénomène qui a pris à leur époque les allures
d’un fait de société. L’importance du confrérisme et des cultes
maraboutiques, qui ne s’est jamais démentie en dépit des tentatives de
bien des pouvoirs d’en atténuer l’influence, en a fait jusqu’à nos jours
un marqueur central de la religion maghrébine. Le culte des saints est
également une caractéristique du judaïsme nord-africain, ainsi rattaché
à d’anciennes formes de religiosité dépassant le strict cadre de l’islam.
En dépit de l’abondance de la littérature religieuse malékite et du
grand nombre de poètes, le plus souvent d’origine espagnole, qui ont
peuplé les cours royales, la vie intellectuelle et littéraire ne semble
avoir brillé ni par son originalité ni par son audace durant l’époque
5
hafside et a plutôt été marquée par une production conventionnelle et
répétitive. La fulgurance de l’œuvre d’Ibn Khaldoun ne saurait masquer
cette relative médiocrité. Il faut dire ici un mot de ce personnage dont
on a déjà fait plusieurs fois mention, qui demeure plus de six siècles
après sa disparition une référence pour les historiens du Maghreb, et
que d’aucuns considèrent comme le père de la sociologie tant les
concepts qu’il a forgés pour analyser les sociétés de son époque sont
encore opératoires. Abderrahmane Ibn Khaldoun est né en 1332 à
Tunis dans une famille de lettrés d’origine andalouse. Politicien,
diplomate, voyageur, il connaît tour à tour les cours et les prisons,
séjourne en Espagne après ses études à l’université de la Zitouna, se
met au service des souverains mérinides avant de rentrer à Tunis à la
demande du sultan, puis quitte de nouveau son pays natal pour aller
vivre au Caire à partir de 1383, où il occupe à plusieurs reprises le
poste de cadhi malékite avant de se retirer dans l’oasis du Fayoum. En
1400, envoyé en ambassade à Damas assiégée par Tamerlan qui s’en
empare en 1403, il y est enfermé avant de pouvoir retourner au Caire
où il meurt en 1406. Ayant étudié les disciplines les plus importantes
de son temps, du droit à la philosophie et à la théologie, doté d’un
impressionnant bagage intellectuel et d’une vaste connaissance du
monde politique dont il a été à la fois un acteur et un observateur, il
entreprend en 1377 d’écrire son célèbre ouvrage de philosophie de
l’histoire, Les Prolégomènes ou Discours sur l’histoire universelle, plus
connus sous leur titre arabe de Muqaddîma, avant de consacrer les
dernières années de sa vie à finir de rédiger son Livre des exemples – le
9
célèbre Kitab El Ibar – dont la troisième partie est consacrée à
l’histoire des tribus berbères et des empires maghrébins. De très
nombreuses études ont été consacrées à son œuvre, à sa méthode, à ses
analyses des cycles historiques, des filiations entre nomades et
sédentaires et de la fameuse asabiyya – l’esprit de clan qui fait la force
6
des sociétés lignagères . Cet érudit hors normes, à la fois conservateur
social et rationaliste intellectuel, ayant vécu à une époque troublée qui
a vu sombrer de grands empires et où commence à pâlir l’âge d’or
politique et intellectuel arabo-musulman, a tenté de penser l’histoire,
contrairement à ses contemporains orientaux et occidentaux qui ont
e
tous été de simples chroniqueurs. Ce moderne du XIV siècle a laissé un
héritage dont peu d’historiens peuvent se targuer.
L’AGONIE ET LA CHUTE DE LA DYNASTIE HAFSIDE
e
La restauration de la puissance hafside au XV siècle n’aura duré
qu’un temps et l’inexorable décadence commence dès l’aube du
e
XVI siècle. Les facteurs internes n’y sont pas étrangers, qui accentuent
le décalage entre le Maghreb et le nord de la Méditerranée. Le
royaume est certes prospère et ses souverains ont su maintenir le calme
en s’appuyant à la fois sur les tribus qui structurent le monde rural et
sur les villes qui abritent de dynamiques activités économiques. Mais,
s’il dispose d’une armée efficace, sa modeste flotte ne peut rivaliser
avec celles des puissances qui tentent de le vassaliser à l’heure où les
conflits méditerranéens ont essentiellement la mer pour théâtre. Son
commerce, tout en étant florissant, est contrôlé par les marchands
européens, tandis que ses industries sont distancées par celles d’une
Europe entrée dans une phase d’essor sans précédent dans son histoire.
Ces faiblesses font de l’Ifriqiya une proie convoitée par les deux
empires rivaux que sont l’Espagne et l’Empire ottoman, et elle apparaît
désormais davantage comme un pion sur l’échiquier méditerranéen que
comme un des acteurs de sa géopolitque. C’est en partie sur son
territoire que Charles Quint (1519-1556), chef du Saint Empire romain
germanique et roi d’Espagne et de Sicile et Soliman dit le Magnifique
(1520-1566), puis leurs successeurs, se mesurent durant une bonne
e
partie du XVI siècle, jusqu’à ce que les Ottomans l’emportent sur la
puissance chrétienne et intègrent pour de longs siècles l’Ifriqiya à leurs
e
possessions. Apparaît en outre à la fin du XV siècle la course, une
nouvelle activité à l’intersection du commerce illégal, de la
géopolitique et des rivalités militaires, à laquelle participe le royaume
hafside mais qui tombe vite dans l’escarcelle des vassaux de
Constantinople. La fin des Hafsides annonce donc un tournant dans
l’histoire ifriqiyenne, qui la voit perdre son autonomie.
Le premier moment de la longue bataille pour la possession de
l’Ifriqiya a pour enjeu ou prétexte la course, dans laquelle les derniers
rois hafsides voient une occasion de profit. Ils autorisent les frères
Barberousse, corsaires originaires de Mytilène convertis à l’islam, à
faire de Djerba une de leurs bases moyennant le paiement d’une
redevance. Le développement de cette lucrative activité entrave le
commerce en pleine expansion des États européens, au point que
l’Espagne arme une flotte qui tente sans succès de s’emparer de Djerba
en 1511 et bombarde les cités de la côte algérienne qui servent
également de ports d’attache aux navires corsaires. Ces derniers sont
devenus puissants. Alger les appelle donc au secours contre les
Espagnols en lieu et place de son traditionnel protecteur hafside. Bab
Arrouj occupe la ville et s’en fait proclamer roi en 1516. Son frère
Khayreddine dit Barberousse lui succède en 1519 et, pour s’assurer un
er
soutien, fait allégeance au sultan Sélim I , prédécesseur de Soliman,
qui lui octroie le titre de beylerbey (Bey des beys). Les Ottomans, qui
ont pris Bône et Bougie aux Espagnols en 1522, disposent désormais
d’un ancrage à partir duquel ils peuvent entreprendre la conquête de
l’Ifriqiya.
En août 1534, Khayreddine prend Tunis et proclame la déchéance
du roi Moulay Hassan, monté sur le trône en 1525. Mais Charles Quint,
qui veut à tout prix empêcher la Berbérie de passer sous domination
turque, promet au Hafside de le restaurer dans ses États, prend la tête
d’une coalition composée du Saint-Siège, de l’Ordre de Malte, du
Portugal, de Gênes et des Flandres alors sous domination espagnole,
dont la flotte débarque au port de La Goulette, avant-poste de Tunis,
en juin 1535. En juillet, la capitale est prise et mise à sac avec une telle
violence que certains ont avancé le nombre de 70 000 tués pendant les
trois jours qu’a duré le pillage. « La ville fut saccagée avec toute la
7
licence et la cruauté dont on a coutume d’user en cette rencontre »,
rapporte un chroniqueur témoin du massacre au cours duquel, entre
autres, une bonne partie de la population juive de la capitale et de son
avant-port a été exterminée. De nombreux monuments furent
également détruits, dont la bibliothèque de la Zitouna. Remonté sur le
trône grâce à l’intervention espagnole qu’il avait accompagnée, Moulay
Hassan signe en août avec Charles Quint un traité dans lequel il
reconnaît la suzeraineté de l’empereur, abandonne La Goulette à
l’Espagne qui se voit également concéder le monopole de la pêche au
corail. Le voilà réduit au rôle de chef, contesté par sa propre
population, d’un protectorat espagnol. Dès lors et pendant de longues
années, l’Ifriqiya sert de théâtre à la guerre que se livrent Turcs et
Espagnols par supplétifs interposés. D’un côté, Moulay Hassan soutenu
par les Habsbourg, tente en vain de reprendre le contrôle du pays. De
10
l’autre, Turgut Reïs , qui a succédé à Barberousse en 1546 – plus
connu sous le nom de Darghout ou Dragut pour les Européens –,
grignote aux Espagnols leurs places fortes, tandis que dans l’intérieur la
dissidence confrérique kairouanaise étend son influence jusqu’à
Constantine et Tripoli. À cette guerre dans laquelle aucune des forces
en présence ne parvient à remporter de victoire décisive, jusqu’en
1550, s’ajoutent des querelles dynastiques qui achèvent les Hafsides.
Moulay Hassan meurt en juillet 1550, probablement empoisonné.
Commence alors la dernière séquence de la guerre. D’abord chassé
d’Ifriqiya, Darghout y revient par Tripoli en 1556, auréolé du titre de
Pacha que lui a délivré le sultan ottoman. Il reprend en décembre 1557
Kairouan des mains de la Chabbia, et s’empare en 1560 de Djerba,
exterminant la totalité de la garnison espagnole. Ce sanglant épisode
est resté dans l’histoire à cause de l’édification de la « Tour des crânes »
avec les ossements des suppliciés, destinée à effrayer les chrétiens qui
auraient voulu s’emparer de l’île. Ce macabre monument est resté
debout jusqu’en 1846, date à laquelle le consul de France obtint du Bey
sa destruction. Darghout, devenu comme les frères Barberousse un
personnage de légende, meurt en faisant le siège de Malte en 1565, et
son allié Euldj Ali repart à la conquête de Tunis. Au terme d’une ultime
série de batailles pour la possession de la capitale reprise en 1573 par
don Juan, le vainqueur de la bataille de Lépante en 1571, une
puissante armée turque commandée par Sinan Pacha débarque en
juillet 1574, s’empare des forteresses qui protègent Tunis et s’y installe
définitivement. Dans cet ultime affrontement, les Turcs ont bénéficié
du soutien de la population locale, plus disposée à subir la domination
d’un empire musulman que celle d’une puissance chrétienne, et qui
n’avait jamais accepté la subordination de Moulay Hassan à la
couronne espagnole. Ils ont également vu leur entreprise facilitée par
le changement de priorité de Philippe II devenu roi d’Espagne à
l’abdication de son père Charles Quint, plus préoccupé des affaires
européennes que d’une installation durable au sud de la
8
Méditerranée . Ainsi se termine un épisode central de la rivalité
hispano-turque. La Porte compense en partie sa défaite à Lépante par
le contrôle de la rive sud du détroit de Sicile. Et c’est désormais en
Europe que le Saint Empire et la papauté auront à cœur de stopper
l’avancée ottomane. Pour la Tunisie, s’achève le long règne d’une
dynastie qui en a changé le visage, et commence une nouvelle période
de son histoire dans laquelle on a voulu voir son entrée dans les temps
modernes.
1. La date diffère légèrement selon les sources, entre 1228 et 1230.
2. L’hostilité de Charles d’Anjou est mentionnée par plusieurs historiens
dont M’hamed Ali M’rabet : « L’Ifriqiya à l’époque hafside », dans
H. Djaït, M. Talbi, E. Dachraoui, A. Dhouib, M. A. M’rabet,
F. Mahfoudh, Histoire générale de la Tunisie, t. II : Le Moyen Âge, 647-
1574, op. cit. Selon certains autres toutefois, c’est le roi de Sicile qui
aurait convaincu son frère d’aller à Tunis plutôt que directement en
Palestine, sous l’influence de négociants provençaux détenteurs de
créances sur la Tunisie. Voir Arthur Pellegrin : Histoire de la Tunisie
depuis les origines jusqu’à nos jours, Tunis/Paris, SAPL, 1941, chap. XII :
« Les Hafsides ».
3. Écoles enseignant les disciplines religieuses. Madrasa signifie école
en arabe.
4. Le makhzen signifie à l’origine l’entrepôt, d’où est tiré le mot français
« magasin ». Par extension, ce nom a été donné à l’administration
centrale du pouvoir sultanien.
5. Les Hafsides se sont servi des habous comme outil politique
permettant de mettre d’immenses domaines sous l’influence de grands
personnages, ce qui contribuait à établir des zones de sécurité dans les
régions occupées par des tribus remuantes. Les pouvoirs ottomans ont
poursuivi cette pratique. Voir sur cette question Jean Poncet, « Un
problème d’histoire rurale : le habous Aziza Othmâna au Sahel »,
Cahiers de Tunisie, 31, Tunis, 1960.
6. Caravansérails.
7. Ijtihad en arabe, qui consiste à lire le corpus sacré à la lumière de
son époque.
8. Ensemble architectural faisant office de siège d’une confrérie,
abritant en général un lieu de prière et une école coranique. Les saints
ont souvent été enterrés dans leur zaouïa, ce qui en a fait des lieux de
pèlerinage parfois très fréquentés.
9. Il porte en français le titre d’Histoire des Berbères, car seule la
e
troisième partie a été traduite par de Slane à la fin du XIX siècle.
10. Reïs en turc ou raïs en arabe signifie capitaine de navire. Par
extension, le titre a été donné aux chefs politiques issus de la course.
Aujourd’hui, le terme raïs désigne les chefs d’État à tendance
autocratique.
CHAPITRE VI
La Régence de Tunis jusqu’en 1830
PÉRIODE OTTOMANE OU TEMPS MODERNES ?
Comment faut-il appeler ces deux siècles et demi au cours desquels
l’Ifriqiya devient la Régence de Tunis, acquérant les limites territoriales
et les cadres sociopolitiques dont les réformateurs voudront faire la
pâte d’une Tunisie nouvelle à partir des années 1830 ? Certes, les deux
appellations ne sont pas antinomiques, mais la question est de savoir
si, reprenant une fois de plus la périodisation européenne, on peut
qualifier cette époque de moderne. Encore faut-il s’entendre sur le
contenu de ce terme. On sait à quel point l’expression « temps
modernes » – d’ailleurs longtemps dotée d’une majuscule – a été
saturée de sens par la pensée occidentale. En l’employant, cette
dernière a voulu signaler avec emphase qu’à partir de la Renaissance,
l’Europe entre dans la voie d’un progrès infini qui constitue désormais
son unique horizon. Pour y parvenir, elle s’est dotée de deux outils
essentiels à son accomplissement. Le premier est la modernité
technique qui lui permettra d’assurer sa suprématie sur le reste du
monde. Le second outil est inhérent à la notion même de progrès :
l’eschatologie de la modernité ne cherche ni dans l’au-delà ni dans un
éternel retour aux origines les fins dernières de la condition humaine,
mais dans l’avenir ici-bas. Elle ne peut donc être que profane
puisqu’elle veut assurer le mieux-être des hommes durant leur
existence terrestre, et là seulement. En dépit de l’importance du facteur
e
religieux dans la vie des sociétés occidentales entre le XVI et le
e
XIX siècles, progrès technique et sécularisation ont donc été les deux
piliers qui ont permis l’avènement des temps modernes.
En s’appuyant sur ces paramètres et sur quelques autres, dont
l’accélération du processus de construction de l’État, on a voulu voir
dans le tournant des années 1830 le moment fondateur de la
modernité tunisienne. Il représente en effet une rupture dont nous
parlerons plus loin et fait office, dans le récit historique comme dans la
mémoire collective des Tunisiens, de date de naissance de la Tunisie
contemporaine. Mais ce tournant a été préparé par la longue période
qui l’a précédé, comme l’ont montré plusieurs historiens. Mohamed
Hedi Chérif voit ainsi dans le fondateur de la dynastie husseinite
e
Hussein Ben Ali au début du XVIII siècle l’opérateur d’un État
1
moderne . Fatma Ben Slimane s’est pour sa part attachée à démontrer
e e
selon quelles modalités les XVII et XVIII siècles ottomans ont construit
un État à partir de considérations séculières qui le différencient des
2
logiques ayant structuré les époques antérieures . L’historienne voit
e
dans les troubles du XVI siècle l’agonie d’un schéma de gestion
politique où, depuis la conquête musulmane, l’État s’adossait à une
idéologie religieuse. Outre leurs dimensions géopolitiques, les conflits
qui ont rythmé ce siècle seraient la manifestation de l’affrontement
entre deux projets politiques, l’un – celui des Hafsides – reconduisant
les modèles hérités du passé, le second – celui des Ottomans – ayant
pour objectif de contrôler les espaces conquis par l’installation de
nouvelles institutions administratives, militaires et religieuses. Mais
e
c’est dans la délimitation des frontières au début du XVII siècle qu’elle
et d’autres voient la naissance véritable de la Tunisie moderne. Alors
e
que, depuis le VIII siècle, les royaumes et les empires maghrébins ne se
fixaient pour limite que le lieu où s’arrêtaient leurs conquêtes et
l’hégémonie de leur doctrine religieuse, le tracé de la frontière entre les
régences d’Alger et de Tunis en 1614 puis par le traité de 1628 est le
résultat d’une logique purement territoriale où ni la religion ni les
solidarités tribales n’entrent en jeu. La puissance ottomane, qui exerce
sa suzeraineté sur les deux régences, patronne donc la stabilisation des
frontières en fonction de critères séculiers. De même, les négociations
avec les États européens conduisent la Régence de Tunis à fixer des
lignes de démarcation maritimes où les rapports de force géopolitiques
se substituent aux paramètres religieux. L’ottomanisation du pouvoir
équivaudrait donc à une forme de sécularisation politique, le religieux
n’étant plus le moteur de la gestion du territoire, même si son
vocabulaire – comme le terme jihad – a pu être utilisé en certaines
occasions pour mobiliser les populations contre un adversaire
extérieur.
Sur le plan intérieur, la Régence de Tunis acquiert aussi durant
cette période des attributs de la modernité politique par le biais de la
mise en place d’une administration quadrillant le territoire et d’une
neutralisation progressive des pouvoirs locaux. On verra cependant
que, sur ce dernier point, l’entreprise a été difficile et qu’il a fallu sans
relâche en rouvrir le chantier jusqu’à la veille de l’occupation coloniale.
L’homogénéité de la sphère tribale a cependant été fracturée par le
ralliement de certaines tribus à l’autorité centrale pendant que d’autres
ont continué d’y être rétives. La fiscalité a été, entre autres, une façon
de les y contraindre.
Voilà pourquoi le moment ottoman peut lui aussi être considéré
comme fondateur. En mettant fin à la référence religieuse comme
raison de l’État, en dessinant les contours d’une formation étatique
dotée d’un territoire non contestable et d’une administration qui le
contrôle à peu près, il a jeté les bases de ce qui pourra devenir une
nation. De tels constats permettent, au passage, de faire justice de
certaines analyses occidentales voulant que l’État ait été une création
purement européenne, ce qui expliquerait les échecs répétés de sa
« greffe » dans les régions du monde n’appartenant pas à la civilisation
3
de l’Europe et à ses épigones . Ces analyses s’appuient entre autres sur
le postulat de l’incapacité de l’État musulman à se séculariser. Certes,
et on se penchera sur cette question en abordant la période
postcoloniale, ses rapports avec la religion ont toujours pris un tour
problématique. Mais des formes de sécularisation n’en ont pas été
absentes, et la Tunisie ottomane a été dans ce domaine un précurseur.
De fait, le politique a constamment tenté de domestiquer le religieux
au profit de ses propres impératifs et, à condition de garantir le respect
des piliers de l’islam et du droit charaïque de la famille, il s’en est
affranchi dans pratiquement tous les autres domaines, en matière
fiscale notamment où les impôts charaïques ont été progressivement
intégrés au domaine du beylik et où d’autres taxes parfaitement
profanes n’ont cessé d’être créées pour remplir la cassette beylicale. On
peut, à l’instar d’Abdelhamid Henia, résumer le processus de
sécularisation de l’État tunisien à l’époque ottomane par trois
caractéristiques : le religieux et le politique sont certes imbriqués dans
certains domaines mais sans être confondus, les institutions et les
pratiques politiques se sécularisent et l’État entreprend de domestiquer
les Oulémas et les « gestionnaires de la sainteté » en les faisant
4
progressivement entrer dans sa clientèle . La précocité de cette
domestication du religieux par le politique peut s’expliquer par le
monopole qu’exerce la société citadine sur la gestion du pouvoir.
L’originalité tunisienne en la matière s’originerait ainsi dans une autre
constante de sa singularité, l’hégémonie politique et culturelle de la
citadinité sur la ruralité, même si cette dernière n’a cessé de vouloir
défendre son autonomie. Cette sécularisation de l’État justifie donc que
l’on fasse appartenir la période ottomane aux temps dits modernes.
Elle suggère par là même que la modernité de l’État tunisien est
beaucoup plus ancienne que ne l’a affirmé l’historiographie coloniale
qui a voulu en faire un pur produit de la colonisation, et que la
trajectoire européenne d’entrée dans la sphère profane n’a pas valeur
normative universelle. Cela dit, la sécularisation dont on parle ici a
concerné l’État sans affecter forcément la société, et la religion est
demeurée une des sources essentielles de légitimation du pouvoir,
5
deux données qui ont produit un « État inachevé ». On y reviendra.
En revanche, l’État ottoman n’a pas été générateur de progrès
technique, cet autre pilier de la modernité. L’archaïsme de l’appareil
productif et des structures sociales sur lesquelles il est resté assis l’a
rendu de plus en plus vulnérable aux offensives des puissances
européennes alors en plein essor économique et pressées de renforcer
par le biais de la conquête du monde les ressorts de leur expansion.
L’origine étrangère et le statut servile des élites militaires et politiques
durant toute cette période ont-ils été les facteurs ayant bloqué la
formation d’une bourgeoisie endogène capable de bousculer les cadres
socio-économiques hérités du passé et de mettre fin à l’immobilisme
qui a fini par avoir raison de la Régence ? En effet, ses monarques –
comme leurs modèles de la Porte – ont eu pour souci de ne jamais
placer entre les mêmes mains les pouvoirs politique, économique et
religieux. Le premier a été confié aux mamelouks, cette caste allogène
aux attributions non héréditaires dérivant du seul bon vouloir du
souverain, et dépourvue de toute base sociale locale qui aurait pu la
rendre dangereuse. Le second a été partagé, dans le secteur agricole,
entre les propriétaires ou allocataires de grands domaines résidant en
ville et vivant de leur rente foncière, et les petits propriétaires des
plaines littorales, les tribus au mode de fonctionnement moins
inégalitaire – encore que les clivages sociaux n’y étaient pas
inexistants – étant confinées sur les terres les moins fertiles. Toujours
en matière économique, le grand commerce n’a cessé d’être tenu par
des firmes étrangères soutenues par leurs gouvernements, la
fabrication artisanale des produits manufacturés restant toutefois aux
mains des autochtones engoncés dans un corset corporatiste leur
interdisant toute innovation. Seul le pouvoir religieux, appuyé sur une
solide tradition juridique remontant à l’école de Kairouan, est demeuré
un monopole des élites urbaines locales – tunisoises essentiellement –
1
d’autant que le hanéfisme de la minorité d’origine turque n’a pas
essaimé au sein d’une population demeurée obstinément malékite.
Cette séparation des pouvoirs a fait la force et la faiblesse des deux
dynasties ottomanes qui se sont succédé sur le trône de Tunis jusqu’à
l’instauration du protectorat français en 1881. Force, car le despotisme
du fonctionnement monarchique a été protégé par le fractionnement
des détenteurs de l’autorité entre des catégories partiellement étanches
l’une à l’autre, donc peu susceptibles de se regrouper ; faiblesse, car
l’appel aux éléments étrangers pour gouverner a alimenté « le caractère
6
en quelque sorte externe du pouvoir par rapport à la société ». On
verra cependant comment, dans le même temps, la dynastie husseinite
s’est autochtonisée et n’a cessé d’avoir pour souci de conquérir puis de
renforcer son autonomie vis-à-vis de Constantinople.
Selon quelles modalités ce processus s’est-il poursuivi, quelle a été
l’évolution des rapports entre le pouvoir et la société et comment cette
e
dernière a-t-elle fonctionné jusqu’au premier tiers du XIX siècle,
moment à partir duquel ce qui devient la Tunisie connaît des mutations
qui bouleversent son édifice institutionnel et politique ? C’est ce qu’il
convient maintenant d’examiner.
L’INSTALLATION DU POUVOIR OTTOMAN
ET LE XVIIe SIÈCLE MOURADITE
De l’arrivée de Sinan Pacha à Tunis en 1574 à l’avènement des deys
en 1590, la nouvelle conquête est sous l’autorité directe du corps des
janissaires, fort de 4 000 hommes, et dépend jusqu’en 1584 du
beylerbey d’Afrique siégeant à Alger. À cette date, Tunis devient une
régence autonome relevant directement de Constantinople. En 1590,
une révolution de palais à laquelle prend part une partie de la
population tunisoise, excédée par les exactions des officiers des
janissaires, inaugure quatre décennies durant lesquelles les deys
deviennent les maîtres du pays, assistés du Diwan, sorte de Conseil
groupant les chefs des sections de la milice et quelques notables. Ils
doivent toutefois composer avec la taïfa des raïs, corporation des chefs
corsaires qui ont une influence considérable étant donné que la course
procure à l’État naissant l’essentiel de ses revenus. La plupart des raïs
sont des renégats d’origine grecque, italienne, corse ou provençale qui
deviennent « Turcs de profession », ainsi qu’on appelait ceux qui
avaient abjuré de gré ou de force leur religion d’origine pour embrasser
l’islam. Comme Tripoli au Sud et Alger à l’Ouest, Tunis est en effet une
des métropoles du fructueux commerce d’êtres humains qui prospère
alors en Méditerranée. Les raïs arraisonnent les navires des puissances
chrétiennes, en prennent les marchandises et les canons et en
capturent les passagers qui sont vendus comme esclaves dans les villes
de l’empire. Les moins chanceux de ces captifs finissent ce qui leur
reste de vie aux galères ou dans les tâches les plus épuisantes, d’autres
s’en tirent mieux s’ils ont de bons maîtres et peuvent accéder à des
postes enviables, d’autres enfin peuvent être rachetés par des œuvres
pieuses de leurs pays d’origine. Étant avant tout un objet d’échange, ils
ne sont en général pas maltraités et peuvent vaquer librement à leurs
occupations en rentrant chaque soir au bagne où ils sont affectés. De
l’autre côté de la mer, on ne se prive pas non plus de capturer le plus
grand nombre possible de « mahométans », moins pour un usage
économique que pour servir de monnaie de troc dans les tractations
régulières qui se nouent pour échanger des prisonniers. D’une rive à
l’autre, des sociétés de bienfaisance s’activent à récupérer leurs
ressortissants, en rendant un contingent de captifs ou en payant
rançon.
Othman Dey, en s’emparant du pouvoir en 1595, met fin à
l’autorité directe de la Porte qui se transforme en suzerain plus lointain
à mesure que se renforce le règne de ses vassaux locaux. Jusqu’à sa
mort en 1610, il s’emploie à « pacifier » le territoire en réprimant les
révoltes tribales et en confisquant au profit des siens des milliers
d’hectares de terres collectives. Afin de s’assurer le monopole du
pouvoir, il réduit les prérogatives du Diwan et soumet le chef de la
taïfa des raïs, le Captan, à son autorité. Pour se donner les moyens de
construire le nouvel État qu’il ambitionne de diriger, il réactive une
ancienne institution hafside chargée de lever l’impôt. Le Bey, c’est ainsi
qu’on appelle celui qui la dirige, a pour mission d’aller deux fois l’an le
recouvrer dans toutes les régions du pays à la tête de son camp volant,
la mahalla, véritable « État itinérant avec ses attributions politiques,
7
symboliques, juridiques, militaires, économiques et fiscales ». Il a, du
coup, la responsabilité des finances du royaume ainsi que celle de
l’administration des tribus. Ramdhan, le premier Bey, assure à l’État
des rentrées fiscales régulières une fois réduites les dissidences, ce qui
permet au Trésor de ne plus dépendre des seules recettes de la course.
À son décès en 1613, la charge revient à Mourad, son homme de
confiance. Destin à la fois exceptionnel et banal pour l’époque que celui
de cet homme, né corse sous le nom de Jacques Santi, kidnappé à l’âge
de neuf ans par les corsaires de Tunis, converti à l’islam et adopté par
Ramdhan qui l’élève comme son fils. Mourad exerce ses fonctions
pendant près de vingt avec une redoutable efficacité, à tel point que la
Porte lui octroie en 1631, l’année de sa mort, le titre de pacha. Son fils
Hamouda lui succède. À partir de son règne, les beys – dont la charge
devient héréditaire et se cumule avec celle de pacha qui se réduit
progressivement à un titre honorifique – assurent seuls la réalité du
pouvoir et se muent en souverains de plein exercice. Ainsi naît la
dynastie mouradite, de l’ascension d’un renégat, et qui préside aux
e
destinées du pays jusqu’à la fin du XVII siècle.
C’est durant ces premières décennies ottomanes que la Régence
acquiert quelques-uns des caractères qui en définiront la personnalité
jusqu’à l’occupation française. Othman Dey d’abord, après avoir rétabli
la sécurité dans les zones intérieures, promulgue un embryon de code
de droit public, le Mizan, qui donne valeur juridique à certaines
coutumes et améliore les relations jusque-là houleuses entre
gouvernants allogènes et gouvernés autochtones. Soucieux d’installer
partout l’autorité du pouvoir central, il nomme des caïds à la tête des
tribus et des cheikhs à la direction des fractions de tribus, qui sont
responsables de l’ordre devant les caïds. Ces derniers sont recrutés au
sein de la minorité turque, tandis que les cheikhs appartiennent plus
souvent aux élites locales. Othman et son successeur Youssef Dey
(1610-1637) – dernier Dey à gouverner avant que le pouvoir ne passe
aux beys – favorisent par ailleurs la diversification de la population en
accueillant à partir de 1609 des dizaines de milliers d’Andalous – on en
estime le nombre à plus de 80 000 – contraints de quitter l’Espagne
après la promulgation de l’édit d’expulsion des musulmans par
8
Philippe III . Cette troisième vague migratoire ibérique, après celle de
e
la fin du XIII siècle puis celle de 1492, s’installe dans les régions les
plus riches du Nord-Ouest, fondant un chapelet de bourgs aux environs
de Bizerte, dans la vallée de la Medjerda et dans le Cap Bon, ou en
occupant d’autres déjà existants auxquels elle apporte une nouvelle
prospérité, grâce en particulier à la sophistication de ses techniques
e
culturales. Au début du XVII siècle également, la Régence acquiert à
l’Ouest ses frontières quasi définitives. Un premier tracé est délimité en
1614, qui ne satisfait pas les puissants deys d’Alger désireux d’étendre
leur territoire aux dépens de celui de Tunis. Décidé à contrer leurs
appétits, Youssef Dey leur livre bataille en 1618 mais, après la défaite
de son armée, il est contraint de signer un nouveau traité qui ampute
son royaume de l’Ifriqiya occidentale, soit l’ancienne Numidie, pour en
réduire la superficie à celle de l’antique Proconsulaire. Outre la cession
d’importants territoires, Tunis est contraint de verser à Alger une
indemnité de guerre et un tribut. Cet épisode est la première
manifestation de la constante volonté de la Régence d’Alger d’influer
sur les destinées de son voisin, qui provoquera régulièrement des
e
conflits jusqu’à l’aube du XIX siècle. Pour revenir aux constats esquissés
au début de ce chapitre, rappelons que cette délimitation a eu aussi
pour effet d’instaurer le principe de l’appartenance territoriale des
populations et des tribus. L’espace traditionnel de ces dernières est
désormais scindé par une frontière internationalement reconnue, et
leurs membres sont sujets des princes qui gouvernent le territoire où ils
habitent. Certes, le sentiment d’appartenance à une entité commune
transcende une ligne tracée par une autorité toujours considérée
comme étrangère mais, juridiquement, le territoire l’emporte à partir
de ce moment sur la lignée.
Pourtant, bien que la complémentarité entre éleveurs et
agriculteurs, entre habitants des terres de parcours – cultivateurs à
l’occasion – et sédentaires des bourgs agricoles du nord-est et de la
façade côtière, ait été plus d’une fois soulignée, les débuts de l’ère
ottomane semblent creuser l’ancestral clivage entre les steppes de
l’intérieur et la Tunisie littorale. D’un côté, la course déverse dans les
ports de la Régence hommes et produits originaires de toute la
Méditerranée, et cette Tunisie s’intègre ou se réintègre aux grands
9
courants économiques et aux modes de vie méditerranéens . De
l’autre, la Tunisie steppique ne paraît intéresser le pouvoir que pour les
revenus que le fisc lui apporte et pour les soldats qu’il y prélève.
Politiquement et économiquement marginalisée, elle se replie sur ses
traditions et sur une organisation sociale largement autarcique. Certes,
à partir des Mouradites, les beys ont plus d’une fois pris pour femmes
les filles de grands chefs de tribus afin de sceller par le sang
d’indispensables alliances, mais ces mariages n’ont jamais fait pénétrer
les Bédouins au cœur du pouvoir. D’ailleurs, la quasi-totalité des beys
ont dû réprimer des soulèvements récurrents. Leurs règnes successifs
ont été consacrés d’une part à ramener le calme dans les régions
dissidentes et, d’autre part, à surmonter de sanglantes querelles de
succession recoupant en partie les rivalités entre les tenants d’un
« parti turc » – plus d’une fois appuyés par Alger – et les partisans d’une
tunisification du pouvoir. Mourad II (1659-1673), qui succède à
Hamouda, se heurte ainsi à la fois aux deys et aux janissaires qui
veulent retrouver leur prépondérance et à une grave rébellion de la
population du rude massif du Djebel Ousselat dans la région de
Kairouan. Il parvient à la réduire au terme d’une expédition qui brise la
résistance de son chef coutumier, le cheikh Belgacem Echouk. Quant
aux janissaires, demeurés un corps d’élite fermé aux autochtones, ils
voient leur influence réduite par le recours de plus en plus massif des
beys à des troupes auxiliaires indigènes recrutées au sein de puissantes
tribus makhzen – Drid, Hammama, Methellit, Ourghemma – qui ont
fait allégeance au trône moyennant des exonérations d’impôts,
auxquelles s’ajoutent les spahis qui accompagnent le Bey et sa mahalla
2
lors du camp fiscal et les zwawa , Berbères recrutés dans le nord du
pays et jusqu’en Kabylie. Tout en réprimant les velléités de dissidence,
les Mouradites ont poursuivi une politique d’alliance avec les tribus
arabo-berbères, estimant nécessaire de renforcer leur ancrage local
pour s’affranchir plus facilement des revendications des janissaires et
de la suzeraineté de la Porte. On comprend dès lors que la politique de
la Régence ait été rythmée par l’affrontement entre partisans d’une
indigénisation du trône et défenseurs de la prépondérance turque
3
incarnée par son aristocratie militaire . Pendant deux cents ans, car
elle s’est poursuivie sous les Husseinites, la lutte a pris différentes
formes, ses protagonistes instrumentalisant plus d’une fois les rivalités
dynastiques pour faire gagner leur camp.
La mort de Mourad II en 1675, dont le règne fait figure d’apogée de
la dynastie, donne le signal d’une guerre civile longue de vingt ans. Elle
met d’abord aux prises deux de ses fils et son frère qui se disputent la
succession, puis ses fils contre le Dey Ahmed Chelbi qui veut rétablir la
prééminence turque, mais qui est défait et mis à mort en 1686. Enfin,
4
en 1694-1695, le kahia Ben Choukr, haut dignitaire de la cour,
s’empare du pouvoir avec l’appui de Tripoli et d’Alger et saigne sans
5
ménagements le pays. C’est la deuxième occasion qu’a l’odjak d’Alger
d’intervenir dans les affaires de son voisin. En novembre 1694, ses
troupes prennent et dévastent Tunis et réclament pour prix de leur
départ un tribut d’un tel montant que le pays en sort ruiné. Déjà
éprouvées par les rapines de Ben Choukr, les populations se révoltent
et ramènent au pouvoir les Mouradites. Mais les querelles de
succession – qui recoupent l’antagonisme de deux lignes politiques –
reprennent de plus belle jusqu’à ce que Mourad III finisse par
triompher de son rival Ramdhan Bey (1696-1699). Le règne de ce
despote cruel et probablement désaxé, investi à l’âge de dix-huit ans et
6
véritable personnage shakespearien , ce qui ne l’a pas empêché d’être
parfois fin politique, est le dernier de la dynastie. Il est tué en 1702 par
les hommes de l’agha Ibrahim Cherif, l’un de ses proches
collaborateurs, lequel en profite pour liquider tous les membres de la
famille mouradite qui n’avaient pas péri lors de leurs sanglantes luttes
intestines. De 1702 à 1705, le monarque autoproclamé – qui cumule
les titres de bey, de dey et de pacha – rompt avec la politique
probédouine de Mourad III, dont la mère appartenait à la tribu des
Hanencha, pour favoriser la minorité turque et restaurer le pouvoir de
son aristocratie militaire. Fidèle officier des Mouradites dont il partage
la vision politique et inquiet des effets de ce revirement et de la reprise
des hostilités par Alger, l’agha Hussein Ben Ali Turki se fait proclamer
Bey le 10 juillet 1705, fondant ainsi la dynastie husseinite qui occupera
le trône tunisien jusqu’à la proclamation de la République en 1957, un
an après l’indépendance.
LES HUSSEINITES, UNE DYNASTIE TUNISIENNE ?
Malgré son nom, Hussein Ben Ali n’est pas turc. Mamelouk par son
père, un converti candiote, il est arabe par sa mère, petit-fils et neveu
de chefs bédouins de l’Ouest. Ayant commandé les troupes d’auxiliaires
tribaux, il connaît parfaitement le pays profond, ce qui en a fait durant
une grande partie de sa carrière un véritable « officier des affaires
7 10
indigènes » selon l’expression de l’historien Azzeddine Guellouz . Il
convient de se pencher sur la politique d’équilibre qu’il a menée durant
son règne entre des forces ethno-politiques antagoniques et les
obstacles qu’il a rencontrés, entraînant une fois de plus la Régence
dans une longue guerre civile, avant qu’elle ne retrouve la paix avec ses
successeurs. Mais cette paix, servie par une grande stabilité dynastique
et institutionnelle – hormis les deux crises qui la mettent un moment
en danger, huit souverains seulement se succèdent entre 1705
et 1830 – sert à gouverner une société hétérogène, dans laquelle les
communautés différentes se côtoient sans se connaître et dont les
contentieux sont intrumentalisés par les puissances désireuses
d’accroître leur influence dans la Régence. Outre les ingérences
étrangères qui font sentir leurs effets sur l’économie, la Tunisie oscille
e e
du XVII siècle au début du XIX siècle entre périodes de prospérité et
crises profondes, sanitaires et frumentaires, qui la fragilisent au point
que certains historiens ont parlé de société « en voie de sous-
11
développement ».
En politique intérieure, Hussein Ben Ali a le temps, avant la crise
qui va l’emporter, de poursuivre la politique mouradite qui a reposé sur
8
trois piliers : l’autonomie à l’égard d’Istanbul , le caractère
monarchique du régime et la recherche simultanée du soutien des
populations arabes et des mamelouks, accompagnée d’une quête
d’équilibre entre les différentes composantes de la population. Pour se
concilier la communauté d’origine turque, il augmente les émoluments
du Dey dont la fonction reste honorifique, de même qu’il consulte
régulièrement le Diwan, mais de façon purement formelle. Il partage
les postes clés du pouvoir entre mamelouks et Arabes, tout en
encourageant le mariage des Turcs avec des filles du pays pour
accroître le nombre des Kouloughlis, cette population métisse qui sert
de passerelle entre les communautés. Quant aux Turcs de souche, ils
sont éliminés de son entourage à l’exception de son biographe officiel,
Hussein Khodja. Cette stratégie d’équilibre est cependant mise en échec
à la faveur d’une querelle dynastique qui la rompt durablement. Au
moment où il prend le pouvoir en 1705, Hussein Ben Ali n’a pas
d’enfant mâle et choisit d’élever son neveu Ali à la fonction de Bey du
camp, c’est-à-dire de prince héritier. Mais son mariage avec une captive
génoise lui donne par la suite quatre fils. Vers 1725, quand son aîné
Mohamed Er-Rachid arrive à l’âge adulte, il choisit d’en faire son
successeur au détriment d’Ali qui reçoit en compensation le titre de
pacha. Ce dernier refuse de s’en contenter et fait sécession en
février 1728 en quittant Tunis avec son fils Younès pour rejoindre le
Djebel Ousselat d’où il entame une campagne contre son oncle. La
rivalité successorale se transforme alors en guerre civile qui met aux
prises les tribus husseiniyas – fidèles du Bey, et les Bashiya –,
partisanes du Pacha. Dix-huit mois de combats entre avril 1728 et
août 1729 se soldent par une défaite des troupes d’Ali Pacha qui se
réfugie à Alger pour échapper à la sanction beylicale et, aidé par le Dey
trop heureux d’interférer dans les affaires tunisiennes, prend la tête du
parti turc marginalisé par Hussein Ben Ali. Recommence alors, entre
1735 et 1740, une nouvelle guerre civile. En mai 1735, Ali Pacha et les
troupes algériennes pénètrent en Tunisie, prennent Le Kef, entrent à
Tunis en août, pillent la capitale, et le vainqueur s’installe sur le trône
à la place de son oncle réfugié à Kairouan. En mai 1740, son fils
Younès s’empare de la ville et tue son grand-oncle.
La victoire d’Ali Pacha, qui a entre autres pour conséquence
d’accentuer la mainmise d’Alger sur la Régence, peut s’expliquer par la
somme de frustrations provoquées par la politique de Hussein Ben Ali,
qui a donné à son rival les forces dont il avait besoin pour l’emporter.
En favorisant les tribus bédouines au détriment d’autres éléments de la
population, le premier bey husseinite s’est en effet attiré l’hostilité de
larges secteurs de cette dernière : tandis que les paysans sédentaires
goûtent peu ce favoritisme, les Andalous et les citadins en général –
inquiets de la montée du « danger » bédouin et mécontents de
l’interventionnisme beylical en matière économique – ont souvent fait
cause commune avec les Turcs durant cette période dans le but de
sauvegarder leurs intérêts. Enfin, Ali Pacha a réussi à rallier certaines
tribus – Ousselat, Ouled Ayar, Amdoun – moins gâtées que les Drid, les
Zlass, les Hammama ou les Ouled Aoun, fers de lance des troupes
Husseiniya. Mais il prend les rênes d’un pays fracturé, et les
contentieux révélés par la guerre entre Husseiniya et Bashiya seront
appelés à durer bien au-delà de la mort des princes qui les ont utilisés.
On retrouvera en effet ces mêmes conflits entre soff – ainsi qu’on
appelle les alliances de tribus – au moment de la grande insurrection
de 1864 dont il sera plus loin question.
En 1735, les fils de Hussein se réfugient à leur tour à Alger. Quant
à Ali Pacha, après avoir gouverné en s’appuyant sur les janissaires et en
restaurant les usages de l’époque turque, il décide en 1743 de réduire
leur pouvoir devenu exorbitant et réprime férocement leur tentative de
mutinerie à l’annonce de leur marginalisation. Ce retournement de
situation et la politique anti-turque menée désormais par Ali Pacha
fournissent aux fils de Hussein l’occasion de prendre à leur tour, à
partir d’Alger, la tête du parti turc. Aidés par le Dey d’Alger et le Bey de
Constantine, ils échouent une première fois en 1746 à reconquérir la
Tunisie. Il leur faut attendre dix ans encore pour qu’en 1756, les
troupes algériennes s’emparent à nouveau de Tunis et livrent une fois
de plus la capitale à une mise à sac encore jamais égalée en violence
selon les chroniqueurs de l’époque. Ali Pacha est exécuté et Mohamed
Er-Rachid, le fils aîné de Hussein Ben Ali, revenu en Tunisie dans les
fourgons de l’armée algérienne, monte enfin sur le trône de la
Régence. Mais cet homme que l’on a dit sensible et cultivé est épuisé
par ses années d’épreuves. Traumatisé par les horreurs commises par
les troupes d’Alger lors de la prise de Tunis, il en aurait conçu un
dégoût définitif pour le pouvoir dont il laisse l’exercice quotidien à son
frère Ali. Durant son court règne (1756-1759), il tente toutefois
d’apaiser les rancœurs et de remettre de l’ordre dans un pays dévasté
par des années de guerre, en empêchant la milice turque de restaurer
ses privilèges et en prônant l’unité du pays fondée sur la
reconnaissance par tous de la légitimité de la dynastie. Selon
Azzeddine Guellouz, ce n’est pas de restauration de la branche aînée
qu’il faut parler en 1756, mais de véritable instauration de la dynastie
12
et de l’État husseinites . Quelques crises émailleront cependant ce
processus de réconciliation, dont la plus grave – provoquée par
l’insurrection du petit-fils d’Ali Pacha – a lieu entre 1759 et 1762 et se
solde par une sanglante répression des tribus demeurées Bashiya. À
cette occasion, tous les habitants du Djebel Ousselat sont déportés et
e
l’accès à leur montagne sera interdit jusqu’à la fin du XIX siècle. Quant
à la Porte, qui a plus d’une fois tenté d’œuvrer en faveur du parti turc,
9
elle se résout à soutenir la politique d’unité nationale de Mohamed Er-
Rachid, estimant qu’elle a plus à gagner à la stabilité de la Régence
sous la houlette d’une dynastie locale qui n’est pas hostile à sa
suzeraineté qu’à la perpétuation de conflits qui achèveraient de la
ruiner. On notera que, pour la première fois depuis l’occupation
turque, les beys de Tunis sont considérés par Istanbul comme des
autochtones, alors que les Husseinites ont constamment souffert d’être
perçus par une majorité de la population comme une dynastie d’origine
étrangère. Dès cette époque, ils sont pourtant davantage intégrés au
terreau tunisien que leurs prédécesseurs puisque la cour a abandonné à
e
la fin du XVII siècle l’usage de la langue turque pour adopter l’arabe.
Pour autant, le parti turc ne s’est pas résigné à sa défaite. Il tente
encore à plusieurs reprises de reprendre le pouvoir, en 1811
notamment, à la faveur d’une révolution de palais avortée. Pour s’en
protéger, le Bey s’entoure d’une garde de mamelouks composée de
Circassiens, de Géorgiens, de renégats européens ou venus des
provinces balkaniques de l’empire, ce qui annonce la puissance qui sera
e
la leur durant le XIX siècle.
À la suite de sa victoire, les conditions humiliantes qu’a imposées à
Tunis le Dey d’Alger pour prix du départ de ses troupes n’améliorent
pas la situation du pays. Le traité de 1756 stipule que la Régence doit
lui envoyer deux bateaux chargés d’huile par an, que les navires
tunisiens doivent réduire la hauteur de leurs mâts et qu’il est interdit
au Bey de Tunis de relever sur les frontières les fortifications détruites
pendant la guerre. Cette quasi-tutelle algérienne se prolonge pendant
cinquante ans, jusqu’à ce que le Bey Hamouda Pacha suspende en 1806
les envois d’huile, rallonge les mâts de ses navires et ordonne la
reconstruction des fortifications frontalières. Après la déclaration de
guerre à Tunis du Dey Ahmed Khodja, le conflit ouvert ou larvé dure
jusqu’à ce qu’en 1821 la paix soit rétablie sous les auspices de
Constantinople. Les Algériens, ou plutôt le pouvoir turc d’Alger, n’ont
donc cessé d’utiliser les guerres de succession chez son voisin pour
tenter d’en influencer les destinées.
Les deux longs règnes d’Ali Bey II (1759-1782) et de Hamouda Bey,
plus connu sous le nom de Hamouda Pacha (1782-1814), ont été les
plus calmes et les plus prospères de cette période de l’histoire de la
Tunisie, malgré la récurrence des révoltes intérieures et des rivalités
entre les différentes factions rattachées au pouvoir. Le retour de la
paix, favorisant une relance de l’économie qui avait tant souffert du
long conflit civil de 1735-1756, a remis la Régence debout. Pourtant,
c’est sous ces deux grands beys que s’aggravent les fragilités du pays,
dues à l’immobilisme des structures économiques, à la fragmentation
de la société et aux ambitions des puissances européennes que les deux
souverains ont cru pouvoir utiliser sans avoir pris la mesure du
caractère insatiable de leurs appétits. Après le bref intermède
d’Othman Bey (septembre-décembre 1814), dernière crise dynastique
avant que ne prévale définitivement la règle de succession par
primogéniture, les deux règnes de Mahmoud Bey (1814-1824) et de
Hussein Bey II (1825-1835) vont révéler ces faiblesses au grand jour et
provoquer l’électrochoc réformiste entamé en 1835 avec Ahmed Bey.
Renouant avec la politique de Hussein Ben Ali durant ses premières
années de règne, Ali Bey tente – tout en renforçant l’autorité de l’État –
de concilier l’allégeance à la Porte avec un traitement à peu près
égalitaire des communautés coexistant dans la Régence. Pour se
concilier une population épuisée par des années d’épreuves, il
proclame en montant sur le trône une amnistie fiscale et répartit la
charge de l’impôt de façon moins inéquitable. En matière économique,
il s’éloigne de l’interventionnisme du premier Husseinite dont le
système du mouchtara obligeait les agriculteurs à vendre à l’État un
contingent de céréales à prix fixé quels que soient les fluctuations du
marché et le niveau de la récolte, et restaure la liberté du commerce
intérieur, ce qui lui vaut la sympathie des ruraux et des commerçants.
Sur le plan politique, c’est sous son règne que s’affirme la fulgurante
ascension des mamelouks dont la caste va diriger l’État jusqu’à
l’instauration du Protectorat. La présence au gouvernement de ces
affranchis d’origine allogène éduqués à la cour dans le but d’être placés
aux plus hautes fonctions n’est pas une innovation husseinite, mais ils
prennent à partir des années 1760 une importance qu’ils n’ont encore
jamais eue et qui ne se dément pas durant plus d’un siècle. L’un d’eux,
le Géorgien d’origine Mustapha Khodja, devient Premier ministre d’Ali
Bey et le demeure sous Hamouda Pacha. Un autre, Youssef Saheb
Tabaa, né moldave, va jouer sous le règne de ce dernier un rôle qui le
conduira au sommet du pouvoir avant de précipiter sa chute. Mais il
faut noter qu’Ali Bey et son successeur sont les premiers, depuis la
conquête ottomane, à avoir promu une stratégie d’alliance avec les
élites locales en nommant à des postes stratégiques des personnalités
qui en sont issues, appartenant en particulier à quelques grandes
familles des villes de province dont ils se sont assuré la fidélité en leur
affermant entre autres les monopoles de l’État.
Enfin, leur politique religieuse, esquissée par Hussein Ben Ali, leur
a obtenu le soutien du puissant corps des oulémas malékites,
13
entièrement composé de notables indigènes , contrairement aux
autorités religieuses hanéfites toutes d’origine turque. Dotés
d’avantages financiers – exonérations d’impôts et salaires pour les
enseignants – et de primes en nature, ces gestionnaires d’une sphère
religieuse la fois conservatrice, légitimiste et attachée à l’ordre, qui
contrôlent l’enseignement et une partie de la justice, ont été des
soutiens sans faille du pouvoir contre toutes les velléités de dissidence
tribale, d’autant plus réprouvées que les Oulémas « représentent l’islam
14
scriptural des lettrés notables citadins ». Ils ont également soutenu la
contre-offensive de Hamouda Pacha contre le prosélytisme wahhabite,
cette branche extrémiste du sunnisme apparue dans la péninsule
Arabique dans les années 1750 et décidée à rallier à sa cause
l’ensemble du monde musulman. Dès l’apparition dans la Régence de
cette version sectaire de l’islam, les autorités malékites ont rédigé
contre elle une réfutation théologique, comme l’avait fait peu avant
l’université d’El Azhar au Caire. Cette politique de neutralisation des
autorités religieuses par la séduction n’a cependant pas valu, de la part
des beys, soumission à la doxa malékite. En effet, alors que les
Oulémas sont farouchement hostiles aux pratiques tournant autour du
culte des saints et à toutes les expressions aux relents de paganisme de
la religion populaire, les beys, à l’instar de leurs lointains prédécesseurs
hafsides, comblent de faveurs les confréries religieuses dont certaines
e
ont sur les populations une immense autorité. Comme le XIII siècle, les
e e
XVII et XVIII siècles ont été une période d’essor du confrérisme. De
nouvelles grandes zaouïas sont fondées, dont celle de Sidi Ali Azouz à
10
Zaghouan ou celle de Sidi Saad, ancien esclave noir que les abid
adoptent pour patron, dont la zaouïa du Mornag dans les environs de
Tunis devient le siège d’un culte très fréquenté. Faisant révérence au
caractère sacré des marabouts et respectant le droit d’asile dont sont
dotées les zaouïas, les beys de l’époque restaurent dans la capitale
celles des saints les plus réputés comme Sidi Mahrez et Sidi Bou Saïd
al-Béji, et ne manquent pas de rendre visite aux plus importantes
d’entre elles lors des grandes fêtes religieuses.
De même qu’ils savent utiliser les Oulémas, ils se servent de
l’influence maraboutique comme outil de contrôle des populations
dans les zones les plus rétives à leur autorité, où les cheikhs des
confréries les plus importantes sont souvent des quasi-monarques
locaux. Cette politique de maintien d’un équilibre entre la minorité
hanéfite toujours titulaire de la charge de grand mufti, l’orthodoxie
malékite majoritaire et la religion populaire incarnée par l’islam
confrérique, n’a pas été incompatible avec une autonomisation de l’État
par rapport aux dogmes religieux. Dans ce domaine, les Husseinites ont
poursuivi la politique mouradite de sécularisation du droit, en matière
fiscale notamment où les impôts sont de plus en plus déconnectés des
normes charaïques. L’impôt de capitation, la zijia, en principe réservé
aux seuls non-musulmans, est ainsi étendu à l’ensemble de la
population, excepté les segments des couches dominantes qui en sont
exemptés. Le droit de propriété s’adapte également à l’évolution socio-
économique avec la création de l’institution de l’enzel qui permet
d’aliéner les biens habous, en théorie inaliénables, ou de les
transmettre aux héritiers contre le paiement d’une rente perpétuelle.
Cette stabilité politique et institutionnelle, d’abord dans les années
pacifiques du règne de Hussein Ben Ali puis dans la seconde moitié du
e
XVIII siècle, que la Tunisie n’avait pas connue depuis longtemps, lui a
permis de retrouver sa prospérité, compromise cependant dès le début
e
du XIX siècle par la fragilité des bases sur lesquelles elle a reposé.
VILLES ET CAMPAGNES, DEUX SOCIÉTÉS ÉLOIGNÉES
L’UNE DE L’AUTRE
Depuis la conquête turque à laquelle les raïs ont servi de bras
e
séculier et jusqu’à la fin du XVIII siècle, une part essentielle de
l’économie a été fondée sur la course qui remplit les caisses de l’État et
fait vivre des secteurs entiers de la population urbaine, experts en
toutes sortes de négoces dont le trafic des êtres humains constitue
l’épine dorsale. Course et commerce légal sont en fait étroitement liés,
procurant de substantiels bénéfices aux « États barbaresques » comme
on les appelle en Europe, mais aussi aux États européens qui
arraisonnent leurs navires et font main basse sur leurs cargaisons.
Nombre de leurs ressortissants se sont d’ailleurs convertis à cette
lucrative activité, en particulier les Maltais et les Italiens, si bien que
les commerçants musulmans sont souvent amenés à naviguer sous
pavillon chrétien pour les éviter. On a donc pratiqué la course des deux
côtés de la Méditerranée jusqu’à ce que le développement du
commerce occidental au long cours et la nécessité de sécuriser des
itinéraires devenus stratégiques conduisent les puissances européennes
à s’y opposer.
Les plus gros armateurs des navires de la Régence ont été, de la
conquête ottomane à l’interdiction de la course, les dignitaires du
pays : les beys eux-mêmes, leurs ministres, et les caïds des grandes
familles fortunées comme les Jellouli de Sfax ou les Ben Ayed de
Djerba. Armateurs, commandants de navires, marins, négociants et
intermédiaires constituent une importante population vivant de tous
les types d’échanges qu’abritent les villes littorales. Ceux qui
s’adonnent à ces activités viennent s’ajouter à la communauté
andalouse et aux militaires et fonctionnaires mamelouks recrutés par le
pouvoir beylical pour donner à Tunis, et dans une moindre mesure aux
autres cités côtières, un aspect cosmopolite où se mêlent tous les
peuples du pourtour méditerranéen, Italiens, Grecs, Maltais, Espagnols
en particulier. Avec 100 000 à 120 000 habitants au début du
e
XIX siècle, la capitale de la Régence est la métropole la plus importante
du nord de l’Afrique, d’autant que la Tunisie est toujours, et de loin, le
pays le plus urbanisé du Maghreb avec 15 % à 20 % de sa population
11
composée de citadins . Du fait des nombreuses conversions à l’islam
gonflant le nombre des renégats dont beaucoup se recyclent dans
l’activité corsaire, les chrétiens libres sont moins nombreux que les
e e
captifs aux XVII et XVIII siècles.
e
Au milieu du XVII siècle, on compte environ 10 000 captifs
chrétiens à Tunis, avant que leur nombre ne diminue puis ne
e
réaugmente à la fin du XVIII siècle, jusqu’à l’interdiction définitive de la
course par le congrès d’Aix-la-Chapelle en 1819. Dans la seconde
e 15
moitié du XVII siècle, ils sont répartis entre treize bagnes , chacun
doté de sa chapelle, et qui appartiennent aux membres de la cour, à
l’institution du Diwan, aux armateurs et aux commandants des navires
e
de course. Mais, à la fin du XVIII siècle, l’habitude a été prise de loger
les captifs chez leurs maîtres ou dans des masures de fortune édifiées
aux abords de la ville. Les chrétiens libres n’ont pas dépassé, pour leur
part, le nombre total de 4 000.
À cette population s’ajoutent les milliers de négociants installés
dans la capitale et dans les autres ports. Les plus nombreux sont les
juifs livournais, dont l’installation a été encouragée par les premiers
e
deys ottomans et par les Mouradites, puis au XVIII siècle, en particulier
par Hamouda Pacha qui fait construire à leur intention des logements
dans les zones limitrophes de la Hara, le quartier juif de Tunis. Au
e
XIX siècle, une seconde vague de juifs livournais, de culture italienne
ceux-là alors que les premiers étaient des Espagnols passés par l’Italie,
vient augmenter la population juive d’origine européenne. À part les
12
Grana, c’est ainsi qu’on appelle les juifs livournais , les commerçants
e
italiens – surtout génois et pisans – sont nombreux au XVII siècle, de
même que les Catalans et les Provençaux, avant que ne les rejoignent à
e
partir du XVIII siècle de plus en plus d’Anglais et de Hollandais à la
suite de la signature en 1662 de deux traités avec les Pays-Bas et
l’Angleterre assurant à leurs ressortissants la sécurité du commerce. À
e
partir du XVIII siècle, pratiquement tous les étrangers vivent sous le
régime des Capitulations, ces privilèges accordés en 1534 par Soliman
er
le Magnifique au roi François I en échange de son soutien contre les
Habsbourg, consistant au départ en la liberté de séjour dans l’Empire
ottoman, la liberté religieuse, l’inviolabilité du domicile et la possibilité
de transmettre son patrimoine à ses héritiers. À mesure que s’accroît
l’influence des puissances européennes sur le gouvernement de la
Régence, les Capitulations ne cessent d’inclure de nouveaux privilèges
et auront été un puissant vecteur de leur mainmise sur le commerce
extérieur de la Tunisie. Les fondouks des étrangers sont regroupés à
Tunis dans le quartier franc qui, vu leur nombre, s’est beaucoup étendu
en lisière de la ville du côté de la « Porte de la mer », et occupe à la fin
e
du XVIII siècle une assez vaste superficie.
Les minorités autochtones, enfin, ajoutent à la diversité de la
population urbaine. Les juifs indigènes, estimés à 15 000 à Tunis – soit
presque la moitié des juifs indigènes du pays au début du
e 16
XIX siècle –, vivent sous le statut de la dhimma censé les protéger,
réservé en droit musulman aux « gens du Livre », c’est-à-dire les juifs et
les chrétiens, contre paiement d’un impôt de capitation spécifique, la
zijia. Mais, tandis que les chrétiens y ont pour la plupart échappé, soit
qu’ils aient été placés sous la protection des Capitulations, soit qu’ils
aient bénéficié du statut moins stigmatisant de millet répandu dans
tout l’empire, les juifs y sont restés soumis. Cette communauté,
toujours discriminée malgré la similitude des genres de vie avec la
majorité musulmane, exerce en général des petits métiers artisanaux et
commerciaux. Elle est également spécialisée dans la bijouterie,
l’orfèvrerie et est chargée de la frappe des monnaies du fait de l’interdit
musulman pesant sur les gains réalisés avec les métaux précieux,
assimilés à l’usure. C’est également à cause de l’interdit charaïque du
prêt à intérêt que les juifs ont été des intermédiaires financiers, d’où
13
l’accusation récurrente d’usure qui les a frappés. Ces Twansa , comme
on les appelle par opposition aux Livournais qui bénéficient des
protections consulaires et ne se mêlent pas aux juifs locaux,
appartiennent en partie aux petites classes moyennes de l’époque, et si
certains se sont hissés à des postes prestigieux, la majorité vit dans la
e
pauvreté si bien qu’au XIX siècle, la Hara est un des quartiers les plus
misérables de la capitale. Administrés par un caïd choisi parmi eux – en
général le receveur général des Finances qui est toujours un juif –,
possédant leurs propres tribunaux en matière de droit de la famille
mais soumis pour le reste à la justice charaïque, ils constituent, selon
les termes d’un historien de la période, « un groupe social
17
intermédiaire entre la population musulmane et les Européens ».
L’autre population – devenue autochtone – à constituer un groupe
important à Tunis est celle des Noirs, esclaves ou affranchis. Même s’il
e
a connu un recul à partir du XVI siècle, le commerce caravanier entre le
nord et le sud du Sahara – dominé par la traite des esclaves mais
important aussi vers la Tunisie de l’or, de l’ambre, de l’ivoire, du musc,
du cuir et des plumes d’autruche – n’a jamais disparu. Jusqu’au début
e
du XIX siècle, deux à trois caravanes d’esclaves arrivent annuellement à
Tunis, dont une partie est réexportée vers l’Orient et les autres vendus
à la criée dans les souks. Selon les sources, la population noire totale
e
compte entre 100 000 et 150 000 personnes au début du XIX siècle,
pour la plupart originaires du royaume du Bornou et du Fezzan, et
10 000 à 50 000 d’entre elles sont encore esclaves à la veille de
18
l’abolition en 1846 . Sauf dans les oasis du Sud où ils sont affectés à
des tâches agricoles, les esclaves noirs répondent surtout à des besoins
citadins et domestiques, le fait d’en posséder étant en ville une marque
de notabilité et « un aspect du train de vie des groupes sociaux
19
dominants ». Depuis les Hafsides, les souverains les ont également
employés dans les détachements d’élite de leur garde et comme
serviteurs dans leurs harems. À Tunis, leur responsable est l’agha des
Noirs, qui est souvent le premier eunuque du Bey. Mais, quels que
soient leur fonction ou leur statut juridique, les Noirs sont relégués
dans une position inférieure, la perception sociale dominante ne
voyant en eux que des serviteurs corvéables à merci. Certes
cosmopolite, la société urbaine tunisienne de l’époque husseinite est
donc strictement hiérarchisée, chaque communauté occupant au sein
de cette hiérarchie des statuts et des fonctions assignés.
Dans ces Babel citadines, chaque groupe parle son propre idiome.
L’arabe, évidemment dominant, est lui-même divisé entre la langue
savante et les versions dialectales, parlers urbains, dialectes bédouins
pour les populations ayant migré des campagnes à la recherche de
travail et de pain, judéo-arabe des Twansa. Même en ayant fait souche,
certaines populations ont gardé leur langue d’origine, à l’instar des
Andalous qui ont continué longtemps de parler l’espagnol, ainsi que le
20
rapporte le voyageur français Jean-André Peyssonnel en 1724 . Dans
les milieux du négoce et dans toutes les sphères politiques et
économiques en contact avec les étrangers, la communication se fait
dans la lingua franca usitée sur tout le pourtour méditerranéen.
