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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

Inès Trépant

CRISP | « Courrier hebdomadaire du CRISP »

2008/6 n° 1991-1992 | pages 6 à 54


ISSN 0008-9664
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Pays émergents et nouvel équilibre
Courrier hebdomadaire
n° 1991-1992 • 2008

des forces
Inès Trépant
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ISSN 0008 9664
TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION 5

1. LES CARACTÉRISTIQUES DES PAYS ÉMERGENTS 6


1.1. L’intégration des pays émergents dans l’économie mondiale 6
1.2. Boom des investissements directs étrangers 7
1.3. Des infrastructures financières à risque 7
1.4. Pays émergents et BRICs 8
1.5. La mutation des échanges commerciaux 9
1.6. Les principales stratégies d’industrialisation 11
1.6.1 L’industrialisation par substitution d’importations 11
1.6.2 L’industrialisation par les exportations 13

2. LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DE L’ÉMERGENCE


SUR LES PAYS INDUSTRIALISÉS 16
2.1. Hausse des prix des produits agricoles, pétroliers et des matières premières 16
2.2. Appréciation de l’euro face aux devises étrangères 18
2.3. Les multinationales du Sud à l’assaut du Nord 19
2.4. Mondialisation financière : l’effet boomerang 22

3. LES CONSÉQUENCES SOCIALES 25


3.1. Les formes et les dangers de la délocalisation 26
3.2. Une menace réelle qui doit être nuancée 27
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3.3. Une division internationale du travail en mutation 28
3.4. L’Europe face aux spécificités culturelles des pays émergents 30
3.5. La Stratégie de Lisbonne face à la compétition globale 32

4. LES CONSÉQUENCES ENVIRONNEMENTALES 34


4.1. Le réchauffement climatique 35
4.2. Le « paquet énergie-climat » européen 35
4.3. La question des agrocarburants 37

5. POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET GÉOSTRATÉGIE 40


5.1. La Chine en Afrique 41
5.2. Impacts économiques pour l’Union européenne 42
5.3. Impacts en matière de démocratie et des droits de l’homme 43
5.4. Impacts sur le développement africain 45
5.5. Quelle solution pour l’Europe : concurrence ou coopération ? 46
6. LA NOUVELLE CONFIGURATION INTERNATIONALE 48
6.1. Le jeu des alliances avec les pays en développement 48
6.2. La coopération Sud-Sud 49
6.3. Quel avenir pour les nouveaux géants économiques ? 50

CONCLUSION 53

BIBLIOGRAPHIE COMPLÉMENTAIRE 55
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INTRODUCTION

Depuis la fin de la guerre froide et l’effondrement du système bipolaire des blocs, de


nouveaux acteurs nationaux ont investi le système international. Ces pays, dits
émergents, sont issus aussi bien de l’ancien bloc communiste (Chine, Russie), des pays
non alignés (Inde) que d’anciens régimes autoritaires ou dictatoriaux, qu’ils soient
d’Afrique (Afrique du Sud) ou d’Amérique latine (Brésil, Argentine). En tant que
ouvelles puissances économiques mondiales, trois pays – l’Inde, la Chine et le Brésil –
font l’objet d’une attention particulière des médias, tant ils présagent d’une nouvelle
configuration des rapports économiques et politiques sur l’échiquier mondial. Espoirs
pour les uns, dangers pour les autres, le phénomène des pays émergents doit avant
tout être appréhendé dans le contexte de la dynamique de la mondialisation, insufflée
par les pays occidentaux. Ces économies émergentes suscitent l’engouement des
entreprises européennes et américaines, qui y voient d’importantes perspectives de
profits, tandis qu’elles génèrent de vives inquiétudes dans le corps social, à chaque fois
que resurgit le thème de la délocalisation de la production vers des pays à bas salaires.
En effet, l’apparition de firmes organisées sur une base mondiale permet de mettre en
contact direct producteurs et consommateurs d’un nombre croissant de biens et de
services à cette échelle. Elle s’accompagne d’un essor spectaculaire des pratiques de
délocalisation, qui remet en question la division internationale du travail
traditionnelle. Bref, il y a dans la montée en puissance des pays émergents tous les
ingrédients d’un bouleversement géopolitique.
L’objectif de ce Courrier hebdomadaire est de mettre en lumière le contexte dans lequel
ces nouveaux pôles économiques se sont développés et d’appréhender quelques
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questions clés que l’émergence de la Chine, de l’Inde et du Brésil soulève pour l’Union
e
européenne en ce début du XXI siècle. Il s’agit d’analyser les mécanismes de cette
« révolution tranquille » qui nous concerne tous, car elle augure d’un monde de plus
en plus multipolaire, à même de faire potentiellement basculer le centre de gravité
économique et politique.
Nous nous attacherons d’abord à esquisser les caractéristiques majeures des pays
émergents, pour ensuite aborder le contexte de cette émergence. Nous analyserons
ensuite, à l’aide de quelques exemples, les principaux enjeux qu’ils posent sur le plan
économique, social, environnemental et en matière des droits de l’homme et la
manière dont l’Union européenne y répond. Enfin, nous aborderons brièvement la
manière dont le Brésil, la Chine et l’Inde sont en train de modifier le rapport de forces
au sein des institutions internationales. Précisons que le rattrapage de la Russie
s’inscrivant dans un contexte politique distinct – l’effondrement de l’Union
soviétique –, nous ne l’aborderons pas dans ce Courrier hebdomadaire.

CH 1991-1992
1. LES CARACTÉRISTIQUES DES PAYS
ÉMERGENTS

Le concept de « pays émergents » a supplanté celui de « nouveaux pays industrialisés »


en usage dans les années 1980. Les pays émergents se caractérisent généralement par
leur intégration rapide à l’économie mondiale d’un point de vue commercial
(exportations importantes) et financier (ouverture des marchés financiers aux
capitaux extérieurs).

1.1. L’INTÉGRATION DES PAYS ÉMERGENTS


DANS L’ÉCONOMIE MONDIALE

L’intégration des pays émergents dans l’économie mondiale est rapide et se caractérise
par des taux de croissance élevés. À titre indicatif, sur la période 1995-2005, la
croissance des exportations de marchandises a été de 18 % pour la Chine, de 13 %
1
pour l’Inde et de 10 % pour le Brésil, contre 4 % pour les États-Unis . De même,
tandis que le taux de croissance annuel pour les pays de l’Union européenne tourne
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généralement autour de 2 % cette dernière décennie, la Chine affiche pour sa part un
taux de croissance qui oscille autour de 10 %. Pour l’Inde, ce taux avoisine les 8 % en
2
2007, contre 4 % pour le Brésil .

1 e
2
« Les chiffres de l’économie 2008 », Alternatives économiques, hors série n° 74, 4 trimestre, 2007.
Cf. les études économiques effectuées par l’Organisation pour la coopération et le développement
économique (OCDE) sur ces pays : <www.ocde.org>.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 7

1.2. BOOM DES INVESTISSEMENTS DIRECTS ÉTRANGERS

3
Les investissements directs étrangers , effectués entre autres dans le secteur
manufacturier et dans les services des pays émergents, ont contribué à leur croissance
rapide, notamment par le biais des transferts de technologies. Ce phénomène a plus
particulièrement touché la Chine, où l’essor des investissements étrangers est
considérable : ils représentent en effet 30 % du produit de l’économie privée
4
chinoise . Selon le rapport 2007 sur l’investissement dans le monde, réalisé par la
Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), le
secteur manufacturier reçoit 63 % du capital étranger, tandis que les investissements
directs étrangers des services sont fortement concentrés dans l’immobilier. Les plus
grands fabricants d’ordinateurs, de produits électroniques, d’équipements de
télécommunication et de produits pharmaceutiques, ou encore, les constructeurs
d’automobiles ont massivement investi en Chine. On soulignera la présence des
compagnies telles que Nokia, Ericsson, Siemens, Sony, Audi, Renault, Mercedes, etc.
5
sur le vaste marché chinois .

1.3. DES INFRASTRUCTURES FINANCIÈRES À RISQUE

Le phénomène des pays émergents est étroitement lié à la libéralisation progressive des
marchés de capitaux à l’échelle mondiale, par laquelle les pays industrialisés ont
progressivement démantelé les barrières qui empêchaient les flux de capitaux privés
de traverser les frontières. Dans le courant des années 1990, des pays comme la Chine,
la Thaïlande, l’Indonésie, le Mexique ou le Brésil, ont ainsi pu enregistrer
d’importantes entrées de capital privé en provenance des pays industrialisés.
Sur le plan financier, on considère toutefois que les institutions financières des pays
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émergents ont montré une fragilité plus grande que celle des pays industrialisés
(notamment en raison de réglementations bancaires déficientes), qui n’en est pas
moins déstabilisatrice pour l’ensemble des économies du globe, dans la mesure où les
flux financiers sont mondialisés. Ainsi, la crise des marchés émergents de 1997 a
débouché, sous l’impulsion du Comité Bâle qui rassemble les autorités bancaires des
principaux pays industriels, sur le renforcement de la coopération financière

3
Selon la définition donnée par l’OCDE, un investissement direct étranger est une activité par laquelle
un investisseur résidant dans un pays obtient un intérêt durable et une influence significative dans la
gestion d’une entité résidant dans un autre pays. Cette opération peut consister à créer une entreprise
entièrement nouvelle (investissement de création) ou, plus généralement, à modifier le statut de
4
propriété des entreprises existantes (par le biais de fusions et d’acquisitions).
Cf. la note de synthèse du numéro spécial Chine (juillet 2008), publiée par le ministre français de
l’Écologie, de l’Énergie et du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, sur la base
5
des données statistiques de l’OCDE.
Pour plus d’informations, cf. Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement,
Rapport sur l’investissement dans le monde, 2007.

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8 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

internationale, de façon à éviter que les activités financières ne fragilisent le système


6
financier international dans son ensemble ou le menacent d’écroulement .
Par ailleurs, les désordres financiers qu’ont connus les pays émergents s’expliquent
aussi par le fait que leurs banques se sont endettées sur les marchés internationaux.
Dès lors que leur dette est libellée en devise étrangère (en dollars, le plus souvent),
elles sont très vulnérables puisqu’elles sont soumises aux variations des taux de
change, qui peuvent aggraver brutalement le coût de leur dette. Ainsi s’expliquent les
nombreuses faillites bancaires enregistrées dans les pays émergents, et pourquoi ils ont
subi plus que les autres les crises financières de la décennie 1990, qui les ont plongés
dans de graves récessions économiques.

1.4. PAYS ÉMERGENTS ET BRICS

Actuellement, sont considérés comme pays émergents des pays tels que l’Afrique du
Sud, l’Arabie Saoudite, l’Argentine, l’Australie, le Brésil, la Chine, la Corée, l’Inde,
l’Indonésie, le Mexique, la Russie et la Turquie. En raison de leur taille, on distingue
généralement le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine des autres marchés émergents. Plus
connus sous l’appellation BRICs (première lettre de chacun des quatre pays), ces
« États-continents » sont amenés à jouer un rôle pivot sur l’échiquier mondial tant sur
le plan économique que géopolitique.
Sur le plan économique, ces pays ont réussi à s’imposer comme leader dans certains
secteurs clés du commerce international, dont nous retiendrons, à titre principal le
Brésil dans l’agriculture 7, l’Inde dans les services et la Chine dans les produits
manufacturiers et le textile. Chacun de ces pays a joué au mieux de ses « avantages
comparatifs » (cf. infra) : le Brésil, qualifié de « ferme du monde », dispose
d’immenses espaces cultivables, et par la variété de ses climats, d’une grande variété de
produits ; la Chine possède généralement une main-d’œuvre abondante (dont les
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campagnes constituent un réservoir colossal), peu qualifiée, dont les bas salaires
assurent la compétitivité de l’industrie chinoise ; l’Inde détient une main-d’œuvre
anglophone qualifiée, à bas salaire, qui lui permet de s’imposer dans les secteurs des
8
services, notamment des services aux entreprises .
Sur le plan géopolitique, la Chine et la Russie, qui sont membres permanents du
Conseil de sécurité des Nations unies depuis 1945, sont des acteurs incontournables
dans les enceintes internationales. Et à l’exception du Brésil, seul à ne pas détenir
l’arme atomique, les BRICs sont d’ores et déjà des puissances politiques et
économiques de taille, amenés à jouer un rôle croissant dans les affaires politiques,
économiques et militaires de ce monde qui change.

6
P. R. KRUGMAN, M. OBSTFELD, Économie internationale, Traduction de la sixième édition américaine,
e
7
A. HANNEQUART et F. LELOUP, 4 édition, De Boeck, 2003, p. 735.
Notons que l’aéronautique est aussi un secteur très important, avec Embrear, quatrième constructeur
8
mondial d’avions.
e
« Les chiffres de l’économie 2008 », Alternatives économiques, hors série n° 74, 4 trimestre, 2007.
p. 67.

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Du reste, l’adhésion de la Chine en 2001 à l’OMC, et le rôle déterminant qu’elle y joue


(cf. infra), la tenue des Jeux olympiques à Pékin en 2008 et l’exposition universelle à
Shangaï en 2010, sont autant de faits symboliques qui témoignent de la montée en
9
puissance des pays émergents .

1.5. LA MUTATION DES ÉCHANGES COMMERCIAUX

Le commerce est sans conteste l’une des plus anciennes activités humaines. Le
processus d’internationalisation de l’économie, largement antérieur à la révolution
industrielle, est jalonné de nombreuses étapes. Parmi celles-ci, nous retiendrons
notamment la grande poussée exploratrice, impulsée par les monarchies ibériques au
XVe siècle, en ce qu’elle a joué un rôle déterminant dans le processus de
désenclavement planétaire et de l’essor des échanges internationaux. De même, une
autre étape décisive est franchie lors de la propagation du libéralisme, systématisée par
les pères fondateurs de l’économie politique classique, Adam Smith et David Ricardo,
e
dans la seconde moitié du XIX siècle, et pour lesquels la spécialisation internationale
du travail, dans un contexte de libre-échange, permet en théorie une allocation
optimale des ressources.
Le commerce international a fondé son essor sur le principe qu’il est potentiellement
profitable pour l’ensemble des pays qui s’y adonnent. C’est David Ricardo, un
e
économiste anglais, qui offre, au début du XIX siècle, une explication simple des gains
potentiels de l’échange, au moyen du concept d’avantage comparatif, selon lequel
chaque pays a intérêt à se spécialiser dans le domaine où il est le plus compétent. La
prédiction de base du modèle ricardien – à savoir que les pays tendent à exporter les
biens dans lesquels leur productivité est relativement élevée –, continue à marquer la
réflexion contemporaine. Il en va de même pour l’optique des penseurs libéraux du
XIXe siècle, selon laquelle le commerce est facteur de paix, de progrès et de prospérité.
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Le concept de division internationale du travail, inhérent au principe de spécialisation
du modèle ricardien, a pris différentes formes au cours du temps. Ainsi, depuis
l’expansion du colonialisme européen du XIXe siècle jusqu’aux années 1970, qui
marquèrent en partie l’achèvement d’un large mouvement de la décolonisation
entrepris après la Seconde Guerre mondiale, le commerce entre pays industrialisés et
les pays libérés de l’emprise coloniale (rebaptisés pays en voie de développement)
consistait principalement en échange de biens manufacturés contre des matières
premières et des produits agricoles. Ce commerce a généralement été qualifié de
« commerce Nord-Sud », car la plupart des pays industrialisés provenaient de
l’hémisphère Nord.
Devenus politiquement indépendants, les pays issus de la vague de la décolonisation
aspiraient cette fois à rendre leur pays économiquement souverain. C’est ainsi que la
structure des échanges commerciaux a progressivement changé pour faire place à une
nouvelle configuration des rapports Nord-Sud. Entre le début des années 1970 et

9
Notons toutefois que la Russie n’est actuellement toujours pas membre de l’OMC.

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10 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

1990, les pays en voie de développement ont commencé à vendre de plus en plus de
produits manufacturés vers les pays industrialisés, refusant de se laisser enfermer dans
une division internationale du travail qui leur était préjudiciable, notamment en
raison de l’instabilité des cours des matières premières et de la tendance lourde à
l’effondrement des prix. Pour sortir du piège d’une spécialisation héritée pour la
plupart de l’époque coloniale, ces pays ont eu à cœur de diversifier leurs productions.
Cette tendance lourde ne doit pas occulter des différences nationales incontestables
dans le rythme de mutation des échanges commerciaux. De fait, cette montée en
puissance du monde en développement a, dans un premier temps, surtout concerné
l’Asie, et plus particulièrement l’Extrême-Orient, où un véritable décollage industriel
s’est amorcé à partir des années 1960. Le concept de « nouveaux pays industrialisés »
s’est ensuite généralisé dans les années 1980 pour désigner les pays en développement
d’Asie qui ont connu une phase d’industrialisation et de croissance économique
rapide.
Globalement, les exportations des nouveaux pays industrialisés consistaient en
vêtements, chaussures, et autres produits relativement peu sophistiqués, alors que les
exportations issues des pays avancés consistaient en biens intensifs en capital et en
main-d’œuvre qualifiée, tels que les produits chimiques ou l’aéronautique.
Toutefois, ces pays ne se sont pas limités à se spécialiser dans les industries intensives
en main-d’œuvre, nécessitant une faible qualification. En trente ans, ces pays sont
passés de structures d’exportation centrées sur des produits simples comme les
vêtements, les produits du cuir ou les jouets, à des structures dominées par l’industrie
lourde (construction navale, sidérurgie, pétrochimie), pour ensuite développer des
filières technologiques de plus en plus élaborées (mécanique, chimie, informatique,
automobile, électronique, etc.).
Actuellement, la montée en puissance du Brésil, de l’Inde et de la Chine s’inscrit dans
cette lignée. Ainsi, la Chine, centre manufacturier de la planète (50 % de la production
mondiale de chaussures, de lecture DVD et d’appareils photos numériques, 70 % de la
production des jouets…) remonte les filières et met sur le marché des produits
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toujours plus sophistiqués 10. Et tandis que le Brésil est une puissance agricole de plus
en plus agressive, en particulier vis-à-vis des États-Unis et de l’Union européenne,
dont il dénonce les restrictions au libre-échange agricole, l’Inde cherche entre autres à
dominer le secteur des services informatiques.
De façon générale, leur décollage économique s’explique par la maîtrise des activités
liées à la « révolution numérique » de la fin du XXe siècle et à la généralisation des
nouvelles technologies de l’information et de la communication. De fait, s’ils ont
conservé leur spécialisation traditionnelle dans le textile, comme en témoigne le poids
de ces produits dans leurs exportations, ils se sont surtout spécialisés dans les
technologies de l’information et de la communication au point de devenir des leaders
mondiaux en la matière. La Chine réalise ainsi quelque 17 % des exportations

10
V. PAES, « Chine, Inde, Brésil : les nouveaux géants », Alternatives économiques, hors série n° 74,
e
4 trimestre, 2007.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 11

mondiales d’électronique et l’Inde 21 % des exportations mondiales de services


11
électroniques en 2005 .
Du reste, si les chemins empruntés pour se hisser au statut de « pays émergents » sont
différents, tant ils sont imprégnés d’un contexte historique et politique qui leur est
propre, on peut appréhender leur ascension à la lumière des principales stratégies de
décollage industriel qui ont prévalu jusqu’à nos jours.

