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QUALITÉ DES MODÈLES ET ASSURANCE-QUALITÉ DES CALCULS

QUALITY OF MODELS AND QUALITY ASSURANCE OF CALCULATIONS

M. PRAT1, Ph. MESTAT2, Y. RIOU3


1
SETRA – France
2
LCPC – France
3
Ecole Centrale de Nantes – Laboratoire de Génie Civil Nantes - Saint Nazaire (LGCNSN), France

RÉSUMÉ : Depuis une huitaine d’années, un groupe de travail de l’Association Française de Génie
Civil publie régulièrement des états de l’art sur l’emploi de la méthode des éléments finis en génie
civil et organise des forums et des formations continues à l’adresse des utilisateurs de logiciels. Ces
différentes actions traduisent une volonté commune de promouvoir les aspects de l’assurance-
qualité dans les études par éléments finis. Une étape importante a été franchie en 2001 avec la
publication de recommandations pour la rédaction d’un Manuel d’Assurance-Qualité (M.A.Q.) à
l’adresse des ingénieurs de bureaux d’études et des contrôleurs (vérificateurs) qui ont à réaliser des
calculs par éléments finis. Ce document fait référence à des procédures et à des exemples qui
précisent les applications.

Mots clés : génie civil ; méthodes numériques ; ouvrages ; projet ; assurance-qualité.

1. INTRODUCTION

Dans les marchés publics européens, la demande de qualifications et de certifications se réalise


principalement par référence aux normes techniques et aux règles de l’art et oblige aussi bien
l’entrepreneur que l’architecte. Le numéricien, sur lequel s’appuient le plus souvent les concepteurs
et les réalisateurs d’ouvrages (principe de précaution), est un professionnel également assujetti à des
obligations qui l’engagent fortement en terme de responsabilité, lui imposant de se référer à des
critères d’aptitude à la performance, ce qui fonde juridiquement l’appréciation de qualité d’un
calcul (Prat 1999). Or le contexte actuel des études avec mise en concurrence des bureaux et
attribution quasi systématique au moins disant, sans que souvent le maître d’ouvrage et/ou le maître
d’œuvre n’aient leur mot à dire (agrément d’un sous-traitant), ne favorise pas cette façon de
considérer la qualité. Certains secteurs d’activités dont notamment ceux relevant de la mécanique,
qui emploient les mêmes outils de calcul que les bureaux d’études de génie civil, ont adopté des
mesures en faveur de la qualité. Ils sont familiarisés depuis longtemps avec les notions d’assurance-
qualité, principalement avec la notion de Manuel d’Assurance Qualité (M.A.Q.), point de départ
d’une démarche qui permet aux responsables prestataires de sécuriser le client et d’assurer une
certaine conformité des résultats dans un cadre où juridiquement la vigilance du professionnel doit
pouvoir être prouvée. Une telle démarche, en génie civil, nous interpelle : doit-on en arriver là
(c’est-à-dire à la rédaction d’un M.A.Q.) ? Peut-on en arriver là ? Peut-on laisser augurer d’une
mise en application à court ou moyen terme d’une telle procédure ? Peut-on imaginer un document
qui s’appliquerait à tous types de modélisations d’ouvrage ?
Dans ce qui suit, nous argumentons sur l’intérêt d’un tel document et proposons des
recommandations quant à sa rédaction.
2. UN MANUEL D’ASSURANCE-QUALITE, POURQUOI ?

