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Z7

Historique des faits par Claude Martin


Témoignages recueillis par l'Echo de l'Oranie
et
Geneviève de Ternant

5 JUILLET 1962
PREFACE
de Geneviève de Ternant
Ce livre est un cénotaphe : c'est le tombeau vide des
morts et disparus du 5 juillet 1962 demeurés pour toujours
martyrs et poussière dans la terre de ce qui fut notre belle
Algérie française. C'est une œuvre de piété, certes bien
imparfaite : beaucoup de noms manquent sur ce Monument
aux morts. Beaucoup de témoins de ce jour de douleur n'ont
pas voulu ou pas osé parler. Mais ce livre a du moins un
mérite, celui d'exister, celui de crier à la face du monde ce
que l'on a voulu cacher, oublier, nier. Mais nous refusons
d'oublier; nous refusons les masques commodes de
l'histoire telle qu'on la raconte. Nous voulons dire ce qui
s'est réellement passé et comment un beau jour d'été a
brusquement basculé dans l'horreur et le carnage. Nous
voulons dire que cela a été non pas la fatalité ou le hasard
mais l'action délibérée de meneurs.
L'agonie d'Oran ne se résume pas à la journée du 5
juillet 1962, c’est pourquoi Claude Martin a écrit un rappel
historique des faits qui ont amené l’abandon de l’Algérie
française. Notre propos est de retrouver l'atmosphère de
cette tragique journée, de réunir des témoignages publiés
ou inédits, ce que ces hommes et ces femmes ont vécu et
qu'ils racontent avec simplicité et sincérité. Chacun dans
son quartier a été témoin de scènes atroces : il est impossi­
ble que l’action de l’A.L.N., des A.T.O. et de la foule arabe
n'ait pas été concertée ou à tout le moins orchestrée par une
bande de meneurs et relayée par les chefs de la rébellion
dans les quartiers. Beaucoup de témoignages concordants
le donnent à penser. Nous publions ces témoignages dans
leur vérité bouleversante. On trouvera ensuite les noms des
morts et disparus de cette journée; notre liste est incom­
plète : Nous n'avons pu mentionner que les identités de
ceux dont les familles, les amis, nous ont adressé leur
témoignage ou qui ont figuré sur des listes publiées à l'épo­
que. Il était dur de se replonger dans ces cruels souvenirs

1
plus de vingt ans après que les évènements aient eu lieu.
Nous les remercions d'avoir fait cet effort afin d'apporter à
tous un morceau de vérité.
Nous ne parlons pas du massacre des Musulmans
fidèles à la France et surtout des harkis, d'autres l'ont fait et
tel n'est pas notre propos. Qu'ils sèchent cependant que
nous n'oublions pas.
Des témoignages nous sont parvenus, concernant des
personnes mortes ou disparues avant ou après le 5 juillet,
ou dans des localités autres qu'Oran; nous en donnons la
liste après celle des morts et disparus d'Oran le 5 juillet, ce
qui était notre propos initial car il nous est apparu néces­
saire de montrer l'insécurité qui régnait en Oranie avant et
après l'indépendance de l'Algérie. Là aussi, nos listes sont
très incomplètes. Elles suffisent cependant à prouver les
difficultés, les risques, les tragédies que les Européens d'Al­
gérie ont affrontés et cela explique l'ampleur de leur exode
vers une marâtre-patrie qui les abandonnait.
Que sont devenus les disparus du 5 juillet 1962 ? Beau­
coup ont subi d'atroces tortures et leurs corps ont fini dans
des charniers comme celui du Petit Lac. Mais il y eu certai­
nement des survivants. On a parlé de camps, de maisons de
prostitution et d'esclaves blancs. Toutes ces horreurs sont
infiniment probables, mais nous n'auront sûrement jamais
de certitudes : Ceux qui savent, Arabes ou Français se sont
tu et se tairont car l'agonie d'Oran est une tâche indélébile
au front de la République algérienne née dans le sang,
comme elle avait été conçue dans le sang durant huit
années de terrorisme, et surtout au front de la France qui a
laissé s'accomplir ce génocide.
Plus de vingt ans ont passé, beaucoup de témoins de
cette tragédie sont morts, mais il importe que leurs enfants
sachent la vérité et puissent la proclamer. II fallait doncque
ce Livre Noir de l'Agonie d'Oran soit publié.
C'est l'honneur de Claude Martin qui en a eu l’initiative
et de l'Echo de l'Oranie qui a centralisé les témoignages de
verser ce livre au dossier accablant de la rébellion algé­
rienne unie dans l'ignominie à la lâcheté de la France
gaullienne.

2
Un Vœu

Un "Français de France", comme disaient les


Algériens, se demande peut-être pourquoi nous ranimons
ses souvenirs au risque de réveiller des passions et des
haines à demi-éteintes. Ce n'est pas ce que nous cher­
chons. Nous avons seulement voulu écrire l'histoire d'évè­
nements qui à l'époque où ils ont eu lieu ont été mal connus
ou escamotés. Mais pour des milliers d'Oranais qui en ont
été les victimes, cet escamotage était intolérable.
Il y a une quinzaine d'années, M. Marcel Bellier qui
dirigeait alors "L'ECHO DE L'ORANIE" lança l'idée de
publier un "Livre Noir" qui aurait recueilli les témoignages
des Oranais qui avaient vécu les heures sombres de l'ago­
nie de leur ville et du massacre du 5 juillet 1962. L’initiative
était excellente mais elle ne fut pas réalisée.
Pourtant il était nécessaire de faire ce travail pour éclai­
rer l'opinion et pour présenter aux historiens de demain les
pièces d'un procès autres que les documents administratifs
de l'époque. C'est ce que nous avons entrepris sans cher­
cher à obtenir le moindre effet littéraire. Avec la collabora­
tion de survivants d'une période sinistre qui désirent qu’on
connaisse la réalité du drame algérien. Nous ne saurions
trop les remercier de leur apport désintéressé.
Il nous^este à exprimer un souhait. Que des cher­
cheurs, peids-noirs ou métropolitains, fassent un travail
semblable pour les autres provinces algériennes afin qu'un
jour on puisse faire la véritable histoire de la fin de l'Algérie
française, qui jusqu'ici n'a été contée que par des journa­
listes, au jour le jour, ou par des militants politiques plus
soucieux d'apporter de l'eau au moulin de leur parti que de
faire œuvre objective.

3
A
L'AGONIE D'ORAN
Le Livre Noir du 5 Juillet 1962
Historique des faits par Claude MARTIN

I
I ORAN

Albert Camus définissait Oran "une ville ordinaire et


rien de plus qu'une préfecture française de la côte
algérienne" où des événements sortant un peu de l'ordi­
naire... n'étaient pas à leur place". Si le goût des autos
rapides - un goût partagé avec les "gros colons" qu'il n'ai­
mait guère - n'avait pas tronqué sa vie avant la fin de la
guerre d'Algérie, il aurait dû reconnaître que cette cité qu'il
avait connue un peu grise dans le bonheur de la paix pouvait
fort bien fournir le cadre d'un drame qui eut parfois des
allures d'épopée.
Oran avait bel et bien une physionomie particulière.
Son caractère ne venait pas tant de son site, qui pourtant ne
manquait pas d'allure, ni de ses bâtiments, mais de sa
population. Oran était la seule ville du Maghreb où les
Européens étaient plus nombreux que les Musulmans. Pen­
dant plus de deux siècles elle avait été un préside espagnol,
comme en témoignaient ses châteaux forts massifs, le fort
de Santa Cruz, qui dominait la ville et le Castillo nuevo qui
dominait le port. Un tremblement de terre avait amené
Charles IV à faire évacuer les ruines de la "corte chica" et,
en 1830, les Français avaient pris le relais. Et, sous la
protection des canons français des gens de tout le Bassin de
la Méditerranée occidentale, depuis l'aristocrate breton

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Dupré de Saint Maur jusqu'aux paysans espagnols, aux
viticulteurs du Midi français et aux pêcheurs napolitains
étaient venus là en quête d'une vie meilleure.
Ces divers apports s'étaient fondus dans le creuset
français ou, pour mieux dire, franco-algérien. Les législa­
teurs de Paris avaient décidé en 1889 que les fils d'étran­
gers nés en territoire français -et l’Algérie était selon la loi
aussi française que Paris ou Romorantin - seraient automa­
tiquement français s'ils ne demandaient pas , à leur majo­
rité, de garder leur nationalité d’origine. La plupart des
étrangers d'Algérie avaient accepté ce marché en vertu du
vieil adage que la patrie est où l'on est bien. Pour les gens
nés en Algérie, qu'ils descendissent de Français ou d’étran­
gers, leur terre se trouvait sur les rivages méridionaux de la
Méditerranée; pas ailleurs. Ils se proclamaient d'abord
"algériens". Les Français de la métropole et les "Espagnols
d’Espagne" appartenaient à un monde un peu différent. Ce
qui n'empêchait pas ceux qui le pouvaient d'aller passer
des vacances en France en transitant parfois par l'Espagne.
Mais les Métropolitains n'appartenaisnt pas au peuple de
pionniers qui avaient transformé ce pays aride, élevé de
grandes villes là où n'existaient que Quelques gourbis etqui
mettaient tout leur dynamisme à développer de plus en plus
ses richesses.
Cette conception, bien sûr, n'était pas rigoureusement
exacte. Sans l'armée française, sans les ingénieurs et les
administrateurs venus de la Métropole, l'œuvre de l'Algérie
française n'aurait pas été accomplie. Les Européens d'Algé­
rie le savaient; les petits blancs, s'en doutaient vaguement.
Mais, ils se disaient qu'après tout ils avaient payé leurdette
en 1914 et en 1939 en versant leur sang pour la lointaine
métropole. Il suffisait de voir les noms gravés sur les monu­
ments aux morts de la guerre, de lire les noms espagnols,
italiens, maltais mêlés aux vieux patronymes de France
pour admettre qu'ils avaient les droits que Clémenceau
avait reconnus aux anciens combattants des armées de la
République.
Cette population "latine", comme on disait à l'époque
où le docteur Molle administrait la ville, l'époque du cente-

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naire de la conquête, ne constituait que la moitié de la
population. L'autre était faite des descendants des auto­
chtones : "Arabes" et juifs. Le nom d'Arabe n'était pas
exact. Il aurait fallu dire "arabo-berbère" -avec beaucoup
plus de berbère que d'arabe. Pendant longtemps, ils
n'avaient été qu'une minorité. La modestie des monuments
de style maure, la médiocrité du "village nègre" le mon­
traient. L'art musulman qu'on pouvait admirer à Tlemcen
manquait à Oran. Mais l'arrivée de fellahs venant de l'inté­
rieur du département et surtout la fécondité des familles
arabo-berbères comblaient progressivement le retard de la
communauté indigène. Les nouveaux quartiers du Sud de la
ville constituaient leur fief. Une zone où pendant longtemps
les Européens pouvaient circuler sans plus de crainte que
ne le faisaient les porteurs de chéchia ou de burnous qui
traversaient la ville française.
La communauté juive n'existait pas légalement. Depuis
le décret Crémieux, ses membres étaient français. Il existait ■
cependant à l'Ouest de la place d'armes et de l'hôtel de vilie
un quartier où vivaient les petits commerçants, les artisans
.et les ouvriers Israélites. On pouvait y rencontrer encore des
grands-pères vêtus à la mode indigène et portant le turban
jaune d'antan ou de vieilles femmes vêtues comme les
modèles de Delacroix. Quant aux Juifs aisés, ils avaient
quitté depuis beau temps ce mellah et, médecins, avocats,
gros commerçants ou courtiers, vivaient dans les quartiers
européens. Au XIXome siècle, sous la pression du Consis­
toire central des Israélites de France et de ses délégués, ils
avaient adopté non parfois sans résistance les lois civiles
françaises et envoyé leurs enfants dans les écoles fran­
çaises. Ils en avaient tiré d'énormes bénéfices. De la situa­
tion de sujets exposés à toutes les avanies ils étaient
devenus citoyens français, égaux aux conquérants. Eux
aussi ayant payé l'impôt du sang étaient attachés au statut
de l'Algérie. Les trois communautés vivaient côte à côte,
travaillaient ensemble, sans se fondre. Européens et
Musulmans se mêlaient aux heures de travail, dans les
usines, les boutiques, au comptoir des bars et sur les stades.
Ils parlaient ensemble, plaisantaient, mais ces relations

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n'étaient guère profondes. Bien sûr, les indigènes qui fré­
quentaient les écoles françaises, les joueurs de football qui
jouaient dans les équipes de la ville n'étaient l'objet d'au­
cune discrimination. Mais le mariage d'un Européen avec
une Mauresque ou d'un "Arabe” avec une "pied-noir” était
quasi inconcevable. Même le mariage d'un Juif ou d'une
Juive avec un membre d'une autre communauté était rare.
Aucune loi, aucun règlement ne l'interdisait, mais il y avait
entre les communautés des différences de mœurs et de
cultures si marquées - sans parler des positions sociales
-que, pratiquement, il n'y avait pas de mariages mixtes.
Comment une Européenne aurait-elle pu admettre que
son mari musulman lui adjoignît, un jour, une ou deux ou
trois femmes légitimes, comme le Coran l'y autorisait ?
Comment un Européen aurait-il pu s'éprendre d'une de ces
passantes enveloppées dans un grand drap blanc qui traver­
saient la ville comme autant de fantômes ? Les Républiques
françaises successives ignoraient l'apartheid, mais il y avait
entre les communautés algériennes une barrière aussi effi­
cace que les règlements sud-africain, l'islam. Un croyant ne
pouvait pas renoncer aux prescriptions non seulement reli­
gieuses mais civiles que le prophète avait données aux
Musulmans. Dès Napoléon III, les hommes d'état français
avaient offert aux indigènes algériens de devenir français
en adoptant le code civil. L'échec avait été complet. Patiem­
ment, les hommes politiques de Paris attendaient que les
"lumières” de la démocratie laïque fassent leur effet et
permettent l'assimilation des indigènes comme une longue
co-existence avait permis aux gens des différentes pro­
vinces de France de former un peuple. Ils ne soupçonnaient
guère que les étudiants arabo-berbères, après avoir appris
que les hommes étaient égaux en droit, réclameraient ces
droits et, loin de s'assimiler, seraient les champions d'une
indépendance qui les mettrait à la première place. Cela se
percevait vaguement sur place. Mais la France semblait si
forte que son départ d'Algérie paraissait aux uns comme
aux autres une pure vue de l'esprit. Il suffisait d'ailleurs de
voir, les jours de fête, les notables musulmans et, plus
encore, les anciens combattants indigènes fiers d'arborer

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les médailles qu'ils avaient gagnées sur les champs de
bataille, droits derrière les drapeaux tricolores pour être sûr
de l'avenir.
L'essentiel était de travailler ensemble. On le faisait. Et
les résultats étaient bons. Quand les Français avaient
débarqué là, en 1830, Oran était une bourgade de 4.000
habitants. La ville avait grandi très vite. Elle arrivait à
400.000 habitants à la veille de l'insurrection. C'était le
grand port d'un vaste hinterland qui s'étendait de l'Ouest du
département d'Alger au Maroc Oriental. Les barriques de
vin, les sacs de blé, les primeurs, les moutons que les colons
et les éleveurs exportaient en France, les automobiles, les
camions, les machines, les produits finis que la Métropole
envoyait en Algérie occidentale et au Maroc oriental pas­
saient en majeure partie par ses quais et ses docks. De
nombreux bateaux y venaient charbonner el
s'approvisionner.
La prospérité de la cité était liée à la valeur des récoltes.
Quand celles-ci étaient bonnes, l'argent roulait, le com­ I
merce florissait. On construisait de grands immeubles dans
les quartiers neufs ou des "Cabanons" au bord de la nier, on
achetait des autos du dernier modèle, on célébrait à la
plage, autour du plantureux riz à l'espagnole telle ou telle
fête familiale. Les années de vaches maigres, la vie se
ralentissait. On appelait au secours les banques en atten­
dant que les choses aillent mieux. On grognait, mais on ne
désespérait pas. Ces fils ou petit-fils d'immigrés pauvres
dont l'histoire familiale était celle d'une ascension contre
vents et marées avaient un optimisme robuste. En pleine
guerre d'Algérie, alors qu'un observateur moyen pouvait
discerner l'esprit d'abandon des milieux dirigeants métro­
politains, des chefs d'entreprise oranais faisaient des plans
d'agrandissement de leur affaire ou renouvelaient leur
matériel. Les beaux jours devaient revenir.
Ces richesses laborieusement acquises étaient-elles
équitablement partagées ? Ni mieux, ni pis qu'ailleurs. Il y
avait des riches, des moins riches et des pauvres dans les
trois blocs de population du pays. L'erreur que les métropo­
litains n'ont pas cessé de commettre jusqu'à la fin de l'AIgé-

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rie française était de croire que les Européens jouissaient
d'une vie délicieuse en sirotant l'absinthe (version 1898) et
l'anisette (version 1950-62) tandis que les pauvres Arabes
peinaient comme des serfs médiévaux pour les enrichir. Il y
avait certes de grands propriétaires parmi les européens,
mais il y en avaient aussi chez les Arabes. Il y avait égale­
ment chez les hommes d’affaires des indigènes et leur
nombre croissait depuis la guerre. Et il existait dans les
vieilles rues des bas quartiers et dans les faubourgs des
“petits blancs” dont le niveau de vie ne dépassait pas de
beaucoup celui du prolétariat indigène ou des pauvres juifs
du ghetto. Le témoignage d’un écrivain de gauche comme
Emmanuel Robles sur son enfance oranaise (1) est assez
significatif.
Ce n'était pas d'ailleurs les prolétaires, à l'exception de
ceux qui avaient vécu dans les usines de France, qui avaient
été en contact avec les communistes anti-colonialistes et
leurs semi-compagnons de l'Etoile nord africaine, mais les
bourgeois arabes, médecins, avocats, commerçants à leur
aise, qui rêvaient de jouer un rôle polilsque, dans une Algé­
rie autonome sinon indépendante. Des projets comme celui
de l'ex-gouverneur général Violette avant ia guerre, puis les
discussions autour du statut de 1947 leur faisaient penser
qu'ils avaient une partie à jouer. Mais ces sentiments
paraissaient plus développés dans la capitale ou dans l'Est
algérien qu'en Oranie. C'est ce qui explique que l'Oranie
demeura paisible, quand dès 1945, le sang commença à
couler à Sétif et dans la Kabylie des Babors.

(1) Emmanuel Roblës : Saison Violente (Seuil) - 1974.

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II LA RUPTURE

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La nuit du 31 octobre au 1cr novembre 1954 une série
d'attentats se produisirent en différents points de l'Algérie. Zi
Les plus graves eurent lieu dans le Constantinois : deux
sentinelles sénégalaises furent tuées à Batna, un sous-
lieutenant et un factionnaire eurent le même sort à Ken-
chela; enfin dans l'Aurès, des coupeurs de route arrêtèrent
un autocar près d’Arris et assassinèrent le caïd Hadj Sadock
et un jeune instituteur, dont la femme fut grièvement bles­
f'
sée. A Alger quelques bombes firent long feu. En Oranie,
aucun incident ne troubla la tranquillité du chef-lieu, mais
des coups de main exécutés par des hommes armés eurent
lieu dans l'intérieur. A Cassaigne, ceux-ci attaquaient la
ferme Monsonégo, tuaient en face de la gendarmerie un
automobiliste, Laurent François, qui était allé alerter les
gendarmes, assommaient un gardien de ferme pour lui
voler son fusil et tentaient vainement de faire sauter le
transformateur d’Ouillis. Le 5 novembre, le garde forestier
François Braun était abattu chez lui par une bande dirigée
par un employé de la C.A.D.O. de Saint Lucien, Ahmed
Zabana. !
C'était le signal d'une insurrection préparée par une
poignée de dissidents du Mouvement pour le Triomphe des
libertés démocratiques de Messali Hadj, qui avaient ras-

13
h
À
semblé quelques centaine d'hommes et, ayant vu la France
se faire vaincre à Dien Bien Phu et battre en retraite devant
les ''fellaghas” tunisiens pensaient qu'en soulevant le peu­
ple algérien, ils réussiraient à rendre l'Algérie indépen­
dante. Ben M'Hidi, le chef de la Willaya 5, qui s'étendait sur
l'Oranie avait lancé ses hommes sur des objectifs
modestes. L’important était de frapper les esprits et de
provoquer le soulèvement national.
Tentative décevante. Les fellahs ne firent pas de diffé­
rence entre les brigands et les insurgés. Les renseigne­
ments qu'ils donnèrent aux forces de l'ordre, qui étaient
d’ailleurs squelettiques, permirent d'en arrêter un certain
nombre. Huit des assaillants de Cassaigne, dont le second
de Ben M'Hidi, Ramdane, furent pris. L’un des derniers de
ces hors-la-loi, Bendani Youssef ould Ahmed, qui s'était
réfugié dans la forêt au nord-est d'Ouiîlis, se rendit à la fin
du mois de décembre.
Les autorités départementales no s'émurent pas trop.
Le préfet Lambert déclara : "Il n'y a l ier: de grave, mais il faut
être vigilant”. Après tout, l'attaque de ia poste d'Oran par
Ahmed ben Bella, quelques années auparavant, avait été
plus spectaculaire et s'était terminée par la capture des
bandits.
Par malheur, le déroulement des opérations dans l’Au-
rès et en Kabylie avait un aspect plus grave.
Fait curieux, la révolte, qui selon certains commenta­
teurs politiques métropolitains était due aux abus des
colons et aux humiliations des indigènes naquit et se déve­
loppa dans les régions les moins colonisées. Combien y
avait-il de colons européens dans les Aurès et en Kabylie?
En Oranie, l'insurrection fut lente à démarrer, ne sévit pen­
dant les premiers mois que dans le bled où la gendarmerie
était notoirement insuffisante et aux dépens des indigènes
auxquels il fallait imposer par tous les moyens -y compris la
terreur - la volonté du mouvement révolutionnaire.
Il ne s’agissait pas de faire une guerre noble comme
celle de Mokrani eh 1871 avec déclaration de guerre,
concentration d'hommes en armes et batailles rangées que
l'armée française, mieux équipée, auraitfini par gagner. Les

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leçons de la guérilla pendant la llcmo guerre mondiale, celles
de la guerre révolutionnaire qui sévissait d'Irlande en Pales­
tine avaient été assimilées par les meneurs de la révolte.
Quelques centaines d'hommes armés se dissimulant dans
les cavernes ou les forêts, effectuant de temps en temps un
coup de main, puis rentrant dans leur repaire suffisaient à
gripper la vie d'un arrondissement. Tout cela grossi, magni­
fié et exhalté par les radios des pays arabes qui invoquaient,
pour que les Musulmans d'Algérie soutinssent les moudja-
hids, la guerre sainte, le droit des peuples à l'indépendance,
l’injustice de la condition des Musulmans algériens qui
n'étaient que des citoyens de seconde catégorie non seule­
ment en face des Français, mais des Juifs et des fils d'étran­
gers, l'espoir, pour les fellahs, de reprendre la terre aux
colons. Et, si ces arguments ne portaient pas, il restait, pour
réduire les récalcitrants et impressionner la foule des indé­
cis, des timides et des lâches, la terreur.
Il fallait, pour les meneurs, frapper l'imagination des
gens simples, montrer que la France ne pouvait pas proté­
ger les siens. Les insurgés s'attaquèrent donc aux agents de
l'administration française, des caïds aux gardes-
champêtres et aux conseillers municipaux. Puis ils s'en
prirent aux travailleurs indigènes qui ne tenaient pas
compte des mots d'ordre de grève et à tous ceux qui refu­
saient de payer les impôts révolutionnaires. Le plus souvent
ils entouraient ces "exécutions” d'une mise en scène
macabre qu'on peut attribuer à la férocité de primitifs ou à
un art sadique de la propagande : victimes égorgées ("le
sourire kabyle”), marquées sur la plante des pieds du cachet
de "l'Armée de Libération nationale", comme les bêtes de
l'abattoir, cadavres d'hommes châtrés, le sexe enfoncé
dans la bouche, femmes et parfois fillettes violées avant
d'être tuées, ablation du nez et des lèvres d'hommes qui
avaient fumé et donc acheté du tabac à la régie française.
Ces horreurs faisaient comprendre aux "pieds-noirs” ce
que leur confiaient des musulmans : "Si nous désobéissons
aùx Français, ils nous mettent en prison, mais si nous le
faisons aux hommes de l'A.L.N. ils nous coupent la gorge.
Alors...'*.

15
Oran, pendant un certain temps, échappa à cet enfer.
Lorsque l'organisation rebelle ordonna aux Musulmans de
se mettre en grève pour célébrer l’anniversaire du 1er
novembre, son ordre ne fut pas suivi. Inaugurant la Foire
d'Oran, le gouverneur général Soustelle se félicitait de
T'attachement de l’Oranie à la politique d'intégration”.
Ce bon point n'allait plus valoir pour longtemps. Afin de
frapper l'opinion, Boudiaf, successeur de Ben M'Hidi, lança
dans l'Oranie occidentale, notamment à Nedroma, près de
la frontière du Maroc, une vague d'attentats destinées à
montrer que 'TArmée de Libération nationale” était bien
vivante. Le fait que les auteurs de ces attaques fussent en
bonne partie des Marocains venus renforcer les maigres
effectifs de la willaya 5 n'étant pas connu du public, l'effet
cherché put être obtenu.
"En frappant simultanément une dizaine de caïds et
d'agents de renseignements ils (les fellaghas) ont mis fin à
la légende de l'Oranie havre de sécurité”, notait Gilbert
Mathieu dans "le Monde”. Mais le journaliste observait
"Oran qui a eu connaissance seulement hier des attentats
commis à 150 kilomètres de là, conserve son habituelle
tranquillité...".
Quelques semaines plus tard pourtant le terrorisme
urbain y apparaissait. Le 7 février 1956, Philippe Minay
parlait dans le même journal parisien de "quelques gre­
nades qui avaient éclaté à Bougie, à Alger ou à Oran”. Mais
l'auteur assurait encore qu'il n'y avait pas eu de terrorisme
urbain anti-européen.
. En revanche, le bled pourrissait. A la mi-février, une
embuscade près deTurenne, non de loin deTlemcen, contre
un convoi militaire français tuait cinq soldats et en blessait
cinq. A 3 kilomètres de Nemours, on trouvait les cadavres de
deux musulmans égorgés pour "trahison” par l'A.L.N. En
automne, l'activité du FLN redoublait. La bombe, placée au
"Milk Bar” d'Alger par Zohra Drif, à une heure d'affluence,
inaugurait la période du grand terrorisme urbain. Quelques
jours après, une grenade était jetée sur une voiture de
police à Oran. A Mostaganem, un attentat analogue tuait un
militaire et blessait dix personnes.

16
f

Ce n'était pas grave en regard de la situation à l'inté­


rieur du département. Les effectifs des bandes de l'A.L.N
augmentait, soit que vinssent des combattants des willayas
de l'Est, soit que des éléments locaux les grossissent. On
relève, en tout cas, en lisant les journaux de l'époque des
sabotages de voies ferrées, un raid de soldats de l'A.L.N en
uniforme contre la petite ville de Palikao, non loin de Mas­
cara. C'était le signe -inquiétant- que la rébellion marquait
des points en s'étendant. A côté de ces opérations de gué­
rilla, les crimes se multipliaient. En octobre, le garde cham­
pêtre de Lourmel était égorgé et on découvrait son cadavre,
lié à un poteau, la main fixée au front de façon à faire un
salut militaire dérisoire. Le 26 octobre, la famille Derrouiche
était massacrée. Le 29 octobre, des ouvriers musulmans du
chantier des Ponts et Chaussées du douar Béni Ouarscus,
n'ayant pas obéi à l'ordre d'abandonner le travail donné paz
les insurgés, étaient tués.
Les Européens n'étaiênt pas plus épargnés. Le ,-nêmg
mois, deux fermiers, Marcel et André I va ldi étaient assassi­
nés ainsi qu'un petit cultivateur de Berthelot, près de Sidi
Bel Abbés. Dans les environs de Trézel, on trouvait le cada­
vre de l'agent des eaux et forêts, Vinatier, qu'avaient enlevé
des fellaghas.
Actes de barbares. Mais ces barbares n'étaient-ils pas
les mêmes -ou les proches- des braves gens avec qui on
avait vécu en paix pendant des années ? Et les "Arabes"
qu'on croisait dans la rue ne pouvaient-ils pas jeter une
grenade sur les passants ? Au début de l'insurrection, un
député socialiste indigène de Constantive, M. Benhamed,
avait clairement discerné le danger de la rupture des deux
communautés. Il avait dit à l'Assemblée nationale :
''Depuis quelques mois, le colon ne se sent plus en
sécurité : tous les soirs, il se barricade.
''Le fellah, lui, est rançonné par les seigneurs de la nuit;
après quoi il est inculpé d'atteinte à la sûreté de l'Etat pour
n'avoir pas résisté aux rebelles et n’avoir pas renseigné les
autorités.
"La tragédie est à nos portes. L'élément européen en
arrive à considérer tout Musulman comme un complice des

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fellaghas. Si cela continue, les deux communautés finiront
pas s'entretuer".
Les faits justifiaient les craintes de ce musulman fran­
cophile. Et ils justifiaient les calculs des meneurs de la
révolte arabe. Ceux-ci savaient bien qu'ils ne pouvaient pas
battre militairement l'armée française. Mais ils espéraient
que, comme la France avait cédé en Tunisie et au Maroc à
l'agitation musulmane et à la pression du Tiers Monde, du
bloc soviétique et à l'attitude réservée des Etats-Unis, sans
parler de la propagande de la gauche française anticolonia­
liste, elle finirait par céder aussi en Algérie. Les appels à la
libération des radios arabes, le retentissement de certains
coups de main des katibas de l’A.L.N attiraient les jeunes
Arabo-Berbères. En un certain sens, un conflit de généra­
tions opposait les vieillards et les hommes mûrs, notam­
ment les anciens combattants, à leurs cadets - ce qui ne
signifie pas qu'il n'y avait pas d'anciens militaires français
parmi les rebelles - à commencer par Ben Bella - ni de
jeunes parmi les fidèles à la France.
Ainsi, la rupture qui se dessinait à la fin de 1956 allait
croître jusqu'aux journées de mai 1958. Il serait fastidieux
de faire la chronique de ces meurtres. Mais il faut en citer
quelques-uns pour faire comprendre l'évolution des esprits.
Le 1er janvier 1957, à Oran, des rafales de mitraillettes
étaient tirées sur des éléments de l'unité territoriale qui
relevaient la garde dans le quartier arabe des Planteurs.
Deux territoriaux étaient tués, trois blessés. Plusieurs
attentats avaient lieu dans le département.
Le 4 janvier, un sabotage de la voie ferrée causait le
déraillement du train omnibus Oran-Relizane, à 12 kilomè­
tres de l'Hillil. Les guerriers de l'A.L.N mitraillaient les voya­
geurs sans défense. On relevait six cadavres : ceux de deux
hommes, de trois femmes, dont deux avaient été violées
puis éventrées et d'un enfant de douze ans. Le 24 janvier,
un sabotage provoquait le déraillement du train d'Oran à
Alger.
Le 4 février, à Nédroma, l'explosion de deux bombes
; causait la mort de sept Israélites dont deux fillettes et un
l
garçonnet. Le 1 8 mars, le curé de Saint Aimé était mortelle-

■ 18
ment blessé près d'Ammi Moussa. Plus heureux que lui, le
vicaire de la paroisse de Sainte Marcienne, à Mostaganem
n’était que blessé par un terroriste.
A la mi-avril, une bande d'insurgés attaquait la ferme
Saint Jacques à Sidi Mamoun et massacrait les époux
Favier, âgés respectivement de 75 et 70 ans.
Le commandement de la "Willaya cinq” était passé dans
les mains de Houari Boumediene, qui, tout en poursuivant
les coups de main dans le bled, entreprit de frapper la
population des villes. Les attentats à la grenade y devinrent
monnaie courante.
Le 2 juillet, par exemple, une grenade jetée dans la rue
blessait neuf personnes, le 28 septembre, une grenade
lancée dans un bar du quartier juif, où l'on fêtait le nouvel an
Israélite, faisait neuf blessés dont trois grièvement. Deux
heures plus tard,, un car était mitraillé sur la route de La
Sénia; deux passagers étaient blessés; puis une auto de 2 cv
était attaquée dans les mêmes parages. Une fillette était
blessée aux jambes.
Le 30 du même mois, à Mostaganem, une grenade-
lancée dans une baraque foraine frappait dix-huit per­
sonnes, dont plusieurs enfants.
Le 1cr octobre, le premier attentat sur la corniche avait
lieu. Un autocar civil était mitraillé. Un passager, Antoine
Bernabeu, était tué.
A la fin du mois de décembre, encore dans le quartier
juif, une grenade lancée dans le bar "Le Claridge”, près du
Théâtre d'Oran, tuaitje gardien de la paix Charles Dray et
blessait cinq consommateurs israélites.
Ces attentats ne faisaient pas trembler sur ses fonda­
tions l'édifice.de l'Algérie française. Mais ils étaient un des
facteurs d'inquiétude de la population. Les Français d'Algé­
rie ne comprenaient pas que certains secteurs de l'opinion
métropolitaine se montrassent solidaires des "fellaghas”.
Pendant la guerre de 1914-18 une caricature de Forain,
devenue célèbre, montrait des "poilus” disant à propos des
civils de l'arrière "Pourvu qu'ils tiennent”. Les "pieds-
noirs” pouvaient se poser la même question à propos des
métropolitains. Au nom des grands principes et de l'assimi-

19
lation, plus qu'approximative, de l’occupation allemande
pendant la llo,no guerre mondiale à la domination française
en Algérie ne les sacrifieraient-ils pas ? Les campagnes de
beaucoup de journaux parisiens, les déclarations des
"grands intellectuels" comme Mauriac et Sartre consti­
tuaient des signes préoccupants. Et enfin la pression des
puissances étrangères. Tout cela faisait souhaiter qu’un
gouvernement fort, capable de tenir tête à l'étranger et de
réduire à l'impuissance les "traîtres" de l'intérieur, se
constituât avec l'appui de l'armée, de cette armée qui avait
su gagner la bataille d’Alger sur les terroristes du F.L.N.
C'est cet état d'esprit qui explique l'enthousiasme que
soulevèrent les journées de Mai 1958 à Alger. Bien que le
général Réthoré ait été réticent et que le maire Fouques-
Duparc, à la fois gaulliste et ex-collaborateur de Pierre
Mendès-France, ait paru flotter, un mouvement analogue à
celui d'Alger suivit le mouvement de la capitale. Chose
curieuse : le préfet Lambert qui était populaire chez les
Européens ayant déclaré qu'il restait fidèle à la République
fut expulsé et quelque peu malmené par ;a foule. Un Comité
de Salut public fut formé puis remanié après la visite du
colonel Trinquier, envoyé du générai Salan. Et Oran put
célébrer dans l’enthousiasme l'arrivé au pouvoir du Sau­
veur, le général de Gaulle.
Il y avait déjà dans l'Histoire de France une "Journée
des dupes" mais les bévues du 11 novembre 1630 ne sont
rien auprès de l'erreur colossale des civils algérois (puis
algériens) et des militaires français qui, pour sauver l'Algé­
rie française, rappelèrent au pouvoir l'homme qui devait la
liquider.
Pour de Gaulle et son clan, le soulèvement algérien
n'était qu'un prétexte pour reprendre le pouvoir que le
général avait abandonné imprudemment en 1946etqu'ilne
pouvait pas reconquérir par le jeu des urnes. Pendant son
séjour à Colombey-les-deux-églises, il avait parlé de l'Algé­
rie à ses interlocuteurs, mais ses propos variaient selon
ceux-ci. Le 3 octobre 1956, il disait au prince héritier maro­
cain Hassan :
"L'Algérie, mais elle est indépendante, qu'on le veuille

20
!
!'
!•

ou non; c'est inscrit dans l'histoire" (1).


Mais Debré, son homme de confiance, défenseur fré­
nétique de l'Algérie française sous la IVGmo République,
plaidant la cause du général devant l'ex-pétainiste Sérigny,
directeur de l'Echo d'Alger demandait : - Comment pouvez- »l
vous douter une seconde de la volonté du général de Gaulle
de maintenir l'Algérie française ?".
Et Soustelle, autre collaborateur de de Gaulle à Lon­
dres, Soustelle qui avait gagné le cœur des Algériens en
T;
prenant la défense de l'œuvre française en Algérie, après îi
l'avoir connue, écrivait également au directeur de l'Echo
d'Alger, le 29 mars 1958, après une audience de son ancien
chef : "Il approuve les efforts et la lutte de ceux qui défen­
dent les positions françaises. Il s'oppose formellement à la
sécession" (2).
C'est naturellement ce langage que de Gaulle uni aux
J
Algériens lorsqu’il arriva dans les départements d'outre­
mer comme président du Conseil- en attendant de rempla­
cer le bon René Coty à la tête de République. Aux Algérois
4
qu'il "avait compris", il disait qu'ils étaient "un peuple
généreux". A Oran, il déclarait "La France est ici... Vive
Oran, ville que j'aime et que je salue, bonne chère grande
ville française". Enfin, à Mostaganem, le 6 juin, il lançait le
cri attendu par la foule : "Vive l'Algérie française". iiij
Comment, hormis quelques irréductibles pétainisies •;
ou giraldistes, les pieds-noirs n'auraient-ils pas cru que i
maintenant leur pays était sauvé ?
De Gaulle n'était cependant pas un thaumaturge dont
l'apparition suffisait à guérir le cancer de la guerre civile. Le
jour du rassemblement de Mostaganem, trois attentats se
H
produisaient en Oranie et prouvaient que les rebelles
n'abandonnaient pas la lutte. Un membre du Comité de i
Salut Public de Bel Abbés, Mehadji Adour, était blessé d'un
coup de couteau à la gorge. Un parent du caïd de Tessala

(1) Claude Paillai - Vingt ans qui déchirèrent la France.. T.U La liquidation.
P.385.
(2) ID. p. 459.

21
H.
était égorgé. Un agriculteur de Mascara, Antoine Sala, était
tué sur le pas de sa porte.
Ces attentats signifiaient que les insurgés étaient réso­
lus à empêcher coûte que coûte la fraternisation qui, spon­
tanée ou dirigée par les services psychologiques de l'armée,
s'était produite au Forum d'Alger d'abord, puis dans la plu­
part des villes algériennes. Lasses de la "guerre révolution­
naire" et de ses crimes quotidiens, les deux communautés
manifestaient le désir de retrouver la paix. La consolidation
de cet état d'âme eût amené la débâcle du F.L.N. C'est
pourquoi ses chefs, installés à l'étranger, qui avaient, en
réponse au 13 mai formé un gouvernement provisoire pré­
sidé par le vétéran Ferhat Abbas, appelèrent la population
algérienne à boycotter le référendum sur la nouvelle consti­
tution de la République-française. Si, en effet, la population
répondait à l'appel du gouvernement par un "oui" massif,
elle se prononçait pour le caractère français de l'Algérie. On
comprend dès lors l'intensité de la bataille de propagande
que se livrèrent l'armée française d'une part et de l'autre
l'appareil clandestin du F.L.N., qui employait la propagande
de bouche à oreille, y compris les menaces aux indigènes
qui oseraient voter, et les assassinats exemplaires.
Or, malgré cette pression, 3.350.000 électeurs sur
3.500.000 votèrent le 28 septembre. Que dans le bled la
pression des officiers ait joué est plus que probable. Mais,
dans les villes, où le contrôle des autorités ne pouvait pas
jouer, les résultats étaient éloquents. A Alger, on dénom­
brait 586.000 oui contre 26.000 non. A Oran, l'avantage
des réponses favorables était encore plus écrasant :
140.000 oui contre 4.500 non (1 ). Les militaires, les pieds-
noirs et les musulmans francophiles ou ralliés au plus fort
avaient le droit de croire qu'après cette victoire, l’avenir de
l'Algérie française était assuré.

(1) Les élections législatives, faites pour la première fois selon la formule du
collège unique, confirmèrent ces résultats.

22
En fait, ils entraient dans la voie qui de déception en
déception allait les mener au désespoir et à la révolte.
Car, devenu président de la République, le général de
Gaulle allait d'abord séparer les officiers des Comités de
Salut public, puis éloigner d’Algérie les militaires du 1 3 mai
qu'il remplaça par des hommes sûrs. Par un jeu de déclara­
tions savamment graduées, il prépara ensuite l'opinion
publique à mettre fin à une entreprise coûteuse et san­
glante, qu'il présentait comme condamnée à recommencer
si la paix s'établissait cette fois. Il passa ainsi de la "paix des
braves" (23 octobre 1958) au droit à l'autodétermination
(16 septembre 1959) (1), à "l'Algérie algérienne" (5 mars
1960) et à l'institution d’un "Etat algérien souverain et
indépendant par la voie de l'autodétermination" (2 octobre
1961) .
Chacune de ces étapes détermina une modification
sensible du climat psychologique des communautés. La
démoralisation des sympathisants du F.L.N., nette à la fin du
mois de mai 1958, tendit à diminuer. Les combattants de
l'ALN reprirent leurs attentats. Le 30 décembre, par exem­
ple, le fils et le frère du bachagha Boualam, un des plus
fidèles serviteurs de la France, furent tués dans une embus­
cade, près d’Orléansvilles. La masse musulmane revint
alors à l’attentisme. A quoi bon s'exposer ou exposer les
siens à de terribles représailles si le gouvernement français
s'entendait avec le G.P.R.A. et lui donnait l'autonomie ou
l'indépendance ?
Chez les Français d'Algérie, au contraire, les premières
mesures du président de la République surprirent, déçu­
rent, puis indignèrent. Les "pieds-noirs" se demandaient
comment de Gaulle pouvait traiter en adversaires loyaux
des égorgeurs, des profanateurs de cadavres. Que signifiait
l'adoucissement de la captivité de Ben Bella, qui avait une

(1) On a observé que de Gaulle considéra définitif “le non" de la Guinée de


Sekou Touré au référendum de 1958. mais ne donna pas la même valeur au
"oui" de rAlgérie à la même consultation populaire. Les évènements posté­
rieurs expliquèrent cette contradiction.

23
condamnation de droit commun pour le "hold-up" à la poste
d’Oran ? Et la libération de terroristes que l'armée avait mis
dans des camps de concentration dont on ouvrait mainte­
nant les portes ? Et qu’était-ce que cette "Algérie algé­
rienne" qui démentait tout ce que les gouvernements
français successifs avaient dit depuis plus d’un siècle et ce
que de Gaulle lui-même avait proclamé à Mostaganem ? Il
devenait évident qu’en contribuant à rappeler au pouvoir
"l'homme du 18 juin" les Français d'Algérie avaient pré­
paré leur perte. De là venaient leur indignation et leur
colère.
Cette colère détermina la demi-insurrection des Barri­
cades d'Alger (janvier 1961). Son échec montra que l'ar­
mée, elle, ne se soulèverait pas contre le gouvernement
légal. Dès lors, les jeux étaient faits. La situation s'aggrava.
Les opérations menées par le général Challe avaient décimé
les katibas algériennes. Les insurgés étaient donc revenusà
la guerre subversive dans les villes. Les stratèges de l’ALN
calculaient que les attentats qui se succéderaient provo­
queraient tôt ou tard la réaction des parents et des amisdes
victimes qui frapperaient à leur tour aveuglément. Ainsi se
consommerait la séparation, irrémédiable cette fois, des
musulmans et des "roumis".
En feuilletant la collection de l'Echo d'Oran on trouve
presque chaque jour le compte rendu d'attentats plus ou
moins sanglants. L'année 1960 s'était ouverte sur un atten­
tat à Sidi Bel Abbés qui tua six civils et en blessa 43.
Bien d'autres suivirent. Les invitations de de Gaulle à
laisser les couteaux au vestiaire ne s'étendaient pas aux
engins explosifs. Le 6 juin, une grenade était lancée dans
une salle de bal d'Oran, où une centaine de personnes
fêtaient un mariage. Bilan : 43 blessés, dont 18 enfants.
L'un des exécutants de cette opération, Tayeb Khalifa,
avait déjà assassiné un candidat aux élections cantonales,
M. Mekki, cousin d'un député d'Oran.
Le 16 septembre, une bombe était lancée sur les
gradins du cirque théâtre "Montecarlo" de Mostaganem.
On relevait quatre morts et une cinquantaine de blessés,
dont une fillette de sept ans et un enfant de trois ans. Une

24
semaine plus tard, à Oran, une grenade lancée au faubourg
Bastié blessait neuf personnes. A Pérrégaux, deux gre­
nades explosaient dans la rue principale, tuant deux jeunes
gens et blessant 27 personnes (1).
Les gens vivaient ou s'efforçaient de vivre à peu près
normalement au milieu de ces crimes. Si l'on n'était pas
directement témoin d'un attentat, si un meurtre ne frappait
pas un parent ou un ami du lecteur du journal qui le relatait,
celui-ci s'indignait, puis passait à un autre article. On se
blase de crimes comme de tout. Certains faits particulière­
ment horribles produisaient cependant une impression trop
profonde pour s'effacer. Tel fut l'assassinat de la famille
Kyricos.
Le lendemain de la mort du sultan du Maroc, Moham­
med V, les Musulmans avaient tenu à manifester leur peine
en observant une journée de deuil. Les boutiques étaient
fermées et les ouvriers et les employés ne s'étaient pas
rendus au travail. Pour honorer la mémoire du champion de
l'indépendance marocaine, une bande d'environ deux cent
personnes se forma et se tint à la limite du quartier arabe.
Ses membres commençèrent par attaquer un brigadier de
police, Antoine Martinez. Blessé, celui-ci put leur échapper.
Mais les émeutiers continuèrent leur jeu en lançant des
pierres sur les autos d'Européens qui passaient. L'une
d’elles, une Aronde, conduite par M. Georges Vesque, et où
étaient le boulanger Kyricos, sa femme et Mme Segura fut
attaquée par eux et renversée. Le conducteur put s'échap­
per. Les trois passagers demeurèrent dans la voiture qui fut
arrosée d'essence et flamba. Des occupants, il ne resta que
des cadavres calcinés .
Qu'à cette nouvelle, une explosion de colère ait secoué
la ville est d'autant plus naturel que d'autres Européens, M.
Légion et M. Karouby, furent assassinés le même jour dans
d’autres quartiers. Craignant des troubles, les autorités pla­
cèrent les parachutistes à la limite des villes des deux com­
munautés. Mais, après l'enterrement de M. Karouby et de
Mme Kyricos, où se réunirent plusieurs milliers de per-
(1) Trois des assassins furent condamnés à mort, gardés en prison et mis en
liberté en vertu des accords d'Evian.

25
F

sonnes, de jeunes Européens passèrent à tabac des Musul­


mans isolés. D'autres Européens aidèrent des "Arabes" à
échapper à cette justice sommaire. Le soir, des Musulmans
lapidèrent un autocar, près du Petit Lac.
En une autre occasion M. Henri Martinez décrit l'émo­
tion de ses voisins de la rue de l'Yser à Eckmuhl quand ils
apprirent le massacre de la famille Segura de Laferrière, sur
la route d'Aïn Témouchent. C'étaient de petits colons tra­
vaillant dans une ferme isolée. La nuit du 15 juillet 1961,
des fellaghas entrèrent dans la ferme, attachèrent les
parents, violèrent et égorgèrent devant eux, les fillettes de
neuf et onze ans, lardèrent de coups de poignard le fils avant
de le décapiter, pendirent le père et enfin violèrent la mère
avant de l’égorger et de jeter des braises ardentes dans ses
plaies (1 )-
Il n'est pas besoin d’avoir une imagination très dévelop­
pée pour comprendre les sentiments que pouvaient faire
naître chez un "pied-noir" de telles abominations. Et l'indi­
gnation qu’inspirait l'idée que de Gaulle et les métropoli­
tains allaient livrer l'Algérie à de tels barbares en
conseillant aux Français de l'ex-colonie de s'entendre gen­
timent avec eux.
Depuis le référendum de janvier, les "pieds-noirs"
savaient que la métropole les abandonnait à leur sort. Ils
avaient le sentiment que l'armée et la police ne les proté-
gaient plus que mollement. Ils ne leur restaient donc qu'à
partir ou à se défendre eux-mêmes. Il s’établit ainsi des
relations entre le général Salan, installé à l'Hôtel Princesa .
de Madrid, les exilés algérois, dans la capitale espagnole et
des émissaires oranais. L'OAS commença à s'organiser
clandestinement. Elle ne constituait pas encore une force
lorsque se produisit la tentative de soulèvement des géné­
raux Challe, Jouhaud et Zeller, que Salan rejoignit, le 22
avril 1 961.
La population européenne avait mis ses derniers
espoirs dans l'armée française. Il lui semblait impossible
qu'après les assurances que lui avaient données pendant
(1) Henri Martinez. Et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine, pp. 62-64.

26
des années les généraux successifs qui avaient commandé
en Algérie, elle les abandonnerait. Le soulèvement d'Alger,
réussi sans difficulté, annonçait, pour la population le sou­
lèvement général qui, comme en mai 1958, provoquerait un
changement de gouvernement à Paris. L'enthousiasme se
déchaîna. La ville pavoisa. La joie atteignit son paroxysme
quand des détachements de la Légion, musique en tête,
apparurent dans les rues d'Oran.
En fait, c'était une nouvelle journée des dupes. Le
général de Pouilly, commandant le corps d'armée d'Oran,
refusa de se joindre à un mouvement au succès duquel il ne
croyait pas. Il se rendit à Alger où Challe le fit arrêter. Mais le
colonel Brothier, commandant du 1er Régiment étranger, ne
voulut pas aller plus loin. ATIemcen, le général restait fidèle
au gouvernement. D'autres chefs militaires dans toute l'Al­
gérie l'imitaient. Tardivement, Challe pensa armer les
anciennes unités territoriales formées d'Algériens, puis il
décida d'abandonner une partie qui, en face de l'intransi­
geance de de Gaulle (mais ne l'avait-il pas prévue ?), de
l'opportunisme de la plupart de ses anciens subordonnés -
sans parler des soldats du contingent qui réclamaient "la
quille" -s'annonçait très difficile. L'échec du soulèvement
militaire allait permettre au général de Gaulle de procéder à
une épuration de grand style en Algérie. Une vague d’arres­
tations et de mutations dans l'armée et l'administration
éliminèrent’ de celles-ci la plupart des éléments qui
condamnaient la politique du président de la République.
Celui-ci sortait renforcé de l'épreuve.
Pour les Français d'Algérie qui avaient vécu trois jours
d'espoir la déconvenue était effroyable. De nouveau le
dilemme "la valise ou le cercueil" apparaissait devant eux,
comme le "Mané, thecel, pharès" de la Bible.
Quant aux musulmans, ils savaient désormais qui
gagneraient la guerre. A plus ou moins bref délai, le GPRA
allait imposer sa volonté. Il n'y avait plus qu'à se rallier à lui. i
Certains pensaient qu'il serait bon de se signaler aux yeux
des vainqueurs par quelque coup d'éclat exécuté aux
dépens des "pieds-noirs". D'autres, qui avaient des !
comptes à régler avec les Européens se disposaient à pren-

27
dre leur revanche. Un redoublement de terrorisme devait en
découler.
Pendant le putsch, on avait découvert dans les bureaux
du général de Pouilly une note du 22 mars du premier
ministre annonçant que le gouvernement envisageait un
cessez-le-feu unilatéral de l’armée française. Dévoilées,
ces instructions avaient fait l'effet d'une véritable trahison.
De fait, à l'ouverture de la Conférence d'Evian, M. Joxe
annonça aux délégués du GPRA cette trêve, en même
temps que la libération de 6.000 internés presque tous
musulmans, membres ou complices du FLN. Ces attentions
n'auendrirent pas les négociateurs algériens qui, ne dou­
tant plus de leur succès, ne voulurent rien concéder. Mais
elles favorisèrent grandement l'action des katibas dans le
bled et des terroristes dans les villes. L'Echo d'Oran que
dirigeait le député libéral Pierre Laffont, qui suivait une
ligne modérée, constatait le 30 mai :
"Au bilan positif de l’action française, le FLN ne peut
opposer qu'un bilan criminel et tragique. En une semaine,
dans l'ensemble de l'Algérie, 113 attentais ont fait 85 morts
(62 musulmans, 20 militaires, 3 européens), 4 disparus et
121 blessés (70 musulmans).
Le colonel Bernard Moinet écrit que 450 européens ont
été assassinés dans le dernier semestre de 1961 (1).
Dans ces conditions, comment les Français d'Algérie
qui se jugeaient trahis par le gouvernement métropolitain,
abandonnés par leurs compatriotes de la métropole, brimés
par la police - CRS et gendarmes mobiles - qui leur montrait
une hostilité que tous les témoins ont dénoncée,
n'auraient-ils pas finalement décidé de se défendre eux-
mêmes et de venger leurs morts ?
L'heure de l'OAS sonnait.

(1) Bernard MOINET : Journal d’une Agonie.

28
III LES DERNIERS COMBATS

Après l’échec de leur tentative de soulèvement contre


de Gaulle, les généraux Salan et Jouhaud, refusant de se
rendre comme l'avaient fait le général Challe, puis le géné­
ral Zeller, s'étaient réfugiés dans des fermes de colons amis
de ce Martel, qui avait été l'un des instigateurs du 13 mai
(dans un sens antigaullien). Les colonels et leurs collabora­
teurs les plus marqués s'étaient noyés dans la foule algé­
roise, sans renoncer à la lutte. Peu à peu ils renouèrent les
liens avec les groupes d'''activistes” algérois. Le 28 mai, le
général Salan lançait un appel à la résistance. Le dernier
effort des partisans de l'Algérie française commençait.
A Oran, il existait plusieurs groupes clandestins, déci­
dés à défendre leur ville : France-Algérie, Garde au drapeau,
O.A.S. Selon le général Jouhaud, France-Algérie avait
inauguré "fin avril-début mai 61 "les attentats au plastic (*1 ).
Mais la coordination manquait. L'un des dirigeants de l'OAS
oranaise, Georges Gonzalez dit "Pancho" se rendit à Alger,
conféra avec ceux de l'organisation algéroise et, de retour, à
Oran, entreprit de recruter des militants. Le général Johaud
a raconté comment grossit ce mouvement :

(1) Edmond Jouhaud ■ O mon pays perdu p 250

29
"...Jean-Marie Micheletti, fils d'un industriel, vient
proposer à Pancho des/possibilités en cheddite et un
concours financier. Charles Micheletti, son père, a de nom-
• breuses relations dans le monde des affaires, tandis que
Pancho, joueur de football renommé, est introduit dans tous
les milieux sportifs. Ils vont pouvoir structurer l'OAS avec
des hommes qui n'ont pas encore milité ouvertement. Ce
sera la grande force de l'O.A.S. oranaise de comprendre
beaucoup d'anonymes que la police ignorera, malgré ses
recherches actives. En outre, hors de tout soupçon, ces
hommes pourront circuler librement en ville. La mise sur
pied du mouvement en sera largement facilitée" (1).
Le général Johaud, oranien lui-même (son village
natal, Bou-Sfer, n’était qu'à quelques kilomètres d'Oran)
vint à la fin du mois d'août prendre le commandement de
l'organisation de résistance de l'Algérie de l'Ouest.
Le terrorisme y régnait plus que jamais. Au mois de
mai, Pierre Laffont,le député d'Oran campagne, propriétaire
de l'Echo d'Oran, qui, en bon métropolitain qu'il était, ne
comprenait pas toujours les réactions de ses électeurs et de
ses lecteurs (2) renonçait à son mandat, étant donné que
"seuls les extrémistes des deux bords sont écoutés" "la
passion triomphe" (3) notait-il tristement.
De fait, le sang coulait beaucoup. L'exaspération de la
foule se traduisait par des réactions furieuses, venant en
général de jeunes gens qui se laissaient entraîner par la
colère à jouer le rôle de justiciers improvisés. Le 5 juillet,
après les obsèques d'une petite Européenne assassinée
dans des conditions atroces, des Européens attaquèrent des
"Arabes" qui passaient en auto. Le 28 août, au cours de

(1) Ibid. pp. 250-251.