1.6. LES PRINCIPALES STRATÉGIES D’INDUSTRIALISATION

Après la Seconde Guerre mondiale et la grande vague de décolonisations, de


nombreux pays pauvres ont essayé d’accélérer leur industrialisation en développant
leur propre stratégie. La clé du développement économique résidant, à leurs yeux,
dans la création d’un secteur manufacturier fort. Parmi les stratégies
d’industrialisation mises en œuvre dans les pays en développement, nous en
distinguerons deux principales : l’industrialisation par substitution d’importations et
l’industrialisation par les exportations.

1.6.1 L’industrialisation par substitution d’importations

Tant l’Inde que le Brésil se sont historiquement inscrits dans ce courant. L’argument
de l’industrie naissante est au cœur de cette stratégie. Pour permettre aux nouvelles
industries d’être florissantes, les gouvernements doivent pouvoir temporairement les
soutenir jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment fortes pour se mesurer à la
concurrence internationale. L’industrialisation par substitution des importations
consiste ainsi à limiter les importations de produits manufacturés au moyen de droits
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de douane ou d’imposition de quotas, afin de stimuler un secteur industriel destiné au
marché national.
Cette stratégie de développement protectionniste s’est imposée en Amérique latine
pendant la Seconde Guerre mondiale : coupés de leurs fournisseurs traditionnels de
biens manufacturés, ces pays se sont attelés à développer leur propre production. Mais
elle n’était pas neuve en soi. Historiquement, les États-Unis et l’Allemagne ont
commencé leur industrialisation à l’abri des barrières douanières, par le biais de
l’imposition de droits de douane élevés sur les produits manufacturés au XIXe siècle.
De façon générale, durant la période de l’après-guerre, la politique économique
menée par le président brésilien de l’époque, Getulio Vargas, partait du postulat selon
lequel l’État devait être le principal moteur de la croissance économique. Ainsi furent
créées la Banque nationale de développement économique et la puissante entreprise
pétrolière d’État, la Petrobras. Sous les gouvernements militaires qui lui ont succédé,

11
F. LEMOINE et D. ÜNAL-KESENCI, « Chine et Inde dans le commerce international, les nouveaux
meneurs du jeu », La Lettre du CEPII, n° 272, novembre 2007.

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12 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

le rôle attribué à l’État a été maintenu, les entreprises d’État continuant à fonctionner
12
comme les instruments privilégiés des politiques publiques .
À partir des années 1970, la stratégie de développement protectionniste a toutefois
suscité des critiques de plus en plus vives en Amérique latine, en raison de l’absence de
résultats probants en termes de rattrapage économique 13 et d’amélioration du niveau
de vie des populations. Elle a ainsi progressivement été abandonnée au profit du credo
libre-échangiste 14. Et c’est au cours de la dernière présidence militaire, celle du général
João Figueiredo (1979-1984), que débuta également le processus de modification du
rôle de l’État.
L’année 1982 marque, à cet égard, un tournant dans l’histoire économique de
l’Amérique. Le Mexique se déclare en cessation de paiement des intérêts de sa dette.
La crise économique et financière qui s’ensuivit s’est propagée dans toute la région de
l’Amérique latine. Pour éviter l’effondrement du système financier international, le
Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont imposé aux États latino-
américains un changement radical dans leurs orientations économiques, conforme à
ce qu’on qualifie de Consensus de Washington 15. À la stratégie de développement
autocentré, adoptée dans les années 1930, a donc succédé une politique de
désengagement de l’État dans l’économie et d’ouverture des économies latino-
américaines à la concurrence internationale. Ensuite, les années 1990 ont été
marquées par l’afflux d’investissements directs étrangers qui ont contribué à
l’insertion de l’Amérique latine dans le commerce international. L’essor économique
est toutefois inégal : ce sont les pays participant aux processus d’intégration régionale
– Mercosur (marché commun entre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et le
Venezuela) et ALENA (zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le
Mexique) – qui ont le plus bénéficié de ces flux d’investissements. Du reste, la
poursuite de ce modèle économique ne se fait pas sans mal. Le processus de
libéralisation mondialisé a accentué la fracture entre le monde urbain et rural. À titre
illustratif, les grandes sociétés étrangères (Monsato, John Deere, Bunge y Born, etc.)
développent une agriculture productiviste intégrée aux filières agroalimentaires, face à
16
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laquelle l’agriculture traditionnelle des zones rurales peine à se maintenir . De même,
le Brésil reste un des plus inégalitaires, les populations indigènes et noires souffrant

12
Cf. E. J. SARAVIA, « La réforme de l’État au Brésil : l’influence du new public management », Revue
13
française d’administration publique, 2003/1-2, n° 105-106, pp. 55-65.
L’exemple de la construction du hardware informatique par les sociétés brésiliennes illustre, à cet
égard, les limites de la politique d’industrialisation protectionniste. Dans les faits, celle-ci a conduit à
la production de hardware informatique de mauvaise qualité à un prix élevé. Ce qui a, en retour,
pénalisé une série d’activités économiques faisant appel à l’informatique. Cette politique fut dès lors
abandonnée par le gouvernement brésilien en 1994, dans le contexte de la finalisation des accords du
14
Cycle de l’Uruguay.
Sur le plan commercial, cela s’est traduit par la suppression des quotas d’importation et de la
15
diminution des tarifs douaniers.
Terme forgé par l’économiste John Williamson en 1990 pour désigner un ensemble de réformes
prescrites aux pays d’Amérique latine pour sortir de la crise de la dette. Le « Consensus de
Washington », selon lequel le développement des pays suppose plus de libéralisation du commerce,
de privatisation et de dérégulation, est ensuite devenu ensuite un modèle économique « clé sur
porte » pour l’ensemble du monde en développement.
16
M.-C. MACIAS, « Un développement marqué par de fortes inégalités économiques et sociales »,
Questions internationales, « Amérique latine », n° 18, La Documentation française, mars-avril 2006,
p. 29.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 13

davantage de la pauvreté : 25,3 % des indigènes ne savent ni lire ni écrire ; 18,3 % des
17
afro-descendants et 8,1 % des Blancs sont dans ce cas .
Pour sa part, l’Inde s’est également progressivement détournée de la stratégie de
développement autocentrée pour s’ouvrir davantage vers l’extérieur, dès le début des
années 1990. Concrètement, si de 1947 à 1965, les gouvernements successifs ont
donné la priorité à l’industrialisation, avec une orientation nettement inspirée du
modèle soviétique, l’Inde a mis en œuvre, à partir de 1993, une politique de
privatisation de grandes entreprises, qui a touché successivement les secteurs des
télécommunications, des banques, de l’automobile, des compagnies maritimes, etc.
Dès cette période, la stratégie de développement indienne s’est axée sur une ouverture
des frontières et un appel accru à des investisseurs étrangers, ainsi qu’aux membres de
18
la diaspora . Ce tournant idéologique s’est également accompagné de nombreux
effets pervers, dont notamment l’exacerbation de la dualisation de la société indienne.
Tandis que la classe moyenne s’enrichit, l’écart entre la population la plus riche et la
plus pauvre ne cesse de s’accroître. Dans un autre registre, alors que 60 % de la
population indienne dépendent de l’agriculture, le désengagement public dans la
politique agricole, et le passage d’une agriculture de subsistance à une agriculture
libéralisée, tournée vers l’exportation, a provoqué une vague de suicides dans la
paysannerie qui n’arrive plus à survivre.

1.6.2 L’industrialisation par les exportations

Ce deuxième modèle d’industrialisation concerne essentiellement les pays asiatiques.


De fait, au lieu de créer leur base industrielle en substituant les importations par des
biens manufacturés locaux, ceux-ci ont démontré, à partir de la moitié des années
1960, qu’il existait une autre voie vers l’industrialisation, en s’orientant vers
l’exportation de biens manufacturés, principalement en direction des trois grands
pôles de l’économie mondiale : les États-Unis, l’Europe, le Japon. Le « miracle
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asiatique » a procédé par vagues successives. C’est le Japon qui a ouvert la marche 19.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce pays a connu une croissance
économique rapide et le revenu par habitant s’est rapidement hissé au niveau de celui
des États-Unis et de l’Europe occidentale. Puis sont apparus les « dragons asiatiques »
(Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong) dans les années 1960, suivis des
« tigres asiatiques » (Malaisie, Thaïlande, Indonésie) dès la fin des années 1970. Enfin,
alors que le régime communiste chinois sous Mao Tsé-toung avait largement isolé le
pays du commerce international de 1949 à 1978, la Chine est devenue en un quart de
siècle une grande puissance économique et commerciale, sous l’impulsion de Den
Xiaoping, qui a succédé à Mao. La nouvelle stratégie de développement qu’il a
insufflée à partir de 1979 repose principalement sur l’ouverture sur l’extérieur, la

17
18
Ibidem.
P. MARCHAT, « Coup d’œil sur l’Inde d’aujourd’hui et de demain, Revue du marché commun et de
l’Union européenne, n° 515, février 2008.
19
Si le décollage économique du Japon s’est effectué au moyen d’une stratégie commerciale tournée
vers l’extérieur, ce pays n’a nullement suivi une politique de libre-échange complet : le Japon a
effectivement utilisé des contrôles généralisés sur les importations jusque dans les années 1970.

CH 1991-1992
14 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

croissance chinoise étant principalement tirée par les exportations et les


investissements étrangers, qui ont joué un rôle essentiel dans la modernisation et le
développement des secteurs économiques, en leur permettant de bénéficier de
transferts de technologies. En jouant le jeu des investissements étrangers et de
l’exportation, la Chine est ainsi passée en quelques années d’une économie maoïste,
inspirée du modèle soviétique, à une économie de marché. Elle a libéralisé l’économie
en procédant à une décollectivisation de l’agriculture, à une dérégulation des prix, à la
fermeture ou à la privatisation des industries d’État, mais sans pour autant réformer le
système politique, ni réduire le rôle et les pouvoirs du parti. Ainsi, le nouveau concept
de « socialisme de marché » insufflé par Den Xiaping, avec son adage « Enrichissez-
vous, selon vos moyens », n’est autre qu’une version du libéralisme sous régime de
parti unique. Néanmoins, si les pays asiatiques émergents ont été moins
protectionnistes que d’autres, ils n’ont nullement suivi une politique de libre-échange
complet.
20
De l’avis général, le succès asiatique relève d’une combinaison de facteurs dont les
principes fondamentaux sont :
– une réforme agraire : le décollage industriel commence le plus souvent par des
réformes agraires importantes, propices à la création d’une demande interne
dynamique, soutenue par la montée de la classe moyenne ;
– une stratégie de la politique commerciale tournée vers l’extérieur, où les États
asiatiques ont tiré parti d’une main-d’œuvre abondante et bon marché ;
– une intervention active de l’État : le taux de croissance élevé s’explique également
par la politique industrielle menée par ces États (création d’infrastructures et
investissements dans des secteurs jugés prioritaires pour l’industrialisation, etc.) ;
– une généralisation de l’éducation : les progrès dans le domaine éducatif ont agi sur
le développement économique de ces pays à trois niveaux. Premièrement,
l’éducation favorise l’apprentissage des techniques modernes qui contribue à
renforcer la productivité des travailleurs. Deuxièmement, elle agit positivement sur
la distribution des revenus et facilite l’émergence d’une classe moyenne ayant accès
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au marché de consommation. Troisièmement, l’éducation des filles accélère la
chute de la fécondité, ce qui réduit à terme les tensions démographiques et sociales
et permet aux familles d’épargner une part plus importante de leur revenu 21 ;
– un taux d’épargne élevé.

Alors que les pays à bas revenu génèrent habituellement une épargne trop faible pour
pouvoir financer leurs investissements (ils doivent dès lors emprunter à l’étranger), les
économies asiatiques ont financé l’essentiel de leurs investissements sur l’épargne
nationale.
Enfin, la conjonction de ces facteurs explique pourquoi les pays asiatiques, et en
premier lieu la Chine, sont progressivement devenus les principales destinations des
investissements directs étrangers, dans les catégories « pays en développement » et

20
Cf. l’analyse de J. ADDA, La mondialisation de l’économie. Problèmes (tome 2), Paris, Éditions La
21
Découverte, 1997, p. 23.
Ibidem.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 15

22
« pays en transition ». Tandis que les conditions favorables à l’investissement
étranger étaient créées, les investissements directs étrangers ont ensuite contribué à
leur essor économique 23.
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22
Pour plus d’informations, cf. le rapport sur l’investissement dans le monde, publié par la CNUCED
en 2007.
23
Pour attirer les investissements directs étrangers, la Chine a par exemple taxé moins cher les sociétés
er
étrangères (25 %) que les sociétés chinoises. Ce n’est que depuis le 1 janvier 2008 que le taux est le
même pour tous : 25 %.

CH 1991-1992
2. LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DE
L’ÉMERGENCE SUR LES PAYS INDUSTRIALISÉS

Avec l’internationalisation de l’économie, les gouvernements se sont préoccupés au fil


du temps de l’incidence de la concurrence internationale sur la prospérité de leurs
industries. Dans ce chapitre, nous nous attacherons aux effets de l’essor des pays
émergents sur l’économie des pays industrialisés. Nous esquisserons la stratégie des
pays de l’Union européenne pour relever ces principaux enjeux économiques.

2.1. HAUSSE DES PRIX DES PRODUITS AGRICOLES, PÉTROLIERS ET


DES MATIÈRES PREMIÈRES

De façon générale, l’offre massive de produits des pays émergents, dont


principalement les produits chinois manufacturés à bas prix (lecteurs DVD,
téléviseurs, appareils photos numériques, etc.), a, d’une part, poussé les prix
mondiaux à la baisse. D’autre part, l’accroissement de la demande d’importation
d’hydrocarbures de produits agricoles et des matières premières pour soutenir leur
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croissance industrielle a, au contraire, poussé leurs prix à la hausse.
En conséquence, la hausse des cours mondiaux des matières premières a provoqué
récemment, dans les pays pauvres, des émeutes de la faim. Tandis qu’elle se fait
globalement au bénéfice des États « rentiers » (y compris la Russie et le Brésil, dont les
revenus dérivent notamment de la valorisation de leurs ressources en matières
premières), elle affecte dans nos pays le pouvoir d’achat de la population, par le biais
de la hausse du taux d’inflation.
Des facteurs d’ordre conjoncturel (mauvaises récoltes, conflits d’ordre géopolitique,
etc.) sont à l’origine de cette hausse spectaculaire des prix des matières premières.
Toutefois, l’envolée des prix du pétrole et des matières premières s’annonce durable
dans le plus long terme pour au moins deux raisons majeures.
Du côté de la demande, la croissance accélérée des économies émergentes explique
l’essentiel de la progression de la consommation mondiale de brut depuis 2003. Cette
demande soutenue en énergie et en matière première est amenée à faire pression
durablement sur les prix, à plus forte raison que les alternatives aux énergies fossiles
restent largement insuffisantes. Ainsi, la dépendance de nos économies vis-à-vis des

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 17

énergies fossiles explique le caractère inélastique de la demande au prix du pétrole, à


savoir la relative insensibilité de la consommation à la flambée des prix, malgré la
dégradation du pouvoir d’achat qu’elle occasionne. À l’inélasticité de la demande se
conjugue la rigidité de l’offre qui résulte, à court terme, des délais nécessaires pour la
découverte et la mise en valeur des gisements pétrolifères ou pour le développement
des énergies renouvelables. À plus long terme, la rigidité de l’offre est intrinsèquement
24
reliée à la finitude des ressources de la planète. En bref, qu’il s’agisse de pétrole ou
d’autres matières premières, l’offre n’est pas à même de suivre une demande effrénée
et exponentielle, qui résulte essentiellement de la montée en puissance des pays
émergents, dont en premier lieu l’Inde et la Chine, qui totalisent, à eux deux, plus du
tiers de la population mondiale. Par exemple, la Chine est le troisième importateur du
pétrole, tandis que l’Inde est le sixième consommateur mondial d’énergie et sa
demande croît extrêmement vite.
Par ailleurs, en matière de produits agricoles, des facteurs d’ordre structurel
expliquent également la hausse des prix actuels, dont la modification de la structure
de l’offre et de la demande.
Globalement, le problème de malnutrition dans le monde n’est pas imputable à un
manque de nourriture. Les causes sont à rechercher ailleurs, notamment dans le
manque de redistribution des ressources et dans l’abandon des cultures vivrières au
profit des cultures de rente. Cependant, la loi de l’offre et de la demande en produits
agricoles est tributaire de la poussée démographique et de l’affectation de la surface
agricole mondiale. Concrètement, on estime qu’en quarante ans, la surface agricole
mondiale a augmenté de seulement 9 % alors que la population a fait un bond de
25
50 % . Du reste, les terres agricoles dont on dispose pour l’agriculture sont
constamment menacées par la désertification, la salinisation des sols qui fait de plus
en plus de ravages, ou encore, l’urbanisation massive et étalée, qui empiète sur les
surfaces agricoles disponibles. De même, on assiste globalement à une modification de
l’affectation des sols. Plutôt que de se concentrer sur des cultures absolument
nécessaires pour l’alimentation (cultures dites « vivrières »), comme les céréales, les
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terrains agricoles sont de plus en plus souvent destinés à d’autres utilisations, en
particulier pour l’industrie (par exemple, le coton), la production d’énergie (bois à
brûler, agrocarburants), ou encore, pour l’alimentation du bétail ou les zones de
pâturage (dont les surfaces qui leur sont allouées augmentent, au fur et à mesure que
les habitudes alimentaires changent dans les pays émergents, pour devenir de plus en
plus carnées). En l’occurrence, la loi de l’offre et de la demande à l’échelle mondiale
s’en trouve structurellement affectée, ainsi que l’action régulatrice des marchés.
Enfin, compte tenu de l’intervention des matières premières dans la production de
produits variés, la hausse des prix de l’énergie et des matières premières se diffuse
progressivement dans toute la chaîne industrielle. Dès lors, si la montée en puissance
des pays émergents a poussé dans un premier temps le prix des produits industriels à
la baisse, cette tendance initiale est susceptible de s’arrêter à moyen et long terme. En

24
Selon le Fonds monétaire international, les deux tiers des nouvelles capacités de production requises
pour équilibrer le marché mondial au cours des années à venir ne feront que compenser le déclin
25
rapide de la production des puits existants, aux États-Unis et en mer du Nord notamment.
e
B. PARMENTIER, Nourrir l’humanité. Les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXI siècle, Paris,
Éditions La Découverte, 2007, p. 44.

