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Table ronde débat du 12 décembre 2007

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VERS UNE APICULTURE RAISONNÉE
REFONDER LES PRATIQUES
SUR LES BESOINS DES COLONIES D’ABEILLES
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PARTICIPANTS
Maurice Chaudière
apiculteur amateur, Ardèche
Isabelle Bringollet
apicultrice Le Rucher du Vernet, Civam-Bio Gard
Patrick Genay
apiculteur Le Rucher Fournesan, Adapro Gard
Marc-Edouard Colin
apidologue Inra, Montpellier SupAgro

Animateur : Michel Langlois

Il me semble utile je crois de revenir sur le thème de départ de cette table ronde, l’apiculture.
Pourquoi aujourd’hui parler des abeilles et des colonies ? Nombre d’entre vous ont déjà sans doute
entendu parler de questions relatives à la disparition, à la mortalité des abeilles, aux maladies
subies par les abeilles, tout ce qui peut avoir rapport au mode d’exploitation en agriculture,
souvent trop intensif, utilisant beaucoup trop de produits ou d’intrants etc.
Ce soir il ne s’agira pas tant de reprendre un débat qui a fait déjà couler beaucoup d’encre, à
propos du Régent® et produits assimilés. Il semblait intéressant de pouvoir détailler des différents
modes d’élevage connus, tout au moins dans ce qu’on appelle l’apiculture (ce qui n’est pas le cas
de toutes les pratiques des acteurs dans la filière apicole), et de s’interroger sur la santé des
abeilles, et surtout sur leurs capacités de résistance aux agressions extérieures. Elles ont des
capacités de résistance naturelles, acquises, ces capacités ont pu évoluer avec les dynamiques des
milieux, la domestication et l’élevage peuvent porter atteinte à ces capacités, c’est la question
centrale de cette table ronde.
L’objectif de ce panel d’intervenants sera de faire des comparaisons, de mettre l’accent non pas
tant sur des “polluants” dont on a trop parlé jusqu’ici, mais sur l’élevage lui-même. Comment les
élevages sont-ils conduits, quelles sont les pratiques au rucher, quels sont les problèmes sanitaires,
les contraintes du marché… Il sera peut-être possible d’avancer dans la réflexion sur ce que
seraient des modes d’élevage alternatifs (en opposition à l’élevage conventionnel), plus en rapport
avec l’écologie de l’abeille, plus proches de la vie naturelle de l’abeille comme les deux films ont
pu en faire état.
Mais sans plus attendre et pour laisser suffisamment de place au débat, je vais donner la parole
aux intervenants, qui vont pouvoir se présenter plus complètement, successivement Patrick Genay,
apiculteur du Gard membre d’Adapro, Isabelle Bringollet apicultrice biologique au Civam du
Gard, Maurice Chaudière apiculteur écologique amateur dont vous avez pu voir le film «Quand
miel et soleil se confondent», et Marc-Edouard Colin, chercheur de l’Inra du laboratoire
d’apidologie de Montpellier.

I) Patrick Genay

Je suis apiculteur à Fournès dans le Gard, installé comme professionnel depuis 1993. Je n’ai pas
d’autres revenus hors l’apiculture, il faut donc que tout mon cheptel me fournisse de quoi faire
vivre ma famille de 4 personnes, dont mes filles étudiantes. Ceci dit “ça tourne” pour l’instant,
avec une exploitation de 300 ruches. Pour mieux connaître le milieu professionnel, je suis adhérent
d’Adapro (Association de Développement de l'Apiculture Professionnelle en Languedoc
Roussillon) et secrétaire du groupement de qualité des miels du LR qui est en démarche pour
obtenir une IGP (indication géographique protégée) de “miel des Cévennes”. Je suis aussi trésorier
du CTSA (comité technique et syndical apicole) dont l’objectif est de faire des expérimentations
pour savoir ce que donnent différents types d’intervention sur les ruches et les abeilles, et
comment c’est applicable sur des exploitations qui doivent tourner.
On travaille à 2 UTH (unité de travail homme) en exploitation familiale avec 300 ruches. Ma
femme s’occupe plutôt de la miellerie à l’intérieur, conditionnement, mise en pots, ce qui ne
l’empêche pas de venir aussi sur le rucher; pour ma part je travaille plutôt en extérieur, et à deux
on a mis en place l’ensemble des ateliers des différents produits de l’abeille. L’atelier miel, le plus
important au niveau du travail et de l’investissement produit 6 tonnes ; l’atelier pollen produit une
centaine de kg ; l’atelier de gelée royale donne 1 à 1,2 kg de produit ; l’atelier de propolis 3 à 4 kg,
plus ou moins transformé, généralement il est simplement conditionné ; l’atelier hydromel et
l’atelier pollinisation. L’atelier pollinisation nous donne énormément de travail et de
déplacements, on fait partir toutes les ruches en début de saison, ce qui fait bien sûr rentrer de
l’argent mais pose des problèmes pour surveiller et entretenir les ruches ; enfin un atelier élevage
qui fonctionne parallèlement à tout le reste.

On a donc plutôt une vocation de producteur, c’est-à-dire récolte de nos produits et vente
directe. Cela veut dire qu’on n’achète pas de produits, hormis par commodité des savons et des
bonbons que nous demandent les clients, soit moins de 0,4% du CA de l’exploitation. Notre
conditionnement maximum, en pots de 5kg, est destiné aux restaurateurs comme le Jardin des Sens
à Montpellier ou assimilés, des épiceries fines, mais en grosse majorité le miel est vendu sur
l’exploitation où les gens viennent régulièrement. Je propose une animation tous les mercredis, de
17 à 20h en saison, avec naissance des abeilles devant les visiteurs, dégustation de miels,
explications sur l’exploitation. Voilà comment fonctionne notre exploitation à l’année, avec cette
diversité de produits, avec des variations selon les années et le climat.
On se déplace tout le temps sur les mêmes lieux, parfois sans aucun résultat comme cette année
sur le massif de la Clappe pour le romarin, mais en laissant les ruches à cet endroit nous avons pu
produire pour la première fois du buplèvre (ombellifère), un miel très typé. En tout cela représente
une production de 8 à 13 variétés de miels mis sur le marché tous les ans, production que l’on
écoule en totalité. Nos clients acceptent que l’on soit en rupture de stock sur certaines variétés, et
repartent avec un autre miel que celui qu’ils voulaient acheter.

La problématique de notre exploitation, qui n’est pas très importante, est de privilégier
l’autonomie et de ne pas dépendre en plus d’un fournisseur au niveau de l’abeille. C’est la
justification de l’atelier élevage, avec comme contrainte que les activités des autres ateliers ont
lieu en même temps, pendant la saison forte d’avril mai et juin, et certaines semaines nous sommes
pratiquement jour et nuit sur la brèche. Donc très peu de temps libre à ce moment-là, alors qu’en
hiver on peut venir plus facilement à des forums comme celui-ci ! On hiverne aussi comme les
abeilles, mais on en profite pour préparer la saison et ne pas avoir à faire des nettoyages et
réparations de caisses au dernier moment.
Une période difficile avec notre système de fonctionnement est celle du printemps : bénéficier
des bonnes ruches, les prélever, les garder pour les mettre à disposition de l’élevage. Certaines
sont gardées pour élever les reines, d’autres pour fournir des reines au rucher. Des populations
sélectionnées pour la qualité de la souche sont gardées pour le prélèvement des larves et le
greffage (cf. lexique infra*). D’autres ruches, soit orphelines un moment soit divisées en
partitions, sont aménagées pour pouvoir élever ces reines. Parallèlement on produit la gelée royale
puisqu’au démarrage c’est le même système.
Le gros inconvénient est que l’élevage des reines nécessite une intervention ponctuelle et très
régulière sur les reines, ne serait-ce qu’au démarrage pour chercher les larves correspondantes, les
greffer, intervenir le lendemain pour transvaser, vérifier l’acceptation des reines introduites.
Toutes ces interventions prennent beaucoup de temps et nous en laisse peu pour nous occuper du
reste du cheptel.
Et pourtant nous allons loin pour la transhumance : une partie de nos ruches vont dans la Clappe
pour le romarin, dans les Cévennes à Esparon pour le châtaigner, à Grignan pour la lavande, tout
cela prend évidemment du temps au mois de juin, et cela se cumule avec l’élevage. Mais le gros
avantage est la possibilité de planifier l’élevage : en greffant 60 larves par semaine on peut obtenir,
avec 20% de pertes, 40 à 50 reines utilisables soit pour refaire des essaims, soit pour renouveler les
reines peu performantes.

