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DOCUMENTALISTE

SCIENCES DE L’INFORMATION
Éditée depuis 1964 par l’ADBS,
l’Association des professionnels
de l’information et de la
documentation, la revue
Documentaliste-Sciences de
l’information est consacrée aux
aspects professionnels de
l’information-documentation,
ainsi qu’à la recherche en
éditorial
sciences de l’information.
Le site de l’ADBS (www.adbs.fr)
propose les sommaires de cette
revue depuis 1964, les
présentations des articles parus Précieux esprit bêta
depuis 1988, et les numéros
parus depuis 1998 au format
PDF (accès aux numéros de Olivier Roumieux, membre du Conseil d’administration de l’ADBS
moins de deux ans réservé aux
abonnés).
Le site CAIRN (www.cairn.info)
propose, aux formats HTML et
PDF, les numéros de cette revue Les révolutionnaires lecteurs de Documentaliste – Sciences de
publiés depuis 2001 (accès l’information me pardonneront – mais autant le déclarer dès
payant aux articles parus depuis
moins de deux ans). l’ouverture de ce numéro : le web 2.0 n'est pas à mes yeux une
Revue analysée dans les révolution. L'opposition « révolution – évolution », telle qu'elle
banques de données PASCAL a été retenue comme titre du dossier de ce numéro consacré au
et LISA, et dans le Bulletin
bibliographique INTD. web 2.0, n'en demeure pas moins pertinente pour évaluer et
mesurer les bouleversements technologiques, sociologiques et
Directrice de la publication :
Martine Sibertin-Blanc. d'usages que nous connaissons actuellement sur le web. Savoir discerner les tendances
Rédacteur en chef : prometteuses et les paliers importants constitue aujourd'hui une compétence précieu-
Jean-Michel Rauzier. se. Bref, distinguer le futile de l'essentiel devient l'apanage des professionnels de
Conception et coordination
éditoriale des dossiers : l'information qui ont su se doter d'une solide grille de lecture.
Dominique Brisson
Conseil de rédaction :
Catherine Baude, Arlette
Gestion de projets bêta
Boulogne, Annie Buffeteau, Mais attention à ne point trop se prendre au sérieux ! Après tout, une des leçons du
Stéphane Chaudiron, Jacques « moment web 2.0 » ne tient-elle pas dans le fameux « bêta » apposé sur tous les
Chaumier, Sylvie Chevillotte,
Dominique Cotte, Viviane sites de cette génération ? Le moment n'est-il pas venu de faire preuve d’un peu d’« esprit
Couzinet, Pierre Le Loarer, bêta » : accorder un peu plus d'importance au futile, s'ouvrir un peu plus à des idées un
Monique Letranchant, Françoise
Marceau, Claudine Masse,
peu insolites ou pas tout à fait abouties ?
Jean Meyriat, Florence Muet, Il suffit de quelques minutes pour se créer l'adresse électronique qui servira de sésame.
Paul-Dominique Pomart. La grande majorité des services web 2.0 ne s'adresse plus seulement aux internautes, mais
Conception graphique :
ProEdito également aux professionnels et éditeurs en place sur le marché. En leur proposant des
Photo de couverture : services gratuits, ou peu s’en faut. Alors pourquoi ne pas se lancer et tester ces services
© Saniphoto-Fotolia
dans l’optique d’une utilisation professionnelle ? Pourquoi même ne pas imaginer une
Abonnement annuel (quatre « gestion de projets bêta », dans laquelle les projets ne sont jamais terminés – comme dans
numéros) : France 110 ¤, autres la vraie vie, me direz-vous – mais dont ce caractère inachevé devient un moteur
pays 122 ¤. Prix au numéro :
30 ¤. Rédaction et d’innovation ?
abonnements : ADBS, 25 rue Loin de moi, bien sûr, l'idée d'abandonner tous les contenus d'Europeana à Google
Claude Tillier, F-75012 Paris, tél.
+33 (0)1 43 72 25 25, fax +33
Books ! En d’autres termes, il ne s’agit pas de céder à toutes les modes au risque de se
(0)1 43 72 30 41, adbs@adbs.fr, retrouver vraiment… bêta. Jean-Michel Salaün pose d'ailleurs une question fondamentale
CCP 1997507J020-06 Paris dans ce dossier : « Faut-il s'intégrer à ces dynamiques quitte à risquer de perdre toute
Publicité : J.-F. Richard, Kallisté,
tél. +33 (0) 1 69 00 53 16, indépendance ou au contraire refuser de se compromettre au risque d'être marginalisé ? »
kalliste@laposte.net Entre perte d'indépendance, compromission, marginalisation et immobilisme, un espa-
Imprimerie : La Familiale,
3 bis place du Théâtre, 91150
ce existe. Dans lequel le professionnel de l'information peut faire valoir son rôle de
Etampes. CPPAP : 0110 G garant de l'intégrité de l'information et de défricheur de nouveaux services. Alors, tenté
85899. ISSN 0012-4508. Dépôt par un zeste d’esprit bêta ?. •
légal : mars 2009

Vos remarques et
commentaires : doc-si@adbs.fr

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 1


recherche en sciences
de l’information

[ étude ] Les récentes évolutions des technologies de l’information et les pratiques qu’elles
induisent dans la société de l’information et du web 2.0 rendent plus nécessaire que jamais
la formation des élèves et des étudiants à un usage raisonné et critique des ressources infor-
mationnelles. Dans cette étude, Françoise Chapron et Éric Delamotte rappellent d’abord
les jalons de la mise en place en France, depuis un demi-siècle, d’une éducation à la culture
informationnelle. À partir des travaux d’une équipe de recherche et d’un récent colloque
international consacrés à cette problématique, les auteurs dégagent ensuite un certain
nombre de perspectives pour consolider et adapter l’éducation à l’information, indispen-
sable à la formation d’individus culturellement autonomes, professionnellement efficaces
et capables du jugement critique nécessaire à l’exercice de leur citoyenneté.

Vers une éducation à


la culture informationnelle :
jalons et perspectives

D
ES PREMIÈRES PRÉCONISATIONS D’USAGE des élèves et étudiants à un usage raisonné et critique
pédagogique des documents dans l’enseignement des ressources informationnelles devenues plus
secondaire au concept actuel de culture information- accessibles au fur et à mesure des évolutions de la
nelle qui se diffuse dans le milieu professionnel et société, des technologies et du système éducatif. On
celui de la recherche, un demi-siècle s’est écoulé. 2008 y repère diverses étapes, diverses conceptions et sys-
a été à la fois l’année du cinquantenaire des CDI tèmes de valeurs. Cette évolution montre comment
(centres de documentation et d’information des les praticiens, et en premier lieu les documentalistes
lycées et collèges) d’où est issue cette problématique du second degré, ont progressivement construit et
et celle du colloque international sur L’éducation à la formalisé leurs activités. À partir de savoirs théo-
culture informationnelle soutenu par l’Unesco et orga- riques liés à leurs pratiques, ceux-ci ont accordé une
nisé à Lille par l’ERTé (Équipe de recherche techno- importance croissante aux sciences de l’information
logique en éducation) « Culture informationnelle et et de la communication comme cadre de référence à
curriculum documentaire » mise en place en 2006 leur action inspirée au départ par des modèles issus
[voir page 6]. des sciences de l’éducation, notamment de l’Éducation
Depuis une trentaine d’années, la littérature pro- nouvelle.
fessionnelle des professeurs documentalistes et de Dans cette évolution, quels jalons, quelles figures
leurs associations, les revues des mouvements péda- et paradigmes peut-on repérer qui puissent constituer
gogiques et plus récemment des travaux de recherche une grille de lecture d’aujourd’hui ? Comment le front
ont mis en avant l’urgente nécessité d’une formation de recherche ouvert par les travaux de l’ERTé donne-

4 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


Françoise Chapron est maître de conférences en sciences de
l'éducation, responsable de la filière CAPES documentation à francoise.chapron@univ-rouen.fr
l'IUFM de Haute-Normandie Université de Rouen, coordina-
trice du groupe national des formateurs IUFM en documenta-
tion, membre du laboratoire CIVIIC sciences de l'éducation de
t-il à voir les entrées plurielles et les dialectiques l’Université de Rouen et de l'ERTé « Culture informationnelle
en jeu ? Quelles perspectives esquisser et au sein de et curriculum documentaire ». Elle est présidente honoraire
quelles contraintes institutionnelles et évolutions de la FADBEN (Fédération des enseignants documentalistes
sociétales ? de l'Éducation nationale). Ses travaux portent sur l'histoire
des CDI et de la documentation en milieu scolaire, sur la
eric.delamotte@univ-lille3.fr
professionnalisation des professeurs documentalistes et
sur l'éducation à la culture informationnelle
1AUENTRE RUPTURES ET
CONTINUITÉS DES FIGURES
CDI
Éric Delamotte est professeur en sciences de l’information et
de la communication à l’université Lille-3. Il est chargé de
mission à l’Institut de la communication du CNRS. Ses travaux
portent sur les régimes et modalités d’une économie de
L’école, dans sa globalité (de la maternelle à l’université), l’information et de la communication et sur l'agencement
a introduit depuis un demi-siècle, encore marginale- d'une industrie de la connaissance. Il est membre de l’ERTé
ment, l’idée d’une formation documentaire pour favo- « Culture informationnelle et curriculum documentaire »
riser l’autonomie des élèves et la réussite scolaire. et co-organisateur avec Françoise Chapron du colloque
Plusieurs périodes marquent cette innovation initiale. international « Culture de l’information ».

Le modèle de l’autonomie documentaire


ou le paradigme méthodologique : 1 Le Manifeste 78 de Certes, les travaux menés dans le cadre de la mise
1958-1989 la FADBEN est en en œuvre de la formation continue des enseignants
ligne sur le site de la
Les pionniers de la mise en place des CDI, inspi- fédération à
après 1982, sous l’impulsion d’André de Peretti,
rés par le mouvement des « Classes nouvelles » l’adresse élargissent la formation à l’ensemble des « étapes de
d’après 1945 et la rénovation du second degré, pré- www.fadben.asso.fr la recherche documentaire », référence pour le second
conisent dans une circulaire de 1952 l’usage des /spip.php?article60. degré jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix. On
documents dans l’enseignement. Promouvoir une péda- Voir aussi [5]. On y retrouve d’ailleurs les grands modèles de formation
trouvera aussi sur
gogie plus active rompant avec le cours magistral tra- ce site anglo-saxons dont Paulette Bernhard a effectué une
ditionnel, c’est le vœu des inspecteurs généraux, (www.fadben.asso. analyse comparative [3]. Ils constituent la base des
Marcel Sire puis Georges Tallon, qui impulsent les fr/spip.php?article « formations à la maîtrise de l’information » qui se
premiers services documentaires pour rationaliser 46) le texte de son structurent à la fin des années quatre-vingt dans les
Manifeste 2008
l’usage des documents pédagogiques des enseignants. intitulé Formation à
pays industrialisés. En France, cette approche est offi-
Rendre les élèves plus autonomes dans leurs la culture de cialisée par la circulaire du 13 mars 1986 qui régit
apprentissages, c’est la tâche que se donnent des cher- l’information. aujourd’hui encore la mission pédagogique des pro-
cheurs de l’Institut national de recherche pédago- fesseurs documentalistes.
gique (INRP) comme Jean Hassenforder, auteur d’une Les séances d’« initiation » visent essentiellement
thèse sur La bibliothèque, institution éducative qui se le niveau sixième, voire la seconde, mais pas toutes
réfère aux bibliothèques publiques anglo-saxonnes et les classes. Le parcellaire, l’aléatoire et l’éphémère
aux travaux de John Dewey [12]. Il contribue à caractérisent ces activités pourtant finalisées en
l’introduction des innovations québécoises du Travail France par des valeurs de citoyenneté et d’égalité des
autonome qui sont expérimentées dans les années chances dont témoigne, dès 1978, le manifeste
soixante-dix. Ce double ancrage permet aux premiers Documentation discipline nouvelle publié par la
documentalistes, convaincus de leur mission péda- Fédération des enseignants documentalistes de
gogique, de justifier l’intérêt du travail sur documents l’Éducation nationale (FADBEN)1.
et de pointer les carences méthodologiques des
élèves confrontés à des ressources dont ils ne connais- Le modèle de la rationalisation
sent ni l’organisation ni les modes d’exploitation. des apprentissages ou le paradigme
De ce constat naît la circulaire de mission de 1977 de la compétence : 1989-2003
qui lance les premières initiations au travail sur docu- Par l’action continue de ses représentants depuis
ments, inspirées de ce qui se fait à l’époque au Québec 1974, la profession agit pour donner une légitimité
du primaire à l’université, en priorité autour de la statutaire à sa mission pédagogique jugée prioritaire.
connaissance des structures documentaires et de La revendication d’un CAPES, gage d’un statut
l’accès à l’information. d’enseignant, aboutit en 1989 dans le cadre de la reva-
Donner aux élèves une bonne méthodologie docu- lorisation de la condition enseignante et de la Loi
mentaire pour réussir le travail effectué au CDI est d’orientation du 10 juillet 1989. Cette décision
l’objectif central des documentalistes, la compréhen- de nature politique, assumée comme telle par
sion et l’évaluation des contenus restant du Lionel Jospin, marque un tournant. C’est une légiti-
ressort des professeurs de disciplines. Le modèle visé mation pédagogique. Mais, encore aujourd’hui,
est celui de l’usager efficace de la bibliothèque. toutes les conséquences sur le terrain et au niveau des ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 5


rechercheenSI VERS UNE ÉDUCATION À LA CULTURE INFORMATIONNELLE :
JALONS ET PERSPECTIVES

/////// représentations des acteurs n’en ont pas été tirées. En double mandat de professionnels de l’information et
revanche, ce statut modifie largement la formation et de la formation.
la professionnalisation des personnels. C’est d’ailleurs le moment où, aux « compagnons
L’universitarisation de la formation initiale, gérée de route » qui soutiennent la réflexion profession-
très rapidement par les nouveaux instituts universi- nelle plutôt liés jusque-là aux sciences de l’éducation
taires de formation des maîtres (IUFM) créés en 1991, – André de Peretti, Philippe Meirieu, Jean Pierre
donne aux nouveaux recrutés un niveau de qualifi- Astolfi, etc. – se joignent des spécialistes des SIC
cation à bac+5 qui suppose le recours à des savoirs comme notamment Gérard Losfeld, Yves-François
professionnels techniques autant que scientifiques et Le Coadic, Hubert Fondin, Marie-France Blanquet,
pédagogiques issus de la recherche pour assurer leur Yves Jeanneret, Annette Béguin-Verbrugge.

L’ÉDUCATION À LA CULTURE INFORMATIONNELLE


Colloque international, Lille, 16 -17-18 octobre 2008

lacé sous la responsabilité de tivité des jeunes chercheurs (qui ont associations nationales présentes :
P Françoise Chapron et Éric
Delamotte, ce colloque international
répondu nombreux à l’appel, indice
d’un front de recherche dynamique)
ABF, ADBS, ADBU, ANDEP, FAD-
BEN.
a reçu le soutien de la Division de la et de collègues étrangers afin de La nature internationale et multi-
communication et de l’information prendre en compte la dimension culturelle des interventions
de l’Unesco, de l’Institut des internationale. Des ateliers, organisés démontre à quel point la thématique
sciences de la communication du en sous-thématiques dans chaque de ce colloque a fait écho à des
CNRS et du Conseil régional Nord- axe, ont été animés par les cher- questionnements de la communauté
Pas de Calais. Il a réuni 140 partici- cheurs de l’ERTé. scientifique internationale. La
pants et fut sans conteste le Trois conférences plénières ont présence de nombreux professeurs
congrès européen et francophone le articulé les journées du colloque. documentalistes, bibliothécaires,
plus important de l’année dans le Elles avaient pour thème : conservateurs de musée, formateurs,
domaine de l’information literacy. « De l’information à la communica- enseignants et chercheurs du
Organisé à mi-parcours de la tion » (Dominique Wolton, CNRS) ; supérieur et les échos qui en ont été
recherche menée par l’équipe ERTé « Panorama de l’information donnés* témoignent du large intérêt
« Culture informationnelle et curricu- literacy » (Sheila Webber, Université suscité par le colloque.
lum documentaire », avec l’appui du de Sheffield) ; et, pour ouvrir la der- L’intégralité des textes relatifs aux
laboratoire GERiiCO de l’Université nière journée consacrée à l’approche communications et aux présenta-
Lille-3, il se voulait un lieu didactique abordée sous divers tions des ateliers a été déposée dans
d’échanges de réflexions et angles, « Curriculums, disciplines HAL et est accessible sur le site
d’expériences avec d’autres cher- scolaires et "éducations à" » @rchiveSIC
cheurs et praticiens sollicités par un (François Audigier, Université de (http://archivesic.ccsd.cnrs.fr).
appel international à communication Genève). On peut retrouver les vidéos des
autour des quatre axes de travail Une table ronde sur les « Territoires conférences et l’actualité des travaux
de l’équipe : enjeux institutionnels, et acteurs de la culture information- de l’ERTé sur le site www.erte-cicd.fr
politiques et comparaisons inter- nelle » a permis d’aborder la problé- et sur le blog
nationales ; représentations liées matique d’une « transliteracy » qui http://ertecolloque.wordpress.com.
aux pratiques sociales d’information ; établirait un lien entre les domaines Les actes retravaillés et enrichis vont
formats de connaissances mobilisés de l’éducation aux médias, de la cul- être publiés prochainement par les
par les apprenants et les ture numérique et de l’éducation à Presses de l'École nationale supé-
enseignants ; et didactique de l’information. Elle enrichissait ainsi rieure des sciences de l’information
l’éducation à et par l’information. les communications consacrées à la et des bibliothèques (ENSSIB) dans
définition du concept de culture leur nouvelle collection « Papiers ».
La variété et le nombre des proposi- informationnelle.
tions de communication ont amené Enfin, la table ronde réunissant des * Voir notamment le compte rendu effectué par Blandine Raoul
le comité scientifique international professionnels a été un moment fort Réa pour le Café pédagogique
à retenir une vingtaine de communi- de positionnement et d’information (www.cafepedagogique.net/Documents/Education
cations en favorisant une représenta- réciproque entre représentants des CultureInformationnelle.htm).

6 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


Les années quatre-vingt-dix sont aussi celles de documentaires (BCD), comme Jean Hassenforder,
l’explosion des supports et ressources d’information Jean Foucambert ou Max Butlen, entre autres, ont
et de l’essor de l’informatisation de la société. œuvré depuis les années quatre-vingt pour promou-
Les compétences documentaires deviennent, surtout voir ces structures novatrices. Certes, une circulaire
aux États-Unis et en Australie, un atout pour de 1994 prône leur généralisation mais, sauf au court
l’employabilité 2. Ces nouvelles technologies moment où elles profiteront de l’affectation d’emplois
valorisent le rôle des professeurs documentalistes (les jeunes comme soutien logistique, elles peinent à
CDI étant souvent les premiers lieux équipés), mais fonctionner efficacement, malgré des partenariats
aussi le « brouillent » par l’approche souvent instru- avec la lecture publique et par manque de formation
mentale privilégiée pour la formation aux nouveaux précise des enseignants de primaire en matière
outils et interfaces. Pour autant, les problématiques d’information documentation.
de la formation s’en trouvent complexifiées et les Dans l’enseignement supérieur, des responsables
savoirs et savoir-faire liés aux nouveaux vecteurs de de services documentaires comme Jean Michel et
communication ont des effets sur la formation pro- Danielle Bretelle-Desmazières développent des for-
fessionnelle et la problématique des apprentissages mations dans les écoles d’ingénieurs et contribuent à
documentaires. faire émerger le concept de culture de l’information
C’est aussi le « temps des référentiels de compé- [11]. Le mouvement est plus lent à se mettre en place
tences » qui « fleurissent » autour de la nécessaire dans les universités, malgré la réforme de 1984 et les
maîtrise de l’information souvent confondue dans le dispositions en 1997 favorisant les modules de
monde anglophone avec le concept d’information méthodologie du travail universitaire (MTU). Là
literacy. Il s’agit de donner aux élèves des savoir-faire aussi, les initiatives sont liées aux bonnes volontés
– dont les savoirs d’action sont souvent bien peu déga- locales malgré un travail continu, notamment de la
gés, sinon dans le référentiel de la FADBEN paru en part des unités régionales de formation à l’information
1997 [8]. Ces outils, dont Pascal Duplessis a montré scientifique et technique (URFIST), et l’augmentation
les limites [7], distinguent peu savoir-faire techniques des filières de formation en sciences de l’information
et procédures intellectuelles générales. Ils laissent de et de la communication.
côté tout un pan de connaissances nécessaires que Mais les contacts entretenus entre les profession-
le développement de l’Internet et ses effets sur les nels et leurs associations, les collègues des universi-
pratiques sociales dans tous les domaines d’activités, tés et les formateurs des IUFM contribuent à l’appari-
dont vont vite se saisir les jeunes, révèlent plus tion d’une réflexion commune.
explicitement.
La conscience d’une nécessaire didactisation des Le modèle de l’usager dans « la société
apprentissages se renforce et les textes et travaux se de l’information » ou le paradigme de
multiplient pour en montrer la nécessité, surtout en la culture informationnelle depuis 2003
matière d’évaluation de l’information et de stratégies Les contacts entre enseignants du secondaire et du
de recherche. supérieur, chercheurs et professionnels des biblio-
Dans le second degré, la réflexion se structure, non thèques universitaires conduisent à l’organisation des
sans débats ni positionnements nuancés, voire anta- Assises nationales pour l’éducation à l’information de la
gonistes dans la profession, d’autant que l’institution, maternelle à l’université, en mars 2003 au ministère de
notamment l’inspection générale ou les directions la Recherche à Paris [1]. Cette manifestation marque
pédagogiques, à l’exception de quelques personnali- une date charnière à plusieurs titres.
tés, ne manifeste pas une volonté affirmée Pour la première fois des ordres d’enseignement
d’accompagner à partir de 1993 les effets de la créa- qui communiquaient peu dialoguent en échangeant
tion du CAPES sur la formation des élèves et de pré- bilans, expériences et propositions. Le constat est
ciser le rôle spécifique qu’y jouent les professeurs commun : les initiatives quasi « militantes » restent
documentalistes. isolées, difficiles à insérer dans les dispositifs de for-
Seule la rénovation du concours, en 2000, sous mation. De cet état de fait naît une double exigence :
l’impulsion de l’inspecteur général Guy Pouzard, - celle d’une éducation à l’information, concept plus
prend en compte ces évolutions technologiques et large et plus ambitieux que celui de maîtrise de
introduit, encore implicitement, une référence à des l’information car il porte en lui une dimension sociale
savoirs en sciences de l’information et de la docu- et civique forte. Cela implique une approche dépas-
mentation. Mais la question didactique reste en sant l’instrumental et le méthodologique au profit
suspens, l’idée d’une nouvelle discipline scolaire asso- de l’apprentissage de savoirs et concepts visant à la
ciée à ce terme faisant l’objet d’un rejet très net de construction d’une culture de l’information à la hau-
l’institution (et d’une partie de la profession). teur des enjeux sociétaux ;
La situation n’est guère plus encourageante en pri- - celle de la mise en place d’un curriculum documen-
maire où quelques militants des bibliothèques centres taire continu et progressif du primaire à l’université. ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 7


rechercheenSI VERS UNE ÉDUCATION À LA CULTURE INFORMATIONNELLE :
JALONS ET PERSPECTIVES

/////// De ce mouvement convergent naît le projet d’une Pasquier, Hervé Glévarec, Olivier Ertzscheid, etc,. qui
Équipe de recherche technologique en éducation montrent la diversité des voies d’appropriation des
(ERTé), structure permettant d’associer chercheurs et modes de communication par les jeunes, phénomène
non-chercheurs praticiens. Elle rassemble au niveau qui ne peut plus être ignoré par le système éducatif.
national des collègues engagés dans des recherches, Cette diversité n’avait pas toujours été intégrée dans
réflexions professionnelles ou expérimentations. les recherches plutôt marquées par des approches
Annette Béguin-Verbrugge, professeur en sciences de modélisantes ou unifiantes. Et pour cause : tant que
l’information et de la communication, accepte d’en le niveau d’équipement et de diffusion des TIC n’a pas
assurer la responsabilité en appui sur le laboratoire été important et qu’il était plutôt réservé au secteur
GERIICO de l’Université Lille-3. Déposé en 2004, le scolaire, elle n’était pas une variable essentielle.
projet obtient l’aval du ministère de la Recherche en Or on constate que, dans les BCD, les CDI ou les
mai 2006 pour quatre ans. BU, ces pratiques et les compétences construites hors
l’école ne sont pas sans impact sur le rapport des
jeunes à ces outils ni sur l’usage qu’ils en font en
L’ERTé « CULTURE
2 INFORMATIONNELLE ET
CURRICULUM DOCUMENTAIRE »,
contexte d’étude, de manière souvent non conforme
à ce qu’attendent les adultes qui les encadrent.
Les objectifs de l’éducation formelle se voient souvent
CREUSET ET RÉVÉLATEUR battus en brèche par ces pratiques « importées ». Les
DES PROBLÉMATIQUES DE intentions éducatives se confrontent à des représen-
L’ÉDUCATION INFORMATIONNELLE tations et usages en opposition éventuelle entre le
monde hors l’école et celle-ci.
Une approche pluridisciplinaire En cela, la mise en place de dispositifs d’observa-
L’équipe est constituée de chercheurs en sciences tion ou d’entretiens dans une démarche ethnogra-
de l’information et de la communication et en phique (axe 1) vise autant des pratiques scolaires
sciences de l’éducation exerçant en université, en voire universitaires (y compris celles des enseignants)
départements spécialisés, URFIST, IUFM, de praticiens que celles existant hors l’école. S’y ajoutent (axe 2)
de terrain, professeurs documentalistes en second l’observation (et la prise de conscience, éventuelle-
degré ou du supérieur, pour certains engagés en mas- ment par les élèves ou étudiants eux-mêmes) de leurs
ters et thèse, et de professionnels des bibliothèques. stratégies cognitives et leurs usages des outils et res-
De par sa variété, elle croise des approches, des sources en milieu scolaire ou hors scolaire. Tout ceci
méthodologies, des objets divers3 structurés autour esquisse aujourd’hui un kaléidoscope de recueil de
de quatre axes [voir page 6 le hors texte sur le colloque pratiques, de conceptions, d’acquisitions de compé-
de Lille], impliquant des entrées différentes, parfois tences de niveau et d’expertise divers, dont l’analyse
divergentes. C’est d’ailleurs une richesse qui incite à apporte un éclairage nécessaire à l’entreprise didac-
des échanges évitant le cloisonnement ou le repli, per- tique de construction d’un curriculum.
mettant l’émergence de points de complexité épisté- En effet, tout individu (enfant ou adulte) rencontre
mologique ou méthodologique. la communication non seulement dans des échanges
Jusque-là, que ce soit en sciences de l’éducation ou avec autrui, mais aussi dans des instances de sociali-
en sciences de l’information et de la communication, sation diversifiées, c’est-à-dire dans divers lieux où les
l’objet éducation à l’information était pensé réalités qu’il croise sont différentes. Qu’il se trouve
comme un déroulement relativement homogène de chez ses parents ou auprès d’amis, devant la télévi-
l’apprentissage de la maîtrise de l’information sion ou l’ordinateur, dans un CDI ou dans une entre-
(information literacy). Or le développement des nou- prise en stage… le jeune fait à chaque fois l’expérience
velles formes d’information et de communication : de réalités particulières et d’enjeux différents.
téléphone portable, Internet, jeux vidéos, etc., Interagissant dans des contextes variés avec des per-
a modifié considérablement les représentations et les sonnes diverses qui ont face à lui des statuts et des
pratiques personnelles des jeunes qui fréquentent compétences divers, il construit petit à petit une per-
dans le même temps un monde éducatif dans lequel sonne sociale et apprend à gérer des relations inter-
le statut et l’usage de ces outils de communication personnelles. Les processus identitaires comme les
ne sont pas les mêmes. comportements collectifs ont donc leur origine dès
les toutes premières attitudes de l’enfant avec les
Des pratiques vers la didactique autres et c’est aussi là que commence à se fabriquer la
et réciproquement variation des rapports à la communication et à
Depuis quelques années se développent des l’information.
recherches variées, notamment en sociologie des Cette réalité complique singulièrement l’analyse
pratiques culturelles, autour de ces nouveaux médias fine des comportements informationnels et commu-
[4]. Citons entre autres les études de Dominique nicationnels et constitue autant d’obstacles que

8 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


d’acquis possibles à intégrer dans une réflexion sur la 2 Voir le rapport à des professionnels qui lui offrent un cadre pédago-
construction d’un curriculum et la mise en œuvre Scans aux États-Unis gique formel et l’aident à apprendre à communiquer
en 1992 [14].
d’une didactique de l’information-documentation. avec les autres. Leur activité n’est pas que spontanée,
3 Voir le site de
On peut aussi aborder la problématique didactique à l’ERTé : www.erte- mais orientée dans les moments d’apprentissage par
travers une réflexion sur l’écart entre les pratiques des cicd.fr. des objectifs qui visent à une appropriation relative-
novices et celles des experts, partant non de la tâche ment stabilisée de concepts et de conduites efficaces
à accomplir mais de l’activité de l’élève [2]. L’observation et raisonnées pour mener des activités information-
des pratiques des élèves et des enseignants en forma- nelles scolaires ou hors l’école.
tion accompagnée d’entretiens est menée par des Un troisième terme, celui d’appropriation, est inté-
membres des équipes de l’axe didactique (axe 4). ressant et opératoire. D’une part, plus englobant, il
D’autres chercheurs, comme dans l’équipe de couvre les deux types de comportement (acquisition
Bordeaux, sont engagés dans l’observation des évolu- et apprentissage) et évite de les isoler l’un de l’autre
tions des représentations et de la construction d’une alors qu’ils sont en permanence en jeu dans la vie d’un
culture de l’information chez des étudiants préparant jeune et articulés dans toutes les situations où des
le CAPES suivis dans leur début de carrière. enfants sont en interaction avec des adultes (ou avec
L’équipe de Paris mène des observations de terrain des dispositifs informationnels conçus pour
dans le second degré centrées sur les activités des adultes). D’autre part, plus que les termes
personnelles des élèves et les formations assurées d’acquisition et d’apprentissage, ce terme
en CDI. En Lorraine, ce sont les pratiques des jeunes d’appropriation souligne le fait que les enfants sont
enseignants stagiaires qui sont observées. Se tracent « actifs » dans leur développement et « s’approprient »
ainsi des chemins et des études diverses qui ne pré- le fonctionnement de l’information et de la commu-
tendent pas aboutir à des conclusions définitives ou nication, et pas seulement en termes de savoir-faire
des solutions clés en mains, mais au moins à éclairer mais aussi de savoirs et attitudes et de représenta-
les pistes d’action futures. tions. Qu’ils le fassent de manière correcte ou erronée
Par ailleurs, les difficultés de reconnaissance ins- selon les situations et leurs expériences est un fait à
titutionnelle et les observations de pratiques de for- prendre en compte dans les processus d’apprentissage
mation sur le terrain poussent à élaborer des que nous cherchons à rationaliser et à généraliser.
préconisations ou des outils concrets, même provi- À travers cette association entre acquisition,
soires, dans une temporalité plus courte. Certains apprentissage et appropriation et cette articulation
membres de l’équipe de l’axe didactique, notamment entre l’observation des pratiques et la construction
de l’équipe de Rennes en lien avec la FADBEN, ont d’un dispositif didactique structuré a priori, s’expri-
entrepris un travail d’identification des savoirs et ment donc des tensions fécondes que le rapport final
compétences à développer chez les élèves [9] [10] en de l’ERTé ne pourra résoudre définitivement mais
organisant, à partir de cartes conceptuelles ou qui constituent un horizon d’attente pour la pratique
d’ontologies, des réseaux de notions et concepts des professionnels.
accompagnés de niveaux de formulation progressifs
selon les étapes des cursus scolaire et universitaire.
Cette démarche, partant de savoirs de référence
ou de notions repérés dans la pratique quotidienne
comme nécessaires à la compréhension des démar-
3UN FRONT DE RECHERCHE
OUVERT

ches de production, traitement et usages de La rédaction du rapport final de recherche s’élabore


l’information, se situe dans une logique de transposi- et à la suite du colloque de 2008, qui avait pour but
tion de savoirs de référence, visant une démarche d’ouvrir le dialogue avec d’autres chercheurs, il ne fait
empreinte de rationalité et l’analyse du système cogni- aucun doute que le chantier engagé devra être appro-
tif qui organise ces pratiques. Elle donne au savoir le fondi sous des formes nouvelles et dont on peut
rôle central sans pour autant écarter les données et esquisser quelques axes.
expériences des professionnels qui y travaillent,
issues des formations et observations des élèves assu- Une meilleure définition du concept
rées sur le terrain. de culture informationnelle
Cette expression entrée dans le langage profes-
De l’acquisition à l’appropriation sionnel – un des objets (et finalité) de ce chantier de
Les rapports entre la confrontation des acquisi- recherche – est à affiner.
tions, désignant le développement de savoir-faire en Le concept d’« information literacy », souvent
milieu naturel et de façon spontanée, et les apprentis- synonyme dans le monde anglo-saxon de « maîtrise
sages, qualifiant le développement de savoir-faire en de l’information » et trop simplement traduit en
milieu institutionnel et de façon guidée, ne sont pas « culture de l’information », n’est pas satisfaisant
faciles à articuler. L’enfant en milieu scolaire à affaire au regard de l’approche plus globale que nous ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 9


rechercheenSI VERS UNE ÉDUCATION À LA CULTURE INFORMATIONNELLE :
JALONS ET PERSPECTIVES

/////// souhaitons en donner. Celle esquissée par Brigitte objet l’organisation collective (générationnelle, par
Juanals [13] a eu le mérite de distinguer des niveaux niveau ou par discipline) de la variété, à travers
de formulation et de complexité progressifs. l’analyse historique de ses modalités ou en centrant
L’équipe a déjà effectué une confrontation des défi- l’interrogation sur le rôle des professionnels et des
nitions possibles et espère pouvoir l’enrichir. Mais on institutions. L’étude didactique, elle, s’attaque plutôt
ne l’aborde pas de la même façon selon que l’on pense aux conditions épistémiques et aux modalités de
la culture informationnelle à partir de la réalité des construction de la culture informationnelle. L’effort
pratiques sociales observées ou que l’on recherche vise à modifier la spontanéité, voire le savoir commun
une définition en terme de finalité à une éducation issu de la pratique, en structurant le travail
à l’information. Ces approches ne sont pas pour d’encadrement des dispositifs et des objets, qui part
autant antagonistes mais nécessitent d’être contex- de la modélisation de l’information pour s’appli-
tualisées, d’autant que le concept circule avec des accep- quer au fonctionnement logique des systèmes
tions, voire des interprétations différentes dans des d’informations. Mais les spécialistes de ces deux
domaines sociaux divers. approches ne peuvent que et dialoguer entre eux pour
Par ailleurs, la question des territoires de l’édu- rechercher une articulation et aboutir à une structu-
cation à l’information et de la culture information- ration durable d’une didactique de l’information-
nelle est posée. Les frontières et finalités de l’éducation documentation
aux médias, de la culture numérique et de l’éducation C’est dans cette interaction que les pratiques, vues
à l’information ne sont pas aisées à cerner. Le colloque comme un « déjà là » dont on doit tenir compte dans
de Lille a ménagé un temps pour engager ce débat la réflexion didactique, peuvent être travaillées. Car
porteur de forts enjeux institutionnels et qui préoc- les conceptions ou acquisitions des élèves sont autant
cupe aussi des institutions comme l’Unesco ou les ins- d’appuis ou d’obstacles à prendre en compte dans la
tances européennes. construction des situations d’apprentissage permet-
tant la conceptualisation de savoirs et de stratégies
Une articulation nécessaire cognitives. C’est cette conceptualisation qui, par
entre la prise en compte des pratiques sa force explicative, ouvre à une compréhension de
et la mise en œuvre de la didactique l’action et de l’environnement, donne un sens aux
info-documentaire activités informationnelles et permet des apprentis-
L’étude des pratiques s’ouvre à une intelligence sages durables et réinvestissables. Dans quelques
plus interne des usagers lorsqu’elle se donne pour académies comme à Rouen, Nantes, Orléans-Tours,

Références
[1] ASSISES NATIONALES [4] FRANÇOISE CHAPRON. « Table 2008, p. 30-31.
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11-12 mars 2003. taires ». In : Culture information- DIRECTION GÉNÉRALE ÉDUCATION ET
http://urfist.enc.sorbonne.fr/ nelle : quels enjeux pour l’école CULTURE. Compétences clés pour
Assises/Ass-index.htm et la société ? Colloque inter- l’éducation et la formation tout
[2] JEAN-PIERRE ASTOLFI. départemental Indre/Indre-et- au long de la vie : un cadre
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et plaisir d'apprendre. Paris : wwwphp.ac-orleans- http://ec.europa.eu/dgs/educatio
ESF éditeur, 2008. Chap. 7 : tours.fr/crdp/blogs, onglet Tours, n_culture/publ/educ-trai-
« Le savoir de l’information », cliquer sur « Conférences audio », ning_fr.html#keycomp
p. 205-219 puis sur « Culture information- [7] PASCAL DUPLESSIS. « L’enjeu
[3] PAULETTE BERNHARD. nelle : quels enjeux pour l’École des référentiels de compétences
« Modèles-référentiels ». In : et la société ? », « Table ronde info-documentaires dans
La maîtrise de l’information, sur sur les pratiques culturelles des l’éducation nationale ».
le site Formanet : développer les adolescents », « Indications biblio- Documentaliste - Sciences de
compétences informationnelles graphiques complémentaires » l’information, 2005, vol. 42, n° 3,
dans l’enseignement secondaire [5] FRANÇOISE CHAPRON. p. 178-189
en France et au Québec. « Documentation : discipline nou- [8] FÉDÉRATION DES ENSEIGNANTS
www.ebsi.montreal.ca/formanet/ velle - Le Manifeste 78, un texte DOCUMENTALISTES DE L’ÉDUCATION
maitrise.htm#Modeles fondateur ». Médiadoc, octobre NATIONALE. Compétences en infor-

10 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


la formation continue des professeurs documenta- dont François Audigier a rappelé, lors de sa confé-
listes a commencé à intégrer ces approches qui sup- rence au colloque de Lille, qu’elle inspire la réflexion
posent une mise en œuvre pédagogique fondée sur actuelle sur les programmes et curriculums des sys-
des activités problématisantes et réflexives pour les tèmes éducatifs européens.
élèves, leur permettant de dépasser des savoirs Cependant, force est de constater que ces discours
communs et des pratiques spontanées. débouchent sur peu d’applications concrètes et visant
En cela, l’intervention d’Éric Bruillard au colloque l’ensemble des jeunes en formation. Les projets
de Lille, demandant qu’on inverse le problème en actuels de réforme, leurs objectifs affichés d’autono-
ne se demandant pas « qu’est-ce que l’école prend des mie et de réussite des élèves et étudiants semblent
pratiques individuelles » mais « comment l’école porteurs d’ouverture mais, concrètement, ne s’orientent
peut-elle donner les moyens pour développer des pra- pas vers la mise en place de dispositifs cohérents et
tiques individuelles conceptualisées ? », illustre certai- encore moins d’un curriculum. Au-delà des discours,
nement de manière pertinente l’articulation à trouver. même si la situation a évolué, même si des outils
et pratiques pédagogiques se structurent, soutenus
Une plus forte prise de conscience par la recherche et les expérimentations de terrain,
des enjeux institutionnels et sociétaux l’exigence d’une Éducation à la culture information-
de la culture informationnelle nelle pour tous a encore devant elle de belles années
Les réflexions de l’axe 3 font apparaître de nom- d’investissement militant avant de devenir réalité.
breuses ambiguïtés et contradictions ou conver- Certes, on peut bien sûr identifier quelques fac-
gences entre les discours, l’action ou les pratiques des teurs favorables à sa mise en œuvre :
acteurs, individus ou institutions, aussi bien dans une - l’avancement progressif des connaissances issues de
perspective historique qu’actuelle, qui sont sources la recherche et le soutien que celle-ci représente en
de blocages ou de tensions, ou d’alliances possibles. terme de légitimation scientifique, support et grille de
Nombre de déclarations et proclamations issues lecture de l’action ;
d’organismes internationaux ou nationaux et de - la poursuite, malgré les difficultés, des expériences
quelques rapports récents affirment la nécessité de innovantes et de l’effort de formation et d’articulation
mieux « maîtriser l’information ». L’information, les avec la recherche sur le terrain (et issue du terrain) ;
médias et Internet occupent même une place spéci- - une demande sociale plus fortement exprimée par
fique dans la brochure européenne Les compétences les usagers, élèves et parents, et en particulier par le
clés pour la formation tout au long de la vie [6], monde de l’entreprise en raison des attentes du mar-
ché du travail ;
- une volonté politique des décideurs nationaux et
régionaux de prendre en charge, et avec les moyens
correspondants, cette nécessité sociale et éducative
dont on ignore ou minimise aujourd’hui les enjeux et
mation-documentation : référen- (Recherches et documents) les coûts engendrés à terme aux niveaux social,
tiel. Paris : FADBEN, décembre [12] JEAN HASSENFORDER. La professionnel et civique du fait de ses insuffisances
1997. 28 p. (Médiadoc. Les bibliothèque, institution éduca- actuelles.
Dossiers) tive. Éditions de l’enfance, 1972 Le terme « combinaison » est sans doute faible
[9] FÉDÉRATION DES ENSEIGNANTS [13] BRIGITTE JUANUALS. pour décrire un processus complexe et dynamique,
DOCUMENTALISTES DE L’ÉDUCATION La culture de l’information : tant les logiques internes des groupes d’acteurs sont
NATIONALE. « Les savoirs scolaires du livre au numérique. Paris : peu « prédictibles » et les évolutions sociétales et
en information-documentation : Hermès/Lavoisier, 2003. 243 p. technologiques mouvantes. Mais si les résultats ne
sept notions organisatrices ». (Traité des sciences et tech- peuvent être garantis à coup sûr, l’exigence de cette
Médiadoc, mars 2007. 36 p. niques de l’information) éducation à la culture informationnelle reste entière
[10] FÉDÉRATION DES ENSEIGNANTS [14] U.S. DEPARTMENT OF LABOR, et l’effort en ce sens doit être poursuivi.
DOCUMENTALISTES DE L’ÉDUCATION THE SECRETARY'S COMMISSION ON Car ne pas maintenir ni développer ce mouvement
NATIONALE. « Enseigner ACHIEVING NECESSARY SKILLS né à une époque où l’on affirmait fortement la mis-
l’information documentation ». (SCANS). Learning a Living: A sion et la possibilité pour l’école de former des
Médiadoc, octobre 2008. 32 p. Blueprint for High Performance. individus culturellement autonomes, professionnel-
[11] Former et apprendre à Washington, DC : U.S. lement efficaces et doués d’un jugement critique pour
s'informer : pour une culture de Government Printing Office, exercer leur citoyenneté, ce serait, dans un monde
l'information : rapports établis 1992 incertain et dur pour les moins éduqués et les moins
par Danièle Bretelle- formés, renoncer aux valeurs d’une école démocra-
Desmazières et Dominique tique auxquelles restent attachés les acteurs de cette
Touzet, et par Jean Michel. Paris : entreprise collective. •
ADBS Éditions, 1993. Décembre 2008

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 11


méthodes techniques et outils
[ archives ] La cinquième conférence du DLM Forum, qui a eu lieu à Toulouse du 10 au 12
décembre 2008, a permis l’examen d’un très large échantillon de réalisations récentes, dans
plusieurs pays d’Europe, en matière de gestion des archives électroniques. Un certain nombre
de problématiques fortes ont émergé, qui ont permis de dégager de nouvelles directions pour
la fonction et le métier de l’archiviste, pour que celui-ci devienne un créateur de valeur dans
la chaîne documentaire.

