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31/12/2017 Association Charles Mopsik

Voir : " Une théosophie transhistorique de l'holocoste, esquisse d'un


modèle à partir de la pensée cabalistique" paru dans Pardès, n°9-10
- "Penser Auschwitz", 1989, p. 211-221 : Réédité dans "Chemins de
la cabale" Charles Mopsik, l'Eclat, 2004.

UNE DISCUSSION AVEC CHARLES


MOPSIK :
LA SHOA COMME PUNITION DIVINE ...

Rivon Krygier
Les lignes qui suivent ne constituent pas un article
soigneusement peaufiné mais le fragments d'une
correspondance. Elles rapportent une discussion erratique
et inachevée entre Charles et moi, par courriel, sur un
sujet évoqué dans la presse, et qui nous tenait à cœur.(1)
Je n’aurais sans doute jamais cherché à la divulguer si la
disparition prématurée de Charles et le besoin de faire
encore entendre sa voix ne m’y avaient poussé et si je
n’étais convaincu de l’intérêt de faire connaître cette
facette si fascinante et méconnue de l’homme. Charles
n’était pas simplement le grand savant traquant la pensée
« théologique » des grands d’Israël. Ceint de sa puissante
armada critique, de son scepticisme espiègle et caustique,
il savait au demeurant se faire plongeur, explorateur,
chercheur éperdu de sens, mettre en jeu sa foi intime, ses
sentiments et ses valeurs. Il considérait la Cabale non
comme une relique curieuse, mais comme une grille de
lecture audacieuse – bien plus pertinente que la
philosophie classique – susceptible de bouleverser notre
regard trop convenu sur les questions actuelles et
existentielles. Que la mémoire de mon ami et maître soit
bénie à jamais.
*
 
Extrait d’une lettre ouverte du rabbin Daniel Farhi pour Tribune
juive (31 janvier 2000) :
 

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[Concernant] le livre d'entretiens du grand rabbin Joseph


Sitruk avec Bertrand Dicale et Claude Askolovitch, «
Chemin faisant » : […] Les propos qu'y tient l'actuel grand
rabbin de France sont confus et mélangés. S'il est vrai
qu'il semble s'insurger à certains moments contre la
théorie de la Shoa comme résultant "d'une sanction divine
à l'égard des victimes" (p. 325), il n'en reste pas moins
qu'à plusieurs reprises, il développe la théorie inverse.
Quelques exemples : il cite le Deutéronome (chapitre 28)
" Si tu n'obéis point à la voix de l'Éternel" qui "énumère
les malédictions : le mépris et les sévices dont les nations
accableront le peuple juif, les plaies et les calamités, les
souffrances et les persécutions." (p. 326). À la question de
ses interlocuteurs concernant le "lien entre la Shoa et
l'abandon de la religion par une partie du peuple juif", il
répond : « Je m'inscris en faux contre cette relation de
cause à effet [.] Reste un certain nombre de choses
troublantes. À Brunswick en 1834, le premier congrès des
rabbins réformés autorise officiellement les mariages
mixtes sans conversion préalable. Le rav Israël Salanter,
éminent rabbin orthodoxe de l'époque, proteste en
écrivant que si les Juifs se marient avec des fidèles de
n'importe quelle autre religion sans autre formalité,
viendra un jour où les nations du monde interdiront aux
Juifs de se marier en leur sein [...] Quatre-vingt dix neuf
ans plus tard, Hitler interdit les mariages entre Juifs et
Allemands [...] Ce genre de coïncidence n'a pas échappé à
nos maîtres » (p. 327). Ailleurs, le grand rabbin Sitruk
établit un lien entre la "sanction" de la Shoa et la création
de l'État d'Israël, rapprochant deux chapitres du
Deutéronome (p. 328-29). Plus loin, il n'hésite pas à
prêter de curieux propos au rabbin Charles Liché (lui-
même déporté) selon lesquels il aurait constaté "dans la
période qui a précédé la Shoa une terrible décomposition
morale dans le judaïsme, une tendance à l'assimilation
portée à son comble" (p. 329). Autre jugement du chef
spirituel du Consistoire : « Ainsi, pour nos sages (sic),
l'explication de la Shoa ressemble-t-elle à cette image du
fumeur (re-sic) qui meurt d'un cancer du poumon pour
n'avoir pas ménagé sa santé. Pour filer la métaphore, je
vous dirais qu'Israël ne peut pas mourir paisiblement dans
son lit quand Israël n'est plus Israël » (p. 331). À une autre
question du journaliste, établissant un parallèle entre le
destin de Job et la Shoa, Joseph Sitruk cite le cas d'un
ancien déporté ayant fait teshouva et qui "vit aujourd'hui
dans la piété et le bonheur" (p.336). Et il poursuit :
"Certains ont peut-être écrit trop tôt leur colère, alors que
d'autres ont attendu de comprendre" (p.337). Et pour
finir, aux propos de son interlocuteur établissant un
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parallèle entre le programme du parti laïc Shinouï et "le