Le Manuel d’Assurance Qualité se conçoit comme l’entrée en relation avec le client pour tout ce
qui touche aux dispositions envisagées pour obtenir la qualité requise. Il s’agit donc, pour le
professionnel des arts mécaniques (c’est-à-dire le professionnel dirigeant une entreprise nécessitant
une intervention mécanique (c’est le cas de l’entrepreneur)) qui propose un savoir-réaliser, de
préciser avec soin la nature des qualifications offertes, ainsi que les référentiels techniques utilisés :
normes, règles de l’art, documents techniques unifiés (D.T.U.), référentiels de tests, etc. Dans le
domaine du génie civil, le savoir-réaliser est connexe du savoir-concevoir. La demande de
qualifications et/ou de certifications s’étend donc aussi au professionnel des « arts libéraux »
(exerçant une activité exigeant une construction intellectuelle) qui se livre à une réflexion en regard
des référentiels scientifiques et techniques. Nous pensons que cette démarche, pour un dirigeant ou
un responsable d’un calcul d’ouvrage de génie civil qui s’engage sur la voie de l’assurance-qualité,
est l’occasion de constituer la référence des documents où seront consignées les procédures et les
instructions pour l’exécution des tâches, d’assurer, en terme d’exigence vis-à-vis de la Norme ISO
9002, la base de la traçabilité. C’est l’occasion également d’obtenir l’adhésion des personnels
impliqués et de définir avec précision la politique qualité et les objectifs visés. Le dirigeant doit
profiter de l’élaboration du M.A.Q. pour mobiliser toutes les énergies et les ressources. La réflexion
accompagnant cette rédaction doit permettre la structuration des étapes du calcul, la définition des
niveaux de prestation, la levée des ambiguïtés. Cette rédaction doit être le lieu pour préciser la
terminologie, la présentation du domaine, l’objet et les modalités d’application du manuel. Le
M.A.Q. est un document doublement personnalisé : lié à l’organisation des moyens à mettre en
œuvre, mais aussi à la spécificité du calcul à entreprendre. Il a pour but principal d’adapter les
rubriques classiques de la Norme aux particularités du calcul numérique appliqué aux ouvrages de
génie civil. Dans cet esprit, cette communication propose d’analyser les spécificités de l’assurance-
qualité en fonction de différentes composantes d’une modélisation. Un calcul d’ouvrage peut être
court (1 journée) ou très long (plusieurs semaines). On ne peut bien évident pas appliquer les
mêmes critères pour les deux types de calculs. Les procédures envisagées ne sont pas
nécessairement les mêmes. Malgré ce constat, nous pensons que l’existence d’un guide, plutôt
destiné aux calculs les plus généraux et les plus complexes, pourra servir de base de réflexion, non
seulement dans les cas les plus simples, mais a fortiori comme preuve de la performance dans les
cas où une traçabilité et une clarté dans la mise en œuvre des hypothèses, des méthodes et dans
l’exploitation des résultats peuvent devenir un point fort et jouer en faveur du projet, face à des
solutions plus diffuses.

3. DOMAINE D’APPLICATION

Le Manuel d’Assurance Qualité dont il est fait mention ici, s’adresse aux dirigeants et aux
prestataires du calcul, ainsi qu’aux donneurs d’ordre et aux superviseurs/vérificateurs, concernés
par le calcul numérique des ouvrages de génie civil. Tous ces intervenants ont une approche
différente de la technique de calcul (méthode de calcul par discrétisation) et de la qualité. Aussi, les
recommandations que nous formulons, dans le document cité en préambule, à l’encontre des
personnes qui rédigeront ce MAQ, font référence à une activité de calcul en précisant les choix
scientifiques et techniques qui sont à définir au cas par cas (choix des hypothèses, des méthodes,
des données, des logiciels ; choix des niveaux de sécurité). Ces recommandations explicitent, pour
mieux les intégrer dans le domaine particulier du génie civil, quelques notions et dispositions
générales de l’organisation de la qualité et de sa gestion, notamment en conformité avec les
exigences de la Norme. Il s’agit de définir, très synthétiquement, les principales démarches à suivre
en vue de faire les meilleurs choix scientifiques et techniques dans le cadre du projet envisagé. Il
faut souligner que ces choix portent : sur les moyens (matériels informatiques, logiciels, personnels,
modalités du calcul, contrôles) ; sur les méthodes et techniques numériques (formulation,
hypothèses, types d’analyse, échelles de modélisation, choix géométriques (éléments, maillages,
interfaces…), choix rhéologiques (lois de comportement, lois d’interface…)) ; sur les données et les
résultats : instrumentation et information.