CH 1991-1992
18 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

effet, la hausse du prix des matières premières renchérit le coût de production de


l’ensemble des produits manufacturés à l’échelle de la planète. En outre, en supposant
que les classes moyennes des pays émergents gagnent davantage en importance, ce
mouvement se répercutera immanquablement sur leurs prix. En conclusion, la hausse
des prix des produits agricoles, pétroliers et des matières premières témoigne d’un
changement de l’ordre économique mondial. À terme, on peut supposer que la
contribution des pays émergents à la modération de l’inflation dans l’Union
européenne, par le biais de la baisse des prix des produits manufacturés importés, soit
à même d’être enrayée.

2.2. APPRÉCIATION DE L’EURO FACE AUX DEVISES ÉTRANGÈRES

La politique des taux de change influe sur la croissance. En règle générale, un euro qui
s’apprécie pénalise les biens et les services européens, aussi bien à l’exportation (ils
deviennent plus chers) que sur le marché intérieur (les importations deviennent
moins chères).
Ces dernières années, l’euro (qui constitue la deuxième monnaie au monde après le
26
dollar américain ) s’est apprécié par rapport au dollar, mais aussi par rapport aux
monnaies asiatiques, qui sont le plus souvent arrimées au dollar à un niveau très bas
(c’est le cas de la Chine). En conséquence, les produits européens deviennent plus
chers que leurs concurrents, ce qui contraint les entreprises européennes à réduire
leurs marges bénéficiaires ou à perdre des parts de marché. Par exemple, Airbus a
délocalisé une partie de sa production aux États-Unis pour parer aux effets négatifs
d’un euro fort. A contrario, l’économie des pays de la zone euro est moins grevée par
la hausse des prix pétroliers, puisque ceux-ci sont exprimés en dollars. L’économie
européenne tire avantage, dans ce cas, de la baisse du dollar et du renchérissement de
l’euro.
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Au vu des effets qu’il occasionne sur l’essor économique, la question des taux de
change a toujours fait l’objet de nombreux débats, entre les partisans du taux de
change fixe ou flottant. Concrètement, on entend par taux de change fixe un taux
déterminé par rapport à une monnaie de référence (en général le dollar US ou l’euro)
par l’État qui émet une monnaie. Le taux ne peut alors être modifié que par une
décision de dévaluation (ou de réévaluation) de cet État. Un taux de change flottant
est, pour sa part, déterminé par les marchés.
Sur le plan de l’Union européenne, la création de l’Union économique et monétaire,
dont on fête actuellement le dixième anniversaire, a consacré le choix européen de la
fixation du taux de change entre les monnaies participant à la zone euro. Sur le plan
extérieur, alors que le Traité de l’Union européenne confie la responsabilité de la
politique des taux de change au Conseil pour combattre les déséquilibres globaux, le
Conseil des ministres de l’Économie et des Finances (ECOFIN) n’a jamais utilisé cette

26
Cf. UME@10 : Bilan de l’Union économique et monétaire dix ans après sa création, Communication
de la Commission européenne, 7 mai 2008.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 19

prérogative et la politique de change est conduite, de fait, par la Banque centrale


européenne selon laquelle cette politique doit être décidée par les marchés. Par contre,
les pays émergents ont opté pour une politique d’intervention sur les marchés de
change. Pour rester compétitifs, ils refusent que leur monnaie s’apprécie. Dès lors, les
pays émergents d’Asie, qui ne veulent pas voir leurs devises devenir trop chères par
rapport au dollar américain, interviennent sur les marchés de change en achetant
27
massivement des dollars, ce qui gonfle leurs réserves de change .
28
In fine, au vu des dissensions entre les États membres , et faute d’une politique de
taux de change coordonnée sur le plan européen, les pays de la zone euro en viennent
à assumer seuls le poids de la baisse du dollar. Dans le contexte de l’intensification
29
déséquilibrée des échanges commerciaux entre la Chine et l’Union européenne et de
la montée du cours de l’euro vis-à-vis du dollar et de la monnaie chinoise (le yuan),
l’enjeu monétaire des relations Chine-Union européenne acquiert toutefois une
dimension stratégique de première importance.
Tandis que l’euro représente la deuxième monnaie sur l’échiquier mondial, l’Europe
continue pourtant à peser moins lourd dans les priorités chinoises, en raison de son
incapacité à développer une politique étrangère commune face à la Chine, mais aussi,
faute d’une gouvernance économique adéquate 30. En ce sens, la question de la
réévaluation du yuan renvoie à la question de la représentation concertée de la zone
euro sur la scène internationale, mais aussi, à celle de la coopération entre les
présidents de l’Eurogroupe et de la Banque centrale européenne, pour défendre au
mieux les intérêts de l’Union européenne sur la scène internationale.

2.3. LES MULTINATIONALES DU SUD À L’ASSAUT DU NORD

Si dans l’ensemble le phénomène des multinationales reste encore largement une


affaire de pays développés, les firmes des pays émergents ont, dès les années 1990,
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investi les marchés des pays industrialisés par le biais de la poursuite de la dynamique
de la libéralisation des échanges, des politiques de déréglementation interne, de la
réduction des coûts du transport et de l’essor d’internet. En particulier, les firmes
chinoises et indiennes, qui se sont familiarisées avec les standards mondiaux de
qualité, les normes techniques, les besoins des marchés étrangers, se sont

27
À présent, comme la croissance chinoise s’appuie un peu moins sur les exportations, mais un peu
plus sur la demande de son marché intérieur, les autorités chinoises acceptent le principe d’une
28
appréciation plus rapide du yuan, mais au rythme qu’ils auront décrété.
Par exemple, tandis que la France fustige l’euro fort qui freine la croissance, l’Allemagne s’oppose
farouchement à faire pression sur la Banque centrale européenne (au nom de la préservation de son
29
indépendance).
À titre d’exemple, en 2006, le déficit commercial de l’Union européenne s’était élevé à plus de 128
milliards d’euros, soit une augmentation de 57 % par rapport à 2003. K. LISBONNE-DE VERGERON, « La
dimension stratégique des relations commerciales et monétaires Chine-Union européenne »,
Questions d’Europe, n° 96, Fondation Robert Schuman, 14 avril 2008.
30
La seule structure qui réunit les membres de la zone euro est l’Eurogroupe. Mais ce groupe informel,
qui ne peut se passer d’un vote du Conseil à 27 pour toute décision, n’est que l’ombre d’un
gouvernement économique.

CH 1991-1992
20 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

progressivement implantées dans pratiquement tous les pays européens, avec toutefois
une concentration marquée en Europe occidentale. Les cinq pays les plus investis sont
le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas, qui totalisent les trois
31
quarts des opérations .
Du reste, l’internationalisation des entreprises, par le biais de grandes opérations de
fusion-acquisition, n’est plus l’apanage des multinationales du Nord : le rachat
d’entreprises étrangères par des groupes du Sud est de plus en plus fréquent. Il ne
s’agit pas seulement d’entreprises intervenant dans le secteur de l’énergie et des
matières premières (par exemple, le groupe russe Gazprom, le groupe chinois
PetroChina, etc.). Ces groupes investissent également l’industrie (par exemple, le
rachat d’Arcelor par l’homme d’affaires indien Lakshmi Mittal dans le domaine de la
sidérurgie), la filière automobile (par exemple, le groupe indien Tata Motors a racheté
les marques automobiles Jaguar et Land Rover et s’apprête à lancer la voiture la moins
chère du monde, la Nano), le secteur pharmaceutique (par exemple, le rachat du
département générique de Bayer en 2000 et de celui d’Adventis en 2004 par la firme
indienne Ranbaxy), les services (le groupe chinois Lenovo a racheté la division PC
d’IBM en 2005), ou dans la finance (par exemple, la prise de participation chinoise
dans la banque d’affaires Morgan Stanley, etc.).
32
Mais encore, selon une étude effectuée en 2007 par le Boston Consulting Group , un
cabinet de consultants en stratégie qui identifie 100 « étoiles montantes » en
provenance des pays émergents en passe de devenir de sérieux concurrents pour les
multinationales du Nord, les « nouveaux challengers » sont chinois pour 41 d’entre
eux, indiens pour 20 et brésiliens pour 13 33. Parmi ces multinationales, l’étude cite, à
titre illustratif, les groupes suivants : Changhong Electric (appareils électriques),
COFCO (alimentation), Chery Automobile (véhicules), CSIC (secteur maritime) pour
la Chine ; JBS-Friboi (boissons et alimentation), Marcopolo (équipements
d’automobile) pour le Brésil, Suzlon Energy (secteur éolien) pour l’Inde 34.
L’inquiétude générée par l’affirmation de ces géants mondiaux grandit, à mesure que
les centres de décision de l’entreprise se regroupent dans le pays de l’entreprise
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acquéreuse, le plus souvent aux dépens de l’entreprise achetée. En outre, les
multinationales du Sud ayant généralement un lien étroit avec leur pays d’origine –
c’est particulièrement le cas de la Chine qui souhaite bâtir des « champions
nationaux 35 » –, elles sont des concurrents redoutables pour les pays développés. C’est
particulièrement vrai dans l’Union européenne, où une politique industrielle
coordonnée fait largement défaut, et où elle se résume le plus souvent à plaider pour
un désengagement accru de l’État dans la sphère économique, au bénéfice des forces

31
F. HAY, C. MILELLI et Y. SHI, Présence et stratégies des firmes chinoises et indiennes en Europe. Une
perspective dynamique et comparative, Ministère français de l’Économie, des Finances et de l’Emploi,
32
Direction générale des Entreprises, janvier 2008.
33
Boston Consulting Group, The 2008 BCG 100 New Global Challengers, décembre 2007.
Cf. M. CHEVALIER, « Les multinationales du Sud à l’assaut du monde », hors série, « L’État de
e
34
l’économie », Alternatives économiques, n° 76, 2 trimestre 2008, p. 72.
Cf. également le rapport rédigé par F. HAY, C. MILELLI et Y. SHI, Présence et stratégies des firmes
chinoises et indiennes en Europe. Une perspective dynamique et comparative, op. cit.
35
La notion de « champions nationaux » renvoie à l’idée de « patriotisme économique » : la
« nationalité » du capital détenu par les dirigeants d’entreprise ainsi que le lieu d’implantation du
siège social représentant dans ce cas un enjeu politique de premier ordre.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 21

du marché (comme l’attestent par exemple la politique de réduction des aides d’État
et la vague de libéralisation en Europe, qui a touché l’ensemble des services publics). A
contrario, dans le cas de la Chine par exemple, en dépit des réformes conduites depuis
les années 1990 et qui ont abouti à la création de nombreuses entreprises privées,
l’État chinois continue à se servir, en les ayant assouplis et allégés, de certains outils
précédemment utilisés sous l’ère de Mao : les plans quinquennaux (dont le 11e couvre
la période 2006-2010). Ainsi, l’État reste le grand décideur des stratégies d’entreprises
à l’échelle internationale 36, fussent-elles officiellement indépendantes. Par exemple, la
firme Huawei (spécialisée dans le secteur des télécommunications), qui a été fondée
par un officier supérieur de l’Armée populaire de la libération, a gardé de nombreux
liens avec les responsables politiques chinois, en dépit de son statut de firme privée.
Les responsables, présidents et membres du conseil d’administration des firmes
privées sont souvent nommés par le gouvernement ou par le Parti communiste. L’État
chinois contrôle les grandes banques et donc, l’essentiel des prêts aux entreprises
privées de taille importante (cf. infra) 37, etc. En clair, aucune stratégie significative
d’entreprise, surtout au niveau international, n’est menée sans l’aval du Parti 38.
De façon générale, ce « patriotisme économique » s’inscrit dans le désir des autorités
chinoises de rattraper un retard consécutif à la longue période de repli. Leur
aspiration étant de donner à la Chine, sur le plan international, la place de grande
puissance qui lui revient, d’être traitée sur un pied d’égalité et non plus en pays sous-
développé dans les instances internationales, et de ravir dès que possible aux USA leur
position de leader économique. D’où la volonté de l’État chinois de lancer les
multinationales à l’assaut de certaines firmes occidentales et de leur octroyer les
largesses financières nécessaires pour être à la hauteur des ambitions de Pékin, sous
forme d’aides d’État variées. Cette stratégie porte ses fruits, puisque les entreprises
chinoises ont déjà commencé à changer l’équilibre général au niveau de la
39
concurrence mondiale .
A contrario, l’Union européenne, par le primat qu’elle accorde à la politique de
concurrence, s’oppose à la constitution de champions nationaux, voire européens, et
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rejette toute forme de patriotisme économique. L’ossature de la Stratégie de Lisbonne,
dont l’objectif est de faire de l’Union européenne l’économie la plus compétitive du
monde, repose d’ailleurs essentiellement sur l’approfondissement du marché
intérieur, avec l’élimination des entraves aux échanges, en vue d’optimaliser le
fonctionnement du marché. De même, le programme « Mieux légiférer », – qui
consiste à privilégier les outils de « législation douce » (à savoir l’autorégulation des
entreprises, codes de bonne conduite, etc.) sur les outils de régulation classique
(impliquant de plein droit les institutions législatives que sont le Conseil et Parlement
européen) –, témoigne de la volonté de désengager davantage le rôle de l’État dans la
sphère économique.

36
La Chine joue un rôle actif dans leur développement en tant qu’investisseur, en tant que financier
avec des prêts à faible taux d’intérêt ou encore par le transfert de technologies et d’innovations
37
développées dans le giron public.
F. HAY, C. MILELLI et Y. SHI, Présence et stratégies des firmes chinoises et indiennes en Europe. Une
perspective dynamique et comparative, op. cit.
38
CCE et HEC Eurasia Institute, « Un phénomène récent : les investissements chinois dans le monde »,
39
Rapport de la commission Asie-Pacifique et HEC, Problèmes économiques, 20 juin 2007.
Ibidem.