Peyssonnel encore relate ainsi sa rencontre avec le Bey au palais du
Bardo : « Comme le Bey régnant aujourd’hui parle italien ou petit
moresque qui est un italien corrompu mêlé de français et d’espagnol,
21
nous conférâmes avec luy sans avoir besoin de truchement . »
La physionomie même des villes, surtout de Tunis, témoigne de la
e
multiplicité des influences qu’elles reçoivent. À partir du XVI siècle, le
riche patrimoine architectural et décoratif de la capitale emprunte aux
modes de toute la Méditerranée, espagnoles d’abord avec les Andalous,
puis de plus en plus italiennes, vu le nombre croissant d’habitants de la
péninsule qui s’y installent. Grandes familles, dignitaires, négociants
fortunés font appel à des architectes, des peintres et des décorateurs
italiens, et le style italianisant s’impose dans nombre d’édifices
e e
patriciens et de palais princiers construits du XVII au XIX siècle. Il en
reste d’importants vestiges, et l’on peut encore longer dans certaines
rues bordant la médina de Tunis des façades qui font songer à Gênes, à
Naples ou à Palerme.
CONDITION FÉMININE ET ORGANISATION FAMILIALE
Cette description de la population des villes de la Régence ne tient
compte que de la moitié de leurs habitants. Les femmes, en effet, n’y
figurent pas. L’insignifiance de la recherche dans ce domaine nous
interdit, hélas, de donner des indications précises sur la société
féminine urbaine de l’époque, hormis le fait que l’organisation sociale
de la population musulmane repose sur une stricte séparation des
sexes. Dans les milieux nobiliaires et fortunés et dans les couches
moyennes, la claustration des femmes et leur exclusion de l’espace
public est la règle, et l’architecture domestique est organisée en
fonction de cet usage. Chez les couches populaires en revanche,
l’obligation est moins pesante, pour des raisons économiques
notamment car les femmes doivent contribuer par leur travail extérieur
à l’entretien du foyer. Dans ces milieux, leur condition se rapproche
davantage de celle des femmes rurales dont la liberté de circulation est
plus grande et les obligations vestimentaires quasiment inexistantes,
leur sortie dans l’espace public n’étant pas conditionnée au port du
voile. Au contraire, le travail aux champs l’interdit, et les paysannes
circulent vêtues de leur mélia aux couleurs vives, constituée de deux
pièces d’étoffe drapées autour du corps et retenues par des fibules, et la
tête simplement couverte d’un fichu, antique costume berbère adopté
par les Arabes. Dans les campements nomades, les espaces de
circulation sont mixtes, hommes et femmes pouvant s’y rencontrer.
Leur relative liberté dans les zones rurales n’empêche pas leur
exploitation économique puisqu’elles cumulent les tâches agricoles,
l’entretien du petit élevage et le travail artisanal, cardage de la laine et
fabrication des tapis et des tentes, tissage et confection des vêtements,
et la transformation des céréales en produits alimentaires comme la
fabrication du couscous. Les règles successorales les éloignent en outre
de l’accès aux patrimoines fonciers, d’autant que l’inégalité coranique
privilégiant les héritiers de sexe masculin est encore jugée trop
généreuse pour les femmes à qui revient légalement une part inférieure
de moitié à celle des hommes – et contournée par le biais des habous
dont l’usufruit est réservé aux hommes de la famille ou du clan.
Est-ce à dire que, du fait de leur absence de la sphère publique, les
femmes n’ont eu aucune existence sociale ? Comme dans toutes les
sociétés traditionnelles structurées par les logiques patriarcales, leur
influence s’exerce d’autres façons et peut être importante, mais sans
jamais franchir les limites assignées à leur sexe ni contrevenir au
primat de la domination masculine. L’histoire a gardé la trace de
plusieurs de ces mères ou épouses – car c’est seulement ainsi qu’elles
existent – ayant joué un rôle à la cour beylicale. C’est le cas de la
princesse Amina, sœur de Hamouda Pacha et épouse de Mahmoud Bey
qui, selon un chroniqueur de l’époque, « était très aimée du peuple à
cause de sa charité infatigable et de son intelligence, dont on citait de
22
lumineux exemples ». Elle aurait activement œuvré en faveur de son
époux lors de la brève guerre de succession consécutive à la mort de
Hamouda Pacha en 1814. De même Fatima, l’épouse préférée de
Hussein II, morte en couches en 1827, aurait eu un grand ascendant
sur son mari, au point que le consul de France signale sa mort en
écrivant que « le Bey était profondément affligé par la perte d’une
femme […] qui avait acquis une telle influence sur son esprit qu’elle
23
gouvernait plus que lui-même ».
Alpha et oméga de l’organisation sociale, le patriarcat n’impose
donc pas les mêmes contraintes aux femmes dont le quotidien diffère
selon qu’elles sont rurales ou citadines et selon la couche sociale à
laquelle elles appartiennent. Statistiquement, le voile est en tout cas
porté par une minorité d’entre elles car, si importante soit-elle, cette
société urbaine composite ne représente elle-même qu’une minorité de
e 24
la population, estimée à 1,5 million à la fin du XVIII siècle , pour
e 14
tomber à un million au milieu du XIX siècle à la suite d’une série
d’épidémies et de crises alimentaires.
La majorité vit donc en milieu rural partagé entre les régions
sédentaires et les steppes, domaine des grandes tribus qui occupent la
majeure partie du territoire tunisien. Les plaines littorales et les oasis
du Djérid – où la vie sédentaire a progressivement regagné du terrain
e
après les invasions du XI siècle – sont vouées à l’agriculture intensive,
fruitière et maraîchère, et à l’oléiculture pratiquées par des populations
villageoises qui ont des liens étroits avec les villes voisines. Dans le
nord du pays, populations nomades et sédentaires sont plus ou moins
mêlées. Dans le centre, la côte appartient aux sédentaires et la densité
de l’occupation villageoise est très importante au Sahel dont les
habitants n’ont jamais connu la vie nomade. Le monde tribal, qui vit
essentiellement de l’élevage transhumant et de l’agriculture extensive
là où elle est possible, est loin d’être étanche et entretient des relations
avec son environnement villageois et urbain. La vitalité des marchés
hebdomadaires où, dans tout le pays, pasteurs, agriculteurs et artisans
font commerce de leurs produits atteste du caractère très relatif de son
cloisonnement. Il n’en a pas moins ses logiques propres.
La famille agnatique en est la base, plusieurs familles constituant
des sous-fractions et des fractions de tribus, ces dernières se
reconnaissant dans un ancêtre commun. L’endogamie pratiquée au sein
de chaque groupe tribal en assure l’homogénéité et évite autant que
faire se peut le morcellement foncier. Ces sociétés se caractérisent aussi
par une structure hiérarchique dans laquelle l’âge donne le pouvoir et
où le chef de la famille élargie dispose d’une autorité quasi absolue sur
son clan. La société tribale, et plus généralement rurale, se distingue
également par des pratiques religieuses encore fortement teintées
d’animisme et où rites agraires et usages d’origine chrétienne sont
restés en vigueur, même si le sens en a été oublié, comme les tatouages
en forme de croix sur le visage des femmes. Le respect aléatoire des
obligations et des interdits charaïques fait place à nombre de pratiques
de type magique où les femmes jouent un grand rôle. L’islam
maraboutique, dont on a vu les correspondances avec la religiosité
populaire, est fortement implanté dans les régions tribales et les
zaouïas les plus grandes, fonctionnant comme de véritables entités
socio-économiques, agglomèrent autour d’elles d’importants segments
des populations agro-pastorales, ce qui a fait dire qu’elles ont constitué
25
des poches de sédentarité au sein du monde nomade . Les niveaux de
richesse sont certes différents à l’intérieur du monde rural, qu’il soit
sédentaire ou tribal, mais même durant les périodes de prospérité, les
structures foncières, les modes d’exploitation et les aléas climatiques
ont organisé la précarité de ces populations qui s’est aggravée au
e
XIX siècle, contribuant au déclin général de l’économie tunisienne.

DE LA PROSPÉRITÉ DU XVIIIe SIÈCLE AU DÉCLIN


DU XIXe
e
Les historiens s’accordent à voir dans le début du XIX siècle un
changement complet des paradigmes ayant jusque-là structuré
l’économie tunisienne. Outre la multiplication des crises sanitaires et
frumentaires aux conséquences catastrophiques, en matière
démographique notamment, les structures et les modes de production
de l’économie traditionnelle tombent sous les coups des offensives
commerciales et politiques européennes, elles-mêmes conséquences du
développement d’un capitalisme industriel à la recherche constante de
nouveaux marchés. Avant de se donner les moyens de les conquérir
militairement, il les envahit dans un premier temps de biens
manufacturés issus de ses usines, avec lesquels les produits de
l’économie artisanale des pays du sud de la Méditerranée sont
incapables de rivaliser. Ainsi, assez rapidement, la Régence de Tunis
passe d’une économie relativement équilibrée – ce qui n’empêchait pas
les crises périodiques – fondée à la fois sur les productions et les
échanges locaux et sur le commerce transnational, à une économie de
traite de plus en plus dépendante des importations qui démantèlent
une activité locale vitrifiée par ses archaïsmes. Même si elle n’était plus
depuis longtemps le principal pourvoyeur du Trésor, la fin définitive de
la course en 1819 ôte en outre à la Régence une partie de ses revenus
et la prive d’un outil d’influence en Méditerranée. Agressivité des
menées impérialistes, immobilisme économique et social et
prélèvements de plus en plus lourds d’un État en quête de nouveaux
revenus se conjuguent pour mettre fin à la prospérité qu’avait connue
e e
le pays dans la seconde moitié du XVIII siècle et au début du XIX siècle,
d’autant qu’il n’avait subi ni guerres ni grandes révoltes entre 1756
et 1814.
Outre la situation de paix durable sous les règnes d’Ali Bey et de
e
Hamouda Pacha, la prospérité de la seconde moitié du XVIII siècle a
reposé sur une série de facteurs qui ont encouragé un important
développement de la production agricole et artisanale et, partant, une
vigoureuse activité commerciale. Durant cette période, le pays a
également été épargné par les épidémies dont la peste, le fléau le plus
meurtrier, qui l’avait frappé à la toute fin de la dynastie mouradite. Elle
revient toutefois en 1784-1785, faisant partout des ravages.
L’inexistence d’une administration sanitaire, la faiblesse des mesures de
quarantaine à l’entrée dans les ports et les conditions effroyables
d’hygiène dans les milieux populaires ruraux et urbains ont contribué à
e
son caractère endémique dans les dernières années du XVIII siècle. Mais
c’est en 1818 qu’elle se manifeste à nouveau en force à la faveur de
plusieurs années de mauvaises récoltes et d’un appauvrissement
général de la population, inaugurant une phase de déclin
e 26
démographique après la croissance du XVIII siècle . Un quart de la
population tunisoise, d’environ 120 000 personnes au début du
e
XIX siècle, aurait disparu en 1818 et la population totale de la Régence
aurait été réduite de près de moitié. Si l’on y ajoute d’autres calamités
sanitaires comme la variole et le choléra et le retour des années de
e
sécheresse dans le domaine agricole, la première moitié du XIX siècle
aura été pour la Tunisie un véritable désastre démographique,
engendrant une désertification des campagnes et une spectaculaire
contraction des surfaces cultivées.
Elles n’ont pourtant cessé de croître au siècle précédent, époque où
la production céréalière a été assez importante pour que la Régence
redevienne exportatrice, renouant ainsi avec une ancienne vocation.
Les statuts fonciers et les modes d’exploitation de la terre varient en
fonction des cultures et du type d’implantation territoriale des
populations. Dans les zones tribales, qui sont en général les moins
fertiles, les moins arrosées et les moins densément peuplées bien
qu’elles abritent un peu plus de la moitié de la population, la propriété
15
collective arch est de rigueur et les terres sont essentiellement vouées
à l’élevage du mouton et aux cultures dérobées d’orge et de blé dur. En
revanche, la propriété privée, melk, domine chez les sédentaires, eux-
mêmes divisés entre petits exploitants dans les zones à forte densité
villageoise et dans les oasis du sud et grands propriétaires non
résidents dans les plaines du nord vouées à la culture du blé. C’est dans
ces exploitations appartenant pour la plupart aux couches dominantes
urbaines et occupant les terres les mieux arrosées du pays que les
rendements sont les plus élevés. Dans les zones steppiques où domine
l’orge, ils sont en revanche très modestes. C’est la raison pour laquelle,
dans les régions d’exploitation indirecte les plus riches, le métayer ne
se voit octroyer qu’un cinquième du produit du sol une fois déduits les
16
frais de culture, d’où le nom qui lui est donné de khammès , tandis
que le métayage au quart (rabaa) domine dans le Centre et le Sud.
Dans les régions arboricoles, surtout celles vouées à l’olivier, le
métayage fait place au contrat dit de mgharsa où le propriétaire fournit
un terrain nu au mgharsi qui s’engage à planter les arbres et à les
entretenir pendant un nombre d’années déterminé au terme desquelles
une partie du terrain planté lui revient en pleine propriété. Ce type de
contrat a favorisé la fixation des nomades dans les zones oléicoles et a
plus tard été utilisé par la colonisation pour accélérer leur
e
sédentarisation. Dès le XVIII siècle en effet, l’olivier redevient la culture
dominante au Sahel, dans la région de Sfax et dans plusieurs parties du
nord du pays, faisant de l’huile un des principaux produits
d’exportation de la Régence. L’hégémonie de l’olivier n’empêche pas,
dans les régions littorales, la grande variété des espèces plantées –
arbres fruitiers, cultures légumières et légumineuses –, d’autant que
e
viennent s’y ajouter à partir du XVIII siècle les produits d’origine
américaine comme la tomate, le maïs et le figuier de Barbarie qui
s’intègrent rapidement aux paysages et à l’alimentation au point d’en
devenir de véritables marqueurs.
Malgré la rusticité des méthodes de production et de l’outillage
agricole et la modicité des rendements, les exportations de grains
e
dominent le commerce agricole jusqu’à la fin du XVIII siècle, en dépit
de quelques crises qui en entravent la régularité. Quand la disette sévit
chez elles, la France et l’Italie du Sud sont les principaux clients de la
Régence. Le Bey a cependant le pouvoir d’interdire les exportations
céréalières pour éviter les pénuries et assurer la paix publique les
années où la récolte est insuffisante, de même qu’il autorise les
importations en cas de besoin. Plus souple que le mouchtara de
Hussein Ben Ali mais permettant de lisser les disponibilités en grains,
aliments de base de la population, cette régulation étatique du
commerce céréalier sera férocement combattue par la France, de même
que l’ensemble des monopoles beylicaux. La future puissance
dominatrice aura gain de cause en 1830, faisant passer les paysans
locaux sous la coupe directe des négociants étrangers. Avec les
sécheresses qui affectent la production à partir des années 1815-1820,
la Régence devient importatrice de grains et l’huile accède au rang de
premier produit d’exportation dont les fabriques de savon de Marseille
sont le premier client, absorbant les trois quarts des exportations
tunisiennes. Mais le commerce extérieur devient globalement
déficitaire à partir de 1814.
Le dynamisme de ce dernier avant cette date contraste avec l’atonie
des échanges intérieurs dans une économie cloisonnée par le caractère
embryonnaire du réseau routier et des infrastructures de transport et
largement dominée par l’autosubsistance. La monnaie circule peu dans
les campagnes et les échanges s’y font surtout en nature. Les premiers
chemins de fer de la Régence seront construits une dizaine d’années
seulement avant l’instauration du Protectorat français. Les villes offrent
en revanche un tableau plus dynamique et certains secteurs artisanaux
e
connaissent au XVIII siècle un développement qui leur donne une
dimension quasi industrielle. C’est le cas de la fabrication et du
commerce des chéchias, ces couvre-chefs masculins de feutre rouge
portés dans tout l’Orient et dans l’Afrique soudano-sahélienne, dont la
Tunisie est le principal producteur, important une partie de la matière
première et exportant partout le produit fini. Cette activité est si
17
importante que l’amin des chaouachi, ainsi qu’on appelle les
fabricants, préside de droit le « conseil des dix grands » faisant office
en ville de tribunal de commerce auquel sont soumis tous les corps de
métiers réglementés par leurs statuts corporatifs. Seul le travail
féminin, c’est-à-dire l’artisanat domestique, n’est pas régi par les
corporations. Avant l’arrivée sur le marché des produits industriels
européens, l’artisanat local répond en grande partie aux besoins de la
population et exporte nombre de ses produits dont les tapis de
Kairouan, les couvertures de Djerba et du Djérid et les soieries.
L’industrie du tissage, produit de l’économie domestique ou des ateliers
artisanaux, est en effet la plus importante du pays, suivie par celles de
la céramique, de la vannerie et de la natterie localisée à Nabeul et dans
les oasis du Sud.
e
Le commerce extérieur de la Régence continue au XVIII siècle de
s’effectuer sur quelques grands axes, avec cependant une évolution en
faveur des Européens qui annonce les changements du siècle suivant.
Les échanges nord-sud avec l’Afrique subsaharienne demeurent
importants, comme le commerce avec l’Arabie dont les pèlerins
maghrébins en route ou revenant de La Mecque sont d’importants
opérateurs, Tunis étant une étape sur la route du pèlerinage. Dans
l’immense zone partiellement unifiée par la suzeraineté ottomane, le
Levant et l’Égypte sont également des destinations importantes pour
les productions tunisiennes, et la Régence en importe aussi nombre de
produits primaires comme le coton ou manufacturés comme les toiles
et autres tissages de Smyrne, de Constantinople ou d’Alexandrie, sans
avoir cependant la maîtrise de ces échanges qui s’effectuent sous
pavillons européens. D’importantes communautés de négociants
tunisiens, surtout djerbiens et sfaxiens, sont installées dans les grandes
27 e
villes de l’empire . Jusqu’à la fin du XVII siècle, des avantages
douaniers favorisent le commerce avec le monde musulman puisque
les importations venant des pays d’islam ne sont taxées qu’à 4 % de
leur valeur contre 11 % pour les produits originaires des pays
chrétiens. Mais, dès 1685, Français et Anglais ont obtenu une
réduction de ces droits de douane et les Européens font
progressivement main basse sur le commerce extérieur de la Régence,
à tel point que la France – c’est-à-dire les Provençaux et les
e
Languedociens – en contrôle près des deux tiers à la fin du XVII siècle.
e
Durant tout le XVIII siècle, viennent d’Europe la laine d’Espagne, le
vermillon du Portugal indispensable à la teinture des chéchias, la
quincaillerie et les textiles d’Angleterre.
Les échanges avec l’Orient reprennent le dessus à la faveur des
guerres révolutionnaires puis napoléoniennes qui embrasent l’Europe
de 1789 à 1815, avant que cette dernière n’impose définitivement son
hégémonie commerciale. Quelle qu’ait été l’importance des activités
e
manufacturières qui ont elles aussi porté la prospérité du XVIII siècle,
leur dynamisme et surtout leur capacité d’innovation ont été entravés
par un système corporatiste ayant pour seul horizon la reproduction
des gestes ancestraux et le maintien des hiérarchies qui les organisent.
On compte à Tunis plus de 80 corporations comprenant quelque
20 000 patrons, compagnons et apprentis respectant des traditions qui
les maintiennent dans le cadre d’une économie précapitaliste. Cet
immobilisme n’a pas préparé la production tunisienne à affronter la
concurrence européenne qui mettra quelques décennies à peine à la
balayer, provoquant une chute de l’emploi et des revenus et une
tragique paupérisation des catégories moyennes urbaines vivant en
grande partie de l’artisanat et du commerce, entraînées peu à peu dans
un inéluctable processus de prolétarisation. Une grande partie de ces
couches qui contribuaient à l’aisance des cités et des villages rejoint
ainsi le petit peuple des villes bientôt gonflé par une masse
grandissante de paysans chassés des campagnes par les disettes et une
fiscalité de moins en moins supportable.
e
Dès la fin du XVIII siècle en effet, à mesure de la baisse des recettes
traditionnelles dont celles tirées de la course, le pouvoir beylical se met
en quête de nouvelles sources de revenus, et les innovations apportées
dans le domaine fiscal commencent à mettre en péril le fragile
équilibre socio-économique des campagnes. De fait, l’État reporte sur la
société les pressions auxquelles il est lui-même soumis : fruit d’un
renversement des rapports de force, plusieurs puissances européennes
cessent de payer les tributs qu’elles versaient au royaume de Tunis
e
pour prix de certains avantages, les sécheresses du début du XIX siècle
et l’amorce de contraction démographique réduisent l’assiette des
prélèvements, tandis que l’entrée de plus en plus massive des produits
industriels européens provoque un effondrement de la production.
La première mesure prise par Hamouda Pacha pour renflouer les
caisses, qui n’est pas fiscale mais a promptement des effets
catastrophiques, est l’instauration de la vénalité des charges caïdales.
Pressés de rentabiliser la dépense d’achat de leur charge, les caïds –
devenus des fermiers généraux – et leurs agents pressurent les
populations et inaugurent l’ère des abus de toutes sortes pour les faire
payer. Si elle a toujours existé sous différentes modalités et grâce à de
multiples méthodes de contournement de l’interdit coranique, c’est à
partir de cette époque que la pratique de l’usure explose dans les
campagnes, achevant de ruiner des paysans déjà fragilisés par les
prémisses du retournement de conjoncture. Par ailleurs, aux anciens
impôts sur la terre, sur la production et sur les personnes – qui
prennent le nom de mejba en 1856 – vient s’ajouter une cascade de
taxes nouvelles frappant l’ensemble des activités. Les impôts en nature,
tels que l’achour sur les céréales et les légumineuses, sont complétés
par des taxes payables en espèces comme le qanoun des arbres qui
frappe les oliviers du Sahel et les palmiers dattiers des oasis. En 1819,
un nouvel impôt sur l’huile remplace celui sur les oliviers mais, dès
1840, ces deux taxes sur une des productions agricoles les plus
importantes du pays s’ajoutent l’une à l’autre, alourdissant davantage
la contribution des producteurs qui doivent en outre payer des droits
d’octroi sur les produits portés au marché, sans compter les dons
d’avènement aux caïds et aux cheikhs et la zakat, la contribution
canonique dont tout le monde est tenu de s’acquitter. Une kyrielle
d’amendes pour une série de délits fournit également des rentrées
régulières à l’État. Progressivement, il n’est plus un secteur d’activité
qui ne soit frappé par une taxe. Les cheikhs et les caïds assurent au
niveau local et régional la répartition et la collecte des impôts, non
sans une large part de concussion et d’arbitraire et les deux camps
fiscaux, celui de l’été pour le nord du pays et celui d’hiver pour le sud
se chargent du recouvrement final. Cette ponction de plus en plus
lourde opérée sur la richesse bien aléatoire des populations n’aura pas
été sans conséquences sur la stagnation économique de la Régence,
aggravée par les prétentions grandissantes de ses partenaires
européens.
UNE SOCIÉTÉ BLOQUÉE ?
Si l’on ajoute à ces faiblesses l’immobilisme caractérisant
l’enseignement et le traditionalisme des notables religieux, on
comprendra que la Régence se soit trouvée démunie face à la nouvelle
e
donne mondiale qui s’impose au début du XIX siècle. Dans la Tunisie
d’avant 1830, il n’existe pas d’enseignement autre que celui dispensé
par les institutions religieuses, et l’État est totalement absent de ce
secteur à l’importance stratégique. Certes, l’université théologique de la
Zitouna, à l’ancienne et prestigieuse réputation, contribue au
rayonnement intellectuel de Tunis, attirant des étudiants venus de tout
le monde arabo-musulman. Mais, outre le fait que son enseignement
e
est dominé depuis le XII siècle par l’orthodoxie acharite qui a enterré
toute ambition novatrice, l’aura de cette institution séculaire ne peut
masquer les carences de l’instruction dans un pays dont l’écrasante
majorité de la population est analphabète. Dans les campagnes, des
rudiments sont dispensés aux garçons dans les zaouïas. Dans les villes
et dans les villages, l’école coranique (kouttab) est fréquentée par une
minorité de la population enfantine masculine qui apprend à lire et
éventuellement à écrire par le biais de l’apprentissage du Coran. Les
élèves les plus doués, appartenant en général aux couches moyennes
villageoises ou citadines, poursuivent leur formation à la Zitouna où
l’enseignement est centré sur les questions religieuses. Ces études
supérieures débouchent sur le notariat, sur les métiers de la justice
charaïque (cadhi, mufti) ou sur l’enseignement reproduisant aussi à
l’identique les disciplines et les méthodes du passé, ce qui a fait dire
que le milieu zitounien de l’époque représente l’élite d’une société
28
archaïque .
Nombre d’historiens ont d’ailleurs vu dans ces archaïsmes une
raison majeure de la stagnation de la pensée tunisienne d’alors qui se
résume à l’attachement à un patrimoine culturel réduit à sa seule
dimension confessionnelle et confondu avec le mode de vie des
29
ancêtres . Seule l’aristocratie beylicale est apte, au début du
e
XIX siècle, à maîtriser au moins en partie les codes d’une société et
d’une économie mondiales en plein bouleversement. Or elle est le plus
souvent d’origine étrangère et les élites intellectuelles autochtones
demeurent confinées à la sphère religieuse prisonnière de son
passéisme. Le corps des Oulémas reste de ce fait un groupe social et
intellectuel très majoritairement conservateur. Entre le conservatisme
des élites et une religiosité populaire largement dominée par le
maraboutisme qui se résume désormais au culte des saints, l’espace
religieux participe donc de l’immobilisme intellectuel caractérisant la
société tunisienne. Alors que l’État est contraint à un processus, même
minimal, d’adaptation au monde moderne dont les pratiques
sécularisantes évoquées au début de ce chapitre sont la manifestation,
l’islam des Oulémas comme celui des marabouts s’enfonce dans la
30
sclérose. Peut-on du coup parler, comme l’ont fait certains , d’une
évolution divergente entre la sphère religieuse et l’État, la première
n’étant contrainte par personne à l’évolution, contrairement au
second ? Il ne nous semble pas que l’on puisse aller si loin, du moins
pour l’instant, car l’État husseinite, comme les dynasties qui l’ont
précédé, tire une part incontournable de sa légitimité de son caractère
musulman. Quels qu’aient été les processus de sécularisation tentés par
e e
les pouvoirs tout au long des XIX et XX siècles, on verra que ce
fondement religieux de l’État aura pesé comme une lourde hypothèque
sur toutes les entreprises de réforme, les pouvoirs ayant été incapables
de surmonter la contradiction entre leurs ambitions modernisatrices et
le carcan religieux sur lequel elles ont buté.
Incapable de se déprendre de ce contexte, la vie intellectuelle et
e e
littéraire des XVII et XVIII siècles aurait donc été d’une assez grande
pauvreté. Certains chercheurs ont toutefois voulu voir les prémisses
d’une évolution dans les écrits de quelques historiens de l’époque et, en
particulier, dans leur rapport au temps et à l’espace. Ibn Abi Dinar,
e
l’historien tunisien majeur du XVII siècle, et d’autres au siècle suivant,
commencent à abandonner le temps cyclique cher à Ibn Khaldoun pour
intégrer la logique du temps politique de l’État. Rompant avec la césure
18
de la jahiliya qui ne rend compte que du temps islamique, Ibn Abi
Dinar noue le fil d’une mémoire territoriale ifriqiyenne en faisant
remonter l’histoire jusqu’à Didon. Chez eux, l’idée d’avenir commence à
remplacer celle de l’inévitable recommencement, inaugurant de
e
nouveaux paradigmes dont les historiens du XIX siècle comme Ibn Abi
31
Dhiyaf seront les héritiers .
Malgré quelques frémissements, il ne fait donc guère de doute que
les structures socio-économiques de la Tunisie husseinite ne lui ont pas
permis de faire émerger une bourgeoisie apte à relever les défis du
monde à venir, et que ses structures intellectuelles n’ont pas fourni le
terreau d’une intelligentsia capable d’apporter à la société les outils de
e
son renouveau. Les réformistes tunisiens du XIX siècle arrivent bien
tard, et leur origine étrangère les empêchera d’être en phase réelle
avec une population arrimée en bien des domaines à la réitération de
son passé. En faisant ce constat, nous ne voulons pas signifier que la
trajectoire européenne d’entrée dans la modernité a forcément valeur
universelle et qu’il n’est pas d’autre chemin pouvant y mener. Il s’agit là
d’un débat qui est loin d’être clos et n’entre pas dans notre propos.
Mais il n’en reste pas moins que l’Europe – par un changement radical
d’habitus sociétal et technologique – s’est donné les moyens matériels
de soumettre à ses logiques et à sa domination des économies et des
sociétés n’évoluant qu’à la marge et inaptes de ce fait à relever le gant
e
d’un impérialisme dont le XIX siècle signe le triomphe.
LA MAINMISE ÉTRANGÈRE SUR UN PAYS AFFAIBLI
e
Il faut remonter à la fin du XVI siècle pour suivre les méandres de la
mainmise européenne sur la Régence, les tentatives des puissances et
surtout de la France pour s’assurer le contrôle de son commerce
n’ayant jamais cessé à partir de l’installation du pouvoir ottoman. Sans
parvenir à éliminer totalement les autres acteurs européens, cette
dernière s’assure progressivement une position dominante portée par
l’agressivité de sa diplomatie, aidée en cas de besoin par une brutale
politique de la canonnière. Les relations entre les deux rives de la
Méditerranée restent cependant relativement équilibrées jusqu’à la fin
e
du XVIII siècle avant de basculer en faveur du Nord pour les raisons que
l’on a évoquées.
C’est en 1577 qu’a été créé un consulat de France « auprès du roi de
Tunis, La Goulette et Tripoli ». Grâce aux Capitulations de 1535 qui les
mettent également à l’abri des juridictions musulmanes, les Français
ont depuis cette date le droit de commercer librement dans les
possessions ottomanes moyennant le paiement d’une taxe, et le roi de
France est officiellement protecteur des catholiques d’Orient, privilèges
étendus à la Régence de Tunis à partir de 1577. Mais, tandis que les
relations avec les autres États européens et les grandes cités
marchandes sont dominées par la question de la course, les ambitions
françaises dépassent déjà de loin ce sujet, même s’il continue de
perturber les relations entre les deux pays. La France veut assurer en
Méditerranée la suprématie des commerçants marseillais et
languedociens qui ont profité de la décadence des ports italiens à la fin
e
du XVI siècle, et renforcer leurs positions par rapport aux Anglais et
e
aux Hollandais dont la présence s’affirme au XVII siècle. Au terme d’un
conflit prenant la lutte contre la course pour prétexte, elle finit par
avoir gain de cause en 1665 par la signature d’un traité qui lui assure
la liberté du commerce dans la Régence de Tunis, donne à son consul –
agent officieux de la Chambre de commerce de Marseille – préséance
sur ses collègues européens, accorde à ses sujets des privilèges de
justice et octroie des facilités d’implantation à ses missions religieuses
au détriment des missions italiennes alors solidement implantées à
Tunis. Mais les dispositions concernant le respect de la navigation
restent lettre morte, et les corsaires tunisiens continuent d’arraisonner
les navires jusqu’à ce que la démonstration de force d’une escadre
française devant les ports tunisiens contraigne le Bey à signer un
nouveau traité en 1685 stipulant la punition des corsaires, la libération
des esclaves français et le paiement par Tunis d’une lourde indemnité
avancée à l’État tunisien par la maison Gautier de Marseille qui obtient
en garantie de son prêt le comptoir commercial stratégique du cap
Nègre au nord-est de Tabarka.
Premier d’une série de véritables traités inégaux, celui de 1685
annonce une remarquable poussée de l’influence française dans la
e
Régence. Durant toute la première partie du XVIII siècle, Paris veut
pousser son avantage en tentant entre autres de s’emparer de Tabarka,
prospère centre de pêche au corail et entrepôt servant aux exportations
céréalières qui est depuis 1540 aux mains de la famille génoise des
Lomellini. Mais après une tentative infructueuse de conquête de la
ville, un nouveau traité est signé en 1742 qui soustrait Tabarka à la
mainmise française tout en confirmant la concession du cap Nègre à la
Compagnie française d’Afrique contre une redevance annuelle. Paris,
cependant, ne renonce pas, ayant besoin de sécuriser ses
approvisionnements en blé par le contrôle de Tabarka et voulant
mettre définitivement la main sur la lucrative exploitation du corail
dont les Français ont obtenu la concession en 1768. Le gouvernement
français met à profit un incident survenu en 1770 pour provoquer une
guerre brève mais décisive afin, dans un premier temps, d’obliger Tunis
à reconnaître son annexion de la Corse et, à plus long terme, pour lui
assurer une prépondérance durable dans les affaires de la Régence.
L’expédition de Bonaparte en Égypte contraint Tunis, sur ordre de
Constantinople, à rompre pour un temps les relations avec la France
mais, une fois l’aventure égyptienne du futur empereur terminée en
1800, un traité définitif est signé en 1802 qui confirme les avantages
accordés à cette dernière. À cette date, elle est déjà le principal
partenaire commercial de la Tunisie dont le commerce extérieur se
e
monte à la fin du XVIII siècle à 13 millions de francs or annuels répartis
entre 5 millions seulement avec l’Empire ottoman et 8 millions avec les
pays européens c’est-à-dire essentiellement avec les négociants
32
hexagonaux .
Faut-il voir dans ces péripéties aboutissant à l’entrée de la Tunisie
dans l’orbite de la France – mis à part l’intermède révolutionnaire qui
détourne brièvement Paris de ses ambitions méditerranéennes – le
résultat d’une politique délibérée de certains hommes politiques
tunisiens et, plus encore, une erreur d’appréciation des beys qui n’ont
pas su mesurer l’ampleur de l’appétit français ? Azzedinne Guellouz
33
nous y incite en estimant qu’à trop vouloir s’affranchir de la
suzeraineté ottomane, ils ont surjoué la carte française, mis à part Ali
Pacha qui a tenté durant son règne mouvementé de freiner les
convoitises des Bourbons. La France, ayant pour sa part tout intérêt à
voir la Tunisie s’éloigner d’Istanbul pour s’y implanter plus fermement,
aurait bénéficié pour parvenir à ses fins du soutien sans faille de
l’omnipotent Mustapha Khodja, tout-puissant ministre d’Ali Bey puis de
Hamouda Pacha de 1770 à 1794, qui aurait joué auprès du trône le
rôle d’un véritable agent français. C’est à l’aune de la division entre un
parti pro-français et un parti favorable au rapprochement avec la Porte
que l’historien analyse les rebondissements de la diplomatie husseinite
sous les règnes des deux beys. Mustapha Khodja aurait ainsi été poussé
par Paris à déclarer en 1784, pour un motif futile touchant
l’indemnisation de commerçants sfaxiens, la guerre à la République de
Venise dont les navires concurrencent directement ceux des
commerçants français. Le conflit avec les Vénitiens dure jusqu’en 1792.
De même, Paris aurait pris le parti de Tunis dans la guerre tuniso-
tripolitaine de 1794-1795 pour affaiblir la présence ottomane en
Afrique du Nord. La Régence de Tripoli est alors gouvernée par la
dynastie des Karamanli qui, comme les Husseinites, est de fait
autonome par rapport à la Porte. Alger, avec le soutien d’Istanbul, veut
y réinstaller au pouvoir l’aristocratie militaire turque et contraint les
Karamanli à fuir à Tunis. Hamouda Pacha décide aussitôt une
expédition pour rétablir chez son voisin une dynastie amie,
intervention souhaitée par la France qui ne veut pas voir Tripoli
gouverné par un pouvoir comparable à celui d’Alger.
Tunis, entre-temps, assiste à la fulgurante ascension du mamelouk
Youssef Saheb Tabaa, acheté enfant à Istanbul par le caïd de Sfax
Baccar Jellouli qui l’offre à Hamouda Pacha pour son avènement.
19
Devenu l’homme de confiance du Bey, il est nommé garde du Sceau
puis surintendant des impôts et fait office de Premier ministre jusqu’à
la mort de son maître en 1814. Envoyé en ambassade à Istanbul pour
réconcilier Tunis avec la Porte qui n’avait pas apprécié l’intervention de
Hamouda Pacha en faveur des Karamanli, il tente de réorienter la
diplomatie tunisienne dans un sens moins favorable aux intérêts
français. Durant ses vingt années passées au sommet du pouvoir,
Youssef Saheb Tabaa accumule une fortune colossale d’abord tirée de
la course puis de l’ensemble du commerce extérieur de la Régence dont
il parvient à s’assurer le quasi-monopole avec un groupe de politiciens
et d’hommes d’affaires appartenant à toutes les communautés
présentes dans le pays. Homme cultivé, mécène à qui Tunis doit la
construction d’une de ses plus belles mosquées, mais s’étant attiré de
solides inimitiés du fait de son ascension, il craint d’être écarté à la
mort de Hamouda Pacha survenue le 16 septembre 1814 et tente une
révolution de palais consistant à introniser Othman, frère du défunt, à
la place de Mahmoud Bey, doyen d’âge de la famille. L’échec est total.
Othman et ses fils sont assassinés en décembre 1814 et l’instigateur du
coup d’État manqué qui fut tout-puissant durant deux décennies
connaît le même sort en janvier 1815. Revanche des pro-français sur le
parti ottoman ou règlement de comptes interne à la Cour ? Les avis
divergent sur ce point. Toujours est-il qu’à partir du congrès de Vienne
et de la restauration des Bourbons sur le trône de France, celle-ci
reprend sa politique d’immixtion dans les affaires de la Régence.
Le règne de Mahmoud Bey (1815-1824) voit en effet la mainmise
française s’accentuer par le biais d’une intervention de plus en plus
lourde dans les finances de la Régence. La période correspond au début
de la ruine de l’économie tunisienne, incapable de soutenir la
concurrence de l’industrie européenne qui s’exerce à l’intérieur du pays
e
comme sur ses marchés extérieurs. Entre la fin du XVIII siècle et le
e
milieu du XIX , les exportations tunisiennes de chéchias ont diminué des
neuf dixièmes, mettant à genoux des pans entiers de l’activité. Dans le
même temps, les cotonnades anglaises inondent la Tunisie d’autant
plus facilement que les traités inégaux successifs ont fait baisser jusqu’à
3 % les droits de douane imposés aux produits européens, dépouillant
la production locale de toute protection. L’évolution des modes de
consommation urbains accroît en outre les importations de sucre, de
café et de thé qui grèvent la balance commerciale. Dépourvue de
barrières douanières et d’industries locales concurrentes, la Tunisie
devient un marché quasiment captif pour les industriels et les
négociants européens. Malgré les tentatives de l’État de se refaire en
rétablissant la pratique du mouchtara, en exigeant des paysans des
quantités de plus en plus importantes de produits agricoles pour les
vendre à son profit et en allant jusqu’à hypothéquer les récoltes à venir,
les recettes ne rentrent plus. Quant aux producteurs, ils sont contraints
de vendre par anticipation ce qui reste de leurs récoltes aux négociants
étrangers, surtout français, qui se font rembourser au prix fort si la
production est inférieure aux prévisions, ce qui accroît leur
endettement. Au terme d’une première restructuration, l’État prend en
charge l’ensemble de la dette tunisienne, devenant ainsi débiteur direct
des maisons de négoce européennes. Le déclin de l’économie
commence à avoir pour conséquence l’entrée dans le cycle de la
dépendance financière.
e
La méfiance vis-à-vis du « parti turc », défendu depuis le XVII siècle
par la Régence d’Alger, et les rancunes accumulées par les Husseinites
contre cette dernière, dont ils ont eu à combattre l’interventionnisme,
ont-elles conduit Hussein Bey II (1824-1835) à voir d’un œil favorable
le débarquement français à Sidi Ferruch et la prise d’Alger le 5 juillet
1830 ? Encore une fois, les avis divergent sur ce point qui s’est révélé
représenter une rupture fondamentale non seulement dans l’histoire de
la région, mais dans celle du monde, inaugurant l’ère de la colonisation
directe en Afrique et dans une partie de l’Asie. Cela, Hussein II ne
pouvait le savoir, et les dirigeants de l’époque ont pu considérer que la
démonstration de force française – malgré ses dimensions inédites –
n’était que le énième épisode d’une confrontation récurrente, pour des
raisons essentiellement commerciales et financières, mettant aux prises
les États européens et les régences nord-africaines. Après tout, les
expéditions punitives européennes ont été légion tout au long du
e
XVIII siècle, sans aboutir à des formes d’occupation permanente. Cela
peut expliquer l’ambiguïté de la position de Tunis en cette fatale
année 1830. Dans un premier temps, Hussein II voit avec satisfaction
dans la prise d’Alger en juillet un coup définitif porté à la domination
turque en Afrique du Nord et envoie même une délégation au maréchal
de Bourmont pour le féliciter de sa conquête. Déjà, lors du
débarquement à Sidi Ferruch en mai, le Bey avait refusé à
l’ambassadeur de la Porte Tahar Pacha l’autorisation de débarquer à La
Goulette afin de se rendre par voie de terre à Alger pour tenter de
débloquer la situation en déposant le Dey responsable du fameux
« coup de l’éventail » et priver ainsi la France du prétexte justifiant
l’occupation.
Mais le monarque va plus loin en acceptant, au terme de
discussions avec le général Clauzel, chef du corps expéditionnaire
français en Algérie, de déléguer son frère et son neveu pour gouverner
les provinces de Constantine et d’Oran dont Paris ne parvient pas
encore à assurer l’administration directe. En novembre 1830,
Hussein II propose donc que son frère Mustapha prenne le
gouvernement du beylik de Constantine. Revanche sur l’histoire ? Cette
province frontalière de la Tunisie, habitée par les mêmes populations,
avec laquelle les liens ont toujours été très étroits, a longtemps fait
partie des possessions des dynasties ifriqiyennes avant que les traités
e
du XVII siècle ne la séparent de ce qui sera la Tunisie. En janvier 1831,
Hussein II accepte, dans les mêmes conditions que pour Constantine, la
souveraineté sur le beylik d’Oran qu’il délègue à son neveu Ahmed, le
futur Ahmed Bey. L’entreprise est ici plus hasardeuse, cette région
proche du Maroc et placée sous son influence n’étant pas prête à entrer
dans l’orbite de la lointaine Tunisie. Au vu des soulèvements qui
commencent dans les deux provinces et du désaveu par Paris des
initiatives de Clauzel, l’affaire fait long feu dès avril 1831, évitant à la
Tunisie de passer pour un allié de la puissance conquérante qui obtient
cependant de nouveaux avantages dans la Régence, stipulés dans le
traité tuniso-français du 8 août 1830. Les termes de l’accord, premier
du genre à être rédigé en arabe et non en turc, donne des satisfactions
symboliques à Tunis en gratifiant le Bey du titre de roi « maître du
Royaume d’Afrique », signifiant ainsi sa promotion au rang de
monarque d’un État souverain. Mais cette souveraineté nominale est
battue en brèche par les autres clauses du traité qui octroient à la
France le statut de nation la plus favorisée et limitent une fois de plus
la liberté d’action tunisienne en matière de réglementation
commerciale en supprimant tous les monopoles beylicaux sur le
commerce intérieur et extérieur de la Régence.
Y a-t-il eu, à l’occasion de la prise d’Alger, une conjonction entre les
intérêts husseinites et français, les premiers se voyant confirmer leur
statut de monarques à part entière et les seconds voyant Tunis se
détacher davantage d’Istanbul pour entrer définitivement dans l’orbite
de la France, devenue puissance frontalière ? D’autres historiens sont
moins affirmatifs, estimant que Tunis a réagi avec prudence à
l’intervention française par crainte de subir le même sort, sachant que
la Porte, affaiblie par sa défaite navale à Navarin en 1827 et désormais
incapable de tenir tête aux armées européennes, n’aurait pu venir à son
secours. Tunis aurait donc préféré composer avec son nouveau et
redoutable voisin, mais – après l’épisode des accords Hussein-Clauzel –
le pouvoir beylical a vite commencé à aider les réfugiés algériens
passant la frontière pour échapper aux premières campagnes de la
34
longue et féroce conquête de l’Algérie .
Que l’on adhère ou non à la thèse de l’aveuglement husseinite
devant les menées françaises, toujours est-il qu’à partir de 1830, le sort
de la Tunisie devient étroitement dépendant du développement de
l’impérialisme français au Maghreb. À partir de 1837 et de l’avènement
d’Ahmed Bey, les élites de la Régence prennent indirectement la
mesure du danger, tentant d’y résister en essayant de s’adapter au
monde moderne.
1. Le hanéfisme est une des quatre écoles juridiques de l’islam sunnite,
la plus libérale, le malékisme se caractérisant en revanche par son
conservatisme. Les deux autres écoles sont le chaféisme et le
hanbalisme, ce dernier étant considéré comme la lointaine matrice du
wahhabisme.
2. D’où vient le mot français « zouave ».
3. Le parti turc ou pro-turc dans les Régences d’Alger et de Tunis ne
représente pas forcément à l’époque les intérêts directs d’Istanbul, mais
plutôt ceux de la caste militaire turque qui y est installée. C’est en effet
le pouvoir des janissaires qui est remis en cause par les tentatives
d’indigénisation de la monarchie tunisienne davantage que la lointaine
suzeraineté de la Porte, même si cette dernière a toujours eu pour
tentation d’accroître son pouvoir sur ses possessions. Dans la Régence
d’Alger, les deys élus par les janissaires ont eu pour souci constant de
s’affranchir de la tutelle ottomane pour concentrer entre leurs mains la
totalité du pouvoir local.
4. Grade dans le corps des janissaires qui équivaut plus ou moins à
celui de colonel, le grade le plus élevé étant celui d’agha. Ces titres se
sont au fil du temps transformés en noms de famille, courants dans la
population tunisienne d’origine turque.
5. Mot turc signifiant au départ « famille » ou « foyer » et qui a fini par
désigner dans les régences ottomanes la milice des janissaires et les
troupes qui lui sont associées.
6. Il a d’ailleurs inspiré une tragédie écrite par Habib Boularès :
Murad III, Tunis, Media Com, 1998. Traduite de l’arabe par l’auteur.
7. A. Guellouz reprend une appellation coloniale. Le corps des officiers
des affaires indigènes a été créé après la conquête française de
l’Algérie, puis transposé dans le Sud tunisien au début du Protectorat.
Ces officiers se sont distingués par leur bonne connaissance du milieu
et leur maîtrise des langues locales. Quoique tout dévoués à
l’entreprise française, ils ont plus d’une fois mis en garde les
gouvernements parisiens – peu au fait des réalités du terrain – sur leurs
erreurs politiques souvent génératrices de révoltes. Cet emploi par
l’historien d’un vocabulaire colonial veut montrer à la fois le caractère
allogène du pouvoir beylical et son souhait de se rapprocher des
populations locales par une série de stratégies d’intégration.
8. On emploiera indifféremment, pour la capitale ottomane, ses deux
e
noms d’Istanbul et de Constantinople. En fait, jusqu’au XX siècle, la
métropole s’est officiellement appelée Constantinople, Istanbul étant le
nom d’un de ses principaux quartiers qui a fini par désigner la ville tout
entière.
9. Si l’on nous permet cet anachronisme en matière de vocabulaire,
mais qui définit bien la politique de Mohamed Bey.
10. abd, pluriel abid : esclave, en arabe. Le terme désigne les esclaves
noirs placés à l’échelon le plus bas dans la hiérarchie de la servilité.
11. Les principales villes sont côtières : Bizerte, Porto Farina, Tunis,
Nabeul, Sousse, Monastir, Mahdia, Sfax, Gabès en allant du nord au
sud. Dans l’intérieur, les agglomérations les plus importantes sont
Gafsa et Tozeur au sud, Kairouan au centre, Le Kef, Béja et Zaghouan
au nord. Mais certains gros villages du Sahel, comme Msaken, ont pu
compter jusqu’à 10 000 habitants avant le creux démographique du
e
XIX siècle.
12. D’origine andalouse, ils ont été accueillis par le grand-duché de
Toscane qui leur donne en 1593 le droit de s’installer dans les villes
portuaires, notamment Livourne et Pise, d’où leur nom dérivé de
Ligorna, Livourne en arabe.
13. Tunisiens.
14. Les chiffres diffèrent selon les sources de 1,5 à 2 millions pour la
e
seconde moitié du XVIII siècle et de 1 à 1,5 million pour le milieu du
e
XIX siècle.
15. Tribu en arabe.
16. De khamsa, cinq en arabe.
17. Chef de la corporation.
18. Le temps de l’ignorance caractérisant la période précédant la
révélation musulmane.
19. Saheb Tabaa est le titre du garde du Sceau avant de devenir un
nom de famille.
Conclusion
Avant d’aborder, dans notre seconde partie, une période bien plus
brève que la première puisqu’elle n’atteint pas deux siècles, mais plus
proche de nous en ce qu’elle a jeté les bases de la Tunisie
d’aujourd’hui, il faut rappeler les contours de cet objet qui émerge dans
les années 1830, au terme d’une gestation de près de trois millénaires.
Cette terre plongeant dans la Méditerranée qui l’entoure, mais tout
autant ancrée dans le Maghreb profond des steppes et des portes du
désert, a connu bien des occupations qui l’ont façonnée, sans rompre
pour autant avec un substrat local dont la résilience est une des
composantes de sa longue histoire. Punique puis romaine, brièvement
e
vandale puis byzantine, elle a basculé à partir de la fin du VII siècle
dans le giron de l’Orient arabo-musulman qui lui a donné la
e
personnalité qui est la sienne à l’aube du XIX siècle où elle commence à
subir les assauts de l’impérialisme européen en pleine ascension.
Que reste-t-il, quand Ahmed Bey monte sur le trône en 1837, de ces
strates laissées par les civilisations successives dont ce qu’on commence
alors à appeler la Tunisie a porté haut le flambeau ? D’antiques cités en
ruine, des coutumes, des traits culturels, des mots dans la langue
courante dont on a perdu l’origine, ou une pâte composite et vivante
dans laquelle ce pays en devenir puise une partie de sa singularité ?
Les deux sans doute. D’un côté, la personnalité de la Tunisie arabo-
musulmane s’est forgée dans l’oubli ou le déni du passé ancien. De
l’autre, il remonte périodiquement à la surface et ses élites ont
e
commencé à y faire régulièrement référence à partir du XIX siècle. On
verra quelles ont été les modalités de son utilisation dans la seconde
e
moitié du XX siècle, une fois battue en brèche son instrumentalisation
par l’idéologie coloniale. L’arabité de la Régence puise également à
plusieurs sources qui ont laissé des traces différentes : tandis que la
e e
conquête des VII -VIII siècles a été conduite par une aristocratie arabo-
syrienne, les invasions hilaliennes ont vu le peuple des tribus de la
péninsule apporter à ce morceau septentrional de l’Afrique une
nouvelle mouture de l’arabité, chacun de ces apports ayant laissé des
traces diverses et parfois conflictuelles et s’étant mêlé à sa façon au
terreau local. Sur le plan religieux, alors que le christianisme a disparu
e
au XII siècle, le judaïsme a résisté, maintenant une pluralité qui n’a
disparu qu’à notre époque. L’islam a lui aussi revêtu plusieurs habits
selon le contexte dans lequel il s’est inséré, scripturaire et citadin d’un
côté, mystique et confrérique d’un autre, teinté des restes des religions
antérieures chez des populations rurales toujours attachées à leurs
génies et à leurs dieux lares. Au fil des siècles, des communautés
diverses sont venues s’installer, des Hispaniques aux Siciliens et aux
Maltais – entre autres – donnant à la partie littorale du pays ces allures
e
de mosaïque qui ont caractérisé jusqu’à la seconde moitié du XX siècle
toutes les cités côtières méditerranéennes. Les mélanges s’effectuant en
tout temps en dépit des barrières ethniques, religieuses et
communautaires, peu de peuples ont une population aux origines si
1
diverses, cela aussi ne manque pas d’être singulier .
Périodiquement, les dynasties qui ont gouverné la Tunisie – des
Aghlabides aux Hafsides puis aux règnes mouradites et husseinites –
ont tenté de s’affranchir des suzerainetés respectives auxquelles elles
étaient soumises pour poser les bases d’une entité politique et/ou
territoriale autonome malgré la modestie du pays. Sa position
stratégique au carrefour des deux bassins de la Méditerranée, de
l’Orient et de l’Afrique lui a toutefois donné une importance que
certains de ses souverains ont su utiliser pour jouer un rôle dans la
géopolitique régionale de leur temps. Terre riche aussi, de la fertilité
d’une partie de ses sols et de la relative densité d’une population
héritière des savoir-faire de tous ceux qui l’ont habitée, le pays a été un
producteur agricole non négligeable, ce qui n’a pas été indifférent aux
e
Français pressés au XIX siècle de s’en emparer. Il n’a cessé non plus
d’être inséré dans les réseaux d’échanges transmaritimes et
transcontinentaux, exportant ses productions, important pour ses
besoins, y compris et pendant des siècles la marchandise humaine
venant des profondeurs du continent. Mais la rigidité de ses modes de
production matérielle et de ses structures intellectuelles a
progressivement affaibli sa capacité de résistance aux formes nouvelles
de domination engendrées par le triomphe du capitalisme en Europe.
Sur le plan politique et administratif, la Régence de 1830 est
l’héritière d’un double legs hafside et ottoman, qui lui ont tous deux
donné une bureaucratie et des institutions relativement élaborées
comprenant un appareil judiciaire, une administration provinciale et
une machinerie fiscale dont on a évoqué la sophistication, la lourdeur
et le caractère inégalitaire. Par ailleurs, bien que de nature
autocratique, le pouvoir monarchique a toujours su consentir des
avantages à d’autres sources d’autorité comme les gestionnaires de la
sphère religieuse et les chefs des grandes confréries et des entités
tribales importantes. Mais, malgré les accommodements avec les
détenteurs de la légitimité dans les zones rurales, le modèle politico-
administratif de la Tunisie se caractérise par la domination des villes
sur les campagnes et la concentration du pouvoir entre les mains d’une
couche dirigeante culturellement et même ethniquement séparée de la
masse de la population, composée de la famille régnante et de ses
clientèles, du corps des mamelouks et des hauts fonctionnaires issus
des grandes familles du pays que leur vénalité rend aussi impopulaires
que les dirigeants allogènes. C’est cette catégorie sociale dirigeante – le
terme « classe » ne nous paraît pas approprié pour la désigner du fait
de son absence d’ancrage indigène et de sa dépendance presque totale
vis-à-vis du pouvoir beylical – qui, à partir des années 1830, entraîne le
pays dans une ère nouvelle destinée à forger les outils de son
autonomie vis-à-vis des appétits impérialistes. Peine perdue peut-être,
comme la suite des événements le montrera. Mais ce tournant, dont les
ondes de choc ont largement dépassé l’époque où il a eu lieu, jette les
bases d’une nouvelle Tunisie dont on va retracer l’histoire.
1. Le terme, emprunté à l’historiographie européenne, est rarement
usité par les historiens maghrébins. Nous l’employons ici par
commodité.
2. On peut relire, sur cette question l’ouvrage de Germaine Tillion, Le
Harem et les Cousins, Paris, Seuil, 1966 pour la quatrième édition.
SECONDE PARTIE
LES QUATRE TEMPS DE LA TUNISIE
CONTEMPORAINE
Le mot Tunisie n’a pas de date de naissance précise, mais une
conjonction de faits lui en donne une qui s’étale sur les décennies
1830-1850. Durant cette période, la Régence – ce terme qui entérine
institutionnellement sa vassalité par rapport à la Porte – cède
progressivement le pas à une appellation qui lui appartient en propre,
tirée du nom de sa capitale, et se donne les attributs symboliques d’une
existence autonome. En 1832, Hussein Bey II fait adopter un drapeau
différent de celui de l’empire, même s’il en est un décalque. Le mot
même de Tunisie paraît avoir été employé officiellement pour la
première fois lors du voyage d’Ahmed Bey en France en 1846, et c’est
aussi sous son règne qu’a été émis le premier billet de banque portant
son sceau. À partir de M’hamed Bey (1855-1859), le nom du souverain
tunisien figure sur les monnaies de la Régence alors qu’auparavant seul
celui du sultan y était inscrit. Le groupe qui entend alors transformer le
pays lui en donne ainsi le nom et les insignes l’inscrivant dans une
trajectoire nationale qui ne se démentira plus. En 2016, une exposition
historique au titre évocateur, L’Éveil d’une nation, retraçant dans les
murs d’une vieille demeure beylicale les premières décennies de ce
parcours, a connu une affluence considérable, montrant par là que les
Tunisiens se sont approprié une histoire les instituant comme nation. Il
faudra certes faire la part du mythe et du réel dans cette élaboration
dont la révolution de 2011 a montré qu’elle n’est pas achevée. Mais la
période qui s’ouvre au tournant des années 1840 peut être lue comme
la mise en chantier d’une construction nationale à la dialectique
complexe et non exempte de déchirements idéologiques, politiques et
identitaires qui se sont exprimés durant ces presque deux siècles sur
des registres différents et selon des modalités propres au contexte de
chacun de ses moments.
Après la séquence qualifiée de réformiste au cours de laquelle la
Tunisie s’est engagée dans un processus de modernisation ambivalent
et truffé de contradictions, l’ambition nationale s’est heurtée à
l’entreprise coloniale qui, comme toutes ses semblables, a fait figure de
révolution tant les changements qu’elle a apportés ont été décisifs pour
le devenir tunisien. Comme ailleurs dans le monde colonisé,
l’occupation étrangère a engendré la naissance et le développement
d’un mouvement de libération aux multiples facettes, traversé par de
profonds antagonismes, puisant à des références politico-idéologiques
différentes, mais marqué tout au long de son histoire par ce quelque
chose qui l’a fait spécifiquement tunisien, le démarquant de ses
homologues du reste du monde arabe. L’indépendance acquise en 1956
voit s’accélérer la construction d’un État volontariste sous la houlette
d’un chef charismatique et despotique pressé de moderniser son pays
sans le faire entrer pour autant dans la modernité politique. C’est dans
cette entreprise de modernisation autoritaire mais inachevée, et elle
aussi souvent ambivalente, que prennent en partie racine les
contradictions de la Tunisie d’aujourd’hui. Les impasses dans lesquelles
s’est fourvoyé l’État bourguibien, petit Léviathan aux dimensions du
pays, ambitieux dans ses objectifs mais prisonnier de son
patrimonialisme et rétif aux libertés, ont accouché à la mort politique
de son chef d’une dictature clientéliste emportée au bout de vingt-trois
ans par une révolution atypique, qui souligne une fois de plus le
cheminement particulier de ce pays à l’histoire et au destin singuliers.
Nulle part en effet dans la région, ce qu’on a appelé le réformisme n’a
été convoqué par les élites avec une telle constance. Le rappel régulier
de cette référence réside peut-être dans l’originalité de sa version
tunisienne qui se serait affirmée dès l’origine comme un nationalisme
1
postulant la capacité d’un État autonome à diriger le changement .
Pourtant, soucieux de figurer dans l’histoire comme le fondateur de la
nation et de l’État tunisiens qui seraient redevables à lui seul de leur
existence contemporaine, Habib Bourguiba n’a cessé de minimiser le
e
rôle des réformateurs du XIX siècle, et surtout celui des monarques
ayant imprimé leur marque au mouvement ou l’ayant encouragé.
L’histoire officielle de l’époque bourguibienne n’a donc cessé d’osciller
entre une exaltation de cette tunisianité, incarnée entre autres par la
précocité du mouvement moderniste, et une occultation du rôle des
personnalités de l’élite mamelouke et tunisoise qui l’ont porté.
Représentant d’une petite bourgeoisie provinciale vouant une solide
antipathie aux groupes sociaux hégémoniques de la capitale et
convaincu de sa propre exceptionnalité historique, le premier président
tunisien a alternativement revêtu – selon les circonstances et les
nécessités de la construction de son mythe – l’habit de continuateur et
celui de modernisateur solitaire d’une société encore plongée dans ses
archaïsmes. L’historiographie postbourguibienne a commencé à
redresser ces torsions et de nombreux acteurs politiques ont tenté de
s’affranchir du surplomb bourguibien en se rattachant davantage à ses
prédécesseurs. Mais, tout en se réclamant d’un héritage modernisateur
e
remontant au milieu du XIX siècle, les générations politiques
successives se sont donné pour mission de le faire fructifier sans
vouloir ou pouvoir faire sauter les verrous idéologiques et sociétaux qui
ont empêché sa traduction en projet politique cohérent.
Des tentatives d’adaptation au monde nouveau pour s’armer contre
les prétentions impérialistes à la colonisation puis à l’indépendance
dans le cadre de régimes autoritaires, puis à l’entrée dans un nouvel
habitus politique à partir de 2011 marqué par l’édification hésitante et
désordonnée d’un régime démocratique, l’itinéraire de la Tunisie n’est
certes pas exceptionnel et d’autres pays de ce qu’on appelle le Sud du
monde ont connu des évolutions et des soubresauts analogues. Mais ce
e
pays ancien a, dans cette deuxième décennie du XXI siècle, des façons
bien à lui de se chercher au sein d’un monde arabo-musulman plongé
dans l’une des crises les plus profondes de son histoire.
CHAPITRE VII
Réformes et dépendance, 1835-1881
C’est un contexte global, mondial, régional et national qui a présidé
à l’ouverture de l’ère des réformes dans la Régence. Faut-il ici suivre les
historiens qui attribuent à la seule pression européenne les avancées
institutionnelles ayant marqué les années 1837-1861, faisant des
monarques et de leurs ministres des exécutants contraints des
directives des puissances pressées de faire main basse sur un royaume
affaibli ? Ou la donnée intérieure a-t-elle joué plus qu’ils ne le disent,
du fait de la prise de conscience par une élite politico-intellectuelle de
la nécessité de combler le « retard » sur l’Europe en changeant
radicalement les paradigmes ayant gouverné jusque-là l’exercice du
pouvoir et la gestion du pays ? Dans ce cas, dans quel chaudron est née
cette conscience, compte tenu de l’archaïsme du système
d’enseignement et du caractère répétitif de la production intellectuelle
dans le siècle ayant précédé les tentatives de changement ? Il ne fait
aucun doute que les diktats extérieurs ont joué un rôle majeur dans
l’accélération des réformes à partir des années 1850, à un moment où
les Européens – Français en tête – contrôlent déjà les institutions
stratégiques du royaume. Mais cette réalité ne peut occulter
l’importance du tournant intellectuel pris par une partie des lettrés
e
tunisiens dans la seconde moitié du XIX siècle, dont on peut distinguer
plus tôt des prémisses. Ainsi, un Hamouda Pacha – admirateur de
Napoléon – a porté une grande attention aux changements politiques
en Europe et s’est fait traduire le Code civil français pour pouvoir en
prendre connaissance. Le demi-siècle séparant les réformes de
l’instauration du Protectorat est donc une période de remise en cause
du fonctionnement du monde ancien et de luttes souvent feutrées mais
toujours vives entre tenants de l’ordre traditionnel et partisans du
renouveau. L’intrusion en 1864 des masses du pays profond dans cet
affrontement fait paradoxalement pencher la balance en faveur des
premiers, tout en achevant de déstabiliser un pouvoir déjà fragilisé par
e
les chocs qu’il a subis au long du XIX siècle.
L’ORIENT MÉDITERRANÉEN FACE À L’EUROPE
NOUVELLE
En 1815, une fois ses conflits internes provisoirement réglés par le
démantèlement de l’empire napoléonien et les restaurations
conservatrices qui mettent fin aux rêves révolutionnaires, l’Europe peut
de nouveau regarder ailleurs. L’impérialisme britannique reprend ses
offensives visant à contrôler la route des Indes tandis que la France
renoue avec sa politique d’expansion en Méditerranée. Mais de
nouvelles aspirations ont surgi des décombres du monde ancien, et la
question des nationalités commence à mettre à mal les fondements des
grandes constructions plurinationales que sont l’Empire austro-
hongrois et l’Empire ottoman, maîtres désormais contestés de l’Europe
centrale et orientale. Les Balkans s’éveillent, et la guerre
d’indépendance de la Grèce sonne le début de la longue agonie de
l’hégémonie ottomane dans cette région. Cette contestation,
encouragée par les puissances d’Europe occidentale qui voient en elle
une occasion d’affaiblir Istanbul, est également mise à profit dans la
partie arabe de l’empire où l’Égypte et la Régence de Tunis tentent
d’élargir leur marge d’autonomie par rapport à la Porte. La première se
lance – sous la conduite du mamelouk d’origine albanaise Mohamed
Ali Pacha – dans une politique de modernisation accélérée pour des
raisons analogues à celles qu’invoque peu après Ahmed Bey en Tunisie,
et se heurte militairement aux Ottomans pour mener à bien son
entreprise.
