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LA CAMPAGNE DE DAMARIE

Un nouvel espoir

Au cœur de l'hiver Damarien, l'un des plus rudes de Faërun, l'espoir était subitement revenu,
annonçant le début d'une ère nouvelle de bonheur et de prospérité : les Duergars sévèrement
défaits et mis en déroute, à l'instar de l'armée du Grand-père quelques mois plus tôt, les plans
de Banak et, au-delà, du Prince des démons, durablement contrariés, une alliance avec les
Svnirfneblins conclue, les liaisons entre les mines d'héliothropes et les Profondeurs
condamnées par ces derniers, plus rien ne s'opposait à ce que la Passe Héliothrope retrouve les
fastes années qui s'étaient achevées huit ans plus tôt avec la fermeture des mines.

Les habitants de la Passe s'étaient en conséquence remis au travail avec une ardeur
renouvelée, profitant de l'hiver pour redémarrer l'exploitation de la mine, en attendant que le
printemps et la fonte des neiges permettent la réouverture des routes commerciales.

Leur tâche accomplie, les quelques trompe-la-mort que le Baron Trent avait recruté un an plus
tôt avec ce qu'il lui restait de richesses pour venir en aide à son peuple, que tous les autres
barons et ducs de Damarie avaient délaissés, et les compagnons de guerre et d'infortune qu'ils
avaient rencontrés au cours de leur pérégrinations, pouvaient enfin souffler, d'autant plus qu'à
la défiance que leur arrivée et leurs premiers échecs militaires avaient suscitée s'était
désormais substitués le respect et l'admiration ; au moins pour certains d'entre eux.
Récompensés par les premières gemmes extraites de la mine, ils avaient enfin songé à autre
chose qu'à la guerre : Cassius était repartie sur les terres de sa famille, pour revoir sa sœur ;
Yamsha était retourné au Monastère de la Rose jaune, où il avait emmené avec lui un jeune
désireux d'acquérir la même sagesse et la même sérénité, le jeune Erzeïn, devenu son
disciple ; Kilhaan était parti à Heliogabale, capitale de Damarie et dont le commerce est la
seule loi, pour y dépenser sa richesse en noirs plaisirs, dans le stupre et la luxure ; Dulgar était
retourné couvert de gloire au Clan Orothiar, dans les Monts Galène, au nord de la Passe
Héliothrope, où ses faits d'arme lui avaient valu d'être enfin nommé comme l'un des deux
généraux du Clan ; Essilon était retourné à Lunargent, dans les Marches d’argent, au nord de
la Haute Forêt, pour y poursuivre ses recherches sur le dernier Anneau de son ancêtre Daron
Vinyamar, ainsi que sur le Prince des démons, mais aussi pour y revoir Idril Tur Anion, sa
promise ; mais nul n'avait depuis revu cet étrange Drow qui les avaient accompagnés à la
surface : était-il retourné dans les Profondeurs ou avait-il bravé le froid et la lumière du jour
pour arpenter les contrées dont il n'avait jamais entendu parler que sous forme de contes et de
rumeurs ?

Alors qu'arrivaient les premiers beaux jours, Yamsha et Erzeïn étaient revenus à la Passe,
Yamsha voulant participer à la reconstruction du village et, plus particulièrement, du temple
d'Ilmater ; il y avaient retrouvé Essilon, qui était revenu plus tôt que prévu, aussi troublé par
les sentiments mêlés que lui inspirait l'admiration grandissante que lui portait Dame Elnara, la
jeune fille du Baron Trent, que par ce qu'il avait appris sur le Dieu noir.

Alors que les villageois fêtaient le dégel et la réouverture du défilé, le Baron, accompagné du
vieux Quilan le Sage, son conseiller, les remerciait une fois de plus chaleureusement, avant de
leur demander d'escorter la première caravane qui partirait, la première depuis huit ans.
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Après une acceptation dont le Baron ne doutait guère, et quelques jours de préparatifs sous la
houlette méthodique et organisée de Yamsha, c'était une caravane d'une centaine de charriots,
accompagnée de quatre-cents miliciens, qui prenait la route d'Héliogabale. Après un long
voyage, sans autre encombre que le paiement d'une taxe aux soldats du duché de Briandar,
dont le montant avait été considérablement réduit comme par magie, la caravane était arrivée
à Héliogabale, où une âpre négociation avec Pandar, de la guilde des orfèvres-joailliers, avait
permis un joli bénéfice. Le minerai brut échangé contre des pierres précieuses et des bijoux,
Yamsha avait décidé, avec l'assentiment tacite du Baron, de relancer l'essor économique de la
Vallée Héliothrope. Après le recrutement pour un an de plusieurs centaines de mercenaires, il
avait embauché des artisans : maçon, forgerons, charpentiers, tailleurs de pierre, et acheté des
vivres, du bétail et du grain, tandis que la rumeur de la réouverture des mines se répandait et
qu'accourraient réfugiés du nord et mercenaires de tous poils.

Et c'était une caravane trois fois plus imposante qui était revenue quelques semaines plus tard,
le début du printemps voyant de nouveaux villages s'édifier dans la Passe. Par prudence, le
Grand-père étant toujours en vie et Banak, sinon en vie, du moins toujours actif, tandis que
Willa le fainéant, Duc d'Arcata, avait décidé de réclamer au Baron Trent qu'il lui fasse
allégeance et lui verse un quart de la production minière, sous le prétexte que les marchands
empruntaient ses terres pour se rendre à la Passe, le Baron et Yamsha eurent tôt fait de
s'accorder sur la nécessité de fortifier la vallée ; et ce ne furent pas moins de six tours de guet
dont la construction débuta en divers points de la Passe. Ce chantier lancé, parmi tant d'autres,
Yamsha était retourné partager son temps entre la reconstruction du temple d'Ilmater et la
formation de son disciple, cependant qu'Essilon partageait le sien, et ses pensées, entre une
froide Dame elfe et une timide jeune humaine, consacrant le reste de ses loisirs à enseigner
aux enfants les rudiments de l'histoire, de la géographie et de l'écriture.