(2) (3) M. Laffont écrit : "on n'y connaissait pas les demi-teintes. Mieux: on s’en
méfiait Dans luules les sociétés, c'est le rôle de l’élite que de les revcler. kn
! Algérie. il n'y avait pus d'élite.
Puât quoi l'université d’Alger qui formait d'excellents médecins, des avocats
e•minents. des scientifiques habiles, lut-elle incapable de créer une aristo-
ciatie de la pensée ? Dès qu’il s'agissait de problèmes politiques touchant le
pays, d n'y avau aucune gamme dans les opinions : le médecin raisonnait
comme le balayeur". L’EXPIATION p. 21 et p.202.

30
l'enterrement de Michel Renault, tué l'avant veille dans la
ville arabe, on apprit qu'un jeune homme, Edouard Sanchez
avait été abattu quand il se rendait à son travail. Des bandes
d'Européens pillèrent alors des boutiques de Musulmans,
attaquèrent des "Arabes" qui voyageaient dans un autobus.
A la fin de la journée, on comptait 6 morts, 38 blessés, 1 6
arrestations. Le 30 août les musulmans lançaient un mot
d’ordre de grève. L'OAS alertait ses hommes. De nouvelles
bagarres eurent lieu, 5 musulmans furent tués et il y eut 31
blessés entre les deux camps.
En septembre, les commandos arabes s'en prenaient
aux juifs qui fêtaient leur nouvelle année. Le 10, un de leurs
membres poignardait un coiffeur isréalite, Henri Schroun.
Le 12, des musulmans qui faisaient une descente dans le
quartier juif, pillaient une boutique de la rue de la Révolu­
tion. Les Israélites contre-attaquaient. On relevait 2 morts
et 4 blessés musulmans contre 6 blessés israélites.
• Le week-end des 25 et 26 novembre voyait l’assassinat
de Michel Carot dans la cité du Petit Lac et de Jean Rivars
dans le quartier de la Marine. Les Européens lynchaient des
musulmans qui voyageaient dans un trolleybus. A 10 kilo­
mètres d’Oran, sur la route de Misserghin, on découvrait les
cadavres de deux Européens. Leur enterrement donnait lieu
à de nouvelles représailles : deux musulmans étaient tués
et 12 blessés.
Ces "ratonnades" n'étaient pas, à coup sûr, ce que les
généraux de l'OAS avaient souhaité. Persuadés que beau­
coup de Musulmans, à l'instar du bachagha Boualam et des
harkis restaient fidèles à la France, ils voulaient raviver
l'esprit du 13 mai et opposer au gouvernement de Paris un
front du refus composé de militaires, de pieds-noirs et de
Musulmans. Or, chaque meurtre d’un passager d'autobus
ou d'un passant arabe dans la ville française rendait plus
difficile l'entente franco-musulmane. Mais, si une cer­
taine discipline pouvait être imposée aux membres des
"collines" (1 ), il n'en était pas de même d’une foule rendue

(1} Nom des commandos de l'OAS à Oran. Ceux d'Alger se nommaient "deltas".

31
enragée par six ans d’attentats contre les siens que corsait
un nouveau meurtre. Dans cet état d'exaspération, tout
"Arabe” était un meurtrier en puissance qu'on pouvait tuer
avant qu’il ne tue. Henri Martinez cite le cas d’un père dont
l’enfant avait été assassiné par un Arabe et qui, depuis, tuait
les musulmans qu’il rencontrait en clamant que l’homme
abattu était le meurtrier de son fils. En septembre 1961, il
en avait tué une trentaine (1).
Le général Jouhaud rappela, au cours de son procès - et
ses accusateurs en convinrent - qu'il avait fait distribuer des
tracts de l'OAS condamnant et interdisant "les raton­
nades”. Henri Martinez précise qu'à partir de janvier 1962
son commando avait l'ordre d’exécuter tout terroriste, quel
qu'il fût. Mais on n'impose pas une discipline à une popula­
tion en proie à une sorte de fièvre obsidionale comme à des
troupes enrégimentées et encadrées.
En revanche, les actions de propagande destinées à
montrer que l'organisation existait bien *t qu'elle était sui­
vie par la population avaient un vif succès. Les "concertsde
casseroles”, les pavoisements où l'on arborait les ori­
flammes de l'OAS, les arrêts de circulation étaient exécutés
quasi unanimement. La destruction d’un transformateur
interrompait, le 2 octobre, l'allocution du président de la
République qui annonçait une nouvelle étape du glissement
vers l'Algérie du FLN. A sa place, les Oranais écoutaient le
général Jouhaud leur prêcher la résistance.

De tels succès de propagande enchantaient la popula­


tion qui crut que l'OAS la sauverait. Pierre Laffont raconte
qu'ayant objecté à un de ses amis Israélites que (escadres
de l'OAS comprenaient "presque tous les antisémites de la
ville” s'entendit répondre "Quand on se noie, on s'accroche
à une planche pourrie. Si les Arabes gagnent, nous ne
pouvons plus espérer vivre ici. C'est notre vie que nous
défendons. Pous tous, c'est notre dernière chance. Dans ce
pays, pas de partage : "eux ou nous" (2).

(1) Henri Martinez : op. cit. pp. 120-121.


(2) Pierre Laffont : L'Expiation p. 216.

32
L'OAS pouvait donc compter sur la complicité de la
majeure partie de la population européenne. Les postiers lui
communiquaient les renseignements qu'ils prenaient au
passage et branchaient une table d'écoute permettant
d'écouter les communications des autorités (1), les
employés de l'E.G.A. aidaient à intercepter les messages de
de Gaulle.
Des officiers, “Laure" pour ('Armée de terre et
"Bataille" pour la Marine, entre autres, "multiplièrent les
antennes qui permirent (au général Jouhaud) de connaître
en détail l'activité de l'armée" (2).
De combien de combattants disposait-il ?
"On ne sait pas combien de groupes de guérilleros
("collines") furent mis sur pied, ni combien d'hommes ils
rassemblaient. Henri Martinez donne quelques indications
intéressantes. En octobre 1961, son groupe (le groupe 5,
commandé par un officier dissident revenu d'Espagne où il
s'était rendu après l’échec du putsch des généraux, qu'il
nomme "capitaine", comprenait dix hommes dont le pins
âgé avait 27 ans et le plus jeune 18. Cinq d'entre eux
n'avaient pas fait de service militaire. “Capitaine" estimait
qu'il y avait alors une dizaine de groupes, soit une centaine
d'hommes. Il ne pensait pas que l'OAS pourrait rassembler
plus de 300 hommes. En dehors de quelques légionnaires
en rupture de caserne, il s'agissait de garçons du pays.
Henri Martinez dit que dans son groupe, recruté dans les
quartiers de l'Ouest de la ville, c'est-à-dire des quartiers
populaires il y avait trois juifs, les autres ayant un type
méditerranéen, de ces gens dont de Gaulle disait au journa­
liste Raymond Tournoux que “ce n'étaient pas des Fran­
çais", mais que la République française sait fort bien
envoyer au front.
De son côté, le capitaine Moinet, notant dans son jour­
nal comment l'OAS avait occupé la poste centrale d'Oran,
écrivait : “le conducteur de la camionette s'appelait Lucien

(1) Edmond Jouhaud : op. cit. p. 267.


(2) Edmond Jouhaud : op. cit. p. 310.

33
et était infirmier civil à l'hôpital d'Oran, l'homme qui l'ac­
compagnait était boucher au quartier Miramar, les petits
boutiquiers du quartier de Saint Pierre avaient assuré la
surveillance périphérique et Saint Eugène avait fourni les
hommes du groupe d'action directe''.
Et surtout, ces forces relativement faibles pouvaient
compter sur la complicité de l'immense majorité de la popu­
lation européenne, condition essentielle de la guérilla
urbaine.
Quant aux adversaires, gaullistes, communistes et
membres du FLN, l’OAS employait contre eux, l'intimidation
des plasticages et, quand ils étaient dangereux, l'élimina­
tion de ce monde que, suivant le camp auquel on appartient,
on appelle ''exécution'' ou ''assassinat”. Cela a valu aux
derniers défenseurs de l'Algérie française d'être taxés de
criminels par la propagande adverse que diffusaient la télé­
vision et la radio de l'Etat ainsi que la grande majorité de la
presse métropolitaine.
A la fin de 1961, un tract de l'OAS demandant aux
Oranais, de ne pas se laisser entraîner aux "ratonnades''
exposait qu’elle avait "exécuté” des chefs FLN et des com­
munistes (22 dont 3 européens) (1 ). Le FLN tuait beaucoup
plus. La guerre subversive ne fait pas de sentiment. Tous
pouvaient d'ailleurs invoquer le précédent de la Résistance.
Comme devaient le dire dans leurs plaidoiries, les avocats
des chefs de l'OAS devant le hautTribunal qui les jugeait, le
général de Gaulle était mal venu de condamner les géné­
raux qui s’étaient révoltés, quand, en juin 1940, il leuravait
donné l'exemple de la révolte contre un pouvoir légal qu'il
jugeait néfaste au pays. Et la Résistance n'avait pas craint
de verser le sang des "mauvais Français” qui la combat­
taient pour le régime de Vichy. Après la guerre on avait
exallé par les reportages, les mémoires, les films et les
romans, les déraillements des trains, les jets de bombes ou
de grenades et les exécutions individuelles. C'était pour une
cause sacrée, disaient les métropolitains; mais pour les

(1j LdUHHld JlHlIl.Itltl up t.d p 321

34
Français d'Algérie, vouloir conserver l'Algérie à la France
était tout aussi sacré. Il ne leur manqua que le succès qui
justifie tout, du moins en ce bas monde.
La situation était curieuse à la veille des fêtes de fin
d'année. Le majestueux décor de l'administration subsis­
tait. Il y avait un igame, un préfet, un préfet de police, des
généraux aux manches ornées d'un nombre variable
d'étoiles, des régiments et des cohortes de CRS, de gen­
darmes, de gendarmes mobiles et de policiers en civil. Le
parti gaulliste renforça même ceux-ci en envoyant des poli­
ciers amateurs, recrutés Dieu sait où, prêts à toutes les
besognes, qu'on appela les "barbouzes". Mais la ville arabe
obéissait au FLN et la cité européenne à l'OAS. Tout au plus,
les "Forces de l'Ordre" servaient à contrôler plus ou moins
la frontière des deux zones et à intervenir quand il y avait
trop de "casse" entre les activistes des deux communautés.
Mais l'état d'esprit de ces agents de l'ordre avait varié
depuis le commencement de la guerre d'Algérie. Pendant
de longues années, ceux-ci, en partie recrutés sur place et
témoins des actes barbares des insurgés, avaient sympa­
thisé avec la population européenne. A partir du moment où
celle-ci était entrée en lutte contre la politique de de Gaulle,
le Président avait épuré la police comme l'armée. On avait
envoyé dans la métropole des suspects et on les avait rem­
placés par des métropolitains qu'on avait dûment préparés
à dresser les insupportables contestataires d'Algérie. La
propagande de l'OAS et la jubilation que provoquaient l'in­
terruption des discours de de Gaulle et les harangues de
Jouhaud, de Salan ou de Gardy ne pouvaient qu’irriter les
"défenseurs de l’ordre républicain".
Un grave incident révéla cet état d'esprit, le 29 décem­
bre 1961. De Gaulle devait prononcer son allocution de fin
d'année. L'OAS fit sauter les studios de la Télévision, Cité
Perret. Sur son ordre, les magasins avaient été fermés et les
lumières éteintes àl'heure où le président devait parler.
Mais, à la place du discours solennel du président, la radio
"pirate” transmit une imitation de celui-ci par le chanson­
nier Henri Tisot. Cette blague déclencha une série de mani­
festations en faveur de l’Algérie française. Elle exaspéra

35
des soldats du contingent. Des zouaves de faction devant la
caserne Saint Philippe tirèrent sur des manifestants et tuè­
rent deux Israélites, Alain et Roger Bendaoud et un jeune
marin originaire de Beni-Saf, Julien Agullo. La mort de trois
jeunes hommes dans l'Algérie de 1961 ne dépassait pas le
stade du fait divers. On étendit sur elle un voile pudique. Elle
confirmait cependant l'hostilité qui s’acroissait, des jeunes
métropolitains tenus à servir en Algérie, à l'égard des
''pieds-noirs''. Dans ces conditions, le rêve de faire basculer
l’Armée dans le camp de l'Algérie française était bien fra­
gile. Des officiers de cœur avec les généraux rebelles, il y en
avait, certes, mais quelles chances avaient-ils d’entraîner
leurs soldats ? Et, chez les militaires fidèles au régime, des
faits comme l'attentat mortel commis contre le chef du 2cme
Bureau à Oran, le colonel Rançon, qui prenait part à la lutte
contre l'OAS, devaient renforcer leur hostilité contre cette
organisation.
Du Rocher Noir, cette cité artificielle, où s'étaient réfu­
giés les services officiels pour se mettre à l'abri des coups de
main possibles des Algérois, le Délégué général Morin
annonçait que les Forces de l'Ordre allaient être renforcées.
De Gaulle qui s'identifiait à l'Etat, après s'être identifié à la
France, sous l'œil ironique du président Franklin D. Roose­
velt, entendait bien avoir le dernier mot dans sa lutte contre
des gens qu'il ne considérait même pas comme Français.
En attendant, ni les policiers en uniforme, ni leurs collè­
gues en bourgeois n'arrivaient à empêcher les attentats de
suivre leur train.
Le 3 janvier 1962, par exemple, les assassinats com­
mençaient de bon matin. A 7 heures. Pedro Guerra étaittué,
Boulevard Joffre. A peu près à la même heure, un employé
de l'hôpital Baudens était blessé, rue de Gênes, lorsqu'il
allait à son travail. A 8 heures, on trouvait le cadavre de M.
Kress qui avait été poignardé à Gambetta. Au milieu de la
matinée, un Israélite de 71 ans était blessé au quartier juif.
Une jeune femme enceinte Israélite, Mme Karsenty était
tuée. Cité Petit, le matelassier François Cortès était blessé
d'un coup de couteau.
De leur côté, des Européens lynchaient des Musulmans

36
I
pris pour des terroristes. A la fin de la journée, on établissait
le bilan quotidien : seize morts, dont six européens.
Les journaux signalaient le lendemain que les Musul­
mans qui habitaient la ville européenne la quittaient parce
qu'ils ne s'y sentaient plus en sûreté. Le FLN atteignait son
but : le fossé entre les deux communautés s'élargissait.
Naturellement, les raids de tueurs continuaient. Trop
souvent leurs victimes étaient incapables de se défendre.
On le voit en lisant l'âge de celles-ci : Joseph Junco, 68 ans,
tué à coups de hache le 2 janvier 1 962, Gabriel Ennin, 15
ans {5 janvier), Dominique Rossi, 66 ans, Antoine Exposito,
76 ans, Emile Davo, 66 ans (21 janvier). Et, le 1er mars, la
femme du concierge du stade de Mers-el-Kebir, Rosette
Ortega et ses deux enfants, André, âgé de quatre ans et
Sylvette, cinq ans. La mère fut tuée à coups de hache et les
enfants eurent le crâne brisé contre le mur. Selon, le com­
muniqué donné à la presse oranaise, trois ries assassins
furent tués par les policiers. Les meurtriers étaient-ils dro­
gués ou rendus fous par la vue du sang ? ou pensaient ils se
faire admirer de leurs chefs et de leurs camarades en se
montrant féroces envers des colonialistes ? (1).
Cette fois pourtant, le crime était trop répugnant. Non
seulement des milliers d'Oranais et de Kebiriens accompa­
gnèrent au cimetière les corps sans vie des victimes, mais
des Musulmans demandèrent au maire de Mers-el-Kébir,
Janvier Ferrara, de manifester solennellement leur répro­
bation. Environ sept mille personnes formèrent un cortège
où les Musulmans, anciens combattants et jeunes gens
mêlés, étaient les plus nombreux, et défilèrent derrière des
drapeaux tricolores. Ainsi, à quelques jours de la conclusion
des pourparlers d’Evian, des membres des deux commu­
nautés avaient le courage de manifester leur solidarité. En
d'autre temps, les organes d'information français auraient
donné un grand relief à cette manifestation. Ils la mention-

(1) Un photographe de "L'ECHO D'ORAN" prit une photo du cadavre de la petite


fille. Celle-ci fut publiée par le journal arabe qui succéda à "L'Echo" avec la
légende. "Voilà ce que faisaient de nos enfants les colonialistes". P. Laffont
L'Expiation - p. 240.

37
nèrent discrètement. La consigne était déjà à la liquidation.
Cette liquidation fut scellée le 18 mars à Evian. Le
lendemain, le cessez-le-feu que l'armée française observait
depuis de longs mois, était proclamé. Les terroristes algé­
riens remis en liberté, pouvaient triompher, mais ils pou­
vaient aussi se venger des mois qu'ils avaient passé dans
des camps de concentration et des traitements auxquels ils
avaient été soumis pendant les heures chaudes de la
répression. Ils ne s’en privèrent pas.
Chez les pieds-noirs, au contraire, le désespoir de voir
ce de Gaulle qu'ils avaient contribué à faire sortir de sa
retraite morose livrer, contrairement à ses assurances, leur
pays, non à des soldats victorieux, mais à des terroristes, les
rendait furieux. Ils auraient pu, comme le leur conseillaient
les bons apôtres du Rocher Noir, faire confiance aux signa­
taires d'Evian. Mais quelle confiance accorder à des gens
qui depuis sept ans avaient fondé leur tactique sur la terreur
et le meurtre ? Beaucoup d'Oranais avaient un parent,
proche ou lointain ou un ami qui étaient tombés sous les
coups d'un tueur arabe ou qui avaient disparu sans qu'on
sût jamais ce qui leur était advenu. Comment auraient-ils
pu accepter de tomber sous la coupe des ces ex-”fellaghas"
devenus par la grâce de de Gaulle, de Pompidou, de Joxe et
de Broglie d'honorables hommes d'état ?
Il ne leur restait donc plus qu'à se battre en désespérés
avec les quelques militaires français qui, ayant multiplié
leurs garanties aux Arabes loyalistes et aux pieds-noirs,
refusaient de se plier aux reniements de de Gaulle et cher­
chaient à déclencher un sursaut chez leurs compagnons
d'armes qui hésitaient encore entre le dogme de l'obéis­
sance à leurs supérieurs et le dégoût du parjure de ceux-ci.
Le général Jouhaud assure qu'au moment de son arresta­
tion et de celle de Salan des conversations se tenaient avec
des colonels de régiments qui étaient prêts à se soulever
pour défendre des "plateformes” européennes. Des "acci­
dents” policiers, difficilement évitables quand le gouverne­
ment avait envoyé des renforts de police massifs firent
échouer ce plan. Mais, au moment de franchir le Rubicon
ces unités auraient-elles marché ? Et auraient-elles pu

■ 38
entraîner une armée dont les cadres supérieurs étaient
constitués par les fidèles du général de Gaulle ou par des
arrivistes prêts à beaucoup de compromissions pour ajouter
une étoile à leur képi ?
On ne sait pas à laquelle de ces catégories apparte­
naient le général Joseph Katz qui succéda au général
Fritsch, à la tête du secteur autonome d'Oran. Ce dernier ne
voulant pas faire une besogne de policier s'en alla moins
d’un mois après son arrivée.
Son successeur n'eut pas de tels scrupules.
Quand il n'était que colonel dans le Sud-algérien, il
avait fait rudement la guerre aux insurgés musulmans. Il
avait gagné la réputation d’un beau soldat, d'une humeur
parfois étrange, selon Claude Paillat... Au moment du 13
mai, il avait carrément pris parti pour les généraux d’Alger.
Au procès du général Salan, Me Tixier-Vignancour lut la
proclamation qu'il avait faite le 28 mai 1958.
"Cette colère légitime, disait l'auteur, est la réponse à
ceux qui pourraient croire en France et à l'Etranger que
l'Algérie et le Sahara accepteraient d'être séparés de la
patrie.
"L'Armée que je représente n'aurait jamais permis que
l'Algérie et le Sahara fussent abandonnés. Derrière ses
chefs, le général de Crévecœur et le général Salan, elle
reste à vos côtés, habitants du M'zab, et aux côtés des
populations de l'Algérie et du Sahara unanimes, derrière
leurs Comités de Salut Public, pour que l'Algérie et le
Sahara demeurent à jamais Français".
Mais le vent avait changé. Devenu général, Katz se
prononçait en mai 1961 à Perpignan pour la thèse gaul­
lienne : "L’Armée a parfaitement rempli sa mission en Algé­
rie, annonçait-il. Elle la remplira jusqu'au bout dans la ligne
que lui a tracée le général de Gaulle pour la sauvegarde des
intérêts légitimes de la France et de ses enfants d’outre-
Méditerranée".
Les "enfants d'outre-Méditerranée" n'allaient pas tar­
der à connaître la sollicitude de ce militaire qui s'inspirait
probablement de ce vieil adage ''qui aime bien châtie bien".
En 1962, il se disposait à servir aveuglément la politique de

39
son gouvernement, sans se soucier de l'Algérie qu'il avait
proclamée française quatre ans plus tôt et dont il se prépa­
rait à remettre une province à ces fellaghas qu'il avait pour­
fendus. Et, bon exécutant, il s'apprêtait à écraser ceux qui
refusaient d’obéir à ses chefs, distributeurs d'honneurs et
de prébendes.
Pour lui et ses pareils, le climat de la ville était détesta­
ble. Le lendemain des accords d’Evian, l'OAS invita les
Oranais à manifester leur réprobation en arrêtant toute
activité. A midi, la vie se figea. Pendant dix minutes Oranfut
une cité morte. Puis, ayant montré leur fidélité à une patrie
qui les répudiait, les habitants scandèrent à coups de klaxon
"l'Algérie française” devenue leur cri de guerre.
La guerre en effet, allait s'élargir et devenir moins une
lutte franco-arabe qu’un combat entre civils et forces de
l'ordre. Le lendemain, la radio clandestine de l'OAS devait
retransmettre le message du général Salan contre les
accords d’Evian. La police gaullienne devait faire un effort
désespéré pour s'emparer du poste émetteur clandestin.
Pour l’en empêcher, les "collines” de l'OAS prirent position.
Une véritable bataille se livra entre ces commandos et les
gendarmes mobiles qui utilisaient largement des engins
blindés, que gênaient des bouchons de véhicules de toute
sorte et qui recevaient des terrasses voisines des "coktails
Molotov”. L'émission eut lieu. On releva les morts et les
blessés. Le lendemain, on observa une grève générale de
deux heures en signe de deuil (1).
Le 24 mars, la fusillade reprenait. Selon la presse, elle
causait un tué et 15 blessés chez les gendarmes, 3 blessés
chez les soldats, 1 tué et 21 blessés chez les civils.
Cette combativité ne pouvait que rendre furieux les
"gouvernementaux”, du général de Gaulle aux "gendarmes
rouges”. Le premier, parce que les pieds-noirs osaient
contrecarrer sa politique; les autres parce que ceux-ci leur
tiraient dessus quand ils faisaient leur métier. Le gouverne­
ment les payait pour cogner’ sur ses adversaires. Ils

(1) Edmond Jouhaud: op. dtp. 424 Henri Martinez en fait le récit vivant op.cit
pp. 292-294.

40
cognaient donc. Et voilà que les insurgés ripostaient. Les
Algérois avaient tiré sur les gendarmes du colonel Des­
brosses qui les chargeaient. Les Oranais tiraient sur ceux
qui cherchaient les postes émetteurs clandestins. Et l'im­
mense majorité de la population applaudissait. Tous ces
gens étaient donc des ennemis. Qu'ils luttassent pour sau­
ver une province française, pour défendre leurs biens, la
tombe de leurs parents et de leurs aïeux n'importait pas aux
prétoriens gaulliens (1). Ils auraient répondu à tous ces
arguments le classique "J'veux pas le savoir'' des adjudants
courtelinesques. Leurs chefs leur ordonnaient de mater les
rebelles. Ils le faisaient en ajoutant aux vertus de l'obéis­
sance passive une haine que le réglement de la gendarme­
rie ne prescrit pas.
Le général Katz ne cherchait pas d'ailleurs à les retenir.
Les "collines" de l'OAS ayant utilisé les terrasses et tes
fenêtres de certains immeubles pour tirer sur ses gen­
darmes, il annonça dans une proclamation à la population
du 19 avril qu'il était "interdit de stationner sur ies terrasses
des immeubles et les balcons". "Le feu, précisait-il, sera
ouvert sans sommation sur les contrevenants à partir du .23
avril. De même, le feu sera ouvert par tous les moyens, y
compris l'aviation sur les éléments OAS circulant en ville".
C'était ratifier une pratique qui avait déjà été utilisée.
De nombreux témoignages attestent que les gen­
darmes rouges tirèrent à tort et à travers dans les rues de la
cité européenne. Me Sarocchi, avocat à la cour d'appel
d'Oran, exposa, au cours du procès du général Salan, que le
20 mars la gendarmerie avait tiré "non seulement sur les
immeubles desquels le feu avait été ouvert mais encore sur
des immeubles desquels manifestement, indiscutable­
ment, aucun coup de feu n'avait été tiré".
Et il ajoutait : "L'immeuble que j'habite a reçu des
coups de feu : j'atteste qu'aucun coup de feu n’avait été tiré
de cet immeuble. J'ai ma chambre à coucher, ma salle de
bains, ma bibliothèque traversées par des balles, mais l'ap-

(IJ Le procès de Raoul Salan pp. 197-198.

41
partement de M. Martinet, président du tribunal de grande
instance d’Oran, a reçu beaucoup plus de balles que le
mien".
Selon l'avocat, plusieurs autres magistrats avaient eu
la même mésaventure. Du moins n’avaient-ils subi que des
dommages matériels. Mais il n’en fut pas toujours ainsi.
Une jeune fille de 16 ans, Melle Dominiguetti, une autre,
âgée de 14 ans, Melle Monique Echtiron, qui étendaient du
linge sur leur balcon, furent tuées par les gendarmes. Les
projectiles d'une mitrailleuse lourde fauchèrent dans leur
appartement Madame Amoignan, née Dubiton (dont le père
avait été tué par le FLN), sa petite fille, âgée de deux ans et
demi, et sa sœur Sophie (13 ans) qui, alleinteà la jambe par
une balle de mitrailleuse lourde qui lui arracha le nerf sciati­
que, dut être amputée par le docteur Couniot. Or, précisait
un communiqué du Conseil de l'ordre des avocats d'Oran
"le calme régnait dans la rue où habitait cette famille" (1).
Le même acharnement s'observait dans les perquisi­
tions. Recherchant des chefs de l’GAS, les membres des
commandos et les postes de radio clandestins, les CRS et
les gendarmes mobiles effectuaient ces visites domici­
liaires avec une brutalité qu'ont dénoncée aussi bien les
témoins au cours des procès des généraux Jouhaud et
Salan que les mémorialistes comme le colonel Bernard
Moinet dans son "Journal d'une agonie". Les humiliations,
les bris de meubles, les vols même ne manquent pas dans
ces exposés. Après de telles scènes, la haine de la popula­
tion française pour les policiers ne pouvait que croître.
C'est au cours d'une de ces perquisitions que ces der­
niers arrêtèrent le général Jouhaud, que ses faux-papiers
au nom de L. Jerbert ne suffirent pas à protéger. La rumeur
de son arrestation provoqua de nouvelles fusillades entre
les "collines" et les gendarmes. Cette arrestation, due au
hasard ou à des renseignements que le FLN, devenu le
collaborateur des autorités françaises avait donnée (2), rui-

; (1) Procès Raoul Satan. Dépositions du Dr Couniot. p. 192, de MeSarocchi-pp.


196-199. Edmond Jouhaud. Op. cit. p. 447.
(2) Edmond Jouhaud. Op. cit. p. 449.

42
naît les plans de l'OAS. Le général Jouhaud travaillait à
créer des maquis dans les régions de Mostaganem, de Reli-
zane et de Tlemcen. De là, le 5eme régiment étranger aurait
donné le signal du soulèvement puis Oran serait entré en
jeu. Son arrestation bloqua tout. Bien que le général Gardy
ait pris le relais, ces projets ne se réalisèrent pas.
En revanche la petite guerre civile continua à Oran,
guerre d'escarmouches, ponctuée d'explosions de plastic,
de coups de main, d'exécutions sommaires et de “hold-up".
Le plus important de ceux-ci fut exécuté en plein jour. Des
hommes armés entrèrent dans la Banque de l'Algérie, au
centre de la ville, l'après-midi du 23 mars, et emportèrent
2.140.315.000 anciens francs. Jusqu'à la fin des troubles,
des ponctions de ce genre se firent dans différentes caisses
publiques, sans qu'on pût très bien distinguer qui les faisait
et s'il s'agissait de membres de l'OAS ou de malfaiteurs.
Pendant ces soubresauts, le plan politique du général
de Gaulle se déroulait sans obstacles. Le peuple français
appelé à ratifier les accords d'Evian le faisait à une très forte
majorité. Sur un peu plus de 75 pour cent d'électeurs ins­
crits, 90,7 pour cent approuvèrent la séparation de l'Algérie
de la France. Les Français d'Algérie n'avaient même pas eu
le droit de se prononcer sur le sort de leur province. Belle
application du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Les métropolitains, soumis à une propagande massive qui
faisait miroiter à leurs yeux les avantages du retour à la paix,
après vingt-trois ans de guerres incessantes sous toutes les
latitudes, la prochaine rentrée dans leur foyer des soldats
du contingent perdus au milieu de tueurs sauvages et la fin
de dépenses inutiles qui amènerait une prospérité sans
précédent dans l'hexagone, votèrent "oui". Pour ne pas
choquer leur amour-propre national, on leur exposait d'ail­
leurs gravement que l'armée française ayant gagné la
guerre, on les appelait à ratifier un accord magnanine, tout à
fait conforme à la philosophie des temps modernes, qui
allait assurer la co-existence pacifique des Algériens et des
bons citoyens français. Ils le crurent ou firent semblant de le
croire. Les apparences étaient sauves. Que demander de
plus ?

43
Il restait le million de citadins et de colons d'Algérie qui
voyaient avec stupéfaction comment des insurgés comme
Belkacem Krim, qualifiés pendant des années de terroristes
et de brigands, se muaient en partenaires distingués. La
France invitait les pieds-noirs à se soumettre aux lois que
feraient leurs nouveaux gouvernants. Mais quelle
confiance leur accorder ? Quelle foi donner à leur parole ? Le
joui du référendum français, des terroristes musulmans
avaient abattu six personnes qui attendaient un autobus
Cité Petit. Belle façon d'inaugurer l'ère de fraternité ouverte
par les accords d’Evian.

44
IV LE CHAOS

Même après le référendum français, même après l'ar­


restation du général Jouhaud, il existait encore dos Fran­
çais en Oranie pour refuser de se soumettre. Ils
s'accrochaient à l'espoir de constituer un réduit européen
I
autour d'Oran avec l'aide de leurs amis de l'armée : une
sorte d'Israël qui se serait fait respecter les armes à la main.
Il y avait une grande part d'illusion dans cette idée. Com­
ment l'armée qui avait refusé l'aventure au moment des
barricades d'Alger en 1960, puis lors du putsch d'Alger en
avril 1961 se serait-elle révoltée en 1962 ? Comment le
général de Gaulle aurait-il laissé des rebelles rompre les
accords qu'il avait fait négocier et signer par ses représen­
tants ? Et qui aurait soutenu les Français d'Algérie ou d'Ora-
nie ? Israël avait - et a encore - derrière lui la puissance
américaine - une garantie solide. Ce n'était pas un tel sou­
tien que l'Algérie pouvait attendre du Président Kennedy,,
qui, en avril 1962, avait proposé son aide au général de
Gaulle contre les généraux révoltés. L'OAS après avoir
perdu le général Jouhaud perdait le général Salan. Le géné­
ral Gardy, leur avait succédé, mais même avec la collabora­
tion des "soldats perdus", il ne pouvait guère espérer
renverser une situation irréversible.
Certains se rendaient compte de leur situation critique

45
et songeaient à un départ plus ou moins proche. Depuis
1961, les capitaux s'écoulaient vers la métropole. Un obser­
vateur, le capitaine Moinet, notait qu'à partir de 1961 la
courbe mensuelle des départs s'élevaient régulièrement.
En mai, 1200 familles quittaient la ville. Si l'OAS n'avait pas
interdit aux hommes en état de porter les armes de laisser
Oran sans son autorisation, il y en aurait eu davantage. A la
fin d'avril, l'évacuation des familles commença "de longues
colonnes d'Européens stationnaient sur la route de Sidi-
Bel-Abbès, en plein soleil et attendaient là, trois, quatre,
cinq heures parfois, l'arrivée d'un problématique avion pour
Marseille, Lyon ou Paris”, écrit le 25 avril 1962 le capitaine
Moinet dans son journal.
Dans le "bled", le repli de l'armée française sur cer­
tains points laissait les colons exposés aux fantaisies (dan­
gereuses) des bandes de l'ALN. Des colons étaient enlevés
et ne réaparaissaient plus. D'autres étaient assassinés
dans leur fermes (1), les survivants no savaient pas combien

(1) On relève dans l'Echo d'Oran’' les cas suivants entre beaucoup d'autres:
Saida : plusieurs Européens sont enlevés. MM. Cuche. ingénieur des Tra­
vaux publics. Rubline. ingénieur. Blanquer. Sanchez. chefs de chantier.
François Belmonte et Eugène Diaz. A Saint Denis du Sig. Jean Joseph
Santiago. 25 ans est enlevé depuis le 8 mai. selon "l'Echo" du 17 mai.
Ain en Turk : depuis un mois, quatre Européens ont disparu (Echo. 8 mai). Le
19 mai. “L'Echo d'Oran" publiait les avis de décès à Ain Farès de Louis
Pierre Villaret. de Manuel Erades et d'André Maisonneuve, “victimes du
terrorisme". Le 26 mai on trouve l'avis de décès de Bruno Pola. d'Ain
Témouchent. Le 28 mai. on enterrait à Saint Cloud André Derosa et Louis
Aubié (63 ans), tué à Mostaganem. Le 30 mai. le journal d'Oran signalait la
disparition d'André Dessoliers. maire de Mockta Douz. Le 2 juin on trouve la
mention de l'enterrement de Roian Nus. à Ain Sidi Chérit.
“L'Echo" du dimanche 3-4 juin annonçait que Louis Bedel. de Saint Lucien
et son épouse avaient été tués dans leur auto sur la route d’Oran. Le 6 juin
trois Européens étaient enlevés à Tlemcen. Le 9 juin, on énonçait l'assassi­
nat du maire de Palissy. Pierre de Champtassin et de son beau-frère Axel
Garda, ainsi que le meurtre du gardien de ferme Schrabacher. Le journal du
10-11 juin donnait la nouvelle qu'un commando de l’ALN avait mitraillé à
Baudens un café et tué la propriétaire. Espérance Rodriguez. Le journal du
14 juin publiait les remerciements des familles d'Eugène Pain, è Aboukir et
de Claude Garby. de Sidi Bel Abbés, "victimes du terrorisme". Le 15. avis
de décès de Félix Alvarez. 52 ans. chef de bureau de la compagnie
algérienne à Cassaigne. victime des fellaghas.

46
de temps dureraient cette situation précaire. Il ne leur res­
tait plus qu'à se replier sur la ville la plus proche, non sans
courir le péril d'être mitraillés en route. Pour faire face à
cette situation, l'OAS, dans une émission du 14 juin,
demandait à la population de la campagne de se regrouper
dans les centres d'Oran, de Mostaganem, de Perrégaux,
d'Arzew et de Sidi-Bel-Abbès où elle aurait des armes pour
se défendre. Mais combien de temps ces centres, isolés au
milieu d'une campagne aux mains des ennemis,
pourraient-ils tenir ?
Car l'agonie de l'Algérie française devenait de plus en
plus sanglante. La guerre des communautés s'intensifiait,
provoquait chaque jour la mort de Français et de musul­
mans, pendant que les gendarmes et les commandos de
l'OAS poursuivaient leur guerre particulière. Le 30 mai, par
exemple, on découvrait le cadavre du directeur de
l'O.F.A.C., Joseph Monfort. Le 31, deux musulmans assas­
sinaient à Tlemcen, Me Pierre Guidecelîi, avocat à la Cour
d'Appel d'Oran, ex-délégué à l'Assemblée algérienne. Le fi
soir, on trouvait à Pont Albin le corps de Joseph Ivorra,
enlevé quelques jours avant par des Musulmans. A 9
heures, autre découverte macabre : les cadavres de M. et de
Mme Duclos, assassinés dans leur villa de la Cité des Pal­
miers. On trouvait aussi à la gare les cadavres de deux
Européens sans pièces d'identité, mais portant l'inscription
: "je suis un traître, j'ai commis des vols au nom de l'OAS".
Un blessé en uniforme militaire transporté dans une clini­
que était achevé par deux hommes masqués.
Enfin, à Eckmuhl, une musulmane "non identifiée"
était "tuée par balles" (1).
Et cela se répétait tous les jours avec des proportions
variables de meurtres d'Européens ou d'Arabes.

fl) H y en eut tfautres. Dans l'Echo d'Oran du 19 mai, on signale le meurtre de 3


femmes musulmanes dans la ville européenne. Henri Martinez parle d'une
"journée des femmes de ménage" arabes qu'il condamne vigoureusement.
En contrepartie, des femmes de ménage arabes auraient égorgé des enfants
laissés momentanément à leur garde. Op. cit. p. 357.

47
Pour réduire la communauté française à l’obéissance,
le gouvernement déportait ou arrêtait ses notables. Dans la
nuit du 10 au 11 mai, la police "emballait" pêle-mêle et
envoyait au camp d'Arcole, l'archiprêtre Carmouze, âgé de
76 ans, un autre septuagénaire, M. Gardet, le chanoine
Dauger, le docteur Laborde, coupable d'avoir dénoncé quel­
ques jours auparavnt devant le Haut Tribunal militaire les
brutalités de la police, ses confrères Jarsaillon et Finas, le
vice-président de la Chambre de Commerce, Ambrosino, le
directeur de l'E.G.A., M. Poitevin, le président du Syndicat
des pharmaciens, M. Santa, le président de l'Aéro-club, M.
Yvon Milhe-Poutingon et son fils, le président des officiers
de réserve, M. Astruc. Au cours du procès du général Salan,
des témoins avaient révélé que les policiers français
s'étaient rendus chez le docteur Parienté, président d'hon­
neur de l'ordre des médecins d'Oran, mais n'avaient pas pu
remplir leur mission : le docteur Parienté était mort depuis
vingt-deux mois !
Ces mesures, n'avaient aucune chance d'arrêter la
résistance de la population. Au contraire, en décapitant la
communauté française elle laissait les "desperados" agir
au gré de leurs passions. L'appel sous les drapeaux de 6000
jeunes gens en âge de porter les armes et leur envoi dans la
métropole était plus efficace, car il privait les "collines" de
certains de leurs éléments.
Le calendrier fixé par le président de Gaulle et ses
partenaires algériens rendait chaque jour plus proche
l'échéance de la passation des pouvoirs. L'armée ne bascu­
lant pas vers la dissidence, les dirigeants de l'OAS devaient
se résigner à envisager la défaite. Certains prêchaient la
politique de la terre brûlée. On ne laisserait pas aux Algé­
riens ce qui avait été bâti par la France. D'autres, à Alger,
rêvaient, puisque la France les abandonnait d'une réconci­
liation in extrémis avec les vainqueurs. A moins que ce ne
fût qu'un moyen de permettre aux hommes de l'organisa­
tion d'évacuer la ville. Me Farès, devenu président de l'exé­
cutif provisoire après un court séjour en prison, et Susini, au
nom de l'OAS se mettaient d'accord pour arrêter la lutte et
pour bâtir une République algérienne où les pieds-noirs

48
auraient leurs droits garantis.
Un tel accord était fort difficile à faire accepter par les
combattants de la "guerre révolutionnaire" qui comporte
des actesquel'on ne se pardonne guère d'un camp à l'autre.
Me Farèsfut désavoué. L'OAS menaça de mener à fond la
politique de la terre brûlée. Pour éviter cette catastrophe des
"libéraux" comme l'ex-maire d'Alger Jacques Chevallier,
s'entremirent. De sa prison, le général Jouhaud lui-même
demanda au général Salan de proclamer la fin des combats.
Le chef de l'OAS ne répondit pas tout de suite à cette
requête, mais l'administration française se chargea de la
diffuser solennellement le 5 juin.
Quelle autorité peut avoir un chef prisonnier ? L'appel
du général Jouhaud ne fut pas écouté. D'ailleurs son suc­
cesseur, le général Gardy, refusait de déposer les armes. Il
prévoyait - et les faits devaient lui donner raison - que Farès
et les bourgeois algériens qui assuraient la transition
seraient balayés par les éléments révolutionnaires de l'ex
F.L.N. Dès lors que valaient les accords qui seraient éven­
tuellement pris avec eux ? Ou les Français pourraient créer
des plates formes territoriales avec l'aide de certains régi­
ments et notamment de la Légion, dont Gardy avait été
inspecteur, où ils devraient évacuer le pays pour ailer en
France ou en Espagne et y commencer une nouvelle vie.
Pendant ces jours indécis, les violences ne cessaient
pas. Les enlèvements d'Européens continuaient, ainsi que
les attentats contre les imprudents qui s'aventuraient trop
près des quartiers arabes. Les cadavres de Musulmans
qu'on relevait dans la ville française rétablissaient l'équili­
bre. Par représailles ou par défi certaines actions comme le
bombardement au mortier du quartier musulman de Victor
Hugo se produisaient sans cependant faire sortir les Arabes
de leur forteresse. Le FLN y faisait la loi. Ses hommes
devenus membres de la Force locale y assuraient l'ordre. Au
procès du général Jouhaud, le président des anciens com­
battants d'Oranie, M. Robert Cerdan, aveugle de guerre,
exposa qu'il y fonctionnait un tribunal militaire F.L.N. qui
avait condamné quarante indigènes anciens combattants
comme "traîtres". Henri Martinez conte que sa mère vit

49
passer à Eckmühl, où elle tenait une épicerie, un convoi
militaire de troupes algériennes transportées dans des
camions français. Aux spectateurs ébahis les soldats "mon­
traient leurs poignards et... faisaient le geste symboliquede
la lame ouvrant une gorge". Ils criaient et riaient tous en
même temps, dit Mme Martinez, je n'avais jamais vu des
couteaux pareils et certains ont fait aux femmes qui étaient
là des gestes qui me font encore rougir" (1).
Sur un autre front, la gendarmerie mobile et les "col­
lines" de l'OAS poursuivaient leurs accrochages. Les com­
mandos harcelaient les cantonnements des "rouges" et des
C.R.S. qui, dans leurs escarmouches, n'avaient pas peur de
tuer des civils en même temps que leurs adversaires. Fait
nouveau : alors que l'OAS avait évité de s'en prendre à
l'Armée, plusieurs attentats se produisirent à la mi-juin
contre des officiers supérieurs français. Le 13, le
lieutenant-colonel Mariot, responsable du secteur du cen­
tre de la ville, était abattu quand il sortait de l'Hôtel Martinez
que l'armée avait réquisitionné. Le lendemain, le général
Ginestet, qui allait s'incliner devant son corps était grave­
ment blessé et devait mourrir, quelques jours après, au Val
de Grâce. Le médecin-colonel Mabille, médecin-chef de
l'Hôpital Baudens, qui l'accompagnait, était également tué
(2). Ces crimes attribués à l'organisation rebelle s'expli­
quent mal si l'on pense que ses chefs cherchaient encore à
soulever des régiments français. Même si des officiers
étaient de cœur avec une population qui défendait désespé­
rément sa terre, il leur était difficile d’admettre qu'on assas­
sinât froidement leurs chefs (3). Mais comment retenir des
jeunes gens qui se jugent trahis et qui ont des armes dans
les mains ?

fil Henri Martinez, op. cit. p. 331.


(2) Le meurtrier, un garçon de 19 ans fut gracié par le généra! de Gaulle.
(3) D’après un ex-dirigeant de l'OAS. celle-ci n’a jamais ordonné de tuer le
général Ginestet. H resterait à élucider un point. Le meurtre fut-il l'acte d'un
jeune homme qui reprochait aux militaires de se dérober après les assu­
rances qu'ils avaients données à la population ou qui voulait abattre le
généra! Katz que les Oranais abhorraient ?

50
L'échéance du 1cr juillet approchait. A Alger, le Dr Mos-
tefai, et une émission pirate de l'OAS annonçaient, le 17
juin, un accord entre le F.L.N. et l'organisation française. Le
délégué du mouvement algérien appelait les Algériens
d'origine française et les Musulmans à se réconcilier et à
oublier le passé. Le général Salan de sa prison donnait le
même conseil, mais la masse des pieds-noirs ne croyant pas
à ces promesses ne pensait plus qu'à partir.
Le général Gardy résista encore. Mais la Légion ayant
finalement refusé une aventure qui n'avait guère de
chances de succès, il ne restait plus qu'à assurer le départ
des combattants et de la population civile dans les condi­
tions les moins désastreuses possible. Tandis que des mil­
liers d'Européens s'entassaient sur les quais du port et aux
environs de l'aéroport, des commandos incendiaient l'hôtel
de ville, le palais de justice, des bureaux de perception, des
écoles. Puisque les Français devaient quitter leur ville, pen­
saient ces désespérés, ils laisseraient à leurs vainqueurs la
terre nue, comme leurs ancêtres l'avaient trouvée. Le plus
impressionnant de ces incendies fut celui d'un réservoir de
mazout du port. 30 millions de litres de mazout brûlèrent,
couvrant la ville d'une nuée noire et menaçant de communi­
quer le feu aux autres dépôts, ce qui eût pu provoquer une
terrible catastrophe.
Ce radicalisme désespéré peut être jugé diversement-
cependant ceux qui le condamnent célèbrent la même
détermination lorsqu'il s'agit, par exemple, des patriotes
polonais face aux nazis. Il amena pourtant les autorités
locales à négocier avec les enragés qui entretenaient
encore la guérilla. Le délégué à l'information, M. Soyer,
avait eu des conversations avec des chefs de l'OAS. Par son
intermédiaire, les conversations commençèrent entre deux
de ceux-ci MM. Bellier et Laborde et le préfet de police, M.
Biget en présence du général Katz. L'OAS envisageait
encore de maintenir une enclave française comprenant
Orah, Mers-el-Kebir, Arcole et Misserghin. Leurs interlocu­
teurs ne disaient pas non, mais pendant ce temps, l'igame
Thomas consultait Paris et les postiers d'Oran communi­
quaient naturellement sa dépêche à l'organisation clandes-

51
tine. Les pourparlers furent suspendus. Cependant ils
avaient eu un résultat sérieux. Les autorités locales avaient
accepté de libérer les Français internés au camp d Arcole (où
ils avaient succédé aux fellaghas, quand la République fran­
çaise avait libéré ceux-ci dans la dernière phase de la politi­
que algérienne du général de Gaulle).
Il restait la possibilité de faire donner l'ordre de cesser
le feu aux Oranais par les signataires de l'accord avec le
FLN. Le directeur de l'Echo d'Oran, M. Pierre Laffont se
rendit au Rocher Noir par avion militaire et hélicoptère,
comme il l’a raconté, ce qui impliquait l'accord et même un
peu plus des autorités locales. Il vit Susini, qui sachant que
c'était le général Gardy qui commandait l'OAS à Oran et
non pas lui, ne put rien faire.
Pendant ce temps, le général Gardy quittait Oran ainsi
que les "officiers perdus" et des membres des "collines’’.
Les représentants du gouvernement ne semblent pas avoir
cherché à s'opposer à la retraite des vaincus. Leur départ
permettait de faire une passation des pouvoirs moins ora­
geuse que si les "desperados" avaient livré bataille jus­
qu'au dernier jour. L'ancien colonel de la Légion, Dufour,
venu d'Alger, après un entretien avec le directeur de l'ECHO
D’ORAN" accepta de donner l'ordre de cesser le feu aux
sections spéciales de l'OAS. Une "émission pirate" de
l'OAS diffusa son appel.
"... Afin de ne pas aggraver les malheurs de nos compa­
triotes qui vivent ici des jours particulièrement douloureux,
je vous donne l'ordre d’interrompre les destructions qui ont
été préparées et qui pourraient aggraver le calvaire de ceux
qui attendent avec angoisse le moment de s'embarquer".
De leur côté, les autorités locales (l'inspecteur général
régional Thomas, le préfet de police Biget et le général Katz,
commandant le secteur autonome d'Oran)diffusaientà leur
tour un appel d'un optimisme qui, après coup, semble déli­
rant :
"Il n'est que temps maintenant de préparer tous
ensemble, la réconciliation des communautés par des
manifestations concrètes de solidarité et de fraternité.
... Français et Française d'Oran, ayez avec nous confiance

s?
en votre avenir, qui est sur cette terre et que vous garantis­
sent le peuple français, son armée et nos amis Musulmans"
(1).
Le 29 juin, un nouvel appel à la population paraissait
dans les journaux. On annonçait que des mesures étaient
prises pour l'évacuation de la population, mais on conseil­
lait de rester en Algérie : "En attendant, nous faisons appel,
une fois de plus, à votre calme et à votre sang-froid. Votre
avenir se dessine plus dans la réconciliation et la fraternité
que dans un exode irraisonné dont vous seriez les premiers
à souffrir" (2).
Les optimistes ou les gens que retenaient dans la ville
leurs intérêts pouvaient être rassurés : l'armée qui était
encore à Oran, garantissait leur sécurité.

(1) Echo (TOran 28 juin 1962.


(2) Echo (TOran 29 juin 1962.

53
V LE MASSACRE

L'OAS disparue, la parole passait aux "libéraux" qui


croyaient pouvoir s'entendre avec les vainqueurs - ou qui
l'espéraient sans trop y croire. A l'heure où des Musulmans
Algériens comme Farès ou Mostefaïse rendaient compte de
l'intérêt de l'Algérie à garder une partie de ses cadres,
presque tous Européens, ces bourgeois, un peu gauchi­
sants, ayant souvent des biens à sauver, étaient disposés à
jouer cette dernière carte. A Alger, l'ancien maire, Jacques
Chevallier, qui avait siégé dans les conseils de la IVemc
République avait annoncé dès le mois de juin qu'il accepte­
rait de prendre la nationalité algérienne (nos aïeux appe­
laient cela "prendre le turban"). Il eut peu d'imitateurs. Les
personnalités qui restaient à Oran se contentaient de cher­
cher une réconciliation, sans être très sûrs d'y réussir. Leur
porte-parole, Pierre Laffont écrivait le 28 juin :
"Notre intérêt commun est d'éviter de nouveaux trou­
bles... Cette naissance ne peut être pour certains un jour de
joie. Fasse le ciel, fassent aussi les hommes de cette ville
qu'elle ne soit pas une nouvelle source de deuils...".
Le même jour, une réunion eut lieu à la préfecture
d'Oran entre les autorités locales, les notables français et
une délégation du F.L.N., menée par lecapitaine Bakhti. Des
discours rassurants furent prononcés et un comité de

55
réconciliation se forma sous la présidence de M. Nemiche
Boumediène. Selon, un journaliste de l'agence France
Presse, qui assista à la réunion, l'évêque d'Oran, Mgr
Lacaste ayant demandé des garanties contre les enlève­
ments, le capitaine Bakhti répondit : "Nos gouvernements
ont signé et, depuis le cessez le feu, nous avons respecté les
accords. Nous continuerons. Dans aucun pays, aucune
organisation n'aurait pu maintenir une population soulevée
par les attentats. Mais en temps de paix, je réponds des
Musulmans".
Les Européens furent rassurés ou firent semblant de
l'être. L'un d'eux, l'armateur Ambrosino observa : "Tout le
monde a une peur panique du 1cr juillet. Quand le 3 juillet,
les rapatriés s'apercevront qu'il ne s'est rien passé, ils ver­
ront qu'on leur a monté la tête. Il faut que bientôt ils fassent
la file à Marseille pour leur retour".
Le comité de réconciliation lança un appel "à tous les
Oranais", organisa des réunions où des Musulmans et des
Européens de bonne volonté entendirent prêcher l'entente
pour un avenir meilleur. Le préfet de police ayant abrogé les
arrêtés sur le couvre-feu et la circulation des véhicules, on
pouvait croire que la vie normale renaissait.
Tout eût été parfait si, en même temps, un Européen de
27 ans, Jean-Pierre Galibert, n'avait disparu entre la Sénia
et Oran, si des Musulmans armés n'avaient pas intercepté
un autocar transportant des travailleurs de l'ERM de La
Sénia et n'avaient pas soumis à un interrogatoire l'un d'eux
avant de le laisser repartir. Que représentaient ces Musul­
mans armés ? De quel droit exerçaient-ils un contrôle ? Que
feraient-ils le jour de la proclamation de l'indépendance
algérienne ? Malgré les paroles apaisantes des notables, les
Oranais pouvaient se le demander. La plupart ne se
posaient même pas la question. Ils partaient ou attendaient
avec angoisse leur tour de départ.
Pourtant, le 1er juillet se passa sans incident. Le réfé­
rendum était gagné d'avance par le FLN, auquel les accords
d'Evian laissaient la place libre. Le prestige de la victoire
faisait automatiquement basculer les masses vers lui. Les
quartiers européens étaient vides. Les gens restaient chez

56
eux, tandis que les Musulmans circulaient en habits de fête
et que des camions pavoisés aux couleurs algériennes
scandaient "Algérie algérienne".
Sur 483.723 inscrits - et 52.243 abstentions - la quasi
unanimité (418.179) répondaient favorablement. Sur
26.000 Européens, 20.500 s'étaient dérangés : 17.000
pour dire "oui", et 3.500 pour exprimer jusqu’au bout leur
refus.
En somme, pouvaient penser les ralliés, les choses ne
se passaient pas si mal que çà.
Pendant quatre jours, les Algériens célébrèrent
bruyamment leur victoire. Le 5 juillet, les réjouissances
devaient atteindre leur apogée avec la fête de l'indépen­
dance. Au 5 juillet 1830 date de la capitulation d'Alger,
devait s’opposer la reconquête de la souveraineté
algérienne.
Il restait à savoir si cette tranquillité durerait. Le général
de Gaulle qui s'était débarassé du "boulet algérien", /
comme disait déjà Napoléon III, présentait ses bons vœux au
gouvernement de la République algérienne tandis que les
Algérois célébraient avec enthousiasme l'arrivée du prési­
dent du G.P.R.A., Ben Khedda. Mais le même jour, l'armée
française ouvrait les frontières de Tunisie et du Maroc à
l'armée bien équipée du colonel Boumediène qui avait
regardé de loin les guérilleros se battre contre les Français.
Or celle-ci se prononçait pour les éléments révolutionnaires
dirigés par Boumediène, qui se prononçaient pour Ben Bella
contre les bourgeois du G.P.R.A. et les Kabyles de Belkacem
Krim. L'interview d'un officier d'état major publiée par
"Paris-Presse", le 25 juin, indiquait que l'amnistie conclue
par le Dr Mostefaï et Susini n'était "ni possible, ni pensa­
ble". Si cette tendance triomphait, les accords signés ris­
quaient fort de n'être plus que des chiffons de papier.
L'Algérie devenue indépendante, l'administration fran­
çaise n'avait plus qu'à se retirer pour laisser la place à une
structure nouvelle. A Alger, le chef de l'exécutif provisoire,
Farès, pouvait régler la transition avec Ben Khedda. A Oran,
ce fut à peu près le vide. Le secrétaire du général Katz, M.
Thierry Godechot, écrivait le 5 juillet (selon une lettre qu'il a

57
envoyée au "Monde" et que ce journal a publié le 25 juillet
1972) : "Depuis hier soir l'atmosphère s'est considérable­
ment alourdie à Oran. En sont cause : 1) Les dissensions
internes du GPRA-ALN. 2) Ces dissensions sont aggravées
par le fait que le GPRA et l'éxécutif provisoire n'ont rien
prévu, aucune autorité, préfet, sous-préfet, commissaire de
police pour prendre la place des fonctionnaires nommés par
la France : aussi la confusion la plus grande règne. Le préfet
de police est parti avec son cabinet pour Alger et la France
sans laisser de successeurs, sans transmettre ses pouvoirs.
L'igame est resté en place, mais sans grande autorité et, en
butte à la méfiance de tous, "pieds-noirs" et musulmans''.
Le vide.
Certes l'armée française n'avait pas évacué la cité.
Mais, en dehors de quelques postes en ville, ses hommes
étaient consignés dans leurs casernes. Le général Katz,
selon M. Gérard Israël, avait des "instructions incompré­
hensibles". Les troupes françaises n'étant plus en France
n'avaient le droit d'intervenir que si les autorités algé­
riennes le leur permettaient. Les garanties qu’on avait don­
nées aux civils au derniers jours de la domination française
l'avaient été avec une légèreté difficile à excuser.
En fait, l'ordre reposait sur l'ALN. Sept "Katibas’’
étaient entrées à Oran le 3 juillet et avaient défilés devant le
capitaine Bakhti et le premier adjoint au maire d'Oran,
Roger Coignard. Le capitaine Bakhti avait participé à la
réunion où s'était formée la commission de conciliation.il
avait rassuré ses auditeurs. Il répéta ses propos : "L'ALN est
présente à Oran. Pas question d'égorgements. Bien au
contraire, nous vous garantissons une vie meilleure".
Deux jours plus tard, pourtant, on égorgea.
Ce 5 juillet, au cours de la matinée, un foule considéra­
ble de Musulmans se rendit des quartiers arabes dans la
ville française. Une foule prodigieusement excité, dit le
consul honoraire de Suisse M. Gehrig, criant, dansant,
brandissant les drapeaux verts et blancs tandis que les
femmes lançaient leurs "yous-yous stridents" qui expri­
ment la joie aussi bien qu'ils animent les guerriers à
combattre.