Soucieux d’affaiblir la Porte sans pour autant favoriser la montée en
puissance d’un État aussi stratégique que l’Égypte, Français et
Britanniques prennent en 1833 l’initiative d’une solution négociée
entre Le Caire et Constantinople. Mais Mohamed Ali continuant de
gêner ses intérêts dans une zone capitale de la Méditerranée, Londres –
entraînant à sa suite la Prusse, l’Autriche et la Russie – met fin par la
force en 1841 aux ambitions du souverain égyptien. Elle l’oblige à
rétrocéder à l’empire la Syrie et la Palestine conquises par ses armées,
à charge pour Istanbul d’ouvrir sans entraves ses possessions au
commerce européen. Cette digression égyptienne montre que les
puissances européennes ont utilisé tour à tour et selon la seule logique
de leurs intérêts les forces politiques en présence dans les nations en
formation de la partie arabe de l’Empire ottoman. Tandis que les
Britanniques ont systématiquement combattu un Mohamed Ali
modernisateur plus dangereux à leurs yeux qu’un Empire ottoman
affaibli, les Français ont pratiquement imposé des réformes
institutionnelles à Tunis avant d’adopter une attitude ambiguë lors de
la révolte de 1864 et de jouer un moment les forces conservatrices
contre un pouvoir beylical aux abois. Les entreprises de modernisation
des régences ottomanes et de l’empire lui-même n’ont été acceptées ou
encouragées par les puissances que quand elles étaient susceptibles
d’accélérer le délitement de pays promis à la conquête et à la
domination.
Car, devant l’accumulation des défaites, la nécessité de changer
s’impose aussi à Istanbul dont le pouvoir s’engage dans une audacieuse
politique de réformes destinées à arrêter le processus de déclin. En
contact constant avec une Europe dont l’empire fait partiellement
partie, les élites ottomanes sont poreuses aux idées nouvelles portées
par l’occident du continent. Leur cheminement aboutit, à la fin des
années 1830, à l’adoption d’une série de réformes institutionnelles
connues sous le nom de tanzimat, qui ont pour but de donner de
nouvelles bases à un édifice impérial miné par ses archaïsmes internes
et ses défaites extérieures. L’évolution d’Istanbul a des répercussions
profondes sur la Régence de Tunis, même si Ahmed Bey refuse dans un
premier temps d’intégrer les tanzimat au droit de son royaume, moins
par hostilité pour leur contenu que par volonté d’affirmer son
autonomie par rapport à la Porte. On verra en effet que la politique
e
beylicale du XIX siècle oscille entre un désir croissant d’indépendance
vis-à-vis du suzerain traditionnel et une volonté de ne pas rompre des
liens chargés d’histoire et de sens aux yeux d’une population attachée
au maintien de la Régence au sein de la communauté musulmane
incarnée par le califat. Des gages d’allégeance sont ainsi régulièrement
donnés à Istanbul, comme l’envoi en août 1826 d’une flotte tunisienne
pour participer à la guerre gréco-turque, et qui se fait tailler en pièces à
la bataille de Navarin avec l’ensemble de la marine impériale. En 1854,
Ahmed Bey décide à son tour d’envoyer un corps expéditionnaire aux
côtés de l’armée ottomane lors de la guerre de Crimée. Décimés par la
maladie plus que par les batailles, les soldats tunisiens ne seront qu’une
poignée à rentrer au pays au terme de leur désastreuse aventure.
À côté de ces démonstrations de fidélité peu concluantes, des
tentatives de rapprochement ont été menées sur le plan politique par
les plus brillants ministres de l’époque afin de contrebalancer une
hégémonie française prenant de plus en plus les allures d’un véritable
étouffement. Pris dans la confrontation entre une puissance impériale
déclinante et un impérialisme français pressé d’avancer ses pions au
Maghreb, les Husseinites essaient tant bien que mal à partir de 1830 de
sauver leur autonomie. Seul un vaste mouvement de réforme peut
alors, à leurs yeux, consolider une indépendance dont dépend la
pérennité de leur pouvoir. C’est donc dans le cadre de la mise en place
d’un nouvel ordre méditerranéen que s’inscrit le mouvement réformiste
de la Régence à partir de 1835. À peine esquissé sous les règnes
d’Hussein II (1824-1835) et de l’éphémère Mustapha Bey (1835-1837),
il prend véritablement son essor à partir d’Ahmed Bey (1837-1855)
pour se poursuivre sous M’hamed Bey (1855-1859), avant d’atteindre
son apogée et se terminer par sa ruine avec Mohamed Essadok Bey
(1859-1882).
AHMED BEY ET LA MODERNISATION AMBIGUË
DE L’ÉTAT
Il a été dit que le règne d’Ahmed Bey ouvre l’histoire de la Tunisie
moderne. Le fils aîné de Mustapha Bey a-t-il été pour autant un
véritable réformateur ? Ce monarque non dépourvu d’instruction mais
d’un tempérament capricieux et violent, peu porté à céder sur le
caractère absolu de son pouvoir, a voulu faire figure de souverain
national tout en étant, par sa naissance et sa formation, perméable aux
influences européennes. Sarde par sa mère, captive élevée à la cour du
Bardo, l’homme né en 1806 parle l’italien – langue dans laquelle il
communique avec ses interlocuteurs européens – et nomme dès le
début de son règne son oncle maternel Giuseppe Raffo ministre des
Affaires étrangères, bien que ce dernier soit demeuré chrétien et
citoyen sarde. Plusieurs autres Européens ont occupé des positions
d’autorité durant son règne. En revanche, Ahmed Bey parle à peine le
turc et s’inscrit dans la tradition inaugurée par ses deux prédécesseurs
en correspondant avec Istanbul en arabe et non plus en osmanli.
L’arabe devient d’ailleurs sous son règne la langue officielle du
royaume. Conscient de la nécessité d’affermir sa légitimité en
renforçant l’ancrage tunisien du pouvoir beylical, il fait accéder des
notables autochtones à des fonctions jusque-là réservées aux
mamelouks et les encourage à s’unir à des princesses beylicales, tout en
resserrant les liens avec les chefs tribaux de l’intérieur. Il semble que ce
tropisme indigène – qui n’est pas allé cependant jusqu’à exclure du
pouvoir la caste mamelouke, bien au contraire – ait été aidé par sa
déférence vis-à-vis des autorités religieuses qui, on l’a dit, sont presque
1
exclusivement d’origine locale . Admirateur d’une Europe qu’il
découvre concrètement lors de son voyage en France en
novembre 1846, mais dont il craint la puissance, et désireux de
maintenir de bonnes relations avec Istanbul tout en s’en tenant à
distance, il est persuadé dès le début de son règne que la préservation
de l’indépendance de la Régence passe par le renforcement de sa
puissance militaire, sans se rendre compte que ses ambitions ne
correspondent ni à la taille ni aux moyens de la Tunisie. Cette
conviction se renforce à l’occasion de la reprise en main de Tripoli par
la Porte en 1836, qu’il observe avec appréhension, craignant que le
même sort ne soit bientôt réservé à Tunis.
C’est donc par la modernisation de l’armée que commence son
activité réformatrice. L’École polytechnique du Bardo est fondée en
1840, avec pour mission de former les cadres d’une armée moderne.
Pour la première fois depuis la conquête musulmane, la Tunisie se voit
dotée d’un établissement d’enseignement supérieur détaché de toute
autorité religieuse et où l’on enseigne des disciplines profanes telles
que les mathématiques, la topographie, le dessin, la physique, l’histoire
militaire, le français et l’italien. La formation à ces disciplines de
nouvelles élites ayant vocation à renforcer l’indépendance du pays, et
qui constitueront dans les décennies suivantes les cadres du
mouvement réformiste, se fait cependant sous la houlette de maîtres
étrangers. Le premier directeur de l’École polytechnique est un officier
italien auquel succède en 1850 un Français. Tous les instructeurs de
l’École sont européens à l’exception du professeur de langue et de
littérature arabes, le cheikh Mahmoud Kabadou, une des premières
figures du mouvement réformiste. En 1855, l’École polytechnique
prend le nom d’École militaire. Elle ferme toutefois ses portes en 1867,
à un moment où la Régence – sortie exsangue de l’insurrection de
1864 – est contrainte de se soumettre au contrôle financier européen.
Déjà, en 1853, deux ans avant sa mort et pour éviter la faillite, Ahmed
Bey a dû réduire des forces armées dont le nombre avait décuplé. Car
l’ambition du monarque – que d’aucuns n’ont pas hésité à qualifier de
mégalomane – a eu un prix politique et financier exorbitant. Le Bey, en
effet, ne s’est pas contenté d’accroître le nombre des troupes. Il a
également voulu créer de toutes pièces un tissu industriel plus adapté à
ses rêves de grandeur qu’aux besoins et aux capacités du pays, dont
l’usine de tissage de Tébourba ouverte en 1844 et consacrée à la
fabrication d’uniformes militaires est un des exemples emblématiques.
De fait, toutes les activités industrielles à l’existence éphémère créées à
l’époque, de la poudrière de la Kasbah à la fonderie de canons de la
Hafsia à Tunis et à la minoterie de Djedeida destinée à
l’approvisionnement des troupes, sont tournées vers le renforcement
d’une illusoire capacité militaire et accroissent la dépendance de la
Tunisie dans la mesure où elles sont toutes dirigées par des Français.
Le train de vie du souverain doit également, à ses yeux, correspondre à
l’idée qu’il se fait de son pouvoir. Abandonnant le palais du Bardo,
résidence royale depuis les Hafsides, il fait construire à quelques
dizaines de kilomètres de Tunis le palais de la Mohamedia, véritable
« Versailles » tunisien, dans lequel sont englouties des sommes
considérables, ce qui vide un peu plus les caisses de l’État.
Les Français, pour leur part, profitent de chaque occasion qui leur
est offerte pour consolider leur présence dans la Régence et se préparer
à une intervention directe. En 1840, le Bey les autorise à installer à
Tunis une mission militaire. Dirigée par un cartographe réputé, elle se
charge de 1842 à 1855 d’établir une carte détaillée du territoire. Cette
première mission est suivie en 1878-1879 d’une seconde du même
genre au cours de laquelle une brigade topographique fait un relevé
2
minutieux de Tunis et de son hinterland . C’est dire que l’intervention
de 1881 fait partie depuis longtemps de l’éventail des possibilités que
se donne Paris pour élargir son domaine maghrébin. Tout en flattant
l’ego monarchique du souverain tunisien en l’invitant en France où il
est reçu en 1846 avec tous les honneurs, la France n’entend pas pour
autant se mettre Istanbul à dos en paraissant trop ouvertement vouloir
détacher Tunis de la Porte, ce que lui fait comprendre Louis Philippe
lors de son séjour à Paris. Quant à la Grande Bretagne où Ahmed Bey
comptait se rendre afin de donner plus de lustre à sa tournée
européenne, elle va encore plus loin en refusant de recevoir le
monarque tunisien s’il n’est pas accompagné de l’ambassadeur
ottoman, ce qui conduit le premier à renoncer à son étape
londonienne. Tout en consolidant leur influence respective, qui ne va
d’ailleurs pas sans rivalités, les puissances européennes tiennent encore
à donner à la Porte l’impression qu’elles n’œuvrent pas
systématiquement au démantèlement de son empire. Le Bey lui-même,
d’ailleurs, joue l’équilibre en donnant des gages de soumission à
Istanbul, gages ambigus cependant, qui tendent également à faire
montre de sa nouvelle puissance, comme le catastrophique épisode de
la participation à la guerre de Crimée.
Outre le renforcement de leur présence politique et diplomatique,
entre autres par le biais du rôle grandissant joué par leurs consuls à la
Cour, les Européens accroissent leur influence en matière culturelle,
usant de plus en plus de ce qu’on appelle en langage contemporain leur
soft power. Déjà maîtres des contenus de l’enseignement à l’école du
Bardo et forts de la volonté d’ouverture du pouvoir, ils entreprennent
de casser le monopole religieux musulman sur l’instruction en ouvrant
des institutions scolaires le plus souvent gérées par un clergé
catholique convaincu – à la faveur de la conquête de l’Algérie – que
l’Afrique du Nord a vocation à devenir une terre de mission. La France,
bien qu’omniprésente, n’est pas seule à la manœuvre dans ce domaine.
Ayant inauguré en 1841 à Carthage, sur un terrain offert par le Bey,
une chapelle appelée Saint-Louis en hommage au roi croisé mort en
1270 devant Tunis, les Français ouvrent en 1842 une institution
scolaire du même nom, placée sous la direction de l’abbé Bourgade,
l’aumônier de la chapelle. En 1880, l’établissement devient un collège
de plein exercice accueillant, outre les enfants étrangers, des élèves
musulmans et juifs. Ces derniers y entreront massivement, et feront de
même dans les établissements ouverts à toutes les confessions créés
dans les années suivantes. La population féminine est également ciblée
par ce développement. L’abbé Bourgade est arrivé en Tunisie
accompagné de la mère Émilie de Vialar qui entreprend de développer
un enseignement féminin. La première école des sœurs Saint-Joseph-
de-l’Apparition a déjà ouvert ses portes à Tunis en 1840, une deuxième
s’ouvre à Sousse en 1843, une troisième à Sfax en 1852, puis à La
Goulette en 1855 et à Djerba en 1879. La première école des Frères de
la doctrine chrétienne est fondée en 1855 dans le quartier tunisois de
la Kasbah. Les Italiens ouvrent quant à eux leur premier collège en
1854 et un second l’année suivante, leur population installée en
Tunisie ayant considérablement augmenté du fait d’une importante
immigration. En 1881, la Tunisie compte trois écoles italiennes
ouvertes aux Tunisiens. Il est vrai qu’à partir de 1830, la population
européenne de la Régence n’a cessé de croître, passant d’environ 3 000
en 1830 à plus de 8 000 en 1835 et à quelque 25 000 à la veille du
Protectorat, dont une écrasante majorité d’Italiens. Essentiellement
composée de ressortissants du sud de l’Europe, les Maltais puis les
Grecs venant après les Italiens, elle est en effet caractérisée par une
forte fécondité. L’Alliance israélite universelle s’implante, elle aussi, en
Tunisie à partir de 1878, contribuant par le contenu de ses
enseignements à l’européanisation des juifs twansa. Avant le
Protectorat, les Tunisiens musulmans ont en revanche été rares à
fréquenter les écoles étrangères et les filles ne sont même pas
effleurées par ce mouvement de scolarisation. En 1875, la création du
Collège Sadiki par le ministre réformateur Khéreddine a cependant
ouvert aux garçons musulmans – il est fermé aux filles et aux autres
confessions – les portes d’une instruction aux contenus modernes.
Entré dans la légende du réformisme tunisien, ce collège a formé des
générations de dirigeants modernistes puis nationalistes – les deux
n’étant pas antinomiques, jusqu’à son intégration au système général
d’enseignement après l’indépendance. Les idées nouvelles venues
d’Europe se diffusent donc, même indirectement, au sein d’élites
tunisiennes dont une majorité est prête à les accepter, au moins en
partie.
Est-ce du fait de ce début d’imprégnation que les réformes d’Ahmed
Bey n’ont pas été seulement d’ordre militaire ou économique, malgré
sa réticence à toucher au socle institutionnel sur lequel repose
l’organisation du pouvoir ? C’est sous son règne que l’esclavage est
aboli en 1846, deux ans avant la France. Si elle n’affecte qu’à la marge
l’économie qui a cessé depuis longtemps d’être dépendante de la
course et où le commerce négrier ne joue plus qu’un rôle mineur, la
mesure a valeur de symbole en faisant entrer la Tunisie dans l’ère
annonciatrice des réformes égalitaristes à venir. Depuis le début du
e
XIX siècle, les sociétés anti-esclavagistes françaises et surtout
britanniques mènent une active propagande en faveur de l’abolition à
laquelle Ahmed Bey n’est pas insensible, puisqu’il accepte en 1842 de
devenir membre protecteur de la Société parisienne pour l’abolition de
l’esclavage. En 1841, il a déjà interdit d’exporter des esclaves à partir
du territoire tunisien et avant même l’abolition complète de 1846, un
décret stipule que les enfants d’esclaves nés en Tunisie sont
automatiquement libres.
Cette marche par étapes vers l’égalité en droit, dans laquelle
nombre de Tunisiens d’aujourd’hui veulent voir le signe de la précocité
de l’entrée du pays dans la modernité, n’a cependant pas été acceptée
sans réserves et a rencontré l’hostilité des marchands et des
propriétaires d’esclaves. L’esclavage a d’ailleurs survécu longtemps
dans le sud du pays et n’a définitivement disparu que sous le
Protectorat, à la suite d’un décret d’abolition définitif promulgué en
1890. Et, contrairement aux Européens affranchis qui ont fourni une
bonne partie des cadres politico-militaires de l’État beylical, les Noirs
sont demeurés des marginaux, même après l’abolition. Cette dernière
aurait même aggravé leur marginalité dans la mesure où ils n’ont pu
gravir les échelons de la promotion sociale. Une fois libérés, ils sont
allés gonfler les rangs d’un sous-prolétariat urbain qui grossit à
l’époque du fait de l’exode rural provoqué par l’appauvrissement des
3
campagnes .
Car les résistances à cette première modernisation lancée par
Ahmed Bey se sont vite fait jour, avant de prendre de l’ampleur avec
l’accélération des réformes sous les règnes de ses successeurs. Elles ont
été de deux ordres. D’un côté, les milieux conservateurs emmenés par
le corps des Oulémas voient d’un mauvais œil le pouvoir s’inspirer de
l’Occident pour secouer l’immobilisme dans lequel le pays s’est enlisé.
De l’autre, les conséquences financières des réformes provoquent une
inquiétude grandissante dans les milieux économiques comme chez les
plus ardents partisans d’une évolution. Les Oulémas ont-ils constitué,
sous Ahmed Bey et ses successeurs, un bloc homogène opposé aux
changements ? Cet avis n’est pas unanime. La plupart des historiens
insistent sur l’absence d’hommes de religion dans le clan des
réformateurs, et d’autres complètent ce constat en voyant d’abord dans
le mouvement réformiste naissant une tentative de les convaincre de la
compatibilité des changements avec le respect du dogme religieux.
C’est l’amorce d’un débat éternellement recommencé, qui a pris
e
différentes formes du XIX siècle à nos jours, et qui est aujourd’hui loin
d’être clos. Le corps – la Tabaqa – des Oulémas est en tout cas là pour
rappeler au souverain qu’il a le devoir de gouverner au nom de l’islam
et que le maintien de sa légitimité est à ce prix. Les beys savent qu’il
leur faut ménager ce pouvoir exerçant à côté du leur, auquel ils
doivent symboliquement montrer leur soumission, et ils se servent des
argumentaires forgés par leurs intellectuels pour les persuader que les
4
emprunts à l’Occident sont religieusement licites . En revanche,
d’autres historiens insistent sur le fait que les positions des Oulémas
ont été plus diversifiées qu’on ne l’a dit. Ils n’ont pas réagi
négativement aux réformes d’ordre militaire et financier, ce qui se
comprend vu qu’elles ne remettaient pas en cause leur position dans la
hiérarchie sociale et politique, et ont soutenu les tentatives beylicales
de s’affranchir de la suzeraineté ottomane, ce qui se comprend mieux
encore dans la mesure où les gestionnaires du religieux sont le seul
segment autochtone de l’élite, en rivalité constante avec ses éléments
d’origine étrangère. Mais, et c’est là que l’on peut voir les limites du
consentement religieux aux réformes, ils ont été hostiles à l’abolition
de l’esclavage, première mesure à égratigner réellement l’intangibilité
du dogme. Et, même si le cadhi Mohamed Ben Slama est allé jusqu’à
5
faire publiquement l’éloge du changement , la suite des événements a
montré que les Oulémas, surtout malékites, ont fait figure de gardiens
du conservatisme plus qu’ils n’ont soutenu le mouvement réformateur.
Comment expliquer – sur l’autre versant des critiques – qu’Ahmed
Bey n’ait pas pris la mesure de la faillite dans laquelle il entraînait son
pays en l’engageant dans des réformes qu’il n’avait pas les moyens de
mener ? Il y a trois raisons principales à cet aveuglement. D’un côté,
l’entêtement du monarque à vouloir acquérir un statut de puissance
sans rapport avec les possibilités économiques de la Tunisie l’a conduit
à chercher par tous les moyens de quoi financer ses ambitions. Le plus
simple techniquement, en même temps que le plus coûteux
humainement, a été d’écraser la population sous l’impôt dont le poids
n’a cessé de s’alourdir sous son règne. Cette politique aurait peut-être
été tolérable si elle n’avait atteint des extrêmes du fait de l’ampleur de
la prévarication. Les contemporains d’Ahmed Bey, et toute
l’historiographie à leur suite, ont accusé Mustapha Khaznadar, esclave
d’origine grecque vendu dans l’enfance à la cour du Bardo, resté
Premier ministre de 1837 à 1873, soit une période exceptionnellement
longue, d’avoir été l’artisan de la ruine de la Tunisie et de l’avoir placée
sous la coupe des puissances européennes afin d’éviter sa banqueroute.
Il est vrai que ce tout-puissant vizir qui, malgré les critiques, a non
seulement réussi à conserver son poste après la mort d’Ahmed Bey en
1855 mais a conduit sous ses successeurs une désastreuse politique
d’emprunts extérieurs, a largement contribué à la descente aux abîmes
des finances tunisiennes. Mais la corruption à tous les niveaux de l’État
a été une caractéristique systémique des règnes des trois beys ayant
précédé l’instauration du Protectorat français. Sous Ahmed Bey,
Khaznadar a été à l’origine de réformes qui ont constitué autant
d’expédients financiers destinés à cacher l’aggravation de la situation.
L’Hôtel de la monnaie créé en 1847, équivalent d’une banque d’État
immédiatement affermée à l’homme d’affaires Mahmoud Ben Ayed
dont l’avidité a donné lieu à des détournements massifs d’argent
public, a permis d’altérer la monnaie métallique – expédient courant à
l’époque – et d’émettre du papier-monnaie, très vite déprécié, pour
cacher l’ampleur des déficits publics. Troisième élément, enfin, de cette
conjonction de facteurs d’appauvrissement, l’encouragement constant
des consuls européens à la politique de Khaznadar – avant qu’ils ne se
retournent contre lui peu avant sa chute – n’a pas peu contribué à
l’ampleur de sa marge de manœuvre. En 1852, Mahmoud Ben Ayed –
qui a réussi à obtenir la nationalité française – s’est enfui à Paris en
emportant avec lui des titres du Trésor et des sommes si considérables
que l’État tunisien envoie en 1854 en France Khéreddine – un de ses
plus grands commis – essayer de récupérer une partie de l’argent
détourné. À la fin du règne d’Ahmed Bey, les finances sont exsangues,
la fiscalité est intolérable, les caïds et les cheikhs pressurent les
campagnes, la conscription – à laquelle les paysans sont farouchement
hostiles – prive de bras l’agriculture, les champs sont abandonnés, le
commerce est désorganisé par les privilèges accordés aux puissances
européennes et par leur force de frappe exportatrice, et le pays ne
couvre même plus ses besoins alimentaires. Les importations étant
pratiquement exonérées de droits de douane, la Tunisie achète presque
tout à l’extérieur, y compris des biens dont elle était naguère
exportatrice, tandis que les exportations – en diminution constante –
continuent d’être taxées de 8 à 25 %. En 1861, la moitié des
importations tunisiennes viennent de France et la future puissance
protectrice contrôle plus du tiers de ses exportations. Ahmed Bey, qui
avait voulu hisser la Régence au rang d’un État moderne doté
d’industries capables d’accroître sa richesse, laisse à sa mort un pays
appauvri, privé de la capacité de se défendre contre les appétits
impérialistes, soit une situation qui est l’exact envers de son projet
initial.
Il n’est pas aisé de dresser un bilan de son règne. Despote éclairé,
souverain nationaliste, monarque autocratique refusant toute limite à
une ambition plus personnelle que réellement nationale, il y a de tout
cela dans ce personnage complexe qui, pour de bonnes et de mauvaises
raisons, a ouvert une nouvelle période de l’histoire de la Tunisie. Il est
indéniable que sa politique est allée à l’encontre des intérêts de son
royaume, et des personnalités réformistes qui l’ont servi, à l’instar de
Ben Dhiaf et de Khéreddine, ont jugé sévèrement ses dérives
financières qui ont mené le gaspillage des deniers publics à un niveau
sans précédent. Mais, dans le même temps, il aura ouvert une porte en
formant – grâce à sa réforme de l’enseignement – une nouvelle
génération de lettrés qui prend bientôt en charge de façon beaucoup
plus audacieuse la poursuite d’une politique réformatrice dont la
Tunisie a un urgent besoin. Les dés sont-ils jetés à sa mort ? Le partage
de la planète entre les puissances impérialistes du moment – Grande
Bretagne et France en tête mais également Allemagne et Italie qui
achèvent en 1870 leur processus d’unification – est-il déjà trop avancé
pour qu’une modeste nation en formation puisse leur résister ? À
supposer que le règne d’Ahmed Bey n’ait pas scellé le destin de la
Tunisie – ce qui reste matière à débat –, ses successeurs n’ont pas su ou
pas pu redresser la barre ni lui rendre une prospérité qui lui eût permis
d’échapper à ce qui devient en quelques décennies le sort commun de
la majorité des peuples d’Afrique et d’Asie, la colonisation. Pourtant,
c’est entre 1855 et 1863 que se situe l’âge d’or du réformisme tunisien,
brièvement prolongé par le vizirat de Khéreddine dont l’échec en 1877
équivaut à l’acte de décès de la vieille Régence de Tunis.
LES PREMIÈRES RÉFORMES POLITIQUES
Soit l’on considère M’hamed Bey (1855-1859) comme un des
souverains les plus paradoxaux de la dynastie husseinite, soit il faut
convenir que, sous son règne, les puissances européennes tiennent si
bien en main le monarque qu’elles peuvent tout lui imposer. Le cousin
d’Ahmed Bey n’a rien, en effet, d’un réformateur. Pratiquement illettré,
ce conservateur a été hostile à l’abolition de l’esclavage, jurant que
cette réforme ne franchirait pas les portes de son palais. Pour marquer
sa rupture avec son prédécesseur, il fait détruire le palais de la
Mohamedia dès son arrivée au pouvoir et installe à La Marsa, bourgade
des environs de Tunis devenue une des résidences beylicales, une cour
1
à l’ottomane. Il est pourtant l’homme du Pacte fondamental , acte
fondateur de la modernité politique tunisienne et prélude à la
Constitution de 1861, la première du monde arabe, antériorité dont les
Tunisiens continuent de tirer un inépuisable motif de fierté.
Le Pacte fondamental est en fait le résultat d’un concours de
circonstances et d’une convergence d’intérêts qui, quoiqu’éphémères,
ont permis l’adoption de ce texte considéré par les uns comme une
révolution et par d’autres comme un marché de dupes. Les Européens
cherchent une occasion pour imposer au monarque des réformes qui
accroîtront leur mainmise sur la Régence. Léon Roches, arabophone et
ancien secrétaire de l’émir algérien Abdelkader, est nommé consul de
France à Tunis en juin 1855 et s’emploie dès son arrivée à y consolider
les positions françaises. Mustapha Khaznadar voit dans les réformes un
moyen d’affaiblir le pouvoir du Bey et de renforcer le sien. La poignée
de réformistes qui ont une influence à la Cour veulent quant à eux
profiter de la volonté européenne pour engager la Tunisie dans la voie
d’une réforme profonde des institutions. Les intérêts européens, les
rapports de force politiques et les idéaux réformistes coïncident donc
provisoirement. Reste à trouver l’occasion d’imposer à M’hamed Bey
une charte que Léon Roches a déjà rédigée. Elle se présente sous la
forme de l’affaire Batou Sfez. En juillet 1857, ce juif twansa, cocher du
2
caïd et directeur général des Finances Nessim Semama , est accusé
d’avoir insulté au cours d’une bagarre le prophète Mohamed et l’islam.
Condamné à mort pour blasphème, il est aussitôt exécuté malgré les
protestations des Européens qui crient à la persécution des minorités.
En faisant appliquer la sentence du tribunal du Charâa en dépit des
appels à la clémence, le Bey veut donner des gages aux milieux
religieux exaspérés par l’exécution peu auparavant d’un musulman
ayant tué un Européen. De plus, le malheureux Batou Sfez était au
service d’un homme impopulaire, connu pour être proche de
Khaznadar et de Mahmoud Ben Ayed et pour avoir participé avec eux à
la systématisation de la corruption dans le royaume. Semama quittera
secrètement le pays à la veille de la révolte de 1864, laissant un
découvert équivalent à un an de recettes de l’État. Les Français et les
Britanniques ont en tout cas leur prétexte et somment le souverain de
faire bénéficier l’ensemble de ses sujets des droits fondamentaux. Pour
donner plus de poids à cette mise en demeure, une escadre française
arrive en août au port de La Goulette. Le monarque n’a plus le choix.
Le 10 septembre 1857, il promulgue solennellement au palais du Bardo
le Pacte fondamental qui reprend les principales dispositions des
tanzimat turcs rejetés en 1840 par Ahmed Bey.
Véritable révolution institutionnelle aux retombées considérables,
le Pacte fondamental n’en est pas moins un texte controversé. D’un
côté, en instaurant l’égalité devant la loi et devant l’impôt de tous les
habitants de la Régence quelles que soient leur nationalité et leur
religion et en créant des tribunaux civils à côté des juridictions
religieuses, il fait de la Tunisie un État de droit. De l’autre, il comprend
une série d’articles octroyant aux Européens une totale liberté d’action
économique sur le territoire tunisien. Six articles sur les onze qu’il
compte traitent en effet de questions économiques. L’interdiction faite
à l’État de se livrer au commerce accentue le monopole des négociants
européens sur les affaires de la Régence. L’article 11, qui donne aux
non-musulmans le droit d’acquérir des biens immobiliers et fonciers,
ouvre l’agriculture à la pénétration européenne. Il ne fait aucun doute
que les consuls et les puissances qu’ils servaient ont instrumentalisé
l’argument des libertés fondamentales pour faire prévaloir leurs
intérêts. Il n’empêche. Quelles que soient les raisons ayant présidé à
son adoption, l’État tunisien commence par la promulgation du Pacte
fondamental à changer de nature en faisant du droit public en partie
détaché du surplomb religieux un pilier de sa législation. L’ère des
réformes politiques est ouverte. Elles ne se feront pas sans de farouches
oppositions qui se conjugueront pour y mettre un terme. Mais
l’émergence d’une pensée politique moderne date en Tunisie de ce
moment fondateur. Dès la prestation de serment du Bey sur ce
nouveau texte, embryon de constitution, une commission est créée
pour en expliciter les principes. Présidée par Khaznadar, elle est
composée de quatre muftis appartenant aux deux rites malékite et
hanéfite et de cinq commis de l’État dont Khéreddine et Ben Dhiaf,
figures de proue du mouvement réformiste.
Il est temps de dire un mot de ces deux hommes que l’on a déjà
cités sans insister sur leur importance. Situés, par leur naissance et leur
formation, aux antipodes l’un de l’autre, ils se sont alliés pendant des
années cruciales pour la Tunisie afin d’en infléchir le cours. L’un,
Ahmed Ibn Abi Diyaf (1802-1874), plus connu sous le nom de Ben
Dhiaf, a fait partie du cercle rapproché de plusieurs beys successifs.
Tunisien de souche, il a été l’un des rares autochtones à accéder à la
sphère dirigeante et remplit dès son jeune âge d’importantes missions,
notamment à Istanbul en 1831 et en 1842. En 1846, il accompagne le
Bey en France. C’est à cette occasion qu’il se lie d’amitié avec
Khéreddine, lui aussi du voyage. Le contact direct avec la civilisation
moderne européenne fait grande impression sur les deux hommes. Dès
lors, Ben Dhiaf participe à toutes les entreprises de rénovation de l’État
et a été un des rédacteurs de la Constitution de 1861. Son grand
3
ouvrage, Ithâf ahl al-zamân fi akhbâr mulûk Tûnus wa Ahl al amân , en
e
fait l’historien tunisien le plus important du XIX siècle, chez qui émerge
la conscience d’une histoire mondiale englobant le monde non
musulman. La comparaison constante qu’il établit – à la suite de
4
l’Égyptien Jabarti – entre le monde musulman, dont il souligne la
décadence, et l’Occident lui sert à défendre les innovations qu’il
5
considère comme indispensables à une renaissance de la civilisation
musulmane. Comme Khéreddine, il aura défendu avec vigueur le
principe de l’emprunt au monde occidental en tentant de démontrer sa
compatibilité avec le respect du corpus islamique. Rangé parmi les
conservateurs au début de sa carrière, cet intellectuel passé au
libéralisme aura aussi été l’un des premiers à défendre la notion d’une
nationalité tunisienne – même si le mot n’existe pas encore – détachée
de l’appartenance religieuse puisqu’il insiste dans ses écrits sur la
tunisianité des juifs autochtones. De même, alors qu’il n’a jamais fait
mystère de son hostilité à l’accaparement des charges par la caste des
mamelouks, il considère Giuseppe Raffo, le ministre et oncle d’Ahmed
Bey, comme un authentique enfant du pays.
L’ouvrage de Khéreddine – de vingt ans cadet de Ben Dhiaf – publié
6
en août 1868, Aqwam al masâlik li ma rifat ah’wal al mamâlik ,
véritable manifeste des réformateurs, a été dicté par les mêmes
préoccupations et s’inspire de principes analogues. L’homme dont les
Tunisiens modernistes ne cesseront de se réclamer a suivi la trajectoire
classique des mamelouks. Né vers 1821 en Circassie, au nord du
Caucase, il arrive très jeune à Constantinople où il est acheté par un
agent d’Ahmed Bey et expédié à Tunis vers 1839. Formé à l’école du
Bardo où il rencontre ses premiers interlocuteurs européens, il devient
l’aide de camp du Bey qui le marie à la fille de Mustapha Khaznadar.
Son long séjour parisien en 1854-1855 pour défendre les intérêts
tunisiens contre Mahmoud Ben Ayed, outre qu’il y parfait son français,
achève de le convaincre de la nécessité de mener des réformes
radicales dans l’ensemble de l’Empire ottoman. Khéreddine estime que
la raison essentielle de la décadence du monde musulman réside dans
l’absolutisme monarchique, et que le pouvoir du souverain doit être
limité par une architecture institutionnelle ayant vocation à l’encadrer.
Lecteur, entre autres, de Montesquieu, cet homme de culture est un
fervent partisan de la séparation des pouvoirs et de la mise en place
d’institutions libérales. Influencé par les saint-simoniens alors à leur
apogée et qui jouent un rôle majeur dans l’élaboration de la politique
arabe du Second Empire, il puise dans leur doctrine l’argumentaire
d’une réconciliation possible entre foi et raison, science et religion. Son
œuvre a voulu convaincre ses contemporains de la possibilité de
conduire des réformes sans pour autant trahir les fondements de
l’islam, à condition d’en lire les textes en fonction de son époque.
Traduit en français en 1868, en anglais en 1874 et en turc en 1878,
son ouvrage – première proposition élaborée d’un modèle de
constitutionalisme musulman – a connu un large succès dans les
milieux libéraux. En politique extérieure, Khéreddine a toujours été
partisan d’un rapprochement avec la Porte pour tenter de desserrer
l’étau européen. Figure centrale de la vie politique et intellectuelle de
la Régence durant près d’un quart de siècle, il la quitte pourtant en
1878 pour retourner à Istanbul. Nommé Premier ministre par le sultan
Abdulhamid II, il occupe ce poste un an avant d’en démissionner après
avoir échoué, comme en Tunisie, à réduire la conjonction des
oppositions à sa politique de réformes. Il se retire alors de la vie
politique et meurt en janvier 1890 sur les rives du Bosphore, sans être
jamais revenu dans son pays d’adoption. En 1968, sa dépouille sera
solennellement ramenée et inhumée en Tunisie, Bourguiba se
proclamant par ce geste symbolique le dépositaire de l’héritage
e
réformiste du XIX siècle.
Au sein de la commission d’explicitation du Pacte fondamental, les
Oulémas manifestent leur hostilité à certaines de ses dispositions en
refusant notamment le principe d’égalité entre les confessions, arguant
que les non-musulmans doivent être tenus dans une position
d’infériorité consacrant la supériorité de l’islam. D’accord pour garantir
aux dhimmis la liberté de culte, ils s’opposent à la pratique publique
des religions autres que l’islam, souhaitent voir les juifs continuer de
porter des vêtements distinctifs et les Européens payer l’impôt de
capitation réservé aux non-musulmans. Répugnant cependant à
s’opposer frontalement au pouvoir, ils cautionnent le Pacte du bout des
lèvres après avoir exprimé leurs réserves au nom de la prééminence de
la justice charaïque sur la justice civile et finissent par quitter la
commission. Provisoirement débarrassés de cette hypothèque, les
réformistes peuvent continuer à avancer, d’autant que Khéreddine
occupe depuis janvier 1857 le poste de ministre de la Marine et est
chargé en 1858 d’animer les travaux de rédaction de la Constitution.
En septembre 1858, les contraintes vestimentaires pesant sur les juifs
sont abolies et ils sont désormais autorisés à acquérir des biens fonciers
et immobiliers. Ils deviennent également justiciables devant les
tribunaux civils, seules les questions de statut personnel – c’est-à-dire le
droit de la famille – relevant des juridictions rabbiniques. Cette année-
là aussi, les habous publics de Tunis sont retirés au tribunal du Charâa
et leur gestion est confiée au Conseil municipal de la ville qui vient
d’être mis en place. Ce processus de sécularisation des biens de
mainmorte culmine en 1875 avec la création de l’Administration
(Djemaïa) des habous placée sous l’autorité de l’État.
LA CONSTITUTION DE 1861,
UN TEXTE FONDAMENTAL ET CONTESTÉ
M’hamed Bey meurt le 22 septembre 1859, à un moment où les
réformateurs ont encore le vent en poupe, mais en laissant une
situation financière catastrophique à son successeur Mohamed Essadok
Bey (1859-1882). Honni par la mémoire nationale pour avoir signé un
an avant sa mort le traité du Bardo faisant passer la Tunisie sous
domination française, ce souverain impopulaire a connu un long règne
troublé par une succession de contestations et de révoltes,
conséquences à la fois de l’impéritie de son pouvoir et d’une série de
crises qui achèvent de mettre le pays à genoux, le livrant à ses
créanciers extérieurs. Jusqu’à son éviction en 1873 et pour camoufler
la catastrophe, l’inamovible Khaznadar – encouragé par les consuls qui
y voient un moyen d’accroître leur emprise sur les finances
tunisiennes – entraîne la Régence dans une désastreuse politique
d’emprunts auprès d’institutions financières européennes. En 1881, la
France – après avoir neutralisé les prétentions d’autres États européens
à la possession de la Régence – peut cueillir cette dernière comme un
fruit mûr et l’intégrer à son domaine impérial. Pourtant, le règne a
commencé sous des auspices politiques dont la Tunisie n’a cessé de
s’enorgueillir, y voyant un des signes les plus éclatants de son entrée
précoce dans la modernité. La commission de rédaction de la
Constitution accouche en 1861 d’une loi fondamentale appelée, dans
l’esprit de ses promoteurs, à révolutionner la vie politique et les
institutions. Le Pacte de 1857 avait ouvert la voie, mais le nouveau
texte va beaucoup plus loin et a été précédé par une série de réformes
que Khéreddine et son groupe parviennent à imposer entre ces deux
dates, comme la fixation de la conscription militaire à huit ans et le
choix des conscrits par tirage au sort, la réforme caïdale de 1860 qui
définit les fonctions administratives et les pouvoirs fiscaux – très
larges – des caïds, et la réforme de la justice qui dote les principales
villes de tribunaux de première instance tandis que les délits graves
sont renvoyés devant le Tribunal de Tunis. Cette réforme est complétée
par la publication quelques mois plus tard d’un Code de droit civil et
pénal.
La Constitution, entrée en vigueur le 23 avril 1861, vient couronner
cette marche vers la modernisation et lui donner un sens politique dont
les Tunisiens comprennent très vite la portée puisque, presque toutes
tendances confondues, ils ne tardent pas à s’unir pour en contester les
principes. Car c’est bien une amorce de monarchie constitutionnelle
que le texte établit en 114 articles réunis en 13 chapitres, en séparant
les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Le Bey, chef suprême de
l’État et gardien de la religion, détient le pouvoir exécutif et choisit ses
ministres. Il est encadré par un Conseil suprême (Mejless el Alaa) dont
les soixante membres choisis par lui et par ses ministres – pour un tiers
parmi les hauts fonctionnaires et les officiers supérieurs et pour les
deux tiers parmi les notables du royaume – sont nommés pour quatre
ans et renouvelés par cinquième tous les ans. Cette assemblée –
gardienne de la Constitution – collabore à la confection des lois et vote
le budget qui demeure cependant soumis à la validation du souverain.
Mais ce dernier ne peut plus disposer à la guise de la cassette de l’État
puisqu’une liste civile dont le montant est fixé par le Conseil lui est
désormais attribuée. Le Conseil suprême a également le pouvoir de
déposer le monarque – qui doit prêter serment sur la Constitution en
accédant au trône – si ses actes sont anticonstitutionnels. Enfin,
l’instauration de l’inamovibilité des juges doit garantir l’indépendance
du pouvoir judiciaire. Dès sa mise en place, Khéreddine est nommé
vice-président du Conseil avant d’en prendre la présidence. Mais, très
vite, les difficultés commencent. Le Bey, d’une part, est peu disposé à
renoncer à ses prérogatives. De l’autre Khaznadar, qui avait été
favorable à l’adoption du Pacte de 1857, est désormais hostile à ce
bouleversement de l’édifice institutionnel susceptible de cantonner
dans des limites trop étroites à son goût l’arbitraire inhérent à tout
pouvoir de nature absolutiste, et mobilise contre la réforme les secteurs
conservateurs de l’opinion. Enfin, les Européens et notamment les
Français qui avaient imposé l’adoption d’un Pacte fondamental servant
leurs intérêts, ne tiennent pas non plus à voir des réformes trop
audacieuses légitimer la souveraineté beylicale et surtout aboutir à une
gestion de l’économie et des finances susceptible de redonner à l’État
tunisien de la marge de manœuvre. Pourtant, le Bey a semblé dans un
premier temps être acquis au changement, s’assurant en
septembre 1860 le soutien de Napoléon III en allant rencontrer le chef
de l’État français à Alger. Mais l’on sait la défiance qu’a constamment
nourrie le parti colonial vis-à-vis de la politique arabe de l’empereur
favorable au maintien ou à l’instauration d’institutions indigènes à la
fois autonomes et liées à la France.
L’on commence à s’agiter dans le pays. Les Oulémas les plus
conservateurs prennent la tête d’une campagne vouant aux gémonies
des réformes accusées d’être d’inspiration occidentale et contraires à
l’islam. Ils organisent même une manifestation à Tunis le 23 septembre
1861. Cet avertissement donne la mesure de la vivacité de
l’affrontement entre des réformistes de plus en plus isolés et leurs
adversaires qui testent leur puissance. De guerre lasse devant les
manœuvres de Khaznadar et peu disposé à présider une assemblée
dont le Palais ne cesse de rogner les pouvoirs, Khéreddine démissionne
en novembre 1862 du ministère de la Marine et du Conseil suprême.
Six membres de ce dernier le quittent avec lui. L’opposition à la
Constitution n’aurait pu, toutefois, prendre une telle ampleur si elle
n’avait été promulguée dans un contexte économique et social
incandescent par un pouvoir incapable de modifier réellement son
mode de fonctionnement et donc en décalage avec des réformes qu’il a
lui-même promulguées.
Ces dernières étant coûteuses pour le Trésor public, par ailleurs
vidé par la prédation de quelques grands commis de l’État et de leurs
supplétifs dans l’administration et dans les régions, la pression fiscale
prend à partir de la fin des années 1850 des proportions
insupportables. En 1857, la mejba, nouvel impôt censé remplacer
l’ancienne capitation, est venue s’ajouter aux taxes existantes
auxquelles elle aurait dû se substituer. Outre la mejba, les paysans
continuent de payer le qanoun sur les oliviers et les palmiers et
l’achour sur les céréales et les légumineuses, sans compter une série
d’autres taxes auxquelles viennent s’ajouter les sommes extorquées par
les caïds et autres fonctionnaires régionaux et celles exigées par les
cheikhs et les marabouts – véritables roitelets locaux dans certaines
régions. Enfin, la réforme de la conscription militaire a été dévoyée par
une corruption systémique et payer les recruteurs devient pour les
populations rurales le seul moyen de garder des bras. La ponction est si
considérable que l’historien de l’économie Abdelmajid Guelmani a
qualifié le régime beylical de « fiscalocratie », insistant sur le fait que la
ponction fiscale y est en même temps le moyen et la fin de l’exercice du
6
pouvoir politique . Lucette Valensi parle quant à elle d’une fiscalité
e
devenue « dévorante » à partir du début du XIX siècle et rappelle que
les augmentations successives des impôts ont déjà provoqué des
7
soulèvements en 1831, en 1833-1834 et en 1837 . En 1861, l’année de
la promulgation de la Constitution, la sécheresse et la disette frappent
les campagnes. Les paysans sont contraints de vendre leur bétail pour
s’acquitter des multiples taxes ou abandonnent leur exploitation pour
se réfugier en ville. Le camp fiscal chargé de récolter l’impôt rencontre
de plus en plus de résistances, dans le Djérid en 1861 ou en
Khroumirie en 1862 où le Bey se fait aider par une colonne française
pour obliger les montagnards à payer. Dans le Sud, des tribus entières
passent en Tripolitaine pour échapper à la mahalla. En 1863, les
surfaces cultivées ont diminué de moitié par rapport au début du siècle
8
et ne dépassent pas 500 000 hectares .
Pendant que la révolte gronde dans le pays profond, l’État continue
de s’endetter pour financer son train de vie. En 1862, devant l’ampleur
d’une dette se montant déjà à 28 millions de francs, le Conseil suprême
a recommandé de réduire les dépenses et a refusé à l’exécutif
l’autorisation de lever un emprunt extérieur. Mais, les réformateurs
partis, Khaznadar procède en mai 1863 à un emprunt de 30 millions de
francs consenti par les créanciers à des conditions désastreuses pour la
Tunisie. Cela ne suffit pas à renflouer les caisses. En novembre de la
même année, le Bey et son Premier ministre décident de doubler la
mejba – dont le montant passe de 36 à 72 piastres – et d’en étendre le
paiement aux villes jusque-là exemptées. Khéreddine et quelques
généraux qui, au cours des camps fiscaux, ont pu prendre la mesure de
la colère des campagnes, protestent contre une décision qu’ils jugent
dangereuse. Rien n’y fait. En avril 1864, le Bey exige l’application
immédiate de la décision de doublement. Le pays s’embrase.
L’INSURRECTION DE 1864
L’histoire de la Tunisie est jalonnée depuis l’Antiquité par la
récurrence des révoltes rurales. Dues le plus souvent à l’exaspération
des populations des campagnes devant la lourdeur de leur exploitation
par les couches dominantes urbaines, elles se sont en général appuyées
sur des contestations portées par des groupes idéologico-religieux dont
elles ont opportunément constitué la base sociale. Du fait de la
régularité et de la fréquence de ce type de soulèvements,
l’historiographie a peut-être occulté ce que l’insurrection de 1864 a eu
de singulier. Sa dimension socio-économique la situe certes dans une
continuité historique, mais elle marque aussi – surtout ? – le refus
d’une majorité de la population d’entrer dans un temps nouveau. Il
nous semble par ailleurs que l’ampleur et la férocité de la répression
qui l’a matée ont délégitimé la dynastie régnante à un degré plus élevé
qu’on n’a pu le croire. Depuis leur accession au trône de la Régence, les
princes husseinites ont compris la nécessité de s’autochtoniser pour
durer et y sont partiellement parvenus selon différentes modalités,
parmi lesquelles les alliances tribales et l’utilisation des rivalités entre
tribus ont joué un rôle essentiel. Ce processus d’indigénisation,
entretenu par la constante volonté de transformer la Régence en
monarchie de plein exercice en desserrant les liens de vassalité avec la
Porte, n’a toutefois pas empêché que se perpétue le monopole de
l’exercice du pouvoir et de la captation de la rente étatique par la caste
allogène des mamelouks, cette incontournable dimension étrangère du
système beylical. Malgré la réactivation des vieux clivages entre tribus
Husseiniya et Bachiya datant de la guerre civile de 1735-1756 et le
rapide ralliement des premières au Bey, la dynastie est apparue à
l’issue de l’insurrection totalement coupée du pays réel, et n’a jamais
recouvré la légitimité qu’elle s’était patiemment attachée à acquérir au
cours des siècles précédents. En entérinant le fait colonial, Mohamed
Essadok Bey a creusé la fracture entre le roi et le peuple, ce nouvel
objet politique qui émerge au sud de la Méditerranée à la fin du
e
XIX siècle. Elle ne s’est jamais résorbée, sauf un bref moment durant le
règne de Moncef Bey en 1942-1943, seul monarque à avoir reçu
7
l’appellation de « Bey du peuple » et à avoir été pleuré par lui . Enfin,
le rôle crucial joué par les puissances européennes dans la
manipulation de la révolte est le signe qu’elle s’est déroulée dans le
contexte des rivalités impérialistes pour la possession de la Tunisie et,
9
plus largement, de l’Afrique du Nord . Les ondes de choc de ce
moment insurrectionnel d’une violence extrême se sont donc
répercutées sur la longue durée et se sont incrustées dans les mémoires
tunisiennes. Cela explique qu’on s’y attarde.
Dès l’annonce du doublement de la mejba, les tribus du Sud
s’accordent pour décider de ne pas la payer et des troubles éclatent aux
confins algériens. Très vite, l’insurrection se trouve un chef en la
personne d’Ali Ben Ghedahem, fils de cadhi d’une cinquantaine
d’années appartenant à la grande tribu des Majer, qui regroupe les
confédérations tribales des Methellit, des Frechiche, des Zlass, des
Ounifa et d’autres parmi les plus importantes du Centre et du Sud. En
quelques jours, le mouvement se propage à partir de deux foyers : les
tribus de l’Ouest autour de Kairouan et du Kef et le Sahel, une des
régions les plus prospères du pays où les paysans sédentaires comme
les citadins jusque-là exemptés de la mejba se rejoignent autour du
refus de s’en acquitter. Dès le 16 avril, l’agha Farhat, gouverneur du
Kef, est tué lors d’une bataille contre un millier d’insurgés. À Kairouan,
le général Rachid, mamelouk comme Farhat, est contraint de s’enfuir à
Sousse où il embarque sur un navire anglais pour échapper à la colère
populaire. Partout, les gouverneurs sont obligés de fuir les régions dont
ils ont la charge. Certains, comme celui des Majer, n’y parviennent pas
et se font massacrer. Face à ce soulèvement général, le Bey ne peut
aligner que quelques milliers d’hommes d’autant que, dans un premier
temps, les tribus makhzen refusent de lui fournir des troupes par
crainte de représailles de la part des insurgés. Le 22 avril, il renonce
publiquement au doublement de la mejba et en exempte à nouveau les
villes. Mais il est trop tard pour canaliser un mouvement dont les mots
d’ordre dépassent désormais la simple protestation antifiscale des
débuts. Car nombre de cadres religieux et de magistrats de la justice
charaïque marginalisés par les réformes ont rejoint le soulèvement et
lui impriment une couleur politique qu’il n’avait pas à l’origine. Plus
exactement, la volonté d’une partie des notables – rejoints dans les
petites villes et les campagnes par les instituteurs des écoles
coraniques, les imams des mosquées et tous les gestionnaires locaux
des codes socio-religieux coutumiers – d’abolir des réformes qui les
pénalisent et de revenir au statu quo ante coïncide avec le refus d’une
majorité de la population d’entériner des changements remettant en
cause les piliers de la société traditionnelle qu’elle ne veut pas voir
évoluer. Ses représentants réclament donc – outre la diminution du
montant des principaux impôts et le départ de Khaznadar – le retour à
la tradition en matière de justice, la restauration du statut de dhimmi
pour les non-musulmans et des discriminations vestimentaires pour les
juifs, le rétablissement du commerce des esclaves, l’abolition de la
réforme des habous, la nomination de caïds arabes à la place des
mamelouks et, pour couronner l’ensemble, l’abolition pure et simple de
la Constitution. On clame partout que son contenu viole l’islam et
qu’elle a été imposée au Bey par les chrétiens. Des pillages sont
signalés dans plusieurs localités, accompagnés d’exactions antijuives
dans certaines d’entre elles, à Sousse, à Sfax et à Djerba notamment.
La révolte ayant gagné l’ensemble du pays à l’exception du littoral à
partir du nord de Sousse, les puissances entrent alors en jeu pour
tenter d’en tirer profit. Britanniques, Français, Italiens, Ottomans,
dépêchent des escadres à La Goulette afin de l’orienter dans le sens de
leurs intérêts. Les Français ont un triple objectif : faire échouer les
réformes désormais considérées comme des entraves à leur immixtion
dans les affaires de la Régence, éviter un rapprochement tuniso-
ottoman, et empêcher – en accédant aux revendications des insurgés –
la prolongation d’une insurrection capable de contaminer l’est de
l’Algérie. Le consul de Beauval, qui veut à la fois l’abolition de la
Constitution et le renvoi d’un Khaznadar devenu gênant, appuie
ouvertement les insurgés. Le Bey ne cède que partiellement à ces
exigences en suspendant la Constitution sans l’abolir, et refuse de se
séparer de Khaznadar dont les agents sont à l’œuvre dans tout le pays
pour ranimer les vieux conflits entre tribus et soffs opposés afin de
fracturer le front antibeylical. La résistance du monarque est facilitée
par la position anglo-ottomane pressée de contrecarrer les visées
françaises. Le consul britannique Richard Wood, né à Constantinople et
parfait connaisseur du Moyen-Orient où il a servi les intérêts anglais,
est arrivé en Tunisie en 1855, en même temps que Léon Roches, et la
lutte d’influence qu’ils n’ont cessé de se livrer a alimenté durant des
années la chronique diplomatique de la Régence. Le remplacement de
Roches par de Beauval en 1863 n’y a pas mis fin, Londres n’étant pas
encore disposé à voir Paris étendre son empire maghrébin. En 1863,
Wood a obtenu la signature d’une convention anglo-tunisienne
conférant aux sujets britanniques résidant dans la Régence – c’est-à-
dire essentiellement aux Maltais – le droit de posséder des terres, au
grand dam des Français. Il n’a cessé par ailleurs d’œuvrer à un
rapprochement tuniso-turc, et l’arrivée à La Goulette de trois navires
ottomans en mai 1864 conforte sa position. Il utilise également l’Italie
qui redoute pour sa part de voir la Tunisie, qu’elle considère comme
son prolongement naturel, tomber sous la coupe française. La présence
dans la Régence d’une importante colonie péninsulaire et l’ancienneté
des relations entre les deux pays incitent en effet l’Italie – réunifiée
depuis 1860 à l’exception de Rome qui n’est récupérée qu’en 1870 – à
réclamer son « droit » à la possession de la Tunisie. Les Britanniques,
tout en instrumentalisant cette prétention, n’ont pas l’intention d’aider
le nouveau royaume à la concrétiser, ne souhaitant pas voir le détroit
de Sicile contrôlé par une seule puissance. En somme, pendant que
Paris surveille les Anglais, redoute les Turcs, se méfie des visées
italiennes et cherche à utiliser la révolte pour s’affirmer comme le
parrain exclusif de la Tunisie, les menées de Richard Wood, les
importants subsides envoyés par Istanbul qui veut saisir l’occasion pour
renforcer ses positions en Tunisie, et le succès de la tactique de
Khaznadar qui achète ralliements et trahisons permettent au Bey de
retourner la situation. Mais cette partie d’échecs qui a pour terrain son
royaume montre bien que rien ne peut plus s’y dérouler de façon
autonome.
Alors que l’insurrection semble, en mai-juin, à son apogée avec le
soulèvement de Sousse et de Sfax qui hissent sur leurs fortifications le
pavillon ottoman pour manifester leur hostilité aux Français, des signes
de lassitude commencent à apparaître en son sein à partir du moment
où les tribus traditionnellement husseinites se rallient au pouvoir
beylical. Au Sahel également, des dissensions se font jour. D’abord
alliés aux insurgés par hostilité à la politique fiscale du pouvoir, aux
mamelouks et aux monopoles étrangers, les artisans, commerçants et
notables de Sousse et de Sfax commencent à craindre pour leurs biens
dès lors que l’anarchie s’installe, et finissent par attendre avec
impatience l’arrivée du camp qui – croient-ils – les sauvera des
désordres occasionnés par les Bédouins. Voulant gagner du temps pour
préparer sa revanche, le Bey fait d’abord part de sa volonté d’écouter
les revendications. En juillet, Ben Ghedahem commence à négocier
après l’annonce de la baisse du montant de la mejba et de l’achour et
de la nomination de caïds tunisiens à la place des mamelouks. Mais,
dès le mois d’août, l’énergique général Rostom – mamelouk lui aussi –
est envoyé à Béja pour percevoir l’impôt. Ben Ghedahem comprend
qu’il a été joué, mais il est déconsidéré depuis qu’il a reçu un important
domaine foncier en récompense de son abandon de la lutte armée et
que des membres de sa famille ont eux aussi bénéficié de postes et de
prébendes. Sur le plan intérieur, la révolte est condamnée. Quant aux
puissances, leurs rivalités finissent par les neutraliser. La France et
l’Italie ont abandonné leurs projets de débarquement par crainte d’un
embrasement général de la région, Wood – un moment favorable à une
intervention turque – y renonce au vu de l’opposition française et
appuie de plus en plus le Bey à partir de l’été, tandis qu’Istanbul
comprend qu’une modification du statu quo prévalant en Tunisie est
impossible. En septembre, après de longs pourparlers, les forces
navales françaises, italiennes, turques et britanniques quittent le port
de La Goulette. Le Bey a les mains libres pour mater une révolte
affaiblie.
Elle va être noyée dans le sang. Au Sahel, le général Ahmed
Zarrouk, après avoir défait les troupes insurgées, sème partout la
terreur. Le 8 octobre, il entre à Sousse et donne le signal d’une
répression impitoyable. Les chefs de la révolte sont tous exécutés. Des
centaines de cheikhs de tribus sont emprisonnés, les autorités
religieuses de Sfax et de Monastir sont destituées. Les Zlass pillent les
campagnes alentour. Exactions, tortures et viols deviennent le
quotidien des populations. Zarrouk rançonne également les Sahéliens
pour renflouer les caisses beylicales et leur arrache vingt millions de
piastres. Cinq millions de piastres sont également soustraites aux
Djerbiens. Une amende spéciale frappe les propriétaires qui s’étaient
compromis avec l’insurrection. Pendant ce temps, le camp du général
Rostom avance vers Le Kef. Les Majer sont vaincus début novembre. À
la tête d’un troisième camp, Ali Bey, frère du monarque, fait sa jonction
avec Rostom et soumet tous les soffs qui n’ont pas fui en Algérie pour
éviter la répression. La région de Béja est mise à sac. Même les tribus
qui s’étaient ralliées doivent payer d’énormes amendes et vendent leur
cheptel pour s’en acquitter. En mars 1865, deux cents chefs de tribus
sont traînés au palais du Bardo couverts de chaînes et sont soumis à la
torture, alors qu’ils avaient tous reçu du Bey l’assurance de la
protection (aman). Plus de la moitié meurent dans les six mois ayant
suivi leur arrestation. L’indignation dans le pays est générale et la
presse européenne condamne les atrocités.
Les vice-consuls en poste dans les localités saccagées alertent leurs
supérieurs sur leur ampleur. « Il est de mon devoir de vous informer –
écrit l’un d’eux en février 1865 – de la façon barbare dont agit le
général Zarrouk pour exécuter les ordres du Bey, en dépouillant
complètement les indigènes, en mettant à la torture les personnes
âgées et les femmes qui n’ont pris aucune part à la révolution. » Un
autre fonctionnaire français précise en mars que « L’amende n’a pu être
perçue qu’au moyen… des rigueurs les plus illégales. […] Je signalerai
la confiscation des biens, la torture poussée parfois jusqu’à ce que
lésion ou mort s’ensuive, la violation de domicile… et, enfin, le viol des
femmes tenté ou consommé sous l’œil même des pères ou des maris
10
enchaînés ». En novembre, Ben Ghedahem – dont la tête a été mise à
prix – rentre en Tunisie après s’être exilé en Algérie et demande grâce
au Bey. Il est enfermé à la forteresse de La Goulette où il mourra en
octobre 1867, probablement empoisonné. La monarchie a gagné, mais
au prix de la dévastation, de la ruine et de la haine à son égard du pays
tout entier. Les conséquences de cette victoire à la Pyrrhus se font
rapidement sentir.
Des explications variées ont été données à l’insurrection de 1864.
Révolution sociale, soulèvement proto-national contre les menaces
d’occupation étrangère, contre-révolution ayant pour but de stopper les
réformes, ce mouvement paradoxal a été tout cela à la fois mais aucun
de ces qualificatifs ne lui convient tout à fait. Même si, au Sahel et à
Sfax en particulier, le petit peuple des villes et des bourgs – chômeurs,
ouvriers agricoles, pêcheurs, petites mains de l’artisanat – a joué un
rôle majeur dans le soulèvement, même si des « gouvernements »
autonomes ont été mis en place dans certaines localités, il semble
difficile de lui reconnaître un caractère révolutionnaire dans la mesure
où les dirigeants de l’insurrection – notables des tribus et chefs
religieux dans les villes – n’ont jamais réclamé le départ du Bey. De
plus, les ambitions personnelles des chefs tribaux – qui expliquent bien
des trahisons, et leurs liens avec les dirigeants des confréries –, qui ont
pour la plupart prôné la soumission au pouvoir central, ont souvent
tempéré le radicalisme des mots d’ordre. Dans les villes, la bourgeoisie
s’est momentanément associée à la révolte tout en ayant peur de la
plèbe et sans vouloir sortir de la légalité beylicale. Le terme « contre-
révolution » n’est pas non plus approprié. Hors la révolte antifiscale, les
revendications des insurgés ont certes eu un contenu profondément
réactionnaire, mais on ne peut guère qualifier la politique beylicale de
révolutionnaire. Conduite par un groupe minoritaire et isolé au sein du
pouvoir comme de la société, cette politique a été méthodiquement
entravée par un monarque peu disposé à renoncer au caractère absolu
de son pouvoir et par un groupe dirigeant soucieux avant tout de
conserver ses rentes et ses prébendes. Le soulèvement leur a
opportunément fourni l’occasion de l’abandonner. Enfin, bien que
l’envoyé turc Hayder Effendi et le consul de Beauval aient fait allusion
à une dimension nationale du mouvement et que Wood ait évoqué des
11
réactions de « patriotisme », il semble prématuré de parler de
sentiment national en la circonstance, et d’autres logiques
d’appartenance structurent encore la société. Si le ressentiment vis-à-
vis de la politique beylicale a un moment réuni tous les secteurs de la
population, les vieux conflits tribaux ont vite repris le dessus dans les
zones rurales tandis que des intérêts de classe antinomiques n’ont pas
e
tardé à fracturer le front urbain. La donne sera tout autre au XX siècle
où – malgré les dissensions que connaîtra le mouvement national –
toutes les couches de la société auront pour but commun de bouter la
France hors de Tunisie. Enfin, les insurgés de 1864 détestent certes les
étrangers, mais pas n’importe lesquels. Le Sahel et Sfax ont un moment
réclamé le remplacement du Bey par une administration directe
ottomane, préférant avoir pour maître une puissance musulmane
plutôt que des États chrétiens. L’étranger, à l’époque, est davantage le
non-musulman que le non-Tunisien. À bien des égards, et au-delà de
son désir de sauver les structures et les codes du vieux monde, le
soulèvement de 1864 a encore les aspects d’une révolte « à
l’ancienne ». Involontairement, il aura pourtant accéléré l’entrée de la
Tunisie dans les temps nouveaux.