message libéral et libertin qui a perverti le judaïsme avant
la Shoa", il répond tranquillement : "Tout à fait " (p.345).
 
(1) Pour une meilleure lisibilité, j’ai apporté certaines retouches à mon
message tout en conservant la trame improvisée et son argumentation. Je
me suis bien gardé en revanche de remanier le texte de Charles, si ce n’est
par de très légères corrections stylistiques.

 
*
 
Message de Charles Mopsik à Rivon Krygier :
 
Cher Ami,
 
J'ai lu avec attention la lettre du rabbin D. Farhi que tu as
eu la gentillesse de me faire parvenir. Il me semble réagir
avec raison aux propos du rabbin Sitruk. Sur le fond de la
question, je crois qu'il y a justement, dans le Zohar sur les
Lamentations, des éléments qui pourraient enrichir le débat,
si débat il y a. À la question des souffrances endurées par
Israël, il répond finalement : Elles sont sans raison ! Au
lieu de rechercher une explication justificative et d'insister
sur la culpabilité, il ouvre une autre perspective en parlant
du retrait du « Père » (sefira Tifèrèt) et de l'impuissance de
la « Mère » (sefira Malkhout). Celle-ci ne souffre plus à la
place de ses enfants, comme avant la destruction du
Temple, mais avec eux. Si l'on suit encore le Zohar, le «
Serpent » joue un rôle majeur : il représente non pas tant
le mal absolu que le « rien » (ce qui n'a pas de sens,
l'insignifiant). Et c'est cela qu'introduit l'exil (la ruine du
Temple qui remonte elle-même à un désastre
métaphysique primordial assez complexe et obscur) : la
possibilité de souffrir sans cause, sans que les fautes (qui
existent toujours évidemment) ne suffisent à expliquer
cette souffrance. Celle-ci est sans raison (ou n'a que des «
raisons » historiques, économiques, politiques, tel est le
déterminisme symbolisé par le discours du Serpent et la
logique implacable qu'il représente...), et le drame le plus
grand, le plus insupportable, réside dans ce « sans raison ».
Le Zohar le dit quelque part en toutes lettres : les Israélites
souffrent « sans raison ». Parler de « culpabilité » pour
expliquer la Shoa, c'est entrer dans le jeu du Serpent,
adopter comme lui une logique déterministe et une

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approche littéraliste de la Torah... Il existe bien un


déterminisme historique, mais il ne faut pas le confondre
avec Dieu... Pour le déjouer ou lutter contre lui, il faut
d'abord le reconnaître et ne pas le confondre avec Lui.
Que Dieu nous préserve de la morsure des serpents,
même des plus petits.
 
Amicalement et Shabbat Shalom, Charles
 
 
***
 
Extrait d’une dracha du rabbin Ovadia Yossef prononcée à
Jérusalem, le 5 août 2000, à
l’approche de Tichâ be-Av :
 
“Les six millions de juifs, tous ces pauvres gens qui ont
été décimés par les mains de scélérats, les Nazis, que leur
nom soit effacé, était-ce sans raison ? Non. Ceux-là
étaient tous la réincarnation d’âmes antérieures qui
avaient fauté et entraîné la faute d’autres, commettant
toutes sortes de transgressions. Ils s’étaient réincarnés
dans le but de redresser leur situation mais ils ont subi,
ces pauvres gens, tous les tourments et supplices par ceux
qui les ont assassinés durant l’Holocauste. Ce n’était pas la
première fois que leur âme était venue au monde, ils
étaient venus pour expier leurs fautes. »
 