Un autre volet d’activité des apiculteurs est aussi de mettre en place des outils pour mieux
travailler : cibler la qualité de nos produits, connaître ce que le miel devient tout au long de la
chaîne de production, essayer d’améliorer constamment la qualité. Pour cela un outil important est
l’obtention d’un IGP, la reconnaissance d’un signe officiel de qualité. Un groupe d’apiculteurs de
la région s’est mobilisé pour améliorer, valoriser, préserver le miel des Cévennes ; une demande a
été faite à l’INAO pour reconnaître cette appellation, qualifier ce miel, spécifique à la flore. Dans
un contexte de pénurie mondiale de miel, il est important de pouvoir protéger ce produit face aux
impératifs économiques qui pèsent sur les producteurs, faire vivre sa famille, son exploitation.
Beaucoup sont tentés par l’achat revente, mais cela empêche de garantir la qualité faute de
traçabilité, difficile à certifier. Le seul miel que je puisse vraiment “tracer” est le mien, celui que
j’ai fait produire par mes abeilles. Pour les autres, il y a toujours un doute, surtout si cela passe par
un négociant. Voilà pourquoi il est important de le protéger.
II) Isabelle Bringollet

Patrick Genay a bien parlé de tout ce qui a trait à la conduite d’une exploitation, je ne vais pas y
revenir, je vais parler plus spécifiquement de ce qui a trait à l’apiculture biologique. J’ai
commencé comme amateur, avec 2 ruches, que j’ai augmenté progressivement jusqu’à décider de
pouvoir en vivre, avec 300 ruches. C’est vraiment le minimum pour arriver à s’en sortir
économiquement.
Mon intérêt au départ a d’abord été une sorte de fascination pour le mode de vie des abeilles :
comment elles s’organisent, comment elles arrivent à prélever leur nourriture sans “abîmer” la
nature, sans détruire les végétaux, et même au contraire en assurant la pollinisation des fleurs. Cela
m’a touché énormément, je crois que les abeilles ont vraiment beaucoup à nous apprendre dans
leur mode de vie.
Conduire l’exploitation apicole de la manière la plus naturelle possible a donc été une évidence
pour moi et pour ma famille, c’est une éthique de vie. Depuis des années je suis persuadée que
l’agriculture biologique est l’avenir, et que nous allons dans une impasse en persistant dans le sens
d’une productivité à outrance, avec l’emploi de pesticides, en orientant la nature dans notre sens
sans tenir compte des besoins des animaux et de la nature. Et ce ne sont pourtant pas les signaux
d’alarme qui manquent, les poulets à la dioxine, les vaches nourries à la farine animale, autant
d’aberrations de mon point de vue.

Le choix de l’apiculture biologique (AB) c’est le respect des abeilles, le respect de


l’environnement, et bien sûr tout cela a une influence sur la qualité de tous les produits de la ruche
qui seront commercialisés. J’ai donc choisi de me positionner contre un mode d’élevage intensif.
Certains posent la question : mais un miel bio, qu’a t-il de plus qu’un miel non bio ? Certes le miel
est un produit dit “naturel”, mais la façon dont l’apiculteur conduit son rucher et respecte les
abeilles influe beaucoup sur la qualité des produits, notamment s’il y a ou non utilisation de
médicaments et de produits de traitement etc.
On reproche souvent à l’AB de refuser le progrès technologique : la question est plutôt de
constater des dérives éventuelles et de rectifier les modes de conduite et d’élevage, certaines
pratiques étant trop agressives pour les abeilles. Les abeilles ont subi dans les dernières années des
pertes énormes, jusqu’à 95% selon les régions, et il est temps, il est urgent d’en tenir compte.
Alors en quoi l’élevage biologique diffère t-il des élevages en apiculture conventionnelle ? Il y a
d’abord le choix des zones de butinage, des contraintes à respecter. Mon miel de lavande provient
par exemple d’une exploitation de 400 ha de lavande biologique en altitude, et donc les abeilles ne
butinent que sur cette lavande biologique. Les ruches doivent être à une distance minimale de toute
source de pollution éventuelle, autoroute, usine, etc.

Pour la conduite du rucher, le principe est celui du respect du mode de vie de la colonie, en
évitant tout interventionnisme excessif, et dans la mesure du possible on laisse faire. Concernant
les réserves de miel d’hiver, ce que les abeilles ont accumulé non pas pour notre plaisir mais en
prévision de la saison “creuse”, en AB on leur laisse ces réserves et on ne prélève que le surplus,
celui que l’on trouve dans la hausse, au dessus du corps de la ruche où vit la colonie. Certains
éleveurs n’hésitent pas à prélever aussi du miel dans le corps [interruption dans la salle :
contestation d’un apiculteur sur cette formulation qui met en cause la profession...] et à effectuer
ensuite un nourrissage avec du sucre ! Je suis pour ma part convaincue que le sucre transformé
n’est pas une “bonne” nourriture pour les abeilles ; on vend dans les magasins d’apiculture des
tonnes de sucre, ça existe, on ne peut pas le nier ! Quand chez moi une colonie est faible, je la
nourris avec du miel que j’ai gardé. Donc premier point, laisser à la colonie ses réserves, c’est leur
nourriture.
Ensuite concernant les traitements et les apports médicamenteux, je laisse faire la sélection
naturelle et ne soigne pas une colonie faible ou malade qui n’arrive pas à survivre malgré le
nourrissage au miel. Le cahier des charges AB interdit les antibiotiques, d’ailleurs une étude de
Que Choisir a prouvé il y quelques années l’existence de traces d’antibiotiques dans une grande
quantité de miels. La plupart des apiculteurs ne le font peut-être pas, mais certains donnent les
antibiotiques de manière systématique ! En AB c’est interdit car tout ce qui aura pu être donné se
retrouvera inéluctablement dans les produits de la ruche, dans la cire, dans le miel, il y aura des
résidus, donc à éviter absolument en AB.
Pour la question du varroa, un parasite semblable au pou qui s’attaque aux abeilles et peut
conduire à la destruction des colonies, les traitements à base de molécules du commerce n’étaient
jusqu’ici pas anodins. En AB on choisit des produits moins agressifs, des essences naturelles (par
ex. l’essence de thym ou thymol), plutôt que des molécules chimiques. On constate que dans la
nature les essaims sauvages arrivent à se débarrasser assez facilement des varroas, les abeilles
s’épouillent entre elles ; en AB on utilise donc des planchers grillagés au lieu de planchers pleins,
de sorte que les varroas qui tombent ne peuvent plus remonter dans la ruche.
Evidemment en AB on est aussi obligé d’intervenir, les transhumances sont une nécessité
économique pour avoir un panel de miels à présenter, on est obligé de récolter aussi du pollen car
il y a une forte demande. Au rucher on peut pratiquer la division, rémérer, surveiller etc., mais
dans l’ensemble on essaie de respecter le rythme naturel de l’abeille. Par exemple on ne va pas
susciter la ponte de la reine par un nourrissage, cela se fait très bien naturellement, il n’y a pas de
raison de “booster” la colonie avant la miellée ; de plus les nourrissages à base de sucre ont de
fortes chances de passer dans la hausse et donc dans les produits récoltés.

Pourtant ces dernières années la mortalité a augmenté, y compris en AB, y compris chez les
essaims ou les abeilles sauvages, et donc la conduite du rucher ne peut être incriminée. Les
abeilles sont fragilisées sans doute par les traitements agricoles, Gaucho®, Régent®, qui font des
dégâts catastrophiques, ou encore par une baisse de leur immunité globale. Se défendant contre des
produits très agressifs, elles n’ont peut-être plus de capacités de réagir contre des agressions
habituelles mais moins fortes : c’est le cas de la loque, des mycoses, latentes dans les ruches, mais
qui peuvent prendre le dessus malgré les comportements d’hygiène remarquable des abeilles
(épouillage, nettoyage), et leur instinct de survie. Mes collègues auront peut-être d’autres éléments
d’information.
Je voulais insister cependant sur le fait que globalement les apiculteurs ont toujours cherché à
protéger les abeilles ; c’est évidemment leur gagne pain mais c’est surtout une question de bon
sens et de cohérence. En conclusion je dirais que la conduite d’un rucher, conformément au cahier
des charges de l’AB, c’est d’abord le respect du mode de vie des abeilles sans les “forcer” outre
mesure. La priorité n’est pas la productivité mais la force et la vigueur des colonies. Les
contraintes sont évidemment fortes, le cahier des charges est un des plus restrictif, mais il s’agit
d’appliquer les deux principes essentiels que sont le respect des abeilles et la qualité des produits.
La pratique d’une apiculture respectueuse pourtant ne suffirait plus aujourd’hui. La biodiversité
végétale étant fortement entamée, les abeilles ne trouvant plus dans la nature, dans les plantes, les
oligoéléments dont elles ont besoin, peut-être faudra t-il leur apporter directement ces
oligoéléments.