Mais hélas tout ceci n'était que l'apparence de la paix, et il ne fallait pas moins qu'une
tentative d'assassinat de Yamsha par un étrange individu, aux traits de Damarie mais aux
atours Calishites dissimulés sous une tunique de maçon, pour que chacun comprenne que le
Grand-père avait décidé de repasser à l'action. Une seconde tentative, sous la forme d'une
missive adressée par un coursier au Baron – en réalité un parchemin piégé aux néfastes effets
que seuls les réflexes et la maîtrise d'Essilon permirent de dissiper – les convainquît de passer
à l'action : se faisant passer pour morts, Yamsha et Essilon, empruntant la magie de ce
dernier, eurent tôt fait de couper la route au mystérieux coursier sur le seul pont par où il
pouvait quitter le Défilé ; mentalement dominé par un puissant sortilège, il avoua tout, et reçut
comme instruction de rapporter à son contact la réussite de sa mission. Trois jours plus tard,
ce faux messager arrivait à cheval à Valls, capitale du Duché d'Arcata, où Essilon et Yamsha
l'y attendaient, après avoir constaté que d'importantes troupes s'assemblaient sous les
murailles, en prévision d'une prochaine campagne.

Déguisés et leur apparence altérée, ils l'avaient suivi à la taverne de Foz, où l'oeil aiguisé de
Yamsha l'avait vu attirer l'un des nombreux chats quémandant de la nourriture pour dissimuler
un morceau de parchemin dans son collier ; et c'était un cuisinier, qu'après de longues heures
d'attentes et de doutes il avaient suivi jusque chez lui, après la fermeture de la taverne.
Dissimulé au plafond, Essilon l'avait finalement vu se relever la nuit, à l'insu de sa famille,
pour écrire sur un étrange parchemin des phrases qui disparaissaient aussitôt : un message à
destination du Grand-père, l'informant de la mort des derniers obstacles à l'accomplissement
de ses sombres desseins.
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De retour à la Passe, Essilon et Yamsha avaient informé le Baron de ce qui se tramait,


cependant que celui-ci leur apprenait l'étrange disparition de sa fille la nuit précédente.
Profitant de ce qu'ils étaient encore considérés comme morts, il avaient alors décidé d'agir,
vite. Usant le lendemain de magie, ce furent les Centaures, les Elfes et les Nains du Clan
Orothiar qui furent prévenus, Dulgar – que l'annonce d'une bataille prochaine ravivait –
décidant aussitôt de rassembler ses troupes et de les masser aux portes du Village Héliothrope.

Un rapide survol des premières plaines de Vaasie leur ayant appris que les troupes du Grand-
père n'étaient pas encore là, il était clair que l'attaque viendrait d'abord du sud : le Duc
d'Arcata, qui convoitait les richesses de la mine et, peut-être, était manipulé par la Vaasie. Un
prompt déplacement à la Haute-Forêt pour y acquérir le parchemin d'un très puissant sort de
localisation et Essilon apprenait que Dame Elnara était retenue dans une citadelle appartenant
au Grand-père, dans l'un des plus hauts sommets des Monts Galène.

Cassius et Kilhaan rappelés à la Passe, le premier décidant de former de nouveaux miliciens et


le second de prendre la tête de la cavalerie lourde, l'un commandant par le respect qu'il inspire
et le second par la peur qu'il instille, Essilon et Yamsha savaient qu'ils pouvaient délaisser
quelques temps le village avant la bataille, et s'étaient en conséquence mis en route pour la
citadelle des Monts Galène.

Les charmes de dissimulation et la désintégration d'une sentinelle n'avaient hélas pas suffi, et
leur entrée n'eût pas d'autre conséquence que de les projeter dans la gueule du loup, où un
Grand-père sûr de lui sur son trône s'adressaient à eux en mêlant menaces et paroles
mielleuses, tandis que la pointe de nombreuses flèches sortaient de diverses caches. Affaiblis
par la recherche de la citadelle et tablant – avec une grande part d'incertitude et de crainte –
sur le fait que le Grand-père ne mettrait pas ses menaces à exécution et garderait sa
prisonnière en vie afin de faire fléchir le Baron, ils étaient repartis aussi rapidement qu'ils
étaient apparus.

Mais c'était pour revenir aussitôt, après un court sommeil agité par l'angoisse d'avoir fait un
funeste choix ; et c'est dissimulés qu'ils avaient resurgis dans la salle du Grand-père, l'écoutant
donner ses ordres à de nombreux assassins. Décidant de briser le moral du Baron, le Grand-
père fit alors venir Dame Elnara. Désireux d'en découdre, Yamsha devait malheureusement
déclencher une puissante abjuration protectrice du Grand-père, tandis qu'Essilon
réapparaissait pour que celle qu'ils étaient venus secourir le reconnaisse et accepte d'être
transportée avec eux ; avant de réaliser qu'il ne pouvait parler et venait ainsi de s'exposer, dos
au Grand-père.

Les assassins bloqués ou aveuglés par magie, c'était sur un Grand-père qui venait d'infliger
deux sévères coups d'épée empoisonnée à Essilon que Yamsha décidait alors de porter toutes
ses attaques ; mais la vivacité de son adversaire et la frénésie trop longtemps contenue de
vouloir abattre un tel ennemi l'empêchaient de porter avec la précision requise ses nombreux
et puissants coups, et ce fût avec l'amertume de ne pas l'avoir terrassé que Yamsha
disparaissait, cependant qu'Essilon estimait que leur survie et le secours de Dame Elnara
étaient – pour l'heure – largement suffisants.

Mais nul ne doutait au demeurant que d'autres occasions se présenteraient prochainement, que
ce soit lors de la bataille rangée qui s'annonçait ou dans de plus fourbes circonstances...
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L’échiquier des puissants

« Je n'ai pas toujours été le Premier scalde puis le Hérault du Clan Orothiar.

Non, en réalité, j'ai même commencé dans l'ombre, usant de ruse et d'artifices ; bien loin, au
surplus, de l'image communément véhiculée au sujet de ceux de notre Peuple.

En ces temps troublés, les évènements dont se nourrit l'Histoire, et que le continent de Faërun
était autrefois plus enclin à n'égrener qu'au lent rythme des millénaires, se succédaient
désormais les uns aux autres.

Les Gens du Défilé Héliotrope – ceux de notre Clan, mais aussi les Hommes qui y vivaient
sous la calme autorité du Baron Trent, les Elfes des Bois, les Centaures, et surtout les
Champions que le Baron avait recrutés environ un an plus tôt – avaient finalement remporté
diverses victoires, militaires certes et bien évidemment, mais également politiques et
économiques : à la déroute des Duergars dans les Profondeurs et à la mise en échec de
certains des plans du Grand-père des assassins, notamment à la suite de la défaite infligée à
l'armée qu'il dirigeait, avaient succédé la réouverture des mines d'héliotropes et la reprise du
commerce, mais aussi l'annexion du Duché d'Arcata par le Baron Trent à la suite de la bataille
remportée sur les troupes du Duc Willa le Fainéant et la prise de la ville de Valls sans que ne
soit versée une seule goutte de sang.