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22 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

2.4. MONDIALISATION FINANCIÈRE : L’EFFET BOOMERANG

La libéralisation des capitaux à l’échelle internationale a débuté dans le courant des


années 1980, sous l’impulsion des dirigeants Ronald Reagan et Margaret Thatcher,
marquant le retour en force, sur la scène internationale, du credo libéral. La
mondialisation financière qui s’en est suivi a profité aux pays émergents, dont la
40
Chine . Globalement, elle leur a permis, d’une part, de recevoir de nombreux
investissements étrangers qui ont directement contribué à leur développement. Il
s’agit principalement des investissements directs étrangers en provenance du secteur
privé (cf. supra). D’autre part, la mondialisation financière leur a ouvert des
possibilités de placements pour leur épargne. Celle-ci est particulièrement colossale
dans un pays comme la Chine, avec un taux de 40 %.
Jusqu’à présent, ces placements étaient principalement confinés aux bons du Trésor
américain et de quelques autres grands pays industrialisés (la Chine finance ainsi en
grande partie l’endettement des États-Unis). Étant donné que ces placements sont peu
risqués, tout en étant rémunérateurs, ils étaient largement acceptés par les puissances
occidentales. Et ce, en dépit des menaces majeures que la Chine pourrait par exemple
faire peser sur le système monétaire international si elle se libérait brusquement d’une
part importante de ses dollars.
Cependant, la donne a changé. Les placements des pays émergents se dirigent de plus
en plus vers les grands marchés boursiers, où le critère du rendement des
investissements effectués devient plus important 41. Au vu de la sévère crise financière
des derniers mois, provoquée par l’éclatement aux États-Unis d’une « bulle
immobilière », l’émergence de ces nouveaux opérateurs de grande taille risque, à
défaut d’une responsabilisation des règles du jeu de la finance internationale, de
bouleverser davantage les conditions de fonctionnement des marchés. En outre,
l’accumulation des réserves de change dans les pays exportateurs nets (Chine et pays
pétroliers) a conduit à la multiplication des fonds souverains 42 (sovereign wealth fund),
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dans lesquels les gouvernements exercent une influence directe ou indirecte. Ceux-ci
ciblent les investissements de différents types (actifs financiers, technologie, réseaux de
services, matière première ou énergie) selon différentes stratégies : diversification des
portefeuilles et des avoirs en devise pour les producteurs de matières premières (pour

40
Notons que la Chine continue à contrôler les mouvements de capitaux. Par exemple, les sociétés
étrangères sont limitées à une participation en capitaux de 20 %, portées à 25 % dans le cadre d’un
consortium international.
41
Généralement, les réserves de change étaient placées sur des produits financiers non risqués et
directement mobilisables comme les bons du Trésor américain, de façon à parer à une éventuelle
fuite de capitaux. Parce que le niveau des réserves dépasse désormais largement celui nécessaire pour
se protéger en cas de crise, les banques centrales des pays émergents, ainsi que celles des pays
pétroliers, investissent donc de plus en plus sur les bourses des pays riches. Cf. C. CHAVAGNEUX,
« L’arrivée des banques centrales émergentes », Alternatives économiques, n° 75, premier trimestre
2008.
42
Par fonds souverains, il faut comprendre des fonds de placements financiers (actions, obligations,
etc.) détenus par un État.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 23

les pays du Golfe, par exemple), stratégie industrielle et de sécurité


43
d’approvisionnement pour la Chine .
44
Si le phénomène des fonds souverains n’est pas nouveau en soi , ces fonds, dont le
montant en capital est estimé à 2 500 milliards de dollars (soit plus que les fonds
45
spéculatifs, estimés à quelque 2 000 milliards de dollars), font actuellement débat .
Car s’ils restent malgré tout des acteurs d’assez petite taille par rapport aux
investisseurs tels que les fonds d’investissement traditionnels, les fonds de pension ou
les compagnies d’assurance, ces fonds d’investissements publics sont progressivement
en train de s’imposer comme des nouveaux acteurs de la finance internationale.
D’ailleurs, les grands groupes financiers occidentaux – tels que Citigroup, Morgan
Stanley, Merril Lynch, UBS, etc. –, mis en difficulté suite à la crise des crédits
immobiliers américains, ont dû leur faire appel pour obtenir de l’argent frais.
Concrètement, rien qu’avec son nouveau fonds, la Chine pourrait racheter sans
problème Microsoft, EDF ou la Société générale 46… Et face à la perspective de voir
leurs grandes entreprises passer sous le contrôle indirect de l’État chinois ou russe par
exemple (puisqu’il s’agit de sociétés d’investissement contrôlées par les États), ces
fonds souverains font peur aux gouvernements des pays industrialisés, qui craignent
notamment une prise de contrôle d’entreprises stratégiques (défense, énergie, etc.).
Enfin, même s’ils concèdent que les fonds souverains peuvent contribuer à la stabilité
financière internationale (il s’agit généralement d’investissement à long terme), les
pays de l’Union redoutent que les pays émergents les utilisent comme arme de
politique étrangère, à cause de l’opacité générale de leurs stratégies d’investissement.
Ainsi, alors que les pays de l’Union européenne combattent tout « patriotisme
économique 47 » par le biais de la promotion de champions nationaux, et s’ils n’ont eu
de cesse de prôner les vertus de la libéralisation financière internationale, ils semblent
à présent peu préparés à en accepter les effets pervers 48. Pour preuve, la Commission
européenne a publié en février 2008 une communication sur les fonds souverains dans
laquelle elle estime qu’il y a des limites à la libre circulation des capitaux. Ce qui laisse
potentiellement présager d’un mouvement en faveur d’un protectionnisme financier,
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pour préserver la souveraineté nationale. Par ailleurs, même si la commission réitère
son attachement au principe d’ouverture aux investissements, tant dans l’Union
européenne que dans le reste du monde, elle envisage de légiférer pour empêcher la

43
44
P. DEFRAIGNE, Bilan social de l’Union européenne 2007, Bruxelles, Observatoire social européen, 2008.
En effet, certains fonds souverains existent depuis 1953, par exemple, le Koweit Fund for
Generations. Du reste, les pays industrialisés détiennent également des fonds souverains : tel est le cas
de la Norvège, depuis 1996. Les États-Unis en possèdent également. Par exemple, l’Alaska Permanent
45
Fund Corp. existe depuis 1976.
C. CHAVAGNEUX, « Histoire et bilan de la mondialisation financière », Alternatives économiques, n° 75,
46
op. cit.
47
Idem, « Quand les États investissent la finance », Alternatives économiques, n° 262, octobre 2007.
Le patriotisme économique vise dans ce cas à protéger certains secteurs d’une mainmise par des
48
firmes ou des fonds souverains étrangers.
« La finance fonctionne sans force de rappel », débat avec Anton Brender et André Orléan, propos
recueillis par C. CHAVAGNEUX, Alternatives économiques, n° 75, op. cit.

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24 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

prise de contrôle des entreprises européennes du secteur énergétique par des fonds
49
souverains .
Quoi qu’il en soi, force est de constater que l’apparition des fonds souverains est
révélateur de la mutation des relations économiques internationales. D’une part, ils
témoignent de l’accession de certains pays émergents au statut de puissance financière.
D’autre part, après des années de dérégulation des marchés financiers, ils augurent
potentiellement d’un retour à un certain capitalisme d’État, les fonds souverains
n’engageant pas un investisseur privé, mais bien l’État, qui dispose de pouvoirs et de
potentiel d’influence nettement plus importants 50.
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49
Notons toutefois que l’Union européenne n’est pas à une contradiction près. Car cela ne l’empêche
pas, à l’instar des organisations internationales telles que le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC, de
plaider en faveur de l’ouverture des économies des pays émergents aux investisseurs étrangers dans
50
des secteurs aussi stratégiques que la distribution d’électricité, d’eau, les transports, etc.
Les Fonds souverains, La Documentation française, Problèmes économiques, Dossier n°2951, 2 juillet
2008.

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3. LES CONSÉQUENCES SOCIALES

L’engagement des États à prôner le libre-échange dans le cadre d’une économie


mondiale ouverte trouve ses fondements dans le modèle ricardien, qui suggère que
l’ouverture des marchés conduit à un accroissement du bien-être de toutes les nations,
mais aussi de l’ensemble des individus. Dans le monde réel cependant, les bénéfices de
l’échange sont souvent distribués de manière très inégale. Le libre-échange et
l’ouverture des marchés affectent prioritairement les travailleurs et les régions des
secteurs d’activités les plus exposés à la concurrence internationale.
En outre, les salariés qui perdent leur emploi dans des secteurs exposés à une forte
concurrence internationale sont généralement les moins qualifiés. Ce sont donc eux
qui pâtissent en premier lieu des mutations de la structure du commerce
international.
Pour ces différentes raisons, en fonction de leur niveau de développement, les pays
ont généralement protégé un éventail plus ou moins vaste de leurs industries à la
concurrence étrangère, dont les exemples historiques les plus notoires sont
certainement l’Allemagne et les États-Unis, puisque leur décollage économique s’est
initialement fait à l’abri de barrières douanières élevées.
En règle générale, les préoccupations majeures des pays développés ou en voie de
développement sont de deux ordres. D’un côté, les pays en voie de développement
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craignent que l’ouverture de leur économie au commerce ne conduise au désastre,
leurs industries n’étant pas en mesure de supporter la rude concurrence des produits
importés (argument de l’industrie naissante). De l’autre côté, les pays développés
s’émeuvent des effets des importations de pays à bas salaires sur leurs conditions de
travail ou sur la pérennité de leur emploi (risque de délocalisation des entreprises).
Ces inquiétudes sont d’autant plus palpables que ces pays connaissent à des degrés
divers un taux de chômage élevé (7,2 % pour l’ensemble de la zone euro 51). Les
économies des pays industrialisés étant aussi des marchés généralement saturés
comparativement aux pays émergents, le processus de création de nouveaux emplois a
tendance à se faire dans ces pays, qui sont aussi des nouveaux marchés à conquérir
pour les entreprises.
Ainsi, les opérations de sous-traitance internationale et les investissements étrangers
effectués par les entreprises des pays développés expliquent l’essor des activités liées à
la révolution numérique en Inde et en Chine. En même temps, le départ des

51 er
Eurostat, 1 juillet 2008.

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26 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

entreprises des pays développés vers le Sud est devenu l’une des grandes peurs
économiques de notre temps.

3.1. LES FORMES ET LES DANGERS DE LA DÉLOCALISATION

La délocalisation (offshoring) est une notion mal définie, et difficile à appréhender,


notamment en termes d’emplois concernés. Au sens strict, c’est le déplacement d’une
activité économique existante d’un pays vers un autre. Au sens large, c’est la création
d’unités de production dans des pays étrangers. La délocalisation prend généralement
la forme de « l’externalisation » (outsourcing), c’est-à-dire l’abandon de fonctions de
l’entreprise, confiées à la sous-traitance, et qui génère des pertes d’emploi dans les
pays industrialisés. Par exemple, de nombreux services sont sous-traités en Inde,
comme les centres d’appel, la gestion des fiches de paye ou la maintenance
informatique à distance. Concrètement, des sociétés telles que Axa ou la Société
générale ont délocalisé leur comptabilité en Inde, British Airways et Swissair leur
activité de réservation, etc. Certains secteurs sont plus touchés que d’autres. C’est le
cas des secteurs de l’habillement, du cuir, du textile, de la métallurgie, mais aussi de
l’électronique, par exemple 52.
À côté de la peur liée à la perte d’emploi, le débat sur les délocalisations est marqué
par deux autres craintes majeures. La première concerne la désindustrialisation
(hollowing out), qui est particulièrement vive aux États-Unis, mais aussi au Japon, où
l’on part du principe que l’innovation se fait largement dans l’atelier. Dans ce
contexte, la délocalisation de l’industrie ferait perdre le contact avec l’innovation, à un
moment où celle-ci devient capitale pour répondre aux exigences d’une concurrence
globale acharnée.
La seconde crainte porte sur les conditions d’existence et de rémunérations de leurs
travailleurs les plus exposés à la concurrence internationale (risque de dumping
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social). Parce qu’ils disposent d’une main-d’œuvre abondante et bon marché, les pays
émergents sont accusés de concurrence déloyale, tirant les salaires vers le bas.
Dans ce contexte, la menace réelle ou supposée de délocalisation pèse aussi sur les
négociations salariales, et l’ascension des pays émergents suscite de nombreuses
angoisses chez les travailleurs des pays industrialisés. Ils craignent n’avoir d’autres
choix que celui d’accepter une détérioration des conditions de travail ou de se résigner
à voir leur emploi disparaître.

52
P. AUBERT et P. SILLARD, Délocalisations et réductions d’effectifs dans l’industrie française, Institut
national de la statistique et des études économiques (INSEE, France) Direction des études et
synthèses économiques, 2005.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 27

3.2. UNE MENACE RÉELLE QUI DOIT ÊTRE NUANCÉE

Il convient de nuancer les risques de délocalisation des entreprises vers les pays
émergents pour diverses raisons. Premièrement, en dépit du fait que la Chine se soit
hissée au rang de second exportateur et de troisième importateur mondial, son impact
sur l’économie mondiale ne doit pas être surestimé. Car tant pour les États-Unis que
pour l’Europe, la Chine reste encore un marché d’importance marginale. Il en est de
même pour l’Inde, dont la part dans les échanges avec l’Union européenne est
53
modeste (1,8 %) . Au sein de l’Union européenne, l’essentiel du commerce est ainsi
54
intra-européen, et amené à le rester durablement .
Deuxièmement, la forte croissance économique que connaissent des pays comme
l’Inde ou la Chine par exemple, a pour effet d’augmenter les salaires dans certains
secteurs tournés vers l’exportation, qui sont soumis à une forte concurrence
internationale (c’est le cas du secteur des services informatiques en Inde où les salaires
du personnel se rapprochent des niveaux occidentaux). Ce relèvement progressif des
salaires dans certains secteurs est donc à même de diminuer l’incitation des
entreprises occidentales à avoir recours à la sous-traitance pour des raisons
exclusivement salariales.
Troisièmement, l’implantation des groupes européens et américains dans les pays
émergents relève principalement d’une logique de conquête de marché, et pas
seulement de diminution des coûts de production. Et l’avantage conféré par les bas
salaires peut être limité si la mécanisation est poussée (besoin de peu de main-
d’œuvre), si les institutions sont médiocres (manque de stabilité politique ou
économique, corruption, etc.), ou si les infrastructures sont défectueuses (routes,
télécommunications, électricité, etc.). Ces faiblesses entraînent des surcoûts qui
peuvent, dans la plupart des cas, annihiler l’avantage des bas salaires. Ainsi, malgré le
fait que l’Inde dispose d’une main-d’œuvre compétente (200 000 ingénieurs
anglophones sortent chaque année des universités), et que les coûts salariaux sont bas,
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55 56
l’Inde accueille peu d’entreprises étrangères , en raison de ses routes encombrées,
de ses pannes d’électricité récurrentes, de la corruption, etc.
En outre, dans un contexte de concurrence internationale exacerbée, la compétitivité
des entreprises dépend notamment de sa faculté d’innover et de diversifier la
production. Ce qui implique que la main-d’œuvre soit polyvalente et capable de
s’adapter constamment aux innovations technologiques. Ce qui suppose donc un

53
D. LECUYER et C. VADCAR, « Inde : de l’intérêt pour l’Union européenne de négocier un accord
ambitieux », Revue du marché commun et de l’Union européenne, n° 506, mars 2007.
54
Par exemple, en 2005, 70,4 % des importations de l’Union proviennent de l’Europe. L’Asie ne pesant
que quelque 12 %. D. LECUYER et C. VADCAR, « Inde : de l’intérêt pour l’Union européenne de
négocier un accord ambitieux », op. cit.
55
A contrario, la domination chinoise de certains marchés mondiaux (l’industrie mondiale de la
chaussette, par exemple localisée dans la région de Datang) s’explique par la présence de milliers de
PME, d’un vaste marché accueillant les acheteurs internationaux, d’un complexe portuaire et de la
56
non-application généralisée du droit du travail, ce qui permet de valoriser les bas salaires.
Exemple : 55 % des routes ne disposent pas de revêtement et 40 % des villages de moins de 1 500
habitants ne sont pas reliés au réseau routier.

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28 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

niveau de formation élevé, qui fait toujours défaut dans beaucoup de pays en
développement ou émergents.
En résumé, parce que la qualité de la main-d’œuvre, des institutions et des
infrastructures, autant que les coûts de travail, sont des facteurs déterminants pour la
localisation des activités d’entreprises, les risques de délocalisation encourus par la
montée en puissance des pays émergents doivent être nuancés. De façon générale, la
compétitivité de certains pays du Sud est limitée par l’absence de conditions propices
à l’implantation des entreprises, dont l’accès à une main-d’œuvre qualifiée. Toutefois,
l’avenir reste très préoccupant pour les systèmes socio-économiques occidentaux,
pour deux raisons majeures, que nous allons à présent aborder.

3.3. UNE DIVISION INTERNATIONALE DU TRAVAIL EN MUTATION

Selon la théorie traditionnelle du commerce international, un pays se spécialise dans


les produits pour lesquels il dispose d’un avantage comparatif, imputable aux facteurs
travail, capital, technologique ou encore, à ses ressources naturelles. Auparavant, nous
avons vu que les pays développés se spécialisaient dans les activités technologiques ou
à forte intensité en travail qualifié, tandis que les pays en voie de développement se
spécialisent dans les activités de main-d’œuvre non qualifiée et à faible contenu
technologique. Cependant, ce schéma de division internationale du travail, par lequel
il faut entendre la répartition de la production entre territoires selon les
spécialisations, a vécu.
La concurrence internationale a modifié substantiellement les rapports Nord-Sud. À
côté des secteurs traditionnels, comme le textile par exemple, les pays émergents
exportent désormais dans tous les domaines. La Chine par exemple occupe une
position dominante dans de nombreux secteurs, comme les vêtements, les
équipements télécoms, l’informatique, les composants électroniques, les jouets, les
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57
chaussures, les appareils électroménagers, ou les téléviseurs couleur . De même, les
investissements indiens en Europe comme dans le reste du monde concernent les
hautes technologies, l’énergie et la santé 58.
De façon générale, les pays émergents ont ainsi conquis d’importantes parts de
marché dans les pays industrialisés, particulièrement dans les produits à haute
59
technologie . La spécialisation se fait désormais au niveau des variétés des produits et

57
Selon les statistiques de l’OMC, les exportations chinoises (1 218 milliards de US$ en 2007) se
répartissent comme suit : machines et équipement de transport (47,4 %); vêtements et textile
(14 %); produits chimiques (5 %); fer et acier (4,2 %); produits miniers (3,4 %) ; produits semi-
58
finis (7,7 %); biens agricoles ( 3,2 %), et autres biens de consommation (14,9 %).
Au plan sectoriel, une grande partie des investissements européens en Inde concerne pour leur part
l’énergie, les télécommunications et les transports. D. LECUYER et C. VADCAR, « Inde : de l’intérêt
59
pour l’Union européenne de négocier un accord ambitieux », op. cit.
Selon le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), la montée des
exportations chinoises s’est surtout faite sur les produits de haute technologie, alors que les
exportations européennes ou japonaises vers les États-Unis sont majoritairement constituées de
produits de moyenne technologie. L. FONTAGNÉ et R. PAILLACAR, « La Chine vend plus de produits
aux États-Unis que l’Allemagne », La Lettre du CEPII, n° 270, septembre 2007.