LA MISE SOUS TUTELLE DE LA RÉGENCE
ET LES ULTIMES TENTATIVES DE RÉFORME
Les témoignages de l’époque sont unanimes pour décrire l’état
8
lamentable de la Tunisie au lendemain de l’effroyable année 1864 .
Dans le Nord, Rostom et Ali Bey se sont fait livrer jusqu’aux bestiaux,
aux instruments de labour et aux réserves alimentaires. Au Cap Bon, le
recrutement forcé de milliers de soldats ne laisse dans les villages que
les vieillards, les femmes et les enfants. Les bourgs du Sahel, ruinés,
sont désertés par leurs habitants qui vont chercher de quoi survivre
dans les agglomérations plus importantes. Les nomades, auxquels on a
confisqué jusqu’à leurs tentes, émigrent eux aussi en ville où beaucoup
finissent par mourir de faim et de maladie. À la mise en coupe réglée
du pays vient s’ajouter, en 1865-1867, une épouvantable sécheresse
vite accompagnée d’une épidémie de choléra. La Tunisie se dépeuple
du fait d’une mortalité galopante. En 1867, 60 000 hectares seulement
sont mis en culture, soit à peine un peu plus du dixième de la surface
agricole.
Face à cette catastrophe sociale, démographique, économique et
humaine, règne un pouvoir beylical en pleine décomposition qui,
débarrassé de la Constitution, a retrouvé ses réflexes absolutistes.
L’épisode de la sédition en 1867 du demi-frère du Bey, le prince Adel,
montre que son arbitraire ne connaît plus de limites. Ayant pris la tête
d’un groupe réclamant la destitution de Khaznadar accusé de tous les
maux dont souffre le pays, le prince a rejoint la Khroumirie au nord-
ouest du pays pour y lever des partisans. Son complot éventé, tous
ceux qui l’ont soutenu – dont plusieurs hauts dignitaires – sont
exécutés sans procès, étranglés, décapités ou battus à mort, tandis
qu’Adel Bey lui-même meurt en prison un mois après Ben Ghedahem,
vraisemblablement empoisonné lui aussi.
Le pillage en règle du pays n’a cependant pas renfloué les caisses,
d’autant que la Cour continue de vivre sur un pied somptuaire,
couvrant ses dépenses par un endettement croissant. Comme à leur
habitude, les puissances européennes, la France en particulier, y
poussent d’autant plus que la plupart des emprunts sont contractés
auprès d’institutions financières hexagonales. En 1865, l’État tunisien
emprunte 36 millions de francs au comptoir d’Escompte de Paris à des
conditions léonines, aussitôt gaspillés en importations de fournitures
étrangères conseillées par les créanciers eux-mêmes. En 1867, un
troisième emprunt est contracté auprès de la maison Erlanger. L’année
suivante, le service de la dette excède la totalité des recettes fiscales et
l’État ne parvient pas à payer ses fonctionnaires. Le moment est venu
pour les principaux créanciers, France, Grande-Bretagne et Italie,
d’imposer une mise sous tutelle en bonne et due forme des finances
tunisiennes avec la création en juillet 1869 de la Commission
financière internationale chargée de faire rembourser par l’État une
dette qui s’élève à plus de 150 millions de francs. Pour ce faire, les
revenus de la Régence, estimés à 13 millions de francs par an, sont
divisés en deux moitiés, l’une réservée à l’État et la seconde allant –
sous forme de revenus concédés – au comité de contrôle de la
Commission qui les affecte au service de la dette qui a été consolidée.
Khéreddine, nommé président de la Commission, ne peut guère
s’opposer à l’hégémonie qu’y exercent les représentants des pays
9
créanciers . Mais l’homme d’État est revenu en grâce et les Européens
s’accordent au moins sur la nécessité d’éliminer Khaznadar dont ils
parviennent, en octobre 1873, à obtenir la mise à l’écart après trente-
cinq ans de pouvoir.
Sonne enfin l’heure où le chef de file des réformistes peut mettre en
pratique les idées qu’il défend depuis si longtemps. Nommé Premier
ministre au lendemain de la disgrâce de son beau-père, Khéreddine
s’attelle à la tâche colossale de reconstruire un État totalement délabré.
Il met en œuvre en un temps record une avalanche de réformes dans
tous les domaines. Pour en finir avec la prévarication, il abolit la
vénalité des charges en vigueur depuis Hamouda Pacha. En matière
financière, il ne crée plus aucun impôt, renonce à tout emprunt
extérieur, et procède en 1876 à la diminution d’un tiers de tous les
traitements servis par l’État qu’il dote d’un budget équilibré. Ses
réformes dans le domaine de l’enseignement sont les plus révélatrices
de son souci de moderniser le pays. Avec la création du Collège Sadiki
notamment, par décret du 13 janvier 1875, l’école tunisienne quitte
enfin la mosquée.
En peu d’années, la situation économique s’améliore, les impôts
moins lourds rentrent mieux et la dette commence à diminuer. Malgré
l’étendue de son œuvre réformatrice, il ne faut cependant pas prendre
Khéreddine pour ce qu’il n’a pas été. Cet admirateur de la modernité
occidentale, convaincu de la nécessité d’adapter l’État musulman à son
temps en remplaçant l’arbitraire sultanien par des institutions solides et
légitimes, a à la fois sapé les bases de l’enrichissement d’une caste
politico-administrative aux dépens de l’État et défendu les intérêts des
couches possédantes, foncières au premier chef, lui-même étant un des
plus grands propriétaires fonciers du pays de par la possession de
l’immense domaine de l’Enfidha au nord de Sousse. Le décret qu’il fait
promulguer en avril 1874 pour définir les obligations respectives des
khammès et des propriétaires est défavorable aux métayers qu’il réduit
à un quasi-servage, sécurisant ainsi l’exploitation de la main-d’œuvre
12
agricole au profit des latifundiaires . Mais, en dépit du ralliement à sa
politique d’une partie des Oulémas horrifiés par la violence de
l’arbitraire beylical après 1864, une coalition d’adversaires des
réformes – princes soumis à une cure d’austérité, amis de Khaznadar,
fermiers généraux, courtiers et fournisseurs de la Cour et autres
bénéficiaires de l’ancien système – se forme pour exiger le départ d’un
Premier ministre dont la politique menace les intérêts.
Les Européens ne voient pas non plus d’un bon œil l’assainissement
des finances publiques qui risque de compromettre leur emprise sur le
pays. Le 22 juillet 1877, le Bey demande à son vizir de démissionner,
mettant ainsi fin à la première véritable expérience de modernisation
de l’État. Dès lors, les dés sont jetés. Il ne faut plus que quatre ans à la
France pour s’emparer de la Tunisie. Khéreddine a échoué, mais son
expérience n’en constitue pas moins un jalon essentiel dans l’histoire
du réformisme tunisien.
ARRANGEMENTS IMPÉRIALISTES ET VICTOIRE
FRANÇAISE
Les années qui séparent l’instauration de la Commission financière
de la fin du vizirat de Khéreddine ont été riches en événements
internationaux ayant une incidence directe sur la Régence. En 1870, la
France est défaite par la Prusse à Sedan et perd l’Alsace-Lorraine, le
Second Empire s’effondre et l’empire allemand est proclamé à
Versailles. L’Italie, de son côté, achève son unité en installant sa
capitale à Rome. Deux nouveaux acteurs deviennent ainsi partie
prenante dans le partage de l’Afrique entre les puissances impérialistes
dont l’un, l’Italie, entend bien faire prévaloir ce qu’elle considère
comme ses droits en Tunisie. Conscient de l’opportunité qu’offre
l’affaiblissement français, Khéreddine – encouragé par Wood – milite
d’abord pour un rapprochement tuniso-ottoman, estimant que la petite
Tunisie ne peut échapper à l’appétit des puissances qu’en renforçant
ses liens avec un grand État. En octobre 1871, il a obtenu à Istanbul la
signature d’un firman impérial rappelant les droits séculaires de la
Porte sur la Régence. Mais, craignant les avancées italiennes, il se
rapproche en 1874 de la France, désormais représentée à Tunis par
Théodore Roustan qui encourage un temps sa politique de réformes.
Après son éviction, le nouveau consul français marque des points avec
la montée en puissance de Mustapha Ben Ismaïl, ex-enfant des rues
devenu le favori du Bey et nommé grand vizir en septembre 1878, qu’il
a à sa main. Avec la promotion de ce jeune parvenu irresponsable vite
devenu tout-puissant, la Tunisie cesse à nouveau d’être gouvernée.
La France, quant à elle, obtient enfin le feu vert de ses pairs
enropéens pour prendre possession de la Régence. En effet, lors du
congrès réuni à Berlin en 1878 pour régler la « question d’Orient »,
c’est-à-dire le sort des Balkans, Bismarck pousse Paris à reprendre sa
poussée coloniale, espérant lui faire oublier l’Alsace-Lorraine. Londres
accepte aussi le renforcement de la présence française en Afrique du
Nord contre sa propre occupation de Chypre et l’abandon par Paris de
ses prétentions en Égypte, et par crainte de voir Rome s’emparer des
deux rives du détroit de Sicile. Seule l’Italie exprime ses réserves, tout
en s’assurant de solides positions à Tunis grâce à l’activisme de son
consul Licurgo Maccio, en conflit ouvert avec Roustan. En 1868, des
Italiens acquièrent les mines de plomb du Djebel Ressas. En
juillet 1880, la société italienne Rubattino obtient la construction du
chemin de fer Tunis-La Goulette à la barbe des Français. Paris riposte
en enlevant la concession des lignes télégraphiques, la construction du
reste du réseau ferré tunisien et celle du port de Tunis. Dans le secteur
agricole, Khéreddine renforce la position française en cédant, lors de
son départ définitif en Turquie, l’ensemble de son considérable
patrimoine foncier – estimé à 100 000 hectares – à la Société
marseillaise de crédit malgré l’opposition des Britanniques et des
Italiens. La Tunisie est vendue par pièces et la France en acquiert la
majorité. L’heure est venue de la conquête, réclamée à hauts cris par
les Français d’Algérie et de Tunisie qui se font entendre au sein du
puissant lobby colonial. L’arrivée de Jules Ferry à la présidence du
Conseil en 1880 lève les dernières réticences des Républicains.
La cour beylicale prend enfin conscience de l’imminence du danger.
Un groupe de dignitaires conduits par le notable autochtone Larbi
Zarrouk s’oppose publiquement à toute intervention française et tente
de déjouer les manœuvres de Roustan. Mais il est trop tard. Prenant
prétexte d’une incursion des Khroumirs du nord-ouest en territoire
algérien les 30 et 31 mars 1881, ce qui était alors chose courante étant
donné la proximité des populations des deux côtés de la frontière, le
Parlement français vote le 7 avril des crédits pour une expédition en
Tunisie. Dans un ultime sursaut, le Bey rejette la responsabilité de
l’incident sur la France et rappelle, par une note du même jour, le
« droit souverain » de la Régence. Le 24 avril, Paris fait entrer ses
troupes en Tunisie. Le 26, le général Logerot venu d’Algérie avec une
colonne occupe Le Kef. Tabarka est bombardé et pris le 26 avril par la
Division navale du Levant qui entre le 3 mai en rade de Bizerte et
s’empare de la ville. Le 12 mai à 16 heures, le général Bréart se
présente devant le Bey en lui intimant l’ordre de signer un texte rédigé
par Roustan, plaçant la Régence sous Protectorat français, et donne au
souverain un ultimatum de quelques heures avant de faire intervenir
ses troupes. À 19 heures, Mohamed Essadok Bey signe le traité du
Bardo, mettant fin à la souveraineté tunisienne. Le 23 mai, à Paris, la
Chambre des députés ratifie le traité par un vote contre et 89
abstentions.
LE RÉFORMISME, ÉCHEC D’UNE EXPÉRIENCE
ET FORTUNE D’UN HÉRITAGE
Il est indéniable que les expériences réformistes menées dans la
Régence entre 1835 et 1876 ont toutes échoué, et que les volontés
successives de modernisation de l’État ont paradoxalement abouti à sa
mise sous tutelle. Plusieurs raisons ont été données à cet échec. S’il est
aisé d’expliquer celui d’Ahmed Bey dont les réformes ont été
essentiellement techniques et ont enclenché un inexorable processus
d’endettement du fait de leur inadéquation avec la réalité économique
du pays, la faillite du processus – politique celui-là – entamé avec le
Pacte fondamental de 1857 a des causes plus complexes. La première,
d’où découlent probablement les autres, réside dans le fait que
l’expérience réformiste n’a pas été le produit d’une histoire interne. Nul
mouvement intellectuel, nulle réflexion sur la société, aucune évolution
13
de l’habitus culturel des élites locales ne l’ont précédée , et il n’est pas
inintéressant de constater que les grandes œuvres de la littérature
réformiste ont été postérieures aux réformes elles-mêmes, comme si
elles en étaient des conséquences. Ben Dhiaf a commencé à écrire sa
chronique en 1862, Khéreddine a composé son ouvrage culte entre
1863 et 1867 et un autre écrit réformiste important, le Safouat Al
14
Ittibar de Mohamed Bayram V , a été rédigé en 1877 pour n’être
publié qu’en 1884, au lendemain de l’instauration du Protectorat.
Sans assise intérieure, la pensée réformiste s’est d’abord voulue un
constat, celui du « retard » des pays musulmans en général et de la
Tunisie en particulier par rapport aux avancées technologiques et
e
politiques de l’Europe du XIX siècle qui lui ont donné les moyens de sa
puissance, donc de la nouvelle phase de son expansion. D’une certaine
manière, la nécessité des réformes a été vécue comme une contrainte
plus que comme une opportunité. S’adapter ou périr, tel a été le
dilemme auquel se sont sentis confrontés les premiers partisans de la
modernisation. Mais si l’indispensable changement, en partie dicté – on
l’a vu – par les puissances européennes, avait pour but de modifier les
structures du pouvoir pour en rendre le fonctionnement plus conforme
aux temps nouveaux, il devait y procéder sans heurter de front le socle
idéologique gouvernant depuis si longtemps cette partie du monde, la
religion. En Tunisie, comme en Égypte ou en Turquie, les réformistes
ont donc eu pour second objectif de justifier auprès des Oulémas les
emprunts au monde « chrétien » en tentant de démontrer que leurs
réformes ne violaient en rien les fondements de l’islam. Ils étaient
d’ailleurs convaincus qu’il n’y avait pas lieu de franchir cette limite.
C’est pourquoi – entre autres – cette première génération de
e
réformistes, contrairement à celle qui l’a suivie à la fin du XIX siècle et
e
au début du XX , ne s’est jamais demandé si la place des femmes dans
la société relevait du retard qu’il convenait de combler. La question de
leur condition est totalement absente de la pensée de l’époque et,
quand elle y figure, c’est pour confirmer leur infériorité. Sur ce sujet,
les propos d’un Ben Dhiaf sont brutalement misogynes et n’annoncent
en rien une évolution sur ce point capital du rapport à la modernité.
L’on peut donc s’interroger avec d’autres sur le fait de savoir si des
réformes n’étant pas issues d’une maturation intellectuelle endogène et
n’annonçant ni une véritable déconnexion par rapport à la sphère
religieuse ni l’émergence d’un sujet libéré de hiérarchies sociales et
familiales figées avaient des chances d’aboutir. En restant cantonnée à
l’intérieur d’un cadre religieux soucieux de « moderniser l’islam » sans
bouleverser les équilibres politiques et sociétaux dont la religion s’est
instituée le garant, cette première génération réformiste aura aussi fait
sans le vouloir le lit d’une autre pensée réformatrice revendiquant, elle,
son ancrage dans la religion et son ambition d’« islamiser la
modernité ». Ces deux courants concurrents du réformisme arabo-
musulman n’ont pas cessé, jusqu’à nos jours, de structurer l’ensemble
de la pensée politique dans la région.
Les réformistes, par ailleurs, n’ont disposé d’aucune base sociale
susceptible d’ancrer leur projet dans la réalité. Alors qu’en Europe, les
e
changements politiques et institutionnels de la fin du XVIII siècle ont
été exigés par une nouvelle classe pressée de mettre fin à l’absolutisme
monarchique et à des réglementations bloquant le projet socio-
économique dont elle était porteuse, aucune catégorie sociale de ce
e
type n’a émergé au XIX siècle en Tunisie. En somme, les puissances
européennes, relayées par des réformateurs locaux en grande partie
d’origine étrangère, ont cru pouvoir jeter dans la Régence les bases
d’une démocratie bourgeoise – toute relative d’ailleurs puisque le
régime prévu par la Constitution de 1861 ne repose pas sur des
élections et ne donne au Conseil Suprême qu’un rôle consultatif – en
l’absence d’une bourgeoisie capable d’en assumer la défense et la
gestion. La Tunisie demeure, à la veille du Protectorat, une société
statique sur bien des plans, où la mobilité sociale n’est pas à l’ordre du
jour. À l’inverse du capitalisme qui est en train de bouleverser les bases
socio-économiques du nord de la Méditerranée, c’est encore le rang
social et politique des individus qui y donne accès à la richesse et non
cette dernière qui ouvre les portes du pouvoir. Si l’on suit Marx pour
qui la bourgeoisie a été, dans son jeune âge, une classe révolutionnaire
dans la mesure où elle a cassé les cadres de l’ancienne société pour en
imposer de nouveaux, il faut bien convenir que nulle classe
révolutionnaire ne s’est emparée en Tunisie du projet réformiste. Au
contraire, le makhzen comme les détenteurs de l’autorité religieuse, ces
piliers de la société d’ancien régime, avaient tout à perdre dans des
réformes remettant en cause les bases mêmes de leur pouvoir et de
leurs privilèges et n’ont eu de cesse de les saboter. Certes, les
commerçants, les maîtres artisans, les propriétaires terriens moyens ont
constitué le noyau d’une bourgeoisie naissante, mais le double
verrouillage politico-administratif et socioculturel l’a empêchée de se
muer en classe dynamique capable de renverser en sa faveur les
15
rapports de force dominants . Un tel constat ne vaut pas justification
d’un système – le capitalisme – dont la logique même a rendu
indispensable la mise en coupe réglée de la planète, mais il explique
qu’aucune construction socio-économique héritée du passé n’avait alors
la capacité de s’opposer à son formidable dynamisme.
Privé de terreau intellectuel et de classe sociale porteuse de
changement, le réformisme tunisien a également été dépourvu d’assise
populaire. Non seulement le personnel politique et administratif a été
bien incapable d’expliquer au petit peuple des villes et des campagnes
très majoritairement analphabète le sens des réformes, mais ce dernier
n’en a connu que les aspects les plus rébarbatifs. Pour lui, le
réformisme s’est résumé à un surcroît d’exploitation par le biais de la
fiscalité et à une tentative de réduire à néant des cadres coutumiers
constituant à ses yeux le seul rempart efficace contre l’arbitraire
sultanien. Jamais les masses tunisiennes n’ont vu en lui l’amorce d’un
processus libérateur, bien au contraire puisqu’elles ont tout tenté pour
empêcher sa mise en œuvre.
Et pourtant. Les symboles, comme le note le sociologue Abdelkader
16
Zghal , ont parfois une vie autonome, et l’on ne peut évaluer le
moment réformiste à l’aune de ses seuls échecs concrets dans la mesure
où il s’est vite transformé en mythe fondateur du mouvement
moderniste. La Constitution de 1861 n’a eu que trois ans d’existence,
mais le mot même est devenu un marqueur de la singularité politique
tunisienne tout au long de la période coloniale et une revendication
e
centrale des contestations qui ont marqué, depuis la fin du XIX siècle,
l’histoire du pays. Le premier parti nationaliste, fondé en 1920, a pris
le nom de Destour – constitution en arabe – pour réclamer le droit des
Tunisiens à disposer d’une loi fondamentale. En 1934, Habib
Bourguiba appelle Néo-Destour le parti qu’il vient de créer et avec
lequel il veut conduire le pays à l’indépendance. Plus près de nous,
après le soulèvement de 2011, la volonté majoritaire a imposé
l’élection d’une assemblée constituante, seule une nouvelle constitution
pouvant à ses yeux entériner la rupture avec l’ancien régime. Dans
aucun pays, à notre connaissance, ce mot n’a été investi d’une telle
charge, et il n’est pas une formation politique de l’arc séculier qui ne se
réclame de l’ancienneté de l’histoire constitutionnelle tunisienne. Dans
la mémoire collective de l’opinion politisée, la date de 1861 a été
érigée en moment inaugural de la modernité nationale. Quelles
qu’aient été, par ailleurs, les ambiguïtés, les hésitations et les limites de
l’expérience réformatrice des années 1857-1876, elle a concrétisé une
possibilité d’État moderne débarrassé d’une partie de ses archaïsmes,
fondé sur un contrat entre la population et son monarque, et a ouvert
des perspectives de sécularisation dont s’empareront les premiers
constructeurs de l’État postcolonial. Quant à Khéreddine, figure
emblématique du moment réformiste, il a pris rang dans le panthéon
du roman national auprès des personnages historiques dont tous les
écoliers de la République doivent retenir les noms. L’héritage
réformiste est en Tunisie un socle sur lequel se sont construits depuis
un siècle et demi tous les discours se réclamant de la modernité et
récusant le rôle exclusif de la colonisation dans la modernisation du
pays.
À l’inverse de la vulgate colportée par le récit colonial qui a fait
d’elle l’unique opérateur de modernité dans les pays dominés, il faut
d’ailleurs se demander si la colonisation n’a pas plutôt bloqué le
processus endogène de modernisation de la pensée, incarné par les
e
réformistes de la seconde moitié du XIX siècle. À bien des égards
balbutiante en 1881, tentant de répondre aux défis de son époque sans
avoir eu le temps de produire un corpus intellectuel constitué et d’en
imprégner la société, cette pensée bouillonnante mais encore en travail
s’est en effet trouvée en décalage avec le défi totalement nouveau
représenté par l’occupation coloniale. Dès lors, et en peu d’années, s’est
opéré un changement radical des priorités des élites tunisiennes : dès
e
le début du XX siècle, elles ont abandonné l’idée de réformer un
pouvoir qui leur échappait désormais pour se convertir à la nécessité
de prendre la tête de l’entreprise de libération nationale, seul moyen
de le récupérer. D’une certaine façon, la colonisation a tué le
réformisme en rendant ses objectifs obsolètes et a été involontairement
l’accoucheuse d’un nouveau programme, celui du nationalisme. Ce
dernier n’a jamais rompu avec l’héritage réformiste, mais l’intrusion de
nouvelles classes sociales dans le processus de libération et sa prise en
main par de nouveaux acteurs en a changé les mots d’ordre, les modes
d’action et les objectifs.
1. Ahl El Aman en arabe, littéralement « Pacte de sécurité ».
2. Le poste d’intendant des Finances de la Régence est
traditionnellement occupé par un juif.
3. Chronique des rois de Tunis et du Pacte fondamental. L’ouvrage de
Ben Dhiaf, dont la dernière édition en arabe date de 1990, n’a jamais
été totalement traduit en français. Seuls les chapitres IV et V couvrant
les années 1824-1837 ont été traduits et publiés dans une édition
critique bilingue en deux volumes : Ibn Abî L-Diyâf, Présent aux
hommes de notre temps. Chronique des rois de Tunis et du Pacte
fondamental, Tunis, Institut supérieur d’histoire du mouvement
national (ISHMN)/Institut de rercherches sur le Maghreb
contemporain (IRMC)/ Éd. de la Méditerranée, 1994.
4. Abd al Rahman al Jabarti (1753-1825) a été le témoin de
l’expédition de Bonaparte en Égypte et a rédigé une chronique sur
l’occupation française dans laquelle il s’est interrogé sur les raisons de
la décadence du monde musulman.
5. Le mouvement intellectuel de la Nahdha (renaissance en arabe), qui
prend naissance un peu plus tard, est un des courants de pensée les
e
plus importants du monde arabo-musulman de la fin du XIX siècle et
e
du début du XX siècle. Se posant la question de savoir comment
résister à l’impérialisme occidental, il a prôné un retour aux
fondements (salaf) de l’islam, sans pour autant refuser tout apport de
la modernité. Le mouvement égyptien des Frères musulmans, fondé en
1928, s’est réclamé de son héritage pour exiger un retour à l’islam
« des origines », seul moyen à ses yeux de s’opposer à la domination
européenne.
6. La plus sûre direction pour connaître l’état des nations.
7. Voir infra, p. 326.
8. En particulier Ben Dhiaf, dans le chapitre VIII de sa chronique
consacré au règne de Mohamed Essadok Bey, qui s’arrête en 1873 du
fait de la mort de l’auteur en 1874.
e
9. Pendant toute la seconde moitié du XIX siècle, la mise sous tutelle
des finances d’États convoités a fait partie des principaux outils
préparant la domination impérialiste directe ou indirecte. Le scénario
de la gestion par les créanciers de la dette égyptienne est identique à
celui mis en œuvre en Tunisie. Après avoir provoqué l’échec de
l’expérience modernisatrice de Mohamed Ali, les Européens n’ont cessé
de pousser l’Égypte à s’endetter jusqu’à la conduire au bord de la
banqueroute. En 1876, suite au défaut du Caire, les créanciers lui
imposent la création de la Caisse de la Dette publique dirigée par les
représentants du Royaume-Uni et de la France. Istanbul se voit pour sa
part imposer en 1881 une Administration de la Dette publique
ottomane. En général, le contrôle des finances a précédé de peu
l’intervention militaire directe, de douze ans en Tunisie et de six ans en
Égypte.
CHAPITRE VIII
Domination coloniale et lutte de libération
1881-1956
Une fois de plus, comme on l’a fait en d’autres termes pour des
temps plus lointains, il convient de poser la question : sont-ce deux
Tunisies différentes que l’on observe à l’aube de la colonisation en
1881 et à son terme en 1956 ? La « révolution coloniale » a-t-elle
destructuré une « très ancienne société », pour reprendre les mots et
1
l’hypothèse de l’historienne Juliette Bessis ? Ou, comme depuis les
époques les plus reculées, peut-on retrouver d’une période à l’autre une
série de repères disant la permanence et la relative solidité de
structures sociales ayant partiellement résisté au rouleau compresseur
colonial ? Et il faudra, au prochain chapitre, se demander qui – des
colonisateurs ou des constructeurs nationaux de l’État postcolonial – a
le plus contribué à saper les bases d’un ancien monde qui n’était pas
tout à fait immobile pour poser celles de la Tunisie contemporaine.
Pour l’heure, arrêtons-nous au fait que, comme toute entreprise
coloniale, celle de la France dans la Régence s’est d’abord attachée à
mettre en place un appareil de domination lui permettant d’exploiter
au mieux sa nouvelle possession. Un cadre législatif et réglementaire
nouveau et une administration importée ont servi la réalisation de cet
objectif, le seul qui était réellement le sien. Quel qu’en ait été
l’habillage rhétorique, nulle colonisation n’a eu en effet d’autre but que
l’exploitation des territoires conquis puis occupés. Toutefois, et même
si tel n’était pas son propos, l’occupation française a eu, en Tunisie et à
e
l’instar de toutes les colonisations du XX siècle, des effets collatéraux
d’une portée considérable. D’autres logiques de gouvernement, d’autres
références intellectuelles et politiques sont arrivées dans ses fourgons
et ont contribué à former de nouvelles générations de Tunisiens qui se
sont emparés de ces outils pour prendre en charge la libération de leur
pays. La lutte pour l’indépendance a, de ce fait, puisé à des registres
différents et parfois antinomiques : celui de la tradition et de la
religion revisitées par le réformisme musulman et celui d’un
nationalisme à prétention modernisatrice s’inspirant des grands
e
courants d’idées de l’Europe de la première moitié du XX siècle. À cette
mise en contact directe des élites avec l’Europe – des trois pays du
Maghreb, c’est la Tunisie qui a envoyé durant la période coloniale le
plus d’étudiants en « métropole », plus de 400 entre les deux guerres
contre quelques dizaines à peine pour l’Algérie et le Maroc –, il faut
ajouter un bouleversement de la composition socio-économique du
pays : l’exode rural massif provoqué par la colonisation agricole et la
dépossession foncière qu’elle a engendrée et l’explosion du salariat
consécutif aux nouveaux besoins industriels ont donné naissance à un
prolétariat qui a contribué à la lutte nationale avec ses propres cadres
et ses propres organisations. Mises à part quelques familles de la vieille
bourgeoisie et quelques catégories de fonctionnaires qui ont servi la
France comme elles avaient servi les beys, la population tunisienne a
pris fait et cause pour l’indépendance. Mais la diversité de ses
composantes et de ses héritages a aussi fait de la lutte de libération un
champ d’affrontements internes traduisant le caractère composite
d’une société entrée dans une période de profonde mutation.
L’ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE ET LA MISE
EN PLACE DU PROTECTORAT
Au terme de deux semaines de « promenade militaire », selon
l’expression en vogue à l’époque, et après la signature du traité du
1
Bardo , la mainmise française sur la Régence paraît acquise. Ce n’est
pas tout à fait le cas. Il faut deux années à Paris pour la parfaire, et
plus encore puisque cinq années supplémentaires ont été nécessaires à
l’armée d’occupation pour venir à bout de la résistance des tribus du
Sud. Par ailleurs, le texte du traité ne donne pas à la France les moyens
légaux de gouverner la Tunisie et le mot « protectorat » n’y figure
même pas. Outre la mise au pas des zones rebelles, elle a donc pour
seconde priorité de consolider juridiquement sa tutelle.
Au lendemain de la reddition de Mohamed Essadok Bey, la
question tunisienne semble réglée : aidés par une partie de
l’administration beylicale et par quelques généraux comme le ministre
de la guerre Ahmed Zarrouk, les officiers français ont obtenu la
soumission de nombreuses tribus incitées à ce faire par nombre de
leurs notables, et les troupes hexagonales commencent à rembarquer.
C’est alors que le sud du pays se soulève. Dès le mois de juin, Ali Ben
2
Khalifa, caïd de la tribu des Neffat et ancien gouverneur de l’Aradh ,
prend la tête de l’insurrection qui s’étend d’autant plus rapidement à
l’Ouest et au Centre que les nouveaux maîtres ont levé auprès des
tribus une contribution de guerre et exigent le paiement des arriérés
d’impôts. Paris se voit contraint d’envoyer en urgence des renforts aux
contingents restés sur place et entame une brève mais véritable guerre
de conquête. Le 14 juillet, une escadre bombarde Sfax investi par les
tribus soulevées. Après 48 heures d’une résistance au cours de laquelle
les insurgés hissent l’étendard vert de l’islam en lieu et place du
drapeau tunisien, la ville tombe au soir du 16. Le 24 juillet, l’escadre
du Levant arrive devant Gabès qui est bombardé à son tour. Zarzis et
Djerba se rendent le 28. La résistance n’est pas réduite pour autant et
les « rebelles » refoulés plus au sud trouvent appui auprès de la
puissante confédération des Ouerghema et de la population des
Nefzaoua afin de la poursuivre.
Après que le Nord montagnard a été vaincu et les grandes plaines
des régions de Mateur et Béja occupées, la révolte des tribus du centre
au cours de l’année 1881, qui entraîne un moment dans son sillage les
cités mi-consentantes et mi-rétives du fait de la peur ancestrale des
sédentaires devant les incursions des Bédouins, est une conséquence
directe de l’occupation du nord du pays. Comme depuis toujours, les
nomades et les semi-nomades voient dans la colonisation foncière et le
rétrécissement des zones de parcours une atteinte mortelle à leur
économie fondée sur la transhumance et sur l’accès aux réserves
céréalières situées plus au nord, donc une menace pour leur survie
même. Leur opposition à l’avancée française vers leurs territoires
rappelle en bien des points la révolte de Tacfarinas contre la
colonisation romaine en 17 après J.-C. À des siècles de distance, les
mêmes causes produisent des effets analogues dus au fait que les deux
colonisations romaine et française, malgré leurs profondes différences,
ont eu pour but commun de s’approprier les terres indigènes afin de les
mettre en valeur pour leur propre profit. Ce n’est d’ailleurs pas un
hasard si les officiers des affaires indigènes de l’époque de la conquête
comme les historiens coloniaux n’ont cessé d’insister sur les similitudes
existant entre deux entreprises d’occupation pourtant séparées dans le
temps par près de deux millénaires. Et quand les officiers franchissent
en 1882 les chotts pour réduire les derniers foyers du soulèvement,
c’est le limes qu’ils entendent déplacer vers le sud pour sécuriser leur
nouvelle possession. Les forces sont cependant inégales et les raids
bédouins jusqu’aux environs de Tunis n’empêchent pas les troupes
d’occupation d’entrer début octobre dans la capitale. Le 29 octobre,
Kairouan est pris et les soldats français pénètrent jusque dans les
mosquées de la ville sainte. Gafsa est occupé un mois plus tard, en
même temps que Gabès. Fin décembre, tout l’Aradh est soumis, mais
les troupes françaises ne parviennent à franchir la ligne des chotts
qu’en mars 1882.
Pour fuir l’occupant, de nombreuses fractions des tribus du Sud se
réfugient en Libye, toujours possession de la Porte, espérant encore
voir Istanbul reprendre la Régence. Les autorités ottomanes n’ont
cependant ni les moyens ni la volonté de mener une opération de
reconquête dont l’échec serait assuré. Tandis que le Bey n’a cessé
d’appeler les populations à la soumission, la France, venue à bout de la
résistance, proclame l’amnistie des rebelles en août 1882. Peu à peu les
exilés rentrent. Ayant perdu tout espoir après l’échec de la révolte
d’Ourabi Pacha en Égypte contre l’occupation britannique, les
principaux chefs de l’insurrection en font autant, sauf Ali Ben Khalifa
qui meurt en Libye en novembre 1884. Toutefois, les territoires du Sud
insuffisamment occupés ne seront définitivement « pacifiés » qu’en
1888. D’ailleurs, signe que l’occupant français n’a cessé de craindre un
réveil de l’agitation, tout le territoire situé au sud de Gabès est
demeuré zone militaire jusqu’à l’indépendance de la Tunisie.
Malgré la rapide victoire, la campagne de Tunisie a provoqué
d’importants remous en France même. L’opposition reproche en effet à
Jules Ferry de n’avoir pas consulté l’Assemblée avant de mener une
guerre essentiellement destinée à protéger des intérêts privés. Il est
vrai que l’un des premiers actes des troupes françaises lors de leur
entrée en Tunisie a consisté à sécuriser militairement le domaine de
l’Enfidha, et ce n’est un secret pour personne à Paris que les grands
groupes industriels et financiers tiennent à tout prix à renforcer leurs
positions dans la Régence. Gambetta, qui a succédé à Ferry, ne s’y
trompe d’ailleurs pas et se convertit à la politique coloniale de son
prédécesseur. Mais, pour les gouvernements français successifs – Ferry
revient aux affaires début 1883 –, il ne s’agit pas de copier l’expérience
algérienne malgré la pression du parti colonial qui souhaite annexer la
Tunisie à l’Algérie. Non seulement la conquête de cette dernière a
coûté beaucoup de sang et d’argent mais, depuis 1870, l’opinion
métropolitaine place la récupération de l’Alsace-Lorraine au premier
rang des priorités, avant l’extension du domaine impérial. Sur le plan
extérieur, Paris a par ailleurs intérêt à ménager ses partenaires, la
Grande-Bretagne au premier chef qui veut conserver ses avantages
dans la Régence. La formule du Protectorat, qui maintient une fiction
de souveraineté beylicale, apparaît d’autant plus appropriée qu’elle
soustrait l’administration de la Régence au contrôle parlementaire en la
rattachant au ministère des Affaires étrangères. Il s’agit donc pour Paris
de parfaire sa mainmise sur la Tunisie en imposant à son souverain un
protectorat en bonne et due forme. Le préfet Paul Cambon, qui a
remplacé Théodore Roustan en avril 1882, s’y emploie. Après la mort
de Mohamed Essadok Bey en octobre 1882, son frère Ali Bey qui lui
succède signe dès son investiture une déclaration reconnaissant
l’autorité de la France, et coupe ses relations avec la Porte en remettant
symboliquement les firmans de Constantinople à Cambon. Entre-
temps, le ministre-résident a écarté de l’entourage beylical toutes les
personnalités hostiles à la domination française.
Cette politique méthodique de contrôle est couronnée le 8 juin
1883 par la signature entre la France et la Régence de la Convention
de La Marsa selon laquelle le Bey devra procéder à toutes les réformes
que le gouvernement français jugera utiles et ne pourra contracter
aucun emprunt sans autorisation française. Alors que le traité du Bardo
mettait fin à la souveraineté extérieure de la Tunisie, celui de La Marsa
la place sous le contrôle direct de la métropole. Le nombre des
ministres tunisiens est réduit à deux dont le Premier ministre qui
n’exerce aucun pouvoir, et le secrétaire général français du
gouvernement est le véritable chef de l’administration. Cette mise sous
tutelle est parachevée par l’abrogation fin 1883 des Capitulations dont
bénéficiaient jusque-là les puissances européennes et par la
suppression en 1884 de la Commission financière internationale.
Estimant la conquête achevée, et malgré les réticences de l’institution
militaire, le gouvernement du Protectorat crée par décret du 4 octobre
1884 un corps de contrôleurs civils destinés à remplacer les officiers
des affaires indigènes dont l’autorité ne s’exerce plus que dans le sud
du pays. En 1887, la Régence est découpée en 13 contrôles civils qui
ont autorité sur les cheikhs et les caïds. Par décret du 23 juin 1885, le
Résident général devient le seul dépositaire des pouvoirs de la
République dans la Régence. Afin de masquer la réduction du pouvoir
beylical à une simple fiction, Paris invente la théorie de la
cosouveraineté franco-tunisienne sur la Régence dont les nationalistes
réclameront d’abord l’application réelle avant de la combattre sans
relâche à la veille de l’indépendance, quand la France voudra s’en
servir pour se maintenir en Tunisie.
Parallèlement à la prise en main politique, la France s’attache à
mettre en place les instruments d’une administration directe destinée à
parfaire sa présence. Dans la foulée de la Convention de La Marsa,
Cambon crée les directions des Finances, du Trésor, des Douanes, des
Contributions indirectes, des Travaux publics et de l’Enseignement. En
matière d’enseignement, la première école normale d’instituteurs est
ouverte en 1884. Dix écoles primaires laïques sont ouvertes dès 1885
et l’enseignement secondaire est dispensé dans deux établissements, le
collège Saint-Charles qui deviendra le lycée Carnot pour les garçons, et
le lycée Armand Fallières qui accueille les filles à partir de 1885. Sur le
plan financier, la création en 1890 du franc tunisien qui remplace
toutes les monnaies en usage dans la Régence met fin à sa relative
autonomie monétaire. La France, très vite, doit être partout. On ne
peut comprendre cet empressement que si l’on tient compte du fait
qu’à l’aube de la période coloniale, sa présence en Tunisie est encore
très fragile. Certes, elle a écarté ses concurrents dans le domaine
économique, mais la situation est bien différente sur le plan
démographique.
LA POPULATION DE LA TUNISIE
À LA FIN DU XIXe SIÈCLE.
COSMOPOLITISME ET HYPOTHÈQUES POLITIQUES
La situation démographique de la Tunisie à l’aube de la période
coloniale résulte d’une série de facteurs qui ont modifié la composition
e
de sa population tout au long du XIX siècle. À la suite des crises
frumentaires et sanitaires et des conflits civils qui ont ponctué la
période précédente, le pays est en 1881 – avec à peine plus d’un
million d’habitants – un véritable désert démographique. Des régions
entières de l’intérieur sont dépeuplées et leurs terres, retournées à la
friche. Parallèlement, le dynamisme démographique des pays de la rive
nord de la Méditerranée – à l’exception de la France – déverse sur la
Régence des milliers d’immigrants fuyant la misère du Mezzogiorno
italien, de la Grèce ou de la petite île rocheuse de Malte. En même
temps que sa population a diminué, la Tunisie est devenue une terre
d’accueil pour une partie du trop-plein que connaissent les régions
déshéritées de l’Europe du sud. C’est surtout le littoral qui accueille les
nouveaux immigrants, villes au développement rapide et zones côtières
comptant parmi les plus fertiles du pays, comme le Cap Bon. Ces
arrivées massives correspondent, si l’on reprend la typologie
d’Abdelhamid Larguèche, à la troisième phase historique du
e
cosmopolitisme de la Régence. La première, au XVII siècle, fut l’époque
du brassage forcé lié à la course. Au siècle suivant, le cosmopolitisme
urbain a davantage été marqué par l’autonomie des communautés dans
e
le cadre d’une coexistence à peu près paisible. La fin du XIX siècle voit
2
en revanche s’affirmer un « cosmopolitisme de prépondérance » où les
populations immigrées sont soutenues par les stratégies impériales et
consulaires des puissances dont elles sont ressortissantes.
L’importance numérique respective des communautés vivant à
l’aube du Protectorat dans la Régence ne correspond en rien à la
position politique des pays dont elles sont originaires. En 1881, entre
20 000 et 25 000 Européens y sont installés dont à peine plus de
3
700 Français . Les Italiens d’abord, puis les Maltais constituent
l’écrasante majorité de cette population, ce qui a fait dire à nombre
d’observateurs de l’époque que la Tunisie était alors une colonie
italienne sous administration française. Mais la faiblesse de la
population autochtone, obstacle de taille à la mise en valeur agricole
du pays qui constitue un objectif majeur de la colonisation, contraint la
puissance tutrice à tolérer l’immigration italienne en majorité paysanne
et prolétaire tout en essayant de l’affaiblir en mettant en œuvre
plusieurs stratégies complémentaires : encouragement d’une
immigration venant de Tripolitaine et d’Algérie dans le secteur minier
qui a besoin de bras, mise en place d’une politique volontariste
d’immigration de petits colons français – qui ne donnera d’ailleurs
jamais les fruits escomptés – et facilitation de l’accès à la nationalité
française pour les immigrés d’origine européenne. C’est ce dernier volet
de la stratégie qui, au cours des années, gonflera artificiellement le
nombre des ressortissants français dans la Régence. Enfin, la politique
sanitaire menée par l’administration coloniale a pour effet d’inverser, à
e
partir du début du XX siècle, la courbe démographique de la
population indigène qui ne cessera dès lors de voir croître ses effectifs.
Cet ensemble de mesures ne lève pas pour autant « l’hypothèque
3
italienne » puisque la population péninsulaire ne cesse d’augmenter
jusqu’aux années 1940, alimentant par son importance la revendication
de sa métropole sur la Tunisie, qui ne s’éteindra qu’avec sa défaite à
l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Aux débuts du Protectorat, la
France ne peut d’ailleurs lui ôter brutalement les avantages acquis
avant 1881. Le traité tuniso-italien de 1868 a donné aux Italiens accès
à la propriété immobilière et foncière, ce qui a permis la constitution
d’une petite propriété agraire italienne située entre le colonat français
et les exploitations autochtones. À la veille de la Première Guerre
mondiale, la population rurale européenne compte moins de
4
9 000 Français pour 16 000 à 18 000 Italiens , viticulteurs, maraîchers,
arboriculteurs, qui occupent des surfaces de moins de dix hectares
autour de Tunis, dans la région de Bizerte et au Cap Bon. Après avoir
reconnu de mauvais gré le Protectorat français, l’Italie a en outre
obtenu en contrepartie une série d’avantages consignés dans les
Conventions franco-italiennes de septembre 1896. Elles protègent
notamment l’inviolabilité de la nationalité italienne qui peut se
transmettre tandis que les ressortissants d’autres nationalités installés
en Tunisie deviennent automatiquement Français dès la deuxième
génération. Un protocole maintient par ailleurs l’enseignement privé et
public italien dans des écoles échappant à tout contrôle français. Ces
dispositions resteront en vigueur jusqu’en 1939.
L’empreinte italienne sur la Tunisie est un des faits majeurs de la
période coloniale. Son importance numérique n’a cessé de s’affirmer
jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, alimentée par une émigration
anti-fasciste à partir des années 1920 et une émigration économique
dans la décennie suivante du fait des conséquences sociales de la crise
de 1930 en Italie même. Les arrivées régulières de nouveaux
immigrants et une croissance naturelle d’environ 2 % par an font
estimer le nombre d’Italiens à plus de 100 000 dans l’entre-deux-
guerres, certaines sources allant jusqu’à 130 000, même si les chiffres
officiels sont moins importants, l’autorité française étant soupçonnée
de les minimiser pour gonfler a contrario la proportion de Français
dans la population étrangère de la Régence. La composition sociale de
la population italienne explique également l’influence qu’elle a exercée.
Tandis que les Français, dont le nombre a augmenté dans les premières
décennies de la colonisation jusqu’à atteindre 54 476 selon le
recensement de 1921, sont en majorité des fonctionnaires et pour une
moindre part des colons, 88 % des Italiens exercent des métiers
manuels. À la fin des années 1920, 24 % des actifs italiens sont des
5
domestiques . Mis à part les quelques milliers de juifs livournais
détenteurs de la nationalité italienne, la bourgeoisie est peu
représentée dans cette population, ce qui explique sa plus grande
proximité sociale avec la masse des autochtones. Bien des exemples
peuvent être fournis de ce voisinage. Les Italiens, en grande majorité
siciliens et calabrais, vivent pour la plupart dans des quartiers
populaires jouxtant ceux des indigènes. À Tunis et dans sa banlieue, au
port de La Goulette en particulier, les populations cohabitent, se
connaissent, même si l’appartenance communautaire caractérisée à de
rares exceptions près par une stricte endogamie est un des marqueurs
de la société coloniale. Ainsi, l’arabe dialectal tunisien a emprunté bien
plus de mots à l’italien qu’au français, tandis que les parlers italiens de
Tunisie sont truffés de mots arabes. Tout un folklore est né de cette
proximité et les historiens, comme les nostalgiques d’une époque
révolue, citent en exemple la procession du 15 août à La Goulette où la
sortie de la Madone de Trapani par les pêcheurs siciliens marquait la
fin de l’été et était suivie par une bonne partie de la population de la
cité portuaire, musulmans, juifs et catholiques mêlés dans une joviale
promiscuité.
Cette vision irénique des rapports intercommunautaires ne doit pas
occulter une histoire faite aussi d’inimitiés et de conflits, mais une
partie de la mémoire tunisienne demeure habitée par le souvenir d’un
vivre-ensemble perdu. À preuve, nombre de Tunisois continuent
d’assimiler le 15 août aux premières annonces de l’automne et, en
2017, les autorités municipales de La Goulette ont remis à l’honneur la
procession de la Madone après plus d’un demi-siècle de confinement
dans son église.
La vie culturelle urbaine est également frappée du sceau de cette
italianité, Tunis en particulier. À la veille du Protectorat et dans les
décennies suivantes, la capitale se distingue des autres villes du pays
aux dimensions beaucoup plus modestes et qui ont davantage été
affectées par le recul démographique. À partir des années 1850, le
quartier franc prend les allures d’une véritable ville européenne. Toute
une société où se côtoient de nombreuses nationalités déploie ses
activités dans les nouveaux espaces situés en lisière de la Médina,
progressivement construits sur des terrains pris à la lagune dont de
vastes portions sont l’objet de travaux d’assainissement. Le casino de
Tunis a ouvert ses portes en 1848. Des « salons » littéraires y voient le
jour, dont les plus courus sont animés par des dames de la bourgeoisie
livournaise. C’est en effet cette communauté qui, avant la colonisation,
donne le la à la vie culturelle dans cette partie de la ville. L’un de ses
membres avait ouvert le théâtre Il Cartaginese dès 1826 et deux autres
sont fondés par des juifs livournais en 1840 et 1875. L’engouement de
la société tunisoise pour le théâtre ne s’est jamais démenti depuis lors,
gagnant dès les années 1910 les milieux cultivés arabophones. Car ce
dynamisme socioculturel s’affirme à partir de 1881 et la ville
européenne devient rapidement le cœur de Tunis, déclassant la Médina
au rang de quartier autochtone dont les zones résidentielles sont
promises à la sous-prolétarisation du fait d’un exode rural de plus en
e
plus massif dès le début du XX siècle. Près du port et dans les zones
industrielles qui voient peu à peu le jour s’érigent pour leur part des
quartiers prolétaires à dominante italienne comme celui de la Petite
Sicile.
L’INSTALLATION DES INSTRUMENTS
DE LA DOMINATION, 1883-1918
Si, aux débuts de sa tutelle directe et vu la faiblesse numérique de
sa population sur place, la France ne donne pas le tempo de la vie
culturelle européenne, c’est aussi que ses priorités sont ailleurs. Une
fois encore, comparaison n’est pas raison. Mais, comme on l’a souligné
en rappelant la parenté des causes qui ont au long des siècles tracé un
fil entre les révoltes rurales successives, les entreprises coloniales
peuvent revêtir des habits similaires au-delà des millénaires, des
contextes et des circonstances qui les séparent. Occupation,
exploitation, romanisation, c’est au travers de ce triptyque que nous
avons décrit dans la première partie de cet ouvrage la longue
colonisation romaine qui, à bien des égards, a rempli les objectifs
e
qu’elle s’était fixés. La France, à la fin du XIX siècle, poursuit les mêmes
dans l’ancienne Proconsulaire. Occupation, exploitation, francisation
sont les maîtres mots de ce que ses thuriféraires ont appelé son
« œuvre » en Tunisie. D’ailleurs, et on l’a déjà mentionné, ceux-là n’ont
eu de cesse de brandir leur filiation supposée avec le grand empire de
l’Antiquité et l’historiographie coloniale est en partie un argumentaire
de la théorie du « retour » de la France sur cette terre latine qu’elle
s’est donné pour devoir de récupérer.
L’occupation, premier volet du triptyque, s’est effectuée en peu de
temps. La francisation s’est quant à elle faite à son rythme,
bouleversant les références et les modes de vie de certains pans de la
population, affectant de façon plus ou moins importante les couches
sociales les plus aisées, mais elle est demeurée une entreprise
inachevée, ne touchant qu’à la marge les ruraux et les couches
populaires. S’il était nécessaire de franciser les élites, la masse pouvait
demeurer en dehors du mouvement à condition de se soumettre aux
logiques économiques de la domination. Les autorités françaises ont
d’ailleurs pris soin, dès les premières heures de leur mainmise sur la
Régence, de ne heurter ni les grandes familles du makhzen, ni les
notables provinciaux, ni les gestionnaires du religieux, en leur laissant
le contrôle du corps social en contrepartie de leur allégeance. Et la
France, si pressée de légiférer dans tous les domaines, s’est toujours
gardée de toucher à la législation religieuse en matière de droit
personnel. La population française installée dans la Régence s’est elle-
même divisée entre les tenants de l’extension de l’instruction à
l’ensemble des autochtones, en général recrutés à gauche, et ses
segments les plus droitiers emmenés par le « lobby » colonial qui ont à
maintes reprises critiqué le souhait de certains, à leurs yeux dangereux,
de diffuser chez les indigènes – par le biais de l’éducation – la culture
6
et les valeurs universalistes de la république métropolitaine .
L’exploitation, en revanche, a été érigée d’emblée en priorité. C’est
dans ce but que la Régence a été conquise et, dès 1881, tout est mis en
œuvre pour réaliser cet objectif auquel sont soumis tous les autres.
Certes, au regard de l’Algérie, de l’Indochine ou des territoires qui
commencent à être occupés au sud du Sahara, la Tunisie est une prise
plus modeste, mais elle est stratégique, ne manque ni de richesses, ni
d’espace, ni d’opportunités, et l’on connaît la réputation qu’elle a
depuis l’Antiquité d’être une terre agricole généreuse. Il faut donc la
faire rendre pour le plus grand profit de la métropole, de ses hommes
et de ses capitaux. Et, afin que le contribuable français n’ait rien à
perdre dans cette entreprise, le Palais Bourbon a accepté en 1881 son
annexion à condition qu’elle ne coûte pas un sou à la France, le
Protectorat étant sommé de vivre et de se développer sur ses seules
ressources.
« La Tunisie offre […] un vaste champ d’activités à nos
compatriotes. Tel agriculteur qui végète actuellement sur une petite
propriété […] trouvera de l’autre côté de la Méditerranée les moyens
de donner à son existence un horizon plus large. Tel gros propriétaire
verra, dans cette œuvre de colonisation, le moyen d’atténuer les effets
de la loi sur les successions car il pourra maintenir l’intégrité de son
domaine entre les mains d’un de ses enfants s’il fournit aux autres […]
les moyens de devenir […] propriétaires en Tunisie. Il est impossible
[…] d’énumérer toutes les combinaisons avantageuses que peut offrir à
des […] caractères entreprenants une colonie dont le renom s’affirme
7
chaque jour davantage . » Comme l’indique cette citation, la
colonisation agricole a été systématiquement encouragée par les
autorités. Elle a procédé en deux temps. Dès avant l’instauration du
Protectorat, mais plus encore en 1881-1885, ce sont les grandes
sociétés qui acquièrent d’immenses domaines. Par la suite, grâce à
l’adoption d’une série de dispositions législatives et réglementaires, la
colonisation agricole de peuplement se voit assigner pour but
d’accélérer la mise en valeur du pays et d’accroître la population
française pour – entre autres – parer au « péril » démographique
er
italien. La loi du 1 juillet 1885 organise le cadre juridique du transfert
foncier des autochtones aux colons en instaurant l’immatriculation des
terres, donnant le signal d’une véritable explosion de la propriété
française qui passe entre 1881 et 1892 de 114 000 à 443 000 hectares,
dont plus de la moitié achetés après 1885. 416 000 hectares
appartiennent à 16 propriétaires, parmi lesquels de puissantes sociétés
comme la Compagnie des Batignolles, la Société foncière de Tunisie
nouvellement créée et la Société marseillaise de crédit qui possède à
4
elle seule 110 000 hectares. Le processus de dépossession des fellahs
se poursuit dans les années suivantes grâce à la promulgation d’une
avalanche de mesures réduisant drastiquement le périmètre des terres
collectives. Le décret du 4 avril 1890 ajoute les terres boisées au
Domaine de l’État sans tenir compte des droits d’usage ancestraux des
tribus qui n’ont pas de personnalité juridique dans le droit colonial. Un
décret de 1903 le complète en incluant dans le domaine public les
zones montagneuses, ce qui permet à la colonisation de s’emparer de
100 000 hectares en Khroumirie et de 80 000 hectares dans la région
de Makhtar. La loi immobilière de juillet 1885 détourne par ailleurs le
caractère inaliénable des biens habous qui occupent environ le quart
des terres de la Régence et, en 1898, l’administration des habous est
contrainte de mettre à la disposition du Domaine au moins
2 000 hectares par an. Une fois passées aux mains de l’État, les terres
sont loties et mises en vente au profit des petits et moyens colons qui
bénéficient de crédits d’établissement à des conditions très favorables.
Un arrêté de novembre 1902 a créé pour ce faire une Commission de
colonisation dont la caisse est alimentée par les excédents budgétaires
tunisiens et la vente d’immeubles domaniaux. Le Crédit foncier de
Tunisie, créé en 1906, n’octroie des prêts qu’aux propriétaires de terres
immatriculées, ce qui exclut dans les faits de ses bénéfices la
paysannerie autochtone.
La spoliation des indigènes s’est poursuivie jusqu’aux années 1930.
Les Européens – Français dans une écrasante majorité, la propriété
5
italienne demeurant de dimensions modestes – détiennent en 1931
774 000 hectares sur une surface agricole utile totale de quatre
millions d’hectares, dont trois millions labourables. La majorité des
domaines sont situés dans le nord céréalier où se pratique une
agriculture très mécanisée facilitée par la taille des propriétés : dans la
fertile vallée de la moyenne Medjerda, 80 % d’entre elles ont plus de
8
500 hectares . Dans le Sahel et la région de Sfax où l’olivier est une
quasi-monoculture, les Européens utilisent plutôt le traditionnel
6
contrat de mgharsa . Cette nouvelle agriculture a besoin d’un salariat.
Il est rapidement constitué par les milliers de paysans arrachés à leur
terre qui vont louer leurs bras comme travailleurs permanents ou
saisonniers sur les grandes exploitations. Le surplus émigre vers les
villes, grossissant les rangs d’un sous-prolétariat urbain confiné aux
activités les plus précaires. Quant aux agriculteurs indigènes, restés
nombreux dans les régions vouées depuis toujours à l’agriculture
sédentaire, ils continuent d’être soumis aux impôts beylicaux qui ne
sont supprimés qu’en 1939 pour être remplacés par l’impôt général sur
le revenu. Jusqu’en 1913, la mejba n’est payée que par les autochtones
avant d’être remplacée par une taxe personnelle payable par tous. Ils
s’acquittent également du qanoun et de l’achour tandis que les colons
bénéficient de décharges fiscales et que les produits comme la vigne,
uniquement cultivée par les Européens, sont exemptés d’impôts. Enfin,
un décret de 1913 oblige à acquitter les impôts en monnaie et non plus
en nature, ce qui permet à l’administration d’acheter aux paysans leurs
produits à des prix inférieurs à ceux du marché puisqu’ils ont
désormais un besoin vital de numéraire. L’appauvrissement général des
campagnes, les exactions financières des autorités locales – caïds,
khalifas, cheikhs encore chargés de collecter l’impôt et qui sont les
seuls bénéficiaires du Protectorat dans les régions –, la monétarisation
de ce dernier, le relatif effritement des solidarités traditionnelles
fragilisées par la destructuration de l’économie agro-pastorale sur
laquelle elles reposaient, tout concourt à faire entrer les masses rurales,
à mesure de l’affaiblissement de leurs capacités d’autosubsistance, dans
un salariat dont le développement est lié à celui de la grande
agriculture. La pression exercée sur ces ouvriers permet de les
rémunérer au plus bas, l’indigène étant réputé être « un homme sans
9
besoins ». Dans le nord du pays, la colonisation n’a cependant pas fait
disparaître les grandes propriétés foncières de l’aristocratie locale qui
fait immatriculer ses terres et se convertit à la mécanisation, accélérant
ainsi l’obsolescence de l’institution du khamessat, les anciens métayers
venant grossir les rangs des paysans sans terre reconvertis quand ils le
peuvent en ouvriers agricoles.
Volet central de l’entreprise coloniale d’exploitation, l’agriculture
n’est cependant pas le seul. La nouvelle possession recèle des
ressources minières qui entrent rapidement en production, et les
infrastructures permettant de les exporter sont construites à un rythme
accéléré. Une politique de grands travaux ferroviaires, routiers et
e
portuaires est ainsi entamée dès la fin du XIX siècle pour acheminer
vers les ports phosphates, minerais de fer, plomb et zinc, principales
richesses du sous-sol. À la veille de la Première Guerre mondiale, la
colonie dispose de tous les instruments juridiques, techniques et
administratifs autorisant son exploitation à plein rendement.
Ponctionnée de toutes les manières, la population locale participe au
financement de sa propre dépossession puisque ses contributions
alimentent 90 % du budget qui finance entre autres la politique de
grands travaux. Mais les Tunisiens n’en profitent guère puisqu’en 1914,
ils ne représentent que 5 % des travailleurs employés dans les chantiers
10
publics . Enfin, la dénonciation dès 1896 des accords commerciaux
conclus avant 1881 entre la Régence et plusieurs États européens et
l’institution de tarifs douaniers favorables aux produits français et
discriminatoires vis-à-vis des importations venant d’autres pays
achèvent d’assurer à la France un monopole quasi total sur le marché
tunisien. Parallèlement au drainage des richesses du pays et pour
contrôler les possibilités de contestation, sont mis en place des outils
de gestion disciplinaire de sa population. La liberté de la presse est
d’abord limitée par un décret de 1884 imposant aux journaux de
déposer un cautionnement pour voir leur publication autorisée, puis
par un décret de 1893 qui autorise le Résident général à interdire par
mesure spéciale la publication et la circulation des journaux en langue
arabe et hébraïque. Créée en 1896 pour proposer à l’administration des
réformes jugées nécessaires et exclusivement composée de Français
jusqu’en 1907, la « Conférence consultative » est aux mains des
représentants du lobby colonial, qu’on appelle déjà les
« Prépondérants ». Effrayés par la montée des revendications sociales
et par la formation d’un début de classe ouvrière européenne –
cheminots, ouvriers des arsenaux, petits fonctionnaires –, les chefs du
parti colonial refusent en décembre 1907 l’application en Tunisie de la
loi française de 1884 sur la liberté syndicale, qui n’y sera transposée
qu’en 1932.
Pour tous les Tunisiens, et quelle que soit la position qu’ils occupent
sur l’échelle sociale, l’instauration du Protectorat et la mise en place
des instruments de la domination coloniale ont changé la donne. À la
veille de la Première Guerre mondiale, ce bouleversement est loin
d’être achevé mais il a déjà des conséquences politiques non
négligeables, dont la première est l’apparition des premières formes du
nationalisme.
LE PREMIER NATIONALISME
En avril 1906, plusieurs fractions de la tribu des Frechiche se
soulèvent sous la direction d’un jeune marabout venu de la tribu
algérienne voisine des Ouled Abid. Les insurgés massacrent trois colons
français et un Italien et tentent de s’emparer du siège du contrôle civil
de Thala avant d’être impitoyablement réprimés. Même s’il prend place
au début de la séquence coloniale, ce mouvement semble plus proche
des soulèvements tribaux des époques antérieures contre tous les
occupants venus s’emparer de leurs territoires que des formes
nouvelles que va bientôt prendre la lutte anticoloniale. Le nationalisme
e
– au sens moderne du terme – qui émerge au début du XX siècle est un
phénomène citadin, né au sein de la fraction réformiste des élites
déçues de se voir écartées de toute charge publique par les nouveaux
maîtres. La cosouveraineté dans laquelle elles avaient mis leurs espoirs
s’avérant être une fiction, elles vont revendiquer la place à laquelle
elles estiment avoir droit dans la vie politique de la Régence. Tout en
ayant pour souci de ne pas céder un pouce de leur pouvoir, les
autorités du Protectorat ne se montrent pas insensibles à certaines de
leurs réclamations qui se situent encore dans la ligne d’un mouvement
réformiste encouragé en son temps par la France, et qui n’incluent pour
l’heure aucun rejet explicite de sa présence. Puisque ce chapitre est en
grande partie consacré à la longue aventure du mouvement national
tunisien jusqu’à la réalisation de son objectif, l’indépendance, il
convient d’examiner les différentes influences dont il s’est nourri. La
richesse de son histoire et l’abondance des études qui lui ont été
consacrées, essentiellement par l’historiographie tunisienne dont il a
constitué un des principaux sujets dans les premières décennies ayant
suivi l’indépendance nous interdisent – dans le cadre de cet ouvrage –
d’en restituer toutes les péripéties. On s’attardera sur ses épisodes et
ses acteurs principaux sans pour autant gommer la diversité de ses
manifestations, ni les divergences et les crises internes qui ont jalonné
la lutte de libération. La multiplicité de ses sources et de ses références
où s’entrecroisent les idées venues d’Orient et celles importées
d’Europe, la construction d’une identité nationale à base religieuse et
l’attrait pour les idéologies séculières, la tentation autoritaire venue de
la tradition et renforcée par l’émergence des totalitarismes dans
e
l’Europe de la première moitié du XX siècle et la séduction qu’ont
exercé les démocraties, nous inciterait à parler de nationalismes au
pluriel plutôt que de le réduire à un singulier. S’il a fini par les fédérer
toutes, le nationalisme n’enferme pas dans son corpus idéologique
toutes les formes de lutte de libération et, recouverts durant la
colonisation par un objectif commun, les antagonismes ont vite
ressurgi une fois l’indépendance acquise.