La gestion de l’information et
des archives électroniques en Europe

C
ette conférence du DLM Forum fut sonnes handicapées (Haute- Plusieurs thèmes
un succès marqué notamment par Garonne et Finistère), plates- émergents : normalisation,
le nombre élevé des participants formes d’archivage électronique interopérabilité,
(quatre cents), la forte présence du département des Yvelines et certification, pérennité,
d’étrangers de toutes nationalités pilote de la direction des Archives automatisation des
même si les Européens étaient le de France ou de la ville d’Anvers. processus…
plus fortement représentés. Succès La conférence a été ouverte On notera ainsi les conférences
marqué aussi par le nombre (une par la directrice des Archives de consacrées aux normes et à leur
soixantaine), la variété et la qua- France, Martine de Boisdeffre applicabilité : normes orientées
lité des interventions tant étran- ainsi que par Gilles Lassare, nou- « records management » et « archi-
gères que françaises. Plusieurs veau responsable en charge des vage électronique » qui ont fleuri
thèmes ont été débattus, qui illus- projets de l’administration élec- ces dernières années, dans des
trent les évolutions et les nouveau- tronique à la direction générale de environnements et des contextes
tés depuis la dernière conférence la modernisation de l’État. Leur variés, nécessitant d’effectuer une
d’il y a trois ans, alternant réfle- propos venait conforter la place cartographie critique de ces textes,
xions théoriques et cas pratiques. structurante de l’archivage élec- ainsi que d’élaborer des guides
On en retire le sentiment en- tronique au sein du nouveau plan explicatifs et des recueils de
courageant que, enfin, on ose se Économie numérique 2012. bonnes pratiques permettant de
lancer, depuis de petits projets Au-delà des thèmes permanents meilleures compréhension et prise
« artisanaux » jusqu’à une auto- autour des stratégies, de l’ac - en compte par des utilisateurs
matisation croissante des proces- cessibilité, des architectures, de la désarçonnés par le volume, le lan-
sus : gestion et archivage des conservation pérenne des don- gage, les différents concepts et
données de la mission « État de nées et documents numériques, vocabulaires.
droit » au Kosovo (EULEX), sau- des formats (présentations no- Thème également émergent :
vegarde numérique des courriers tamment du format PDF/A) et des celui du transfert des données et
électroniques en Belgique (élabo- supports, des stratégies de migra- de la question de l’interopérabilité,
ration d’une directive), archivage tion et d’émulation (mise en pour lequel l’Estonie, mais égale-
de la banque d’information radio- œuvre de la première version de ment la France, sont intervenues
phonique des Deux-Sèvres, archi- l’émulateur DIOSCURI aux avec insistance : projet de coopé-
vage des données des logiciels Pays-Bas), on peut se féliciter de ration entre plusieurs pays euro-
sociaux et des dossiers des mai- la consolidation voire de l’émer- péens avec la mise en place d’un
sons départementales des per- gence de thèmes nouveaux. wiki, application du standard

12 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


d’échange de données pour Repères
l’archivage développé par la Le DLM Forum (Document Lifecycle Management) a été fondé sur les bases
France à la préparation des trans- des conclusions du Conseil de l’Union européenne (Journal officiel des
ferts de documents issus de Communautés européennes C 235 du 17 juin 1994) concernant la coopération
plusieurs processus métier (don- dans le domaine des archives. Il s’est développé en un regroupement d'intérêt
nées sonores, données issues de économique rassemblant les archives nationales d’une vingtaine de pays, des
logiciels « sociaux » ou encore administrations, des entreprises et des organismes de recherche de l'Union
d’outils de gestion électronique européenne autour des problèmes de la gestion de l'information numérique et
de documents). du records management dans un environnement électronique.
Autre problématique abordée, La cinquième conférence du DLM Forum s’est tenue à Toulouse, au centre des
celle de la certification avec congrès Pierre-Baudis, du 10 au 12 décembre 2008, sur le thème suivant : « La
l’expérience de la France (mise en gestion de l’information et des archives électroniques en Europe : réalisations
place du COREF à l’initiative de et nouvelles directions ». Organisée par la direction des Archives de France, en
trois fédérations professionnelles) partenariat avec l’Association des archivistes français, cette manifestation
ou encore le processus mis en clôturait l’ensemble des manifestations relatives aux archives mises en œuvre
place par les archives nationales dans le cadre de la Présidence française de l’Union européenne.
d’Estonie qui s’appuient sur des Pour en savoir plus sur le programme et le contenu de cette conférence :
auditeurs certifiés des systèmes www.dlm2008.com
d’information (CISA) sélectionnés
dans le cadre d’un marché public
(enregistrement des équipements ressources numériques, d’intro- Concernant les stratégies en
et certifications d’outils). Notons duire une automatisation crois- matière d’accès à l’information
également la mise en place, dans sante dans les processus, que ce numérique, des mises en garde ont
le cadre d’un projet européen, de soit pour l’ingestion des archives été faîtes relatives au danger de
l’outil DRAMBORA 1 centré sur sur les plates-formes, l’extraction juxtaposer sur les réseaux des
l’audit et où le risque et la gestion des métadonnées, les modes de documents sélectionnés pour éla-
du risque sont les principaux classement ou encore les techno- borer des récits attrayants mais
moyens permettant de déterminer logies « agents intelligents » utili- extraits de leur contexte et perdant
les bonnes performances d’un sées par exemple dans le projet ainsi leur sens et leur authenticité.
entrepôt et d’établir une courbe européen PROTAGE pour lequel Ou encore sur les conséquences
des améliorations. une sélection de ces « agents » des lois relatives à l’accès à
La planification de la pérenni- collaborent afin de garantir que l’information sur la gestion des
sation, brique fondamentale de les objets numériques pertinents documents numériques et la
l’OAIS, est un domaine qui com- soient sélectionnés, analysés et faiblesse trop souvent constatée
mence à être étudié à part entière transférés pour être retenus et au niveau du records management.
aujourd’hui. Saluons dans ce cadre conservés. Il a été préconisé la mise en place
la présentation relative à la straté- pour l’usager d’interfaces adap-
gie mise en œuvre aux archives Convergences sur l’OAIS tées, simples et neutres à la fois.
nationales des Pays-Bas qui expé- et l’accès à l’information On note l’exemple donné par
rimentent et testent des outils de numérique les archives nationales danoises
planification et de conservation Les convergences des appro- qui ont élaboré un outil Access
proposés par le projet européen ches sont apparues clairement, pour des données extraites de
PLANETS afin d’obtenir des notamment autour de l’adoption bases de données. Celui-ci permet
programmes de conservation du modèle structurant qu’est d’accéder aux données d’une
standardisés et automatisés qui l’OAIS2, ainsi que des méthodolo- manière qui est à la fois facile à uti-
pourront être exécutés dès que les gies mises en place : intervention liser pour le profane et assez so-
documents électroniques seront de l’archiviste le plus en amont phistiquée pour permettre une
intégrés au dépôt numérique, ou possible du cycle de vie des don- exploitation exhaustive de la struc-
encore la présentation du projet de nées, travail à mener en étroite ture avec la puissance des fonc-
plate-forme de la Bibliothèque collaboration entre l’archiviste et tions de requêtes habituelles des
nationale de France (SPAR) visant, l’informaticien, stratégie organi- systèmes de bases de données.
par les choix opérés pour son 1 Digital Repository sée autour de la sécurité et Autre exemple : celui de la mutua-
infrastructure de stockage, à allier Audit Method Based de la gestion des risques lisation et de la valorisation d’un
on Risk Assessment.
à la fois performance, accessibilité 2 Open Archival (avec l’utilisation de la norme travail d’archivage sur des docu-
et pérennité. Information System ISO 27001), projets de mutualisa- ments numériques (au CNES à
Enfin un thème récurrent a (norme ISO 14721), tion à encourager afin de réaliser Toulouse) à travers des outils de
été souvent évoqué, celui de la modèle conceptuel des économies d’échelle (par gestion des connaissances avec la
pour une Archive
nécessité, étant donné la diversité numérique.
exemple au niveau d’un conseil création d’un fonds documentaire
croissante en terme de taille 3 Présidente de général pour les autres collectivi- de la mémoire d’entreprise repo-
et la complexité des nouvelles Archive 17. tés du territoire). sant sur des outils de classement ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 13


méthodes techniques et outils

/////// automatique, des ontologies et la provient de la présentation de plu- ment », de numéro de versement,
modélisation des métiers. sieurs cas d’espèces de mise en appli- de système de cotation continu, à
cation des principes du records la nécessité d’une gestion très fine
La version 2 de MoReq management tant dans le secteur des droits d’accès, à la pertinence
Autre événement qui a marqué public que dans le secteur privé. des tris pour les archives numé-
cette conférence : la publication en MoReq a été présenté dans le cadre riques, à la gestion des dossiers
2008 de la version 2 de MoReq de plusieurs ateliers et notamment hybrides (papier et numérique).
(Model Requirements for the de son application dans des cadres Finalement, par la mise en
Management of Electronic Records nationaux (Roumanie) ou par le œuvre des pratiques du records
ou Exigences types pour la maîtrise biais d’études de marchés réalisées management génératrices de gains
de l’archivage électronique) qui pour le compte de l’Allemagne, de qualitatifs mais également quanti-
définit les exigences fonction- l’Autriche et de la Suisse. tatifs en matière de gestion de
nelles d’un système d’archivage l’information, les archivistes devien-
électronique au sens fort du mot Perspectives du métier nent des prestataires de services
archivage, publication suivie en d’archiviste auprès des organisations. L’enjeu
France de la sortie pour la confé- La manifestation s’est terminée est de taille avec, dans le contexte
rence du DLM de sa traduction en sur l’évolution du métier de du renforcement de l’administration
français, demandée par la direc- l’archiviste. Les convergences sont électronique actuellement mis en
tion des Archives de France à nombreuses à travers les réflexions place, l’occasion pour les archives
Marie-Anne Chabin3 qui avait déjà menées par exemple par le service de devenir de véritables leviers pour
assuré en 2001 la traduction de la national de la Poste ou par les la modernisation del’adminis -
première version de MoReq. conseils généraux de l’Aube ou des tration. Ou, dit autrement, com-
A été également ajouté à cette Yvelines, sur les nouvelles mis- ment réussir à intégrer pleinement
traduction un chapitre 0 visant sions dévolues aux services la gestion documentaire électro-
à présenter l’environnement fran- publics d’archives avec un déport nique dans les initiatives de réforme
çais de MoReq entre records mana- de l’action et de la prise en charge des services publics à travers la com-
gementet archivage. Une originalité dès le début du cycle de vie des préhension et la participation au
de ce chapitre vient de l’introduc- archives. Cette prise en charge très processus de formulation du savoir,
tion d’une partie consacrée au précoce se retrouve dans l’ex - en passant d’un principe d’enre-
contexte français du RM, ainsi que périence des archives fédérales gistrement passif à une démarche
de la présentation de ce référentiel d’Allemagne ou encore des ar- beaucoup plus engagée et interac-
par rapport aux autres normes et chives nationales des Pays-Bas tive et en faisant de l’archiviste un
standards relatifs au domaine (rôle d’entrepôt numérique de créateur de valeur dans la chaîne
(records management et archivage confiance pour le compte des documentaire ? •
électronique), leurs points de recou- agences gouvernementales). Françoise Banat-Berger
pement, leurs différences, leurs arti- Autres interrogations liées : celles Direction des Archives de France
culations. L’autre originalité relatives aux notions de « verse- francoise.banat-berger@culture.gouv.fr

14 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


[ information scientifique ] Dans toutes les disciplines scientifiques se construisent de
vastes espaces numériques contenant des millions de données produites par les chercheurs.
Ces données de recherche prennent ainsi un nouveau visage où se brouille la frontière entre
donnée, publication et information et qui conduit à réactualiser les concepts d’interopérabilité
et de pérennité des données et des systèmes.

Le nouveau visage des données de recherche


n des grands projets qui vironnement. Les systèmes qui et les publications. Les chercheurs

U anime aujourd’hui les


astronomes des quatre
coins de la planète est la mise en
collectent des informations sur la
flore, la faune, la biodiversité
(GBIF, par exemple) ou le climat
travaillent à partir des données
en tant que matériaux sources et,
quand leurs analyses débouchent
place d’un observatoire virtuel. Son alimentent des réservoirs de don- sur des résultats intéressants,
but : pouvoir scruter le ciel sous nées de plus en plus volumineux ils les publient sous la forme
tous les angles dans toutes les qu’il faut organiser pour pouvoir d’articles. Dans cette vision, les don-
dimensions (optiques, spectrales, en tirer des informations utiles. nées correspondent aux maté-
etc.). Pour y parvenir, les astro- Même le secteur des sciences riaux bruts et les publications aux
nomes ne prévoient pas de humaines est touché : le projet résultats de l’exploitation des
construire un nouveau télescope, ADONIS1 en France se fixe comme données. Schématiquement, la
ils envisagent plutôt de rassembler objectif d’offrir aux chercheurs un chaîne est « collecte → analyse →
toutes les images et les mesures « espace de navigation unifié » publication ».
prises par les grands télescopes du pour explorer les documents et Avec l’observatoire virtuel, un
monde et d’en faire un tout cohé- les données numériques des autre circuit se met en place, car
rent. Ce « tout », c’est un espace sciences humaines et sociales les scientifiques vont d’abord ras-
numérique où des millions de don- (SHS). Il ne s’agit plus de scruter sembler les données éparpillées
nées sont accessibles, c’est les étoiles dans le ciel, comme qu’ils possèdent les uns et les autres,
l’observatoire virtuel. dans le cas de l’observatoire ce qui implique de diffuser et de
La réalisation de ce « tout » virtuel, mais d’avoir des outils publier ces données, et ce n’est
virtuel mobilise les astronomes pour s’orienter dans le vaste qu’après cette étape qu’ils entame-
au travers de projets propres à espace documentaire des SHS. ront leur analyse. La nouvelle
leur pays, comme le National La démarche reste cependant la chaîne devient « collecte → publi-
Virtual Observatory (NVO) aux même : des données existent, épar- cation → analyse ». Cette fois-ci la
États-Unis, et les pousse à joindre pillées, il faut les rendre acces- notion de publication n’est plus
leurs efforts à une échelle plus sibles au travers d’un « tout » réservée aux seuls résultats et celle
vaste, celle de la planète, en créant numérique cohérent. de donnée englobe à la fois des
des partenariats comme l’Inter- La construction de ces espaces matériaux bruts et d’autres, plus
national Virtual Observatory gagne ainsi progressivement élaborés, qui résultent des traite-
Alliance (IVOA). l’ensemble des disciplines et, ments appliqués à ces matériaux
Des « tout » tel celui de logées au cœur des « tout », se pour les rendre publiables.
l’observatoire virtuel n’existent trouvent les données numériques La nouvelle chaîne ne se sub-
pas qu’en astronomie, ils se retrou- produites par les chercheurs : il stitue pas à l’ancienne, les deux vont
vent dans plusieurs autres do- s’agit des données de recherche. coexister. Mais la frontière don-
maines scientifiques. En biologie Sous la poussée des « tout », celles- née-publication-information va se
moléculaire, les chercheurs ras- ci sont en train d’adopter un nou- brouiller, les trois termes vont deve-
semblent dans de vastes banques veau visage dont l’exemple de nir interchangeables.
de données les séquences de pro- l’observatoire virtuel donne les Comment en est-on arrivé là ?
téines et de gènes fournies par de grandes lignes. La construction de l’observatoire
multiples laboratoires. Uni Prot KB, virtuel entend rassembler des
par exemple, est une banque qui La frontière s’estompe collections de données détenues
contient plus de cinq millions de entre les données de par différents observatoires du
structures de protéines et, pour recherche, les publications monde : l’éparpillement de ces
en exploiter pleinement les et l’information données constitue l’un des fac-
ressources, les chercheurs s’em- scientifique teurs contribuant à l’émergence de
ploient à créer des outils informa- 1 Voir : Une vision classique du circuit la nouvelle chaîne. Autre facteur :
Documentaliste -
tiques qui mettent les séquences Sciences de de production et de diffusion de la profusion des données générées
en rapport les unes avec les autres. l’information, 2008, l’information scientifique établit par les nouveaux équipements de
Autre domaine : celui de l’en - vol. 45, n° 2, p. 4-6. une distinction entre les données recherche. Au moment où des ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 15


méthodes techniques et outils

/////// projets comme le NVO devenaient Repères


opérationnels, vers 2002, les scien- Les projets cités dans cet article
tifiques prenaient conscience d’un ADONIS : Accès unifié aux données et documents numériques des
phénomène touchant bon nombre sciences humaines et sociales. Projet initié par le CNRS en 2005,
de disciplines qu’ils appelèrent le actuellement en cours de développement.
« déluge des données2 ». ASOVFrance : Action Spécifique Observatoires Virtuels France.
En physique, par exemple : un Structure créée en 2004 par l’INSU (Institut national des sciences de
accélérateur de particules comme l’univers), soutenue par le CNRS et le Centre national d’études
le nouveau collisionneur LHC3 du spatiales (CNES).
CERN4 est conçu pour produire GBIF : Global Biodiversity Information Facility. Projet international
près de 10 Po5 de données par an. lancé en 2001.
Pour exploiter cette gigantes- IUni Prot KB : Uni Prot Knowledge Base. Base de séquences de
que masse d’information, une protéines de l’ensemble Uni Prot créé en 2002 à partir des bases
grille WLCG reliant deux cents Swiss Prot, Trembl et Pir.
sites informatiques répartis dans NVO : National Virtual Observatory. Projet animé par l’Université
une trentaine de pays a été mise John Hopkins, opérationnel depuis 2003.
sur pied. Cette grille met les don- 2 Voir l’article de VOA : International Virtual Observatory Alliance. Organisation créée
Tony Hey et Anne
nées à la disposition des scienti- Trefethen : « The
en 2002, regroupant seize pays.
fiques pour qu’ils les exploitent, son Data Deluge : VOT : Virtual Observatory Table. Format XML défini par l’IVOA.
circuit de fonctionnement est An e-Science WLCG : World Wide LHC Computing Grid. La construction de cette
« collecte → diffusion → exploita- Perspective », grille a démarré en 2003.
tion », il constitue une variante de publié dans Grid
Computing –
la chaîne « collecte → publication Making the Global
→ analyse » de l’observatoire . Infrastructure a Réactualisation des tions précises, des standards, afin
Ces deux facteurs, l’épar - Reality, Wiley, concepts d’interopérabilité de pouvoir être prises en charge
pillement et la profusion des don- janvier 2003. et de pérennité par l’interface unique. L’IVOA a
www.rcuk.ac.uk/cm
nées, peuvent aussi intervenir sweb/downloads/rc
Habituellement l’interopé - par exemple mis au point un stan-
simultanément. C’est ce qui arrive uk/research/esci/dat rabilité s’applique aux systèmes : dard VOT décrivant le format des
dans les systèmes de surveillance adeluge.pdf deux systèmes deviennent inter- tables de données astronomiques
planétaire du climat ou de 3 LHC : Large Hadron opérables quand on peut à partir qui peuvent être intégrées dans
l’environnement, qui rassemblent Collider (Grand de l’un ou de l’autre activer les res- l’observatoire virtuel.
collisionneur à
d’énormes volumes de données hadrons). sources des deux. Si les ressources La nécessité de normes et de
provenant de multiples réseaux de 4 CERN : comprennent des données, chaque standards est reconnue depuis
collecte. Organisation système possède sa propre inter- longtemps en matière de diffu-
Observatoire virtuel, accéléra- européenne pour la face pour accéder aux données. sion, notamment pour définir les
recherche nucléaire.
teur de particules, banque de don- 5 1 Po = 1 Péta octet
L’observatoire virtuel propose un éléments descriptifs qui permettent
nées biomoléculaires, système de = 1 000 To = nouveau modèle d’interopéra - de retrouver une publication (les
surveillance, etc. : à chaque fois la 1 000 000 Go. bilité : une interface unique prend métadonnées), mais elle se réac-
nouvelle chaîne s’impose car des 6 DRCC : Digital en charge l’ensemble des données tualise avec la prise en compte,
données existent en grand nombre Research and et des services des différents sys- dans le champ des données de
Curation Center.
et, pour être analysées ou exploi- Centre rattaché à tèmes. Les données se retrouvent recherche, de matériaux bruts ou
tées, elles ont préalablement l’Université John directement impliquées car elles élaborés qui se présentent sous
besoin d’être diffusées ou publiées. Hopkins. doivent respecter des spécifica- une multitude de formats.

Documentaliste - Sciences de l’information est en ligne sur CAIRN


Depuis janvier 2009, la revue Documentaliste – Sciences de l’information est en ligne sur le portail
CAIRN de revues francophones en sciences humaines et sociales.
Les articles parus depuis 2001 sont accessibles sur ce site aux formats HTML et PDF. Ils peuvent être
consultés à partir d’un établissement ayant acquis une licence d’accès à l’un des bouquets de revues pro-
posés par CAIRN. La consultation et l’acquisition d’articles ou groupements d’articles à l’unité sont aussi
possibles aux personnes qui en ont acquis les droits sur le site CAIRN (accès payant aux pages de numé-
ros parus en 2007 et 2008, accès gratuit aux numéros de plus de deux ans).
Ce nouveau service s’ajoute à celui qui existait déjà sur le site de l’ADBS (www.adbs.fr), où l’accès aux
numéros parus depuis moins de deux ans reste réservé aux abonnés.
http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information.htm

16 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


[ LA CHRONIQUE DE STÉPHANE CHAUDIRON ]
Stéphane Chaudiron est professeur en sciences de l’information et de
la communication à l’Université Lille-3 (laboratoire GERiiCO). Ses travaux
Le concept de pérennité se réac- portent sur l’évaluation et les usages des systèmes de traitement
tualise également. La conserva- avancé de l’information. stephane.chaudiron@univ-lille3.fr
tion à long terme, autrement dit la
pérennité des publications tradi-
tionnelles en papier repose sur des
procédures d’archivage patiem-
La recherche scientifique
ment testées au cours des siècles.
Les données numériques ne dis- au risque de l’évaluation
posent pas d’une telle assise, leur La fièvre de l’évaluation semble avoir saisi les acteurs du sys-
conservation sur dix ans, cent ans, tème de recherche français. Si mesurer son efficacité est légi-
s’avère fragile. Pour que les données
de recherche des « tout » numé- time, on peut s’interroger sur les finalités de l’évaluation et
riques restent utilisables à long son risque d’instrumentalisation.
terme, de nombreux soins doivent

L
leur être prodigués : il faut d’abord a question de l’évaluation est loin d’être nouvelle pour les pro-
surveiller les signes d’altération de fessionnels de l’information mais se pose de manière neuve
leur support matériel et veiller à depuis que les autorités de tutelle de la recherche et les bailleurs
maintenir un environnement logi- de fonds l’ont transformée en enjeu politique. Le classement de Shanghai
ciel capable de restituer leur a ainsi entraîné, dans le monde académique, l’apparition d’une fièvre de
contenu. Dans le cas d’un simple l’évaluation dont les effets sont perceptibles à tous les niveaux, du cher-
texte archivé numériquement, ces cheur à la ministre. Celle-ci ne déclarait-elle pas le 2 juillet 2008 que la
soins sont déjà assez conséquents. « réalisation d’un classement européen des universités est une priorité pour
Ils se démultiplient quand entrent la Présidence française de l’Union européenne en matière d’enseignement
en jeu les formats techniques liés supérieur » ? Que signifie cet unanimisme et que sert un tel classement ?
aux équipements de capture des Il ne s’agit pas d’affirmer que l’évaluation dans le champ des politiques
données. Il faut également s’assu- publiques est une exigence illégitime mais de s’interroger sur les objec-
rer de la validité des données. tifs de cette pratique qui, les documentalistes le savent bien, se fonde sur
Le monde anglo-saxon utilise des indicateurs très divers, mal contrôlés méthodologiquement, souvent
le terme de « curation » pour inadaptés et dont l’interprétation est la plupart du temps contestable.
décrire les soins à apporter aux Ainsi, dans le domaine jusque-là relativement épargné des SHS, cette
données numériques afin qu’elles fièvre comptable semble avoir saisi de nombreux directeurs de labora-
soient accessibles et réutilisables. toires et de départements scientifiques ainsi que les comités de visite de
Le NVO est par exemple associé l’agence de l’évaluation (AERES) qui manient désormais facteur
au centre DRCC6 pour l’archivage d’impact, h index et autres indicateurs avec la ferveur des nouveaux
de ses données. En France le terme convertis, mais sans toujours en saisir les modes de construction ni les
d’« archivage pérenne » tend difficultés d’interprétation. De même, à la suite du rapport Bourdin, on
à englober les opérations de stoc- reste dubitatif sur les méthodes utilisées pour établir les classements des
kage, de préservation, de conser- universités qui valorisent systématiquement celles des pays où ils sont
vation et de gestion à mener sur les établis.
données pour qu’elles restent aisé- Mais, dépassant les questions méthodologiques, se dévoile un enjeu
ment accessibles et exploitables. politique. Au-delà de la volonté de disposer d’outils de contrôle suppo-
Le nouveau visage des données sés améliorer le dispositif de recherche et sa compétitivité, on assiste en
de recherche, qui met en avant effet à une instrumentalisation de l’évaluation s’inscrivant dans la doc-
l’interopérabilité et la pérennité, se trine du New Public Management, destinée à importer le benchmarking
déploie depuis cinq ou six ans comme technique de contrôle administratif de la recherche et remède
déjà, principalement aux États- managérial de la sphère publique.
Unis et au Royaume-Uni, dans le Pour comprendre l’importance de l’enjeu, il faut le resituer dans la
cadre de l’e-science et des cyber- construction de l’Espace européen de la recherche, emblématique de la
infrastructures. En France, il émerge politique néolibérale mise en œuvre par la stratégie de Lisbonne et dans
progressivement. En astronomie, laquelle la compétitivité est endogène à la course sans fin que doivent
par exemple, l’IVOA, à laquelle la désormais se livrer laboratoires, organismes de recherche et universités.
France ne participait au début que L’évaluation comparative devient ainsi une fin en soi dans une vision de
par l’intermédiaire des projets la recherche où sa finalité n’est pas de réduire les inégalités socio-éco-
européens, compte depuis 2004 nomiques mais de distinguer des « pôles de compétitivité », des « centres
une structure française parmi ses d’excellence » susceptibles de concurrencer les laboratoires américains
membres, l’ASOVFrance. • ou japonais et d’attirer les « meilleurs cerveaux ». En appliquant les
Dominique Aussant méthodes du benchmarking à la recherche et l’enseignement supérieur,
Ministère de la Recherche, l’objectif est d’introduire sur le marché concurrentiel ce qui y échappait
Bureau de l’IST jusqu’à présent au moins dans une partie de l’Europe, à savoir la
dominique.aussant@recherche.gouv.fr recherche fondamentale et les formations universitaires. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 17


métiers et compétences
[ colloque ] Pour sa deuxième édition, la conférence Document numérique et Société, qui
a eu lieu à Paris les 17 et 18 novembre 2008, avait choisi de privilégier l’observation des pra-
tiques de terrain et d’encourager la construction de réflexions théoriques sur les concepts
et les modèles qui renouvellent l’étude du champ documentaire et, par là même, éclairent
sur les évolutions en cours des métiers de l’information-documentation.

Traitements et pratiques documentaires :


vers un changement de paradigme ?

Q
uatre entrées principales étaient René Schneider (HEG Genève), à le cadre de la documentation scien-
proposées lors de la conférence partir d’une étude quantitative et tifique (Ghislaine Chartron,
Document numérique et Société qualitative de trois opacs suisses, Elisabeth Caillon, CNAM).
2008 pour rendre compte des évo- ont caractérisé les comportements
lutions en cours du champ docu- de recherche et proposé des évo- Les acteurs de l’offre
mentaire : les objets qui balisent lutions des interfaces, en prise documentaire
l’espace documentaire, les acteurs avec le paradigme des moteurs Présidé par Marc Minon (Cairn),
impliqués dans la constitution de grand public de l’Internet, tout en cette session a porté l’attention sur
l’offre, les traitements documen- cherchant à préserver la richesse les nouveaux entrants du web
taires, et les pratiques des usagers d’indexation proposée par les (Google et Yahoo, Amazon, Orange,
ainsi que leur accompagnement. opacs. Claire Scopsi (INTD- Verizo, etc.), développant une
CNAM) s’est intéressée à l’intro- stratégie au carrefour de l’écono-
Les objets du champ duction des SIGB open source dans mie des médias (financement
documentaire les bibliothèques et aux motiva- par un tiers) et de l’économie des
Les communications retenues tions associées des professionnels compteurs (exploitation des traces
sous ce premier axe ont pointé, de l’information, l’allègement des usagers), qu’Hervé Le Crosnier
lors d’une session présidée par financier étant l’un des plus a développée sous le concept de
Pierre Cubaud (CNAM), les trans- manifestes. « vectorialisme », dans le sillage
formations de l’architecture du Une seconde session, présidée des travaux de Wark McKenzie
web sous-jacente aux documents par Geneviève Lallich (Université (2004) sur les nouvelles formes
numériques, les opacs et les logi- Lyon-1), a considéré les plate- de domination au travail. Benoît
ciels métiers dans les bibliothèques formes pédagogiques (Thomas Epron (Enssib) a dressé les évolu-
et les centres de documentation. Kreczanik, Lyon-3), le renouvel- tions récentes du marché du livre
Jean-Marc Lecarpentier (Univer- lement des agencements classifi- numérique, caractérisée notam-
sité de Caen) a souligné l’étroite catoires dans les systèmes ment par une offre en croissance,
dépendance du document numé- documentaires internes aux orga- des supports de lecture renouve-
rique avec les technologies renou- nisations, avec notamment l’ex- lés et de nouveaux acteurs de
velées du web : web services, ploitation de facettes et l’intégra- la distribution dans le contexte
syndication, widgets, etc., et les tion de logiques propres au web national. Enfin, une synthèse sur
points de vue parfois divergents socio-sémantique (Manuel Zac- les outils de bookmarking a mis en
entre les web designers et les opé- klad, Université de Troyes), enfin perspective la maîtrise technique
rateurs de la normalisation du web le renouvellement des pratiques croissante des nouveaux acteurs
sur le développement des conte- de citations et des technologies de des réseaux s’appuyant sur
nus en ligne. Nicolas Bugnon et liens qui viennent s’y greffer dans l’indexation collaborative et

18 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


distribuée, ainsi que leur influence Repères
progressive dans les pratiques pro- La conférence Document numérique et Société a été fondée en 2006 par
fessionnelles (É. Broudoux, UVSQ). Ghislaine Chartron (INTD-CNAM) et Évelyne Broudoux (IUT de Vélizy, UVSQ),
à la suite des travaux du RTP-Doc et de l'auteur collectif Roger T. Pédauque.
Les traitements La deuxième édition de cette manifestation s’est tenue les 17 et 18 novembre
documentaires 2008 au Conservatoire national des arts et métiers à Paris. Elle a réuni environ
La session consacrée à l’évolu- 150 participants, enseignants-chercheurs, professionnels, étudiants, à la suite
tion des traitements documen- d’un appel ouvert à communications. Celui-ci a recueilli 45 propositions de
taires est celle qui a rassemblé le communication ; 23 d’entre elles ont été sélectionnées par un comité scienti-
plus grand nombre de communi- fique sous le principe de la double évaluation à l’aveugle.
cations, réparties en trois séances Les textes de toutes ces communications sont réunis en un volume publié par
présidées par Claudine Masse les éditions de l’ADBS (452 p., 27 ¤). www.adbs.fr
(ADBS), Stefan Gradmann (Hum-
boldt-Universität de Berlin) et
Brigitte Chapelain (Université laient que « informatiste », terme Autres acteurs concernés, les
Paris-13). Y furent principalement usité au Maroc, traduisait bien les enseignants-chercheurs : leurs
abordés les processus d’indexation, nouveaux métiers créés par nouvelles manières de lire-écrire
d’archivage, d’édition, d’édito - l’informatique documentaire. des documents numériques ont
rialisation et d’organisation des Agnieszka Smolczewska et été recensées par Mohamed Ben
mémoires. Geneviève Lallich-Boidin (Lyon-1) Romdhane, Abderrazak Mkadmi
Marie-Anne Chabin (Archi - ont pointé les ambiguïtés prove- et Sami Hachicha, de l’Institut
ve17) a ouvert la danse en rappe- nant de l’édition numérique de supérieur de documentation
lant les fondements de la diplo- collections patrimoniales qui pro- de Tunis (ISD). La recherche
matique et son adaptation au voquent le repositionnement des d’informations fut le dernier thème
numérique avec les normes liées acteurs engagés dans ces proces- abordé et l’indispensable intégra-
au records management. La défini- sus. Thomas Lebarbé et Cécile tion de la gestion de l’identité à
tion de la documentation d’entre- Meynard (Grenoble-3) ont pré- la culture informationnelle a été
prise a ensuite été revue par senté leur travail collaboratif, circonscrite par Olivier Le Deuff
Dominique Cotte (Lille-3) dans nécessairement interdisciplinaire, (Université européenne de
son évolution vers le numérique autour de l’édition de manuscrits Bretagne).
en termes de description, circula- et de la création d’une plate-forme
tion, stockage, recherche, dans de gestion de manuscrits. Marion En alternant modèles théo-
l’univers du travail. Poursuivant Consalvi (Sud-Toulon-Var) bou- riques, retours sur les pratiques,
l’observation de pratiques en entre- clait la partie « traitements » en regards professionnels et études
prise, David Douyère (Paris-13) présentant un retour d’expérience de cas, cette conférence a contri-
est revenu sur la distribution des de médiation de l’information au bué à rendre compte des mouve-
rôles éditoriaux dans le cadre sein d’un grand groupe industriel. ments qui affectent un champ
d’une appropriation collaborative documentaire en restructuration :
d’un CMS installé sur un intranet Les pratiques reconfigurations des acteurs
d’entreprise. documentaires autour de la chaîne documentaire,
Marie-Hélène Lay (Université de Sous la houlette de Jean apparition d’une économie liée au
Poitiers) a présenté une véritable Clément (Paris-8), la conférence captage des traces des usagers
étude de cas autour d’un outil s’est achevée sur un tour des pra- s’appropriant par ailleurs des tech-
d’aide à la rédaction de devis inté- tiques documentaires des usagers. niques liées de près ou de loin à la
grant une formalisation documen- Centrées sur des activités de redo- documentation, architectures web
taire facilitant le travail des cumentarisation et de recherche migrant vers le calcul sur des don-
non-initiés. Dany Bouchard, de d’informations sur le web, ces pra- nées, intégration de plus en plus
l’Université de Montréal, a discuté tiques concernent un large panel forte des fonctions documentaires
de deux modèles de dépôts insti- d’acteurs. Les amateurs ont ainsi dans les activités de travail sont à
tutionnels d’articles scientifiques d’abord été observés par Laure remarquer. Au même titre que la
et a présenté Fedora, modèle Tabary-Bolka (Lille-3) qui connexion en cours de mondes
hybride ajoutant les dimensions s’est concentrée sur les pratiques aux activités auparavant cloison-
de réseaux d’acteurs, de services et mimétiques de classement nées : monde informatique, monde
de datasets à celles des revues et de et d’indexation d’images par la documentaire professionnel, acti-
documents. Poursuivant sur l’édi- « culture fan ». Patrick Pecatte vités des amateurs, des éditeurs et
tion scientifique, Sylvie Grésil- (Soft Expérience) s’est appuyé sur des archithécaires. •
laud et Jacqueline Gillet (Inist- les connaissances des abonnés de Évelyne Broudoux
CNRS) présentaient la chaîne Flickr pour améliorer l’indexation evelyne.broudoux@iut-velizy.uvsq.fr
documentaire d’édition élec - d’un fonds historique de photos Ghislaine Chartron
tronique gérée par l’Inist et rappe- sur la bataille de Normandie. ghislaine.chartron@cnam.fr

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 19


métiers et compétences

[ journée d’étude ] « Exercer son métier dans un autre pays européen : pourquoi et com-
ment ? » Tel était le sous-titre d’une journée proposée le 5 décembre 2008 par l’ADBS.
Si l'espace européen permet à ses citoyens d'y travailler librement, quelle est la situation
réelle des professionnels de l’information-documentation ?

rendre « lisibles » les compétences


Compétences et mobilité en vue de l’insertion profession-
nelle.
des professionnels de l’ID Le travail en cours de la CNCP
pour le CEC comporte deux
volets : établir un descriptif d’une
certification donnée utilisable par
e thème de cette journée a a ajouté que l’esprit d’aventure et tous ; établir la correspondance

L permis à huit intervenants


de témoigner de leur expé-
rience et de débattre sur les for-
l’envie de faire évoluer son poste
par des formations adéquates lui
ont permis de s’expatrier. Jean-
entre les grilles (cinq niveaux
français et huit niveaux du CEC).
Il faudra donc préciser pour
mations, les dispositifs et outils Philippe Accart6 a souligné qu’il chacun des huit niveaux les
utiles pour réussir une mobilité devait sa mobilité à la reconnais- savoirs (connaissances), les apti-
géographique ou fonctionnelle. sance de ses diplômes français tudes (savoir-faire) et les « compé-
ainsi que de ses compétences tences » (au sens d’autonomie,
Dispositifs pour étudier à professionnelles et managériales. responsabilité et capacité à combi-
l’étranger Son appartenance à différentes ner savoirs et aptitudes dans une
Jan Douat1 a présenté les dispo- associations lui a aussi été très finalité professionnelle).
sitifs favorisant la mobilité des étu- utile. Kendra Gates Derousseau7 Caroline Draughn9 a listé les
diants en Europe. Le Processus de a décrit son expérience d’ex - exigences des employeurs anglais.
Bologne a facilité cette démarche patriation aux antipodes grâce à Un candidat doit démontrer son
grâce à la convergence des sys- ses compétences linguistiques. expérience internationale, sa
1 Webmestre au tèmes universitaires européens, capacité d'adaptation à la culture
service des relations
internationales de l’adoption des crédits ECTS2 et la Certification et attentes du pays d'accueil et à l’entreprise,
l’Université Paris-3. création d’autres dispositifs. Étu- des employeurs ses connaissances linguistiques et
2 ECTS : European dier à l’étranger offre plusieurs Anne-Marie Charraud, de la professionnelles.
Credits Transfer avantages : financiers (aides, Commission nationale de la certi-
System.
3 VIE : volontariat
bourses) et pédagogiques (crédits fication professionnelle (CNCP), Après la présentation, par Éric
international en ECTS, double diplôme). Cela peut a présenté le Cadre européen des Sutter, de l’Euroréférentiel des
entreprise. se faire dans le cadre d’un pro- certifications (CEC8), document compétences en I-D et de l’Euro-
4 Consultante au gramme d’échange, type Erasmus, officiel qui sera appliqué en 2010. certification CERTIDoc, Jean
Cedoc. ou à titre individuel. Les stages, Elle a souligné l’ambiguïté du Michel a résumé la journée en
5 Cyber-
documen?taliste à intégrés au cursus universitaire terme français « certification » soulignant trois points importants
l’Office international ou en entreprise (VIE3), peuvent employé dans ce texte et précisé sur la mobilité. Elle est possible si
des marques à aussi déboucher sur une insertion que cela ne devait pas être confon- le candidat est réellement motivé,
Alicante. professionnelle. Il reste cependant du avec le concept de « grade uni- s’il connaît tous les outils et
6 De la Bibliothèque
nationale Suisse et
à convaincre les recruteurs versitaire ». La certification vise dispositifs existants et s’il a
chargé des relations de l’intérêt d’une formation à les acquis de compétence (lear- conscience des contraintes écono-
internationales à l’étranger alors que l’interna - ning outcomes), obtenus par la miques. Elle est facilitée par la recon-
l’association tionalisation des cursus se met en formation initiale, la formation naissance des différents acquis. •
Biblio?thèque place. continue et l’expérience profes- Véronique Salaün
Information Suisse.
7 Chef de projet sionnelle validée. L’objectif est de vero.salaun@free.fr
américaine au Mobilité des
Pacific Legal professionnels : quelles
Information compétences ? Repères
Institute au
Vanuatu.
Corinne Delord4 a démontré que Cette journée d’étude a été organisée par l’ADBS au ministère de
8 En anglais la mobilité professionnelle la Recherche à Paris le 5 décembre 2008, avec le soutien de la
Euro?pean pouvait résulter d’atouts person- Délégation aux usages de l’Internet (DUI). Elle était conduite par
Qualification nels tels que la maîtrise de plu- Jean Michel, président du Comité directeur d’ADBS-Certification,
Framework. sieurs langues étrangères, l’envie en collaboration avec Mireille Lamouroux, présidente de la
9 Du cabinet de
recrutement anglais de s’expatrier ou la capacité Commission internationale de l’association.
Intelligent d’adaptation, et pallier ainsi le Le programme détaillé et les supports des intervenants sont en
Ressources. manque de diplômes. Carine Forzy5 ligne sur le site de l’ADBS : www.adbs.fr

20 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


droit de l’information

[ colloque ] À la veille de l’examen par le Sénat du projet de loi « Création et Internet »,


l’Institut de recherche en propriété intellectuelle (IRPI) proposait, le 27 octobre 2008, un
colloque consacré à la contrefaçon sur Internet et aux multiples questions que soulève, en
terme de droit d’auteur, ce phénomène en développement sur le web 2.0.