3.1. Responsabilité de la direction


Le dirigeant doit expliciter sa politique qualité en matière de prestation de calcul, base du
système qualité de l’équipe prestataire ou équipe de production intervenant dans un cadre
d’ingénierie du calcul. Dénommé le prestataire, il est considéré comme le professionnel assujetti
aux devoirs d’information et de conseil. Il doit satisfaire les besoins des clients ou bénéficiaires qui
n’ont ni la faculté, ni la compétence du calcul, en cohérence avec ses propres objectifs généraux et
ses choix scientifiques et techniques authentifiés et reproductibles ou contrôlables. Il est tenu en
termes d’obligations de résultat et de moyens (Prat 2000) et s’engage par écrit à appliquer et faire
appliquer la politique qualité, dans le but de rassurer le client (le client doit avoir confiance dans les
résultats) et de mobiliser les personnels (tous les moyens, y compris la formation, doivent être mis
en œuvre pour atteindre le résultat). D’une manière générale, il importe de faire adhérer les
intervenants, de veiller à l’habilitation des personnels, de produire des indicateurs de qualité
permettant de mesurer, de discuter et de suivre la réalisation par rapport à l’objectif. Un objectif
technique n’est pas toujours en accord avec l’idée que peut se faire un client non expert du but à
atteindre. Une trop grande subjectivité doit être corrigée par des explications (devoir d’information)
rationnelles et traçables (rôle des publications scientifiques) pour également acquérir la confiance
d’observateurs internes et externes compétents (comité scientifique, comité d’éthique, etc.). Le
système qualité doit permettre d’assurer que les actions de calcul entreprises sont conformes aux
exigences particulières et spécifiées et qu’elles confèrent au résultat tous les signes de la meilleure
approche possible, tenant compte d’une adéquation identifiée et vérifiée entre les hypothèses (en
relation avec l’ouvrage étudié) et la mise en œuvre de la modélisation. Le responsable et/ou le
superviseur veilleront à montrer la cohérence des paramètres (données et incertitudes associées) en
fonction du modèle. Il conviendra aussi de définir les dispositions nécessaires pour justifier la
performance des calculs et citer toutes les procédures d’accompagnement. D’un point de vue
formel, il est conseillé d’établir un tableau faisant apparaître les dispositions de la qualité en
fonction des étapes liées au calcul et à ses intervenants. Ce tableau est à établir lors de la définition
du système qualité. Il y a lieu de vérifier que, pour chaque exigence, il existe une fonction qualifiée
répondant en termes de procédures adaptées et de contrôle direct (ou a posteriori).

3.2. La revue de contrat


La revue de contrat a pour objectif de vérifier que le bureau d’étude, l’équipe prestataire et le
bénéficiaire ont la même conception du contenu du travail et des résultats à attendre. Il s’agit de
lever toute ambiguïté entre le bénéficiaire et l’équipe prestataire ou équipe de production. Pour
cela, il est aussi essentiel que l’équipe prestataire vérifie la conformité de son offre avec les
indications figurant dans les documents commerciaux diffusés et qu’elle dispose bien des moyens
humains et techniques nécessaires pour réaliser les exigences du contrat. Dans certains cas, la revue
de contrat est aussi destinée à contrôler les hypothèses de calcul, voire les choix de modélisation et
les valeurs des paramètres de calcul. Le client doit savoir exactement ce que fera et ce que ne fera
pas l’équipe prestataire tout au long de la durée du contrat. La revue doit également gérer les
éventuelles différences entre ce que le client demande et la nature de l’offre. Ce peut être le cas
lorsque certaines exigences s’avèrent irréalisables ou hors de portée des moyens de calcul actuels.
Au fur et à mesure de l’exécution du contrat, il peut être nécessaire de revoir et d’affiner (avenants)
certains termes. Des revues de contrat successives peuvent être nécessaires.
3.3. La mise en œuvre de l’assurance-qualité
L’objectif, à moyen terme, est d’instaurer un système qualité, spécifique aux modélisations
d’ouvrages par discrétisation, qui remet en cause les pratiques classiques de contrôle et de
qualification (dimensionnement). Les spécificités du génie civil nécessitent une adaptation des
normes actuellement en vigueur en matière d’assurance-qualité, notamment en ce qui concerne la
qualification des calculs et des personnels, les responsabilités (celles du fournisseur, celles du
client…), mais aussi la terminologie associée au projet. Avant de s’engager dans l’assurance-
qualité, une synthèse des pratiques dans le domaine semble nécessaire. Un lexique des termes
communs aux numériciens, chercheurs, ingénieurs d’études, maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre,
par référence à l’existant (norme et pratique courante), doit être accepté par tous. Parler le même
langage est fondamental.