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60
non pas à celui de secteurs . Autrement dit, le commerce international sélectionne,
au sein des firmes, les plus productives et parmi les produits qu’elle offre, les plus
performants.
Au vu de la modification de la pression concurrentielle en provenance du Sud, les
pays industrialisés n’ont d’autre alternative que de miser sur les produits haut de
gamme. Cette stratégie de différenciation s’avère toutefois très coûteuse, car la qualité
se paie. Elle se produit avec du travail qualifié, une nouvelle organisation des tâches,
61
de lourds investissements en marques et en image, etc. C’est donc au prix d’une
recherche permanente de la qualité, qui implique des efforts constants dans la
recherche et l’innovation, et l’adaptation continue de la main-d’œuvre à ces nouvelles
exigences, que les pays d’ancienne industrialisation pourront conserver des parts de
marché face à la concurrence des émergents.
Or, l’Union européenne a beau clamer que les États membres doivent augmenter leur
investissement dans la recherche et développement à hauteur de 3 % du PIB, force est
de constater que les montants alloués à la recherche stagnent, pour l’ensemble des
pays de l’Union européenne, à une moyenne de 1,85 %. À titre comparatif, la Chine
dispose, depuis 2000, du plus grand nombre de chercheurs, derrière les États-Unis,
mais devant le Japon. Malgré de maigres résultats en termes d’innovation, les dépenses
en recherche et développement ont progressé, sur la période 1995-2005, au rythme de
19 % en moyenne annuelle pour atteindre le 6e rang mondial 62. Quant à l’Inde, elle
émerge progressivement comme une économie de la connaissance, pour laquelle
l’innovation, les services, la propriété intellectuelle occupent une place centrale. Elle
est ainsi en voie de détenir les clés de la compétitivité et constitue, de la sorte, un
concurrent majeur pour l’Europe.
Globalement, au vu de l’importance stratégique que revêt l’innovation pour rester
compétitif, la lutte contre la contrefaçon et la protection des droits de propriété
intellectuelle deviennent des enjeux majeurs lors de la conclusion d’accords
commerciaux entre l’Union européenne et les pays émergents, que ce soit dans le
cadre de leur partenariat stratégique ou au sein de l’instance de l’OMC. À titre
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indicatif, la Chine était en 2006 à l’origine de 80 % des produits contrefaits écoulés en
Europe. Quant à l’Inde, une grande partie des doléances des entreprises et de ses
partenaires occidentaux porte également sur le respect des droits de propriété
intellectuelle.

60
Ibidem.
61
A. BENASSY-QUÉRÉ et L. FONTAGNÉ, « Comment faire face à la concurrence chinoise », La Tribune,
62
23 mai 2007.
Alternatives économiques, n° 262, octobre 2007, p. 68.

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30 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

3.4. L’EUROPE FACE AUX SPÉCIFICITÉS CULTURELLES


DES PAYS ÉMERGENTS

e
Jusqu’à la fin du XX siècle, l’Europe, assurée de sa supériorité matérielle, technique et
scientifique, a pris l’habitude d’imposer sa vision du monde comme le modèle d’une
société avancée qui devait être adopté par les autres (démocratie, droits de l’homme,
économie de marché, etc.). Dans cette optique, l’insertion des pays émergents dans le
processus de mondialisation, et en particulier l’Inde et la Chine, est saluée par les pays
industrialisés, en ce qu’il atteste de la convergence de leur économie sur notre mode
capitaliste d’économie de marché. Au-delà des similitudes, l’émergence économique
des pays d’Asie ne cesse toutefois de surprendre, des pays comme l’Inde ou la Chine
fonctionnant selon des paramètres culturels et civilisationnels différents des valeurs
occidentales. De fait, « à l’instar de la Grèce, l’Inde ou la Chine font partie des grands
berceaux de l’humanité qui ont permis à l’homme d’appréhender son destin, de
proposer une vision de la vie, de la nature, de l’univers tout à fait originale 63 ». Ainsi,
l’identité de ces pays-continents dépasse largement le cadre de l’État-nation, mais
revêt celle de civilisation 64. Parmi les pays émergents, l’Inde, qui sera bientôt le pays le
plus peuplé du monde 65, est un cas d’école pour les puissances occidentales, dans le
contexte d’une économie mondialisée : les différences culturelles les confrontant à des
modes de développement économique qui ne cadrent pas avec leur modèle occidental.
Tout en étant un des pays les plus pauvres de la planète, le dynamisme de la croissance
indienne repose sur une main-d’œuvre abondante, qualifiée et peu coûteuse, son
faible coût s’expliquant par son abondance, les écarts de coûts de la vie par rapport
aux pays développés, mais aussi, par l’absence quasi généralisée de charges sociales.
Seuls 10 % des salariés disposent d’une protection sociale 66.
En dépit des inégalités profondes qui la traversent, l’Inde, dont la superficie est
comparable à celle de l’Europe, s’illustre néanmoins comme étant la plus grande
démocratie du monde. Elle jouit d’une stabilité politique et sociale d’autant plus
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remarquable que les inégalités, forgées dans un système de castes 67, se maintiennent
durablement. Ce système où le décollage économique s’accommode de profondes
disparités sociales, acceptées par la population, contraste avec nos sociétés
occidentales, marquées depuis plus d’un demi-siècle, par le déploiement de l’État-
Providence. En clair, dans un contexte mondialisé de libre-échange, la concurrence
avec les pays développés sera d’autant plus ardue et déstabilisante pour les pays

63
64
C. COULOMB, Chine. Le nouveau centre du monde ?, Éditions de l’Aube, 2007, p. 12.
Dans le cas de la Chine par exemple, le peuple chinois aux origines diverses ne pouvait se rattacher à
une seule et même race, mais s’est fédéré autour du sentiment d’appartenance à une même
civilisation. Le terme de nation étant peu adapté à un ensemble territorial aussi immense
65
qu’hétéroclite. C. COULOMB, Chine. Le nouveau centre du monde ?, op. cit., p. 115.
En 2015, avec une population estimée à 1,25 milliard d’habitants, l’Inde dépasserait la Chine en
termes de population. Du reste, avec la moitié de la population en dessous de 25 ans, l’Inde est déjà le
pays le plus jeune du monde, la Chine connaissant, pour sa part, une population vieillissante, à
l’instar des pays occidentaux, en raison de sa politique d’enfant unique.
66
Rapport d’information du Sénat français à la suite d’une mission effectuée en Inde du 6 au 14
67
septembre 2006, Sénat, session ordinaire de 2006-2007, n°146.
Malgré son abrogation constitutionnelle, le régime des castes persiste.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 31

occidentaux qu’elle provient de pays dépourvus de système de protection et de


redistribution sociale.
Le décollage économique en Inde est riche d’enseignement pour nos sociétés
occidentales. Il bat en brèche le modèle occidental selon lequel le développement
économique et social va systématiquement de pair et il démontre que d’autres voies de
développement sont possibles. À la nécessité des entreprises européennes d’innover
constamment pour garder des parts de marchés mondiaux, s’ajoute donc la difficulté
d’intégrer dans la stratégie commerciale européenne le poids des spécificités
religieuses et culturelles. Celles-ci ont pour effet de maintenir les inégalités sociales et
de la sorte, de préserver durablement leur avantage compétitif. Ce qui est source de
frictions avec les Occidentaux, qui l’associent à toute forme de dumping social (par
exemple, le travail des enfants).
Dans le cas de la Chine, si les tensions sociales sont nettement plus palpables (ce qui
laisse à penser que le gouvernement chinois devra tôt ou tard donner des gages à sa
population), le fait qu’elle ait déjà accompli sur plus d’un quart de siècle une
transformation aussi profonde de son économie dans la continuité du pouvoir
politique du parti communiste, est en soi une nouvelle démonstration pour les pays
industrialisés qu’il existe d’autres voies de développement dans la mondialisation, en
dehors du fameux « Consensus de Washington ». Que la notion d’État de droit ne
constitue pas l’étalon de la Chine dans l’important mouvement de réformes qu’elle
entreprend bouleverse ainsi la vision des Occidentaux, selon laquelle l’adoption des
institutions politiques juridiques occidentales est préalable à toute réforme
économique d’envergure. Autrement dit, la viabilité du miracle économique chinois
n’est tenable, à leurs yeux, que s’il s’accompagne de davantage de démocratie et du
respect des droits fondamentaux. Et tandis qu’on peut s’interroger sur la pérennité de
leur système économique, la Chine poursuit sa propre stratégie. En imposant à son
peuple l’adoption d’un mode économique occidental, qui fait fi des structures sociales
traditionnelles qui s’étaient maintenues pendant deux millénaires, la Chine entend
rompre avec son passé, effacer l’humiliation nationale imposée jadis par les guerres de
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l’opium, qui ont conduit à l’ouverture forcée de l’Empire du Milieu aux appétits des
puissances occidentales. Dans cette optique, l’occidentalisation à marche forcée du
modèle économique doit être comprise comme une volonté de retrouver la face, et de
saisir la chance historique de la mondialisation pour occuper une place prépondérante
dans le monde 68.
Dans le cas du Brésil, l’intégration économique et politique de l’Amérique du Sud, en
vue de faire contrepoids à la prépondérance des États-Unis dans la région, est la ligne
directrice de la politique étrangère conduite par Luiz Inacio Lula da Silva. Et si son
accession aux commandes de l’État en janvier 2003 n’a pas fondamentalement remis
en cause les principes de base du modèle néolibéral – ouverture des frontières, rôle
primordial des marchés, économies orientées vers l’exportation –, Lula a néanmoins
voulu s’en distancier en rompant avec la logique du « moins d’État », prônée par le
Consensus de Washington. Concrètement, le Brésil, à l’instar d’autres pays
d’Amérique latine, s’atèle à reconstruire sa légitimité en redéfinissant le rôle de l’État,
dont la fonction est jugée indispensable pour reconstituer des tissus sociaux qui se

68
C. COULOMB, Chine. Le nouveau centre du monde ?, op. cit., p. 117.

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32 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

délitent, pour lutter efficacement contre certains maux endémiques qui sévissent en
Amérique latine (mafias, narcotrafiquants, guérillas, etc.) et pour rétablir la confiance
des investisseurs. De même, en étant l’hôte à plusieurs reprises des forums
altermondialistes (Porto Alegre), le Brésil entend jouer un rôle pionnier dans la
formulation d’un nouvel ordre économique, où les revendications des pays en voie de
développement qui s’estiment lésés du processus de mondialisation, sont notamment
mieux prises en compte.
En résumé, pour répondre aux enjeux socio-économiques que présente l’émergence
de ces nouveaux géants économiques, l’Union européenne est confrontée à
l’intégration de la dimension sociétale dans laquelle elle s’inscrit. En mésestimant les
69
fondements culturels qui sous-tendent la diversité des formes de capitalisme,
l’Union européenne risque de se méprendre sur la réalité de ces pays émergents, et de
développer, en l’occurrence, une stratégie inadaptée.

3.5. LA STRATÉGIE DE LISBONNE FACE À


LA COMPÉTITION GLOBALE

Sur le plan socio-économique, les requêtes de la Commission européenne (qui


reçoivent généralement l’appui du Parlement européen et du Conseil) en vue de la
suppression des mécanismes d’indexation salariale, de la différenciation accrue des
salaires (notamment en ce qui concerne la législation sur les salaires minimum) ou de
davantage de libéralisation dans le domaine des services, etc., doivent être comprises
dans le contexte d’une concurrence plus sévère sur le marché global 70. Mais, alors que
la préoccupation de l’Union européenne était jusqu’ici de combler un déficit de
productivité en comparaison avec le marché des États-Unis, c’est à présent la nécessité
de faire face à la concurrence intensifiée des pays émergents qui justifie, selon les
institutions communautaires, l’urgence d’appliquer des réformes structurelles au sein
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de l’Union européenne. Si les marchés occidentaux sont inondés de produits à bas
prix provenant en particulier de Chine, les dirigeants des pays européens s’en tiennent
au credo libéral (même s’il est mâtiné d’une volonté de limiter les dégâts occasionnés
par la mondialisation 71), car ils espèrent en contrepartie exporter des produits et
services de haute technologie. Autrement dit, de l’avis des institutions
communautaires, l’Europe peut à la fois être plus compétitive que la Chine et l’Inde et
résoudre le problème du chômage par la solution miracle de ses exportations high
tech, au moyen d’une stratégie européenne axée sur la formation, la promotion de la
recherche et du développement, combinée avec plus de flexibilité des conditions de

69
70
Par exemple, les valeurs morales confucéennes en Chine font office de régulateur social.
L’ensemble de ces réformes, qualifiées de « réformes structurelles », forment l’ossature du
programme économique européen.
71
Toutefois, pour les « perdants » de la mondialisation, l’Union européenne a instauré un Fonds
européen d’ajustement à la mondialisation (FEM). Le FEM vise à apporter une aide aux travailleurs
qui perdent leur emploi suite à des modifications de la structure du commerce mondial afin qu’ils
puissent trouver un autre travail aussi rapidement que possible. Le fonds a été lancé par l’Union
européenne en 2007 et apportera une aide pouvant aller jusqu’à 500 millions d’euros par an.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 33

travail. C’est cette stratégie, qui constitue le cœur de la Stratégie de Lisbonne pour la
croissance et l’emploi, qui est censée compenser les dégâts causés par le déclin
industriel, l’augmentation des délocalisations et l’importation de biens à très bon
marché, etc.
À ce stade, force est de constater que cette stratégie est peu probante, au vu de
l’importance croissante du déficit commercial de l’Union européenne envers la
Chine 72 et de l’intensification de cette tendance pour l’Europe.
Plutôt que d’analyser les conséquences sociales de la globalisation, et de recadrer le
cadre macro-économique et commercial en conséquence, l’Union européenne en
appelle à davantage de libéralisation du commerce international, notamment dans le
73
secteur des services . In fine, il en revient ainsi aux systèmes sociaux des États
membres de l’Union de s’ajuster aux exigences d’une compétition globale plus
acharnée. Car dans un contexte de concurrence mondialisée, ce sont principalement
les travailleurs qui doivent supporter le choc du processus global d’ajustement. Du
même coup, cela laisse présager que le modèle de flexisécurité, inspiré du modèle
scandinave, et entendu comme la promotion d’une protection des travailleurs et de
leurs opportunités de réemploi plutôt que comme le maintien des emplois existants,
n’est qu’un alibi, inhérent à la Stratégie de Lisbonne, pour mieux faire accepter de
facto l’ensemble des réformes du marché du travail pour toujours plus de flexibilité…
Par ailleurs, s’il existe un modèle social européen, il est d’autant plus en danger que la
préoccupation de l’Union européenne de s’adapter aux pays émergents à bas salaires
et aux normes environnementales minimales a supplanté la préoccupation initiale de
l’Union européenne de combler un déficit de productivité en comparaison avec le
marché des États-Unis.
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72
Selon les statistiques de l’OMC (2007), les exportations chinoises vers l’Union européenne sont au
73
moins deux fois plus importantes que celles de l’Union européenne vers la Chine.
Pour l’Union européenne, l’amélioration de l’accès au marché chinois est a priori l’un des dossiers
clés pour résoudre le déficit de la balance des échanges sino-européens. Les limites imposées par la
Chine aux investissements étrangers concernent différents secteurs, tels que l’automobile, les
télécoms, la pétrochimie, l’énergie, les services financiers, etc.

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4. LES CONSÉQUENCES ENVIRONNEMENTALES

Les conditions du développement des pays émergents sont particulièrement coûteuses


et alarmantes sur le plan environnemental. À titre indicatif, en Inde, le secteur de
l’énergie est dominé par le charbon, qui représente 53 % de la consommation totale.
La vétusté ou l’inexistence des installations d’adduction d’eau, et l’absence, dans 75 %
des cas, de traitement des eaux usées polluent considérablement les cours d’eau, tandis
que les niveaux de pollution de l’air et de l’eau des grandes villes sont élevés. Jusqu’à
présent, le recours important aux OGM se fait uniquement pour les cultures de coton.
Mais le recours aux biotechnologies est amené à s’étendre en agriculture, etc.
En Chine, l’accès à l’eau devient un problème crucial. La pollution des cours d’eau
atteint des proportions effarantes. On estime à 360 millions d’habitants la population
qui n’aurait pas accès à une eau potable de bonne qualité, car les eaux usagées
d’origine industrielle et ménagère s’y déversent sans aucun traitement. En outre, les
ressources en eau sont parfois impropres à l’irrigation, tant elles sont dégradées par
l’utilisation d’engrais, de pesticides, ou le développement de l’élevage intensif 74. Enfin,
50 % des cours d’eau sont considérés comme biologiquement morts, et des fleuves
aussi emblématiques que le fleuve Bleu n’arrivent même plus jusqu’à leur
embouchure certaines années. La pollution atmosphérique est catastrophique. Les
pluies acides sont récurrentes ; le taux de maladies pulmonaires est cinq fois plus élevé
en Chine qu’aux États-Unis et empire avec le chauffage au charbon qui représente
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toujours 70 % de sa consommation énergétique. Le trafic automobile est par ailleurs
en hausse de 80 % par an 75, etc.
Au Brésil, plus de 17 % de la forêt ont déjà disparu au cours des cinquante dernières
années, dont les principaux responsables sont les grands éleveurs de bovins, qui
détruisent la forêt pour installer leurs troupeaux, et les producteurs de soja
transgéniques. La qualité de l’air est désastreuse dans les mégapoles, comme Rio de
Janeiro et Sao Paulo. Outre le secteur des transports, d’autres activités rendent l’air
irrespirable dans certaines contrées d’Amérique latine : les raffineries de pétrole, les
activités minières, les pesticides agricoles, les feux de forêt, etc.

74
75
C. COULOMB, Chine. Le nouveau centre du monde ?, op. cit., p. 161.
Ibidem, p. 160.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 35

4.1. LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

La finitude de la planète rend la généralisation du modèle occidental explosive.