Une approche économique


Web 2.0 et contrefaçon Le web 2.0 s’inscrit dans une
évolution technique et la gratuité
n’est qu’un « miroir aux alouettes ».
Voilà un préalable à une démons-

L
a contrefaçon, qui touche la moi- mentation qui seule pourrait évi- tration qui présente l’enche -
tié de ses membres, est une ques- ter que la gratuité ne se traduise, à vêtrement des divers modèles où
tion incontournable pour la terme, par un appauvrissement prévalent le poids du consommac-
Chambre de commerce et d’indus- des répertoires. Il convient aussi teur, de la relation, de l’attention,
trie de Paris. Élargir, ce jour-là, la de favoriser l’apparition d’une et où le contenu, tout compte fait,
réflexion au web 2.0 était particu- offre légale importante et de qua- semble jouer un rôle annexe. Mais
lièrement judicieux, le projet de lité, d’accompagner ces mesures où le gratuit implique l’apparition
loi « Création et Internet » devant par une pédagogie sur les réseaux de multiples segmentations.
être discuté la même semaine en et d’un filtrage le plus en amont Google, système d’autorenfor -
première lecture au Sénat. possible. cement des interactions à partir
Dans le secteur des logiciels, où de services gratuits, est bien, à cet
L’ampleur du phénomène de tous temps le piratage a été très égard, un modèle emblématique.
Fondé sur une culture du par- prégnant, Microsoft multiple
tage, le web 2.0 facilite aussi les approches. L’entreprise, qui Des cercles vertueux
l’échange d’œuvres contrefaites, rappelle qu’elle est aussi produc- Le modèle économique de
comme l’a montré la présentation trice de services et de contenus, Dailymotion, plate-forme emblé-
de plusieurs systèmes. La fragilité organise une surveillance, réalise matique du web 2.0, est fondé sur
des arguments juridiques utilisés des enquêtes et collabore avec les la publicité. L’entreprise a signé,
par ceux qui les proposent pour se autorités de plusieurs pays. Elle par ailleurs un accord en sep-
décharger de toute responsabilité prône aussi l’autorégulation, tembre 20083 avec trois sociétés
1 La chronologie des
médias définit l'ordre a également été soulignée. comme le démontre l’accord UGC d’auteurs pour filtrer les vidéos
et les délais dans Le fait concerne tous les types signé, avec d’autres partenaires, qu’elle héberge, et la charte UGC,
lesquels les diverses d’œuvres, et au premier chef les en octobre 20082 , qui vise à encou- déjà évoquée, avec plusieurs
exploitations d'une œuvres musicales. C’est pourquoi rager la créativité des usagers tout autres producteurs de contenus et
œuvre
cinématogra?phique
la Sacem compte beaucoup sur la en luttant contre la contrefaçon. des plates-formes qui s’engagent
peuvent être faites. pédagogie préconisée dans le pro- Cela fait bien longtemps à faire respecter la propriété intel-
2 User Generated jet de loi. Mais cette surveillance qu’une entreprise française du jeu lectuelle.
Contents (UGC) est coûteuse, alors que les œuvres, vidéo, secteur au modèle écono-
Principles. utilisées comme produits d’appel, mique très particulier, a aban- Filtrer
www.?ugcprinciples.c
om permettent d’engranger des profits donné les produits en ligne pour C’est ce qu’impose la loi sur la
3 Accord qui ne bénéficient pas à leurs se concentrer sur les consoles, confiance dans l’économie numé-
www.adbs.?fr/accord- auteurs. moins souvent contrefaites. rique (LCEN) dans certaines
entre-dailymotion-et- Pour lutter contre ces dérives, L’érosion des revenus entraînera conditions. Le filtrage ne peut être
des-societes-d-
auteurs-50956.htm?R
l’industrie du cinéma table sur une l’effondrement du système actuel demandé que par une autorité
H=SR_DROIT-INFO- redéfinition de la chronologie des et les œuvres ne seront plus acces- judiciaire, être limité dans le
ACTU médias1 , mais aussi sur une régle- sibles qu’aux plus riches. temps, se faire avec des systèmes ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 21


droit de l’information

/////// efficaces et ne concerner que des l’accès au téléphone ou à la télévi-


données de connexion. À cet effet, Repères sion, des dispositions particulières
les intermédiaires techniques (les C’est sous le titre Contrefaçon sur Internet : pour les entreprises et les person-
fournisseurs d’accès à l’Internet et les enjeux du droit d'auteur sur le Web 2.0 nels morales. Mais la gestion des
les hébergeurs) recourent aux que l’Institut de recherche en propriété fichiers pose problème, tout comme
empreintes des œuvres qu’ils intellectuelle (IRPI) de la Chambre de les coûts induits pour le FAI ou
comparent entre elles pour définir commerce et d’industrie de Paris (CCIP) les difficultés rencontrées pour
leur caractère licite et décider de organisait, le 27 octobre 2008 à Paris, ce apporter la preuve de sa bonne foi.
les diffuser ou non. colloque dont on trouvera le programme Les ayants droit conserveront
À cet égard, les difficultés ren- complet et un compte rendu à l’adresse toujours, par ailleurs, la possibilité
contrées sont techniques (manque www.irpi.ccip.fr/upload/271008_communiq de recourir au juge et au dispositif
d’interopérabilité des systèmes), ue.html actuel qui sanctionne pénalement
et juridiques (promptitude de Les actes de cette manifestation doivent la contrefaçon à hauteur de trois
la désactivation, propriété des être publiés par Litec dans la collection ans de prison et 300 000 euros
fichiers d’empreintes). Quant au « Le droit des affaires - Propriété d’amende. D’autre part, l’Hadopi
filtrage, il devrait être pérenne, la intellectuelle ». (Haute Autorité pour la diffusion
circulation de fichiers illicites sur des œuvres et la protection des
les réseaux P2P étant permanente. droits sur Internet) est aussi char-
de nullité, être faits de manière gée d’observer l’évolution de l’offre
Définir les responsabilités loyale et répondre à une mission légale et de l’encourager.
de chaque prestataire précise ! Ce n’est visiblement Est-ce une loi utile ou une usine
Tel est l’enjeu actuel. Mais le guère facile lorsque les réseaux sont à gaz ? La question est pertinente
web 2.0 recouvre des réalités dont privés, les informations partagées, lorsqu’on sait que l’ARMT (Auto-
la plupart étaient inconnues au qu’il faut éliminer tous les para- rité de régulation des mesures
moment de l’adoption de la LCEN, sites (cookies, etc.), vérifier les techniques), commission d’ar -
en 2004. Les hébergeurs4 qui, à connexions et bien choisir l’outil bitrage créée par la loi Dadvsi, n’a
l’époque, n’allouaient que des de visualisation, sous peine de sur- été saisie qu’une fois en 18 mois.
espaces mémoire, n’y ont guère plus prise. Il ne s’agit en outre que
de responsabilités que les FAI. d’une présomption qui peut être Un modèle de loi
Comment qualifier alors les nou- combattue par tous les moyens. exportable ?
velles plates-formes qui ont Il fallait rappeler que l’amen-
d’autres activités ? Les décisions Le projet de loi « Création dement 138 au Paquet Telecom,
récentes des tribunaux, non et Internet », une pièce de adopté par le Parlement européen,
encore stabilisées, ne nous éclai- théâtre ! se bornait à souligner la place in-
rent pas vraiment. C’est ainsi qu’elle a été présen- contournable de l’autorité judi-
Si l’autorégulation (accords et tée, avec un prologue, trois actes, ciaire et qu’il existe des droits à la
codes de bonne conduite) est une un épilogue et un grand absent – liberté d’expression, à recevoir et à
voie intéressante, la régulation par le contrefacteur –, la loi ne visant communiquer des informations –
le juge reste indispensable. Nul qu’à sanctionner celui dont le mais que ceux-ci ne doivent pas
besoin, en revanche, de créer une poste non sécurisé a permis la porter atteinte à d’autres droits,
nouvelle autorité ni même, contrefaçon. notamment la propriété intellec-
d’ailleurs, d’actualiser une loi La loi veut sensibiliser le tuelle.
à l’heure où l’on parle déjà de propriétaire de l’ordinateur aux Si la sanction permet de rétablir
web 3.0 ! risques pris, lorsque son poste est l’équilibre, celle-ci doit être per-
Puisqu’il est clair que les utilisé pour des téléchargements tinente, indispensable et propor-
plates-formes doivent assumer illégaux. Après deux recomman- tionnelle au but poursuivi, ce qui
plus de responsabilités, la solution dations, suit une étape facultative semble être le cas des dispositions
consiste à sortir du piège de la qui permet de négocier un délai de de la loi « Création et Internet »,
qualification binaire, un héber- 4 Leur suspension de l’accès entre un à moins « infamantes » que les sanc-
geur pouvant cumuler cette acti- responsabilité est trois mois. Ce n’est qu’au troi- tions pénales classiques, limitées à
vité avec une autre, sans être pour engagée s’ils ne sième acte que les véritables sanc- certains services et aux accès au
autant éditeur. La responsabilité réagissent pas tions apparaissent : une coupure domicile.
promptement pour
de droit commun (responsabilité retirer l’information
de l’abonnement à l’Internet Au Royaume-Uni , on retrouve
pour faute, du fait de la chose ou illicite lorsqu’ils en pendant un an via son FAI, à qui il la démarche en trois temps, des
d’autrui) peut alors entrer en lice. ont eu connaissance appartient aussi de vérifier que ses accords entre FAI et fournisseurs
ou lorsque nouveaux clients ne figurent pas de contenus, l’aspect pédagogique
Prouver la contrefaçon sur l’information est dans le fichier des personnes et l’offre légale sous des formes
mise en ligne par
les réseaux une personne qui résiliées. conviviales. Mais, sans surprise, le
Une gageure pour un huissier est sous leur Certes, il a été prévu que la système adopté est plus flexible et
dont les constats doivent, sous peine autorité. résiliation ne puisse pas toucher la perception de la gestion des

22 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


données personnelles plus laxiste. aux États-Unis, on a évoqué la établis pour indemniser les four-
Il n’en reste pas moins qu’une condamnation de Grokster, accu- nisseurs de contenus.
consultation est en cours et que sée d’avoir préconisé l’usage d’un Une réponse graduée aux États-
l’on regarde avec beaucoup d’in- logiciel de P2P permettant la Unis ? Il faudrait pour ceci prou-
térêt les développements français. contrefaçon et rappelé les nom- ver qu’elle est juste, efficace et
Créer une autorité adminis- breux procès intentés à des inter- légale, ce qui semble difficile à
trative indépendante serait impos- nautes par la RIAA, procès sou- avancer. Il n’y a finalement pas de
sible en Belgique, pour des raisons vent réglés à l’amiable. Plusieurs panacée mais des procès qui doi-
de coût. Quant à la réponse, qui lois et traités entendent aussi sanc- vent être bien ciblés, de nouveaux
devrait être mondiale en raison du tionner plus fortement les contre- modèles économiques à adopter
caractère mondial des dangers sur façons, y compris lorsqu’elles sont (compensations financières), des
les réseaux, elle ne viendra pas réalisées à l’étranger et portent sur évaluations à établir et une coopé-
dans l’immédiat de l’Europe, des œuvres américaines. Mais les ration étroite à organiser entre
l’actuelle Commission européenne compensations financières résol- industriels et ayants droit. •
actuelle étant en fin de mandat. vent bien des situations épineuses, Michèle Battisti
Pour présenter la situation et plusieurs accords ont déjà été michele.battisti@adbs.fr

[ JEIJ ] Peu avant le terme de la Présidence française de l’Union, les Journées européennes
d’informatique juridique se sont déroulées du 10 au 12 décembre 2008. Elles ont proposé un
panorama très dense et équilibré de réflexions et d’informations sur les questions qui se
posent actuellement sur l'accès à l'information juridique en Europe.

Mieux légiférer et mieux accéder au droit


dans un espace juridique européen
réer un espace juridique ment un projet de texte européen pour une application uniforme du

C européen, lui donner une


visibilité et un impact dans
le monde, tel était l’objet des
tout au long des étapes de sa
procédure d’adoption. Puisque
le travail technique à mener en
droit communautaire.
Il reste, en revanche, beaucoup
d’efforts à faire pour accroître la
réflexions menées aux cours de ces amont pour proposer un outil visibilité de la jurisprudence
trois journées. simple à utiliser est complexe, européenne, ce qu’a démontré une
cette idée ancienne est malheureu- analyse des citations faites dans
Accéder au patrimoine sement encore un prototype. leurs décisions par les juges de la
juridique européen Une académie pour faciliter les Cour suprême du Canada. Encore
Les lois et les règlements. C’est échanges entre professionnels du faut-il que les décisions euro-
un site multilingue sur la légis- droit, voici un autre moyen qui péennes soient publiées, que les
tique1 qu’entend proposer pro- doit briser les frontières. Cette outils de recherche soient maîtri-
chainement le service des pu - fondation indépendante recourt sés et que l’on soit incité à prendre
blications des Communautés à tout une gamme d’outils et connaissance d’un droit étranger !
européennes. Re groupant les d’actions pour créer une commu- La doctrine. Un rapide pano-
meilleures pratiques pour créer et nauté à l’échelle européenne. rama des sites juridiques de divers
appliquer le droit, il doit aussi La jurisprudence. L’association pays européens met en évidence
favoriser l’émergence d’études de européenne des cours suprêmes qu’ils sont souvent payants et pri-
droit comparé, fondamentales administratives a créé deux bases vilégient les travaux menés dans
pour aider à mieux comprendre 1 La légistique sur le de données remarquables. Col- leur pays, et que le marché n’est
les lois des différents pays, établir site webdroit : lectant les décisions sur des ques- pas totalement mûr pour des ver-
des liens plus étroits entre eux et webdroit.?unige.ch/c tions préjudicielles2 posées à la Cour sions uniquement numériques.
répondre ainsi aux attentes de ours/general/def/legi de justice des communautés euro- Un seul site exemplaire : celui de
stique.html
l’Union européenne. 2 Les avis de la CJCE péennes et les décisions nationales l’Université libre de Berlin où le
Un portail multilingue devrait sur l’application d’un significatives liées au droit euro- débat doctrinal en ligne se fait en
permettre de suivre plus facile- texte européen. péen, elles constituent des avancées trois langues. ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 23


droit de l’information

/////// En France, la BnF numérise les Repères


corpus juridiques en collabora- Les journées européennes d’informatique juridique ont été organisées du 10 au
tion avec d’autres bibliothèques et 12 décembre à Paris, sous l'égide de la Présidence française de l'Union
les grands corps de l’État. Si, pour européenne, par La Direction des Journaux officiels, le Forum européen des
des questions liées au droit d’au- Journaux officiels et plusieurs associations dont l’ADBS, l’ADIJ, droit.org, le GFII
teur, l’effort ne concerne que les et Juriconnexion.
textes antérieurs au début du XXe On trouvera à l’adresse www.legalaccess.eu toutes informations détaillées sur le
siècle, ils alimenteront le site programme et le contenu de ces trois journées qui avaient respectivement pour
Europeana, donnant une meil- thèmes Les journaux officiels européens, acteurs publics, économiques et sociaux,
leure visibilité à la doctrine Les nouveaux traitements électroniques de l’information juridique, et Le marché
française et la possibilité de déve- de l’information juridique en Europe.
lopper des passerelles vers Le présent compte rendu ne reprend qu’une partie de ces travaux
d’autres disciplines.
« Couleurs du droit », site cata-
lan, propose depuis treize ans des besoins et offerts gratuitement au tion des données, mais pas en ce
textes en libre accès, démontrant public, soit à laisser à l’édition pri- qui concerne la transparence ni la
ainsi que pour obtenir un fonds de vée le soin d’ajouter de la valeur à tarification. Des avancées en
doctrine libre et réutilisable, il suf- l’information brute. Dans le pre- Espagne, en revanche, où l’accord-
fit que l’auteur « lâche » un peu ses mier cas, la concurrence entre les cadre signé entre l’État et la fédé-
droits et que l’utilisateur respecte services publics et privés aug- ration des éditeurs a suscité des
les règles imposées mais qui lui mente le coût des services spécia- produits plus nombreux et de
donnent plus de liberté que celles lisés ; dans le deuxième cas, la meilleure qualité. Sans surprise
du droit d’auteur classique. tarification sera modulée en fonc- aussi, le site commercial Caselex
Si cette revue écossaise en ligne tion de l’utilité et l’État, qui doit souhaite que le secteur public
consacrée à la doctrine européenne réguler le marché pour organiser réponde mieux aux attentes des
est libre, elle ne touche aujour- la concurrence, peut se fournir au éditeurs privés. Mais la palme
d’hui que certaines aires géogra- coût marginal. revient au Royaume-Uni, premier
phiques. Mais les défis ne seraient Un discours radicalement pays à transposer cette directive et
pas techniques ni commerciaux, différent émane du Canada où à la mettre en œuvre, où un
ni même juridiques puisque l’accès libre à des textes juridiques guichet unique permet au secteur
les licences libres offrent des solu- de qualité est du ressort de l’État. privé de s’appuyer sur le public
tions satisfaisantes, mais politi- Non seulement il est lié au droit pour obtenir des sources fiables.
ques, les universitaires étant inci- fondamental d’accès à la justice, En France, Légifrance pêche-
tés à publier dans quelques revues mais il ne fait pas disparaître les rait par excès d’ambition. Le site
notoires pour être reconnus. éditeurs commerciaux qui, pour veut répondre aux attentes du
créer leurs services, bénéficient de citoyen qui n’y trouve pas les
Accès libre ou payant ? la mise à disposition gratuite de réponses pratiques qu’il attend, il
Les instituts d’information juri- cette information. Il convient, au ne peut pas être exhaustif ni suivre
dique, émanations d’associations, 3 La France est repré- contraire, d’élargir son champ en les évolutions des outils. L’éditeur
sentée par « Droit
d’universités ou de centres de francophone » : englobant les droits d’autres pays se trouve face à une concurrence
recherche, répartis à peu près droit.?francophonie.o et, si la surabondance reste un publique mouvante qui s’essouffle
équitablement sur les cinq conti- rg/df-web défi, pourquoi ne pas recourir aux et ne peut plus répondre à ses
nents3, militent pour le libre accès 4 Selon une outils de partage ? demandes. Légifrance devrait pro-
recommandation de
au droit. Lors de leur conférence, Réutiliser les données du sec- poser des licences d’utilisation
la Commission
fin 2008, ils ont mis l’accent sur la européenne, les teur public. Pour cet enjeu dont plus élevées pour des données
coopération, la qualité de l’infor- recherches financées les règles sont définies par une moins sophistiquées mais com-
mation et les stratégies à dévelop- par des fonds directive européenne de 2003, la plètes qui seraient valorisées par
per pour construire des modèles européens doivent consultation publique, organisée les éditeurs privés.
être en libre accès au
économiques stables permettant maximum six mois par les instances européennes,
de libres diffusion et réutilisation après leur souligne que, si la mise en œuvre Des points de vue…
des informations. publication. est lente, les efforts doivent être … d’auteurs. Seules des publi-
Le numérique qui « reconstruit » 5 Sur le site du BIALL : poursuivis, qu’il convient de défi- cations en libre accès4, peu coû-
www.biall.org.uk/doc
l’information incite à reconsidérer nir les frontières de la mission de teuses à produire, et qui vont
s/codeofpratcice.doc
le rôle de l’État dans le marché de 6 L’intervention a mis service public et de renforcer les au-delà de la traditionnelle vision
l’information juridique. Si les l’accent sur plusieurs partenariats entre secteurs public nationale, donneront du poids à
coûts de production et de diffu- difficultés soulignées et privé. la pensée juridique européenne
sion restent importants, l’alterna- dans un guide conçu En Allemagne, un rapport en dans un contexte où l’on prône le
par Juriconnexion et
tive consiste soit à ce que l’État l’ADBS : Faire face demi-teinte puisque l’on note des modèle anglo-saxon qui serait
mette en œuvre les nouveaux « aux difficultés progrès en matière de couverture plus adapté au monde actuel. Une
versionnages » répondant à ses contractuelles. et de rapidité de la mise à disposi- présence s’impose aussi sur le web

24 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


social, dans des facebooks juri- auteurs de véritables partenaires. … d’éditeurs de produits et de
diques. Mais la question essen- Ce que l’on note aussi, c’est une services « nés » numériques.
tielle est de publier en langue modification dans les modes Répondant aux attentes qui vien-
anglaise pourêtre lu et cité. d’écriture, plus percutants, et nent d’être exprimées, les éditeurs
Des relations éditeurs / auteurs un retour aux fondamentaux du du numérique mettent l’accent sur
non conflictuelles, pourtant, dans métier d’éditeur, soit la prise de la notion d’utilité. Pour répondre
le discours d’un auteur satisfait risques pour répondre à la concur- aux exigences plus précises des
pour qui les éditeurs jouent un rence plus forte. Mais les revues utilisateurs, ils ont conçu des pro-
rôle indispensable pour la noto- traditionnelles jouent toujours un duits intelligents, adaptés à toutes
riété et par la sélection et la hiérar- rôle majeur pour la notoriété d’un les demandes, et des politiques
chisation des informations, ou chercheur, puisque l’on reste encore tarifaires justes. Aujourd’hui le
pour cet auteur qui publie dans (mais pour combien de temps ?) marché, composé de clients aver-
des revues traditionnelles et qui méfiants face aux publications tis et d’éditeurs qui peuvent
tient son blog, deux modes de électroniques. répondre à leurs attentes, est mûr.
publications pour lui complé - … de bibliothécaires et de docu- Le numérique se traduit par une
mentaires. Cette « fertilisation mentalistes. En Irlande et au souplesse de production et de com-
croisée » a été soulignée mais les Royaume-Uni, les bibliothécaires mercialisation et par des niches. Se
blogs présentent malheureusement du secteur juridique ont rédigé un plier aux besoins, c’est le défi que
encore les seules opportunités code de bonnes pratiques destiné doivent relever les éditeurs face à
offertes aux jeunes chercheurs. aux éditeurs5. Il a été adopté par une inflation de contenus gratuits
… d’éditeurs « classiques ». plusieurs d’entre eux qui y font et à la googleisation de la société.
Le numérique a donné lieu à des référence dans leurs contrats. Ce qu’attend le client, c’est la
nouvelles formes de publications En France, les associations de qualité, la fiabilité, mais aussi la
qui ont modifié les méthodes et les documentalistes, conscients des dif- pérennité. Il faut aussi former les
rythmes de travail, et ont poussé ficultés inhérentes aux contrats de utilisateurs, diffuser une informa-
les éditeurs à ajouter de la valeur licences6 proposés aujourd’hui par tion validée. Les professionnels de
par de nouveaux outils, ce qui les éditeurs, ont conçu des guides l’information jouent un rôle indis-
nécessite des investissements et qui aident les professionnels de pensable lorsqu’ils dressent et ana-
une maintenance coûteux. Prendre l’information à décrypter ces lysent des tableaux de bord des
en compte dans les relations documents et à négocier leurs usages. •
contractuelles ces nouveaux clauses pour mieux répondre aux Michèle Battisti
modes d’exploitation a fait des besoins de leurs utilisateurs. michele.battisti@adbs.fr

[ journée d’étude ] Lors d’une journée d’étude proposée le 13 janvier 2009, la Fulbi
invitait des professionnels des bibliothèques et de la documentation à échanger avec des
chercheurs, des consultants et des éditeurs sur la question de l’identification des utilisateurs
des systèmes d’information. Un sujet qui, au-delà de la seule question technique, conduit à
s’interroger sur la place de l’individu dans le monde numérique.

Gérer les multiples facettes de l’identité


ors de cette récente journée rôle ont à jouer les médiateurs de cette réalité, y compris dans les

L d’étude, la Fulbi entendait


soulever un certain nombre
de questions : « À quel moment
l’information et de la connaissance
pour prévenir les risques d’abus,
construire une juste identification et
bibliothèques, le représentant de
l’Afnic, organisme chargé de gérer
les noms de domaine en .fr, com-
l’identifiant devient-il indiscret en former les usagers à contrôler leur mente les missions d’un service
révélant les goûts, les lectures, les identité sur les réseaux ? » d’identité : attribuer un identifica-
recherches, les projets ou les dépla- teur, authentifier un utilisateur ou
cements de celui qu’il désigne ? Quels Réflexions autour d’un une ressource, « servir » des don-
processus conduisent à l’élaboration service d’identité nées les concernant, y compris à
d’une identité numérique plus ou L’identité est plurielle, c’est ce partir de sources externes, et leur
moins maîtrisée, plus ou moins vou- que rappelle avec force l’envi - affecter des autorisations.
lue, quand le web 2.0 nous pousse à ronnement numérique. Pour illus- Il fallait, en effet, mettre l’accent
nous révéler toujours plus ? Quel trer les multiples implications de sur la variété des identificateurs ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 25


droit de l’information

/////// (numéro de sécurité sociale, nom Repères


et prénom, url, ISBN, etc.), sur Créée en 1991, la FULBI (Fédération des utilisateurs de logiciels pour
l’extrême diversité des registres et bibliothèque, documentation et information) réunit dix associations d'utilisateurs
aussi sur celle des fournisseurs de logiciels dans le monde des bibliothèques et centres de documentation
d’identité puisque, à côté de l’État, spécialisés.
prospèrent des acteurs privés tels Intitulée Identification, identifiant, identité… individu, sa dernière journée d’étude
que Google, Microsoft, Verisign… a eu lieu à Paris le 13 janvier 2009. Le programme et les supports des
On a aussi rappelé aussi que intervenants sont en ligne sur le site de la FULBI à l’adresse
chaque service d’identité a ses http://fulbi.nexenservices.com/spip/spip.php?article42
règles et qu’à côté des connotations
techniques se posent d’au tres
questions, notamment lorsque les Mais, si l’on peut faire de son nom La gestion de l’identité, des
fichiers sont croisés ou vendus. patronymique une marque, celui- relations et de la réputation repré-
Mais peut-on parler de « vraie » ci doit-il s’effacer lorsqu’il entre en sente de nouveaux marchés pour
identité alors que plusieurs identi- conflit avec une marque notoire ? de nouveaux services, comme
tés sont attachées à une personne Pour être à l’abri, il conviendrait OpenId qui permet à l’utilisateur
ou à un objet ? Faut-il faire confian- de faire de l’identifiant numérique de s’authentifier auprès de plu-
ce à des intermédiaires peu connus un droit de la personnalité. sieurs sites avec un seul identi-
pour la plupart ou à ceux qui uti- fiant, ou ceux qui permettent de
lisent des techniques dont on Traçage et protection : des gérer ses réseaux ou sa réputation.
peine à évaluer la fiabilité ? Un outils pour résoudre cette Pour bénéficier des opportuni-
« bon » fournisseur d’accès doit équation tés offertes par les réseaux, sans
stocker les clés dans des archives Si l’identité a toujours été une tomber dans les pièges liés à la
sécurisées, pouvoir les modifier, notion très complexe, cette réalité création et à la gestion d’une iden-
vérifier les identités et signer les est plus criante aujourd’hui avec la tité numérique, il convient d’être
demandes de certificats. marchandisation du « moi ». Après vigilant et de veiller notamment à
Ne devait-on pas noter, par des rappels sur la notion d’auteur ce que le fournisseur d’identité et
ailleurs, que les failles constatées et de web, lieu permanent d’ex- le fournisseur de services soient
avaient bien plus souvent une ori- périmentation et d’innovations, indépendants, il faut disposer
gine humaine que technique et instrumentalisé en outre par d’identités moins nombreuses
que, si la technique offre de mul- diverses entreprises, l’intervenante mais bien séparées, pouvoir don-
tiples possibilités, elle est souvent précise que l’identité, objet d’une ner son consentement pour cer-
sous-utilisée ? réglementation qui a évolué, pose tains usages et garder le contrôle
le problème de sa conservation – sur ceux-ci, se contenter d’une
Identité et propriété souci encore plus prégnant dans divulgation minimale pour un
intellectuelle l’environnement numérique, usage défini, savoir résister à ceux
À l’image d’autres disciplines, comme le soulignent les injonc- qui exigent de conserver les traces,
le droit s’est emparé de la notion tions faites aux moteurs de voire se former pour savoir gérer
d’identité. Constituée de plusieurs recherche pour diminuer la ses identités.
éléments, posant la question de période de sauvegarde des don-
son attribution par l’État et divers nées personnelles recueillies. Une carte multiservices
acteurs privés, l’identité numérique Ses identités, sa réputation, ses pour un étudiant nomade
est effectivement en « désordre », actions, ses intentions, telles sont C’est ce qui existe déjà à Paris
tout comme le comportement les traces laissées, volontairement et en Île-de-France où les univer-
irrationnel des individus qui ou non, par l’internaute, et c’est ce sités ont mutualisé et rendu inter-
s’émeuvent des données person- qu’il maîtrise généralement très opérable leur espace numérique
nelles figurant dans le fichier Ed- mal alors qu’il existe des techni- de travail sous un portail unique.
vige mais n’hésitent pas à dévoiler ques pour y remédier : l’anony- Mais la carte va bien au-delà puis-
des éléments sensibles de leur misation du code IP, la désactiva- qu’elle permet d’accéder à tous les
personnalité dans Facebook… tion des images, l’activation de la services (prêts, photocopies, etc.)
Ce que la loi sanctionne sur- case qui interdit la collecte de ses des bibliothèques du réseau. Ce
tout, c’est l’usurpation d’identité et données ou encore la désactiva- passeport numérique est aussi un
l’atteinte à l’intimité de la vie pri- tion javascript sur les navigateurs. porte-monnaie numérique per-
vée. Toutefois, analyser l’identité Mais que faire face au packet snif- mettant d’accéder à des équipe-
numérique à la lumière du Code fing, logiciel qui s’interpose entre ments sportifs, des parkings et,
de la propriété intellectuelle conduit les transactions pour capturer les d’ici peu, à divers moyens de trans-
naturellement aussi à présenter données et les stocker, et des web port et à d’autres services.
l’articulation du droit des marques services qui répertorient par login À cette fin, un système de codi-
et des noms de domaine, objet ou nom d’utilisateur les services fication unique à douze chiffres a
d’importants enjeux économiques. auxquels l’internaute est abonné ? été mis au point, une solution

26 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


[ LA CHRONIQUE DE GILLES VERCKEN ]
Intégrant deux professeurs de droit réputés, Valérie Laure Benabou
et Michel Vivant, le cabinet Gilles Vercken exerce son expertise
technique qui favorise la mobilité spécialisée dans deux domaines principaux : le droit de la propriété lit-
mais ne vise pas à se substituer aux Crédit photo : © Anaïs Vercken téraire et artistique dans tous les secteurs culturels et le droit des nou-
politiques définies par chaque éta- velles technologies. www.gillesvercken.com, contact@gillesvercken.
blissement. D’ici la rentrée 2010,
d’autres problèmes doivent être
abordés, tels que l’évolution des Le droit d’auteur en 2009 :
SIGB, la question de la vie privée
et la fiabilité technique du sys-
tème. Un chantier passionnant !
quelles libertés et garanties ?
L’actualité du droit d’auteur se résumerait à une riposte « gra-
Former les étudiants duée » permettant à une autorité indépendante, l’Hadopi, de
Les documentalistes de l’École prendre des mesures contre les internautes « pirates ».
de commerce de Lille ont pris le L’arbre de l’ Hadopi cache la forêt des questions fondamen-
parti d’aider les étudiants à gérer tales à résoudre pour moderniser et adapter le droit d’auteur.
leur identité numérique sur les
réseaux. À cet effet, elles leur pro-
posent des boîtes à outils et des ans le cadre de la révolution numérique, comment préserver les
programmes de formation pour E intérêts des auteurs et créateurs, et ceux liés à la diffusion et au
leur permettre d’optimiser sa pré- partage des connaissances ? Il existe un consensus pour affirmer que
sence en ligne sans se mettre en le moyen de parvenir à cet équilibre est de fixer de manière pérenne le
danger, notamment face à des périmètre des droits en coordination avec celui des exceptions et des
recruteurs. L’accent y est mis sur la limitations à ces droits, et non en opposition.
responsabilité engagée par celui Chacun sait que la directive du 22 mai 2001 avait pour objectif
qui fait circuler l’information sur d’harmoniser les exceptions dans les pays de l’Union, mais que cet
les réseaux, sur la manière de se objectif n’a pas été atteint. Un des chantiers prioritaires est donc de
rendre visible et sur les techniques refixer un cadre clair entre droits exclusifs et libertés. L’OMPI s’est sai-
de surveillance qui s’imposent afin sie de la question, et la Commission a publié le 16 juillet 2008 un
d’être gagnant sur tous les plans. livre vert qui, sous le titre générique Le droit d’auteur dans l’économie
de la connaissance, ne traite quasiment que de la question des excep-
SIGB et RFID tions et limitations.
Idrabib, acronyme de « Identi- Le livre vert fait le constat d’une « insécurité juridique par manque
fication par radiofréquence en d’harmonisation », et propose de modifier éventuellement les excep-
bibliothèque » révèle le souci qu’ont tions existantes, notamment celles relatives aux bibliothèques et aux
les bibliothécaires de garantir archives et à la diffusion à des fins d’enseignement et de recherche, et
l’interopérabilité de leurs sys- suggère une nouvelle exception pour le contenu créé par l’utilisateur.
tèmes de gestion par RFID et la Il nous semble qu’à tout le moins doivent se poser quatre questions
protection de leurs usagers. Idrabib essentielles pour garantir l’effectivité des solutions légales :
figure ainsi dans une recomman- - une fois fixé par la loi le périmètre des exceptions, ne faut-il pas pré-
dation sur l’usage des puces RFID voir expressément l’interdiction d’y déroger, y compris et surtout dans
pour les documents en biblio- le cadre de la diffusion en ligne, ce qui mettrait fin à certaines pratiques
thèques publiée par plusieurs visant à interdire par contrat ce qui est pourtant autorisé par la loi ?
associations de professionnels en - lorsqu’il est prévu des rémunérations au profit des titulaires de
mai 2006. Pouvant être appliquée droits, la loi doit déterminer les modalités concrètes de perception et
à tout bien culturel et support de répartition des rémunérations perçues, afin de ne pas répéter
d’information, elle représente la l’expérience désastreuse de la reprographie dans la presse, ou des
première étape d’une prochaine exceptions rémunérées dans la Dadvsi, laquelle a oublié de préciser
standardisation. Puisqu’une puce qui doit payer, à qui, et combien…
qui respecte les recommandations - quelle doit être la place de la gestion collective obligatoire, qui, bien
Idrabib sera muette sans le SGIB encadrée, reviendrait concrètement à une exception rémunérée ?
de la bibliothèque à qui elle appar- - qui peut agir pour faire respecter les zones de liberté et devant
tient, il convient d’en informer les quelle juridiction (l’ARMT, organisme créé par la loi Dadvsi pour
usagers par une affichette. Mais, veiller à l’équilibre entre mesures techniques et certaines exceptions,
puisque la réinformatisation des n’a pas été saisie une seule fois depuis sa création) ? Peut-on imaginer
bibliothèques et des centres de un mécanisme permettant à l’utilisateur de savoir a priori s’il est bien
documentation présente un risque dans le champ de l’exception ?
particulier, plusieurs associations La Commission devrait tirer les conséquences de cette première
mettent au point, en concertation approche dans le courant de l’année 2009 et nous formons le souhait
avec des fournisseurs de logiciels, que le législateur s’intéresse aussi aux moyens concrets de rendre
une nouvelle charte. • effectifs les principes posés par la loi, pour que les zones de liberté
Michèle Battisti soient non seulement clairement définies mais aussi garanties. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 27


Web
information-d
évolution ou révolution ?

p ourquoi consacrer le dossier de Documentaliste – Sciences


de l’information à un sujet aussi… rebattu que le web 2.0 ?
Qu’on se rassure, il ne s’agit pas de refaire un nième
inventaire des outils et usages que ce concept, forgé en
2004, a rapidement mis sous les feux de la rampe, à tel
point qu’aujourd’hui le vocable de 2.0 est devenu syno-
nyme de « tendance »… Au-delà des paillettes, la portée
du web 2.0 est plus complexe et finalement plus surpre-
nante qu’il n’y paraît. Genèse et validation des contenus, prédomi-
nance de l’accès, externalisation de la mémoire, convergence du web
social et du web sémantique, remodelage des processus cognitifs :
autant de notions revisitées ou initiées par le web 2.0 et qui sont fon-
damentales pour les professionnels de l’information. Ceux-ci se sont
majoritairement approprié le phénomène et, dans ces pages, témoi-
gnent – souvent avec enthousiasme – de leur expérience des outils,
des usages et de la transformation des relations avec les utilisateurs.
À eux de se montrer maintenant à la fois critiques et imaginatifs. C’est
dans cet esprit de questionnements et d’esquisses de scénarios qu’a
été bâti ce dossier. •
Dossier coordonné par Bertrand Sajus, chargé d’études documentaires
au ministère de la Culture et de la Communication
Conception et coordination éditoriale : Dominique Brisson

28 IDocumentaliste - Sciences de l’information I 2009, vol. 46, n°1


dossier Web 2.0 et information-documentation

sommaire
01 I Fondamentaux et usages [p.32]
[p.48] « Infotourisme ou la naissance d’une intelligence
collective autour d’une cinquantaine de contributeurs ».
[p.32] La documentation est-elle soluble dans Merchid Berger
le web 2.0 ? Jean-Michel Salaün [p.50] Quelles compétences 2.0
[p.36] Un site wiki : juste un plan de travail, pour les documentalistes ? Dominique Vignaud
pas une fin en soi. David Liziard [p.51] Web 2.0 et droit Éric Barbry
[p.37] Les paradoxes des blogs de bibliothèques. [p.52] « Flickr et PhotoNormandie : une entreprise
Silvère Mercier collective de redocumentarisation ». Patrick Pecatte

03 I Web 2.0, et après ? [p.54]


[p.38] « Rédiger un blog expert : une activité qui enrichit
sa propre expertise ». Sylvie Le Bars
[p.39] « Le blogueur ne crie pas dans le noir ! ». [p.54] La forêt pousse… Jusqu’où ira-t-elle ? Bertrand Sajus
Olivier Charbonneau [p.56] Contribuer et surveiller : l’autorégulation sur
[p.40] « L’espace flux de l’Y : un agrégateur pour filtrer, Wikipédia. Dominique Cardon et Julien Levrel
un portail pour diffuser ». Martine Goujon [p.59] Web sémantique et web social : un mariage de
[p.42] « Netvibes : une fondation solide et extensible raison. Bernard Vatant
pour ceux qui manipulent l’information au quotidien ». [p.61] Web 2.0 et mémoire : de la conversation à la
Xavier Borderie conservation. Emmanuelle Bermes et Clément Oury

02 I Gérer autrement les projets [p.44] [p.64] La Renaissance au secours des mondes virtuels.
Rémi Sussan
[p.44] La gestion de projet à l’heure du web 2.0. Sources et ressources. [p.68]
Gilles Balmisse et Ali Ouni Quelques références pour aller plus loin. Sylvie Bourdier
[p.47] L’approche alpha, bêta, feedback. Gilles Balmisse Du côté de la formation. Claudine Masse Mots-clés

[ introduction ] Lame de fond ou simple palier d’évolution du web, certes particulière-


ment créatif ? Quel est l’impact du phénomène 2.0 dans la sphère de l’information-docu-
mentation-connaissance ? Volontairement non exhaustif, le dossier coordonné par
Bertrand Sajus se donne pour objectif de fixer des repères et de partager des expériences
– tout en laissant une large place à l’analyse critique et à la prospective.

webzines et même sur les pin’s et les cr@v@tes...).