3.3.1. Un essai de qualification des calculs


Divers contrôles qualitatifs peuvent être envisagés afin de rendre compte de l’adéquation entre la
maîtrise des moyens et la sophistication d’une étude. Des exigences quant aux moyens et aux
résultats peuvent être précisées. Pour un problème donné, trois types de qualification peuvent ainsi
être identifiés portant sur la mise en œuvre : A) des hypothèses de calcul, B) du modèle mécanique,
C) des moyens humains, matériels et logiciels. Un tel contrôle peut se traduire par l’estimation
d’indices locaux (notes de 0 à 3 (Figure 1), pour 6 composantes de la modélisation (de type B) :
structures, matériaux, interaction, phasage, chargement, état initial), afin de qualifier à la fois la
prétendue sophistication de la composante en fonction de la nature du problème et de l’état de l’art
(des fiches peuvent être fournies) et la maîtrise que peut en avoir l’équipe ou le bureau concerné.
Tout écart entre sophistication et maîtrise doit être expliqué. Le contrôle étant toujours le fait du
prestataire (audit interne), qui s’oblige, le client a donc un moyen de voir où sont les difficultés. Le
contrôle peut aussi être le fait d’un organisme extérieur (audit externe). Deux cas peuvent alors se
présenter :
- il y a accord entre l’audit interne et externe : un pas est franchi concernant l’identification des
difficultés et des réponses qui peuvent être apportées, ce qui joue dans le sens de la traçabilité ;
- il y a désaccord entre les audits interne et externe : une discussion de mise au point peut être
engagée contradictoirement sur la base des deux documents.
structure
3
2
état initial rhéologie
1 Sophistication
0 Maîtrise

chargement interaction

phasage

Figure 1 : Adéquation entre sophistication des calculs et maîtrise des moyens.

3.3.2. Un essai de qualification des personnels


Peut-on parler de qualification des résultats sans parler d’habilitation des personnels ? Il existe
des professionnels assujettis à des contrôles de qualification dans divers domaines : bureautique
(word, excel), etc. ; mais aussi dans le domaine du génie civil : soudure, peinture (peintres et
systèmes de peintures), inspections subaquatiques, etc. Les examens sont gérés par des
professionnels (ceux qui passent commande ou qui « font », ceux qui vérifient, etc.) qui s’accordent
pour définir des besoins communs. Nous pouvons donner un exemple : l’Association pour la
Certification et la Qualification en Peinture Anticorrosion (ACQPA) certifie des peintres (1000
personnes) et des inspecteurs (150 à 200 personnes). L’organisation relève de la Profession et de la
Maîtrise d’Ouvrage et s’appuie sur une norme « Organisme Certification de Personnel » et un
financement du Fond Social Européen. Divers industriels ont déjà posé la question de l’habilitation
des utilisateurs de logiciels par éléments finis. Cette tendance « lourde » est-elle incontournable ?
Les modalités doivent-elles permettre de vérifier des capacités en situation quasi-professionnelles
de façon « neutre » (par « tierce partie » par exemple), qui ne soient pas simplement « une aptitude
à utiliser un logiciel » ? Le récent colloque sur l’enseignement des éléments finis tenu à Lyon en
juin 2000 a réuni des enseignants et des professionnels qui se sont exprimés sur ce sujet. Un
document de synthèse doit être prochainement publié avec le soutien du Ministère de la Recherche.

4. LA MESURE DE L’APTITUDE A LA PERFORMANCE

L’ignorance qui se connaît n’est plus l’ignorance. L’ignorance qui se mesure appartient déjà à la
connaissance. Les documents qualité sont souvent jugés trop qualitatifs (mais c’est leur rôle). La
conceptualisation du management de la qualité reste trop générale pour répondre avec précision à
une demande sur l’accréditation (l’acceptation, la recevabilité) d’un résultat scientifique. Les
procédures sont mal adaptées quand il s’agit de disciplines incluant des calculs exigeant une grande
précision et des expertises croisées. Egalement, les documents existants n’envisagent pas le projet
dans sa spécificité : les ouvrages de génie civil sont des cas uniques. L’ingénieur confronté à des
calculs hautement spécialisés attend donc autre chose que des discours d’intention.