L’enjeu climatique en constitue sans conteste l’exemple le plus emblématique. Il nous
rappelle que les mutations que les pays émergents sont en train d’opérer nous
concernent tous, tant leur croissance énergivore pousse davantage les dérèglements
climatiques, enclenchés par les pays occidentaux, vers un point de non-retour. Deux
visions s’opposent pour relever ce défi. À la vision européenne, qui plaide pour des
objectifs contraignants et chiffrés pour la révision du Protocole de Kyoto, s’oppose
celle des États-Unis, qui défendent une approche volontariste et la participation des
pays émergents aux efforts collectifs de réduction de gaz à effet de serre. Ceux-ci sont
pour leur part sur la défensive : ils sont d’avis qu’on ne peut empêcher leur essor
économique, fut-ce au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Ainsi, ils
considèrent tout engagement de réduction de gaz à effet de serre comme une entrave à
leur développement.
Si la reconnaissance formelle de la spécificité des pays en développement s’est
traduite, dans le cadre du Protocole de Kyoto, par leur exonération de tout objectif
chiffré et contraignant de réduction des émissions, la pression des pays développés
pour qu’ils portent à présent une part du fardeau climatique s’accentue. En effet, alors
que la responsabilité de la pollution incombe principalement aux pays occidentaux,
pour lesquels l’essor économique a démarré un ou deux siècles avant les pays en
développement, l’essentiel de l’accélération de l’augmentation des émissions de gaz à
effet de serre est à présent imputable à la Chine, à l’Inde ainsi qu’à quelques autres
pays en voie de développement. Ainsi, vu sous l’angle environnemental, le miracle
chinois par exemple donne plutôt le vertige, en raison des pressions de la croissance
sur les écosystèmes.
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4.2. LE « PAQUET ÉNERGIE-CLIMAT » EUROPÉEN

Au sommet européen de printemps des 13 et 14 mars 2007, les chefs d’État et de


gouvernement ont adopté un « paquet énergie », dont les principaux objectifs
consistent à améliorer l’efficacité énergétique, atteindre l’objectif de 20 % d’énergie
renouvelable d’ici 2020 et réduire, à cette même date, les émissions de gaz à effet de
serre de l’Union de 20 % (par rapport à leur niveau de 1990), voire de 30 % en cas
d’accord international satisfaisant sur le renouvellement du Protocole de Kyoto,
lequel arrive à échéance en 2012.
En vue de respecter ses engagements, l’Union européenne a mis en place un système
communautaire d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre (SCEQE ou
Emission Trading System). Pour l’industrie lourde, qui est fortement émettrice de ces
gaz (aciéries, cimenteries, raffineries, etc.), ce système implique jusqu’à présent qu’elle
se voit attribuer gratuitement des quotas, c’est-à-dire les volumes de CO2 qu’elle a le
droit de relâcher dans l’atmosphère. À partir de 2012, ces quotas seront en revanche

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36 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

vendus aux enchères. Ce qui revient à taxer le CO2 émis, et non plus simplement à
plafonner les émissions comme c’est le cas pour l’instant. Par ce mécanisme, l’Union
européenne entend inciter les industriels européens à réduire leur consommation
d’énergie. Dans le contexte d’une concurrence mondialisée, les marges de manœuvre
des États membres de l’Union européenne se trouvent toutefois fortement érodées. De
fait, étant donné que les concurrents de l’Union – Chinois et Indiens en tête –, ne
prennent pas les mesures qui s’imposent pour limiter leurs propres émissions, les
États membres de l’Union subissent la pression des industriels européens, qui agitent
la menace de la délocalisation (la « fuite du carbone ») pour assouplir la
réglementation.
Au sein des institutions communautaires, diverses pistes de réflexion sont débattues
pour empêcher qu’un durcissement de la législation sur les émissions de CO2 ne
pousse l’industrie à s’expatrier vers des pays non signataires du Protocole de Kyoto
(par exemple, les États-Unis), ou de pays faisant appliquer de faibles contraintes
environnementales (par exemple, les pays émergents). Par exemple, il y a l’idée
défendue par l’eurodéputé vert Claude Turmes, que le produit des enchères soit alloué
aux industriels pour qu’ils améliorent l’efficacité énergétique de leurs installations. De
façon significative, si l’ensemble des États membres de l’Union européenne est d’avis
que celle-ci doit user de son poids commercial pour inclure la dimension climatique
dans les accords bilatéraux, aucun consensus ne se dégage en faveur de l’instauration
d’une taxe CO2 aux frontières.
Une taxe sur les produits importés provenant d’États ne respectant pas certaines
normes environnementales ou le Protocole de Kyoto aurait pourtant un double
mérite. Tout d’abord, elle permettrait d’apporter une réponse crédible à la menace du
réchauffement climatique, une taxe d’ajustement aux frontières étant un instrument
clé pour internaliser le coût en effet de serre du commerce de l’Union européenne
avec le reste du monde. Ensuite, elle rétablirait les conditions d’une concurrence non
faussée – qui constitue la pierre angulaire du marché intérieur –, avec les pays qui
continueraient à ne pas respecter la convention contre le changement climatique. De
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fait, dans le contexte de la mondialisation, ces pays concourent non seulement à
l’accélération du réchauffement climatique planétaire, mais ils procurent en outre un
avantage concurrentiel à leurs entreprises par rapport aux entreprises européennes
contraintes de supporter le coût de normes environnementales plus rigoureuses.
Malgré ses avantages, ce projet n’a, jusqu’à ce jour, pas été retenu au sein de l’Union
76
européenne , sous prétexte qu’une telle taxe serait contraire aux accords de
l’Organisation mondiale du commerce. Pour lutter contre le dumping
environnemental, il conviendrait donc de réformer ses règles en profondeur. Mais les
résistances aux changements sont légion, tant au sein des pays développés, qui s’en
tiennent généralement au dogme du libre-échange, qu’au niveau des pays émergents
et en voie de développement, qui voient d’un mauvais œil toute mesure qu’ils
qualifient de protectionniste.

76
Au niveau de la Commission, les avis sont mitigés (par exemple, le commissaire au Commerce, Peter
Mandelson, s’y oppose). Au Conseil, ce projet, défendu âprement par la France, est contré par la
Grande-Bretagne, par exemple, pour qui cette taxe signifierait un retour au protectionnisme. Enfin,
au sein du Parlement européen, il est combattu par les partis de droite (dont le PPE et le groupe
libéral).

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 37

4.3. LA QUESTION DES AGROCARBURANTS

Dès lors que le cours du baril du dollar bat tous les records, les agrocarburants
connaissent un véritable essor, dans un secteur de transport qui repose actuellement à
95 % sur le pétrole. La ruée vers « l’or vert » soulève toutefois de nombreuses
questions, dont la principale est sans conteste liée à la flambée des prix agricoles
qu’elle alimente. De fait, alors que la production ne représente que 2 % environ de la
demande mondiale de carburants et mobilise 1 % seulement des terres arables, on
estime que la ruée vers l’or vert contribue déjà notablement à la flambée des prix
agricoles. C’est le cas du maïs, par exemple, qui constitue la matière privilégiée aux
États-Unis pour la production d’éthanol (alors que son rendement énergétique est
médiocre, à l’inverse de la canne à sucre utilisée au Brésil), mais qui constitue aussi
l’aliment de base dans le Mexique voisin. De par le jeu de l’offre et de la demande, la
croissance des agrocarburants produits à base de maïs alimente, par ce biais, la
flambée des prix.
De façon plus fondamentale, les agrocarburants posent un conflit d’intérêt entre
rouler et manger, vu que la surface agricole consacrée à leur production se fait aux
dépens de celle nécessaire à l’alimentation. En effet, tout développement, même
limité, des agrocarburants risque immanquablement de se faire au détriment de la
sécurité alimentaire, dans un monde où 800 millions d’hommes et de femmes ne
mangent pas à leur faim et qui comptera 2,5 milliards de bouches supplémentaires à
nourrir d’ici 2050.
Cependant, les chefs d’État et de gouvernement des États membres de l’Union
européenne ont convenu, au sommet européen de printemps des 13 et 14 mars 2007,
d’atteindre d’ici 2020 l’objectif de 10 % d’agrocarburants dans les transports. Ces
agrocarburants sont produits principalement à partir de la canne à sucre (au Brésil),
du maïs (aux États-Unis), du colza (en Europe), et de l’huile de palme (en Asie du
Sud-Est). Cette décision européenne affecte les relations entre l’Union européenne et
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le Brésil. Ayant lancé, dès 1975, son plan de fabrication d’éthanol à partir de la canne à
sucre, en réponse au premier choc pétrolier, le Brésil est effectivement de très loin le
plus gros producteur mondial d’agrocarburants. De même, la décision européenne
influe sur la stratégie globale de l’Union européenne de lutte contre le changement
climatique.
Tout d’abord, au vu des surfaces agricoles disponibles en Europe, l’Union européenne
ne peut raisonnablement atteindre cet objectif de 10 % sans importer directement
l’éthanol du Brésil, pays où les rendements sont nettement plus élevés que dans les
pays développés. Ou encore, l’Union européenne pourrait envisager de recourir
massivement à l’importation des produits agricoles brésiliens (au soja, par exemple,
qui intervient dans la fabrication de biodiesel), pour les transformer en Europe en
agrocarburants. En effet, à défaut de choisir une de ces options, la production
européenne d’agrocarburants provoquerait immanquablement une hausse accrue des
prix des produits agricoles européens. Car si l’Europe voulait atteindre cet objectif
sans l’importation, elle devrait mobiliser une surface considérable de sa surface
agricole aujourd’hui consacrée aux cultures arables.

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38 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

Cette politique européenne comporte des conséquences désastreuses pour le Brésil :


elle conduit de facto à l’intensification de la déforestation du pays (entrepris jusqu’à ce
jour principalement par les grands groupes céréaliers comme Cargill, Monsanto, etc.
aux fins de cultiver entre autres du soja transgénique), et exacerbe, du même coup, les
conflits locaux entre rentiers du pétrole vert et paysans pauvres sans terre. En outre,
elle est contreproductive par rapport aux objectifs que l’Union européenne s’assigne
sur le plan de la lutte contre le réchauffement climatique. Comme le rappellent
précisément les conclusions du groupe de travail sur les forêts du GIEC (Groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat fondé en 1988 à la demande
du G7), la réduction de la déforestation constitue de loin le premier levier pour
réduire les émissions de gaz à effet de serre (et non pas le financement de projets de
77
plantation) .

Autrement dit, la politique européenne en matière d’agrocarburants apparaît comme


contradictoire. D’un côté, l’Union européenne affiche l’objectif de montrer la voie
dans la lutte contre le changement climatique. D’un autre côté, tant l’Union
européenne que les États-Unis encouragent de facto la déforestation, tout en
dénonçant ses conséquences sur la lutte contre le changement climatique.
En outre, la tendance n’est pas prête à s’inverser dans le contexte de la libéralisation
internationale des marchés agricoles, régie par les règles de l’OMC. En tant que grande
puissance agro-exportatrice 78, le Brésil est devenu, depuis quelques années, un des
protagonistes majeurs de l’OMC. Il anime le groupe du G20, créé en août 2003 à
l’occasion de la cinquième conférence ministérielle de l’OMC à Cancun. Ce groupe,
réunissant les deux tiers des producteurs de la planète, plaide pour la fin des
distorsions du marché mondial, par le biais d’une ouverture accrue des marchés
agricoles des pays riches (cf. infra). Du reste, il fait également partie du Groupe du
79
Cairns , qui rassemble les pays exportateurs agricoles. Au sein de l’OMC, ces pays
défendent âprement le principe de la libéralisation des marchés, et particulièrement
ceux de l’Union européenne et des USA. Défendant peu leur agriculture, ces pays
considèrent en effet que les politiques de soutien agricole conduisent à une
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concurrence déloyale sur les marchés mondiaux et les empêchent de profiter
pleinement de leurs avantages comparatifs.

77
Comparativement aux forêts primaires qui constituent de véritables puits de carbone, l’écosystème
simplifié et appauvri d’une plantation offre un faible potentiel en matière de stockage de carbone. Cf.
78
Final Draft IPCC Fourth Assessment Report, Working Group III ; Chapter 9, Forestry, p. 3.
Premier exportateur mondial de café, de sucre ou de jus d’orange depuis assez longtemps, le Brésil a
connu un essor de ses exportations de soja, sous forme de graines et de tourteaux (pour
l’alimentation du bétail). À présent, le Brésil s’affiche également comme grand exportateur de viande
(de bœuf et de volailles). La compétitivité de l’agriculture brésilienne repose sur une combinaison de
nombreux facteurs : foncier peu cher, exploitations de très grande taille, main-d’œuvre peu onéreuse,
usines agroalimentaires ultramodernes, peu d’exigences en matière environnementale, etc.
J.-P. CHARVET, L’agriculture mondialisée, La Documentation française, Documentation
photographique, Dossier n° 8059, septembre-octobre 2007, p. 56.
79
Le groupe de Cairns est très hétérogène. Il comprend en effet trois pays développés (l’Australie, le
Canada et la Nouvelle-Zélande), des pays du Mercosur (le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le
Paraguay), d’autres pays d’Amérique latine (la Bolivie, le Chili, la Colombie, le Costa Rica et le
Guatemala), des pays asiatiques (l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande et les Philippines) ainsi qu’un
pays africain (l’Afrique du Sud).

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 39

Dans ce contexte, le marché des agrocarburants pourrait également servir de monnaie


d’échange dans le cadre des négociations de l’OMC, avec pour conséquence,
l’aggravation du processus de la déforestation de l’Amazonie, aux dépens de la lutte
contre le changement climatique.
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5. POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET GÉOSTRATÉGIE

Au fil des années et des traités, l’Union européenne a accru la place accordée aux
droits de l’homme dans ses relations extérieures, que ce soit dans son action
diplomatique, son aide au développement, ses accords commerciaux et sa politique de
sécurité 80. Concrètement, la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC)
prévoit parmi ses objectifs le « développement et la consolidation de la démocratie et
de l’État de droit, le respect des droits humains et des libertés fondamentales ». La
politique d’aide au développement intègre ces mêmes principes et les érige en élément
81
transversal (mainstreaming) de son action . Enfin, la « clause des droits de l’homme »
illustre par excellence cette prétention européenne à mener une politique extérieure
fondée sur des principes éthiques. Soumettant les accords de coopération avec les pays
tiers au respect des principes fondamentaux des droits de l’homme, elle offre ainsi à
l’Union européenne la possibilité de suspendre pareils accords en cas de violation
grave dans le pays partenaire.
Dans les faits, les limites de la diplomatie européenne des droits de l’homme sont
dictées par la realpolitik. L’Union européenne se montrant d’autant plus résolue dans
sa condamnation de la violation des droits de l’homme qu’elle a d’autant moins
d’intérêts économiques et géopolitiques en jeu 82.
Par ailleurs, l’implantation offensive des pays émergents sur le continent africain – en
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premier lieu la Chine, mais aussi l’Inde –, bouscule l’ « ordre ancien » en offrant une
alternative à des gouvernements dictatoriaux agacés par les conditionnalités
européennes, qu’elles soient de l’ordre éthique, économique, social ou liées au
principe de bonne gouvernance. Face à la concurrence de ces nouvelles puissances, les
tenants européens du réalisme marquent des points.

80
La protection des droits de l’homme est officiellement l’un des objectifs prioritaires des programmes
de prévention des conflits mis en place par l’Union européenne ainsi que de la participation de ses
forces armées aux opérations de maintien de la paix ou de nation-building. L’Union européenne s’est
aussi identifiée à des causes spécifiques, comme la lutte pour l’abolition de la peine de mort, le
renforcement de la Cour pénale internationale, qui l’ont mise en porte-à-faux avec son principal allié,
les États-Unis. Cf. J.-C. MARTHOZ, « Europe et les droits de l’homme », Politique, Revue de débats,
81
n° 53, février 2008.
82
Ibidem.
La clause des droits de l’homme a provoqué les mêmes déceptions, car elle n’a été appliquée qu’à
l’encontre de pays insignifiants sur le plan politique ou économique, comme Haïti en 1991, la
Gambie en 1994 ou le Zimbabwe en 2002. cf. J.-C. MARTHOZ, « Europe et les droits de l’homme », op.
cit.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 41

De façon plus générale, la politique différenciée des droits de l’homme de l’Union


européenne est à même de s’exacerber, dans le contexte de l’installation des géants
asiatiques en Afrique.

5.1. LA CHINE EN AFRIQUE

En soi, la politique chinoise dans le continent africain n’est pas neuve, et remonte à
l’époque des premières indépendances africaines. Plus précisément, le lien sino-
africain est initié avec la conférence de Bandung (1955), prolongée par celle de
Belgrade (1961), qui lança le « mouvement des non-alignés ». Réunissant des pays
ayant subi le joug colonial ou une longue période d’occupation étrangère, il se fondait
sur l’idée de rejet de la logique d’affrontement Est-Ouest de la guerre froide. Ainsi, la
Chine s’est historiquement distinguée par la lutte contre le colonialisme et
l’hégémonisme.
Depuis, l’installation chinoise en Afrique s’explique principalement par son taux de
croissance effréné, et par son corollaire, la nécessité de sécuriser son
approvisionnement en matières premières. En effet, étant donné que les ressources
83
naturelles de la Chine ne suffisent plus à alimenter son marché intérieur , l’économie
chinoise a un besoin gigantesque de matières premières (au point de surpasser en dix
ans l’Union européenne en tant qu’importateur des ressources naturelles), mais aussi,
de débouchés pour ses produits.
Concrètement, l’essentiel des importations chinoises est composé par le pétrole, les
minerais, le coton et le bois. La Chine réalise parallèlement des investissements
stratégiques sur le continent africain, en vue de sécuriser son approvisionnement en
ressources naturelles. Ainsi, les investissements chinois dans le secteur des
infrastructures de transports (routes, aéroports et surtout les voies ferrées) sont
directement liés à l’exploitation des ressources naturelles. Par exemple, au Soudan
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(pays au ban de la communauté internationale), les investissements chinois visent à
construire pipelines, infrastructures de transports et raffineries pour relier les zones
pétrolières de l’hinterland à la mer Rouge. « Ces investissements sont stratégiques
dans la mesure où les autorités chinoises créent une voie d’approvisionnement dont
ils contrôlent toutes les étapes : le site minier, la concession ferroviaire, les
installations de stockage, le port et parfois le transport maritime. Cette politique a
porté ses fruits, puisque l’Afrique fournit d’ores et déjà 28 % des importations
chinoises d’hydrocarbures 84… » Du reste, la Chine est devenue le principal
fournisseur de plusieurs pays africains en produits manufacturés bon marché. Ce qui

83
En 1993, la Chine a cessé d’être autosuffisante sur le plan pétrolier. Selon les estimations du
gouvernement chinois, à l’horizon 2010, 55 % du pétrole, 57 % du minerai de fer, 70 % du cuivre et
80 % de l’aluminium devront être importés. La Chine est désormais le second consommateur
mondial de pétrole, qui représente 70 % de ses importations d’Afrique : le Soudan, l’Angola et le
Nigéria assurent un tiers de ses besoins. Elle est aussi le premier acheteur de bois tropicaux, souvent
importés en contrebande du Gabon, du Congo et de Guinée équatoriale, etc. T. VIRCOULON, « La
84
nouvelle question sino-africaine » , Études, novembre 2007.
Ibidem, p. 456.