Est-ce que j’ai une tête La formule pourrait se résumer ainsi : 2.0 égale ten-

p
dance. Après quelques années, en attendant le 3.0,
de deuxpointzéro ? le 4.0, le n.0, il est temps de faire un point critique.
Les professionnels avides d’innovation que sont les
lecteurs assidus de Documentaliste – Sciences de
Parmi les experts fort judicieusement réunis en 2004 l’information ont-ils vraiment une tête de deuxpointzéro ?
à l’instigation de Tim O’Reilly, Dale Dougherty, pour
éclairé qu’il fût, n’avait probablement pas imaginé la Quelques ruptures mais beaucoup de continuités
fortune de son appellation : le désormais fameux Entre les années 1990 et les années 2000, le web a quelque
« web 2.0 ». Un succès à faire pâlir les meilleurs peu changé… ce n’est pas vraiment un scoop. Et l’explosion de
talents du web-marketing. En quelques années, le la bulle Internet, au tournant du millénaire, a certainement joué
« 2.0 » est devenu l’étendard de toutes les innova- un rôle d’accélérateur salutaire. Il y a incontestablement un
tions, mini-innovations, nano-innovations ou avant et un après, que l’on observe aussi dans le monde docu-
pseudo-innovations dans une foule d’activités mentaire. Mais le passage du 1 au 2 sous-entend une rupture,
humaines : documentation 2.0, économie 2.0, entre- un changement radical frappant brusquement d’obsolescence
prise 2.0, culture 2.0, etc. Ce logo est aux années tous les anciens modèles. Malheureusement, ce sous-entendu
2000 ce que fut l’arobase aux années 1990 (on en tend à masquer certaines continuités, nous privant par là même
voyait partout, dans les noms d’agences, les titres de d’une compréhension plus fine du web actuel et des mutations

30 IDocumentaliste - Sciences de l’information I 2009, vol. 46, n°1


en cours. Il y a, certes, des technologies marquantes, lieu, ici, à des retours d’expérience. Il s’agit de montrer la valeur
natives du web 2.0 : le Ruby on Rails et l’Ajax, par de ces outils en tant que plates-formes de travail collaboratif ou
exemple (2004-2005). Mais que dire des applica- lieux d’expression paraprofessionnelle.
tions phares que sont le blog et le wiki ? Toutes deux L’intérêt du wiki ne se limite pas aux grands projets de type
datent des années 1990 ! En somme, dans le web 1, Wikipédia. Il constitue, à petite échelle, un moyen très adapté
il y avait le blog, mais pas la blogosphère, le wiki, à des contenus évolutifs, produits collectivement. Mais il exige,
mais pas Wikipédia. dans tous les cas, un véritable suivi éditorial. Les blogs, quant
Un regard rétrospectif attentif nous rappelle que à eux, ouvrent un espace intermédiaire entre l’activité profes-
le passage du 1 au 2 procède plus d’un effet de seuil sionnelle et des engagements personnels. Sur les plans intel-
que d’une rupture technologique et, lectuel et psychologique, l’interpénétration du « pro » et du
plus précisément, d’un effet de seuil privé, si elle ne va pas sans une certaine fragilité, favorise une
combinant les plans socioculturel, fécondité de discours typique de la blogosphère. Elle stimule
technique, économique. Sur le plan particulièrement le désir de comprendre, d’analyser et commu-
de la démographie des internautes niquer avec une communauté.
tout d’abord, le nombre de connec- Quant aux agrégateurs RSS, ils four-
tés s’est accru d’une manière conti- Bertrand Sajus est chargé nissent le moyen le plus simple de
nue des années 1990 aux années 2000. Parallèlement, d’études documentaires. syndiquer les contenus de la blo-
les ménages ont augmenté leurs équipements (de un Après une expérience en gosphère. Les éditeurs de Netvibes
à plusieurs ordinateurs par famille). Les utilisateurs, archives départementales, il a ont expérimenté, parfois avec
toutes générations confondues (des retraités aux participé à divers projets étonnement, la manière dont de
petits-enfants), se sont accoutumés aux règles de internet et de documentation nombreux porteurs de projets
l’Internet et aux navigateurs, tandis que l’ergonomie numérique dans une direction documentaires ou de veille se
des services s’est améliorée. Les débits n’ont cessé régionale des affaires cultu- sont approprié l’outil, au point
d’augmenter… relles (DRAC) et au musée du d’inventer des usages nouveaux.
Plus d’internautes, plus de matériel, plus de débit, Louvre. Il exerce actuellement
plus d’ergonomie… et surtout plus d’usages. C’est des fonctions de veille au Des outils légers, créatifs
davantage dans le « plus » que dans l’« autre » qu’il secrétariat général du minis- et à détourner…
faut chercher les clés du web 2.0. C’est en fait le tère de la Culture et de la
La gestion de projets se trouve
« plus » qui fait ici l’« autre ». Le changement est net Communication.
positivement modifiée par le web
et même spectaculaire, mais il procède d’abord d’un 2.0 : plus de souplesse, de réacti-
phénomène de masse critique. C’est en effet cette bertrand.sajus@culture.gouv.fr vité et de pragmatisme. Moins
masse critique, cette acculturation massive des utili- dépendante également d’outils
sateurs, qui constitue la nouveauté majeure, y com- logiciels lourds. De nouvelles méthodes voient le jour, caracté-
pris pour le champ documentaire. risées par des équipes resserrées et pluridisciplinaires, impli-
quées dans des cycles de conception courts, mais ouverts sur
Une vague 2.0 déjà bien intégrée des processus rétroactifs continus.
dans les pratiques professionnelles La créativité fonctionnelle et le sens du détournement sont
Le propos de ce dossier est de fixer des repères, pour ici de rigueur. Un outil comme Flickr, par exemple, pas spé-
mieux saisir l’impact du phénomène web 2.0 sur cialement conçu pour les documentalistes, peut devenir un
la sphère de l’information-documentation-connais- excellent outil transitoire de redocumentarisation collabora-
sance. Il vise aussi à fournir quelques retours tive, à coût logiciel zéro. Reste l’épineux problème du partage
d’expérience et éclairages pratiques pour les usages de l’information au sein des organisations, qu’aucune fonc-
professionnels. L’ensemble se répartit en trois volets : tionnalité informatique ne peut résoudre par elle-même.
le monde documentaire et le web 2.0, la gestion de Cependant, la connaissance des mécanismes de l’intelligence
projet web 2.0 et, pour finir, un regard sur certains collective, en affinité avec les principes du web 2.0, permet de
points critiques porteurs de mutations à venir. libérer des forces collaboratives indispensables à la genèse des
La vague 2.0 n’a peut-être pas été anticipée par les contenus. Il va sans dire que ce nouveau paysage collaboratif
documentalistes, mais elle ne les a pas pour autant implique une vigilance juridique particulière.
submergés, ni même surpris. En 2009, elle est déjà
largement intégrée dans nombre de pratiques pro- Ce dossier n’a pas l’ambition de décrire toutes les facettes du
fessionnelles. Certes à des degrés divers, dont le pre- 2.0 documentaire, quand bien même il en aurait l’espace. Les
mier offre une simple amélioration des prestations, outils les plus anciens et éprouvés (blogs, wikis), la gestion de
via une meilleure interactivité avec les utilisateurs. projet et un regard critique y tiennent une place centrale. C’est
Mais elle peut aller jusqu’à une restructuration un parti pris. D’aucuns s’étonneront de l’absence d’articles sur
profonde des processus documentaires, engageant les folksonomies, par exemple, ou sur les réseaux sociaux. Mais
l’organisation sur le terrain parfois périlleux de ceux-ci renvoient aux identités numériques et celles-là aux lan-
plates-formes captatives de contenus. Dans ce cas, gages d’indexation. Sujets éminemment durables, riches et
les professionnels – et c’est leur rôle d’experts – doi- complexes, sous l’angle documentaire. Ils méritent à eux seuls
vent se montrer critiques et éclectiques. un dossier complet, où le web 2.0 ne serait que l’arrière-plan
Deux outils phares, les wikis et les blogs, donnent du moment… •

2009, vol. 46, n°1 I Documentaliste - Sciences de l’informationI 31


dossier Web 2.0 et information-documentation 01
[p. 32] La documentation est-elle soluble dans

FONDAMENTAUX le web 2.0 ?


[p. 36] Un site wiki : juste un plan de travail,
pas une fin en soi

ET [p. 38] « Rédiger un blog expert : une activité


qui enrichit sa propre expertise »

usages
[p. 39] ] « Le blogueur ne crie pas dans le noir ! »
[p. 40] « L’espace flux de l’Y : un agrégateur
pour filtrer, un portail pour diffuser »
[p. 42] « Netvibes : une fondation solide et
extensible pour ceux qui manipulent l’information
au quotidien »

La documentation
est-elle soluble dans le web 2.0 ?
[ analyse ] Pourquoi le web 2.0 serait-il la panacée et le monde Le lecteur l’a compris, mon propos sera
documentaire à la traîne ? En fait, pour Jean-Michel Salaün, web plus nuancé. Sans doute les services et pra-
2.0 et activité documentaire peuvent parvenir à s’enrichir tiques, réunis sous le vocable web 2.0, illus-
trent des changements importants dans les
mutuellement. Certes, les outils 2.0 ont la capacité d’améliorer, offres et les comportements sur le web, qui
voire de transformer les services documentaires. Mais les pro- concernent directement les professionnels de
fessionnels de l’information ont aussi à faire valoir des compé- la documentation car ils interfèrent sur leur
tences et des raisonnements susceptibles de les faire évoluer. mode d’organisation et influent sur les habi-
tudes de leurs utilisateurs. Pour autant, il ne
faut pas céder à l’angélisme. Le web 2.0 n’est

l
pas une panacée et l’activité documentaire
Les dossiers, études, mémoires d’étudiant, blogues, n’est pas archaïque. Bien au contraire, comparés à d’autres, les
articles ou injonctions diverses relatifs au web 2.0 et professionnels de l’information réagissent sans rigidité et géné-
aux bibliothèques et à la documentation sont légions ralement intègrent astucieusement les ruptures nombreuses et
(voir p. 67). Pour la plupart, ils constatent l’émergence souvent brutales du numérique.
d’une pratique plus active du web, déplorent la faible
implication des institutions et des professionnels de Qu’est ce que le web 2.0 ?
la documentation sur celle-ci et suggèrent des pistes
pour enfin renverser ce conservatisme coupable. Comme le nom le suggère, le terme web 2.0 voudrait signi-
Il s’agit en quelque sorte de faire accéder un monde fier le passage du web à une nouvelle étape, où les internautes
documentaire, considéré a priori comme archaïque, sont plus actifs, les applications mutualisées et les services
à un monde numérique collaboratif porteur de plus collaboratifs. En réalité, il s’agit plus d’une maturation,
toutes les vertus. d’un palier dans un processus à la fois pour les internautes et

32 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


pour les développeurs, que d’une révolution puisque Web 2.0 et amélioration
toutes ces orientations étaient présentes dans le pro-
jet originel de la toile au point même d’en former le des services documentaires
principe fondateur. C’est une étape importante qui Comme j’ai eu souvent l’occasion de l’écrire4, la réalisation
souligne l’originalité du média qui naît sous nos d’un service documentaire est composée de deux moments : en
yeux, mais une simple étape qui sera suivie d’autres1. amont la constitution effective ou virtuelle d’une collection de
L’article de Tim O’Reilly What is Web 2.02 en a posé documents qui se fait sans intervention directe de l’utilisateur,
le plus clairement les bases. Extrait : « Terminons donc même si son avis est pris en compte ; et en aval un service
en résumant ce que nous pensons être le cœur de métier d’accès et de recherche d’information qui, lui, ne peut se passer
des sociétés du web 2.0 : de l’utilisateur coproduisant le service (servuction). Les outils
• des services, pas un package logiciel, avec des possi- du web 2.0 peuvent être utilisés par les professionnels de
bilités d’économie d’échelle ; l’information dans l’un et l’autre de ces moments. Ils peuvent
• un contrôle sur des sources de données uniques, diffi- même déplacer la frontière entre l’un et l’autre.
ciles à recréer, et dont la richesse s’accroît à mesure que Du côté des collections, les outils collaboratifs entre profes-
les gens les utilisent ; sionnels seront d’une grande utilité, soit pour témoigner, échan-
• considérer les utilisateurs comme des co-développeurs ; ger des compétences, soit directement pour partager et intégrer
• tirer partie de l’intelligence collective ; les données bibliographiques ou les références, par exemple.
• toucher le marché jusque dans sa périphérie à travers De plus le partage et l’ouverture des métadonnées autorisent
la mise en place de service "prêt à consommer" ; une intégration des collections aux divers services extérieurs.
• libérer le logiciel du seul PC ;
• offrir de la souplesse dans les inter- Du côté du service aux utilisa-
faces utilisateurs, les modèles de déve- teurs, tous les éléments de la ser-
loppements ET les modèles Jean-Michel Salaün est vuction, de la coproduction
d’affaires.3 » professeur titulaire et direc- du service peuvent être revisités
teur de l’École de bibliothé-
La proposition de Tim O’Reilly pour intégrer ces éléments depuis
conomie et des sciences de
insiste notamment sur la mutuali- l’information (EBSI) de la mise en visibilité sur les diver-
sation des données, sur les effets de l’Université de Montréal ses plates-formes, l’intégration
réseau et l’ergonomie des inter- depuis décembre 2005. des services dans les interfaces de
faces, et sur la mise en place de modèles Il était précédemment pro- navigation des internautes, l’appel
d’affaires. En réalité, il n’y a pas aujourd’hui fesseur d’université à l’École et la mise en ligne des avis et com-
d’autre modèle d’affaires que le modèle publici- nationale supérieure des mentaires des utilisateurs, les
taire, tout à fait étranger au monde documen- sciences de l’information et alertes, les intégrateurs spéciali-
taire. des bibliothèques (ENSSIB). sés, les services de question-
Malgré ces économies radicalement diffé- Il est détenteur d’un doctorat réponses, etc. Les suggestions
d’État en sciences de l’infor-
rentes, les relations avec l’activité documentaire des documentalistes « branchés »
mation et de la communi-
sont fortes. Pour les illustrer, je proposerai ici de cation (Université Stendhal fusent de tous côtés.
reprendre les deux dimensions de la redocu- de Grenoble) et s’intéresse Enfin, par les outils de folkso-
mentarisation en cours : la transposition de particulièrement à nomies notamment, la frontière
l’activité documentaire traditionnelle dans un envi- l’économie du document entre le traitement du document
ronnement numérique et la transformation de numérique. et sa mise en accès se déplace,
cette activité par le numérique. Dans le premier jean-michel.salaun@umontreal.ca puisque l’utilisateur peut
mouvement, la prise en compte du web 2.0 amé- « taguer », commenter et donc
liore, perfectionne, affine la prestation des ser- enrichir les collections.
vices documentaires sans en changer fonda- Dans le monde de la documentation traditionnelle, maté-
mentalement la nature. Dans la seconde interpréta- rielle, les professionnels pouvaient avoir l’illusion d’un mono-
tion, le web 2.0 induit des changements dans les ser- pole sur l’accès à l’information pour leur collectivité, faute de
vices eux-mêmes, il transforme la fonction côtoyer des concurrents. Cette illusion est balayée sur le web,
documentaire. tout particulièrement dans sa version 2.0. Ici tous les offreurs
sont dans une confrontation immédiate et sévère. Ils disparais-
sent en un clic. L’intégration du service documentaire dans cette
1 Pour la chronologie des outils, on consultera avec profit le diagramme : dynamique n’est donc pas anodine, c’est une question de sur-
What put the "2" in Web 2.0? Adaptative Path, 2006, vie. La pratique documentaire dominante passe par le web. Sauf
http://adaptivepath.com/images/publications/essays/What_puts_the
_2_in_Web_ à disparaître, il faut non seulement y être présent, mais y faire
20.pdf valoir la valeur ajoutée que l’on apporte.
2 Tim O’Reilly, « What is Web 2.0 », O’Reilly, September 30, 2005,
www.oreillynet.com/pub/a/oreilly/tim/news/2005/09/30/what-is-
web-20.html Web 2.0 et transformations
3 Traduction de Thomas Chaimbault. du service documentaire
4 Jean-Michel Salaün, « Le défi du numérique : redonner sa place à la
fonction documentaire », Documentaliste – Sciences de l’information, Mais l’étape du web 2.0 marque aussi une transformation du
dossier « Marketing stratégique », février 2008, vol; 45, n° 1, p. 36-39. service documentaire. Je ne prendrai que trois exemples, sans ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 33


01
FONDAMENTAUX
ET

dossier Web 2.0 et information-documentation


usages

CARTOGRAPHIER LE WEB SOCIAL


blogosphère, permet de
M algré la qualité, toujours
croissante, des moteurs
de recherche comme
cartographie, par l’analyse des
liens, révèle des espaces
communautaires et les
révéler ses dynamiques
constitutives, dynamiques
technologies de repérage, le autorités qui y sont lues / élues sociales bien plus que Guilhem Fouetillou
web reste désorientant. Il est (hyperlien / collection de sites documentaires, dynamiques est directeur scienti-
un espace sans points web / autorité). engageant des acteurs qui fique et cofondateur
cardinaux ni centre, dans lequel inscrivent leurs sites en de RTGI-linkfluence
on avance à l’aveugle, toujours Donner à voir les territoires proximité en tissant entre eux (réseaux, territoires
fermement raccroché à son d’information du web, c’est en des liens hypertextes pour et géographie de
moteur ou à son portail quelque sorte manifester à progressivement former des l’information), start-
personnalisé. Là où ce moteur l’internaute l’ensemble des communautés affinitaires.
up spécialisée dans
la veille et l’analyse
de recherche reconstruit, à chemins de navigation de
du web social (blogs,
partir d’une requête, des listes page en page, de site en site, Constituer un atlas du web forums, réseaux
dans lesquelles la proximité qu’il a ou aurait pu est enfin un enjeu de pouvoir sociaux).
entre documents et leur rang emprunter ; c’est rendre car ici la carte EST le
guilhem.fouetillou@
de pertinence sont le fait explicite une structure territoire : celui qui maîtrise rtgi.fr
d’algorithmes protégés par le documentaire jusque-là ses conventions de
secret industriel (mot-clé / implicite. Cartographier le représentation maîtrise donc
document / pertinence), la web, notamment la le territoire.

prétendre être exhaustif : les dépôts institutionnels là pour les professionnels de l’information un vaste chantier à
et l’inversion des flux documentaires ; l’informatique ouvrir où ils pourraient faire valoir leurs compétences et la vali-
dans les nuages (cloud computing) et l’externalisation dité des raisonnements construits aux cours des siècles pour
de l’activité documentaire ; l’effacement des organiser les savoirs, quitte à les faire évoluer5.
frontières entre la bibliothéconomie et l’archivistique
(archithécaires).
L’ancêtre du web 2.0 dans la science s’appelle Homologie et contradiction :
archive ouverte ou aujourd’hui dépôt institutionnel.
Selon son principe, les chercheurs déposent eux-
dix principes de fonctionnement
mêmes leurs articles dans une plate-forme de par- Si la rencontre entre web 2.0 et activité documentaire est
tage, le plus souvent gérée par la bibliothèque ou le inévitable, il n’est pas sûr qu’elle soit à tous coups bénéfique.
centre de documentation. Pour ces derniers, le chan- Dominique Cardon et ses collègues ont proposé6, à partir de
gement n’est pas mince puisque les flux documen- leurs enquêtes et analyses, dix principes de fonctionnement
taires sont inversés : non plus de l’extérieur vers sur lesquels reposerait la réussite des plates-formes relation-
l’intérieur, mais de l’intérieur vers l’extérieur. nelles du web 2.0. Il est intéressant de les confronter avec
Les industriels du web développent des services l’activité des services documentaires afin de mieux percevoir
de recherche d’information, d’accès à des collections leur compatibilité, leur écart ou même leurs contradictions.
numériques, de bureautique et de gestion documen-
taire de plus en plus performants au point que les
internautes se trouvent progressivement pris dans
une partie de la toile sans pouvoir en sortir. Cette
stratégie intéressée pose de redoutables questions 5 Sur ces questions, on peut consulter :
aux professionnels de l’information : faut-il s’intégrer - « Rêves d’archithèque », Bloc-notes de Jean-Michel Salaün, Septembre 4, 2006,
http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/2006/09/04/70-reves-d-
à ces dynamiques quitte à risquer de perdre toute
architheque
indépendance ou au contraire refuser de se compro- - Ross Seamus, Digital Preservation, Archival Science and Methodological Foundations
mettre au risque d’être marginalisé ? for Digital Libraries, ECDL 2007, www.ecdl2007.org/Keynote_ECDL2007_SROSS.pdf
Le web 2.0 utilise, le plus souvent sans le savoir, - Karen Calhoun, « OUR space: the new world of metadata » (présenté au Industry
des raisonnements issus de l’archivistique (unicité Symposium, IFLA, Québec, Canada, Août 14, 2008),
www.slideshare.net/amarintha/our-space-the-new-world-of-metadata-presentation
du document, évaluation, classement par apparie- 6 Les paragraphes en italique sont extraits de : Dominique Cardon et al., « 10
ment, etc.) et d’autres issus de la bibliothéconomie propriétés de la force des coopérations faible [sic] », Internet Actu, Février 8, 2008,
(métadonnées structurées, mise en publicité). Il y a www.internetactu.net/2008/02/08/10-proprietes-de-la-force-des-cooperations-faible

34 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


1 / L’INDIVIDUALISME DÉMONSTRATIF. À l’origine
de leur engagement sur une plate-forme relation-
nelle, les personnes sont d’abord motivées par une rai-
5 / LA C I RC U LATION HOR I ZONTALE. La recherche d’infor-
mations et la navigation sur les plates-formes du web 2.0 se font
rarement sous la forme d’un moteur catégoriel. Elles sont surtout
son personnelle : parler d’elles, montrer leurs photos, horizontales, les personnes cheminant à travers leur réseau étendu
leurs goûts ou leurs connaissances. (...) d’amis et, par extension, via les contenus et les traces mis en par-
Plusieurs bibliothécaires ou documentalistes ont tage par ce cercle social élargi. (...)
ouvert un blogue, souvent avec délice et bonheur, Il s’agit ici de la simple systématisation d’une pratique cou-
faisant de la biblioblogosphère un des espaces pro- rante des utilisateurs, mais de l’exact contre-pied de la tradition
fessionnels les plus dynamiques et stimulants. documentaire de recherche d’information. Faut-il pour
Malgré cela, il n’est pas sûr que l’individualisme autant renoncer à une compétence professionnelle qui a fait
démonstratif soit très compatible avec les presta- ses preuves ? Il semble plus judicieux de rechercher des
tions documentaires. complémentarités.
Le documentaliste, le bibliothécaire ou l’archiviste
est le plus souvent un médiateur de l’ombre qui par
réflexe s’efface devant ses utilisateurs ou les richesses
auxquelles il donne accès. Il risque d’être dérouté par
6 / LA DISTRIBUTION D’ENGAGEMENTS HÉTÉROGÈNES. (...)
L’intensité de l’engagement dans les plates-formes se répartit
ensuite systématiquement selon une loi de puissance (parfois appe-
une mise en avant de l’ego de ses utilisateurs ou lée 1/10/100) qui voit une minorité de participants être très actifs,
de ses collègues. Il y a ici pour le moins un choc une portion non négligeable participer régulièrement et une grande
de cultures. masse de personnes avoir des usages extrêmement réduits ou quasi
nuls. (...)

2 / LA V I S I B I L I TÉ C O M M E O P P O RT U N I TÉ D E
COOPÉRATION. En rendant publiques des produc-
tions individuelles autrefois réservées au cercle des proches, 7 / LES « PETITS » SONT NÉCESSAIRES AUX « GRANDS ».
(...) Les petits engagements, comme la correction de fautes
les participants aux sites du web 2.0 offrent un ensemble d’orthographe sur Wikipédia, sont indispensables au travail collec-
de prises qui rend possible une mise en relation, un échange tif de mise en relation, de catégorisation et de production de savoir
ou une coopération avec d’autres. (...) des plus actifs. (...)
Là, il y a beaucoup à prendre et à reprendre. Les L’apport des utilisateurs doit être relativisé. L’activité docu-
centres documentaires disposent de fonds riches, mentaire n’est pas spontanée ni auto-organisée, c’est un service
souvent sous-exploités, qu’ils peuvent mettre en institutionnalisé. Il s’agit surtout de mieux repérer les relais
valeur sur la toile dans un esprit web 2.0, enrichir et de s’en servir. Pour autant l’ensemble des utilisateurs doit
virtuellement par des mutualisations et par les toujours être servi.
apports de professionnels et d’utilisateurs dans une
géographie beaucoup plus large que leur collectivité
d’origine. Ces opportunités ouvrent des valorisa-
tions inédites aux services documentaires qui dispo-
8 / LA QUALITÉ PAR LE NOMBRE. (...) Les univers massive-
ment relationnels ont pour caractéristique de ne pas sélection-
ner a priori les contributeurs et les contributions, mais de les
sent souvent d’un capital qu’il ne tient qu’à eux de qualifier a posteriori en fonction de la réputation et de la fréquen-
faire fructifier. tation des contenus. (...)

3 / LES « AMIS » NE SONT PAS FORCÉMENT DES


A M I S. Parmi les différents signes identitaires
qu’affichent les participants sur les sites du web 2.0, la
9 / LES HIÉRARCHIES PRODUITES PAR LE COMPORTEMENT
D E S AU T R E S. (...) C’est donc par leurs activités, par la
mise en œuvre de leur compétence, par la visibilité qu’ils ont su
liste de leurs relations (contacts, amis, etc.) constitue donner à leurs actions que se dessinent des hiérarchies entre
l’un des principaux vecteurs du développement viral des utilisateurs. (...)
usages. Là encore ces deux principes doivent être repris avec
circonspection. Même s’il ne faut évidemment pas se passer

4 / LES COM M U NAUTÉS N E SONT QU E DES


RÉSEAUX SOLIDIFIÉS. (...) En deçà de la forme
« forte » de la communauté, ce sont souvent des « coopé-
des validations a posteriori par le nombre – et le facteur
d’impact pour les articles scientifiques en est un exemple.
L’activité documentaire est une activité de filtrage qui repère
rations faibles » organisées en collectif provisoire, a priori les informations pertinentes.
imparfait et labile qui, par leur souplesse, leur multi-
plicité et leur sens du mouvement, sont à l’origine des
usages les plus innovants du web 2.0. (...)
Les services documentaires s’adressent à une
10 / TOUJOURS REBONDIR ! Enfin, s’il est une règle de com-
portement essentielle dans l’univers des plates-formes rela-
tionnelles, c’est bien celle d’être toujours actif, en mouvement, prêt
communauté qui, le plus souvent, est précisément à s’investir dans un nouveau projet. (...)
définie et limitée. Si la viralité peut être utilisée à Oui, bien sûr, cette règle s’applique aussi aux professionnels
l’intérieur de la collectivité, élargir le champ modifie de l’information ! •
la mission originelle. Il y a sans doute ici des corres-
pondances à trouver avec des projets documentaires
précis et limités, mais un risque de dispersion dans
une ouverture tous azimuts.

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 35


01
FONDAMENTAUX
ET

dossier Web 2.0 et information-documentation


usages

david.liziard@laposte.net
David Liziard, titulaire d’une maîtrise de philosophie et
[ repères ]Participatif et véhiculant de l’« intelligence » col- du diplôme de conservateur, est directeur de la
lective, le wiki est emblématique du web 2.0. David Liziard Médiathèque du Perreux-sur-Marne. Il a créé le wiki
Bibliopedia, site collaboratif pour bibliothécaires, docu-
nous explique que, loin du modèle médiatisé de l’encyclopédie mentalistes et archivistes francophones, et participe à
Wikipédia, le wiki a en fait une vocation modeste : rassembler des actions de formations.
des informations issues de plusieurs contributeurs sur un
même site collaboratif, sous la houlette méthodique d’un
rédacteur coordinateur.

Un site wiki : juste un plan de travail,


pas une fin en soi

l
Les wikis sont représentatifs du web 2.0 à plusieurs presse, etc.) : des dizaines d’internautes peuvent, sans les déna-
titres. D’abord parce qu’ils incarnent une nouveauté turer, les mettre à jour efficacement.
participative, plus qu’une véritable nouveauté tech-
nique : ils existent en effet depuis 1995. Ensuite, L’accès au wiki peut être
parce qu’un site, Wikipédia, a monopolisé toute
l’attention les concernant, sans qu’il soit complète-
paramétré
ment représentatif de leur fonctionnement. Enfin, Bien que les wikis soient destinés à encourager la libre par-
parce que les wikis portent une image floue d’« intel- ticipation, des restrictions peuvent dans certains cas être sou-
ligence collective », qui peut masquer le côté prag- haitables. Les interventions mal intentionnées sont rares, mais
matique, voire prosaïque, de leur fonctionnement les spams automatiques peuvent contraindre l’administrateur à
concret : l’ajout d’informations, la gestion des spams rendre l’inscription obligatoire. Dans le cas de wikis liés à des
et des corrections, la recherche de participants. Dans groupes projets, on peut les rendre complètement inaccessibles
la pratique, le succès d’un wiki dépend plutôt de son en lecture comme en écriture, ou faire le choix de les laisser
réalisme et de sa modestie. visibles sur Internet (comme Alphabib2 et Bibliosesame3). Quel
que soit le degré d’ouverture choisi, il faut avant tout penser à
Le wiki est adapté aux rendre le wiki ergonomique : son utilisation ne devrait pas être
plus contraignante pour l’utilisateur que le simple envoi d’un
sujets simples courriel. Parmi les sites permettant d’héberger gratuitement
Alors que Wikipédia est un projet encyclopé- des wikis, le site PBwiki4 fournit une interface très accessible.
dique, mobilisant des milliers d’internautes et exi-
geant des procédures complexes dans la résolution Le rôle du coordinateur reste
des conflits d’écriture de ceux-ci, les autres wikis
sont plus mesurés dans leurs ambitions. Ils provien-
central
nent de la rencontre d’internautes intéressés par un Il ne suffit pas de lancer un wiki sur le net pour voir la col-
même sujet et décidant, plutôt que de créer des sites laboration y naître comme par magie. Un site wiki est juste un
individuels, de rassembler leurs informations sur plan de travail, pas une fin en soi. Il est donc nécessaire qu’un
un même site collaboratif. C’est pourquoi on peut rédacteur principal y fournisse un contenu initial et suive son
aussi bien trouver des wikis concernant le savoir évolution. Il peut être amené à modérer, déplacer ou effacer les
(JurisPedia, Tela Botanica) ou les loisirs (Star Trek, autres interventions, mais doit surtout veiller à reformuler clai-
Harry Potter). La réécriture incessante qui règne rement les objectifs de rédaction. Par exemple, dans le cas
dans un wiki est peu adaptée aux textes tradition- du wiki interne de la bibliothèque de l’université américaine
nels. Elle est en revanche pertinente dans le cadre d’Antioch, un bibliothécaire effectue un important travail de
d’un site structuré dans lequel chaque page a un mise à jour régulière des informations.
objectif simple et précis. Sur le wiki Bibliopedia1, j’ai 1 www.bibliopedia.fr Même dans le cas de Wiki-Brest5, ouvert
2 http://alphabib.bpi.fr
pu constater que les pages les plus souvent mises à 3 http://bibliosesame.bpi.fr à la population locale, le rôle des ani-
jour – et les plus consultées – sont les simples listes 4 http://pbwiki.com mateurs reste crucial pour dynamiser le
de liens (adresses de blogs, de wikis, d’articles de 5 www.wiki-brest.net projet et susciter des contributions. •

36 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


Silvère Mercier est bibliothécaire responsable de la
médiation numérique des collections au sein du Réseau
des médiathèques du Val d’Europe (77). Il est l’auteur du
blog Bibliobsession, le blog d’un bibliobsédé des biblio-
silvaeforet@gmail.com
thèques (2.0). www.bibliobsession.net.

Les paradoxes
des blogs de bibliothèques

[ point de vue ] De nombreuses bibliothèques créent leur UNE LOGIQUE GLOBALE. Le second cas, le
blog, outil de communication de l’institution ou mini- blog thématique, est malheureusement plus
média thématique. Intéressante, cette démarche connaît rare mais plus cohérent avec notre rôle. Le
aussi des limites que commente pour nous Silvère Mercier. blog n’est pas un simple outil de communi-
cation local mais propose des contenus sus-
ceptibles d’intéresser les internautes au-delà
des usagers présents sur le territoire ou
Il est à la mode de créer des blogs qui s’adressent membres de l’institution… Des bibliothécaires s’attachent
aux usagers dans les bibliothèques françaises. Touti- ainsi à créer un mini-média thématique. Ce type de blog est de
Frouti, qui agrège les contenus les blogs de biblio- nature à d’être identifié et lu par d’autres blogs ou sites appa-
thèques publiques, n’en compte pas moins de qua- rentés qui en identifient la ligne éditoriale. Il est alors possible
rante-sept On en dénombre plus de quatre-vingts sur de passer d’une logique locale à une logique globale : celle d’une
la liste des « biblioblogs d’établissements » proposée communauté d’amateurs sur un thème. Un bon exemple de
par Bibliopedia. Même si ces chiffres ne sont quasi- point de vue est le blog musical Mediamus de la médiathèque
ment rien par rapport aux 133 millions de blogs de Dole qui figure en bonne place depuis plusieurs mois
comptabilisés depuis 2002 (selon Technorati), ils dans le classement des cent meilleurs blogs musicaux de Wikio
sont significatifs d’une tendance qui me semble para- (classement de référence dans la blogosphère). Ce dialogue-là
doxale. Je classerai ces outils, d’une manière volon- me semble très intéressant, parce qu’il contribue à redéfinir la
tairement schématique, en deux catégories : d’une place de l’institution dans la conversation globale du web.
part les blogs de type « communication localo- Mais cette démarche n’est pas non plus sans paradoxe. Les
locale » et d’autre part les blogs thématiques. usagers locaux, à qui l’on destine prioritairement ces contenus,
ne disposent que très rarement d’un lien leur permettant de
UN OUTIL DE COMMUNICATION LOCALE. Dans le s’informer sur la disponibilité en temps réel du livre conseillé
premier cas, il s’agit de faire de la forme blog un outil par un bibliothécaire sur le blog… C’est pourtant là une fonc-
de communication au service de l’image de la col- tion que propose n’importe quel système d’information de
lectivité ou de l’institution auprès des usagers du bibliothèque depuis que l’on a commencé à les informatiser !
service public local. On trouvera donc dans ces Tout se passe comme si l’outil blog était utilisé pour effectuer
publications des billets sur l’annonce d’une action ce qu’il n’est pas possible de faire avec un catalogue en ligne :
culturelle, d’une nouvelle ressource numérique, l’enrichir en contenus de manière collaborative. Paradoxe final,
ou encore sur les « coulisses de la bibliothèque ». certains concepteurs de logiciels informatiques (propriétaires)
L’objectif est de trouver une manière nouvelle de essaient de réinventer (mal) ce que font très bien les outils open
s’adresser aux usagers. De plus en plus d’entreprises source que commencent à utiliser les bibliothécaires en créant
ont un blog de ce type et l’utilisent comme un « fil des blogs…
d’actualité ». Autant être clair quitte à paraître un
peu radical : c’est là le degré zéro d’un projet de Bien sûr les deux catégories précitées sont poreuses et il est
média pour un organisme aux missions relatives à la très fréquent de voir sur un même blog une approche théma-
diffusion des savoirs. C’est pourtant ce que propo- tique, voire multithématique et une approche de « communi-
sent 95 % des blogs observés à partir des listes cation locale ». Au fond, l’enjeu est peut-être moins de reposi-
précitées. Pourquoi donc mettre en œuvre un blog tionner les blogs locaux sur des logiques thématiques globales
pour diffuser l’actualité de la bibliothèque alors que que d’en mutualiser les contenus à valeur ajoutée pour en
l’information devrait logiquement se trouver sur le développer l’audience… Un média public des critiques de
site principal de celle-ci ? Premier paradoxe. bibliothécaires et d’amateurs reste à inventer. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 37


01
FONDAMENTAUX
ET

dossier Web 2.0 et information-documentation


usages

témoignages
Comment pratique-t-on l’art du « blogging » quand on est profession-
nel de l’information ? Pour la consultante Sylvie Le Bars comme pour
le chercheur Olivier Charbonneau, les objectifs de départ – mise en
vitrine de l’expérience professionnelle pour l’une, partage de ses recherches
sur le droit de l’information pour le second –, ont rapidement été révi-
sés à la hausse.

Rédiger un blog expert :


une activité qui enrichit sa propre expertise
En 2004, je crée mon pre- Paul Watzlawick dans L’invention de la
mier blog pour deux rai- Sylvie Le Bars travaille réalité (Seuil, 1988) : « La connais-
en indépendante depuis
sons majeures : expéri- sance est le produit de l’activité du sujet
cinq ans sous la marque
menter cette nouvelle Arkandis : Formation et qui organise son monde empirique en
forme de site web et com- Coaching autour des NTIC même temps que ses connaissances. Nous
muniquer sur mes et de leur usage pour le construisons le monde alors que nous
compétences pour déve- partage de connaissances pensons le percevoir… »
lopper mon activité pro- et l’animation de com-
fessionnelle. Un titre, munautés. Elle est cofon- DONNER UNE NOUVELLE DIMEN-
quelques catégories, et la datrice des Explorateurs SION À SON SAVOIR. Ainsi, je ne rédige
ligne éditoriale est tracée. Dans les premiers mois, Du Web, un collectif de plus un blog uniquement pour com-
l’augmentation des statistiques de fréquentation et passionnés des nouveaux muniquer. J’en ai besoin pour
usages de l’Internet qui
des abonnements au flux RSS constitue un facteur construire mon propre savoir. Le blog
se donnent pour mission
de satisfaction évident. La croissance d’une audience de faire partager leurs devient un assistant pour la gestion
entretient l’envie de continuer l’expérience. Puis je découvertes au plus personnelle de mes connaissances.
me rends compte que rédiger presque quotidienne- grand nombre. Ses cartes Une façon de s’impliquer, de regarder,
ment un article sur mes découvertes de nouveaux de visite sur Internet : de réfléchir qui transforme véritable-
services, mes expérimentations, mes lectures trans- www.arkandis.com, ment notre façon d’être. On pourrait
forme profondément ma façon de vivre ces instants. http://twitter.com/SylvieL comparer ce changement d’attitude à
La perspective de relater, d’expliquer, de transmettre eBars, celui que j’éprouve lorsque je me
une expérience sollicite l’attention et la réflexion. www.facebook.com/sylvi promène avec un appareil photo.
elebars#. Les scènes du quotidien prennent
METTRE SON EXPERTISE EN PERSPECTIVE. Pour sylvie.lebars@arkandis.com une nouvelle dimension. Et pourtant
rédiger un article, même succinct, sur une expéri- j’ai arrêté pendant plusieurs mois la
mentation, il faut prendre suffisamment de recul et rédaction de ce blog. La prise de parole s’est généralisée sur
mettre cette expérimentation en perspective. En plus le web, des milliers de blogs professionnels sont apparus, pro-
de la rédaction proprement dite, l’indexation, ou duisant une sorte de colossal bruit de fond. Était-il nécessaire
tagging, fait prendre conscience de l’évolution de d’ajouter une voix supplémentaire au brouhaha ambiant ?
sa propre expertise.
Ces deux activités complémentaires, rédaction et IMMÉDIATETÉ OU RÉFLEXION. Et puis il y a eu Twitter. Cet
indexation, induisent une réflexion intime sur sa outil de micro-blogging permet de partager une découverte, une
propre connaissance.Elle s’apparente aux théories émotion, une ressource en 140 caractères. Une information
constructivistes de la connaissance énoncées par brute sans analyse. Le temps consacré à la rédaction disparaît.

38 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


Plus de questions sur le choix d’une catégorie. Juste que les conversations et les rencontres développées grâce à ce
l’immédiat. De plus l’attention du lecteur est peu sol- média. Quant aux commentaires, souvent hors sujet, voire
licitée.Elle est guidée par la notoriété de la signature insultants pour les blogs à très forte audience, ils constituent
du micro-article.C’est un service que j’utilise régu- matière à enrichir et compléter sa réflexion dans le cadre d’un
lièrement. Toutefois son usage ne se substitue pas à blog expert. Une forme de communauté de pratique qui se
la rédaction structurée, argumentée, réfléchie d’un construit autour du blog.
article de blog. Alors mon blog reprend du service. Rédiger un blog sur son expertise est une expérience tout à fait
Pour retrouver cette discipline de rédaction, ainsi fascinante. Le plaisir de comprendre, de partager, et d’échanger. •

Le blogueur
ne crie pas dans le noir !
Depuis que j’ai lancé mon carnet web en avril 2005, s’offre comme un terrain fertile pour
j’ai développé un vilain cas de bloguodépendance1. des projets, présentations et écrits
Après toutes ces contributions, vous seriez entre académiques.
10 et 20 000 lecteurs de mes commentaires épisto-
laires virtuels, dont près de 5 % en Afrique ! UNE C A RT E DE VISITE.
CultureLibre.ca me sert aussi de
U N O U T I L D E T R AVA I L . À l’origine, l’objectif marque de commerce personnelle2,
consistait à gérer les trou- O.Charbonneau@concordia.ca de carte de visite virtuelle. On pense
vailles que généraient mes souvent que les blogueurs se
recherches sur le droit de Olivier Charbonneau est bibliothécaire professionnel à vautrent dans une mondanité alar-
l’information. Donc, l’Université Concordia. Il est membre du conseil d’admi- mante, mais je m’impose une
avant d’être un méca- nistration de l’Association pour l’avancement des sciences contrainte de style où je m’efface au
nisme de diffusion, mon et des techniques de la documentation (ASTED), de la profit de ma ligne éditoriale, qui
Maison de la poésie de Montréal et de la Commission du
carnet s’offre comme un s’approche du journalisme. En effet,
droit de prêt public, sous l’égide du Conseil des arts du
outil de travail personnel. Canada. Il tient un blog à l’adresse www.CultureLibre.ca l’objectif secret lors du lancement
On s’étonne souvent de de mon carnet visait à démontrer
l’attention que j’y porte. que les blogues sont des outils tech-
J’octroie entre quelques minutes et près de dix heures nologiques3 avant d’épouser le message qu’ils transmettent4. Par
hebdomadairement pour sa mise à jour. ailleurs, je me devais d’embrasser cet univers5 pour l’étudier, le
En réalité, près des trois quarts de ce temps sont critiquer. Non seulement le jeu en a valu la chandelle pour moi-
alloués à la veille stratégique pour mes champs même, mais je me réjouis des conséquences inattendues.
d’intervention en tant que membre du corps profes-
soral de l’Université Concordia. L’écriture à propre- QUEL IMPACT ? On évoque souvent les commentaires versés
ment parler, et la réflexion préalable, en constituent directement dans un carnet pour mesurer sa notoriété. Je n’en
la balance, qui s’opère comme un investissement reçois que très peu malgré mes statistiques de lectorat, proba-
à long terme. Du brouillon à la sommation de billets blement car j’abhorre les diatribes et, surtout, puisque j’affiche
présentés séquentiellement en ordre chronologique mes opinions par la sélection des nouvelles qui retiennent mon
inversé, chacune des catégories de mon carnet attention et que ces opinions sont manifestement partagées par
notre communauté professionnelle.
Mais l’impact réel de mon carnet se mesure par les courriels
1 Olivier Charbonneau, « Confessions d’un blogodépendant », Argus, et les appels téléphoniques que je reçois, surtout des questions
2006, vol. 35, n° 1, p. 6-8, www.culturelibre.ca/?page_id=1269
de collègues mais parfois des invitations pour prononcer des
2 Tom Peters, « The Brand Called You », Fast Company, 1997,
www.fastcompany.com/magazine/10/brandyou.html conférences. Pas qu’ils soient particulièrement nombreux, mais
3 Olivier Charbonneau, « RSS et la publication simultanée sur Internet », ils démontrent que mes efforts sont porteurs d’autorité dans un
Lex Electronica, 2006, vol. 11, n° 1, www.lex-electronica.org/articles/ contexte convivial. Par exemple, la Biennale d’art contempo-
v11-1/charbonneau.htm rain 2009 de Montréal m’a invité à collaborer à son colloque
4 http://fr.wikipedia.org/wiki/Marshall_McLuhan
5 Technorati, State of the Blogosphere, 2008, d’ouverture6, dont le thème est justement « Culture Libre ».
www.technorati.com/blogging/state-of-the-blogosphere Sans l’ombre d’un doute, cela confirme que ce blogueur ne crie
6 www.biennalemontreal.org/2008/05/26/open-culture/langswitch_lang/fr pas dans le noir ! •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 39


01
FONDAMENTAUX
ET

dossier Web 2.0 et information-documentation


usages

témoignage
Titulaire d’un DESS d’urbanisme et
En septembre 2008, le centre de docu- aménagement et d’un DUT de
mentation de l’Agence d’urbanisme de la documentation, Martine Goujon
région grenobloise a mis en place un por- a exercé son métier de documentaliste à
l’École d’architecture de Grenoble, puis
tail d’information avec un des outils phares dans une équipe de recherche du CNRS
du web 2.0, Netvibes. Ce site permet de (UMR Pacte). Depuis 2001, elle est char-
suivre, via des fils RSS, l’actualité de gée de documentation à l’Agence
d’urbanisme de la région grenobloise.
l’aménagement et de l’urbanisme, à la Ses missions : gestion du centre docu-
fois sur la région grenobloise et au niveau mentaire, veille et appui aux chargés
national. Martine Goujon nous raconte la d’études de l’agence. Elle est également
membre du bureau de l’ADBS Rhône-
démarche, le choix des outils et dresse Alpes/Grenoble.
un premier bilan de l’expérience.
martine.goujon@aurg.asso.fr

L’espace flux de l’Y : un agrégateur


pour filtrer, un portail pour diffuser
En 2007, les documentalistes de l’Agence d’urba- En matière de diffusion, c’est l’information brute qui est
nisme de la région grenobloise, Martine Goujon et recherchée. Plusieurs suggestions ont été faites : la diffusion
Sophie Girard-Blanc, ont mis en place un dispositif d’un bulletin de veille sur l’actualité offrant « une lecture rapide
de veille à destination des chargés d’études de avec la possibilité d’approfondir », « de l’information courante dans
l’agence afin de proposer un système de diffusion les domaines de l’AURG » et… « avec des sources variées, et pas
des informations utiles dans leurs domaines trop gros ! », la mise en place d’une « page web avec la veille de
d’intervention (aménagement, environnement, l’agence », permettant d’« aller chercher l’info plutôt que d’être
etc.). inondés de mails ».
Le dispositif choisi s’est fortement appuyé sur le web 2.0 :
O U T I LS T E C H N O LO G I Q U E S D I S P O N I B L E S S U R collecte et sélection des informations avec un agrégateur de flux
INTERNET. Du côté des documentalistes, il s’agissait RSS et diffusion des informations triées sur un portail Netvibes.
de revoir les pratiques de diffusion, jusqu’alors seg-
mentées par supports d’information : quotidiens L’A G R E G AT E U R N E W S G AT O R . Nous avons fait le choix
nationaux et locaux, sélection d’articles pertinents d’utiliser la technologie RSS pour collecter l’information car de
issus de newsletters. L’idée de départ a été de réfléchir plus en plus de sites d’information génèrent leurs propres flux
davantage en termes de contenus plutôt que de sup- (Le Monde, Les Échos, Le Moniteur, La Gazette des communes,
ports. Ceci dans un contexte de développement d’outils etc.). Certaines fonctions, notamment sous Google, permettent
technologiques disponibles sur Internet : flux RSS, de créer des requêtes spécifiques et de générer des flux RSS.
portails, etc. Enfin, des sites proposent des filtres (thématiques, mots-clés)
Une enquête a permis de recenser les besoins des qui permettent d’obtenir des informations plus pertinentes.
chargés d’études : suivre l’actualité générale et spé- Ce service libre et gratuit offrant une surveillance de
cialisée dans leurs champs d’intervention, être infor- l’information en temps réel sur une même interface a toutefois
més sur la production scientifique et universitaire, ses limites : le bruit, la redondance des articles, la mise à jour
connaître l’actualité sur les colloques et séminaires variable selon les sites, et surtout… la profusion d’informations.
tout en suivant l’actualité locale de la région urbaine Le contenu pertinent est souvent noyé dans la masse. Nous
grenobloise en matière d’aménagement, d’urbanisme avons donc cherché une solution nous permettant de trier et de
et de projets sur les territoires. cibler l’information avant de la rediffuser.