Bien plus, même si cette dernière victoire n'avait été rendue possible qu'en ajoutant l'appât du
gain à la diplomatie et en puisant largement dans le produit des mines au nom de l'effort de
guerre, les Champions du Défilé avait réussi non seulement à gagner à leur cause les
mercenaires de choc qu'avait recrutés le Duc Willa mais aussi et surtout à se rallier la
populace, qui ne voyait guère l'intérêt d'une guerre contre un voisin avec qui le commerce
venait précisément de redevenir possible.

C'est à ce moment-là que Dulgar, qui n'était alors encore qu'un simple général, fit appel à moi.

Tout à la fois prudent et tenace, il savait, en chef de guerre avisé, qu'il ne faut jamais se
reposer sitôt une bataille remportée, du moins non sans avoir au préalable conforté ses
positions et s'être assuré de ce que le repos mérité ne serait pas le dernier. Aussi avait-il
décidé de mettre en place un réseau d'espions à travers toute la Damarie, afin de garder un œil
sur les duchés voisins, qu'une prompte victoire militaire sur l'Arcata aurait pu inquiéter ; ou
qui, de la même manière, auraient tout simplement pu convoiter les nouvelles ressources de la
Passe Héliotrope.

Ce réseau, d'abord constitué de Nains, mais devant pouvoir s'étendre à d'autres, et devant
surtout permettre une rapide mais discrète circulation de l'information et des rumeurs
collectées, faisait ainsi appel à des bardes, poètes et conteurs qui, sous couvert de chansons et
de récits, dont le véritable sens était caché, se transféraient de l'un à l'autre les noms et faits
qu'ils avaient recueillis et estimés importants.

Alors jeune, vaillant et doté d'un bon coffre, que les chants martiaux entonnés lors de la
bataille contre l'Arcata avaient comblé, je fus l'un des premiers à être choisi à cet effet.
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La vérité historique implique toutefois de reconnaître que ce réseau d'espions, s'il fut le
premier à être conçu, ne fut pas le premier – ou du moins le seul – à être mis en place : le
seigneur Kilhaan, Chevalier déchu et Noir exécuteur de la volonté perfide et maléfique de la
déesse de la Tyrannie, avait parallèlement recrutés et intimidés divers espions qu’il
rapidement envoyés aux quatre coins de la Damarie, mais également enVaasie.

C'est à ce moment que les Champions de la Passe Héliotrope commencèrent à s'apercevoir –


même s'ils ne devaient le réaliser que plus tard et avec le recul de l'expérience – qu'il ne suffit
pas d'être appelé à jouer sur l'échiquier des puissants ni même, comme ce fût leur cas, d'avoir
les blancs et donc l'initiative pour gagner. Effectuer les premiers mouvements et prendre les
premières pièces, qui ne sont jamais que des pions, n'a jamais garanti la victoire ; ni même la
compréhension de la stratégie de l'adversaire, que l'on peut voir se déployer sans en saisir
toutes les facettes.

Réunis dans la grande salle du palais ducal de Valls, les vainqueurs militaires et
diplomatiques du Défilé (le Général Dulgar, le Chevalier Cassius et l'Archimage et seigneur
Elfe Essilon Vinyamar) avaient tenu un conseil. Ils avaient été rejoints par le Sage Yamsha,
moine du Monastère de la Rose jaune et noble en exil, originaire de contrées trop lointaines
pour que leur nom puisse être évoqué sans erreur, et que le sens du devoir avait contraint à
rester au Défilé durant la bataille, afin de guider la milice assurant la sécurité des villages et
des mines. L'intendant et capitaine de la garde ducale, Brenn, et les deux capitaines des
compagnies de mercenaires recrutées, les capitaines Vana et Nergal, y avaient également
assisté.

Cependant que le Général Dulgar proposait de frapper vite et fort les deux duchés voisins, le
Carmathan et le Brandiar, persuadé que la meilleure défense est l'attaque et surtout que si
l'Arcata avait été manipulé, il en allait probablement de même des autres, le Chevalier Cassius
et surtout le Seigneur Essilon, qui avait grandement œuvré pour que Valls soit prise sans
combats, militaient pour une approche plus pacifiste, proposant d'aller rencontrer, au nom du
Baron Trent, les duc et barons voisins, à la fois pour expliquer et justifier l'annexion de
l'Arcata, à la suite de l'agression de la Passe par celui-ci, et pour les assurer de l'absence de
toute volonté belliqueuse du Baron.

Politique plus averti que ce que son humilité perpétuellement affichée pouvait laisser penser,
le Chevalier Cassius voyait toutefois plus loin, envisageant d'ores et déjà sinon la
reconstitution de l'ancien royaume de Damarie, du moins la création d'une sorte de fédération,
destinée à recréer un semblant d'unité face à la Vaasie et aux troupes du Roi-Sorcier.

C'est à ce moment là que, revenant d'un mystérieux voyage dans le sud lointain, après avoir
dépensé à Héliogabale la récompense obtenue après la bataille des Profondeurs et la
réouverture des mines, le seigneur Kilhaan était reparu, le teint hâlé et la voix rocailleuse, sa
lourde armure, que seule sa puissante et haute stature pouvait mouvoir, comportant une
nouvelle pièce ouvragée : un dragon blanc courant le long de son bras gauche.

Cruel et résolument destiné à détruire toute opposition, à l'image de sa maîtresse, il avait


promptement pris le parti du Général Dulgar, ne quittant ce conseil de guerre que pour
recruter les espions susmentionnés, afin de disposer de sa propre source d'information et de
savoir sur qui il frapperait en premier.
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L'intendant Brenn ne s'estimant par ailleurs doté ni du talent ni de la légitimité nécessaires


pour diriger la cité de Valls et, au-delà, le duché d'Arcata, le conseil ne s'était achevé que sur
des décisions d'attente : Messires Cassius, Essilon et Yamsha iraient rapatrier certaines des
troupes et rendre compte au Baron Trent des derniers évènements afin de lui proposer de lui
servir d'émissaires auprès des autres nobles de Damarie, tandis que le Général Dulgar, assistés
des capitaines Brenn, Vana et Nergal, se chargerait de monter la garde aux frontières de
l'Arcata.

Naturellement, il avait à cet égard fallu plusieurs jours pour que les troupes hétéroclites
rassemblées pour la bataille soient à nouveau réorganisées et repositionnées. Il avait ainsi été
convenu que 1160 hommes seraient laissés à Valls sous le commandement de Brenn et face
au duché de Carmathan : les 860 soldats réguliers, les 160 hommes de la garde ducale, et les
160 chasseurs ; que 496 hommes seraient postés à Ostra sous le commandement du Général
Dulgar et face au duché de Brandiar : les 276 Nains et les 220 mercenaires du capitaine
Nergal ; et enfin que seraient de nouveau stationnés dans la Passe 1150 hommes : la milice,
forte de 800 membres, mais aussi les 225 cavaliers, capable de revenir rapidement à la
frontière si le besoin s'en faisait sentir, les 85 mercenaires d'élite du capitaine Vana, et
naturellement les 40 Centaures restants et les 175 Elfes des bois, qui n'avaient pas de raison
de rester dans une cité humaine.