Extrait du journal Le Monde, 8 août 2000 :
 
Le rabbin massorti, Rivon Krygier, juge que les propos
d'Ovadia Yossef sont « une forme de sacrilège et une
insulte à la mémoire des victimes de la Shoa ». Selon lui, «
les religieux qui tiennent ce genre de propos procèdent
par intimidation à des fins de propagande, en mettant
l'accent sur la culpabilité. »
Pour le rabbin massorti, « des malheurs peuvent intervenir
sans qu'une faute préalable ait été commise. Il existe
plusieurs interprétations théoriques sur l'origine du mal,
mais personne ne peut prétendre identifier les

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motivations de Dieu. » Selon lui, la réincarnation est « une


croyance respectable » mais qui n'est pas « un dogme ».
 
Suite à quoi, Charles M. demande à Rivon K. de lui expliciter son
point de vue :
 
Cher Charles,
 
Tentons de dépasser la réaction épidermique à ces propos
scabreux et agaçants. La Shoa est un si grand désastre
qu’il est difficile d’en interpréter le sens sur le plan
théologique. La difficulté tient en l’occurrence à la
question de « l’opportunité » : pourquoi est-ce arrivé
justement à cette époque, à cette génération, à ceux-ci et
non à d’autres ? La question est trop sérieuse pour être
traitée à la légère. C’est pourquoi, avant tout, l’urgence est
d’arrêter les explications simplistes qui ont cours : elles
sont le plus souvent injurieuses voire blasphématoires.
Elles se concentrent sur une cause minime, mesquine, le
plus souvent un manquement rituel, pour expliquer et
justifier l’horreur indicible comme constituant le « juste
châtiment » : ici, on bavardait trop pendant les prières, là
on ne posait plus les tefillin, etc. Il en va ainsi des
insinuations du rabbin Sitruk concernant les mariages
mixtes célébrés par des rabbins réformés. La justice divine
apparaît alors comme maniaque et cynique. Ce discours
qui place la méticulosité rituelle au centre de la religiosité
(et de la culpabilité, ce qui va hélas souvent de pair), sera
toujours pour moi comme une forme de strabisme. Même
quand l’auteur des Lamentations considère la destruction
du Temple comme un châtiment collectif, il estime que
les fautes incriminées consistaient précisément à avoir tué
des innocents : « dam tsadikim » (Lamentations 4:13), le sang
de justes ayant été versé par des prophètes et des prêtres
…!
 
Faut-il dès lors, pour échapper à de telles caricatures ou
au scandale de la mort de millions d’innocents, répudier
toute notion de juste rétribution et fonder une nouvelle
théologie ? À mon sens, il n’est pas besoin d’inventer de
nouvelles catégories religieuses, comme si l’événement de
la Shoa était impensable dans le cadre conceptuel existant
depuis toujours.

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C’est l’idée même de la responsabilité, au centre du


judaïsme, qui génère secondairement la notion de
rétribution : les actions bonnes ou mauvaises le sont car
elles ne restent pas sans conséquences sur la destinée
humaine. L’homme doit répondre de ses actes, et Dieu
répond aux actes de l’homme, l’un et l’Autre influant sur
le cours du monde. C’est justement parce que Dieu réagit
à l’homme, et n’agit pas indépendamment de l’homme en
imposant Sa volonté, que la justice divine ne se déploie
pas de manière nette et catégorique. La providence divine
est limitée par le champ d’action humain. Au demeurant,
dans cette situation interactive où l’ordre de justice peut
être contrecarré, il peut tout aussi bien être alimenté, si
bien qu’il est parfaitement concevable que la souffrance, à
quelque échelle que ce soit, puisse survenir en raison
d’une ou plusieurs fautes antérieures.
 