58
Fait insolite, il y avait des hommes armés dans ce
cortège pacifique, "presque tous" précise M. Thierry Gode-
chot. On sait que les "Arabes" aiment "faire parler la pou­
dre". Mais ils ne font pas la fantasia en pleine ville.
Craignaient-ils une attaque ? Voulaient-ils faire payer aux
Français leur résistance à l'indépendance algérienne ?
Le fait certain est que vers onze heures, quand le cor­
tège se trouvait place d'Armes, des coups de feu retentirent.
Des cris s'élevèrent "C'est l'OAS ! L'OAS nous a tiré des­
sus". Ce fut le signal du massacre. Des manifestants armés
commençèrent à tirer au hasard, abattant parfois leurs
compagnons, puis attaquant des sentinelles françaises
devant le Château neuf, siège du commandement français,
et l'Hôtel Martinez, où logeaient beaucoup d'officiers.
Celles-ci ripostèrent. Des Musulmans tombèrent. Tandis
que la masse des manifestants se dispersait dans tous les
sens, des bandes d'hommes armés, dont beaucoup en uni­
forme se lancèrent dans la ville européenne et commencè­
rent à abattre les gens qu'ils rencontraient.
Les Européens encore dans la ville se méfiaient de
l’exaltation des "Arabes". Les uns se tenaient chez eux,
d'autres avaient quitté la ville pour leurs "cabanons" du
bord de la mer, à proximité des marins de Mers-el-Kebir et
des aviateurs de Bou-Sfer. Certains, comme Me Sarrochi ou
M. Gehrig le firent sans difficultés. D’autres purent craindre
le pire. M. J.P. Filizzola, par exemple, vit l'auto, où il se
trouvait avec sa femme, entourée de Musulmans qui aux
cris d'"Algérie Algérienne" commençèrent à balancer la
voiture, en cherchant peut-être à la renverser. L'arrivée
d'un policier à motocyclette interrompit ce jeu. M. et Mme
Filizzola purent prendre la route de la corniche. L'incident
montre cependant la tension des manifestants et leur hosti­
lité envers les Européens.
Un autre témoignage, celui de M. G. Jaume le confirme.
Employé au service de la répression des fraudes, celui-ci
devait aller à son bureau, 52, rue du général Ferradou. Il prit
l'autobus à Saint Hubert. Au cours du trajet, des musul­
mans y montèrent et fixèrent à l'extérieur du véhicules des
drapeaux algériens. Un voyageur arabe ayant remarqué M.

59
Jaume, le seul Européen du convoi commença à dire à voix
haute : "Ca sent le roumi ici” et esquissa un geste mena­
çant. Ses camarades l'arrêtèrent en lui disant : "Pas encore.
Tu vas tout faire rater”. Un des voisins dit en arabe à son
voisin : "Qu'on est bourricots, ça va tout casser”. Les choses
n'allèrent pas plus loin. M. Jaume put descendre de l’auto­
bus sans incident et entrer dans son bureau. Mais lorsqu'il
en sortit, à midi, la chasse à l'Européen était ouverte. Il
retourna dans son bureau, persuadé que les phrases qu’il
avait entendues dans l'autobus dénotaient la préméditation
du massacre.
Cette préméditation a été niée par les autorités, qui
rejetèrent la responsabilité des faits sur une provocation
européenne.
C'est l'OAS, criaient les Musulmans de la place
d'Armes. Et M. Godechot, qui reflète ce que pensait l'entou­
rage du général Katz, notait le 5 juillet : "un élément CAS
aurait tiré sur un cortège musulman, déclenchant unefusil-
lage qui a duré une heure”. (On noiera au passage le condi­
tionnel prudent de l'auteur et l'inexactitude de ses
renseignements, le massacre ayant duré de 11 heures à 17
heures).
Cette assertion est contredite par le docteur Raymond
Alquié, ex-adjoint au maire d'Oran, qui objecte que "les
commandos de l'organisation avaient quitté l'Algérie, à ce
moment-là”.
Il semble donc inutile d'ajouter aux actions de l'OAS
celle-là. Reste l'hypothèse qu'un isolé, un de ces enragés
qui rendaient la justice par leurs propres moyens, ait été
exaspéré par le triomphe bruyant des Musulmans et aittiré
sur eux. Mais personne n'a vu cet enragé, personne n'a
donné son signalement. En revanche on a vu beaucoup de
Musulmans brandir des armes, puis s'en servir sur les
cibles vivantes que constituaient les roumis qu'ils rencon­
traient. Si l'existence d'Européens capables de "faire un
carton” sur un passant arabe dans la ville française est
indéniable, il est non moins vrai que dans la ville arabe, il y
avait des tueurs, qui bien avant l'entrée en scène de l'OAS,
avaient abattu ou enlevé des Européens. Qu'après la vie-

6U
toire de l’insurrection algérienne, ils aient voulu se venger,
venger leurs camarades tombés dans leur "guerre de libé­
ration" entre dans leur logique.
Il eut fallu d'extraordinaires précautions pour empê­
cher des excès, ces jours-là. Si l'ALN et l'armée française
avaient contrôlé la ville, la paix y eût peut-être été préser­
vée, ce qui ne veut pas dire que le drame n'eût pas éclaté un
autre jour. Mais les précautions nécessaires ne furent pas
prises. Et, comme disent les conteurs des "Mille et une
nuits", ce qui devait arriver arriva.
Le fait certain est qu'à partir des premières détonations
sur la place Foch, des Algériens, les uns en uniforme, les
autres en civil se lancèrent dans la ville européenne et
tuèrent à tort et à travers, abattant ceux qu'ils rencon­
traient, comme le propriétaire de l'Hôtel Martinez ou allant
chercher leurs victimes dans les restaurants - on était à
l'heure du repas, les bars, les boutiques, voire dans leurs
appartements.
M. Gérard Israël a raconté le traitement infligé aux
clients de l'"Otomatic" :
"Une dizaine d'hommes (de l'ALN) en uniforme camou­
flé entrent dans le restaurant, ils fouillent tout le monde.
"Vous n’avez pas d'armes ? On nous a tiré dessus de votre
direction. Celui qui semble le chef dit d’un ton rageur : "Ils
ont dû planquer les armes, allez au commissariat central.
On verra là-bas". Les vingt consommateurs sortent du res­
taurant, les mains sur la tête. Ils arrivent au commissariat
central.
Le chef de poste demande à celui qui dirigeait l'escorte :
- "Qu'est-ce qu'ils ont fait ?
- Ils nous ont tiré dessus.
- Avez-vous trouvé des armes ?
- Non
- Bon, qu'ils attendent ici.
- Si on les tuait toute de suite.
- Non, pas toute de suite".
Même scène dans un restaurant grec de la rue de la
Fonderie "Des musulmans sont arrivés subitement, ont
ouvert la porte et tiré à bout portant sur les gens qui pre-

61
naient leur repas, raconte le consul honoraire de Suisse,
René Gehrig. Plusieurs personnes ont été tuées, d’autres
encore ont été enlevées, parmi lesquelles mes amis Mas-
caro, Palumbo et Bonamy... Ceux qui avaient un nom à
consonance française ont été relâchés pour la plupart, dont
Bonamy. Par contre, on n'a plus jamais revu les autres
parmi lesquels étaient Mascaro et Palumbo".
Idem à la Brasserie de Paris, rue du général Leclerc, où
des "Arabes" entrèrent et tirèrent au hasard sur les clients.
Le propriétaire de l'établissement, Sylvain Bensoussan,
sauva sa vie en se jetant à terre.
Place Karguentah, le propriétaire du bar "Chiquete''fut
enlevé par "des Arabes" et dut monter dans une camionette
qui prit la direction de la ville arabe. En cours de route, un
des indigènes le précipita hors du véhicule, puis il vint le
chercher et l'emmena chez lui. Chiquete en fut quitte pour
des cicatrices au visage.
Les restaurants et les débits de boisson ne furent pas
seuls à recevoir les épurateurs. Vers midi, une douzaine
d'indigènes en uniforme entrèrent dans l'Hôtel des postes,
arrêtèrent 35 fonctionnaires, pris, semble-t-il, arbitraire­
ment et les menèrent au commisse.. iat central. Ils furent
remis en liberté vers 1 6h30, après l'iniervention d'officiers
de zouaves. Mais tous ne furent pas sauvés pour cela. Le
directeur-adjoint, M. Roger Jourde, partit de la Poste emme­
nant dans sa voiture l'inspecteur central Davo et Mme Bet-
tan, contrôleur principal des PTT, épouse d'un instituteur et
mère de quatre enfants. On ne les revit jamais plus. Circuler
dans les rues d'Oran était courir un péril de mort. Un agent
technique stagiaire, M. Legendre, reçut une balle dans la
joue, rue de Mostaganem. Il fut conduit à l'hôpital, soigné,
puis disparut. Au total, neuf fonctionnaires des postes
d'Oran furent victimes du massacre.
Non loin de là, rue d'Alsace-Lorraine, des hommes en
uniforme abattaient le quartier-maître de la Marine Chris­
tian Romero qui passait devant eux en motocyclette (1).

(1) Témoignage de Mme Simone Radicich.

62
I
|
. i
M. René Gehrig, revenant de son bureau vers une
heure et demie dans des rues désertes, s'entendit interpel­
ler par un voisin qui lui cria de se mettre à l'abri, car "les
Arabes tuent tout le monde". Il se mit dans l'embrasure
d'une porte en voyant arriver une voiture d'où descendirent
des hommes en uniforme qui abattirent un homme au coin
de la rue. Rentré dans son bureau, le consul honoraire revit
la voiture qui avait fait le tour du pâté de maisons "C'était
-dit-il, une petite camionette sur laquelle quatre Musul­
mans avaient pris place, chacun ayant une mitraillette à la
main. Ils tiraient sur tout ce qui bougeait, parfois dans les
vitrines ou les fenêtres ouvertes... et ils rigolaient". Dans le
parking, un autre Européen arrive à son tour pour se garer.
"Il semble que les Musulmans lui demandent ses papiers...
mais au moment où il met sa main dans la poche, l'un deux
lui tire à bout portant, une balle dans la tête".
Vers cinq heures du soir, la fusillade ayant diminué
d'intensité et les gendarmes mobiles étant sortis de leurs
casernes, M. Gehrig retourna chez lui. Près de son domicile,
rue Dutertre, il vit une nouvelle scène funèbre.
Devant moi, expose-t-il, à 30 ou 40 mètres une grosse
voiture. Elle s'arrête subitement. J'aperçois quelques
Arabes, révolver ou mitraillette au poing qui font descendre
les deux Européens de la grosse voiture. Cela m'a permis...
de rentrer précipitamment... De mon balcon du 3eme étage, à
plat ventre pour ne pas être vu, j'ai pu apercevoir les deux
Européens emmenés par les Arabes, leur voiture restée
seule au milieu de la chaussée... J'ai su après que l'on
n'avait jamais plus eu de leurs nouvelles (1).
Passons à un autre témoignage, celui de M. Robert
Valé, commandant de réserve. Son auto passait Boulevard
de l'industrie. Deux autres voitures la précédaient. Des
manifestants arabes occupaient cette artère. Ils tirèrent
soudain sur une des autos et atteignirent son conducteur.
La voiture alla s'écraser contre un mur.

(1) Témoignage de M. René Gehrig.

63
M. et Mme Paul Benaroch, qui pensaient rester en
Algérie, descendaient vers le centre de la ville par le fau­
bourg Choupot. Le frère du mari et son beau-père se trou­
vaient également dans la voiture. Un camion arrêté gênait le
passage. Devant lui, une douzaine d'Algériens en treillis,
coiffés d'une casquette militaire et deux hommes en kaki,
tous armés de mitraillettes, sauf le chef qui portait un pisto­
let, assuraient le contrôle de la rue. Le chef, après avoir fait
arrêter l'auto dit d'un ton agressif :
"Descendez immédiatement et vous allez payer ce que vous
avez fait". Sous la menace des armes, les passagers furent
collés au mur. Une jeep occupée par quatre CRS français,
passa alors sans s'occuper des malheureux, dont le sort
semblait décidé. La chance voulut que le père de Mme
Benaroch connût pour des raisons professionnelles un tri­
pier arabe dont il cita le nom comme témoin de ses bons
sentiments envers le FLN. Le chef de groupe laissa alors
partir les prisonniers qu'un motard arabe qui portait l'uni­
forme kaki des agents de police de l'ex-Algérie française,
escorta jusqu'à leur domicile. Pendant ie trajet, les Bena­
roch virent d'autres Algériens faire descendre d'auto ou
sortir de leur demeure des Européens qu'ils enfournaient
dans des camions où ils devaient faire un voyage probable­
ment sans retour.
Tout le monde n'eut pas la chance des Benaroch. Deux
fonctionnaires du service hydraulique de Mostaganem
venus à Oran pour des raisons de service, M. Henri Pru-
dhomme et M. Jean Ferrio ont été vus le 5 juillet vers trois
heures par un ingénieur, M. Rezzi, Boulevard Hippolyte
Giraud. Puis ils ont disparu.
M. Christian Husté, inspecteur principal des contribu­
tions, quitta en voiture son domicile, cité Protin, pour s'em­
barquer pour la France, il n'arriva pas au port. Le même sort
échut à Roger Courette, des Abdellys, qui fut enlevé en
partant d'Oran. M. Cyr Jacquemain partit de son domicile de
la cité Robespierre, à Saint Eugène, à 13 heures avec son
oncle, M. Joseph Garcia, à bord d'une 403. On ne sut plus
rien d'eux.
M. Jean Barthe, inspecteur principal des PTT nous a

64
I
exposé que sa mère avait vu de son HLM de la Cité Maraval
des indigènes forcer une jeune Européen à descendre de sa
voiture et l'emmener.
M. Roger Coignard, premier adjoint au maire de la
municipalité française a dit que des voitures de police
munies de haut-parleurs avaient circulé dans les rues
d’Oran en invitant les gens à ne pas sortir de chez eux. Les
témoins que nous avons pu interroger ne les ont ni vues, ni
entendues. Probablement n'étaient-elles pas assez
nombreuses.
D'ailleurs les "roumis" qui restaient chez eux étaient-
ils en sûreté ? Il est prouvé que des musulmans en armes
allèrent chercher à leur domicile des Européens qu'on ne
revit jamais plus. Madame Radicich a assisté à l'un de ces
enlèvements au 13 de la rue d’Alsace-Lorraine, au centre
de la ville.
Madame Jeannine Navarro sortant de son travail, rue
du général Leclerc, rencontra une femme en chemisé de
nuit, pieds nus, échevelée, qui lui demanda :
"Madame, dites-moi où ils ont emporté mon mari ?
Celui-ci venait d'être enlevé sans qu'on lui laissât le temps
de se vêtir.
La famille d'un officier, M. Ricard comprenant ia mère,
trois filles, un fils et le fiancé d'une des filles. Christian
Mismacque était dans sa villa. Elle a disparu toute entière.
M. André Lopez, qui avait une épicerie au faubourg
Maraval a été enlevé par des musulmans au moment où il
prenait son repas. On trouva dans sa cuisine des assiettes et
du riz sur le sol, sur les murs des taches de sang.
M. Breuil voisin de M. Jourde, Cité Petit était invité à
déjeuner chez celui-ci. Il avait entretenu d'excellentes rela­
tions avec les indigènes. Il semblait n'avoir rien à craindre
d’eux. Pendant que la maîtresse de maison et ses invités
attendaient M. Jourde, des Arabes vinrent annoncer à M.
Breuil que sa villa était ouverte et exposée au pillage. M.
Breuil et sa femme partirent pour voir ce qui s'était passé.
On retrouva leurs cadavres. Peut-être avait-il déconseillé à
des musulmans d'aller au FLN et le lui faisait-on payer.
Dans ce cas, il ne s'agit pas d'un meurtre commis dans un

65
moment de rage, mais bien d'un guet-apens.
S'il y eut des criminels algériens, il y eut aussi des
musulmans qui aidèrent des "roumis" à échapper aux
balles et aux couteaux des massacreurs. On a vu plus haut
comment l'un d'eux avait sauvé "Chiquete" en le jetant
hors de la camionette qui le menait à la boucherie. On nous
a cité d’autres cas de cette nature. Par exemple, un musul­
man voisin de la famille de M. Marcel Larprand, 31 rue
Valentin Haüy, faubourg Maraval, vint la ravitailler en
cachette, pendant la journée. Un autre sauva M. Lozes,
épicier dans la même rue, qui avait reçu une dizaine de
coups de couteau.
Nous avons vu tout à l'heure, Mme Jeannine Navarro
partir de son travail, fort inquiète pour le sort des siens. Une
voiture militaire transportant des aviateurs la reccueillit en
chemin et ses occupants expliquèrent aux hommes de
l'ALN qui les interrogeaient à propos de cette femme qu'il
s'agissait de la mère d'un de leurs camarades. Les Algé­
riens se contentèrent de cette explication. Mme Navarro
retrouva son mari qui, en rentrant chez lui avec son fils, âgé
de six ans, avait été arrêté dans la rue par des militaires
algériens qui l'avaient collé contre un mur, un révolversur
la nuque. Il croyait sa dernière heure venue, mais sans qu’il
comprît pourquoi, on le laissa partir. Il était alors tombé,
boulevard Joffre, sur un autre groupe qui tirait de tous les
côtés. Un de ces hommes s'interposa, prit l'enfant dans ses
bras et le ramena ainsi que son père à leur domicile. Ces
Algériens mériteraient de ne pas rester dans l'anonymat.
A partir de cinq heures, les gendarmes mobiles français
sortirent de leurs casernes et entreprirent de rétablir l'or­
dre. C'est-à-dire que pendant six heures, ils étaient restés
l'arme au pied pendant qu'on massacrait dans les rues -
souvent dans des conditions atroces. M. Valé a aperçu près
du cinéma "Rex" un corps pendu par la gorge à un croc de
boucherie et, un peu plus loin, dépassant d'une poubelle,
"un cadavre, la gorge ouverte d'une oreille à l'autre" (1).
Comment expliquer cette inertie ?

(1) Claude Paillat. op. cil. p. 772-773.

66
Il est possible que le général Katz ait été prévenu tard, le
central téléphonique récemment plastiqué n'ayant pas été
totalement rétabli. M. Coignard l'appela en vain. Il semble
que le général ait mésestimé l'importance des évènements
qui se déroulaient dans la ville. Son secrétaire de l'époque,
M. Godechot, a contesté dans "Le Monde" du 25 juillet
1972 les faits décrits par M. Gérard Israël, en affirmant avec
une belle tranquillité qu'il y eut "malheureusement 20 à 25
victimes européennes qui tombèrent sous les balles des
manifestants, mais non pas des dizaines". Cela reflète peut-
être la pensée de l'entourage du général français.
Le premier réflexe de ce groupe fut d'attribuer à l'OAS la
responsabilité de ce qui n'était pour lui que des incidents.
Après la guerrilla que l'OAS avait menée contre ses forces
de police, il était disposé à l'accuser de tous les maux
d'Oran. Connaissant le soutien qu'avait donné la population
européenne à l'organisation rebelle, il ne devait pas éprou­
ver pour elle une sympathie immodérée.
Mais surtout le général Katz avait l'ordre de ne pas
intervenir sans accord avec les autorités algériennes. Il s'y
est tenu à la lettre, comme il avait agi depuis son arrivée à
Oran, en exécutant aveugle des ordres de ses supérieurs. La
quatrième étoile que lui donna, après la guerre d'Algérie, le
général de Gaulle a récompensé son attitude, il a incontes­
tablement le droit de voir son nom figurer à une place
d'honneur au palmarès du gaullisme.
Un autre, à sa place, eût peut-être pris l'initiative d'in­
tervenir pour protéger des civils désarmés. Des colonels,
des officiers moins galonnés se seraient peut-être élancés
hors de leur caserne. Mais, en 1962, l'obéissance passive
régnait. Personne n'osait prendre d'initiative pour ne pas
être assimilé aux "soldats perdus".
Au lycée Jules Ferry, où s'était réfugié M. Valé, le
capitaine V, interrogé sur ce qu'il allait faire, répliqua, "qu'il
avait des ordres formels de ne pas sortir de son cantonne­
ment afin de ne pas laisser supposer qu'il y a eu provocation
ou incident".
Et Mme Jeannine Navarro qui demandait à des mili­
taires une aide pour rentrer chez elle s'entendait répondre

67
"Madame, nous sommes là pour faire respecter le couvre-
feu par les Européens, pas pour les aider". Heureusement
pour elle, un sous-officier plus compatissant que ceux-ci
s'offrit à la guider et, comme on l'a dit plus haut, des avia­
teurs la firent monter dans leur véhicule et la ramenèrent
chez elle.
La carence des forces françaises fut d'autant plus
regrettable que lorsqu'elles sortirent de leur immobilité,
leur vue suffit à faire refluer les tueurs dans leurs tanières.
A partir de ce moment, les bandes armées musulmanes ne
livrèrent pas une seule escarmouche. Il ne resta qu'à
ramasser les cadavres et plus tard à constituer le dossier
des disparus. La morgue de l'Hôpital civil était pleine.
Dès le 6 juillet, Jean-François Chauvel, envoyé spécial
du Figaro à Oran, donnait les chiffres de 96 morts dont 21
Européens et de 163 blessés, dont 40 Français, plus 10
blessés graves militaires dont un officier supérieur(1 ). Mais
les demandes de recherche croissaient d’heure en heure
pour arriver à cinq cents. Elles émanaient des familles res­
tées à Oran. Mais certains chefs de famille étaient restés
seuls dans leur ville. Il n'y avait personne pour signaler leur
disparition. Dans la plupart des cas, les recherches n'ont
donné aucun résultat. De là les variations extrêmes du bilan
de cette journée. 500, selon M. Gérard Israël, 1.500 à 2.000
suivant le Dr Alquié, autour de 3.000, selon une haute
autorité ecclésiastique. Le 19 mars 1962, le chiffre des
disparus en Algérie était de 3.080. On l'estima ensuite à
6.080. Ces trois milles victimes supplémentaires sont
prises dans tous les départements algériens, mais le mas­
sacre d'Oran ayant été le plus important de ces mois tragi­
ques, doit en avoir fourni une bonne part.
Le lendemain du massacre, le GPRA publia un commu­
niqué vengeur sur les évènements d'Oran. Il accusa ''les

(1) Thierry Godechot écrit : "Il est probable que les 74 musulmans ont été tués
par leurs propres coréligionnairos. Un journaliste américain de la NBC..
avait assisté à de violents tirs entre Musulmans affolés" (Le Monde
25.7.1972.)

68
débris de l'OAS" qualifiés de "provocateurs fascistes",
d'avoir commis cet acte criminel pour remettre en cause le
principe même de la souveraineté du peuple algérien en
provoquant l'intervention des militaires français".
Cependant le capitaine Bakhti donnait une version très
différente des gens d'Alger. Il réunit à Pont Albin, près
d'Oran les représentants de la presse internationale et leur
annonça :
"Il y a longtemps que l'ALN connaissait l'existence
d'une bande d'assassins dans les faubourgs du Petit Lac, de
Victor Hugo et de Lamur" dirigée par un certain moueden dit
"Attou". Dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 juillet, deux
bataillons de l'ALN avaient donc encerclé cette zone et
arrêté deux cents brigands et tué leur chef. Au cours des
perquisitions, les militaires avaient trouvé deux tonnes de
matériel de guerre, d'armes et des objets volés le 5 juillet.
Les prisonniers furent présentés aux journalistes. Selon le
commandant des forces algériennes à Oran, ils devaient
passer en conseil de guerre qui les ferait relâcher ou fusil­
ler, suivant les révélations de leur procès.
Ces hommes faisaient probablement partie des massa­
creurs du 5 juillet et peut-être des équipes de tueurs qui,
pendant des années, avaient abattu des pieds-noirs et les
avaient amenés à appliquer finalement ia ioi du talion. Mais
ils n'étaient pas les seuls à avoir pratiqué la chasse au
roumi, car celle-ci continua quelque temps encore.
M. Gehrig revenant à Oran, après un bref séjour à
Marseille, était prévenu le 20 juillet qu'il était dangereux de
circuler en auto entre l'aéroport de La Sénia et Oran-ville.
Effectivement, des maraîchers de Bou-Tlélis, André Pérez et
son oncle, Ange Castelo qui conduisaient à Oran, le 7 juillet,
un camion chargé de légumes, avaient été enlevés et,
comme toujours, n'avaient plus donné signe de vie.

A Oran même, des rapts se produisaient de façon inter­


mittente. Le 20 juillet, M. Emile Sanchez, employé à la
Chambre de Commerce fut arrêté à son domicile. Ses voi­
sins le virent sortir de sa maison, le visage ensanglanté et

69
être jeté dans un fourgon (1).
Le 18 juillet, le chef du centre de tri postal Oran-Saint
Charles annonçait au directeur intérimaire qu'un conduc­
teur, M. RenéTournegros, manquait depuis plusieurs jours.
Il accompagnait son beau-frère, M. Lopez, qui allait s’em­
barquer. A la grille du port, des agents de la police auxiliaire,
l'ATO, les arrêtèrent. On retrouva leurs corps, le 15 août,
dans une citerne abandonnée à 15 kilomètres d’Oran.Tour-
negros avait le crâne fracassé et les deux avant-bras sec­
tionnés. Il n'est pas douteux que parmi les centaines de
victimes qui ont pourri ensuite dans le charnier du Petit Lac,
plusieurs ont subi des traitements aussi barbares.
Ces morts, la France ne les a guère pleurés. Il est vrai
qu'elle n'a pas su grand-chose de leur fin. Les organes
d'information signalèrent bien les ''incidents" d'Oran, mais
ils se gardèrent d'insister. Il ne fallait pas gâter le plaisir
d'avoir retrouvé la paix. Il ne fallait surtout pas annoncer
que cent jours après leur signature, les garanties des
accords d'Evian n'avaient pas joué. Ces accords n'étaient-
ils pas un des grands actes politiques du "plus illustre des
Français ?" L'opposition de gauche aurait pu attaquer les
hommes au pouvoir, mais elle était anticolonialiste et les
victimes étaient des coloniaux. On tourna donc la page.
Et s'ils avaient su ce qui s'étaiï vraiment passé le 5
juillet à Oran, les Français auraient-ils réagi ? Certains sans
aucun doute. Mais la masse ? On avait tant dit aux hexago­
naux que les "évènements" d'Algérie représentaient la
révolte des pauvres indigènes opprimés contre les "gros
colons" et les buveurs d'anisette des grandes villes qu’ils
auraient conclu qu'il s'agissait d'une bavure de plus de la
décolonisation, un évènement ennuyeux sans doute, mais
irrémédiable. Le vent de ('Histoire avait soufflé un peu trop
fort ce jour-là, mais on ne peut rien contre le vent de l'His-
toire, auraient-ils conclu philosophiquement.

(1) On nous a signalé plusieurs cas où des policiers algériens vinrent arrêter des
Français qui avaient déjà quitté la ville. Les uns avaient fait partie de l'OAS.
I D'autres avaient congédié un employé indigène.

70
Le résultat de cet art de manier la lumière et l'ombre
dans la présentation des faits est patent. Combien de nos
compatriotes savent aujourd'hui qu'il y a eu un massacre de
Français à Oran le jour de l'indépendance algérienne ? Ils
savent tous que les Allemands de la division "Das Reich"
ont tué les 642 habitants d'Ouradour, en 1944. Mais ils
ignorent tout de celui d'Oran. On pourrait en conclure qu'il y
a une hiérarchie dans les tueries, qu'il y en a qu'il faut
perpétuer et d'autres sur lesquelles il faut jeter un voile.
Qu’on nous excuse d'avoir eu le mauvais goût de tirer de
l'oubli le massacre de tant de nos concitoyens.
Madrid - Carnoux en Provence, août 1984.

71
LES TÉMOINS DE L'AGONIE D'ORAN
Témoignages recueillis par i'Echo de l'Oranie

Geneviève ce TERMANT fl
LES TÉMOINS DE L'AGONIE D'ORAN
RACONTENT :

Le journal RIVAROL a publié le 6 juillet 1972, le récit de la


journée du 5 juillet 1962 le voici :
UNE TACHE INEFFAÇABLE ■

SUR L'ÉTENDARD GAULLIEN :


Les massacres du 5 jusJâeî 1962 à Oran

Pour la première fois, vous lirez un récit - que nous pouvons dire
complet - des sanglants évènements qui ont marqué, à Oran, l'avène­
ment de l'Algérie algérienne. Son auteur, un de nos fidèles amis, a été
le témoin de cette tragédie. Il n'aurait pas attendu jusqu'à ce jour
pour la raconter, mais, étant donné le climat gaullien, vous ne vous
étonnerez pas que nous ayons différé la publication de ce témoignage
: RIVAROL avait déjà suffisamment payé son indépendance par rap­
port au Pouvoir et sa passion de la vérité pour ne pas risquer de mettre
en péril son existence même.
Aujourd'hui, les années ont passé, de nombreux ouvrages et des
articles plus nombreux encore ont été consacrés à l'abominable
affaire algérienne. L'armée française a été elle-même mise en
cause... par nos adversaires. Sinon sur elle, du moins sur certains de
ses chefs, d'autres choses sont à dire - d'une nature et d'une portée
toutes différentes. Nous nous y sommes déjà employés : notre ami J.P.
Roi se charge, dans son reportage rétrospectif, de dire toute la vérité

75
sur l'un des épisodes les plus infamants de la geste gaullienne.

Nous espérons que ceux qui liront ce n° et qui ne sont pas néces­
sairement d'accord avec nous sur tous les sujets, comprendront, du
moins, pour quelles raisons essentielles, nous qui savions tout cela, si
même nous ne pouvions l'écrire, n'avons cessé de manifester au
personnage et à son «œuvre» une hostilité irréductible et totale.
Le gouvernement pompidolien s'apprête à envoyer une déléga­
tion officielle représenter la Vcmc République aux fêtes «populaires»...
et militaires organisées à El Djezaïr pour le 10cmc anniversaire delà
victoire sur la France. Cette page sera notre contribution personnelle
à la célébration de cette «grande date».

Au troisième jour de l'Algérie algérienne, en présence


de vingt mille hommes de troupes françaises, à Oran, sept
cent français furent tués ou enlevés. Une centaine furent
tués dans les rues et transportés à la morgue de l'hôpital.
Les autres furent enfermés soit au stade municipal, soit au
Palais des Expositions. Ils furent torturés et massacrés dans
les jours qui suivirent.
Quelques années auparavant, en 1956, à Meknès,
dans des circonstances analogues, l'Armée française était
intervenue sans délais pour arrêter la tuerie. C'était sous la
IVeme République... Sous la grandeur gaullienne, elle est
restée l'arme au pied et n'est intervenue que tardivement, le
calme revenu. Les jours suivants, elle n'a rien fait pour
délivrer 600 de nos compatriotes dont les lieux de détention
étaient connus de tous et les arracher à une mort, atroce.
Voici, résumé, le drame qui a été escamoté par les
différents secteurs de la Grande Information Française. Il
continue, d'ailleurs à l'être dans ces publications, livres et
films, qui exploitent la guerre d'Algérie à des fins unique­
ment commerciales et dont, malheureusement, la clientèle
est en majeure partie composée de «rapatriés» ou d'anciens
d'Algérie.
Témoin de cette tragique journée, je ne vais pas en
étaler les détails, je vais m'efforcer d'en dégager l'essentiel
pour montrer quels en sont les véritables responsables.

76
Les massacres du 5 juillet sont évidemment la suite
logique, prévisible des évènements des trois derniers mois
de l'Algérie française, si l'on peut dire qu'elle était restée
française sous Christian Fouchet. Dans un retournement
cynique, la France du référendum était l'alliée puissante, la
force principale de la lutte contre les Français d'Algérie.
(Que l'on imagine Bazaine envoyé aider les Prussiens pour
écraser Denfert-Rochereau...).
Jusqu'au 30 juin, les responsables locaux étaient : le
préfet igame M. Thomas, personnage falot qui s'enfuit à la
base de Mers-el-Kébir dans des conditions qui ne ('hono­
rent pas, le général Cantarel, commandant le Corps d'Ar-
mée, et qui avait sous ses ordres les détachements de
l'Armée de l'Air, dont les avions avaient mitraillé Oran le 19
mars, le préfet de Police, M. Biget, et le général Katz, com­
mandant le secteur.

C’est ce dernier qui commandait les troupes françaises


en ce début de juillet 1962. I! avait sous ses ordres vingt
mille hommes de toutes armes, dont dix escadrons de
gardes mobiles. Ceux-ci avaient constitué le fer de lance
dans cette lutte sans merci menée contre les 225.000 Fran­
çais que comptait alors la ville d'Oran, seule ville d'Algérie
où les musulmans étaient en minorité.
Cette lutte fut «impitoyable et par tous les moyens»,
selon l'ordre donné par De Gaulle lors de l'insurrection de
Bab-el-Oued. Je ne m'étendrai pas sur les atrocités de ces
gendarmes «rouges» : assassinats d'enfants, blessés ache­
vés à terre !... Tout celà a été décrit et non démenti au cours
des procès de 62 et 63. Cela faisait partie d'un plan
concerté, il fallait abattre l'Algérie française, il fallait aussi
montrer aux masses musulmanes, longtemps hésitantes,
qu'elles devaient maintenant et définitivement opter pour le
F.L.N., dont la France était désormais l'alliée, luttant avec lui
contre l'ennemi commun : le Français d'Algérie.
Déjà, en avril et mai, ils avaient été nombreux à être
abattus ou enlevés à proximité de postes ou de patrouilles
françaises, sans que ceux-ci fissent rien pour les protéger.
La Gendarmerie «blanche» arrêta un des tortionnaires, qui

77
reconnut avoir torturé et tué vingt-sept personnes. Il fut
inculpé (1) : le général Katz le fit libérer.
Au hasard des rafles qui avaient lieu, le jour dans les
rues, la nuit dans les maisons, les hommes étaient entassés
dans des camions de C.R.S. ou de la Garde mobile et
promenés enchaînés dans les quartiers musulmans pour/
exciter la foule, et lui montrer comment la France traitait ses
ennemis. Pareille épreuve fut infligée à l'inspecteur généra?
des Ponts-et-Chaussées, venu à Oran pour le fameux Plan
de Constantine.
Un matin, le préfet Biget fit arrêter, comme otages, les
personnalités les plus notables de la ville : le vicaire général
du diocèse, les présidents de la Chambre et du Tribunal de
Commerce, le président de l'Ordre des Médecins, etc.
La fraternisation entre gardes mobiles et F.L.N. était
sans retenue : le soir, les premiers étaient généreusement
pourvus en prostituées envoyées par les seconds. Le 2
juillet, un banquet eut lieu pour fêter la victoire. Toute honte
bue, le chef d'escadron, qui co.mmandait la Gendarmerie
mobile, y assista. Au dessert, cet officier français alla jus­
qu'à dénoncer certains de ses compatriotes dont il connais­
sait les opinions contraires à la politique gaulliste.
Ces faits, choisis entre cent, montrent que, dans les
mois qui précédèrent l'indépendance, les autorités fran­
çaises responsables à Oran menaient à grands fracas,
auprès des masses musulmanes, une campagne d'excita­
tion à l'encontre de ces odieux Pieds-Noirs, ces criminels,
qui restaient le dernier obstacle à la vie nouvelle, joyeuse et
opulente qui était promise.
Cette politique, voulue et ordonnée en haut lieu, exécu­
tée à Oran par des fonctionnaires sans envergure, allait
bientôt porter ses horribles fruits. Or, c'était l'époque où les
Buron, les Joxe et autres, multipliaient les appels, les pro-

( 1) Ces faits sont consignés dans un rapport de gendarmerie. Sa copie et celles


des procès-verbaux d'instruction ont été remis A un avocat célèbre, qui
défendait à ce moment l'Algérie française.

78
messes pour que restent en Algérie le plus grand nombre de
Pieds-Noirs. La présence de l'Armée n'avait d'autre but que
de les protéger. C'est donc, dans un vaste traquenard, dans un
piège sanglant, que ces gens - dont on voudrait croire qu'ils
n’étaient que des incapables, mais hélas... -tentaient de
retenir toute une population.
Dans cette atmosphère surchauffée, le 1er juillet au
matin, tout service d'ordre est retiré des rues d'Oran, les
troupes françaises consignées sont dans les postes qu'elles
occupent pour quadriller la ville. Leur présence rassure les
Européens, tandis que s'exaspère le délire de la foule
musulmane.
Des orchestres à tous les carrefours jouent nuit et jour.
Ce ne sont que yous-yous frénétiques, cortèges hurlants
«•Algérie Ya-Ya», camions pleins de femmes dévoilées,
tapant dans leurs mains, parcourant, à tombeau ouvert, la
ville abandonnée à leur hystérie.
Une nouvelle Saint-Barthélémy était à prévoir, la
répression atroce, haineuse des autorités françaises l'avait
préparée. L'absence de service d'ordre l'encourageait.
Comment cela a-t-il commencé ? Y eut-il des agents
provocateurs ? C'est possible. Mais il suffisait d'un bruit
quelconque, d'une explosion dans un pot d'échappement,
pour précipiter cette masse, enfiévrée, vers n’importe
quelle folie.
Vers dix heures, aux abords de la ville nouvelle se
produisent des mouvements de foule. Des musulmans
fuient en criant : «Les voilà !>• Ils se calment d’eux-mêmes,
ne voyant rien venir. Mais, dès cette heure, des groupes
armés parcourent la ville, arrêtent les Européens qu'ils ren­
contrent, les entassent dans des camions et les emmènent
soit au Palais des Sports, soit au commissariat central.
La route passe devant un hôtel réquisitionné pour les
sous-officiers de l'Armée française. Deux camions de mili­
taires français montent la garde devant la porte. Ils regar­
dent passer leurs compatriotes tenus à coups de crosse les
mains en l’air. Ils ne bougent pas. Des cadavres jonchent
déjà les trottoirs de la côte qui mène à la geôle.
Une rue sépare ce commissariat de la caserne du 28e,no

79
Train. Des hommes sont alignés contre le mur d'enceinte,
les mains en l'air. Ils sont fusillés. Mais des tringlots accou­
rent au bruit de la fusillade, et du haut du mur, empêchent la
tuerie de se prolonger.
Un peu plus haut, des scènes d’horreur se déroulent
sous les yeux des gardes mobiles cantonnés près du lycée
de jeunes filles. Le chauffeur d'un avocat, Maître Flinois,
cherche à se frayer un passage en auto pour retrouver sa
femme, infirmière à l'hôpital, qu'il croit en danger. Il est
arrêté, poignardé, et ses meurtriers, montés dans sa voi­
ture, passent sur son corps. Les gendarmes mobiles n'inter­
viennent pas et ce sont des musulmans qui le portent à
l’hôpital proche ou il meurt en arrivant.
Vers midi, une véritable chasse au Français a lieu dans
toute la ville. En auto, à pied, des hommes armés tirent sur
tout Européen aperçu, mitraillant les restaurants, les cafés.
C'est à cette heure que sont attaqués les postes mili­
taires de la gare et de l'Opéra. La riposte fera une cinquan­
taine de morts parmi les musulmans.
Certains officiers, commandant des postes périphéri­
ques, prennent sur eux de faire tirer sans sommations sur
les voitures armées qui passent à leur portée.
Le massacre général a commencé, cependant que Katz
ne change pas ses ordres. Quelques officiers français
conseillent à d'autres Français de se cacher, mais ils refu­
sent de les prendre sous leur protection.
De leur côté, les chefs F.L.N. font ce qu'ils peuvent pour
empêcher ou arrêter les massacres. Il est évident qu’ils
avaient à cœur de donner au monde l'image d'une organisa­
tion disciplinée, capable de maintenir l'ordre...
En fin de matinée, le commandant Bakhti, qui était le
responsable militaire pour Oran, téléphone à Katz pour le
prier de l'aider à contrôler la situation^ j. Il n'a que quel-

( 1) Plus tard, au cours des négociations qui auront lieu à la demande de l'amiral
Lainé. commandant la base de Mers-el-Kébir, pour obtenir le départ d'une
Katiba, qu'il avait imprudemment laissée s'installer dans le périmètre delà
base, ce commandant rappellera ses démarches du 5 juillet auprès du
généra! Katz à son interlocuteur, le sous-préfet chargé des a flaires civiles de
la base française.

80
ques centaines d'hommes aidés de quelques supplétifs. Il
les envoie parcourir la ville, allant de maison en maison
pour demander aux habitants de se barricader. Dans l'im­
meuble que j'occupe, quelques hommes en uniforme pas­
sent, conseillant de tout fermer. Mais ils ne sont pas plus tôt
partis que d’autres se présentent pour nous enlever. Ils ont
avec eux six Français, qu'ils alignent sous les fenêtres de
mon bureau et qu'ils rouent de coups. L'un d'eux, employé à
la base de Mers-el-Kébir, est tué.
Comment décrire toutes les scènes d'horreur qui se
déroulèrent dans la ville et dans les faubourgs ?< Donnons
plutôt les preuves que la passivité du général Katz s'exerça
de propos délibéré.
Il avait, dès avant midi, été sollicité par le commandant
des éléments réguliers F.L.N. d'Oran. L'évêché d'Oran
l'avait également supplié de délivrer certains Français dont
l'endroit de détention était connu.
Vers midi, la grande poste est envahie ; les employés
français enlevés ou massacrés. Au deuxième étage du bâti­
ment, se trouve le poste radio-maritime d'Oran. Les
employés de service envoient un appel-radio demandant du
secours. De fait, quelques heures plus tard, trois cargos
étrangers viennent mouiller devant le quai pour emmener
les personnes échappées aux tueries. Seuls, la Marine fran­
çaise de Mers-el-Kébir et les services d'écoute de l'Armée
n’auraient rien entendu ?
Vers 16 heures, quelques auto-mitrailleuses fran­
çaises prennent position au centre de la ville et à certains
carrefours. Mais elles n'empêchent ni les enlèvements ni
les assassinats de se poursuivre (1).
A l’hôpital dirigé par les médecins F.L.N., et où se trou­
vaient encore quelques médecins, religieuses et infirmières
françaises, les blessés sont soignés avec un entier dévoue-

(Il Les ramilles des militaires français ne sont pas épargnées. A la Cité militaire,
la femme et les deux filles d’un adjudant sont enlevées. Le Commandement
français apprendra plus tard qu'elles "servent" dans des maisons de
tolérance de la banlieue. H demande aux autorités locales leur libération.
Elles sont alors transférées à Tlemcen. L'adjudant sera, à ce moment, muté
en France. Seule mesure jugée opportune en haut-lieu...

81
ment. C'est, d’ailleurs grâce à l'énergie de l’un de ces
jeunes médecins algériens que nos blessés ne sont pas
achevés par une bande qui avait fait irruption dans l'hôpital
à cette fin.
Voilà donc, résumé, l'essentiel de cette journée dont les
horreurs, ajoutées à celles de la fusillade de la rued'lslyet
de bien d'autres devrait inspirer à la France gaullienne la
pudeur de ne plus parler désormais d'Oradour.
S'il est certain que ces massacres du 5 juillet n'ont pas
été ordonnés par les dirigeants du F.L.N. local (de même que
ceux de l'O.A.S. n'avaient été pour rien dans les raton­
nades), il est non moins certain que les éléments de l'Armée
française avaient reçu l’ordre de rester neutres et ne devoir
en aucun cas secourir nos compatriotes.
Cet ordre avait été donné et confirmé par Katz, mais il
paraît impensable que, devant une situation aussi tragique,
un général quelconque, fût-il Katz, ait pris, sur lui seul, cette
atroce décision. Il a dû prendre un «parapluie» et se faire
couvrir par Paris, c'est-à-dire par Foccart, Tricot ou De
Gaulle lui-même. C'est la version la plus vraisemblable.
Pour le Pouvoir, il fallait à tout prix (même payé de sept cent
victimes françaises) que la France, que le monde ignorent
l'échec total, dès le début de juillet 1962, de la politique
d'Evian. De Gaulle se devait, pour sauver son «prestige»de
jeter le manteau de Noé sur les conditions ignominieuses
dans lesquelles il abandonnait l'ALGÉRIE FRANÇAISE.
Je rappelle que Katz était chef de bataillon en 58, briga­
dier en 62. Il sera général de Corps d'Armée en 1963. Aquoi
a-t-il dû cet avancement napoléonien qu'est venu couron­
ner une citation fracassante ? En reconnaissance des cada­
vres français offerts par lui à la gloire de son maître ? C'est
l'hypothèse la moins honteuse pour lui : il fut simple exécu­
tant des ordres donnés à l'échelon le plus élevé.
Si les familles pleurent toujours leur disparus, il y eut
un autre épilogue à cette journée qui restera une tache
ineffaçable dans l'histoire de la France : aux escadrons de
Gendarmerie mobile, ramenés d'Oran en Alsace en
automne 62, furent remis solennnellement des étendards !
Paris-Match s'était précipité pour publier les photos de cet

82
évènements patriotique... Rien ne manqua à la cérémonie
même pas les mots «Honneur et Patrie» écrits en lettres
d’or...
Exemple entre mille de l'imposture gaulliste...
P S.-LE MONDE a publié dans son n° du 9 juin, un récit des massacres du 5
juillet, signé B. Israël, In Fine, l'auteur rapporte qu'un commandant du F.L.N.
implacable mais juste, avait fait juger par un tribunal révolutionnaire les respon­
sables de la tuerie et avait lui-même abattu le principal d'entre eux, un nommé
Attou. chef d'une bande qui terrorisait, pillait, rançonnait les quartiers S.-E. de la
ville : dans les jours suivant le 5 juillet, ce «brave» s'était, en outre illustré en
organisant la mise à mort de 500 Français enlevés - et cela au cours de fêtes
populaires. Je suis au regret d'opposer à M.B. Israël le démenti le plus catégori­
que: l'illustre Attou se porte comme un charme. Ilestmêmefça ne s'inventerait
pasjemployé aux Abattoirs municipaux d'Oran I Un homme, vous le voyez, dont
la vocation est indéracinable..

J.P. RO!

Notre ami, le Docteur Jacques COUNIOT est l'auteur de


ce récit, il m'écrit : "Il m'importe peu maintenant que mon
véritable nom soit rétabli".
A ce témoignage, il ajoute : "Je me souviens de Mon­
sieur FLANDRIN, soigné à l'hôpital pour une légère blessure
et regagnant sa maison rue Sidi Ferruch (quartier de la gare)
il a été enlevé et a disparu (à !0h1 /2).
"Je puis vous donner quelques précisions : les Français
enlevés ont été soit tués sur le coup, soit menés au Stade
Municipal d'où ils ont été extraits les 5 ou 6 jours suivants,
puis torturés et tués.
Il suffisait comme l'avait demandé à Katz, Mgr d'Augé,
vicaire général, d’envoyer quelques camions et quelques
soldats pour les délivrer.
Quant à Katz, j'ai la certitude qu'il a téléphoné à Rocher
Noir où l'horrible Jeaneney, Ambassadeur de France se
trouvait. Jeaneney porte de terribles responsabilités : Vers
le 7 juillet 62, le consul adjoint français pour les affaires
militaires : Monsieur NONDEDEU reçut la visite d'un capi­
taine de l’A.L.N. lui proposant de venir chercher à la Chiffa,
40 Français prisonniers. M. Nondedeu fut d'accord et se mit
en rapport avec le général Français, homologue de Katz

83
pour l'Algérois, qui promit des camions. Tout était prêt. Mais
pris de scrupules, M. Nondedeu consulta son consul géné­
ral Juillet et tous deux décidèrent de mettre Jeaneney au
courant. Ils allèrent à Rocher Noir et là, ('Ambassadeur de
France s'opposa à la délivrance des 40 Français : "Tout doit
être réglé par voie diplomatique !" Les 40 Français furent
tués. MM. Nondedeu et Juillet insultèrent leur ambassa­
deur et s'en furent sans lui serrer la main. (Je tiens ceci de
M. Nondedeu lui-même).
Quant à l'A.L.N. d'Oran elle comprenait une Katiba (soit
une compagnie). Leur capitaine était un oranais bien connu
M. Némich (Bakti était son nom dans la résistance et son
frère était Directeur du Lycée Ardaillon), Némich était
employé avant 54 à la comptabilité des téléphones et l'ami
de nombreux Français, dont les Daber. Il a tout fait pour
empêcher les massacres...".

84
Témoignage de Madame Jeanne Cheula
extrait de son livre : "Hier est proche d'aujourd'hui"
Editions de l'Atlanthrope

Quand nous nous sommes retrouvés vivants, ce soir du


5 juillet, nous étions hébétés comme en doit l'être après un
naufrage.
Les seuls de la famille qui par hasard providentiel
n'étaient pas en ville ce jour-là : Geneviève et mon mari, y
revenaient non moins providentiellement, incapables de
savoir ce qui s'était passé. Jacqueline, au port depuis le
matin pour les embarquements qui devaient avoir lieu sur le
"Kairouan” y était restée bloquée.
J'ai donc été seule témoin de ce qui s'est passé dans
mon quartier, au plateau Saint-Michel, entre la rue Duter-
tre, le boulevard Marceau et la rue Marquis-de-Morès.
Il n'y avait plus de travail au centre du Sacré-Cœur; tous
les réfugiés en étaient partis. Je n'avais plus à m'occuper
que d’emballer nos affaires pour un déménagement qui
aurait lieu quand ? Comment ? Mais il fallait au plus tôt
évacuer l'appartement que nous occupions, situé dans un
bâtiment administratif.
Vers dix heures, profitant de la voiture d'un aumônier
d’A.C.I., je suis allée dans une maison de déménagement,
au fond de la rue de Mostaganem, pour m'entendre dire,
bien sûr, qu'il n'y aurait pas de cadres disponibles avant le

85
mois d'octobre ! Avec nous était Monsieur le Curé de Saint-
Aimé, qui pensait partir dans la soirée par le "Kairouan”.
Une grande agitation régnait dans cette rue pourtant
loin des quartiers musulmans, et la circulation était difficile
au milieu des voitures aux couleurs de l'A.L.N. ou du F.L.N.
Ce n'était plus la grande joie, mais une démence sans
mesure et, pour nous, un malaise lourd d’angoisse.
Pour ne pas se heurter à un cortège plus bruyant et plus
important, qui semblait venir de la place Karguentah, les
abbés qui regagnaient le séminaire d'Eckmülh, me laissè­
rent au bas du boulevard Marceau. Un boulevard Marceau
étrangement vide : à part un ou deux restaurants, tous les
magasins étaient fermés. Même vide dans les rues qui
entourent le plateau.
Je rentre vite. Il était près de midi. On entendait un bruit
confus de voitures, de klaxons et de coups de feu.
Je ne m'attarde pas dans les salles vides du commissa­
riat. Ce vide partout est effrayant. Le désordre de l'apparte­
ment, c'est tout ce qui reste de vie dans cette grande
maison.
Vers 13 heures, les coups de feu se rapprochent. Ce
n'est plus la fantasia. Les rues sont désertes et les rares
voitures qui circulent passent en trombe. Je descend véri­
fier la fermeture de la grande porte d'entrée. La précaution
me parait pourtant dérisoire : les bâtiments communiquent
avec ceux de la poste{ qui sont vides eux aussi, à demi
incendiés, les ouvertures béantes.
Alors je me force à continuer mon travail. Mais la fusil­
lade se rapproche tellement ! J'ai connu d'autres crépite­
ments de mitrailleuses, mais ce sont des bruits auxquels on
ne s'habitue pas et ceux-ci claquent si près qu'on dirait une
grêle qui fouette la maison.
Par l'interstice du volet, toujours le même volet, à peine
soulevé, j'ai toute la rue Dutertre en enfilade. Sans doute
d'autres gens guettent et tremblent comme moi derrière ces
volets clos.
Et j'ai vu sans comprendre, pendant trois heures - ce
cauchemar a duré trois heures-, des hommes se poursuivre

86
en descendant la rue Dutertre. Ceux qui n'étaient pas armés
ne couraient pas longtemps : une rafale les clouait sur
place. Combien ? vingt, trente ? Qui tuait ? Qui mourait ? Je
ne voyais pas d'uniformes, mais les A.T.O. en avaient-ils ?
Seulement des pistolets sans étui dans leur ceinture.
Aux détonation qui ébranlent la maison et font vibrer
les vitres s'ajoutent maintenant les hurlements, des hurle­
ments de fous, d’indiens de Western ! C'est à peine soute­
nable. Des hommes hurlent, tirent et courent de tous côtés.
Il y a des cadavres partout.
Des coups de crosse ébranlent la porte. S'ils entrent ce
ne sera pas la peine de me cacher... Et pourtant, incons­
ciemment, je reste dans la cuisine, la seule pièce qui n'a pas
d’ouverture sur la rue. Et je m'habille malgré la chaleur : Je
ne veux pas qu'on me trouve à demi vêtue.
Vers dix-sept heures, il y eut un peu moins de cris,
moins de tirs et plus personne dans la rue. Où étaient les
militaires ? Que faisait l'armée ? L’armée qui devait nous
protéger était-elle devenue un otage ?
Pendant un long moment encore, la rue fut déserte.
De la première voiture que je vois déboucher sur la
place descendent des agents que je connais; notamment M.
Nicolas, un des policiers du 5on,G(1 ), muté en France comme
les autres. Prudemment il rampe sur la chaussée pour rega­
gner son domicile. Je n'ose pas encore lever les volets.
Ce silence de mort qui maintenant enveloppe la ville,
c’est tout ce qui reste de la fête; et ce qui domine en moi et
me laisse tremblante, c'est l'immense angoisse qui va per­
sister jusqu'au retour des miens.
Un bruit de camions dans la rue... des gensau commis­
sariat... Ce sont les Gardes Mobiles qui viennent provisoire­
ment y installer leur P.C. Voir de si près des uniformes
pourtant détestés, ce fut à ce moment rassurant !
Alors je suis descendue. Dans la rue, il y avait du sang
partout, et des gosses, les rares gosses du quartier qui

(1) L'auteur, épouse du Commissaire, habitait ie commissariat du 5em0 arron­


dissement.