De retour au village Héliotrope, il avait rapidement été convenu avec le Baron Trent que
certains des Champions iraient à la rencontre des autres nobles, le Baron leur préparant à cet
effet des lettres de créance les accréditant comme représentants du Défilé ; il avait aussi été
décidé que sa fille, la jeune Dame Elnara, irait en son nom à Valls sur le siège laissée vacant.

Las de la guerre et de la politique, le Chevalier Cassius avait ce soir là demandé à son ami
Essilon de le ramener par magie à la Passe du dragon, où vivaient sa mère et sa sœur, et de ne
revenir le chercher qu'au dernier moment. Tandis que le Seigneur Essilon revenait au Défilé
mais allait par prudence dormir dans un sanctuaire connu de lui seul et qu'il avait secrètement
creusé par un puissant sortilège dans la roche d'une haute cime dominant l'ensemble de la
Passe Héliotrope, le Chevalier Cassius découvrait horrifié ce qu'il croyait être le cadavre de sa
sœur ; en réalité, un maléfice que de l'un des sept solars possesseurs du Feu sacré, qu'Orcus,
Prince des démons, était parvenu à corrompre, lui envoyait pour le tourmenter et le pousser au
désespoir et à l'abandon.

Il n'en fallait pas plus pour que le Chevalier Cassius, atteint au plus profond de lui-même et
que cette vision remplît d'une rage inextinguible, prouvât une fois de plus qu'il disposait de
toute la noblesse, la foi et la valeur requises et n'avait pas été choisi à tort ou en vain pour être
l'un des Sept porteurs du Feu sacré. Uniquement démuni en apparence, pour avoir ôté son
armure et ses armes avant de pénétrer dans la demeure familiale, il puisa au plus profond de
lui-même, de son âme et de son coeur, et conjura l'Ange déchu.

Et c'est un homme ébranlé et épuisé par l'effort puis une nuit de veille que devait retrouver le
Seigneur Essilon, à qui la vision – pour la seconde fois – d'un dragon blanc survolant la Passe
Héliotrope dans l'aube naissante avait déjà inspiré de funestes présages. Les deux amis avaient
alors décidé de mettre la famille du Chevalier à l'abri, sur l'Île aux moines, là où résidait le
seul autre Porteur qu'il connaissait. Le Chevalier Cassius avait toutefois décidé auparavant de
communier avec Archaïon, le Solar dont il avait reçu une étincelle du Feu sacré, les derniers
évènements le conduisant à estimer que l'heure était suffisamment grave pour qu'il lui faille en
référer à une autorité supérieure.
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Et ce qu'il avait appris de celui-ci n'avait fait qu'assombrir davantage son cœur : s'il avait
appris que les autres Porteurs étaient déjà avertis de ce qui se tramait, lui ôtant le fardeau
supplémentaire de l'alerte de ceux-ci, il avait également appris que l'armée de Vaasie était
prête et attendait quelque chose pour passer à l'attaque et, surtout, que le Roi-Sorcier de
Vaasie contrôlait tous les autres ducs et barons de Damarie. Se rendant à Eauprofonde, où
l'Archimage Essilon passât ensuite les heures suivantes à rechercher une description fiable de
l'Île aux moines, ils avaient finalement rallié celle-ci, où ils avaient laissé la famille du
Chevalier aux bons soins de l'Eglise de Tyr, avant de regagner la Passe Héliotrope.

Hélas, ce n'était là que le début de l'accumulation des sombres nouvelles. Désireux de tuer le
temps, à défaut d'autre chose, le seigneur Kilhaan avait jeté son dévolu sur une nouvelle et
accorte serveuse de l'unique auberge du village, dont les atouts et le regard enfiévré lui
avaient fait miroiter les délices d'une nuit de débauche ; mais il avait bien failli connaître à
cette occasion sa dernière nuit, échappant de peu à une tentative d'assassinat de la part de sa
belle d'un soir, seule sa constitution surhumaine héritée de son ascendance lui permettant de
survivre à un premier coup de poignard.

Mais elle n'était pas le seul assassin envoyé par le Grand-père pour espionner la Passe et,
surtout, tenter d'en éliminer les Champions. Le Sage Yamsha devait faire une découverte
encore plus terrible, échappant lui aussi à une tentative d'assassinat, mais, surtout, à une
tentative perpétrée par celui qui avait toute sa confiance et son attention : son disciple, le
jeune Erzeïn, qu'il avait recueilli, éduqué et entraîné patiemment depuis des mois ; et qui se
révélait n'être rien d'autre qu'un assassin infiltré.

Et, comme si cela ne suffisait pas, en cette matinée, parvenaient également à la Passe les
premières rumeurs de la préparation des troupes du Carmathan pour la guerre...

Il était aussitôt décidé que les atermoiements et les velléités diplomatiques n'avaient que trop
duré, les évènements de la nuit passée conduisant en outre le Chevalier Cassius à se ranger du
côté des partisans de la ligne dure. Il était ainsi décidé que, tandis que les troupes stationnées
dans la Passe reprendraient le chemin de Valls, les quatre Champions présents mettraient à
profit l'une des nuits du voyage pour s'éclipser discrètement et faire irruption dans la citadelle
secrète du Grand-père, au cœur des Monts Galène.

Et, deux nuits plus tard, c'est effectivement ce qui avait été tenté, le plan ainsi sommairement
conçu étant mis à exécution, dans l'espoir de reprendre sinon la main du moins l'initiative,
dans ce qui se présentait de plus en plus comme l'enchaînement d'une sombre machination
dont tous les rouages n'étaient pas encore pleinement visibles.

Dans l'immédiat, cependant, il faut bien reconnaître que l'attaque éclair ainsi lancée ne s'est
pas révélée être un succès.

Certes, le Grand-père, surpris dans la grande salle de sa citadelle, n'avait même pas cherché,
cette fois-ci, l'affrontement, préférant fuir après avoir déclenché l'avancée d'un mur
d'annihilation, dont l'obscur néant avalait la pièce et ses occupants, trop fous ou trop lents
pour s'en éloigner ; certes encore, les quelque quinze assassins également présents dans cette
pièce étaient tombés, victimes dudit mur comme des charmes ou des lames des Quatre.
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Mais la poursuite du Grand-père, dans les couloirs et les escaliers de la citadelle, dont les
chausse-trappes et les fosses semblaient plus nombreuses que les portes et les marches, est
rapidement apparue comme un faux-semblant, la proie se révélant être le véritable chasseur.