ML. C’était important pour notre réflexion d’avoir cette position de l’AB que vous représentez,
et qui comporte à l’heure actuelle beaucoup d’adhérents professionnels en France et en Europe.
Une question peut-être à garder à l’esprit pour notre débat, celle de l’évolution des normes et
critères de l’AB dont vous avez parlé, dans la mesure où la situation environnementale a beaucoup
changé depuis l’époque où est apparue l’AB.

III) Maurice Chaudière

Je fais de l’apiculture en amateur depuis très longtemps; j’ai commencé en Algérie en 1946, et
j’ai eu jusqu’à 50 ruches en partant d’une seule.
Ce qui m’intéresse, c’est l’observation de la nature. Une de mes premières observations c' est
que pour survivre, les abeilles, parmi d'autres hyménoptères, ont une reine qui ne peut s'alimenter
toute seule ; elle a besoin d'ouvrières pour la nourrir. Elle ne peut donc vivre en dehors de sa
colonie comme le font les guêpes ou les frelons en hiver. La condition essentielle de survie de sa
grappe est donc tributaire de sa ponte. On parle souvent de couvain, mais on oublie que la ruche
est une couveuse permanente. Une des fonctions essentielles de la colonie d'abeilles c'est
l’incubation. La forme de la ruche a donc une incidence sur la qualité de l'incubation : si une poule
pond dans une caisse carrée, les oeufs vont rouler, la poule aura du mal à les rassembler sous son
jabot. En liberté une poule qui se dispose à pondre commence par gratter le sol pour faire son
“nid de poule” et y dépose ses oeufs. Elle trouvera là sa meilleure condition d’incubation; tous ses
oeufs vont éclore, et pratiquement le même jour ! De même les abeilles ont besoin d’un nid qui
puisse assurer une certaine qualité d’incubation de leur couvain.

Je vais ici souvent parler d’oeuf et de nid... La forme de cloche, un nid inversé, assure aux
abeilles la meilleure condition d'incubation. Un essaim qui vient de se poser se met en grappe de
façon plus ou moins ovoïde, mais avec la nuit il se resserre en un volume à peu près
hémisphérique. Les abeilles ont besoin d’un plafond pour s’accrocher puisque leurs constructions
se font de haut en bas. On ne voit jamais la cire dépasser de la grappe d’abeilles. C’est impossible
pour une raison simple : pour sécréter et malaxer la cire des rayons, les abeilles ont besoin de
chaleur et d’humidité. La première activité des abeilles en essaim, c’est en effet d'y apporter de
l’eau : avant de quitter la ruche elles ont emporté du miel dans leur jabot, lequel leur donnera des
calories, mais l’eau leur manquera. Grâce à cette eau et à ces calories, elles entretiennent une
atmosphère chaude et humide dans laquelle elles vont pouvoir créer le squelette de cire des rayons.
La reine pourra alors y déposer sa ponte. Ces rayons portant le couvain seront constamment
couverts.
Dans une ruche quadrangulaire ou cubique, on met souvent des cadres avec des lames de cire
gaufrée qui occupent toute la surface du cadre. Qu’on y place un essaim, il sera cloisonné par des
barrages de cire gaufrée. Cela ne peut pas favoriser une bonne qualité d’incubation ! C'est pourtant
ce qui se fait partout. Mais par les temps qui courent où tant de colonies s'effondrent, il me paraît
important de remettre les abeilles dans leur "condition de nature" autant dire : respecter une
écologie de l'abeille. L’abeille est sauvage, elle n’est pas véritablement domestiquée. Quand un
essaim sort d’une ruche à cadres, il s’installe n’importe où, dans un tronc creux ou un trou de
renard, une vieille valise, une fenêtre. Il va devoir, pour se développer, assurer de son mieux
l'incubation de son couvain. J’estime donc qu’il faut donner aux abeilles pour se régénérer, la
chance de pouvoir construire leurs rayons à leur convenance.
Un autre point essentiel est de constater que notre planète est un espace limité, fortement
hypothéqué par tous les moyens que l’on se donne pour la survie de notre propre espèce. Un jour il
faudra connaître le coût réel de notre confort, son coût énergétique. Il serait très intéressant à cet
égard de comparer le coût énergétique d’une ruche à cadres à celui d’une ruche en terre comme,
par exemple, celle montrée dans le film. Avec de l’argile, de l’eau et du soleil, il est possible de
faire le même miel que dans une ruche à cadres. Pour fabriquer celle-ci il aura fallu d'abord abattre
un arbre avec une tronçonneuse, puis le transporter en camion, le faire scier en usine, le débiter en
planches... pour cela il aura fallu des outils très lourds, produire l’essence grâce à des forages, etc.
On ne pourra pas indéfiniment vivre dans cette forme d'inflation. Je suis sans doute un peu comme
Don Quichotte, j’essaie de revenir aux sources et au respect intégral de la vie.

Dans ma première ruche en terre qui était en forme d’oeuf, j'ai dû me rendre à l'évidence que le
couvain était toujours sous le miel, et que le miel servant de volant thermique permettait
l’incubation du couvain. On n’a jamais vu le miel sous le couvain, cela n’existe pas ; au mieux la
grappe descend, quand la colonie est prospère, et le miel aussi.
Je me suis alors dit que si je voulais produire du miel sans avoir à le presser, et sans avoir
recours à un extracteur, il me suffirait de culbuter ma ruche en terre, de la couvrir d'une grille à
reine et de poser au-dessus une hausse en forme de coupe. C'est l’image de l’oeuf de poule
découpé par le poussin le jour de son éclosion en deux volumes harmoniques. Cela a bien marché
la première fois, mais après plusieurs essais j’ai persévéré et transformé peu à peu mes ruches en
leur donnant une forme parabolique etc., avec toujours la perspective de rechercher la plus grande
économie d’énergie. J’ai donc produit du miel avec de la terre : c’est une preuve que l’on pourrait
aujourd’hui vivre autrement !

Depuis les temps ont bien changé, c’était en Algérie et il n’y avait pas encore de varroa. Quand
le varroa est apparu, j’ai perdu des ruches comme tout le monde, et j’ai traité... Mais j’avais une
réelle répugnance à mettre dans mes ruches ces produits toxiques pour le varroa, et sans doute
aussi pour les abeilles. Je me suis intéressé alors à l’abeille asiatique Apis cerana qui vivait avec le
varroa. J’ai pu voir ces abeilles en Inde, invité là-bas par l’association Kokopelli, et j’ai constaté
qu’en cas de trop forte infestation, ces abeilles désertaient leur ruche, abandonnaient le couvain.
Bien sûr dans ce cas elles transportent sur elles des varroas, mais elles repartent à zéro, avec des
cires neuves, sans l’hypothèque d’un couvain parasité. Ma conclusion en fut que l’on pouvait
reproduire ce mode de défense naturel en provoquant l’essaimage, et ce presque à volonté. Je me
suis alors orienté vers un autre modèle de ruche : j’ai fait du faire des concessions par rapport aux
ruches en terre et revenir au cadre...
J’ai construit une ruche à cadres extensible, avec un portique métallique qui peut contenir 23
éléments, ce qui permet de poser deux hausses Dadant au-dessus. Cette ruche peut s'agrandir
latéralement ou se réduire. Comment fait-on alors pour éliminer les varroas ? Voilà très
rapidement un résumé de la méthode appliquable sur une colonie de force moyenne, occupant une
dizaine de cadres. Je la comprime en enlevant les cadres de miel de la périphérie. La réduction du
volume utile va provoquer l’essaimage. J'opère au printemps après l'apparition des mâles. Ce sera
un essaimage naturel (et non artificiel car dans ce cas les jeunes reines sont issues de larves
d’ouvrières). Je fais glisser alors l’ensemble des cadres restants vers l’arrière du portique, et je
remplis l’espace libéré avec des cadres vides (entrée au sud par exemple). Pour sortir, les abeilles
devront alors traverser une sorte de tunnel, mais en plaçant au milieu de ces cadres une grille, je
retiendrai l'essaim qui se fixera autour de la reine.
La section orpheline aura formé des cellules royales. Il faut mettre une séparation entre les deux
parties pour éviter que la reine de la souche ne soit tuée par les nouvelles reines à naître, et ouvrir
une autre porte pour la souche du côté opposé à l'entrée initiale, au nord donc. Quelques jours plus
tard, je récolte toute la gelée royale et laisse dans l'état la ruche orpheline dont le couvain est
infesté. Il faut préciser, et les apiculteurs de la salle le savent bien : les varroas ne peuvent se
multiplier que sur le couvain, pas sur les abeilles, et la femelle varroa atteint sa maturité sexuelle
en cinq jours. Je laisse la ruche orpheline pendant au moins 28 jours, ensuite je prélève la reine
mère et l'installe sur un seul cadre entre deux grilles à reine. La reine ne pourra pondre que sur ce
seul cadre. Les varroas en phase de phorésie sur les abeilles vont se fixer sur ce couvain, et il ne
restera plus qu’à détruire ce cadre et à libérer la reine. Je pourrais développer plus longuement
cette méthode... J’obtiens ainsi facilement une ruche à 2 reines (une mère et une fille) que je peux
rapprocher de part et d'autre d'une cloison médiane. Sur cette ruche très puissante, je peux mettre
plusieurs hausses et récolter les cadres de miel par extraction centrifuge.