87
n'étaient pas partis, ramassaient les douilles des balles en
criant : "40 F le kilo" !
Ce n'est que le lendemain que les nouvelles ont com­
mencé à circuler sur les horribles tueries qui ont ensan­
glanté tous les quartiers. Les gens se cherchent, beaucoup
sont resté cachés n'importe où, les disparitions ont été
longues et difficiles à établir. Le soir du 5 juillet, il n'y a plus
de place à la morgue. On en refuse l'entrée. Les corps
entassés, mutilés, sont méconnaissables.
On ne saura jamais toutes les horreurs de cette jour­
née. Ceux qui en ont réchappé évitent d’en parler, ceux qui
les ont vues renoncent à les décrire. Il y eut plus d'un millier
de disparus qui connurent une fin atroce, tués sur place,
traînés en Ville Nouvelle, égorgés aux abattoirs, torturés au
Petit Lac et abandonnés dans les eaux boueuses de cet
endroit sinistre où l'on ne s'aventurait jamais.
Ce brusque retour à la sauvagerie, ces crimes d’une
cruauté inouïe qui, en quelques heures achevèrent de vider
Oran ont créé l'irréparable. Un jeune Musulman ami le
sentait très bien, qui nous disait quelques jours après :
"Madame on a trop honte; ne parlons pas de ce jour-là".
En moi, qui revis en les écrivant ces images de douleur
et de sang dont je ressens encore l'écho, revient la crainte
de ne pas savoir dire l'essentiel; je me sens trop concernée.
Un tel massacre, déclanché simultanément dans tous
les quartiers de la ville au lendemain de l'indépendance,
était l'aboutissement de cette vague de fanatisme si bien
entretenue par la propagande de huit années de men­
songes. S'y ajoutèrent tout naturellement "les ralliés" de
dernière heure, prêts à tout pour se faire pardonner leur
attentisme et l'amitié gardée trop longtemps pour les
Français.
Aux entrées de la ville, on arrêta les Européens qui
arrivaient de l'intérieur. Beaucoup devaient s'embarquer
sur le "Kairouan", d'autres venaient pour leur travail. Com­
bien ont disparu ? Arrivera-t-on à en établir la liste ? Long­
temps le Petit Lac resta rouge de sang.
Boulevard de Mascara et boulevard Joseph-Andrieu,
les rares Européens qui circulaient furent les premières

88
cibles, en même temps que les concierges de ces boule­
vards, une soixantaine, massacrés sur place. Vers dix
heures, la horde que j'avais vu déboucher sur la place Kar-
guentah se répandit dans le centre, dans les marchés, les
magasins, au "Monoprix". Des musulmans réussirent
pourtant à sauver quelques clientes. Les femmes arabes
étaient déchaînées, plus cruelles que les hommes. On eut le
temps de fermer la grande porte, des gens qui s'y étaient
réfugiés y restèrent tout le jour. D'autres restèrent dans le
hall de l"'Echo d'Oran", dont on avait aussi fermé la grosse
porte. Rue de la Bastille, le carnage fut atroce, les apparte­
ments envahis, les gens tués chez eux. Ceux que j'avais vu
courir et tomber rue Dutertre, c'étaient ceux qui avaient été
surpris dans la rue ou qu'on avait fait sortir des cafés et des
restaurants.
Par son silence, l'autorité a été complice des atrocités
commises ce jour-là. La population Européenne d'Oran a
été abandonnée au massacre.
Et la liste est longue, longue, des disparus de ce 5 juillet
et des jours qui suivirent.
J'ai connu la grande peur qui régna à Oran à partir du 5
juillet et qui vida des quartiers entiers : Choupot, les Mimo­
sas, Eckmülh, Delmonte... Tous ceux qui, par hasard au
cours des mois précédents avaient fait l’objet de vérification
d'identité, et ceci sans raison, s'étaient vu enlever leur carte
d'identité. Ils risquaient, maintenant que le fichier de la
gendarmerie était aux mains du F.L.N. de se voir arrêter et
exécuter dans la minute suivante.
Les gens se sentaient tellement menacés en ville qu'ils
préférèrent camper entassés au port ou à La Sénia, dans
des conditions absolument inhumaines; ce fut une autre
forme de supplice.
Il fallait d'abord pouvoir arriver jusqu'aux endroits de
départ. Toutes les routes de l'intérieur étaient contrôlées
par l'A.L.N.; jusqu'à La Sénia, on arrêtait l'immense file de
voitures.
Beaucoup restèrent plusieurs jours accroupis, couchés
au milieu des ordures, sans nourriture, dans le seul espoir

89
d'être le plus près possible des avions au cas où il y aurait
des défections ou des vols supplémentaires.
On refusait le passage aux aides bénévoles : infir­
mières, religieuses, docteurs ne pouvaient apporter leur
secours qu'à certaines heures. De jeunes enfants, des vieil­
lards en moururent.
Peu d'avions. Les transports maritimes furent en grève
plusieurs jours, les bateaux supprimés. Ultime brimade, on
refusait aux Oranais les moyens de sortir de leur enfer, on
leur refusait l'exode !
Les centres d'accueil fermèrent peu à peu leurs portes,
les derniers réfugiés partis, leur œuvre était terminée.
Oran était maintenant une ville morte. La joie hystéri­
que des premiers jours de l'indépendance avait fait place à
un silence de mort. Le canon et les mitraillettes avaient
remplacé le tam-tam.
Par ordre du nouveau préfet de police musulman, L.
Souiah, très conscient de ceux qui étaient responsables du
massacre des Européens, une cinquantaine d'A.T.O.
avaient été fusillés et beaucoup désarmés.
Et d'ailleurs, pour de vieux réglements de compte, les
A.L.N. et les A.T.O. setuaientfacilement entreeux. Il y eut le
5 juillet des centaines de morts musulmans tués et enterrés
par d'autres musulmans.
Nous évitions de sortir. Le voisinage des Gardes rouges
était pénible, la préparation du déménagement bien diffi­
cile. Les cadres, qu'on clouait à même les rues vides, accu­
saient davantage cette impression de mort qui pesait sur la
ville. Ces clous, ces planches, c'étaient les cercueils de ceux
qui partaient.
Peu importait d'ailleurs ce qu'on emportait, ce qu'on
retrouverait, où ? Et quand ? Pauvres souvenirs de toute une
vie !
Ce qu'on abandonnait sur place était autrement pré­
cieux : tant de jours vécus sous ce ciel de lumière, tant de
tombes !
Quand deux yeux se ferment c'est bien plus qu'eux-
mêmes qu'ils emportent ! Dans ce pays que nous avons vu

90
mourir, c'est bien plus que des réalisations matérielles que
nous avons laissé : c'est l'âme de tous ceux qui l'avaient
marqué en faisant par delà la mer, une province de France.
Quatre ans et sept semaines après le 13 mai, la longue
plainte de l'Algérie se tait : il ne reste que le chaos.
Et nous sommes comme d'autres, tout étonnés d'être
encore vivants.
Le crêpe de deuil qui enveloppait Oran avec la fumée du
port s'est dissipé; mais sous le soleil retrouvé, au lendemain
de ces fêtes sanglantes, les misères de la ville paraissent
encore plus cruelles.
Le silence est oppressant. Dans les quartiers saccagés,
les rues sont désertes, les ordures achèvent de brûler, les
volets qu'on a oublié de fermer battent aux fenêtres, les
autres sont clos sur le vide des maisons. Les chats et les
chiens abandonnés errent misérablement, les oiseaux se
sont envolés des cages qu'on a laissées ouvertes. La pous­
sière et les papiers s'accumulent derrière les grilles des
magasins qu'on n'ouvrira plus. Sur les chantiers désertés,
les bâtiments en construction restent inachevés, flanqués
de grandes grues inutiles. Et. lancinant, au dessus de ce
gâchis, le ronronnement de l'hélicoptère, oiseau de mal­
heur qui n'a pourtant plus grand chose à surveiller.
Alors comme tous les autres, nous avons été ceux qui
allaient partir puisqu'on ne nous laissait pas d'autre issue
que la terreur ou l'exil. Il n'y a plus de place, plus de liberté
pour les Pieds-Noirs dans le nouvel Etat qui va naître.
Déménager, la question se posait depuis des semaines !
Après bien des démarches, bien des refus, j'avais trouvé
une maison qui se chargeait d'acheminer notre mobilier à
condition que tout soit emballé et surtout à condition de
trouver des cadres. Le bois, les clous étaient devenus très
rares; il fallut d'autres démarches, d'autres courses pour
trouver dans les environs d'Oran une entreprise qui se
chargeait de les construire. Et malgré tout ce qu'on nous
avait promis, ils n'arrivèrent qu'après notre départ ! Et pas
assez grands : je m'était trompée dans le cubage du mobi­
lier. Jacqueline eut la pénible besogne de surveiller par

91
deux fois un chargement que nous avons miraculeusement
retrouvé deux ans après 1
Des quinze derniers jours vécus à Oran, je garde le
souvenir confus des démarches épuisantes pour le départ,
des bagages préparés dans une demi-inconscience.
Entre-temps, dix jours après le 5 juillet, on avait embar­
qué plus de deux milles personnes sur le porte-avion
"Lafayette" et sur le "Kairouan”.
Plus de ravitaillement; mais nous ne nous en soucions
guère. Les provisions qui restaient étaient plus que suffi­
santes, on les partagea avec ceux qui n'avaient plus rien.
Aïcha, à qui je ne pouvais cacher ces préparatifs, se
griffait le visage de désespoir : "Madame, tu reviendras !”
Les Gardes rouges avaient quitté le commissariat,lais­
sant la place aux nouvelles forces de police ; elles étaient
correctes mais nous évitions de nous rencontrer... Aïcha
n'osait plus traverser les bureaux, je t'accompagnais.
La plupart des nouvelles recrues de police ne savaient
pas écrire 1 Alors le demandeur consignait lui-même les
motifs de sa plainte, qu'on enregistrait d'une nouvelle
manière : en collant le P.V. sur un registre, qui évidemment
grossissait à vue d'œil. On ne sut jamais qui avait volé notre
voiture : on la retrouva huit jours après sur la Corniche, sans
qu'elle ait subi aucun dommage.
Et ce fut le matin du départ. Personne à qui faire un
signe d'adieu, comme s'il ne restait plus que nous sur notre
trottoir au plateau Saint-Michel !
Ce matin-là, il faillait surtout faire vite, tellement vite...
Et pourtant il n'y avait plus rien à fuir, que nos seules
émotions et notre attendrissement.
C'était hier...".

92
Extraits du livre de Gérard Israël :
"Le dernier jour de l'Algérie Française'
Editions Robert Laffont - Chapitre VIH
"Mourir à Oran"

"Le général Katz estime qu'il a pris de très utiles dispo­


sitions pour que les manifestations du 5 juillet à Oran se /!
passent dans le calme le plus absolu. Il a eu une longue
conversation avec le capitaine Bakhti : il est convenu que les
réjouissances algériennes ne déborderaient pas en ville
européenne. Bakhti s'est engagé à empêcher toute invasion
des quartiers européens. Katz qui sait que sept katibas de
l'A.L.N. ont défilé l'avant veille boulevard Herriot, est tout à
fait rassuré pour la sécurité des nombreux Français qui
restent encore à Oran... (...)
Le général Katz a une autre raison de penser que les
garanties données par le capitaine Bakhti seront honorées :
le 3 juillet, lors de l'entrée de l'A.L.N. à Oran des Algériens
ont tenté de pénétrer par le Boulevard Georges Clémenceau
dans la ville européenne. Ils criaient un slogan inquiétant :
"Gloire à nos martyrs, n'oublions pas nos martyrs". "Un
cordon d'A.T.O. et de la force locale leur a interdit le pas­
sage, ils n'ont pas insisté.
"Dès l’aube, le "village nègre" est en mouvement.
Contrairement aux jours précédents, il n'y a pas de cris ni de
you-you désordonnés, chacun semble aller rejoindre un
poste désigné à l'avance, accomplir une fonction précise.
Boulevard Joseph Andrieu les scouts musulmans portant

93
des foulards vert et blanc, se rassemblent silencieusement.
Sur l'autre trottoir, les petites filles des écoles, chemisier
blanc, jupes vertes, obéissent aux ordres des monitrices.
Des jeunes gens vont et viennent à la recherche de leur
place dans ce qui semble devoir être un immense défilé
pacifique. En effet, vers neuf heures, toute cette foule se
met en mouvement. Elle se dirige tout naturellement vers la
ville européenne. Il y a quelques chants, quelques cris,
quelques slogans, mais pas d'excitation, pas d'appels à la
vengeance. La manifestation descend le Boulevard Joffre,
inonde la Place d'Armes, déborde Rampe Valès séparant
ainsi le Château-Neuf, siège de l'état-Major de l'hôtel Mar­
tinez réquisitionné par l'armée française et sur lequel flotte
un pavillon tricolore.
“Plus loin, un immense bras de défilé a descendu le
Boulevard du 2cme Zouave, a envahi la place Karguentah,
devant la “Maison du Colon" qui est à la fois une banque et
le siège d'un syndicat d'exploitants agricoles. Enfin des
groupes compacts atteignent la Place Jeanne d'Arc située
devant la Cathédrale. Les manifestants marquent une
pause. Une certaine impatience se fait jour.
“Une musulmane, après avoir poussé une série de
you-you stridents, grimpe sur le socle de la statue équestre
de la pucelle d'Orléans. On lui tend un drapeau vert et blanc.
Après plusieurs tentatives infructueuses, scandées par les
cris vengeurs de la foule, la femme réussit à accrocher
l'emblème algérien à l'épée que Jeanne d'Arc pointe vers le
ciel. Une immense clameur accueille la performance. Alors
l'égérie entreprend une danse du ventre endiablée entre les
pattes de la monture cabrée de celle qui bouta hors la
France, l'envahisseur anglais. Un gigantesque cri de satis­
faction parcourt la multitude. Puis les mains claquent au
rythme de la danse. Des milliers de mains scandent léchant
à deux temps de cet étrange ballet.
“Paul Chambreau, qui descend de la rue Beauprêtre où
il habite, jusqu'au mess des sous-officiers où il va déjeûner,
assiste de loin à ce spectacle incroyable. Parmi les militaires
français, la discussion va bon train. “Il était entendu que la
manifestation ne déborderait pas dans les quartiers euro-

94
péens. Ils sont maintenant des dizaines de milliers, place
d’Armes, place Karguentah, place Jeanne d'Arc. A mon
avis, çà va aller mal", dit le barman. Paul entend un gradé
qu'il ne connait pas répondre :
"Non, ils sont en bordure du cœur européen d'Oran,
tant qu'ils ne pénétreront pas boulevard Clémenceau, rue
du général Leclerc, on ne pourra pas dire qu'ils ont envahi la
ville européenne".
L'autre continue : "Moi, je vous dit qu'ils ont rompu leur
engagement, des milliers d'européens habitent là où ils se
trouvent maintenant".
Le gradé hausse les épaules : "Enfin, ils sont chez eux non ?".
"Dehors la foule semble attendre quelque chose, un
ordre, un événement. Le bruit court que l'armée du djebel va
défiler dans Oran. C'est elle qu’on attend avec impatience.
La tension monte de minute en minute. Les petites filles
elles-mêmes si sagement alignées dès le matin dans leurs
beaux uniformes neufs, commencent à crier et à reprendre
des slogans qu'elles ne comprennent pas.
"Pourtant aucune clameur hostile aux Français n'est
entendue. On dit dans la foule qu'une manifestation de
réconciliation est prévue et que c'est pourquoi les arabes
sont "descendus en ville". C'est du moins ce que certains
militaires français ont entendu dire dans la rue.
"Paul Chambreau qu: est en civil descend vers la place
d’Armes. La chaleur est extrême. Des groupes de femmes et
d’enfants dansent sur un rythme, des chants arabes puis­
sants et désordonnés sont repris par tous. Il y a une atmo­
sphère de liesse qui paraît inquiétante à Paul. Il décide de
rentrer chez lui pour se mettre en uniforme.
Le général Katz pense pouvoir s'accorder quelques ins­
tants de détente. Il a confiance en la parole du capitaine
Bakhti. Mais le général est amer : non seulement le gouver­
nement l'a laissé "se débrouiller" pendant des mois avec
les oranais déchaînés, mais encore au moment de l'indé­
pendance, on lui donne des instructions incompréhensi­
bles. En effet, s'il faut appliquer à la lettre ce qui est
demandé à l'armée, il ne peut être question de sortir des

95
cantonnements ; l'armée n'a plus de compétence territo­
riale. Elle peut intervenir dans les cas graves, si /'autorité
française en obtient la permission de /'autorité algérienne.
L'autorité française ? C'est quoi ? Il n'y a plus à Oran de
préfet, ni de préfet de police. MM. THOMAS et BIGET sont
partis. Il n'y a pas encore de représentant diplomatique, pas
de consul général. L'autorité algérienne ?Théoriquementil
devrait s’agir d'un fonctionnaire d’autorité nommé par l’ex-
cécutif provisoire. Or une telle nomination n’a pas eu lieu.
S'agit-il d'un représentant du G.P.R.A. ? Il n'y en a pas non
plus.
"Alors, dans quelle hypothèse peut-il envisager une
intervention de l'armée française ? La seule possibilité c’est
la réquisition des Algériens. En somme, Katz ne peut imagi­
ner rétablir l'ordre, en cas de trouble, que si le F.L.N. vient le
lui demander. Bakhti est bien le maitre de la situation. Mais
quel est l'imbécile qui a rédigé les instructions générales
pour l'armée française après l'indépendance ? Katz, après
avoir matraqué les katibas, a dû faire la guerre aux pieds-
noirs et le voilà aujourd'hui transformé en bras séculier de
la République algérienne que personne ne dirige.
"Bref, aujourd'hui, 5 juillet, les troupes françaises, sur­
tout les gardes mobiles sont consignées. Les C.R.S. relevant
du ministère de l'intérieur sont hors de jeu depuis le jourde
l'indépendance. Que reste-il ? Quelques militaires du
contingent en faction devant les postes militaires : collège
Ardaillon, école Jules Ferry, lycée Ali-Chekkal, hôpital Bau-
dens. Il n'y a pas d'unités mobiles en ville, pas de patrouilles
et par conséquent pas de renseignements sur la situation
véritable à Oran. La seule liaison normale qui relie l'arméeà
la ville, c'est le téléphone. Les Pieds-Noirs peuvent appeler
l'armée. Mais le central a été sérieusement endommagé et
les communications sont difficiles sinon impossibles dans
certains quartiers.
"Devant le théâtre municipal, un mouvement d’abord
imperceptible se produit dans la foule. Une sorte de silence
s'établit, une ombre plane sur la multitude. Quelques res­
ponsables du F.L.N. sont là, ils regardent vers le boulevard
Joffre, semblant attendre un.signal. On entend brusque-

96
ment, un, deux, trois, quatre coups de feu isolés. Au même
moment, plusieurs jeunes gens partent en courant dans
toutes les directions, ils crient : "C'est l'OAS, c'est l'OAS qui
nous a tiré dessus". La foule est d'abord incrédule, puis tout
le monde se met à courir en hurlant O.A.S., O.A.S., O.A.S.
"De ce rassemblement si pacifique émergent soudain
des hommes en armes qui tirent dans toutes les directions.
Des hommes, des femmes, tombent morts ou blessés. On
tire sur les sentinelles françaises en faction devant la mai­
rie, le château-neuf ou l'hôtel Martinez. Après un moment
d'hésitation, les soldats français tirent à leur tour. Des
musulmans tombent. Des européens qui se promenaient à
l’entrée du boulevard Clémenceau entre les palmiers qui
sont à l'angle du boulevard Galliéni, sont foudroyés sur
place par des tireurs algériens. Fernand Martinez, le pro­
priétaire de l'hôtel qui porte son nom, est tué d'une balle
dans la poitrine. A l'angle de la rue des Jardins, et de la place
d’Armes, tout près du chemisier Temime, quatre européens
et un arabe sont étendus morts. Tout le monde court, les
femmes arabes s'échappent en hurlant par le boulevard
Joffre, les européens se précipitent dans le boulevard Clé­
menceau, cherchent un refuge dans les immeubles. Mais
les concierges ont le réflexe rapide. Les portes sont
fermées.
"Place Karguentah la fusillade éclate à peu près au
même moment. Tous les européens sont tués sur place.
Dans une brasserie, quatre Français jouent aux cartes en
buvant leur anisette. Des Arabes entrent dans le café, les
font sortir les mains en l'air et les abattent sur place. Là
aussi la foule commence à courir en tous sens, mais la
plupart des manifestants se dirigent vers la rue d'Arzew.
Arrivés au carrefour, ils bifurquent dans le boulevard Clé­
menceau, comme s'ils obéissaient à un mot d'ordre.
"La foule montante et la foule descendante se rencon­
trent Place Villebois-Mareuil, à hauteur du Café Riche. Là
aussi, il y a des morts, car on tire toujours et dans toutes les
directions, sur les européens, sur les fenêtres, dans les
couloirs des immeubles, sur les terrasses. Des hommes en
uniforme apparaissent, ils sont les plus pressés d'ouvrir le

97
feu. Des civils, la chemise grande ouverte sur la poitrine,
tenant un pistolet ou un fusil à la main, courent dans le
sillage des militaires du F.L.N.
"L'armée française ne tire plus et se barricade dans les
postes de garde en position de surveillance. On a amené le
drapeau français qui flottait sur l'hôtel Martinez, pour ne
pas exciter la multitude. La place d'Armes est vide. Lestirsy
ont cessé, mais boulevard Clémenceau, la place Karguen-
tah, la rue d’Arzew, les détonations se succèdent à un
rythme accéléré.
"Un hélicoptère survole la ville : le général Katz essaye
d'apprécier la situation. D'après le rapport des sentinelles
de la place d'Armes, il y au moins vingt morts européens.
Mais maintenant, la ville semble calme, tout est, apparem­
ment, rentré dans l'ordre, c’est du moins ce que, du haut de
son hélicoptère, le général Katz croit pouvoir conclure. Il
vaut mieux éviter un affrontement avec le F.L.N., pense-t-il.
"Quelques instants plus tard, l'hélicoptère a disparu.
"Paul Chambreau se rend compte qu'en dehors de la
vingtaine de morts européens qu'il a pu voir dans la rue,
d'autres exactions se sont produites. Des Oranais télépho­
nent à leurs amis, ils sont affolés. Les "absents" sont nom­
breux. S’agit-il de vérifications d'identité, d'internements
administratifs ou alors tout simplement de représailles ?
A-t-on décidé de faire payer aux Oranais leur folie, leur
passion pour l'Algérie française ? Les Algériens et les forces
de l'ordre françaises ont-elles décidé de donner une leçonà
cette population qui a soutenu l'O.A.S. ?
"Personne ne peut croire que des gens de l'organisa­
tion subversive aient pu être assez fous pour tirer sur la
foule arabe. Il n'y a plus de commandos en ville. Ilssonttous
en exil. A supposer même que des déments aient voulu s'en
prendre à la manifestation joyeuse des Arabes, ils auraient
sûrement choisi un autre moyen que deux ou trois coups de
feu isolés. La provocation est évidente. On a livré Oran aux
pogromistes. D'ailleurs où étaient durant toute cette jour­
née, les septs katibas de l'A.L.N. qui ont impeccablement
défilé l'avant-veille boulevard Herriot ? Il aurait suffi qu'elles
se montrent pour faire cesser les troubles ; où était le

98
capitaine Bakhti, l'homme fort, l'homme de confiance,
celui-là même qui déclarait le 3 juillet qu'il n'était pas ques­
tion d'égorgement ? Enfin où était le 5 juillet, M. René
SOYER, si actif pour obtenir la réconciliation, la fuite des
derniers commandos O.A.S. et des assurances du F.L.N.
Paul se demande vraiment si le général Katz a su apprécier
dans toute son ampleur le drame qui se préparait, dès le
déclanchement du premier coup de feu.
"Dans les conversations angoissées qu'il entend, Paul
Chambreau note qu'il est souvent question du ''Petit Lac".
Des exécutions en série y aurait eu lieu. Le "Petit Lac" c'est
un endroit situé à la grande périphérie d'Oran, en direction
de l'aéroport, jouxtant les quartiers arabes. C'est une
grande étendue d'eau salée qui sert de dépotoir clandestin
et aux bords duquel personne ne passe jamais.
"La nuit tombe sur Oran. Comme aux plus beaux jours
de l'Algérie française, la gendarmerie mobile veille".

Le couvre-feu le plus pesant de toute l'histoire de cette


ville s’abat sur les Oranais. Les quartiers européens n'exis­
tent plus, ils ont été rayés de la carte. Oran n'est plus dans
Oran.
"Toutes les pensées sont dirigées vers la ville arabe où
sont retenus des centaines de Français. Une étrange lueur
monte du village nègre. Quel sabbat est-on en train d'y
célébrer ?

"Le lendemain 6 juillet, la ville se réveille hébétée. Tous


ceux qui ont pu conserver la vie veulent partir. Mais beau­
coup attendent encore le retour d'un mari, d’un père, d'un
frère disparus depuis la veille. L'espoir est bien maigre,
mais chacun s'y accroche. Les autres, tous les autres, dési­
rent âprement fuir.
"Pierre Laffont qui était à Alger le jour du pogrom ne
reconnaît plus ses concitoyens. Visiblement quelque chose
s'est brisé dans cette ville. Les récits qui lui parviennent lui
paraissent incroyables, pourtant l'évidence est là, des cen­
taines d'Oranais sont manquants. Ils viennent s'ajouter aux
25 européens (le chiffre est confirmé) assassinés dans la

99
rue, sans parler des 110 musulmans également tués le plus
souvent par des balles perdues.
"Pourtant Oran semble reprendre l'apparence d’une
ville civilisée : un préfet musulman va prendre sesfonctions
: M. Laouari Souiah a été officiellement désigné par l'exécu­
tif provisoire, mais tout le monde connaît ses sympathies
ben bellistes. Apparemment, ce haut fonctionnaire n'était
pas à Oran le 5 juillet. Il se fixe aujourd’hui pour mission de
ramener le calme et d'empêcher le départ général des Ora-
nais. Les événements de la veille sont le fait d'irresponsa­
bles qui seront sévèrement châtiés, dit-il à tous ceux qu’il
rencontre.
"Des soldats réguliers de l'A.L.N., en tenue "para"
circulent en ville, l'air calme, fiers de leur discipline. Des
gardes mobiles assurent l'ordre. Le général Katz est heu­
reux d'avoir pu obtenir, malgré le silence des accords
d'Evian sur ce point, qu'une telle mission lui soit confiée.
"Pourtant, au commissariat central, à l'état major de
l'armée française, à la mairie, les déclarations de disparition
s'accumulent. En quelques heures, cinq cents noms sont
enregistrés.
"Le général Katz peut se dire que bon nombre de per­
sonnes portées disparues ont, en fait, pu quitter Oran en fin
de soirée sous la protection de l’armée sans avoir pu préve­
nir personne. Mais les Oranais pensent exactement le
contraire. Ceux qui sont partis par le "Kairouan" ou par La
Sénia étaient des célibataires occasionnels, personne n'a
pu faire de déclaration les concernant. Même si, des per­
sonnes ayant encore leur familles à Oran, prises de pani­
que, ont choisi de fuir, elles auraient télégraphié dès leur
arrivée. Au demeurant, il n'est pas dans les habitudes des
Oranais d'abandonner femmes et enfants.
"En fait, c'est le contraire qui est la vérité. L'existence
de 500 dossiers de disparition ne donne pas une idée suffi­
sante du nombre d'enlèvements. Beaucoup d'Oranais
étaient seuls chez eux, leur famille étant en France, per­
sonne n'a pu signaler leur absence. D'autre part, plusieurs
habitants des villes de l'intérieur venuss'embarquerà Oran

100
sur le "Kairouan" ont très bien pu disparaître sans que
personne ne s'en inquiète.
"Le général Katz est perplexe. Mais que faisaient donc
tous ces Oranais dans la rue en ce jour qui devait marquer la
grande réjoussance algérienne ? Si les Oranais avaient été
capables de rester chez eux, rien ne se serait produit. Et
puis, se dit-il il y a eu cette provocation, ces fameux tirs de
commandos attardés de l'O.A.S. sur la foule musulmance
qui manifestait sa joie, place d'Armes...
"Pour le général, il n’y a aucun doute : le nombre des
disparus est exagéré et l'O.A.S. a provoqué les incidents en
tirant sur les arabes. C'est confiant dans cette double certi­
tude que le général Katz prend connaissance, le samedi 7
juillet, des premières déclarations du préfet Souiah :
"Européens, Musulmans,
Des événements douloureux et regrettables causés
dans la journée du 5 juillet par des éléments provocateurs et
incontrôlés ont endeuillé la ville d'Oran. Ces faits font l'objet
d’enquêtes actuellement en cours aux fins de châtier sans
pitié les responsables. Nous ne pouvons tolérer pareils
actes criminels à un moment où il est demandé une mobili­
sation de toutes les énergies saines pour la reconstruction
de notre pays, objectif suprême de notre révolution. En
conséquence, des mesures très sévères viennent d'être
prises dès notre installation à la préfecture, notamment le
désarmement complet des éléments incontrôlés et nous
assurons que rien ne sera négligé pour ramener le calme et
la confiance, conditions fondamentales pour la réalisation
d’une véritable coopération et le respect des accords
d'Evian".
"Curieusement, le nouveau préfet ne rejette pas la
responsabilité des incidents sur des européens de l'O.A.S. Il
annonce qu'il va désarmer les éléments incontrôlés. Il
aurait été facile de laisser croire à l'opinion internationale
que les événements dramatiques du 5 juillet étaient impu­
tables aux fascistes de l'O.A.S. Laouari Souiah ne le fait pas.
Le général Katz peut-il continuer à le faire ? se demandent
les Oranais.

101
"Quant au nombre des disparus, il est évident que le
représentant du gouvernement algérien à Oran prend la
chose très au sérieux. Il a laissé M. Coignard, adjoint au
maire, constituer un comité provisoire de liaison, dont le but
est de retrouver les disparus. Il a reçu ce comité, donné des
assurances.
"Mardi 10 juillet, tous les journalistes présents à Oran
sont conviés à une conférence de presse du capitaine
Bakhti, le responsable de la zone autonome d'Oran, c'est-à-
dire celui sur qui pèse depuis l'indépendance, la responsa­
bilité de l'ordre. Il s'agit de faire la lumière sur les
événements du 5 juillet.
"Vers six heures du soir, au lycée Ardaillon, le capitaine
Bakhti se présente aux journalistes venus l'écouter. Il
annonce que dans quelques instants tout le monde sera
conduit en un lieu où sont détenus plus de deux cent bandits
responsables des massacres du 5 juillet. Cette nouvelles
fait sensation. Personne ne se pose ni ne pose au capitaine
Bakhti la question de savoir si au nombre des provocateurs
se trouvent des européens.
"Quelques minutes plus laid, un convoi de voitures
prend la direction de Pont-Albin, un petit village situé à une
dizaine de kilomètres d'Oran et où sont installés des déta­
chements de l'A.L.N.
Arrivés dans la cour d'une ferme, les journalistes for­
ment le cercle autour du chef de zone autonome d'Oran.
Celui-ci parle d'un ton courtois mais sec. Il a l'air sévère
mais essaie de séduire.
Voici les différentes phases de l'opération qui ont per­
mis à l'A.L.N. d'arrêter deux centémeutiersdu 5 juillet. Il y a
longtemps que l'A.L.N. connaissait l’existence d'une bande
d'assassins dans les faubourgs du Petit Lac, de Victor-Hugo
et de Lamur...
Il était évident dès les premières heures que ces indivi­
dus étaient responsables des événements de jeudi dernier.
Mais il fallait que l'A.L.N. puisse agir avec certitude. La
patience était donc nécessaire.
D'après les renseignements recueillis, on commença à
se flatter dans certains quartiers de la ville nouvelle de

102
l'invulnérabilité d'un gang à la tête duquel se trouvait
Moueden dit Attou. Ce dernier était connu pour son carac­
tère sanguinaire et sa cruauté.
Dans la nuitdedimancheà lundi, à deux heures et demi
du matin, deux bataillons de l'A.L.N. ont bouclé le quartier.
C'est au cours de cette opération que deux cent meurtriers
furent arrêtés. Attou tenta de résister, il tira sur l'A.L.N. Il fut
abattu (1).
De plus, deux tonnes de matériel de guerre, armes et
fournitures diverses, ont été récupérées. On retrouva plu­
sieurs objets qui avaient été volés le 5 juillet.
Puis le capitaine Bakhti présenta les prisonniers. Ils
étaient correctement vêtus et ne semblaient pas avoir subi
de sévices.
La tête baissée, les mains derrières le dos, ils obéirent
aux ordres du commandant du camp qui les rassembla
facilement dans la cour de la ferme. On demande au capi­
taine Bakhti : "Seront-ils jugés ?"
- Ils passeront devant le tribunal militaire de l'A.L.N.
Un avocat, officier de l'A.L.N. assurera leur défense. Coupa­
bles, ils seront fusillés. Dans le cas contraire, la liberté leur
sera rendue".

"Un journaliste demande :


- Avez-vous retrouvé des Européens au cours de
l’opération ?"
- Un seul, M. Legrand, instituteur à l'école Lamoricière
qui était également infirmier à Victor Hugo. Cependant
notre enquête ne faitque démarrer. Nous sommes en pleine
instruction de cette angoissante affaire qui préoccupe les
européens et leurs familles. Nous ferons l'impossible pour
retrouver les disparus et dissiper les inquiétudes de leurs
proches. Dites leur que nous ne sommes pour rien dans

flJ Le Docteur COUNIOT, sous le pseudonyme de J. P.-R. écrit : “Je suis au


regret d’opposer à M. Israël le démenti le plus catégorique : l’illustre ATTOU
se porte comme un charme. H est même (ça ne s’inventerait pas) employé
aux Abattoirs municipaux d'Oran ! Un homme vous le voyez, dont la vocation
est indéracinable...

103
cette série d'enlèvements. C’est un bien triste leg que nous
ont laissé ces bandits”.
Les journalistes quitte le commandant de Z.A.O. forte­
ment impressionnés par la détermination de cet hommequi
semble tout-puissant sérieux et animé de la meilleure
volonté de paix.
"Malgré toutes ces explications, souvent honnêtes
notamment du côté algérien, Paul Chambreau se demande
à la lecture de l'"Echo d'Oran”, pourquoi le 5 juillet, ni le
général Katz, ni le capitaine Bakhti, ni leskatibasdel’A.L.N.,
ni le préfet Souiah, ni le préfet de police n'étaient en ville,
ou, ce qui revient au même, s'ils y étaient, pourquoi n'ont-ils
rient tenté avant cinq heures du soir pour arrêter le massa­
cre. La chose était facile : l’autorité algérienne disposait de
sept compagnies disciplinées et entraînées. L'autorité fran­
çaise pouvait, aux termes des accords, sur réquisition des
Algériens, faire donner la gendarmerie mobile.
"A-t-on d'un commun accord, livré Oran auxémeutiers?
Cela n'est pas pensable.
Beaucoup de journalistes pieds-noirs qui ont assisté à
la conférence de presse du capitaine Bakthi se sont deman­
dés si, après les explications du chef de la Z.A.O., le général
Katz allait persister dans sa thèse selon laquelle l’O.A.S
aurait provoqué les Arabes.
Pour ce qui est du nombre des disparus, le nouveau
consul général adjoint de France à Oran, Jean Herly, a jugé
la chose tellement importante qu’il en fait l'objet de sa
première démarche auprès des autorités.
"Paul Chambreau et les nombreux oranais qu'il voit
quotidiennement comprennent qu'une terrible ambiguïté
est en train de s'installer à Oran concernant l'affaire des
disparus. Certes, les familles espèrent, elles ne peuvent pas
faire autrement, certes une vingtaine de malheureux ont
été libérés depuis le 5 juillet, mais les autres ? En fait,
personne ne croit plus qu'on puisse les retrouver. En vérité,
chacun sait que l'histoire du Petit Lac est tristement vraie.
Les Algériens ont bien annoncé qu'on avait fouillé, dragué,
recherché, personne ne le croit.

104
"Politiquement en tous cas, les Algériens ont intérêt à
maintenir aussi longtemps que possible l'idée que les dispa­
rus sont bien des disparus, c'est-à-dire des victimes d'enlè­
vements et non des morts victimes d'assassinats. Les
Algériens soucieux de l'image que se fait l'opinion interna­
tionale de la révolution algérienne espèrent qu'avec le
temps, cette tragique affaire d'Oran pourra rentrer dans le
cadre de l’histoire des souffrances des populations euro­
péennes et musulmanes durant cette terrible guerre (qui
était pourtant finie le 5 juillet).
"Et puis, il y a un autre avantage à ne pas reconnaître
encore comme morts ceux qui ont disparu. C'est que les
enlèvements-continuent, à Alger, dans les campagnes, à
Mostaganem, Aïn-Témouchent, des colons, des pieds-noirs
disparaissent... Les familles fuient, des biens sont déclarés
vacants... Il vaut mieux que ces malheureux soient considé­
rés comme ayant fait l'objet d'une arrestation plutôt que
d'un meurtre.
"Enfin, surtout si l'on admet que les cinq cent disparus
d'Oran le 5 juillet sont morts, enfouis dans les détritus du
Petit Lac, emmurés dans les quartiers arabes, enterrés dans
les faubourgs, alors il faut reconnaître que l’émeute d'Oran
le 5 juillet a été l'événement le plus sanglant de toute la
guerre d'Algérie.
L'épilogue pour beaucoup d'Oranais se situe le mardi
17 juillet. Ce jour-là, le porte-avions "La Fayette" et l'infati­
gable "Kairouan” emmènent trois mille quatre cents pieds-
noirs qui attendaient depuis le 6 juillet le moment de fuir le
lieu du drame.
Quelques semaines plus tard, une nouvelle publiée par
T'Echo d’Oran" laissera une impression d'angoisse au fond
de la conscience des Oranais encore présents dans leur
ville.
On annonce que la décharge publique du Petit Lac va
disparaître.
D'une surface de quinze hectares, d'une hauteur de
cinq mètres, un champ d'immondices jouxte l'étendue
d'eau salée.

105
Depuis quelques jours, l'odeur pestilentielle qui éma­
nait du gigantesque tas d'ordures devenait insupportable à
la population.
Le service des Ponts et Chaussées travaille d'arrache-
pied pour faire disparaitre le dépotoir qui déshonore la ville
d’Oran".

106
Témoignage de Monsieur Pierre TANANT
Extrait de son livre : "Algérie, 4 ans d'une vie
Editions ARTHAUD

Pierre TANANT écrit en avant-propos : "Les divers


postes que j'ai occupé m'ont permis de voir et d'entendre
beaucoup de choses. Je ne raconte que celles-là et je peux
affirmer que tout est vrai. J'ai quitté l'Armée volontaire­
ment, comme beaucoup de mes camarades, au termes
d’une mission qui m'a permis d'être parmi les derniers à
parcourir cette terre d’Afrique tellement aimée par la géné­
ration d'officiers à laquelle j'appartiens''.
"Le 5 juillet il fait déjà chaud lorsque je m'éveille. Le
vent est tombé, le ciel est limpide. Les rues qui s'étaient
vidées au cours de la nuit se remplissent de monde, le
vacarme recommence : aujourd'hui, c'est la fête de l'indé­
pendance. Elle coïncide avec l’anniversaire de l'entrée des
Français dans Alger en 1830, dont les Algériens vont pou­
voir effacer le souvenir...
Décidément tout a été prévu. Des cortèges se forment
avec drapeaux et cavaliers, avec la foule et la fantasia com­
mence. J'arrive, en me faufilant le long des murs à gagner
mon bureau (1 ). Sur le boulevard Maréchal Joffre, un gigan-

(1) Le service de /'Action Sociale, sur le boulevard Maréchal Joffre. maison de


type espagnol avec une cour intérieure ornée de fleurs et plantée d'orangers
ou de palmiers.

107
tesque défilé s'ébranle en direction de la ville musulmane.
Au coude à coude, débordant de la chaussée sur les trot­
toirs, hommes, femmes et enfants avancent en hurlant. Les
femmes enveloppées dans leurs longs voiles blancs sont
particulièrement excitées. Les enfants sont habillés de neuf
dans un coloris où le vert domine. Toutes les communes à
cent lieues à la ronde ont dû déferler sur Oran qui a du mal
à contenir ce peuple en folie. Les hommes à cheval portent
le traditionnel chapeau de paille pointu à larges bords et une
gandoura blanche qui s'étale sur la croupe de leur monture.
Les Français contemplent ce spectacle étonnant et
oublient un instant leur propre malheur, comme s'ils assis­
taient à une extraordinaire féérie. Le défilé se poursuit
depuis un long moment et l'on n’en voit pas la fin. Je me
trouve moi-même sur le pas de notre porte cochère, avec
une partie du personnel de mon service. Il est alors 11
heures 15, lorsque, soudain, des coups de feu claquent à
une centaine de mètres plus haut. Mon assistante-chef,
Melle Prost, et moi-même montons au premier étage de
notre maison espagnole. De ses fenêtres, elle a cru distin­
guer l'endroit d’où sont partis les coups de feu, le haut d’un
grand immeuble. A ce moment les balles claquent à nou­
veau (1).
Une immense clameur monte de la foule où les femmes
extériorisent leur frayeur par des cris aigus qui ont l’air de
sirènes. Et voilà le défilé qui se transforme en une fuite
éperdue, tandis que de tous côtés on entend le tir d'armes
automatiques. Les cris de joie sont métamorphosés en des
appels de détresse. En un clin d’œil le boulevard se vide de
ses occupants qui courent en remontant vers les quartiers
musulmans. Pendant ce temps je bondis sur le téléphone
dont quelques lignes ont été rétablies depuis l'explosion qui
a détruit le central. Je réussis à joindre le chef d’état - major
du corps d'armée qui, à château-Neuf, ne sait rien encore. Il
me répond que le général est parti à La Sénia et qu’il ne voit

(1) Les premiers coups de feu sont partis d'un immeuble du boulevard Magenta,
entre le boulevard Maréchal Joffre et la place Karguentah.

108
pas ce qu'il peut faire. Je lui explique que la situation risque
de devenir rapidement très grave et je le supplie d'agir.
En effet la fusillade se répand comme une traînée de
poudre à travers la ville. Tout se passe exactement comme
je l'avais craint. La foule a disparu, mais des agents du
F.L.N. armés de pistolets-mitrailleurs tirent sur les Euro­
péens qui n'ont pas encore eu le temps de se mettre à l'abri
ou s'emparent d'eux et les obligent à les suivre. Le défi s'est
transformé en colère.
Pourtant cette colère n'est pas celle d'un peuple, ce
peuple qui quatre ans plus tôt avait acclamé dans un
enthousiasme aussi délirant le général de Gaulle et la
France. Elle est celle des extrémistes de la révolution, trop
heureux de l'occasion, qu'ils ont peut-être provoquée, pour
assouvir leur haine contre ces "pieds-noirs” dont ils veulent
l’élimination définitive. Au moment où est tirée la première
rafale qui abat deux soldats de la force locale -nous l'ap­
prendrons un peu plus tard -, des hommes de main, à
l’allure de miliciens sont disséminés dans toutes les rues
d’Oran. Pendant trois heures, iis seront les maîtres absolus
de la ville, à travers laquelle ils se livreront à une tragique
chasse à l'homme.
Une quarantaine d'hommes et de femmes parviennent
en courant le long des murs, tandis que les balles claquent
de toutes parts, à hauteur du nôtre. Ils nous demandent
asile. Je donne immédiatement l’ordre de leur ouvrir la
porte que nous venions de fermer. Ils s'engouffrent à l'inté­
rieur de nos locaux, heureux d'avoir la vie sauve. Ils étaient
venus de quartiers assez éloignés, par simple curiosité.
Pour eux comme pour beaucoup d'autres, la surprise avait
été totale. Deux vieux Israélites, le mari et la femme, le
visage ensanglanté l'un et l'autre, viennent à leur tour se
mettre sous notre protection. Ils habitent derrière chez nous
et ils ont été assaillis dans leur appartement. Devant notre
immeuble, des "miliciens”, l'arme à la bretelle, passent et
repassent. Je m'attends à une perquisition et aux consé­
quences qu'elle pourrait entraîner; aussi je demande à nos
protégés que nous avons camouflés un peu partout, le
silence total, car leur frayeur n'a pas tari leur exubérance de

109
"pieds-noirs". Rien ne se produit, mais le bruit de la fusil­
lade continue.

Vers 13 heures, nous entendons le bruit d'un hélicop­


tère qui tourne en rond au dessus de la ville. Nous n'y étions
plus accoutumés depuis une huitaine de jours. La pensée
que les cocardes tricolores survolent de nouveau Oran nous
fait entrevoir la fin de la tragédie... Le temps paraît long, très
long... Une heure plus tard les engins blindés de la Gendar­
merie mobile remontent le boulevard Maréchal Joffre. A15
heures, le couvre-feu est décrété par l’autorité militaire
française qui a enfin repris les rênes. La fusillade, qui a bien
diminué depuis l’apparition des blindés, cesse complète­
ment. Lorsque nous sommes certains que tout est fini, le
capitaine Guérin me propose de reconduire lui-même nos
réfugiés dans leurs quartiers respectifs. Je l'autorise en lui
faisant les recommandations nécessaires. Il effectue plu­
sieurs circuits avec l’un de nos véhicules et emmène en
même temps nos quelques employés civils. Partout où il
passe, le calme est revenu. La viiie après tant de vacarme
est muette.

Le bilan de cette journée sauvage est certainement très


lourd. Je commence à en avoir ies échos le soir, au Cercle
Militaire, dans les conversations entre officiers. On parlede
200 morts, européens et musulmans, car ces derniers n’ont
pas été épargnés. On connaît déjà quelques unes des vic­
times : M. Martinez, l'un des directeurs de l'Hôtel, un officier
de la force locale, deux zouaves permissionnaires... Il y a
aussi des blessés parmi lesquels un commandant. Des
hommes, des femmes et des enfants ont été emmenés vers
la ville musulmane. De ceux là on ne sait rien. La présence
d'esprit et le sang-froid de plusieurs officiers, agissant de
leur propre initiative, ont heureusement sauvé des cen­
taines de vies humaines. Le lieutenant-colonel directeurdu
Recrutement a libéré, par sa seule intervention, plus de trois
cent personnes qui allaient être emmenés par leurs lâches
agresseurs. Beaucoup d'officiers ne peuvent taire leur pro­
fonde rancœur. Ils déplorent amèrement que l'Armée n'ait
pu intervenir spontanément faute d'un accord préalable

110
avec le F.L.N., et n’ait pas tenu la promesse faite aux ressor­
tissants français. Quant à ceux-ci, au sommet d'une souf­
france qu'ils subissent depuis plusieurs mois, ils n'ont plus
qu'une seule idée; partir coûte que coûte, quitter ce pays où
ils n'ont plus leur place. Dans le silence de la nuit, Oran
pleure ses morts.
Toute la journée du 6 juillet, nos unités, enfin libérées
de leurs entraves patrouillent pour rechercher les Euro­
péens disparus, plus de 200 d'après les premiers rensei­
gnements. Elles n'en retrouvent aucun et elles n'en
retrouveront pas plus les jours suivants. On découvrira une
vingtaine de cadavres dans une fosse commune. Après ce
sera fini, le rideau retombera sur la tragédie d'Oran comme
il est retombé sur toutes celles qui l'ont précédée pendant le
long drame algérien. On ne connaîtra jamais le nombre
exact des victimes de cette folle journée, 500 selon les uns,
1.500 selon les autres, parmi la population européenne,
200 à 250 parmi la population musulmane, mais celle-ci /
gardera son secret. Aucun recensement ne pourra être fait, !
car l'exode qui reprend va disperser les familles oranaises.
Celles qui ont perdu un ou plusieurs des leurs garderont
leur douleur dans l'isolement, oubliées de la nation, comme
cela se passe toujours après les grandes catastrophes; pen­
dant quelques jours, elles remplissent les colonnes des
journaux et puis l'on tire un trait, on n'en parle plus.

Mais ce qui nous frappe, nous qui avons vécu ce drame


et qui allons en voir bientôt sur place les conséquences,
c'est qu'il semble rencontrer en France, au moment même
où il est divulgué, l'indifférence générale. Cette indifférence
nous apparaît encore plus intolérable, lorsque nous appre­
nons que, ce matin à l’aube, le lieutenant Roger Degueldre a
été fusillé au Fort d'Yvry. Quels que soient les chefs d'accu­
sation retenus contre cet officier passé à l'O.A.S., nous ne
comprenons pas que la sentence ait été exécutée le lende­
main d'une tragédie au cours de laquelle tant de sang fran­
çais a été versé. Nous le comprenons encore moins quand
nous savons que depuis quelques temps, les portes des
prisons s'ouvrent pour les assassins du F.L.N. Tant d'injus-

111
tice nous révolte d’autant plus que des précisions nous
parviennent sur les horreurs commises hier.
De ces horreurs, nous connaîtrons tous les détails peu
à peu par un certain nombre de témoignages.
"Depuis que le S/S Phocée a quitté le port, m’écrit le 10
juillet la femme d'un médecin d'Oran, dont mon service a
facilité l’embarquement, je ressens une impression de
calme et de sécurité que j'avais presque oublié. Mais hélas!
Ce merveilleux bateau n'effectue pas une traversée de croi­
sière. Partout autour de moi, des premières aux touristes en
passant par les ponts, les gens racontent les événements
affreux qu'ils ont vécu, les tragédies auxquelles certains ont
été mêlés.
Moi qui suis restée enfermée dans mon appartement,
je tombe des nues en apprenant tout ce qui s'est déroulé ce
triste jeudi 5 juillet. Les fusillades ont, paraît-il, été orches­
trées puisqu'un peu avant midi, elles ont éclaté partout à la
fois : place des Victoires, plateau Saint-Michel, place de la
Bastille, place Karguentah, place Maréchal Foch et même
dans les faubourgs de Maraval, de Choupot et de la cité
Petit, où les Européens ont dû évacuer leurs villas ou leurs
appartements qui ont été occupés sur-le-champ par des
Musulmans. Place des Victoires, les propriétaires de la
brasserie "Majestic" - qui voyagent sur le Phocée - se sont
sauvés par une trappe en empilant les tables jusqu'à leur
appartement situé au premier étage. Les religieuses et les
pensionnaires de la "Protection de la Jeune Fille’’ ont
trouvé asile dans un petit cinéma, l'idéal.
Partout, même au centre de la ville européenne, des
hordes de brigands ont essayé d'enfoncer portes et portails.
Boulevard Front-de-Mer, trois frères, marchands de pois­
son ont été égorgés dans leur appartement. Des postiers -
dont certains miraculeusement sont à bord - prenaient leur
repas de midi à la cantine de poste centrale. Des hommes
de l'A.L.N., dans des tenues léopard, firent irruption brutale­
ment dans la salle, collant aux murs à coups de crosses
hommes et femmes les mains en l'air. L'air méchant et
naquois, ils braquèrent leurs armes contre les malheureux,
accompagnant ce qu'ils appelaient une "fouille au corps"

112
de coups, d’insultes, d'injures grossières et menaçant de
tuer quiconque bougerait. Puis après s'être demandé s'il
fallait tuer ou non ces Européens - comme on joue à pile ou
face - , ils les ont rassemblés en plein soleil et les ont
emmenés au pas de course, toujours les mains en l'air
devant le commissariat central où ils les ont laissés pendant
plusieurs heures. Les uns ont été relâchés, les autres, dont
une femme et le directeur des postes, ont été emmenés plus
loin et depuis on est sans nouvelles d'eux.
Samedi 7 juillet, alors que le Phocée se trouvait en rade
de Toulon, il avait capté le message d'un opérateur de la
station radio d’Oran, lançant un appel à tous les navires en
mer, puis tout avait été brouillé.
Il y a à bord des agents de police. L’un deux, balafré,
plein d'ecchymoses, a reçu une balle dans la cuisse tandis
qu'il s'enfuyait. Il se trouvait rue René Etienne, devant le
service social, où il attendait son tour pour demander un
ticket d'embarquement. Tous les policiers présents ont été
pris à partie. Trois ont été abattus sur la place Karguentah".
Il y aurait eu une vingtaine de pendaisons, des lyn­
chages, des pillages, des viols. Le fils de mon comptable, un
garçon de 17 ans, a été menacé d’avoir la gorge tranchée.
Les familles de militaires de la cité Petit ont particulière­
ment souffert. Un adjudant-chef a perdu sa femme et ses
quatre enfants. Que sont devenues toutes les personnes
enlevées ? On parle beaucoup du Petit Lac où de nombreux
cadavres auraient été jetés. Dieu seul sait quel a été le sort
réservé à ces hommes, à ces femmes et à ces enfants”.

113
Ce qui se passait à l'Echo d'Oran
extrait du livre de Gérard Israël :
“Le dernier jour de l'Algérie française"
Editions Robert Laffont

"Ouvrez ou nous faisons sauter votre porte au


bazooka".
Il y a maintenant plus de deux heures que Maurice
Gailhoustet, le directeur adjoint de l"'Echo d'Oran" a fait
boucler les portes situées rue du général-Joubert, impasse
Courbet et rue de l'Hôtel-de-vilie. Cette dernière artère relie
la place d'Armes au Boulevard Clemenceau. Les gens qui
s'y trouvaient dans la matinée se sont brusquement rendu
compte qu'ils étaient dans l'impossibilité de sortir de
l'étroite rue. La place d'Armes était noire de monde, une
foule menaçante y stationnait. Quant au boulevard Clémen-
ceau, il offrait un visage également inquiétant : des groupes
passaient en courant et en gesticulant. Le seul endroit qui
leur ait paru salutaire étant précisément "l'Echo d'Oran”,
avec ses journalistes, ses moyens de communication, son
honorabilité. On criait partout : "Les Arabes arrivent, ils
descendent en masse vers le centre ville... "Des Oranais
affolés avaient frappés aux portes du journal, criant leur
angoisse, désignant les émeutiers qui se rapprochaient en
hurlant.
Maurice Gailhoustet fit entrouvrir les lourds battants.
Une trentaine de personnes, hommes, femmes, enfants, se
réfugièrent dans le hall.

