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ISABELLE COUTANT PEYRE

Avocat à la Cour
Ancien secrétaire de la Conférence

A Mmes et MM les Président et Juges


de la Grande Chambre
de la Cour européenne

Paris, le 30 décembre 2005


Requête n° 59450/00
Audience publique du 25 janvier 2006
Affaire : Ilich Ramírez Sánchez c/ France

Mesdames et Messieurs de la Cour,

1. Le Président de la Cour ayant refusé la comparution personnelle du requérant, Monsieur


Ilich Ramírez Sánchez, à l’audience publique du 25 janvier 2006, je vous indique qu’il sera
représenté par deux avocats, à savoir Monsieur Francis Vuillemin, avocat au Barreau de
Paris, ainsi que par moi-même, représentant le requérant depuis la requête introductive.

2. Afin d’actualiser l’information de la Cour, je vous prie de trouver ci-joint les dernières
décisions du Ministre de la justice concernant la mise à l’isolement de Ilich Ramírez
Sánchez, pour les mêmes motifs mécaniques depuis le 15 août 1004, à quelques variations
près :

- Décision du 15 avril 2005, applicable à compter du 24 avril suivant (prison de


Fleury-Merogis).

- Décision du 17 octobre 2005 à compter du 24 octobre suivant (prison de Fleury


Merogis)

- Décision du 9 novembre 2005 de mainlevée de mesure d’isolement pour


« translation judiciaire » vers la Maison d’arrêt de la Santé.

- Décision du 30 novembre 2005 s’appliquant à compter du 9 novembre précédent


( !) jusqu’au 24 janvier 2006 (prison de La Santé)

215 bis, Boulevard Saint Germain 75007 PARIS

Tel n° (33) 01.42.22.84.95 - Fax n° (33) 01.42.22.16.69


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Il est notable de constater que sur le plan des examens médicaux essentiels à l’évaluation
de la compatibilité de l’état de la personne avec la mise à l’isolement, le gouvernement
français fait preuve d’une désinvolture coupable.

En effet, la décision du 24 avril 2005 a été prise sans avis médical (mentionné avis non
joint, avec la précision manuscrite : « sans objet »)

La décision du 17 octobre 2005 vise un avis médical joint mais dont copie n’a pas été
remise au requérant.

Entre ces deux décisions une procédure de prolongation de mise à l’isolement a été
diligentée mais la copie de la décision n’est pas en possession du requérant. Par contre il
avait obtenu directement du médecin, copie de son avis dans lequel il indiquait qu’il
« n’était pas compétent pour définir le retentissement des conditions de détention sur son
état psychologique », évoquant en outre les doléances du requérant « face aux difficiles
conditions de détention en isolement total ».

La décision de prolongation de mise à l’isolement du 30 novembre 2005 présente une


signature à l’emplacement du visa du médecin, non identifié, avis non joint.

Il ressort de cette description que le gouvernement français ne se préoccupe pas de vérifier,


ni même de demander l’avis pourtant obligatoire du médecin, tel que prévu par l’article
283-1 paragraphe 7 du Code de procédure pénale, ni a fortiori, de vérifier si son état est
compatible avec la prolongation de mise à l’isolement, avant d’ordonner ladite
prolongation

Cette attitude est d’autant plus grave qu’il s’agit d’un prisonnier maintenu à l’isolement
total depuis le 15 août 1994, soit depuis 11 ans et 4 mois et demi, à l’exception d’une
période entre le 17 octobre 2002 et le 7 mars 2004 (14 mois) et qui souffre d’un diabète né
de ses conditions d’emprisonnement.

3. Un recours pour excès de pouvoir a été formé devant le Tribunal administratif contre
une décision de prolongation de mise à l’isolement en date du 17 février 2005.

Par jugement du 15 décembre 2005, le Tribunal administratif a annulé cette décision pour
non respect de la procédure fixée par l’article D 283-1 du Code de procédure pénale.

Malgré cette violation des garanties prévues par la loi à l’égard de la personne
emprisonnée, le tribunal décidait in abstracto, pour les mêmes motifs stéréotypés que ceux
relevés dans les décisions du gouvernement, que la mise à l’isolement de Ilich Ramírez
Sánchez était fondée, rejetant l’existence d’un quelconque préjudice.

Par ailleurs, le tribunal prenait prétexte de la situation économique de la partie condamnée,


pour refuser de mettre à la charge du ministre de la justice l’indemnisation des frais de
procédure du demandeur. Ce procédé vise clairement à dissuader d’exercer des recours
pour excès de pouvoir, dont le coût reste finalement entièrement à la charge du demandeur
malgré l’annulation de la procédure.
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En outre, en décidant de ne tirer aucune conséquence de la violation de la procédure légale


par l’administration, le tribunal cautionne ainsi le caractère arbitraire de la décision de
prolongation de mise à l’isolement.

4. Observation sur la lettre du gouvernement français en date du 6 décembre 2005


concernant la demande de satisfaction équitable

Le gouvernement français persiste à considérer que les avocats devraient travailler


gratuitement, faisant fi des lourdes charges fixes professionnelles résultant pourtant de la
pression fiscale et des charges sociales, représentant en moyenne pour les professions
libérales plus de 50 % des revenus professionnels, et en l’absence de tout régime de
garantie de revenu minimum.

D’autre part, doit être écartée l’argumentation du gouvernement portant sur une non
justification du règlement effectif des frais et honoraires des avocats, ce qui selon lui, ne
rendrait pas recevable les demandes au titre de la satisfaction équitable.

En effet, les notes de frais et honoraires des avocats constituent des factures exigibles, sauf
contestation par le client, ce qui n’est pas le cas, d’autant plus que les tarifs appliqués sont
très modérés.

Le gouvernement n’est donc pas recevable à contester le caractère exigible desdites


factures.

Il sera en outre rappelé à nouveau que les seules communications de Ilich Ramírez Sánchez
depuis le 15 août 1994, sont celles qu’il entretient avec ses avocats et épisodiquement
celles avec le personnel de l’ambassade de son pays, les demandes de visites d’autres types
lui étant refusées par le gouvernement.

Compte tenu de la durée de la mise à l’isolement total du requérant, il est certain que la
fréquence de ces seules visites, nécessitées par les procédures en cours – alors que copie
des dossiers lui est refusée – permet de diminuer les effets de la destruction organisée,
physique et mentale, contre la personne.

Je vous prie d’agréer, Mesdames et Messieurs de la Cour, l’expression de ma considération


distinguée.

Isabelle COUTANT PEYRE