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42 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

a permis à ceux-ci de diversifier leurs partenaires commerciaux et de bénéficier de


produits moins onéreux.

5.2. IMPACTS ÉCONOMIQUES POUR L’UNION EUROPÉENNE

L’ouverture des marchés africains s’est effectuée par le biais du démantèlement des
barrières tarifaires, sous la houlette des institutions financières internationales qui se
sont fait le chantre de la libéralisation internationale. Pour mener à bien sa stratégie
économique en Afrique, la Chine s’est dotée, pour sa part, d’une série d’instruments,
parmi lesquels des organismes financiers (l’Export and Import Bank of China – Exim
Bank, et la China Construction Bank), qui mènent une politique agressive de prêts à
taux préférentiels, des champions nationaux (dont trois entreprises nationales
dominent le secteur pétrolier : SINOPEC, CNOOC et CNPC), une assistance
technique importante 85, etc.
L’emprise économique de la Chine en Afrique inquiète les pays de l’Union
européenne. Car à l’instar des échanges entre les pays industrialisés et le continent
noir, la structure du commerce sino-africain s’apparente à un commerce Nord-Sud.
La Chine importe ainsi des ressources naturelles (pétrole et minerais) et exporte vers
l’Afrique des produits manufacturés, sous la forme de biens de consommation
(habillement, tissus, électronique) et de biens d’équipements (télécommunications,
etc.).
L’ouverture des marchés africains sous l’impulsion des puissances industrialisées
occidentales bénéficie principalement à l’industrie chinoise. À titre indicatif, les
industries chinoises se sont implantées en Algérie (pétrole Adrar, hôpital d’Oran,
hôtel Hilton d’Alger), au Sénégal (l’autoroute de Dakar), au Nigeria (un satellite de
télécommunication), en Angola (25 % de l’industrie du pétrole) 86. Plus globalement,
la Chine – qui s’est hissée au rang de troisième partenaire commercial de l’Afrique,
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après les États-Unis et l’Union européenne –, est ainsi à même de supplanter la
présence commerciale européenne en Afrique (c’est notamment le cas de la France) 87.
Dans la plupart des cas, les produits industriels chinois se substituent à des biens
importés d’Europe ou du Japon pour offrir des produits moins chers qui les mettent à
la portée du plus grand nombre.

85
86
Ibidem, p. 454.
V. PAONE, « L’influence de la Chine en Afrique : une alternative au post-colonalisme ? », Annuaire
français des relations internationales par le Centre Thucydide de Panthéon-Assas et le Quai D’Orsay,
87
2007.
Ibidem.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 43

5.3. IMPACTS EN MATIÈRE DE DÉMOCRATIE ET


DES DROITS DE L’HOMME

En quête de reconnaissance politique internationale dans le climat de la guerre froide,


la politique chinoise d’aide au développement en Afrique remonte aux années 1960. À
l’époque, les Chinois étaient plus pauvres que les Africains. Mais l’aide était considérée
par la Chine comme un instrument diplomatique dans la concurrence qui l’opposait à
Taïwan et à l’Union soviétique. Cette aide a culminé avec l’achèvement, en 1976, du
chemin de fer reliant la Zambie à la Tanzanie pour transporter le cuivre zambien à
Dar Es Salam, un projet qui a mobilisé 15 000 travailleurs chinois.
Si l’aide a diminué dans les années 1980 à la suite des réformes économiques qu’elle
entamait sur le plan intérieur, la Chine a réinvesti massivement le continent africain,
dès le début des années 2000. On estime l’aide chinoise en Afrique à 2 milliards de
dollars par an, mais il n’existe pas de statistiques officielles pour le certifier, car la
première caractéristique de l’aide chinoise en Afrique est son opacité. L’aide chinoise
s’inscrit cette fois dans une stratégie qui cherche à sécuriser l’accès aux matières
premières. Si les Américains ont la même préoccupation, les Européens sont plus
sensibles aux questions d’émigration.
L’aide chinoise diverge de l’aide européenne sur deux points essentiels. Sur le plan
économique, elle lie son aide à l’achat de biens et de services chinois, alors que les pays
de l’OCDE ont abandonné cette pratique depuis dix ans (ils appliquent le principe de
l’aide déliée), car elle force les pays à se fournir auprès du donneur d’aide plutôt qu’au
meilleur marché 88. Cependant, compte tenu que la Chine parvient progressivement à
diversifier ses exportations et que les entreprises chinoises sont régulièrement les
moins chères, le déliement de l’aide aurait vraisemblablement peu d’impact sur les
relations commerciales Afrique-Chine. Sur le plan politique, dans la droite ligne du
credo tiers-mondiste et de la promotion de voies alternatives au développement 89,
l’aide chinoise se veut inconditionnelle, du point de vue des exigences économiques,
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sociales, environnementales ou en matière de droits de l’homme. La Chine attend
toutefois des pays africains qu’ils la soutiennent sur ses positions internationales,
notamment vis-à-vis de Taïwan et du Tibet, selon la notion de « Chine unique », qui
est le principe cardinal de la politique étrangère de Pékin.
L’aide inconditionnelle chinoise envers les pays africains est source de nouvelles
instabilités pour l’Union européenne. À titre d’exemple, contrairement aux conditions
drastiques imposées par les institutions financières internationales (telles que les
exigences d’ajustements structurels imposées par le Fonds monétaire international et
la Banque mondiale), l’aide chinoise ne s’embarrasse pas de conditionnalité
économique, ou encore, de codes de bonne conduite qui visent à la moralisation des

88
89
J.-R. CHAPONNIÈRE, « La Chine s’installe en Afrique », Alternatives économiques, n° 268, avril 2008.
Les principes de non-ingérence et de respect de la souveraineté étatique par exemple s’inscrivent dans
la lignée de l’esprit de la conférence de Bandoung de 1955. « Le discours diplomatique chinois en
Afrique reste dans la continuité de l’histoire des décolonisés, dont l’idéal actualisé est de sortir du
joug (économique cette fois) d’un Occident fondamentalement dominateur. » T. VIRCOULON, « La
nouvelle question sino-africaine » , op. cit., p. 453.

CH 1991-1992
44 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

relations économiques avec les pays du Sud (par exemple, la lutte contre la
corruption).
Si des institutions telles que le Fonds monétaire international et de la Banque
mondiale se sont vues discréditées principalement dans les pays du Sud – au vu de
leurs exigences draconiennes jugées inadaptées, voire totalement contreproductives –
une aide économique inconditionnelle n’est pas sans poser de réels problèmes. Ainsi,
la politique de crédits développée par la Chine, dictée par sa vision de ses intérêts
stratégiques en Afrique, inquiète entre autres les institutions financières
90
internationales, en ce qu’elle crée une nouvelle vague d’endettement en Afrique .
Tandis que certains pays africains ont pu bénéficier de remises de dette dans le cadre
de l’Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE), la Chine s’emploie à présent à
octroyer ses propres prêts, qui auront à présent plus de chance d’être remboursés.
Autrement dit, la Chine viendrait à tirer parti de la baisse des niveaux d’endettement
des pays africains après les annulations de dettes consenties par les pays de l’OCDE,
dans le cadre de leur politique de développement, pour défendre ses propres intérêts
économiques et commerciaux.
De la même façon, l’aide chinoise n’est pas assortie de clause des droits de l’homme.
Avec pour résultat que la Chine est apparue depuis quelques années comme le
meilleur soutien des régimes dictatoriaux zimbabwéen et soudanais, par exemple,
pourtant mis au ban de la communauté internationale. Autrement dit, l’aide chinoise
fournit un appui inespéré à ceux qui veulent échapper au diktat de la bonne
gouvernance et de la transparence 91. En outre, elle devient également un important
fournisseur d’armes pour le continent africain. Ce qui ne contribue aucunement à
instaurer la stabilité sur le continent africain.
Parce que la Chine met l’accent, dans ses relations avec l’Afrique, sur la non-ingérence
(respect de la souveraineté étatique) et sur refus des conditionnalités (en matière des
droits de l’homme, de gouvernance, etc.), l’aide chinoise devient une alternative
tentante pour les pays africains, fatigués des exigences de l’aide occidentales au
développement et soucieux de non-ingérence, au point que la Chine s’impose de plus
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en plus comme bailleur alternatif 92.
D’ailleurs, la stratégie chinoise porte ses fruits en Afrique. Sur le plan diplomatique, le
gouvernement chinois a gagné sa bataille contre Taïwan. Seuls cinq pays africains
reconnaissent encore Taipeh (le Burkina-Faso, la Gambie, le Malawi, le Swaziland,
Sao-Tomé et Principe). Du reste, en modifiant la donne économique sur le plan

90
À cet égard, notons qu’après le terme d’ « État voyous » (rogue state) créé par les néo-conservateurs de
la Maison Blanche, la politique de crédits vaut à présent à la Chine d’être qualifiée de rogue creditor
91
(« créditeur voyou ») par le Trésor américain.
Le Soudan en offre un exemple caricatural : mises sous pression par les ONG occidentales, de
nombreuses firmes européennes et nord-américaines ont abandonné ce pays lors des années 1990,
laissant ainsi la place aux entreprises chinoises, indiennes ou malaises, nettement moins soucieuses
du respect de normes éthiques. L. A. PATEY, « La malédiction du pétrole », Enjeux internationaux,
e
92
n° 14, 4 trimestre 2006.
« La Chine bouscule l’agenda de la gouvernance en Afrique établi par les grands bailleurs (Banque
mondiale, FMI, OCDE, Commission européenne) en soutenant les gouvernements autoritaires, en
recourant à la corruption et en refusant le principe des conditionnalités éthiques, sociales et
environnementales pour ses investissements. » T. VIRCOULON, « La nouvelle question sino-
africaine » , op. cit., p. 459.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 45

international, la Chine renforce sa position stratégique vis-à-vis des puissances


industrialisées. Elle instaure notamment, avec l’appui des pays africains (qui forment
près d’un tiers des États membres au sein des Nations unies) un rapport de forces en
sa faveur dans les institutions internationales multilatérales (Nations unies, OMC,
FMI, Banque mondiale, etc.), sans pour autant œuvrer en faveur de la démocratie ou
des droits de l’homme. Dans ce contexte, le partenariat stratégique « Chine-Afrique »,
scellé en 2006 par le sommet sino-africain, prend tout son sens. Loin de se cantonner
à des impératifs d’ordre économique ou énergétique, il conforte le poids de la Chine
en tant qu’acteur de plus en plus incontournable sur la scène internationale.

5.4. IMPACTS SUR LE DÉVELOPPEMENT AFRICAIN

Si certains pays producteurs d’Afrique sub-saharienne, qui disposent de puissantes


industries extractives dans les hydrocarbures, les minerais ou le bois, ont pu bénéficier
de l’appétit de la Chine et de l’Inde en matières premières, la politique chinoise en
Afrique a néanmoins des effets ambigus sur le développement africain, surtout lorsque
les produits chinois concurrencent une offre locale : au Nigéria, au Cameroun, en
Afrique du Sud, en Zambie, les importations chinoises ont par exemple provoqué la
faillite de nombreuses entreprises dans le secteur du textile.
Dans ce contexte, cette concurrence en provenance des pays émergents ne fait
qu’exacerber les effets désastreux du libre-échange en provenance des pays de l’Union.
Les marchés africains sont inondés de produits à bas prix, comme le rappelle, à titre
illustratif, la polémique suscitée par l’écoulement de poulets européens congelés dans
les pays d’Afrique occidentale. Largement subsidiés par la politique agricole commune
de l’Union européenne, ceux-ci menaçaient directement les éleveurs locaux de
poulets, qui ne pouvaient faire face à des prix défiant toute concurrence.
En outre, dans un contexte de libre-échange généralisé, les exportations chinoises
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peuvent miner le développement africain lorsqu’elles entrent également en
concurrence avec des produits africains sur des pays tiers. Dans le secteur de
l’habillement par exemple, après la suppression des quotas textiles imposés par les
pays développés jusqu’en 2005, les exportations africaines, notamment vers les États-
Unis, ont fortement souffert.
Du reste, en perpétuant une structure commerciale Nord-Sud, la montée en puissance
des géants asiatiques n’est a priori pas à même de conduire à la diversification des
économies africaines ou à réduire la pauvreté. Au contraire, l’expérience des dernières
décennies montre que la spécialisation dans les industries extractives ou autres
matières premières leur a été largement préjudiciable. Elle n’a pas conduit à une
stratégie d’industrialisation où la manne financière générée par l’exploitation des
ressources naturelles a favorisé l’émergence de l’économie locale, et au développement
de secteurs à forte intensité de main-d’œuvre.
Au vu de ce contexte, et en dépit d’une idéologie tiers-mondiste qu’elle s’efforce de
préserver, le sentiment anti-chinois a commencé à s’exprimer dans certains pays

CH 1991-1992
46 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

africains (par exemple, la Zambie et la Namibie), où la Chine se voit accusée d’être un


nouveau colonisateur, qui exploite leurs ressources.

5.5. QUELLE SOLUTION POUR L’EUROPE :


CONCURRENCE OU COOPÉRATION ?

La Chine populaire est devenue un acteur important de la scène politique africaine. Le


partenariat stratégique qu’elle a scellé en 2006 avec ce continent conforte non
seulement son emprise économique mais également son influence politique.
Du reste, même si l’offensive politique et commerciale de l’Inde en Afrique ne fait que
commencer (à l’instar de la Chine, l’Inde cherche à sécuriser son approvisionnement
en hydrocarbures), l’Inde est un pays avec lequel l’Union devra apprendre à compter.
Car en développant activement sa stratégie d’influence en Afrique (notamment pour
décrocher un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU), l’Inde érode
davantage la place de l’Union européenne en Afrique 93.
Face à l’essor des géants asiatiques en Afrique, l’Union n’a pas d’autre alternative que
de jouer la carte de la coopération et notamment d’ouvrir un dialogue politique avec
la Chine sur la question du développement, pour ensuite l’élargir à l’ensemble des
pays émergents. Car à défaut d’une stratégie globale pour sortir le continent africain
de la pauvreté, la politique de développement menée par les États membres de l’Union
risque plus que jamais d’être largement insuffisante, voire complètement inadaptée
aux défis actuels. Sans compter que les frictions entre l’Europe et la Chine sur le
continent africain risquent de s’aggraver. Le développement de l’Afrique en appelle
non seulement à une révision des règles du commerce international, mais aussi, dans
un premier temps, au développement d’un partenariat trilatéral entre l’Europe,
l’Afrique et la Chine, qui repose sur la coopération.
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Parmi les domaines où une coopération avec la Chine s’avère urgente, nous en
retiendrons trois.
Premièrement, sur la question d’endettement des pays africains, il importe que
l’Union européenne noue un dialogue avec la Banque chinoise pour le développement
afin de discuter des problèmes qu’engendre la pratique des prêts sans condition.
L’enjeu étant donc d’éviter que la politique de prêts chinoise ne plonge l’Afrique dans
une nouvelle spirale d’endettement.
Deuxièmement, sur la question de l’absence de conditionnalité politique à l’aide au
développement, l’Union européenne n’a d’autre option que de coopérer avec la
Chine, spécialement dans les domaines de la bonne gouvernance, de la démocratie et
des droits humains, mais aussi sur des questions épineuses comme la lutte contre la
prolifération des armes légères, dans l’optique de stabiliser le continent africain.

93
Alors que l’influence indienne se cantonnait principalement dans les pays anglophones de l’Afrique
de l’Est, New Delhi a surtout élargi son influence en Afrique francophone ces dernières années.

CH 1991-1992
PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 47

Troisièmement, sur la question de l’environnement, au vu de la prise de conscience


progressive des enjeux écologiques planétaires, et plus spécifiquement de l’urgence de
lutter contre le réchauffement climatique, l’Union se doit de développer une
coopération étroite avec la Chine, pour que cesse entre autres la mise à sac des
ressources naturelles du continent africain comme l’atteste par exemple le
déboisement des forêts tropicales du Congo ou du Gabon, qui est préjudiciable à
l’humanité entière.
En résumé, l’enjeu pour les pays développés consiste à encourager les pays émergents
à inscrire leur action dans un cadre multilatéral, de façon à favoriser la coopération et
non l’affrontement.
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6. LA NOUVELLE CONFIGURATION
INTERNATIONALE

Dans ce chapitre, nous nous attacherons essentiellement à esquisser les alliances que la
Chine, l’Inde et le Brésil tendent à nouer entre eux, en ce qu’elles augurent de la
définition de nouveaux équilibres géopolitiques à l’échelle mondiale. Ces pays font
effectivement face à plusieurs défis politiques et économiques similaires qui les
poussent à coopérer dans des domaines variés. En jouant tantôt la carte des pays du
Nord, tantôt celle des pays du Sud, les BRICs œuvrent à la redistribution des cartes au
sein de forums multilatéraux.