Les premiers nationalistes sont choqués par la rapidité de la
mainmise française sur la Régence et par l’arrogance des représentants
de la puissance tutrice mais, intellectuellement, ils demeurent plus
proches des réformistes dont ils sont les disciples que des nationalistes
qui les suivront après la Première Guerre mondiale. L’hebdomadaire de
langue arabe El Hadhira (La Capitale) fondé en 1888 par Ali
Bouchoucha en est un exemple : sans contester le principe du
Protectorat, son directeur – qui a étudié en Angleterre – défend dans
ses colonnes les intérêts des indigènes mais s’en prend également aux
structures traditionnelles de la société dont il souligne le retard. Dans
la même veine, un groupe d’intellectuels animé par M’hamed Lasram et
le président de l’Administration des Habous Béchir Sfar – qui a fait une
partie de ses études à Paris – fondent en 1896 l’institution de la
Khaldounia, du nom du grand historien ifriqiyen, dont l’objectif affiché
est de contrer l’influence des « vieux turbans » de la Zitouna en
diffusant en milieu étudiant les idées modernes. Le Résident général
d’alors, René Millet, appuie cette initiative qui n’a aucune connotation
antifrançaise. En 1905, l’Association des anciens élèves du Collège
Sadiki voit le jour, animée par Khairallah Ben Mustapha et Ali Bach
Hamba, porteurs de préoccupations analogues.
Si l’Europe les séduit, ces bourgeois lettrés sont cependant loin de
s’abreuver à ses seules sources. L’Égypte, alors, est un des phares
intellectuels du monde arabe, et les penseurs de la Nahdha exercent
dans toute la région une influence considérable, en particulier par le
biais de leur revue Al Manar (Le Phare), très lue dans les milieux
cultivés tunisiens. Mohamed Abdou, un des principaux animateurs de
ce courant, y est d’ailleurs invité par deux fois, en 1884-1885 et en
1903, peu avant sa mort. Car l’appartenance à la communauté
musulmane est un marqueur central de ce premier nationalisme
tunisien. Bien qu’affaibli, l’Empire ottoman n’est pas mort et le monde
musulman sunnite reste attaché à l’institution califale qui est le gage de
son unité. Panislamisme et panottomanisme se confondent jusqu’à ce
que le mouvement des Jeunes Turcs évolue, à la veille de la Première
Guerre mondiale, vers un nationalisme de type ethnique incarné par le
pantouranisme et prenant ses distances avec la dimension arabe de
e
l’ottomanité. Mais, au début du XX siècle, ce sont les Jeunes Turcs qui
influencent l’élite tunisienne dont plusieurs membres sont d’origine
mamelouk, comme Ali Bach Hamba (1876-1918), chef de file du
mouvement des Jeunes Tunisiens qui finira d’ailleurs ses jours à
Istanbul. Convaincu que l’action intellectuelle doit avoir un relais
politique afin de voir ses revendications satisfaites, le groupe fonde en
1907 le « parti évolutionniste » pour défendre « les intérêts indigènes »
et réclame notamment dans son journal en langue française Le Tunisien
la suppression de la mejba, la possibilité pour les agriculteurs locaux
d’acquérir des lots de colonisation, la participation des Tunisiens à la
vie publique, l’extension de l’instruction moderne aux musulmans – y
compris les filles – et la création d’une justice indépendante de
l’exécutif français. En 1909, Abdelaziz Thaalbi, l’un des animateurs du
mouvement, formé à l’université théologique de la Zitouna et futur
dirigeant nationaliste de l’entre-deux-guerres, fonde l’organe de langue
arabe Ittihad el Islami (L’Union islamique) qui est un relais vigoureux
des idées panislamistes. Les dirigeants Jeunes Tunisiens entretiennent
par ailleurs d’étroites relations avec les mouvements panottomans
actifs en Europe, particulièrement en Suisse et en Allemagne dont un
des chefs de file, l’émir druze Chekib Arslan, effectue en 1912 un
voyage en Tunisie. L’invasion de la Tripolitaine par l’Italie en 1911
suscite une profonde émotion et exacerbe le sentiment pro-ottoman de
la population qui manifeste contre cette nouvelle occupation
européenne d’un territoire musulman.
Dans un premier temps, l’administration coloniale consent quelques
réformes à une élite qu’elle ne tient pas à se mettre à dos. Malgré la
farouche opposition du parti colonial, la Conférence consultative se
voit adjoindre en 1907 une section indigène de 16 membres dont un
israélite, choisis par le Résident général parmi les notables. Mais les
revendications de plus en plus insistantes des Jeunes Tunisiens et
surtout l’intrusion des masses populaires sur la scène publique ferment
rapidement la porte à toute relation. Car la mainmise française n’est
pas ralentie par l’émergence d’un mouvement revendicatif autochtone.
En novembre 1911, la municipalité de Tunis annonce son intention
d’immatriculer le grand cimetière musulman du Jellaz à Tunis. Y
voyant un prélude à sa privatisation, la population manifeste le
7 novembre 1911 contre la mesure. La foule grossissant aux abords du
cimetière, l’armée tire et l’on compte des morts. L’état de siège est
proclamé, les journaux sont suspendus et les condamnations des
émeutiers pleuvent.
Quelques mois plus tard, en février 1912, les Jeunes Tunisiens, qui
se sont mis au diapason de la rue à la faveur des événements du Jellaz,
soutiennent activement la grève des traminots tunisiens qui exigent
l’égalité des salaires avec leurs collègues italiens. Le Résident général
crie au complot contre la France et expulse Ali Bach Hamba, Abdelaziz
Thaalbi et l’avocat Mohamed Nomane en France, Hassen Guellaty en
Algérie, tandis que d’autres sont déportés dans le sud du pays. Privé de
ses têtes pensantes, le mouvement est décapité. À la veille de la
déclaration de guerre, le calme règne dans la Régence. Mais, à la
e e
charnière du réformisme du XIX siècle et du nationalisme du XX , la
précocité du mouvement intellectuel et politique d’opposition à
l’occupation française annonce la naissance dès l’après-guerre d’une
lame de fond autrement plus importante. Il en porte dès les années
1910 certains mots d’ordre comme l’exigence d’une Constitution,
réclamation qui fera florès dans les années suivantes. D’abord
conduites par les mêmes élites qui ont dirigé le mouvement réformiste,
les nouvelles formations nationalistes s’en affranchissent
progressivement pour se voir contrôler par d’autres couches sociales et
s’accompagner du développement d’un puissant mouvement ouvrier,
qui n’a pas d’équivalent dans le reste du monde arabe.
1918-1945 : DE L’APOGÉE COLONIAL À LA CRISE
LA CONSOLIDATION COLONIALE, DE LA PROSPÉRITÉ
À LA CRISE DE 1930 ET À SES CONSÉQUENCES
La Première Guerre mondiale n’a pas eu d’effets déterminants en
Tunisie. Certes, la Régence a envoyé 80 000 hommes au front, et
environ 30 000 travailleurs ont été réquisitionnés pour aller remplacer
en métropole les ouvriers et les paysans envoyés sur les champs de
bataille. Quelque 10 000 Tunisiens ont perdu la vie en 1914-1918.
Seuls les juifs, les soutiens de famille, les étudiants de la Zitouna et les
titulaires du certificat d’études ont été dispensés du service militaire.
Stigmatisée par cette discrimination positive dont elle n’était pourtant
pas la seule à bénéficier, la population juive a d’ailleurs été l’objet
d’une vague de persécutions dans les principales villes du pays au cours
de l’année 1917. Mais, sur le plan économique et social, ces années
correspondent à une période plutôt faste pour la population. Les
exportations européennes marquant le pas du fait de la guerre,
l’artisanat local retrouve du souffle et l’industrie agroalimentaire se
développe. Soucieuses de se ménager le soutien des autochtones en ce
moment délicat, les autorités marquent une pause dans la colonisation
agricole et mettent en place une politique d’assistance sanitaire aux
indigènes. La période connaît en outre une série de bonnes récoltes et
la pénurie de main-d’œuvre occasionnée par l’émigration contrainte ou
volontaire a pour effet d’augmenter les salaires. Le contexte change dès
la fin des hostilités et, entre l’après-guerre et l’avant-guerre, l’histoire
du pays peut être divisée en deux périodes. Jusqu’au début des années
1930, l’ensemble des indicateurs économiques affichent une prospérité
qui ne profite cependant aux autochtones que de façon très relative.
L’effondrement économique provoqué par la crise de 1930 a en
revanche des répercussions sociales d’une extrême gravité qui
déterminent en partie une accélération des revendications nationalistes
et l’essor d’un mouvement ouvrier dont les prémisses remontent aux
années 1920.
Si les empiétements de la colonisation aux dépens des terres
tribales et habous sont stoppés dès 1918 dans les territoires sous
administration militaire, ils se poursuivent jusqu’en 1935 dans le reste
du pays et l’agriculture coloniale connaît un remarquable essor. Très
mécanisée, bénéficiant d’investissements considérables et des apports
d’une recherche agronomique de pointe effectuée dans les écoles
d’agriculture d’Alger et de Tunis qui forment des ingénieurs de qualité,
elle voit ses rendements s’envoler. Sa production triple entre 1921
et 1935, dépassant celle des Tunisiens qui ensemencent des surfaces
quatre fois supérieures mais dont la plupart des terres sont situées en
zones de déficit pluviométrique. La production et les exportations
d’huile augmentent elles aussi. La production de vin, spéculation
purement coloniale, double entre 1920 et 1925, passant de quelque
500 000 à près d’un million d’hectolitres. De fait, la prospérité de
l’agriculture coloniale aggrave la fracture entre une minorité de
cultivateurs privilégiés – dont quelques grands bourgeois locaux – et la
masse des fellahs que leur pauvreté pousse de plus en plus à l’exode
vers les villes. Le secteur minier participe lui aussi à l’essor général. De
70 000 tonnes en 1899, la production de phosphate passe à près de
trois millions de tonnes en 1924 et emploie 12 000 ouvriers. Mais,
malgré quelques mesures sociales en faveur des autochtones, en
particulier en matière de santé où la politique de lutte contre les
grandes endémies et d’amélioration de l’hygiène contribue à l’envolée
démographique, la population tunisienne ne profite qu’à la marge de
l’enrichissement de la Régence. C’est elle pourtant qui en finance la
plus grande part, le budget local supportant seul le service de la dette
et l’augmentation des traitements des fonctionnaires français
bénéficiaires du tiers colonial depuis 1919, mesure qui accroît leurs
salaires d’un tiers par rapport à ceux des fonctionnaires locaux. La
charge fiscale augmente pour faire face à ces dépenses alors que, dans
le même temps, la reprise des importations de produits manufacturés
pénalise les artisans et les commerçants qui avaient vu leurs revenus
augmenter pendant la guerre.
C’est dans ce contexte d’amélioration en dents de scie mais toujours
insuffisante du niveau de vie local, de mécontentement latent
provoqué par l’approfondissement des clivages sociaux entre
population allogène et masse indigène et d’euphorie coloniale
engendrée par le boom économique de la Régence qu’éclate la crise de
1930, provoquant l’effondrement du régime d’accumulation agro-
minier mis en place par la colonisation. En très peu de temps, ses effets
frappent de plein fouet tous les secteurs de la production et toutes les
catégories de la population. La réduction de la demande mondiale et
l’effondrement des prix des matières premières minières et des denrées
agricoles ont des conséquences immédiates sur une économie très
extravertie. L’agriculture coloniale subit le contrecoup de la chute des
prix et de la mévente et, très vite, les exploitants ne peuvent plus payer
leurs dettes. La baisse de la production de phosphate, de fer et de
plomb entraîne la fermeture de nombreuses mines. Les recettes de
l’État baissent du fait d’une diminution du rendement des impôts
acquittés pour plus de la moitié par le monde agricole. La métropole,
elle aussi durement frappée, est bien incapable de venir en aide à sa
colonie. L’État tunisien doit donc faire face seul aux effets de la crise.
C’est peu dire que c’est une gageure car si de nombreux secteurs de
la colonie française connaissent des difficultés, la population indigène
se voit pour sa part renvoyée aux pires moments de son histoire. Alors
que le chômage frappe comme jamais dans les campagnes et dans les
villes et qu’une nouvelle vague d’immigration italienne vient renforcer
la concurrence sur un marché de l’emploi saturé, une série de
mauvaises récoltes, en 1930 puis de 1933 à 1938, donne le coup de
grâce à une paysannerie réduite aux abois. La situation est d’autant
plus catastrophique que la population, qui n’a cessé d’augmenter
7
depuis le début des années 1920 , fournit désormais plus de main-
d’œuvre que n’en a besoin une économie en panne. La famine est de
retour en 1937. Selon une enquête effectuée en 1937-1938 par les
8
services du docteur Étienne Burnet, qui a succédé à Charles Nicolle à
la tête de l’Institut Pasteur de Tunis, sur 100 familles enquêtées, 11 ont
une nourriture à peine suffisante, 15 sont sous-alimentées, 22 sont très
gravement sous-alimentées en ne disposant que
de 1 000 à 1 500 calories par jour, et 17 sont dans un état de misère
alimentaire avec moins de 1 000 calories disponibles par jour, c’est-à-
11
dire qu’elles meurent littéralement de faim . Cette enquête ne tenant
pas compte des différences de statut des individus au sein d’une même
famille, on peut supposer que ses membres les plus vulnérables,
femmes et enfants, sont encore plus exposés à la dénutrition. Des
camps de regroupement, les tékias, sont ouverts à la périphérie des
agglomérations pour accueillir des milliers de ruraux fuyant vers les
villes dans l’espoir d’y trouver de quoi sauver leurs vies. L’exode est tel
que la population urbaine passe de 16 à 20 % de la population totale
de 1931 à 1936. Il n’est pas un observateur de l’époque qui ne décrive
cet effondrement de la situation des indigènes en des termes
apocalyptiques.
Les autorités mettent du temps à admettre l’ampleur de la
catastrophe. Les premières mesures prises par l’administration sont
destinées à redresser la situation des colons. Le contingent de vin
admis en franchise en métropole est augmenté, des indemnités
d’arrachage des vignes sont octroyées aux agriculteurs et le stockage
des céréales est encouragé par l’attribution de primes. Des offices
publics sont mis en place pour appliquer ces mesures. Ce n’est qu’à
partir de 1934 que les pouvoirs publics s’alarment de la détresse rurale
et surtout de l’effervescence nationaliste qui en est une des
conséquences. Le nouveau Résident général Marcel Peyrouton
entreprend de parer aux situations les plus urgentes tout en menant
une politique de répression brutale de l’agitation. Plusieurs décrets de
1934 décident la suspension momentanée des saisies des biens des
agriculteurs insolvables et leur accordent des délais pour le règlement
de leurs dettes. Parallèlement, Peyrouton prend des mesures destinées
à alléger le fardeau du budget en rognant une partie des privilèges des
fonctionnaires français, à la satisfaction de leurs homologues tunisiens.
Ces infléchissements ne profitent cependant pas aux catégories les plus
pauvres et, à partir de juillet 1935, le gouvernement ouvre des
chantiers de travail pour les hommes valides et organise
des distributions de nourriture dans les camps où sont réfugiés les
affamés. Les mouvements de protestation contre la misère ne se
calment pas pour autant et les autorités y répondent en refoulant des
milliers de ruraux vers leurs régions d’origine. C’est dire à quel point la
situation est explosive au moment où, en France, la gauche gagne les
élections de 1936 et où le Front Populaire arrive au pouvoir.
Comme toutes les colonisations du siècle passé, la politique du
Protectorat a eu toutefois des effets contradictoires permettant
d’expliquer les diverses formes qu’a prises l’opposition à l’occupation
française. Après avoir eu jusqu’en 1918 des préoccupations sanitaires
essentiellement hygiénistes, l’administration coloniale a
progressivement évolué en État plus protecteur afin de se relégitimer
auprès de la population indigène en lui apportant les services sociaux
12
dont elle avait un pressant besoin . Par ailleurs, certes effectuée en
fonction des seuls intérêts français, la mise en valeur capitaliste de la
Régence n’en a pas moins changé la donne socio-économique qui
e
prévalait à l’aube du XX siècle. Le développement de l’extraction
minière, la naissance d’un secteur industriel manufacturier –
agroalimentaire notamment –, l’extension des transports ferroviaires et
des activités portuaires pour les besoins de l’exploitation ont donné
naissance à un prolétariat dont les effectifs n’ont cessé de croître dans
l’entre-deux-guerres. Cette classe sociale nouvelle, née d’abord dans la
population étrangère puis au sein de la population indigène, s’est
progressivement organisée afin d’obtenir les droits dont elle était
privée. Le développement d’un mouvement syndical qui a rapidement
débordé les sections locales des centrales françaises pour connaître des
expressions autochtones est une des caractéristiques de la Tunisie que
l’on ne retrouve pas dans le reste du Maghreb, et a eu d’importantes
incidences sur le mouvement national. Enfin, la Tunisie a connu une
scolarisation dans les cadres français plus importante que ses voisins,
due à la relative densité de sa population urbaine et à l’existence d’une
bourgeoisie pressée de donner à ses enfants une formation leur
permettant d’être partie prenante de la nouvelle organisation politico-
administrative de la Régence. En dépassant le cercle étroit des grandes
familles pour inclure la petite et moyenne bourgeoisie des bourgades
littorales, la scolarisation française ou franco-arabe a permis
l’émergence d’une élite modernisée qui constituera l’ossature des partis
nationalistes désireux d’échapper à l’emprise des structures
traditionnelles. Les divergences et les ruptures qui ont marqué le
mouvement nationaliste de l’entre-deux-guerres s’expliquent aussi par
le changement d’habitus culturel des élites à mesure que s’est
approfondie l’empreinte culturelle coloniale. Le nombre d’enfants
scolarisés des deux sexes de l’ensemble des communautés vivant dans
la Régence a pratiquement doublé entre 1921 et 1936, pour tripler
encore de 1943 à 1955. Même s’ils demeurent les moins scolarisés en
proportion de leur importance dans la population totale, les
musulmans voient leurs effectifs augmenter durant la période
coloniale, passant de 28 % de la population scolaire en 1915 à 47 % en
1936 et à un peu plus des trois quarts en 1954, alors qu’ils
représentent à cette date 86 % de la population du pays. Mais cette
distorsion entre la proportion respective des musulmans dans la
population totale et dans les classes d’âge scolarisées ne s’explique pas
seulement par les discriminations dont ils ont fait l’objet et par la sous-
scolarisation des zones rurales. Les inégalités entre les sexes y entrent
pour une large part : en 1930, on y compte une fille scolarisée pour
huit garçons et à la veille de l’indépendance, le rapport est encore de
un à trois. Ce phénomène est resté propre à la population musulmane
et ne se retrouve pas dans la population juive tunisienne qui a
massivement envoyé à l’école ses enfants des deux sexes, à l’exception
9
de l’île de Djerba .
C’est donc sur la double émergence du mouvement syndical et du
mouvement nationaliste qu’il convient maintenant de porter le regard.
MOUVEMENT OUVRIER EN TUNISIE ET MOUVEMENT
OUVRIER TUNISIEN, LES DEUX FACES D’UNE SINGULARITÉ
Le syndicalisme a en Tunisie une ancienneté qui en rend l’histoire
singulière en contexte colonisé. Les premières luttes sociales remontent
e
au début du XX siècle où une grève des ouvriers italiens du bâtiment
est signalée en mai 1904. En effet, la formation d’une classe ouvrière
d’origine étrangère a précédé celle d’une classe ouvrière autochtone
qui ne devient majoritaire qu’au début des années 1930, et les
premières organisations syndicales ont été l’émanation de la première.
Bien qu’ayant plus d’une fois joint ses forces à ceux des syndicalistes
tunisiens dont les cadres ont tous été formés en son sein, le
syndicalisme français s’est inscrit dans une rhétorique commune à
l’écrasante majorité de la gauche métropolitaine en cherchant à
humaniser la colonisation et à faire profiter les Tunisiens de ses
13
bienfaits, à promouvoir en somme « une colonisation de gauche »,
raison pour laquelle les autochtones n’ont jamais pu se reconnaître
totalement en lui et ont très tôt cherché à créer leurs propres
organisations. Dès ses premières manifestations, le syndicalisme
tunisien, lui, n’a cessé d’être déchiré par un insoluble dilemme
consistant à concilier la nécessité de former un front de classe avec les
prolétaires allogènes et celle de s’allier à la bourgeoisie locale pour
venir à bout du système colonial. Ces deux tropismes contradictoires
expliquent en partie les aléas de ses relations avec un Parti communiste
qui a joué depuis sa création un rôle majeur dans la mobilisation
sociale, mais que sa composition ethnique – il est d’abord
majoritairement français puis les juifs tunisiens en sont une
composante essentielle – et son inféodation au Parti communiste
français ont plus d’une fois éloigné du mouvement de libération
nationale. C’est à l’aune de ces contradictions que l’on peut retracer
brièvement l’histoire du syndicalisme dans la Régence depuis sa
naissance en 1919 avec la création de l’Union départementale de la
Confédération générale du travail, l’UD-CGT, jusqu’à son âge d’or des
années 1936-1937.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les Italiens
dominent encore de nombreux métiers manuels, tandis que 25 % des
Français présents dans la Régence sont des fonctionnaires dont une
partie se syndique rapidement. Au cours des années 1920 et 1930, les
Tunisiens deviennent majoritaires d’abord dans les mines, puis dans le
bâtiment et les services publics concédés – transports urbains et
chemins de fer notamment. Quant aux dockers, qui seront plus d’une
fois à la pointe des luttes, ils sont pratiquement tous tunisiens. Tandis
10
que l’UD, étroitement liée à la SFIO locale, revendique dès 1920
10 000 adhérents, les premiers syndicats dépendants de la CGTU
communiste se constituent à partir de 1922 sans entamer la suprématie
socialiste. Les ouvriers tunisiens ont adhéré aux deux centrales tout en
déplorant le peu d’intérêt que la plus importante, l’UD, porte à leurs
revendications spécifiques qui réclament l’égalité de traitement avec
leurs homologues français. De façon générale, les deux syndicats issus
des centrales métropolitaines demeurent étroitement eurocentristes et
ne comptent alors aucun Tunisien au sein de leurs instances
dirigeantes. C’est dans ce contexte que naît en décembre 1924 la
Confédération générale tunisienne du travail (CGTT), premier syndicat
national dans l’empire français. Les dockers en ont constitué le fer de
lance ouvrier. La première grande grève tunisienne de l’après-guerre
est en effet déclenchée en août 1924 par les dockers du port de Tunis,
bientôt rejoints par ceux de Bizerte et par des ouvriers d’autres
secteurs. La brutale répression à leur encontre convainc Mohamed Ali,
né en 1896 dans le village d’El Hamma près de Gabès, qui a vécu
en Turquie et en Allemagne où il a fréquenté les milieux arabes et la
gauche, de créer la CGTT. Il est accompagné par Tahar Haddad,
enseignant à l’université de la Zitouna, où un courant populaire a
émergé dès l’avant-guerre chez les étudiants, et sensible aux questions
sociales comme il le sera quelques années plus tard à la condition des
femmes. L’initiative est soutenue sans réserves par le jeune Parti
communiste et son principal dirigeant, Jean-Paul Finidori, et par la
CGTU. Dès sa création, la nouvelle organisation est en revanche en
butte à l’hostilité de la SFIO et du Destour, le parti nationaliste créé en
1920 et dirigé par des éléments de la vieille bourgeoisie de la capitale.
Les socialistes français accusent Mohamed Ali de diviser le mouvement
syndical tandis que les nationalistes lui reprochent d’affaiblir le
mouvement national naissant. Les autorités arrêtent dès février 1925
les dirigeants de la CGTT, ce qui met fin à son existence. Cette
expérience, bien que très brève, a fait découvrir l’existence d’une
gauche ouvrière autochtone et témoigne de la précocité de
l’affirmation d’un syndicalisme national. « Comme telle, elle prendra la
14
dimension d’un symbole . »
Mis à part une vague de grèves en 1928, il faut attendre les
premières retombées de la crise de 1930 pour que la Tunisie connaisse
à nouveau une agitation sociale notable dans un contexte renouvelé
par un changement de la législation – la loi de 1884 autorisant la
formation de syndicats est enfin appliquée en Tunisie en 1932 – et par
les évolutions du mouvement nationaliste dont de jeunes éléments
contestent l’hégémonie des vieux dirigeants du Destour. En attendant,
la population prolétaire urbaine s’est étoffée pour compter à la fin des
années 1920 quelque 110 000 ouvriers dont environ
45 000 Européens. Le milieu rural compte pour sa part
185 000 journaliers agricoles qui vont faire leur apparition sur la scène
syndicale à la faveur de la détresse des campagnes consécutive à la
15
crise . Les premières réponses des autorités aux revendications nées
de la dégradation de la situation sont d’ordre répressif sous les
proconsulats des Résidents généraux Manceron et Peyrouton entre
1933 et 1936. Plusieurs dirigeants syndicaux français parmi les plus
populaires – dont le socialiste Albert Bouzanquet, mentor de Farhat
Hached, la grande figure du syndicalisme de l’après-guerre – sont
expulsés vers la France et leurs collègues tunisiens déportés dans le
Sud. L’arrivée au pouvoir du Front populaire change la donne et
l’agitation syndicale prend une ampleur d’autant plus grande que la
fraction indigène du mouvement ouvrier entend mettre fin aux
discriminations dont elle fait toujours l’objet. L’unité réalisée en
février 1936 par la fusion en une seule confédération des centrales
CGT et CGTU a également favorisé le développement du syndicalisme
et l’UD unifiée revendique en 1936 40 000 adhérents, dont une
majorité de Tunisiens. Pour la première fois de son histoire, elle élit
cette année-là à sa Commission administrative un musulman, l’ouvrier
communiste Hassan Saadaoui, et tous les dirigeants syndicaux de
l’après-guerre y auront fait leurs classes à cette époque. Dès juin 1936,
l’UD réclame l’application à la Tunisie des Accords Matignon. Des
grèves massivement suivies éclatent partout, dans les mines, à l’usine
de superphoshates de Sfax, chez les ouvriers du bâtiment de
l’agglomération tunisoise, chez ceux de la métallurgie à Bizerte. En
août, plusieurs clauses des Accords sont transposées en Tunisie, dont la
semaine de quarante heures et les congés payés, et une centaine de
conventions collectives sont signées au cours du second semestre de
1936. Mais, discrètement encouragée par une administration
largement hostile au Front populaire et proche des Prépondérants, la
réaction patronale s’organise. Les actionnaires des sociétés minières
donnent de la voix et leurs responsables participent à la répression des
grèves qui immobilisent les mines de phosphates à l’automne 1936. Les
colons, de leur côté, dénoncent « l’agitation antifrançaise » dans les
campagnes où les travailleurs agricoles ont commencé à se syndiquer,
et refusent d’appliquer les décisions prises en 1937 par les autorités,
dont la fixation d’un salaire minimum et l’octroi de primes pour des
travaux agricoles spécifiques.
Pendant que le patronat réclame une « pause » dans l’application
des accords favorables aux salariés, le front social se fissure après
l’euphorie consécutive aux premiers acquis, du fait des intérêts
divergents de ses acteurs et des forces politiques qui leur sont liées ou
qui leur font face. D’un côté, une partie des fonctionnaires français
refusent toute remise en cause de leurs privilèges, en particulier la
suppression du tiers colonial réclamée par leurs homologues tunisiens
et partiellement mise en œuvre par Peyrouton, et craignent que la
vieille revendication d’une tunisification de l’adminitration ne reçoive
un début de satisfaction. La tendance hostile à la politique de la gauche
rompt avec l’UD pour créer une « Fédération des fonctionnaires » très
marquée à droite et proche du lobby colonial. De l’autre côté, les
fonctionnaires et les travailleurs manuels tunisiens durcissent leurs
mouvements et, sous l’influence du Néo-Destour qui prône depuis sa
naissance une alliance anticoloniale transcendant les clivages de classe,
se rapprochent des secteurs autochtones de l’artisanat et du commerce.
Après la création d’une Fédération tunisienne des fonctionnaires, en
réaction à celle de la très raciste fédération française, l’idée d’un
syndicat national fait de nouveau son chemin. Le 27 juin 1937, la
seconde CGTT voit le jour, avec à sa tête deux transfuges de l’UD,
Belgacem Gnaoui et Ali Karoui. Son existence ne sera guère plus
longue que celle de son ancêtre de 1924, mais sa disparition a des
causes moins glorieuses puisqu’elle est due au véritable coup d’État que
tente le Néo-Destour pour la noyauter. Les dirigeants de ce dernier, au
premier rang desquels Habib Bourguiba, ne tolèrent pas que le
mouvement ouvrier autochtone puisse être indépendant du parti
nationaliste et entreprennent de dicter à la nouvelle centrale des mots
d’ordre plus proches de leur agenda politique que des intérêts
syndicaux. Tout en étant sensible à l’aspiration nationaliste et en
comptant parmi ses dirigeants des membres du parti, dont Gnaoui lui-
même, la fraction ouvrière de la CGTT refuse toutefois d’être inféodée
au Néo-Destour. Le parti décide alors d’en prendre le contrôle. Le
29 janvier 1938, un commando de dirigeants destouriens de haut rang
menés par Hedi Nouira envahit ses locaux et « élit » Nouira à sa tête.
Ce faisant, ils signent son décès. Belgacem Gnaoui et la majorité
syndicale en démissionnent et rejoignent la CGT. Ne restent en son
sein que quelques syndicats de métiers traditionnels qui se désagrègent
rapidement. Le syndicalisme tunisien ne trouvera une véritable
expression qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et aura
toujours à ferrailler contre les ambitions hégémoniques du parti
nationaliste.
L’heure, de toute façon, n’est plus à l’optimisme. L’échec du Front
populaire et la démission de Léon Blum le 21 juin 1937 permettent au
patronat de passer à l’offensive. Déjà, une série de grèves qui ont
ponctué la première partie de l’année, dans les grandes exploitations
agricoles du nord du pays, aux mines de fer de Djerissa et dans toute la
région minière du Sud, aux imprimeries de Tunis, ont été durement
réprimées. Dans plusieurs cas, on a compté des morts. Jusqu’à la fin de
l’année, les mouvements sociaux se succèdent. Mais, malgré le fait que
le nombre d’adhérents à l’UD-CGT n’a jamais été aussi élevé, l’horizon
s’assombrit. L’avant-guerre a commencé. Les partis de gauche relèguent
au second plan les revendications sociales pour donner la priorité à la
lutte antifasciste. Après l’embellie du Front populaire, l’affrontement
entre les autorités du Protectorat et le Néo-Destour entre dans une
phase éruptive et occupe le devant de la scène. À partir de 1939, la
guerre rebat les cartes et les organisations syndicales entrent en
sommeil.
Cette brève plongée dans son histoire sociale donne à voir un autre
aspect de la singularité tunisienne, celle de l’ancienneté de sa tradition
ouvrière et syndicale. Né dans le moule d’un syndicalisme européen
précocement implanté dans le pays mais porté par l’oppression
coloniale à s’inscrire dans l’action nationaliste, le syndicalisme tunisien
n’aura cessé d’osciller entre la volonté de s’opposer aux pouvoirs
successifs afin d’étendre les droits de sa base salariale et la soumission
aux partis nationalistes d’abord, puis aux dirigeants de la Tunisie
indépendante farouchement hostiles à toute velléité d’autonomie de la
classe ouvrière au nom d’une unité nationale dont ils se proclameront
les garants. Nous y reviendrons. Il est temps, pour l’heure, de retrouver
le fil du mouvement national qui reprend vie dès la fin de la Première
Guerre mondiale.
L’ÉVOLUTION DU MOUVEMENT NATIONAL,
DE LA REVENDICATION À L’AFFRONTEMENT
L’évolution du mouvement national est à la fois fonction des
dynamiques internes de la société tunisienne bouleversée par le
reformatage colonial, des stratégies des autorités du Protectorat elles-
mêmes dépendantes des rapports de force politiques en France, et d’un
contexte international qui change du tout au tout entre 1918 et 1939.
Ces trois données, étroitement mêlées, expliquent sa rupture avec la
e
matrice réformiste qui était encore la sienne au début du XX siècle et
sa reconstitution autour de logiques nouvelles, plus adaptées à l’air du
temps, à partir du début des années 1930. Avec la création du Néo-
Destour en 1934, une nouvelle ère s’ouvre en effet sous la direction
d’un parti vite devenu hégémonique ayant à sa tête Habib Bourguiba,
leader charismatique prêt à tout pour atteindre un double but :
conduire son pays à l’indépendance et asseoir sans partage son propre
16
pouvoir .
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le contexte
international a radicalement changé. L’Empire ottoman n’existe plus et
la république turque instaurée en 1923 sur ses ruines par Mustapha
Kemal abolit en 1924 le califat, cette institution symbolisant l’unité de
la communauté musulmane sunnite, au-delà des spécificités de
chacune de ses parties. Quoique ayant encore de beaux jours devant
elles, les deux vieilles puissances impériales qui dominaient la scène
mondiale, la Grande-Bretagne et la France, doivent désormais compter
avec deux nouveaux venus, les États-Unis d’une part à qui la guerre a
donné le statut de grande puissance, et de l’autre la jeune Union des
républiques socialistes soviétiques (URSS) qui a transformé la carte
politique de l’Europe avant de bouleverser celle du monde. Si tout
sépare ces deux nouvelles puissances, elles ont en commun de ne pas
11
porter d’héritage colonial et de vouloir, pour des raisons différentes,
affaiblir les deux impérialismes qui avaient au siècle précédent dessiné
la carte du globe. Les partis communistes européens, renforcés par la
révolution d’Octobre, sont au début des années 1920 résolument
anticolonialistes. Au nombre des Quatorze Points devant régir les
relations internationales proposés par le président américain Woodrow
Wilson à la conférence de Versailles figure le droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes. Les populations sous tutelle bénéficient
désormais pour se faire entendre du soutien – à géométrie variable car
étroitement dépendant de leurs propres intérêts – des deux nouveaux
acteurs de la géopolitique mondiale. D’ailleurs, une des premières
actions du Parti tunisien qui a succédé au lendemain de la guerre au
mouvement des Jeunes Tunisiens a été d’adresser en avril 1919 un
mémoire au président américain pour réclamer l’application de ses
Quatorze Points à la Tunisie, adresse restée au demeurant sans
réponse. Il s’agit là de la première tentative d’internationalisation de la
question tunisienne qui ne donnera des fruits qu’après la Seconde
Guerre mondiale, au terme d’un quart de siècle de tête-à-tête exclusif
et épuisant des nationalistes avec la France.
Cette nouvelle donne n’est pas sans avoir des répercussions en
Orient. Le mouvement nationaliste s’organise en Égypte avec la
création du parti Wafd dirigé par Saad Zaghloul, et les autorités
britanniques sont contraintes de reconnaître au moins formellement
son indépendance en 1922. Or, Le Caire continue d’être un phare pour
le monde arabe et les Tunisiens sont sensibles à tout ce qui s’y passe.
Dans la Tripolitaine et la Cyrénaïque voisines, l’Italie, après avoir mené
une conquête brutale en 1911, accorde à sa colonie le Statuto,
embryon de constitution prévoyant un Parlement élu et un Conseil
de gouvernement à large majorité autochtone sous surveillance
italienne. Ce compromis entre autonomie et suzeraineté inspire les
Tunisiens qui le donnent en exemple à leur propre puissance tutrice.
D’Orient, où ont séjourné plusieurs de ses dirigeants, viennent
également une partie des idées qui ont structuré le nationalisme
tunisien. Affaibli par la chute de l’Empire ottoman, le panislamisme
n’est pas mort pour autant et Chekib Arslan, qui continue d’en être
l’infatigable porte-parole, a compris l’importance de l’Afrique du Nord
et entretient d’étroites relations avec de nombreux dirigeants
nationalistes, dont, en Tunisie, Abdelaziz Thaalbi, puis plus tard Hedi
Nouira. Le panarabisme, partiellement émancipé de la référence
religieuse, gagne aussi du terrain dans les élites et les masses du
monde arabe et n’est pas sans influence au Maghreb où s’organise
également dans les années 1930 un mouvement panmaghrébin dont la
principale manifestation est la création à Paris de l’Association des
étudiants musulmans nord-africains (AEMNA). Le nationalisme
tunisien de l’entre-deux-guerres a puisé à toutes ces influences
auxquelles s’ajoutent celles venues d’Europe. La France a formé la
deuxième génération de ses dirigeants, imprégnés des idées
modernistes et, pour une partie d’entre eux, de l’idéal démocratique
propagé par les universités où ils ont étudié. Mais le national-césarisme
mussolinien a également fasciné certains de ses leaders, à commencer
par Bourguiba, plus porté vers l’autoritarisme que vers des principes
démocratiques dont il s’est pourtant abondamment servi pour forger
ses argumentaires. Si l’on peut esquisser une typologie des idées
nationalistes entre un nationalisme « modéré » encadré par les élites
traditionnelles qui le dominent jusqu’à la fin des années 1920, un
nationalisme « islamique » qui s’appuie sur la profondeur du sentiment
religieux dans le pays profond, et un nationalisme moderne dirigé à
partir des années 1930 par les diplômés des universités françaises, on
ne peut comprendre les ambivalences et les stratégies successives du
mouvement national qu’en tenant compte de la rencontre entre les
courants idéologiques auxquels il a puisé pour atteindre ses buts.
Tandis que les traditionalistes et les réformistes musulmans n’ont pas
été insensibles aux influences occidentales, les modernes n’ont cessé
d’instrumentaliser le référent religieux pour attirer les masses dans leur
giron. Enfin, une tendance communiste, déchirée entre nationalisme et
internationalisme, a joué un rôle non négligeable dans l’engagement
d’une partie de la population et a été le creuset dans lequel est née une
gauche nationale marxiste appelée à devenir dans les années 1960 une
force d’opposition au pouvoir autoritaire postcolonial.
« La France doit avoir le devoir impérieux de modifier radicalement
et sans retard le régime que nous subissons et qui ne s’est maintenu
jusqu’à ce jour qu’au prix de notre dignité […]. Conscient de ses droits,
le peuple tunisien […] réclame la transformation radicale d’un régime
qui, trop longtemps, l’a fait manquer à toutes ses destinées. » Publié en
1920 sans nom d’auteur mais attribué à Abdelaziz Thaalbi et rédigé en
français par Ahmed Sakka, le pamphlet intitulé La Tunisie martyre. Ses
17
revendications , provoque l’enthousiasme de la société tunisienne, la
sympathie des milieux socialistes français et l’hostilité des autorités du
Protectorat. S’inspirant de la Constitution de 1861, ses auteurs y
réclament entre autres que le pouvoir législatif soit transféré à un
« Conseil suprême » élu par les Tunisiens. Ce texte, véritable acte de
naissance du mouvement national, s’accompagne de la création en
février 1920 du Parti libéral constitutionnel (Hezb el Hor el Destouri)
dont les revendications sont, comme son nom l’indique, la
promulgation d’une constitution, mais aussi l’élection d’un Parlement
au suffrage universel masculin, la responsabilité du gouvernement
devant cette assemblée et l’instauration de l’arabe comme seule langue
officielle. À l’instar de ses antécédents du début du siècle, la nouvelle
formation est dirigée par la bourgeoisie tunisoise qui y exerce durant
les années 1920 un monopole tout en parvenant progressivement à
élargir l’audience du parti à travers le pays, au point qu’il devient vite
aux yeux de la population comme des autorités l’incarnation de
l’aspiration des Tunisiens à l’autonomie. Bien que ses dirigeants se
gardent de l’employer publiquement pour ne pas provoquer la
puissance tutrice, le mot « indépendance » fait même son apparition
dans certains discours. Les idées du mouvement sont portées par la
floraison de journaux qui caractérise l’après-guerre. On compte une
trentaine de titres en langue arabe en 1921 qui soutiennent
pratiquement tous ses thèses. En dépit de sa popularité au-delà de la
bourgeoisie, le Destour s’adresse en priorité aux institutions qu’il
considère comme ses interlocuteurs naturels : la cour beylicale, avec
laquelle plusieurs de ses dirigeants entretiennent des liens étroits, et les
autorités françaises. En juin 1920, une délégation destourienne dirigée
par son secrétaire général Ahmed Essafi – l’un des premiers avocats
tunisiens formés en France – rejoint à Paris Thaalbi qui y est déjà.
Mais la position française est claire : une constitution et un
gouvernement responsable devant un Parlement seraient incompatibles
avec l’esprit du Protectorat. Les destouriens sont éconduits, Thaalbi est
arrêté, renvoyé à Tunis et inculpé de complot contre la sûreté de l’État
pendant que le Résident général Flandin suspend plusieurs journaux et
accélère la politique d’occupation des terres réclamée par les
Prépondérants. Après avoir édulcoré leurs revendications, les
dirigeants destouriens reviennent à la charge en décembre 1920, forts
d’une consultation demandée à deux professeurs de la faculté de droit
de Paris qui ont conclu que la promulgation d’une constitution ne
serait pas en contradiction avec les traités du Bardo et de La Marsa.
Leur délégation, conduite par les plus modérés de leurs dirigeants et
accompagnée par André Durand Angliviel, chef de la SFIO en Tunisie,
est reçue en janvier 1921 par le Président du conseil qui, pour calmer
le jeu, a remplacé à Tunis le mois précédent Flandin par Lucien Saint.
Elle obtient la libération de Thaalbi dont le procès se clôt par un non-
lieu, et le nouveau Résident général lève dans la Régence l’état de siège
en vigueur depuis les événements du Jellaz de 1911. L’action
destourienne se déplace dès lors à Tunis où une délégation de quarante
notables censés représenter toutes les composantes de la société
transmet en janvier 1921 à Lucien Saint un cahier de doléances qui,
sans remettre en cause le Protectorat, pose neuf conditions à son
acceptation. Outre les revendications institutionnelles présentes dans le
manifeste du Destour, y figurent l’accès des Tunisiens à toutes les
fonctions, l’égalité des salaires entre Français et Tunisiens et le droit
pour ces derniers d’acquérir des terres de colonisation. En juin, le
programme du parti nationaliste est porté à Mohamed En-Naceur Bey,
monté sur le trône en 1906. Le Bey n’y est pas insensible. Ses fils
Hassine et Moncef, le futur souverain qui aura été le plus populaire de
la dynastie, y sont ouvertement favorables ainsi que son épouse Lella
Kmar qui est auprès de lui une influente conseillère. Mais l’ensemble
de ces démarches n’est payé que par la création d’un ministère de la
Justice supposé entériner la séparation des pouvoirs exécutif et
judiciaire. Pire, le rapprochement du Bey et du Destour donne lieu à
une démonstration de force de la part de la Résidence à la suite d’un
quiproquo probablement orchestré par ses services. Déformant les
propos du monarque lors d’un entretien qu’il lui a accordé, Le Petit
Journal transforme son interview en déclaration où il condamne les
communistes et critique les revendications du Destour. Son entourage
réagit aussitôt à la manipulation et le convainc de poser un acte fort
pour restaurer sa popularité. Le 4 avril, Naceur Bey dément
formellement les propos qui lui ont été attribués et annonce qu’il
abdiquera si Lucien Saint n’accepte pas un programme en 18 points
reprenant les demandes du Destour. Sa fronde fait cependant long feu
malgré le soutien immédiat de la population accourue devant le palais
de La Marsa pour le lui manifester. Le Résident général se rend à la
résidence beylicale à la tête d’un escadron de chasseurs. Naceur Bey
retire sa menace d’abdication le 5. Le 27 avril, le président français
Alexandre Millerand arrivé d’Algérie fait son premier discours en
Tunisie dans lequel il déclare que « La France [est] associée depuis
18
quarante ans et pour jamais aux destinées de la Tunisie ».
Dans les faits, la France a répondu aux demandes de ce
nationalisme modéré par des réformes qui ont renforcé le pouvoir de
ses ressortissants plutôt que de le réduire et ont confirmé les privilèges
des notables indigènes pour atténuer la vigueur de leurs
revendications. La réforme de juillet 1922 transforme les conseils de
caïdat et de région dont les Français peuvent désormais faire partie. Le
Grand Conseil, qui remplace la Conférence consultative mais reste
dépourvu de tout pouvoir de décision, comporte une section française
et une section tunisienne. La première, présidée par le Résident
général, est composée de 34 membres élus par les Français au suffrage
universel masculin et de 22 représentants des intérêts économiques. La
seconde compte 42 membres en partie élus par les notables et en partie
nommés par le gouvernement, et présidée par le délégué général de la
Résidence. C’est dire à quel point elle est strictement encadrée. Les
Prépondérants voient par ailleurs leur influence confirmée par la large
politique de colonisation menée par Lucien Saint. Mais, fin politique, le
Résident général encourage aussi la fixation des nomades sur les terres
domaniales pour réduire leur capacité de dissidence.
Comme pour clore une séquence, Naceur Bey meurt le 8 juillet
1922, quelques jours avant la promulgation de la réforme. Mohamed El
Habib Bey qui lui succède, puis Ahmed Bey monté sur le trône en
1929, seront pendant leurs règnes respectifs de dociles exécutants des
directives de la Résidence. La phase diplomatique et institutionnelle de
l’action du Destour s’est soldée par un échec. En 1924, ses dirigeants –
rendus un moment optimistes par la victoire aux élections françaises
du Cartel des gauches dont ils espèrent une ouverture – envoient à
Paris une dernière délégation. Elle n’obtient rien de concret du
président du Conseil Édouard Herriot qui, en la recevant, s’est contenté
de quelques promesses sans lendemain. D’autres méthodes vont
commencer à être mises en œuvre. Abdelaziz Thaalbi, lui, est déjà parti
en juillet 1923, d’abord pour Rome, puis pour l’Orient où il séjourne
jusqu’en 1937 afin d’y porter la parole nationaliste maghrébine et
participer aux grandes rencontres régionales organisées par les
courants panislamistes et panarabes.
Les autorités donnent d’abord au parti l’occasion de jouer sur le
clavier religieux pour séduire une partie de la population et des élites
conservatrices. La loi facilitant les naturalisations promulguée en
décembre 1923 et dont le but est de contrecarrer les prétentions
italiennes – Mussolini arrivé au pouvoir à Rome s’étant pressé de
réactiver la revendication péninsulaire sur la Régence – ouvre plus
largement aux Tunisiens la nationalité française. Les ténors
nationalistes proclament aussitôt que changer de nationalité équivaut à
changer de religion, donc à apostasier. L’argument n’a pas de
conséquences immédiates car ce sont essentiellement les Maltais qui se
naturalisent massivement, mais sera repris dix ans plus tard avec une
ampleur décuplée par les jeunes loups du Destour menés par
Bourguiba. En 1925, l’affaire est plus grave. Voulant donner des gages
aux institutions ecclésiastiques qui ont été des auxiliaires zélés de la
colonisation, les autorités installent à l’entrée de la médina de Tunis
une statue du cardinal Lavigerie, promoteur de la restauration de
l’Église d’Afrique au début du Protectorat, propagateur de la thèse du
retour de la chrétienté en terre africaine et fondateur de la
congrégation des Pères Blancs à la vocation première ouvertement
missionnaire, mort en 1892. La loi de séparation de 1905 n’a pas cours
dans la Régence où le statut de l’Église est défini par un concordat
signé à Rome en 1893 stipulant que l’archevêque de Carthage est
nommé par le pape après accord du gouvernement français qui lui
alloue une subvention. Le peuple de Tunis manifeste contre l’érection
de la statue et, le 5 décembre, la Médina – la « ville arabe » pour les
Français – est paralysée par une grève des commerçants. La Résidence
répond par la répression à l’ampleur prise par l’agitation. En
janvier 1926, Lucien Saint promulgue des décrets restreignant la
liberté de presse, de réunion et d’association, ce qui réduit
drastiquement les possibilités d’action des formations nationaliste et
communiste.
L’agitation, cependant, ne faiblit pas, retrouvant de la vigueur en
1928 à la suite d’une réforme controversée de l’enseignement à
l’université de la Zitouna, puis en mai 1930 à l’occasion de la tenue à
Tunis d’un Congrès eucharistique, ressentie comme une provocation
par la population. Des milliers de jeunes pèlerins européens déguisés
en croisés ont en effet campé pour la circonstance au pied de la
cathédrale Saint-Louis de Carthage et ont triomphalement défilé dans
les rues de Tunis. Mais la France, qui célèbre cette année-là le
centenaire de l’occupation de l’Algérie, semble pouvoir tout se
permettre. À l’apogée de sa puissance, elle fête l’année suivante avec
faste le cinquantenaire du Protectorat, anniversaire rehaussé par la
visite en Tunisie du président de la République Paul Doumer. Elle n’en
a pas pour autant fini avec le mouvement nationaliste, bien au
contraire puisqu’il se radicalise dans les années suivantes sous
l’influence d’une nouvelle vague de dirigeants.
Affaibli par la politique d’un Lucien Saint prêt à faire usage de la
poigne tout en ménageant les « beldis » dont plusieurs représentants se
rallient d’ailleurs aux autorités du Protectorat, le Destour voit en réalité
s’opérer en son sein une mue radicale. Au cours de la décennie 1920,
une nouvelle génération de Tunisiens lettrés – formés aussi bien à la
Zitouna qu’au Collège Sadiki et dans les établissements français et dont
la plupart sont de parfaits francophones – est arrivée à l’âge adulte.
Elle n’est pas uniquement composée des enfants de l’élite de la capitale
mais, bien au-delà, de ceux d’une petite bourgeoisie urbaine ou
villageoise provinciale – surtout sahélienne – pressée de briser le
monopole qu’exerce la vieille caste tunisoise sur le mouvement
nationaliste et de recueillir elle aussi les quelques dividendes octroyés
aux autochtones par le Protectorat. Un groupe de jeunes diplômés
rentrés à la fin des années 1920 en Tunisie après plusieurs années
d’études en France commence à faire parler de lui. L’avocat Habib
Bourguiba, originaire de la ville sahélienne de Monastir, sorti de la
Faculté de droit et de l’Institut d’études politiques de Paris, en prend la
tête, avec le médecin Mahmoud El Materi, brièvement passé par le
Parti communiste, de Tahar Sfar et de Bahri Guiga, eux aussi rentrés
de Paris où ils ont tous noué de solides relations avec des ténors de la
gauche. Les réseaux qu’ils se sont constitués dans la capitale française
leur seront de précieux soutiens dans les moments difficiles des années
suivantes. Cette jeune garde se rapproche du Destour, décidée à en
faire bouger les lignes.
Bourguiba et ses amis commencent à écrire dans La Voix du
Tunisien, journal fondé par le destourien Chedli Khairallah dans lequel
ils popularisent des idées en rupture avec celles de leurs prédécesseurs.
En effet, c’est le Protectorat lui-même qu’ils remettent en cause et non
plus ses seuls effets. Proclamant l’intangibilité de la souveraineté
tunisienne, ils militent clairement pour une émancipation progressive
de la Tunisie de la tutelle française. La hardiesse de leur ton, leur
nouvelle approche des problèmes, les démarquent vite de leurs aînés et
alertent les Prépondérants qui tonnent contre eux dans leur journal La
Tunisie française. Le puissant lobby a l’oreille du Résident général
François Manceron qui a remplacé Lucien Saint en 1929. Le 12 mai
1931, jour anniversaire du cinquantenaire du Protectorat, plusieurs
journaux nationalistes sont interdits et des poursuites sont engagées
contre les trublions. Le 9 juin, lors de leur procès, les rues de Tunis
menant au Palais de justice sont noires de monde. Dans la Médina, les
boutiques sont fermées en signe de solidarité avec les inculpés. À
l’annonce du report du procès, ces derniers sont portés en triomphe par
la foule. Ils ont gagné la bataille de l’opinion. Il leur reste à se doter de
structures et de nouvelles méthodes d’action, ce qu’ils ne tardent pas à
faire.
Ayant rompu avec Khairallah qui s’est rendu aux propositions de
compromis de la Résidence, le groupe de La Voix du Tunisien décide de
créer un journal dont il aurait la maîtrise. C’est ainsi que, le
er
1 novembre 1932, paraît le premier numéro de L’Action tunisienne qui
s’affirme dès sa création comme un organe de combat. La crise
économique produit alors ses premiers effets sociaux et Bourguiba, qui
se révèle un redoutable polémiste, attaque de front les privilèges dont
jouissent les Français de la Régence. Si Mahmoud El Materi, homme
aux solides convictions humanistes et démocratiques et unanimement
respecté, fait pour l’heure figure de leader de l’équipe de L’Action,
Bourguiba s’emploie à y affirmer son emprise et à élargir son audience
à tous les secteurs de l’opinion. En 1933, il réactive ainsi « l’affaire des
naturalisations » à la faveur de l’inhumation d’un Tunisien naturalisé
français au cimetière musulman de Bizerte qui provoque l’hostilité
d’une partie de la population. La loi de 1923 avait fait quelques remous
au moment de sa promulgation. Dix ans plus tard, c’est une virulente
campagne que déclenche Bourguiba contre les naturalisés, profitant de
toutes les occasions pour les assimiler à des apostats. À Tunis et à
Kairouan, les manifestations contre leur inhumation dans les cimetières
musulmans tournent à l’émeute, au point que les autorités finissent par
céder en décidant de les faire enterrer dans des lieux de sépulture
particuliers, les excluant ainsi de leur communauté religieuse. La
campagne de presse qu’il a menée avec tant de véhémence a fait
connaître Bourguiba dans tous les milieux. C’était son objectif. Mais
cette victoire, obtenue au prix d’une « dérive xénophobe plus tactique
19
qu’idéologique », révèle la capacité du futur dirigeant à jouer sur tous
les registres, y compris les plus contestables, pour atteindre les buts
qu’il s’est fixés.
En ce début des années 1930, l’homme – marié à une Française
dont il a un fils –, dont les convictions séculières et le mode de vie
laïque s’affichent au grand jour, qui ne cesse dans ses écrits d’affirmer
son admiration pour les principes démocratiques et a déclaré que la
Tunisie indépendante dont il veut l’avènement « sera la Tunisie de tous
ceux qui, sans distinction de religion ou de race, voudraient l’agréer
20
pour patrie et l’habiter sous la protection de lois égalitaires », aura
ainsi donné plus d’un gage aux milieux conservateurs. En 1929, il s’est
vigoureusement opposé dans les colonnes du journal L’Étendard
tunisien où il tient alors chronique aux propos de la jeune Habiba
Menchari qui a publiquement appelé à l’émancipation des femmes
musulmanes et à l’abolition du port du voile. L’année suivante,
contrairement à Mahmoud El Materi qui le soutient, il ne dit mot pour
défendre Tahar Haddad, objet d’un véritable lynchage de la part des
Oulémas et privé de son poste à la Zitouna à la suite de la publication
21
de son ouvrage Notre femme, la législation islamique et la société ,
courageux manifeste contre la condition faite aux femmes en terre
d’islam. Car tout est question d’opportunité pour un homme convaincu
22
que « hormis la politique, tout est pour l’heure secondaire ». L’affaire
des naturalisations a en tout cas fait grand bruit. Ajoutée à la montée
des protestations sociales et au durcissement des discours nationalistes,
elle convainc la Résidence de renouer avec une politique répressive. Le
6 mai 1933, Manceron promulgue deux décrets qualifiés de scélérats
par Joaquim Durel, secrétaire général de l’UD-CGT, donnant aux
autorités la possibilité d’emprisonner par simple arrêté tout militant
nationaliste et de suspendre tout journal ou association « hostile au
Protectorat ». Aussitôt, l’organe de la SFIO Tunis socialiste ouvre ses
colonnes à ceux qui sont interdits de plume. Le Destour, lui, tient un
congrès le 12 mai qui réaffirme le principe de la souveraineté
tunisienne et au cours duquel Materi, Habib Bourguiba et son frère
M’hamed, Guiga et Sfar entrent à sa Commission exécutive. C’en est
trop pour la Résidence. Le 31 mai, le parti est dissous et Paris satisfait
la demande de la colonie française qui réclame un Résident général à
poigne en envoyant de nouveau à Tunis en juillet Marcel Peyrouton.
Après avoir tenté dans un premier temps d’apaiser les revendications
en rognant les privilèges des fonctionnaires français et en prenant
quelques mesures pour tenter de juguler les effets dévastateurs de la
crise, il passe vite à la mise en œuvre d’une politique ultrarépressive au
vu de l’évolution de la situation.
Au sein du Destour, dont les 80 cellules à travers le pays continuent
à s’activer malgré sa dissolution formelle, des dissensions ne tardent
pas à se faire jour entre la vieille et la jeune garde. Cette dernière a eu
un temps besoin de la solide implantation du parti mais se sent vite
contrainte par la propension de ses dirigeants au compromis après les
premières mesures prises par Peyrouton. En réalité, tout sépare les
deux générations de dirigeants qui cohabitent quelques mois à peine
au sein de la Commission exécutive, de l’origine géographique et
sociale à la formation et aux influences idéologiques dont elles sont en
partie le produit. Les jeunes provinciaux issus, à quelques exceptions
près, de couches plus modestes que celles auxquelles appartiennent
leurs aînés, ne veulent plus faire allégeance à de grands bourgeois de
plus en plus accusés de collusion avec les autorités. C’est au peuple
qu’ils veulent s’adresser. Lors de leur séjour en France, leurs dirigeants
ont été au contact des nouvelles formes d’action politique qui ont
émergé en Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale. La
théorisation par Lénine du « parti de type nouveau » est incarnée par
les formations communistes dont le modèle est le parti bolchevique
soviétique. Pour servir d’autres buts mais en employant des méthodes
parfois similaires, Mussolini s’est emparé du pouvoir en Italie grâce à
son parti fasciste qui, dans le même temps, séduit les masses par son
populisme et les contraint à la soumission par l’emploi systématique
d’une violence assumée. Les jeunes destouriens de 1933 ne sont ni
communistes ni fascistes. S’opposant aux premiers, ils récusent la lutte
des classes au nom de la nécessaire unité du « peuple » – toutes classes
sociales confondues – face à l’entreprise coloniale, et sont avant tout
des nationalistes, aux antipodes, donc, de l’internationalisme
prolétarien qui est un des socles du dogme communiste.
S’il est bien une constante chez Bourguiba, qui structurera aussi
bien son action politique jusqu’à l’indépendance que ses options en tant
que chef d’État après 1956, c’est un anticommunisme qui ne s’est
jamais démenti. Dans le fascisme mussolinien, le culte du chef et la
sacralisation de l’État fort le séduisent, sans pour autant qu’il adhère à
l’ensemble du corpus idéologique forgé par le Duce. Les alliances qu’il
noue dans les années suivantes avec les envoyés de Rome auront
essentiellement été d’ordre conjoncturel avec pour but de jouer l’Italie
contre la France, éternelles rivales en Tunisie. En revanche, les modes
d’action de ces nouvelles formations de masse – appel au peuple,
maillage du pays au plus près de la population et utilisation de la
coercition et de la menace quand la persuasion n’opère pas – servent
de modèle au nouveau parti qui sort des limbes à partir de 1933. Le
moins que l’on puisse dire est que, en Tunisie comme dans bien
d’autres pays de ce qu’on appellera plus tard le tiers-monde, le parti
nationaliste vite devenu hégémonique n’a jamais été une école de
démocratie. La suite de l’histoire le prouvera amplement.
Une série d’incidents au cours desquels les jeunes recrues du
Destour prennent des initiatives sans en référer à la direction font
monter le ton entre anciens et nouveaux dirigeants. Ces derniers ont de
plus en plus l’oreille de la génération de militants récemment entrés au
parti, eux aussi opposés aux atermoiements des caciques. Un noyau
rebelle s’étoffe pour demander la tenue d’un congrès appelé à définir
une nouvelle ligne d’action. Il recrute essentiellement en province, au
Sahel en premier lieu mais également dans le Sud et un peu partout
ailleurs, au sein de la petite bourgeoisie d’agriculteurs, d’artisans et de
commerçants fragilisés par la crise et exaspérés par la timidité des
mesures prises par les autorités pour en atténuer les effets. Nombre
d’intellectuels de souche relativement modeste, plus nationalistes que
panarabistes ou panislamistes, en rejoignent également les rangs. Les
dissidents de la Commission exécutive sillonnent quant à eux le pays
pour gagner les militants à leur cause. Las d’attendre que
l’establishment destourien convoque un congrès qui le mettrait selon
toute vraisemblance en minorité, le groupe de L’Action tunisienne
décide d’en fixer la date au 2 mars 1934 et de le tenir à Ksar Hellal,
bourgade située au cœur du Sahel. C’est là que 48 congressistes, tous
dissidents, font scission d’avec le parti historique et créent le Néo-
Destour, par opposition à la vieille formation désormais appelée peu
glorieusement Archéo-Destour. Mahmoud El Materi est élu président et
Habib Bourguiba secrétaire général d’une organisation à la structure
fortement hiérarchisée, partant de la cellule locale pour remonter au
Bureau Politique en passant par les comités régionaux et le Conseil
national. Malgré le soutien discret qu’apportent quelques représentants
de la grande bourgeoisie à la nouvelle formation, la fondation du Néo-
Destour correspond à l’émergence sur la scène politique de la classe
moyenne villageoise et urbaine qui prend dès lors la direction du
mouvement national, même si ce dernier reste marqué jusqu’à
l’indépendance par la diversité de ses composantes. Après 1956,
l’histoire officielle occultera cette pluralité, faisant du 2 mars 1934 la
date de naissance de la lutte de libération et, de Bourguiba, son unique
et providentiel dirigeant. La réalité de ce moment d’histoire est
autrement plus complexe et le combat anticolonial a été mené, sous
des formes et avec des fortunes diverses, par l’ensemble de la société
tunisienne, non sans conflits et sans déchirements en son sein.
Dans un premier temps, Marcel Peyrouton a vu d’un bon œil une
scission susceptible d’affaiblir le parti nationaliste, d’autant que les cinq
membres du Bureau Politique de la formation dissidente ont tous des
titres universitaires français et qu’ils prennent soin de répéter que leur
action ne s’inscrit pas contre la France mais contre sa politique
coloniale. Mais la propagande des activistes du nouveau parti qui
labourent le pays profond et deviennent d’autant plus populaires que la
misère y fait des ravages finit par inquiéter le Résident général,
informé par ses propres services de l’état lamentable dans lequel se
trouvent les populations. Les mesures sociales cosmétiques prises pour
tenter d’apaiser les revendications n’ayant guère produit d’effets sur le
plan politique, il choisit dès lors l’arme de la répression pour les faire
er
taire. Le 1 septembre 1934, les journaux d’opposition tunisiens – dont
L’Action et son équivalent en arabe Al Amal – et français – dont
L’Humanité, Le Populaire et Tunis socialiste – sont interdits. Le
3 septembre, un vaste coup de filet rafle les principaux dirigeants des
deux Destour et du Parti communiste qui sont déportés dans les
territoires militaires du Sud. À l’annonce de leur arrestation, le Sahel et
les grandes villes s’embrasent. Peyrouton répond aux manifestations en
enfermant les déportés du Sud au camp militaire saharien de Borj
Lebœuf. S’enclenche alors un cycle où un tour de vis supplémentaire
succède à chaque flambée populaire, si bien qu’au printemps 1935, la
majorité de l’élite politique tunisienne est reléguée dans le Sud. La
quasi-totalité des dirigeants destouriens s’y trouvent, parmi lesquels
ont émergé de nouvelles figures comme celle de Salah Ben Youssef
rapidement devenu un leader de premier plan. Dans l’atmosphère
confinée de la relégation, des divergences ne tardent pas à apparaître
entre les responsables, qui se transforment vite en affrontement entre
deux stratégies face à la politique de la Résidence. Un groupe mené par
Guiga et Sfar rejoints par Materi critique le jusqu’au-boutisme de
Bourguiba et de ses fidèles et invoque le déséquilibre du rapport de
force pour plaider le retour à des formes d’action plus légalistes. Les
trois hommes qui ont fondé le Néo-Destour avec Bourguiba réprouvent
en outre ses méthodes et lui reprochent une gestion de la situation qui
répondrait davantage à ses objectifs personnels qu’à la sauvegarde du
parti. Un temps masqué par l’éclaircie du Front populaire, le clivage
entre ces deux lignes aboutira en 1938 à une fracture qui éloignera
définitivement les « modérés » d’un Néo-Destour passé sous le contrôle
des durs de la direction.