4.1. Les référentiels de tests


Le prestataire doit éprouver l’outil logiciel par référence à une plate-forme de tests : tests
élémentaires à partir de solutions théoriques connues ; tests semi-industriels pour contrôler la
pertinence et la performance des choix techniques (logiciel et modèles structuraux et
rhéologiques) ; tests industriels pour s’assurer de l’aptitude du logiciel à traiter des ouvrages en
situation normale ou extrême. Pour le logiciel, la satisfaction de ces tests constitue une référence
indispensable. Pour le prestataire, la mise en œuvre des tests sert de capitalisation d’expériences.
Des ensembles de tests simples (contrôle et essais) existent déjà. Ces tests se distinguent de ceux
employés par les fournisseurs de logiciels (tests de non-régression, par exemple). D’autres tests,
plus proches des applications métiers, sont à l’étude. Le Pôle AFGC a entrepris la rédaction d’un
plan qualité pour l’établissement de fiches sur la base du document « Guide de validation des
progiciels de calcul des structures » (Afnor). Ce document doit être soumis à l’examen de
qualiticiens afin de s’assurer de son adéquation avec les règles de qualité. Deux fiches techniques
sont rédigées, l’une traitant un problème de géotechnique (semelle filante), l’autre traitant un
problème de structure (flexion 3 points d’une poutre en béton). Par ailleurs, une liste de cas-tests
doit être établie en s’assurant qu’au moins trois logiciels peuvent traiter le problème. Cette liste
devra recenser des cas tests élémentaires et complexes, classés par catégories d’ouvrages, non
redondants et traitant tous les géomatériaux. Les résultats des cas-tests seront présentés sous forme
de fiches.

4.2. Le benchmarking
Il convient de dissocier les cas-tests, destinés à la formation (initiale, continue), des benchmarks,
destinés à la recherche (activité d’experts pour juger de la qualité des modèles et de la mise au point
de méthodologies). Mais objectivement, le benchmarking peut également servir à faire jouer la
concurrence. La comparaison porte alors sur les pratiques, les procédures, les produits. Le
benchmarking appliqué aux éléments finis est principalement utilisé pour comparer des solutions et
viser l’excellence au plan scientifique. En ce sens, le benchmark sert à organiser la comparaison et
à susciter des améliorations. La preuve est alors soit un résultat théorique réputé connu, un résultat
de mesures (essais de laboratoire, essais en vraie grandeur ou centrifugés), un résultat (moyenne)
obtenu à partir de divers calculs. En génie civil, le benchmarking le plus intéressant est celui qui
porte sur des ouvrages réels et qui passe par un concours de prévisions en aveugle. L’intérêt du
concours est de permettre la comparaison des résultats numériques avec des mesures au travers
d’une confrontation entre logiciels. L’enjeu est important et concerne aussi bien les concepteurs, les
diffuseurs de logiciels que les utilisateurs, les assureurs ou les contrôleurs. Les benchmarks doivent
déboucher sur une qualification d’outils logiciels ou méthodologiques, qui dépendra de la
pertinence des configurations étudiées, de leur exhaustivité et de leur caractère académique ou
industriel. Les benchmarks peuvent permettre également, d’une part, de valider les avancées des
modèles, d’autre part, de contribuer à la justification d’hypothèses, de types d’analyse, etc. Ils
peuvent fournir ainsi des indications sur les erreurs commises et acceptables dans un cadre
professionnel donné. Ils sont généralement organisés sous l’égide d’organismes techniques
indépendants et peuvent durer deux ans. Une étude bibliographique, réalisée par Mestat et Riou
(Mestat 1999), a mis en évidence vingt-un benchmarks en aveugle, dans le domaine de la
géotechnique. Le tableau 1 regroupe les différents types d’ouvrages traités faisant référence à des
problèmes statiques ou dynamiques, mécaniques ou thermo-hydro-mécaniques. Les
expérimentations ont fréquemment été menées jusqu’à la rupture des ouvrages. Lorsque les
paramètres de modélisation sont imposés, les écarts entre les résultats fournis restent faibles, (2%
sur les tassements, 10% sur les efforts). Au contraire, lorsque les paramètres ne sont plus fixés
(éléments finis, lois de comportement, etc.), les écarts peuvent dépasser les 100%.