Même si cela peut déplaire et être peu supportable, la
rétribution collective sur l’ensemble d’un groupe ou d’un
peuple se conçoit selon un principe de répercussion et de
solidarité de destinée, de responsabilité mutuelle ou
commune qui se déploie sur les générations, et peut en
conséquence frapper également des innocents : « Au jour
de la colère de l’Éternel, nul n’a échappé, nul n’est
demeuré sain et sauf. Ceux que j’avais soignés et élevés,
mon ennemi les a anéantis » (Lamentations 2,22). Mais sans
récuser cette conception fondamentale, il est tout autant
admis par notre Tradition qu’à côté des effets de
rétribution, la souffrance puisse survenir sans qu’il y ait eu
faute préalable : elle fait partie de la condition humaine en
tant que telle. L’injustice règne dans le monde de la
Création car celle-ci demeure inachevée. Des innocents le
payent. Le séjour dans ce monde étant sous le signe de
l’épreuve (Job), de l’éloignement de Dieu. La souffrance
et l’aléatoire sont incontournables. Cet état est rendu sur
le plan symbolique par la nuisance du Satan.
 
Pour la Bible également, le désastre peut résulter d’une
faute antérieure qui incombe à l’humanité tout entière
(Adam) ou, s’agissant des Juifs, à leurs ancêtres, sans qu’il
n’y aille directement ou principalement de leur faute
propre : « Nos pères avaient péché et ils ne sont plus, et
nous portons le poids de leurs fautes » (Lamentations 5:7).
Simplement, les effets de la déchéance provoquée
perdurent et se répercutent sur les générations suivantes,
de sorte qu’à l’identique l’oeuvre de réparation reste à
accomplir par le travail collectif de la nation tout entière,
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de génération en génération. La génération qui subit


l’effet d’accumulation et connaît le « trop-plein », l’effet
ultime de la déchéance, comme ce le fut pour la
génération de la destruction du Temple, n’est ni plus ni
moins « coupable » que les autres. La déchéance n’est pas
le plus souvent liée à une méchanceté présente, mais à
une incapacité antérieure à surmonter certaines difficultés
morales, et à dépasser un état de fait atavique. L’individu
ou le peuple souffrent et payent plus fondamentalement
le prix de l’inachèvement originel du monde, du mal qui
s’est insinué dans le monde, de l’exil ou de « l’éclipse » de
Dieu, que la rançon d’un hypothétique goût pervers à
faire le mal.
 
Il importe de rassurer et soulager la conscience en
clarifiant le fait que la souffrance ne dépend pas que de
soi. La Tradition admet qu’elle puisse ne pas être méritée
ou être démesurée par la hargne ou l’indifférence des
autres, disproportionnée donc car sans commune mesure
avec le degré de culpabilité (exemple : le supplice de
Rabbi Akiva). Elle peut être consécutive à une mise à
l’épreuve ou être la conséquence d’un état général dont
des personnes en particulier ne peuvent être tenues pour
directement responsables. L’outrage, outrancier, que
provoque le fait de prétendre avoir localisé la faute ou le
fauteur qui est à l’origine du désastre, réside dans le fait de
faire peser de façon aléatoire la responsabilité sur une
seule génération, sur un seul individu, parfois sur un seul
de ses actes. Pire, il y a dans le fait de désigner des
victimes, en prétendant par un pouvoir quasi-oraculaire,
les avoir clairement identifiées comme étant les fauteurs
du trouble, un procédé aussi méprisable que celui de
l’antisémitisme, qui consiste à désigner le juif mal-aimé
comme bouc émissaire pour ensuite le jeter en pâture à
Azazel, et s’en trouver ainsi purifié. Il y a là enfin, une
forme odieuse de récupération : intimider, épouvanter le
public par la terreur du châtiment et le malêtrede la
culpabilité pour l’inciter à se soumettre à l’autorité des
prédicateurs.
 
C’est en ce sens que dire, comme le rabbin Ovadia
Yossef, que les victimes de la Shoa sont des « âmes
réincarnées venues expier en ce monde leurs fautes
antérieures » me paraît blasphématoire : on fait de Dieu
un épouvantail. Certes, certains cabalistes visionnaires ont
pu naguère se faire fort d’identifier la préhistoire
migratoire de certaines âmes dont ils étaient les
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contemporains.(2) Mais de là à prétendre qu’untel


succombe inéluctablement pour des fautes ante vitam…
Collective, l’assertion paraît plus encore aléatoire et
péremptoire. À cela, n’y a t-il pas lieu de répliquer par la
parole d’un vrai prophète : « car vos pensées ne sont pas
Mes pensées, ni vos voies ne sont Mes voies, dit l’Éternel.
Mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre,
autant Mes voies sont au-dessus de vos voies, et Mes
pensées de vos pensées » (Isaïe 55,8-9) ? Le paragraphe
194 du Sefer ha-Bahir laisse entendre que Moïse connaissait
la règle de transmigration des âmes comme moyen
d’expiation mais qu’il ne prétendait pas pour autant
connaître la logique de distribution appliquée aux
individus ! Mais bon, Moïse lui était l’homme le plus
humble de la terre…
 