ML. Nous sommes entrés avec Maurice Chaudière dans le corps des pratiques apicoles sur
lesquelles il sera possible de revenir, certains auront peut-être des observations ou des
informations complémentaires. Je passe la parole à M.E. Colin, apidologue à l’Inra, qui va nous
apporter des éclairages sur la santé de l’abeille, sur la mortalité et ses causalités, toujours difficiles
à “démêler”. Les acquis scientifiques ne sont pas véritablement concordants pour identifier
précisément les facteurs de dépérissement actuel des colonies, n’est-ce pas ?

IV) Marc-Edouard Colin

Mon expérience est déjà un peu ancienne puisque c’est en étudiant les abeilles et leurs maladies
que j’ai commencé ma carrière scientifique.
La grande nouveauté dans la pathologie de l’abeille, c’est une mutation au sens large, en y
incluant les maladies et les phénomènes d’intoxication ; il y a un changement qui a suscité la
réflexion sur l’évolution de la pathologie en général. Mais un mot n’a pas été beaucoup prononcé
jusqu’ici, la domestication. Au sens du code rural, l’abeille est d’abord un animal domestique,
mais il faut préciser ce qu’on entend par domestication : l’exploitation de l’animal, le faire
travailler, le sortir de son équilibre avec le milieu naturel pour lui demander de travailler plus que
de subvenir simplement à ses propres besoins. Il ne s’agit plus de biologie au sens écologique du
terme, mais de zootechnie, de travail. Cela induit alors de protéger l’animal, veiller à son
alimentation pour qu’il soit plus performant, assurer son habitat, contrôler sa reproduction pour lui
demander de travailler plus.
Un niveau est aussi très important, les collègues en parlent dans le film. Quand Lionel Garnery
du Cnrs parle d’écotype, cela veut dire que l’animal est seul dans son milieu sans intervention
humaine, la sélection naturelle joue pleinement et ne fait subsister “en survie” que certaines
souches d’abeilles, les écotypes. Pour cette raison il est intéressé par les ruchers abandonnés, par
les ruches tronc, il peut retrouver une abeille qui survit sans intervention de l’homme, c’est un
point majeur sur le plan de la biodiversité.

L’apiculteur n’est évidemment pas concerné au même titre par l’abeille, il faut produire et,
même sans modifier leur alimentation, il faut transhumer, donc modifier le cycle de l’abeille,
modifier son environnement végétal habituel. Les forces de la colonie sédentaire vont augmenter
dans la saison et seront maximales au moment de la récolte. Mais l’apiculteur, même biologique,
ne peut se satisfaire de cet équilibre, modifiera le cycle biologique en cherchant à maximiser le
potentiel de production des colonies à plusieurs moments de l’année. Mais où doit-on s’arrêter ?
Le stade supérieur est celui de la sélection de l’abeille en fonction non plus de son équilibre avec
le milieu, mais de la force de la colonie et de son adaptation au milieu quand on transhume. La
domestication est plus importante dans ce cas, mais la limite est très différente de celle pratiquée
avec d’autres espèces : dans le cas de poules, vaches ou autres, l’éleveur a une maîtrise plus
complète de l’habitat, de l’alimentation, de la sélection, en vue d’une meilleure adaptation à des
conditions d’élevage artificiel (poulailler industriel, vaches en stabulation, etc). En apiculture,
l’abeille reste très dépendante de son environnement, elle doit y trouver sa nourriture et celle de
l’apiculteur, et la sélection naturelle joue encore son rôle. Il est impossible d’avoir des abeilles
artificielles, totalement isolées, qui n’auraient pas la possibilité de butiner à l’extérieur. La relation
avec l’environnement reste très forte. En définitive on ne peut pas travailler sur les maladies des
abeilles sans penser à l’environnement sur lequel elles sont en prise directe.
L’apiculteur est un peu entre les deux, mais il n’a pas une action aussi forte qu’on le dit. Mon
propos est de dire que l’action de l’apiculteur est limitée, alors que celle de l’homme est majeure
puisqu’il agit sur l’environnement de l’abeille.

La pathologie de l’après-guerre était restreinte, elle considérait presque exclusivement


l’existence de microbes et la façon de lutter contre ces microbes. L’évolution majeure est celle de
la prise en compte des perturbations de l’environnement, perturbations qui peuvent se répercuter
sur l’abeille, visuellement, par des maladies particulières. Ce qu’on appelait éco-pathologie, un
concept un peu oublié aujourd’hui, s’attachait à l’influence de l’environnement sur l’abeille, à ce
qui se passe quand l’environnement change. L’alimentation a bien changé depuis 30 ans, comme
les paysages, l’agriculture, les cultures ; il y a donc un équilibre alimentaire perturbé qui peut se
traduire par de nouvelles maladies, un amoindrissement de la résistance des abeilles. Il faut tenir
compte aussi des modifications climatiques qui décalent les floraisons, par ex pour le châtaigner la
date moyenne de floraison a avancé de 10 jours, voire plus. L’environnement se dégrade aussi
avec les pollutions, différentes et plus fréquentes qu’après guerre, et toute cette évolution va se
refléter sur la pathologie. L’apiculture peut introduire de nouvelles pratiques, faire des échanges de
matériel génétique, importer notamment des parasites, c’est le cas du varroa destructor asiatique
apparu dans les années cinquante ! Ce sont bien des modifications de l’environnement imputables
à l’homme qui ont changé la pathologie de l’abeille.

Peut-on revenir à l’écotype, ou au moins à un meilleur équilibre avec la nature ? Oui, mais dans
la mesure où l’environnement n’a pas changé ! La question serait plutôt : peut-on faire machine
arrière et restaurer l’environnement à son état antérieur ? Si la réponse est non, l’homme doit, dans
cet environnement-là, faire son possible pour mettre l’abeille en adéquation avec le milieu, mais
c’est extrêmement difficile. La pathologie évolue aussi avec nos techniques d’étude, de plus en
plus fines, plus précises, on détecte de mieux en mieux les agents pathogènes, ou les polluants
chimiques. Pour le scientifique la question sera alors : ces agents pathogènes ou ces polluants,
détectés à faible dose, ont-ils un effet significatif sur les maladies ?
Il faut garder à l’esprit l’importance relative des causes. Il y a toujours une cause majeure de
déclenchement d’une pathologie, et autre chose à côté viendra aggraver ou atténuer le phénomène.
On peut détecter par exemple de très faibles quantités de virus sans qu’elles aient une signification
pathologique pour l’insecte. Il y a des facteurs déclenchants en amont, facteurs qui affaiblissent la
colonie et permettent au virus de se multiplier facilement. Le Pr. C. Vago l’a montré sur le ver à
soie : le déclenchement d’une maladie à virus n’intervient qu’après une modification des
conditions d’élevage (température, hygrométrie), en provoquant une sorte de “stress” pour
l’insecte. Il peut y avoir aussi des causes alimentaires, des empoisonnements chimiques au
déclenchement de viroses aiguës, à l’époque c’était les fluorures. Il faut donc bien distinguer ce
qui peut être dû à des microbes, ou imputable aux modifications de l’environnement d’origine
agricole ou autre. Il faut tenir compte de ces éléments de modifications de l’environnement pour
réfléchir à la réponse à apporter en matière d’élevage des abeilles.