Tableau 1. Types d’ouvrage de géotechnique ayant fait l’objet de benchmarks en aveugle

Type Ouvrages Nombre


Type d’ouvrage Remblais - Fondations 6+4
Soutènement - Ouvrages souterrains 4+3
Barrages - Barrière anti-contaminante 2+1
Interaction sol-structures 1
Type de benchmark Ouvrages en vraie grandeur 14
Modèles réduits 2
Académique (sans mesures) 5

4.3. Vers une QAO ou Qualité Assistée par Ordinateur


Il n’existe cependant pas encore de système logiciel, utilisant des critères rationnels, capables
d’analyser la pertinence des paramètres des modèles, pour assurer leur robustesse et leur
représentativité dans une optique d’étude ou de suivi d’ouvrage. Pourtant, la réalisation d’outils
spécifiques permettrait de démontrer la validité des solutions proposées dans un contexte
économique fort, autrement que par des références plus ou moins qualitatives, ou favoriserait la
percée de projets innovants indécidables. Dans cette optique, des développements logiciels sont
envisagés pour rendre automatiques des vérifications élémentaires (pl2/8 pour chaque élément
représentant des poutres, vérification de la statique sur des portions de structures, etc.) et pour
rendre systématique certains traitements d’erreurs. En effet, l’ordinateur donne un sentiment
trompeur de sécurité. En réalité, tout calcul utilisant des méthodes approchées est un calcul
d’erreurs et il faut être capable de chiffrer ces erreurs (erreurs numériques, erreurs dues aux
méthodes, erreurs de modélisations, erreur de traitement des résultats, etc.). Les erreurs ont
nécessairement un coût, non quand on les commet, mais surtout quand on les corrige. Tout système
de qualité doit donc incorporer un traitement efficace des erreurs et, dans ces conditions, les
industriels ne peuvent qu’accepter des contrôles qui leur feront, au bout du compte, gagner plus
d’argent qu’ils n’en perdent.
5. L’EXPLOITATION DES RESULTATS

Les calculs doivent servir les ouvrages et offrir les meilleures garanties de succès au plan
concurrentiel. Diverses exigences quant aux résultats peuvent être formulées : les résultats sont
justifiés en regard de la destination de l’ouvrage et de sa tenue en termes de sécurité, de service et
de durabilité. Divers niveaux de justification peuvent être considérés : par exemple, justifications
locale et globale. Il s’agit toutefois de justifier des résultats portant sur les éléments jugés
importants de l’ouvrage. Ces niveaux peuvent faire référence à des critères de classes d’ouvrages.

5.1. Sécurisation du client, la traçabilité


Il s’agit de permettre au client de retrouver « l’historique et la pertinence d’un calcul au moyen
d’identifications enregistrées ». L’équipe prestataire définit avec quel matériel, quel logiciel, quelle
modélisation, quel modèle comportemental, quelles données elle calcule. Elle demande aux
fournisseurs de logiciel, les fiches d’identification des matériels informatiques et des logiciels, les
notices d’utilisation et, aux partenaires du calcul, les fiches d’identification des modèles
comportementaux et des méthodes de résolution, ainsi que les paramètres physiques. Elle établit des
fiches descriptives du maillage, de la calibration des paramètres des modèles comportementaux, des
benchmarks de validation, des hypothèses et paramètres de calcul, des indicateurs de convergence,
etc. Le dossier de calcul et les listings, associés aux différents contrôles et enregistrements effectués
tout au long du processus de calcul, permettent notamment l’identification et la traçabilité des
données. Il importe de préciser qui est responsable de l’établissement du dossier de calcul,
d’indiquer quels documents il comprend, comment ils sont enregistrés, dupliqués et archivés.