Les spéculations autour de la « réincarnation expiatoire »
me laissent avec d’autres questions : certaines dubitatives,
d’autres rhétoriques et beaucoup d’autres, colériques. Les
voici :
– Tu m’as fait observer que selon la conception de la
réincarnation généralement admise, celle de Isaac Louria
(Chaâr ha-guilgoulim), la réincarnation est presque
exclusivement celle des mâles, celle des femmes étant très
rare et sous forme d’âme « greffée » sur celle d’autres
femmes (ibour)… Qu’en est-il alors de la « culpabilité » des
femmes si nombreuses qui ont péri au cours de la Shoa ?
– La thèse d’Ovadia Yossef risque inévitablement,
même si ce n’était pas son propos, de détourner la
responsabilité de la Shoa sur les victimes et
d’exonérer ainsi les bourreaux abjects. En faisant
valoir principalement une causalité mystique de
rétribution, ne promeut-on pas les véritables
coupables au rang de justiciers
 
– A-t-on aucune raison de penser que la génération de la
Shoa, plus que toute autre, a commis un crime si
inexpiable qu’elle méritait d’être ainsi suppliciée ? En
prétendant qu’une « pauvre » génération n’a pas
présentement péché mais n’a fait qu’expier pour une vie
antérieure dépravée, on ne fait que remonter le problème
de l’injustice en amont, et on l’aggrave. Les membres de
cette génération (les six millions de morts mais aussi tous
ceux qui ont souffert de la Shoa), auraient-ils donc
commis dans leur vie antérieure des crimes aussi

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abominables que ceux des nazis pour « mériter » un tel


sort ?
– Pourquoi les victimes souffrent-elles d’une faute dont
elles n’ont ni ne peuvent espérer même avoir conscience ?
N’est-ce pas ce qu’il y a de plus cruel : payer pour une
raison inconnue qu’on ne peut même pas restituer par
introspection, car elle n’appartient pas à la vie consciente
que l’on mène ? Cela ressemble plus à la Tragédie grecque
qu’à tout texte biblique.
– L’idée d’une « souffrance purificatrice » justifiant à elle
seule une réincarnation me semble étrange au judaïsme ou
me tromperais-je ? La fonction communément admise de
la réincarnation est, me semble-t-il, non pas de revenir sur
terre pour expier, brûler dans « l’enfer terrestre », mais
pour réparer la faute par des actions méritoires, devant
permettre justement d’échapper au « purgatoire » de la
Géhenne. Mais il faut admettre que les propos, tels qu’on
les trouve dans le Sefer ha-Bahir (§ 195), qui est la source la
plus ancienne sur ce thème (3) laissent planer une certaine
ambiguïté : d’un côté, le juste souffrant souffre pour des
péchés commis dans une vie antérieure ; de l’autre, la
parabole de la vigne et de la clôture laisse entendre la
réincarnation en vue d’une réparation et non de simple
expiation.
– L’explication par la réincarnation vise notamment à
expliquer pourquoi des innocents comme des enfants ont
pu périr si atrocement. Mais « innocents », ils ne le sont
plus s’ils sont venus au monde pour expier ! Or s’ils
étaient vraiment innocents, dotés d’une âme pure et
intacte comme le dit la liturgie (cas de figure que le
judaïsme envisage donc tout à fait), ne serait-ce pas alors
le pire opprobre que de leur imputer une telle culpabilité ?
N’ont-ils pas droit au moins à une présomption
d’innocence ? La Halakha qui interdit de faire porter le
soupçon sur ceux qui sont présumés innocents, « lahchod
bi-kechérim » (4), ne prohibe-t-elle pas plus encore de les
tenir pour définitivement coupables et damnés ?
 