Qu'il me soit ici permis d'écourter ce qui serait sinon un récit fastidieux pour tout lecteur
n'appartenant pas au raffiné peuple Nain et donc peu coutumier des subtilités de la
maçonnerie et de l'architecture défensive, et de ne donner en conséquence qu'un exemple,
certes unique mais ô combien parlant : tandis que le Chevalier Cassius et le Sage Yamsha
étaient retenus à l'arrière de la poursuite d'abord par un combat puis par une fosse, et que le
seigneur Essilon tentait de conserver un œil sur ses différents compagnons dispersés, le
puissant Kilhaan devait tomber sous les coups du Grand-père, victime de la ruse et de la
perfidie, du poignard et du poison, de la cruauté et de la malice ; et peut-être aussi de la
trompeuse assurance que la noirceur de son âme avait pu lui insuffler, en le persuadant à tort
qu'il serait toujours vainqueur au grand jeu du Mal le plus absolu.

La suite des évènements, auxquels il a néanmoins participé – vous le savez –, son nom étant
mêlé à bien d'autres faits depuis survenus, prouve bien assez qu'il est revenu d'entre les
morts ; peut-être parce qu'il n'aurait pas éprouvé le même plaisir à les tourmenter qu'avec les
vivants. Il ne fallut cependant pas moins pour cela qu'un très puissant sortilège, capable aussi
bien de reproduire la magie profane que de dupliquer les prières divines, que l'Archimage
Essilon lançât (peut-être avec l'arrière-pensée qu'il avait aussi à y gagner en obtenant ainsi une
créance de vie sur le seigneur Kilhaan), sacrifiant à cet effet un parchemin acquis quelque
temps plus tôt dans la perspective d'un voyage dans d'autres mondes où, croyait-il, se trouvait
le dernier anneau de son ancêtre.

Néanmoins, ce jeu du chat et de la souris et, surtout, cette première défaite avaient à nouveau
révélé sinon les dissenssions du groupe, du moins leurs différences d'approche : tandis que
l'Archimage Essilon conseillait avec force insistance de quitter cet endroit dans lequel le
Grand-père obtiendrait selon lui une victoire par l'usure, en leur rappelant qu'il ne pourrait pas
sauver une seconde personne, les autres désiraient continuer la poursuite, rêvant, pour
certains, d'en découdre une bonne fois pour toutes.

Mais, pendant ce temps, loin des cimes des Monts Galène battues par les vents glacials du
Nord, les armées du Carmathan approchaient de la frontière de l'Arcata, le Général Dulgar,
sans nouvelles de ses compagnons, se préparant à se porter à leur rencontre, au son des
tambours et des chants guerriers de l'unité d'élite frontale du Clan Orothiar, dont la force de
pénétration lui avait depuis longtemps valu le surnom d’ Oeil du Beholder. »

Olaf Grimlok, Premier Scalde et Hérault du Clan Orothiar

Le choc de l'acier

« Ici, c'est bien... L'intensité de la chaleur et de la lumière du soleil qui perce à travers les
frondaisons s'accroît, ses rayons dorés m'enveloppent ; la mousse qui tapisse le sol est douce,
je le sens rien qu'en l'effleurant... L'odeur des fleurs d'aubépine me parvient, c'est le
printemps... Mais c'est toujours le printemps. Ou toujours la saison que l'on souhaite...
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Sur les sentiers des rêves elfiques, chacun est l'architecte et le peintre de la réalité qu'il sent
propre à l'apaiser et à favoriser sa méditation... Quoi que l'on puisse penser, c'est là,
incontestablement, la marque la plus intrinsèquement caractéristique de notre race et ce qui la
distingue tant des autres : les autres races ont besoin de dormir pour le repos de leur corps,
nous avons besoin nous du repos de notre âme. La preuve que le Peuple elfique touche au
divin...

Mais le temps m'est compté – quelle ironie lorsque l'on songe au fait que dans plusieurs
siècles je serai encore là ! –, et je dois mettre à profit ces quelques heures pour ordonner mes
pensées et tirer du fracas des évènements récents la substantifique moelle de la
compréhension du cours de l'Histoire ! Qui d'autre, du reste, peut le faire si ce n'est moi ?

Ce soir, tous, ils ont bu et festoyé pour fêter la victoire contre l'armée du Carmathan. Ils n'ont
certes pas tous fini comme ce demi-orque, ce Ragnar, cette râclure comme il aime à se faire
appeler, qui a fini dans la cour du Palais ducal, ronflant dans un mélange de vin et de vomis,
le sien ou celui de l'un de ses mercenaires ; qu'importe, ces mercenaires se valent tous...

Certes, tandis que Dulgar félicitait l'assemblage hétéroclite qui constitue aujourd'hui la
victorieuse armée du Défilé Héliotrope et passait en revue les blessés et songeait sans doute
déjà à l'état réel de ses troupes, Cassius et moi prodiguions soins et conseils aux plus
meurtris... Les Elfes des bois que j'ai brillamment commandés n'ayant subi aucune perte, ils
ont pu faire montre de leurs talents d'herboristes et me seconder efficacement...

Mais, passé ce moment d'urgence, et aucune poursuite de l'armée en déroute du Carmathan


n'étant possible en cette fin de journée, compte tenu de l'état d'épuisement de nos troupes,
Dulgar et Cassius ont bien senti que, quitte à arrêter le combat pour ce soir, il était sans doute
opportun d'accorder aux soldats la permission de fêter la victoire avec les habitants de Valls...
Et ils les ont accompagnés... Dulgar pour laver dans la bière le sang et la poussière qui
maculent son armure et Cassius pour oublier un temps le labeur et le fardeau qui sont les
siens ; il le mérite du reste... Ce sont là de lourdes responsabilités que celles qu'il porte, bien
lourdes pour un simple mortel...

Seul Yamsha n'a pas réellement participé à la fête, et je ne sais où il est à l'heure présente. Il
doit sans doute méditer quelque part lui aussi, mais alors que je suis confortablement installé
parmi les soiries du plus bel appartement du palais ducal, et que seul mon esprit vagabonde, il
doit être au sommet de la cité, assis sur l'un des créneaux de la plus haute tour et communier
avec les vents.