40 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


Notre choix s’est porté sur l’agrégateur Newsgator Carte d’identité
car il permet de créer des dossiers et sous-dossiers L’Agence d’urbanisme de la région grenobloise est une
thématiques dans lesquels on importe les articles association qui élabore études et réflexions préalables pour
jugés pertinents. C’est la fonction « add to my l’ensemble des acteurs de l’aménagement du territoire des
clipping ». Chaque dossier ainsi créé, et c’est là tout différentes collectivités territoriales qui en sont membres.
l’intérêt, génère son propre fils RSS. Dès lors, Elle poursuit trois objectifs : conduire des études urbaines,
nous pouvons créer nos propres flux RSS et les redif- constituer un outil doté de mémoire sur le territoire et créer
fuser (voir figure 2). Par exemple : des flux pour un lieu de débat sur les questions d’aménagement.
chacun des secteurs géographiques de la région www.aurg.org
grenobloise, des flux pour certains sujets à
surveiller (éco-quartiers, projets urbains, végétalisa-
tion, SCOT, etc.), des flux sur les nouveautés
éditoriales, des flux sur les derniers ouvrages arrivés
à la documentation.

DES OUTILS WEB 2.0 SIMPLES ET PEU COUTEUX. Figure 1 – Le portail « L’espace Flux de l’Y »
Netvibes, qui est un service gratuit, permet de
créer un espace personnel, d’agréger des flux RSS
et d’accéder à son espace depuis n’importe quel
ordinateur.
Mais, alors que la plupart des univers Netvibes
diffusent des flux RSS existants et constituent ainsi
une sorte de portail documentaire thématique
(exemple : www.netvibes.com/adeupa), nous avons
choisi cet outil pour diffuser nos propres flux créés
à partir de Newsgator.
Notre portail, « L’espace flux de l’Y »
(www.netvibes.com/aurg) comporte des onglets
géographiques correspondant aux secteurs
d’intervention de l’agence (voir figure 1). Chaque
zone géographique propose des informations issues
de la presse et permet de garder un œil sur l’actualité
de chaque territoire. Un autre onglet diffuse notre
flux « actualités nationales ».
Les flux sont importés directement depuis notre Figure 2 – Exemple d’un flux créé sur Newsgator :
agrégateur Newsgator. L’information est ainsi triée en « Grenoble et agglomération » à partir d’articles sélectionnés
amont et classée avant sa publication. La mise à jour dans différentes sources (quotidien local, requête sur Google)
des articles s’effectue automatiquement lors de la L’adresse du flux est indiquée au bas de la page
modification du contenu de ces fils dans Newsgator.

Ces outils Web 2.0, simples d’utilisation, peu


coûteux, permettent de construire une véritable offre
de services. Du côté des documentalistes, ils appor-
tent un gain de temps, la possibilité d’élargir ses
sources d’informations et d’automatiser sa veille à
partir d’une seule interface. Ces nouvelles possibili-
tés engendrent néanmoins un flux d’informations
qui n’est pas toujours adapté aux besoins des desti-
nataires. Dès lors, la fonction du documentaliste
est essentielle : il doit être en mesure de trier, sélec-
tionner et diffuser une information réellement
pertinente.
Et, comme certains de nos utilisateurs envisagent
de récupérer les flux de notre portail et d’y adjoindre
d’autres flux disponibles dans leurs champs
d’intervention, notre rôle s’est élargi à l’initiation
à ces nouveaux outils, au repérage des sources et à
l’aide à la constitution de portails personnalisés. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 41


01
FONDAMENTAUX
ET

dossier Web 2.0 et information-documentation


usages

témoignage
Xavier Borderie est responsable du
réseau de développeurs chez Netvibes.
Il a en charge la documentation et la
promotion du format de widget
Universal Widget API (UWA), ainsi que le
support aux développeurs. Auparavant,
il a été analyste-rédacteur pour la sec-
tion Développeurs du Journal du Net
pendant plus de quatre ans.
xavier@netvibes.com

Avec le web 2.0, les internautes découvrent


l’agrégateur, ce portail personnalisable permet-
tant de rassembler du contenu en provenance
d’autres sites sous la forme de fils RSS. En France,
Netvibes, lancé en 2005, est en permanente évo-
lution et ne cesse d’enrichir ses services. Xavier
Borderie s’attache ici à rendre compte des
usages inventés par les utilisateurs du portail.

Netvibes : une fondation solide


et extensible pour ceux
qui manipulent l’information au quotidien
Lors de son lancement, en septembre 2005, le site tableau de bord quotidien, d’où ils pourraient surveiller en un
Netvibes.com avait comme principale vocation de coup d’œil toutes les nouveautés relatives à leurs intérêts.
permettre à tous les internautes de regrouper leurs
flux RSS préférés sur une seule page librement TABLEAUX DE BORD PERSONNELS. Les premiers utilisateurs
réarrangeable grâce à un système de glisser-déposer1. de Netvibes organisaient leur veille personnelle au sein de leur
En outre, le site offrait déjà la possibilité d’ajouter page privée, créant de véritables tableaux de bord profession-
quelques outils indispensables à la vie numérique : nels relatifs à leur activité. Par exemple, les propriétaires du
Post-It virtuel, recherche web, marque-pages, liste domaine vinicole des Crès-Ricard ont créé une page privée leur
de tâches, notifications de courriels pour le service permettant d’accéder à toutes les informations importantes
GMail, ou encore la météo. Avec l’introduction de pour leur activité par le biais d’une poignée d’onglets : un onglet
nouveaux services par le biais de modules officiels principal regroupant toutes les informations de communica-
ou créés par des tiers, l’objectif de Netvibes reste de tions et de partage de données (courriels, agenda, bookmarks,
regrouper sur une même page l’intégralité de la stockage de fichiers) et leurs flux personnels permettant de
vie numérique de ses utilisateurs, et de devenir leur visualiser en temps réel les ventes réalisées dans leur boutique

42 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


en ligne et sur eBay, ainsi que les enchères que nous La Documentation française a été l’un des premiers éditeurs
avons en cours ; un onglet « Reporting » permettant à voir l’intérêt d’une telle page, en ouvrant dès février 2008 sa
d’accéder, grâce à des flux RSS, aux reportings et ana- page publique3. Outre les habituels flux RSS relatifs aux nom-
lyses de services qu’ils utilisent (Google AdWords, breux sites officiels gérés par cet éditeur, cette page publique
Google Analytics, FeedBurner, TradeDoubler) ainsi fait usage du widget « Page Web » sur chaque onglet pour
que des graphiques réalisé à partir de leurs données afficher une page distante présentant l’onglet courant et pro-
stockées sur Google Documents ; un onglet « Veille » poser un moteur de recherche distant. Il s’agit là d’un
qui réalise une veille via les widgets de recherche de premier pas vers l’obtention d’une page moins standard. La
blogs, d’images, et sur le web ; un onglet « Mobile » Documentation française dispose avec cette page publique
regroupant certains onglets, afin d’y accéder via un d’un véritable observatoire de tout ce que cet éditeur publie
téléphone mobile... sur ses nombreux sites, ouvert à quiconque serait intéressé.
Le cas de Crès-Ricard est une démonstration Certains pôles d’informations ont besoin de
parmi tant d’autres de l’usage privé qui peut être fait regrouper tant de données qu’une seule page publique ne
de Netvibes et de ses nombreux widgets – parfois en suffit pas – à moins de faire une surenchère illisible d’onglets.
y mettant un peu de créativité, voire en se plongeant C’est le cas de l’ESC Lille, dont les responsables de la média-
dans la mécanique des flux par le biais du service thèque ont décidé d’ouvrir une page publique pour chacune
Yahoo! Pipes par exemple2, qui permet de générer de leurs sections propres :
toutes sortes de flux à partir d’autres flux ou de don- Ressources humaines, Droit
1 Le site tel qu’il existait en septembre 2005
nées disponibles sur Internet. est accessible à l’adresse et fiscalité, Finance et audit,
http://vintage.netvibes.com Management de projet et
PAG E PU BLIQU E, PAG E PR IVE E. Depuis janvier 2 Yahoo! Pipes, un service en ligne gratuit logistique, Marketing et
2008, il est possible à tous les utilisateurs de (en anglais) permettant de combiner et e-commerce, Stratégie et
traiter les flux de données :
Netvibes de créer une page publique en plus de leur http://pipes.yahoo.com management entrepreneu-
page privée. Avec deux usages largement différents : 3 www.netvibes.com/ladoc rial4. Chaque page est gérée
tandis que la page privée est réservée aux données 4 www.netvibes.com/esc-lille_rh, indépendamment, et offre
confidentielles et fortement personnelles, la page www.netvibes.com/esc-lille_law, un large panel de ressources
www.netvibes.com/esc-lille_finance,
publique pourra servir de vitrine à ses propres Internet : non seulement des
www.netvibes.com/esc-lille_isgi,
données en ligne, ou plus simplement servir à ouvrir www.netvibes.com/esc-lille_mkg et flux d’informations et pod-
l’accès à ses propres travaux de veille sur Internet. www.netvibes.com/esc-lille_management casts mis à jour en temps
Dans les faits, l’utilisateur est en mesure de mainte- réel, mais également tout un
nir dans Netvibes à la fois une page regroupant les panel d’outils, de liens et de données tierces affiché par des
outils de veille qu’il souhaite garder secrets, et une widgets dédiés. En utilisant la technique pour unir des sources
page qui lui permettra de partager avec le public sa spécifiques sous une même bannière, les pages publiques de
vision d’un thème. Netvibes leur donnent une valeur ajoutée que seul peut appor-
Cette ouverture vers le public permet à Netvibes ter l’esprit collaboratif.
de ne plus être vu comme un « jardin clos », d’où les En définitive, un agrégateur tel que Netvibes peut être
données ne peuvent être accessibles que depuis utilisé pour faire une veille personnelle ou professionnelle en
le service lui-même, et montre l’importance de condensant en une seule page des centaines de ressources.
l’esprit de collaboration qui reste l’une des pierres En combinant facilité d’utilisation, esthétique plaisante et
angulaires du web 2.0. puissance des outils, les agrégateurs forment une fondation
Netvibes tire d’ailleurs nombre de ses atouts de la solide et extensible pour ceux qui manipulent l’information
participation de sa communauté. Outre la création au quotidien.
de près de 190 000 widgets par des développeurs
tiers, permettant de proposer toujours plus de T E C H N O LO G I E D E W I D G E TS. C’est sur ces principes que
services aux utilisateurs, Netvibes doit aussi Netvibes compte continuer à évoluer tout du long de l’année
aux membres de sa communauté la traduction de 2009. En gardant pour objectif principal de rester ce qui se
son interface dans plus de 70 langues, de manière fait de mieux en matière de page personnalisable, l’équipe de
souvent étonnamment rapide. Netvibes va pousser plus avant son travail d’innovation autour
des technologies de widgets, notamment avec le récent ajout
U N C O N T E N U O U V E RT. Ils sont nombreux à du support de l’API OpenSocial.
avoir choisi la voie de l’ouverture, sur le principe de De fait, les widgets UWA ne seront plus seulement universels
l’entraide : associations, écoles ou simples passion- (ils fonctionnent sur les plus grandes plates-formes de widgets),
nés partagent leurs découvertes via de nombreuses mais aussi sociaux (ils peuvent exploiter les données des utili-
pages publiques souvent très pointues. Le contenu sateurs du réseau social sur lequel ils sont installés). En com-
qu’ils regroupent et trient pour le bénéfice du public binant ces deux puissantes technologies, Netvibes obtiendra
ne reste d’ailleurs pas enfermé : grâce à l’outil de une technologie de widget éprouvée, complète et ouverte,
partage de Netvibes, chaque module d’une page peut permettant à tous les types de contenus d’être accédés et
être repris par le visiteur sur sa propre page (privée partagés au sein même de Netvibes et au dehors... •
ou publique), envoyé par courriel à un ami ou
partagé sur un réseau social, comme Facebook.

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 43


dossier Web 2.0 et information-documentation 02
GÉRER AUTREMENT
les projets
[p.44] La gestion de projet à l’heure du web 2.0
[p.47] L’approche alpha, bêta, feedback
[p.48] « Infotourisme ou la naissance d’une intelligence collective autour d’une cinquantaine
de contributeurs »
[p.50] Quelles compétences 2.0 pour les documentalistes ?
[p.51] Web 2.0 et droit : rien ne change mais tout est différent…
[p.52] « Flickr et PhotoNormandie : une entreprise collective de redocumentarisation »

[ repères ] L’arrivée du web 2.0, avec ses


nouveaux modes de travail et ses outils
sociaux, a accéléré l’évolution de la ges-
tion de projet, caractérisée par une nouvelle forme d’équipe, une
approche itérative et collaborative de la réalisation des activités
et l’utilisation de logiciels plus flexibles de suivi et de partage de
l’information. Gilles Balmisse et Ali Ouni nous expliquent pour-
quoi cette gestion innovante de projet, dite 2.0, apporte une
réponse adaptée aux nouvelles exigences des organisations.

c
La gestion de projet à l’heure du web 2.0
Ces dernières années, la gestion de projet a fortement son déroulement de manière drastique, mais d’obtenir rapide-
évolué. Fondée dans les années quatre-vingt-dix sur ment des résultats en privilégiant la souplesse et la réactivité.
une approche centrée sur une analyse structurée des Cette nouvelle nature de projet privilégie :
activités du projet et l’utilisation d’outils tels que • une cible réduite, parfaitement identifiée et généralement
GANTT ou PERT, elle s’est ensuite orientée vers locale ;
une approche plus souple, centrée sur les individus • des délais plutôt courts visant à produire rapidement des
et reposant sur la collaboration. résultats concrets ;
• un planning macroscopique affiné au fur et à mesure du
Vers une gestion de projet déroulement du projet.
Confrontés à des situations nouvelles de plus en plus com-
moins structurée plexes, les collaborateurs devenus des acteurs-décideurs sont
et plus collaborative obligés à plus de réactivité et de souplesse dans leurs activités
Aujourd’hui, de nombreuses équipes quotidiennes et sont amenés à solliciter leurs homologues et à
projet n’utilisent plus les logiciels spécialisés tels que collaborer.
Microsoft Project, mais des logiciels bureautiques
qui sont à la disposition et à la portée de tous : la mes- Une accélération avec le web 2.0
sagerie électronique, Microsoft Word et Excel, les
gestionnaires de tâches, etc. Désormais, l’objectif L’arrivée du web 2.0 n’a fait qu’accélérer cette situation fai-
n’est plus de structurer la démarche et de contrôler sant évoluer la gestion de projet d’une approche organisation-

44 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


nelle, avec un contrôle très important et des prises des utilisateurs des services en perpétuels changements et non
de décisions centralisées, à une approche plus colla- des produits finis. Ceux-ci évoluent désormais de manière per-
borative avec des prises de décisions plus décentra- manente. Ainsi, les utilisateurs ou les clients, en testant ces
lisées, comme le montre le schéma ci-dessous. services, en deviennent de véritables co-concepteurs ou co-
Cette évolution vers une gestion de projet 2.0 est développeurs. Si ces services ne sont pas totalement « finali-
caractérisée par une nouvelle forme d’équipe projet, sés », ils sont susceptibles, en contrepartie, d’être modifiés
une nouvelle méthodologie ainsi que l’utilisation rapidement et surtout fréquemment.
d’outils adaptés aux besoins de partage et de liens Cette philosophie web 2.0 offre de nombreux avantages
sociaux et faciles à utiliser. dans le cadre d’une gestion de projet :
• les résultats sont concrets et, par conséquent, la mise sur le
Une nouvelle forme marché est plus rapide ;
• les risques sont réduits ;
d’équipe projet • une relation plus proche est construite avec les utilisateurs
Un projet 2.0 est avant tout caractérisé par la taille ou les clients ;
réduite de l’équipe qui en a la charge. Ceci a pour • il est possible de réagir rapidement à partir de vrais retours
effet de favoriser la communication interpersonnelle d’utilisateurs ou clients. ///////
entre les membres de cette équipe, bien souvent plu-
ridisciplinaires et surtout ouverts
sur l’extérieur. Ainsi, sur l’équipe
projet qui constitue le noyau de Directeur associé de KnowledgeConsult (mise en œuvre de dispositifs
base se greffent d’autres profession- de management de connaissances et de veille), Gilles Balmisse est
nels amenés par les premiers également conférencier, chargé d’enseignements et auteur de
membres de l’équipe originelle. Ces nombreuses publications sur les systèmes d’information dédiés à la
professionnels apportent leurs points gestion des connaissances et des contenus.
de vue, leurs compétences mais gilles.balmisse@knowledgeconsult.fr
avec une implication plus ou moins Associé à Kap IT où il est responsable du pôle Conseil Web 2.0
forte, constituant ce que l’on (www.kapit.fr), Ali Ouni intervient auprès des grands comptes pour les
appelle parfois une organisation en conseiller dans la mise en œuvre de leurs stratégies web 2.0. Docteur
pelure d’oignon : chaque couche de l’École centrale Paris, il est auteur de publications sur le knowledge
étant caractérisée par le niveau management et les nouveaux usages collaboratifs en entreprise.
d’implication des membres de ali.ouni@kapit.fr Son site : www.web2entreprise.fr.
l’équipe dans le projet.
Ce mode de fonctionnement
ainsi que l’omniprésence d’échan- Modèle adapté de Craig Brown (www.betterprojects.net)
ges entre les membres de l’équipe tendent à faire
évoluer le rôle du chef de projet. Celui-ci est en effet Prise de décision centralisée
désormais épaulé par l’ensemble de l’équipe projet
dans toutes les tâches de suivi (planning, suivi
des livrables, présentations, etc.) tout au long de son
déroulement, depuis le cadrage, la conception, la
phase pilote jusqu’au déploiement et à la conduite Projet
du changement. Le chef de projet n’a plus un rôle de traditionnel structuré
contrôle mais d’animation. Il doit insuffler une Gantt
Orientation technique

MS
Orientation sociale

dynamique et un « ton » aux échanges, ce Top Projet


Down Hier
qui demande de savoir structurer les échanges et les
contributions, motiver et relancer les participants, WBS Tendances du projet
Planing
synthétiser les échanges, réguler les éventuels détaillé
Tendances organisationnelles

conflits et réorienter les travaux en cas de dérive. Projet 2.0


flexible
Wiki, blog
Outil de
Une nouvelle méthodologie Alpha,
Aujourd’hui gestion de
projet 2.0
de projet Beta,
feedback
Bottom itérations
Avec pour principal objectif de démontrer rapi- UP
dement des résultats en utilisant un planning
macroscopique affiné au fur et à mesure du déroule-
ment des phases, un projet 2.0 repose aussi sur une
approche itérative d’amélioration continue. Il ne
s’agit plus de passer du temps sur la réalisation d’un
cahier des charges exhaustif, mais d’avoir recours à Prise de décision décentralisée
des itérations progressives, de mettre à disposition

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 45


dossier Web 2.0 et information-documentation 02 GÉRER AUTREMENT
les projets

///////
De nouveaux outils
pour la gestion de projet LES PRINCIPAUX OUTILS DE GESTION DE PROJET

Enfin, le web 2.0 a apporté de nouveaux outils


dont les principaux sont les blogs, les wikis et les NOM DE L’OUTIL URL DESCRIPTION
outils de gestion de projets 2.0. ActiveCollab www.activecollab.com Orienté sur la gestion collaborative
Les blogs sont utilisés pour diffuser l’information de projet, il s’inspire beaucoup de la
relative à la vie d’un projet, ce qui permet de pallier référence dans le domaine : BaseCamp.
les problèmes liés à l’utilisation excessive de la mes- Basecamp www.basecamphq.com Sans doute l’outil de gestion collabo-
sagerie électronique. L’information y est publiée de ratif de projet 2.0 le plus connu et
manière centralisée et les membres de l’équipe pro- le plus utilisé à trav0monde.
jet, avertis par le fil RSS, peuvent réagir en publiant Clarizen www.clarizen.com Un outil complet qui permet de gérer
leurs propres commentaires. De plus, la publication autant de grands que de petits
chronologique des notes se prête parfaitement aux projets. Il est orienté gestion de
spécificités d’un projet. Cependant, leur utilisation tâches et de planning.
dans le cadre de projets 2.0 reste marginale. LiquidPlanner www.liquidplanner.com Avant tout centré sur la gestion des
Les wikis, quant à eux, vont surtout permettre aux tâches et du planning général
membres de l’équipe de co-écrire les différents livrables des projets.
du projet. Projet Insight www.projectinsight.net Très proche en termes de fonction-
Mais les outils les plus adaptés restent ceux qui nalité de LiquidPlanner.
sont spécifiquement développés pour les besoins de Proworkflow www.proworkflow.com ProWorkflow se positionne clairement
la gestion de projet 2.0. Ils offrent des fonctionnali- sur l’amélioration de la productivité
tés simples et flexibles de gestion et de suivi des de la gestion de projet en étant orienté
sur la gestion des tâches et du temps.
tâches, de communication, de partage de l’information,
mais aussi et surtout de gestion avancée de commu- Smartsheet www.smartsheet.com Un outil simple permettant de partager
nautés, facilitant ainsi le nouveau rôle d’animateur des tâches, des fichiers et des discussions
autour d’un projet.
du chef de projet. Le tableau ci-contre dresse une liste
non exhaustive de ces outils. Viewpath www.viewpath.com ViewPath possède des fonctionnalités
très proches de Liquidplaner.
Au final, si la gestion de projet traditionnelle Wrike www.wrike.com Un des outils les plus connus et les plus
repose sur la structuration et le contrôle, la gestion complets de gestion de projet 2.0.
de projet 2.0 repose quant à elle plus que jamais sur Zoho Projects http://projects.zoho.com L’intérêt de Zoho Projects reside dans le
la collaboration. Les organisations vont devoir trou- fait qu’il s’agit d’une brique parmi une
ver des chefs de projet avec de nouvelles compé- suite d’outils bureautiques 2.0, que l’on
nomme également Office 2.0 et qui est
tences comme la socio-dynamique, la communication,
développé par Zoho.
le team building et le leadership… •

46 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


focus gilles.balmisse@knowledgeconsult.fr

[ méthode ] Mettre en œuvre des solutions web 2.0 au sein de l’entreprise nécessite de respecter
leurs spécificités : légèreté des technologies, permanente évolutivité, « viralité » des usages.
Gilles Balmisse propose ici de détailler l’approche alpha, bêta, feedback.

L’approche alpha, bêta, feedback


Les solutions web 2.0 reposent sur des
technologies légères, rapides à mettre PROJET SYSTEME D’INFORMATION VERSUS PROJET WEB 2.0
en place, peu chères, en perpétuelle
évolution et qui se diffusent auprès des Cycle d’un projet SI Phases d’un projet SI
utilisateurs par « viralité ». Du coup, les • Phase de cadrage : définition du
projets web 2.0 sont souvent courts et Cadrage du besoin, définition des scénarios
projet
possèdent une phase de cadrage réduite d’usages, rédaction des spécifications,
à la découverte et à l’expérimentation Choix conception des solutions, etc.
des outils
d’une solution, d’un outil, d’une tech- • Phase de choix technologiques :
nologie dans le but de faire émerger des Prototypage /
Extention du
système
identification des briques techniques
Animation
usages innovants et porteurs de valeur Pilote (soft et hard) à mettre en œuvre et à
pour l’organisation. C’est l’approche Utilisation et
intégrer.
Bilan
alpha, bêta, feedback, aujourd’hui large- Déploiement • Phase pilote : réalisation d’un proto-
ment utilisée dans le développement type, déploiement réduit, tests
des services 2.0 en ligne. Conduite du changement d’utilisation, corrections, améliorations
et bilan.
V O L O N TA R I AT E T M O T I VAT I O N • Phase de déploiement : duplication et diffusion du SI auprès de l’ensemble
D E S P R E M I E R S U T I L I S AT E U R S . des utilisateurs ciblés.
Contrairement à un système d’infor- • Phase transverse : conduite du changement englobant les tâches de com-
mation classique, le groupe des premiers munication et de formation.
utilisateurs doit se constituer sur la base Phases d’un projet web 2.0
Cycle d’un projet web 2.0
du volontariat. La motivation des utili- • Phase alpha : mise en place de la
sateurs est en effet une clé de réussite du solution web 2.0 (un wiki, un blog, un
projet web 2.0. Le cadrage étant réduit à Nouveau
usages 2.0 système de networking, etc.) et expéri-
sa plus simple expression, ce sont les mentation par des premiers utilisateurs.
premiers utilisateurs qui vont découvrir Expérimentation
• Phase bêta : amélioration (fonction-
Beta
et définir conjointement les usages. Alpha (permanant)
nelle, ergonomique, technique, etc.) en
Ce sont eux qui vont contribuer à réponse aux principaux feedbacks des
la diffusion de la solution par Usages
Usages professionnels confirmés,
premiers utilisateurs. Les usages se
professionnels
« viralité », c'est-à-dire en faisant décou- 2.0 émergents Feedbacks Amélioration continue…
construisent et les besoins se précisent
vrir cette solution à d’autres utilisateurs progressivement. C’est également une
Conduite du changement
et en les incitant à venir y participer. phase d’ouverture plus large de la solu-
tion et de renforcement de
DU ROLE CLE DE L’ANIMATEUR. Qu’il l’infrastructure.
s’agisse d’un blog, d’un wiki, d’un réseau • Le feedback : processus continu et omniprésent dans un projet web 2.0.
social ou bien encore d’une plate-forme Les usages et les besoins évoluent et c’est grâce aux utilisateurs que les
« digg like », une solution web 2.0 outils web 2.0 s’optimisent.
repose sur une communauté
d’utilisateurs. Ce sont les usages de ces
derniers qui vont déterminer si la mise dynamiser les utilisateurs et mettre sous charte. Celle-ci doit aussi contenir des
en place de la solution est un succès contrôle les éventuels risques de désor- règles d’or, des bonnes pratiques parta-
porteur de valeur ou bien un échec. ganisation et déstabilisation. L’animateur gées, etc. L’élaboration progressive de ses
Dans ce contexte, l’animateur de la com- doit être le garant des règles de bonne règles d’usages va servir à la cohérence et
munauté revêt un rôle essentiel pour conduite souvent matérialisées dans une à la cohésion de la communauté. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 47


dossier Web 2.0 et information-documentation 02 GÉRER AUTREMENT
les projets

témoignage

Comment mettre en place un portail Merchid.Berger@finances.gouv.fr


de connaissance et de veille sur le tou- Merchid Berger est responsable de la
risme au service des acteurs écono- mission d’information et de veille à la
direction du Tourisme au ministère de
miques du secteur ? Merchid Berger l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi.
raconte pourquoi les innovations Elle est titulaire d’un DEA en philosophie
technologiques du web 2.0 ont été et un master en « Communautés vir-
mises au service du projet et détaille tuelles et management de l’intelligence
collective via les réseaux numériques »
les phases de sa mise en œuvre.

Infotourisme ou la naissance d’une


intelligence collective autour
d’une cinquantaine de contributeurs
En septembre 2004, en inaugurant Top Résa1, Gilles cloisonnement des savoirs et savoir-faire et un esprit de
de Robien, ministre du Tourisme, déclare aux pro- compétition.
fessionnels de l’industrie du voyage : « Plus que Nous n’avons pu surmonter ce problème qu’en menant le
jamais il nous faut investir dans la prospective, la veille projet étape par étape, avançant par tâtonnements, nous inter-
et l'intelligence économique touristique si nous voulons rogeant sans cesse, reculant souvent, remettant en question
résister à la concurrence, anticiper les crises ou contri- notre stratégie et nos démarches, sans jamais perdre espoir ni
buer à l'avènement de nouveaux modèles économiques courage.
plus performants… Un tel dispositif ne peut se conce-
voir sans l'implication forte des professions qui en seront PHASE 1 – UN COMITE DE PILOTAGE COLLABORATIF
les premières utilisatrices. Aussi je sais pouvoir comp- Dans un premier temps, nous avons créé un comité de pilo-
ter sur vous, pour nous aider à bâtir cet outil indispen- tage composé des directeurs et des experts du ministère du tou-
sable à la définition de nos politiques de développement risme. Notre approche de type « team building » a surtout
et de promotion du tourisme français à venir. » consisté à mettre en confiance les dix membres du comité et à
Ainsi est lancé le projet de créer un dispositif les initier aux procédés et outils de travail collaboratif en ligne.
d’information et de veille placé dès le départ sous le Tous ont parfaitement joué le jeu, y compris dans l’utilisation
sceau du « collaboratif » et de l’« intelligence collec- des outils qui leur étaient complètement étrangers (quick
tive ». Le centre de ressources documentaires de topic2, wiki, liste de discussion, forum, etc.).
l’administration du tourisme dont j’ai alors la res- C’est dans ce contexte exception-
ponsabilité est chargé de sa réalisation. D’emblée, 1 Salon annuel dédié à nel et tout à fait nouveau pour cha-
nous sommes confrontés à la difficulté du projet qui l'industrie du voyage en France. cun qu’est née une véritable
2 Outil dédié à la collaboration
pour se concrétiser fait appel à l’esprit et aux en ligne qui permet de
« communauté de projet » qui a réa-
technologies du web 2.0, alors qu’il est placé dans présenter et réviser lisé de manière collaborative les tra-
un environnement professionnel et institutionnel rapidement un document en vaux permettant la concrétisation du
où dominent encore la « culture du secret », le ligne. www.quicktopic.com dispositif national de veille :

48 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


• le choix des principaux axes de veille stratégiques, Deux communautés de travail
• l’élaboration de la « Charte des veilleurs », Le premier groupe de travail, la communes, enrichit ses savoir-
• la définition du rôle des veilleurs et des pilotes, communauté de projet (ou de faire sur un domaine d'intérêt
• la mise au point du processus de validation, travail), réunit un nombre limité commun (savoirs profession-
• la validation de la plate-forme technologique de de personnes et est soumise à nels, compétences, processus,
veille, des contraintes de temps et à etc.) qui est l'objet de leur
• la construction d’une cartographie des compé- des obligations de résultat. On y engagement mutuel. C'est un
tences stratégiques, pratique le travail collaboratif au moyen de mobiliser
- le carnet de route de la mise en place du dispositif. moyen d'outils qui favorisent la l'intelligence et la créativité de
coordination. Très souvent on chacun pour faire émerger une
PHASE 2 – ECHEC DE LA MISE EN PLACE DE LA utilise un groupware. On est intelligence collective. Selon
COMMUNAUTE DES VEILLEURS obligé d'y participer, on ne choi- Etienne Wenger (Cultivating
La deuxième étape du projet a consisté à mettre sit pas forcément ses coéqui- Communities of Practice,
en place la plate-forme technologique du dispositif. piers, on intègre un groupe en Harvard Business School Press,
Elle a ensuite consisté à encadrer et à sensibiliser les raison de ses compétences. 2002), « une communauté de
personnes qui avaient été désignées dans différents Le deuxième groupe est la com- pratique… c'est un groupe qui
services de l’administration du tourisme pour ali- munauté de pratique, c'est-à- interagit, apprend ensemble,
menter le site et piloter les axes de veille. Elles ont dire un groupe de construit des relations et à tra-
toutes reçu une formation aux outils de veille et au professionnels qui partage des vers cela développe un senti-
travail collaboratif en ligne. C’est à la fin de cette connaissances, travaille ment d'appartenance et de
période que nous avons été confrontés au refus de ensemble, crée des pratiques mutuel engagement ».
participation des veilleurs, au blocage du dispositif
mis en place et à la faillite de la communauté de
pratique que nous cherchions à créer pour faire système créer des interactions, même si les comportements sont
fonctionner le dispositif. de type « réflexes », c’est-à-dire sans que le contributeur ait une
Différentes raisons ont été invoquées par les vision globale du projet.
intéressés pour marquer ce refus : manque de Nous avons enfin appris à réduire le plus possible les freins :
temps, confidentialité des informations gérées, • donner la direction à prendre et non un objectif précis à
scepticisme envers l’outil ou envers les autres parti- atteindre ;
cipants. Mais, surtout, tous manifestaient un • simplifier au maximum la contribution (supprimer login et
sentiment d’insécurité né de la menace que repré- mot de passe) ;
sentait pour eux le partage des connaissances • ne pas forcer le choix de l’acteur dans sa façon de participer
dans un contexte professionnel. Ils avaient peur ou dans son degré d’implication ;
d’être dépouillés de leurs savoirs, de ne pas être à la • prendre en charge les activités contraignantes (validation,
hauteur, que l’information soit accessible à un relecture, mise en ligne, etc.) ;
concurrent, de perdre leur poste, leur promotion, de • promouvoir l’action du contributeur (en affichant sa signa-
ne pouvoir s’imposer dans le groupe, etc. ture, son CV, ses travaux et publications, etc.).
Cette démarche a eu un résultat positif puisqu’elle a donné
PHASE 3 – OUVE RTU R E DU DISPOSITI F A LA naissance à la contribution des chercheurs en tourisme, des
CONTRIBUTION EXTERNE organismes régionaux, et progressivement du secteur privé.
Face à ces réactions émotionnelles qu’il fallait Dès 2006 un groupe de travail international sur le tourisme
rapidement canaliser sous peine de voir le projet durable a rejoint le dispositif en créant une base de « bonnes
échouer, nous avons adopté deux approches simul- pratiques » en ligne avec la participation d’une vingtaine de
tanées : l’apaisement en interne et l’ouverture vers pays. Aujourd’hui plus de cinquante personnes contribuent à
l’extérieur. la veille de façon volontaire, permanente ou ponctuelle, en met-
Nous avons mené des actions individuelles tant en ligne des informations à caractère stratégique.
auprès de chaque membre du groupe que nous
avons essayé de mettre en confiance en l’informant B I LAN : U N E COM M U NAUTE PROFESSION N E LLE N E
clairement sur les intérêts et avantages du travail S'INVENTE PAS. L'expérience vécue à travers la mise en place
collaboratif. Cette méthode n’a donné que peu de de www.veilleinfotourisme.fr permet d'affirmer que le succès
résultats. d'une communauté professionnelle de travail collaboratif
Parallèlement, nous avons décidé de multiplier repose sur un mélange équilibré entre :
les acteurs en ouvrant le dispositif vers des volon- • un esprit d’ouverture suscité par l'innovation ou la mise en
taires en interne puis à l’extérieur de l’administration confiance ou par l'enthousiasme communiqués par l'initiateur
du tourisme. Nous avons misé sur le fait que de la communauté ;
l’environnement coordonnerait les actions indivi- • un intérêt individuel ;
duelles en favorisant certains comportements et • des outils adaptés, c'est-à-dire ne demandant pas d'efforts sup-
en en pénalisant d’autres : c’est l’application du plémentaires, devenant rapidement indispensables pour gérer
principe du « swarm intelligence » (l’intelligence en le travail, c'est-à-dire en se montrant capables de réduire le tra-
essaim). Il s’agit en fait de laisser la dynamique du vail, de le rentabiliser et/ou de le valoriser. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 49


dossier Web 2.0 et information-documentation 02 GÉRER AUTREMENT
les projets

prieurdom@yahoo.fr

[ formation ] L’utilisation des outils du web 2.0 dans


focus Diplômée de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et
titulaire d’un DESS en gestion de l’information de l’IEP,
l’activité documentaire remet-elle en cause les fonda-
mentaux du métier ? Sur quel acquis capitaliser et
Dominique Vignaud a été responsable de la documenta-
tion et des bases de données au Centre INFFO, Centre pour
quelles sont les pistes d’amélioration possibles ? le développement de l’information sur la formation pro-
Dominique Vignaud, membre du groupe de travail de fessionnelle (1977-1989), directeur technique en charge de
l’ADBS « Référentiels des compétences et des métiers la médiathèque, du système documentaire et du site web
de Sources d’Europe (1989-1999, puis directrice de l’École
en gestion de l’information », nous livre une synthèse de bibliothécaires documentalistes (EBD)
de ces questions.