Pour l’heure, la main de fer peyroutonienne a fait preuve de son
impuissance à calmer l’agitation. Devant le blocage de la situation et
dès avant la victoire du Front populaire aux élections du 3 mai 1936,
Paris décide de changer de cap en nommant en mars le socialiste
Armand Guillon Résident général, lequel prend dès son arrivée des
mesures aux antipodes de celles de son prédécesseur. Les étudiants de
la Zitouna condamnés en 1933 sont amnistiés, les déportés du Sud
sont libérés et quelques journaux sont réautorisés avant que la liberté
de presse et de réunion ne soit totalement rétablie. L’arrivée au pouvoir
des socialistes et la nomination de Léon Blum à la tête du
gouvernement le 4 juin donnent un nouveau tour à la politique
coloniale française. Pierre Viénot, le secrétaire d’État aux Affaires
étrangères qui se voit confier les dossiers tunisien et marocain,
s’empresse d’abroger les décrets « scélérats » pris par Peyrouton et
nomme Charles-André Julien à la tête du Haut Comité méditerranéen
et de l’Afrique du Nord. L’historien socialiste, qui n’avait pas hésité à
qualifier Peyrouton de « satrape », a noué de solides amitiés dans les
milieux nationalistes maghrébins. À Tunis, la gauche française est
enthousiaste et les nationalistes sont gagnés par l’euphorie. Le Conseil
national du Néo-Destour convoqué dès le 10 juin accorde au nouveau
gouvernement français un « préjugé favorable » et ses dirigeants
affichent leur volonté de négocier. Bourguiba, accouru à Paris,
rencontre par deux fois Viénot au cours de l’été et lui remet un
mémorandum résumant les revendications nationalistes. Au mois de
janvier suivant, il rédige un programme détaillé de revendications
politiques et économiques.
Mais les dirigeants du Néo-Destour et celui qui s’affirme de plus en
plus comme leur chef savent qu’aucun gouvernement français, fût-il de
gauche, n’est prêt à entendre le mot d’indépendance. Ils articulent
donc leurs propositions sur deux plans, réclamant pour l’immédiat
l’arrêt définitif de la colonisation foncière, la réforme de la fiscalité,
l’accès des Tunisiens à tous les emplois publics et l’égalité des salaires
entre indigènes et Européens. Mais la France, arguent-ils, doit
également revenir à l’esprit des traités de Protectorat en restituant aux
Tunisiens le gouvernement de leurs propres affaires grâce – entre
autres – au remplacement du Grand Conseil par une assemblée élue
démocratiquement par deux collèges électoraux – l’un, tunisien, et le
second, européen.
En mars 1937, Viénot propose lors d’un séjour à Tunis une série de
réformes qui, précise-t-il, seront mises en œuvre dans le cadre du
maintien du Protectorat. Devant l’hostilité des colons à toute remise en
cause d’un statu quo garant de leurs privilèges, le secrétaire d’État,
er
dans une allocution prononcée le 1 mars à Radio Tunis, ose affirmer
que certains intérêts des Français « ne se confondent pas
nécessairement avec ceux de la France ». Alors que la fureur des
Prépondérants ne connaît plus de bornes, les nationalistes attendent
que les promesses se traduisent en mesures concrètes tandis que les
socialistes appellent de leurs vœux des réformes à condition qu’elles ne
portent pas atteinte à la présence française dans la Régence. Tel a
toujours été le paradoxe d’une introuvable politique coloniale « de
gauche » : au lieu de satisfaire au moins ses alliés, elle ne contente
personne. Du côté des Français, les lobbies coloniaux étroitement liés à
la droite voient naturellement en elle une menace pour leurs intérêts.
Dans les milieux progressistes, on souhaite un partage plus équitable
du pouvoir, de la richesse et des avantages sociaux avec les
autochtones, mais dans le cadre d’une réaffirmation de la pérennité de
l’ancrage français en Tunisie. Du côté des Tunisiens, les hésitations
puis les reculs de leurs interlocuteurs remplacent vite l’espoir de 1936
par une amère déception. Le fossé entre deux conceptions opposées de
l’évolution des relations franco-tunisiennes ne peut plus être masqué
par l’irénisme d’un gouvernement socialiste prêt à des gestes mais
convaincu comme l’ensemble de l’échiquier politique métropolitain du
bien-fondé d’une entreprise coloniale dont seule la forme doit à ses
yeux être modifiée.
DE L’AVANT-GUERRE À LA GUERRE, LES NATIONALISTES
ENTRE DÉCHIRURES INTERNES ET RADICALISATION
De toute façon, la chute du cabinet Blum le 21 juin 1937 met fin à
toute possibilité de compromis, d’autant que l’aggravation du contexte
international rebat les cartes des relations entre Paris et les
nationalistes. Sur le plan intérieur, ce changement de la donne creuse
les dissensions au sein du mouvement nationaliste, aggravées par les
méthodes de plus en plus musclées employées par Bourguiba et son
groupe pour occuper la totalité du champ politique autochtone. En
Allemagne, Hitler est arrivé au pouvoir en janvier 1933 et l’évolution
du rapport de force entre régimes fascistes et démocraties libérales a
renforcé l’appétit de Mussolini pressé de donner à l’Italie un empire
colonial à la mesure de ses prétentions. La Tunisie est une pièce
centrale de cette volonté de reconstitution d’une Méditerranée sous
imperium romain. Pour ce faire, la politique italienne se déploie sur
plusieurs fronts, incluant le renforcement de la mainmise fasciste sur la
population italienne de Tunisie, une entreprise de séduction à l’égard
des nationalistes auxquels est suggérée une alliance contre la puissance
occupante et le souci de ne pas heurter frontalement une France
encore puissante, en attendant que l’avenir fasciste souhaité pour
12
l’Europe fasse entrer l’ancienne Africa dans le giron péninsulaire . En
janvier 1935, les accords signés entre Pierre Laval – ministre français
des Affaires étrangères – et Mussolini ont officiellement mis fin à la
revendication italienne sur la Régence en reconduisant simplement les
Conventions de 1896 contre d’importantes concessions territoriales
faites par la France aux confins de la Libye et du Tchad et
l’engagement secret de Paris de laisser les mains libres à l’Italie en
Éthiopie. L’Allemagne nazie et l’Italie mussolinienne pratiquent en fait
l’art du double langage. D’un côté, elles ne font pas mystère de leur
intention de se tailler un empire ultramarin aux dépens de la Grande-
Bretagne et de la France, grandes gagnantes du découpage colonial du
e
XIX siècle et de la distribution à la fin de la Première Guerre mondiale
des colonies retirées à l’Allemagne et des débris de l’Empire ottoman.
Mais, ayant besoin d’alliés dans leur combat contre les puissances
libérales, elles ont toutes deux mis en œuvre une « politique arabe »
ayant pour objectif de s’attirer la sympathie des mouvements
nationalistes en leur promettant leur soutien contre leurs occupants et
en noyant leurs véritables buts sous une rhétorique promusulmane qui
– de l’Irak au Maroc en passant par Tunis – n’est pas sans séduire de
larges pans de ces formations.
L’ombre de l’Italie va ainsi peser sur les événements qui se
précipitent à partir de l’été 1937 pour aboutir à une triple rupture,
celle du Néo-Destour avec l’Archéo-Destour, celle entre durs et
modérés au sein même du Néo et celle de ce dernier avec la France
dont les prémisses s’esquissent dès l’échec du Front populaire. Les deux
premières sont dues à de profondes divergences politiques et à des
désaccords non moins importants sur la méthode. Le retour à Tunis en
juillet 1937 d’Abdelaziz Thaalbi donne le signal de l’affrontement. Le
vieux dirigeant, dont le long séjour en Orient a conforté les convictions
panislamistes et panarabes, n’approuve pas le nationalisme moderniste
du Néo-Destour et rêve de réunifier le parti destourien sous la direction
de l’Archéo. Ce dernier dispose encore d’une influence non négligeable
et met sa logistique à la disposition de son leader. Mais Bourguiba, qui
n’entend pas se laisser ravir la première place qu’il est en train de
conquérir, somme Thaalbi de se rallier au Néo-Destour et envoie ses
hommes de main perturber les meetings de son concurrent, conspué à
chacune de ses interventions. Devant la violence des contre-
manifestants, le vieux leader renonce au combat. Bourguiba a gagné,
mais plusieurs membres de la direction de son parti désapprouvent le
cynisme d’un homme qui semble prêt à tout pour éliminer ses
adversaires. Les jeunes responsables radicaux voient dans le même
temps croître leur ascendant sur les militants, d’autant plus que les
discussions avec la France sont au point mort. C’est l’ensemble de la
société que Bourguiba et ses disciples adeptes de la manière forte ont
pour volonté d’encadrer. La création d’une « Jeunesse destourienne »
va dans ce sens, de même que l’opération commando menée par Hedi
Nouira en janvier 1938 pour prendre la direction d’une CGTT rétive à
13
sa domestication . Tous ont appris du communisme soviétique et des
régimes fascistes la formidable efficacité que peuvent avoir les
« organisations de masse « comme outils de propagande et de contrôle
de la société. En matière d’inspiration par ailleurs, la mise à l’écart de
Thaalbi et la rupture avec l’Archéo ne doivent pas faire croire que cette
jeune garde prête à en découdre a les yeux uniquement rivés sur
l’Occident. Nombre de ses membres entretiennent des liens étroits avec
d’autres mouvements nationalistes du monde arabe. Hedi Nouira et le
jeune Sliman Ben Sliman écrivent régulièrement dans le journal de
L’Étoile nord-africaine de l’Algérien Messali Hadj dont – outre sa
dimension nationaliste – l’idéologie est un improbable mélange de
socialisme et de révérence à l’islam dont il fait le fondement de la
personnalité algérienne. Habib Thameur, dont le rôle ne cesse de
grandir au sein du parti, présente à Bourguiba un Chekib Arslan très
sensible aux sirènes panarabes de Berlin et de Rome et qui a noué
d’amicales relations avec Mussolini. À l’instar de Bourguiba en 1933,
ces activistes n’hésitent pas – par conviction pour les uns et par
opportunisme pour les autres – à attiser les feux identitaires et
religieux pour attirer des masses qui ne sont pas insensibles à ces
rhétoriques. Le Néo-Destour dénonce ainsi l’incompatibilité du
marxisme avec l’islam pour tenter d’éloigner les ouvriers musulmans de
la CGT, et l’on y exalte volontiers le martyre dans ses meetings. Ce
brouet idéologique où se rencontrent odes à la démocratie et
fascination pour les régimes totalitaires, volonté de neutralité
confessionnelle et références constantes à l’islam, recours à la tradition
et à l’identité et proclamations d’adhésion à la modernité permet au
Néo-Destour de parler à tous les milieux, au prix de contorsions dont
ses dirigeants ne sont pas avares.
S’agissant des négociations avec la France cependant, Bourguiba
tente durant l’année 1937 de calmer l’ardeur de ses jeunes disciples et
de sauver ce qui peut l’être. Car il est avant tout un fin politique et
n’use de la violence qu’en dernier recours, c’est-à-dire quand toute
discussion devient impossible ou quand il estime son pouvoir menacé.
À chaque épisode marquant de son parcours, il aura d’abord épuisé
toutes les voies de la négociation avant de recourir sans états d’âme à
l’action violente quand il l’a jugée nécessaire. Homme d’exception sans
aucun doute, doté d’une vaste culture, orateur exalté, mélange de
despote sans scrupules et d’admirateur sincère des principes des
Lumières, il connaît parfaitement la classe politique française et ses
arcanes et a de l’estime pour ceux de ses membres qu’il juge honnêtes,
Viénot, Guillon ou Charles-André Julien auquel le liera l’amitié de
toute une vie. Au congrès du Néo-Destour qui se tient en
novembre 1937, il tente d’imposer une voie médiane en défendant
avec vigueur la politique de l’émancipation par étapes dont il a fait sa
stratégie. Les radicaux profitent cependant du raidissement français
pour asseoir leur emprise sur le parti, si bien qu’à la suite du congrès
Mahmoud El Materi – qui ne se reconnaît plus dans cette formation
dont il est pourtant l’un des fondateurs – démissionne de son poste de
président. Les conditions d’un affrontement avec la France sont
réunies. En Europe, tout le monde sait la guerre imminente après
l’annexion de l’Autriche par Hitler en mars 1938. Quelques mois
auparavant, en novembre 1937, l’Allemagne, l’Italie et le Japon dirigé
14
par un régime militaro-fasciste ont signé un pacte antikomintern ,
connu sous le nom de pacte d’Acier, qui accroît l’audace d’un Mussolini
plus que jamais décidé à annexer la Tunisie. En décembre 1938, il
dénonce les accords signés avec Laval en 1935 et réclame
officiellement la Corse et la Régence.
Paris, qui a désormais pour souci de tenir en main ses colonies dans
la perspective d’un conflit, veut montrer sa détermination aux
nationalistes. Le 8 janvier 1938, une manifestation néo-destourienne
est organisée à Bizerte par Habib Bougatfa, un des durs du parti. Le
service d’ordre tire et fait sept morts. Le 13 mars, un Conseil national
du Néo-Destour décide de passer à « l’action directe » contre la France
malgré les tentatives de Materi, de Guiga et de Sfar d’arrêter une
dérive qui s’annonce dangereuse. À chaque épisode de tension, la
presse parle de collusion d’une partie de la direction du Néo-Destour
avec les fascistes et d’intervention plus ou moins ouverte d’agents du
consulat d’Italie dans les manifestations, ce que dément L’Action
tunisienne. Début avril, l’agitation est à son comble. Plusieurs
dirigeants néo-destouriens sont arrêtés. Le bureau politique du parti
appelle à une grande manifestation pour le 10. Une fois de plus, Materi
tente de stopper l’engrenage en adjurant Bourguiba de calmer les
esprits. Mais ce dernier refuse, convaincu de la nécessité d’un
affrontement qui ferait plier la France et augmenter son prestige
auprès des masses. Le 9 avril, des milliers de manifestants se
rassemblent devant le Palais de justice de Tunis où l’on juge Ali
Belhaouane, un des leaders les plus populaires de la jeunesse
destourienne. Un coup de feu part, que certains disent tiré par un
agent italien. La riposte de la troupe fait 22 morts et plus de
15
150 blessés . Bourguiba a perdu son pari. L’état de siège est décrété et
la répression s’abat sur le mouvement nationaliste. Le 10 avril, les deux
Destour sont dissous, 29 dirigeants sont poursuivis pour complot
contre la sûreté de l’État et la collusion avec une puissance étrangère
est évoquée. 19 d’entre eux sont incarcérés. Étant donné la gravité des
charges pesant sur les inculpés, l’instruction du procès à venir est
confiée au Tribunal militaire. La guerre empêchera sa tenue et c’est
dans un contexte bien différent que le Néo-Destour refera surface à la
fin d’un conflit qui entraîne la Tunisie dans la tourmente.
Après l’indépendance, l’histoire officielle s’est emparée de cette
journée du 9 avril 1938 et de l’instruction du procès pour en faire un
épisode héroïque de l’épopée bourguibienne et du combat pour
l’indépendance. Dans sa monumentale Histoire du Mouvement
23
national , l’historiographe du premier chef de l’État tunisien,
Mohamed Sayah, leur a consacré quelques centaines de pages,
s’attachant à en gommer les zones d’ombre et à jeter du côté des
traîtres à la cause nationale ceux qui se sont alors opposés à Bourguiba.
Dans toutes les villes du pays, des avenues ont pour nom la date du
9 avril, érigé en moment structurant d’un roman national dédié à la
glorification du seul Néo-Destour. Il est vrai que c’est une partie de la
jeune garde destourienne de la fin des années 1930, de Hedi Nouira à
Bahi Ladgham ou à Mongi Slim, qui prendra en 1956 les rênes du pays
sous la direction de celui qui a retrouvé en avril 1938, et pour de
longues années, le chemin de la prison. À partir de cette séquence
paroxystique de l’affrontement franco-tunisien, on peut tirer quelques
constats sur l’état de la Tunisie à la veille de l’entrée en guerre.
Dans l’immédiat, tout espoir d’une évolution apaisée des rapports
franco-tunisiens a été enterré. La « parenthèse » du Front populaire
connaît son épilogue avec le remplacement d’Armand Guillon par Erik
Labonne en octobre 1938. Cet homme de bonne volonté dépassé par la
logique coloniale et l’hostilité des Prépondérants aura jusqu’à son
départ tenté de protéger Bourguiba en déclarant apocryphe sa
correspondance supposée avec un haut fonctionnaire du ministère
italien des Affaires étrangères. Malgré la constitution d’un bureau
politique clandestin du Néo-Destour qui parvient à entretenir une
certaine agitation dans le pays, un calme précaire semble être restauré
et le chef du gouvernement français Édouard Daladier reçoit un accueil
chaleureux lors de son séjour à Tunis au début de janvier 1939. Il est
vrai que les Tunisiens préfèrent à tout prendre l’occupation d’une
France qu’ils connaissent à celle d’une Italie dont le langage de plus en
plus guerrier les effraie. Même les dirigeants destouriens ont dénoncé
les prétentions italiennes rendues publiques lors de la dénonciation des
accords Laval-Mussolini. La question des relations avec les régimes
fascistes est par ailleurs l’une des causes de la rupture entre modérés et
radicaux du mouvement national que la crise de 1938 a rendue
irréversible. Lors de l’instruction du procès, les dépositions de Materi,
Guiga et Sfar sont accablantes pour Bourguiba et ses hommes dont ils
stigmatisent les méthodes. À l’instar des principaux cadres de l’Archéo-
Destour rétifs aux sirènes germano-italiennes, ils n’éprouvent en outre
aucune sympathie pour les régimes totalitaires qui attirent une partie
des jeunes militants. Cette fracture supplémentaire prendra toute sa
dimension durant la guerre.
Quant au Parti communiste, il a cessé pour un temps de faire partie
de la mouvance nationaliste. Malgré la solidité de sa présence dans ses
bastions de Tunis, Bizerte et Ferryville, la priorité qu’il donne à partir
de 1936 à la lutte contre le fascisme sur la revendication
d’indépendance accentue sa marginalisation, facilitée par sa
composition ethnique. Mais, au-delà de ces péripéties, un fait nouveau
majeur a marqué la décennie 1930 : grâce au développement d’un
mouvement ouvrier certes dirigé par un encadrement européen mais
auquel les autochtones adhèrent massivement et dans lequel ils se
forment aux luttes à venir, par le biais d’un Néo-Destour qui s’adresse
en priorité à lui, le peuple longtemps réduit aux seconds rôles
s’exprime désormais à travers les partis et les organisations syndicales.
Élevé au rang d’acteur, il sert aussi – comme lors du 9 avril – de masse
de manœuvre au service de stratégies qui le dépassent. Mais une
constante réunit les différentes expressions de l’intervention populaire
dans le champ politique : le refus de l’occupation coloniale qui ne peut
dès lors se maintenir que par la contrainte.
En 1939, c’est une Tunisie socialement et politiquement épuisée par
des années de crise qui voit l’horizon s’assombrir encore. Une grande
partie de ses quelque 2,3 millions d’habitants a vu ses conditions de vie
se détériorer jusqu’à l’insupportable. Les 2 000 à 3 000 colons français
qui règnent sur l’agriculture et contrôlent les grandes sociétés sont
parvenus à bloquer toute tentative de réforme. Les Français – qui sont
un peu moins de 110 000 en 1936 – représentent 4,5 % de la
population totale. Leur nombre a augmenté régulièrement du fait des
naturalisations et non d’une poursuite de l’immigration, stoppée par la
saignée démographique qu’a subie la métropole entre 1914 et 1918.
Les Européens pris dans leur ensemble constituent un peu plus de 7 %
de la population.
Comme depuis des siècles, les villes du littoral, la capitale
spécialement, se caractérisent par leur diversité ethno-religieuse qui
alimente une riche vie culturelle. Malgré les difficultés des années
1930 qui ont succédé à la relative prospérité des années 1920, Tunis
demeure une métropole intellectuelle et artistique, dont les activités
irriguent aussi bien les milieux européens que tunisiens. Chaque
communauté a certes ses propres lieux de sociabilité et de loisirs,
chaque catégorie sociale aussi, mais à côté des cercles arabophones,
français et italiens, naissent aussi des espaces moins étanches où
s’élabore une culture urbaine marquée par une relative mixité.
Du côté tunisien, le théâtre en langue arabe a connu ses heures de
24
gloire à partir des années 1910 , jouant aussi bien des pièces
d’auteurs libanais et égyptiens que le répertoire européen largement
traduit à l’époque, de Shakespeare à Victor Hugo, et a attiré un public
dépassant les cercles étroits de la bonne bourgeoisie. Dans l’entre-
deux-guerres, le monde théâtral a relayé sur le plan culturel
l’aspiration nationaliste par le choix de pièces souvent sulfureuses aux
yeux de la Résidence et l’engagement de plusieurs de ses comédiens et
comédiennes et de ses metteurs en scène. La musique savante et la
chanson populaire connaissent elles aussi un bel essor. D’abord dominé
16
par des vedettes de confession juive comme Habiba Msika puis
Cheikh El Afrit, considéré jusqu’à nos jours comme une des plus
grandes voix tunisiennes, le monde de la chanson renoue avec une
tradition plus savante avec la création en 1934 de l’Académie musicale
de la Râchidiya. Au début des années 1930, un cercle de jeunes lettrés,
poètes, auteurs dramatiques, musiciens, journalistes, connus comme le
groupe de Taht-as-Sour du nom du café dans lequel ils se réunissent,
animent un puissant courant de rénovation artistique et littéraire où se
distinguent les plus grands noms de la littérature tunisienne comme
l’essayiste engagé Tahar Haddad, le poète Aboul Kacem Chebbi, des
musiciens confirmés comme Khemaïs Ternane, des chanteurs qui
deviendront célèbres comme Hedi Jouini, et le peintre Yahia Turki, un
des fondateurs de ce qui deviendra après la guerre l’École de Tunis.
Même si les milieux lettrés européens et tunisiens se mêlent peu, le
voisinage facilite des rencontres autour de sociétés littéraires comme la
Société des écrivains de l’Afrique du Nord fondée en 1920 par Arthur
Pellegrin, et de sa revue La Kahéna. L’Institut des Belles Lettres arabes
dirigé par le père blanc André Demeerseman publie la revue Ibla qui
aura résisté à toutes les avanies de l’Histoire puisqu’elle existe encore
de nos jours. L’historien et haut fonctionnaire Charles Saumagne – qui
entretient de nombreuses amitiés dans les milieux nationalistes –
préside pour sa part l’Institut de Carthage. La floraison de publications
en arabe et en français s’enrichit en 1938 d’un nouveau titre, Leïla,
« revue illustrée de la femme, périodique social, littéraire, artistique »,
premier journal féminin du pays. La même année est ouverte la section
en langue arabe de Radio Tunis où les vedettes du monde littéraire
tiennent chronique. Ce foisonnement intellectuel qui puise aussi bien
aux influences moyen-orientales qu’à celles d’une France présente en
Tunisie depuis un demi-siècle trouve aussi une grande partie de son
inspiration dans le riche terreau local. La guerre y met fin pour un
temps, mais il aura donné à la culture tunisienne quelques-uns de ses
plus beaux fleurons.
LA TUNISIE DANS LA GUERRE, LA TUNISIE
EN GUERRE
Quand la guerre est déclarée en septembre 1939, l’heure est grave
dans la Régence. Le Néo-Destour est décapité malgré les tentatives de
jeunes dirigeants comme Habib Thameur, Taïeb Slim ou Bahi Ladgham
d’en maintenir les structures. Ils sont d’ailleurs successivement tous
arrêtés et Bahi Ladgham passe avec 26 autres responsables l’essentiel
de la guerre au bagne algérien de Lambèse où ils sont rejoints en
juin 1940 par plusieurs cadres communistes hostiles à Vichy. Le pari
perdu de Bourguiba, l’emprisonnement de ses principaux leaders et la
division du mouvement entre une aile favorable à l’alliance avec l’Axe
et un courant hostile ou au moins réservé à l’égard de ce
rapprochement relèguent le parti au second plan et, à partir de 1942,
placent la cour beylicale en première ligne de la bataille. Devant la
poursuite de l’agitation en Tunisie même, Paris décide d’abord
d’éloigner de la Régence les inculpés du 9 avril 1938. Le 26 mai 1940,
quelques jours à peine avant la déroute française devant l’offensive
allemande, ils sont embarqués vers Marseille et les sept principaux
dirigeants – Bourguiba et son frère Mahmoud, Ben Youssef, Nouira,
Ben Sliman, Belhaouane et Mongi Slim – sont incarcérés au fort Saint-
Nicolas, tandis que onze autres responsables sont assignés à résidence
dans le petit village provençal de Trets où ils resteront près de trois
ans. À Tunis, le gouvernement de Vichy a installé en juillet 1940 à la
Résidence générale l’amiral Esteva, pétainiste convaincu, qui met en
œuvre les lois raciales antijuives. L’atmosphère générale et l’influence
des radios allemande et italienne en langue arabe, très écoutées,
provoquent d’ailleurs des flambées antijuives dans la région du Kef en
août 1940 et plus tard, en mai 1941, à Gabès et à Gafsa, régions du
Sud où pullulent des agents de Rome et de Berlin qui entretiennent
l’agitation. Dans l’ensemble cependant, la population musulmane n’a
pas cédé aux sirènes antisémites et les nationalistes n’ont pas joué sur
cette corde, sans toutefois dénoncer les exactions, malgré la
25
propagande allemande relayée entre autres sur les ondes par Chekib
Arslan et le grand mufti de Jérusalem Hadj Amine Al Husseini. Mis à
part un petit cercle éclairé ayant eu pour souci de protéger autant que
faire se pouvait la population juive et, à l’inverse, un courant acquis à
e
« l’ordre nouveau » du III Reich, elle est demeurée indifférente à cet
aspect de la guerre, y compris durant les six mois qu’a duré
l’occupation allemande et lors de la grande rafle des juifs de Tunis par
les SS le 9 décembre 1942. La brièveté de cette occupation leur a
épargné une déportation massive vers les camps d’extermination
européens, mais plusieurs milliers d’entre eux ont été internés dans des
camps de travail sur le territoire tunisien et libérés par l’arrivée des
Alliés en avril 1943.
Sur le plan politique, la situation n’évolue guère jusqu’en 1942,
année où la Régence connaît deux événements majeurs, l’intronisation
le 19 juin de Moncef Bey et, début novembre, l’entrée sur le sol
tunisien des troupes de Rommel refoulées de Libye par l’armée
britannique du général Montgomery en même temps qu’un important
contingent germano-italien débarque à Bizerte. Le nouveau monarque,
fils de Naceur Bey qui avait tenté en 1922 de résister aux diktats
17
français , n’a jamais caché ses sentiments nationalistes. Aidé de son
frère Hassine proche de plusieurs personnalités archéo-destouriennes,
il inaugure à son tour une phase de confrontation avec la France qui se
déroule dans un contexte inédit puisque la Tunisie devient pour six
mois, le temps de l’occupation allemande, un des principaux théâtres
de la guerre en Afrique. La partie, dès lors, se joue à plusieurs acteurs.
Étant donné l’éclipse du Néo-Destour et l’immense popularité du
nouveau Bey, proche du peuple et souvent qualifié de « Bey
26
destourien », la cour prend la direction du mouvement national et
affronte directement la Résidence qui a pour priorité de maintenir sa
possession dans le giron de Vichy, alors que les troupes alliées ont
débarqué en Afrique du Nord le 8 novembre pour prendre en tenaille
celles de l’Axe et que la majorité de l’entourage beylical tente de
prendre langue avec les Anglo-Américains afin d’échapper à la tutelle
française.
En août 1941, Américains et Britanniques ont en effet signé la
Charte de l’Atlantique aux forts accents anticoloniaux, raison pour
laquelle la Résistance française à Londres s’est bien gardée de la
parapher. Car il est un domaine où le gouvernement de Vichy et de
Gaulle partagent la même préoccupation : la nécessité de maintenir
intact l’Empire face à la volonté affichée de Franklin Roosevelt d’en
finir avec les vieilles dominations. En janvier 1943, peu après le
débarquement allié, le président américain a rencontré le sultan
marocain Sidi Mohamed Ben Youssef hors la présence d’un
représentant français. En décembre 1942, le représentant américain à
Alger, Robert Murphy, avait déjà reçu le dirigeant nationaliste algérien
Farhat Abbas. Et Hooker Doolittle, consul général des États-Unis à
Tunis depuis février 1941 et lié à Abdelaziz Thaalbi, a établi des
contacts avec plusieurs responsables nationalistes. Dès lors, la volonté
d’empêcher toute convergence entre les nationalistes maghrébins et les
Américains prend l’allure d’une obsession chez les dignitaires de Vichy
comme à Alger, devenu capitale du gouvernement provisoire gaulliste.
À Tunis, le Bey a présenté dès le mois d’août 1942 un mémorandum à
Esteva reprenant les principales revendications destouriennes. Les
relations déjà exécrables entre le Palais et la Résidence se dégradent
encore quand Moncef Bey proclame la neutralité de la Tunisie, alors
qu’un message de Pétain lui avait enjoint de s’aligner sur la France,
c’est-à-dire de se ranger du côté de l’Axe.
er
Un pas de plus est franchi le 1 janvier 1943 : sans demander
l’accord du Résident général, une première depuis l’instauration du
Protectorat, le souverain renvoie le Premier ministre Hedi Lakhoua,
aux ordres de la Résidence, pour le remplacer par Mohamed Chenik
qui constitue un gouvernement composé de personnalités acquises aux
Alliés, dans lequel figure entre autres Mahmoud El Materi. En même
temps que Moncef Bey a affirmé la neutralité de la Régence, un
message explicitement favorable aux Anglo-Américains a été adressé à
Roosevelt par l’entremise de Doolittle. Ce message, cependant, n’est
jamais parvenu au président américain. Enfin, malgré les demandes
pressantes de la Résidence, le Bey refuse de condamner les
bombardements alliés qui pilonnent les troupes germano-italiennes sur
le théâtre tunisien. Seule mais grave entorse à son souci constant de ne
pas se compromettre avec l’Axe, le monarque est contraint par une
injonction écrite d’Esteva de décorer le proconsul allemand Rudolph
Rahn et ses principaux officiers des plus hauts insignes du royaume,
geste qui servira quelques mois plus tard de prétexte aux autorités
d’Alger pour le déposer.
Mis à part les communistes qui organisent rapidement une
résistance clandestine, l’hostilité à l’occupation vient donc
essentiellement d’une partie de l’entourage beylical. En effet, à l’inverse
de la Cour, la majorité des cadres du Néo-Destour ne cachent pas leurs
sympathies pour le Reich et l’une des premières mesures prises par
Rahn dès son installation à Tunis a été de libérer les dirigeants
destouriens emprisonnés, au premier rang desquels Habib Thameur,
chef de file des pro-allemands. Ce faisant, ces derniers sont en phase
avec une partie de la population dont les sentiments germanophiles se
sont manifestés par la satisfaction qu’elle a affichée à l’arrivée des
troupes allemandes. Il est vrai que tous les moyens de la propagande
germano-italienne sont mobilisés pour séduire les autochtones, de la
distribution de tracts glorifiant l’islam et les musulmans à la promesse
d’importantes récompenses en cas de délation. Les forces d’occupation
accordent par ailleurs d’importantes possibilités d’action aux
destouriens libérés qui publient dès janvier 1943 leur journal, Ifriqiya el
Fatat (Jeune Afrique), ouvertement pro-nazi. Des émissions en langue
arabe de la radio des occupants sont également confiées à des
responsables néo-destouriens. Enfin, l’on invite à Tunis plusieurs
dirigeants nationalistes arabes germanophiles, dont le frère du grand
mufti de Jérusalem.
Mais si le sentiment pro-allemand domine chez les néo-destouriens,
le relatif consensus autour de l’alliance avec l’Axe pour prix – croient-
ils – de la satisfaction des revendications nationalistes s’effrite à mesure
que la guerre avance et que se creusent les dissensions dans ce
domaine entre l’Allemagne et l’Italie. La première, en effet, tient à
ménager Vichy tandis que la seconde veut la Tunisie. Les prisonniers
néo-destouriens en France vont dès lors être partie prenante dans ce
différend. Au fort Saint-Nicolas comme à Trets, ils sont également
divisés entre partisans de l’Axe et adeptes de la prudence. À mesure
que le sort de la guerre penche en faveur des Alliés, Bourguiba, suivi
au début par le seul Ben Youssef, estime qu’il serait suicidaire de se
retrouver à l’issue du conflit du côté des vaincus et multiplie à partir de
1942 les mises en garde à ceux de ses compagnons adeptes de la
collaboration avec le régime nazi.
Entre-temps, les Allemands ont occupé la zone sud de la France et,
le 16 décembre 1942, le chef de la Gestapo de Lyon Klaus Barbie libère
les nationalistes tunisiens considérés à Berlin comme des amis du
Reich. L’Italie estime l’heure venue de les rallier à sa cause et les
réclame. L’Allemagne cède aux instances de son allié et, le 9 janvier
1943, les internés du fort Saint-Nicolas sont reçus à Rome avec les
honneurs. Bourguiba n’a qu’une hâte, rentrer en Tunisie pour
reprendre en main un parti divisé et, en attendant, ne pas céder aux
pressions italiennes sans pour autant rompre avec un régime qui n’a
pas encore sombré. Pendant les trois mois que dure son séjour à Rome,
il temporise, réclamant à ses interlocuteurs qu’ils entérinent le droit à
l’indépendance de la Tunisie avant qu’il ne leur fasse allégeance. Lors
d’une allocution à Radio Bari le 6 avril 1943, il cultive une habile
ambiguïté. Tout en affirmant sa volonté de renforcer les relations
tuniso-italiennes, il rappelle que la reconnaissance de l’indépendance
de son pays demeure le préalable à toute négociation, et avertit qu’il ne
peut rien décider sans l’accord du Bey. De guerre lasse, les Italiens le
laissent rentrer à Tunis le lendemain, accompagné des onze de Trets
qui l’avaient rejoint à Rome tandis que ses compagnons de cellule
l’avaient précédé en Tunisie dès février.
Il y trouve une situation d’une extrême volatilité. Tandis que la
majorité de la population est plongée dans le plus complet dénuement,
accablée par les pénuries, les réquisitions des armées et les
bombardements, les Allemands sont aux abois, les Alliés sont aux
portes de Tunis, les autorités de Vichy gouvernent encore et le trône a
supplanté le parti dont il est le chef dans le rôle de leader de l’action
nationaliste. Il sait en outre la fragilité de sa propre position puisqu’il
est toujours sous le coup de l’inculpation de 1938. Il a donné des gages
aux futurs vainqueurs en ayant fait exclure du parti en février Rachid
Driss et Hassine Triki, les plus fervents pro-nazis des responsables, et
en ayant ordonné à Thameur de donner au journal Ifriqiya el Fatat un
ton moins pro-allemand et plus nationaliste. Cette réserve, due au
solide réalisme qui – en politique du moins – l’a toujours préservé des
extrêmes, ne l’empêche pas de rencontrer Rahn et Esteva dès son
retour après avoir pris soin de rendre d’abord visite au Bey.
Mais les dés sont jetés. Les Alliés arrivent à Tunis le 7 mai et, dans
un tract daté du 9, le Néo-Destour leur apporte son soutien sans
réserve. Pourtant, alors que les juifs, les communistes, les Français et
les Italiens antifascistes accueillent avec enthousiasme les Anglo-
Américains, la majorité des Tunisiens musulmans gardent à leur égard
une prudente distance. En relatant les faits de cette période, les
historiens tunisiens de sensibilité nationaliste ont d’ailleurs toujours
pris soin de mettre entre guillemets le terme de libération pour
évoquer la fin de l’occupation allemande. Il est vrai que, dès leur
arrivée à Tunis sur les pas des armées alliées, les autorités de la France
libre entreprennent avec une brutalité inouïe de reprendre le contrôle
de la Régence en restaurant le Protectorat sous sa forme la plus
autoritaire. Leur vindicte s’abat d’abord sur Moncef Bey qu’elles
accusent, au mépris des faits et malgré ses dénégations, d’avoir été un
collaborateur de l’Axe. Le 13 mai, le général Juin, représentant de la
France libre à Tunis, lui demande d’abdiquer. Devant son refus, le
général Giraud, commandant civil et militaire de l’Afrique française,
prend à son encontre une ordonnance de destitution. Le 3 juin, le Bey
qui fut le plus populaire de la dynastie husseinite est déporté à
Laghouat, dans le Sahara algérien, et remplacé sur le trône par
Mohamed Lamine Bey, immédiatement taxé d’usurpateur par les
Tunisiens outrés du sort réservé à leur monarque. Cédant à une intense
pression française, Moncef Bey finit le 6 juillet par abdiquer « pour
raisons de santé » en faveur de Lamine afin de lui donner une
apparence de légitimité. Mais ce dernier devra par la suite fournir de
nombreux gages au mouvement national pour se laver de l’étiquette
infamante de « Bey des Français ». C’est ainsi que la France s’est
débarrassée avec des arguments d’une évidente mauvaise foi d’un
monarque trop indépendant d’elle et ayant cherché durant son court
règne à jouer la carte anglo-saxonne pour se défaire de sa tutelle. Dans
ses Mémoires, Juin avouera plus tard avoir regretté que « le pseudo-
gouvernement d’Alger m’eût imposé l’exécution d’un acte impolitique,
au détriment d’un souverain auquel il n’y avait rien de grave à
27
reprocher ». Mais, dans un apparent paradoxe, sa mise à l’écart ouvre
pour quelques années la séquence « moncéfiste » du combat
pour l’indépendance.
Car le Néo-Destour est bien trop affaibli pour en reprendre la tête.
Nombre de ses responsables ont fui avec l’armée italo-allemande pour
échapper au peloton d’exécution que leur auraient valu leurs faits de
collaboration. Bourguiba lui-même s’attache à faire lever l’inculpation
de 1938 dont il n’est toujours pas lavé. Soucieux d’entrer dans les
bonnes grâces des États-Unis avec lesquels il n’a pas encore de contacts
directs, il rencontre dès le 17 mai 1943 Hooker Doolittle qui a retrouvé
son poste à Tunis. Le Maghreb et le Moyen-Orient sont devenus deux
régions stratégiques pour la première puissance mondiale, et le consul
américain est lui aussi pressé d’établir ou de renforcer les liens avec les
28
mouvements nationalistes non communistes . Après avoir rencontré
Bourguiba, il s’attache avec succès à convaincre Paris de clore son
dossier. Au terme d’une enquête menée au pas de charge, l’affaire du
9 avril 1938 et ses suites sont closes en juin à la suite d’une dernière
entrevue entre le chef du Néo-Destour et le général Mourot, patron de
la Sécurité militaire. Les Français – qui se sont aliéné la population
tunisienne en déposant Moncef Bey – sont en effet prêts à jouer la carte
d’un Bourguiba dont la marge de manœuvre est en 1943 quasi nulle.
Le non-lieu prononcé en sa faveur ne signale pas pour autant une
libéralisation de la politique française. Au contraire, les mois de mai et
juin sont marqués par un durcissement de la répression. Quelque
200 Tunisiens sont exécutés et 5 000 d’entre eux emprisonnés pour
collaboration avec des puissances ennemies et, d’un autre côté, les
autorités tentent d’empêcher les contacts des nationalistes avec les
Anglo-Américains. La famille beylicale se voit interdire toute rencontre
avec leurs représentants et Paris parvient à obtenir de Washington le
départ de Doolittle qui est devenu sa bête noire.
La fin de la guerre est ainsi marquée en Tunisie, comme dans toute
l’Afrique du Nord, par l’alourdissement de la chape de plomb d’une
France crispée sur le refus d’admettre que le monde a changé et hantée
par la crainte de voir les États-Unis démanteler les vieux empires
coloniaux. Elle est d’autant plus assurée de son pouvoir sur la Régence
que, faisant partie du camp des vaincus, l’Italie ne peut plus y jouer
aucun rôle. Même si les États-Unis souhaitent réorganiser le monde
pour leur profit dans la perspective d’un inéluctable affrontement avec
l’Union soviétique qui, pour sa part, accroît une fois la guerre finie son
contrôle sur les appareils communistes des pays colonisés, les
nationalistes non communistes jouent sans réserve la carte américaine.
Le 15 avril 1945, à l’annonce de la mort du président Roosevelt, Tunis
est le théâtre d’une grande manifestation et les princes husseinites en
tenue d’apparat défilent le 8 mai dans les rues de la capitale pour
saluer la capitulation allemande. Le même jour, le déclenchement des
sanglants événements de Sétif dans l’Algérie voisine donne la mesure
de la volonté française de maintenir coûte que coûte l’intégrité de son
empire. Pourtant, à partir de cette date, onze ans à peine suffiront pour
que la Tunisie parvienne à l’indépendance.
LA MARCHE VERS L’INDÉPENDANCE
C’est peu dire que la fin de la Seconde Guerre mondiale et la
défaite du fascisme en Europe – sauf dans la péninsule Ibérique – ont
changé la donne. Les démocraties libérales ont mené la bataille au nom
des principes de la liberté et de la dignité humaine. L’Union soviétique
place au-dessus de tout le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,
sauf dans sa zone d’influence que la conférence de Yalta a délimitée.
Désormais, les colonisés exigent ouvertement de bénéficier de ces
droits, c’est-à-dire d’accéder à l’indépendance. La guerre d’Indochine a
commencé dès 1945 du fait du refus français de négocier avec le Parti
communiste vietnamien qui a pris la tête du mouvement de libération.
En revanche, les troupes françaises se sont retirées de Syrie et du Liban
dès la fin du conflit. La Grande-Bretagne se voit en 1947 contrainte
d’abandonner l’Inde, joyau de son empire. Au Maghreb, les
mouvements nationalistes s’adaptent aux temps nouveaux et tissent
des liens avec les États-Unis. Seuls les communistes s’y font le fer de
lance de l’anti-américanisme au nom de l’anti-impérialisme et se muent
en propagandistes de l’Union française au moins jusqu’en 1947, année
où le PCF quitte le gouvernement en France, raison pour laquelle ils
sont pratiquement absents en Tunisie de la phase moncéfiste de la lutte
de libération qu’ils ne rejoignent sans réserve que plus tard.
LA SÉQUENCE MONCÉFISTE DU MOUVEMENT NATIONAL
Les décrets promulgués en juin 1943 et en avril 1944 par le Comité
français de libération nationale (CFLN) ont accru les prérogatives du
secrétariat général du gouvernement et de l’administration au
détriment de ce qui restait à l’État tunisien d’autorité symbolique, sans
pour autant décourager les démonstrations nationalistes. Des pétitions
er
continuent de réclamer le retour de Moncef Bey et, le 1 octobre 1944,
les funérailles du vieux leader Abdelaziz Thaalbi sont suivies par une
foule immense. Mais le Néo-Destour n’y participe pas. Son relatif
effacement de la scène politique, même si son implantation locale reste
importante, l’internationalisation des questions coloniales et l’inaction
à laquelle est réduit Bourguiba le décident à quitter le pays pour porter
hors des frontières la revendication tunisienne d’indépendance. Il n’a
accordé jusque-là qu’une attention réduite au Moyen-Orient, et –
hormis quelques exceptions – les liens des nationalistes tunisiens avec
l’Orient arabe sont restés un quasi-apanage de l’Archéo-Destour et des
élites issues de la Zitouna.
Mais les temps ont changé. Le 22 mars 1945, la Ligue arabe est
fondée au Caire sous le parrainage de la Grande-Bretagne, la capitale
égyptienne devient un point de ralliement des nationalistes du monde
arabe et l’Arabie Saoudite s’affirme sur la scène régionale du fait de sa
puissance pétrolière et des liens stratégiques qu’elle a tissés avec les
États-Unis. C’est donc au Caire que Bourguiba décide de s’installer. Le
récit de sa fuite clandestine vers l’Égypte le 26 mars 1945, à la barbe
des services français chargés de le surveiller car il est interdit de sortie
du territoire, fait partie des morceaux de choix de l’épopée
bourguibienne. La réalité est plus prosaïque. Les Français qui le suivent
à la trace ne peuvent pas ne pas avoir été au courant de son départ,
mais ils ne sont probablement pas mécontents de voir s’éloigner un
leader dont ils connaissent les capacités de mobilisation. Le leader
tunisien arrive au Caire le 27 avril, inaugurant la phase internationale
de son combat, pendant qu’à Tunis la rigidité française pousse les
différentes tendances du nationalisme à se rassembler sous la bannière
du souverain déchu et exilé à Pau. En février 1945, un « Manifeste du
Front tunisien » rédigé par une commission de quarante personnalités
représentant tous les courants politiques et toutes les catégories de la
population a réclamé l’autonomie interne de la Régence sous un
18
régime de monarchie constitutionnelle. Au « congrès du Destin »
convoqué le 23 août 1946 par l’Archéo-Destour et le Néo-Destour –
dirigé par Salah Ben Youssef depuis le départ de Bourguiba – sont
invités tous ceux qui comptent dans le mouvement national, des
cheikhs de la Grande Mosquée aux syndicalistes, à l’exception des
communistes. Les quelque 300 personnalités présentes y proclament
symboliquement l’indépendance en même temps que la police pénètre
dans les locaux et arrête cinquante participants, répression à laquelle la
population répond par une grève générale de trois jours.
Une fois de plus, la démonstration de force à laquelle s’est livrée la
France n’a pas calmé l’agitation et Paris se résout le 16 janvier 1947 à
remplacer à la Résidence générale le général Mast par Jean Mons,
ancien directeur de cabinet de Léon Blum, qui prend des mesures
d’apaisement. Les décrets du CFLN sont annulés et l’administration est
placée sous l’autorité du Premier ministre assisté du secrétaire général
du gouvernement. La primauté du premier n’est cependant que
formelle et les autorités françaises gardent la réalité du pouvoir,
d’autant que le chef du gouvernement nommé en juillet 1947, le
bâtonnier Mustapha Kaak, est considéré par l’opinion comme une
er
marionnette de la Résidence. La mort de Moncef Bey le 1 septembre
1948 dans son exil de Pau va cependant redistribuer la donne au sein
du mouvement national. Le rapatriement de sa dépouille à Tunis et son
inhumation lors de funérailles grandioses au cimetière du Jellaz
donnent la mesure de la popularité dont jouissait ce monarque
injustement traité par l’aveuglement colonial. Sa disparition rend enfin
légitime l’occupation du trône par son successeur, Lamine Bey. Mais,
malgré le soutien de ce dernier à toutes les initiatives nationalistes, il
n’aura jamais joui de la confiance qu’avait suscitée son prédécesseur et
la séquence beylicale du mouvement national n’aura été qu’une
séquence moncéfiste.
Désormais, deux acteurs principaux vont mener la dernière phase
de la lutte : le mouvement syndical et le Néo-Destour, secondés ou
accompagnés selon les circonstances par des acteurs secondaires
comme le Parti communiste et la bourgeoisie libérale dont une partie
demeure liée au Vieux Destour.
NAISSANCE DU SYNDICALISME TUNISIEN ET NOUVELLES
CONFIGURATIONS DU MOUVEMENT OUVRIER
L’après-guerre a affermi l’hégémonie démographique française au
sein de la population allogène du fait de la naturalisation massive des
Italiens et des autres minorités étrangères. Selon le recensement de
1946, les Français représentent 60 % des 240 000 Européens vivant
dans la Régence pour une population autochtone totale de 3 millions
d’habitants. Parmi les Français, les quelques milliers de familles –
grands propriétaires fonciers, hommes d’affaires, propriétaires de
journaux, hauts fonctionnaires – qui constituent la caste des
Prépondérants contrôlent la quasi-totalité du secteur capitaliste de
l’économie dont les principales compagnies, bancaires, industrielles et
minières, maillent du même réseau serré toute l’Afrique du Nord et
entretiennent des liens étroits avec les grands groupes métropolitains.
Corollaire de leur puissance économique, leur influence sur la classe
politique française est telle que le régime du Protectorat s’est montré
tout au long de son existence incapable de mener une politique
indépendante de leurs intérêts. Très majoritaire, la population rurale
déjà appauvrie par la colonisation est sortie exsangue de la crise des
années 1930 et de la guerre. Seul un groupe d’anciens latifundiaires
reconvertis en une bourgeoisie agricole dynamique s’est intégré aux
circuits de l’agriculture capitaliste. Sur le plan industriel, le
ralentissement des échanges internationaux durant la guerre a facilité
le développement des industries de consommation courante comme les
savonneries, les minoteries et les conserveries alimentaires. Mais le
prolétariat tunisien n’excède pas 200 000 à 250 000 personnes,
29
prolétariat rural et travailleurs au chômage partiel inclus . Quant aux
cadres indigènes, ils sont encore peu nombreux et les Français
occupent la majorité des postes de l’administration.
C’est dans ce contexte que l’activité syndicale reprend dès la fin de
l’occupation allemande. Lors de son premier congrès d’après la
libération en mars 1944, l’UD-CGT passe sous le contrôle d’un Parti
communiste auréolé par sa résistance au nazisme. Considéré comme
trop nationaliste, Farhat Hached, militant de la CGT depuis 1936 où il
a été secrétaire général du syndicat des transports du Sud, n’est pas élu
à la Commission administrative. Malgré les réserves de ses éléments
tunisiens, dont le secrétaire général adjoint Hassan Saadaoui, l’UD
donne en effet la priorité à l’effort de guerre en vue de la victoire sur
l’Allemagne, reléguant au second plan le combat pour l’indépendance.
Cette position, qui accentue le clivage entre les nationalistes et le Parti
communiste, n’empêche pas ce dernier de connaître une forte
expansion du fait de son intense militantisme en milieu populaire et de
son implantation dans plusieurs bastions ouvriers, comme chez les
dockers et dans les mines. Si, sur le plan international, il ne s’écarte
pas des positions dictées par l’URSS via les instructions du PCF, ses
revendications sociales internes sont plus en phase avec les attentes de
la population puisqu’il réclame entre autres la tunisification de
l’administration et l’institution de l’arabe comme langue officielle au
même titre que le français. Il tente par ailleurs d’élargir son audience
en créant ses propres « organisations de masse » comme l’Union des
femmes de Tunisie et l’Union des jeunes filles de Tunisie qui lui
permettent de pénétrer en milieu féminin où, sans faire preuve
d’audace féministe, il diffuse un discours favorable à la scolarisation
des filles musulmanes et milite pour l’amélioration de la santé et des
conditions de travail des femmes. Mais, là encore, le fait que leur
direction soit majoritairement assurée par des Françaises et des
Tunisiennes juives le plus souvent francophones limite l’impact de ces
deux organisations sur les Tunisiennes arabophones de confession
musulmane.
Sur le plan syndical en tout cas, les options prises par le congrès de
l’UD de mars 1944 ont montré les limites d’un syndicalisme « franco-
30
tunisien » bloqué par les divergences politiques et les conflits
d’intérêts entre ses deux composantes. Déjà, en 1924 et en 1938, les
travailleurs tunisiens avaient pris la mesure de ce fossé en tentant de
créer leurs propres structures. Malgré leurs échecs, cette tradition
ouvrière habite les mémoires et l’évolution du contexte permet la
réussite de la troisième tentative de création d’une centrale syndicale
autochtone. D’un côté, l’heure est à l’affirmation nationaliste et, de
l’autre, nombre de cadres syndicaux tunisiens formés à l’UD – comme
Farhat Hached, Habib Achour et bien d’autres – ont la volonté et
désormais la force de s’affranchir de leur maison mère. Farhat Hached
s’est mis en congé de l’UD-CGT après le congrès de 1944 et prend la
tête des militants décidés à se séparer de la vieille centrale dans
laquelle ils ont fait leurs classes en annonçant en octobre 1944 la
formation d’un bureau provisoire de l’Union des syndicats autonomes
des travailleurs du Sud, scission encouragée à l’origine par les autorités
qui y voient un moyen d’affaiblir l’UD. L’homme, originaire de
l’archipel des îles Kerkennah au large de Sfax où il est né en 1914, qui
devient en peu d’années le leader charismatique du syndicalisme
tunisien et l’un des principaux acteurs du combat pour l’indépendance,
va tenter jusqu’à sa mort tragique en décembre 1952 de concilier sa
conscience ouvrière avec les exigences de dirigeants nationalistes qui
en sont fort éloignés. S’il n’a jamais été communiste et s’oppose à la
doctrine du PC français qui donne au prolétariat du pays colonisateur
un rôle prépondérant dans la libération des peuples colonisés, il ne
partage pas l’anticommunisme virulent des hiérarques des deux
Destours et des notables zitouniens et a travaillé avec nombre de
cadres communistes. Ses positions anticapitalistes vont se heurter plus
d’une fois à l’occultation par les nationalistes des fractures de classe qui
traversent la société tunisienne, au-delà du clivage entre autochtones
et étrangers. Progressivement cependant, les exigences de la lutte de
libération le conduisent à privilégier cette dernière sur le combat
social. Cette ambivalence fondatrice, imposée par les contradictions
d’un syndicalisme national en contexte colonial, restera une des
marques de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) qui voit
bientôt le jour. Elle oscillera durant des décennies entre la primauté
donnée à la revendication sociale et l’inféodation au parti au pouvoir
au nom de la nécessité de l’unité nationale du fait de cette double
matrice du syndicalisme tunisien, protestataire d’un côté et associé de
l’autre aux couches dirigeantes locales.
Le 20 janvier 1946, le siège de la Khaldounia dans la médina de
Tunis abrite le congrès constitutif de l’UGTT. La présidence honoraire
de la nouvelle formation est attribuée au cheikh Fadhel Ben Achour,
représentant de l’élite nationaliste zitounienne. Pour la première fois
dans l’histoire sociale tunisienne, des éléments extérieurs au monde du
travail sont ainsi cooptés dans une direction syndicale, signe de la
victoire du mot d’ordre destourien de l’alliance de classes considérée
comme une condition du succès de la lutte anticoloniale. Une des
préoccupations constantes de Farhat Hached aura toutefois été de
sauvegarder l’indépendance de la centrale par rapport aux instances
politiques, et l’inféodation progressive de l’UGTT au Néo-Destour ne
commence qu’après sa disparition.
Très vite, la majorité des travailleurs indigènes adhèrent à l’UGTT
malgré la transformation de l’UD-CGT en Union syndicale des
travailleurs de Tunisie (USTT) toujours contrôlée par le Parti
communiste. La rupture n’empêche pas cependant qu’une collaboration
s’instaure entre les deux centrales lors des grandes grèves qui secouent
le pays à partir du printemps 1946, et nombre d’actions revendicatives
ont été menées conjointement par les deux syndicats à la fin des
années 1940 et au début des années 1950. Le contexte international et
ses répercussions internes, davantage que la lutte sur le terrain, creuse
en fait les dissensions entre des organisations aux fondements
idéologiques différents, donc aux alliances antinomiques, en ces temps
où le monde entre dans la guerre froide. Dès sa création, l’UGTT a
demandé son adhésion à la Fédération syndicale mondiale (FSM), dans
laquelle le mouvement communiste international joue un rôle de
premier plan. La FSM, dont l’USTT est déjà membre, n’approuve pas
que l’UGTT accepte en son sein des non-salariés, exclut de ses rangs les
non-Tunisiens et donne à la religion une place inédite dans un syndicat
en ayant fait de Fadhel Ben Achour son président. Elle l’admet
toutefois en janvier 1949 et l’UGTT y adhère en réalisant la prouesse
de ne pas prendre position en faveur de l’un des deux blocs. Car, entre-
temps, la création du Kominform en octobre 1947 a entériné la rupture
entre les États-Unis et l’Union soviétique, suivis par leurs alliés
respectifs. Le Néo-Destour, qui penche résolument pour le bloc
occidental et repousse toute idée d’alliance interne avec les
communistes, presse l’UGTT d’adhérer à la Confédération
internationale des syndicats libres (CISL) créée à Londres en 1949 pour
faire pièce à la FSM.
En juillet 1950, la centrale tunisienne quitte cette dernière à
laquelle elle reproche de s’aligner sur les intérêts soviétiques et d’être
partiale en faveur de l’USTT, et adhère à la CISL lors de son congrès de
mars 1951. Il s’agit là d’un tournant à la fois pour le syndicalisme
tunisien et pour son rôle dans la dernière phase de la lutte de
libération. Les syndicats américains de l’AFL et de la CIO jouissent en
effet d’une position hégémonique à la CISL qui, à l’instar de la FSM, a
proclamé dès sa création le droit de tous les peuples à l’indépendance
et ne cesse depuis de condamner le colonialisme, et leur action
internationale a pour objectif d’enrôler les syndicats des pays colonisés
sous la bannière de ce qu’on appelle désormais « le monde libre ». Une
fois l’UGTT membre de la confédération qu’ils contrôlent, ils mettent
leur puissante force de frappe au service de la cause tunisienne et
apportent une aide multiforme aussi bien au Néo-Destour qu’à l’UGTT.
Car, pour les États-Unis, tout doit être mis en œuvre afin que les
nations promises à l’indépendance ne tombent pas dans l’orbite
soviétique. En septembre 1951, Farhat Hached, accompagné par
Bourguiba jouant pour une fois le rôle de second, est accueilli
triomphalement à San Francisco, Washington et New York par les
syndicalistes américains.
Le rôle de premier plan que joue désormais l’UGTT dans le
mouvement national ne l’empêche pas de vouloir continuer à être une
force de défense du prolétariat ouvrier dont Hached ne cesse de se
faire l’ardent porte-parole. Lors de son troisième congrès en mars 1949,
la centrale réclame, outre la reconnaissance du droit au travail pour
tous et l’instruction obligatoire, la nationalisation des grands secteurs
de l’économie, des mines aux transports et aux grands domaines
agricoles, et propose leur gestion sous forme de coopératives dans le
cadre d’une politique de planification. Ces idées seront reprises après
l’indépendance quand, au début des années 1960, Ahmed Ben Salah –
sorti des rangs de l’UGTT – prendra la direction de l’économie du
jeune État. Après la mort de Farhat Hached cependant, la mainmise de
plus en plus lourde du Néo-Destour sur la centrale modifie la
composition sociale de sa direction par le biais de l’influence
grandissante de la Fédération des fonctionnaires. Et, en
décembre 1952, le leader assassiné est remplacé au secrétariat général
par Mahmoud Messadi, intellectuel néo-destourien dépourvu
d’attaches avec le monde ouvrier.
DE L’ULTIME CRISE FRANCO-TUNISIENNE
À L’AUTONOMIE
Jusqu’en 1949, pendant qu’une majorité du mouvement national
serre les rangs autour du trône, que le Néo-Destour se restructure sous
la houlette de Salah Ben Youssef qui en a pris la direction intérieure, et
que l’UGTT et son dirigeant deviennent des acteurs centraux de la lutte
pour l’indépendance, Bourguiba veut – à partir de son exil égyptien –
porter la question tunisienne sur le terrain international afin de
contraindre la France à négocier. Du Caire, il tente de sensibiliser les
dirigeants arabes aux problèmes d’un Maghreb qui fait figure de terre
lointaine pour la majorité d’entre eux, surtout en un moment où la
création de l’État d’Israël en 1948, la guerre et la défaite arabe qui l’a
suivie occupent les chancelleries de la région bien plus que
l’émancipation des colonies françaises d’Afrique du Nord. L’heure est
alors au panarabisme et les appels à participer à la guerre de 1948 ne
sont pas demeurés sans écho en Tunisie. Un Comité de défense de la
Palestine a été créé dans la capitale et environ 2 500 Tunisiens sont
partis pour le front. Si plusieurs dirigeants destouriens ont vu dans
cette mobilisation l’occasion de former militairement des Tunisiens en
vue d’un éventuel épisode armé de la lutte nationale, Bourguiba a
regretté à plusieurs reprises qu’ils soient allés si nombreux combattre
31
en Orient alors que leur pays avait besoin d’eux . Non que le dirigeant
destourien ait été insensible à la question palestinienne, mais d’une
part sa manière de l’aborder a toujours tranché avec celle des
19
dirigeants arabes et, de l’autre, il entend donner la priorité absolue à
la libération nationale.
En juin 1946, il a été rejoint au Caire par les responsables néo-
destouriens qui avaient fui la Tunisie à l’arrivée des Alliés, s’étaient
réfugiés à Berlin et avaient trouvé asile dans l’Espagne franquiste après
la capitulation allemande. Grâce à ce renfort, un bureau du Néo-
Destour est ouvert en juillet, qui devient en 1947 le Bureau du
Maghreb arabe, puis en 1948 le Comité de libération du Maghreb
arabe, renforcé par l’arrivée au Caire de dirigeants nationalistes
maghrébins de premier plan comme Allal Al Fassi, leader du parti
20
marocain Istiqlal , puis Abdelkrim Al Khatabi, le héros de la révolte
du Rif de 1925. Bourguiba, qui renforce à l’époque ses relations avec
les responsables algériens et marocains, n’est pas pour autant persuadé
qu’il faille coordonner en tout point les luttes des trois pays. À mesure
que s’allonge son séjour en Orient, il se convainc en outre qu’aucune
aide efficace ne peut venir du monde arabe et n’aura jamais été séduit
par un panarabisme auquel il reproche de rester enfermé dans des
rhétoriques stériles plutôt que de prendre en compte la réalité des
peuples qui le composent. Sa priorité reste la Tunisie dont il estime que
sa dimension arabe ne la résume pas et qu’elle est dotée d’une
personnalité propre, cette tunisianité qu’il s’attachera, une fois au
pouvoir, à valoriser. Ce qu’il sait et ce qu’il apprend lui font construire
sa stratégie autour de trois convictions : il ne croit pas en l’Union
française proposée par de Gaulle, qu’il qualifie dans une
correspondance avec Farhat Abbas de « vague autonomie
32
administrative », il pense que les nationalistes doivent jouer la carte
américaine, et veut enfin épuiser toutes les voies de la diplomatie avant
d’envisager de passer à une insurrection armée qu’il n’écarte pas mais
considère comme un dernier recours. C’est muni de cette feuille de
er
route qu’il arrive à New York le 1 décembre 1946 pour présenter la
cause tunisienne devant l’Assemblée générale de l’ONU. À partir de
cette date, les autorités françaises feront tout pour empêcher les
questions maghrébines de s’internationaliser. Les Américains, pour leur
part, accorderont durant toute cette période un soutien constant aux
mouvements nationalistes tout en tâchant de ne pas froisser la France,
allié stratégique dans la guerre froide contre le bloc soviétique.
Paré de sa nouvelle dimension internationale qu’il s’est attaché à
construire entre 1946 et 1949, libéré de l’hypothèque moncéfiste par la
mort du souverain en août 1948, et craignant que la direction
intérieure du Néo-Destour ne lui échappe du fait de sa longue absence
et des ambitions des dirigeants de l’intérieur, Bourguiba rentre à Tunis
le 9 septembre 1949 où l’accueil enthousiaste qu’il reçoit le remet
rapidement en selle. Les quelques mesures de libéralisation prises par
le Résident général Jean Mons ont permis au parti de refaire surface et
de devenir une puissante organisation dont les cellules quadrillent le
pays. Appuyé sur l’UGTT et sur un Néo-Destour ressuscité, jamais le
mouvement national n’a été si fort. À Paris, on est divisé sur le sort à
réserver aux protectorats nord-africains. Tandis que les communistes et
les socialistes prennent enfin clairement position en faveur de leur
indépendance, ayant compris son caractère inéluctable, la droite
continue de relayer l’hostilité des Prépondérants à toute évolution.
C’est dans le contexte d’une internationalisation des questions
coloniales, d’un regain de l’agitation en Tunisie même et des
dissensions qui se creusent au sein de la classe politique française que
s’ouvre en 1950 la dernière phase de la lutte pour l’indépendance.
Durant cinq années, les relations entre la France et sa possession vont
osciller entre des phases de négociations et d’affrontements jusqu’à la
conclusion des accords d’autonomie en mai 1955.