Je ne le comprends pas : tous sont mus par quelque chose, même ce Ragnar, qui court après
des pièces d'or qu'il aura dépensées le lendemain et des femmes qu'il aura oubliées le
surlendemain ; Cassius voit son chemin guidé par la foi, la compassion et sa destinée ; Dulgar
par les traditions de son peuple et les lois de la guerre ; Kilhaan par un sombre désir de
puissance qu'il a mis au service de la Déesse de la Tyrannie et qui constitue un prétexte
commode pour parer de la vertu de la foi ce qui n'est qu'autoritarisme et cruauté ; et moi,
même moi, je cherche quelque chose : le Triple anneau de Daron Vinyamar et la réhabilitation
de sa mémoire en rapportant son chef-d’œuvre à notre peuple, ce qui n'est pourtant – je le sens
bien – qu'une étape sur la voie de la perfection et de la maîtrise de l'Art car, une fois l'héritage
de Daron fait mien, son apothéose constituera seulement mon envol...
11

Mais Yamsha, noble en exil d'autres réalités, qui avait tout et qui ne désire rien si ce n'est
l'oubli, que cherche-t-il ? Et pourtant, c'est parfois de lui que je me sens le plus proche : non
pas tant du fait de sa haute lignée ou de son égale volonté de perfection mais parce que, bien
souvent, il est le seul à chercher à analyser la situation et à voir ce qui se cache derrière les
apparences auxquels ceux qui n'ont pas le recul conféré par une sagesse millénaire s'arrêtent
bien trop souvent...

Je me demande d'ailleurs si Yamsha, passé le premier moment de stupeur, a réellement été


troublé par la trahison de son apprenti ou, bien plus, par la découverte que celui-ci n'était
qu'un espion et un assassin envoyé pour suivre ses faits et gestes durant des mois et, au pire
instant, lui porter un fatal coup... ou s'il a rangé cela au nombre des vicissitudes de
l'existence...

Les assassins ! Voilà une menace à conserver toujours sinon au premier rang des priorités, du
moins au premier plan de ses préoccupations : tant que le Grand-père des assassins n'aura pas
été mis hors d'état de nuire, il restera une menace permanente pour chacun de nous ; et ce n'est
pas la destruction de son trône, l'ébranlement de son autorité et l'échec de la plupart de ses
plans – du moins ceux que l'on connaît ou entrevoit – qui seront de nature à diminuer la haine
qu'il doit désormais concevoir à notre égard... Et pourtant, c'est là une menace que, pour
quelques jours durant, chacun de nous ou presque a fait passer au second plan, le Carmathan
ayant attaqué plus tôt que prévu et précipité les évènements.

Le Carmathan nous avait déjà porté un rude coup lors du déplacement vers Valls des troupes
stationnées dans le Défilé, en recourant aux services d'une très puissante mage, versée dans la
magie comme dans la science militaire et combinant les deux pour constituer le plus bel outil
tactique qu'il m'ait été donné d'admirer jusqu'à présent. J'avais entendu dire que le Cormyr
formait des mages dont les sorts et les capacités spéciales étaient tout entières tournées vers
les batailles, leur préparation comme leur déroulement, mais je n'avais encore jamais vu l'un
d'eux à l'œuvre.

Je suis un Elfe, et je pratique l'Art sans recours à des grimoires ou à des composantes, à la
mémoire ou aux formules : si un mage apprend la magie, je la comprends ; s'il la sent, je la
respire. Les mystères que mon père, Elentir Vinyamar, a découverts et qu'il garde désormais,
en perpétuant la rare tradition des Olin Gisiae, ces gardiens du secret Elfes, je les percerai à
jour spontanément tôt ou tard, sans austères études... Et pourtant, alors que j'allie la souplesse
de la polyvalence à l'efficacité de la spécialisation et que le choix de mes sorts est démultiplié
par la versatilité que me confère ma maîtrise de la métamagie, je dois bien reconnaître que
cette mage du Cormyr a su faire preuve d'une belle efficience. Elle a su mettre à profit
l'obligation de réviser ses sorts à l'avance pour planifier une véritable guerre d'usure contre
notre troupe, transformant presque une faiblesse en atout et, qui plus est, tout cela à grande
échelle – justement l'un des talents des mages du Cormyr dit-on –.

Voyons, ce fut d'abord l'attaque de notre armée en marche, armée dont toutes les troupes
n'étaient pas encore rassemblées : là, elle a su contrôler le climat pour faire naître la brume qui
lui assurerait l'impunité nécessaire, avant de détruire une partie de nos rations et d'effrayer
nombre de soldats ; du moins ceux dont elle a épargné la vie. Après qu'elle m'ait pétrifié
lorsque je fus pris au dépourvu par... non, autant ne pas y penser... mais je penserai désormais
à tout prévoir, y compris l'impensable !
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Après cela, elle n'a pas mis longtemps à chercher à me scruter magiquement, sans doute le
temps nécessaire à une nuit de repos et à la révision du sort ad hoc. Elle voulait s'assurer que
j'étais bien hors de combat et, malgré la puissante abjuration dont je m'étais revêtu, je ne sais
si elle m'a cru écarté ou si elle a au contraire compris que je comptais donner le change.

Ce fut ensuite sa protection du campement des troupes du Carmathan. Même en ayant reçu
l'ordre de se diriger vers Valls à marche forcée, les troupes en provenance de la Passe
Héliotrope devaient avoir un ou deux jours de retard et n'auraient pas empêché le Carmathan
de passer la frontière, voire de prendre Valls, qui en est toute proche, et nous avions décidé
d'un commun accord que les autres troupes, celles laissées à Valls après la prise de cette ville
et celles placées à Ostra et que Dulgar avaient ramenées, fusionneraient en un corps
expéditionnaire léger mais mobile et, surtout, destiné à parer au plus pressé.

Pour prendre les devants et déterminer le lieu de la bataille, j'étais parti dans les froides nuées
du printemps de la Damarie pour trouver le meilleur endroit, griffonnant diverses cartes de ce
que j'apercevais sous moi ; et, ayant aperçu au loin l'armée du Carmathan en marche, j'étais
reparti le soir pour en espionner le campement et identifier la tente de ses généraux : dans
l'espoir de les ralentir, il avait été décidé que, pendant que nos troupes avanceraient, nous
ferions un raid cette nuit-là, en abattant la tête avant de rencontrer le corps.