Quelles compétences 2.0


pour les documentalistes ?
SU IVR E L’EVOLUTION DES COM PE- ration et d’organisation des bases de COM M E NT ACQU E R I R C ES COM PE-
TENCES. Le groupe de travail de l’ADBS données et des contenus d’information TENCES ? Les documentalistes qui arri-
étudie l’évolution des missions et des et leur capacité à construire et utiliser vent depuis trois ans sur le marché du
activités des documentalistes en procé- des plans de classement et des langages travail ont normalement appris à maî-
dant à des entretiens et en analysant documentaires contrôlés sont particu- triser le web 2.0. Les documentalistes
les offres de l’emploi collectées lièrement utiles dans un contexte formés avant l’émergence du 2.0 doi-
par l’observatoire des emplois de d’information pléthorique, en évolu- vent absolument se familiariser avec ces
l’association. Pour les compétences, tion très rapide, et de taggage riche mais nouveaux outils et comprendre la modi-
nous travaillons avec quinze autres désordonné. fication qu’ils entraînent sur les attentes
pays de l’Union européenne pour pro- de leurs usagers. Ils doivent se placer au
duire un Euroréférentiel reconnu dans D E S C O M P E T E N C E S A AC Q U E R I R. cœur des communautés et ne pas rester
tous ces pays. L’apparition du web, puis Il s’agit donc de maîtriser des outils qui à l’écart des lieux où les professionnels,
la généralisation du web 2.0 ont consi- sont certes conviviaux mais qui requiè- notamment les plus jeunes, vont aujour-
dérablement modifié les modes et les rent un investissement en continu pour d’hui chercher leurs informations.
outils de travail et exigent de nouvelles suivre leur évolution rapide. Et il faut L’introduction est aisée : ouvrages
compétences. Deux activités sont parti- connaître, pour en faire un usage éclairé, professionnels, livres blancs, journées
culièrement concernées : la veille et la le fonctionnement des blogs, réseaux d’étude, discussions sur les blogs
production de produits et services sociaux et pages personnalisées, des autour de la bibliothèque ou de
documentaires. outils de partage et de syndication, des l’entreprise 2.0, requièrent un investis-
agrégateurs, notamment mashup. sement vite récompensé par l’intérêt du
U N S O C L E D E C O M P E T E N C E S. Les Habitué à concevoir des produits et sujet et par la compréhension des enjeux
compétences « cœur de métier » restent des services d’information, à choisir, et des nouvelles pratiques.
fondamentales : l’usager est toujours au à intégrer et à paramétrer des logiciels Il faut ensuite passer à l’acte, d’une
cœur du processus de travail, le documentaires, à travailler en réseau, part en créant des services tests sur les
documentaliste médiateur, habitué à le documentaliste ou le bibliothécaire différentes plates-formes (inscription
analyser les attentes de ses usagers et à qui maîtrise déjà bien la conduite gratuite, nombreux tutoriels dispo-
proposer des services en conséquence, de projets d’informatique documentaire nibles sur le web), d’autre part en sui-
est bien préparé à l’animation de com- n’aura pas de mal à exploiter les apports vant les blogs pour connaître les nou-
munautés. À la condition qu’il accepte du web 2.0. veaux outils et les avis des plus avancés.
de ne plus imposer une offre unique de Mais pour la conduite d’un projet Des formations continues permettent
services mais de s’insérer dans chaque complexe, il est préférable de s’appuyer de gagner du temps en bénéficiant des
communauté pour proposer des ser- sur des sociétés de service spécialisées conseils d’un expert. Il est également
vices adaptés, et considérer l’utilisateur dans l’intégration de plates-formes 2.0 conseillé d’acquérir des manuels
autant comme un partenaire que et de recourir à un appel d’offres dont techniques, certains étant publiés par
comme un client la rédaction nécessitera de bien l’ADBS (ouvrages sur les fils RSS et sur
Par ailleurs, la compétence des connaître les possibilités offertes par les blogs, Net recherche, etc.), d’autres
documentalistes en matière de structu- ce web 2.0. s’adressant à un public plus large. •

50 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


eric-barbry@alain-bensoussan.com

focus
[ juridique ] Sur le plan technique, le web 2.0 n’est Éric Barbry dirige le pôle « Droit du numérique »
qu’une évolution du web précédent, mais qui induit du cabinet Alain Bensoussan. Il est l’auteur de plusieurs
des modifications importantes en termes d’offre et ouvrages et articles consacrés au droit de l’Internet et du
numérique. Il est membre fondateur de Cyberlex et
d’usages. Éric Barbry explique comment il change de l’Association française des correspondants informa-
donc radicalement notre approche du droit et bou- tique et libertés et membre de l’OSSIR. Il est chargé
leverse les rares certitudes précédemment acquises. d’enseignement à l’École nationale supérieure des
télécommunications.
Quelques conseils pour éviter un tsunami juridique…

Web 2.0 et droit : rien ne change


mais tout est différent…
Le web 2.0, qui n’est qu’une évolu- • Droit de la responsabilité. Le web 2.0 au sein d’une entreprise, nécessite le
tion technique du web actuel, ne consti- fait littéralement exploser le droit de la respect de démarches : obligations pré-
tue pas un « no laws land » mais modifie responsabilité sur Internet qui repose vues par la loi Informatique et libertés
radicalement notre approche du droit et sur un schéma archaïque du web du 6 janvier 1978 modifiée ou celles du
les quelques certitudes acquises avec le ou n’existeraient que trois acteurs : droit du travail (information préalable
web 1.0. l’éditeur, le FAI et l’hébergeur. Or le sur la mise en œuvre de nouvelles tech-
monde du 2.0 connaît bien d’autres nologies, information préalable sur les
L E S F O N DA M E N TAU X J U R I D I Q U E S acteurs et particulièrement les nou- moyens de contrôle des personnels).
REVISITES PAR LE WEB 2.0 veaux intermédiaires techniques que • Responsabilisation des personnes.
• Propriété intellectuelle. Le web sont les plates-formes qui proposent ces La responsabilisation des personnes est
2.0 revisite le droit de la propriété intel- services (service blog, par exemple) une nécessité impérieuse, qu’il s’agisse
lectuelle dans sa conception actuelle et qui sont absentes de la loi pour la d’un site grand public ou d’un service
pour au moins deux raisons majeures : confiance dans l’économie numérique. réservé. Cette responsabilisation sera
l’aspect «communautaire» des créations • Droit du travail. Le web 2.0 revisite généralement formulée par l’adoption
et le « libre ». Dans le web 2.0, des ques- aussi le droit du travail notamment en d’une charte ou de conditions générales
tions simples comme : qui est l’auteur ? ce qui concerne les conditions de travail d’utilisation du service web 2.0 en
qui a des droits sur quoi ? et même et l’introduction de nouvelles technolo- question.
quelle est l’œuvre protégée ? deviennent gies de type 2.0 dans l’entreprise. Et il • Identification et traçabilité.
beaucoup plus complexes, comme en contrarie même jusqu’aux essentiels du L’identification et la traçabilité sont
témoignent les premiers contentieux droit, comme celui de la propriété au indispensables pour celui qui mettra à
autour des wiki, des blogs et autres sens classique du terme, bien en peine disposition un service web 2.0. C’est en
licences libres. Beaucoup d’utilisateurs à s’accommoder de la « propriété vir- effet le seul moyen pour lui, en cas de
confondent « libre » et « sans droit » tuelle » comme celle des avatars ou des difficulté, de démontrer qui est respon-
et commettent en cela une erreur « constructions » de second life. sable d’un acte malveillant et donc
qui peut leur être fatale en terme de d’espérer en cela dégager ou à tout le
contrefaçon. LES PRECAUTIONS A PRENDRE moins limiter sa propre responsabilité.
• Liberté d’expression. De même, le Face à de telles incertitudes juridi- • Protection des droits des tiers. Enfin,
web 2.0 donne un nouveau souffle, ques et en attente d’un nouveau cadre la protection des tiers est nécessaire,
voire un nouveau cadre à la « liberté juridique qui sera, par essence, toujours comme en témoignent les récentes
d’expression » et à ses limites. Quel que en décalage avec les réalités techniques, condamnations des acteurs du web 2.0.
soit le support, une diffamation est une c’est à celui qui met en œuvre ou qui Cette protection passe par différents
diffamation, et le fait qu’elle soit portée utilise des services et produits du outils qu’il convient de déployer, com-
à travers un blog ne change rien à sa web 2.0 de prendre quatre séries de me le filtrage des contenus, le filtrage
qualification juridique. Avec les blogs précautions. des récidivistes, la modération des
pourtant, la diffamation est redessinée • Maîtrise des démarches préalables. contenus, la médiation le cas échéant,
à travers la notion de « bonne foi » ou La mise en œuvre d’un service de type la mise en place de solutions simples de
de « mauvaise foi » du blogueur. web 2.0, pour le grand public comme notification des contenus abusifs, etc. •

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 51


dossier Web 2.0 et information-documentation 02 GÉRER AUTREMENT
les projets

témoignage
peccatte@softexperience.com
Après une formation en mathé-
Au départ : une collection de matiques et informatique,
2 763 photos libres de droit sur la Patrick Pecatte a suivi les cours
de documentation à l'INTD.
bataille de Normandie, et une initia-
Il a travaillé dans l'informatique
tive privée, celle de corriger les erreurs documentaire et la presse et,
de légendage et d’enrichir la qualité depuis quelques années, essen-
des descriptions. Un choix : utiliser tiellement sur les technologies
XML appliquées aux domaines
les fonctionnalités de la plate-forme du texte et de l'image numé-
de partage de Flickr pour améliorer riques, et en particulier sur
l’indexation de ce fonds. Au total, un les métadonnées. Sur Internet :
www.softexperience.com et
bilan positif présenté par un des ini- blog.tuquoque.com
tiateurs du projet, Patrick Pecatte.

Flickr et PhotoNormandie :
une entreprise collective
de redocumentarisation
Le projet PhotosNormandie a pour but d'améliorer associées à une image et communément appelées méta-
l'indexation d'un fonds de photos historiques sur données IPTC1 ; il s'agit de champs textuels (Titre, Description,
la Bataille de Normandie, présenté par le site Mots-clés, Ville, Pays, etc.) stockés à l'intérieur de l'image
Archives Normandie 1939-1945 mis en place en numérique.
2004 par le Conseil régional de Basse-Normandie. Lors du chargement sur Flickr d'une photo contenant des
Les 2 763 photos qui y figurent proviennent des métadonnées IPTC, celles-ci sont automatiquement décodées
Archives nationales des États-Unis et du Canada. Et et utilisées pour renseigner les champs affichés. Cette technique
sont libres de droits avec pour seule contrainte d'encapsulation des métadonnées permet à la description tex-
l'obligation de mentionner leur origine lors de toute tuelle de l'image d'être toujours disponible avec cette image et
utilisation. facilement réutilisable. Il n'y a pas de risque de perdre des méta-
Or de nombreuses légendes de photos compor- données, et l'utilisateur reste ainsi libre de la technologie utili-
tent des erreurs importantes, ce qui diminue gran- sée pour l'exploitation de son fonds. Le travail rédactionnel
dement l'intérêt documentaire de cette collection demeure contrôlé en local puisqu'il est stocké dans les photos.
accessible au grand public. À la fin de l'année 2006, Nous ne sommes pas captifs de la plate-forme de partage.
Michel Le Querrec – co-responsable du projet – et Cependant, puisque chaque photo est identifiée sur Flickr
moi-même avons donc décidé d'améliorer les des- par un numéro automatiquement attribué, l'URL pointant sur
criptions de ces photos. Il s'agit d'une initiative pri- une photo de notre projet ne peut être considéré comme stable
vée développée par une équipe de passionnés car le numéro en question change lors d'une mise à jour.
désireux de mieux valoriser ce fonds tout en aug- Il est cependant très facile de retrouver chaque photo grâce
mentant sa visibilité. à son identifiant unique hérité du site Archives Normandie
Nous avons utilisé les fonctionnalités de la plate- 1939-1945.
forme de partage de photos et vidéos Flickr.
UNE PRISE EN MAIN FACILE. Tout visiteur peut rechercher,
ENCAPSULATION DES DONNEES. Sur le plan tech- afficher, télécharger les photos en haute définition. Pour com-
nique, le projet repose sur l'utilisation d'informations menter les photos, l'utilisateur doit ouvrir un compte gratuit

52 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


sur Flickr et propose alors ses corrections dans le inconnus avant le démarrage du projet et constitue la source
champ « Ajoutez votre commentaire. » Une discus- principale des informations obtenues.
sion peut s'établir entre les divers participants du Nous avons également pu tester un nouveau service de
projet et se termine par la validation éditoriale des recherche d’images par similarité avec le logiciel TinEye de la
modifications proposées. société Idée2.
La prise en main de l'outil est très facile, y com-
pris pour les participants peu familiers avec les outils UNE ENTREPRISE COLLABORATIVE DE REDOCUMENTARI-
collaboratifs du web. Le déploiement requiert un S AT I O N . Flickr apparaît dans ce projet comme un outil
budget extrêmement faible (un seul compte Pro intégré à d'autres usages du web (forums et autres sources
Flickr à 24,95 dollars par an) et ne nécessite aucun d'information, recherche de documents, recherche par simila-
coût de formation. rité, etc.) dans un processus de redocumentarisation, c'est-à-
dire dans une entreprise collective qui vise à traiter à nouveau
830 000 VISITES. Au total, nous avons complété, une collection de documents. Il s'agit bien de ré-indexer un
corrigé et mis à jour plus de 4 200 descriptions. Ce corpus iconographique grâce aux possibilités ouvertes par les
chiffre plus élevé que celui des photos s'explique technologies numériques et Internet (pas seulement le web social).
parce que certaines légendes ont été corrigées plu- Il existe d'autres projets similaires. Un an après le démarrage
sieurs fois. de PhotosNormandie, la Library of Congress a mis en ligne sur
La typologie des améliorations peut être résumée ainsi : Flickr et en partenariat avec ce dernier plus de 3 000 photos :
• identifications de localisation, de personnages, c’est le projet appelé The Commons, auquel participent mainte-
d'unités militaires ; nant seize autres institutions.
• précisions de dates ; L'activité régulière du projet PhotosNormandie durant
• précisions descriptives sur l'image ; presque deux années a permis d'améliorer de façon substan-
• références : renvois à des livres, à des sites ; tielle la qualité des descriptions, et même de les enrichir
• identifications des photos censurées, des photos en d'informations probablement inédites. Ce fonctionnement effi-
couleur, des photos en doubles et des séries ; cace repose sur la simplicité et la souplesse de l'outil collabora-
• contextualisations historiques : précisions sur un tif qu'est Flickr, sur la qualité des intervenants, mais aussi sur
mouvement d'unité, une action, etc., en rapport un travail important de la part des co-responsables. Notre orga-
avec l'image ; nisation a conduit à définir deux fonctions indispensables :
• contextualisations iconographiques à l'aide • un rédacteur en chef capable de synthétiser les informa-
d'autres sources : séquences vidéos de la même scène tions recueillies dans une discussion ou sur d'autres sources et
ou autres photos. d’en rédiger une description précise et cohérente. Ce n'est pas
Ainsi, entre janvier 2007 et décembre 2008, les un animateur ou un coordinateur proposant de nouvelles
2 763 photos du corpus ont été vues globalement descriptions au groupe de travail ; il s'agit d'une fonction ana-
plus de 830 000 fois, ce qui correspond à plus de logue à celle rencontrée dans la presse puisqu'il décide seul de
1 300 visites par jour. Le groupe Discussions sur son texte final à partir des éléments rédactionnels recueillis ;
PhotosNormandie compte 41 membres dont une • un administrateur technique qui, malgré les automatismes
dizaine participe régulièrement au projet en postant mis en place, doit effectuer un travail régulier.
des commentaires. L'expérience acquise au cours de ce projet est très positive
et certainement applicable à de nombreux domaines qui
R ESEAUX DE COM PETE NC ES. En effet, l'un des nécessitent la participation de spécialistes disséminés dans
intérêts du projet est de faire appel à des spécialistes le monde entier. •
aux compétences complémentaires. À côté
des recherches et références classiques dans des
ouvrages et magazines, nous avons aussi abondam-
ment utilisé les recherches sur le web et sollicité les
habitués de certains forums spécialisés. On peut
donc distinguer, à côté de la production directe, Repères
une seconde strate dans l’organisation du travail. • Le site Archives Normandie 1939-1945 :
Elle est constituée par les contributions indirectes www.archivesnormandie39-45.org
apportées par les utilisateurs des forums qui forment • Description du projet PhotosNormandie :
une sorte de réseau de second niveau qu’il est indis- www.flickr.com/people/photosnormandie
pensable d’activer dans ce genre de projet. L’usage • Accès direct aux photos :
de Flickr a permis de contacter des participants www.flickr.com/photos/photosnormandie
• Présentation du projet à la conférence « Document
numérique et Société », Paris, 17 et 18 novembre 2008 :
Traitements et pratiques documentaires : vers un
1 L'IPTC (International Press and Telecommunications Council, changement de paradigme ? ADBS Éditions, 2008,
www.iptc.org) est une organisation internationale créée en 1965 pour
développer et promouvoir des standards d'échange de données à p. 373-389, et http://blog.tuquoque.com/post/
destination de la presse. 2008/09/16/Une-plate-forme-sociale-pour-la-
2 http://tineye.com redocumentarisation-d-un-fonds-iconographique

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 53


dossier Web 2.0 et information-documentation 03
[p.54] La forêt pousse… Jusqu’où ira-t-elle ?
WEB 2.0, ET APRÈS ? [p.56] Contribuer et surveiller :
l’autorégulation sur Wikipédia
[p.59] Web sémantique et web social :

Critique
un mariage de raison
[p.61] Web 2.0 et mémoire : de
la conversation à la conservation
[p.64] La Renaissance au secours
des mondes virtuels

et prospective
[ analyse ] Demain, le web : les nuages
ou la forêt ?… Il faudrait être devin pour
imaginer les métaphores qui ne manque-
ront pas de se substituer à « la toile » et pour en dégager les nouveaux usages. Restons
modestes, propose Bertrand Sajus, et analysons les concepts-clés qui sont au cœur des
transformations 2.0. C’est un paysage passionnant et touffu qui apparaît. Il revisite
notamment les questions de validation et fixité des contenus, les rapports entre webs
social et sémantique et pourrait bien remettre en selle les arts antiques de la mémoire…

La forêt pousse… d’une part, la pérennisation de


l’information d’autre part. Mais nous

q
avons également tenu à faire le point
Jusqu’où ira-t-elle ? sur les rapports du web dit sémantique
avec le web social, ainsi qu’aux spécu-
lations sur les mondes virtuels et la
Qui se risquerait aujourd’hui à brosser, même à mémoire. Au regard de la diversité de ces sujets, force est de
grands traits, la carte du web de demain ? On se rap- reconnaître que l’évolution du web nous tourne vers des hori-
pelle que la révolution Internet elle-même n’avait été zons multiples et nous réserve bien des surprises. Mais ces
prévue par personne, du moins dans l’ampleur qu’on sujets ne sont pas pour autant fermés sur eux-mêmes. Loin
lui connaît. Et demain, parlera-t-on même de web ? s’en faut ! Ils communiquent entre eux et s’inscriront peut-être
D’autres métaphores prendront peut-être le relais demain dans des problématiques communes.
(le nuage, par exemple, pourrait se substituer à la
toile...). Vous l’avez compris, le dernier volet de ce Validation des contenus
dossier n’a pas l’ambition de poser le moindre jalon
prédictif. Il s’agit seulement de souligner quelques Pour les professionnels de l’information, la question des
points cruciaux, en positif et en négatif, à partir des- contenus, de leur genèse et de leur validation est essentielle.
quels de profondes transformations des usages sont Wikipédia, avec plus de onze millions de notices en 229 langues
envisageables, quoique impossibles à prédire dans est un monument incontournable. Avec ses huit années
leurs formes et dans leurs rythmes. d’existence, il offre assez de recul pour analyser les ressorts
Or, parmi ces points cruciaux, on ne peut guère sociologiques profonds de sa réussite. À la différence d’autres
ignorer quelques questions spécifiques du web 2.0. projets encyclopédiques inaboutis, ce sont les mêmes contri-
Nous en avons retenu deux qui concernent particu- buteurs qui, selon le principe fondateur du projet, produisent,
lièrement, par leur nature, les fondamentaux des sanctionnent et valident les contenus.
métiers de l’information, de la documentation et de C’est à ce couplage constant des fonctions de production et
la connaissance (IDC). La validation des contenus de régulation que, selon Dominique Cardon et Julien Levrel,

54 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


Wikipédia doit sa dynamique éditoriale. Cela implique puting3 » se trouvent comme pulvérisées à travers une myriade
une décentralisation systématique des actes de de serveurs.
contribution et pose du même coup la question de Cette tendance n’est pas sans lien avec les comportements
la cohérence du tout. Or les millions de sujets qui informationnels et culturels. Nous pouvons ici distinguer très
constituent les entrées de cette encyclopédie en font schématiquement trois plans technologiques sur lesquels se
une source organisée incomparable pour envisager joue, certes en partie, le rapport au savoir et à la mémoire. Le
la « sémantisation » du web, c’est-à-dire la prise plan matériel, tout d’abord, de la conservation physique des
en compte de la signification des mots dans données (in fine la dématérialisation nous ramène toujours aux
l’organisation des contenus et le pilotage des usages extrêmes du matériel), lesquelles se trouvent de plus en
machines de l’Internet. plus réparties sur une foule de machines. Le plan structurel de
Bernard Vatant souligne la valeur paradigmatique l’Internet, ensuite, qui pose la question de la pérennisation
et opératoire du phénomène Wikipédia dans les pro- des liens et des systèmes de pointage et d’identification des res-
jets actuels du web sémantique, parmi les plus sources. Pérennisation aujourd’hui très faiblement organisée,
prometteurs (notamment DBpedia). Comme si comme l’expliquent Emmanuelle Bermès et Clément Oury.
l’ambition de simuler des raisonnements humains à Cette fragilité est accentuée par l’usage massif de plates-
l’échelle du web, via les ordinateurs, supposait cette formes web 2.0 auxquelles des dizaines de millions d’internautes
couche de collaboration humaine où l’émergence confient leurs données (archives photos personnelles, textes,
l’emporte sur la planification. Chuuut !… En deçà etc.). Le dernier plan enfin, qui concerne davantage les
des buzz ampoulés du web 2.0, presque silencieuse- personnes, est celui de la connexion de l’utilisateur final à ses
ment, une forêt pousse… applications et données. Le Wi-Fi, la 3G, sont les premières
générations des technologies de l’informatique ubiquitaire de
Pérennisation de masse. Or, plus les données seront accessibles de n’importe où
et à tout moment, plus leur appropriation reposera sur les pro-
l’information thèses d’accès individuel que sont les interfaces ultra-portables.
Nous ne sommes pas ici très éloi-
gnés d’une autre question qui taraude
les professionnels de l’information, bertrand.sajus@culture.gouv.fr
celle de la stabilité des repères, de la pérennisation
des contenus et, en définitive, de la mémoire. Rappelons
que le web 2.0 est défini, fort justement, comme un
phénomène de socialisation avancée de l’Internet. Cyberspace et arts de la mémoire
Mais ce phénomène repose sur le principe de l’accès
et, pourrait-on dire, de l’accès comme usage et de Ce contexte technologique favorise une externalisation
l’usage comme accès. de la mémoire personnelle. Celle-ci reposera probablement de
Comme l’a noté Jeremy Rifkin1, partout dans nos moins en moins sur une capacité de mémorisation d’une forme
sociétés dites avancées, l’accès à des flux de services (ainsi acquise comme une seconde nature) et de plus en plus
tend à se substituer à la possession de biens tangibles sur une habileté à accéder à un point de l’Internet, à capter et
et stables. Cette substitution marque une évolution filtrer des flux de données. En d’autres termes, les interfaces
culturelle et sociale autant que technologique. Il n’est d’accès, avec toutes leurs richesses fonctionnelles, seront
qu’à suivre les débats de société, très vifs, autour de de plus en plus intimement intégrées, comme prothèses, aux
la crise du MP3 pour s’en convaincre. processus cognitifs des personnes.
Ce glissement du solide vers le fluide, concomi- On comprend dès lors la pertinence des spéculations sur le
tant à l’essor des TIC, Simon Nora et Alain Minc cyberspace comme champ virtuel des arts de la mémoire. Ces
l’avaient pressenti dès 1978, à l’aube de la téléma- fantasmagories qui hantent l’Internet depuis ses origines
tique. Dans leur rapport sur L’informatisation de la (cf. l’article de Rémi Sussan) pourraient bien ré-émerger. L’ars
société, ils annonçaient que la relation au savoir ne memoriae remonte, par-delà la Renaissance et le Moyen Âge,
serait plus d’ordre patrimonial mais heuristique. aux temps antiques où la rareté des documents écrits laissait
« L’informatique, écrivaient-ils, va aussi bouleverser une large part à la mémoire dans la transmission des savoirs.
une culture individuelle constituée principalement de On comprend du même coup que l’externalisation des
connaissances ponctuelles. Désormais la discrimina- données et son corollaire, la quête de l’accès, appellent impli-
tion (sic) résidera moins dans le stockage des savoirs, citement un contre-mouvement. Celui de l’appropria-
et davantage dans l’habileté à chercher et à utiliser. tion intime, de l’intériorisation... dont le théâtre ultime est peut-
Les concepts l’emporteront sur les faits, les itérations être le corps et ses rythmes – mais c’est une autre histoire ! •
sur les récitations.2 »
Quelque trente ans plus tard, cette intuition
se révèle étonnamment juste. Le paysage 1 Jeremy Rifkin, L’âge de l’accès : la nouvelle culture du capitalisme,
technologique ouvert par le web 2.0 se caractérise, La Découverte, 2005.
2 Simon Nora et Alain Minc, L’informatisation de la société, La
entre autres, par une externalisation massive du stoc- Documentation française, 1978, p. 118.
kage des données. Et celles-ci, comme le souligne 3 Hervé Le Crosnier, « À l’ère de l’"informatique en nuages" »,
Hervé Le Crosnier dans son article sur le « cloud com- Le Monde diplomatique, août 2008, p. 19 et sq.

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 55


03
WEB 2.0, ET APRÈS ?
Critique
dossier Web 2.0 et information-documentation et prospective

dominique.cardon@gmail.com
Dominique Cardon est sociologue au laboratoire SENSE d’Orange
Labs et chercheur associé au Centre d’études des mouvements
sociaux (CEMS/EHESS). Ses travaux portent sur les relations entre les
usages des nouvelles technologies et les pratiques culturelles et
médiatiques. Il s’intéresse notamment aux transformations de
Julien Levrel est en doctorat de sociologie au labora- l’espace public sous l’effet des nouvelles technologies de communi-
toire SENSE d’Orange Labs et au laboratoire Techniques, cation. Il a récemment publié : (avec Christophe Aguiton) « The
tTerritoires et sociétés (UPEMLV/ENPC/CNRS). Ses travaux Strength of Weak Cooperation: An attempt to Understand the
portent sur les modes de régulation des grands collectifs Meaning of Web2.0 » (Communications & Strategies, 2007, n° 65)
en ligne et sa thèse s’attache à appréhender et analyser et « Le design de la visibilité : un essai de cartographie du web 2.0 »
l’autorégulation du projet Wikipédia. Ses publications : (Réseaux, 2008, n° 151).
« L’écriture encyclopédique ouverte à tous » (Savoirs en
débat : perspectives franco-allemandes, L’Harmattan,
2008) et « Wikipédia, un dispositif médiatique de publics
participants » (Réseaux, 2006, n° 138).
j.levrel@gmail.com

Contribuer et surveiller :
l’autorégulation sur Wikipédia
[ décryptage ] Comment fonctionne Wikipédia ? Quelles procédures utili-
sent les participants à cette gigantesque encyclopédie en ligne pour régler
leurs désaccords et produire un bien commun ? Dominique Cardon et Julien
Levrel détaillent les fondements de Wikipédia qui ne propose pas uniquement
à tous de contribuer à l’encyclopédie, mais s’attache aussi à faire de chaque
contributeur un critique vigilant des contributions des autres. C’est la mise en
œuvre de cette discussion continue et décentralisée qui fait toute l’originalité
de son système d’autorégulation.

l
L’écriture de Wikipédia est le produit d’une forme wikipédiens ne se contentent pas d’écrire l’encyclopédie. Ils dis-
surprenante et originale de travail coopératif qui cutent, se disputent, négocient et s’accordent sur les pages
reste encore mal ou incomplètement comprise1. Discussion. Ils se modifient, se corrigent et se révoquent sur les
Dans les multiples débats qui entourent le succès de pages Historique. Ils se testent, s’amusent et apprennent dans
l’encyclopédie en ligne, on insiste en effet beaucoup les pages Bac à sable et Bistrot. Ils montent la garde, veillent,
sur la liberté de tout utilisateur d’écrire comme il le vérifient, corrigent, protègent et bloquent à l’aide de la Liste de
souhaite, sur les risques d’erreurs, d’approximation suivi et des pages de Modifications récentes. Ils se querellent,
ou de vandalisme consécutifs à l’absence de contrôle argumentent, votent et décident sur les Pages à supprimer et
éditorial a priori ou encore sur la revanche des ama- alertent les Wikipompiers lorsque leurs débats s’enflamment. Et
teurs sur les professionnels du savoir. L’originalité du s’ils ne parviennent pas à s’accorder, ils iront alors accuser ou
processus d’écriture ouverte focalise l’attention de la se défendre devant le Comité d’arbitrage.
plupart des commentaires, laudateurs ou critiques L’originalité la plus radicale de Wikipédia tient sans doute
qu’attire l’encyclopédie sans que soit parallèlement moins à l’écriture participative qu’à cette mutualisation des pro-
souligné le contrôle de chacun sur chacun cédures de surveillance et de sanction qui permet à la commu-
qui constitue l’indispensable corrélat de la liberté nauté de veiller sur elle-même.
d’écriture des contributeurs.
Car, si sur Wikipédia l’écriture est un processus Une vigilance participative
ouvert et participatif, comme sur beaucoup d’autres
sites contributifs de l’Internet, la production collec- Le système de régulation de Wikipédia s’adosse sur une règle
tive d’une encyclopédie n’est possible que parce cardinale des systèmes auto-organisés : le contrôle local est plus
que la surveillance a posteriori des écritures indivi- efficient que la monopolisation centrale du pouvoir de sanc-
duelles est, elle aussi, ouverte et participative. Les tion2. Lorsqu’elle est mise en œuvre par les producteurs

56 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


eux-mêmes, la surveillance décentralisée constitue « LE FAUTIF N'EST PAS "PUNI" MAIS
un moyen très efficace de garantir la confiance entre
les membres de la communauté. UTILISE LES SIGNAUX DE LA
Elle s’avère d’autant plus efficace que la proximité COMMUNAUTÉ POUR APPRENDRE »
entre le fautif et le surveillant permet la mise en
œuvre de sanctions si graduées que leurs premières
manifestations s’apparentent à un simple signale- tement droit à l’écriture, devoir de discussion et pouvoir de
ment d’erreurs de comportement à la communauté. sanction en refusant de les réserver à des populations différen-
Le fautif n’est pas « puni » mais utilise les signaux tes comme le font la plupart des modèles éditoriaux classiques.
que lui adresse la communauté pour apprendre, Dans le vocabulaire des wikis, la « révocation », ou revert,
réviser son comportement et se familiariser avec consiste à annuler une écriture récente en revenant d’un clic à
les règles communes. Surveillance et sanction, lors- l’état antérieur du texte. Cette opération d’effacement très
qu’elles s’exercent à très bas niveau, de façon légère simple est rendue possible par l’enregistrement public de
et publique, renforcent les liens de confiance et les l’Historiquede toutes les modifications faites sur la page. N’importe
valeurs de la communauté plus qu’elles n’excluent qui peut écrire sur Wikipédia, mais n’importe qui peut aussi
les malfaisants. Ce n’est que lorsque des fautes sont effacer ce qu’un autre vient d’écrire.
systématiquement répétées par la même personne, Cette activité de contrôle se mesure d’abord par l’impor-
sans qu’elle tienne compte des signaux que lui tance de plus en plus grande que prend la postproduction des
adresse la communauté, que le contrevenant sera articles dans le travail des encyclopédistes amateurs. Il appa-
sanctionné plus fortement et qu’il pourra avoir raît, en effet, que les contributeurs de Wikipédia écrivent de
à comparaître devant les instances centrales de moins en moins d’articles et passent de plus en plus de temps
la communauté. à discuter entre eux de la manière dont ils écrivent les articles
Il reste que, la plupart du temps, une sanction et dont la communauté doit s’organiser. Avec la croissance de
locale, légère et immédiate, mêlant réprimandes et l’encyclopédie, la part de la production directe des articles a
encouragements, permet l’intégration communau- diminué au profit du travail indirect de coordination. Alors que,
taire et facilite une gestion à très bas niveau de la très en 2001, 90 % des éditions sur la Wikipédia anglo-saxonne por-
grande majorité des conflits entre les membres. Ce taient sur les pages Articles, en juillet 2006, elles ne représen-
que fait apparaître ce modèle d’auto-organisation taient plus que 70 %. Plus encore, sur la même période, le
des communautés, c’est qu’il est non seulement pourcentage d’édition créant un nouvel article est tombé à
nécessaire de décentraliser la surveillance et la sanc- moins de 10 %3.
tion le plus fortement possible, mais qu’il est aussi Or la qualité et la fiabilité des articles dépendent du nombre
utile de mettre en tension le local et le central dans de contributeurs à l’article et à sa discussion. En comparant
la graduation des sanctions afin que, localement, l’échantillon des 1 211 « articles de qualité » (featured articles)
elles visent la correction des comportements et, aux autres articles de l’édition anglo-saxonne de Wikipédia,
centralement, la punition des individus. Dennis Wilkinson et Bernardo Huberman ont montré qu’il
existait un lien statistique robuste entre la qualité, le nombre
Un droit de contrôle d’éditions et la variété d’éditeurs distincts4. La régulation de
Wikipédia s’appuie donc sur un double mouvement : elle
partagé entre tous décentralise le plus largement possible les conflits relatifs aux
Tout se passe comme si les wikipédiens avaient contenus en facilitant la discussion entre les rédacteurs ; en
pris ces règles à la lettre pour en radicaliser le prin- revanche, elle centralise sous la forme d’un système de sanction
cipe à l’extrême. Ils ne se sont pas contentés de réser- gradué le règlement des conflits liés aux personnes.
ver le pouvoir de surveillance et le droit de sanction
à des instances locales de la communauté. Ils l’ont La régulation des conflits
distribué à tous et à n’importe qui. Chaque contri-
buteur est aussi censeur. À dire vrai, cette règle était
sur Wikipédia
d’emblée enfermée dans l’interface de la technologie On peut en effet décomposer les différentes formes de règle-
retenue par Larry Sanger et Jimmy Wales. Interface ment des conflits sur Wikipédia en distinguant trois niveaux de
morale d’un genre particulier, le wiki articule étroi- régulation, la discussion, la médiation et la sanction, chacun
d’eux appelant un degré de formalisation de plus en plus élevé.
Dans la très grande majorité des cas, de façon systématique et
1 Ce texte reprend dans une version courte l’argument de l’article à principielle, les wikipédiens font leur possible pour que le règle-
paraître de D. Cardon et J. Levrel, « La vigilance participative :
une interprétation de la gouvernance de Wikipédia », Réseaux, ment des conflits se résolve par la seule vertu de la discussion
mars 2009, n° 154. entre utilisateurs. Surveillance mutuelle et discussion orientée
2 Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions vers le consensus sont les deux grandes compétences requises
for Collective Action, New York, Cambridge University Press, 1990. dans les pages Discussion des articles. Elles constituent le lieu
3 Aniket Kittur, Bongwon Suh, Bryan A. Pendleton, Ed H. Chi, « He Says,
She Says: Conflict and Coordination in Wikipedia », Proceedings of CHI
central et essentiel de règlement de la très grande majorité des
2007, April 28-May 3, San Jose. conflits.
4 Dennis M.Wilkinson, Bernardo A. Huberman, « Assesssing the value of Il reste que, lorsqu’un accord ne peut être trouvé par la dis-
cooperation in Wikipedia », First Monday, April 2007, vol. 12, number 4. cussion, les wikipédiens lancent des procédures d’alertes et de ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 57


03
WEB 2.0, ET APRÈS ?
Critique
dossier Web 2.0 et information-documentation et prospective

/////// médiation en faisant intervenir des tiers étrangers au Les conditions de la réussite
conflit. N’importe qui peut alors se proposer comme
médiateur dans un conflit sans détenir un statut spé- Wikipédia n’aurait pas été possible, ou à tout le moins
cifique, comme celui d’administrateur, au sein de la n’aurait pas été la même, si ces deux droits, écrire et révoquer,
communauté. Il ouvre une arène de médiation spé- participer et sanctionner, n’avaient pas été aussi intimement
cifique afin de favoriser l’exposition des arguments associés. Que serait en effet Wikipédia si, seul, un corps
des parties en conflit, favoriser la recherche d’un accord particulier de personnes disposait du droit de révoquer les
et, lorsque celui-ci apparaît impossible, d’inviter les productions des autres ? Comment un tel filtre aurait-il été
wikipédiens à procéder à un vote argumenté. Ces toléré par les contributeurs ? Qui aurait été légitime pour
médiations interviennent principalement dans trois user d’un tel pouvoir ? Tout autre design des règles de partici-
arènes : les Pages à supprimer, les Désaccord de neu- pation et de sanction conduirait en effet à réinstaller dans
tralité et les Wikifeux. le dispositif ce contre quoi l’encyclopédie ouverte s’est
Enfin un troisième niveau de régulation doit être construite, l’autorité d’un comité d’expert veillant sur les
distingué dès lors que des sanctions à l’égard des productions des autres.
contrevenants sont mises en jeu. Mais, ici, deux Depuis l’échec de Nupédia, de nombreuses expériences, à
ordres de sanctions doivent être isolés selon que l’instar de Citizendium lancé par Larry Sanger, ont été conduites
celles-ci relèvent de la gestion des conflits entre édi- pour proposer ce genre d’architecture éditoriale. Toutes ont
teurs ou de la surveillance des vandalismes. La pre- échoué ou sont moribondes. Quelle que soit la justesse des
mière procédure est extrêmement rare et s’apparente intentions de leurs concepteurs et la pertinence de leurs cri-
à une chambre d’appel en cas d’échec des procédures tiques à l’égard de Wikipédia, ces expériences font l’hypothèse
de médiation précédentes. Elle s’exerce au sein du que la motivation expressive des encyclopédistes amateurs
Comité d’arbitrage, petit groupe composé peut être séparée de leur intérêt pour la surveillance de la
d’administrateurs élus qui doivent prononcer des qualité du bien collectif auquel ils ont contribué.
mesures contre les personnes qui n’ont pas su régler C’est sans doute mal comprendre que les ressorts sociolo-
leur différend par la discussion ou la médiation. La giques qui fondent la participation à Wikipédia, et plus géné-
seconde, beaucoup plus fréquente elle, s’apparente à ralement aux dynamiques de production de contenu sur le
une sorte de pouvoir de police que les wikipédiens web 2.0, mêlent inséparablement désir expressif et vigilance
s’accordent afin de surveiller certaines des modifica- critique. Et il est sans doute assez naïf de penser qu’il serait
tions récentes de l’encyclopédie. possible d’inviter les personnes à s’exprimer bénévolement tout
La patrouille RC (Recent Change) à laquelle tous en réservant à quelques-unes la possibilité de discuter, de
les wikipédiens peuvent participer, mais qui dans les corriger ou de sélectionner ces
faits est plutôt réservée aux membres les plus aguer- multiples productions amateurs.
ris de la communauté et aux administrateurs, pro- La participation à la production
cède à une surveillance en temps réel de toutes les 5 S. Bryant, Andrea Forte, Amy d’un bien commun implique
nouveautés apportées à l’encyclopédie afin de corri- Bruckman, « Becoming aussi un investissement dans
ger d’une simple « révocation » les vandalismes, de Wikipedian : Transformation of la définition de ses règles
Participation in a Collaborative
bloquer les utilisateurs récidivistes ou de protéger les Online Encyclopaedia », d’organisation et de gestion
pages vandalisées (pouvoir réservé aux seuls admi- Proceedings of GROUP 2005, ACM et dans l’évaluation des produc-
nistrateurs). Press, New York, NY, 2005, p. 1-10. tions des autres5. •

VUE DE L’ARTICLE « WIKIPÉDIA » DANS WIKIPÉDIA

58 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


bernard.vatant@mondeca.com

Ancien enseignant en mathématiques, Bernard Vatant est depuis 2000


consultant senior pour la société Mondeca (http://mondeca.wordpress.com),
où il est spécialisé dans la modélisation et la migration des données et
connaissances aux formats standards du web sémantique pour des clients et
projets très variés. Il a participé aux groupes de travail sur ces standards
comme OWL et SKOS, et fait actuellement partie du groupe d’experts fran-
çais travaillant à la future norme ISO 25964 sur les thésaurus multilingues.