En 1950 et 1951, le gouvernement français – déchiré entre les
partisans du maintien sans changement du Protectorat et les tenants
d’une évolution – tente une ouverture en direction des nationalistes. Le
14 mars 1950, Bourguiba venu à Paris plaider la cause de l’autonomie
interne présente les revendications tunisiennes : formation d’un
gouvernement tunisien homogène, suppression du Secrétariat général,
des contrôles civils et de la gendarmerie française, mise en place de
municipalités où les Français disposeraient d’une représentation, et
élection d’une Assemblée constituante. Dans un premier temps, Paris
semble vouloir y répondre favorablement. Le 10 juin 1950, le ministre
des Affaires étrangères Robert Shuman prononce à Thionville un
discours où il affirme la nécessité d’en finir avec l’administration
directe de la Régence et où l’indépendance de la Tunisie est enfin
publiquement évoquée. À Tunis, le Résident général Louis Périllier –
qui a remplacé Mons – est chargé de mettre en œuvre les réformes
promises. Le 17 août, un nouveau gouvernement est formé sous la
direction du nationaliste modéré Mohamed Chenik, qui comprend sept
ministres tunisiens. Pour la première fois, le Néo-Destour en fait partie
en la personne de son secrétaire général Salah Ben Youssef, considéré
comme un modéré et proche du Palais et de Mohamed Badra, un autre
de ses dirigeants. Les Prépondérants mobilisent cependant tous leurs
relais pour bloquer les avancées alors que la situation sociale ne cesse
de se tendre. Le 21 novembre, la brutale répression d’une grève des
ouvriers agricoles du domaine d’Enfidaville fait sept morts et les
ministres néo-destouriens apportent leur soutien aux grévistes. Malgré
les obstacles, les réformes se poursuivent quelques mois encore. En
février 1951, cinq décrets beylicaux ôtent au Résident général et au
commandant des troupes de Tunisie leurs prérogatives ministérielles
et, une première encore depuis l’instauration du Protectorat, le Conseil
des ministres n’est plus présidé par le représentant de la puissance
tutrice mais par le Premier ministre. Mais l’offensive des
Prépondérants, soutenue par une partie de la haute administration
française à Tunis, redouble de virulence au point que Périllier, cédant à
leurs exigences, réclame au Bey le renvoi de Chenik. Devant le blocage
de la situation à Tunis même, ce dernier – bientôt rejoint par Ben
Youssef et Badra – s’envole en octobre à Paris pour y poursuivre les
négociations loin de la pression du parti français. Celui-ci a cependant
réussi à renverser en sa faveur le rapport des forces. Par une note du
15 décembre 1951, le gouvernement français oppose une fin de non-
recevoir aux revendications de la délégation tunisienne en affirmant
« le caractère définitif du lien qui unit la France et la Tunisie ». Les
Prépondérants exultent. Bourguiba, de passage à Paris avant de
rejoindre Tunis au terme d’une longue tournée internationale, annonce
solennellement que le temps de la résistance active est venu. Le Néo-
Destour, l’UGTT, le Parti communiste, les unions des artisans et
commerçants et des agriculteurs lancent un mot d’ordre de grève
générale pour le 17.
Allant à rebours de l’histoire, la France a choisi la manière forte
pour rester en Tunisie, ouvrant au début de 1952 la période la plus
sombre qu’a connue le Protectorat depuis sa consolidation soixante-dix
ans auparavant. La victoire des jusqu’au-boutistes de la colonisation est
confirmée avec éclat par l’arrivée le 13 janvier au port de Bizerte – à
bord d’un navire militaire – du nouveau Résident général Jean de
Hautecloque, tandis que le général Pierre Garbey, « pacificateur » de la
révolte de Madagascar de 1947, est nommé commandant supérieur des
troupes françaises dans la Régence. Le 16 janvier, les autorités
interdisent la tenue d’un congrès extraordinaire du Néo-Destour qui
parvient toutefois à se réunir clandestinement le 18 sous la présidence
de Hedi Chaker et réclame l’abolition pure et simple du Protectorat. La
réaction d’un pouvoir désormais convaincu que seule la force peut lui
permettre de se maintenir ne se fait pas attendre : des dizaines de
responsables néo-destouriens et communistes sont arrêtés quelques
heures plus tard au cours d’un vaste coup de filet et déportés dans le
Sud. Bourguiba est quant à lui expédié à Tabarka dans le Nord en
compagnie de Hedi Chaker, de Mongi Slim et de sa nièce Chedlia
Bouzgarou, militante de longue date du Néo-Destour.
Le pays s’embrase et plusieurs attentats prennent pour cible des
ressortissants français. Devant ce qui ressemble à un soulèvement,
Hautecloque jette par centaines les « suspects » dans des camps
d’internement ouverts dans plusieurs localités du pays. Fin janvier, des
renforts de troupes arrivent pour mater la révolte. Du 26 janvier au
er
1 février, la Légion étrangère du général Garbay « ratisse » le Cap
Bon : exécutions sommaires, viols massifs de femmes et de jeunes
filles, massacres de nourrissons, pillages et destructions, la férocité des
exactions contre la population fait en quelques jours plus de 200 morts.
Révélée par le correspondant américain de l’Associated Press en
Tunisie, la sauvagerie de la répression soulève l’émotion internationale.
Le 4 février à New York, le Conseil de sécurité des Nations unies se
saisit enfin de la requête qui lui avait été adressée le 13 janvier par Ben
Youssef et Badra réfugiés à Genève. Farhat Hached alerte pour sa part
la CISL.
À Paris, Edgar Faure devenu président du Conseil veut éviter le
pourrissement de la situation alors que la France est engluée dans
l’interminable guerre d’Indochine et que la situation au Maroc ne cesse
e
d’empirer. L’instabilité ministérielle de la IV République conduit en
fait Paris à s’embourber dans le traitement du dossier tunisien.
Profitant de la valse-hésitation des gouvernements qui s’y succèdent,
Hautecloque répond au vœu des ultras de Tunis et du Quai d’Orsay en
destituant le 26 mars le gouvernement Chenik dont les principaux
ministres sont arrêtés et expédiés dans les territoires du Sud.
Bourguiba, lui, est séparé de ceux qui l’avaient accompagné à Tabarka,
envoyés eux aussi dans le Sud, et exilé seul le 21 mai sur l’îlot quasi
désertique de La Galite au large des côtes tunisiennes. Entre-temps, à
Tunis, Slaheddine Baccouche, serviteur discipliné de la Résidence, a
été imposé au Bey pour remplacer Chenik. À l’exception de Farhat
Hached laissé en liberté par crainte des réactions américaines, tous les
responsables nationalistes et communistes sont assignés à résidence ou
incarcérés. Le parti français croit avoir gagné et Hautecloque propose
alors quelques réformes cosmétiques supposées calmer l’opinion,
fondées sur la vieille notion de cosouveraineté de la Tunisie et de la
France sur la Régence. Bafouée par la puissance occupante quand elle
était réclamée par les premiers nationalistes, elle est réactivée pour les
besoins du maintien de la présence française alors qu’elle est désormais
réfutée du côté tunisien. Les propositions françaises sont rejetées à
l’unanimité pour « atteinte à la souveraineté tunisienne » par un
« Conseil des quarante » réuni par le Bey et regroupant toutes les
tendances de l’arc politique national – à l’exception des communistes,
et toutes les composantes de la population.
À l’intérieur du pays, un début de lutte armée s’organise et les
attaques contre les colons se multiplient. Les ultras de la colonisation
répondent à cette amorce d’insurrection en créant l’organisation la
Main rouge dont les dirigeants, qui bénéficient d’actives sympathies à
la Résidence, ont pour objectif de semer la terreur parmi les
nationalistes encore en liberté. Depuis la neutralisation des
responsables politiques, l’UGTT – seule formation encore debout – a
pris la direction de la lutte, et Farhat Hached fait figure de chef de la
résistance. Le matin du 5 décembre 1952, il est abattu au volant de sa
voiture sur une route de la banlieue sud de Tunis. On saura plus tard
que Hautecloque, mis au courant du projet d’assassinat, l’avait dûment
approuvé. À l’annonce de la mort d’un des hommes les plus populaires
du pays, la population est effondrée et le Bey, effrayé de la tournure
prise par les événements, se résigne à promulguer la réforme
municipale préparée par la Résidence qui donne aux Français la parité
de représentation avec les Tunisiens dans les conseils municipaux.
Dans la foulée, les élections municipales sont fixées au 10 avril et au
3 mai 1953. Le Néo-Destour appelle à leur boycott et la campagne
électorale est ponctuée par la liquidation physique de dizaines de
candidats considérés comme des collaborateurs. Les jours du scrutin,
l’électorat tunisien s’abstient massivement. Dans le pays, attentats et
représailles s’intensifient. Le dirigeant néo-destourien Hedi Chaker est
assassiné le 13 septembre dans la ville de Nabeul.
Jamais la situation n’a été aussi désastreuse. Près de deux ans de
brutale répression l’ont aggravée au point que l’on craint désormais à
Paris qu’elle échappe à tout contrôle. Le gouvernement se décide à
changer de tactique en nommant le 23 septembre un nouveau Résident
général, Pierre Voizard, chargé de mettre en œuvre des réformes moins
timides et d’élargir les principaux dirigeants emprisonnés, à l’exception
de Bourguiba dont les conditions de détention sont cependant
adoucies. Las d’une violence qui ne paraît pas vouloir s’éteindre, les
modérés du Néo-Destour conduits par Hedi Nouira préconisent
d’accepter les réformes proposées et de recommander le calme aux
21
fellaghas , ces combattants de l’intérieur qui ont pris le maquis depuis
1952. En revanche, Bourguiba de son île et Ben Youssef depuis Genève
récusent le plan Voizard et enjoignent à leurs troupes de poursuivre la
lutte. Loin de s’apaiser avec le retournement de la politique française,
ces divergences – dont certains des protagonistes changent de rôle en
cours de route – vont aboutir à une crise profonde au sein du parti
nationaliste et à une coupure si grave entre deux conceptions opposées
de l’avenir du pays qu’elle ne se ferme pas avec l’indépendance et se
rouvre depuis, sous des formes toujours renouvelées, à chaque étape
cruciale de la vie politique de la Tunisie.
L’AUTONOMIE, LA CRISE YOUSSÉFISTE
ET L’INDÉPENDANCE
Pendant huit mois, le gouvernement français a surtout voulu
gagner du temps en changeant sa méthode sans renoncer à ses
objectifs, ce qui n’a rien résolu. Les actions des fellaghas se sont
intensifiées, instaurant un véritable climat de guérilla dans les
campagnes tandis que les attentats se multiplient dans les villes. Mais,
depuis la cuisante défaite de l’armée française à Dien Bien Phu le 7 mai
1954 devant les troupes du général Giap, qui a soulevé l’enthousiasme
des populations d’un bout à l’autre de l’empire colonial, l’heure n’est
plus aux atermoiements. Le 20 mai, les autorités mettent fin à la
relégation de Bourguiba qui est envoyé en résidence surveillée sur l’île
de Groix au large de la Bretagne. Il faut toutefois attendre l’arrivée à la
tête du gouvernement de Pierre Mendès France le 18 juin pour que se
précise la sortie de l’impasse. L’homme est décidé à mettre fin à la
guerre d’Indochine et à régler la question des protectorats marocain et
tunisien. Alain Savary, chargé du dossier tunisien, sonde Bourguiba qui
se montre prêt à accepter une autonomie interne de la Régence même
si son but demeure l’indépendance. S’il a choisi de s’opposer
frontalement à la France chaque fois qu’il a jugé illusoires ses
propositions, le chef du nationalisme tunisien est en effet convaincu de
la nécessité de saisir chaque occasion sérieuse d’avancer en attendant
de pouvoir passer à l’étape suivante. Il théorisera par la suite cette
stratégie des étapes en la proposant à d’autres mouvements
nationalistes, aux Algériens d’abord qui la récuseront puis, plus tard,
aux Palestiniens. Transféré le 17 juillet dans une résidence aux
environs de Paris, il a désormais des contacts fréquents avec les
dirigeants du Néo-Destour qui viennent prendre ses directives à mesure
des discussions qu’il poursuit avec Savary, convaincu pour sa part des
bonnes dispositions et de la finesse du sens politique de son
interlocuteur. En Tunisie, la violence n’a pas cessé et Mendès France –
désormais assuré du soutien de Bourguiba – est pressé d’y mettre un
terme. Le 31 juillet, il atterrit à Tunis et se rend au palais de Carthage
pour prononcer devant le Bey un bref discours dans lequel il assure que
« l’autonomie interne de l’État tunisien est reconnue et proclamée sans
arrière-pensées par le gouvernement français ». L’annonce est
historique, mais diversement appréciée au sein du mouvement
nationaliste.
Le 3 août, le Bureau politique du Néo-Destour réuni à Genève sous
la direction de Salah Ben Youssef approuve la constitution d’un
gouvernement d’union nationale chargé de négocier l’autonomie. Bien
que maître du jeu du côté tunisien, le parti nationaliste soulève trop
d’hostilité dans les cercles français pour que l’un des siens soit nommé
à la tête de l’exécutif. C’est donc Tahar Ben Ammar, grand bourgeois
qui a donné plus d’une fois la preuve de son attachement à la
souveraineté tunisienne tout en faisant partie des modérés, qui est
choisi le 7 août pour diriger le gouvernement. Mongi Slim, réputé fin
diplomate, se voit pour sa part confier la conduite des pourparlers. Ils
vont durer près d’un an. Afin d’assurer la pérennité de sa présence, la
partie française veut garder la main sur la justice et la police et tente
d’arracher le plus d’avantages possibles pour ses ressortissants. Elle
craint en outre, à partir du déclenchement de la lutte armée en Algérie
er
le 1 novembre 1954, qu’une jonction ne s’opère entre les groupes
fellaghas des deux pays. En Tunisie, ils sont alors quelque 3 000,
représentant une force combattante non négligeable. Bourguiba, prêt à
d’importantes concessions pour franchir l’étape à ses yeux
indispensable de l’autonomie, met tout son poids dans la balance pour
convaincre leurs chefs de déposer les armes afin de permettre la
poursuite des négociations. Au terme de plusieurs mois de laborieuses
tractations au cours desquelles Bourguiba – qui les dirige en vérité sans
avoir aucun titre formel – a constamment joué le compromis contre les
tenants d’une confrontation, les conventions franco-tunisiennes sur
l’autonomie interne sont solennellement paraphées le 29 mai 1955 par
les deux chefs de délégation, Tahar Ben Ammar et Edgar Faure. Le
er
1 juin, une foule immense – quelque 300 000 personnes – accourue
de toutes les régions du pays se presse au port de Tunis pour accueillir
le « Combattant suprême », c’est ainsi qu’on appelle désormais
Bourguiba, qui rentre enfin libre après des années d’enfermement et
d’exil. Le gouvernement au complet, Chedli Bey représentant son père
le Bey régnant, les autorités religieuses musulmanes et israélites, tout
ce que le pays compte de notables, se pressent au bas de la passerelle
du paquebot Ville d’Alger pour saluer celui que l’on reconnaît comme
l’artisan de la libération du pays. Au-delà de la liesse populaire que
suscite le retour du leader, cette journée apparaît aussi comme une
éclatante manifestation d’unité nationale derrière un chef à la stature
incontestée.
Pourtant, les dissensions se sont aggravées au sein de son parti. Dès
le mois de décembre 1954, Salah Ben Youssef qui, malgré son exil, a
gardé un ascendant certain sur une bonne partie des troupes et des
cadres du Néo-Destour, a réclamé que les prérogatives consenties à la
France soient réduites au strict minimum. À la conférence de Bandung
d’avril 1955 où il a fait partie de la délégation nord-africaine, il s’est
prononcé en faveur de l’indépendance immédiate des peuples
maghrébins et, appuyé par les Algériens, a condamné tout accord
franco-tunisien qui ne se conformerait pas à cette exigence. Le 16 mai,
du Caire où il séjourne depuis son retour d’Indonésie, il appelle
solennellement les Tunisiens à rejeter les conventions en passe d’être
signées. L’affrontement entre deux hommes et deux lignes semble
inéluctable, bien que Bourguiba ait dans un premier temps fait son
possible pour l’éviter. L’opposition de plus en plus radicale de Ben
Youssef à la stratégie bourguibienne s’explique d’abord par l’ambition
22
contrariée d’un homme . Mais la conversion de ce modéré de toujours
à une stratégie de confrontation avec la France, puis son adhésion à
une rhétorique reprenant à son compte les fondamentaux de l’arabisme
et de l’islam ont rencontré dans la population un écho qui en a fait le
porte-parole d’une autre Tunisie, aux antipodes de celle que Bourguiba
représente. Né dans une riche famille djerbienne, avocat talentueux,
doté d’un sens politique incontestable, Ben Youssef a reconstruit le
Néo-Destour lors de l’exil de son chef au Caire. Mais, malgré
l’importance des postes qu’il a occupés dans le parti comme au
gouvernement, il est demeuré l’éternel second d’un leader qui lui a
constamment volé la vedette. Il sait que Bourguiba, comme lui-même
d’ailleurs, est peu enclin à partager le pouvoir et n’a pour solution que
de lui ravir le premier rôle s’il veut assouvir son ambition. Or la France
a fait du chef du Néo-Destour son unique interlocuteur, et les États-
Unis soutiennent depuis longtemps un homme qui a donné des preuves
de son attachement au « monde libre ». Sur le plan des idées,
Bourguiba n’a jamais caché en outre sa volonté de mener la Tunisie
qu’il veut bientôt diriger sur la voie d’une modernité séculière, même
s’il a plus d’une fois instrumentalisé la religion pour les besoins de sa
cause. Ben Youssef ne peut donc s’opposer à lui qu’en optant pour un
autre discours et en se choisissant d’autres alliés.
Le contexte s’y prête. Les « officiers libres » ont pris le pouvoir en
1952 en Égypte et Gamal Abdel Nasser, qui s’affirme vite comme leur
chef, fait en peu d’années du panarabisme l’idéologie dominante de
23
l’Orient arabe. Le Zaïm , bientôt adulé des foules moyen-orientales,
n’a guère d’affinités avec un Bourguiba auquel il reproche son hostilité
aux idées dont il s’est fait le héraut et choisit de soutenir Ben Youssef.
En Algérie, la direction du FLN a également choisi l’arabité et l’islam
pour socle de sa lutte contre la France. De plus, les dirigeants de la
lutte armée algérienne n’ont pas pardonné à Bourguiba sa volonté de
dissocier du leur le combat pour l’indépendance de la Tunisie. Pour
s’opposer à ce dernier, c’est donc l’arabité et la religion que Ben
Youssef choisit comme chevaux de bataille. Ce faisant, il sait qu’il peut
rallier le pays profond éloigné des élites littorales et attaché à ces
fondamentaux qu’il considère comme les constituants centraux de sa
personnalité collective. Dans les villes, les éléments les plus
conservateurs de la population et une partie des intellectuels
arabophones sont également sensibles à ce discours. Et l’on voit
ressurgir, à la faveur de la confrontation entre deux hommes, les
clivages qui fracturent depuis si longtemps la société tunisienne, le Sud
et le centre ruraux contre le riche littoral, les élites tournées vers
l’Occident contre celles qui regardent vers l’Orient, le monde des tribus
contre les régions sédentaires, le Sahel en particulier dont sont issus
une majorité des dirigeants destouriens. De nouveau, alors que le
combat pour la libération avait paru servir de ciment à l’unité
nationale, deux Tunisies se font face ou plutôt se tournent le dos,
réactivant d’anciennes dissidences et préfigurant les fractures à venir.
Au sein du parti, les divergences n’ont cessé de se creuser depuis le
retour de Ben Youssef en Tunisie le 13 septembre 1955, d’autant que
de nombreux militants trouvent trop importantes les concessions faites
à la France. Le 7 octobre, dans l’enceinte hautement symbolique de la
Grande Mosquée de la Zitouna, celui qui est encore secrétaire général
de sa formation a prononcé un discours d’une rare violence contre les
choix de son rival auxquels il a opposé l’ancrage de la Tunisie à la
« nation arabe » et à l’islam.
L’exclusion de Ben Youssef du Néo-Destour, facilitée par le soutien
qu’apporte à Bourguiba l’UGTT et entérinée par un congrès du parti
tenu à Sfax du 15 au 17 novembre 1955 malgré les réserves des
partisans d’une indépendance immédiate, ne met pas fin à la crise, bien
au contraire. Car si l’ex-secrétaire général du parti a perdu la bataille
politique, il s’en faut de peu qu’il ne gagne celle qui commence dans le
pays. En effet, la contestation que l’histoire a retenue sous le nom de
yousséfisme gagne partout en ampleur et prend un temps l’allure d’une
véritable guerre civile. Dans l’intérieur, les fellaghas démobilisés
reprennent le chemin des maquis pour réclamer par les armes
l’indépendance immédiate, attaquent les fermes des colons et
multiplient les coups de main contre les cellules bourguibistes du parti.
Plus grave pour Bourguiba et pour Paris, ils renforcent leurs contacts
avec les maquisards algériens avec la bénédiction de la direction du
FLN désireuse de multiplier dans tout le Maghreb les foyers de guérilla
contre la France. Cette dernière, on le sait, a choisi Bourguiba malgré
les tentatives répétées de Ben Youssef pour l’assurer qu’il ne lui est pas
24
hostile , mais qui est soutenu par ses deux bêtes noires, l’Égyptien
Nasser et l’Algérien Ahmed Ben Bella. Ce sont donc les troupes
françaises encore basées en Tunisie qui vont mater militairement la
révolte. Au gouvernement, dans lequel Mongi Slim occupe le poste de
ministre de l’Intérieur, on accumule contre Ben Youssef les charges
d’incitation à la rébellion. Pour échapper à une arrestation quasi
certaine, ce dernier s’enfuit le 28 janvier 1956 vers la Libye pour aller
s’installer au Caire. Dès lors, la répression contre ses partisans qui n’ont
pas désarmé se déchaîne. Les arrestations pleuvent et une cour
criminelle spéciale est créée pour juger les rebelles. Mais, pour retirer
aux yousséfistes leur légitimité et réconcilier toutes les tendances du
nationalisme, il convient également d’accélérer l’accession à
l’indépendance. Le 2 février, Bourguiba se rend à Paris pour rouvrir les
négociations malgré les réticences françaises. Le 2 mars, le Maroc
accède à l’indépendance. Le sort de la présence française en Tunisie est
scellé. L’indépendance est proclamée le 20 mars après soixante-quinze
ans d’occupation.
Étrange contexte que celui qui voit l’ancienne Régence accéder
enfin à la souveraineté. La quasi-guerre civile qui continue plusieurs
mois après le 20 mars aura fait plus de morts que le début de lutte
armée contre la France et la répression de 1952-1953. Le jour où le
drapeau français est abaissé pour laisser place partout à l’étendard
tunisien, c’est un peuple en liesse qui salue l’emblème de sa
souveraineté retrouvée et l’annonce d’un avenir plein de promesses,
tout en étant meurtri par ses déchirures dont les plaies, on le verra, ne
se cicatriseront jamais tout à fait. Et l’on pourra se demander
longtemps après qui, du vaincu qui ne reverra jamais sa terre natale ou
du vainqueur qui s’apprête à en prendre les rênes, aura vraiment gagné
la bataille. Mais, en soixante ans d’indépendance, d’improbables
synthèses entre des visions différentes du monde et de la personnalité
nationale verront le jour, au prix de pertes irrémédiables et de
conquêtes qui auront forgé sa physionomie d’aujourd’hui.
1. Dit aussi traité de Kassar Saïd, du nom de la résidence beylicale où il
a été signé, en lisière du palais du Bardo.
2. Nom donné depuis plusieurs siècles à la portion de la Tunisie
s’étendant au sud de Sfax et qui est le territoire de puissantes
confédérations tribales.
3. Il faut prendre ces chiffres davantage comme des ordres de grandeur
que comme des données exactes. Ils varient, parfois de manière
importante, selon les sources. L’absence d’état-civil et le fait que de
nombreux ressortissants étrangers ne s’enregistraient pas auprès de
leurs autorités consulaires rendent les estimations difficiles. Jean
Despois, dans L’Afrique du Nord, Paris, Puf, 1949, deuxième partie,
chap. III, donne pour sa part le chiffre de 18 000 Européens en 1881.
4. Paysans.
5. En 1902, les Français accaparent 88,5 % et les Italiens 6,3 % des
plus de 652 000 hectares possédés par des étrangers. Ces pourcentages
ont été calculés à partir des données fournies par Ahmed Kassab et
Ahmed Ounaïes (dir.), Histoire générale de la Tunisie, t. IV, L’Époque
contemporaine, 1881-1956, Tunis, Sud Éditions, 2010, chap. II : « La
mainmise coloniale sur l’espace agricole ».
6. Voir supra, p. 188.
7. De 1 889 400 personnes au recensement de 1921, la population
musulmane est passée à 2 335 600 à celui de 1936.
8. Prix Nobel de médecine en 1928 pour avoir découvert l’agent
transmetteur du typhus. La Tunisie indépendante a donné son nom à
l’un des principaux hôpitaux de la capitale.
e
9. À la fin du XIX siècle, la population juive de Djerba a été la seule
communauté juive du pays à refuser l’ouverture d’écoles de l’Alliance
israélite universelle et à se barricader contre la francisation, continuant
de pratiquer un enseignement traditionnel religieux réservé aux
garçons. Ce n’est qu’avec l’obligation scolaire inaugurée par
l’indépendance que les enfants juifs djerbiens des deux sexes ont
commencé à fréquenter l’école publique.
10. Section française de l’Internationale ouvrière, le nom d’alors du
Parti socialiste.
11. Leur caractère non colonial prête cependant à discussion. Les États-
Unis se sont en effet octroyé un droit de regard sur les Caraïbes et
l’Amérique latine, qu’ils considèrent comme leur arrière-cour, et ont
succédé à l’Espagne comme puissance occupante à Cuba puis aux
Philippines. Quant à l’URSS, elle a hérité de l’empire de la Russie
tsariste, et réprimé dès la révolution d’Octobre toute tentative
d’autonomie de ses provinces. Mais leurs positions internationales
rompent avec les discours coloniaux.
12. La théorie du « retour » de l’Empire romain en terre africaine est au
fondement des prétentions mussoliniennes sur la Tunisie. Comme en
France, historiens organiques de la colonisation et hommes politiques
ont usé de cette rhétorique pour justifier la volonté italienne de
s’approprier la Régence.
13. Voir supra, p. 303.
14. Le Komintern est le nom de l’Internationale communiste.
15. Chiffre officiel. Le Néo-Destour parle, lui, d’une quarantaine de
tués et de 2 000 à 3 000 arrestations à travers le pays dans les jours
suivants.
16. Dans l’ensemble du monde arabe et particulièrement au Maghreb,
le monde de la musique est alors largement occupé par des artistes
juifs, hommes et femmes, qui en ont été les principaux interprètes
jusqu’aux années 1930.
17. Voir supra, p. 302.
18. Ainsi nommé parce qu’il s’est déroulé la dernière nuit du mois de
ramadan, appelée nuit du Destin.
19. Voir infra, p. 383.
20. Indépendance en arabe.
21. Le terme fellaghas signifie à l’origine coupeurs de routes.
22. Ben Youssef a expliqué ses motivations dans un entretien accordé
le 23 janvier 1956 à Charles Saumagne, qui l’a consigné dans son
journal. Cet entretien a été publié dans la revue Les Temps modernes,
356, mars 1976 sous le titre : « Un épisode de la lutte pour
l’indépendance tunisienne, l’affrontement de Bourguiba et de Salah
Ben Youssef ».
23. Chef en arabe, avec une connotation superlative.
24. En particulier dans l’entretien cité avec Charles Saumagne.
CHAPITRE IX
De Bourguiba à Ben Ali,
les paradoxes tunisiens
Au seuil des deux derniers chapitres de cet ouvrage consacrés à la
période la plus récente de l’histoire tunisienne, de la proclamation de
l’indépendance en 1956 à l’installation d’un régime de type
démocratique en 2015, il faut s’arrêter un instant sur la concurrence
entre les différents récits qu’on en a fait et sur la façon dont ils
structurent les imaginaires collectifs tunisiens.
Jusqu’en 2011, la Tunisie indépendante a connu deux histoires
officielles, l’épopée bourguibienne et la tentative de son successeur de
minimiser le rôle du premier chef de l’État en réintroduisant dans le
récit public des segments d’histoire qu’il avait occultés. Chacun des
deux maîtres, si différents l’un de l’autre, qu’a connus le pays en près
de soixante ans, s’est réclamé d’un passé plus ou moins lointain, le
valorisant ou le disqualifiant selon ses objectifs du moment, s’y
raccrochant toujours pour y puiser une partie de sa légitimité et servir
son dessein politique. C’est dire à quel point ils ont fait de l’histoire, y
compris de l’histoire longue, un élément de leur rhétorique et un socle
de leur projet. Les opposants aux deux régimes successifs ont
également puisé en elle une partie de leurs argumentaires. Plus
qu’ailleurs, l’histoire est devenue dans ce pays un référent politique, et
l’on reconnaît en grande partie les affiliations idéologiques des uns et
des autres aux pans de cette dernière qu’ils mobilisent. Exaltation
d’une tunisianité contre fusion dans l’arabité, construction d’un
sécularisme qui – sans être laïque – avait pour vocation d’ancrer le pays
à la modernité contre la valorisation de son islamité, ces couples
d’opposés fonctionnent jusqu’à nos jours comme des lignes de clivage
entre deux conceptions largement antinomiques de la personnalité
nationale. Mais le poids du passé réel, les rapports de force internes et
les affinités idéologiques des dirigeants successifs les ont contraints, ou
conduits, à puiser simultanément dans des registres contradictoires de
quoi renforcer leur assise, brouillant de ce fait la cohérence de leurs
discours et, partant, l’image que les Tunisiens se sont forgée d’eux-
mêmes.
À l’aube de l’indépendance, Bourguiba voulait édifier une Tunisie
moderne, sécularisée, et éloignée de la doxa panarabe qui prévalait
alors dans la région. Pour ce faire, il a doté la « tunisianité » de trois
millénaires d’épaisseur historique et domestiqué les gestionnaires de la
sphère religieuse afin de leur ôter toute capacité de produire un
discours noyant la Tunisie dans la communauté arabo-musulmane.
Mais, conscient depuis toujours de la force du sentiment religieux chez
une majorité de ses compatriotes et placé devant la nécessité de
neutraliser une dissidence yousséfiste ayant mobilisé des répertoires
d’appartenance familiers au pays profond, il a fait de l’arabité et de
l’islam des piliers de la personnalité nationale qu’il entreprenait de
modeler. Pour ancrer sa propre légitimité dans une histoire plus longue
que celle de la seule lutte de libération, il s’est par ailleurs proclamé le
continuateur de l’œuvre des grands personnages de l’histoire du pays
tout en s’instituant l’unique fondateur d’un État tunisien censé n’être
avant lui qu’un espace informe peuplé selon sa formule d’une
« poussière d’individus » n’ayant ni personnalité collective ni
conscience nationale. Ces redoutables contradictions se sont
compliquées avec son successeur qui – pour des raisons de stratégie
politique – a voulu dès sa prise de pouvoir rendre à l’islam et à l’arabité
une place que le sécularisme bourguibien avait selon lui réduite à une
trop simple expression, réintroduisant pour ce faire dans le panthéon
national la figure tutélaire de Ben Youssef qu’entre-temps les tenants
de l’islam politique – apparus dans le paysage à partir des années
1970 – avaient revalorisée. Pour autant, Ben Ali n’a pas rompu avec
l’histoire longue, s’en proclamant lui aussi l’héritier, sans toutefois la
mobiliser avec la même constance que Bourguiba. Par le biais d’un
enseignement politiquement instrumentalisé – ce qui ne constitue pas
une spécificité tunisienne –, les générations successives de citoyens ont
ainsi été nourries de récits historiques ambivalents dont les
contradictions se sont trouvées accentuées selon qu’ils étaient délivrés
en arabe ou en français.
En effet, la langue héritée du colonisateur, utilisée jusqu’à la fin des
années 1970 dans les manuels du secondaire, a plutôt véhiculé l’image
d’un pays aux racines millénaires tandis que la dimension arabo-
islamique de l’identité tunisienne a pris une place de plus en plus
hégémonique dans les manuels de langue arabe d’abord limités à
1
l’enseignement primaire puis généralisés à tous les cycles éducatifs .
En faisant émerger de nouveaux acteurs politiques ayant chacun puisé
dans le passé ce qui lui convenait, la période ayant suivi la révolution
de 2011 a continué de brouiller les cartes. La dimension
méditerranéenne du pays a ainsi été effacée de l’histoire officielle, les
rédacteurs de la constitution de 2014 – supprimant d’un trait de plume
aussi bien la géographie que l’histoire – ayant refusé de la mentionner
dans le préambule de la nouvelle loi fondamentale pour privilégier
l’ancrage arabo-islamique de la deuxième république, sans pour autant
récuser totalement cette tunisianité que même ses traditionnels
détracteurs ont fini par s’approprier.
On comprend dès lors qu’aux prises avec des mythes fondateurs
concurrents, des récits changeant au gré des gouvernants, se
contredisant plus d’une fois l’un l’autre, peuplés de figures
emblématiques aux statuts mouvants, sollicitant des généalogies et des
registres d’appartenance antinomiques, les Tunisiens aient un rapport
problématique à leur histoire. Cette dernière leur fournit en effet une
offre identitaire fracturée dont aucun récit consensuel n’a pu émerger.
La résurgence, depuis 2011, de logiques tribales que le jacobinisme
bourguibien s’était attaché à éliminer, rend encore plus aléatoire son
élaboration. Au contraire, l’histoire continue d’être un facteur de
polarisation au gré des instrumentalisations qui en sont faites. Dans les
pages qui suivent, plutôt que de nous en tenir à une relation factuelle
de la période, déjà très largement documentée, nous tenterons de
répertorier ce qui a donné à ce pays sa physionomie singulière et ce qui
a dilué dans des ensembles plus larges sa part de spécificité.
L’ÉTAT BOURGUIBIEN ET SES AMBIVALENCES
Le 25 mars 1956, cinq jours après la proclamation de
l’indépendance, les Tunisiens ont été conviés à élire leurs députés à
l’Assemblée constituante dont la convocation avait été décidée au
congrès de Sfax de novembre 1955. Les femmes, qui sont encore des
mineures au regard de la loi, n’ont pas pris part au vote. Malgré la
protestation des minorités politiques – yousséfistes et communistes –,
les élections se sont faites au scrutin majoritaire à un tour, ce qui a
permis au Front national constitué autour du Néo-Destour de
remporter la totalité des 97 sièges de la Constituante. Bourguiba, seul
candidat, en a été élu par acclamations le président. Tahar Ben Ammar
remet alors sa démission au Bey qui, dès le 10 avril, fait appel au
« Combattant suprême » pour constituer le gouvernement. Avec le
départ de Ben Ammar, c’est la vieille bourgeoisie tunisoise qui quitte
pour de longues décennies les premières loges de la scène publique.
Depuis l’instauration du Protectorat, et même avant pour certains de
ses éléments, elle avait dominé la vie politique tunisienne et, en dépit
de la collaboration de plusieurs des siens avec la puissance tutrice,
avait constitué le noyau des premières générations nationalistes puis
globalement aidé le Néo-Destour à conduire le pays à l’indépendance.
Mais, logiquement, Bourguiba hisse avec lui aux commandes du nouvel
État la petite et moyenne bourgeoisie sahélienne dont il est le
représentant. La mise à l’écart de l’ancienne élite sociale dominante est
parachevée sur le plan politique avec la proclamation de la République
un peu plus d’un an après l’accession du pays à la souveraineté, puis en
matière économique avec l’instauration des coopératives agricoles à
partir de 1962 qui la privent de l’assise de sa richesse fondée sur la
rente foncière.
Soixante-quinze ans d’occupation et d’exploitation coloniales ont
changé la Tunisie, bouleversant ses structures économiques et
administratives, remodelant son droit dans bien des domaines,
donnant à voir à ses habitants d’autres modes de vie et d’organisation
des rapports sociaux, et confrontant ses élites à des modèles politiques
et à des références intellectuelles qu’elles commençaient tout juste à
découvrir avant l’arrivée des Français. Toutefois, comme dans le reste
de son empire, la France n’a eu qu’une influence mineure sur les codes
sociétaux des populations de sa possession. Dans les zones rurales
éloignées de la colonisation foncière, les logiques tribales ont été
affaiblies par l’impact indirect des nouveaux modes de production et
d’échange sans disparaître pour autant. Le droit de la famille n’a pas
été modifié et est demeuré pour les sujets du Bey aux mains des
autorités religieuses de leurs confessions respectives, musulmane ou
juive. Importante pour les garçons des centres urbains, la scolarisation
n’a touché qu’à la marge les campagnes et les filles. Bref, le monde
ancien n’a pas été emporté par le raz de marée colonial et le ralliement
de pans entiers de la population à la contestation yousséfiste a montré
que ses bases étaient encore solides. Ce sont elles que Bourguiba, dès
son arrivée au pouvoir, entreprend de démanteler une à une, et il n’est
pas exagéré d’estimer que les dix premières années de son règne ont
davantage changé son pays que les trois quarts de siècle précédents. En
1956, il poursuit plusieurs buts tout en étant confronté à une série de
défis. Il lui faut parachever une indépendance encore limitée par les
importantes prérogatives laissées aux Français, mener à bien les
réformes qu’il juge indispensables à la modernisation du pays et
s’assurer le monopole absolu du pouvoir au sein de son parti comme au
sommet de l’État.
LA MISE À MORT DE L’ORDRE ANCIEN
Jamais, même durant l’expérience réformiste des années 1835-
1876, la Tunisie n’avait connu un tel train de réformes. Menées au pas
de charge, elles répondent à deux objectifs : refonder l’État sur d’autres
bases que celles édifiées par des siècles de monarchie et sept décennies
de colonisation et faire entrer la société dans un nouvel habitus ancré
dans la modernité, dont on verra cependant plus loin les ambiguïtés.
Cette révolution est sans nul doute l’œuvre d’un homme qui aura
marqué plus que tout autre l’histoire contemporaine de son pays. Mais,
malgré son charisme, sa détermination et son autorité, il n’aurait pu la
mener seul. Toute une jeune génération de cadres formés dans les
dernières années du Protectorat a alors adhéré avec enthousiasme au
projet modernisateur bourguibien et s’est sentie investie de la mission
historique de construire un État-Nation. La plupart sont issus du Néo-
Destour mais pas seulement. Les intellectuels du Parti communiste, qui
a rajeuni sa direction à son congrès de 1956, s’engagent eux aussi sans
réserves dans cette bataille malgré l’ostracisme dont ils font l’objet de
la part de dirigeants dont l’anticommunisme n’a pas faibli avec
l’indépendance. Certes, nombre de Tunisiens commencent à s’effrayer
de la main de fer d’un président du Conseil qui ne recule devant rien
pour mater la rébellion yousséfiste, laquelle s’éteint lentement durant
l’année 1957 après l’exécution de ses principaux chefs, la
condamnation à la peine capitale par contumace de Ben Youssef lui-
même et l’enfermement pour de lourdes peines de prison de la plupart
de ses responsables. Mais cette répression ne brise pas l’élan donné au
pays par un leader qui s’érige en bâtisseur de nation et en instituteur
de ses habitants.
Ce centralisateur rompt d’abord avec les cadres administratifs
anciens trop liés à la géographie tribale et coloniale du territoire. Les
caïds et les cheikhs, ces représentants séculaires de l’autorité ainsi que
le corps des contrôleurs civils créé par le Protectorat, disparaissent par
une loi du 21 juin 1956 qui découpe le royaume en 14 « régions »
ayant à leur tête des gouverneurs, équivalents des préfets français.
Chaque région est elle-même divisée en « délégations », correspondant
à des sous-préfectures. L’État, dont Bourguiba a fait une véritable
religion, remplace ainsi partout – formellement du moins – les
autorités traditionnelles. Ce découpage administratif a survécu à tous
les changements qu’a connus depuis le pays. Seul le nombre de régions
a changé, passant plus tard à 24 pour tenir compte de l’évolution
démographique.
Le 25 juillet 1957, l’Assemblée constituante procède à une
révolution constitutionnelle en proclamant la déchéance de la
monarchie husseinite et l’avènement de la République, mettant ainsi
fin à l’existence d’une dynastie qui régnait depuis deux siècles et demi.
Préparée à l’événement depuis plusieurs semaines à la suite d’une série
de mesures ayant privé le Bey et sa famille de la quasi-totalité des
prérogatives de l’un et des privilèges de l’autre, l’opinion a accueilli
sans surprise la destitution de Mohamed Lamine qui était devenu
depuis l’indépendance quasi invisible, Bourguiba occupant la totalité
de l’espace politique. En l’opposant au trône alaouite marocain qui a
survécu à tous les bouleversements, on a dit que la greffe de cette
dynastie d’origine étrangère n’avait jamais vraiment pris auprès de la
population malgré ses tentatives constantes d’indigénisation. Nous
avons nous-même insisté plus haut sur la perte irrémédiable de
légitimité qu’elle a connue à la suite de la féroce répression de
l’insurrection de 1864, puis de la soumission de la majorité de ses
souverains à la France. Ces raisons cumulées expliquent probablement
que les Tunisiens ont accueilli avec faveur le régime républicain et vu
avec indifférence le vieux monarque remplacé par un Bourguiba alors
au faîte de sa gloire et qui, le jour même du 25 juillet, revêt avec une
évidente satisfaction l’habit de président de la République. Certains ont
toutefois été choqués par la façon dont ce dernier a traité la famille
beylicale. Le Bey, son épouse et plusieurs de ses enfants ont d’abord été
placés en résidence surveillée et pratiquement réduits à la misère
tandis que d’autres de ses proches ont passé plusieurs années en prison
sous des prétextes peu vraisemblables. À la faveur d’un pouvoir devenu
discrétionnaire, la vindicte du nouveau chef de l’État s’est étendue à
Tahar Ben Ammar qui n’avait pourtant pas démérité, mais qui est
traîné en août 1958 devant la Haute Cour de justice malgré l’immunité
parlementaire dont il jouissait en tant que député, et qui est jeté en
prison avec son épouse. Accusé des pires forfaitures, l’ancien Premier
ministre a toutefois échappé à une longue incarcération faute de
preuves. Revanche de classe ou volonté d’un homme de montrer le
caractère illimité de sa puissance, les deux sans doute, mais le pays sait
désormais que son chef ose tout se permettre.
Ces réformes s’accompagnent d’une entreprise tout aussi résolue de
sécularisation du droit menée par le jeune ministre de la Justice
Ahmed Mestiri. En mai 1956, l’État abolit les habous publics et les
intègre à son domaine. Les habous privés sont supprimés peu après. En
août, les juridictions charaïques sont abolies et leurs magistrats
intégrés à des tribunaux séculiers. Quelques mois plus tard, les
tribunaux rabbiniques sont supprimés à leur tour, mesure suivie en
septembre 1957 par la disparition des tribunaux français, malgré
l’opposition de Paris. Le 18 juillet 1957, un Code d’état civil est
promulgué, rendant obligatoire l’inscription de tous les actes sur ses
registres. La loi est désormais la même pour tous et appliquée sur une
base territoriale par des tribunaux unifiés. L’édifice est parachevé par
une réforme radicale de l’enseignement dont les institutions
traditionnelles font figure de citadelle du conservatisme. L’ancienne et
prestigieuse université de la Zitouna, lien intellectuel et spirituel de la
Tunisie avec l’Orient arabe – et refuge des yousséfistes – est ainsi
démantelée pour devenir quelques années plus tard une faculté de
théologie intégrée à l’Université nationale. La réforme du système
d’enseignement est confiée en 1958 à l’intellectuel Mahmoud Messadi.
Car c’est par l’éducation que l’équipe dirigeante entend convaincre les
mentalités de l’urgente nécessité de la modernisation. Durant les
premières décennies de l’indépendance, jusqu’au tiers du budget est
consacré à ce secteur, permettant aux écoles et aux lycées de pousser
sur l’ensemble du territoire et y faisant accéder une part de plus en
plus importante de la population d’âge scolaire, garçons et filles mis
sur le même pied, ces dernières ayant enfin acquis des droits dont elles
étaient jusque-là privées.
LA RÉVOLUTION PAR LES FEMMES
Même si ni Bourguiba ni ses successeurs n’ont osé la mener à bout,
c’est bien une révolution qui est entamée avec la promulgation du
Code du statut personnel le 13 août 1956, moins de cinq mois après la
proclamation de l’indépendance. Cette réforme radicale du statut des
femmes, qui gêne les autres pays arabes et a un retentissement
international considérable du fait de son caractère unique dans la
région, prend de court une population qui n’y était pas préparée mais
qui, hormis ses franges les plus conservatrices, ne s’y montre pas
hostile. Bourguiba, pourtant, n’en avait pas fait publiquement un axe
de sa volonté de réformer le pays. Au contraire, en s’instituant le
défenseur d’une personnalité indigène dont le voile était à ses yeux un
symbole, il avait jadis critiqué les prises de position féministes de
plusieurs femmes de la bourgeoisie et s’était gardé de cautionner
l’ouvrage de Tahar Haddad, bréviaire prémonitoire du féminisme
1
tunisien .
e
Dès la fin du XIX siècle pourtant, plusieurs penseurs réformismes
évoquaient déjà la nécessité de faire évoluer la condition féminine,
notamment par le biais de l’instruction, certains préconisant déjà la
suppression du voile. Fruit de la scolarisation des filles des bourgeoisies
e
urbaines à partir du début du XX siècle, des militantes de la cause des
femmes ont été dès les années 1920 des précurseures d’un féminisme
tunisien qui ne s’est défini comme tel qu’à partir des années 1970, de
Manoubia Ouertani en 1924 à Habiba Menchari en 1929, Zohra Ben
Miled – membre de la section tunisienne de la Ligue internationale des
femmes pour la paix et la liberté et Habiba Chareh, seule Maghrébine à
participer en 1930 au premier Congrès des femmes d’Orient à Damas.
Mais, comme ailleurs dans le monde colonisé, les femmes ont vite été
sommées par le mouvement nationaliste de ne pas diviser la société par
l’exposé public de leurs revendications propres et de se mettre au
service de la lutte de libération. Cela explique les réserves de
Bourguiba à l’endroit des premières féministes et son soutien constant
à l’Union musulmane des femmes de Tunisie, organisation bien plus
consensuelle créée en 1936 à l’initiative des cheikhs de la Zitouna par
la fille de l’un d’entre eux, Bchira Ben Mrad. Se donnant pour but
« d’orienter la jeune fille et la femme tunisiennes vers l’instruction et la
2
morale dans le cadre de l’esprit islamique », elle a servi de relais du
mouvement nationaliste en milieu féminin musulman. Plusieurs
femmes proches de lui, comme sa nièce Chedlia Bouzgarou et sa future
épouse Wassila Ben Ammar, s’y sont engagées, de même que nombre
de militantes du Néo-Destour. À la veille de l’indépendance, il n’existe
pas en tout cas de mouvement militant spécifiquement pour les droits
des femmes. Les organisations existantes sont étroitement liées à des
partis politiques qui, s’ils en parlent à l’occasion, n’en font pas une
priorité. L’Union des femmes et l’Union des jeunes filles de Tunisie
s’activent surtout dans la sphère sociale et le monde du travail. L’Union
musulmane et les cellules féminines destouriennes créées à partir de
1951 ne réclament le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes
qu’en 1955. Une seule revendication est commune à toutes les
organisations féminines de l’époque : l’instruction. Il faut en convenir,
le Code du statut personnel (CSP) n’a pas été promulgué sous la
pression d’une base militante féminine.
Mais Bourguiba a toujours été guidé en politique par sa volonté
d’agir au moment jugé opportun. Ajoutée à ses convictions
modernistes, la vigueur de la dissidence yousséfiste l’a persuadé de
détruire à la racine les bases de l’ancienne société, celle-là même qui l’a
rejeté, et le bouleversement du statut des femmes constitue la pièce
maîtresse de son opération méthodique de démantèlement des
structures traditionnelles. Le nouveau code abolit la polygamie
désormais considérée comme un délit, interdit la répudiation qui est
remplacée par le divorce judiciaire ouvert aux deux époux sur un pied
d’égalité et supprime le droit de contrainte matrimoniale (jebr) qui
permettait au père de marier sa fille sans même la consulter. Le
mariage ne peut désormais être formé qu’en la présence et avec le
consentement explicite des deux époux. Dans les années suivantes,
plusieurs dispositions législatives ou réglementaires consolident
l’édifice en élargissant ces droits, dont les plus importantes sont
l’interdiction du mariage traditionnel (orfi) en 1957 afin d’éviter un
retour déguisé à la polygamie par ce biais et la possibilité donnée aux
femmes de travailler ou d’avoir un compte en banque sans autorisation
maritale. Une réforme partielle du droit successoral en 1959 rend un
peu moins injuste le partage inégal des héritages entre garçons et filles,
et en 1981 les veuves obtiennent le droit de devenir tutrices de leurs
enfants alors que jusque-là seul un homme de la famille paternelle
pouvait exercer la tutelle.
L’initiateur de ce séisme se fait quant à lui le propagandiste de la
nouvelle loi, parcourant le pays pour la promouvoir. Avec fougue aussi,
il incite partout les femmes à ôter leur voile pour entrer de plain-pied
dans le monde moderne, n’hésitant pas à le qualifier de « linceul » ou
de « misérable chiffon », brocardant en toute occasion les archaïsmes
maintenant les femmes dans une immémoriale infériorité et allant
même jusqu’à tourner en ridicule la virginité. Dès lors, l’homme du CSP
devient l’idole d’une bonne partie des Tunisiennes qui, toutes classes
sociales confondues, se dévoilent avec enthousiasme et s’emparent sans
tarder de leurs nouveaux droits. Bien plus tard, en 2000, elles se
presseront à l’enterrement du président déchu dont le mausolée qu’il
s’était fait construire dans sa ville de Monastir porte comme
inscription : « Bourguiba, libérateur de la femme tunisienne. » Enfin,
une audacieuse politique de planification familiale est mise en œuvre
dès le début des années 1960, autorisant la contraception et
l’interruption de grossesse à partir de quatre enfants. En 1973,
l’avortement est totalement libéralisé. Il ne fait aucun doute que le
CSP, ses aménagements successifs et les politiques qui l’ont
accompagné sont un marqueur central du particularisme tunisien au
sein d’un monde arabe où aucun régime n’a osé ou n’a voulu s’engager
sur cette voie et, depuis 1956, la tunisianité se définit en partie par
cette exception.
Les autorités religieuses se sont un moment rebellées contre cette
3
politique qualifiée par d’aucuns de féministe et, dès sa promulgation,
quelques cheikhs et des membres des tribunaux religieux demandent
l’abrogation de sept articles du CSP qu’ils jugent contraires aux
préceptes charaïques. Le corps des Oulémas n’est cependant pas
unanime dans sa réprobation puisque le cheikh el islam Tahar Ben
Achour ne se prononce pas et que son fils Fadhel Ben Achour – alors
président de la Cour de Cassation – approuve la réforme. Les voix
divergentes sont vite mises au pas, et l’Union nationale des femmes
tunisiennes (UNFT) créée au lendemain de l’indépendance après la
dissolution de toutes les associations qui lui préexistaient devient la
courroie de transmission de la politique du pouvoir au sein des masses
féminines. Si Bourguiba a pu faire taire aussi facilement les
récalcitrants, c’est que, dans ce domaine comme en bien d’autres, il
s’est gardé de rompre avec la religion, faisant au contraire d’un islam
revisité par la modernité le pilier de ses argumentaires. C’est ainsi
qu’en 1960, et malgré cette fois l’opposition déclarée d’une partie de
l’opinion, il met en avant son droit d’interprétation du Coran pour
dispenser les musulmans du jeûne du ramadan au nom d’une
obligation qualifiée de grand jihad, celle de sortir le pays de la misère
et du sous-développement. Cette stratégie, qui le différencie d’un
Kemal Atatürk auquel on l’a souvent assimilé mais dont il a maintes
fois critiqué le choix de la laïcité, explique cependant les apories de la
modernisation tunisienne. En effet, si d’un côté la Tunisie est
d’évidence le pays le plus sécularisé du monde arabe, même après le
retour en force de la pratique religieuse à partir des années 1980, le
caractère tronqué de sa modernité s’origine en partie dans l’arrimage
réitéré de la personnalité nationale à l’islam.
UN ÉTAT SÉCULIER AMARRÉ À L’ISLAM
Avant même que Bourguiba n’entreprenne de justifier par une
lecture libérale du corpus islamique – en s’en instituant le seul
interprète autorisé – les réformes introduites par le Code du statut
personnel, l’Assemblée constituante a voté dès le mois d’avril 1956
l’article premier de la Constitution : « La Tunisie est un État libre,
indépendant et souverain ayant l’islam pour religion et l’arabe pour
langue. » Les exégètes ont voulu voir dans cette formulation un
sommet de l’habileté bourguibienne, l’islam se rapportant selon eux à
la Tunisie et non à la nature de l’État. Il est vrai que la Constitution
promulguée en 1959, qui adjoint à cet article le caractère républicain
du régime, ne contient aucune référence à la Charia comme source du
droit, tout en affirmant dans son préambule la « fidélité à
l’enseignement de l’islam ». Très rares ont été à l’époque ceux qui ont
plaidé pour inscrire dans la loi fondamentale le caractère
multiconfessionnel du pays en déclarant l’islam religion simplement
majoritaire. Dans la continuité du recours au registre religieux durant
la période coloniale, alors érigé en socle de la résistance à l’occupation,
les dirigeants du nouvel État n’ont pas écarté la religion de la sphère
politique mais inversé le rapport entre l’islam et l’État, donnant au
second le pouvoir d’assujettir le premier et d’en interpréter le dogme
en fonction de leurs objectifs. La chose a été d’autant plus aisée que les
représentants traditionnels de l’institution religieuse sont regardés, en
cette période où l’aspiration moderniste est à son acmé, comme les
gestionnaires d’une forme de sacré devenue obsolète. Le CSP et la
Constitution représentent une véritable entreprise de sécularisation des
bases de la société dans la mesure où la liberté de culte et de
conscience est affirmée dans la seconde et où tous les citoyens sont
dotés de droits égaux, « mais dont les amarres islamiques ne sont
4
jamais franchement larguées ». La communauté nationale est définie
par son appartenance à l’arabité et à l’islam qui en deviennent
constitutionnellement les constituants privilégiés, excluant du même
coup les segments non arabes et non musulmans de la population. Ce
choix, qui ira se renforçant, a remodelé la physionomie d’un pays
caractérisé depuis des siècles – au moins dans sa partie littorale – par
sa diversité ethnique et religieuse. En un peu plus d’une décennie, de
l’indépendance à la fin des années 1960, cette Tunisie laisse place à un
nouveau pays religieusement homogène où la totalité des habitants –
hormis des marges infimes – appartiennent à une seule confession,
l’islam, et à une seule de ses versions, le sunnisme malékite dont on a
vu la profondeur de l’enracinement depuis l’époque médiévale.
Au début de 1959, il reste en Tunisie 85 000 Européens, soit la
moitié de leur nombre de 1956. Avec la tunisification rapide de
l’administration, les trois quarts des fonctionnaires français présents en
1956 ont déjà été remplacés. Après la crise de Bizerte de juillet 1961
qui provoque une vague de départs puis, le 12 mai 1964, la
promulgation de la loi de nationalisation des terres agricoles, la
population française présente en Tunisie avant l’indépendance est
drastiquement réduite. Sa quasi-disparition, résultant de la
récupération par l’État de l’ensemble des richesses minières, agricoles
et industrielles qui avaient fait la fortune de la colonisation, signe la
véritable fin de cette dernière. Mais les Français n’ont pas été les seuls
à quitter le pays à la fin des années 1950 et au début des années 1960.
L’importante population italienne, essentiellement composée d’artisans,
de petits exploitants agricoles, d’ouvriers et de personnel domestique,
de même que les Maltais, les Grecs et les autres minorités européennes,
a également été touchée par les mesures de nationalisation et de
limitation de l’accès au marché du travail qui visent tous les
ressortissants étrangers sans distinction d’origine, d’appartenance
sociale ou d’ancienneté de l’implantation dans le pays. Dans leur
majorité, les Tunisiens voient partir sans état d’âme ces populations qui
symbolisaient à leurs yeux la réalité d’une présence étrangère jugée
illégitime.
L’exode progressif de la quasi-totalité de la population juive, seule
minorité religieuse nationale, est directement lié au choix des
nouveaux dirigeants de promouvoir un nationalisme à base identitaire
dans lequel il lui a été impossible de se reconnaître. Les données
chiffrées la concernant varient d’une source à l’autre, les hypothèses les
plus hautes ne dépassant pas 100 000 personnes au moment de son
apogée démographique à la fin des années 1940. Le recensement de
1946 dénombre 71 000 juifs tunisiens, auxquels il faut ajouter un peu
plus de 16 000 juifs ayant acquis la nationalité française et 4 000 à
5 000 Livournais détenteurs d’une nationalité européenne, le plus
souvent italienne. En 1956, la Tunisie ne compte plus que quelque
60 000 citoyens de confession juive, dont la moitié vit dans la
5
capitale . Les premières vagues migratoires ont en effet commencé
avant l’indépendance et ont eu deux causes principales, l’attrait du
sionisme chez une fraction de cette minorité, essentiellement dans ses
couches populaires, et la francisation de sa bourgeoisie ayant vu dès la
e
fin du XIX siècle dans la France républicaine et laïque un agent de sa
propre émancipation. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à celle
du Protectorat, les organisations sionistes ont pignon sur rue dans la
capitale, et le bureau de l’Agence juive organise le départ des aspirants
à l’émigration à partir de la création d’Israël en 1948. Les sources
israéliennes estiment à 25 000 le nombre d’entrées de Tunisiens sur le
6
territoire du nouvel État de 1948 à 1956 . À côté des Livournais et des
juifs de nationalité française, les Tunisiens juifs des couches les plus
aisées ont connu par ailleurs au cours de la première moitié du
e
XX siècle un double processus de sortie de la sphère communautaire et
de désindigénisation, si l’on nous permet ce néologisme, pour adopter
la langue et les modes de vie du colonisateur. Quelques milliers d’entre
eux, craignant une indépendance aux conséquences incertaines à leurs
yeux, ont donc suivi les juifs français qui ont été les premiers à quitter
le pays dès 1956.
L’exode de la majorité a toutefois été plus tardif, le caractère
discriminatoire de la politique officielle ayant mis quelques années à se
faire sentir. Depuis la période coloniale en effet, une constante
ambivalence a caractérisé l’attitude des dirigeants nationalistes
successifs qui ont oscillé entre un réel souci d’intégrer les juifs au
mouvement national comme une des composantes de la population du
pays et le rappel récurrent de l’islamité du peuple tunisien.
L’affirmation publique de ces deux postures contradictoires s’est
poursuivie dans les débuts de l’indépendance, époque où de nombreux
citoyens juifs – souvent communistes – qui avaient pris position en
faveur de cette dernière se sont engagés avec ferveur dans la
construction du nouvel État et où les lieux de sociabilité mixtes ont été
loin d’être rares. En 1956, le premier gouvernement Bourguiba
comprend un ministre juif, et un député de la même confession siège à
l’Assemblée constituante. Mais, si la qualité de citoyens leur est
juridiquement reconnue, la Constitution, comme leur exclusion de
l’armée et de certains secteurs jugés sensibles, les maintient à l’écart du
« peuple », cette construction idéologique d’une communauté
organique soudée par une identité homogène arabo-musulmane. En
fait, la posture majoritaire chez les hommes politiques et les
intellectuels tunisiens est celle qui ne nie pas la profondeur de la
présence juive, mais la cantonne dans une position d’extériorité par
rapport à la société. Les juifs, en somme, ne sont pas tout à fait des
étrangers sans être vraiment des nationaux. Au fil des années en outre,
l’existence de l’État d’Israël, puis son expansion aux dépens des
territoires destinés à faire partie de l’État palestinien prévu par le plan
de partage de l’ONU de 1947, ont transformé en fracture la différence
communautaire.
Débute dès lors l’ère de la confusion entre sionistes et juifs, ces
derniers étant vus par beaucoup comme la cinquième colonne
potentielle de l’ennemi. En 1961 cependant, ils sont encore quelque
50 000. Mais les réactions antijuives ayant suivi la bataille de Bizerte
en juillet 1961, la mise en coopératives des activités commerciales à
partir de 1962 qui a touché en priorité les commerçants de confession
juive, et l’épuration de l’administration de ses fonctionnaires juifs ont
accéléré les départs. Enfin, l’onde de choc interne de la guerre des Six
Jours de juin 1967 a convaincu les plus réticents de quitter une terre
natale qui ne leur offrait plus ni sécurité ni avenir. Le 5 juin en effet,
une manifestation contre Israël et les États-Unis dégénère en tentative
de pogrom au cours duquel des boutiques de commerçants juifs de
Tunis et la grande synagogue de la capitale sont saccagées par des
émeutiers. La condamnation publique de l’événement par Bourguiba
n’empêche pas le départ massif de ce qui restait de cette population, à
l’exception de quelques milliers d’entre eux dont le nombre n’a cessé de
s’amenuiser au fil des ans.
Une fois disparue, ou à peu près, du paysage, la dimension juive de
la Tunisie a été systématiquement gommée de l’enseignement de
l’histoire et la présence millénaire de cette minorité, effacée des
mémoires collectives. Même si cette exclusion s’est effectuée de façon
moins rapide et moins violente qu’en Égypte et dans l’Orient arabe,
raison pour laquelle persistent encore bien des traces de cette histoire
ainsi qu’une modeste présence juive, elle n’en a pas moins été radicale
et a révélé la nature d’un nationalisme plus proche de celui du reste du
monde arabe qu’on ne l’a cru.
On peut en déduire que, alors que la politique féminine du pouvoir
bourguibien et les dynamiques qu’elle a enclenchées sont une des
manifestations les plus éclatantes de la spécificité tunisienne, le sort
réservé aux minorités a en revanche rapproché la Tunisie de son
environnement politico-culturel régional dans la mesure où ce
processus historiquement inédit d’homogénéisation de la population
tunisienne a fait disparaître, comme dans le reste du Maghreb, tout
rapport collectif à la pluralité. D’autant que, après une décennie de
réformes, l’effacement progressif d’un Bourguiba vieillissant et atteint
par la maladie a atténué sa capacité à s’opposer aux tenants d’une
fermeture qui est allée croissant à partir des années 1980. Car l’arabité
et l’islam n’ont cessé de gagner du terrain, continuant d’une part à être
instrumentalisés à des fins politiques et correspondant de l’autre à la
montée en puissance d’un courant structuré au sein même du pouvoir
bourguibien.
La religion a d’abord servi à marginaliser une gauche aux
convictions laïques et internationalistes affirmées et faisant figure,
durant la décennie 1960, de principale force d’opposition à un régime
tolérant de moins en moins la contestation. S’éloignant d’un Parti
communiste encore influent dans les milieux intellectuels mais jugé
sclérosé, un groupe d’étudiants marxistes a fondé en 1963 à Paris – où
plusieurs centaines de Tunisiens poursuivent alors leurs études – le
Groupe d’étude et d’action socialiste tunisien (GEAST), plus connu
sous le nom de Perspectives, titre de sa revue. Dès avant le retour de
ses chefs de file en Tunisie, ce mouvement acquiert une influence non
négligeable à l’université et dans le monde enseignant. Favorables aux
réformes modernistes et au sécularisme de Bourguiba, ses militants
s’opposent en revanche frontalement à sa politique étrangère alignée
sur celle des États-Unis et à l’entreprise de collectivisation autoritaire
de l’économie dans laquelle ils voient une caricature du socialisme
auquel ils aspirent. Les affrontements se multiplient entre cette
jeunesse contestataire et le pouvoir. Dès lors, deux stratégies sont
mises en œuvre pour neutraliser un mouvement considéré, malgré la
faiblesse de ses effectifs, comme l’ennemi à abattre : une énergique
répression d’un côté et le recours à la religion de l’autre pour réduire
son influence. La première vague d’arrestations de dirigeants de
l’extrême gauche, mais aussi de communistes et de baathistes – dont la
rhétorique panarabe séduit nombre d’étudiants –, a lieu en mars 1968
à la suite d’une forte agitation. Grèves et manifestations, à chaque fois
brutalement réprimées, ne cessent pas durant toute la fin des années
1960, jusqu’à atteindre un apogée en 1972 et déborder le cadre de
l’université. Celle-ci est fermée plusieurs mois, et plus de trois cents
étudiants sont arrêtés. Condamnés l’année suivante, la plupart vont
rejoindre leurs aînés qui purgent de lourdes peines au bagne de Nador,
aux portes de Bizerte. Parallèlement à cette mise au pas, les dirigeants
du parti devenu unique en 1963 tentent de lutter contre la séduction
exercée par les gauches en reconfessionnalisant partiellement les
discours et les pratiques. Le gouvernement facilite ainsi l’ouverture de
lieux de prières dans les internats des lycées et dans les foyers
universitaires et autorise en 1968 la création d’« associations de
sauvegarde du Coran » qui seront les pépinières des futurs cadres du
mouvement islamiste.