5.2. Maîtrise de la prestation non conforme


En matière de Maîtrise du produit non conforme, la norme précise que l’équipe prestataire doit
établir et tenir à jour des procédures écrites afin de s’assurer que toute prestation non conforme aux
exigences spécifiées ne puisse pas être utilisée de façon non intentionnelle. Dans le domaine du
calcul numérique, on entend par prestation non conforme : prestation dont les engagements (délais,
coût, contenu) ne sont pas tenus ; prestation dont la cohérence des hypothèses et des données n’est
pas respectée ; prestation pour laquelle les choix de la modélisation n’ont pas fait l’objet d’une
justification rigoureuse ; prestation s’appuyant sur un code de calcul défectueux (au sens de sûreté
de fonctionnement) ; prestation dont les résultats ne sont pas conformes à l’observation ou à des
résultats généralement admis ; prestation dont l’interprétation des résultats est incorrecte. C’est
l’ensemble de ces points que les responsables de la qualité et les experts externes ont à viser.
Contrairement à un produit qui a une fonction bien définie et qui peut être reconnu, en général,
conforme si cette fonction est assurée, on peut considérer qu’un calcul n’est conforme que si toutes
les étapes nécessaires à son élaboration sont jugées satisfaisantes. Toute la difficulté réside dans la
définition des critères qui permettent de juger ces étapes. L’intervenant ayant détecté un
dysfonctionnement, un défaut ou une imperfection se rapportant aux étapes ci-dessus mentionnées
ouvre une fiche qui est ensuite validée en revue de direction. Si le dysfonctionnement se révèle être
une non conformité, au terme éventuellement d’un complément d’analyse, cette non conformité
doit entraîner des actions correctives. Dans tous les cas, une confrontation avec un retour
d’expérience peut s’avérer nécessaire. L’équipe prestataire a la possibilité de hiérarchiser les non
conformités, afin de définir les modalités de traitement appropriées à leur importance et aux
conséquences pouvant en résulter. Les non conformités peuvent être classées selon les trois niveaux
suivants :
- niveau 1 : non conformité mineure corrigée immédiatement par l’exécutant dans le respect des
règles de l’art ou des I.M.O.C. (exemple : défaut de mise en œuvre d’un code de calcul) ;
- niveau 2 : non conformité pour laquelle il existe une méthode de correction reconnue. La remise
en conformité est décidée à l’échelon de l’équipe chargée du calcul. L’identification et la remise
en conformité doivent être reportées sur une fiche de non-conformité (exemple : données
inadaptées au calcul) ;
- niveau 3 : non conformité pour laquelle une méthode spécifique de correction (réparation) doit
être proposée dans le but d’obtenir une qualité équivalente à la qualité requise. Une fiche de non
conformité doit être établie (exemple : logiciel et domaine de validité non adaptés au calcul).
La norme spécifie que la responsabilité relative à l’examen et au traitement du produit non
conforme doit être définie. Le dirigeant doit désigner la personne chargée d’examiner la prestation
non conforme, de décider du processus à suivre, d’établir une fiche de non-conformité, de contrôler
la prestation corrigée ou reprise conformément aux exigences du plan qualité et/ou des procédures
et I.M.O.C. Une non conformité doit laisser une trace permettant d’améliorer les calculs futurs,
d’éviter qu’une même non conformité ne se reproduise (actions correctives, préventives).

6. ENJEUX ET PERSPECTIVES

Les calculs de projet d’ouvrage doivent être exécutés, sauf spécification contraire, par référence
aux documents techniques et textes normatifs et réglementaires les plus actuels et les plus
représentatifs. En particulier, les textes ISO (ISO 2394, 2631, 3898, 6707-1, 8930, 9001, 10137,
8402, etc.) et les normes Eurocodes. Ces Eurocodes considèrent que les techniques de l’assurance-
qualité peuvent être avantageusement mises en œuvre. C’est un point extrêmement important sur
lequel il est indispensable de s’arrêter un instant. En effet, la réglementation technique européenne
est en cours d’achèvement. Ces normes vont devenir d’ici trois à cinq ans obligatoires et constituent
un enjeu économique considérable. Au plan national, les euronormes seront doublées par des
Annexes Nationales permettant d’ajuster certaines valeurs ou procédures pour tenir compte de
spécificités locales. La qualité des résultats d’un calcul approché par discrétisation devient alors la
clé de voûte des enjeux logiciels à moyenne échéance, car les incertitudes liées à la modélisation
sont plus ou moins bien intégrées dans l’expression des coefficients de sécurité. Etant donné que la
grande majorité des études passe par le calcul, ces incertitudes dépendent nécessairement de la
robustesse et de la représentativité des modèles utilisés. Le projet envisagé déborde donc
naturellement son propre cadre et touche directement des problèmes éminemment stratégiques. Si
les résultats obtenus du fait d’un logiciel qualifié peuvent être garantis par une procédure
d’assurance-qualité, cette procédure ne peut que jouer en faveur de l’entreprise ou du bureau qui la
met en œuvre dans un contexte concurrentiel fort.

7. BIBLIOGRAPHIE

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