Web sémantique et web social :


un mariage de raison
[ analyse ] Le web sémantique serait-il condamné à un usage strictement limité, à
l’ombre et indépendamment du web 2.0 ? Bernard Vatant s’applique à démontrer
que, au contraire, les web social et sémantique sont en train de converger, notam-
ment sous la forme d’une greffe de celui-ci sur celui-là. Le processus de la conversa-
tion et le concept de sujet sont au cœur de cette convergence.

l
Les technologies du web social sont désormais En cette même année 1995, Ward Cunningham met en ligne le
connues et utilisées peu ou prou par la quasi-totalité premier wiki, l’ancêtre de toutes les technologies de sites web
des internautes, et ont généré une pléthore de sites collaboratifs, un site toujours vivant et actif aujourd’hui. La
et d’applications qui représentent indéniablement technologie wiki deviendra vraiment populaire à partir de 2001
un phénomène de fond. Face à cette marée, les tech- avec Wikipédia dont on connaît le succès (voir p 56).
nologies sémantiques seraient-elles condamnées à
rester dans les cercles étroits de quelques ingénieurs Technologie wiki et sujets
initiés ? Notre propos, ici, est de montrer au contraire
que la sémantique est déjà implicitement présente au
de conversation
cœur des applications du web 2.0 et que les relations L’activité favorite du web 2.0, c’est la conversation, et le
entre composantes sociale et sémantique du web centre de la conversation, ce qui la structure, c’est bien sûr
sont visibles depuis longtemps à qui sait les lire. toujours son sujet. Dans le web social, une grande part de
l’activité consiste donc à échanger des informations sur des
Deux courants parallèles sujets de conversation, qui peuvent être – mais ne sont pas tou-
jours – des documents au sens traditionnel du terme. On par-
Le courant social et le courant sémantique ont tage bien sûr des textes, des images, de la musique, des vidéos,
leur source dans le web des origines, parcourent mais on agrège aussi de l’information autour de sujets : des
celui d’aujourd’hui et semblent vouloir structurer personnes, des lieux, des organisations, des événements ou
ensemble, comme on va le voir, celui de demain. simplement des centres d’intérêt.On peut considérer comme
Ils naissent à peu près à la même époque et ont des exemplaire la technologie wiki qui, au-delà de son aspect
histoires parallèles. En 1995, Ramanathan V. Guha collaboratif, est fondée sur deux principes qui se retrouvent
travaille sur le Meta Content Framework (MCF). dans nombre d’applications du web 2.0 et s’avèrent de nature
Publié comme une note W3C en juin 1997, MCF est essentiellement sémantique.
le précurseur du Resource Description Framework Le premier de ces principes est une page pour chaque sujet,
(RDF), la norme W3C qui définit la lingua franca un sujet pour chaque page. La version du même principe dans
du web sémantique, dont la première version date l’univers du web sémantique s’énonce de façon un peu plus
de 1999, et la version définitive de début 2004. technique comme une URI pour chaque ressource à décrire. ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 59


03
WEB 2.0, ET APRÈS ?
Critique
dossier Web 2.0 et information-documentation et prospective

/////// Alors la technologie wiki applique ce principe de Les pages centrées sur un sujet se comptent désormais par
façon native et intuitive pour l’utilisateur, sans qu’il milliards sur le web. Citons évidemment les articles de
ait besoin de connaître les arcanes de la sémantique. Wikipédia (12 millions d’articles dans 250 langues) qui sont les
Le second principe est nommer donner une adresse. plus connues, mais se multiplient sans bruit les sites rassem-
Dans la syntaxe wiki, un nom simplement marqué blant des descriptions structurées de sujets de même type,
par une syntaxe spécifique se transforme automati- comme les lieux de Geonames (7 millions), les espèces vivantes
quement en lien hypertexte vers la page ayant ce de l’Encyclopedia of Life (2 millions), les livres de OpenLibrary
titre. Bien sûr, le mécanisme ne fonctionne qu’à (23 millions)… et bien sûr les innombrables pages de profil
l’intérieur d’un wiki donné, alors que le web séman- utilisateur des réseaux sociaux qui se comptent par milliards.
tique s’appuiera sur la généralisation du principe à
l’espace du web tout entier par un protocole uni- La valeur ajoutée RDF :
forme d’adressage.En résumé la technologie wiki, et
au-delà beaucoup des technologies du web 2.0,
identification uniforme des sujets
sont centrées sur le sujet ou orientées-sujet. et sémantique des liens
Ces pages, centrées sur un sujet, constituent donc un maté-
Du web des documents riau abondant et structuré que les technologies sémantiques
peuvent exploiter plus facilement que toute autre. Quelle est
au web des sujets donc la valeur ajoutée par ces technologies à ce qui a été
Le sujet, simple valeur de métadonnée (le champ construit par le web social ? On peut citer deux points essen-
dc:subject du Dublin Core) dans le monde des biblio- tiels : l’identification des sujets par un système uniforme et par-
thèques où le document est central, est donc placé tageable et le typage des sujets, de leurs attributs et de leurs
au centre de la conversation dans le monde du web relations. Dans les deux cas, le modèle RDF propose une
2.0. De plus en plus de ressources web, qu’elles soient même technologie d’identification liée à l’infrastructure même
ou non des pages wiki, sont ainsi des pages définies du web : les URI (Uniform Resource Identifiers). Dans la logique
par leur sujet plus que par leur contenu, ce dernier très récursive de RDF, les types ou classes deviennent eux-
devenant notoirement mobile et dématérialisé. mêmes des sujets adressables, définis par des URI dans des onto-
Dans le web 2.0, les documents statiques devien- logies partageables. Les éléments de ces ontologies peuvent être
nent minoritaires, au profit d’une majorité de pages construits a priori par des experts ou, dans une démarche plus
dynamiques, mais dont beaucoup ont un sujet et une pragmatique, extraits de données structurées, et en particulier
adresse fixe. les ressources « orientées sujet » citées plus haut.
Dans les premiers temps du web, les documents Comme Wikipédia représente le paradigme du web 2.0, la
en ligne pouvaient à la rigueur changer d’adresse, au base de données DBpedia s’appuie sur ses données structurées
gré des humeurs des webmestres, mais sans beau- pour générer automatiquement une base de données séman-
coup changer de contenu ni de sujet. Les métadon- tiques, chaque article étant considéré comme une description,
nées attachées au document se déplaçaient le au sens RDF du terme, d’un sujet unique. La base de données
cas échéant avec ce dernier, comme dans des biblio- DBpedia, de par son caractère encyclopédique, a vocation à
thèques classiques. Dans le web centré sur le sujet, ce devenir le noyau du web sémantique, en agrégeant de nom-
sont les sujets, ou du moins leur représentation breuses autres données générées selon les mêmes principes, qui
dans le système en tant que ressources, qui gardent viennent s’y relier pour former le « linked data cloud ».
une adresse fixe. En retour, les identifiants de sujets (URI) ainsi définis de
Le contenu accessible à travers l’adresse (URI) du façon émergente par la communauté des utilisateurs pourront
sujet peut varier, et ne correspond pas en général à être utilisés pour indexer les documents, en lieu et place des
un document au sens traditionnel du terme, mais il « tags » dont on sait tous les défauts (ambiguïté, sémantique
est généré dynamiquement à chaque requête sur liée à la culture de l’utilisateur, problème de gestion multi-
l’adresse, et donc variable suivant le moment de lingue), mais dans le même esprit de marquage partageable.
la requête et le résultat du dialogue client-serveur À cet égard on peut citer l’application Faviki qui, intégrée
définissant des préférences utilisateur comme la dans un navigateur, permet à l’utilisateur de marquer et parta-
langue, le format de présentation, etc. Singulièrement, ger ses favoris non plus en utilisant ses propres mots-clés, mais
le contenu accessible à l’adresse du sujet n’est pas les URI définies dans DBpedia. Ainsi, une page web sera mar-
un document d’autorité, comme dans un diction- quée avec un sujet identifié et non avec un terme supposé
naire, mais un lieu où le sujet émerge et se précise représenter un sujet. Les URI de DBpedia étant attachés à des
par la conversation du web social. libellés multilingues, le sujet est visible, en édition comme
en lecture, dans la langue choisie par l’utilisateur. Une aide
supplémentaire à l’indexation est proposée à l’utilisateur
par l’intermédiaire à la fois du moteur Google et de l’outil d’aide
« LE SUJET EST PLACÉ AU à l’indexation Zemanta.
CENTRE DE LA Parions que de telles applications, mariant le meilleur
du web social et du web sémantique, seront appelées dans
CONVERSATION DANS les années qui viennent à se multiplier et à trouver leur modèle
LE WEB 2.0 » économique. •

60 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


emmanuelle.bermes@bnf.fr
Après ses études à l’École des chartes et à l’ENSSIB, Emmanuelle Bermès
a rejoint la BnF en 2003 où elle a notamment participé à la mise en place de
Gallica 2 (http://gallica2.bnf.fr). Aujourd’hui, elle est responsable du service
Prospective et services documentaires au sein du Département de
l’information bibliographique et numérique. Elle est l’auteur de Figoblog
Archiviste paléographe, Clément Oury est (www.figoblog.org).
conservateur à la Bibliothèque nationale de
France. Il occupe un poste de chargé de collec-
tions au service du dépôt légal numérique
(Département du dépôt légal). Il a notamment
rédigé un article sur les stratégies d’archivage
du domaine national français, dans le cadre du
huitième séminaire international sur
l’archivage du web
(http://iwaw.?europarchive.org/08/index.html)
clement.oury@bnf.fr

[ analyse ] Espace de créativité et de communication,


le web est-il également armé pour garantir la
mémorisation des informations ? Emmanuelle Bermès
et Clément Oury explorent cette question fondamen-
tale de la pérennité et de la fixité des contenus à
la fois sous un angle technique et philosophique et
expliquent comment les institutions patrimoniales se
sont emparées du problème.

Web 2.0 et mémoire :

a
de la conversation à la conservation
Avec le web s’est répandue l’habitude d’exploiter des de conservation. Combien de blogs ont disparu lors du crash
informations sans ressentir le besoin de les enregis- de la plate-forme 20six.fr1 ?
trer pour les réutiliser. Le web 2.0 a représenté Par ailleurs, si l’on songe que le principal moyen permettant
une étape considérable dans cette évolution : avec les de désigner les documents est leur URL, le web est comme une
plates-formes de blogs ou les sites de partage de ville où les habitants n’auraient pas de noms, le seul moyen de
vidéos, c’est désormais la production et le stockage les identifier étant de connaître leur adresse exacte. Au moindre
des documents par les internautes qui s’effectuent déménagement, au moindre changement de palier, le contact
à distance. D’espace de communication et de créa- est rompu. Les références réputées les plus fiables n’échappent
tion, le web est ainsi devenu un espace de mémoire, pas à ce phénomène. Ainsi, une étude menée sur les articles en
abritant une somme de connaissances et d’expériences ligne cités dans trois grands périodiques médicaux montre que
inaccessibles hors ligne. 13 % d’entre eux avaient disparu en l’espace de deux ans2.
De plus, le risque de perdre son nom de domaine est réel
Les trous de mémoire pour les sites bénéficiant d’une forte audience dont les
domaines sont guettés par les sociétés spécialisées dans le
du web domain squatting. Leur objectif est parfois simplement de faire
Le web n’est pourtant pas un média pensé pour de l’« élevage de liens » (en récupérant un site populaire, chargé
garantir l’archivage et la fixité des informations. Les de pointer sur des sites clients pour faire augmenter leur
supports numériques sont fragiles et les formats de classement par des moteurs de recherche). Mais il peut aussi
fichiers peuvent devenir obsolètes du fait de la dis- s’agir d’une forme de chantage, la société ayant acquis le nom
parition des logiciels capables de les lire. Les services de domaine monnayant au prix fort la cession à l’ancien
gratuits offerts sur l’Internet – pour le stockage locataire oublieux.
des courriels et des photographies, l’hébergement Cependant, il existe sur le web 2.0 une dimension para-
de pages web – présentent rarement des garanties doxale de la permanence des contenus. Les contenus les plus ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 61


03
WEB 2.0, ET APRÈS ?
Critique
dossier Web 2.0 et information-documentation et prospective

/////// institutionnalisés ou travaillés reposent sur un inves- publiées. Mais le jour où l’on souhaitera changer de plate-forme
tissement technologique de leur créateur (mainte- logicielle, si l’on veut embarquer les contenus déjà publiés, il
nance du site web, renouvellement annuel du nom faudra mettre en place des mécanismes permettant de récupé-
de domaine, etc.) et donc tendent à disparaître rer automatiquement les URL ainsi créés pour les réutiliser dans
lorsque celui-ci s’en désintéresse ou n’est plus en le nouveau système ; une préoccupation trop peu souvent prise
mesure de les maintenir. De leur côté, les contenus en compte par les responsables de contenus.
générés par les utilisateurs et hébergés sur les plates- Des services permettent d’agir sur la pérennité des contenus
formes 2.0 ont une permanence forte puisque celles- mis en ligne, soit du côté du producteur, soit du côté de l’inter-
ci continuent à fonctionner même une fois que leur naute. Le système PURL5, développé par OCLC, propose de
auteur s’en est détourné : ce serait le cas de 94 % des créer un annuaire qui redirige un identifiant pérenne vers
133 millions de blogs nés en 20023. Ainsi, alors que l’emplacement actuel de la ressource, en utilisant uniquement
de précieuses informations s’évanouissent, d’autres des techniques simples faisant partie de l’architecture du web,
ne veulent pas disparaître : avec le web 2.0, les indi- et indépendamment de la solution logicielle utilisée. Du côté
vidus déplacent vers le web la problématique du des usagers, il existe par exemple webcite, qui permet de
stockage et de la sauvegarde de leurs informations et demander l’archivage d’une ressource en ligne et l’assignation à
de leurs documents, donc celle de leur mémoire. cette ressource d’un identifiant pérenne6.
Il apparaît donc nécessaire de se préoccuper de La pérennité de l’information repose aussi sur celle du for-
la mémoire du web. Cette attention doit s’appliquer mat dans lequel elle est encodée. L’accent doit être mis sur
aussi bien au niveau des établissements qui veulent l’utilisation de formats ouverts et conformes aux normes et stan-
s’engager sur le web 2.0 qu’à celui des institutions dards internationaux. Cette attention peut aussi s’exercer sur
patrimoniales, qui se voient confier la tâche de l’accessibilité des sites web, puisqu’on y retrouve les mêmes
conserver la trace d’un média par essence volatil. soucis de respect des standards et de description détaillée des
informations mises à disposition. Les règles de l’accessibilité
Citabilité et pérennité pour sont répertoriées dans les recommandations WCAG (Web Content
Accessibility Guidelines7) élaborées par un groupe de travail du
une information durable sur W3C. Pour les institutions publiques, la démarche va d’ailleurs
le web 2.0 devenir obligatoire dès lors qu’entrera en application l’article 47
Alors que les pages web utilisées comme une de la loi de 2005 sur l’égalité des droits et des chances8.
vitrine institutionnelle voyaient les nouveaux conte- Un site web (2.0 ou non) qui respecte ces principes de cita-
nus remplacer les anciens, les médias du web 2.0 bilité et d’accessibilité augmente fortement ses chances de four-
gèrent la temporalité des contenus : les historiques nir à ses usagers une information en ligne pérenne et stable. De
des pages wikis, les actualités passées d’un blog sont plus, il s’avère que ces contenus seront également plus faciles à
autant de traces que laisse sur le web l’institution par archiver pour les institutions patrimoniales, qui procèdent à
rapport à son discours passé. Par ailleurs, il peut y l’archivage du web en vue de constituer la mémoire de l’Internet.
avoir délégation de la fonction d’archivage à un opé-
rateur privé si le blog ou le wiki de l’institution est Mémoire du web et patrimoine
hébergé : il faut veiller aux clauses de l’accord
d’hébergement, notamment pour préserver la pro- Le problème de la mémoire de l’Internet a été très tôt res-
priété intellectuelle des contenus, et aux possibilités senti par quelques institutions pionnières dans ce domaine. La
de sauvegarde et d’export de données. principale est la fondation Internet Archive9, qui a commencé
La question de la durabilité des adresses URL doit à collecter des sites dès 1996, soit quelques années seulement
être une priorité pour veiller à la permanence des après la naissance du web10. La Bibliothèque nationale de Suède
contenus et à leur citabilité. La mise en place fut la première à lancer, en 1996 également, un projet d’archivage
d’identifiants pérennes est une démarche qui permet à grande échelle de son web national. Trois ans plus tard, la BnF
d’éviter que le lien entre la ressource et son identi- commençait ses premières expérimentations, afin de préparer
fiant ne soit rompu. Pour reprendre la métaphore la mise en œuvre de la mission de dépôt légal de l’Internet qui
d’une ville, les identifiants pérennes agissent comme allait lui être confiée en 200611.
un annuaire qui fournit la correspondance entre Techniquement, l’archivage du web repose sur l’utilisation
le nom d’une personne et son adresse. Les Digital de robots de collecte automatique appelés crawlers ou spiders.
Object Identifiers (DOI), Archival Resource Key (ARK) Disposant d’une liste d’adresses URL de départ, ils se connec-
ou encore les Uniform Resource Identifiers (URI) tent successivement sur toutes les pages qui y correspondent,
sont différents systèmes conçus pour faciliter et amé- pour les copier et en extraire les liens hypertexte ; ils décou-
liorer la persistance des adresses URL4. vrent ainsi d’autres pages et leur appliquent le même traitement.
Mais, en réalité, il ne s’agit pas d’un problème Durant leur navigation, les robots suivent des règles précises,
technique : seule une bonne organisation permet de qui correspondent à la politique de collecte de l’institution qui
maintenir l’annuaire à jour, et donc de garantir que les pilote. Les collectes menées par Internet Archive, par
le service reste disponible. Les systèmes de publica- exemple, ont une vocation exploratoire : l’objectif est de
tion du web 2.0 tels que les blogs et les wikis suivre le maximum de liens sortant, pour découvrir le plus
ont l’avantage, de par la gestion temporelle des grand nombre de sites possible. Les établissements ayant pour
contenus, d’associer des URL stables aux ressources mission de conserver le web de leur pays peuvent demander à

62 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


leur robot de ne retenir que les sites appartenant à son acception française, repose sur la notion de publication :
leur domaine national (le .dk pour le Danemark, .au un document y est soumis dès lors qu’il est mis à disposition
pour l’Australie, etc.). Enfin, les collectes peuvent d’un public. La valeur du contenu n’entre pas en ligne de
être ciblées sur un nombre restreint de sites : compte. Cette absence de discrimination a amené la BnF à faire
l’objectif du robot est alors de découvrir le maximum des collections du dépôt légal un « miroir » représentatif de
de liens internes à un site, pour le collecter en pro- l’état d’esprit de la société française à une époque donnée.
fondeur. Certains établissements cherchent à conju- Pour autant, doit-on collecter les blogs de collégiens, dont
guer ces approches, comme la BnF qui réalise des l’audience est en pratique limitée à un petit cercle d’amis, mais
collectes larges (des « instantanés ») de tous les sites qui ressortissent au régime de la publication12 ? En réalité, le
en .fr, complétées par des collectes ciblées de sites statut de dépôt légal de ces archives garantit la protection des
sélectionnés par des bibliothécaires. données personnelles, puisque leur accès est restreint aux
Le web 2.0 apporte de nouveaux défis. La nature chercheurs habilités dans les salles de lecture des établissements
du problème est triple : il y a bien sûr l’accroissement dépositaires13. En outre, la valeur de ce type d’informations,
du volume des données à archiver, dû autant à comme source pour les futurs chercheurs en sciences sociales,
l’augmentation du nombre de producteurs qu’aux ne saurait faire de doute. Mais n’est-il pas aussi dans les mis-
logiques d’agrégation de l’information qui entraî- sions d’une institution nationale d’assurer la conservation de
nent l’archivage de données redondantes ; la fré- ces sites à destination de leurs auteurs, dans l’hypothèse
quence de renouvellement des sites devient presque où ceux-ci voudraient retrouver leurs écrits de jeunesse ? Les
continue ; enfin, les nouveaux formats de diffusion archives du web seraient alors le lieu d’une mémoire aussi bien
s’avèrent de plus en plus complexes à archiver – collective qu’individuelle.
que l’on songe aux musiques et aux vidéos diffusées
en flux. Une question de temporalité
Au-delà des difficultés techniques se posent des
questions sur le sens d’un archivage du web 2.0 pour Que restera-t-il demain de nos pratiques et de nos usages du
une institution patrimoniale. Le dépôt légal, dans web 2.0 ? Aux contenus que nous préférerions peut-être cacher
ou oublier s’ajoutera une image tronquée de nous-mêmes,
1 Laurent Dupin, « 20six.fr perd dix mois d’archives de ses blogueurs », construite à travers une identité numérique de plus en plus
ZDNet, 24 août 2007, maîtrisée. La mémoire sélective du web ne portera pas forcé-
www.zdnet.fr/actualites/internet/0,39020774,39372371,00.htm ment sur les contenus les plus intéressants ou qui méritent le
2 R. P. Dellavalle, E. J. Hester, et al., « Information science. Going, going, plus d’être pérennisés, mais sur ceux dont les caractéristiques
gone: lost Internet references », Science, 31 octobre 2003, n°302 (5646),
p. 787-788 techniques et le mode de gouvernance favoriseront leur persis-
3 Françoise Benhamou, « Va-t-on vers la disparition des blogs ? », tance dans les espaces oubliés du web en friche. Enfin les
Rue 89, 3 décembre 2008, www.rue89.com/en-pleine- archives du web elles-mêmes figent ce qu’elles veulent conser-
culture/2008/12/03/va-t-on-vers-la-disparition-de-la-blogosphere ver, et archivent non pas le web lui-même, mais un artefact sta-
4 Emmanuelle Bermès, « Les identifiants pérennes à la BnF », mai 2006,
tique de celui-ci. À défaut de pouvoir agir sur cette inévitable
http://bibnum.bnf.fr/identifiants/identifiants-200605.pdf
5 http://purl.oclc.org fixité de la mémoire du web, il nous revient de veiller, dans nos
6 www.webcitation.org pratiques au quotidien et notre appropriation des outils du
7 Recommandations pour l’accessibilité des contenus Internet, web 2.0, à faire prendre conscience qu’elles s’inscrivent dans
www.w3.org/TR/WCAG10 une temporalité dont il nous faut saisir les enjeux. •
8 À propos des modalités d’application de cette loi, on peut consulter
la recommandation du Forum des droits sur l’Internet sur l’accessibilité
des services de communication publique en ligne du secteur public :
www.foruminternet.org/institution/espace-presse/communiques-de-
presse/IMG/pdf/CP-RecommandationAccesssibilite.pdf
UN PIONNIER DE L’ARCHIVAGE DU WEB : INTERNET ARCHIVE
9 www.archive.org
10 M. Kimpton, J. Ubois, « Year by Year: From an Archive of the Internet
to an Archive on the Internet », Web Archiving, éd. J. Masanès, Berlin,
Heidelberg, New York, Springer, 2006, p. 201-212
11 Le dépôt légal s’est étendu à l’Internet avec la loi DAVSI d’août 2006. Il
est confié à deux institutions, l’INA étant chargé de l’archivage des sites
relevant du domaine de la communication audiovisuelle (radio et
télévision), tous les autres étant du ressort de la BnF. Sur le dépôt légal
de l’Internet, voir www.bnf.fr/pages/infopro/depotleg/dl-
internet_intro.htm
12 Dominique Cardon, Hélène Delaunay-Teterel, « La production de soi
comme technique relationnelle. Un essai de typologie des blogs par
leur public », dans Les blogs, éd. Dominique Cardon, et al., dossier de
la revue Réseaux, 2006, vol. 24, n°138, p. 15-71
13 L’accès aux archives du web dans les salles de lecture de la BnF a été
ouvert en avril 2008. Elles sont actuellement consultables dans la moitié
des salles de lecture du site Tolbiac, ainsi que dans la salle des
Références du site Richelieu. Pour plus d’informations, voir
www.bnf.fr/pages/collections/archives_internet.htm. Voir aussi :
Sara Aubry, « Les archives de l’Internet : un nouveau service de la BnF »,
Documentaliste - Sciences de l’information, 2008, n° 4, p. 12-14

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 63


03
WEB 2.0, ET APRÈS ?
Critique
dossier Web 2.0 et information-documentation et prospective

Rémi Sussan est journaliste à Internet Actu.


Il s’intéresse notamment aux retombées
sociologiques de l’usage des techniques, ainsi
qu’aux mouvements parallèles et alternatifs
qui en découlent. Il est l’auteur des Utopies
posthumaines, paru en 2006 aux éditions
Omnisciences.
remi.sussan@gmail.com

[ prospective ] Le web social est, par nature, tourné vers


l’extérieur et l’interactivité immédiate. Il pose, en creux, le
problème de la mémoire. Rémi Sussan nous rappelle que ? dès
l’origine de l’Internet, certains penseurs ont spéculé sur le
cyberspace et les arts antiques de la mémoire. Le web 2.0
appelle peut-être une réflexion sur de nouveaux espaces – à
inventer – voués à l’intériorisation des connaissances.

La Renaissance
au secours des mondes virtuels

d
Depuis les débuts du monde virtuel, deux concep- pace ne suscite plus, de nos jours, l’excitation qu’il procurait au
tions, pas nécessairement opposées, président à sa début des années 1990. À cette époque, Internet était encore
création : le cyberspace et le métavers. Deux idées entre les mains des universités et les particuliers recouraient
élaborées dans les années 1980 par des auteurs de plutôt à des « services en ligne » comme Compuserve ou même
science-fiction, William Gibson et Neal Stephenson. les BBS, petits serveurs artisanaux souvent maintenus par les
Le cyberespace, création de William Gibson, désigne amateurs. Sans doute l’austérité des interfaces d’alors, en pur
« une hallucination consensuelle vécue quotidienne- mode texte, était-elle favorable à l’explosion de la fantasmatique
ment en toute légalité par des dizaines de millions abstraite propre au cyberespace. C’était l’âge d’or des médita-
d’opérateurs, dans tous les pays, par des enfants à qui tions sur l’hypertexte, un concept qui a fondé l’idée même
des concepts mathématiques sont ainsi enseignés… Une du web mais qui fait partie aujourd’hui de l’archéologie
représentation graphique de données extraites des des idées futuristes, aux côtés de l’expression « autoroutes
mémoires de tous les ordinateurs du système humain. » de l’information ».
Le métavers1, lui, est une simulation du réel, à l’instar En 1995, l’apparition du VRML (Virtual Reality Modeling
des jeux vidéo. Le métavers de Neal Stephenson res- Language), premier langage de modélisation 3D dédié au web,
semble à une grande rue, les visiteurs y possèdent semble donner un coup d’accélérateur à l’idée de « cyberespace ».
des avatars et se rendent dans des boîtes de nuit vir- Lorsque les deux inventeurs de ce langage, Mark Pesce et Tony
tuelles... en bref, Second Life. Parisi, présentent leur création au W3C (organisme détermi-
Il est bien sûr possible de créer des lieux de savoir nant les standards du web), ils apportent aussi dans leurs
dans un métavers mais, dans le cyberespace, c’est la cartons une proposition pour recréer l’architecture du web
connaissance, l’information, qui fournit sa structure en fonction de coordonnées spatiales tridimensionnelles, le
même à l’espace. « cyberspace protocol 3 ». Mais cette idée, qui implique
Aujourd’hui, on s’intéresse surtout au métavers. de remettre à plat tout le système des adresses web, n’est
La qualité de la simulation (qui peut aller jusqu’au pas retenue.
monde miroir, parfaite imitation du monde réel, dont
Google Earth est la préfiguration), l’aspect des ava- Du cyberspace à l’Art
tars, etc., tout cela joue un rôle bien plus grand que
la signification de l’environnement virtuel lui-même.
de la mémoire
Il existe cependant aujourd’hui de multiples À l’époque, nombreux sont ceux qui notent une ressem-
cartographies de l’espace sémantique, comme par blance entre le cyberspace en gestation et une vieille pratique
exemple le système « anoptique » d’Olivier Auber2. mnémotechnique, l’Art de la mémoire. Attribué par la légende
Cependant force est de reconnaître que le cybers- au poète Simonide de Chéos, pratiqué par les Romains, notam-

64 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


ment Cicéron, cet Art était utilisé pour permettre au
UNE « ROUE DE MÉMOIRE » DE GIORDANO BRUNO
rhéteur de se remémorer les différentes phases de son
discours. Pour cela, il se promenait mentalement
dans un lieu qu’il connaissant bien, et, en divers
points de son parcours, il plaçait diverses images
mentales représentant les idées qu’il souhaitait expo-
ser. Par exemple, s’il devait faire allusion au courage,
il pouvait imaginer un lion. Plus les images étaient
baroques, étranges, plus elles se révélaient suscep-
tibles de frapper l’esprit. Lorsqu’il devait prononcer
son discours, il n’avait qu’à se reconstituer mentale-
ment son itinéraire pour voir les divers points de son
argumentation lui apparaître les uns après les autres.
L’Art de la mémoire devait connaître un âge d’or
à la Renaissance. Le plus grand « champion de
mémoire » de cette époque fut Giordano Bruno.
Le célèbre défenseur du « copernicianisme » et de
l’infinité des mondes en pratiquait une version très
ésotérique et chargée de symboles hermétiques. Plus
tard, l’Art tomba petit à petit en désuétude, en partie
à cause de l’explosion de l’imprimé, mais aussi
en raison de l’imagerie hérétique et magique qu’il
véhiculait.
Il fallut attendre le web, le VRML et les mondes
virtuels pour qu’il entame sa résurrection. À
partir de là, les connexions possibles entre l’Art de la
mémoire et le Net se sont multipliées, ainsi que les
projets pratiques. Erik Davis, fin connaisseur à la fois
des nouvelles technologies et de la pensée ésoté-
rique, écrit en 1994 A Computer, a Universe4, qui
commence par les mots « information wants to be
space », en écho à la formule fameuse de Stewart
Brand, le pionnier de la cyberculture, « information cun étant placés dans des pièces à l’architecture spécifique,
wants to be free ». Le philosophe Hartmut Winkler5 décorées d’objets en rapport avec le contenu des extraits de
rédige un texte sur les moteurs de recherche qui fait texte retenus. Un projet, maintenant abandonné, de l’université
référence à Giulio Camillo, l’un des plus célèbres Carnegie Mellon se référait expressément à l’Art pour proposer
artistes de la mémoire de la renaissance. Un rapport un système de « cognition augmentée », utilisant une interface
sur les usages du VRML va également chercher ses informatique pour améliorer la mémoire. Dans l’«infocockpit8 »,
sources dans les travaux de cette époque6. l’utilisateur était entouré de plusieurs moniteurs, chacun affi-
Parmi les applications pratiques, on notera, par chant une information différente. Selon les concepteurs, la dis-
exemple, le travail d’Anders Hedman et de Pär position spatiale de ces données devait augmenter la faculté de
Bäckström7. Il consiste en une exposition virtuelle mémorisation...
sur la pensée des philosophes, les arguments de cha-
L’Art de la mémoire
comme modèle de conception
1 « Le terme de métavers est maintenant largement utilisé pour décrire des univers virtuels
la vision qui sous-tend les développements en cours sur les univers On peut aujourd’hui s’interroger sur les diverses manières
virtuels 3D totalement immersifs. Un univers virtuel 3D ou monde
virtuel est un monde créé artificiellement par un programme d’exploiter les idées de cette antique discipline pour la construc-
informatique et hébergeant une communauté d’utilisateurs présents tion d’univers virtuels dédiés au savoir.
sous forme d’avatars et pouvant s’y déplacer, y interagir socialement et De fait, on peut diviser les Arts de la mémoire en trois types
parfois économiquement. Ils peuvent également interagir avec des (il en existe en réalité bien d’autres, y compris certains qui
agents informatiques. » (D’après Wikipédia)
n’utilisent pas du tout la métaphore de l’espace, comme l'a mon-
2 http://overcrowded.anoptique.org/Anoptique. On en trouvera bien
d’autres sur le site cybergeography.org tré Mary Carruthers dans son Livre de la mémoire). Le premier
3 http://hyperreal.org/~mpesce/www.html en est les « palais de mémoire » classiques, qui consistent
4 www.levity.com/figment/space.html en des lieux préexistant en général à l’information qu’on veut
5 wwwcs.uni-paderborn.de/~winkler/suchm_e.html leur assigner, et qui servent essentiellement de support mné-
6 www.agocg.ac.uk/reports/virtual/vrmldes/usesf.htm
7 http://cid.nada.kth.se/pdf/263-rediscoveringArtOfMemory.pdf motechnique. Rien n’empêche aujourd’hui un utilisateur un
8 http://web.archive.org/web/20041016163402/www.infocockpits.org? peu averti d’employer n’importe quel logiciel 3D pour y placer
/overview.html des connaissances. On peut élaborer un tel palais de mémoire ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 65


03
WEB 2.0, ET APRÈS ?
Critique
dossier Web 2.0 et information-documentation et prospective

la grandeur de la bonté, etc.). À la fin de la Renaissance,


L’ÎLE PROSPECTIC SUR SECOND LIFE
Giordano Bruno allait remplacer les lettres des concepts par
des images et considérer chaque section de la roue comme un
« lieu de mémoire ». En faisant tourner les roues, on pouvait
ainsi combiner l’ensemble des connaissances afin de créer des
associations nouvelles inattendues.
L’Art de la mémoire devient véritablement un art de la pen-
sée, comme le dirait l’historienne Mary Carruthers, avec son
livre The Craft of Thought (traduit en français sous le titre
Machina memorialis, qui ne rend pas justice à cette idée).
Les logiciels de concept mapping10, les systèmes comme The Brain11,
peuvent apparaître comme des adaptations du système de roues
lullienne et brunienne.
Il n’existe pas encore, pour l’instant, de mondes tridimen-
sionnels permettant de « jouer aux Legos » avec leurs compo-
sants pour y trouver de l’inspiration ou des idées originales.
Peut-être pourra-t-on imaginer de tels systèmes en s’inspirant
de jeux comme Sim City ?
Pourtant, bien que l’Art de la mémoire reste un modèle
théorique très apprécié de la représentation des savoirs,
/////// dans Second Life, dans Google Earth à l’aide de fréquemment mentionné par les philosophes spécialisés
Sketchup, etc. Ainsi Jean Michel Cornu a-t-il créé dans les médias, l’utilisation pratique de ce modèle reste
sur Second Life une île « prospectic » où sont aujourd’hui assez rare dans les mondes 3D.
représentées les différentes technologies NBIC Peut-être est-ce parce que les représentations de la mémoire
(nanotechnologie, biotechnologie, informatique et qu’on a jusqu’ici développées l’étaient toujours sur un
cognition), dans le but d’y organiser par la suite des modèle cartographique. Et, voir un paysage 3D en hauteur,
« visites guidées ». finalement, ne procure pas vraiment d’avantage par rapport à
Ensuite vient le « théâtre de la mémoire ». À la une simple carte « plate ».
Renaissance, Giulio Camillo avait imaginé une Sans doute deux aspects fondamentaux de l’Art de la
sorte d’amphithéâtre constitué de sept gradins mémoire sont-ils oubliés dans les différentes tentatives de repré-
comprenant sept places chacun. Le nombre sept repré- sentation 3D d’un espace sémantique.
sentant les sept planètes. Chacun des gradins Celui-ci ne se fonde pas sur une vue globale, mais sur un
symbolisait une étape de la manifestation, depuis itinéraire. L’Art de la mémoire est un « jeu d’aventure à la
le monde platonicien des Idées jusqu’aux réalisa- première personne ». On ne saurait se contenter d’assigner
tions technologiques et artisanales. On pouvait donc des informations à des lieux, encore faut-il pouvoir les relier
dire, par exemple, que le cinquième gradin du entre elles par un trajet lui-même significatif.
dernier rang correspondait aux arts de la guerre, L’autre point important est qu’il ne suffit pas de placer
c’est-à-dire aux technologies directement liées des données dans des lieux. Ces dernières doivent être
à Mars. représentées de la manière la plus frappante qui soit, sans
Il existe un obstacle à la création d’un tel théâtre hésiter à recourir au grotesque, au fantastique, au terrifiant,
dans les mondes virtuels actuels. Un mode à l’érotique.
d’organisation de ce type est en effet fondé sur une Un monde virtuel reproduisant les caractéristiques de
conception du monde très platonicienne, qui consi- l’Art de la mémoire devrait combiner la richesse sensuelle du
dère que l’ensemble des phénomènes peut être métavers et la rigueur organisationnelle du cyberspace. Et
organisé selon un nombre d’éléments finis, il serait probablement plus proche de World of Warcraft que
d’Idées de base, sans qu’on puisse en ajouter ni de Second Life. C’est pourquoi, technologie ou pas, l’Art de
en retrancher. la mémoire est condamné à rester un art. •
Il devient ainsi possible de savoir a priori où se
trouve une information, parce que l’espace dans
lequel elle se situe est qualifié, significatif. Un sys-
tème de pensée qui nous est aujourd’hui complète-
ment étranger.
Viennent enfin les « roues de mémoire ».
Au Moyen Âge, parallèlement à l’Art de la mémoire,
Raymond Lulle9 avait mis au point un système
dialectique fondé sur une combinatoire, où les
différents concepts (Bonté, Grandeur, etc.) étaient
placés sur un jeu de roues concentriques qu’il 9 www.lullianarts.net
suffisait de faire tourner pour créer, quasiment à 10 http://en.wikipedia.org/wiki/?List_of_concept_mapping_software
l’infini, une multitude de notions (par exemple, 11 www.thebrain.com

66 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


sources et ressources
Diplomée de l’INTD en 2007, Sylvie Bourdier est actuelle-
ment consultante au sein du cabinet SunTseu, où elle prend
en charge des missions de conseil et d’assistance. Elle est
l’auteure d’un mémoire professionnel sur les enjeux et
apports du web 2.0 pour la circulation de l’information
dans l’entreprise (2e prix du concours « Mémoire et savoir à
l'ère du numérique », disponible sur Memsic).
s.bourdier@gmail.com

Quelques références www.duperrin.com/2007/07/24/lavenir-du-manager-le-


pour aller plus loin connecteur-chapeaute-par-un-cco
- Ma définition de l’entreprise 2.0. 10 juillet 2007.
Frédéric CAVAZZA. FredCavazza.net. www.duperrin.com/2007/07/10/ma-definition-de-lentre-
www.fredcavazza.net prise-20
Ce blog à orientation technologique fournit des
billets synthétiques et particulièrement GROUPE INTELLIGENCE COLLECTIVE FING. Archives
intéressants. L’auteur s’intéresse à la question du du blog du groupe de travail Intelligence collective de la
web 2.0 depuis de nombreuses années. Il analyse Fondation Internet Nouvelle Génération. http://ic.fing.org
finement les principales problématiques posées Ce blog retranscrit toutes les réflexions du groupe sur le
par son application en entreprise, notamment en thème de l’intelligence collective. La rubrique « Echanges et
ce qui concerne la circulation de l’information. synthèse » (http://ic.fing.org/texts/echanges-et-syntheses)
On consultera par exemple les billets : ? permet d’avoir un aperçu complet de la notion et de ses
- Hypothèses d’évolution pour le web 2.0. enjeux. Le blog propose également des réflexions sur
30 août 2007. l’apport des outils du web 2.0 pour l’intelligence collective.
www.fredcavazza.net/2007/08/30/hypotheses-
devolution-pour-le-web-20 MINISTERE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION.
- Qu’est-ce que l’entreprise 2.0 ? 24 juillet 2007 Séminaire « Culture 2.0 ». 2006-2007.
www.fredcavazza.net/2007/07/24/quest-ce-que- www.iri.centrepompidou.fr/culture2.0_presentation.pdf.
lentreprise-20 Voir aussi : http://culture20.typhon.net
- Web 2.0 : une première définition ? 24 août Contient une série de textes majeurs sur le thème du web
2005 www.fredcavazza.net/2005/08/24/web- 2.0, sur ses fondements et ses usages, dans une
20-une-premiere-definition perspective culturelle. Ce dossier est issu du séminaire
« Culture 2.0 » organisé par le Département des études,
Bertrand DUPERRIN. Bloc Note de Bertrand de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère
Duperrin. www.duperrin.com de la Culture, l’Institut de recherche et d’innovation du
Ce blog aborde la majorité des thématiques liées Centre Georges-Pompidou et la Fondation Internet
à l’application du web 2.0 dans l’entreprise. Nouvelle Génération (FING). On y trouvera notamment
On lira par exemple les billets suivants : l’essai de Daniel Kaplan sur l’Entrenet, l’étude de Cyril
- 11 conseils à un ami qui voudrait se mettre Fiévet sur les tags, ou encore l’article fondateur de Tim
à l’entreprise 2.0. 1er novembre 2008. O’Reilly : « What is Web 2.0 ? », une référence
www.duperrin.com/2008/11/01/11-conseils-a-un- incontournable.
ami-qui-voudrait-se-mettre-a-lentreprise-20
- L’entreprise 2.0 : des petits pas plutôt qu’une Dominique GAZO. Le Web 2.0 et les bibliothèques 2.0.
révolution. 1er août 2007. BiblioDoc, 2008.
www.duperrin.com/2007/08/01/lentreprise-20- http://bibliodoc.francophonie.org/article.php3?id_article=257
des-petits-pas-plutot-quune-revolution Avec ce dossier thématique complet et très pédagogique,
- L’avenir du manager : le connecteur chapeauté Dominique Gazo nous éclaire sur les outils associés au web
par un CCO. 24 juillet 2007. 2.0 : wikis, blogs, fils RSS, folksonomies, etc. ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 67


dossier Web 2.0 et information-documentation

/////// L’auteur rappelle les caractéristiques, usages et l’entreprise. Ancien responsable des communautés de
enjeux de chaque outil, et montre la façon dont pratique chez Schneider Electric USA, l’auteur trace ici les
on peut les utiliser dans les bibliothèques pour contours du management 2.0, centré sur les valeurs, l’enga-
mieux communiquer avec ses usagers. Ce dossier gement, la coordination et la confiance interpersonnelle.
ouvre de nombreuses perspectives sur leurs pos-
sibilités d’utilisation dans un contexte profession- Hervé LE CROSNIER. Web 2.0 et bibliothèques numériques.
nel. Très bien documentée, la bibliographie Les entretiens de la BnF, 8 décembre 2006.
recense notamment un bon nombre de res- www.bnf.fr/PAGES/infopro/journeespro/ppt/lecrosnier/index.html
sources anglophones. Un document synthétique où Hervé Le Crosnier balaie les
principales dimensions que recouvre la notion de web 2.0.
Olivier ERTZSCHEID. Créer, trouver et exploiter les En prenant exemple sur quelques sites phares, il décrit les
blogs. ADBS Éditions, 2008. 64 p. aspects technologiques du web 2.0, explique à quelles nou-
Une synthèse claire et riche sur un des outils velles pratiques sociales il correspond et quelles implica-
qui a fait la notoriété du web 2.0 : le blog. Olivier tions économiques il engendre. Un des documents les plus
Ertzscheid dresse en fin d’ouvrage une typologie riches sur la question.
des blogs pour mieux comprendre et caractériser
la blogosphère. Angelina GARREAU. Les blogs entre outils de publication et
espace de communication : un nouvel outil pour les profes-
Serge COURRIER. Utiliser les fils RSS et Atom. sionnels de la documentation. Maîtrise des sciences de
ADBS Éditions, 2007. 64 p. l'information et de la documentation, Université catholique de l’Ouest,
Une introduction à l’exploitation directe des Angers, 2005. 160 p. http://memsic.ccsd.cnrs.fr/mem_00000273.html
informations diffusées aux formats RSS et Atom. Un document très complet. Après en avoir défini les fonc-
Un second volume, à paraître au printemps 2009, tionnalités, Angelina Garreau étudie le potentiel des blogs
abordera la question de la production et de la pour l’intelligence collective, le knowledge management ou
réutilisation de tels outils. encore la communication interne en entreprise. Elle analyse
également de quelle manière les professionnels de
Thomas CHAIMBAULT. Web 2.0 : l'avenir du web ? l’information–documentation peuvent en tirer profit. La
Dossier documentaire. Enssib, septembre 2007. bibliographie de ce mémoire est, sur le sujet, très riche
www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/document-2
Véritable vade-mecum sur le sujet, ce dossier Olivier ZARA. Le management de l’intelligence collective :
documentaire retrace l’histoire du web 2.0, les vers une nouvelle gouvernance. M2 Éditions, 2005, 270 p.
évolutions technologiques qui le sous-tendent, les L’auteur explique dans quelle mesure les entreprises
pratiques qui lui sont liées, et montre comment actuelles ont une organisation fondée sur l’atteinte
le phénomène bouleverse notre conception de d’objectifs individuels et non sur l’idée d’une performance
l’Internet. La dernière partie, plus critique, fournit collective. Olivier Zara propose ensuite une méthodologie
une prise de recul salutaire sur les limites du web pour mettre en place des logiques de coopération au sein
2.0 et ses points d’achoppement. La bibliographie de l’entreprise.
est d’excellente qualité.

Jean-Christophe ASSELIN, Véronique MESGUICH.


Le web 2.0 pour la veille et la recherche
d’information : exploitez les ressources du directeur@ebd.fr
web social. Paris, Digimind Services, juin 2007. 112 p. Successivement documentaliste, consultante en systèmes
Ce document décrit la naissance de la notion d'information documentaire, responsable du service
de web 2.0 et explique l’intérêt que ses outils formation continue puis déléguée générale de l'ADBS,
peuvent présenter pour les professionnels de Claudine Masse est depuis le 1er janvier 2009 directrice
l’information-documentation. Il montre que de l’École des bibliothécaires documentalistes (EBD).
cette notion est ambivalente : c’est une notion
floue qui mélange technique (le réseau au sens Du côté de la formation continue
technique) et social. Il décrit également le
nouveau rôle du consommateur dans cet Les outils du web 2.0 sont d’un abord facile. Il n’en
écosystème qu’est le web 2.0. demeure pas moins qu’il faut se les approprier et repérer
tout ce que l’on peut en faire pour offrir aux utilisateurs de
Martin Roulleaux-Dugage. Organisation 2.0 : nouveaux produits et services. De nombreux organismes
le knowledge management nouvelle génération. de formation proposent des formations à ces technologies.
Éditions Eyrolles, 2007. 258 p. Nous avons sélectionné ici les formations générales web
L’émergence du web 2.0 et de ses pratiques col- 2.0 et celles spécifiques aux métiers de l’information-
laboratives ouvre au knowledge management de documentation. D’autres organismes proposent des
nouvelles perspectives : reconnecter les per- formations très orientées marketing ou encore technique
sonnes, abaisser le centre de gravité de informatique.