114
Il était temps, dans la rue de l'Hôtel-de-ville des tirs
partaient dans tous les sens.
Un jeune officier de l'armée française et quelques
hommes assuraient la garde du journal. Dès le début des
troubles une sentinelle avait été placée sur la terrasse de
l'immeuble. Quelques instants plus tard, le factionnaire
était redescendu, livide, il venait d'essuyer une rafale de
fusil mitrailleur.
La nervosité commençait à gagner les réfugiés. Les
femmes surtout étaient à bout de nerfs. Chacun voulait
téléphoner, donner ou prendre des nouvelles. Un vieux
monsieur exigeait que les responsables de ''L'Echo d'Oran"
fassent quelque chose.
Mais vers midi, la situation s'est aggravée brusque­
ment. Des coups répétés et violents étaient frappés à la
porte. Des invectives résonnaient dans le hall du journal,
semant l'effroi. Et maintenant une menace précise... le
bazooka.
Gailhoustet décide de parlementer. Tous les réfugiés
crient en même temps : "N'ouvrez pas, vous êtes fous, ils
vont nous massacrer. "Il n’y a pourtant pas d'autre solution
que d'essayer de calmer les Arabes. Dans un premier
temps, sans ouvrir, Gailhoustet et l'officier de garde
essaient de voir ce que les agresseurs veulent au juste. A
grand peine on obtient le silence à l'intérieur.
- "Que voulez-vous ?"
- "Vous avez des Arabes que vous retenez en otages,
libérez-les tout de suite ou nous faisons tout sauter".
- "Nous n'avons aucun otage ici, seuls quelques ven­
deurs de journaux et un manœuvre musulmans".
- "Laissez-les sortir et vous pourrez refermer votre
porte".
A l’intérieur des femmes hurlent : "C’est un piège,
n'ouvrez pas... "Des hommes reprennent sur un ton de
prière : "N'ouvrez pas...".
Maurice Gailhoustet et l'officier prennentfinalement la
décision de laisser sortir les employés musulmans. Mais
ceux-là n'y tiennent pas du tout. Ils sont au moins aussi

115
effrayés que les Européens. Finalement, ils veulent bien ne
pas mettre en danger les femmes et les enfants qui se
trouvent là.
Tout se passe bien, du moins pour les assiégés. Les
Arabes sont sortis, la porte a pu être refermée. Mais dehors,
les hurlements, les coups de feu, les cavalcades de la foule
en furie continuent. Personne ne peut voir ce qui se passe à
l'extérieur. On entend un hélicoptère".

116
Témoignage du Docteur ALQUIÉ
(Habitant 12 avenue Charles-Magne, le Docteur1 Alquié
avait son cabinet médical 6 place des Victoires).
Témoignage rapporté par le journaliste Claude PAILLAT
dans un article intitulé "Le jour où Oran fut livré" paru le
samedi 24 juin 1972 dans "Le Méridional La France".

"Le 5 juillet vers 14 heures, regagnant son cabinet, il


passe boulevard du Front-de-mer. Silence et vide. Ici et là,
dans les rues, des cadavres d'européens.
"Derrière les fenêtres, on lui fait signe de ne pas traver­
ser la place des Victoires. A peine arrivé à son bureau, le
praticien entend les hurlements d'une femme.
De nouveau dans la rue pour porter secours, une voi­
ture de service de santé occupée par trois militaires français
stoppe à sa hauteur : attention, lui dit-on, danger ! rentrez
chez vous. Refus. Rue Arago, le médecin tombe sur deux
militaires musulmans, le P.M. sous le bras. Justifiant de sa
qualité de médecin il explique son intention de secourir la
malheureuse dont il a entendu les cris. Les deux F.L.N. lui
emboîtent le pas. Arrivé à sa destination, rue Mirauchaux,
Alquié ne trouve que trois cadavres d'européens et plante là
ses deux sbires. La voiture française de santé surgit une
nouvelle fois et ses occupants embarquent de force le
médecin. Le soir, écoutant la radio de France, chez son ami,
ils n’entendent parler que de "quelques incidents à Oran".
Dans son témoignage, M. Alquié écrit alors : "Ces inci­
dents" avaient coûté la vie à 1.500 à 2.000 pieds-noirs. Je
ne sais pas pourquoi je fus épargné ce jour-là. Je remercie
les trois militaires français. Heureux ceux qui furent tués

117
sur place, qui moururent comme des soldats et ne furent
pas torturés au Petit Lac, au Village nègre, à Lamur par une
populace féroce et ignoble...”.

118
Témoignage de Robert ARNOUX
Article paru dans le journal "LE MÉRIDIONAL"
le lundi 12 avril 1982
"Les disparitions du 5 juillet 1 962, 635 Français dont on n'a
jamais retrouvé la trace”.

Sur la photo, on le voit accoudé au balcon, tournant le


dos au port écrasé de lumière, il a cet air que nous avions
tous à 18 ans, confiant, déterminé, conquérant presque. Le
cliché date du début de l’été 62. D'avant ce mois de juillet,
où l’horreur devait déferler dans les rues d'Oran.
5 juillet 1962. Qui se souvient encore de cette date ?
L'Algérie est indépendante depuis quatre jours. Dans les
rues, les foules musulmanes en délire se saoûlent de leur
victoire politique. Et les Européens, les Français d'Algérie,
tous ces pieds-noirs qui ne sont pas encore des "rapatriés”,
espèrent encore, naïvement peut-être, que tout n'est peut-
être pas perdu.
Le jeune homme de la photo s'appelle Gérard Chéru-
bino. Il est employé de banque à Oran. A midi, ce 5 juillet 62,
il quitte son bureau pour aller retrouver sa fiancée. Dans la
ville, l’émeute gronde. Sans doute ne mesure-t-il pas le
danger. On le voit traverser la rue, baignée par le soleil
radieux de cet été funeste. On ne le reverra jamaisplus.Tué,
enlevé, prisonnier de l'A.L.N. ? Personne ne le saura jamais.
Gérard Chérubino qui aurait aujourd'hui 38 ans a disparu
"dans des circonstances qui étaient de nature à mettre sa
vie en danger”. Lui et quelques centaines de ses compa­
triotes. On imagine mal, aujourd'hui, vingt ans après, ce

119
qu'ont pu être les journées qui ont suivi la proclamation de
l'indépendance. L’administration française, la police, l’ar­
mée se sont évanouies comme par enchantement. Depuis
des mois les villes sont aux mains des terroristes F.L.N.
contre O.A.S. Exécutions, plasticages. La population Euro­
péenne semble ne pas vouloir croire que tout est joué. A
Oran des familles s'accrochent à ce qui fut leur patrie. Elles
veulent espérer un retournement miraculeux de la situation
et croient encore en l'O.A.S. dont les commandos ont déjà
pris la mer en direction de l’Espagne.
A midi, le 5 juillet des coups de feu éclatent dans le
centre d’Oran. Qui les a tiré ? On ne le saura jamais. Mais
ces coups de feu vont déclencher un des plus effroyables
massacres que l’Algérie ait jamais connu. Tout le monde
tire. L'A.L.N. dont les éléments ne sont plus, depuis le 1er
juillet des "rebelles" mais des héros de la libération natio­
nale ne parviennent pas à contenir la foule ivre de haine. On
se rue sur les quartiers européens. On arrête les hommes,
les femmes, les enfants. L’armée française ? Le général
Katz qui commande le secteur d’Oran, avouera plus tard
avoir reçu des ordres pour ne pas intervenir. Il obéit à l’éf-
froyable consigne "venue d’en haut" et ne fait pas un geste
pour venir en aide à ses compatriotes.
A la poste d’Oran, un employé s'est barricadé dans la
salle des communications. Comme d'un navire en train de
sombrer, il lance au monde entier des S.O.S. auxquels per­
sonne ne répondra. Ces appels de détresse, relayés par les
bâtiments qui croisent en Méditerranée, parviennent à
Madrid qui, aussitôt, en informe le gouvernement français.
A Paris, personne ne bouge. Apparemment on a décidé de
sacrifier Oran et sa population à la raison d'Etat. De Gaulle
attendait sans doute quelques "bavures”. Alors que de
Paris, la radio évoque pudiquement "les incidents qui se
déroulent à Oran", les Oranais dès la fin de l'après-midi,
comptent leurs disparus, pas moins de 2 000 !
Les cadavres jonchent les rues. Pour un corps emporté
par sa famille, ou abandonné sur place, car les bateaux
n'attendent pas, dix, vingt, trente autres restent introuva­
bles. Chez les Chérubino, l'angoisse, la terrible angoisse de

120
l’incertitude s'installe. "Mon père a passé des journées
entières à la morgue "raconte aujourd'hui Annie, la sœur
cadette de Gérard Chérubino, "pour tenter de reconnaître
son fils, en vain. "De folles rumeurs se répandent dans les
quartiers européens. On a vu les "djounoud" de l'A.L.N.
opérer des tris dans les commissariat. Ceux qui n'ont pas
été libérés ont été embarqués dans des camions. Vers
quelle destination ? On parle de camps de prisonniers. On
parle aussi de cadavres jetés par dizaines dans le "Petit
Lac", entassés dans des fosses hâtivement creusées et
ensevelies sous la chaux vive.
L'Echo d’Oran le 6 juillet publie une liste d’une cin­
quantaine de disparus. Gérard Chérubino est du nombre. Le
rédacteur du journal promet pour le lendemain "une liste
plus complète". Elle ne sera jamais publiée. "Il y a eu des
pressions" estime aujourd'hui Annie Chérubino. Son père
restera cinq ans en Algérie pour tenter de retrouver son fils.
Cinq ans d'espoirs et de dépressions, de fausses nouvelles,
de vraies incertitudes. Au bout de quelques mois, les
décomptes sont faits : restent 635 personnes dont les corps
n'ont pas été retrouvés. Des Européens, évadés des camps
établis à la hâte par l'A.L.N. font état de témoignages terri­
fiants. Un commandant Chaigneau parle de tortures, de
massacres. Et entre les familles des "disparus", une boule­
versante chaîne de solidarité se crée : "Gardez espoir" écrit
aux parents de Gérard, le commandant Chaigneau, "car
là-bas comme partout, nous avons rencontré des Algériens
compréhensifs, à côté des tortionnaires cruels".

L'espoir ? Il s’amenuise au fil des jours. Apparaît un


capitaine qui affirme avoir vu Chérubino vivant. "Il sera
libéré dans quelques mois", affirme-t-il. Autre rumeur : les
prisonniers raflés dans les rues d'Oran seraient incarcérés
à Cuba. La douleur engendre des fantasmes. Dans cette
affaire, la carence du Gouvernement français est totale. Si
les lettres que le prince de Broglie, secrétaire d'Etat aux
affaires algériennes, adresse à la famille Chérubino témoi­
gnent d'une sincère compassion, elles dénotent également
une singulière impuissance.

121
Les rapports entre la France et l'Algérie sont alors on
ne peut plus ambigüs. Trop de haine, de douleur, de ran­
cœur, d'incompréhension accumulés depuis près de dixans
ne facilitent pas la tâche des consuls chargés de veiller aux
besoins des Français devenus des étrangers en Algérie. De
plus, comment conduire une enquête de police quand on
connaît les circonstances dans lesquelles les "dispari­
tions" se sont produites ? Les témoins sont morts. Les
"rapatriés" dispersés en métropole. Quant aux Algériens,
ils ont apparement d'autres chats à fouetter. Ben Khedda,
Boumedienne, Ben Bella se livrent une lutte sans merci. De
quel poids pèse la mémoire d'un adolescent, de dix, de cent,
de six cent trente cinq personnes disparues par une belle
journée d'été et d'émeute ?
"Une attestation" du consul général de France à Oran
viendra, froidement, officialiser, le 16 mai 64, le désespoir
des parents de Gérard Chérubino. Sur formulaire adminis­
tratif sans doute tiré à des centaines d'exemplaires, M. le
consul général atteste que "Selon la conviction commune
au lieu de notre résidence, les circonstances dans les­
quelles M. Gérard Chérubino a disparu le 5 juillet 62à Oran
étaient de nature à mettre sa vie en danger". Plus sincère,
ou plus maladroit, Jean de Brogiie écrira le 1er juin de cette
même année que "Nous n’avons plus guère d'espoir au
sujet des disparus du 5 juillet à Oran, le Consul de cette ville
a conclu à une présomption de décès en ce qui concerne
votre fils".

Des parents peuvent-ils vivre sur "une présomption de


décès". Sans doute non. Aussi les recherches continuent-
elles. On retrouve le capitaine qui, quelques mois, après le

dent, se rétracte :
"Dans le courant du mois d'août, je recueillai quelques
rumeurs qui semblaient indiquer que des Français blessés
lors des événements étaient soignés et gardés par l’A.L.N.
Un jeune nègre d'Oran dont j'ignore le nom mais qui sem­
blait bien connaître M. Chérubino Gérard me déclara quece
jeune homme se trouvait parmi ses Français.

122
Il m’est naturellement difficile de donner une valeur à cette
déclaration”.
Des associations de rapatriés voudront porter l'affaire
en justice, envisageront de publier "un livre blanc". On les
en dissuadera. Les Chérubino, eux, écriront à tous les hôpi­
taux d’Algérie et de métropole. Qui sait, peut-être leur fils
est-il vivant, choqué, amnésique ? Ils écriront même à Ben
Bella. En vain. Pendant les cinq années que M. Chérubino
restera en Algérie, il fera la tournée des charniers. "Il y a
quelques mois, raconte Annie, des gens qui revenaient
d’Oran m'ont dit que les petits Arabes qui jouent sur les
rives du Petit Lac trouvaient encore aujourd'hui, des osse­
ments humains”.
Cette année, cette année seulement, Mme Chérubino
s'est résolue à se défaire des vêtements, des affaires per­
sonnelles de son fils. Il n'y avait pas de camp à Cuba, ni
d'amnésique dans les hôpitaux.
L'histoire a gommé les évènements du 5 juillet à Oran.
Mais le temps n'a pas gommé le souvenir. Six cent trente
cinq familles espèrent aujourd’hui encore l'impossible
miracle”.

123
Témoignage de Monsieur Jean BARTHE
Inspecteur Principal des P.T.T.

"J'habitai à MARAVAL dans une villa que j’avais


construite en partie de mes mains, en 1958 à la suite du "Je
vous ai compris !" de qui vous savez. Elle était sise angle rue
Pierre Loti et Joseph Berthoin, mon voisin immédiat se
nommait André Lopez, il était collecteur de lait et tenait une
épicerie. Il avait 45 ans.
Lors des derniers jours, js le priais de fuir avec ma
famille et moi-même sur la corniche dans le périmètre
encore protégé de Mers-el-Kébir. Il faut dire que quelques
jours auparavant il avait expédié sa femme enceinte et ses
deux enfants en métropole. Il refusa mon offre. J'ai fui avec
ma femme et mes enfants sur la corniche. Ma mère avec ma
sœur que je n'avais pu recueillir dans ma voiture étaient
restées dans les H.L.M. de Maraval. Le 5 juillet les premiers
échos du massacre nous furent annoncés par des gens qui
fuyaient Oran en catastrophe. Le 7 je me décidais avec mon
frère à aller chercher ma mère et ma sœur. Un officier de
gardes-mobiles a qui je demandais une escorte pour aller à
Maraval me répondis froidement : "Adressez-vous à
l'O.A.S. !"
Enfin des militaires (je crois du RIMA) d'Eckmülh affec­
tèrent des camions et sous escorte nous transportèrent
dans les endroits isolés et dangereux. C'est là que j'appris la

124
disparition et certainement la mort de M. LOPEZ, notre
voisin. Une personne avait vu, lors d'un achat au magasin
entrer trois musulmans adultes qui le demandèrent. Quel­
ques instants après il avait disparu. Sa cuisine était sens
dessus dessous, les chaises renversées, des assiettes de riz
encore pleines,des traces de riz et de sang aussi sur les
murs : il y avait eu sûrement bagarre avant l'enlèvement.
A cette constatation, je me rendis au consulat pour
signaler cette disparition. Un employé que j'interrogeais sur
le nombre de personnes assassinées me répondit : "Le
chiffre de 1.500 est déjà dépassé I".
Voilà l'horreur de ce massacre qui fut perpétré soi-
disant par des "éléments incontrôlés" sous l'œil morne et
assoupi de l'armée qui resta, honte extrême ! L'arme au pied
sans intervenir. Il est vrai qu'elle avait des ordres émanant
du général Katz qui les tenait du grand chariot...
Ma pauvre mère assista à l'enlèvement dans une voi­
ture d'un jeune homme qui habitait dans les H.L.M. Je ne
puis vous dire son nom, l’ayant oublié, et ma mère étant
morte je ne le saurais plus. Il avait un nom espagnol.
Il y eut aussi M. GAILLARD enlevé lui aussi et qui ne dut
son salut qu'à sa connaissance admirable de l'arabe : il
demanda à ses bourreaux de faire sa prière avant de mourir,
il fut projeté hors de la voiture et s’enfuit.
Il y eut encore le fils de Monsieur De Sola (collecteur de
lait) à Maraval. Ce fils militaire était venu voir sa famille ce
jour-là. Mous avons vu le père un mois après, son fils n'avait
pas été retrouvé.
Nous avons revu Madame LOPEZ à Aix-en-Provence.
Cette pauvre femme qui espérait toujours était méconnais­
sable. Blanchie, vivant dans un monde de terreur, de cha­
grins et de vains espoirs.
Un autre Monsieur LOPEZ a disparu, il habitait rue de
Braza.
Monsieur Albert FERNANDEZ, policier, ancien tailleur
disparu ce même jour, il habitait rue du sergent Bobillot.
Un autre policier motard demeurant à Maraval, rue
Valentin Hauy, Edouard PRIETO ancien douanier habitant la

125
Cité Douanière a disparu aussi. Monsieur LOZES épicier rue
Valentin Hauy reçu une dizaine de coups de couteau mais
fut sauvé malgré ses blessures par un musulman qui le
connaissait et intervint à temps.
Maintenant je vais vous faire part de ce que peut-être
vous connaissez déjà par d'autres voix que la mienne :
l'enlèvement et la disparition d'une vingtaine de personnes
employées des P.T.T. de la direction des Postes d'une part,
et de la Recette Principale, rue de la Bastille. Il s'agit de
Monsieur JOURDE, directeur des Postes en fonction ce
jour-là à la Direction, de Monsieur DAVO, Inspecteur Princi­
pal, de Madame DAHAN et d’une vingtaine d'autres per­
sonnes dont beaucoup de facteurs dont un m'est bien connu :
Monsieur GALVAN. Son frère ancien receveur à Ondes,
Haute Garonne, est maintenant décédé lui-aussi.
Voilà les nombreux cas que je connais personnelle­
ment sans parler de ceux dont j’ai oui dire au cours de mes
conversations avec des gens do là-bas...".

126
Témoignage de Monsieur A. CERDAN

"Je faisais la liaison entre l'O.A.S. civile et l'O.A.S


militaire ou plutôt entre l’O.A.S. Tout court et l'armée offi­
cielle. Mon patron civil était le professeur Jean Rheimbolt,
mon patron militaire était la chef d'Etat Major de Katz.
J'étais à l’époque sous un jugement contumace à 10 ans de
réclusion criminelle par jugement du tribunal militaire du 2
février 1962 à la suite de mes activités lors du putch des
généraux où j'étais à Sidi-Bel-Abbès sous les ordres du
Colonel Brothier.
"Je suis resté à Oran du début mai au 28 juin 1962.
Récupéré par Gérard Perrin de Bel-Abbès et Melle Mathieu
St Laurent (sœur du couturier) je fus logé quelques temps
Avenue Loubet dans le même immeuble que M. Giudicelli
marié à une sœur de Gérard Perrin. Placé sous les ordres du
Professeur Rheimbolt, je fus chargé de la propagande (j'ai
encore la machine portable qui servit très souvent aux tracts
et instructions de l'O.A.S. Je recevais le courrier officiel
transmit par les P.T.T. d'Oran avant qu'il soit distribué. Je
me souviens d’un télégramme de Chaban-Delmas au der­
nier préfet d’Oran. Je disposais de plusieurs caches chez les
Oranais : Manhés, Montaldo etc... et le commandant me
prévenais chaque fin de matinée des perquisitions mili­
taires du lendemain. Je fus un jour "libéré” par Pierre

127
Tarabot, car le Dr Roméo m’avait fait enlever par quatre de
ses hommes, me prenant pour une "barbouze” !
"J'ai travaillé également avec les Renseignements
Généraux, d'où ma connaissance du complot du 5 juillet 62 :
trois semaines avant la fin de notre Algérie, soit avant la fin
juin 62, ma liaison avec les Renseignements Généraux, un
commissaire de police m'avait prévenu de ce futur massa­
cre et m'avait conseillé d'avertir ma famille et les êtres
chers là-bas. Ce qui fut fait. Ils partirent s'installer sur la
Corniche ou dans leur famille à Sidi-Bel-Abbès...
"Quand je pris sous un faux nom en compagnie d’offi­
ciers en fuite le dernier bateau pour Alicante, le 28 juinc'est
d'un cœur lourd que je quittais le port en flammes. Le jour
du massacre, je ne fus pas surpris, je fus surtout indigné et
meurtri".

Ce témoignage qui ne concerne pas directement la


journée du 5 juillet 1962 nous a semblé cependant impor­
tant : il donne des renseignements de première main sur la
vie des clandestins de l'O.A.S. dans les derniers jours de
l'Algérie française, il prouve l’adhésion de toute la popula­
tion à ceux qui avaient pris le risque de la défendre, il
souligne le départ des éléments actifs de l'O.A.S. avant le
1or juillet, donc, l'impossibilité d'une action quelconque de
leur part le 5 juillet et donne l'assurance que le massacredu
5 était prévu et par conséquent pouvait être évité.
C'est en raison de ces considérations que ce témoi­
gnage a sa place dans ce livre.

128
Témoignage de Paul Chambreau *
Extrait du livre de Gérard Israël :
"Le dernier jour de l'Algérie française"
Edition Robert Laffont

"Paul Chambreau ' remonte de l'hôpital Baudens vers


le centre de la ville. A l’angle de la rue des Jardins, il
constate que les cadavres d'Européens qui étaient là depuis
le matin ont été enlevés
La place d'Armes est vide. Sous les arbres quelques
Algériens en armes le regardent passer. Il est en uniforme.
La plupart de ces hommes sont nus-pieds, vêtus de treillis
dépareillés, certains ont de vieux fusils rouillés, d’autres
des mitraillettes à chargeur "camenbert", d’autres ont des
couteaux à la ceinture. Ils sont effrayants.
Paul arrive place Karguentah, là aussi les cadavres
d’Européens ont disparu. Il atteint le boulevard Sébastopol :
une longue file de Français, les mains sur la tête, montent
vers les quartiers arabes. Ils sont gardés par des musul­
mans en civil armés jusqu'aux dents.
Plusieurs camions passent en direction du village
nègre. Ils sont conduits par des soldats algériens. Des Euro­
péens se trouvent à l'intérieur. Des hommes menaçants
veillent. Il est quatre heures.

129
Témoignage du Rabbin Samuel Cohen
Extrait du livre de Gérard Israël :
"Le dernier jour de l'Algérie française"
Editions Robert Laffont

“Le rabbin Samuel Cohen est dans l'impossibilité de


quitter la grande synagogue du boulevard Joffre, des jeunes
gens inquiétants montent la garde devant le portail.
Le rabbin, après plusieurs efforts infructueux, réussit
enfin à avoir Monseigneur Laces; £ au téléphone. L'évêque
d'Oran lui semble découragé : "Gn ne peut rien faire, il n'y a
plus rien à espérer nous sommes abandonnés’’.
Le rabbin décide de tenter de rentrer chez lui. Il ouvre le
portail et fait signe à un jeune homme armé. C'est un signe
interrogatif : Puis-je passer ? l'autre approuve de la tête.
"Les mains en l'air". -Fouille- embarqué comme les
autres.
U rejoint un groupe d'autres Français prisonniers
comme lui.
Samuel Cohen dit qu'il est rabbin, membre de la com­
mission de réconciliation, personne ne comprend ce qu'il
raconte. Finalement, il demande à parler au capitaine
Bakhti. Un responsable arrive.
"Le capitaine Bakhti est très occupé. Oui, bien sûr, vous
êtes libre".
Samuel Cohen préfère ne pas risquer de rentrer chez
lui, il trouve refuge chez des amis de l'autre côté de la ville.

130
Témoignage de Pascal COLIN
Extrait du livre de Gérard Israël :
Le dernier jour de l'Algérie française
Edition Robert Laffont

Pascal Colin qui, depuis sont plus jeune âge tient un


commerce de chaussures boulevard Clémenceau n'est pas
inquiet.

Il est l'heure de l'apéritif. Pascal et Antoine, son ami et


concurrent, se retrouvent comme chaque jour à mi-chemin
de leurs boutiques respectives.

Pascal et Antoine arrivent à l'angle de la rue Jacques et


du boulevard Clémenceau. Ils passent devant le restaurant
Georgeopoulos et se dirigent vers ('Aiglon, leur café habi­
tuel qui se trouve place de la Bastille.

Pascal et Antoine sont rue Schneider et croient enten­


dre une série de pétarades de joie et d'allégresse. Ils conti­
nuent leur chemin vers le bar de l'Aiglon.
Une femme échevelée passe en courant. Elle hurle à
l’intention des deux hommes : "Ils s'en prennent aux Euro­
péens". "Pascal et Antoine se séparent. L'un veut rentrer
chez lui, 18 boulevard Clémenceau, l'autre rejoindre le bou­
levard Galliéni qui lui semble plus calme et au bout duquel
se trouve l'armée cantonnée au lycée Lamoricière.

131
Pascal remonte en courant la rue Schneider puis ralen­
tit le pas en arrivant rue Jacques. Il est presqu'en face de
chez lui, mais il hésite à traverser le boulevard. Un groupe
de femmes arabes passe en courant devant lui... des
hommes qui semblent également effrayés les suiventà une
courte distance; Pascal regarde vers la place d'Armes, un
autre groupe arrive au pas de course.
Pascal traverse. Heureusement la porte est ouverte. Il
s'y engouffre. En se retournant il voit un jeune arabe le
mettre en joue. Pascal est déjà chez lui. Il risque un regard
de sa fenêtre, le même arabe surveille les façades. Pascal
traverse son appartement et regarde de l'autre côté, rue de
l'Hôtel-de-ville où se trouvent les locaux de "L’Echo
d'Oran". Des Européens entrent précipitamment dans le
hall du journal. Pascal reconnaît son garçon de course,
Djillali porteur d'un brassard F.L.N. Celui-ci tente de diriger
les Européens vers le refuge que constitue le grand hall de
l'"Echo d'Oran". Pascal ignorait tout de l'activité politique
de Djillali.
"Mais que fait l'armée, bon Dieu, que fait l'armée ?" dit
Pascal en se laissant tomber dans un fauteuil. Il ferme les
yeux. Il entend encore les hauts-parieurs des camions mili­
taires promener dans toute la ville, le lancinant et rassurant
appel :
"Oranais, Oranaises,
ne vous affolez pas, l’armée est et restera en Algérie
pendant trois ans pour assurer votre sécurité".
C’était il y a six jours seulement.

132
Témoignage de Mme R.F.

"Le 5 juillet 1962, ce matin-là comme depuis le 1er


juillet des coups de feu sporadiques étaient entendus; on ne
prêtais plus attention à cette fantasia. Mon mari est sorti
vers dix heures. Plus tard, j’ai eu l'impression que ce n'était
plus des coups de feu de joie. J'ai senti sans le savoir que les
choses se gâtaient, mais ignorant jusqu'à quel point cette
journée allait devenir sanglante, je ne me suis pas inquiétée
outre mesure.
"J'ai téléphoné à une des mes sœurs qui habitait le
centre de la ville. Elle confirma mon impression d’angoisse.
"A l'heure, mon mari n'était pas rentré, mais j'ai pensé
qu'il était à l'abri quelque part. Jamais il ne m'est venu à
l'idée que la suite serait aussi tragique.
"De derrière mes volets, j'ai assisté à un enlèvement.
Un couple a dû par deux fois se sentir sauvé, car ils sont
remontés en voiture prêts à démarrer, mais deux fois un
Algérien a fait descendre le mari et l'a emmené. La femme
est repartie à pied, toute seule. Si un jour elle lit ces lignes,
elles se reconnaîtra : cela se passait rue Sidi-Ferruch.
"Le soir, mon mari n'était toujours pas de retour, alors
l'attente a commencé. La famille alertée a cherché à avoir
des renseignements. Le 6 juillet, j'allais au Commissariat

133
Général me croyant encore en pays civilisé - pour signaler
la disparition de mon mari. Quelle foule ! Les uns pour un
membre de leur famille, les autres pour leur voiture.
"Pendant ce temps, ma belle-sœur faisait le tour des
cliniques et hôpitaux. A l'hôpital d'Oran, près dechezmoi.il
y avait une fiche d'entrée au nom de mon mari. Elle a été
autorisée à parcourir les salles : rien. Elle a été priée d'aller à
la morgue. Elle croyait la morgue comme on la voit dans les
films. Les cadavres étaient entassés les uns sur les autres.
"Mon récit est un peu en désordre : j'ai oublié de
dire que les premiers coups de feu se situent aux
environs de 11 heures et demi et qu'il était seize heures
passé lorsque ma sœur m’a téléphoné pour me dire que
la troupe qui avait été consignée dans les casernes
faisait enfin une sortie. Ainsi pendant plus de 4 heures
les autorités ont laissé massacrer tant de victimes sans
donner l'ordre d'intervenir.
"Près de l'hôpital se trouvait un petit détachement de
soldats. Je leur ai demandé s'ils avaient assisté à un enlève­
ment ; Oui, me fut-il répondu.
- Qu'avez-vous fait ?
- Rien nous n'avions pas d'ordres.
Textuel !

Le Dimanche 8, un gendarme est venu me dire que mon


mari était blessé et se trouvait à l'hôpital où je me suis
rendue. Effectivement sur un petit bout de papier faisant
office d'acte d'entrée, j'ai vu le nom de mon mari. Une visite
dans les salles a été négative et pour cause. Pourquoi les
blessés ce jour-là ont-ils été soignés puis assassinés ? A
cette question, le consulat m’a répondu que deux willaya
avaient agi ce jour-là, l'une voulant faire du bruit et quel­
ques frayeur aux populations, l'autre voulant la mort des
Européens et aussi de beaucoup de musulmans fidèles à la
France.

"N'ayant jamais su au juste ce qui s'est passé ce jour-


là, j'ai longtemps espéré que mon mari était dans un camp

134
de prisonniers. Mais les jours passant il a bien fallu se
rendre à l'évidence. Je n'ai entendu parler du cimetière du
Petit Lac qu'à mon retour en 1963.
"En 1964, la Croix-Rouge étant venue à Oran, je suis
retournée en Algérie, je leur ai parlé du Petit Lac, mais on
m'a fait comprendre que la Croix-Rouge savait bien des
choses mais ne pouvait rien dire. Le charnier doit y être
toujours.
"En 1970, je descendais de Paris en voiture avec une
amie. Nous avons fait halte à Aubenas dans l'Ardèche à
l’Hôtel Bellevue, dont le patron, un Algérois m'a dit savoir ce
qui s'était passé ce triste 5 juillet par un docteur habitant la
région et qui se trouvait à l'hôpital ce jour-là. Effectivement,
les blessés sont arrivés pour être soignés mais des Algé­
riens sont entrés à l'hôpital. Docteurs au mur avec mitrail­
lettes sur le ventre et ils ont fait sortir tous les blessés. On
n'en a revu aucun. Je n'ai pu voir ce Docteur et j'ignore son
nom.

135
Témoignage de MM. Edouard Faure et Montoya
Extrait du livre de Gérard Israël :
"Le dernier jour de l'Algérie française"
Edition Robert Laffont

"Il est onze heures et demie.


"A l'autre bout de la ville, à Gambetta, faubourg situé à
l'extrême est d'Oran, deux hommes quittent le centre
d'éducation surveillée. Edouard Fauré et Montoya y exer­
cent, depuis plusieurs années des fonctions administra­
tives. Ils prennent une voiture de service et se dirigent vers
le centre pour y déjeuner. L'un et l'autre sont des céliba­
taires d'occasion, leurs familles sont déjà en France, alors,
chaque jour, ils sont nombreux à se retrouver place de la
Bastille au restaurant.
"Ils traversent la ville d'est en ouest. Tout est très
calme. L'avenue de Tunis a son aspect normal. La préfec­
ture semble avoir fermé. Devant le lycée Ali-Chekkal, des
sentinelles françaises montent une garde ennuyée. Place
des Victoires, rue de la Vieille Mosquée, rue d’Alsace-
Lorraine, enfin la place de la Bastille, les choses se passent
admirablement bien.
"Pour Fauré, tout cela est étonnant. Ce garçon de
trente-trois ans, a joué la carte "Algérie française" depuis
les origines. Le 13 mai il est à Alger. Il est un disciple de
Soustelle; en avril 1961, il entre dans l'O.A.S. et y exerce
des fonctions de responsabilité chez les civils avec Miche-
letti, Dennery, Lubrano, Gonzales. Il connaît bien les arabes

136
car on ne peut aimer, à Oran, le football sans être en contact
avec les musulmans. Or, lui, Fauré, aime le football, il était
sélectionné d'Oranie en équipe junior. Il jouait à l'U.S.F.A.T.
(Union Sportive Franco-Arabe de Tlemcen), puis il était
devenu arbitre départemental. Ses amitiés algériennes
étaient nombreuses. Mais celà ne ralentissait nullement
son zèle activiste. Simplement le temps de l'O.A.S. avait
marqué la fin du temps du football.
"La fête de l'indépendance est pour Edouard Fauré la
fin des illusions. Cette Apocalypse qui n'en est pas une, ce
calme des rues et des consciences l'étonne au plus haut
point, surtout aujourd'hui, mais il ne se pose pas la question
de savoir si l’Algérie peut-être, à l'image de son ancien club
de football, franco-arabe. Non l'Algérie sera Arabe.
"Fauré et Montoya arrivent place de la Bastille. Ils
entrent dans leur restaurant habituel situé au coin du Pas­
sage Clauzel, tout près de ('Eglise du Saint-Esprit.
"Le patron, un ancien espagnol, les reçoit amicalement
comme chaque jour. Il y a une vingtaine d'habitués. On
échange quelques mots. "Alors, c'est pour quand le départ ?"

"Moi, j'attends ma paie", "je n'ai pas envie de faire le


zouave à La Sénia pendant des jours entiers, j'attend que çà
se tasse", "Moi c’est pour bientôt".
"Les deux amis s'attablent. Il est midi moins vingt.

"Edouard Fauré et son ami Montoya se sont assis à leur


place habituelle, près de la porte, à l'Otomatic, leur restau­
rant. Ils ne s'inquiètent pas des détonations assez lointaines
qu'ils entendent. Il est midi moins cinq.
"Les deux hommes se dressent subitement. A quel­
ques mètres du restaurant vient d'éclater une longue rafale
d’arme automatique. Le patron affolé arrive. "Qu'est-ce que
je fais, je ferme ?"
"Non, répond Montoya, nous aurions l'air d'avoir quel­
que chose à cacher". Tout le monde se rassied. Un crisse­
ment de pneus, deux jeeps s'arrêtent devant le restaurant.
"Les mains en l'air".

137
Ils fouillent tout le monde.
"Vous n'avez pas d'armes ? "On nous a tiré dessus de
votre direction".
Celui qui semble être le chef ditd'un ton rageur : "ilsont
dû planquer les armes, allez au commissariat central, on
verra là-bas. "Les vingt consommateurs sortent du restau­
rant les mains sur la tête. On les fait mettre en colonne par
deux. Ils s'engagent dans la rueThiers. Ceuxqui lesgardent
les font avancer à coups de crosse. Faure qui est en tête ne
sait pas comment régler son pas. S'il va trop lentement, il
aura l'air de renâcler, s'il va trop vite, on pourra l'accuser de
vouloir s'échapper au premier carrefour. La colonne croise
des groupes d'Arabes qui leur décochent au passage des
coups de pied ou des insultes. Des femmes algériennes leur
crachent au visage. Enfin ils arrivent au commissariat cen­
tral. U est midi dix.
"On les aligne le long du mur, les mains en l'air, en
appui instable sur les pieds. Le chef de poste demande à
celui qui dirigeait l'escorte :
- Qu'est-ce qu'ils ont fait ?’
- "Ils nous ont tiré dessus."
- Avez-vous trouvé des armes".
- "Non".
- "Bon qu'ils attendent ici".
- "Si on les tuait tout de suite".
- "Non, pas tout de suite", répond le chef de poste.
- Ça ferait toujours çà de moins à faire".
- "Non, attends" et le responsable rentre dans un
bureau.
Faure entend nettement la sentinelle armer son pisto­
let mitrailleur. Une rafale part. Faure prête moins d’atten­
tion à la détonation qu'à la prière qu'à haute voix, prononce
l'homme qui est à côté de lui.

Au commisariat central, l'homme qui garde Edouard


Fauré et les autres consommateurs arrêtés au restaurant
Otomatic éclate de rire. La rafale qu'il vient de tirer a misen
transe les prisonniers, les uns prient à haute voix, les autres

138
tremblent comme des feuilles. La sentinelle se fait tout de
même rudoyer par le chef de poste.
"Incident de tir", répète le tireur pour se justifier.
Fauré a l'impression qu'une certaine fébrilité s'empare
du commissariat tout entier. On crie en Arabe des ordres qui
ressemblent au "garde-à-vous" de l'armée française. Les
prisonniers ne peuvent rien voir. Ils sont face au mur. Un
homme marche derrière eux. Il s'arrête à hauteur de Fauré.
- "Qu'est-ce que tu fais là ?"
Le jeune homme tourne la tête, il reconnaît Slimane
son collègue arbitre de football, l'ancien arrière de
l’U.S.M.O.; ainsi ce sportif est un grand responsable F.L.N.
Fauré explique toute l'affaire.
- "Tu habites toujours Cité Lescure ?"
- "Oui" répond Fauré.
- "Bon, viens avec moi."
Fauré hésite ... H sait que Slimane et lui sont des amis, il
risque :
- "Et ...les autres ?"
- "Je ne peux rien faire, viens".
- "Emmenons au moins Montoya".
- "Venez tous les deux".
Cinq minutes plus tard, Fauré boucle une valise sous
l’œil pressé de Slimane et de Montoya, vingt minutes après,
ils sont en jeep sur la route de Mers-el-Kebbir. La base
navale est sous administration française. Les deux prison­
niers sont remis à la sentinelle. Slimane serre la main de
Fauré et lui dit :
- "Pars et ne revient plus".
Slimane connaissait sûrement l'activité de son ami au
sein de l'O.A.S.
Une heure plus tard, Fauré traverse Oran dans un
camion militaire français. Il a réussi à convaincre un lieute­
nant de l’accompagner jusqu'à l'aéroport. La ville est vide et
tous les barrages F.L.N. sont franchis sans difficultés.
"L’aéroport de La Sénia est noir de monde. Les malheu­
reux qui attendent depuis au moins quarante-huit heures,
sur l’hippodrome du Figuier qui jouxte l'aérogare sont

139
agglutinés autour des arbres sur lesquels on a planté des
pancartes indiquant les directions : Paris, Bordeaux, Lyon,
Toulon, Marseille, Nice. Quand un avion arrive, on vient
chercher ceux qui attendent sous l'arbre correspondantà la
destination de l'appareil.
Dans cette foule, les bruits les plus alarmants courent
sur la situation à Oran. Les candidats au voyage sont
inquiets non seulement pour leurs amis restés en ville mais
aussi pour eux-mêmes. Qui peut dire que les Arabes ne
viendront pas jusqu'à La Sénia pour massacrer les Euro­
péens ?
"Mais Fauré est conduit à Valmy, la base militaire. Là
aussi l'agitation est très grande. Des officiers sont pris à
partie par de jeunes Français.
- "Pourquoi n'intervenez-vous pas ? Vous laissez des
Français comme vous se faire égorger par les Arabes. Vous
êtres trop lâches. Vous étiez plus actifs il y a huit jours,
contre une population européenne désarmée. Si vous
n'avez pas le courage d'aller en ville, donnez-nous des
armes, nous irons nous-mêmes I".
"Des officiers sont bouleversés par les récits qu’ils
entendent. Ils ne disent rien. Beaucoup pensent qu’il faut y
aller. Mais ils n'ont pas d'ordre. Fauré se mêle au groupe de
ceux qui manifestent leur ressentiment contre l'armée. Il
est un peu plus de quatre heures.

140
Témoignage de M. et Mme J.P. FILIZZOLA
Ma journée du 5 juillet 1962

Depuis juin 1962, la ville se vidait tous les jours un peu


plus de ses habitants. Ma famille et celle de ma femme
avaient également pris le chemin de l'exode et nous étions
restés tous les deux seuls à Oran. Nous habitions rue géné­
ral Leclerc et même dans cet immeuble nous étions les
seuls occupants avec les concierges. Je disais alors que
nous logions dans un hôtel particulier car nous fermions
même à clef la porte d'entrée de l’immeuble afin d'éviter
toute "surprise".
Depuis quelques jours les autorités algériennes
avaient annoncé la grande fête du 5 juillet, date choisie pour
l'indépendance. La nuit du 4 au 5 juillet fût atroce. A ce
moment là le centre ville n'avait pas encore été envahi, mais
toute la nuit et jusqu'à environ 5 heures du matin, nous
avons eu droit aux bruits de "la fête". Feux de joie (???),
you-you des femmes, pétards et pétarades en provenance
de Lamur, Médioni, Bastié, etc. toutes manifestations de
joie qui nous transperçaient le cœur et renforçaient notre
tristesse.
Nuit blanche, remplie de tristesse et de crainte d'une
"invasion" du centre ville. Enfin vers 5 heures, "ils" furent
fatigués je pus m'assoupir un peu jusqu'à six heures. Mon
meilleur ami était venu me voir la veille pour me dire de

141
venir chez lui à Bouisseville où il y avait un peu d'armée
française stationnée à Bou Sfer. A 6 heures j’allais à la Cité
Perret prendre la voiture et les rues étaient vides. Je revins
en vitesse chercher ma femme car dans le laps de temps
“ils" s'étaient réveillés et avaient envahi le centre-ville.
J'avais laissé ma voiture garée devant le Clichy, à l'angle de
la rue Lamoricière et rue d'Arzew, et au moment de nous y
engouffrer, nous fumes assaillis de toutes parts au cri (en
arabe) "d'Algérie algérienne’’ et la voiture balancée de
droite à gauche au point d'être presque renversée. A ce
moment nous fumes dégagés par un motard de la police (qui
avait fait partie de la police française) qui nous fit signe de
démarrer en vitesse et qui nous accompagna jusqu’à la rue
Pelissier. Prenant la rue d'Alsace-Lorraine puis la rue El
Moungar je descendis jusqu'au lycée Lamoricière et c’est
alors (il était environ 7 heures du matin) que nous fûmes
stoppés par une véritable marée humaine. Une épingle
jetée en l'air n'aurait eu aucune chance de toucher le sol.
Ma femme déjà éprouvée par la séance de voiture décrite
plus haut, eut alors une crise de nerfs et m'obligea à faire
marche arrière jusqu'à la rue Pauhans, de prendre cette rue
et la rue de la Vieille Mosquée en sens interdit jusqu'à la rue
de la Mina, descendre jusqu'à ia route du port et ainsi
rejoindre la Corniche. Dieu était avec nous, car si je n'avais
pas fait cette manœuvre où serions-nous ? En effet, j’ai
appris plus tard que quelques minutes seulement plus tard,
un commandant de l'armée française et Monsieur Martinez
(hôtel Martinez) étaient molestés par la foule et... énucléés
(1 ). Ce fut le début des atrocités du 5 juillet à Oran. Mais sur
les plages nous n'en savions rien et nous ne l’apprimesque
dans la soirée par des "rescapés" qui avaient encore dans
les yeux des lueurs d'effroi. Je terminerai donc en faisant
une prière pour tous les "disparus" du 5 juillet. QU'ON SE
SOUVIENNE...

(1) M. Martinez a été tué par balles.

142
Témoignage de Monsieur René GEHRIG, Consul de
Suisse à Oran

L’Algérie a eu son indépendance, officiellement, le 1or


juillet 1962, ayant à sa tête, le chef du moment, BEN BELLA,
qui est Oranais.
Aussi, quelle fête, quel vent de folie., musique, danse,
cris, tirs d'armes automatiques, dans tous les sens... et tout
cela, sous une chaleur accablante. C'était devenu de l'hys­
térie, durant plusieurs jours.
Les Européens qui étaient encore là, entre 20 et 25000
sur les 250000 qui, précédemment co-habitaient avec un
nombre équivalent de Musulmans (Oran étant la seule
grande ville d'Algérie, où les Musulmans n'étaient pasfran-
chement majoritaires), donc ces Européens se faisaient
''petits", restant chez eux ou plutôt étaient allés se réfugier
dans les villas sur la Corniche oranaise,. située à une quin­
zaine de kilomètres, ceci surtout pour les soirées et les
nuits.
Durant la journée, certains essayaient de travailler,
mais la plupart des magasins et restaurants étaientfermés.
En ce qui me concerne, je logeais, avec trois ou quatre
amis, dans la ville de Mulphin, à Trouville, qui nous faisait,
d'ailleurs, une excellente cuisine. Nous nous retrouvions le
soir, car pour chacun d'entre nous, les familles étaient
rentrées en France.

143
Dans la journée, je revenais à mon bureau, devant être
à mon poste de Consul Honoraire de Suisse, le plus souvent
possible. A midi, je prenais mes repas dans un des rares
restaurants ouverts, tenu par des Grecs, dans la rue de la
Fonderie. Je retrouvais là, d'autres amis, notamment MAS-
CARO, qui était voyageur chez un de mes principaux clients
(les Savonneries Lever), ainsi que PALUMBO et BONAMY,
qui eux, travaillaient à la Sté Marseillaise de Crédit, ma
banque.

Nous prenions nos repas très rapidement, car il y avait


là, beaucoup de monde qui attendait son tour, tous des
Européens.
Nous sommes donc le 5 juillet 1962, dans l'ambiance
que je viens de décrire. Le matin, mon programme devait, en
principe, ressembler à celui des jours précédents.
Or, vers 11 heures, j'apprends qu'une des rares bou­
langeries ouvertes à la rue El Moungar, tout près de chez
moi, avait du pain. Nous en manquions souvent. Quelques
secondes de réflexion et dans un esprit de dévouement pour
notre petit groupe, je décide d'aller acheter quelques flûtes
et de les apporter aux copains à Trouville.
Là-bas, les amis insistent pour me garder. Je prends
rapidement le repas avec eux et dès 13h30, je retourne à
Oran.

J'avais bien remarqué, en rentrant dans la ville, qu’il


n'y avait quasiment personne dans les rues.. J'ai attribué
celà à la grosse chaleur et à l’heure de la sieste.
J’arrive tranquillement, devant mon bureau, gare la
voiture, et au moment où j'en ferme la porte, j'entends des
appels discrets venant d'une fenêtre, en face, tout près de
là. Un volet s'entrouvre et j'aperçois le gardien du fameux
"parking". C'est un ancien légionnaire, d'origine espa­
gnole, qui me dit à voix basse ;
- Dépêchez-vous de rentrer dans votre bureau... depuis
11 heures, les Arabes tuent tout le monde !!!!
Il n'a pas eu le temps d'en dire plus... refermant aussitôt
le volet.

144
Une voiture apparaît, en bas de la rue Jalras, à 100
mètres. Je traverse la chaussée en courant, me plaque
contre la porte du couloir pour l'ouvrir., juste à temps... une
rafale de mitraillette siffle et abat un homme qui était au
coin, un peu plus loin que moi. Il avait l'air de regarder qui
venait... ou voulait-il me parler ou se réfugier dans le cou­
loir, avec moi ? Le fait est qu'il a été tué et que si je ne m'étais
pas collé contre la porte...
Aussitôt dans le couloir et après avoir fermé, sans bruit,
j’ai grimpé quatre à quatre les escaliers m'amenant au 1er
étage. De mon bureau, à travers les lamelles des volets
fermés, j'ai revu cette voiture, qui avait fait le tour du pâté de
maisons. C'était une petite camionnette sur laquelle quatre
Musulmans avaient pris place, chacun la mitraillette à la
main, tiraient sur tout ce qui bougeait, parfois dans les
vitrines ou fenêtres ouvertes... et ils rigolaient...
Je les vois entrer dans le parking, où j'aurais dû garer
ma voiture, ce que je n'avais pas fait exceptionnellement.
Peut-être me cherchent-ils ? Un autre Européen arrive à son
tour, en moto, pour se garer. Il me semble que les Musul­
mans lui demandent ses papiers... mais au moment où il
met sa main dans la poche... l'un d'eux lui tire, à bout
portant, une balle dans la tête...
J'ai donc, effectivement, vite été mis dans l’ambiance
du moment I!
Depuis mon poste d'observation, j'ai réussi, un peu plus
tard, à converser avec les gens qui étaient, eux aussi, der­
rière les volets, au premier étage de la maison d'en face. Ils
m'ont appris que, dès 11 heures, les Algériens, pour une
raison inconnue, étaient devenus complètement fous... Ils
enlevaient ou tuaient sur place, tous les Européens qu'ils
rencontraient.. Il paraîtrait que ce jour-là, entre 11 et 1 5
heures, il y aurait eu, ainsi, plus de 4000 morts ou disparusll
Chiffres avancées, ultérieurement, par diverses sources,
généralement bien informées.
Je reviens sur ma position du moment. Me voilà,
enfermé dans mon bureau, le téléphone coupé, tout seul,
me demandant ce que je devais faire, car les coups de feu.

145
les cris, arrivaient par vagues., coupés par des silences, non
moins inquiétants...
Vers 17 heures, une plus longue accalmie a incité les
gens à ouvrir peu à peu les volets et à se faire voir aux
fenêtres.
On a vu passer dans les rues, des auto-mitrailleuses
des gardes-mobiles français. On a dit que les Autorités
Algériennes d’Oran, débordées et dépassées par les événe­
ments auraient demandé aux seuls militaires français res­
tants, de les aider à rétablir l'ordre.

J'ai décidé de quitter le bureau pour rejoindre mon


domicile où le téléphone devait encore fonctionner, ce qui
était important pour moi, car je pouvais avoir des appels de
compatriotes suisses.

Je repars dans ma petite 4 CV. A chaque croisement de


rue, je laisse la voiture, moteur en marche et avant de
passer, regarde à droite et à gauche, s’il n'y a personne... car
on entend encore des tirs !
Arrivé ainsi tout près de mon domicile, à la rue Dutertre,
il ne me reste plus qu'à prendre fa première rue, à droite, qui
est la rue Parmentier.
Devant moi, à 30 ou 40 mètres, une grosse voiture. Elle
s'arrête subitement. J'aperçois quelques Arabes, révolvers
et mitraillettes au poing, qui font descendre les deux Euro­
péens de la grosse voiture. Cela m'a permis de tourner
rapidement à droite, dans ma rue, de laisser la voiture juste
devant le n° 17 et de rentrer précipitemmentdans le couloir.
Quelle chance ! Depuis mon balcon du 3eme étage, à plat
ventre, pour ne pas être vu, j'ai pû apercevoir les deux
Européens amenés par les Arabes, leur voiture restée seule
au milieu de la chaussée... J'ai su, après, que l'on n'avait
plus jamais eu de leurs nouvelles...
Au 17 rue Parmentier, où j'habitais depuis plusieurs
années, il ne restait que deux ou troisfamilles européennes,
toutes les autres étaient parties. Elles ont été heureuses de
me voir arriver, se demandant ce que j'étais devenu... et
puis j'étais le seul à avoir le téléphone.

146
Nous étions une des rares maisons encore habitées,
dans tout le quartier. Les tirs reprenant, nous commen­
cions, tout de même, à ne plus être tranquille. Les voisins
qui s'étaient regroupés chez moi, m'ont demandé d'essayer
d'intervenir afin que nous soyions un peu gardés.
J'ai pû contacter, par téléphone, en tant que Consul de
Suisse et par l'intermédiaire de l'Evêque d'Oran, le général
Katz, qui commandait les gardes-mobiles et lui exposer
notre situation. Une heure après, une patrouille de gen­
darmes motorisés était là et toute la nuit n'a cessé de
tourner dans notre secteur... pendant que nous jouions aux
cartes, pour ne pas dormir !
Le lendemain, j'ai appris qu’au restaurant Grec, de la
rue de la Fonderie, dans lequel je devais aller déjeuner, à
midi, la veille, 5 juillet, des Musulmans sont arrivés, subite­
ment, ont ouvert la porte et tiré à bout portant, sur les gens
qui prenaient leur repas. Plusieurs personnes ont été tuées,
d'autres blessées. D'autres encore ont été enlevées, parmi
lesquels mes amis, MASCARO, PALUMBO et BONAMY...
Ceux qui avaient un nom à consonnance française ont
été relâchés, pour la plupart, devant le commissariat cen­
tral, dont BONAMY. Par contre, on n'a plus jamais revu les
autres, hélas, parmi lesquels étaient MASCARO et
PALUMBO...
Si donc, j'avais été, comme prévu, prendre mon repas
avec ces amis que me serait-il arrivé ? En résumé, dans la
même journée, j'ai échappé, par miracle, au moins trois fois
à la mort...
Il est inutile de dire que le moral des Européens, le
lendemain et les jours suivants, n'étaient pas au beau fixe...
Le peu de gens qui étaient encore là, désiraient partir au
plus vite, d'autant que des histoires dramatiques couraient
les rues.
Par hasard, j'ai rencontré le 9 juillet, au matin, devant la
poste un de mes très bons clients. Monsieur ABHISSIRA; il
était catastrophé. Etant tout seul, il avait loué une chambre
dans un immeuble du centre de la ville, car son domicile se
trouvait en plein quartier juif, où tout ce qui existait là-bas
avait été massacré, démoli, brûlé...

147
Ce pauvre ABHISSIRA, qui a la vue très faible, ne savait
plus que faire, ne pouvant presque pas se diriger tout seul. Il
voulait partir, rejoindre sa famille qui était réfugiée à
Marseille.
De mon côté, je voulais aussi y aller, car je n'avais plus
pû donner de mes nouvelles depuis de nombreux jours. Je
décidais donc d’essayer de prendre un avion, le lendemain.
Ce n'était pas facile, comme on peut bien le penser. Il n’y
avait plus de ligne régulière mais simplement encore quel­
ques avions qui rapatriaient les centaines de personnes
restant encore, qui d'ailleurs étaient là, sur place, depuisde
nombreux jours, en plein air sur l’aérodrome de La Sénia.
J'ai proposé à M. ABHISSIRA de le prendre dans ma
voiture, le lendemain matin, pour aller ensemble à La Sénia,
pour tenter notre chance et essayer de partir sur Marseille
ou ailleurs, car on n'avait pas le choix de la destination...
Dès 9 heures, chacun, une petite valise à la main, nous
embarquons dans la petite 4 CV verte, un drapeau suisse en
tissus, de 20 cm de côté, plaqué sur le pare-brise et filons
vers La Sénia.

A la sortie de la ville, barrage I! Quatre soldats Algé­


riens, armés jusqu'aux dents, nous arrêtent. Je sors de la
voiture et vais à leur rencontre, afin d'éviter toute conversa­
tion entre eux et M. Abhissira. Un seul des quatre parlait
quelques mots de Français. Je lui montre mon passeport
consulaire et lui faisant remarquer le fanion suisse je lui dis:

- Je suis Consul de Suisse à Oran et me rends à La Sénia.


J'ignore s'il m'a très bien compris, mais en hochant la
tête vers mon compagnon,
- Et lui ?
- C'est mon secrétaire...
- Allez va III en route...
Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Je bondis dans
l'auto et démarre sans demander mon reste...
S'ils s'étaient aperçus qu'il s'agissait d'un Juif, ils l'au­
raient abattu sur place... et moi, avec !