M.L. Après ces quatre interventions, j’aimerais souligner une fois encore ce point peut être
insuffisamment évoqué, celui des capacités de résistance des abeilles aux différentes agressions
extérieures. Il est vrai, et Mr Colin le confirmera sans doute, les moyens à la disposition des
scientifiques font défaut pour mener des analyses parallèles et significatives en apidologie. Il serait
donc pertinent de pouvoir mettre en parallèle les capacités de défense des abeilles avec
l’alimentation dont elles bénéficient, avec les types de ruches utilisées, leur taille, leur forme plus
ou moins adaptée au couvain etc., et chacun d’entre vous pourra réagir au propos de ses collègues
de la table.

Tour de table des interventions

[avec les abréviations des intervenants]


I.B.
Je voudrais insister sur un produit de la ruche dont on a trop peu parlé, la propolis, récolté par les
abeilles sur les bourgeons des feuilles, et dont elles tapissent tous les orifices de leur habitat. C’est
un produit extraordinaire, quasiment magique, qui renforce les défenses immunitaires, qui permet
à la colonie de résister à toutes sortes d’agressions, de microbes, de champignons, de mycoses,
c’est pour nous aussi un produit utilisé pour l’angine, l’herpès, la cicatrisation de plaies... Dans
l’antiquité égyptienne, il était utilisé pour momifier les corps, et c’est de cette manière que les
abeilles isolent ainsi un cadavre d’insecte ou de mammifère dans la ruche. Pour elles c’est un
moyen de lutter contre beaucoup d’agressions, même si actuellement cela paraît moins efficace...

M.C.
En Espagne, des chercheurs ont observé que des abeilles résistaient aux varroas dans certaines
conditions, notamment lorsqu’on utilise une ruche cylindrique verticale, qu'on ne peut ni visiter ni
récolter. Une coupelle amovible en partie basse permet de recevoir et d'observer les déchets, en
l'occurence des varroas morts.
Livrée à elle-même la ruche résiste aux varroas ; cela confirme l’hypothèse qu’une espèce non
domestiquée, non exploitée par l’homme a de meilleures défenses naturelles.

P.G.
J’ai beaucoup d’espoir dans de nouvelles technologies que l’on essaie de mettre en place avec des
amis, y compris non apiculteurs, qui permettraient de se substituer à l’intervention de l’apiculteur.
Je reprends l’analyse intéressante de Marc Edouard Colin sur le déclenchement des maladies
imputable au stress. Je crois que le stress est surtout occasionné par l’intervention de l’apiculteur,
quelque soit-elle, (le film a montré le prélèvement direct du miel à la gouge dans une ruche tronc
en Lozère) ne serait-ce que le décollage (bruyant) du couvre cadres qui engendre immédiatement
le bruissement des abeilles et modifie leur comportement. Ce qui explique qu’on peut se faire
“allumer” par les abeilles si on n’a pas bien enfumé !
On essaie de voir ce que peuvent apporter de nouvelles technologies en matière d’analyse du son
notamment, celui des vibrations des abeilles, changeant selon ce qui se passe à l’intérieur. Des
outils vont nous interpeller et nous permettre de suppléer à des interventions de simple observation
sur la ruche. On sait que l’on stresse beaucoup trop les abeilles, et on aura besoin de tous, et pas
seulement des ruches troncs qui permettent le maintien d’une espèce spécifique locale, mais ne
peuvent suffire à la consommation de miel en France.
J’ai été un peu surpris de me trouver ici en tant que productiviste pensant être plutôt un extensif,
mais j’ai le souci de produire du miel pour une clientèle qui me fait confiance. Pour cela j’ai fait
appel à des gens compétents qui vont m’aider, sur les sons dans la ruche, mais aussi sur le contrôle
du poids de la ruche : je ne peux pas rester en permanence sur le rucher constater si les abeilles
rentrent du miel sur le châtaigner par ex., s’il y a du nectar, s’il faut éventuellement mettre une
hausse. Si je mets un peson sous une ruche témoin, je peux constater de loin, par communication
satellite, comment change le poids et si cela demande d’intervenir. Je pollue donc moins en
limitant les déplacements, je diminue la charge de travail, et avec ces technologies je peux obtenir
des informations précises pour la recherche, ce qui se passe à l’intérieur des colonies, pour
justement pallier à l’ensemble des difficultés actuelles.

ML. La question des coûts énergétiques des déplacements liés aux modes d’exploitation est
évidemment importante, notamment quand il s’agit, pour certaines grandes exploitations,
d’emmener 300-400 ruches ou plus en transhumance, et cela plusieurs fois en saison. Pour appuyer
la position de Patrick Genay, il faut évoquer l’existence d’une apiculture dite “alternative”, par
exemple lié à l’utilisation d’une ruche de type Warré (ou similaire) et dont l’objectif est aussi de
limiter au maximum le stress des abeilles lors de la visite de la ruche. On n’ouvre quasiment pas
sauf pour récolter, et on employant des vitres d’observations posées sur les côtés du corps et de la
hausse. Mais Marc-Edouard Colin voulait revenir sans doute sur la question des défenses
naturelles, je crois d’ailleurs que la littérature soulève la question d’une plus grande vulnérabilité
de l’abeille domestique par rapport à d’autres insectes, notamment du fait d’un génome moins
performant...

M.E.C.
Sans aller jusque-là, il y a deux aspects dans cette résistance de l’abeille aux maladies ou agents
extérieurs. Concernant la résistance de l’abeille aux bactéries, virus ou champignons, sa défense en
tant qu’individu provient soit d’enzymes spécifiques qui vont détruire les agents pathogènes
microscopiques, soit des peptides antimicrobiens, des protéines de type antibiotique qui vont
détruire ces microorganismes. Ces protéines doivent être renouvelées, ce qui suppose une
alimentation riche équilibrée ; s’il y a déficit en protéines du faite de manque de pollen, il y a
possibilité que cette carence en protéine se répercute jusqu’à son système de défense
antimicrobien.
Le second niveau, le niveau social, est celui de la coopération entre les individus de la colonie qui
leur permet d’éliminer les maladies et les parasites, d’éviter qu’ils se multiplient dans la ruche.
Cette coopération suppose de reconnaître très tôt l’individu malade, il faut que l’information
puisse être transmise entre congénères, que la mémoire de reconnaissance, d’identification soit
préservée, et que le travail physique soit effectué. C’est un comportement social très élaboré, qui
fait appel à la mémoire, à la transmission d’information, fonction cérébrale supérieure, au travail
partagé, tout cela peut être perturbé par une intervention intempestive de l’apiculteur, un toxique,
etc., même si cela ne touche pas réellement la survie propre de l’individu.
Donc deux niveaux très différents peuvent concerner la résistance de l’abeille avec des causalités
qui relèvent de l’un ou l’autre niveau.