68 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


MOTS CLÉS
Jean-Michel Salaün
ADBS jean-michel.salaun@umontreal.ca
• Découverte et pratique professionnelle
du web 2.0
• Les Blogs pour les documentalistes : Quelques notions qui éclairent la problématique
usages et conception
• Quelle utilisation des fils RSS en documentation ? • Agrégateur : organisation être réservé à une commu-
• Quelle utilisation des Wikis en documentation ? sur un site des fils RSS. Peut nauté ou ouvert. Exemples :
• Wikis, forums, weblogs et CMS être privé ou partagé sur la Flickr, www.flickr.com ;
www.adbs.fr toile. Exemple : La biblio- DailyMotion,
sphère du bibliobsédé, www.dailymotion.com/fr
ATOS ORIGIN www.netvibes.com/bibliobses Podcast : diffusion gratuite de
• Web 2.0 : potentiels et enjeux sion#Biblioblogosphere fichiers audio ou vidéo.
• Créer, gérer, animer un blog professionnel • Blog ou blogue : journal indi- Exemple : le cours de Bruno
• Dynamiser votre communication avec viduel publié en ligne. Bachimont « Archivistique
les flux RSS Exemple : Affordance, audiovisuelle et numérique »
www.formation.atosorigin.fr http://affordance.typepad.com au format iTunes,
/mon_weblog https://deimos.apple.com/We
BENCHMARK GROUP • Cloud computing ou infor- bObjects/Core.woa/BrowsePri
• RSS, podcast : les nouveaux outils du matique dans les nuages : vately/umontreal-ca-
marketing direct mémoire et puissance infor- public.1700001643
• Les réseaux sociaux matique mise à disposition Recommandations : avis
• Ergonomie et web 2.0 des internautes pour diverses d’internautes enregistrés et
• Web 2.0 et tourisme applications, notamment permettant un classement des
• Web 2.0 : les nouveaux enjeux juridiques bureautique ou documentaire. items sur un site. La recom-
www.benchmark.fr Exemple : Google Documents, mandation peut être aussi
www.google.com/google-d- déduite d’une action, comme
CEGOS s/intl/fr/tour1.html les achats groupés, les liens ou
• Le web 2.0 Commentaires : réactions de même la simple navigation.
www.cegos.fr lecteurs sur des billets de Exemple : classement des
blogue ou sur les articles de items et votes sur Wikio,
DEMOS journaux enrichissant www.wikio.fr
• Les nouveaux outils de communication de l’information première. Réseaux sociaux : mise en
l'Internet au web 2.0 Fil RSS : repérage automatisé relation de pages person-
www.demos.fr des nouvelles publications nelles, construisant des
d’un site web, grâce à des réseaux de connaissances
INA fichiers intégrant le titre et enchevêtrés, alimentés auto-
• Web 2.0 pour les professionnels de éventuellement du contenu matiquement. Exemples :
l’information des nouveautés publiées. FaceBook, http://fr-
• Web 2.0 pour l’audiovisuel Définition Wikipédia, fr.facebook.com ; Linkedin,
www.ina.fr/formations http://fr.wikipedia.org/wiki/RS www.linkedin.com
S_(format) Twitter : diffusion de mes-
SERDA Folksonomie : mots clés en sages courts à un réseau
• Les techniques collaboratives en ligne : wikis, langage libre apposés par les d’abonnés. Exemple : fil de
blogs, CMS, fils RSS internautes pour indexer des Jose Alfonso Jutardo sur les
• Créer un réseau social pour son organisation pages web sur des sites bibliothèques numériques,
www.serda.com dédiés, privés ou publics. http://twitter.com/jafurtado
Exemple : Delicious, Widget : petite interface inté-
http://delicious.com grable à un site visualisant un
Mashup : fusion de plusieurs service particulier. Exemple :
services web. Par exemple, Widget de Yahoo!,
une géolocalisation et une www.01net.com/telecharger/w
plate-forme de photos. indows/Utilitaire/planificateurs
Exemple sur Google Maps, _et_lanceurs/fiches/31182.html
http://maps.google.com/maps Wiki : outil d’écriture collec-
/mm?mapprev=1 tive. L’exemple le plus célèbre
Plate-forme de partage : lieu est bien entendu Wikipédia,
de dépôts de documents http://fr.wikipedia.org/wiki/Ac
divers (photos, vidéos, textes, cueil.
notices, etc.). Le partage peut

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 69


notesdelecture
Bibliothèques et politiques documentaires à l’heure d’Internet. Bertrand Callenge [77] Les Bibliothèques
municipales en France après le tournant Internet. Bruno Maresca, Christophe Evans et Françoise Gaudet [77]
Bibliothèques numériques : le défi du droit d’auteur. Lionel Maurel [71] Dictionnaire de l’information. Sous la
direction de Serge Cacaly [73] L’Évaluation en droit d’auteur. Guillaume Henry [72] Gutenberg 2.0 : le futur
du livre. Lorenzo Soccavo [70] Les Nouveaux territoires de l'intelligence économique. Sous la direction de
Marc-Antoine Duval [74] Recherche d’information : état des lieux et perspectives. Sous la direction de
Mohand Boughanem et Jacques Savoy [76] La Veille 2.0 et ses outils. Gilles Balmisse et Denis Meingan [75]

Coup
de cœur Une réflexion riche et stimulante
sur l’avenir du livre
Gutenberg 2.0 : le futur du livre. Lorenzo Soccavo

« ix siècles après Gutenberg, Les principaux e-books de nouvelle Il faut aussi « Réinventer la
S une nouvelle révolution va
changer votre façon de lire », prédit
génération 2004-2008 sont présen-
tés à l’aide de nombreuses illustra-
chaîne du livre » (chapitre 5)
tenant compte de lecteurs deman-
Paul Soriano dans la préface de la tions qui concrétisent bien leur deurs et exigeants et l’apparition
Préface de Paul
Soriano. – 2e éd. –
deuxième édition de cet ouvrage. existence. Des tableaux récapitu- de e-communautés de lecteurs
Paris : M21 Éditions, Il salue cette étude en remerciant latifs permettent d’en connaître les capables de donner un nouveau
2008. – 220 p. – ISBN l’auteur pour sa modération. « On principales caractéristiques tech- souffle au livre et à sa diffusion.
2-916260-12-9 : 23 ¤ lui saura gré de s’être tenu éloigné niques et financières (dimensions, Il faut pour cela que les industriels
de deux catégories de commenta- poids, prix, etc.). se mobilisent et acceptent de nou-
teurs peu fréquentables : celle des La « nouvelle révolution » ne veaux partenaires dans la nouvelle
fondamentalistes ("Touche pas à concerne pas que le livre. Elle chaîne économique qui doit se
mon livre !") et celle des extermina- concerne tous les documents mettre en place. Un nouveau par-
teurs ("Vivement qu’on s’en débar- imprimés au premier rang des- tenariat doit également voir le jour
rasse !") ». L’intention de l’auteur quels se trouve la presse (« Le entre éditeurs et auteurs de l’écrit,
est, dès lors, très claire. C’est celle renouveau de la presse », chapitre levant la confusion établie au
d’informer et uniquement informer. 3). Différents groupes de presse cours des ans entre création litté-
C’est ce qu’il fait au cours des cinq sont intéressés par ce nouveau raire et marché du livre.
chapitres qui composent son texte. journal au format plus aisé à lire Doivent apparaître également
« Le livre n’est pas un produit dans des lieux publics, tels les de nouvelles voies de promotion.
comme un autre », affirme Lorenzo métro bondés !. En France, Les La diffusion / distribution à l’ère
Soccavo dans le premier chapitre. Échos offrent déjà une édition de la dématérialisation, permettant
Son histoire sans fin l’entraîne e-paper de leur quotidien. à tout individu, n’importe où sur
vers l’apparition, dans les années « Le livre 2.0 et après ? », inter- la planète, d’accéder sur sa tablette
soixante-dix, de nouvelles formes de roge le chapitre 4. Un peu de pros- de lecture à tout livre qu’il souhaite
livres qu’il qualifie de « mutants ». pective permet d’entrevoir la lire, réveille le mythe millénaire de
Ceux-ci conduisent à s’interroger réalité des readers à l’horizon 2010 la bibliothèque universelle. Le livre
: comment sera le livre 2.0, qui est et d’envisager, avec une nouvelle du futur permet de se rapprocher
à l’origine « De nouveaux appareils charte graphique concernant de sa réalisation avec la naissance
de lecture » (chapitre 2) utilisant l’ergonomie, les contenus et la d’une bibliothèque numérique
l’e-ink ou encre électronique et l’e- typographie, un nouveau contrat mondiale. Change également la
paper ou papier communicant ? de lecture. librairie du futur qui, pour sur-

70 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


vivre, doit s’adapter au nouvel blique pour la défense et la promo- tu là ? Un coup pour oui, deux coups
environnement créé par ce livre du tion d’une filière française de l’e- pour non »), à une réflexion qui
futur. Les libraires vivront s’ils paper), son profond optimisme devrait réconcilier les fondamen-
savent démontrer aux éditeurs pour l’avenir en général et l’avenir talistes qu’il rassure en affirmant
« qu’ils sont capables de répondre du livre en particulier. que le livre papier va coexister
à la demande, quel que soit le sup- Lorenzo Soccavo atteint à la longtemps encore avec les nou-
port ». Emporté par son élan, perfection son objectif premier : veaux livres et les exterminateurs
l’auteur s’interroge sur l’avenir du informer, informer dans la quan- en leur prédisant qu’il reste beau-
livre dans le web 3D ou web 3.0 tité mais surtout dans la qualité en coup à faire pour que le livre
qui nous invite à faire les premiers offrant une étude exhaustive et numérique, qui ne bénéficie pas de
pas dans une « second life ». pertinente. Son livre concerne en numéro ISBN, soit considéré
« J’ai lancé mon javelot dans les priorité, bien sûr, toutes les pro- comme un livre.
espaces indéfinis de l’avenir ». fessions liées au document : biblio- Voilà une étude utile, très riche,
L’auteur emprunte cette superbe thécaires, documentalistes, édi- où, en de multiples encadrés,
phrase au musicien Franz Liszt teurs ou libraires. Mais elle l’auteur s’efforce d’associer des
pour dire, au terme de son exposé concerne aussi les lecteurs – et leur auteurs, des penseurs, des acteurs
très technique (ce que confirment nombre infini permet de dire que du livre venus de tous les horizons
les annexes présentant les caracté- cette passionnante étude concerne pour témoigner et inviter à la
ristiques du Cybook de Cytale), tout le monde. De plus, par delà réflexion sur cet univers qui nous
mais parsemé de réflexions péné- les données techniques parfois un concerne tous.
trantes (ce que confirme la Lettre peu abruptes, l’auteur invite, sou- Marie-France Blanquet
ouverte au Président de la Répu- vent avec humour (« Gutenberg es- Marie-France.Blanquet@iut.u-bordeaux3.fr

Sélection
Des solutions pour donner légalement
un accès aux œuvres sous droit
Bibliothèques numériques : le défi du droit d’auteur. Lionel Maurel

nalyser les stratégies adoptées par les biblio- vernement pour couvrir les compensations financières
A thèques nationales en France et au Québec pour éventuelles, sa bibliothèque nationale a pu intégrer
Préface d’Yves Alix. intégrer les œuvres protégées par le droit d'auteur dans les œuvres protégées dans ses projets de numérisa-
– Villeurbanne : les projets de numérisation de masse afin de donner tion. Elle peut ainsi proposer des collections conti-
Presses de l’ENSSIB, des pistes pour favoriser le développement des biblio- nues, des accès à distance et un accès démocratique,
2008. – 356 p. –
ISBN 978-2-910227- thèques numériques – quelle belle perspective ! non réservé, comme en France, aux seuls chercheurs.
69-2 : 35 ¤ Libérer les droits : un choix politique. Si, en « Surmonter la barrière des droits sans la
France, les négociations autour de questions juri- démolir ». Mais les contextes dans les deux pays sont
diques ont très vite limité l'intérêt et l'ampleur des naturellement très différents, y compris dans le
projets de la BnF, proposer des œuvres du domaine domaine juridique. Puisque le système canadien est
public, « défraîchies » et inadaptées aux usages à mi-chemin entre le droit d'auteur continental et le
contemporains, « était une position intenable dans le copyright anglo-saxon, il était utile de présenter les
temps ». Aujourd'hui, les projets ont changé d'échelle marges de manœuvre offertes aux bibliothécaires par
tant en quantité qu'en qualité, mais ils portent encore chaque système « pour éviter la tendance à la régres-
sur des œuvres du domaine public et, lorsqu'il s'agit sion que pourrait induire le numérique ».
d'œuvres sous droits, sur un modèle payant, directe- En ce qui concerne les outils appliqués aux docu-
ment de l'éditeur à l'utilisateur. ments, l'arrêt Microfor-Le Monde, qui les légitime
Le Québec s'est donné les moyens d'engager à dans un contexte de droit continental, est précieux,
grande échelle une politique de libération des droits. tout comme les procès contre Google, à suivre pour
Pour poursuivre une mission de promotion de la lec- les répercussions qu'ils pourraient avoir si devaient
ture publique, grâce à des crédits dégagés par le gou- prévaloir les interprétations strictes du droit d'auteur. ///////

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 71


NotesdeLecture

/////// Parmi les nombreux autres défis : le recours aux limites, comme l'indique l'expérience canadienne,
outils du web 2.0 dont les fondements juridiques ne tout comme la négociation auprès de sociétés de ges-
sont pas stabilisés, la coexistence d'éléments aux sta- tion collective, en dépit d'expérimentations réussies
tuts juridiques divers ou encore – le numérique mul- (celle de l'Ina, par exemple) et même si la licence col-
tipliant les possibilités de verrouillage – le piège de la lective étendue des pays scandinaves semble offrir des
réappropriation du domaine public. perspectives intéressantes.
« Éviter le trou noir » documentaire. Faute de Les solutions potentielles sont extrêmement
réponse adaptée donnée par la loi, le Canada a choisi variées, comme le soulignent les systèmes adoptés
« une voie diplomatique et individuelle » en négociant dans le monde pour utiliser les œuvres orphelines ou
avec chaque ayant droit. Mais l'approche « individua- épuisées. Puisque alléguer, par ailleurs, un droit à la
liste » trouve ses limites dans la lourdeur et la com- culture est une position fragile, il convient de préco-
plexité de la procédure, le coût des démarches et par niser des approches « moins frontales mais plus sub-
ses résultats aléatoires. versives » fournies par les licences libres qui « présen-
La BnF a choisi d'accompagner l'émergence d'une tent un fort potentiel ».
offre numérique légale et les négociations collectives Un « nuancier juridique » ouvert aux biblio-
faites avec les représentants des éditeurs pour les thèques numériques. Au-delà de la lecture binaire
ouvrages sous droits. Portail donnant accès aux classique du droit d'auteur – œuvres sous droit ou
œuvres, elle fixe les modalités de la collaboration avec œuvres du domaine public –, les bibliothèques trou-
les plates-formes de distribution. Ce modèle donne veront à côté de la « zone rouge » (œuvres objets d'une
de fortes garanties juridiques mais, privilégiant les exploitation commerciale active) et de la « zone
œuvres rentables lorsqu'il s'agit d'œuvres sous droit, blanche » (œuvres du domaine public), une « zone
pêche par l'absence de vision documentaire. grise » regroupant les œuvres épuisées mais encore
Mais, au-delà des clivages, l'approche doit être protégées, libérables par des négociations contrac-
complémentaire et souple, comme le prouve la réus- tuelles, et une « zone verte » regroupant les œuvres
site d'un modèle adopté pour l'accès à des revues élec- libérées volontairement par les licences de la culture
troniques. libre.
Loi et/ou contrat ? Pour des approches combi- Et de conclure en donnant une liste de dix propo-
nées. Une analyse de la loi Dadvsi démontre que celle- sitions très concrètes.
ci offre peu de perspectives pour les bibliothèques et
qu'aller plus loin serait « irréaliste voire dangereux ». Michèle Battisti
La négociation individuelle a également montré ses michele.battisti@adbs.fr

À lire
De l'utilité d'une analyse économique
en matière de droit d’auteur
L’évaluation en droit d’auteur. Guillaume Henry

valuer une œuvre est une opé- l'évaluation se fait de manière indi- qui est menacée à la fois par les
É ration indispensable dans le viduelle, par les parties, dans juges et par la Commission euro-
cadre d'un contrat d'édition ou de d'autres cas, l'évaluation est col- péenne. Guillaume Henry milite
Préface de Pierre- production ou, en cas de contrefa- lective, réalisée par les sociétés par ailleurs pour une peine privée,
Yves Gautier. – çon, pour obtenir réparation. Mais d'auteurs, ou par loi lorsqu'il s'agit appliquée à la contrefaçon, qui
Paris : Litec : IRPI,
2007. – XIII-364 p. –
comment définir sa valeur de de licences légales. Pour évaluer le irait au-delà de la simple répara-
(Le Droit des manière objective ? S'il existe plu- préjudice d'une mise en ligne ou tion et où la part punitive de
affaires : propriété sieurs méthodes (par le revenu, le d'une vente illicite, ce seront les l'amende serait versée à la victime.
intellectuelle, ISSN prix du marché ou les coûts histo- juges qui se chargeront de réaliser Il souligne aussi qu'en réaction à
0757-0341 ; 30). – riques), un choix doit être fait en ce calcul délicat. une marchandisation croissante
ISBN 978-2-7110-
0984-8 : 55 ¤ fonction de l'opération juridique, L'auteur de cette thèse, qui sou- des œuvres sont apparus des mou-
mais aussi de l'objectif qui est pri- ligne les risques de déséquilibres vements de « contestation de la
vilégié (fiabilité, précision, simpli- liés aux contrats individuels, est prise de pouvoir de l'argent dans le
cité). Par ailleurs, si, lors de la inquiet pour l'avenir de la gestion domaine de la culture » qui reven-
négociation d'un contrat d'auteur, collective, qui a ses faveurs mais diquent un accès gratuit aux

72 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


œuvres de l'esprit. Puisque la – des projets fondés sur « une idéo- savoir maîtriser les modes de rai-
diversité culturelle, affirme-t-il, ne logie menaçante pour la propriété sonnement économique.
peut reposer ni sur « l'obsession de littéraire et artistique ». Extrêmement complexes, les
ratios économiques » ni sur Ces mouvements antinomiques questions économiques ne peu-
l'exigence d'un droit gratuit à la mettent l'accent sur l'imbrication, vent pas être éludées dans les
culture, il rejette le concept de de plus en plus étroite, des champs débats juridiques.
licence globale et les licences Crea- du droit et de l'économie, ce qui Michèle Battisti
tive Commons, de gratuité choisie l'amène à inciter les juristes à michele.battisti@adbs.fr

Sélection
Un dictionnaire de qualité,
nécessaire à tout professionnel
Dictionnaire de l’information. Sous la direction de Serge Cacaly

uelques chiffres, d’entrée de jeu, pour caractéri- les chercheurs et acteurs majeurs de l’information
Q ser ce dictionnaire : 26 spécialistes (enseignants, et de son histoire sont particulièrement précieuses,
chercheurs ou professionnels) pour son élaboration, et fournissent d’excellentes synthèses sur l’apport des
Comité de
rédaction : Yves-
900 entrées dont 700 définitions, 15 articles encyclo- uns et des autres, et sur le contexte historique de leurs
François Le Coadic, pédiques, 35 biographies. Ainsi se présente la troi- productions ».
Paul-Dominique sième édition du Dictionnaire de l’information, dirigée Des questions, bien sûr, se posent quant à certains
Pomart, Éric Sutter. par Serge Cacaly. Par rapport à l’édition précédente choix : fallait-il vraiment définir ici des termes comme
– 3e éd. – Paris : (2004), 150 nouvelles entrées ont été ajoutées. « inférence » ou « infogérance » ? Certains termes
Armand Colin, 2008.
– VIII-296 p. – ISBN On ne dira jamais assez l’importance de ce type sont préférés en langue anglaise (« repository ») alors
978-2-200-35132-8 : d’ouvrage dans un champ disciplinaire – les sciences que la traduction française est entrée dans les mœurs
30 ¤ de l’information et de la communication – qui englobe depuis plusieurs années. Certains renvois posent éga-
des notions hétérogènes, de la plus technique lement question : « outil collaboratif » vers « colla-
(le catalogage, l’indexation, etc.) à la plus complexe boratoire », terme qui n’est certainement pas très fami-
à définir (l’information, le savoir, etc.). Ce Dictionnaire lier à tout un chacun. La notion de marketing est très
de l’information couvre parfaitement ce domaine, il peu développée, avec seulement une notice d’une
définit les termes techniques et spécialisés, indique dizaine de lignes sur le « marketing viral ». À part ces
les auteurs, les organismes, les sigles (anglo-saxons quelques points (qui montrent la difficulté d’un tel
ou français) que chaque professionnel de l’information travail sur la terminologie), le (les) champ(s) actuel(s)
doit connaître. des sciences de l’information semble(nt) bien cou-
Il se présente sous forme de notices successives verts : citons les technologies de l’information (avec
généralement courtes, d’une dizaine de lignes. Cer- l’apparition du terme « blog », par exemple) ; la veille
taines notions, ainsi que la biographie de certains (avec « veille informationnelle », « profil », « person-
auteurs, demandent cependant un développement nalisation de l’information », etc.) ; le management
plus important : c’est le cas pour des auteurs comme des connaissances…
Georges Boole ou Suzanne Briet ou pour des notions Les exemples de dictionnaires sont suffisamment
telles que « associations professionnelles » ou « cul- rares – tout du moins en français – dans le champ dis-
ture de l’information ». Chaque notice est signée par ciplinaire qui nous occupe pour ne pas intégrer celui-
un expert du domaine concerné, et propose parfois ci dans toute bonne bibliothèque professionnelle. Car
un arrière-plan historique ou technique indispensable c’est un outil de qualité qui nous est donné ici, qui se
à connaître. Par la force des choses, ce dictionnaire lit avec facilité (la présentation est aérée), et dont le
rassemble donc des notions a priori disparates ou qui style des notices est très soigné. La publication d’une
peuvent apparaître sans lien entre elles : il est en effet troisième édition confirme également que cet instru-
difficile de rattacher des notions telles que « brevet » ment de travail a trouvé son public. C’est donc
et « écologie de l’information » ou celles de « langage un ouvrage à conseiller, utile à tout moment de la vie
naturel » et de « veille informationnelle ». Mais, professionnelle.
comme l’avait déjà constaté Sylvie Lainé-Cluzel lors Jean-Philippe Accart
de la parution de la deuxième édition, « les notices sur jean-philippe.accart@nb.admin.ch

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 73


NotesdeLecture

À lire
Pour valoriser l’intelligence
économique « à la française »
Les nouveaux territoires de l'intelligence économique. Sous la direction de Marc-Antoine Duval

et ouvrage apporte une contri- Les experts-comptables consti- ligence sociale ou mieux sociétale.
C bution importante pour pré- tuent les principaux acteurs de la Considérant que l’intelligence
ciser l’originalité de l’intelligence veille comptable et financière. sociétale s’inscrit dans un proces-
Préface d’Alain économique à la française et L’auteure plaide pour une politique sus d’intelligence collective, il
Juillet. – Paris : l’élargissement de ses champs de soutien de l’État aux PME stra- insiste sur son aspect interdiscipli-
Institut français de
l’intelligence écono- d’action à de nouveaux territoires. tégiques. Elle présente un « plan naire et sur son ancrage très
mique (IFIE), 2008. Dans sa préface, Alain Juillet, de comptes intelligent » qui ne doit ancien, en insistant sur le capital
– 171 p. – ISBN 978- Haut Responsable en charge de plus être vu comme un outil sta- social que permettent de consti-
2-916265-04-9 : 15 ¤ l’intelligence économique, redéfi- tique mais comme un « outil de tuer les réseaux. Il situe l’intel-
nit le champ de cette IE « à la fran- veille intelligent ». ligence sociétale au cœur des nou-
çaise ». En prolongement du rap- Jean-Philippe Mousnier pré- velles stratégies de développement
port Carayon (2003), il s’agit, dans sente le nouveau territoire de durable. Hervé Azoulay applique
un contexte de compétition géné- l’intelligence culturelle, une nou- ensuite l’intelligence sociale au cas
ralisée, d’aider à capitaliser nos velle façon de penser et de porter des banlieues en montrant com-
véritables points forts tout en les projets culturels muséaux ou ment un maillage de réseaux
réduisant nos faiblesses et de touristiques. Il insiste sur son (entreprises, associations, collec-
savoir acquérir les informations apport au marché de l’art en pleine tivités locales) peut y aider au
nécessaires pour cela. La concep- expansion. Le dialogue intercultu- développement de l’emploi.
tion française de l’IE s’inspire à la rel constitue une autre vision de la Dernier « nouveau territoire »
fois de l’école suédoise et des mondialisation. Pour le tourisme, de l’IE évoqué ici : l’intelligence
approches anglo-saxonnes au le défi est de passer de l’actuel tou- sportive. En profonde mutation, le
« ciblage trop économique » : com- risme de masse à un tourisme cul- sport est devenu une composante
petitive intelligence américaine et turel à forte valeur ajoutée. Dans majeure de la vie économique, poli-
business intelligence britannique. ce secteur, la France doit savoir tique, sociale et culturelle de la
L’IE n’est pas réservée aux grandes définir un nouveau « modèle de France. Il constitue un enjeu des
entreprises, elle concerne aussi les raisonnement stratégique » en inté- relations internationales et un élé-
PME. Une délégation des missions grant la notion de patrimoine ment de gouvernance, comme le
de l’État devrait lui permettre de immatériel, la relation de la cul- montre Marie Brigaud à partir de
s’impliquer davantage dans ture à l’image et à l’identité du lieu, l’exemple du football. Émerge ainsi
l’intelligence territoriale. Alain du site ou du pays, en articulation un nouveau concept de géopo-
Juillet envisage aussi l’élargis- avec des politiques culturelles ter- litique du sport. L’intelligence spor-
sement de l’IE vers un concept ritoriales. tive peut aussi aider à prévenir mal-
d’« intelligence stratégique » et le L’intelligence humanitaire est versations et tricheries, etcontribuer
champ du développement durable. ensuite présentée par François à la « cohésion sociale ».
Dans l’introduction, Marc- Mabille. Les ONG humanitaires et Développant des réflexions pas-
Antoine Duval insiste aussi sur la de développement constituent de sionnantes et d’actualité pour
nécessité de dépasser l’intelligence nouveaux acteurs des relations mieux comprendre une mondiali-
économique classique pour visiter, internationales. Assimilées à des sation qui ne concerne pas que
avec une nouvelle vision de cette entreprises, elles évoluent dans un l’économie, cet ouvrage se lit faci-
discipline, d’autres territoires marché fortement concurrentiel. lement. Au-delà des professionnels
qu’explore cet ouvrage. Dans le cadre d’une « citoyenneté de la veille et de l’intelligence éco-
Thibault du Manoir de Juaye mondiale », elles traduisent de nomique, il concerne tous les
présente la spécificité de l’intel- nouvelles formes d’organisation publics : universitaires, étudiants,
ligence juridique qui constitue le des identités qui ne sont plus uni- décideurs publics et privés, et
fondement légal de la protection quement liées à la nation, au ter- toutes personnes soucieuses de
juridique du patrimoine des entre- ritoire, à la religion. Leur force mieux comprendre les enjeux de
prises, permettant à celles-ci réside dans leur capacité à mobi- notre monde globalisé, avec des
d’éviter les contentieux et à défaut liser des imaginaires. Avec la crise méthodes pour essayer de maîtri-
d’obtenir gain de cause devant les de l’État-Providence, elles remplis- ser cet environnement incertain et
tribunaux. sent une fonction sociale. de plus en plus concurrentiel.
Agnès Bricard s’intéresse à Philippe Clerc aborde ensuite Christian Bourret
l’intelligence comptable et financière. le nouveau territoire de l’intel- Christian.Bourret@univ-mlv.fr

74 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


À lire
Un panorama des solutions techniques
actuellement disponibles pour la veille
La veille 2.0 et ses outils. Gilles Balmisse et Denis Meingan

vec ce titre prometteur, on pouvait s’attendre à ment ou, en aval, dans la mesure des résultats.
A un ouvrage consacré principalement à ces envi- On regrettera peut-être que les deux chapitres
ronnements technologiques – dits 2.0 – qui placent consacrés aux outils soient d’avantage énumératifs
Paris : Hermès l’utilisateur au cœur des dispositifs informationnels. qu’analytiques. Reprenant la répartition traditionnelle
Science Publications : Autant le dire d’entrée, cet ouvrage rédigé par les deux des fonctions constitutives de la veille, les auteurs
Lavoisier, 2008. –
directeurs associés de Knowledge Consult est plus un proposent ainsi un panorama de l’offre d’outils pour
234p. –
(Management et panorama général des solutions techniques actuelles la collecte et pour l’analyse. Curieusement, les outils
informatique). – qu’un opus de décryptage et d’analyse de la veille 2.0 de diffusion ne sont quasiment pas mentionnés dans
ISBN 978-2-7462- proprement dite. Il offre en outre de larges rappels sur ces chapitres, si ce n’est au travers des progiciels de
1929-8 : 49 ¤ les principes constitutifs de la veille en entreprise et veille généraliste.
livre quelques cas d’implémentation intéressants. La partie consacrée à l’offre open source dans le
De ce fait, il s’adresse aussi bien à des veilleurs, à des domaine de la veille mérite d’être signalée. En effet,
responsables de centres de documentation, à des direc- si cette offre est encore naissante, des briques fonc-
teurs de systèmes d’information qu’à des utilisateurs tionnelles commencent à exister à tous les niveaux
finals. Et il constituera pour les personnes non expertes de la chaîne. On notera cependant l’absence d’un véri-
de ces questions une très bonne entrée en matière. table agent de surveillance pouvant rivaliser avec les
Cet ouvrage rappelle tout d’abord quelques notions solutions propriétaires, de même que l’absence d’une
de base sur la veille, en insistant sur le fait qu’il est véritable plate-forme de veille.
attendu aujourd’hui d’un système qu’il rassemble Gilles Balmisse et Denis Meingan consacrent un
l’ensemble des fonctions de collecte, de stockage, chapitre aux outils d’analyse de données, de text-
d’analyse, de diffusion et partage et d’administration. mining et de visualisation. Ils rappellent le fonction-
Cette évolution technique vers une plus grande inté- nement des systèmes d’extraction de connaissances
gration fonctionnelle n’est pas étrangère à l’élar- qui visent à automatiser les opérations d’analyse et de
gissement des objectifs assignés à la veille. Ce qui res- synthèse pour traiter une quantité parfois gigantesque
sort d’ailleurs le plus nettement au cours de ces d’informations. En matière de visualisation de l’infor-
dernières années, c’est à la fois la plus grande inser- mation, ils insistent sur l’apport des « vues connec-
tion de la veille dans les différents niveaux opération- tées » issues des cartes cognitives ou des cartes séman-
nels de l’entreprise et sa plus grande spécialisation. tiques qui permettent des approches globales d’un
Les auteurs distinguent ensuite trois grands périmètre informationnel.
« âges » de la veille : l’époque de l’information (sur- Viennent enfin les outils web 2.0 proprement dits
veillance concurrentielle ou technologique sans but et le rappel de leurs principales caractéristiques : cen-
opérationnel précis) ; l’époque de la gestion (où la tralité de l’utilisateur, ouverture (API publiques),
veille apporte « sous forme de documents de synthèse décentralisation de la production et du partage des
les éléments qui vont permettre de valider ou d’affiner contenus dont del.icio.us est l’exemple emblématique.
les choix qui doivent être faits ») ; vient enfin l’époque En terme de collecte, les auteurs considèrent – à juste
de l’action dans laquelle nous serions aujourd’hui et titre – que la diffusion du format RSS « est en passe de
dont les caractéristiques principales sont à la fois modifier notre vision et notre utilisation d’Internet et de
l’organisation volontariste de la veille et son statut de son contenu ». Ils soulignent à cet égard la polyvalence
composant de base de l’intelligence économique. de la plupart des outils web 2.0 (wikis, blogs, etc.)
En terme d’organisation, ces évolutions ont vu qui sont à la fois des sources, des outils de produc-
naître, au début des années 2000, les premières cel- tion et, via RSS et le tagging notamment, des outils
lules de veille et l’embauche de personnes aux profils communautaires. Sur ce dernier aspect, les pratiques
spécialisés. Les auteurs évoquent les modalités pré- 2.0 apparaissent comme une opportunité (représen-
cises de cette mise en place dans une PME spéciali- tativité des différents collaborateurs de l’entreprise
sée dans les composants électroniques et dans un dans le social bookmarking, « trouvabilité ») non
grand groupe industriel, où apparaissent clairement exempte de risques (pérennité des outils, surabon-
des besoins en veille spécifiques à chaque client dance d’informations, incohérence dans la caractéri-
interne. L’apport le plus intéressant de cette partie de sation des sources et problèmes de réutilisation de
l’ouvrage consiste en un tableau de recommandations l’information collectée).
à mettre en œuvre en fonction du niveau de maturité Cet ouvrage a le mérite de rappeler en conclusion
de la fonction veille dans l’organisation, selon que l’on la différence dans la mise en œuvre d’un dispositif de
se situe dans une phase de sensibilisation, de déploie- veille entre l’approche fonctionnelle (initiée au plus

2009, vol. 46, n°1 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 75


NotesdeLecture

près des processus et des besoins d’information de déploiement du système. Quant au choix de l’outil
l’entreprise) et l’approche outils (plutôt centrée sur lui-même, dont les critères font l’objet de la dernière
la résolution technique des problèmes de traitement partie de l’ouvrage, Gilles Balmisse et Denis Meingan
de l’information). Dans la mise en œuvre d’un sys- insistent sur l’intérêt de mixer les profils décision-
tème de veille, qu’il soit ou non 2.0, le succès dépend naires pour que la plupart des facteurs de succès
très largement d’un cadrage clair des objectifs et de soient correctement pondérés. La veille 2.0 semble
l’implication des participants. Elle appelle également donc être, au moins autant que la précédente, une
une mobilisation des ressources humaines adaptées affaire de management et de gestion de projet.
aux différentes phases du projet et une juste évalua- Loïc Lebigre
tion des mutations d’organisation qu’entraînera le loic.lebigre@adbs.fr

À lire Évolutions récentes et à venir de


la recherche d’information sur le web
Recherche d’information : état des lieux et perspectives. Sous la direction de Mohand Boughanem
et Jacques Savoy
ne question préoccupe la plupart des profession- Outre-Atlantique, le « googling » est entré dans le
U nels de l’information à l’heure actuelle : quelles langage courant.
Paris : Hermès sont les conséquences des évolutions technologiques Cependant, le web invisible renferme des
Science sur la recherche d’information, autrement dit com- ressources au moins aussi nombreuses que le web
Publications : ment allons-nous travailler demain, avec quels outils, visible : comment les trouver ? Les moteurs de
Lavoisier, 2008. – dans quel contexte ? D’emblée, on pourrait citer le recherche doivent pouvoir rechercher sur des élé-
343 p. – (Recherche
d’information et
développement du web 2.0 ou les supports multimé- ments particuliers, comme une structure logique de
web). – ISBN 978-2- dias, mais d’autres éléments existent, tel le multilin- document (dans le cas d’un journal) ou dans une
7462-2005-8 : 75 ¤ guisme. Deux professeurs d’université, Mohand Bou- langue autre que l’anglais, de plus en plus de requêtes
ghanem (Université Paul Sabatier de Toulouse) et étant faites en langue arabe, par exemple.
Jacques Savoy (Université de Neuchâtel) tentent de Les demandes des utilisateurs / clients jouent un
répondre à ces questions dans cet ouvrage très dense rôle non négligeable dans l’évolution des moteurs et
consacré à la recherche d’information et qui rassemble de leurs fonctionnalités, qui doivent s’adapter notam-
une vingtaine de contributions. ment à leur profil : obtenir directement la réponse à
Plusieurs traits caractérisent la recherche la question posée (et non pas une liste de résultats),
d’information sur Internet ces dernières années : tenir compte de l’endroit géographique où ils se trou-
un accès démultiplié à l’information, le développe- vent (afin de trouver des informations locales),
ment des capacités de stockage, la mobilité des prendre en compte les goûts et habitudes de chacun
utilisateurs… Le nombre d’internautes a été multiplié en sont quelques exemples.
par quatre depuis 2000 (soit 1 245 millions en sep- Un moteur de recherche apportera des réponses
tembre 2007). Le volume d’informations disponibles réellement appropriées quand le web sémantique se
sur la toile est lui-même exponentiel : il était chiffré développera et intégrera le sens des termes, quand il
à 167 térabytes en 2002 (soit 167 trillions). deviendra plus pertinent dans les résultats proposés.
Comme le soulignent à juste titre les auteurs dans Mais il n’y a pas que le texte ou l’écrit à prendre en
leur introduction générale, le rôle des moteurs, dans compte sur Internet : tout ce qui est support audio ou
ce contexte, est devenu prépondérant : sans eux, multimédia occupe une place de plus en plus grande.
il est pratiquement impossible de rechercher et de La façon d’interagir avec le moteur de recherche est
retrouver une information. Les moteurs actuels se également à prendre en considération. De nombreux
divisent en deux catégories distinctes : les moteurs chantiers restent encore ouverts sur le web…
généralistes et les moteurs pouvant investir le web Voici les grandes lignes de cet ouvrage, qui
invisible. La première catégorie propose avec Google devraient intéresser les professionnels de l’infor-
l’exemple le plus frappant. En seulement dix années mation. Il reste que l’écriture de certaines contribu-
(son lancement date de 1998), celui-ci est devenu un tions est un peu trop académique, ce qui n’en rend
élément indispensable de la vie quotidienne, qu’elle pas la lecture toujours très aisée.
soit professionnelle et privée : en 2007, Google répon- Jean-Philippe Accart
dait à plus de 128 millions de requêtes journalières. jean-philippe.accart@nb.admin.ch

76 IDocumentaliste - Sciences de l’informationI 2009, vol. 46, n°1


À lire
De l’influence d’Internet sur le rôle
et les usages des bibliothèques
Bibliothèques et politiques documentaires à l’heure d’Internet. Bertrand Callenge

et ouvrage s’ouvre sur le bou- À lire sur la même problématique


C leversement des techniques et Les bibliothèques municipales en France après le tournant
Paris : Éditions du des usages d’information engen- Internet : attractivité, fréquentation et devenir / Bruno
Cercle de la librairie, drés par Internet. Les nouveaux Maresca ; avec la collab. de Christophe Evans et Françoise
2008. – 264 p. – modes d’appropriation, de stoc- Gaudet. – Paris : Bibliothèque publique d’information (BPI), 2007.
(Bibliothèques, ISSN kage et de diffusion des contenus
0184-0886). – ISBN – 284 p. – (Études et recherche, ISSN 0993-8958). – ISBN 978-2-
978-2-7654-0962-5 : culturels – les collections conser- 84246-103-4 : 26 ¤
37 ¤ vées en bibliothèque – ébranlent Bien des faits relevés dans l’enquête menée par le CREDOC en
« la stabilité pérenne des biblio- 2005 et présentée dans cet ouvrage confirment les mutations
thèques au sein de la société » subies par les bibliothèques. Réalisée auprès d’un échantillon de
(p. 10) et les obligent à revoir leur deux mille individus représentatifs et complétée par l’analyse sta-
politique documentaire. On sait tistique de la base de données de la Direction du livre et de la
combien les bibliothécaires en sont lecture, elle actualise les résultats des deux précédentes collectes
conscients et combien ils (1979 et 1997). Si elle invalide l’idée, répandue, d’une baisse de
s’interrogent sur le devenir de leur fréquentation des bibliothèques, elle souligne la baisse des ins-
institution. En récapitulant criptions, donc des emprunts, et éclaire l’évolution des usages.
l’évolution de la problématique et La « culture de l’écran » n’entame pas l’image des médiathèques
l’histoire récente des collections, mais transforme la relation entre individu et source du savoir et
Bertrand Calenge leur propose un de la culture. Riche de données nouvelles, cette étude se conclut
cadre de réflexion et d’action ancré sur la probabilité d’évolution de l’établissement selon qu’il saura
dans cette histoire et ouvert au attirer un public diversifié et se gardera – sous la pression d’une
contexte socioculturel dans lequel offre insuffisante par ailleurs – de devenir bibliothèque d’étude.
elle se déroule. C.G.
Prendre conscience de
l’éclatement des unités d’infor-
mation, évaluer l’adéquation des
contenus de la collection à l’état
du savoir et sa pertinence pour le tient aux fonctions traditionnelles sion, l’auteur rappelle les quatre
public, percevoir le déplacement des professionnels, mais doit être « maîtres mots » autour desquels
des usages et l’évolution de repensé en fonction de « la perpé- doit s’ancrer la bibliothèque pour
l’établissement vers un nouveau tuelle recomposition des savoirs » survivre : « dimension locale,
type de bibliothèque « hybride » qu’engendre l’usage multiple mémoire vivante, contenus de
dont les caractéristiques sont pré- d’Internet. savoirs et accompagnement de per-
cisées – autant de préalables indis- L’auteur ne cache pas les ten- sonnes » (p. 260).
pensables à toute refondation sions qui en découlent et propose Nul doute que cette redéfini-
d’une politique documentaire des pistes à explorer selon le tion du rôle des bibliothèques ne
modélisée. Une analyse fine en est contexte de la bibliothèque : mul- fournisse ample matière à réflexion
faite, tant du point de vue du tiplier les itinéraires d’accès aux et nombre de voies à explorer aux
public que de celui des contenus. contenus, de l’organisation des col- professionnels – à la sagacité des-
Les outils et les modalités de for- lections à l’aménagement de quels l’auteur rend hommage dans
malisation sont indiqués. Toute- l’espace, réinventer les outils tels son prélude.
fois les limites de la formalisation catalogues, bibliographies ou plans Claire Guinchat
sont soulignées. de classement, construire des pro-
L’accent est mis sur la nécessité grammes culturels autour d’un
de penser la bibliothèque comme thème ou d’un auteur – occasion
un système complexe contextua- pour le lecteur de prendre la
lisé dans un environnement en parole –, s’ouvrir aux partenaires
mutation : « Le système biblio- extérieurs, etc.
thèque est un outil collectif au ser- Se construit ainsi un ensemble
vice des besoins cognitifs d’une d’objectifs stratégiques dont sont
population » (p. 234). Repérer ces analysés les paramètres et la pro-
besoins et leur évolution appar- grammation. En guise de conclu-

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