148
A La Sénia, je connaissais le Commandant de la Base
Militaire Française, puisque c'est grâce à lui, que j'avais pû
organiser, auparavant le rapatriement de la Colonie Suisse
d'abord, mais aussi aider mon confrère Allemand, pour
celui de ses compatriotes.
Il a pû, in extremis, nous caser dans le dernier avion qui
a quitté Oran pour Marseille. C'était vers 15 heures. Dans
cet appareil, il y avait une dizaine de malades et de blessés
qui étaient allongés entre les banquettes et la plupart des
gens ne savaient pas du tout où ils allaient aboutir...
Vous décrire l’arrivée à Marseille-Marignane, inutile...
on ne m'attendais pas, par contre la famille ABHISSIRA
était là, au complet, depuis trois jours, surveillant chaque
arrivage en espérant bien revoir leur mari et père... Cette
famille m’a d'ailleurs, gardé reconnaissance pour ce
sauvetage.
Après quelques jours passés à Marseille, il m'a fallu
songer à retourner à Oran où j'avais laissé, mon mobilier,
mon affaire, le compte en banque, les documents profes­
sionnels, ma situation, etc. et où j'étais toujours Consul
Honoraire de Suisse.
Je pensais donc y retourner pour quelques temps, afin
de régulariser tout ce qui pouvait l'être.
J'ai repris l'avion vers le 20 juillet. Cette fois-ci, il
s’agissait je crois bien, du premier vol de ligne officiel, de la
Cie Air France au départ de Marseille, vers Oran.
Dans cette caravelle, nous étions ... 7 passagers II
Parmi eux, M. O'NEILL, directeur de la Sté Hamelle-Afrique
à Oran, qui était un de mes clients. Durant le voyage, je lui
dis :
- A l’arrivée à Oran, j'ai ma voiture dans le garage de l'aéro­
gare. Si vous le voulez, je peux donc vous amener jus­
qu'en ville.
- Oh, que non, merci ! J'ai reçu, hier, un coup de fil depuis
Oran. On enlève encore les gens sur la route, entre La Sénia
et la ville. Je préfère donc prendre le car, dans lequel nous
serons quand même une dizaine de personnes ensemble.
Je vous conseille d'ailleurs de courir, dès l'arrivée pour

149
chercher votre voiture et ensuite de rouler devant le car, afin
que vous ne soyiez pas seul sur la route, jusqu'en ville.
Ces paroles n'étaient pas très réconfortantes pour
moi...
Aussitôt sorti de l'avion, je suis parti en courant vers le
garage située à près de 400 mètres. Zut ! La porte est
fermée, personne., je tambourine sur le rideau métalliqueet
soudain il commence à monter... un jeune Musulman, que
j'avais réveilleé de la sieste est là.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- J'ai laissé ma voiture, une 4 CV, il y a quelques jours...
- Oui, il n'y en a qu'une, c’est la tienne...
Heureusement, elle était encore là, mais il n'avait pas
d'essence et mon réservoir était au plus bas... J'essaie de
démarrer... rien à faire. Pendant que nous poussons cette
maudite voiture... voila le car de la Cie Air-France qui
passe... Zut... je suis maintenant vraiment seul !
Finalement le moteur se décide à tourner. Je repars
vers l'aérogare, vide... personne... sauf ma valise seule au
milieu du hall, que l'on avait déchargée de l'avion et posée
là... cela fait une drôle d'impression I!
Pas très fier, j'ai parcouru la dizaine de kilomètres qui
séparent La Sénia de mon domicile, au volant de la voiture,
craignant à chaque instant de tomber en panne d'essence...
Je n'ai rencontré, ni croisé personne, c'était très heureux,
mais aussi inquiétant...
La rue Parmentier était vide. Au n° 17, plus aucun
locataire, semble-t-il... mon appartement est, toutefois,
intact.
J'avais hâte de revoir mon bureau, où devait se trouver
deux jeunes employés que j’avais laissé lors de mon
départ... Hélas, j'ai trouvé un mot m'indiquant qu'ils avaient
été contraints, eux aussi, de quitter la ville, avec leurs
familles, trois jours après mon départ.
J'étais donc seul, absolument seul... Sans téléphone,
sans personnel au milieu de documents, connaissements
éparpillés sur mon bureau, lesquels représentent des
tonnes de marchandises qui se trouvent sur les quais et

150
dans les magasins du Port d'Oran, pour lesquels, je suis,
professionnellement responsable.
Il fait une chaleur torride., j'ai le moral à zéro...
Peu à peu, les chefs d'entreprises reviennent de
France, dans le même état d'esprit que moi, pour essayer de
régulariser chacun leurs problèmes. A la Douane et sur les
quais, quelques guichets commencent à ouvrir.
Je vais donc faire un tour sur le port, pour me rendre
compte dans quelles conditions je peux reprendre une cer­
taine activité. Comme dans tous les ports, il y a des gardiens
à la grille d’entrée, auxquels ont doit présenter le laisser-
passer. Or là, ce sont maintenant, des militaires Algériens,
bien armés, qui sont substituées aux gardiens traditionnels.
J’arrive à la grille et sors de la poche un laissez-passer,
que j'avais d'avant... le soldat le regarde, le tourne dans sa
main... me regarde... et me dit : "Va" en me rendant mon
papier.
Au moment de le remettre dans la veste, je m'aperçois
que je lui avais montré le laissez-passer délivré auparavant
par l'OAS, avec un beau cachet... au lieu de celui, que
j'avais, dans l'autre poche, qui m'avais été donné par le
I
FLN II!
Heureusement que le "gars" ne savait pas lire... sinon,
j'étais fichu.
Dès que je fus plus loin, j'ai pris les deux cartes, les ai
déchirées et jetées discrètement, pour m'en faire établir
une autre, par les nouvelles autorités portuaires.
Je le regrette d'ailleurs maintenant, car elles auraient
été des documents-souvenirs...
A partir de ce moment-là, j’ai travaillé durant près de 6
mois, tout seul, à raison de 15/16 heures par jour. Je dois
dire que durant ce laps de temps, j'ai presque récupéré les
pertes importantes dûes au fait du départ de nombreux de
mes clients, partis avant le 30 juin, en "oubliant" pour la
plupart de régler les factures 11!
Quelle vie ai-je dû endurer durant ces mois-là...
Très peu de restaurants étaient ouverts, quelques
magasins, quelques épiceries assuraient le ravitaillement.

151
Les Musulmans occupent peu à peu, tous les appartements
d'où sont partis les Européens. C'est ainsi qu’au 17 rue

Il y avait, en bas de la maison, une brave épicière d'une


bonne soixantaine d'années. Madame GARIVIER, qui me
gardait le peu de ravitaillement qu'elle pouvait avoir, ce qui
me permettait de me faire un peu de popotte, le soir.
Puis, voyant que mes affaires reprenaient et qu'il était;
de nouveau possible de travailler (mais dans quelles condi­
tions, je crois qu'il est inutile de s'étendre là-dessus) je
décide de demander à trois de mes principaux collabora­
teurs, qui étaient en France, de revenir, moyennant des
finances., intéressantes. Ils acceptent et c'est ainsi qu'au
fur et à mesure ma Société reprend vie et que durant les
mois et même années qui ont suivi, je suis arrivé à avoir
jusqu'à 26 employés (moitié Algériens, moitié Européens).
J'étais devenu, à peu près, le premier transitaire local,
c'est-à-dire que sur 34 sociétés, nous étions une demi-
douzaine de firmes européennes et une trentaine d'algé­
riennes. Je réalisais, à moi seul, à peu près autant que
toutes les firmes algériennes !
L'histoire m'a appris, par la suite, que je n'avais pas eu
tellement raison d'avoir tant prospéré. J’étais jalousé par
les Algériens qui m'ont, finalement, fait tant d'ennuis, que
j'ai été contraint de partir, "sans arme, ni bagage'', fin
février 1967, en tout abandonnant.

152
Témoignage de Monsieur G. JAUME
du Service de la Répression des Fraudes

"Donc ce matin-là à Oran, je prenais mon bus à St


Hubert pour me rendre à mon travail situé à l'autre extré­
mité de la ville, à Gambetta, 52 rue général Ferradou où
j'étais employé au Service de la répression des fraudes,
comme contractuel. Peut-être qu’il était huit heures, à quel­
que chose près.
"Ce bus me sembla insolite. Il s'arrêtait n'importe où,
dès qu'on lui faisait signe du trottoir et les voyageurs étaient
fébriles. Puis, l'effervescence grandissait au fil du trajet et
l'enthousiasme éclata lorsque le car stoppa devant la
caserne du 28cme train, pas loin du cinéma Rex et à ce
moment, tandis qu'une horde s'engouffrait dans le véhicule
qui fut vite bondé, des individus aidés par le chauffeur,
arabe lui aussi, fixaient des drapeaux F.L.N. à l'extérieur du
bus. Par dessus les piaillements des passagers, une rude
voix de matcho à l'arrière du véhicule répétait dans sa
langue maternelle : "Ça sent le roumi, ça sent le roumi...".
J’étais le seul européen à bord et comme il vociférait en se
frayant un pasage pour essayer de parvenir jusqu'à moi, la
masse l'en dissuada par une petite phrase magique : "Pas
encore, tu vas tout faire râter I".
Le bus archi comble redémarra pour ne s'arrêter qu'à
l’hôtel de Ville. Mais pendant la durée de cette dernière

153
étape, j'avais dans le larynx le même goût des affres res­
senti jadis sur le front de la 2o,no D.B. Je n'en ai pas pour
autant perdu mon sang-froid pour lequel j'ai obtenu la Croix
de Bronze en 1945, ni ma dignité. J'étais résigné à la mort
puisque j'avais les mains nues contre des milliers de bar­
bares. Je n’ai rien esquissé de mon siège où j'étais assis. Il
était situé à gauche dans le sens de la marche. En face de
moi, un peu plus à gauche, sur la banquette perpendiculaire
à la mienne il y avait trois jeunes musulmans qui m’obser­
vaient. L'un d'eux faisaient remarquer en arabe à ses coreli­
gionnaires pendant que l'énergumène s'était excité contre
mon odeur : "Qu'on est bourricots, ça va tout louper" et un
autre de répondre : "Si ça se trouve, il comprend l’arabe...
Oui, il a tout compris I".
"Moi, je ne détournais pas mon regard protégé par mes
lunettes de soleil, afin de ne pas donner de prétexte à une
provocation. Donc pas de maladresses ! Heureusement
nous étions arrivés à destination. Sans me préoccuper
davantage, je me laissais couler dans le flot de la sortie, qui
débouchait sur une marée immaculée : une myriade de
draps blancs jonchant la Place de la Mairie (place Fochjles
murs du théâtre, les lions et les marches de l'Hôtel de Ville.
"Dès que j'eus posé les pieds sur le sol, j'allumais une
cigarette pour me donner une contenance et me dirigeais
vers le Boulevard Galliéni, en face du Prix Unie pour prendre
la correspondance pour Gambetta. J'empruntais l'axe
médian de la chaussée libre car les trottoirs étaient imprati­
cables à cause de la densité de la population venue assister*
au spectacle : eux seuls étaient au courant : ils se pourlé­
chaient. La police militaire les contenait (il s'agit de l'A.L.N.).
Tous mes sens en éveil, je ne mis que quelques secondes à
rejoindre ma correspondance. Rasséréné dans ce bus de la
délivrance dont le chauffeur était un Européen, je n'enten­
dais plus le brouhaha et les you-you stridents du dehors.
Tout le parcours fut un véritable désert. J'arrivais dans les
locaux de mon service où chacun racontait son histoire.
Bref, aux alentours de midi, il fallut retourner chez nous
pour déjeuner. Me revoilà arrivé au Prix Unie. Sur cette
place Foch, face au mess militaire, toutes les barques à voile

154
avaient pris le cap (1 ) pour où ? Une chaîne s'était formée de
gens qui comme moi attendaient le bus. Il arriva en même
temps qu'un déluge de balles dans un fracas étourdissant
d’armes à feu mélangés aux cris de frayeur des femmes,
enfants et autres qui s'interpellaient. Beaucoup de gens
s'engouffrèrent dans ce bus qui fut stoppé par les arabes
devant le cinéma Rex. On attend encore de leurs nouvelles.
"Pour moi, dès le premières détonations, j'eus la clair­
voyance de faire demi-tour en sprintant sous les projectiles
pour reprendre le même bus qui m'avait amené de Gam­
betta et qui partait déjà en marche arrière et en sens interdit
vers le lycée de Garçons. A ma vue le chauffeur ouvrait la
portière avant sans ralentir son allure et faisait demi-tour au
Lycée pour repartir vers Gambetta. Il me largua Place des
Victoires, toujours sous le feu des armes. Je me déplaçais
par bonds vers le haut de la rue Béranger toujours tiré
comme un lapin. Là je pus observer de derrière les volets
clos ceux qui nous tiraient dessus : "les braves" à qui De
Gaulle avait offert la paix; ils étaient en militaires et se
servaient de leurs armes avec toute la bravoure que l'on
peut avoir pour cette gigantesque battue aux enfants, I
femmes, infirmes, vieillards et vaillants désarmés par les
perquisitions des C.R.S. sous les yeux des soldats français
qui avaient l'ordre de ne pas tirer II".

(I) Barque à voile : appellation familière donnée aux mauresques voilée de


blanc.

155
Témoignage de Monsieur André LERME

J'habitais boulevard de Lattre deTassigny au "Commo­


dore" et ce matin 5 juillet, nous nous promenions, ma
femme et moi, en ville. Rue d'Arzew, Bd. Clémenceau, Place
d'Armes. Il y avait du monde, beaucoup de monde : C'était la
grande liesse pour les Algériens, et nous étions un peu
étourdis par les you-you ! Je dois dire qu'à ce moment là
(entre 11 h et 12 h.) nous ne ressentions aucune inquiétude;
nous passions inaperçus. Personne ne portait une attention
particulière aux Français.
Vers 12h15 nous étions au "Restaurant du Midi" rue
d'Alsace-Lorraine... Nous mangions tranquillement quand
brusquement des coups de feu claquent, très proches. Un
client s'est levé et est allé voir dans la rue et est revenu en
disant : "Ils tirent dans les maisons. "Puis il a tiré le rideau
de fer. Est-ce ce geste qui a tout déclanché ? Je ne sais.Tou-
jours est-il qu'une rafale de mitraillette a été tirée dans le
restaurant. La panique... Nous nous retrouvons tous dans
les cuisines. Une serveuse est passée par une lucarne;
Comment ? Elle doit se le demander encore aujourd'hui. Un
collègue s'est retrouvé, vite fait, sur le toit... Finalement
nous nous sommes alignés, sous la menace des fusils et
revolvers contre le mur du magasin Meslau, les bras en l'air.
Devant nous, des individus excités, hargneux, gesticulaient

156
l’arme à bout de bras. Vont-ils tirer ? Non ! Mais nous n'en
menions pas large. Une femme a été tuée par la rafale et un
militaire blessé.
Les femmes ont été libérées et invitées à gagner leur
domicile (Jugez de leur état d'esprit I). Les militaires fran­
çais ont été relâchés également.
Quant à nous, sur deux rangs, les mains sur la nuque,
bien encadrés nous remontions la rue. De temps en temps
des coups de feu étaient tirés, en l'air, pour nous faire peur
peut-être pour nous intimider... C'était réussi mais du
moment que nous entendions les coups pas de souci à se
faire... du moins dans l'immédiat.
Un bus est arrivé; on nous a invité à monter pour nous
conduire au Commissariat central. Là, en descendant du
car, certains, les plus jeunes, ont été bousculés, puis tout le
monde fut parqué sur le trottoir... Et nous attendions, nous
attendions sous le soleil. On nous a apporté de l'eau pour
boire. Nous étions observé par des résistants de la "25°
heure” et certains ont commencé à tomber la veste pour
venir nous tabasser.
J’ai reconnu mon marchand de légumes du marché
d’Eckmülh mais un soldat de l'ALN s'est planté devant eux
arme croisé sur la poitrine et a dit : "Vous me passerez sur le
corps avant de les toucher !” Ils n'ont pas insisté et nous
n'avons à aucun moment été brutalisés.
Un officier, le commandant Rognoni, si ma mémoire ne
me fait pas défaut, discutait avec les autorités du FLN de sa
propre initiative. Après des heures de palabres, ce coura­
geux commandant nous a rassemblés et conduits à la
caserne du recrutement, derrière le commissariat. Il a fait
réquisitionner des autobus. Nous avons été groupés par
quartiers, embarqués dans des cars et sous la protection de
sentinelles françaises conduits vers nos domiciles. Je suis
arrivé chez moi vers 18 heures. Ma femme m'attendait,
dans quel état ?
Je dois dire que nous revenons de loin et que nous
avons eu beaucoup de chance.
La baraka, quoi I

157
Témoignage de Monsieur Antoine Martinez concernant
PHILIPPE CASTELLANO

"Mon cousin Philippe CASTELLANO, ce jour-là, a été


enlevé par les troupes de l'A.L.N. et maltraité par la foule.
Après l'avoir ligoté avec des fils de fer pieds et mains liés
derrière le dos on lui a donné des coups de pieds et il allait
être égorgé. Il fut sauvé par un facteur musulman qui coura­
geusement insista avec force cour qu’il soit épargné, van­
tant la bonté de Philippe peur tous ses subordonnés y
compris les musulmans. Dieu récompensa sa générosité : il
fut libéré".

Témoignage de Madame Félix VOLLE

"C'est surtout ma sœur qui a vécu la terrible journéedu


5 juillet à Oran. Rédactrice dans un bureau militaire, elle fut
embarquée avec tous ses collègues (hommes et femmes)
dans des camions, pour être transportés au Palais des
Sports où les hommes ont été brûlés vifs au lance-flammes.
Les femmes durent leur salut à l'intervention du colonel.
Libérée, mais la pauvre fille n'a jamais oublié ce drame, ni la
mitraillette plaquée sur sa poitrine par un arabe... Traumati­
sée, elle finit ses jours chez les fous...".

158
Témoignage de Monsieur Gérard VINCENT
Pharmacien au Plateau St Michel

"La matinée avait commencé très calmement. Vers les


11 heures toutefois nous avons entendu les premiers coups
de feu. Le quartier se vidait alors tout doucement. Vers midi,
mon ami Jeannot, le pâtissier (Jean-Paul Reuliaud) deux
autres commerçants et moi-même allâmes déjeuner dans
un petit restaurant du boulevard Marceau. Vers 13 heures
la fusillade s'entendait très bien. A 13 heures 30, des
A.T.O., révolver au poing nous demandent de vider les lieux.
Certains partirent vers la rue de Mostaganem, d'autres dont
nous-mêmes vers la gare. Au carrefour, avec la rue
Marquis-de-Morès, un "soldat" de l'A.L.N. braquait un
copain. "José". A l’angle du boulevard Marceau et de la rue
d’Assas se trouvait par hasard un lieutenant de l'armée
française, soutenu à quelques mètres derrière par un ser­
gent. Leur compagnie (un régiment d'infanterie de marine
dont j'ai oublié le numéro) se trouvait dans la gare. J'appe­
lais le lieutenant qui descendit le Boulevard Marceau pour
délivrer José, ce qui fut fait rapidement. Je me réfugiais
alors avec d'autres personnes à l'intérieur de la gare où se
trouvaient déjà de nombreux civils. A partir de ce moment
jusque vers 17 heures, le R.LM.A. devait en découdre avec
l’A.L.N. qui laissait quatre morts dans l'Ecole Lamoricière,
en face.

159
"A 18 heures, le calme régnait dans le quartier et nous
avons vu alors passer des G.M.C. conduits par des soldats
français remplis de blessés soignés qui revenaient de
l'hôpital.
"Le lendemain matin, le commissariat du 5o,no arron­
dissement était coiffé par un groupe de gendarmes mobiles
(les rouges). J'ai pu assister alors à une violente altercation :
un lieutenant d'infanterie insultait un capitaine de gendar­
merie qui ne savait plus que répondre pour se défendre. Et le
7 juillet, la compagnie du R.LM.A., pour sa brillante
conduite, était rapatriée d'urgence en France.
"Merci quand même à ce lieutenant sans qui beaucoup
d’amis du quartier (et moi-même) serions restés pour tou­
jours à Oran...

160
Témoignage de Madame Valérien NAVARRO
Femme de ménage

"Quand la fusillade a éclaté, vers les 10 ou 11 heures,


je me trouvais chez M. et Mme Henri SMADJA dans un
immeuble situé rue général Leclerc (ex-rue d'Arzew). Ces
personnes étaient les propriétaires de l'hôtel Windsor début
de la rue général Leclerc. Je faisais des ménages dans
l'appartement et à l'hôtel. Après déjeuner quand le fils
SMADJA vint, nous sûmes un peu ce qui se passait en ville. I
Les chars français s'installaient au milieu de la rue. Les
Français étaient invités au couvre-feu. Je voulais partir car
j'étais inquiète pour mon mari, nos enfants et ma belle-
mère.
"A peine me retrouvai-je dans la rue qu'une femme en
chemise de nuit, pieds nus, échevelée, m'assaillait :
"Madame dites moi où ils ont emporté mon mari ?". Elle
avait accouché dans la nuit, son mari l'avait aidée et tous
deux se reposaient quand on était rentré chez eux et
emmené son mari sans lui laisser le temps de se vêtir.
"Je demandais de l'aide, un conseil aux militaires. Il me
répondirent : "Madame, nous sommes là pour faire respec­
ter le couvre-feu par les Européens, pas pour les aider. Vous
ne devriez pas être dehors. "Heureusement je n'étais pas
seule. Je pensais à l'armée de journalistes venus en
témoins pour constater que tout se passait bien et me diri-

161
geais vers la Place de la Bastille, puisqu'ils logeaient au
Grand Hôtel. Tout d'abord, j'aperçus le cadavre d’un
homme, tête vers la rue de la Bastille, une personne m'a dit;
"Il est là depuis midi, on vient seulement de le couvrir''. Je
me dirigeais vers la foule des journalistes qui étaient là
devant la porte. Le curé de Saint-Esprit se tenait sur le seuil
de l'église (la photo a paru sur Paris-Match). La dame qui
m'avait parlé précédemment me suivait, m'expliquant ce
qui s'était passé dehors. Je lui dis mon désir de regagner au
plus vite la rue de Tlemcen. Elle habitait Boulevard Sébasto­
pol. Les voitures de Presse couronnaient le centre de la
Place de la Bastille. Je m'adressais plus directement à un
journaliste qui me répondit: "Madame, on est là pourtémoi-
gner, pas pour nous faire tuer". Un sous-officier alors nous
aborda : "Venez avec moi. Mesdames, je vais essayer de
vous protéger; moi-même je veux regagner le mess des
sous-officiers. "J'habite juste à côté" dit la dame et nous
partons.
"Des voitures transformées en char par des musul­
mans circulaient sans cesse, nous attendions à chaque pas
notre dernière heure. Arrivés à hauteur du marché Kargen-
tah nous nous arrêtons net : la place est un moutonnement
blanc et retentit de you-you. Mes compagnons décident
d'essayer de passer en contournant (square garbé, etc.).
J'hésite. Survient une voiture militaire de l'aviation. Ils me
prennent en charge. La voiture fut inspectée par des mili­
taires de l'A.L.N. qui demande ce que je fais là. "C'est la
mère d'un de nos camarades, elle est malade, nous la rame­
nons". J'avais 33 ans ! Ils me déposèrent chez moi. Les
miens étaient sains et saufs.
"Mon mari me conta alors les péripéties qu'il avait vécu
avec notre fils âgé de 6 ans. Plusieurs fois, ils s'étaient vu
bousculés, fouillés, lui face au mur, le canon d'un révolver
appuyé sur la nuque, le gamin hurlant : "Papa, ils vont te
tuer !" Péniblement, ils parvinrent à hauteur de la poste du
boulevard Maréchal Joffre, face au boulevard de Mascara.
Là, un groupe fort énervé et armé de mitrailleuses décida
d'en finir avec eux. Un militaire de l'A.L.N. s'interposa, il se
fit insulter par ses congénères qui tiraient sans relâche.

162
"Heureusement qu'ils étaient énervés car s'ils avaient tiré
plus calmement, je serais criblé de balles I".
"Ce musulman demanda l'hospitalité pour eux dans un
immeuble, mais les occupants refusèrent d'ouvrir. Cet
homme prit alors mon fils dans ses bras, aggripa de l'autre
main mon mari : ''Viens, mon petit, dit-il à mon fils qui
pleurait, je vais vous conduire vivants chez vous, toi et ton
père”.
"En chemin, ils recueillirent un jeune homme pris à
parti par un groupe de jeunes musulmans : "Pourrez-vous
l’héberger chez vous, sinon ils vont l'étriper ! "Il venait
d'être contrôlé : la fureur des musulmans avait été provo­
quée par l'emblème "Pied-Noir" apposé sur sa carte d'iden­
tité. Il revenait en mobylette de l'appartement qu'il occupait
avec sa mère vers le quartier Boulanger-Maraval. Ils
s'étaient récemment réfugiés dans un immeuble aux alen­
tours du Collège de jeunes filles. Je lui conseillais de passer
la nuit chez nous, mais il pensait sans cesse à sa mère.
Malheureusement, une de nos voisines s'interposa : "Je
connais bien le chef du bureau F.L.N. qui s'est ouvert là tout
près. Je vais lui demander un iaissez-passer".
"C'était un ancien habitant du quartier, lui et sa famille
en avaient été chassés par une charge de plastic. Cette
dame ne nous écouta pas, lui non plus. Il partit pour le poste
et ne revint plus. Quelques instants plus tard, un musulman
vint chercher la mobylette. Le mari de cette dame apparte­
nait à l'O.A.S. nous l'avons retrouvé, deux jours tard à
l’aéroport de La Sénia".

163
Témoignage de Monsieur Marcel VERHILLE

"Je tiens à apporter mon témoignage sur la journée du


5 juillet 1962 car les événements que se sont produits à
Oran ont été étouffés en particulier par la presse de la
métropole. Le Figaro a annoncé seulement 8 morts I
"J'étais présent à Oran entre lo 8 février et le 10 octo­
bre 1962. A cette époque, j’étais militaire appelé et mon
bureau se trouvait boulevard Joffre au 6c,no étage de l'im­
meuble de transit et du Tribunal militaire. Je faisais partie
de l’Antenne du Commandement supérieur du Sahara com­
mandé par le capitaine Raffat. J'étais en subsistance à
Châteauneuf. Je faisais donc chaque jour le trajet qui
consiste à traverser la Place d'Armes et à remonter le boule­
vard Joffre.
"Le 5 juillet, j'étais au bureau comme d'habitude. Dès
huit heures du matin, une grande effervescence régnait car
les musulmans : hommes, femmes et enfants descendaient
vers la Place d'Armes. Ce qui m'avait frappé c'était le nom­
bre d'enfants avec des chemises blanches sur lesquelles il y
avait l'étoile et le croissant vert. Des voitures bondées circu­
laient avec des banderolles et les occupants criaient: "Algé­
rie ya ya".
"Je suis descendu une vingtaine de minutes sur le
boulevard. Une jeune fille arabe en me regardant d'un air

164
moqueur m'a dit : "Bon voyage !"
La place d’Armes ne suffisait pas à contenir cette foule
exhubérante. Toutes les rues annexes étaient bondées.
Tout à coup, peu de temps avant midi, des coups de feu ont
éclaté. Aussitôt, ce fut la panique. On entendait partout des
cris. En regardant avec précaution par la fenêtre du 6cmo
étage, j'ai vu le brusque reflux des arabes qui remontaient
en courant le boulevard Joffre. Des coups de feu sporadi­
ques continuaient mais il était impossible de localiser les
tireurs. Les membres du F.L.N. avaient leurs armes et
tiraient, parfois sur les terrasses. De véritables crises d'hys­
térie ont commencé. Des femmes musulmanes, visage
complètement dévoilé, trépignaient sur place et criaient des
"you-you”. A ce moment là, j’ai vu un groupe d'arabes qui
poussaient devant eux un Européen de 30 ans environ qui
avançait, les bras en l'air. Il avait la chemise complètement
arrachée et sa poitrine ruisselait de sang. Deux arabes le
forçaient à avancer avec des poignards très effilés. Tout à
coup, l'Européen se mit à courir et se précipita vers l'entrée
du Tribunal militaire. Il réussit à entrer mais les arabes
allèrent le rechercher. Ils se déchaînèrent alors sur lui à
coup de poubelles et l'achevèrent un peu plus loin.
"Un peu plus haut, un membre du F.L.N. avait le canon
de son révolver braqué contre la tète même d'un Européen.
Au bout de quelques minutes, il le fit monter dans une
camionette avec d'autres Européens.
"Pendant ce temps, les coups de feu crépitaient de plus
en plus fort et de plus en plus nourris. Un membre du F.L.N.
avait installé son fusil mitrailleur au milieu du boulevard et à
plat ventre arrosait les façades des immeubles.
"En face de moi, quelques Européens ont réussi à pren­
dre refuge dans l'immeuble du Service Social des Armées. Il
faut dire que le capitaine responsable de ce service était à la
porte et faisait signe aux Européens de le rejoindre. Ensuite,
il dût user de toute son autorité pour empêcher les per­
sonnes de sortir car elles auraient été immédiatement
massacrées.
"Ce n’est que vers 15 heures que l'on commença à voir
une accalmie. A ce moment une voiture de l'armée fran-

165
çaise annonça par haut-parleur l'établissement du couvre-
feu. Tout était devenu désert. Une auto-mitrailleuse
française s'installa au bas du boulevard Joffre. Vers 16
heures, j'ai rejoint Châteauneuf. Un peu avant d'arriver,
une voiture bondée d'arabes en armes a surgit d’une rue.
J’ai eu le réflexe de me mettre derrière un arbre au moment
de son passage.
"Il faut rendre hommage au capitaine responsable du
service social des Armées qui a sauvé par son initiative
beaucoup de vies humaines".

166
Témoignage de Monsieur Robert VALE
Assureur, commandant de réserve

(Témoignage cité dans l'article du journaliste Claude PAIL­


LAT intitulé : "Le jour où Oran fut livré" paru dans "Le
Méridional-La France" du samedi 24 juin 1972)

"Le 5 juillet vers 10h30, M. VALE se rend auprès du


capitaine P..., un camarade de guerre et parrain de son fils,
qui commande une compagnie de zouaves installée près de
la ville Nouvelle habitée par des musulmans. Sur sa route,
l'assureur croise une foule de femmes et d'enfants arabes
descendant vers les quartiers européens. Pas d'incident au
P.C. du capitaine P..., la garde est doublée tandis qu'on
aperçoit deux mortiers de 60 mm, bien camouflés en batte­
rie. Tout est alors calme aux approches du camp. Quelques
passants à l'extérieur. Au loin les rumeurs de la manifesta­
tion musulmane.
"Vers midi, M. Valé quitte le capitaine P... et regagne le
centre d’Oran pour un déjeuner. Arrivé à hauteur du cinéma
Rex, il entend des explosions qui semblent provenir de
pétards dont raffolent les arabes et dont ils ont fait une
grosse consommation depuis le 1er juillet. Mais la masse
sur laquelle il tombe n'est pas joyeuse, elle est en proie à la
peur. Tout le monde se bouscule. Les musulmans ont une
arme à la main, souvent un couteau. Quelques uns font
signe à M. Valé de changer de route. Remontant boulevard
Joffre, la fusillade s'intensifie car c'est bien de cela qu'il
s'agit et non de pétards. Les manifestants tirent en l'air
tandis que la panique grandit dans la foule. A grands coups

167
d'avertisseur, M. Valé se fraie un passage vers le boulevard
de l'industrie. Deux voitures le précèdent. Coups de feu sur
les véhicules, dont l'un des conducteurs touché, s'affaisse
au volant, tandis que la voiture désemparée s'écrase contre
un mur. Se souvenant de la proximité d’un autre poste de
zouaves, au lycée Jules Ferry, et dont le capitaine V... est
également un ami, l'assureur tente de le rejoindre pour s'y
mettre à l'abri.
"L'officier écoute les explications de M. Valé alors que
des balles s'écrasent sur des immeubles avoisinants. A
13h30 la compagnie est en alerte, reliée aux autres unités
d'Oran par téléphone militaire et par radio. Et toujours à
l'extérieur des clameurs, des coups de feu. Deux reporters
de Match, revenant d'un reportage à Oujda sur les troupes
de Ben Bella qui s'apprêtent à entrer en Oranie, sont sauvés
in extrémis. Des toits du Lycée on a quelques aperçus du
massacre. Ainsi une Européenne qui sort sur son balcon du
boulevard Joseph Andrieu est-elle abattue. De même pour
un homme qui à plat ventre sur son balcon et puis se
redressant un moment est tiré comme un lapin.
"La fusillade est alors systématique sur toutes les
ouvertures des immeubles où se sont réfugiés des Pieds-
Noirs. Là c'est un musulman qui se débat au milieu de la
foule en délire. Réussissant à rejoindre les grilles du lycée
en hurlant des appels au secours, son corps s'écroule dans
une mare de sang. Vers 15 h, toujours selon M. Valé, l'in­
tensité de la fusillade augmente encore, on entend même le
crépitement d'armes automatiques.
Interrogé sur ce qu'il va faire, le capitaine V.. réplique
qu'il "a des ordres formels de ne pas sortir de son cantonne­
ment, afin de ne pas laisser supposer qu'il y a eu provoca­
tion et d’éviter tout incident. "Il ajoute qu’il a "essayé de
joindre le général Katz". Il ne répond pas, on dit même qu'il
est à la chasse. En fait, Katz déjeunerait à la base aérienne
de La Sénia où, averti des événements, il aurait répondu à
un officier : Attendons 5 heures (17 heures) pour aviser !
"Vers 17 heures, la fusillade se calme. On voit alors des
troupes F.L.N. accompagnées de civils en armes entrer dans
les immeubles et en ressortir en encadrant des Européens,

168
femmes, hommes, enfants, vieillards. Où les emmène-t-on?
Que va-t-on en faire ?
"Au commissariat central, où se sont réfugiés d'autres
malheureux Pieds-Noirs, un tri est opéré par les musul­
mans. Les uns partent et on n'aura jamais plus de leurs
nouvelles, d'autres, et sans qu'on sache pourquoi sont sau­
vés par un commandant F.L.N. qui vient demander aux
zouaves du lycée Jules Ferry de les évacuer. Une navette
entre les deux locaux s'instaure, par voitures pour ramener
les femmes et les enfants; les hommes arrivent à pied
"hagards et hébétés”. Un silence étrange s'abat peu à peu
sur ce quartier d'Oran.
Vers 18 h, M. Valé quitte le capitaine V... pour rejoindre
un autre cantonnement militaire : pas question en effet de
se hasarder en ville. Sa voiture est encadréepar deux jeeps.
Sur sa route, des débris de meubles, du verre brisé, des
étuis de cartouches, du sang. A un croc de la boucherie, près
du "Rex", il aperçoit, pendue par la gorge une des victimes
de ce massacre. Un peu plus loin, c'est un cadavre dépas­
sant d'une poubelle, la gorge ouverte d'une oreille à
l'autre".

169
Témoignage de Monsieur Paul OLIVA
Inspecteur principal des Télécommunications
(Direction Départementale des P.T.T.)

"Ce matin-là, vers 9 heures trente, des groupes com­


pacts d'Algériens, encadrés de scouts des deux sexes,
habillés aux couleurs vert et blanc, défilèrent devant l'hôtel
des Postes, Place de la Bastille. Si la masse était indiffé­
rente, quelques énergumènes cependant ne nous épargnè­
rent pas des gestes pour les moins désobligeants. Pour
éviter tout incident, les volets de la direction furent fermés.
Une immense clameur s'élevant et ma curiosité prenant le
dessus, j'aperçu à travers les interstices d’un volet, un
jeune Algérien se hissant au sommet de la longue rampedu
pavillon fixer un petit carré vert et blanc. Je me trouvais à ce
moment là dans le cabinet du Directeur Départemental qui
m'avait fait appeler. Il me pria de régler un différent au
central téléphonique, rue d'Alsace-Lorraine. De nom­
breuses opératrices refusaient de pénétrer dans l'immeuble
et plusieurs autres avaient spontanément abandonné leur
position de travail. Rendu sur place, j'obtenais des préci­
sions. Les C.R.S. français qui avaient à charge la protection
du bâtiment, faisant preuve sans doute d'excès de zèle,
vérifiaient le contenu des sacs à main des agents féminins
allant prendre leur service, exigeaient la présentation
renouvelée d'une pièce d'identité des agents masculins
appelés à pénétrer et à sortir de l'immeuble, en tenue de

170
travail à différentes reprises, pour éxécution des travaux
prescrits de raccordement des câbles. Des explications qui
me furent données, j'ai principalement retenu ce commen­
taire /'Nous acceptons d'être contrôlé par les A.T.O. (police
du F.L.N.) puisqu'ils sont les vainqueurs mais pas par les
C.R.S. car ils n'ont plus qualité pour celà. “C'était la démis­
sion de la France dans la pensée de cet agent dont les
propos étaient d'ailleurs approuvés par la grosse majorité
de ses collègues qui m'entouraient (1). Je me présentais
alors au planton, demandant à parler au responsable. Ce
dernier s’abrita derrière les ordres reçus et me donna
l'adresse de son commandant d'unité. Voulant pénétrer à
mon tour dans le central en vue d'inciter les réfractaires à
me suivre, je dus me soumettre à une fouille sommaire
accompagnée d'excuses fort courtoises. Je fis demi-tour et
invitai mon chauffeur à me conduire au casernement des
C.R.S. Quelques centaines de mètres plus loin, la circula­
tion devenait très difficile. Une marée humaine occupait les
rues. Toute la population musulmane des environs immé­
diats de la ville et vraisemblablement des douars pas trop
éloignés s'était joint aux habitants des quartiers arabes
d’Oran. Les agents (A.T.O.) s'efrorçaient de canaliser cette
multitude. Je commençais à avoir quelque appréhension.
Mon chauffeur me dit brusquement Je ne veux pas aller
plus loin
“Quatre mois et demi avant, notre Président directeur
départemental, M. DEMARE avait été tué à bout portant au
moment où il sortait du véhicule conduit pas ce même
chauffeur. Je compris très bien sa réaction et acquiesçais,
ce qui me parut le plus sage.
“De retour dans mon bureau, après un bref compte-
rendu verbal à mon supérieur, je visai comme chaque jour à
la même heure, les minutes des correspondances rédigées
par les sections des télécommunications. Quelques coups

RI line faut pas oublier que les C.R.S. français s'étaient rendu coupables de
contrôles musclés et de perquisitions sans douceur ainsi que de nom­
breuses arrestations, interrogations et internements d'Européens durant
les mois précédents.

171
de feu se firent entendre à plusieurs reprises mais j'étais
habitué depuis de nombreux mois à des tirs sporadiques.
"A 11 h55, soit dix minutes de retard sur l'horaire nor­
mal de fin de vacation du personnel sédentaire de la Direc­
tion, j'abandonnai mon bureau pourprendre le volant de ma
voiture en stationnement rue Ramier. Les coups de feu
étaient plus fréquents et de moins en moins lointains. Ils se
précipitèrent. La panique commençait à gagner les gens. Je
fis monter dans mon véhicule une infirmière du Service
Social des P.T.T., Mme PONS et son fils qui demeuraient à
proximité de mon domicile (Groupe de Lattre deTassigny).
Un groupe de trois automobiles allant dans la même direc­
tion se constitua. J'empruntais spontanément un sens
interdit pour gagner du temps. Dans la ville, la fusillade
s'accentuait.
“Après maintes hésitations, vers 15h, je repris le che­
min de mon bureau. Ma ligne téléphonique n'ayant pu
encore être rétablie (plasticage fin juin au central automati­
que), j'ignorais tout de la situation. Les rues étaient
désertes. J'entendais des coups de feu que je localisais aux
alentours de l'Hôtel des Postes. L'inquiétude me gagna.
“Un Européen, en observation au seuil de sa maison,
rue Mirauchaux, ne put me fournir la moindre indication.
Tout à coup, un jeune Européen d'une quinzaine d'années,
dévalant à pied une rue transversale en pente me cria :
“Sauvez-vous, les soldats FLN tirent sur tout le monde

“Je pris mes jambes à mon cou et cherchais à pénétrer.


dans trois immeubles successifs. Les portes d’entrée
étaient fermées à clef. Je réussis à m'engouffrer dans une
quatrième. Je me trouvais dans une cour intérieure, genre
patio. Je grimpais au 1cr étage. Je fus entouré de commères
qui me posèrent toutes à la fois une foule de questions.
J'étais haletant. On me fit entrer dans un appartement et
boire un verre de rhum. Un an plus tard, à La Rochelle, je
devais incidemment retrouver l'une de ces charitables
personnes.
“Lorsque le calme parut régner et me souvenant que
dans le quartier le réseau téléphonique était partiellement

172
rétabli, j'obtins une communication avec la Direction des
P.T.T. C'est un de mes collègues qui me répondit. Ils étaient
enfermés dans les services. Les ordres étaient de demeurer
chez soi. J’appris ainsi l'arrestation d'une trentaine de fonc­
tionnaires et agents dans la cour même de l'Hôtel des
Postes.
‘'Vers treize heures, des cars de police patrouillèrent
dans la ville. Leur hautparleurdiffusait un communiqué : En
accord avec les autorités algériennes, l'ordre dans les quar­
tiers européens serait assuré par la gendarmerie française.
Des applaudissements nourris saluaient chaque annonce.
"Le lendemain 6 juillet, c'était devant la Direction des
P.T.T. le rassemblement de tout le personnel européen de la
ville. La grève spontanée, sans mol d'ordre syndical était
totale. Mon directeur me pria d'assurer les fonctions de
Directeur adjoint en l'absence du titulaire du poste : Mon­
sieur Roger JOURDE. Nous rimes le pointde la situation. Par
télex, nous rendîmes compte des événements : 12 Musul­
mans en uniforme et en armes avaient pénétré la veille vers
12 heures dans la cour du bâtiment. Ils avaient tiré en l'air
quelques rafales d'intimidation, puis avaient conduit au
Commissariat Central, 35 personnes prises au hasard.
C’était au moment du repas à la cantine des P.T.T. et des
changements de vacation, dans différents services, c'est-à-
dire à un instant particulièrement propice. La grève se pour­
suivit toute la journée sauf en ce qui concerne notre petit
état-major qui s'efforcait de recueillir des éléments d'infor­
mation. Peu à peu, la vérité se fit jour. Nous dressâmes une
liste des disparus. Par la suite, après diverses fluctuations,
sont chiffre définitif devait être arrêté à neuf.

"Quelles furent nos autres informations ? Il ressortit


que les "personnes arrêtées furent libérées le jour même
vers 16 heures 30, grâce à l'intervention d'officiers français
(zouaves). Mais aucune autorité civile valable n'était en
fonction. La Suisse, la Finlande, la République Dominicaine
avaient au moins un représentant consulaire. Le consul de
France et son personnel n'était pas encore en place. La
France cédait la nouvelle préfecture de 18 étages et l'an-

173
cienne de 4 étages à l'administration algérienne : elle man­
quait donc de locaux.
"Monsieur JOURDE, Directeur départemental adjoint,
s'était rendu du Commissariat central à l'Hôtel des Postes. Il
avait fait monter à bord de sa 403 deux de ses voisins :
Monsieur DAVO, inspecteur central et Madame BETTAN,
contrôleur principal (épouse d'un instituteur, mère de 4
enfants). Depuis, plus de nouvelles de ces 3 disparus.
"Un agent technique stagiaire. Monsieur LEGENDRE à
Oran depuis un mois, circulait dans une artère passante, la
rue de Mostaganem. Il fut blessé à la joue par une balle et
conduit à l'Hôpital civil par deux de ses collègues. Notre
assistante sociale dépêchée le lendemain à cet établisse­
ment, n'a pas trouvé trace du séjour de l'intéressé. Il serait
encore porté disparu.
"Je n'ai plus présent à la mémoire les noms des 5
autres disparus. Je me souviens d'un facteur, père de 3
enfants, a qui j'avais facilité le déménagements d’Aïn-Kial à
Oran. Sa place était jalousée. Il avait subi des menaces
avant le scrutin sur l'indépendance.
"J'ai personnellement aidé un jeune agent d'exploita­
tion à rédiger son rapport. Bouleversé, il était incapable
d'écrire. Il m'a relaté que, réfugié dans un couloir, des
Musulmans armés avaient invité à les suivre les per­
sonnes appartenant à la police ou à la magistrature.
"L'un de mes collègues. Inspecteur principal : Mon­
sieur CASTELLANO avait été entouré d'Algériens. Les
mains liées derrière le dos, il avait subi sarcasmes, crachats
au visage et coups de pieds aux fesses. Amené en camion
dans un local et sa qualité ayant été connue il fut l'objet
d'une allocution d'un lieutenant de l'A.L.N. On lui deman­
dait de comprendre son rôle et ses devoirs dans l'Algérie
nouvelle qui manquait de techniciens (1).
"Le secrétaire fédéral F.O. des P.T.T., M. Emile ECOF-
FET, qui devait embarquer dans l'après-midi du 5 juillet,

(1 ) Comparer ce témoignage.à celui de Monsieur Antoine Martinez à propos de


son cousin Philippe CASTELLANO. p. 158.

174
pour passer son congé annuel en métropole, fut entouré
dans la matinée par une bande d'énergumènes musulmans
alors qu'il était au volant de son auto. La présence bien
opportune d’un petit porteur de télégrammes arabe qui
intervint auprès des agresseurs lui sauva sans doute la vie.
Monsieur ECOFFET, en bras de chemise, sans bagage, sans
véhicule et sans pièce d'identité gagna la France par le
premier courrier maritime qu'il put emprunter.
"Personnellement, je fus frappé par la disparition d'un
cousin germain : Monsieur Jules GALINDO, brigadier de
police, père de 3 enfants. Il avait été muté en France et
persuadé qu'il n'avait rien à redouter, il avait le 5 juillet
continué à procéder à la passation des services au garage de
la police.
"Aussi le 7 juillet, la grève du personnel des P.T.T.
persistait, le chef de cabinet du premier I.G.A.M.E. algérien
se rendit auprès de mon directeur. Je fus chargé des
contacts entre grévistes et l'autorité préfectorale. Nos
entretiens avec le personnel furent pathétiques. C'était
pour tous les Européens la hantise d'être pris dans une
souricière. Nous réussîmes à faire promettre publiquement
(dans la cour de l'Hôtel des Postes) au chef de cabinet que
tout agent muté ou devant prendre son congé en France ne
rencontrerait aucune difficulté pour son départ. Quelques
reprises de service s'en suivirent, et jour après jour des
réfractaires regagnèrent leur bureau d'attache. Mais tous
les agents en congé en France faisaient parvenir des certifi­
cats médicaux et d'autres dont le tour de départ arrivait
pouvaient emprunter sans encombre bateau ou avion. Les
effectifs étaient plus qu'insuffisants. Tous les télégrammes
en provenance ou à destination de la France étaient chaque
soir transportés par avion en raison de l'insuffisance en
personnel qualifiée et de l'accroissement subit du trafic
consécutif aux événements, aux retards dans l'achemine­
ment postal et au nombre restreint d'installations télépho­
niques en service. De nombreux bureaux de poste durent
être momentanément fermés.
"Le 18 juillet, un coup de téléphone du chef du centre
de tri postal Oran - S( Charles, Monsieur Gabriel SEGURA,

175
m'informait, en tant que Directeur départemental des P.T.T.
par intérim, de la disparition d'un préposé conducteur. Mon­
sieur René TOURNEGROS. Quelques jours avant, il accom­
pagnait à l'embarquement son beau-frère. Monsieur LOPEZ
lorsqu'à la grille du port des A.T.O avaient invité les deux
hommes à les suivre.
"La 4 CV du manquant avait été aperçue en stationne­
ment devant la nouvelle préfecture. Le Directeur des P.T.T.
n'ayant pû réussir à se mettre en rapport avec l'I.G.A.M.E.
ou son secrétaire général (maitre Ben Abdella, un des
défenseurs à Paris d'Ahmed Ben Bella) contacta Monsieur
Ben Bassal Benouada, agent du central télégraphique
d'Oran en disponibilité depuis 6 ans et qui devait être
nommé directeur départemental au départ du titulaire
français.
"M. Ben Bassal fit connaître qu'il s'agissait d'UNE
AFFAIRE MINEURE qu’il convenait de considérer d’ores et
déjà comme classée. Elle fut en effet définitivement classée
le 15 août 1962, lorsque, dans une citerne abandonnée à 15
kms d'Oran, une patrouille de soldcts français devait décou­
vrir parmi des cadavres ceux de viM. TOURNEGROS et
LOPEZ. Le corps de M. TOURNEGROS, le crâne fracassé et
les deux avant-bras coupés, fut identifié grâce aux
sequelles d'une intervention chirurgicale à la plante des
pieds".
Interrogé sur le point de savoir s'il avait existé sur les
toits de la poste centrale d'Oran un emetteur de T.S.F. et si
ce poste avait dès midi, émis des appels au secours, le
témoin, M. Paul OLIVA répondit que la rumeur en circulait
effectivement les jours suivants.
Ce point paraît aujourd'hui certain : voir à ce sujet
l'article de Claude PAILLAT paru dans "Le Méridional-La
France" le samedi 24 juin 1972 : Annexe III.

176
Témoignage de Monsieur Sydney Zémor
Directeur d'une agence de publicité

Extrait du livre de Gérard Israël


"Le dernier jour de l'Algérie Française
Edition Robert Laffont

"Au numéro 11 du boulevard Clémenceau, Sydney


Zémor, qui dirige une importante agence de publicité,
décide de sortir. Sa sœur est allée à la plage, sa mère est en
France depuis quelques semaines. Il a toutes les peines du
monde à ouvrir la porte de l'immeuble où il habite. Dès qu'il
y parvient, trois ou quatre femmes musulmanes basculent
en riant dans le couloir. La foule est tellement dense qu'il
peut à peine sortir. Il se glisse littéralement le long des
vitrines des magasins. La foule arabe est chaude, elle
l'écrase cependant. Tout le monde est joyeux. Enfin il réus­
sit à se dégager et parvient jusqu'à la rue Jacques. Là il n'y a
presque personne, en quelques minutes il se trouve au bout
de la rue d'Arzew à l'immeuble "Ramuntcho'' de construc­
tion toute récente. C’est là que se trouve l'appartement de
son oncle. Il a reçu pour mission de faire l'inventaire des
meubles qui peuvent encore s'y trouver après la perquisi­
tion d'une patrouille de C.R.S. et la visite de cambrioleurs.
Voilà une saine occupation pour ce jeudi 5 juillet. Il est midi
moins dix.
"Sydney Zémor a achevé son petit travail d'inventaire.
A vrai dire, il ne reste pas grand chose de l'appartement de
son oncle. Il tente de téléphoner chez lui pour savoir si sa
sœur est rentrée de la plage.
C’est l’heure du déjeuner. L'appareil reste muet. Il sourit et

177
raccroche. Au dehors se dit-il, la fête continue, on
entend au loin une série de détonations... des pétards.

"Sydney Zémor est surpris de trouver la rue d'Arzew


complètement vide. Que se passe-t-il ? Pas une voiture, pas
un homme, pas une femme. Il a l'impression qu’il se passe
quelque chose places des Victoires, des tirs en rafales sont
audibles. Il décide de rentrer chez lui en passant par le
Front-de-Mer. Toujours rien, aucune âme qui vive. Arrivé
square Lyautey, devant l'immeuble "Panoramic", Zémor
hésite à traverser à découvert. Il longe les allées qui entou­
rent la place. Enfin un bruit de voiture, c'est un camion de
livraison du "Sucre algérien". Sydney regarde passer le
véhicule qui le double. Un Européen est au balcon du rez-
de-chaussée d'une maison.
- Que se passe-t-il ?" demande Zémor.
- "On ne sait pas, la radio vient de dire qu'il se passe
des événements graves à Oran, mais on ne sait pas quoi’’.

"Il continue son chemin. Sa petite taille se découpe de


façon disproportionnée dans l'avenue vide de toute
présence.
"A cent mètres en avant, à l'angle du boulevard
Laurent-Fouque et du boulevard Front-de-Mer, le camion
de sucre algérien est arrêté. Un homme armé le contrôle.
"Zémor se dit qu'il ne peut que continuer à avancer. Il
parcourt dix, vingt, trente mètres. Il est ennuyé d’avoir sur
lui une carte d'identité vierge du fameux cachet : "A voté”. Il
n'a pas voté. Et si cela allait lui attirer des ennuis ?
"Plus que trente-cinq mètres, trente mètres.
L'Arabe le voit enfin.
Sydney continue d'avancer. Il distingue l'uniforme de
l'homme, sa mine inquiète. L'Algérien hurle un ordre en
arabe et épaule son fusil.
Sydney avance toujours, croyant que l’autre veut se proté­
ger avant de le fouiller. L'arabe arme son fusil. Il vise lon­
guement. Sydney ne veut pas y croire. Le coup part. Zémor
reste un instant les bras en l'air. Il recule, il n'est pastouché.

178
Le soldat tire à nouveau., Sydney toujours indemne se tasse
dans le coin d'une porte d’immeuble. Il frappe sans violence
à la vitre. Et si le tireur avançait jusqu'à lui ?... Une minute
passe. La porte s'ouvre, une petite fille de douze ans lui
laisse le passage. C'est la fille de la concierge. Une femme
se précipite vers Sydney un verre d'eau à la main. "Je n'ai
pas de cognac, excusez-moi". Il y a là plusieurs Européens
dont deux jeunes pieds nus. Ils allaient à Aïn-el-Turck, les
Arabes leur ont pris leur 4CV et leur ont tiré dessus.
Il est une heure quarante cinq minutes.
"Zémor se demande encore pourquoi l'Arabe ne l'a pas
poursuivi. Les deux garçons lui expliquaient que l'homme
était en train de garder cinq Européens alignés le long d'un
mur du boulevard Laurent-FouquequeZémor n'avait paspu
voir. Poursuivre Sydney, c’était laisser cinq Européens
s'échapper.
"Un homme sur un scooter arrive du boulevard Front-
de-mer. On ne peut le prévenir du danger qu'il court, il a déjà
franchi le carrefour et s'est engagé boulevard Laurent-
Fouque. Un autre véhicule arrive lentement.
C'est une voilure de police. Des Algériens en civil la
conduisent. Il est trois heures et demie. Un haut parleur
annonce que le couvre-feu est instauré à Oran avec effet
immédiat et jusqu'à nouvel ordre. L'avis est répété en arabe.
Sydney Zémor et les deux jeunes gens pieds nus ne
veulent pas passer la nuit dans un couloir, sans manger,
sans dormir. Ils décident de sortir. Sydney se dirige vers le
centre, les deux autres vers Gambetta à l'est de la ville.
Zémor se retrouve à nouveau seul dans ce désert urbain. Il
s'engage dans la rue de Mulhouse, puis longe les murs du
boulvard de Metz. Rien...
"Arrivé au square Cayla, il aperçoit la rue d'Alsace-
Lorraine entièrement vide, la rue de la Vieille-Mosquée l'est
également. Il continue par la rue Bugeaud. A l'angle de la
rue Jalras, une Simca grand large surgit brusquement. Une
tête connue : le pharmacien Vallier.
- "Que se passe-t-il ? Je rentre de la plage, vous êtes la
première personne que je rencontre".
-"Je ne sais rien.