6.1. LE JEU DES ALLIANCES AVEC LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT

Pour l’Inde et la Chine, nous avons vu que la défense des intérêts des pays en
développement est ancrée dans leur histoire. La Chine s’est traditionnellement
distinguée, dans les années 1960, par la lutte contre le colonialisme et contre
l’hégémonisme. Elle œuvre, depuis la fin de la guerre froide, à l’édification d’un
monde multipolaire, où elle pourrait jouer un rôle important. Le positionnement de
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l’Inde en leader des pays du Sud remonte, pour sa part, à la conférence de Bandung en
1955, qui a lancé, en pleine guerre froide, le Mouvement des non-alignés. À l’époque,
il s’agissait surtout de préserver la souveraineté des États nouvellement indépendants
face aux deux superpuissances (URSS et États-Unis). Très vite cependant, l’écart
grandissant entre le niveau de vie des pays développés et celui des anciennes colonies a
amené le combat sur le front économique. Dans cette logique, la stratégie
commerciale de l’Inde consiste le plus souvent à consolider ses alliances avec les pays
du Sud, notamment avec le Brésil, dans les divers forums internationaux. Toutefois,
l’Inde se positionne à présent de plus en plus comme un pays émergent, et non pas
comme champion des pays du Sud. Quant à la Chine, elle joue également de son
double statut de puissance émergente et de porte-parole des pays en développement.
Enfin, contrairement à l’Inde et la Chine, l’engagement du Brésil pour la défense des
intérêts des pays en développement est un phénomène récent, qui coïncide avec
l’arrivée au pouvoir des civils en 1985, mettant fin à un long règne militaire. Jusque-là,
la politique étrangère brésilienne se limitait essentiellement à suivre les grands axes
privilégiés par Washington sur la scène internationale. Ensuite, pour contrer

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 49

l’influence des États-Unis sur le continent américain, le Brésil s’est attelé, au moyen
d’accords de coopération régionale, à favoriser l’avènement d’un monde multipolaire.
Par ce biais, le Brésil entend renforcer son autonomie économique, qui contribue, en
retour, à amplifier son poids politique sur la scène mondiale. De façon plus générale,
en privilégiant les alliances avec l’Inde et la Chine, le Brésil entend obtenir leur soutien
dans ses prétentions à accéder au statut de membre permanent du Conseil de sécurité
de l’ONU, qui confirmerait son nouveau statut d’acteur global.

6.2. LA COOPÉRATION SUD-SUD

Il arrive parfois que le Brésil, l’Inde et la Chine proposent un leadership conjoint au


sein de grandes organisations internationales que sont la Banque mondiale, le FMI et
l’OMC. Pour eux, l’OMC représente le contexte idéal pour exprimer les intérêts des
pays en développement. S’ils forment incontestablement un groupe hétéroclite, tant
les situations économiques varient entre eux, ils partagent avec les trois grandes
puissances émergentes des intérêts manifestes et une certaine analyse commune des
rapports commerciaux à l’échelle internationale. Ainsi, ils estiment généralement que
la mondialisation apporte actuellement des bénéfices disproportionnés aux pays
occidentaux, aux dépens du monde en développement.
Dans cette instance, l’Inde, la Chine et le Brésil jouent un rôle charnière, jouant tantôt
la carte de la défense des intérêts des pays en développement, pour infléchir les règles
qui gouvernent l’économie mondiale dans un sens qui leur est plus favorable
(coopération Sud-Sud), tantôt la carte des pays industrialisés, en défendant
l’ouverture des marchés ou la libéralisation des échanges dans les secteurs où ils sont
concurrentiels (alliance Nord-Sud).
Jusqu’à présent, les alliances nouées entre l’Inde, la Chine et le Brésil ont marqué
quelques points. À titre d’exemple, sous l’impulsion de l’Inde, l’alliance Sud-Sud a
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joué lors de la conférence de l’OMC à Doha en 2001 sur la question des médicaments
génériques ou encore sur la question du textile sous l’influence de la Chine. Plus
94
globalement, nous retiendrons la création du G20 sous l’impulsion du Brésil , à la
veille de la conférence ministérielle de Cancun, en septembre 2003 (cf. supra), pour
exiger la libéralisation des marchés agricoles des États-Unis et de l’Union européenne,
et plus particulièrement, la fin des subventions agricoles des pays riches. Mené par des
pays comme l’Inde, la Chine et le Brésil, le G20 représente plus de la moitié de la
population mondiale et crée, de cette façon, un nouveau rapport de forces au sein de
l’OMC. À la conférence ministérielle de l’OMC à Hong Kong en 2005, les pays
industrialisés ont tenu compte de l’émergence du G20, en programmant la
suppression des subventions à l’exportation des produits agricoles dès 2013. Plus tard,
le G4 a vu le jour (il rassemble l’Union européenne, les États-Unis, le Brésil et l’Inde),
pour sortir de l’ornière le processus de Doha. L’idée étant qu’un compromis au sein
du G4 ouvrirait la voie à une convergence multilatérale. Enfin, les ultimes

94
Les leaders de ce groupe sont l’Afrique du Sud, le Brésil et l’Inde.

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50 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

négociations de l’OMC en juillet dernier ont vu l’apparition d’un nouveau G7 qui


regroupe les sept principales puissances commerciales de l’OMC (Union européenne,
USA, Chine, Inde, Japon, Australie, Brésil). En résumé, l’évolution des processus de
négociations commerciales dans l’enceinte de l’OMC est révélatrice de l’ascension des
pays émergents sur l’échiquier international. En moins de deux décennies, on est
effectivement passé de la « Quad » (USA, Union européenne, Canada et Japon) qui
dominait le GATT jusqu’à l’Uruguay Round, à un nouveau G7 pour tenter de boucler
le Cycle du millénaire, lancé à Doha en 2001.
Dans un autre registre, les pays émergents s’organisent pour accroître leur influence
au sein des Nations unies. Par exemple, le Brésil s’est associé à l’Inde, ainsi qu’à
l’Allemagne et le Japon (constitution du G4) en vue d’accéder à la qualité de membre
permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, etc.
Ces quelques exemples parlent d’eux-mêmes. Ces trois nouvelles puissances
économiques sont devenues incontournables dans l’enceinte des institutions
internationales, et principalement au sein de l’OMC.

6.3. QUEL AVENIR POUR LES NOUVEAUX GÉANTS ÉCONOMIQUES ?

À l’avenir, leur influence sur la scène internationale est susceptible de s’accroître pour
autant qu’ils intensifient leur coopération mutuelle et qu’ils continuent à rallier
derrière leur position l’appui d’une majorité de pays en développement. La partie n’est
pas gagnée d’avance.
Pour asseoir sa position sur l’échiquier international, le Brésil, par exemple, s’est
inscrit dans une logique d’intégration économique : l’indépendance économique et
politique se renforçant mutuellement. Concrètement, l’accession de Lula au pouvoir
en 2003 s’est accompagnée d’une offensive diplomatique, en vue de faire contrepoids
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à l’influence américaine, tout en consolidant sa position dans les négociations
internationales. Le Mercosur – le marché commun du cône Sud –, créé en 1991, joue,
à ce titre, incontestablement un rôle pivot dans la stratégie brésilienne, non seulement
pour faire émerger les intérêts de l’Amérique latine dans les instances internationales,
mais aussi, pour affirmer son propre leadership, dans un monde de plus en plus
multipolaire. Le Mercosur est d’ailleurs devenu l’épicentre du processus de
régionalisation en Amérique du Sud.
La dynamique d’intégration régionale dépasse toutefois les objectifs purement
commerciaux pour s’étendre à d’autres domaines, tels que la coopération en matière
énergétique, où les initiatives foisonnent (projets de construction d’oléoducs, de
gazoducs, d’interconnexion électrique, etc. entre les pays du cône Sud). Et avec la
création, en décembre 2004, de la Communauté sud-américaine des nations 95, sous
l’instigation principale du Brésil, un nouveau pas supplémentaire vers l’intégration

95
Elle rassemble les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay), de la Communauté
andine des nations (Venezuela, Colombie, Pérou, Équateur et Bolivie) ainsi que du Chili, de la
Guyane et du Surinam.

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PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES 51

régionale de l’Amérique du Sud a été franchi. Si elle entend principalement faire


converger les douze pays membres dans le développement d’infrastructures de
transport et de communication au niveau sud-américain, son ambition est d’unifier
politiquement et économiquement l’Amérique du Sud, en s’inspirant du processus de
construction européenne. Ce qui augure de l’émergence d’une Amérique du Sud forte
sur la scène internationale et d’une volonté de s’émanciper de l’influence nord-
américaine sur leur continent. De fait, cette nouvelle instance régionale a pour objectif
de faire contrepoids au projet de création d’une zone de libre-échange des Amériques
(ZLEA), défendu âprement par les États-Unis. Cependant, face à l’opposition que ce
projet a suscitée dans les pays du Mercosur, et notamment au Brésil, la création de ce
grand marché continental (entre les 34 pays du continent à l’exception de Cuba) n’a
toujours pas vu le jour.
Toutefois, si l’Amérique latine s’érige progressivement en tant que pôle régional
émergent, notamment par l’entremise du Brésil, elle doit encore surmonter de
nombreuses difficultés, tant les divisions entre les pays sont réelles. À titre d’exemple,
les déficits commerciaux de l’Argentine et de l’Uruguay à l’égard du Brésil attisent les
tensions au sein même du Mercosur, où les divergences d’intérêts entravent le
processus d’intégration régionale. De façon plus symptomatique, les conflits d’intérêts
sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies (l’Argentine et le Chili
s’opposent à ce que le Brésil y décroche un siège permanent) témoignent des
problèmes que le Brésil et l’Amérique latine doivent surmonter pour significativement
changer les règles du jeu.
Quant à l’Inde et la Chine, de nombreux obstacles doivent également être surmontés
pour consolider leur influence. Par exemple, des tensions risquent de surgir entre eux,
que ce soit pour la conquête des marchés dans les pays asiatiques ou par le fait qu’ils
ambitionnent chacun d’étendre leur influence sur les pays de la péninsule
indochinoise. Sur le plan diplomatique, il subsiste entre les deux pays des conflits
territoriaux en suspens, sans compter que l’Inde voit toujours d’un mauvais œil la
coopération entre la Chine et le Pakistan sur le plan militaire, etc. De même, une
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concurrence est amenée à s’intensifier entre l’Inde et la Chine sur le continent africain
pour l’accès aux matières premières minières et énergétiques, et où l’Inde entre dans
un jeu de séduction à l’égard des États africains, pour pouvoir décrocher un siège
permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, dans la perspective de sa réforme
(cf. supra).
La coopération Sud-Sud, privilégiée dans les forums internationaux comporte aussi
ses limites, tant l’Inde, la Chine ou le Brésil jouent avant tout leur propre carte dans la
mondialisation. Par exemple, dans les secteurs à faible intensité technologique
(comme ceux de l’électroménager ou de l’électronique) ou dans les industries où elle
domine le marché en raison de sa main-d’œuvre bon marché, nous avons vu que la
Chine entre immanquablement en compétition avec les pays en développement.
L’ouverture du marché mondial des textiles au 1er janvier 2005, qui fait suite au
démantèlement des accords multifibres 96, en constitue un autre exemple

96
Les accords multifibres (1974), négociés par les pays industrialisés dans le contexte du GATT, visaient
à limiter les exportations du textile sur les marchés de l’Union européenne et des États-Unis par un
système de quotas. La libéralisation du secteur textile, négociée dans le cadre de l’OMC, a pris cours le
er
1 janvier 2005.

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52 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

emblématique : elle a fragilisé l’industrie du textile des pays émergents du Maghreb.


Dans le cas du Brésil, ses prises de positions en faveur des pays en développement dans
l’enceinte de l’OMC tranchent avec la stratégie commerciale qu’il mène en Amérique
du Sud, où ses rapports commerciaux avec ses voisins sont du type Nord-Sud. Le
Brésil exporte en effet des biens à forte valeur ajoutée en échange de matières
premières et de ressources énergétiques 97. Enfin, l’échec en juillet dernier des
dernières négociations de l’OMC à Genève (cf. supra) a clairement mis en évidence les
dissensions qui existent entre les pays dits du Sud sur l’épineux dossier agricole. D’une
part, le Brésil s’en est tenu au principe de la libéralisation des marchés, dans l’intérêt
de ses firmes agro-alimentaires. D’autre part, l’Inde, dont la forte population rurale
dépend pour sa survie de la production d’une agriculture vivrière, s’est fait l’écho
d’autres préoccupations : la préservation de mécanismes de protection douanière pour
l’agriculture (qualifiés mécanismes de sauvegarde) face à un afflux d’importations de
produits agricoles ou à une forte baisse des prix pour ces produits sur son marché.
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97
Par exemple, au sein du Mercosur, l’Argentine s’est transformée en pays exportateur de matières
premières et de produits à faible valeur ajoutée alors que le Brésil est demeuré un exportateur de
biens davantage industrialisés. Pour plus d’informations, cf. l’étude de F.-P. DUBE, L. TASSE, F. Sylvan,
F. TURCOTTE, Les relations Inde-Brésil-Chine : Nouveaux axes de coopération et d’affrontement, Chaire
Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, note de recherche, mai 2002, p. 31.

CH 1991-1992
CONCLUSION

La montée en puissance des pays émergents atteste de la situation très hétéroclite des
pays du Sud. Bénéficiant de taux de croissance très forts ces dernières années, ils ont
comblé une partie de leur retard économique par rapport aux pays développés. Pour
des pays comme l’Inde et la Chine, mais aussi pour la Russie, on peut difficilement
dire qu’ils émergent sur la scène internationale, mais qu’ils retrouvent le rang qu’ils
occupaient dans les siècles passés.
Les pays émergents, et en premier lieu les BRICs, augurent d’un monde de plus en
plus multipolaire. Leur intégration dans la mondialisation en fait des acteurs de plus
en plus incontournables, qui marqueront sans conteste ce nouveau siècle, et
insuffleront un nouvel ordre mondial.
Pour les pays industrialisés, qui ont toujours cherché à imposer leur conception de la
démocratie, des valeurs universelles des droits de l’homme, ou encore, leurs règles du
jeu économique, en ce qu’ils les perçoivent comme préalable au développement
économique, l’enjeu est de taille. En effet, en modifiant l’équilibre de la planète, les
pays émergents ébranlent la vision occidentale du modèle de développement
économique, selon laquelle toute réforme économique d’envergure doit au préalable
adopter les institutions politiques et juridiques occidentales.
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Jusqu’à présent, la prise en considération de la montée en puissance des pays
émergents s’est principalement marquée, au sein de l’Union européenne, par la
conclusion d’accord de partenariat stratégique avec les nouveaux géants. Ces
partenariats revêtent la forme d’un accord-cadre qui englobe tous les domaines des
relations bilatérales que l’Union européenne noue avec ces pays (économie,
commerce, énergie, environnement, droits de l’homme, etc.) 98. Dans le contexte de la
mondialisation, l’Europe n’a d’autre choix que de développer davantage la
coopération avec ces puissances émergentes sur des questions aussi cruciales que les
droits sociaux, l’environnement, la sécurité énergétique, ainsi que certains grands
dossiers politiques (Corée du Nord, Iran, réforme de l’ONU, Cour pénale
internationale, etc.), de façon à les ancrer dans les instances multilatérales, afin que le
droit l’emporte sur les rapports de forces. De façon plus générale, l’émergence de ces
pays doit amener les pays de l’Union européenne à une réflexion sur le

98
Le partenariat Chine-Union européenne a été établi en 1998, au premier Sommet Chine-Union
européenne, et s’est développé par la suite. Un partenariat stratégique lie également l’Union
européenne et l’Inde depuis 2004, l’Union européenne et le Brésil depuis 2007.

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54 PAYS ÉMERGENTS ET NOUVEL ÉQUILIBRE DES FORCES

rapprochement des civilisations, et à intégrer les paramètres culturels dans


l’appréhension des problèmes, en vue de solutions communes.
Par ailleurs, le poids de la Chine, de l’Inde et du Brésil sur l’échiquier mondial
dépendra non seulement de leur faculté de nouer des alliances pour influencer les
politiques de diverses organisations internationales comme l’OMC, le FMI, la Banque
mondiale ou l’Organisation des Nations unies, mais aussi de leur capacité à œuvrer
pour un environnement stable et pacifique, favorable à leur développement. Le
basculement du centre de gravité économique et politique en leur faveur en dépend.
En outre, pour asseoir durablement leur développement économique et renforcer leur
position sur la scène internationale, les puissances émergentes n’ont d’autre choix que
de faire place, sur le plan de leur politique intérieure, aux aspirations de leurs
populations à des conditions de vie et de travail plus décentes. Tels sont les principaux
défis auxquels ils sont désormais confrontés.
Face au nouvel équilibre des forces qui se dessine sur la scène internationale, la
question du vivre ensemble à l’échelle de la planète, sans polluer et sans s’exterminer
se pose désormais avec plus d’acuité.
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BIBLIOGRAPHIE COMPLÉMENTAIRE

Outre les articles et ouvrages cités, on consultera :

Jean-Joseph BOILLOT, L’économie de l’Inde, Paris, La Découverte, 2006.


Sylviane BOURGETEAU, « Le réveil des indiens », in Politique internationale, 2006, vol. 27,
n° 111.
Boris CAMBRELENG, Faut-il avoir peur de la Chine ?, Toulouse, Éditions Milan, 2006.
China, the EU and the World, Bureau of European Policy Advisors, European
Commission, 2007.
EU-China Relations, Information Dossier, EP Library, 2008.
EU-India Relations, Information Dossier, EP Library, 2008.
Danièle FAYER-STERN, Où va l’Amérique latine ? : Tour d’horizon d’un continent en pleine
mutation, Éditions Complexe, 2007.
Lionel FONTAGNE et Jean-Hervé LORENZI, Désindustrialisation, délocalisations, La
Documentation Française, Paris, 2005.
Lionel FONTAGNE , Rodriguo PAILLACAR, « La Chine vend plus de produits aux États-
Unis que l’Allemagne », La lettre du CEPII, septembre 2007.
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« La Chine et ses faiblesses », La Vie des idées, n° 9, février 2006.
Françoise LEMOINE, « Chine et Inde dans le commerce international, les nouveaux
meneurs du jeu », La lettre du CEPII, septembre 2007.
« Questions internationales. Amérique latine », La Documentation française, n° 18, mars-
avril 2006.
Vincent THIBAULT (coord.), Géopolitique de l’Asie, Paris, Nathan, 2006.
Veronika TYWUSCHIK, « Europe-Chine-Afrique », Défis Sud, n° 79, septembre-octobre
2007.

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