Bien à toi,
 
Rivon
-------------
(2) Cf. G. Scholem, La Mystique juive, 1985, p. 219

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3 Cf. G. Scholem, La Mystique juive, Paris, 1985, p. 203.


4 Cf. Chabbat 97a, à propos de la défiance de Moïse à
l’égard d’Israël.
 
 
*
 
Charles répond à Rivon Krygier
 
Cher Rivon,

Je suis assez étonné des réactions qui affluent sur les


déclarations du Rav Obadia Yossef, qui sont en fait très
banales et qui relèvent des croyances populaires qui
circulent depuis très longtemps. Il est clair qu'il y a
aujourd'hui des réactions dans la grande presse à cause
des événements récents (discussion à Camp David,
montée en puissance du parti Shass, etc.).
L'impact politique des récents propos de R. O. Y.
constitue leur véritable intérêt, et tous les discours se
perdent à vouloir discuter de ce qui n'est qu'affaire
d'opinion et non de doctrine. Après tout, R. O. Y. ou tout
autre juif a bien le droit de croire à tout ce qu'il veut en
matière de religion, comme n'importe qui sur cette terre,
sans qu'il lui soit reproché de blasphémer. Ton article est
intéressant car il déplace la question sur ce qu'elle devrait
être : affaire de réflexion approfondie, de pensée
théologique et philosophique. Je regrette seulement que tu
utilises le mot « blasphématoire » qui n'ajoute rien, et qui
ne fait que donner un caractère polémique, de guerre de
religion, à une question qui mérite mieux. Les médias en
France ou en Israël qui ont répercuté quelques propos
d'un chef de clan politique religieux assez populaire tirent
profit de façon assez honteuse de cette occasion pour
tirer à boulets rouges sur un vieux bonhomme qui n'a fait
que répercuter des idées communes, c'est d'ailleurs ce
qu'il fait le plus souvent. R. O.Y. n'est ni un théologien, ni
un cabaliste, il est expert en matière de halakha
concernant la vie quotidienne. La fatalité a fait de lui un
chef respecté et écouté d'un parti religieux d'exilés
d'Afrique du Nord, qui se trouve avoir assez de députés
pour faire ou défaire les coalitions en Israël. Ses
déclarations en matière « théologique » n'ont jamais eu
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aucune importance ni aucun écho ! Sauf quand la presse


ignorante s'en mêle et cherche à en tirer parti. Mais en un
sens, tu as raison, le R. Obadia Yossef, ainsi que Joseph
Sitruk, blasphèment, ni plus ni moins d'ailleurs que tous
les hommes qui, depuis l'aube des temps, ont pris
position sur Dieu comme auteur du monde et du bien et
du mal. On ne peut pas parler de ces choses sans
blasphémer, et cela ne veux pas forcément dire qu'il vaut
mieux se taire, mais simplement, qu'il faut lucidement
savoir que l'on blasphème et qu'on ne peut faire
autrement. Il faut simplement montrer que R. O. Y., et
ceux qui disent comme lui, se trompent, commettent une
erreur d'interprétation par rapport à la tradition, sans pour
autant les labelliser en tant que blasphémateurs. Qui sait
qui a raison et qui a tort dans un tel champ de
questionnement ? Il ne faut craindre ni la complexité, ni
l'obscurité en de telles matières. Tes réflexions sont très
riches et ouvrent de vastes perspectives, cependant il n'est
pas nécessaire de te servir du vocabulaire des inquisiteurs.
Sur le fond, j'aurais bien envie de rediscuter de plusieurs
points avec toi. Il y a aussi des textes intéressants à
étudier, comme celui de R. Isachar Teichtal, ou même de
R. Yoel Teitlbaum, le chef des Satmar qui se situent aux
antipodes l'un de l'autre, mais qui traitent de front ces
questions.
À bien des égards, la Shoa est encore une souffrance et
non pas un événement historique qui se prête à
interprétation. Il est puéril d'interpréter rationnellement
une souffrance, on ne peut que chercher des apaisements.
Je crois que les Lamentations et la récitation des qinot, sont
aussi des moyens d'apaisement qui ne règlent rien – ce
n'est pas leur but – mais qui au moins permettent de
prendre conscience qu'il n'est pas d'interprétation qui
vaille. Lévinas avait parlé d'un « au-delà du verset »… Je
crois que Tisha Be-av nous force à parler d'une « fin du
verset », au sens de finitude et de limite. Seuls les
cabalistes qui ont pensé en profondeur la notion de «
néant », ont trouvé quelques propos capables de se situer
au niveau de la souffrance. Il y a aussi une lecture «
existentialiste » de la théosophie cabalistique, en
particulier par R. Nahman de Bratslav. Face à l'abîme, il
ne peut y avoir qu'une pensée de l'abîme ou le silence
total…
 