179
On tire sur les Européens, il y a le couvre-feu".
- "Vous voulez monter ?".
- "Non merci, je suis presque arrivé". Zémor pense
qu'il est plus en sécurité à pied. Il remonte la rue d'Isly. Dans
l'axe de la rue El-Moungar, il aperçoit un char français.
"Il y a seulement cinq jours, la vue d’une unité de
l'armée française l'amenait à changer de chemin. Parmi les
Oranais, la peur de la rafle était un sentiment quotidien. Il
suffisait de se trouver dans un café, un cinéma, dans un
magasin, pour que les hommes de Katz bouclant le quartier,
capturent tous les adultes mâles et les entraînent dans les
stades sportifs de la périphérie. Là, on gardait tout le monde
trois ou quatre jours, en plein soleil presque sans rien à
boire ni à manger.
"Aujourd'hui la rafle est faite par les Arabes. Les Fran­
çais seraient-ils devenus à nouveau des alliés ? Il ne peut
pas en être autrement. Zémor marche au milieu de la chaus­
sée et se dirige droit vers le char. Il demande à un lieutenant:
- "Est-ce-que je peux passer ?".
- "Çà dépend où vous allez".
- "Chez moi, boulevard Clémcnceau".
- "Vous n'y pensez pas ! C'ost là-bas que çà se passe.
Allez plutôt au lycée Lamoricière et demandez la protection
de l'armée.
Il va être quatre heures.
"Le lycée est à cent cinquante mètres. Zémor redes­
cend la rue El-Moungar. Il se demande si les militaires vont
vouloir le prendre sous leur protection. Pendant des mois
l'armée a été l'ennemie des Oranais.
"Sydney se retrouve maintenant devant la porte du
lycée qu'il n'a pas franchie depuis près de vingt ans. La
sentinelle le fait entrer avant qu'il ait le temps d'ouvrir la
bouche. Dans la grande cour, des unités de l'armée sont au
repos. Il y a des chars, des faisceaux d’armes, des hommes
qui se promènent les mains dans les poches.
"Ne restez pas là, entrez dans la cour intérieure".
"Zémor passe devant la loge du concierge. A l'époque
de son enfance, un Corse exerçait cet office. Il était la

180
terreur des retardataires. Sydney entre dans la cour d'hon­
neur du lycée : un immense quadrilataire entouré de cou­
loirs de marbre surmonté par des piliers de brique rouge.
Tout ici semble avoir perdu de sa grandeur.
"Dans la cour, au moins deux cent Européens, hommes
et femmes sont là, abattus, assis sur des caisses de limo­
nades, certains parlant fort, d'autres visiblement accablés
par les minutes qu'ils viennent de vivre.
"Dans un coin, un officier interroge les Pieds-Noirs et
prend des notes. De l'autre côté, des soldats vendent des
casse-croûtes et de la bière chaude. Oui, il faut payer.
Zémor se souvient qu'il n'a rien mangé de consistant depuis
la veille. Il est inquiet pour sa sœur.

"Dans la cour d'honneur du lycée Lamoricière des


groupes se forment autour de ceux qui racontent leur aven­
ture, d'autres se rassemblent devant la porte principale. Ils
peuvent jeter un long regard sur le boulevard Galliéni. A un
moment des sentinelles affolées courent vers le bâtiment :
une patrouille de l'A.L.N. arrive, cachez-vous, ne vous mon­
trez pas. Les Européens sont repoussés vers le fond de la
cour. Zémor est scandalisé. "Ma parole, mais ils seraient
capables de les laisser venir nous chercher jusqu'ici sans
réagir" I. Un désespoi: pesant s'abat sur les Pieds-Noirs.
"Un jeune homme qui était resté silencieux jusque là
raconte qu'il déjeunait dans un restaurant de la rue de la
Fonderie. Tous les consommateurs, cinq ou six, avaient été
tués sur place. Il avait été lui-même oublié.
"Un homme plus âgé, que Zémor connaît de vue, dit que
quatre Européens avaient été pendus à un croc de boucher
dans le quartier de la marine.
"Une agitation se produit autour d'un officier qui vient
de pénétrer dans la cour. Zémor lève la tête. "On va vous
rapatrier en France".
"Tout le monde se lève et se presse contre l'officier. Il
force la voix : "Il y a un bateau qui lève l'ancre dans la soirée,
tous ceux qui veulent embarquer n'ont qu'à me suivre. "De
toutes parts, des mains se lèvent. Les célibataires sont tous

181
volontaires. "Et nous ?" Qu'allons-nous devenir ? Nous ne
pouvons pas partir et nos familles ?" crie quelqu’un.
"Nous allons vous raccompagner chez vous" répond
l'officier. "Mais n'oubliez pas que ce pays est indépendant
et que nous ne pouvons pas grand chose pour vous".
"Déjà les candidats au rapatriement "vulgaire" se ras­
semblent. C'est la catastrophe, personne n'aurait pu imagi­
ner, même au plus fort de la bataille, devoir quitter Oran
dans ces conditions. Des camions démarrent. Zémor
regarde ces gens, ils sont pour la plupart en chemisette,
pantalon et sandalettes. Us n'ont rien sur eux que leurcarte
d'identité et quelque argent. Sydney pense que si l'armée
en arrive à évacuer des gens comme çà, comme s'il y avait le
feu dans une maison, c'est que la situation à Oran et dans
toute l'Algérie doit être bien plus grave qu'il ne le pensait.
"Sydney en tant que vieil Oranais connaissant parfaite­
ment la ville, aide l'officier chargé de ramener les réfugiés
jusque chez eux à établir un itinéraire économique en fonc­
tion des demandes. Quelques instants plus tard, Zémor
monte à côté du chauffeur et lo petit convoi démarre. Il
prend à droite en sortant du lycée, passe devant la
S.O.T.A.C, la station d'autobus pour la plage, remonte la
rampe Valès et débouche dans une place d'Armes déserte.
Le chauffeur se retourne vers les gens qui descendent là.
"Engouffrez-vous chez vous rapidement. Ne regardez ni à
droite ni à gauche".
Et le camion repart vers le boulevard Clémenceau.
"A quelques mètres du n° 11 où habite Sydney, il y a un
barrage F.L.N. Le chauffeur fait un signe amical. Il demande
à Zémor de lui indiquer l'endroit exact où il veut descendre.

-"Dès que vous aurez quitté le camion, je ne pourrai


plus rien pour vous, ce sont les ordres".
-"Même si les types me tirent dessus ?".
"Nous n'y pouvons rien. Sautez et disparaissez, c’est
votre intérêt".
Zémor remercie le chauffeur, fait un salut de la main
aux autres personnes transportées et court jusque chez lui.
Il ouvre son appartement. Il y a un mot sous la porte. Il pense

182
à sa sœur. Non, ce n'est pas son écriture. Il lit :"ouvrez-vite,
nous sommes des Européennes”. Il éclate en sanglots.
Qu’ont dû devenir ces femmes ? se demande-t-il.
"Au bout d'un long quart d'heure, il remarque que la
salle à manger est criblée de balles. Il y a des impacts sur
tous les meubles, dans les murs, au plafond. Zémor entend
dans la rue le bruit caractéristique d'un convoi de camions.
Il sort sur le balcon, c'est la gendarmerie mobile française. Il
descend. Des factionnaires en Képi sont devant sa porte.
''On peut sortir ?”.
-''Oui, nous assurons l'ordre depuis cinq heures du
soir”.
-”Ah, très bien”.
-''Vous êtes contents de nous voir maintenant, il y a
trois jours vous nous tiriez dessus”.
-"C'est vous qui nous avez mis dans cette situation. On
vous disait bien que ce serait çà l'Algérie Algérienne”,
répond Zémor en remontant chez lui. Les G.M. prennent
position dans toute la ville. Comme par miracle, les F.L.N.
ont disparu. Le général Katz a obtenu, enfin, que la respon­
sabilité de l'ordre lui soit confiée pour les jours qui vien­
nent...".

183
MORTS QU DISPARUS
LE 5 JUILLET 1962 A OR AN
AGUILLAR
Marcel

habitant 30 Avenue de Saint-Eugène à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

ALBERGE
Etienne

habitant 5 Rue Shneider à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

186
ALEMAN
Charles

habitant Gendarmerie Square Garbé


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

AMAR
Pierre

habitant 13 Rue général Brune à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

ANTON
Michel

habitant 13 rue général Brune à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe l)

187
ARANDA
Alfred

37 ans (né le 1er novembre 1925 à Aïn-el-Arba)

Disparu le 5 juillet 1962, Avenue d'Oudja, à proximité du Cinéma


Rex
Démarches faites à la Croix-Rouge et à la Préfecture d'Oran
(sous contrôle arabe)
Lettre à Madame Mitterand
Témoignage : de Mme Vve Jean ARANDA, née Hortense de
LORENZO, mère du disparu.

ASNAR
Moïse

Mort le 5 juillet 1962 à l'hôpital civil d'Oran

Témoignage : Liste des morts européens à l'hôpital civil d'Oran.


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

ATTILANO
Juan

Mort le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste des morts européens à l'hôpital civil d'Oran


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

188
BEDOCK
Adolphe

habitant 22 Boulevard du 2emo Zouave d'Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

BEDOCK
Moïse

habitant 22 Boulevard du 2cmo Zouave à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

3ELTRAN
François

habitant Cité Lauriers roses Bâtiment C1 à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

Témoignage : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

BERNABEU-MURCIA
Florence

habitant Rue Claverie - Cité Protin à Oran


Disparue le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

189
BERTOMEU
Henri

habitant 37 Rue Marcel Cerdan à Oran

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

BENOÎT
Eugène

Adjoint Forestier
58 ans (né le 07.01.04)
habitant 37 Avenue Albert 1er à Oran
Disparu le 5 juillet ! 962

TÉMOIGNAGES : Liste de "Echo d'Oran


(Annexe î)

Témoignage de Monsieur Marcel LAFRAND :

"Agent technique Forestier à Thiersville, déjà replié dans ce village


depuis la Maison forestière de Saf Saf, réfugié avec mon épouse
et trois jeunes enfants (4, 3 et 1 an) chez ma mère et mon frère au
31 de la rue Valentin Haüy, de la Cité Maraval à Oran, nous
sommes restés calfeutrés, portes et volets fermés à attendre. Un
voisin musulman ami s'étant chargé de nous ravitailler en
cachette. Nous avons appris par la suite le carnage opéré au
centre-ville, dans certains quartiers et au Petit Lac.

"M'étant rendu Rue Colombani où se trouvait le siège de la


Conservation des Éauxet Forêts, c'est à ce moment que j'ai appris
l'enlèvement le 5 juillet donc à son domicile, de Monsieur Benoit
Eugène, à l'époque Adjoint Forestier né le 7 janvier 1904".

190
BETTAN
née BENGUIGUI
mariée, mère de 4 enfants
Contrôleur Principal des P.T.T.
habitant 9 Boulevard Maryse Bastié à Oran
Disparue le 5 juillet 1962

enlevée avec M. Jourde et M. Davo dans la 403 de M. Jourde


après 16h30

TÉMOIGNAGE : du Dr Louis Bettan son fils et de M. Paul Oliva


Liste de l’Echo d'Oran
(Annexe I)

BENYAMINE
Salomon

iviort le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens de l'hôpital civil


d'Oran
Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

BERNABEU
Thomas

habitant 6 Rue Macé d'Oran


Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

191
BLANCHARD
Pierre
habitant 3 rue Brancion à Oran
Disparu le 5 Juillet à Oran

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

BLASCO
Victor
habitant 25 Rue Cavaignac à Oran
Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

BOTELLA
Joseph

Mécanicien chez Citroën


habitant Delmonte

Disparu le 5 juillet 1962

192
BREUIL

enlevé le 5 juillet 1962 vers 15 heures au domicile


de M. Jourde, Square Maryse Bastié

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Marcel Bellier à M. Paul Oliva :

"J’ai très bien connu M. Jourde et il m'est arrivé d'aller le voir


quelques fois à son bureau mais plus souvent chez lui, Square
Maryse Bastié, et je connaissais aussi très bien M. Breuil que le
F.LN est venu chercher chez M. Jourde, le 5 juillet 1962 vers 15
heures".

Monsieur et Madame BREUILH


Robert

habitant 13 Rue Damas - Cité Petit à Oran


Disparus le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

CADERA
Entrepreneur de Transports

habitant Choupot à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

193
CAMPOS
Raymond

habitant Avenue Jules Ferry à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

CHARLES
Louis

habitant Cité Perret - aile 2 rue René Bazin à Oran

Disparu le 5 juiliei 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe !■

CHERUBINO
Gérard
employé de Banque
18 ans
habitant 9 rue d'Orléans à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

TÉMOIGNAGE de M. Robert Arnoux


(Page 119)

194
CARATINI
Georges

28 ans né le 9 mars 1934 à Alger


habitant 30 rue de l'Arsenal Oran Marine

Profession : Chauffeur
Disparu le 5 juillet 1962
enlevé en même temps que M. Joseph Quintana, au cours
de son travail, vers le Boulevard Front-de-Mer

TÉMOIGNAGES : Madame Charles Caratini, mère du disparu


Monsieur Fernand Caratini, frère du disparu
Attestation de M. Claude Chayet, Consul général de France
à Oran en date du 27 août 1962.
Lettres de M. Jean de Broglie en date du 5 mars 1964 et
du 24 septembre 1965.
(Annexe IV)

CHLOUCH
Mouchy

habitant 3 Rue Lamoricière à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

195
COURETTE
Roger

27 ans
marié, 1 enfant
habitant les Abdellys (Tlemcen)
Disparu le 5 juillet 1962
enlevé entre St Louis et Oran

TÉMOIGNAGES : M. Meunier qui les tenait de la sœur du disparu


Mme Mauricette SCHARFFE

Liste de l'Echo d'Oran : erreur sur la date :


donné comme disparu le 6 juillet.
(Annexe I)

"Je suis en mesure, après renseignements obtenus de la famille


de vous donner les précisions ci-après :
Il s'agit de Roger COURETTE, des Abdeîlys (région de Tlemcen)
disparu entre Saint-Louis et Oran, la 5 juillet 1962. C'est en
partant sur Oran qu'il a été enlevé. I: était âgé de 27ans, marié et
père d’un enfant".

COVIAUX
Roger

habitant 3 place Laurice à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

196
DAVID

Commerçant en articles de voyages


Magasin Boulevard Joffre à Oran

Mort le 5 juillet 1962


pendu dans son magasin vers 10h30

TÉMOIGNAGE : Gérard Israël dans son livre :


"Le dernier jour de l'Algérie Française"
Editions Robert Laffont, page 277.

DAVO
Honoré

Inspecteur central des P.T.T.

Disparu le 5 juillet 1962


avec M. Jourde et Mme Bettan après 1 6h30
dans la 403 de M. Jourde

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
TÉMOIGNAGE de M. Oliva
(Page 170)

DESSOLA
Jean-Pierre

habitant rue Valentin Haüy - Maraval à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGES : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
TÉMOIGNAGE de M. Jean Barthes
(Page 124)

197
DOMENEGUETTY
Louis

Commandant de l'aéroport civil de La Sénia

Disparu le 5 juillet 1962 sur la route d'Oran à La Sénia

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Maurice Brunetti

"... évoque cettefunestejournéedu 5 juillet où, avec tant d’autres


martyrs, mon oncle Monsieur Louis Domeneghetty a été enlevé
en se rendant sur le lieu de son travail. Il était alors commandant
de (‘Aéroport civil de La Sénia où sa présence était indispensable
pour l'évacuation dans les moins mauvaises conditions possibles
des milliers d'Oranais qui s’y pressaient".

DUPRAT
Rémy

55 ans
Monteur chez Renault

Disparu le 5 juillet 1962


au Pont Henric Hue

TÉMOIGNAGE : M. Paul Avon (oral)

FABRE
Gaston

habitant 32 Rue Alexandre Dumas à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

198
FAGET
Lucien

57 ans (né le 18.08.05 à Mercier-Lacombe)


agriculteur à Saint-André de Mascara

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé avec son frère Marcel à bord de son auto 825 J 9 F

TÉMOIGNAGE : Coupure de journal : demande de ren­


seignements de l'ANFONOMA section canton de Fréjus
(Annexe V)

FAGET
Marcel

49 ans (né le 2.03.13 à Thiersville)


habitant 13 Rue Cavaignac à Oran

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé avec son frère Lucien à bord de leur auto 825 J 9 F

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
Coupure de journal : demande de renseignement de l’ANFA-
NOMA, section canton de Fréjus
(Annexe V)

FELLOUS

Cafetier

mort le 5 juillet 1962


d’une rafale de mitraillette dans son café vers 10h30

TÉMOIGNAGE : Gérard Israël dans son livre :


"Le dernier jour de l'Algérie Française"
Editions Robert Laffont, Page 277.

199
FERNANDEZ
Albert

ancien tailleur
policier

habitant rue du Sergent Bobillot à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Lettre de Monsieur Jean Barthe


(Page 124)

FERRIO
Jean

employé de l'Hydraulique de Mostaganem

Disparu le 5 juillet 1962


à Oran avec M. Henri Prudhomme

Ils ont été vus pour la dernière fois Boulevard Hippolite Giraud
vers 15 heures.

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Jean Prudhomme


(Page 225)

200
FLANDRIN
Armand

Commerçant

habitant 8 Rue Sidi-Ferruch à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

aurait été blessé place de la Bastille ou 2 Rue Cavaignac à Oran


emmené à l'hôpital civil, soigné puis enlevé par les fellaghas.

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
TÉMOIGNAGE de Mme R.F.
(Page 133)

GALERA
François

habitant 12 Rue Duperre - Saint-Michel à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d’Oran


(Annexe I)

201
GALINDO
Jules

Brigadier de Police
marié, 3 enfants

Disparu le 5 juillet 1962

Vu pour la dernière fois aux garages de la Police

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Paul Oliva


(Page 170)

G ARC» A
Alphonse

Eckmüih
Disparu le 5 juillet 1962

GARCIA
Armand

Mort le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l’hôpital civil


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

202
GARCIA
Joseph

57 ans (né le 5.11.05 à Oran)

Employé à la Base Aérienne d'Oran

habitant Rue Hérédia à Saint Eugène Oran

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé avec son neveu M. Jacquemain Cyr sur la route d'Oran
à La Sénia vers 13 heures à bord de leur auto 403 noire
N° 822 EA 9 G

TÉMOIGNAGE : Coupure de journal : demande de renseigne­


ments de l'ANFONOMA, section canton de Fréjus.
(Annexe V)

GARCIA
Marcel

Instituteur

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

203
GAUCIRON
René

Sûreté Urbaine
habitant Rue René Etienne

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

GENRE

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste rie l'Echo d'Oran


(Annexe i}

GIL
François

habitant 3 rue Saint-Saens - quartier Maraval à Oran


Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

204
GIMENEZ
Ignace

habitant 20 Rue de la République à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

GIMENEZ
Joseph

Boulanger
habitant Eckmulh - 8 Rue Marie Feuillet à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

GONZALES

Poissonnier au Tlelat

Disparu le 5 juillet 1962

Mme GRIGUER
Solange

Disparue le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

205
GUERRERRO
Pierre-Louis

Mort le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l'hôpital civil d'Oran


Echo d’Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

GUILABERT
Roger

Inspection des Douanes

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

GUIRADO
René

probablement originaire de Philippeville


Agent des Douanes

habitant Caserne des Douanes

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

206
HERBAUD
Gaston

habitant 15 Rue Sergent Blandan à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

HERNANDEZ
Joseph

habitant Eckmulh

Disparu le 5 juillet 1962

HIDALGO
Paul

habitant 4 rue René Etienne à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

HUSTE
Christian

habitant 39 Rue général Claverie - Cité Protin à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

207
JACQUEMAIN
Cyr

27 ans (né le 20.5.35 à Wallers (Nord))


Marié
Employé à l'E.R.M. d'Oran

habitant Cité Robespierre Saint Eugène à Oran

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé avec son oncle M. Joseph Garcia sur la route d'Oran
à La Sénia, à bord de leur auto 403 noire n°822 EA9G,vers13h.

TÉMOIGNAGE : Lettre de Mme Vve Cyr Jacquemain

"Suite à l'article paru dans "La Voix du Nord", j'ai l'honneur de


vous communiquer les renseignements suivants, concernant la
disparition de mon époux lors des événements du 5 juillet 1962 :
Mon mari Cyr Jacquemain a été porté disparu le 5 juillet 1962
dans les circonstances suivantes : Il a quitté son domicile le 5
juillet 1962 à 13 heures pour conduire son oncle Joseph Garcia
domicilié Rue Hérédia à St Eugène, nous habitions d'ailleurs Cité
Robespierre à St Eugène. Ils étaient à bord d'une 403 noire
immatriculée 822 EA 9 G et ne sont jamais reparus à ce jour.
Les différentes démarches entreprises sont restées sans
réponse mais pour les besoins du livre, je vous les
communique :
- Démarche auprès du Commissariat d'Oran,
- Audience auprès du Commandant de l'Armée régulière à
Oran.
Jamais rien n'a été entrepris après pourtant bien des promesses.
— Avis de recherche déposé auprès du Consul de France à
Oran, en déposant notamment des photos d'identités,
— Démarches entreprises auprès de la Croix-Rouge de
Genève.
Pas plus de résultat et toujours un mutisme complet".
Coupure de journal : demande de renseignements de
l'ANFANOMA, section canton de Fréjus
(Annexe V)

208
JOURDES
Roger-Louis

Directeur adjoint des P.T.T.

Disparu le 5 juillet 1962

Arrêté avec 34 autres personnes dans la cours de l'hôtel des


Postes près de la cantine des P.T.T. et emmené au Commissariat
central, a été libéré et revint à l'Hôtel des Postes où il prit dans sa
voiture 403 M. Davo et Mme Bettan. Tous trois ont disparu après
1 6 heures 30.

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Paul Oliva


(Page 170)
Liste de l'Echo d'Oran
(Annexe I)

Il y a divergence sur le prénom, M. Oliva dit Roger, l'Echo dit


Louis. Il s'agit pourtant à coup sûr de la même personne, son titre
de Directeur Adjoint des P.T.T. en fait foi.

JUNIOT
Paul

Agent des P.T.T.

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

209
LAFUENTES
Diego

habitant Eckmulh

Disparu le 5 juillet 1962

LA LANCE
Marcel

marié à une sage-femme


Originaire de Cassaigne
habitant Os an
Employé à l'hôpital civil

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Amédée Salcedo

LAURES
Gustave

Attaché de Préfecture - Service des Rapatriés


au Consulat d’Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

210
LEGENDRE
Agent Technique stagiaire

Disparu le 5 juillet 1962


Blessé à la face, rue de Mostaganem, conduit à l'hôpital Civil
et soigné, en disparaît.

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Paul Oliva


(Page 170)

LEHRE

Mort le 5 juillet 1962


à i'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l'hôpital civil d'Oran


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

LENORMAND
Jean

habitant 19 Avenue d'Oujda à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

211
Madame LEVY
née BENKIMOUN

Morte le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l’hôpital civil d'Oran


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

LOPEZ

habitant Rue braza

Disparu le 5 iui’-iet 1962

TÉMOIGNAGE : Lettre de Jean Barthe


(Page 124}

LOPEZ
Henri

habitant 3 Place des Quinconces à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

212
LOPEZ
René

Electricien
habitant Eckmulh

Disparu le 5 juillet 1962

LORENTE
José

habitant Cité La Fontaine à Oran

Dkzcaru le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe l)

MACROM
Henri

Travaillant Rue de Nancy Miramar à Oran

Habitant 4 Rue Commandant Dummont (Bel Air) à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

213
MANCHON
Jean

habitant 20 Avenue Guynemer Gambetta à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d’Oran


(Annexe I)

MANOGIL
Vincent

Mort le 5 juillet 1962


à l’hôpital civil d’Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l’hôpital civild’Oran


Echo d’Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

MANUEL
Francisco

Mort le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d’Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens de l'hôpital civil


d’Oran
Echo d’Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

214
MARTIN
Joseph

habitant 1 rue des Flandres - Eckmuhl à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

MARTINEZ
Ernest

22 ans

menuisier (ancien élève du centre professionnel Karguentah


d'Oran,
section menuiserie)

habitant 5 Rue de Valence Lamur à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Guy Abat, sur un témoignage de


M. François Martinez, frère du disparu.

MARTINEZ
Ernest

habitant 14 Rue Rabelais à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

215
MARTINEZ
Fernand

Hôtelier - Restaurateur
habitant Hôtel Martinez 1 boulevard Georges Clémenceau à Oran

Mort le 5 juillet 1962


dans son hôtel

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l'hôpital civil d'Oran


Echo d’Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe il)
Avis de décès Echo d'Oran du même jour.

MARTINEZ
José

habitant 5 Rue Condorcet à Oran

Disparu !e 5 juillet 1362

TÉMOIGNAGE : Liste de i'Echo d'Oran


(Annexe I)

MARTINEZ
Michel

habitant 5 Rue Soleillet à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de I'Echo d'Oran


(Annexe I)

216
MASCARO

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé dans un restaurant grec Rue de la Fonderie à Oran

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. René GEHRIG, Consul de Suisse à


Oran.

MESMACQUE
Christian

18 ans

Disparu le 5 juillet 1962

Enlevé avec une dizaine de personnes

TÉMOIGNAGES : Lettre de Mme MESMACQUE, mère du disparu


"Mon fils a été enlevé ce jour-là avec la famille Ricard et depuis
plus rien. Je me suis heurtée à tant d'indifférence que cela fait du
mal...".
Lettre de Madame Félix Voile, marraine du disparu :
"Ce jour-là, mon beau et gentil filleul âgé de 18 ans a été enlevé
avec des amis dont une femme d'officier et ses trois enfants ; son
frère, père de quatre enfants. Le12 juillet, Christian a été aperçu
dans une cours d'une école au Petit Lac. Depuis, plus rien, RIEN,
RIEN, RIEN"

MIRA

Directeur de l'O.N.I.C.

Disparu le 5 juillet 1962

217
MOJICA
Jules-Louis

Hôtel Martinez 1 Boulevard Georges Clemenceau à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

MOLINES
Jean-Roger

habitant 10 Rue Henri Pc-incaré à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe i)

MORALES
José

habitant 1 Boulevard Henri Martin à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

218
MORRO
François

habitant 1 Avenue de Verdun à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

MULLER
Henri

32 ans (né le 26.4.1930 à Marck Allemagne)

Entrepreneur de transports
marié, 1 enfant

habitant 5 Avenue Albert 1er à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGES : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

Lettre de M. René Ferez, neveu du disparu :

"Tout d'abord au nom de ma tante. Madame Muller dont le mari a


disparu le 5 juillet 1962; ils habitaient Avenue Albert 1er à Oran. Il
s'appelait Henrich Franz MULLER, né à Marck en Allemagne le
26.04.1930. Il était entrepreneur de transport, marié, un enfant.
"J'ai personnellement entrepris auprès des autorités françaises
de l'époque en place tant à Oran (consul) qu'à Alger (ambas­
sadeur) ou saisi le Premier Ministre de l'époque. Monsieur Debré,
mais chaque fois la réponse fut qu'il ne pouvait s'intégrer dans les
affaires algériennes. Il en a été de même au sujet de la Croix-
Rouge et Française et Internationale.
"J'ai même saisi ('Eglise y compris cet évêque Ali Duval. Nous
sommes catholiques".

219
MOURMES
Pierre

Mort le 5 juillet 1962

hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens de


l'hôpital civil d'Oran
Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

NAVAB?eO
Germain

Conducteur de véhicules à •« c*.:j6gation des essences


de la

habitant Cité Bel Air à Oran

Disparu le 5 juillet 1962


à la sortie de son travail à 12 heures Camp du
Capitaine Vincent à Eckmulh

TÉMOIGNAGES : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
Lettre de Madame Vélasquez, sœur du disparu
Attestation de M. H. Hamon, Ingénieur de 1cre classe des Travaux,
Délégué des Essences de la 4emc Division. Direction des Essences
des Forces Armées Françaises en Algérie en date du 2 décembre
1963.

220
NAVARRO
Jean-Paul

habitant Résidence Jules-Ferry, Avenue Jules Ferry à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

NAVARRO
José

habitant Eckmuhl

Disparu le 5 juillet 1962

Madame ORIGUER
Solange

habitant 5 Rue Schneider à Oran

Disparue le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

O RTS
Antoine

habitant 76 Avenue Aristide Briant à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

221
PALUMBO
Nicolas Mario

habitant 10 Boulevard Laurent Fouque à Oran

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé dans un restaurant grec rue de la Fonderie à Oran

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


Lettre de Monsieur René GEHRIG, consul de suisse à Oran
(Page 143)

PAR DO
Raymonci-Eir.ïkï

Ecole Jean Zay - 91 Avence d’Oudja à Oran

Disparu le 5 juPk: 932

TÉMOIGNAGE : Liste de î’Echo d'Oran


(Annexe I)

PEREZ
François

23 ans
habitant 20 Avenue de la République à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

222
PEREZ
François

52 ans
habitant chez M. Jh. Martinez, "Le Building" Bât. A
16 Rue Molla à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

PEREZ
Pierre

habitant Assi Ben Arba

•ï'sparu le 5 juillet 1962

TÉMO-G/JAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

PEREZ-SANCHEZ
Juan

mort le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens de


l'hôpital civil d'Oran
Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

223
PIERRE
Xavier

Carrossier
habitant Eckmülh

Disparu le 5 juillet 1962

PRIEÏO
Grégoire

ancien douanier
habitant la Cité Douanière - Inspection des Douanes
nouvelle Route du Port à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
Lettre de Monsieur Jean Barthe
(Page 124)

224
PRUDHOMME
Henri Jean-Louis

41 ans (né le 15.09.1921 à Mostaganem)


Marié
Commis de l'hydraulique

habitant Immeuble de ('Hydraulique (entre Mazagran


et Mostaganem)

Disparu le 5 juillet 1962


avec Monsieur Jean FERRIO. A été vu pour la dernière fois
vers 15 heures Boulevard Hypolite Giraud à Oran.

TÉMOIGNAGES : Lettre de Madame Lucette Andréani


Lettre de Monsieur Jean Prudhomme, frère du disparu :
I "Je vous fais parvenir les renseignements sur la disparition de
mon frère : PRUDHOMME Henri Jean-Louis, né le 15 septembre
1921 à Mostaganem, commis de ('Hydraulique chargé de l'inté­
rim de la subdivision de Mostaganem en l'absence de l'ingénieur.
Monsieur Grosjean, en congé en métropole.
"Mon frère accompagné de Monsieur FERRIO Jean de l'hydrauli­
que mosta, également enlevé ce jour, devait contacter pour les
besoins du service, des Fournisseurs (Bornhauser et Molinari) et a
été vu vers 15 heures par Monsieur REZZI, IngénieurTPE à Oran,
Boulevard Hypolite Giraud.
"Mon père, Monsieur PRUDHOMME Henri, accompagné de M.
BENIZA, musulman ami de longue date de son fils, policier qui
regagnait son poste à Oran et moi-même sommes allés à Oran le
7 juillet 62, contacter le commissaire Principal de Police d'Oran :
BELKALAA Ben Amar, ami de mon père et de M. BENIZA, tous
trois ayant eu des responsabilités en sport 20 ans plus tôt. Nous
avons eu l'autorisation de consulter les registres de l'hôpital où
plusieurs centaines de noms de Français y figuraient et avons vu
dans un hangar 35 cercueils dont certains (5 ou 6) ne portaient
pas de nom, les victimes n'ayant pu être identifiées.
"Le 8 juillet, mon père et moi avons vu M. KADDOUR dit "Sidi",
joueur comme mon frère de l'équipe première de l'ISM et respon­
sable du bureau FLN ouvert en plein centre ville de Mostaganem.
Vers le 8 ou le 9 juillet un avis de recherche paraissait dans l'Echo
d'Oran.

225
"Ayant rejoint ma famille à Nantes le 20 juillet, mon père, seul, a
continué ses démarches dans tous les bureaux FLN de mosta et
des environs jusqu'au jour où un officier FLN est venu occuper
notre villa qui avait été pillée début juillet alors que nous atten­
dions mon frère chez lui, immeuble de l'Hydraulique entre Maza­
gran et Mostaganem.
"De Nantes, mon père a continué ses démarches voir liste jointe
avec le relevé des correspondances dont je détiens tous les
originaux".

226
QUINTANA
Joseph

Disparu le 5 juillet 1962


enlevé en même temps que M. Georges Caratini à Oran

TÉMOIGNAGES : Lettre de Mme Ch. Caratini


Lettre de M. J. Caratini

RAT
Emile

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGES : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

ROBLES
Edouard

Chauffeur du taxi n° 72

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d’Oran


(Annexe I)

RODRIGUEZ
(père)

Boulanger
habitant Eckmulh

Disparu le 5 juillet 1962

227

!
!
RODRIGUEZ
dit "Minute"

Mécanicien Chez Granel

Disparu le 5 juillet 1962

ROMERO
Christian

Quartier-Maitre

Mort le 5 juillet 1962


assassiné devant le 13 Rue Alsace-Lorraine à Oran à 14 h.

TÉMOIGNAGE : Mme Simone Radicich


"J'ai assisté, impuissante au 13 Rue Alsace-Lorraine à l'enlève­
ment de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards. Nous avons
par miracle échappé aux mains des assassins.
"Vers 14 heures, un quartier-maître de la Marine Nationale
d'Oran était sur une moto; il a été abattu d'une balle dans la tête;
je n'ai pu résister, je suis descendue dans la rue pour porter
secours à ce malheureux. Hélas il avait été tué sur le coup. Avec
Mme Labuxier, nous avons transporté son corps dans un garage.
J'ai pris ses papiers : "Quartier-Maître Christian ROMERO". J'ai
aussitôt téléphoné au Docteur Malméjac, Président de la Croix-
ROuge de l'Oranie, qui lui aussi dans son quartier ne comptait
plus les morts. (Note de la Rédaction : le Dr Malméjac résidait
Boulevard Charlemagne à Oran). Sur ces conseils, j'ai téléphoné
à l'Amiral, le mettant au courant desfaits. (Une ambulance ira sur
les lieux dès que la fusillade sera terminée).
"Vers 16 heures, une ambulance avec un jeune médecin militaire
était sur les lieux où j'attendais. J'avais noté dans quelles cir­
constances le Quartier-Maître avait été tué. Mon papier fut
déchiré par le jeune médecin qui m'a dit : "Nous avons reçu des
ordres très sévères d'avoir à ramasser les morts et les blessés
militaires sans aucun commentaires sur les incidents".

228
ROMERO
Julien

31 ans
de la D.C.A.N.

Mort le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l'hôpital civil d’Oran


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

ROS
André

habitant 1 Rue des Bienvenus Choupot à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

RUIZ
Jean

habitant 22 Rue Safrane à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

229
RUIZ
Pierre

habitant Rue Caveyran à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

SAEZ
Félix

habitant 1 Rue José”h v'xboi à Oran

Disparu le 5 ji.’J'j? 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de «'Echo d'Oran


(Annexe I)

SAGNIEN
Pierre-Jean

habitant 9 Rue d'Alsace-Lorraine à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

230
SALMENON
Jean

habitant 31 Rue Sergent Blandan à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

SIERRA ANTILLANO

habitant 6 Passage Germain à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMCiGf-iAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

SIGURET
Claude

habitant Cité Marine - Bât. A 612 - Valmy Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

231
SOLA
Manuel

habitant 5 Rue Ampère à Oran

Disparu le 5 juillet 1962


aurait été retrouvé mort dans le charnier du Petit Lac,
aurait été identifié par sa dentition.

TÉMOIGNAGES : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
Témoignages oraux émanant de la famille.

SOUMÂ
François

habitant 19 Rue de ('Arsenal à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

TAILLANT

Agent des P.T.T.

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Extrait d'une conférence faite au Rotary par


M. Robert Taulier.

232
TIZON
Juan

Mort le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens à l'hôpital civil d'Oran


Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

TORREGROSSA
René

Chauffeur

habitant Rue Bayard Eckmulh à Oran


Mort le 5 juillet 1962
lynché près de la Place d'Armes à Oran

TÉMOIGNAGES : Liste des morts européens à


l'hôpital civil d'Oran
Echo d'Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe 11)

Lettre de Mme A. Alias :


"Monsieur TORREGROSSA, Rue Bayard à Eckmulh à Oran, fut
lynché par une horde furieuse, près de la Place d'Armes, le jour de
l’indépendance à Oran".

233
TOUATI
Marcel

habitant 48 Rue de la Bastille à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

TREMINO
Guy

14 ans et 1 <f2

habitant 42 Rue Guillaume? Cité Protin à Oran

Disparu le 5 '.962

TÉMOIGNAGE : Liste -Écho d'Oran


(Annexe

U LP AT
Marcel

Instituteur à Vialar

habitant le logis familial moderne - Cité Maraval à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)
Témoignages oraux émanant de la famille.

234
UTRAGO
Alfred

habitant Résidence Perret Bât. E, Rue Colonel Moll à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

VALENZA
Joseph

hâort le 5 juillet 1962


à i'hôpital civil d'Oran

TÉMOIGNAGE : Lieu- «.-es morts européens à l'hôpital civil d'Oran


Ech«. J’Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

VALERO
François

habitant chez M. Cristobal, 1 Rue Pomel à Oran

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

235
VALLET
Alfred

59 ans
Chef comptable à la Gare Maritime d’Oran

Mort le 5 juillet 1962


égorgé

TÉMOIGNAGE : Oral de Mme Vallet aujourd’hui décédée.

VITE!
Gabriel

Disparu le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de i’Echo d’Oran


(Annexe I)

XAES
Moïse

Mort le 5 juillet 1962


à l'hôpital civil d’Oran
TÉMOIGNAGE : Liste des morts européens de
l’hôpital civil d’Oran
Echo d’Oran du 6 au 9 juillet 1962
(Annexe II)

YNIENTA
Roland

habitant 48 Avenue d’Oudja à Oran


Disparu le 5 juillet 1962
TÉMOIGNAGE : Liste de I’Echo d’Oran
(Annexe I)

236
MORTS ET DISPARUS AVANT ET APRÈS
LE 5 JUILLET 1962
ALMOZNI
Henri

habitant 6 Boulevard des Chasseurs à Oran

Disparu le 6 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

BELLOD

Agriculteur à Oued-Imbert

Disparu le 11 juin 1962


avec MM. CHEVILLARD Maurice et CARATON

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d’Oran


(Annexe I)

BIRBES
Paul

habitant Saint-Maur Oranie

Disparu le 12 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d’Oran


(Annexe I)

238
BOULE
François

habitant la gendarmerie de Dar-Beïda à Oran

Disparu le 7 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

CALATAHUT
Jean-Baptiste

habitant Boulevard du Corps Expéditionnaire français

Disparu le 14 mai 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

CARATON

Agriculteur à Oued-Imbert

Disparu le 11 juin 1962


avec MM. Maurice CHEVILLARD et BELLOD

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

239
CARBONA
M.

habitant les Amandiers - Stade Monréal


H.L.M. de la Police à Oran

Disparu le 1 mai 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

CASANOVA
Claude

habitant Rue Pelissier (près de J ônfJe de la Rue de la Bastille)


è Onm

Disparu le 1 S ium 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de.* l'Echo d’Oran


(Annexe i)

CHEVILLARD
Maurice

Agriculteur à Oued-Imbert Oranie

Disparu le 11 juin 1962


avec MM. BELLOD et CARATON

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

240
CASTELLO
Ange

50 ans
Marié, 4 enfants

Disparu le 7 juillet 1962


avec son neveu André Perez, en camion sur la route de
Bou-Tlélis à Misserghin, alors qu'ils allaient livrer
des pommes de terre et des tomates aux halles d'Oran

TÉMOIGNAGE : Lettre de son neveu René Perez :


"Malgré maintes visites aux prisons par nous-mêmes accom­
pagnés et avec "autorisation de l'A.L.N. après juillet 1962, nous
n'avons jamais pu avoir des nouvelles.
J'ai personnellement entrepris auprès des autorités françaises
de l'époque en pbce tant à Oran (Consul) qu'à Alger (Ambassa­
deur) ou saisi le Premier Ministre, M. Debré, mais chaque fois la
réponse fut qu'iis ne pouvaient s'ingérer dans les affaires algé­
riennes. Il en a été de même au sujet de la Croix-Rouge et
française et internationale.
Rentré en France, j'ai continué à écrire et intervenir et à aller au
Ministère des Affaires Etrangères quand, en 1968 ou 69, maman
reçut un avis d'acte de décès à titre "posthume” mettant fin à nos
recherches et bien sûr espoirs...''.

DAHAN
Elie Paul

habitant 7 Rue Floréal-Mathieu à Oran

Disparu le 26 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

241
DESMARETS
Jean-Jacques

Disparu le 27 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

DUMAS
Maurice

Chef-comptable - Centre de Réforme Agraire de Saïda

Disparu le 3 juillet 1962


entre Port-aux-Poules et Saïda

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d’Oran


(Annexe I)

GOMIS
Philippe

habitant Domaine des Andalouses - El-Ançor Oranie

Disparu le 25 avril 1962


avec M. Aimé MONTERO

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

242
JOVER
Henri

né le 31 octobre 1937
travaillant aux Ponts et Chaussées

Disparu le 21 mai 1962


sur la route entre Saint-Denis du Sig et Oran,
vers 11 heures du matin

TÉMOIGNAGE : Madame Gisèle Carasco, sa sœur.

LOPEZ
André

Epicier à Maraval à Oran


(Angle Rue Pierre Loti et Joseph Berthoin)

Disparu le 30 juin 1962


Vu vivant pour la dernière fois le 29 ou 30 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Jean Barthe


(Page 124)

LOPEZ
Joseph

habitant 2 Boulevard Lescure à Oran

Disparu le 30 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

243
LOPEZ

Beau-frère de M. René TOURNEGROS

Disparu le 18 juillet 1962


enlevé à la grille du Port d'Oran peu avant le 18 juillet 1962
Retrouvé mort le 15 août 1962
dans une citerne abandonnée à 15 km d'Oran

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Paul Oliva


(Page 170)

LESCAUER
Guy

Instituteur à l’Ecole 6..- Misserghin

Disparu le 6 ju?Urjt 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de i'Echo d'Oran


(Annexe I)

MERINO
René

habitant Rio-Salado Oranie

Disparu le 29 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

244
M1RAILLES
René

habitant 2 Boulevard Lescure à Oran

Disparu le 30 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

MONTERO
Aimé

habitant Durnaine des Andalouses - El-Ançor Oranie

Disparu le 25 avril 1962


avec M. Philippe GOMIS

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe l)

ORTEGA
Rosette

30 ans
Concierge du Stade de la Marsa
Mers-el-Kébir Oranie
Assassinée le 1er mars 1962 à 14 heures 30
avec ses deux enfants : Sylvette 5 ans et André 4 ans.

245
ORTEGA
Sylvette

5 ans
fille des concierges du Stade de la Marsa à Mers-el-Kébir

Assassinée le 1er mars 1962


(crâne fracassé contre les murs)
avec sa mère Rosette et son jeune frère André.

ORTEGA
André

4 ans
fils des concierges du stade de la Marsa à Mers-el-Kébir
Assassiné le 1er mars 1962
(crâne fracassé contre les murs)
avec sa mère Rosette et sa sœur Sylvette.

PERAL
Jeanne

habitant Maison Peral-Tlélat - Route de Sidi-bel-Abbès Oranie

Disparue le 14 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

246
PEREZ
André

26 ans (né le 7 décembre 1936)


habitant Bou-Tlélis

Disparu le 7 juillet 1962


avec son oncle Ange Castello en camion

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. René Ferez, son frère.


"Au sujet de mon frère, André FEREZ né le 7.12.1937 à Bou-
Tlélis, Algérie, où il habitait le jour de son enlèvement, le 7 juillet
1962 alors qu’avec notre oncle Ange CASTELLO âgé de 50 ans,
ils portaient un camion de tomates, pommes de terre aux halles à
Oran. Tous les deux ont disparu entre Bou-Tlélis et Misserghin".
(voir détails des recherches effectués à la page 241 concernant
M. Castello).

POMARES
François

habitant H.L.M. Gambetta Bât. 3 1ore cage à Oran

Disparu le 21 mai 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

POULONNOT
Guy

habitant 17 Rue Coulmiers à Oran

Disparu le 27 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

247
;
QESSARDIERE
Bernard

Disparu en juillet 1962


à Mostaganem dans son cabanon des Sablettes

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Louis Peyroltes, son beau-frère


"Disparition : Monsieur Bernard QESSARDIERE, mon beau-
frère, en juillet 1962, à Mostaganem, le soir, à l'heure du cou­
cher, dans son cabanon des "Sablettes”. On a trouvé le matin son
pyjama sur un lit défait.
Toutes démarches et enquêtes négatives. Considéré mort".

RAT
Henri

habitant 13 Rue Emile-Petit à Oran (fille)


et Maison Long h La Sénia

Disparu le» 27 juin ’i962

TÉMOIGNAGE : Liste de I'Echo d'Oran


(Annexe I)

RIOT
Pascal

né à Palaumet Bias (Lot et Garonne)

Disparu le 4 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de I'Echo d’Oran


(Annexe I)

248
ROQUES
Georges

36 ans (né le 1 septembre 1926 à Bou-Hanifia les Thermes)

Disparu le 8 juillet 1962


avec M. Claude Rouilly, son beau-frère
entre Bou-Hanifia et Dublineau

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. et Mme Emile ROQUES, ses parents.

ROUILLY
Claude

Disparu le 8 juillet 1962


avec son beau-frère, M. Georges ROQUES
■.-.rtre Bou-Hanifia et Dublineau

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. et Mme Emile ROQUES, parents de


Georges ROQUES.

RUBIO
Antoine

Instituteur

habitant Aïn-Témouchent

Assassiné le 5 juillet 1962

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Guy Abat :


"J'ai connu un jeune collègue instituteur, Antoine RUBIO, res­
ponsable des "Eclaireurs de France" à Aïn-Témouchent et trouvé
mort au fond d’un puit dans la région d'Aïn-Témouchent, ce 5
juillet 1962. Il était co-responsable des éclaireurs avec M. Marcel
BELTRAN, Chef de groupe et professeur d’espagnol au collège de
Témouchent".

249
i
RUIZ-SALMERON
José

habitant 1 Rue de Belma à Oran

Disparu le 25 avril 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l’Echo d'Oran


(Annexe I)

SANCHEZ
Bernabé

habitant Rio-Sasado Oranie

Disparu le 29 juin 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

SCHOUKROUN
Aron

habitant 21 Rue Compingui - Saint-Hubert à Oran

Disparu le 6 juillet 1962

TEMOIGNAGE : Liste de l'Echo d'Oran


(Annexe I)

250
SANCHEZ
Emile

57 ans
Marié, père de 3 enfants
employé de la Chambre de Commerce

habitant 13 Rue d'Auerstaedt à Oran

Disparu le 20 juillet 1962


pris à son domicile vers 11 heures par l'A.L.N.

TÉMOIGNAGE : Madame Emile Sanchez, son épouse :


"Mon mari Emile SANCHEZ, 57 ans, demeurant à Oran, 13 Rue
d’Auerstaedt, employé Chambre de Commerce, père de 3
enfants, a été p/Zs à son domicile le 20 juillet 1962, vers 11
heures selon les dires de témoins disparus depuis, qui l'ont vu
sortir de l'immeuble, le visage ensanglanté, entre des soldats de
l'A.LN. et emmené dans un fourgon (pour interrogatoire sur les
agissements de certains locataires de l'immeuble ai-je appris par
la suite).
"A cette date j'étais partie avec ma mère âgée et mon fils malade
me réfugier dans la famille et chez des amis.
Au su de l'enlèvement de mon mari, je me suis rendue pendant
deux ans, plusieurs fois à Oran où j'ai effectué des recherches
auprès des autorités civiles et militaires algériennes, la Croix-
Rouge française et internationale, auprès du Consul d'Oran M.
Chayet qui n'a entrepris aucune recherche.
Ci-joint, les photocopies des réponses me paraissant les plus
valables parmi toutes. Je sais que mon cas est, hélas ! celui de
bien d'autres familles mais si tous nos témoignages pouvaient
faire comprendre à ceux qui nous dénigrent les souffrances que
nous ne pouvons oublier et l'amertume de nos cœurs, je ne
regretterais pas vous avoir envoyé le mien''.
(Photocopies des recherches : Annexe VIII)

251

i
TIGERAT

habitant les Glycines à Oran

Disparu le 17 avril 1962

TÉMOIGNAGE : Liste de l'Echo d’Oran


(Annexe I)

TOURHEGROS
René

Préposé contk’î'îî-’ >?ux P.T.T.

Disparu le 16 ji’iüet 1962


ou peu avant

enlevé avec M. LOPEZ, son beau-frère à la grille du Port d'Oran


retrouvé mort le 15 août 1962, dans une citerne abandonnéeà 15
km d'Oran. Crâne fracassé, les deux avant-bras coupés. Identifié
par les séquelles d'une intervention chirurgicale à la plante des
pieds.

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Paul Oliva


(Page 170)

252
ZAPATA
Célestin

49 ans
marié, père de 5 enfants
Cafetier Boulevard Alexandre de Yougoslavie-Faubourg Lamur
à Oran

habitant la même adresse

Mme ZAPATA
Antoinette
45 ans
Disparus le 17 avril 1962
avec leur fils Lucien en voiture

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Joseph Mateo (dit Pepico) célèbre


joueur de tennis et de football à Oran

"Mon jeune beau-frère Célestin ZAPATA, âgé de 49 ans, frère de


mon épouse, avait son café et son logement au Boulevard Alexan­
dre de Yougoslavie, au faubourg Lamur.
Cette grande maison de deux étages était la propriété d'un certain
Benhabet, Préparateur en pharmacie, celui-ci s'était endetté
auprès de mon jeune beau-frère qui était son locataire d'une
somme importante de 200.000 Francs de l'époque.
Etant obligé d'abandonner son appartement et son commerce
comme nous-même et tous les Européens du village Lamur, il alla
se réfugier avec sa petite famille au Faubourg Choupot, famille
composée de son épouse née Antoinette POVEDA et de ses cinq
enfants.
Et ce jour fatal du mardi 17 avril 1962, il décida malgré le danger
qu'il pouvait courir d'aller rendre visite à son débiteur pour pouvoir
peut-être récupérer une partie de son argent. Avec sa camionnette
il partit avec son épouse et son jeune fils Lucien, âgé de 18 ans
rendre visite à M. Benhabed.
Arrivé sans encombre à l'avenue Alexandre de Yougoslavie, on
lui fit part que M. Benhabed était à l'intérieur du Faubourg Lamur.
N'écoutant que son idée fixe, et ne pensant à aucun moment au

253
danger il s'engouffra avec son épouse et son jeune enfant dans la
rue Er Rouaz. Hélas, à partir de là, on ne sut plus rien d'eux.
Alertés par notre famille de l'absence du retour de leurs parents,
décida, mon fils Pascal et moi de faire une démarche auprès de
ceux que l’on considérât comme les dirigeants du mouvement de
l'indépendance.
Bien estimés de toute la population musulmane du faubourg,
nous nous rendîmes au Faubourg Lamur où nous fîmes cordiale­
ment reçus et l'on nous promis de faire une enquête sur la dispa­
rition des nôtres.
On alla également au village nègre où à l'entrée de la rue Stora on
nous demanda l'objet de notre visite.
Là aussi on nous reçu aimablement et j'eus le plaisir de revoir
tous les anciens de l’U.S.M.O. et sélectionnés de football de
l’Oranie qui nous promirent de faire une enquête sur les dispari­
tions des trois membres de notre famille.
Et depuis, voila plus de vingt ans plus de nouvelles de nos dispa­
rus. Ont-ils été assassinés ? Sont-ils prisonniers ? Le mystère
reste entier.

ZAPATA
Lucien

18 ans
habitant Faubourg Lamur

Disparu le 17 avril 1962


avec ses parents M. et Mme Célestin ZAPATA
en voiture au faubourg Lamur

TÉMOIGNAGE : Lettre de M. Joseph MATEO, son oncle


(Page 253)

254
PROCÈS VERBAL D'ENQUÊTE

Une de nos lectrices nous a adressé ce document que


nous reproduisons. Le Huit Mai 1962, les enlèvements se
multipliaient. Le cessez-le-feu du 19 mars n'était observé
que par l'armée française qui ne pénétrait plus dans les
quartiers arabes où le F.L.N. faisait la loi. Les autorités
françaises s'acharnaient contre les pieds-noirs et l'O.A.S.
et la population européenne était ainsi prise entre deux feux :
Gardes mobiles. Gendarmes rouges appuyés par l'armée
multipliaient les perquisitions, les arrestations arbitraires et
les expulsions, sans oublier les vols sous le couvert du
couvre-feu et les déprédations volontaires dans les
appartements perquisitionnés. Le F.L.N. perpétrait en toute
impunité les enlèvements et les assassinats d'Européens
sans défense. Cependant il arrivait que les Gendarmes arrê­
tent un Musulman en flagrant délit de meurtre ou comme
c'est le cas ici, un homme qui se substituait à l'autorité
française encore en vigueur dans un secteur autre que les
quartiers arabes. Il est difficile de se faire une idée exacte de
la véracité des déclarations du Musulman interrogé. On
peut cependant en déduire que les autorités françaises
connaissaient les adresses des centres où étaient détenus
les disparus européens et l'identité de leurs tortionnaires ET
QU'ELLES ONT LAISSÉ FAIRE SANS INTERVENIR, et cela
depuis le 19 mars 1962 au moins et peut-être avant.

255
i
P.V. N° 658/R
DU 4 MAI 1962
GENDARMERIE NATIONALE
PROCES VERBAL D'ENQUÊTE PRÉLIMINAIRE
ARRESTATION DE CHOUAIL CHAIBA KADAY
Ce jour huit Mai mil neuf cent soixante deux
LAUDETTE Jean A/C O.P.J. Cdt. Brigade ORAN
HOEL Alexandre MDL Chef OPJ Cdt Brigade ORAN
CALLEJAS Maurice
CANOVAS Gilbert
DE VARGAS Joseph

EXPÉDITION... de la Brigade des Recherches


d'Oran,
Vu, les articles 17 à 19 et 75 du Code de Procédure
pénale, rapportons les opérations suivantes que nous
avons effectuées, agissant en uniforme et conformément
aux ordres de nos Chefs :
PRÉAMBULE
Le quatre Mai Mil neuf cent soixante deux, à seize
heures, s'est présenté à notre brigade un officier du
1/27cmo Régiment d'Artillerie. conduisant un individu
F.S.N.A. qu'il avait appréhendé au cours d’un contrôle
"Patrouille Mobile” vers 10 heures, alors que ce dernier
effectuait des contrôles et fouilles de véhicules civils circu­
lant avenue de Sidi-Chami à Oran.
Au moment de l'arrestation, il était vêtu d'une tenue de
toile kaki, coiffé d'un calot vert et blanc avec une étoile. Il
s'agit du nommé CHOUAIL CHAIBA KADAY, né le 20 mai
1936 à ORAN.
ENQUÊTE
Procédant à l’enquête, nous Gendarmes de VARGAS,
entendons :
CHOUAIL CHAIBA KADAY, né le 20 mai 1936 à ORAN, alias
"SI NACEREDINE” demeurant à la cité Sanchidrian, 6 rue
Agathe à Oran, fils de feu Abdelkader et de Chouail Chaiba
Zahya célibataire, qui nous déclare à 8 heures, le 5 Mai
1962 :

256
"Hier 4 mai 1 962, vers 10 heures, lorsque les militaires
m'ont appréhendé je réglais la circulation sur la V.O. N° 9 au
Petit Lac. J'étais vêtu d'une tenue militaire de toile kaki avec
insigne FLN et coiffé d’un calot vert et blanc frappé de
l'étoile et du croissant. Dans l'Organisation FLN, je suis chef
de la Police sous les ordres du responsable ATTOU, qui me
paye 30.000 anciens francs par mois.
"Mes fonctions au sein de cette organisation consiste :
1) à soigner les malades, en qualité d’infirmier
2) je m'occupe de la police du Petit Lac avec mon équipe, je
surveille la fouille des véhicules et des occupants de pas­
sage dans mon quartier, en qualité de lieutenant.