Hélas, alors que je m'étais approché pour localiser également les balistes et pour mettre à ma
botte quelques soldats, elle devait me surprendre avec l'aide d'un puissant élémentaire de l'air.
Même invisible aux regards comme aux sortilèges, elle m'avait trouvé : était-ce cet esprit
élémentaire qui avait perçu les infimes remous et vibrations que mon passage produisait ?
Etait-ce elle qui, appliquant à l'abjuration ce qu'elle avait appris à appliquer aux sorts de
destruction massive, avait couvert le dessus du camp d'un sort propre à l'avertir de tout intru ?
S'il n'y avait eu qu'elle ou que cet élémentaire, j'aurais trouvé là un défi à ma mesure, mais les
deux en même temps, alors que je n'étais pas prêt et que la moindre chute signifiait une mort
certaine, c'était trop risqué : je me suis donc borné à esquiver l'attaque de l'élémentaire et à
fuir la sphère de force dans laquelle elle a naïvement cru pouvoir me retenir plus de quelques
secondes.

Mais cela a suffi à dissuader toute tentative de raid dans le camp adverse ce soir là, car il était
désormais clair que nous serions attendus ou, à tout le moins, que les généraux et
commandants adverses dormiraient partout sauf dans les tentes qui leur sont réservées...

Du reste, c'est elle qui, à nouveau, a pris l'initiative : tandis que nos troupes établissaient leur
campement pour la nuit, à quelques lieues du champ de bataille choisi pour intercepter au
mieux l'armée adverse, elle faisait s'abattre une tempête de neige sur le camps, et les hommes
eurent le plus grand mal à dresser leurs tentes et à fermer l'œil à l'épicentre de vents glacials et
tourbillonnants. Vents qui ne se sont enfin tus que pour laisser, à nouveau, place à une
importante brume.

Heureusement, nous savions ce que cela signifiait, et Ragnar, rendu invisible et parti en
éclaireur dans les bois environnants, eu tôt fait de déceler l'odeur caractéristique des trolls ; et
de nombre d'entre eux... Ce que, pour ma part, survolant la cime des arbres, je ne pouvais
percevoir. Les toiles des tentes les plus proches arrachées, réunies et allumées pour former
une barrière de feu sur quelques dizaines de mètres, les troupes pouvaient s'assembler et, les
Nains en têtes, que la nuit obscure ne gênait pas, attendre l'assaut.
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Lequel ne vînt pas directement du bois mais de la route au nord, les trolls ayant mis à profit
non seulement la brume mais quelque sort de masse de la mage du Cormyr qui avait rendu
invisibles pas moins que plusieurs dizaines d'entre eux. L'assaut fut repoussé mais les Nains
avaient subi quelques pertes et, par ailleurs, la nuit était déjà avancée et les hommes d'autant
plus fatigués.

Tandis que je prenais un repos mérité pour retrouver à l'aube mon plein potentiel, elle
poursuivait son travail de sape et, cette fois-ci, usant d'un sort dont la mise en oeuvre sur une
aussi vaste étendue que l'immense clairière dans laquelle nous avions établi notre campement
avait dû nécessiter des heures d'incantations psalmodiées, elle avait, lentement mais sûrement,
fait se mouvoir la terre environnante.

Ragnar avait bien ressenti quelque chose mais, malgré une ronde effectuée avec Yamsha
durant le restant de la nuit, que l'endurance de l'un et la volonté de l'autre permettaient, les
soldats étant pour leur part retournés dormir en l'absence de menace tangible et visible, il avait
fallu un certain temps pour qu'ils constatent et réalisent que le terrain avait été modifié : la
clairière était désormais une cuvette et la route menant vers le campement de l'armée adverse,
autrefois étroite et faiblement praticable, s'était subitement élargie, tandis que notre retraite
était coupée par les arbres.

Réveillé, Dulgar comprît vite que s'il ne voulait pas faire de cette clairière un tombeau, il lui
fallait faire lever les soldats de toute urgence et les conduire dans une autre clairière avant que
l'aube ne se lève et, qu'avec elle, n'apparaisse la cavalerie ennemie, qui disposait maintenant
d'un large passage par où charger... Toutes les troupes rassemblées là n'avaient pas la
discipline et l'entraînement des Nains ou de la garde ducale de Valls, et il me faut bien rendre
grâce aux talents de commandement de Dulgar, qui n'a pas son pareil pour signifier les ordres
et les consignes et qui eût tôt fait de conduire les soldats dans un autre endroit et de les y
rassembler à nouveau en unités ordonnées.

La cavalerie adverse ayant rebroussé chemin face à un campement désert, dans lequel le
Carmathan se bornât à piller les matériels et vivres laissés en plan, il était décidé de repartir
vers Valls, dans l'espoir de gagner quelques heures de plus, pour permettre aux troupes en
provenance de la Passe Héliotrope d'arriver.

Mais, l’ennemi sur les talons, il était finalement opté pour une bataille, Dulgar, Yamsha et
Ragnar ayant identifié en chemin un endroit propice, au sommet d'une colline dont seules
certaines parties n'étaient pas couvertes de bois ; je subodorais également le fait, avec raison,
que les efforts déployés durant la nuit pour modifier le terrain avaient durablement éprouvé
les forces de la mage du Cormyr et que, si la bataille avait lieu durant le jour, elle n'y
participerait pas. Hélas, j'eus beau empêcher la cavalerie adverse de charger, la contraignant
même à se séparer et, bien plus, à s'égarer dans les forêts de sapins de part et d'autre de la
route où, gênés par les arbres et un sol inégal, de nombreux cavaliers firent alors une cible
parfaite pour des mercenaires menés par un Ragnar écumant et le poignard entre les dents,
cela ne fut que de courte durée.

Il faut en effet bien croire que le harcèlement conduit par le mage du Cormyr avait porté ses
fruits : épuisés, et n'ayant pas eu le temps de se nourrir le jour même, les soldats devaient
montrer rapidement de grands signes de faiblesse.
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Contre toute attente, ce furent même les Nains qui payèrent le plus lourd tribut par le sang
versé lors du premier assaut, même s'il faut sans doute considérer que, dans leur cas, c'est le
caractère inhabituel des lieux pour un peuple rompu au combat souterrain qui dût les
perturber.

J’observais néanmoins rapidement deux choses : d'une part, l'unité qu'affrontait les Nains était
particulièrement bien armée et entraînée, et il s'agissait a priori de l'infanterie d'élite du
Carmathan, dont Ragnar nous avait rapporté l'existence ; d'autre part, malgré la réitération à
plus grande échelle de la tactique tentée lors de la bataille contre l'Arcata quelques semaines
plus tôt, et visant à pousser l'infanterie de base à faire retraite par des ordres faussés, je
constatais qu'il n'en était rien et que, manifestement, l'infanterie d'élite ne conférait pas qu'une
supériorité militaire au Carmathan, elle donnait également à l'ensemble de ses troupes un
moral plus important.