Interventions du public et questions

- Mr. Bernard, apiculteur et agent sanitaire : je tenais à préciser pour Mme Bringollet que sont
interdits par la loi en France l’usage d’antibiotiques, de même que le nourrissage en période de
miellée. On ne peut pas dire non plus : les apiculteurs enlèvent du miel des corps de ruche ! Cela
est très très rare, sauf sur la lavande parce qu’il y a alors blocage de ponte faute de pollen. Vous
dites que sur la lavande, sur vos 400 ha, vos abeilles ne peuvent pas être polluée ! Mais comment
pouvez-vous le garantir alors que les abeilles se déplacent dans un rayon de 3km, ce qui
représente 2700 ha, sans compter l’influence du vent, des nuages etc. Ne dites pas que nous autres
apiculteurs, qui ne somment pas bio, travaillons mal, nous travaillons le mieux possible. La seule
différence avec vous est que nous ne payons pas les analyses de miel, notre cire n’est pas bio mais
elle est faite par les abeilles, et nous essayons de les respecter au maximum. Nous avons 200
ruches en pleine montagne et on a pas besoin du label bio pour respecter les abeilles et les gens
qui nous achètent le miel ! Pour le traitement des varroas, on utilise le thymol. En AB vous avez
droit à l’acide oxalique, alors que ce produit est interdit, n’ayant pas reçu d’autorisation de mise
sur le marché ! Vous n’avez droit qu’à l’Apivar® et l’Apistan®.
I.B.
Je suis venue parler de l’AB que j’ai choisie par conviction, par éthique de vie, et je crois que
l’agriculture et l’élevage bio me semblent incontournables si l’on ne veut pas aller à la catastrophe.
Concernant spécifiquement l’apiculture, nous avons des contraintes, imposées par le cahier des
charges, et nous devons financer nous-même le contrôle, ce qui d’ailleurs n’est pas forcément une
bonne chose... L’AB s’engage à ne pas polluer, en tout cas à polluer le moins possible, mais on ne
peut faire abstraction de tout ce qui est autour : les surfaces en agriculture bio ne représentent que
2% du total. Il est donc illusoire de vouloir supprimer d’un coup tous les traitements (herbicides,
pesticides), sans compter la pollution extérieure due aux transports, à l’industrie, mais l’agriculture
bio contribue à la diminuer le plus possible. En apiculture il est vrai, l’impact est faible car on
n’utilise pas de grandes quantités de produits comme en culture céréalière ; mais c’est un choix
que celui de cautionner l’agriculture intensive ou non, cela relève du bon sens.Bon je n’ai pas
voulu mettre tous les apiculteurs dans le même panier, avec les nourrissages au sucre etc., j’ai
simplement insisté sur le fait que je suis contrôlée là-dessus, que je le fais en connaissance de
cause. J’utilise une filière de cire spéciale, avec une cire vierge de contamination, avec des
analyses de cire, et le logo AB est une certitude de qualité pour le consommateur. Bien sûr
d’autres apiculteurs amateurs ou professionnels procèdent ainsi même sans être bio, et n’utilisent
pas les produits interdits (même si certains le font sans discernement). Je ne veux donc pas faire de
polémique, je suis venue présenter ce qu’est l’apiculture bio qui pour moi est l’avenir.

P.G.
Pour l’analyse des miels, l’Adapro (association de développement apicole du Gard) permet
d’amener des échantillons et de les faire analyser à un coût raisonnable. Pour un exploitant qui
veut le faire faire seul, cela revient très cher. Trésorier au CTSA (proche de l’Adapro) je peux
vous dire que l’on dépense plus de 3000€ d’analyses de miel par an, l’inconvénient étant qu’à
chaque fois l’analyse ne vaut que pour un seul produit : vous voulez par ex. rechercher des
pesticides, le laboratoire demande alors quel produit faut-il rechercher ! Quand on trouve quelque
chose, on contacte l’apiculteur pour en savoir plus, comment cela a pu arriver etc. Le plus souvent
il s’agit d’une erreur dans l’utilisation des produits.
Nous avons effectivement une agriculture assez chargée en pesticides au point que certains
apiculteurs désherbent même autour des ruchers ! Moi j’essaie plutôt de profiter au mieux de la
floraison des plantes, les abeilles ont besoin des fleurs, je ne coupe rien et pourtant je ne suis pas
en bio. Cette agriculture intensive, on pourrait la faire évoluer même en gardant une certaine et
nécessaire productivité alimentaire.
Mais il faut parler aussi des jardins autour des maisons, jardins où l’on met énormément de
pesticides, et des colonies qui perdent beaucoup de butineuses, j’en vois ! On a réfléchi à une
solution pour lutter contre ça, en motivant les gens sur l’utilisation négative de ces pesticides. A
partir de février on vendra des ruches pour les jardins, une petite ruche bien adaptée du point de
vue de la circulation de l’air dans la ruche. Elle est carrée, plus haute que large, petite pour que
l’essaimage vienne facilement, on le provoque, et les gens pourront récolter du miel s’ils le
veulent ; elle est adaptée à un terrain d’environ 1000 mètres carrés. Le but est d’intéresser les gens
au respect de leur jardin comme source d’alimentation des abeilles, et donc aussi de l’abeille qui
est chez eux, et éviter par exemple ce qu’on met chez soi pour chasser les pucerons sur les
rosiers... C’est important aussi pour la santé de l’abeille de pallier à ces comportements le plus
souvent liés à l’ignorance.

- Eve Careras : j’ai une trentaine de ruches depuis 30 ans, je voudrais qu’on l’on puisse respecter
la pratique de chacun. Je respecte beaucoup la pratique bio, car je sais qu’il peut y avoir parfois
quelques “glissements” chez d’autres apiculteurs. Je sais que sur l’Hérault, il y a un réel travail
pour améliorer le fonctionnement de l’apiculture pour qu’elle soit le plus propre possible.
J’aimerais que Mr Colin nous explique le rôle et le pouvoir de la propolis dans la ruche,
augmente t-elle les capacités immunitaires de l’abeille ? Que faut-il penser des pratiques de
désinfection de la ruche qui éliminent complètement la propolis ?

M.E.C.
La propolis est une matière collante récoltée sur les bourgeons, et elle est riche de nombreuses et
diverses molécules dont c’est vrai, certaines peuvent avoir des propriétés anti-microbiennes. Sa
composition varie selon l’origine du végétal, il y a plusieurs propolis, il peut y avoir de la propolis
très active contre une bactérie, et une autre plutôt active contre les champignons. Les agents actifs
de la propolis sont volatils, elle est donc beaucoup plus active fraîche que desséchée. Ses
propriétés sont effectivement antiseptiques, mais sa richesse en molécules lui en procure d’autres.

- Georges Buttet : membre du Cari, j’ai été dans l’agriculture et l’élevage toute ma vie, j’ai eu la
joie de participer au sauvetage du cheval de Mérens, et d’autres races rustiques. Concernant
l’AB, je rappelle que la FAO a conclu, suite à un Colloque en mai 2007, que c’est l’AB qui demain
nourrira la planète sans l’abîmer. Mais je voulais attirer l’attention ici sur des pollutions moins
connues, les pollutions électromagnétiques, notamment avec la vulgarisation du GPS. On peut se
demander si elles ne sont pas une des causes de perturbation du sens de l’orientation des abeilles,
qui n’arrivent plus à retourner dans leur ruche...

M.E.C.
Pour perturber les abeilles et leurs capacités de repérage, il y a des causes beaucoup plus
“efficaces” que les ondes liées à l’usage du GPS... [Mr. Buttet : ce sont toutes les pollutions
électromagnétiques qui sont en cause…] Encore faut-il garder présent à l’esprit que l’importance
de la dose est plus importante que le poison lui même ! Les animaux comme l’homme ou les
insectes, trop près d’une source d’onde électromagnétique, peuvent en subir les conséquences,
c’est une question importante mais qui doit être précisée.

- Jean Borel, ingénieur, optimisation apicole : une petite remarque complémentaire sur
l’intervention de Mr Genay sur la ruche du jardin. C’est une ruche mise au point par Apisystems,
une petite société “incubée” à l’école des Mines d’Alès, ruche que vous pourrez acquérir en
contactant l’école. Une petite question à Mr Colin sur les facteurs déclenchants de viroses qu’il a
évoqués avec la température et l’humidité dans l’élevage du ver à soie : pour l’abeille et
l’apiculture y a t-il des facteurs déclenchants du même type ?

M.E.C.
Concernant la pénétration des agents pathogènes chez l’abeille, il faut préciser que sa cuticule est
sensible à la teneur en eau de l’atmosphère et à la température, et que c’est la couche cireuse de la
superficie qui assure l’étanchéité à l’eau entre le milieu intérieur et extérieur de l’insecte. Si cette
couche cireuse vient à disparaître, il y aura des répercussions, mais on ne peut savoir si elle se
manifestera par une maladie à virus ou une autre pathologie.