Cette pensée se trouve aussi chez certains cabalistes. Par «
abîme », je n'entends pas l'indicible. Je crois que la Shoa
n'est pas quelque chose d'indicible et qu'il faut au
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contraire la dire, la transmettre, l'explorer, etc. Mais elle


pointe sur le « rien » comme expérience et comme face à
face. On ne se relève jamais sans blessure du combat avec
l'ange (ou Dieu), et tel est la signification d'Israël. Le
blasphème est aussi une marque, parmi d'autres, qui vient
de cette blessure. Le mot Israël, tel qu'il est interprété
dans la Genèse même, signifie « vaincre Dieu ». Une telle
croyance, qui fait de l'homme ou d'un peuple un être qui
combat Dieu et qui l'emporte, n'est-t-elle pas un
blasphème ? (Je sais qu'il y a mille lectures possibles de ce
passage, mais restons au sens premier du texte). Et la
blessure d'Israël, c'est peut-être qu'il est Israël, c'est-à-dire
que dans le face à face avec Dieu, il a été le plus fort. Est-
ce que la blessure de Jacob est un châtiment ? Est-elle la
marque de sa force et de sa victoire ? Le prix à payer pour
son franchissement du Yabok, le fleuve de la mort ? La
Shoa n'est-elle pas pour
l'ensemble du peuple Juif une expérience du combat avec
Dieu, combat qui, selon le Zohar, prit la forme d'un
affrontement contre Samaël, une figure de l'Ange de la
Mort (en tant que chef angélique d'Edom) ? La blessure
d'Israël qui résulte de ce combat ne signifie pas la défaite
mais cette souffrance qui tenaillera encore longtemps le
lutteur. À l'inverse du R. Obadia Yossef, on peut
considérer les âmes de ceux qui ont péri dans cette lutte
cruelle comme les âmes les plus pures de la lignée de
Jacob, qui loin d'avoir été livrées au châtiment, étaient
seules capables d'affronter jusqu'au bout l'Ange des
ténèbres. Mais arrêtons net ces spéculations, je m'égare
sans doute et je blasphème sûrement sans le savoir et sans
m'en rendre compte. La liberté de pensée, y compris sur
ces sujets, est plus importante et utile que le risque du
blasphème.
Sur la question de la rétribution que tu abordes, il y aurait
beaucoup à dire. Les textes rabbiniques sont loin d'être
translucides à ce sujet. Il est dit qu'on ne doit pas attendre
de rétribution ni agir comme si l'on attendait une
rétribution, c'est là un principe très profond. Il me semble
que si les grands maîtres de l'Antiquité avaient pu nier la
croyance commune en la rétribution, ils l'auraient fait
volontiers. Ils se sentaient responsables de la religiosité de
tous, pas seulement de la leur, de celle des savants et des
connaissants. Les rabbins du Talmud ne tenaient pas à
exposer clairement et ouvertement toutes leurs idées, qui
heurtaient souvent les croyances du plus grand nombre.
S'ils l'avaient voulu, ils auraient rédigé des « catéchismes »
avec des dogmes explicites. Ils préféraient saupoudrer les

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31/12/2017 Association Charles Mopsik

textes d'énoncés souvent elliptiques, ainsi ils purent éviter


bien des schismes.
 
Je crois aussi que la violence, verbale et non verbale des
ultra-orthodoxes en Israël ou ailleurs se retourne
aujourd'hui contre eux. La roue tourne... Ils se trouvent «
rétribués » ainsi pour leurs agissements. Mais tout cela ne
fait qu’exacerber un conflit d'autorité, une controverse
religieuse qui aurait plutôt intérêt à devenir comme celle
de Hillel et Shammaï, une controverse d'amour, comme
dit le Zohar.
Amicalement,
 
Charles

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