Il est vrai qu’au sein de l’opinion comme dans les cercles dirigeants,
l’arabité et le retour à un islam de moins en moins marqué par une
lecture réformatrice ont gagné de nombreux adeptes. Une partie de la
gauche elle-même a épousé le nationalisme arabe dès le début des
années 1970, abandonnant l’internationalisme de la première
génération du mouvement Perspectives. Le chef de l’État lui-même ne
bloque plus, sauf en de rares occasions, une évolution qui s’accélère.
L’arabisation de l’école est, dans ce contexte, un objectif stratégique
des « arabistes » du régime. En décembre 1969, Mohamed Mzali –
partisan résolu de cette évolution dont il défend le principe et
l’application dans sa revue Al Fikr (La Pensée) – devient ministre de
l’Éducation et entame le processus d’arabisation de l’enseignement qui
s’accélère lors de son retour au même ministère en 1976. Le problème,
en fait, ne réside pas dans l’adoption de la langue nationale comme
langue de l’instruction, mais dans le changement du contenu de
l’enseignement qui l’accompagne, où les matières à connotation
religieuse prennent une place croissante. Car, contrairement au
e e
Machrek qui a connu au tournant du XIX et du XX siècles un important
mouvement de rénovation de l’arabe porté par des élites
modernisatrices en partie chrétiennes, l’arabisation a été vue au
Maghreb comme un outil privilégié de lutte contre une
occidentalisation culturelle portant un danger de dissolution de la
personnalité nationale, et la langue arabe y a été indissociable d’une
7
construction identitaire ancrée dans le référent religieux . Avec l’aide
du pouvoir donc, le relatif climat de libéralisme sociétal et d’ouverture
culturelle prévalant depuis l’indépendance laisse place à partir des
années 1970 à ce que certains ont qualifié de retour du refoulé
islamique et, dans la décennie suivante, l’islam politique remplace la
contestation de gauche à l’université. Signe des temps, une circulaire
ministérielle de 1972 interdit à la Tunisienne musulmane d’épouser un
non musulman, faisant de la religion une condition au mariage et
restreignant pour les femmes seulement la liberté de choix du conjoint.
En 1974, la volonté exprimée par Bourguiba de parfaire le Code du
statut personnel en instituant l’égalité successorale entre hommes et
femmes se heurte à une opposition résolue, non seulement dans
l’opinion mais également au sein du gouvernement et de son propre
entourage, qui le conduit à renoncer à cette réforme. Toutefois, jusqu’à
la fin de son règne trentenaire, quelques garde-fous auront permis de
ralentir le processus de réislamisation de la sphère politique et de la
société. Ils seront en partie levés par son successeur qui portera à son
apogée la double stratégie de répression d’un mouvement islamiste
devenu puissant et de réislamisation des discours et des pratiques
officielles.
Un des paradoxes de la Tunisie contemporaine réside ainsi dans la
force de l’entreprise bourguibienne de sécularisation, qui aura
profondément marqué une société se distinguant jusqu’à nos jours du
reste du monde arabe et, à l’inverse, dans la résilience de son
marqueur religieux qui aura permis son renouveau, une fois affaiblis le
verbe et la capacité de son premier président, dilué dans l’exercice d’un
pouvoir tout-puissant l’enthousiasme réformateur de la jeune
génération dirigeante et réduits au silence les contre-discours d’une
gauche démantelée. Plus tard, les ténors vieillissants de cette dernière
se revendiqueront comme les seuls véritables héritiers du mouvement
e
réformiste du XIX siècle et de la modernité bourguibienne.
TROPISME OCCIDENTAL ET CONTRAINTES RÉGIONALES
DE LA DIPLOMATIE BOURGUIBIENNE
Si l’ambiguïté du rapport entre les sphères politique et religieuse a
caractérisé le processus de construction de l’État, elle n’a pas rejailli sur
sa politique extérieure marquée tout au long de l’ère bourguibienne par
un alignement sans failles sur l’Occident et des relations pour le moins
compliquées avec l’environnement régional. Bourguiba seul en définit
dès 1956 les priorités et le tempo en fonction de ses affinités
idéologiques, de son pragmatisme politique et des fortes contraintes
auxquelles doit faire face le jeune État. Jusqu’à ce que la vieillesse fasse
pâlir son étoile, il a donné à la Tunisie une place sur l’échiquier
international sans rapport avec la modestie de son territoire et la
faiblesse de ses ressources. À la tête d’un pays trop étroit pour ses
ambitions, il s’est un temps imposé comme un acteur de la géopolitique
mondiale du fait de la hardiesse de certaines de ses positions. Mais,
d’abord, il a dû solder de graves contentieux avec l’ex-puissance
tutrice, aggravés par la longue guerre d’indépendance de l’Algérie à
laquelle il a apporté un indéfectible soutien, sans partager aucune des
options idéologiques du Front de libération nationale (FLN) plus
proche du panarabisme yousséfiste que de son parti pris occidental.
Pour autant, il n’a pas coupé les ponts avec un voisinage oriental
encombrant tout en essayant de soustraire la Tunisie aux prétentions
hégémoniques régionales, de l’Égypte d’abord, puis de l’Algérie
devenue indépendante, et enfin de la Libye à partir du coup d’État de
Mouamar Kaddafi en septembre 1969.
Jusqu’en 1962, l’hypothèque algérienne pèse lourdement sur les
relations franco-tunisiennes. Le 22 octobre 1956, l’armée française a
détourné à la barbe des autorités tunisiennes l’avion amenant du
Maroc les principaux dirigeants du FLN – qui demeureront internés
jusqu’au cessez-le-feu de mars 1962. Pour la France – qui y dispose
toujours de troupes disséminées sur son territoire ainsi que de la base
de Bizerte –, la Tunisie représente un hinterland stratégique dont elle
n’entend pas laisser la jouissance aux maquisards algériens et dont elle
veut garder le contrôle par tous les moyens, du chantage à l’aide
financière au jeune État à l’intervention militaire directe. Bourguiba,
lui, doit protéger la fragile souveraineté tunisienne à la fois contre les
menées françaises et contre la volonté algérienne de disposer à sa guise
de ses bases installées du côté tunisien de la frontière où campent des
milliers de combattants, dont le nombre est supérieur à celui de
l’armée nationale naissante. Il lui faut enfin neutraliser l’alliance nouée
entre Nasser, Ben Youssef et le FLN – qui met son régime et sa propre
personne en danger – tout en continuant à soutenir le combat des
Algériens à la fois par conviction et pour démontrer qu’il n’a rien d’un
jouet des Occidentaux comme le clament ses adversaires. Le 8 février
1958, invoquant un « droit de suite » contre les maquisards de l’Armée
de libération nationale algérienne (ALN), l’aviation française bombarde
le village frontalier tunisien de Sakiet Sidi Youssef, faisant quatre-
vingts morts civils. Bourguiba, d’autant plus ulcéré qu’il a toujours
prôné la négociation entre Algériens et Français, exige le retrait
immédiat de toutes les troupes françaises de Tunisie et dépose une
plainte au Conseil de sécurité avec le discret soutien de Washington.
En pleine guerre froide, les États-Unis ont en effet trouvé dans l’ennemi
acharné du communisme qu’est le président tunisien – avec lequel les
liens sont étroits et anciens – leur meilleur allié maghrébin. De Gaulle,
entre-temps, est arrivé au pouvoir à la suite du coup de force des ultras
à Alger le 13 mai 1958. Peu disposé à voir les Anglo-Saxons prendre la
main au Maghreb, il fait évacuer le 17 juin toutes les bases françaises
de Tunisie à l’exception de celle de Bizerte. Dès lors, Bourguiba n’a de
cesse de vouloir récupérer cette enclave emblématique du caractère
inachevé de l’indépendance afin de couper l’herbe sous les pieds de ses
adversaires qui continuent de le traiter de « valet de l’impérialisme ». Il
ne faut pas négliger, en effet, la centralité du contexte intérieur et
régional dans les événements ayant conduit à la bataille de Bizerte,
cuisante défaite militaire et victoire diplomatique incontestable pour la
Tunisie, tragédie humaine que le pouvoir n’aura de cesse de minimiser
et prétexte saisi par Bourguiba pour faire taire chez lui toute
opposition. Sur le plan régional, ses relations avec l’Égypte sont au plus
bas. Après avoir fait adhérer son pays à la Ligue arabe en 1958, il en a
claqué la porte peu après et a rompu avec Nasser à la suite d’une
tentative d’assassinat contre lui préparée à partir du Caire d’où Ben
Youssef continue de lancer ses diatribes et ses attaques. Ses rapports
avec les dirigeants algériens ne sont guère meilleurs. Ces derniers ont
qualifié « d’étranglement de la révolution algérienne » sa tentative
avortée de traiter par la négociation le contentieux avec la France lors
d’une rencontre avec de Gaulle à Rambouillet le 27 février 1961.
Craignant par-dessus tout qu’une Algérie bientôt indépendante
dirigée par Ahmed Ben Bella aide Nasser à installer Ben Youssef au
pouvoir à Tunis, le président tunisien veut en finir avec l’affaire de
Bizerte et exige en juillet son évacuation. Non seulement de Gaulle
oppose une fin de non-recevoir à ses émissaires, mais il fait
entreprendre des travaux de prolongement de la piste d’envol de la
base. Estimant qu’il a tout à gagner à suréagir à la provocation,
Bourguiba rompt les relations diplomatiques avec Paris. Dans sa vie
politique, le chef nationaliste devenu homme d’État a toujours su
mesurer les rapports de force et ne s’est trompé jusque-là qu’une fois,
en avril 1938, sur la détermination de la France à garder le contrôle
d’une situation, ce qui lui a valu des années de prison. Bizerte, en
1961, a été sa seconde erreur. Convaincu que Paris répugnera à
riposter, il y envoie des milliers de civils manifester contre l’occupation.
Le 19 juillet, dix mille personnes massées dans les rues, les femmes aux
premiers rangs, tentent de forcer les barrages dressés par l’armée
française. Les soldats tirent pour empêcher la foule d’avancer. Un
carnage qui va durer deux jours commence alors, que l’armée
tunisienne totalement inexpérimentée tente en vain d’arrêter. Plus de
2 000 morts, selon les estimations les plus sérieuses, restent sur le
2
pavé . Pour les Tunisiens, qui ne comprennent pas qu’on les ait
envoyés sans précautions à la boucherie, le choc est terrible et aura de
graves répercussions intérieures. Surpris par l’ampleur de la
catastrophe, Bourguiba veut au moins la transformer en victoire
diplomatique. Dès le 21 juillet, une plainte est déposée auprès du
Conseil de sécurité de l’ONU et, le 25 août, l’Assemblée générale –
présidée cette année-là par le Tunisien Mongi Slim – vote à une
écrasante majorité une résolution en faveur de la Tunisie. Nasser, de
son côté, apporte avec éclat son soutien à son vieil adversaire qui s’est
enfin opposé à la France. Prêt selon son habitude à saisir l’opportunité
que représente ce retournement, Bourguiba met à exécution un projet
qu’il caressait depuis longtemps et fait assassiner le 12 août Ben
Youssef dans un hôtel de Francfort par deux de ses hommes de main.
Débarrassé de son pire ennemi et enfin légitimé par ses pairs arabes, il
doit cependant attendre l’indépendance de l’Algérie pour voir Bizerte
évacué et la Tunisie recouvrer en 1963 sa souveraineté sur la totalité
de son territoire.
Bourguiba apparaît à l’époque sous les traits de Janus. Tandis que,
sur le plan intérieur, l’assassinat de Ben Youssef a montré jusqu’où
pouvait aller la violence de son régime, le chef de l’État tunisien a
acquis une incontestable popularité internationale en se forgeant une
image de réformateur moderne et de leader modéré ayant choisi le
camp du « monde libre » malgré ses démêlés avec son ex-colonisateur.
Son approche du conflit israélo-palestinien va lui donner l’aura d’un
visionnaire. Sur cette question, sa pensée et son langage sont depuis
toujours aux antipodes des passions qui habitent les dirigeants et les
masses du Moyen-Orient. Il n’a pas craint d’affirmer qu’il considérait
comme une erreur la guerre livrée par les Arabes à Israël en 1948, a
recommandé aux Palestiniens de faire du « bourguibisme » en
privilégiant autant que faire se pouvait la négociation pour atteindre
leur objectif, et a eu des contacts avec des personnalités libérales du
Congrès juif mondial. Ses relations avec Nasser se sont toutefois
améliorées depuis qu’il l’a reçu à Tunis avec Ben Bella en octobre 1963
pour fêter l’évacuation de Bizerte, et il commence le 16 février 1965
sur les bords du Nil une tournée moyen-orientale. La délégation
tunisienne arrive le 27 février à Amman. Une visite au camp de
réfugiés palestiniens de Jéricho fait partie du programme. Devant le roi
Hussein de Jordanie – qui administre depuis 1948 la Cisjordanie – et
les milliers de déracinés qui l’écoutent, le président tunisien se livre à
une critique sans fard du jusqu’au-boutisme arabe pour affirmer que
8
« la politique du tout ou rien nous a menés en Palestine à la défaite ».
Le 6 mars, à Jérusalem, il précise sa pensée : tout en insistant sur le
caractère colonial du fait israélien, il n’en préconise pas moins une
négociation avec l’État hébreu qui pourrait aboutir à la paix. Le
11 mars, à Beyrouth, devant une assistance largement hostile, il prêche
la raison aux Arabes et, s’adressant aux Israéliens, leur dit que seule la
paix pourra garantir leur sécurité. Ses propos font la une de la presse
internationale qui le porte aux nues et provoquent l’ire des leaders
arabes. L’Irak et la Syrie annoncent leur refus de recevoir le président
tunisien. Dans les jours suivants, de violentes manifestations
antitunisiennes ont lieu à Damas, à Jérusalem, à Beyrouth et au Caire.
De retour à Tunis, Bourguiba n’en continue pas moins sur sa lancée,
réclamant le respect des résolutions de l’ONU et exhortant dirigeants
israéliens et palestininiens à se rencontrer. Le Département d’État
9
américain « accueille chaleureusement l’initiative ».
Mais la « bombe de la paix » bourguibienne, comme l’a nommée un
commentateur de l’époque, est rapidement désamorcée. Le 28 avril, le
ministre égyptien des Affaires étrangères déclare que « la cause arabe
ne souffre ni médiation ni négociation » et les moins diplomates
traitent le Tunisien de valet du sionisme. Ce refus arabe ne manque pas
de soulager les responsables israéliens. Quelques-uns d’entre eux ont
salué la volonté de paix de Bourguiba, mais la plupart préfèrent en
effet l’intransigeance traditionnelle de leurs adversaires à une offre de
négociation qui les contraindrait à renoncer à leurs ambitions
territoriales. Tout, en somme, est rentré dans l’ordre dans un Moyen-
Orient dévoré par ses maximalismes. Bourguiba, lui, aura gagné dans
cette aventure l’auréole d’un homme de bonne volonté et aucune
initiative de dialogue israélo-palestinien n’a eu lieu depuis cette date
sans référence à son geste précurseur. À l’époque, les Tunisiens ont
sans nul doute admiré la prouesse de leur président et une partie de
l’opinion s’est montrée favorable à ses propositions. La minorité juive
quant à elle porte alors aux nues un président qui parle de paix, et
même de fraternité possible. Mais à peine deux ans plus tard les
3
événements du 5 juin 1967 révèlent la porosité de la Tunisie aux
rhétoriques enflammées venues d’Orient.
Bourguiba, lui, ne déviera jamais de sa position. En 1974, il presse
de nouveau – mais en vain – les Palestiniens de négocier, ce qui accroît
son mépris à l’égard de dirigeants arabes reclus selon lui dans leurs
rêves de grandeur et incapables de réalisme politique. À l’été 1982,
après l’invasion israélienne du Liban et le bombardement de Beyrouth,
c’est pourtant la Tunisie qui accueille la direction de l’Organisation de
libération de la Palestine (OLP) accompagnée d’un millier de ses
combattants. Bourguiba, au départ, y est hostile car – fort de
l’expérience de la guerre d’Algérie et de l’exemple libanais – il ne veut
pas d’une armée étrangère sur le sol tunisien. Mais, sous la pression de
son épouse qui plaide pour les recevoir et, selon certains, de
Washington, il finit par donner son accord. Wassila, dont le pouvoir est
4
devenu considérable depuis son mariage en 1962 et à mesure du
vieillissement de son mari, est sensible à la cause palestinienne et
entretient des rapports étroits avec ses dirigeants. Le chef de l’État se
laisse convaincre à condition que les Palestiniens soient désarmés.
Tunis devient ainsi le siège de l’OLP jusqu’en 1993, date à laquelle sont
signés les accords d’Oslo entre la direction palestinienne et le
gouvernement israélien. La Tunisie, pourtant, aura été bien mal
récompensée de cet accueil. Le bombardement par Israël du quartier
er
général de l’OLP dans la banlieue sud de Tunis le 1 octobre 1985 a
été chaudement approuvé par le président américain Ronald Reagan
qui n’a eu aucun mot pour déplorer cette attaque contre un des plus
fidèles alliés arabes des États-Unis. Malgré l’abstention américaine lors
du vote du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant l’opération
israélienne, la diplomatie bourguibienne a pris conscience à cette
occasion de la fragilité de l’alliance privilégiée avec Washington dès
lors que les intérêts de l’État hébreu sont en jeu.
Quelles que soient la profondeur de l’influence orientale,
l’ancienneté et l’étroitesse des liens que la Tunisie entretient avec le
Machrek et avec les monarchies du Golfe qui ont vite été des bailleurs
de fonds importants des projets tunisiens de développement, elle en est
également éloignée par son appartenance au Maghreb, cet Occident
lointain du monde arabe. Malgré les différences entre les régions et les
États qui le composent, l’histoire a montré à quel point leurs destins
sont liés, et l’idée d’un Maghreb unifié a tôt germé dans les esprits des
dirigeants nationalistes. En 1958, une rencontre a réuni à Tanger les
chefs de l’Istiqlal marocain, du Néo-Destour tunisien et du FLN algérien
qui se donnent pour objectif dès cette date de parvenir à l’unité des
trois pays du Maghreb central, une fois acquise l’indépendance de
l’Algérie. Mais les appétits rivaux de Rabat et d’Alger et le refus d’Alger
de rétrocéder au Maroc des territoires sahariens dont la France l’avait
privé au profit de sa colonie provoquent en octobre 1963 un
affrontement armé entre les deux pays avant que l’affaire du Sahara
occidental ne les éloigne irrémédiablement à partir de 1975. Ces
différends auront eu raison d’une aspiration commune aux opinions
des trois pays du Maghreb central et de la partie tripolitaine de la
Libye.
D’une taille bien modeste par rapport à ses voisins, la Tunisie a
tenté d’entretenir avec eux des relations équilibrées et – malgré la
faiblesse de ses moyens – d’empêcher l’émergence d’une puissance
dominatrice dans la région. Ce souci de promouvoir un équilibre
géopolitique régional l’a poussée à reconnaître la Mauritanie dès
l’indépendance de cette dernière en 1960, malgré l’hostilité du Maroc
qui en revendique alors la possession. Avec ses voisins immédiats,
l’Algérie à l’ouest et la Libye au sud, elle a dû constamment négocier
une autonomie que ces deux puissances pétrolières aux ambitions
hégémoniques affirmées ont maintes fois tenté de lui confisquer. À
partir de la fin des années 1960, profitant de l’affaiblissement d’un
5
Bourguiba miné par la maladie, Alger et Tripoli se sont immiscés tour
à tour dans les luttes entre prétendants à la succession du chef de l’État
tunisien, trouvant dans l’un ou l’autre des clans en présence des alliés
pour servir leurs objectifs.
Les relations de Tunis avec Alger n’ont jamais été sereines. Après
s’être réchauffées à la suite du coup d’État de juin 1965 ayant démis
Ahmed Ben Bella et des concessions territoriales consenties par Tunis à
une Algérie voulant conserver la totalité de son immense domaine
saharien, elles se sont de nouveau détériorées quand le ministre
tunisien déchu, Ahmed Ben Salah, y a trouvé refuge en 1973 lors de sa
spectaculaire évasion. Mais le président Houari Boumediene, qui veut
enrôler son modeste voisin dans sa sphère d’influence, trouve un
précieux soutien en la personne de Mohamed Masmoudi, resté
longtemps ministre tunisien des Affaires étrangères. Ce politique rusé
qui est depuis 1954 un proche collaborateur de Bourguiba s’est
convaincu au fil des ans que, compte tenu de sa dimension et de ses
ressources, la Tunisie ne peut avoir d’avenir solitaire et doit renforcer
ses liens avec son environnement immédiat. Durant les années 1970-
1974, il est le maître d’œuvre du rapprochement avec Alger d’abord,
puis avec Tripoli, avant que l’échec du projet d’union avec la Libye ne
mette fin à sa carrière politique. Bourguiba, dont le vieillissement n’a
pas tout à fait émoussé la finesse, se méfie toutefois des intentions de
son homologue algérien. En 1973, il oppose une fin de non-recevoir à
la proposition d’union entre les deux pays que lui présente Boumediene
malgré l’énergie déployée par Masmoudi pour voir le projet se réaliser.
À la suite de cette déconvenue, le pouvoir algérien tentera
régulièrement de déstabiliser son voisin. En janvier 1980, ses services
auront été la tête pensante de la brève occupation de la ville de Gafsa
par un commando armé venu de Libye et ayant pour mission de
soulever le Sud tunisien aux vieilles traditions de dissidence. Mais
l’union nationale provoquée par cette intrusion et l’aide militaire
immédiate apportée par la France et le Maroc pour réduire
l’insurrection ont eu raison de cette tentative algéro-libyenne de faire
tomber le régime bourguibien.
Car, depuis 1974, les rapports avec la Libye sont également
marqués par une franche hostilité du fait, là aussi, d’une tentative
mort-née d’union entre Tunis et Tripoli. La Tunisie, qui entretenait
d’excellentes relations avec la paisible monarchie senoussite libyenne
alignée comme elle sur l’Occident, a vu d’un mauvais œil l’arrivée au
pouvoir en 1969 d’un Kaddafi décidé à devenir après la mort de Nasser
le champion d’un panarabisme militant. Après l’échec de ses tentatives
d’union avec l’Égypte puis avec la Syrie, le jeune colonel se tourne vers
la Tunisie. Il est vrai que les deux pays sont proches et que leur
frontière longue de près de 400 kilomètres ne sépare pas vraiment des
populations aux liens ancestraux. En 1973, le premier choc pétrolier a
donné aux États exportateurs d’hydrocarbures une force de frappe dont
ils n’auraient osé rêver. Comme l’Algérie, la Libye en fait partie et les
ambitions de Kaddafi s’en trouvent renforcées. Malgré le peu d’estime
dans laquelle il tient son voisin, Bourguiba – qui sait la faiblesse de son
pays – n’est pas hostile à une forme d’union dont la Tunisie pauvre
mais disposant d’importantes ressources humaines serait à ses yeux le
cerveau et la Libye riche et désertique l’argentier, et qui donnerait à la
nouvelle entité une place de choix sur l’échiquier international. Son
état de santé, déplorable à l’époque, l’empêche toutefois de considérer
toutes les facettes de l’entreprise. Masmoudi fait le reste et prépare une
rencontre entre les deux chefs d’État à Djerba. À la stupéfaction des
Tunisiens et du reste du monde, ils y paraphent le 12 janvier 1974 un
traité d’union rédigé par le Libyen qui annonce la fusion des deux États
dans une « République arabe islamique ». Masmoudi et les partisans de
l’union exultent mais ses opposants, qui avaient été tenus éloignés des
préparatifs et la considèrent comme une folie, s’organisent rapidement
pour la faire avorter. Le Premier ministre Hedi Nouira et la Première
dame Wassila – dont les rapports sont ordinairement exécrables –
10
dirigent ensemble la contre-offensive , épaulés par les dirigeants
algériens furieux de n’avoir pas été mis au courant du projet et inquiets
de la possible émergence d’une puissance concurrente à leur frontière
orientale, et par les capitales occidentales qui craignent de voir la
stable Tunisie absorbée par son belliqueux voisin. Le 14 janvier, Nouira
menace de démissionner si Masmoudi n’est pas démis de ses fonctions.
Bourguiba cède. La « République arabe islamique » aura vécu
48 heures. L’épilogue de cette affaire a lieu le 24 janvier à Genève où le
président tunisien qui s’y fait soigner rencontre son homologue libyen
pour lui signifier – sous la pression des membres de son gouvernement
pratiquement tous opposés à l’union – l’enterrement de cette dernière.
Les réserves exprimées par les pays occidentaux ont sans nul doute
exercé un rôle majeur dans la reculade du vieux chef affaibli qui n’avait
pas prévu l’ampleur des oppositions intérieures et internationales à un
projet totalement utopique sous la forme imposée par Kaddafi. Ce
dernier n’a dès lors de cesse de tenter de déstabiliser un régime n’ayant
pas voulu de lui. Tandis que les relations avec l’Algérie s’améliorent
après la mort de Boumediene en décembre 1978 malgré le « coup » de
Gafsa à propos duquel le nouveau président algérien Chadli Benjedid
assurera plus tard qu’il ignorait tout, il faut attendre 1987 et l’arrivée
au pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali pour voir se réchauffer les
rapports tuniso-libyens. Mais, quels que soient les pouvoirs en place à
Alger et à Tripoli, l’influence exercée par les deux capitales sur leur
voisin et ses tentatives plus ou moins réussies pour s’y soustraire
doivent être vues comme une constante de la diplomatie régionale de
la Tunisie.
DU SOCIALISME AU LIBÉRALISME D’ÉTAT
ET AUX CONTESTATIONS POPULAIRES
En 1956, la Tunisie compte quelque 4 millions d’habitants. C’est un
pays pauvre dont les principaux secteurs de l’économie sont encore aux
mains de l’ex-puissance tutrice, où la population est majoritairement
rurale malgré une rapide croissance urbaine, où la misère sévit
toujours dans les campagnes plus encore qu’à la ville, où la relative
prospérité du Nord et du Sahel côtiers contraste avec la dureté de la
vie dans les régions intérieures et dans le Sud, où tout ou presque est à
faire pour sortir de ce qu’on nomme alors le sous-développement.
Tout occupé à lancer les réformes sociétales qu’il juge prioritaires,
Bourguiba délaisse dans un premier temps le champ économique, et les
mesures prises de 1956 à 1961 relèvent davantage de la volonté de
parfaire la souveraineté tunisienne que du choix réfléchi d’un modèle
de développement. Après avoir nationalisé quelques entreprises
stratégiques comme les chemins de fer et les mines de phosphates,
Tunis se dote en novembre 1957 d’une nouvelle monnaie, le dinar, et
s’affranchit de la tutelle monétaire française en créant sa Banque
centrale en octobre 1958. En matière économique comme dans tout ce
qu’il a entrepris, le chef de l’État est seulement habité par la volonté de
moderniser le pays, considérant la lutte pour le développement comme
un prolongement de celle qu’il a menée pour la libération, et par la
conviction que c’est à l’État seul de mettre en œuvre une politique
devant y conduire. Si fortes soient-elles, ces convictions ne font pas un
programme et ne s’insèrent dans aucun schéma préconçu. C’est
pourquoi sa présidence s’est divisée, en matière économique, en deux
grandes séquences largement antinomiques : celle du « socialisme »
destourien pensé et mis en œuvre par Ahmed Ben Salah et, après
l’échec de ce dernier, celle de la libéralisation dont Hedi Nouira a été
l’architecte pendant une décennie.
Dans les premières années de l’indépendance, seule l’UGTT est
dotée d’un projet cohérent dont le pivot est l’organisation coopérative
des structures productives. Ce projet figurait déjà dans son programme
économique de 1951, qui prenait entre autres pour référence les
coopératives yougoslaves. L’évolution sociale de l’encadrement de la
centrale qui, après l’assassinat de Farhat Hached, est passée sous le
contrôle de la petite bourgeoisie urbaine néo-destourienne en dépit des
réserves des éléments prolétaires de sa direction comme Habib Achour,
bourguibiste convaincu mais pétri de culture ouvrière, ne lui fait pas
pour autant répudier ces idées même si l’anticapitalisme résolu de son
fondateur est abandonné. L’élection d’Ahmed Ben Salah au secrétariat
général de la centrale en juillet 1954 a renforcé cette tendance. Ce
Sahélien néo-destourien, enseignant de formation, qui a travaillé à la
CISL à Bruxelles, est proche de l’AFL-CIO américaine et des syndicats
européens non communistes. Au congrès de l’UGTT de
septembre 1956, il en a détaillé le programme socio-économique,
aussitôt rejeté par un Bourguiba qui le qualifie de « communiste » et
refuse d’apporter sa caution à toute forme de collectivisme. Mais si les
vieux cadres du Néo-Destour sont en majorité libéraux sur le plan
économique, les plus jeunes sont tentés par la mise en œuvre d’une
politique inspirée à la fois du social-réformisme et du centralisme
planificateur autoritaire des socialismes nationaux qui fleurissent à
l’époque partout dans le tiers-monde. Soucieux de faire de l’État à la
fois le conducteur de la modernisation économique, le représentant de
l’intérêt général et l’opérateur de la solidarité sociale, et naturellement
enclin au dirigisme, Bourguiba se laisse convaincre par Ben Salah de la
nécessité de la planification.
Ce dernier est en effet le seul, à l’époque, à lui présenter une
marche à suivre cohérente pour développer le pays et le persuade en
outre que le socialisme qu’il prône – fondé sur l’unité nationale et non
sur la lutte des classes – est aux antipodes du marxisme dont le chef de
l’État est un inlassable contempteur. Son projet s’articule autour de
deux lignes de force inspirées par les théoriciens du développement de
l’école dépendantiste : la collectivisation des biens de production et des
circuits commerciaux par la création d’un système coopératif vertical
qui s’apparente en fait à une étatisation des structures productives, et
une industrialisation de substitution aux importations destinée à
réduire la dépendance vis-à-vis des pays industriels des « nations
11
prolétaires » enfermées dans des économies de type primaire. La
création de ces « pôles de développement » dominés chacun par une
industrie lourde et installés de préférence dans les zones défavorisées
est en outre censée entraîner des dynamiques capables de sortir ces
régions de leur marginalité. Quelles qu’aient été les conséquences, aux
antipodes des objectifs affichés, de la mise en œuvre de ce socialisme
autoritaire, les années 1960 ont été les seules au cours desquelles une
politique volontariste a tenté de combler l’immémorial fossé séparant
les régions intérieures du littoral par le biais d’importants
investissements réalisés dans les premières. De la construction d’écoles
et de centres de santé à l’installation de complexes industriels – le plus
souvent ex nihilo, et ce fut leur talon d’Achille –, les autorités de
l’époque ont tenté de mailler le territoire de façon à peu près égalitaire
afin de remédier à un déséquilibre régional dangereux pour le
développement futur du pays.
Une fois Bourguiba convaincu, Ben Salah est nommé secrétaire
6
d’État au Plan et aux Finances et fait adopter un « pré-plan triennal »
avant d’élaborer une feuille de route à plus long terme, les
« Perspectives décennales ». En 1962, le maître d’œuvre de l’aventure
collectiviste devient également ministre de l’Industrie puis de
l’Agriculture et, en 1968, cumule ces portefeuilles avec celui de
l’Éducation. Il est tout-puissant, et Bourguiba se fait le plus ardent
propagandiste de sa politique et son défenseur auprès des sceptiques,
au point d’accepter qu’au congrès de Bizerte de 1964, « son » Néo-
Destour change de nom pour prendre celui de Parti socialiste
destourien (PSD). Le 12 mai 1964, toutes les terres appartenant à des
étrangers sont nationalisées et entrent dans le domaine de l’État.
À partir de là, et surtout à partir de 1967, la collectivisation de
l’ensemble de l’économie s’accélère, de l’industrie au commerce en
passant par l’agriculture. L’État et le Parti qui en est devenu un rouage
sont sommés de mobiliser toutes les énergies pour la mettre en œuvre
en utilisant les méthodes les plus autoritaires quand il faut faire plier
les réfractaires. Car plus le processus prend de l’ampleur, plus les voix
s’élèvent contre une entreprise qui montre rapidement ses limites. Les
premières salves viennent de l’UGTT dont une partie de la direction est
toujours hostile à son inféodation au pouvoir. Réagissant à une forte
dévaluation du dinar et au blocage des salaires décrété en
septembre 1964 par un gouvernement confronté à de graves difficultés
financières, Habib Achour réaffirme avec vigueur la vocation
revendicative de la centrale et accuse le PSD de vouloir la domestiquer.
Fidèle à sa méthode, ce dernier exclut de ses organes dirigeants les
syndicalistes contestataires et fait rentrer dans le rang le syndicat.
Mais, en décembre 1964, les habitants du bourg de Msaken – logé au
cœur d’un Sahel qui est le fief du Parti – refusent d’abandonner leurs
lopins de terre au profit des coopératives dont on leur impose la
création.
Dès lors, la contestation enfle au rythme d’une collectivisation qui
s’emballe. La production et l’activité chutent drastiquement, les
paysans refusant d’ensemencer des terres qui ne leur appartiennent
plus et les commerçants et les industriels ne voulant pas investir dans
des structures qui leur échappent. À partir de 1968, les grands
propriétaires fonciers sont touchés à leur tour. Enfin, alors que la
Banque mondiale – fervente promotrice de la planification étatique
avant de se convertir au libéralisme – avait fermement soutenu
l’expérience, elle en dresse en 1969 un bilan très négatif et avertit les
autorités tunisiennes qu’elle ne saurait continuer à la financer. Le pays
est en ébullition. Dans les zones vouées depuis toujours à l’agriculture
sédentaire, les petits exploitants tentent d’empêcher la destruction des
clôtures séparant les propriétés. L’on compte des morts dans un village.
Le PSD est gagné par la fronde, emmenée en 1968 par Ahmed Mestiri –
issu de la vieille bourgeoisie tunisoise à la fortune assise sur la rente
foncière – qui démissionne de son poste de ministre de la Défense et du
bureau politique du Parti pour se faire le porte-parole des critiques
contre une collectivisation qui a pris des allures de raz de marée.
Devant la convergence des oppositions, Ben Salah, devenu l’homme le
plus détesté du pays, adopte la stratégie de la fuite en avant. Mais
l’hostilité quasi générale dont il fait l’objet commence à écorner l’image
de Bourguiba lui-même.
Ce dernier, affaibli par une crise cardiaque qui a failli l’emporter en
1967, n’a suivi que de loin la révolte de la population dans les régions
qui lui sont depuis longtemps acquises. Ses échos finissent cependant
par lui parvenir. Sans vouloir, dans un premier temps, mettre fin à une
expérience qu’il a défendue sans relâche, il décide d’abord d’en ralentir
le rythme et en informe son ministre. Mais Ben Salah, qui ne manque
ni de conviction ni d’audace, ne s’avoue pas vaincu et défend au
Conseil de la République où siègent les dignitaires du régime et auprès
de l’opinion l’accélération du processus devant aboutir à la réalisation
de son objectif, le socialisme destourien. La réaction du chef de l’État à
cette désobéissance ne se fait pas attendre. Après le limogeage du
ministre au début du mois de septembre 1969, une loi met fin le
22 septembre à l’expérience coopérative. Le pays est en liesse. Cette
explosion de joie fait découvrir à Bourguiba à quel point étaient
impopulaires l’homme et la politique qu’il a si longtemps défendus.
Prenant conscience après coup que la poursuite de cette dernière aurait
pu l’emporter, il fait payer très cher à Ben Salah son propre
aveuglement. Arrêté en mars 1970, l’ex-ministre tout-puissant est
inculpé de haute trahison par la Haute Cour de justice et condamné à
dix ans de prison au terme d’un procès durant lequel il aura assuré
avec courage mais sans la moindre autocritique sa propre défense. En
1973, Ben Salah parviendra à s’évader grâce à des complicités internes
et étrangères pour se réfugier en Algérie, avant de s’installer pour de
12
longues années en Europe .
La Tunisie aura donc connu cinq ans de « socialisme »,
suffisamment pour créer un tissu d’infrastructures et d’industries de
base encore présentes dans le paysage, pas assez pour ruiner le pays
comme cela s’est produit sous d’autres cieux. La brièveté de cette
expérience, dont des équivalents ont connu ailleurs dans le tiers-
monde une longévité bien plus grande, trouve en partie sa cause dans
l’ancienneté des structures agraires des régions sédentaires. Depuis
l’Antiquité, les plaines côtières sont habitées par une population de
petits propriétaires exploitants fortement attachés à leurs terres vouées
à une agriculture intensive les mettant – hors les années de
sécheresse – à l’abri du besoin. L’enracinement pluriséculaire de ce
mode d’exploitation familial qui n’a pas été touché par la colonisation
foncière française concentrée sur les grandes plaines céréalières du
Nord, l’attachement de la paysannerie villageoise – littorale, insulaire
et oasienne – à des modes de vie qui n’ont été perturbés qu’à la marge
par les soubresauts de la longue histoire, expliquent qu’elle ait
farouchement résisté à une étatisation porteuse de sa ruine
économique et de sa mort sociale. C’est elle, avant les acteurs d’autres
secteurs socio-économiques, qui a été l’artisan de l’échec du socialisme
à la tunisienne. Les expériences similaires – toujours de nature
autoritaire – ont en général pu perdurer dans des contextes où la
colonisation avait arasé les structures socio-économiques lui
préexistant, comme dans l’Algérie voisine, ou dans les pays où la
propriété tribale ou communautaire était le mode de tenure dominant.
Dans la vieille Africa-Ifriqiya, la propriété privée du sol et des moyens
de production et d’échange était une tradition trop solide pour pouvoir
être durablement mise à mal par le modèle dominant du moment.
Une fois difficilement digéré le choc d’un échec dont il avait refusé
de voir les prémisses, Bourguiba nomme en novembre 1970 à la tête
du gouvernement Hedi Nouira, jusque-là gouverneur de la Banque
centrale, qui fait prendre un virage majeur à l’économie. Celui que l’on
a appelé le Guizot tunisien s’inspire de l’expérience des pays du Sud-
Est asiatique qui ont choisi de se développer grâce à la fabrication et à
l’exportation de produits manufacturés gros employeurs de main-
d’œuvre. À la politique de substitution d’importations succède le choix
de l’exportation de biens industriels courants, vers les marchés
européens essentiellement. Grâce au Code des investissements de 1972
qui défiscalise les sociétés exportatrices, les entreprises européennes
sont incitées à délocaliser leurs activités en Tunisie. À celui de l’État
interventionniste et producteur quasi exclusif de l’économie succède un
modèle fondé sur le postulat de la primauté de la croissance, jugée
seule susceptible de créer de la richesse et de l’emploi et d’enclencher
le cercle vertueux du progrès social par un partage équitable de ses
fruits. Le nouveau cadre législatif et réglementaire encourage
l’initiative privée, et les années 1970 sont celles de l’éclosion d’un
capitalisme national dont les premiers capitaines d’industrie sont
d’ailleurs issus de la matrice industrielle étatique mise en place sous
Ben Salah. Le gouvernement Nouira encourage également le tourisme,
gros pourvoyeur d’emplois, dont les bases avaient été jetées au cours
de la période précédente, et la Tunisie devient une destination
touristique de masse prisée des classes moyennes européennes. La
découverte de quelques gisements d’hydrocarbures et la promotion du
pays au rang de modeste producteur de pétrole donnent en outre au
gouvernement une aisance financière qui lui permet d’accroître les
transferts sociaux et de faire progresser régulièrement les salaires
minima.
Pour autant, et à l’instar de ses modèles asiatiques, Nouira ne met
pas en œuvre un libéralisme débridé. L’industrialisation du pays se fait
sous la férule d’un État dirigiste, qui protège les entrepreneurs
nationaux de la concurrence étrangère et les encadre en dictant les
règles et le tempo du développement. Les importants gains de pouvoir
d’achat enregistrés entre 1971 et 1983, la généralisation du droit à la
retraite pour les travailleurs de l’État, l’instauration d’un congé payé
minimum, expliquent que ces années sont perçues dans les mémoires
tunisiennes comme celles d’un relatif âge d’or socio-économique.
L’émergence d’une classe moyenne urbaine avide de mieux-être et peu
sensible à l’autoritarisme du régime renforce la base sociale de ce
dernier dont la légitimité avait vacillé durant la période de la
collectivisation. Pendant que l’agitation étudiante est matée avec la
brutalité que l’on a vue, Nouira s’assure en revanche la paix sociale par
une politique de cogestion de la politique salariale avec l’UGTT dirigée
par un Habib Achour rentré en grâce. Des conventions collectives sont
signées dans toutes les branches d’activité, et la prospérité générale
permet un temps de contenir les revendications montant d’une base
syndicale de plus en plus éduquée qui veut davantage que ce que l’État
lui accorde.
Car, si ses choix et un contexte économique international favorable
jusqu’au milieu des années 1970 ont permis au Premier ministre de
relancer la machine productive, le libéralisme dirigiste tunisien a des
failles dont certaines se creusent rapidement et d’autres ne révèlent
leur profondeur qu’avec le temps, comme l’aggravation des
déséquilibres régionaux. L’État bensalhiste autocentré s’était voulu
régionalement égalitaire. En mettant sur pied un appareil productif à
vocation exportatrice, celui de Nouira restaure l’hégémonie du littoral
où se concentrent désormais à proximité des ports la quasi-totalité des
usines de sous-traitance, textiles essentiellement, ainsi que les grands
complexes hôteliers qui ourlent les côtes puisque le gouvernement a
choisi de promouvoir un tourisme presque exclusivement balnéaire.
Malgré quelques mesures compensatoires, la nouvelle prospérité
tunisienne recommence ainsi à délaisser un arrière-pays dont
l’appauvrissement relatif ne cessera dès lors de s’accentuer jusqu’à
e
reconstituer, à l’aube du XXI siècle, le vieux schéma des deux Tunisies
vivant dans des univers différents et se tournant le dos.
Mais, davantage que cette coupure qui ne fera sentir ses effets que
plus tard, c’est la fronde syndicale qui met dans l’immédiat le pouvoir
en danger. Coupé du pays réel par une dérive autoritaire interdisant
toute parole dissidente, ce dernier ne voit pas la société changer et
apparaît progressivement en porte à faux avec la nouvelle dialectique
sociale engendrée par la croissance, l’exode rural et la formation d’un
jeune sous-prolétariat urbain. Les Tunisiens, désormais urbanisés à
plus de 50 %, se répartissent entre une nouvelle bourgeoisie d’hommes
d’affaires et de possédants évaluée à quelque 10 % de la population,
une classe moyenne partiellement acquise au régime, un salariat
ouvrier doté d’une conscience de classe, et une population de
7
« rurbains » plutôt exclus des bénéfices de la croissance. C’est sur ce
nouveau terreau que le syndicalisme assoit sa renaissance. À partir des
années 1970, le verrouillage du champ politique en fait le refuge de
toutes les oppositions. Une jeunesse turbulente sortie des lycées et des
universités y côtoie une aristocratie ouvrière nourrie de culture
syndicale, des communistes encore bien implantés dans l’enseignement
et les mines, et même des exclus du PSD qui – devant l’impossibilité
d’exprimer leurs critiques au sein de leur formation – rejoignent eux
aussi la centrale. Sous l’influence de ces nouveaux venus et du fait d’un
ralentissement de la croissance à partir de 1976, les revendications se
radicalisent. Tandis qu’elles provoquent la colère d’un Bourguiba prêt à
y voir des tentatives de sabotage de la part de ses oppositions, le
Premier ministre – conscient de l’irrésistible montée en puissance de
l’organisation ouvrière – propose en janvier 1977 à son secrétaire
général la signature d’un pacte social qui l’engagerait pour la durée du
plan quinquennal 1977-1981. Achour accepte un contrat qui érige
l’UGTT en principal interlocuteur du pouvoir.
Mais l’on ne peut comprendre la rapide détérioration des rapports
entre la centrale et ce dernier si l’on ne tient pas compte des âpres
luttes qui déchirent le sérail politique désormais obnubilé par la
perspective de la succession d’un président de plus en plus diminué par
la maladie. Chacun des clans en lice voulant s’assurer une position
dominante dans la guerre pour la captation de l’héritage tente
d’instrumentaliser à son profit la contestation sociale. Les « libéraux » –
emmenés entre autres par Wassila et par le ministre de l’Intérieur
Tahar Belkhodja qui est son homme lige – comprennent qu’une alliance
ou au moins un compromis avec Achour renforcerait leur avantage. Les
« durs » – conduits par le directeur du PSD et historiographe du
président Mohamed Sayah et le ministre de la Défense Abdallah
Farhat –, craignant de perdre la main, persuadent le Premier ministre
de sévir contre ce qu’ils lui présentent comme une tentative de
déstabilisation du régime. Le chef de l’UGTT, qui joue sa propre carte
en un moment où chacun estime ses ambitions légitimes, s’est
rapproché des libéraux sans rompre pour autant avec un Nouira qui, en
sa qualité de Premier ministre, est le successeur constitutionnel du chef
de l’État en cas de disparition de ce dernier. Comme en tous temps et
en tous lieux, les mouvements populaires servent ici de masse de
manœuvre à une guerre sans merci pour le pouvoir. Et la contestation
populaire tunisienne est en 1977 en passe de faire les frais de ce conflit
dont elle sortira laminée pour un temps.
Le contexte mondial contribue en outre à la dégradation de la
situation économique et financière du pays : confrontés à un début de
récession, les pays européens mettent un frein à leurs importations et
ferment leurs portes à une immigration qui sert de soupape de sûreté à
la Tunisie. La base syndicale ne cesse alors de se radicaliser. Plusieurs
grèves dégénèrent en manifestations violentes. Parallèlement, la lutte
entre les deux clans qui se disputent le pouvoir s’envenime et, malgré
la pression qu’exercent Wassila et Belkhodja sur le chef de l’État,
Nouira obtient le 23 décembre le limogeage du ministre de l’Intérieur
immédiatement remplacé par Abdallah Farhat, l’un des chefs de file
des durs, tandis qu’un militaire spécialiste du renseignement, le colonel
Zine El Abidine Ben Ali, est placé à la tête de la Sûreté nationale.
Le 22 janvier 1978, l’UGTT adopte le principe d’une grève générale
« d’avertissement au gouvernement » malgré les mises en garde d’amis
étrangers, dont celle du secrétaire général de la CISL et celle d’Irving
Brown, numéro deux de l’AFL-CIO américaine. Les États-Unis
s’alarment en effet d’une possible déstabilisation de la Tunisie, d’autant
que, pour accroître sa force de frappe, Habib Achour s’est rapproché de
Kaddafi – qui hait Nouira depuis 1974 – et que l’UGTT a rejoint le front
du refus arabe contre Israël formé à la suite du voyage à Jérusalem du
président égyptien Anouar Al Sadate. Les tentatives de médiation n’ont
eu aucun résultat. Le 26 janvier, jour fixé pour la grève, les
responsables de la centrale ne contrôlent plus rien. Des milliers de
jeunes hommes issus de ce sous-prolétariat qui n’a pas touché les
dividendes de la croissance quittent les quartiers périphériques pour
rejoindre le centre de la capitale. Enfants sans emploi et sans espoir
des banlieues pauvres, ils saccagent les magasins, brûlent les voitures,
attaquent les locaux de tout ce qui représente l’autorité. Devant
l’émeute qui s’étend, l’armée est chargée de rétablir l’ordre et déploie
ses chars dans la ville. À 17 heures c’est chose faite. On dénombre
officiellement 52 morts et 365 blessés à l’issue de cette journée. Ils sont
en réalité davantage. Jamais, depuis l’indépendance, la Tunisie n’avait
connu pareil bain de sang à la suite d’une contestation populaire. L’état
d’urgence est décrété dans la foulée, des centaines de syndicalistes sont
arrêtés et une direction aux ordres est portée à la tête de l’UGTT.
Bourguiba demeuré hors de cette bataille pour sa propre succession
a besoin, comme il l’avait fait avec Ben Salah, de désigner un
responsable des violences qui ont secoué Tunis. C’est Habib Achour
qu’il veut punir cette fois-ci. En octobre 1978, le ministère public
requiert la peine capitale contre lui au procès du leader syndical et de
ses 29 co-incupés. Mais la campagne internationale sans précédent en
faveur des syndicalistes arrêtés, menée par les syndicats occidentaux et
l’opposition tunisienne, évite à leur chef la pendaison. Sensible à
l’image extérieure du pays, Nouira parvient à tempérer l’ire
présidentielle et Achour est condamné à dix ans de travaux forcés. Au
cours d’une série de procès expéditifs, près de 500 personnes sont
condamnées à la prison. Le mouvement syndical est brisé et ne se
remettra que lentement de cette épreuve.
Le pouvoir n’en a pas pour autant fini avec la contestation sociale.
La récession dans laquelle sont entrés les pays occidentaux à la suite du
second choc pétrolier de 1979 a de graves répercussions sur une
économie tunisienne caractérisée par son extraversion. En février 1980,
Nouira – terrassé par une hémiplégie à la suite du « coup » de Gafsa – a
été remplacé par Mohamed Mzali à la tête du gouvernement. En dépit
de sa rhétorique populiste, le nouveau Premier ministre fait prendre un
tournant résolument libéral à la politique économique. La libéralisation
des prix et la remise en cause de l’indexation des salaires sur l’inflation
bloquent la progression du pouvoir d’achat des salariés. Confronté à
une détérioration des équilibres budgétaires, Mzali décide en
octobre 1983 de réduire les subventions publiques mettant les produits
alimentaires de base à la portée des bourses les plus modestes et,
malgré les mises en garde de plusieurs de ses ministres, annonce un
doublement du prix de tous les produits céréaliers – pain, pâtes,
semoule, farine, soit l’essentiel de la nourriture quotidienne des plus
pauvres – pour le 31 décembre.
C’est peu dire que la mesure est impopulaire. Le 29 décembre,
devant l’imminence de sa mise en œuvre, le pays s’embrase. La révolte
part des régions à la fois les plus pauvres et les plus réfractaires à
l’autorité centrale. Dans le Sud, les habitants des villages de Douz,
Kebili, El Hamma, descendent dans la rue manifester. Le soulèvement
s’étend comme une traînée de poudre, gagne le 2 janvier 1984 les villes
côtières de Gabès et de Sfax et atteint Tunis le 3 janvier. En quittant les
villages pour les métropoles, la révolte a changé de nature. Les mêmes
jeunes qu’en 1978 y brûlent tous les signes d’une richesse à laquelle ils
savent qu’ils ne peuvent accéder. Pour la première fois depuis
l’indépendance, des statues de Bourguiba sont descendues de leur
piédestal et piétinées. À Tunis, le service d’ordre est débordé. Pressé
par son Premier ministre, le chef de l’État qui ne maîtrise plus grand-
chose proclame l’état d’urgence et le couvre-feu. L’armée investit
aussitôt la capitale et, répétant le scénario de 1978, ouvre le feu sur la
foule. Une fois de plus, la révolte a été matée dans le sang. Au sein
d’un pouvoir que la longévité de son chef a usé jusqu’à la corde, les
clans s’affrontent de nouveau pour tenter d’exploiter la situation à leur
profit. Sachant que la faillite du régime mettrait fin à sa propre
puissance, Wassila plaide pour la modération. Convaincu par la
majorité du gouvernement de la nécessité de calmer la colère
populaire, Bourguiba annonce le 6 janvier la suspension de la mesure
de doublement du prix des produits céréaliers. Fortes de leur victoire
malgré le sang versé, les foules acclament l’homme qu’elles avaient
conspué quelques jours avant. Mais, en montrant l’ampleur de la
fracture entre la population et le pouvoir et en faisant apparaître au
grand jour le délitement du régime, la révolte du pain a sonné comme
l’annonce de sa fin prochaine. Pendant quelques années encore, le
pouvoir bourguibien se maintient en se réduisant à une pathétique
caricature de ce qu’il fut en ses débuts, jusqu’à ce qu’un prétendant
ambitieux y mette fin. Pour comprendre la facilité avec laquelle, en
novembre 1987, Zine el Abidine Ben Ali a remplacé le « père de la
nation », il faut revenir sur la façon dont ce dernier a gouverné durant
trente ans. Car, sans occulter les facteurs de discontinuité entre les
deux pouvoirs qui se sont succédé en Tunisie de 1956 à 2011, force est
de reconnaître que l’autoritarisme du premier a fait le lit de la dictature
13
du second .
L’ÉTAT AUTORITAIRE ET LE CULTE D’UN HOMME
On l’aura compris, l’histoire des trois premières décennies de la
Tunisie indépendante se confond pour une grande part avec celle d’un
homme qui en aura marqué le cours de manière indélébile. Convaincu
de sa vocation à diriger un pays qu’il considère pratiquement comme sa
création, Bourguiba n’a jamais caché sa volonté d’exercer la totalité du
pouvoir. Sans être adepte d’une lecture de l’histoire au seul prisme de
ses grandes figures, on sait toutefois combien la personnalité d’un
homme peut avoir d’influence sur son déroulement. C’est le cas pour le
premier président tunisien. Mais, s’il a été le principal opérateur de la
mise en place et de la pérennisation d’un régime autoritaire, il a été
puissamment aidé par un lourd héritage historique et par une élite à la
culture démocratique embryonnaire. On l’a dit, la colonisation n’a pas
laissé au réformisme le temps de porter ses fruits, et la Tunisie est
passée sans transition d’un beylik encore absolutiste à la férule
coloniale où les autochtones étaient exclus du gouvernement de la cité.
Au jour de son indépendance, la démocratie n’est nulle part dans le
tiers-monde un horizon d’attente politique. L’heure est aux hommes
providentiels, chargés par eux-mêmes et ceux qui les suivent de
conduire d’une main de fer leurs peuples vers le « progrès ». Bourguiba
– malgré sa réelle admiration pour les démocraties occidentales – et les
dirigeants de son parti sont les produits d’une histoire nationale
marquée par le despotisme de type patrimonial et d’un contexte
international où les déclinaisons autoritaires de l’idée socialiste ont
toutes en horreur les principes démocratiques.
Inscrits dans leur époque, le régime bourguibien et son chef n’en
ont pas évité les dérives. S’il est loin d’avoir fait partie des pires
dictateurs de son temps, Bourguiba n’a jamais hésité à verser le sang à
chaque fois qu’il a senti son pouvoir vaciller. Des yousséfistes de la fin
des années 1950 aux islamistes des années 1980 en passant par les
marxistes de la décennie 1965-1975, tous ses opposants ont connu la
torture et les cachots et ceux considérés comme les plus dangereux ont
été passés sans états d’âme par les armes. La modernité sociétale et
l’attachement à l’Occident du « despote éclairé » tunisien et l’immense
popularité intérieure dont il a longtemps joui ont parfois masqué son
archaïsme en politique. C’est peut-être aussi qu’il n’est jamais parvenu
à la verrouiller totalement. L’ancienneté de la vie urbaine puis la
priorité donnée dès l’indépendance à l’instruction, la réceptivité de ce
pays aux vents venus d’Orient et d’Occident, ont produit des
générations d’intellectuels qui – dans la diversité de leurs affiliations
idéologiques – ont toujours entretenu la contestation, y compris au sein
de la formation dirigeante. Dans les couches populaires, tradition
syndicale et mémoires de la dissidence se sont conjuguées pour
maintenir vivant le rejet des dérives du pouvoir.
Instaurant un régime présidentiel dans lequel le chef de l’État élu
au suffrage universel est le seul chef de l’exécutif, dispose d’une partie
du pouvoir législatif et contrôle le pouvoir judiciaire puisque les juges
sont amovibles sur sa décision, la Constitution de 1959 n’a prévu
aucune institution susceptible de limiter ses prérogatives. Précédant ce
présidentialisme institutionnel, le culte de la personnalité a été dès
l’indépendance une donnée consubstantielle à l’exercice bourguibien
du pouvoir. Le portrait du « Combattant suprême » est partout, ses
statues ornent les places de toutes les villes de la République, les billets
de banque et les pièces de monnaie sont frappés à son effigie, les
médias chantent ses louanges, le 3 août – date de son anniversaire –
est devenu jour férié, nul ne peut échapper à sa présence. Sur le plan
politique, chaque crise lui fournit l’occasion de repousser les limites de
son omnipotence. Si les premières élections de l’indépendance ont été
truquées pour ne donner aucune chance aux oppositions d’avoir une
représentation parlementaire, le Néo-Destour n’est pas encore un parti
unique à l’aube des années 1960. Il le devient à la faveur des
soubresauts ayant agité le pays à la suite de la bataille de Bizerte. Cette
dernière a traumatisé la jeune armée tunisienne envoyée bien trop
légèrement au feu. Comme les dictatures, les coups d’État militaires
sont eux aussi dans l’air du temps des années 1960. Décidés à
renverser le régime, de jeunes officiers et d’anciens chefs maquisards
de sensibilité yousséfiste préparent un complot pour le 24 décembre
1962, mais il est éventé avant le passage à l’acte. Le procès ouvert en
mars 1963 contre les conjurés se solde par onze exécutions capitales et
des peines de travaux forcés que les condamnés purgeront dans de
terribles conditions de détention.
Avant même le déroulement du procès, le gouvernement a profité
de la situation pour interdire dès le mois de janvier le Parti
communiste qui n’était pour rien dans la tentative de complot, ainsi
que ses organes de presse et le journal de gauche Tribune du Progrès. À
partir de 1963, plus aucune parole dissidente n’a d’existence légale. Les
« organisations de masse » des femmes et des jeunes sont de simples
courroies de transmission des directives gouvernementales, de même
que l’organisation patronale et celle des agriculteurs. La répression de
l’opposition étudiante a également permis de mettre au pas son
syndicat, l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET). Seule
l’UGTT, demeurée silencieuse depuis 1956, renoue à partir de 1964
8
avec la contestation . Elle est elle aussi mise au pas. Habib Achour et
Ahmed Tlili, ses deux principaux dirigeants, sont exclus des instances
dirigeantes du PSD en juillet 1965. Tandis que le premier est jeté en
prison, le second, craignant pour sa sécurité, a quitté le pays dès le
mois de juin. Ce natif du Sud, membre du Bureau politique du Néo-
Destour depuis 1955, qui a dirigé l’UGTT et a occupé des fonctions
stratégiques au sein du dispositif bourguibien, prend la parole le
15 juillet au congrès de la CISL à Amsterdam pour formuler au nom de
l’UGTT de vigoureuses critiques contre le régime tunisien et dénoncer
la brutalité de ses méthodes. Depuis l’exil auquel il est désormais
contraint, il récidive en écrivant en janvier 1966 une longue lettre à
Bourguiba, véritable réquisitoire contre l’arbitraire du régime. Le chef
de l’État n’écoute cependant aucun des avertissements de son vieux
compagnon, d’autant que la mort précoce d’Ahmed Tlili fait taire une
des seules voix dissidentes qui avait osé s’exprimer au sein même du
régime.
La crise cardiaque dont Bourguiba est victime le 14 mars 1967, à
l’âge de soixante-six ans, puis deux ans plus tard l’échec de l’expérience
collectiviste, soulèvent toutefois un vent de contestation jusqu’au sein
du PSD. La longue absence du chef de l’État qui se fait soigner en
Europe ouvre un moment de respiration dans une vie politique
verrouillée depuis des années. L’intraitable Mohamed Sayah, gardien
du temple bourguibien, est remplacé à la tête du parti par le libéral
Hassib Ben Ammar et Ahmed Mestiri est réintégré dans ses rangs sans
avoir fait amende honorable. Les débats s’y font vifs et une bonne
partie de ses dirigeants sont favorables à une démocratisation réclamée
par la population. De retour à Tunis en juin 1970, Bourguiba, contraint
par les hiérarques de sa formation, se résout à donner le signal d’une
ouverture attendue avec impatience. Une large « consultation
populaire » lancée à l’initiative des libéraux confirme que les Tunisiens
sont majoritairement opposés au parti unique et favorables à une
e
réduction des pouvoirs présidentiels. Au VIII congrès du PSD qui
s’ouvre le 11 octobre 1971 à Monastir, les libéraux ont le vent en
poupe malgré les tentatives de Bourguiba et des durs de contrer leur
influence. Pour la première fois depuis l’indépendance, le pouvoir
personnel est ouvertement contesté par les destouriens eux-mêmes, et
les élections au Comité central de la formation dirigeante entérinent la
victoire des partisans d’une démocratisation du régime qui y raflent les
premières places. Mais, devant l’ampleur de la fronde, le chef de l’État
– qui n’a fait de concessions que sous la pression – procède à un coup
de force contre les décisions du congrès. Le 20 octobre, Ahmed Mestiri
est suspendu du PSD et le président présente une liste de personnes
parmi lesquelles le Comité central est sommé de choisir les membres
du Bureau politique. Les durs évincés par les congressistes y rentrent
massivement.
Cette véritable restauration provoque une immense déception chez
ceux qui avaient placé leurs espoirs dans une démocratisation possible
après la chute de Ben Salah en 1969. Certes, c’est au sein du seul
groupe dirigeant que s’est effectuée la tentative avortée de
recomposition du pouvoir portée par le congrès de 1971. Mais
l’ouverture qu’elle promettait aurait probablement évité à la Tunisie les
dérives d’une fin de règne qui s’est éternisée. Car la reprise en main
inaugure une nouvelle ère dans l’histoire trentenaire du régime
bourguibien : à la république autoritaire et réformatrice fondée en
1957 vont succéder quinze années d’un règne vieillissant où le chef de
l’État monopolise la totalité du pouvoir et de ses symboles alors que
son état de santé l’empêche désormais de l’exercer. Dès lors, et mis à
part quelques épisodes durant lesquels le leader diminué retrouve un
moment ses capacités, les luttes de sérail tiennent lieu de vie politique
sous le regard consterné d’une population qui n’en espère désormais
plus rien. De 1971 à 1975, la restauration est consolidée. Le congrès du
PSD dit « de la clarté » qui se tient en septembre 1974 vote l’exclusion
définitive du groupe des libéraux simplement suspendus depuis 1971.
Le 18 mars 1975, l’Assemblée nationale nomme Bourguiba président à
vie de la République, épilogue peu glorieux du culte de la personnalité
dont il a eu le constant souci de s’entourer. À la fois omnipotent et
affaibli, son régime connaît au cours de ses douze dernières années
d’existence une succession de crises qui en précipitent le délitement.
On a vu comment s’est aggravée la fracture sociale entre le pouvoir et
les exclus de la redistribution des richesses. Sur le plan politique, c’est
l’affrontement féroce avec un mouvement islamiste en plein essor qui
rythme cette séquence de l’histoire tunisienne.
Encore une fois pourtant, en 1980, l’aile libérale du pouvoir a tenté
une ouverture considérée comme le seul moyen de sauver l’essentiel, le
régime lui-même, et a reçu pour ce faire le soutien de l’ensemble des
forces politiques. Car après la libéralisation avortée de 1971, après le
« jeudi noir » du 26 janvier 1978 et au lendemain du « coup de Gafsa »
de janvier 1980 ayant montré que l’État pouvait encore faire front en
cas de menace sur le pays, tous les acteurs politiques – des anciens
gauchistes libérés en 1979 et 1980 aux syndicalistes écartés après 1978
et aux islamistes qui ont tout à gagner à une ouverture – plaident pour
l’instauration du multipartisme.
Confirmé comme Premier ministre en avril 1980, Mohamed Mzali
veut clore les dossiers les plus explosifs légués par son prédécesseur,
dont celui de l’UGTT. Entre août 1980 et janvier 1981, les syndicalistes
condamnés en 1978 sont libérés. Au congrès du PSD qui se tient les 10
et 11 avril 1981, le chef de l’État – dûment chapitré par les libéraux de
son entourage – déclare qu’il n’a pas d’objection à voir émerger
d’autres formations politiques que la sienne. À la fin du même mois, le
congrès de l’UGTT réuni dans le bastion syndic