P.G.
Nos pratiques courantes essaient justement d’éviter des refroidissements, et la nature du travail
s’effectuera très précisément en fonction du climat : pas d’intervention et d’ouverture de ruche
quand la température est trop basse. Dans une région où le gradient de température peut atteindre
plus de 12 degrés entre la nuit et le jour, on choisira l’endroit idéal pour éviter au moins de trop
grandes variations de température dans la journée.
Lors du prélèvement de couvain, s’il y a manque ou surabondance d’abeilles, on peut notamment
déclencher des loques. On a pu précédemment traiter aux antibiotiques, ce qu’on ne fait plus, mais
comme les spores de la loque sont dans le jabot de l’abeille et aussi dans le miel, la méthode que
j’utilise maintenant est celle du jeune de l’abeille et du transvasement. Pour le dire vite, on opère
le soir, on cherche la reine que l’on met encagée dans la nouvelle ruche avec des cadres de cire
gaufrée, on secoue les abeilles dehors, elles rejoignent la reine qu’elles libèrent et on les laisse sans
réserves au moins une nuit entière. Le résultat est satisfaisant, surtout si on fait l’opération 2 fois,
ça marche pour environ neuf ruches traitées sur dix.
[ML. : cela veut-il dire que la reine fera le même jeûne ? ] Oui, la cage à reine est fermée par un
bouchon de sucre candi lequel qui sera progressivement sucé et éliminé par les abeilles.
L’essentiel est qu’elles consomment tout ce qu’elles ont, qu’elles éliminent le maximum de miel
de la ruche, ne sachant pas quel est le miel contaminé. La solution est d’éliminer les cadres et de
brûler tout ce qui a été retiré de la ruche.
[M.C. Mais que devient le couvain dans ce cas ? On enlève les abeilles à la reine, que fait-on du
reste, le détruit-on ou laisse t-on élever une nouvelle reine ?] On détruit tout, on nettoie la caisse
au chalumeau, tous les cadres sont brûlés pour éliminer tous les spores.

M.C.
J’attire l’attention sur la manipulation des abeilles… Moins on dérange les abeilles, moins il y a de
stress ; plus on les respecte et mieux elles se portent. Dans le film vous avez vu que je travaille
sans masque, ce n’est pas un hasard. J’interviens quand je sais qu’elles sont douces et je ne
dérange pas la grappe. Au retournement de la ruche, les cires sont découvertes, mais en quelques
minutes les abeilles montent pour protéger leur couvain, et cette simple réaction de “couver” fait
que les abeilles n’attaquent pas. Si elles attaquent, c’est qu’on les a perturbées. Je n’écrase pas
d’abeilles, je ne les secoue pas, je ne souffle pas sur elles, je sais qu’elles n’aiment pas ça. J’ai ces
réflexes car je pratique depuis très longtemps, depuis 1946 et j’ai réglé mon comportement sur
celui des abeilles.

P.G.
Je crois que cette attitude de respect est celle de tous les apiculteurs, on ne peut tenir longtemps et
ça ne marche pas si on ne les respecte pas. Je vais totalement dans votre sens, même si je sais que
je les stresse quand je les secoue, etc. En même temps, si c’est nous qui n’allons pas bien, on se
fait piquer beaucoup plus que d’habitude, par ex. quand j’ai un stagiaire avec moi.
M.C.
Le respect auquel on est tenu désormais c’est une prise de conscience plus globale, celui du
respect de la planète toute entière. Tout ce qu’on lui fait subir nous revient sous forme de
pollution, de maladies… et notre rapport à l’abeille ressemble à celui que l’on devrait avoir avec la
nature.

I.B.
Un point important, au delà de notre respect de l’abeille, est de rappeler aussi que l’abeille est un
indicateur de pollution et qu’elle est le principal pollinisateur des plantes cultivées. Cela aurait fait
dire à Einstein qu’en cas de disparition des abeilles, l’humanité perdrait en 2-3 années la majeure
partie de la production alimentaire...

- (Public) : la citation attribuée à Einstein est loin d’être certaine... Dans certains Etats des Etats-
Unis la disparition des abeilles n’a rien à voir avec le respect qu’on peut leur porter, et je
n’apprécie pas la polémique sur les bons et les mauvais apiculteurs. J’ai moi-même une
cinquantaine de ruches, je conseille d’ailleurs à tous de découvrir l’apiculture, c’est passionnant
à tous les niveaux, mais je crois qu’aux Etats-Unis il faut plutôt mettre en cause les traitements
gigantesques. Qu’en est-il actuellement en France du Fipronil ?[présent dans les pesticides de
type Gaucho® et Régent®] Il semblerait que l’UE n’est pas prête à l’interdire, les travaux de
recherche ont été suspendus, et la menace est réelle que ces pesticides reviennent tôt ou tard, en
particulier dans un contexte économique de surchauffe au niveau mondial. Plutôt que de
polémiquer sur différents types d’apiculture, j’attends que les apiculteurs se serrent les coudes
pour obtenir le maintien des interdictions de ces produits qui risquent d’avoir des effets
catastrophiques. On a parfois mis en cause les scientifiques, le progrès, mais les solutions
viendront certainement aussi de la science dans ce domaine, il est donc important de les soutenir
et que l’Etat aide la recherche de manière massive. [ ML. Pour la réglementation, il faut tout de
même préciser que la France est en droit de mettre en place une législation plus restrictive quand
bien même celle de l’UE serait laxiste]

I.B.
Gaucho® et Régent® sont des produits d’enrobage de semences, répandus au moment des semis
aux champs. Les molécules se retrouveront donc dans toutes les parties de la plante cultivée, et les
abeilles en ingéreront nécessairement une certaine quantité avec le nectar ou le pollen. Depuis des
années les apiculteurs se battent contre, mais ont beaucoup de mal à se faire entendre, certains ont
été attaqués par diffamation, ont fait de la prison. Ce sont les mêmes difficultés que le combat
contre les OGM dont on ne sait rien de précis quant aux effets sur les abeilles... Donc les
apiculteurs se battent, ce sont eux qui ont initié la lutte, qui ont tiré la sonnette d’alarme sur ces
produits. Que dire par exemple de l’huile de tournesol alimentaire, issue de la pression de la graine
“enrobée”, quels résidus peut-on y trouver ?

P.G.
Sans entrer dans ce débat, je voudrais simplement parler de la problématique, très significative : on
nous a dit qu’un produit pouvait être interdit mais qu’il fallait de toutes façons consommer les
stocks existants... Et notre capacité de réaction est aussi fonction de notre représentation en
commission agricole au niveau national et européen. Je doute que la FNSEA soit vraiment
disposée à faire interdire le Gaucho® ! Il faudrait que ce soit un bio qui nous représente, nous
apiculteurs ! L’autre solution est de boycotter ces produits. J’aurais tendance à me rapprocher
davantage des fleurs sauvages que des fleurs cultivées (hormis le châtaigner qui n’est pas du tout
traité) et de fait j’ai un peu moins de dégâts que mes collègues. A Grignan cet été il y a eu une
forte attaque d’un insecte sur la lavande qui a été traitée, et il y a eu des dégâts suite aux
intoxications... Nous allons être obligés progressivement de mettre la pression sur les agriculteurs,
ceux en tout cas qui traitent aux insecticides, et de refuser de faire la pollinisation.

- ML. On pourrait peut-être revenir sur cette question de pollinisation faite par les professionnels,
puisque les contrats entre agriculteur et apiculteur comprennent des obligations réciproques,
l’agriculteur notamment ne doit pas traiter en période de dangerosité pour les abeilles ?

P.G.
Oui, mais le problème ne vient pas de l’agriculteur qui demande la pollinisation et fait les choses
correctement, mais de ceux qui cultivent plus loin, qui ne se sentent pas concernés par ceux qui
sont en pollinisation. J’ai quitté une commune où il y avait de petites parcelles de 30 ares, avec 3-4
rangées d’arbres, et là les pommiers sont traités quand les abricotiers ou les cerisiers ont terminé
leur floraison, c’est une catastrophe. J’ai dû abandonner complètement la zone.

M.E.C.
Comme tout scientifique, je fais des expériences, il y a des résultats mais encore faut-il en tenir
compte. Les résultats sont objectifs, mais leur utilisation peut ne pas être objective. Sur la question
des pesticides et si vous voulez passer une soirée tranquille, il vaut mieux que je m’abstienne
d’intervenir ! Pour le Gaucho® les mesures de quantification sont là ; il faut savoir simplement
que dans un nectar de tournesol traité, on peut trouver 1,9 microgramme de matière active par kg
de nectar, mesure communément admise par tous. Au cours de certaines pluies en région Nord Pas
de Calais, on retrouve à peu près 1,5 à 2 microgrammes d’imidaclopride par kg d’eau de pluie.Il
faut voir aussi ce que peuvent contenir les eaux de pluies en herbicides et pesticides, simple
réflexion pour dire que c’est l’environnement qui devrait être biologique, et non pas seulement
l’apiculture !