Mais il ne sert à rien de s'étendre sur ce qui, il faut bien le reconnaître, fût une bataille perdue.
Dulgar eût sans doute raison d'ordonner la retraite vers Valls. Là, le temps joua pour nous :
lorsque nous y parvînmes et que le Camathan nous y rejoignît, la nuit allait tomber et il était
trop tard pour une bataille entre deux armées dont l'essentiel était composé de soldats
humains. Et, à nouveau le Carmathan nous demanda une reddition sans conditions, ses
émissaires étant cette fois-ci accompagnés par la mage du Cormyr qui les avait finalement
rejoints mais, alors que lors de la première bataille, la demande d'un temps de réflexion
formulée par Dulgar pour gagner du temps n'avait pas joué, cette fois-ci, la nuit nous fût
accordée ; sans doute parce qu'ils n'avaient pas le choix. Cette nuit fût heureusement mise à
profit par les officiers pour réunir toutes les troupes, celles d'Héliotrope étant arrivées.

Et lorsque l'aube se leva, ce fût le début d'une longue, très longue journée de combats, où
longtemps, il fût impossible de dire quel camp l'emportait : que les troupes régulières menées
par Yamsha maintiennent un habile statu quo, c'était, contre toute attente, l'infanterie d'élite
emmenée par Dulgar et réunissant pour l'occasion Nains, mercenaires et soldats de la garde
ducale qui devait reculer sous les coups de l'infanterie d'élite adverse ; que la cavalerie mêlant
hommes et Centaures avec sa tête Cassius subisse une contre-attaque d'une cavalerie comptant
le double d'hommes et c'était l'unité d'archers dont j'ordonnais les tirs qui devait faire pleuvoir
la mort, avant de devoir se résigner une heure plus tard à attendre que les rangs s'éclaircissent
pour ne pas risquer de blesser nos propres troupes. Et ce fût un perpétuel flux et reflux, cette
marée humaine venant s'échouer à intervalles réguliers au pied des remparts de Valls dans le
bouillonnement d'une écume sanglante...

Jusqu'à la victoire.

J'avais bien compris que la clef de la victoire était l'élimination de l'infanterie d'élite adverse,
et, à chaque fois que je le pouvais, j'avais ordonné aux Elfes des bois et aux chasseurs de
joindre leurs traits et leurs efforts à ceux de notre infanterie d'élite. Et c'était bien cela : une
fois celle-ci taillée en pièces, l'armée adverse fût mise en déroute ; mêmes ses unités encore à
peu près vaillantes se mirent à fuir. Et avec le rougeoiement annonciateur du coucher du soleil
montait la rumeur de la victoire à laquelle nombreux étaient ceux – soldats comme habitants
de Valls – qui ne croyaient plus quelques heures plus tôt.

Et maintenant ? Au-delà du fracas des armes et du choc de l'acier, que tirer de tout cela ? Vers
quoi allons-nous ?
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Certains des prisonniers faits dans les rangs adverses nous ont indiqué que les trois baronnies
centrales de la Damarie – l'Ostel, le Polten et le Morov – formeraient une alliance pour nous
affronter à leur tour. C'est sans doute vrai, maintenant que nous savons par les augures de
Cassius que tous les nobles de l'ancien royaume de Damarie ne sont que des pantins dont le
Roi-sorcier de Vaassie tire les ficelles. Mais que faire ?

Dans l'immédiat, faut-il s'arrêter et profiter du répit gagné, ou au contraire, malgré des troupes
épuisées et saignées à vif, marcher sur Ravensburg et annexer à son tour le Carmathan ? Faut-
il laisser les troupes se reposer et les entraîner ? Faut-il user de diplomatie avec les autres
baronnies ou faire preuve de la plus grande fermeté ? Et de combien de temps disposons-
nous ? Trois jours ? Trois semaines ? Trois mois ? Seuls des guerriers expérimentés comme
Dulgar, Cassius ou Kilhaan pourraient sans doute nous le dire avec certitude s'ils pouvaient
observer les préparatifs adverses et leur degré d'avancement ; peut-être devrais-je user de
magie pour les conduire discrètement quelques heures dans les places-fortes adverses...Et, par
ailleurs, il reste la menace perpétuelle de la Vaasie, dont nous ignorons tout, jusqu'aux
premières lieux au-delà du Défilé Héliotrope, et, depuis les Monts Galène, l'œil du Grand-père
sur celui-ci...

Il faudrait aussi conforter la stabilité économique du Défilé, encore hésitante et qui dépend
tout entière du rendement des mines d'héliotropes, lesquelles ne sont désormais plus protégées
que par la milice alors qu'elle se trouvent au cœur des Monts Galène...

Et après, au-delà ? Quel avenir ? Terrasser le Morov signifierait aussi prendre Héliogabale,
l'ancienne capitale de la Damarie, que nous sommes en train de mettre à feu et à sang. Il n'y a
pas si longtemps, Cassius avait pressenti qu'il était nécessaire d'unifier à nouveau les duchés
et baronnies face à la Vaasie ; mais, je le pressens, cette unité militaire ne se fera pas sans
unité politique : les hommes ont besoin d'une cause pour laquelle se battre, ils veulent des
symboles plus que de l'or ; la promesse de jours meilleurs. Les hommes ne vivent pas des
millénaires comme nous autres, ils sont prêts à consumer en quelques instants leur vie, pourvu
qu'ils aient un but et une cause pour cela.

Il faut de nouveau un Roi à la Damarie, je le pressens...

Mais qui ? Dulgar ? Il est le général et sans doute bientôt le généralissime à qui tous doivent
la victoire, mais s'il doit revêtir un jour les atours de la royauté, ce sera sans doute à la tête du
Clan Orothiar ; pour la Damarie même, il ferait bien plutôt un excellent maître d'armes et
général en chef. Yamsha ? Peut-être que cesser de fuir son passé de noble en exil et assumer
le pouvoir lui confèrerait la sérénité qu'il cherche, mais je doute qu'il en veuille et, bien plus,
que les hommes soient prêts à l'accepter, tant il leur est dissemblable. Cassius n'a pas ce
désavantage : il est humain et il est populaire parmi les soldats comme parmi les habitants,
dont il partage la simplicité, mais il a déjà tant de responsabilités et refusera... Kilhaan ? Il est
évident qu'il pourrait vouloir le trône laissé vacant pour assurer sa propre puissance, assouvir
son autoritarisme et étendre l'influence de Tiamat face à Orcus...

Oui, c'est peut-être là que réside la clef...

Oui, se pourrait-il que Cassius se résigne finalement à assumer cette royauté pour éviter dans
l'intérêt du peuple qu'elle n'échoie à Kilhaan ? »