- Philippe Lhoste, ex Cirad : la crise apicole est mondiale, y compris sur des continents moins
pollués ; alors quelle est votre vision prospective sur la crise ? Les méthodes de sélection
génétique ou autres seraient-elles une piste pour essayer de sauver l’apiculture, travailler sur les
populations d’abeilles, car les causes de cette crise sont diverses ?

M.E.C.
Si on arrête les pesticides, je me fais fort de tout remettre à peu près en marche au niveau sélection
etc, il n’y aura plus aucun problème.

- Carrier, apiculteur amateur, une dizaine de ruches : ma question porte plutôt sur l’effondrement
des colonies d’abeilles. Une étude comparative sérieuse a t-elle été faite entre l’apiculture
sédentaire et l’apiculture de transhumance, et si celle-ci pourrait avoir un effet d’affaiblissement
des colonies, non pas pour les mettre en concurrence mais pour savoir ce qu’un amateur peut
faire ou ne pas faire.

P.G.
Sur mon cheptel, l’impression, faute de l’avoir quantifié, est que les ruches sédentaires, si l’endroit
est bien choisi, bien exposé, avec une flore suffisamment sauvage, vont mieux résister que les
transhumantes, qui peuvent bouger 3 à 4 fois par an. D’ici quelques années, en travaillant sur un
logiciel et en notant comment se comportent les abeilles et leur longévité, on pourra le dire plus
précisément.

- ML. : j’ai été frappé, en préparant cette séance depuis quelque temps, par l’importance des
réseaux d’information amateur, qui collectent de multiples informations très très disparates et
parfois intéressantes, et on peut se demander ce que peuvent représenter aujourd’hui les systèmes
d’information et d’observation sur les ruchers par rapport à la recherche scientifique, et s’ils sont
pertinents ou peuvent être performants.

P.G.
On a la chance aujourd’hui de faire travailler ensemble science et apiculture, beaucoup de
scientifiques sont aussi des apiculteurs, ont a disposition un cheptel pour faire de bonnes
observations ; on fait des études sur tous les thèmes que l’on a abordé ici. Il y a un cheptel du
CTSA autour de Saporta, qui appartient aux gardois, il sert à faire de la sélection et de
l’expérimentation sur le nourrissage. Par ex. on sait que le glucose, coloré en bleu, migre dans la
ruche, aussi bien dans le corps que dans la hausse, il faut le savoir pour ceux qui le pratiquent...
Cet été on a eu un gros problème qui malheureusement n’a pas été dénoncé : un important
producteur de melons attaqués par des papillons a averti son pollinisateur qu’il allait traiter et qu’il
ne pouvait pas laisser plus de 120 ha sans traitements insecticide et fongicide, argumentant qu’un
procès lui coûterait moins qu’une perte de production ! Heureusement l’apiculteur a pu informer
ses collègues qui ont pu réagir très vite et enlever les ruches pour ne pas perdre le cheptel. Il aurait
fallu dénoncer la chose dans les médias, à la limite boycotter les melons ! La profession devrait se
remettre en question dans ces occasions et faire front commun pour refuser la pollinisation.

- Jean Borel : je voulais revenir sur la capitalisation de données en apiculture, et des mesures qui
permettent de répondre à certaines questions, notamment l’effet de la transhumance ou de la
sédentarité. La société d’Alès qui promeut la ruche de jardin, très active dans la filière apicole,
met en place des outils à cet effet, à charge pour l’apiculteur d’alimenter au fur et à mesure ce
réseau d’information.

- Etudiante en écologie.
Concernant le nourrissage, je n’ai pas bien compris si c’est interdit ou autorisé, les modalités etc.

P.G.
Je ne répondrai pas pour l’apiculture bio, mais nous n’avons aucune interdiction de nourrir les
colonies en général. Sur des labels, c’est vrai que pour certaines miellées il y a une période
d’interdiction mais c’est mal défini puisque la miellée elle-même est fluctuante. Je nourris mes
essaims au printemps pour pallier au manque de réserves. [ML. Mais le pb n’est pas tant le
nourrissage en soi, que le type d’aliment donné aux abeilles ? On peut nourrir au miel...] Il y a un
gros risque de pillage avec le miel, tous les miels ont des arômes forts, contrairement au glucose
qui a une saveur mais n’a pas d’arômes [ML. Et pourtant le nourrissage s’effectue en général à
l’intérieur de la ruche, et est protégé ?] Les abeilles sont guidées par les couleurs et les arômes,
d’autant que si vous nourrissez c’est parce qu’il y a manque de nectar à l’extérieur et les abeilles
sont alors toutes en manque. En fait on utilise le même glucose que celui des perfusions pour
l’homme, il n’est pas nocif, et son usage est beaucoup plus discret vis-à-vis du pillage.

I.B.
En bio, c’est uniquement le nourrissage au sucre bio qui est autorisé. Personnellement je ne le
pratique pas, j’utilise mon miel laissé sur cadres, que j’introduis dans les essaims comme mon
collègue, et en ouvrant quelques opercules au départ. Les cadres remplis de miel sont conservés en
miellerie dans un endroit frais. Miel et pollen peuvent être conservés entre 0 et 4°C.

- Nella Müller, fille d’apiculteur : mon père, Maxime Concordet, décédé il y a vingt ans, ex
président de l’UNAF, avait au départ nourri ses abeilles avec du sucre mais il avait l’impression
que cela leur occasionnait des problèmes de santé au contraire de celles nourries au miel, avec
des restes et déchets de miel. Il nourrissait les essaims mais aussi celles des colonies plus faibles
qui en avaient besoin, ou pour les aider à passer l’hiver. Pour éviter le pillage, on réduit l’entrée
de la ruche. J’ai pris la suite comme amateur, et j’aide ma mère qui continue encore, à 93 ans, à
pratiquer l’apiculture en Auvergne. Nous avions près de 600 ruches, aujourd’hui 30 en sédentaire,
avec de plus en plus de difficultés pour éviter les cultures, notamment en période d’été lorsque les
maïs et les tournesols, importantes sources de nectar, sont irrigués.

I.B.
Je voulais revenir sur le glucose, dont la molécule n’est pas assimilable directement par les
abeilles. Elles doivent en faire la transformation, ce qui leur demande de l’énergie, peu
économique donc par rapport au miel directement utilisable.

P.G.
En complément du film sur les ruches troncs, je signale qu’il existe aussi des ruchers troglodytes,
près du Pont du Gard, à la carrière de l’Estel et à celle de la Baume. À Montfrin on peut trouver
encore 72 niches à abeilles creusées dans la roche, avec une petite cabane troglodyte, la roche
ayant évidemment cette qualité particulière, du point de vue de la régulation de la température, de
pouvoir capter la chaleur du jour pour la restituer la nuit ; il y a aussi un chevronnage pour
protéger les cavités des ruissellements d’eau. C’était exploité au 19ème siècle.

- Grégoire Burdeau, étudiant en master agroécologie : la biodiversité diminue, le panel de plantes


aussi, la monoculture est forte, et les traitements sont importants. Il y a aussi en apiculture une
sélection, on sélectionne les reines pour les qualités au butinage etc. Cette sélection n’aboutit-elle
pas aussi à une perte de biodiversité, sachant que l’abeille noire et autres races locales ont
régressé ? N’induit-elle pas aussi de nouvelles contraintes par ex. la sensibilité au varroa ou à
d’autres parasites ?
P.G.
On se pose souvent la question quand on apporte du sang neuf pour stimuler les qualités de nos
reines. C’est vrai que sur un rucher exempt de cet apport d’abeilles nouvelles, l’abeille noire est
encore assez performante pour prendre le dessus, et peu à peu après 3-4 ans elle réoccupe tout le
rucher. Elle a encore cette capacité et ces qualités, on le sent surtout à son caractère, assez
susceptible !

Compléments

- Lexique apicole : http://www.apiculture-urrw.be/apiculture/lexique.htm


- La ruche solaire et la ruche extensible de Maurice Chaudière sur
http://www.liberterre.fr/liberterres/index.html
- Quand miel et soleil se confondent (2001, 12 mn)
Film de Maurice Chaudière & Roberto Arnau, production Vall d'Angel Coop.V.
- L’arbre aux abeilles (2005, 26 mn, Divx6.2)
Film d’Yves Elie. Produit avec le soutien du Département de la Lozère et du Parc National des
Cévennes. VB Films. Disponible sur http://www.matissefilms.com