Pour ma part j'ai APPRÉHENDÉ UNE DIZAINE


D'EUROPÉENS, que j'ai conduitau centre médical du Petit
Lac auprès de ATTOU.
Parmi ceux-ci, il y avait :
MARTINEZ 50 ans, LOPEZ 35 ans, HERNANDEZ 32 ans,
MACIA 39 ans, GARCIA 40 ans, FERNANDEZ 27 ans,
LOPEZ 30 ans, GIL 55 ans, MARSIA 45 ans.
"Ces F.S.E. ont été ensuite dirigés par l'adjoint de
ATTOU surnommé "SI KADDOUR" au centre d’interroga­
toire, 23 rue Général Brossard à Oran.
"Les victimes étaient vêtues uniquement de leur panta­
lon et d'un maillot de corps; Elles ont subi les sévices sui­
vants :

Nombreux coups de cravache sur diverses parties du corps,


par le chef "NOUREDINE", arrosage d'eau à l'aide d'un
tuyau par "SI MOHAMES". Tortures à l'électricité par "SI
AISSA". J'ai assisté à ces supplices en tant que membre de
la Police F.L.N.
Les victimes criaient de douleurs.
"Il existe à la Cité des 4 chemins, rue 7 n° 220 des
"abattoirs" tenu par Lachcene Lahouari et son équipe.

Tous les gens ont été contrôlés et appréhendés par


Bélacène Lahouari dans le secteur de l'autoroute et de la
Cité des 4 chemins ont été directement dirigés aux
abattoirs.

257
"Là ils ont été étranglés ou égorgés par Bélacène
Lahouari, qui sans pitié puis jetés dans la Sebkra du Petit
Lac.
"Je n’étais pas présent lorsque ces victimes ont été
tuées, mais c’est Bélacène lui-même qui nous faisait part de
ses méfaits. Je compte environ 30 personnes du sexe mas­
culin assassinés par Bélacène Lahouari et son équipe sui­
vant les dires de ce Chef.
"Toute l’organisation FLN de la région dépend de l'ALN
mais nos membres agissent à leur guise.
"Chacun profite de la situation : suivant son rang et son
autorité, ATTOU a été récemment battu et blessé très
sérieusement par des Officiers de l'ALN pour sa conduite.
"Le Centre Médical du Petit Lac est tenu par le docteur
NOUVIAN 50 ans. Je connais aussi le Professeur JEAN-
NOT, 22 ans, qui doit instruire les jeunes musulmans.
Le 5 mai 1962 à 9 heures.
Lecture faite par moi de la déclaration ci-dessus, j'y
persiste et n'ai rien à ajouter, à y changer ou à y retrancher
(a signé au carnet de déclaration).
Vu les articles 63 et 65 du code de procédure pénale, pour
les nécessités de l'enquête nous estimons devoir retenir
CHOUAIL CHAIBA KADAY au bureau de la Brigade. Cette
mesure de garde à vue prend effet du 4 mai 1962 à 16
heures. De 16 heures le 4 Mai 1962 à 8 heures le 5 Mai
1962 CHOUAIL CHAIBA KADAY a bénéficié d'un temps de
repos de la chambre de sûreté de notre brigade. A 14
heures, nous procéderons à une seconde audition de
CHOUAIL CHAIBA KADAY, qui déclare :

S.I., les hématomes, ecchymoses et blessures que je


porte à la tête, aux poignets et au corps proviennent des
coups que j'ai reçu de la part de ATTOU et de l'ancien
"Fidai” BOUCEMA KADDA". Ils m’ont frappé pour mon
manque d'énergie au sein de l'organisation F.L.N.
"S.l je ne connais pas la destination des gens appréhendés
par notre organisation, je me contentais de conduire nos
prisonniers au Chef ATTOU et il m'arrivait souvent d'assis­
ter aux interrogatoires.

258
"MOHAMED BEN KADDA JEN''(Démon-diable)demeurant
au N° 10 de la cité du Gai Logis est le chef "Fidai" tueur de la
région, cité des Oliviers et du Gai Logis. Le chef des abat­
toirs a 5 hommes sous ses ordres qui sont : KADDOUR -
TAYEB -KOUIDER et AISSA et le FLN KADER. Ils sont tous
armés de P.A. 9m/m. Je sais qu'une vingtaine de F.S.E. et
une dizaine de F.S.N.A ont été tués par l'équipe de Bélacène
Lahouari. Ces chiffres ne sont qu'approximatifs. J'ignore si
des militaires ont été appréhendés par notre organisation et
s'ils ont été tués ou relâchés.
Le 5 mai 1962 à 14 heures 30.
Lecture faite par lui de sa déclaration, y persiste n'a rien
à y changer, à y ajouter ou à y retrancher. (Asigné au carnet
de déclaration).
''En raison des indices graves et concordants qui dans
l'état actuel de l'enquête existant contre "CHOUAIL
CHAIBA KADAY" de nature à motiver son inculpation pour
"Séquestrations arbitraires et complicité d'assassinats'', le
5 Mai 1962 à I 6 heures, nous portons ces faits à la connais­
sance de Monsieur le Procureur de la République d'Oran.
Ce magistrat nous fait part de nouveaux textes permettant
une garde à vue de quinze jours.
"Procédons une fouille à corps de CHOUAIL CHAIBA
KADAY, lequel n'a été trouvé porteur d'aucun objet dange­
reux susceptible de servir à la manifestation de la vérité.
"Le 5 mai 1962, à 19 heures, nous procédons à une
nouvelle audition de CHOUAIL CHAIBA KADAY, lequel n'a
été trouvé porteur d'aucun objet dangereux susceptible de
servir à la manifestation de la vérité.
"Le 5 mai 1962, à 19 heures, nous procédons à une
nouvelle audition de CHOUAIL CHAIBA KADDA qui déclare:

"Le 27 avril 1962 entre 12 et 13 heures, avenue de


Sidi-Chami, j'ai arrêté une dizaine d'européens, je ne
connais pas leur nom. Ils étaient dans deux voitures, il y
avait une simca grise où ils étaient 5 personnes, rien que
des hommes âgés de 25 à 50 ans. Nous avions mis des
pierres en travers de la route. Nous étions 6 policiers et la
foule évaluée à 60 personnes toutes musulmans. La foule

259

i
possédait des pierres, des bâtons ainsi que des couteaux.
Nos policiers et moi étions armés de beretta 9m/m avec
chargeurs pleins. Ces P.A. n'avaient pas de numéros.
C'est cette simca qui est arrivée la première sur le barrage.
La foule commença à jeter des pierres et à casser les vitres
de celle-ci. Les 5 occupants ont bien été massacrés par la
foule pendant 10 minutes. Au moment est arrivé une autre
voiture marque Versailles chargé de 5 occupants euro­
péens. Entre temps étaient passés d’autres voitures
conduites par des Musulmans que nous avions laissées
passer après contrôle.

Cette Versailles a fait l'objet également de jets de pierres de


la part de la foule, les occupants ont été massacrés aussi. Je
suis monté au volant de la Versailles en repoussant le
chauffeur. Un de mes policiers Mohamed Ben Driss, 22 ans
demeurant Bloc 13 n° 25 au Petit Lac à bord de la Simca.
Nous avons regagné le S.A.U. (Petit Lac) poussé par la foule
escortée par nos policiers, les occupants des voitures
n'avaient fait jusqu'à ce moment l'objet que de coups de
pierres.

Nous avons fait entrer les 10 occupants dans la salle de la


S.A.U., la foule est restée dehors. Elle voulait entrer dans le
bureau avec mes policiers, je l'ai empêchée.
"Kaddouri Mohamed, chef Fidai était là avec son équipe.
"Nous avons dû sortir des voitures les Européens en les
tirant par les bras, ils ne marchaient plus, ils étaient presque
morts à la suite des coups de pierre. Nous les avons allon­
gés les uns sur les autres en tas dans le bureau, ils respi­
raient encore. Kaddouri les a fouillés et leur a enlevés les
portefeuilles qu'il a gardé. J'ignore ce qu'il en a fait. C'est
alors que le grand patron ATTOU chef du secteur du Petit
Lac est arrivé. Il a fait venir une infirmière nommée Kheira.
Elle leur a pratiqué les premiers soins(mercurochrome). Par
la suite nous les avons conduits tous les 10 au centre
médical. Ils sont restés là une semaine. Lorsqu'ils ont été
mieux ATTOU les a interrogés leur demandant s’ilsfaisaient
partie de l'O.A.S. Evidemment, ils ontdit non et ATTOU lésa
relâchés, mais la foule venue nombreuse autour du Centre

260
les a immédiatement lynchés à mort à coups de pierres et de
couteaux.
“S.l, je l'ai vu, j'étais présent.
“S.l. la foule a embarqué les 10 cadavres sur une
camionette 203 peugeot bâchée et les a conduits à la Seb-
kra du Petit Lac, j'ignore l’endroit exact.
“S.l. les noms que je vous ai donnés dans la première
déclaration sont faux car je n'ai pas vu leur identité et je ne
leur ai pas parlé.
“S.l. je sais que de nombreux européens ont ainsi été
lynchés par la foule et qui même ont été conduits morts au
Petit Lac. Des femmes et même des enfants sont morts
ainsi, les véhicules de ces victimes sont gardés par nous et
les pièces de certaines servent à réparer les autres.
“Avant les 10 européens dont je viens de parler, j'en ai
attrapé d’autres dans les mêmes conditions. Je me sou­
viens plus particulièrement de 4 européens dans 2 véhi­
cules, l'une une dauphine rouge, l'autre une simca Aronde
ancien modèle. Ils avaient eux aussi été massacrés par la
foule à coups de pierres avenue de Sidi Chami. Eux aussi ont
été amenés à la S.A.U. du Petit Lac par moi et mes hommes
dans le but de les torturer à la cravache. Dans le bureau de
la SAU le nommé Mohamed les a arrosés d'eau. Nous ne les
avons pas attachés car ils étaient assomés et saignaient de
la tête, nous les avons mis torse nu et je les ai frappé avec
une cravache (nerf de bœuf). Cette arme est actuellement
dans mon bureau de la SAU. Durant un quart d'heure Kad-
douri et moi les avons frappés.
“S.l. Je les ai frappés parce que c'étaient des pieds-
noirs, j'ai reconnu que c'étaient des pieds-noirs parce que
l'un d'eux avait le cachet de l'O.A.S. imprimé à l'encre bleue
dans le dos. Les autres n'avaient rien mais je les ai frappés
aussi car ils étaient ensemble.
“Après les avoir frappés, j'ai sorti mon 9 m/m et j'ai tiré deux
balles à bout portant dans la tète sur deux d'entre eux,
Kaddouri a tiré de la même manière sur les deux autres
européens.
“Puis nos hommes ont embarqué les cadavres dans la
camionette Peugot 203 374 EX 9G qui se trouve encore à

261
l'heure actuelle au Petit Lac, Kaddouri a pris le volant et est
parti avec 6 hommes armés de beretta.
"C'est Kaddouri qui a pris là encore les portefeuilles.
S.l. J’ignore l'identité de ces victimes.
S.l. Je sais que sur les 10 premiers, 4 ont été égorgés par la
foule, mon camarade Abdelkader Ben Noucehn demeurant
à la cité des Oliviers me l'a dit et d'ailleurs ils étaient armés
de couteaux et de haches. Sur les 4 autres un seul a été
égorgé par Kaddouri.
C'est tout ce que j'ai fait depuis la deuxième fois que je
suis au Petit Lac. Il y a d'autres groupes qui font comme moi
la chasse avec la foule musulmane aux Européens.
"J'ignore combien ils peuvent en avoir tués. J'en ai vu 4
égorgés par Belkacem Laouar aux 4 Chemins comme je
vous l'ai déjà dit, rue 7 le numéro que je vous avais donné
est faux car je l'ignore. Belkacem en a égorgé 20 environ. La
pièce où ont lieu ces égorgements est grande, n'a qu'une
fenêtre qui donne sur la rue 7, pas de meubles, pas d'abat
jour. Les 4 corps étaient dans le fond de la pièce face à la
porte. Cette pièce est éclairée par une ampoule. Les murs de
cette pièce sont peints en rouge avec une bande noire près
du plafond qui est blanc.
"Au moment de mon arrestation par les militaires, je n'étais
pas armé, j'avais laissé mon révolver au bureau.
"Je sais aussi que ATTOU a torturé à l'électricité une
musulmance enceinte sous les yeux de son mari. Il a aussi
emprisonné des musulmans.
Le 5 Mai 1962 à 10 heures 30
Lecture faite par moi de la déclaration j'y persiste et n’ai rien
à y changer, à y ajouter ou à y retrancher. (A signé le cahier
de déclaration)
Le 7 Mai 1 962, à notre brigade, nous gendarme Calle-
jas entendons : ANTON Yvon né le 5 février 1951 à Oran qui
nous déclare à 11 Heures 15 en présence de sa mère
Madame ANTON Françoise :
Le mardi 17 avril 1962, je me trouvais dans le véhicule
de mes parents et avec eux lorsque passant Avenue de Sidi
Chami en direction de La Sénia un F.N.S.A nous a lançé une
pierre sur notre 4 CV Renault Grise, plus loin une voiture,

262
genre Aronde camionette, couleur bleu sale, toute rayée
(peinture enlevée) venant dans notre direction de marche
nous a dépassé et s'est mise en travers nous barrant la
route. Mon père qui conduisait a dû immobiliser notre voi­
ture pour éviter la collision. Il y avait une foule de gens
F.S.N.A. Parmi eux certains étaient porteurs de haches. Un
F.N.S.A s'est adressé alors à nous, nous ordonnant de des­
cendre. Mon père a mis pied à terre ainsi que ma mère
tandis que je descendais de la voiture. J'ai fait le tour du
véhicule vers l'arrière pour descendre ma petite sœur Joelle
âgée de 3 ans et demi. A ce moment précis, j'ai remarqué la
disparition de mon père. Ma mère était amenée par deux
musulmans que la poussaient vers la route principale du
Petit Lac, voyant cela ma petit sœur et moi avons suivi ma
mère et ses gardiens et les avons rejoints à l'hôpital du Petit
Lac. Nous avons été placés dans une pièce où il y avait un
tas de linge nous avons été libérés le soir même sous la
conduite d’un garde mobile.
Parmi toutes les photos que vous me présentez, je
reconnais formellement l’une d'elles qui représente le por­
trait du chef fellagha qui est venu nous rendre visite au
centre médical du Petit Lac (NOUREDINE, alias BENOUA-
CEUR, alias Si OMAR). Je n'ai plus revu mon père.
Le 7 mai à 12 heures.
Lecture faite par moi de ma déclaration ci-dessus, j'y per­
siste et n'ai rien à y changer à y ajouter ou à y retrancher.
(L'intéressé, mineur, n'a pas signé le carnet).
Même jour, même lieu, nous Gendarme CALLEJAS, nous
entendons :
ANTON Françoise, née de la CRUZ le 1/11 1929 à Oran,
demeurant Cité Jean de la Fontaine Bt C.A et Rue Président
Fallières à Oran nous déclare à 12 heures 30 : le 17 avril je
me trouvais dans le véhicule 4 CV Renault 729 DE 9C
conduit par mon époux. Nos deux enfants se trouvaient sur
la banquette AR. Nous roulions sur l'Avenue Sidi Chami en
direction de La Sénia, il était 8 h 30 environ lorsque au
milieu de cette artère un F.N.S.A. nous a jetté une pierre et
m'on mari a accéléré. Cent mètres plus loin une camionette
tôlée genre Simca ou Juva quatre de couleur bleu sale et

263
rayée de blanc nous a doublé et s’est mise en travers de la
route. A bord de ce dernier véhicule, il n'y avait qu'un seul
F.N.S.A. d’une trentaine d'année, brun portant une mous­
tache, mon mari a dû s'arrêter pour éviter le pire. La foule
musulmane s'est alors précipitée sur nous, du côté gauche
de la voiture un FNSA a frappé à la portière intimant l’ordre
d'ouvrir, ce que j'ai fait.

Il a alors jeté toutes les affaires et paquets que je tenais sur


mes genoux et a fouillé le véhicule. Sur son ordre, j'ai mis
pied à terre. J'ai immédiatement été isolée du reste de la
voiture. Deux musulmans m'ont pris par la main et m’ont
entraînée à vive allure vers leur hôpital. La foule se montrait
haineuse et voulait me battre. Durant ce trajet j'ai vu un
groupe de musulmans qui entraînaient mon mari et le frap­
paient violemment. A ce moment là, un camion G.M.C
militaire est passé sur le terre plein de l'hôpital et les
militaires m'ont regardée. Je leur ai fait signe “Au
secours I", les appelant désespérément, car j'avais alors
les mains libres, le camion a marqué un net ralentissement
les militaires m'ont regardée et sont repartis ! Avant d’en­
trer dans l'hôpital j'ai tourné la tête et j'ai vu mon mari par
terre et des arabes qui s'acharnaient sur lui. Puis on m'a fait
entrer dans une pièce avec mes 2 enfants qui me suivaient
librement. Vers 13 heures un gendarme mobile sans arme
est arrivé et j’ai été libérée avec mes 2 enfants, et 10
F.N.S.A. qui étaient détenus dans un autre local de l’hôpital.
Au moyen d'une jeep et de 2 halftracks nous avons été
dirigés sur le P.C. du Cdt HUGON, avenue de Sidi Chami
puis au Lycée Ardaillon chez les gendarmes mobiles. A 17
heures enfin j'ai pu rejoindre mon domicile.

Durant mon séjour à l'hôpital des fellaghas du Petit Lac,


plusieurs chefs FLN et des infirmières sont venus me rendre
visite, ils m'ont dit que je ne risquais rien, qu'ils m’avaient
placée là pour ma sécurité.
Parmi les photos que vous me présentez je reconnais for­
mellement l'une d'elle qui représente le portrait du chef
fellagha qui m'a parlé BOUMEDIENNE Ali, alias BENAOU-
MEUR, alias SI OMAR.

264
S.l. Je reconnais l'individu que vous me présentez et que
vous dites se nommer CHOUAIL CHAILA. Ce dernier était
parmi la foule et les individus qui m'ont arrêtée. Je l'ai revu
dans la cour de l'hôpital fellagha.
Ce jour-là vers 12 heures, l'un des membres FLN de cet
hôpital un européen d'origine métropolitaine est venu pren­
dre ses repas avec les autres malfaiteurs; je l'ai supplié de
me donner des nouvelles de mon mari. Il est sorti et quel­
ques instants après il est revenu en me disant que mon
époux se portait bien et qu’ils l'interrogaient.
J'ai vu un docteur européen âgé de 60 ans environ aux
cheveux blancs (Docteur NOUVIAN) qui s'occupait des
malades. J’ai conversé quelques instants avec lui, il m’a dit
qu'il était là depuis 2 mois mais ne m’a pas révélé son
identité.
Je n'ai plus revu mon mari ni notre voiture.
Je n'ai su qu'il y avait des européens prisonniers en même
temps que moi que lorsque nous avons été conduits ensem­
bles vers le PC du Cdt HUGON. Il y avait alors 10 hom­
mes,mes 2 enfants et moi-même.
Je précise que les membres du FLN ne m'ont pas interrogée,
je n’ai pas subi de sévices de leur part.
Le 7 mai 1962 à 13 heures.
Lecture faite par moi de la déclaration ci-dessus, j'y persiste
et n'ai rien à y ajouter ou à y retrancher ( a signé le carnet de
déclaration).
Après avoir confronté Mme ANTON Antoine avec CHOUAIL
CHAILA KADAY nous recueillons une nouvelle déclaration
de ce dernier à 14 heures.
"J'ai vu la dame européenne ici présente que vous dites se
nommer Madame ANTON au centre médical du Petit Lac en
conversation avec BENAOUMEUR alias SI OMAR (en réalité
BOUMEDIENNE Ali). Ce dernier est le grand chef pour tous
les quartiers d'Oran. Il est sous les ordres d'ABDELHAMID.
"S.l. L'individu qui conduit la camionette Renault Blanche
et une 403 noire avec poste de radio sur l’avenue Sidi Chami
et au Petit Lac est le fidai BOUCERA Kada, c’est certaine­
ment lui qui a provoqué l'arrêt de la 4 CV de M. ANTON,
d'ailleurs il correspond au signalement donné par Mme

265
ANTON, il porte une moustache, il loge au Gai Logis.
"Je n'ai pas vu M. ANTON mais j'ai appris par les membres
de mon organisation qu'il avait été tué par eux et son corps
jeté à la Sebkra, car tous les morts sont conduits là-bas.
Parmi les photos que vous me présentez je reconnais for­
mellement un d'entre eux qui représente les portraits de :
1) Un individu au visage noir portant de grandes mous­

son nom, ni sa fonction au sein de l'ALN (Tenazet Abdelka­


der "SI KOUIDER”).
2) ZAFF Djillali, recherché par les forces de l’ordre actuelle­
ment au maquis de l'ALN, il habitait à Sanchidrian près de
mon domicile.
3) Le grand chef "SI OMAR" précédemment désigné alias
BENAOUMEUR (BOUMEDIENNE Ali).
"Depuis que je travaille pour l'ALN c'est-à-dire depuis le
cessez-le-feu, j'ai eu l'occasion de connaître divers locaux
de l’organisation qui sont installés ainsi que suit :
- A la cité des 4 chemins, rue 7 les "Abattoirs" tenu par
BELAHCENE Lahouari.
- 2 bureaux de la cité dos Oliviers, sans adresse précisée.
- Le centre médical du Petit Lac, en bordure du V.O. n° 9 où
se trouvait Mme ANTON et le Docteur NOUVIAN.
- La S.A.U. du Petit Lac où ies gens subissent des sévices de
KADDOURI Ben MOHAMED et de son équipe.
- Le grand centre où les F.S.E. sont habituellement empri­
sonnés sis 23 rue Gl Brossard. Ce lieu est dirigé par SI
NOUREDINE;
"J'ai remarqué devant ce local un nombre important de
véhicules volés ou appartenant aux F.S.E. prisonniers.
"Je sais qu'il existe d'autres locaux dits 2Gme bureaux, mais
je ne connais pas leurs adresses exactes, néanmoins ils
sont situés au Douar Montréal, au douar de la Gare, à La
Sénia, à Cholet, à la Cité du Petit Lac, rue Mohamed Bey en
ville nouvelle et rue des Amandiers au Faubourg Lamur.
Le 7 Mai 1962 à 15 Heures.
Lecture faite par moi des déclarations ci-dessus, j'y per­
siste, je n'ai rien à y ajouter, rien à changer ou à retrancher
(a signé au carnet de déclaration).

266
QUE SONT DEVENUS LES DISPARUS ?

Personne ne se fait beaucoup d'illusions quant au sort


des disparus : la plupart ont été tués aussitôt, beaucoup ont
été torturés et mutilés mais leur calvaire s'est terminé par la
mort. Cependant certains ont dû survivre et les rumeurs sur
l'existence de camps où ils étaient prisonniers ont été trop
nombreuses pour qu'il n’y ait pas un fond de vérité.
Dans HISTORAMA, hors série n° 18, qui fut publié, je
crois, en 72, et qui s'intitule : ''Le drame de l'Algérie fran­
çaise”, un article retrace "quelques témoignages", le voici :
"NOTRE RELATIVE A L'EXISTENCE DE CAMPS DE PRI­
SONNIERS EN ALGÉRIE DANS LESQUELS SONT DÉTENUS
A LA FOIS LES EUROPÉENS ET DES MUSULMANS AYANT
SERVI LA FRANCE"
Un article intitulé "l'Algérie avec les Français qui ont
peur" paru dans "Paris-Match" n° 700 du 8 septembre
1962. Cet article me semble très objectif. Il relate des faits
qui ont eu lieu dans la région de l'Orléanvillois en général.
Cet article est à lire.
Il est exact qu'il existe dans toute l'Algérie des camps de
prisonniers dans lesquels sont torturés aussi bien des Fran­
çais que des Musulmans ayant servi la France. Il n'est pas
rare de trouver au hasard des chemins ou dans le fond des
oueds des cadavres découpés en morceaux, exemple : qua­
tre cadavres dans l'Oued Bellah, près de Cherchell.
Voici quelques noms de camps de prisonniers :
I - Camp de Bois Sacré
C'est un ancien centre de repos des Sahariens. Il est
situé à 1,5 km de Gouraya. Il est occupé par une katiba
depuis juillet, et des prisonniers y sont détenus depuis cette
date :
Ex-harkis : cent y étaient internés vers le 15 juillet.
Cinquante ont été exécutés vers le début d'août. Il n'en
restait plus que vingt au début de septembre.
Européens : quelques uns ont été tués. Malheureuse­
ment les renseignements sont devenus très rares. Ils éma-

267
nent de très rares prisonniers qui ont réussi à s'échapper.
C'est ainsi qu’un ancien harki évadé est témoin que X... (un
Français) a été enlevé le 14 juillet dans les environs de
Marceau, puis transféré dans ce camp et enfin exécuté
quelques jours après dans les conditions suivantes : ligoté à
un arbre, les yeux crevés, émasculé, les mains et les avant-
bras coupés. Ce camp est connu, régulièrement repéré
d'avion, d’où l’on peut voir les Européens et les musulmans
détenus installés dans des baraquements sur la plage. Les
djounouds (soldats de l’A.L.N.) ont tous les droits sur ces
prisonniers.
II - Camp de Sidi-Simiane
Situé à 15 Km au sud de Fontaine-du-Génie :
D'après un témoin évadé, les prisonniers sont
employés à des travaux de piste toute la journée (juillet et
août). Si le travail est insuffisant, les intéressés sont roués
de coups jusqu'à la mort.
III - Camp du douar Ridane
Situé à 15 km au sud-ouest d'Aumale. En juillet, tous
les harkis de la région y ont été rassemblés et divisés en
équipes. Chaque soir, l'équipe qui avait eu le moins de
rendement était exécutée avec les raffinements habituels.
Tous les gradés de ces anciennes harkas ont été tués. Un
sergent de vingt-trois ans (quatre citations, médaille mili­
taire à titre exceptionnel) est mort d'épuisement après qua­
tre jours de tortures.
On peut encore citer d'autres camps : camp de Mar­
ceau, de Bousemane, de Dupleix...
PROBLÈME DES ENLÈVEMENTS
Les enlèvements continuent, hélas ! en Algérie, et per­
sonne n'a l'air de s'en soucier outre mesure. Sait-on que
plus de deux mille Européens ont disparu en Algérie depuis
juillet et qu'une quantité infime de ceux-ci on été rendus ?
Où sont les autres ? Quant aux Musulmans qui avaient été
fidèles à la France, c'est par milliers qu'ils ont disparu, dont
la plupart ont été déjà exécutés.
Sait-on en France que les femmes et les jeunes filles
européennes prisonnières servent au plaisir des soldats de

268
l'A.L.N. avant d'être achevées quand elles ne sont plus
bonnes à rien ?
CONCLUSION
Etant donné que les autorités militaires et civiles ont
connaissance de tous ces faits et des lieux où ils se situent,
on est en droit de se demander ce qu'elles attendent pour
faire mettre un terme à tous ces crimes les plus odieux, qui
sont à la fois un défi au bon sens et à l'humanité et un
affront perpétuel à notre pays.
Quand va-t-on se décider à faire respecter les accords
d'Evian, pour sauver avant qu'il ne soit trop tard, ceux qui
espèrent encore une hypothétique libération ?
Le 20 septembre 1962’’.

269
En 1963 paraissait en Suisse un opuscule émanant de
la "Commission internationale de recherche historique sur
les événements d'Algérie"
Voici ce texte :

COMMISSION INTERNATIONALE
DE
RECHERCHE HISTORIQUE
SUR
LES ÉVÉNEMENTS D'ALGÉRIE

LE DRAME
DES
“DISPARUS" D'ALGÉRIE

1963

IMPRIME EN SUISS •

270
LE DRAME DES «DISPARUS» EN ALGÉRIE

I.
LES ENLÈVEMENTS
C'est par milliers que des Algériens musulmans, chré­
tiens et Israélites ont été enlevés par le F.L.N. : quelques-
uns entre le 1er novembre 1954 et les accords d'Evian (18
mars 1962), la plupart entre le 18 mars 1962 et l'indépen­
dance de l'Algérie (1er juilet 1962) ou pendant les semaines
qui ont suivi.
Si les enlèvements massifs d'Européens ont à peu près
cessé en raison même de l'exode de cette population, des
enlèvements isolés, surtout de femmes, se produisent
encore actuellement.
Il est extrêmement difficile d'avancer un chiffre rigou­
reusement exact des enlèvements. En ce qui concerne les
enlèvements de Musulmans, on estime grosso modo à
10.000 le nombre des disparus; ce chiffre s'ajoute aux
150.000 Musulmans assassinés au moment de l'indépen­
dance. Notons au passage que ce chiffre de 150.000 morts
résulte des renseignements recueillis par les autorités mili­
taires françaises et qu’il est vérifiable en faisant le compte
village par village, douar par douar, ville par ville des
«veuves de la libération», c’est-à-dire des femmes dont les
maris ont été abattus, dans des conditions très souvent
atroces et barbares, dans les jours qui ont précédé et suivi la
proclamation de l'indépendance. Citons deux chiffres à cet
égard : Boghari, petite sous-préfecture du département du
Titteri, dans l'Algérois, compte 700 «veuves de la libéra­
tion»; Aïn-Boucif, village voisin, en compte plus de 400; ces
«veuves de la libération» ne perçoivent plus les allocations
familiales parce que femmes de traîtres et leurs enfants
qualifiés fils et filles de traîtres ne sont pas admis dans les
établissements scolaires «pour des motifs d'ordre public».
En ce qui concerne les enlèvements de Chrétiens et
d'Israélites, les chiffres sont très variables. Le prince de
BROGLIE, secrétaire d'Etat aux Affaires Algériennes du
gouvernement français, a donné deux chiffres : le 7 mai

271
1963, devant ('Assemblée Nationale, il indiquait 3.080 dis­
parus; le 5 novembre 1963, devant le Sénat, il donnait
«environ 1.800 personnes disparues, mais pas davantage».
Le 19 novembre, le Sénateur DAILLY (Gauche démo­
cratique, Seine et Marne) déclare devant le Sénat (Journal
Officiel, p. 2571 ) :
«Il est maintenant certain que 2.100 personnes civiles
ont été enlevées depuis les accords d’Evian en plus de 400
militaires ... dont 50 ont été, eux aussi, enlevés après les
accords d’Evian».
Dans un communiqué remis à la presse le 9 novembre,
l'Association de Défense des Droits des Français d'Algérie
que préside M. Robert BICHET(ancien ministre, dirigeantdu
M.R.P.), apporte les précisions suivantes :
«Revenant sur le chiffre de 3.080 qu'il avait donné le 7
mai devant l’Assemblée nationale en réponse à une ques­
tion de M. René PLEVEN, M. de BROGLIE affirme aujour­
d'hui qu'il y a «environ 1.800 personnes disparues, mais pas
davantage». Ce chiffre correspond en effet à celui des cas
enregistrés par l’Association de Défense des Droits des
Français d'Algérie, qui n'a cependant pas la prétention
d’avoir pu faire un recensement complet, cerlainesfamilles
demeurées en Algérie n'ayant pu ou n'ayant pas voulu se
faire connaître. Il semble que le chiffre produit par le minis­
tre constitue véritablement un minimum».
C'est donc entre 1.800 et 3.000, avec un chiffre proba­
ble de 2.100, que se situe le nombre des non-Musulmans
enlevés après le «cessez-le-feu» et dont le sort demeure un
angoissant mystère.
Comment une telle imprécision est-elle possibl ? Dans
l'affolement de l'exode des Français d'Algérie, en juin, en
juillet et août 1962, des familles se sont trouvées séparées,
certaines ne s'étant pas encore reconstituées, et des per­
sonnes portées disparues ont été retrouvées par la suite;
d'autres ont disparu volontairement soit pour raisons de
sécurité personnelle, soit pour des motifs d'odre passion­
nel; mais il convient de noter aussi que des disparitions n'on
pas été signalées, c'est le cas par exemple de personnes
vivant seules ou bien encore des familles enlevées entières.

272
Aucun contrôle n'ayant été exercé par la France au moment
de l'exode des Français d'Algérie, il est impossible de
connaître à 50.000 unités près le nombre des personnes
rapatriées en France, à fortiori le nombre des personnes
dont on n'a plus de nouvelles; si le Comité International de
la Croix-Rouge peut donner à 10 unités près le nombre des
Hongrois ayant quitté leur pays au moment des événements
de Budapest ou celui des Nords-Coréens ayant gagné le Sud
après Pan-Mun-Jong, il est dépourvu de tous moyens d'es­
timation en ce qui touche les Français d'Algérie.

II.
QUE SONT DEVENUES LES PERSONNES ENLEVÉES ?

Quel sort on subi les malheureuses victimes d'enlève­


ments ? Il convient de distinguer cinq catégories d'enlevés :
— Les victimes de vengeances personnelles, principale­
ment dans le bled;
— les personnes suspectées à tort ou à raison soit
d'avoir affiché avec ostentation des sentiments anti
F.L.N., soit d'avoir eu partie liée avec l'O.A.S.;
— les personnes dont on désirait lesbiens et qu'il fallait
faire disparaître parce que témoins gênants;
— les femmes enlevées pour alimenter un réseau de
traite des blanches;
— les techniciens ou qualifiés tels enlevés pour des
besoins militaires, économiques ou social (méde­
cins, ingénieurs, mécaniciens, radio-électriciens,
infirmières, etc.).
A ces catégories il faut ajouter le lot important des
victimes du 5 juillet 1962 à Oran, dont le cas est particulier
ainsi qu'on le verra plus loin.
On peut considérer comme mortes les personnes enle­
vées dans le bled, du moins dans la plupart des cas. On
observe en effet qu'en reportant sur la carte les disparitions
constatées, la plus grande partie des enlèvements commis
dans le bled ont été isolés, une ou quelquefois deux per­
sonnes dans un village; l'enquête effectuée sur place a
permis de constater dans chaque cas un véritable régle-

273

i
ment de comptes. On ne peut donc raisonnablement nourrir
l'espoir de retrouver en vie la plupart des personnes ainsi
enlevées.
Le sort des personnes enlevées, quelquefois avec une
certaine apparence de légalité, pour activité anti-F.L.N. ou
pro-O.A.S., est plus douteux. Il est certain, ainsi qu’on le
verra plus loin, que certaines sont encore en vie, mais la
plupart ont été massacrées.
La quasi-totalité des personnes enlevées pour permet­
tre le pillage ou le vol de leurs biens ont été abattues aussi­
tôt après leur capture; c'est le cas notamment des
personnes circulant à bord de véhicules automobiles. Dans
de nombreux points du territoire algérien on trouve de petits
charniers contenant les restes des victimes de vols de voi­
tures, ainsi au puits de Boughzoul, au sud de Boghari, à
l'intersection des nationales 1 et 40, dans lequel une qua­
rantaine d'Européens et de Musulmans ont été jetés après
avoir été égorgés ou tués au couteau.
Un Français d'Oran, M. MIMRAN, a été enlevé près de
Charon, en août 1962. Ses ravisseurs avaient laissé dans sa
voiture la photographie de deux d'entre eux, les «djounoud»
(membres des groupes armés F.L.N.) Boualem et Kasiche.
De nombreuses femmes ont été enlevées uniquement
pour la prostitution. Certaines ont été livrées aux maisons
closes, telle Madame VALADIER, enlevée à Alger le 14 juin
1962; retrouvée dans une maison close de Belcourt, rendue
à sa famille le 9 janvier 1963 et considérée maintenant
comme folle incurable; d'autres ont été attribuées à des
officiers de l'A.L.N. comme Mademoiselle Claude PEREZ,
institutrice à Inkermann; d'autres enfin ont été vendues à
des trafiquants internationaux et acheminées vers le Maroc
ou le Congo ex-belge, peut-être même pour certaines vers
l'Amérique du Sud. La plupart de ces malheureuses sont
irrécupérables; certaines ont été tatouées, voire mutilées;
beaucoup ont des enfants nés des œuvres de leurs geôliers.
Les rares femmmes récupérées, comme Madame VALA­
DIER, actuellement à Nîmes, sont devenues folles ou
demeurent prostrées; l'une d'elles, femme d'un officier
français dont on doit taire le nom, la famille ignorant heu-

274
reusement tout, mère de trois enfants, s'est donné la mort le
lendemain de sa libération d'une maison close de la Bocca
Schanoun à Orléansville. Le trafic des femmes se poursuit
en Algérie à l'heure actuelle comme on peut le constater à la
lecture du témoignage joint d'une jeune infirmière
lyonnaise.
Enfin des techniciens ou réputés tels ont été enlevés
pour servir soit dans des unités de l'A.L.N., soit dans des
organismes logistiques, soit même comme main d'œuvre
bon-marché chez les fellah du bled. D'autres ont été
employés sur des chantiers de déminage, notamment à la
frontière tunisienne, d'autres dans des mines comme celle
de Miliana dans laquelle le jeune soldat AUSSIGNAC,
enlevé le 21 juillet 1962 à Maison-Carrée et évadé au prin­
temps 1963, a travaillé plusieurs mois durant, d'autres
enfin sur des chantiers de routes comme celle d'Afflou à
Laghouat.
La plupart des personnes enlevées sont mortes comme
sont morts la quasi-totalité des Français enlevés à Oran
dans la seule journée du 5 juillet 1962. Cette tragique
journée a été marquée par des massacres en pleine rue
sous les yeux des militaires français auxquels leur chef, le
général KATZ, avait interdit toute intervention. On ne saura
jamais le nombre exact des morts de cette journée, comme
on ne connaîtra jamais le nombre des personnes enlevées
dans les rues, les cafés, les restaurants, les hôtels même,
dirigées vers le commissariat central de police ou les
maisons closes des quartiers périphériques, torturées, vio­
lées - même les jeunes gens - égorgées, éventrées, enfin
I
incinérées pour la plupart dans les chaufferies des bains
maures. Des estimations de source officielle donnaient peu
après le chiffre de 91 morts et de 500 disparus; les chiffres
réels sont très certainement supérieurs. A une dizaine d'ex­
ceptions près, aucune trace des disparus n'a été trouvée.
Les charniers découverts au quartier du Petit Lac contien­
nent les corps de victimes abattues au cours des semaines
précédentes, notamment celles de la tristement célèbre
«banque du sang» du Docteur LARRIBERE, ancien député
communiste d'Oran, dans laquelle des malheureux et mal-

275
heureuses étaient vidées de leur sang pour permettre des
transfusions aux fellagha blessés; tous les renseignements
i sur cette scandaleuse ignominie dont les auteurs sont
maintenant libres et chargés d’honneurs ont été recueillis
par la gendarmerie nationale d'Oran; ils sont irréfutables.

Si on ne reverra jamais la presque totalité des per­


sonnes enlevées à Oran le 5 juillet 1 962, il y a relativement
peu de chances de retrouver les autres disparus. La plupart
sont morts, soit aussitôt après leur capture, soit sous les
coups, les mauvais traitements, les tortures dans les jours
qui ont suivi, soit tout simplement de misère physiologique.
En certains lieux, notamment près de Teniet-el-Haad, ou
bien encore aux environs de Nelsonbourg ou de Berroua-
ghia, dans l'Algérois, près de Misserghin et de Perregaux,
en Oranie, on trouve encore des témoignages atroces :
ossements humains dont on ne sait s'ils sont ceux de
Musulmans ou de Chrétiens, squelettes attachés par ce qui
fut des poignets et des chevilles à des branches d'arbres, et
cèrtains sentiers des djebels, certaines pistes tracées dans
les massifs boisés sont jalonnés de débris de vêtements
laissés par des colonnes des hommes réduits à l'esclavage.
Des témoignages précis ont cependant permis de
conclure à la survie d'un certain nombre de captifs, princi­
palement des techniciens. Des témoins dignes de foi ont vu
de leurs yeux des Européens prisonniers, ainsi sur la piste
d'Aflou à Laghouat, ainsi dans le djebel proche de Berroua-
ghia, ainsi près de Ténès et dans les environ de Miliana. Des
éléments dissidents de l'armée algérienne ont reconnu
détenir des Français; ils ont même donné des noms, de
même qu'ils ont reconnu avoir éxécuté tels ou tels de leurs
prisonniers. Ces témoignages ont été portés à la connais­
sance du Gouvernement français et de ses services diplo­
matiques et consulaires.
N'ignorant rien de la situation faite à ses ressortissants,
le Gouvernement français s'est d'abord contenté de faire
des représentations diplomatiques vouées d'avance à
l'échec, le Gouvernement algérien ne pouvait que nier la
détention de citoyens français. Au surplus, il est de noto-

276
riété publique en Algérie que l'autorité de M. BEN BELLA ne
s'étend pas au-delà de sa capitale et des principales villes
d'Algérie.
S'inclinant devant les dénégrations du Gouvernement
algérien, le Gouvernement français s'est alors adressé à la
Croix Rouge Internationale. Moyennant une subvention -
quinze millions d'anciens francs par mois- le Comité Inter­
national de la Croix Rouge a opéré quatre mois durant en
Algérie. Ses quelques quarante représentations locales se
sont attachées principalement à rechercher les morts et à
les identifier, pas toujours heureusement, du reste, puisque
dans un cas très précis la Croix Rouge a avisé le Gouverne­
ment français pour information aux familles de la décou­
verte et identification de trois corps trouvés au Sud des
Gorges de la Chiffa et qui se sont révélés être ceux de trois
autres disparus. Les représentations de la Croix Rouge,
composées exclusivement et selon le règlement de cette
organisation de citoyens helvétiques, donc ne connaissant
guère l’Algérie et ses habitants n'ont pratiquement pas
recherché les vivants. Un exemple suffira.
La mère d’un disparu d'Orléansville s'était rendue dans
cette localité pour y rencontrer des délégués de la Croix
Rouge; ils n'étaient pas à leur bureau; on la renvoya à la
piscine en précisant qu'ils s'y trouvaient d'habitude; en
réponse à la question «Avez-vous des nouvelles de mon
petit ?», il lui fut répondu «Mais tournez la page. Madame, ils
sont tous morts 1». Et comme cette malheureuse mère,
insistant demandait si les délégués avaient entrepris des
recherches dans le bled et le djebel «Vous voudriez donc que
nous disparaissions à notre tour ou que nous soyons égor­
gés ?».
La mission dé la Croix Rouge Internationale était limi­
tée aux seuls Européens. Tous les renseignements concer­
nant les Musulmans étaient systématiquement transmis au
Croissant Rouge Algérien, donc à la police benbelliste. Des
arrestations de familles de harkis ont été opérées à la suite
de telles transmissions.
Les protestations officielles n'ayant servi à rien, l'action
de la Croix Rouge Internationale se révélant inefficace, voire

277
dangereuse, le Gouvernement français a alors recours aux
bons offices d'initiative privée. Des enquêteurs se sont ren­
dus en Algérie sans aucun caractère officiel; ils ont par­
couru le pays, se sont aventurés dans les zones de
dissidence, ont interrogé tous ceux qui connaissaient quel­
que chose; ils ont même mené de véritables négociations
avec des responsables locaux.
Sur quelles bases ?A leur départ, le Gouvernement
français reconnaissant ses échecs estimait qu’une seule
solution restait possible : le rachat des captifs, tout comme
au Moyen-Age les Trinitaires et les Mercédaires rache­
taient aux Barbaresques les Chrétiens prisonniers. La Croix
Rouge Internationale avait refusé de se prêter à une telle
opération jugée contraire à ses principes. Les enquêteurs
privés n'avaient pas d'autre moyen à leur disposition. Ce
moyen même n'a pas suffi puisque dans l’ensemble les
résultats ont été décevants. Les quelques libérations obte­
nues l'ont été par d'autres moyens.
Les enquêteurs privés sont rentrés riches de rensei­
gnements certes, avec la conviction accrue de la survie de
groupes de disparus, mais avec la tristesse de n'avoir pu
mener à bien leur tâche. Ils ont rencontré sur le sol algérien
des unités de l'Armée française auxquelles il est formelle­
ment interdit de s'occuper à quelque titre que ce soit de la
recherche des prisonniers.
L'existence de ces malheureux est constamment
menacée et il est douteux qu'ils puissent affronter un nou­
vel hiver dans les conditions inhumaines qu'ils subissent.
Au cours de son intervention au Sénat le 19 novembre
1963, M. DAILLY a fourni les chiffres suivants :
Sur 1.143 enquêtes ouvertes par les services officiels,
244 ont abouti à une «constation de décès», 500 à une
«présomption de décès», 311 n'ont été suivies d'aucune
conclusion, 88 personnes auraient été libérées, et on igno­
rait totalement le sort de 968 malheureux.
Il y aurait donc encore en Algérie un millier d'hommes
et de femmes vivants, ou plutôt de morts-vivants, dont le
nombre décroît évidemment chaque jour en raison des

278
sévices auxquels ils sont soumis et de l'inaction totale du
Gouvernement français.
Le Prince de BROGLIE, présent au Sénat, s'est borné à
répondre (Journal Officiel, p. 2573) :
«Vous venez de nous dire que vous avez la conviction
qu'il y a des Français vivants en Algérie... je n'ai pas, moi,
votre conviction».
En d'autres termes, le Gouvernement préfère considé­
rer une fois pour toutes que tous les disparus sont morts, ce
qui le dispense d'entreprendre aucun effort pour sauver
ceux qui sont encore en vie. Il va même jusqu'à interdire aux
unités militaires françaises demeurées en Algérie de venir
au secours des Français séquestrés et torturés !

III.
DOCUMENTS
1. Le cas de Mme VALADIER
Vous ne pouvez pas ignorer, n'est-ce-pas - je vais citer
cinq ou six cas- l'histoire de cette jeune femme française de
vingt-sept ans, enlevée à Alger le 14 juin 1962, donc trois
mois après les accords d'Evian, à un barrage de la police
algérienne et retrouvée par hasard parmi les pensionnaires
d'une maison close, à Belcourt. Par qui ? Par l'ancien loca­
taire de sa belle-sœur. Ce Musulman la rachète et réussit à
l’en extraire, mais dans quel état ! Elle rentre à l'hôpital
Maillot, dans le service de médecine numéro deux du méde­
cin colonel Favier; c'est là en effet qu'il l'a conduite le 9
juillet 1962, quand il a pu la libérer. Elle est rapatriée sani­
taire le 4 août à Marseille. Sa belle-sœur, qui a fui devant
d'autres menaces, vient l'accueillir et ne la reconnaît même
pas. Elle part pour l'hôpital de Nîmes en ambulance, fait un
long séjour au centre neuro-psychiatrique de cet hôpital,
puis c'est le centre de Mondevergue, celui de Montfavet et
depuis le 9 janvier 1963 - car c'est bien de cette année que
nous discutons sur le plan budgétaire - elle est rendue à sa
famille, à sa belle-sœur repliée à Nîmes, parce
qu'incurable».
(Sénateur DAILLY - Journal Officiel, p. 2571).

279
Sous le titre «Une martyre», l’hebdomadaire parisien
«Aux Ecoutes» du 22 novembre 1963 a publié l'article sui­
vant :
«Mme Evelyne Valadier, 27 ans, résidait à Alger. Le 5
mars 1962, son mari, Marc Valadier, était arrêté par la
police française et, le 20 juin il était condamné à trois ans de
prison. Mme Valadier se réfugia alors chez sa sœur, Mme
Baudel, qui habitait El Biar. Le 14 juin, Mme Valadier est
appréhendée, sur un barrage, par des éléments du F.L.N.
Elle est enfermée dans une villa de Belcourt, avec trois
autres Européennes, dont la femme d'un ingénieur. Et les
tortures commencent : la villa est un lieu de plaisir réservé
aux soldats de l'A.N.P. Mais, le 9 juillet, un miracle se
produit. Un militaire F.L.N. entre dans l’établissement. C'est
un locataire de Mme Baudel. Il reconnaît Mme Valadier. Il
l'emmène, l'embarque dans un taxi et, en cours de route,
s'aperçoit qu’elle est folle. Sans doute a-t-il honte. Sans
doute n'ose-t-il pas présenter la malheureuse dans cet état.
En tout cas, il l'abandonne en ville. Mme Valadier pénètre
dans une église. Elle y reste deux heures. Enfin, elle
regagne le domicile de Mme Baudel. Personne, hélas !
Après avoir vainement écrit à Ben Bella, à de Gaulle, aux
ministres, Mme Baudel a pris peur pour elle-même : elle
s'est réfugiée à Nîmes, au 10, de la Rue Félix-Eboué. Par
bonheur, une voisine reconnaît Mme Valadier. Elle se
charge d'elle, mobilise une ambulance.
Admise à l’hôpital Maillot, Mme Valadier subit un trai­
tement d'un mois dans le service de médecine n° 2 que
dirige le colonel Favier. Le 4 août 1962, elle part pour
Marignane. Sa sœur, qui a été prévenue, ne la reconnaît
pas, tant son aspect physique a changé. Le 8 janvier 1963,
Mme Valadier sort de l'hôpital neuro-psychiatrique de
Montfavet. Elle est incurable. On peut la voir à Nîmes, chez
Mme Baudel. Le Gouvernement lui a fait la grâce de libérer
son mari sous condition».
Le cas de Mme Valadier a été également exposé par
l'hebdomadaire «Carrefour» du 27 novembre 1963, qui
ajoute, sous signature de M. R.L. LANGLOIS :

280
«Il y a encore en Algérie plusieurs dizaines de Fran­
çaises portées «disparues» mais encore vivantes - on parle
même de cent - qui ont été enfermées dans les maisons
closes... On signale que parmi ces malheureuses une qua­
rantaine, pour la plupart des femmes d'officiers ou de sous-
officiers, seraient devenues folles».
2. Le cas de Melle MARINETTE B.
L'important quotidien marseillais : «Le Méridional»du 4
novembre a publié ce qui suit :
«Terrible confession d'une jeune infirmière lyonnaise
volontaire pour la coopération franco-algérienne : «Je mets
en garde les femmes et les jeunes filles de France contre ce
qui les attend en Algérie !
C'est une jeune infirmière lyonnaise, pas du tout douée
pour l'aventure, mais animée de beaux sentiments humains
qui est venue hier, nous conter son calvaire, plus exacte­
ment son martyre.
Alors qu'elle poursuivait à Genève, des études de psy­
chiatrie, Melle Marinette B. 23 ans, voulait, selon sa propre
confession «tout connaître, découvrir tous les problèmes».
«Ainsi, j'ai assisté à Genève, poursuit-elle à une réunion de
l’Amicale des Algériens. De jeunes Musulmans adressaient
de pressants appels aux infirmières, institutrices, jardi­
nières d'enfants, etc... «Venez en Algérie, suppliaient-ils,
pour arracher à la mort des enfants, des vieillards».
«Pupille de l'assistance publique, je suis restée sensible
aux maux des autres, surtout en ce qui concerne les enfants
que j’adore. Aussi ai-je voulu servir.
«Voici 4 mois, après avoir accompli des formalités
auprès du Consulat algérien à Genève, j'étais engagée
comme infirmière dans un dispensaire de Philippeville.
Après avoir fait un stage dans cet établissement, je devais
être appelée à diriger un orphelinat».
Melle Marinette B. est arrivée à bord du «Commandant-
Quéré». Sa première visite a été pour notre journal, sa
première phrase prononcée au basde la passerelle : «Je suis
une miraculée».

281
LES JEUNES FILLES AUSI SONT DÉCLARÉES
«BIEN VACANTS»
C’est en présence d'un commandant en retraite, offi­
cier de la Légion d'Honneur, que la jeune infirmière lyon­
naise m'a parlé de son martyre et de sa miraculeuse
évasion.
«Deux jours après mon arrivée à PhilippeviIle, je me
suis rendu compte que l'on attendait de moi autre chose que
des soins à donner aux enfants ou aux grabataires.

«Un premier Algérien m'a fait comprendre que le rôle


que je devrais jouer n'avait aucun rapport avec celui en
général dévolu à une infirmière.
«Après l'un, ce fut l'autre : dix, vingt individus ne son­
geaient qu'à me ... protéger. Je me suis adressée à la police
algérienne. Là, même réponse. Je n'ai trouvé que des
protecteurs.
«J'ai fini par me rendre à Constantine où je parvenais à
me faire embaucher comme vendeuse dans un Monoprix.
Pendant les heures de service tout allait pour le mieux,
mais, hélas ! je devais rejoindre ma chambre. Dans la rue,
même en plein jour, j'étais constamment assaillie, entraî­
née par plusieurs individus me jetant (c'est le mot) dans une
voiture sous l'œil complice des policiers.
«Je vous laisse le soin de deviner le reste.
«Je voulais aller au consulat de France, mais qu'aurait-
on fait ? J'étais surveillée, constamment filée par des indivi­
dus... spécialistes de certains «voyages organisés» pour les
Françaises qui, dans le Sud, sont livrées aux tribus nomades
et aux Djounouds. Neuf sur dix - je puis le jurer - sont
devenues folles.
«Un Algérien «cultivé» auquel je me plaignais, a eu cette
réponse grotesque mais vraie hélas ! «Les jeunes filles et
femmes seules françaises sont aussi des biens vacants I».

ENFIN UN MIRACLE
C'est un capitaine de réserve qui était client dans le
magasin où j'étais employée qui m'a sauvée, qui m'a arra-

282
chée à la folie et sans aucun doute à la mort. J'ai pu m'éva­
der grâce à lui et placée sous la protection de l'Armée
Française, j'ai recouvré la liberté.
«Mon terrible cauchemar est enfin terminé. Mais je
pense aux jeunes femmes de France qui se laisseraient
prendre aux mensongers appels de l'Amicale des Algériens
en France et en Suisse.
«Je leur dis : attention ! Toutes les promesses sont
fallacieuses; là-bas on recherche surtout de jeunes Euro­
péennes pour créer partout d'infectes maisons de plaisir.

«Je vous supplie, Monsieur, de crier ces vérités, de dire


à toute la presse française de mettre en garde les jeunes
femmes de France contre ce qui attend à 800 kilomètres de
Marseille les infirmières, jardinières d'enfants, monitrices,
etc...
«Je supplie tous les Français de mettre en garde toutes
celles qui par sympathie ou par pitié sont volontaires pour
l'Algérie.
«Je vous supplie de crier la vérité : d'écrire qu'une jeune
fille infirmière lyonnaise animée par la foi, avide de remplir
une belle mission, revient physiquement et moralement
anéantie».
3. Un ouvrier, un ingénieur.
Ouvrier aux usines Peugeot, M. Cervantes fut arrêté à
Oran, par le F.L.N. et enfermé dans les locaux d'une fabri­
que de farines de poisson, la S.A.P.S. Vingt-neuf jours
durant, il resta en cellule. Chaque matin, il entendait les
hurlements de ses camarades qu'on abattait à la mitraillette
et dont le plus grand nombre devait être enfoui, au centre de
la cour, sous un amoncellement de guano. Le vingt-
neuvième jour, M. Cervantès fut hissé dans une camio-
nette, avec un de ses camarades. Le véhicule prit la
direction de la banlieue. Les deux hommes avaient les poi­
gnets liés par du fil de fer. Dans un sursaut de désespoir, M.
Cervantès parvint à briser ses entraves. Il libéra son compa­
gnon. Et tous deux sautèrent. Par chance, une patrouille de
gendarmes français se trouvait là... M. Cervantès est

283
aujourd'hui à Bordeaux, employé chez Peugeot. Il souffre
d'une dépression nerveuse.
(Aux Ecoutes. 22 novembre 1963).

Vous ne pouvez pas ignorer non plus, le cas de cet


ouvrier d'un grand constructeur d'automobiles français,
employé à la succursale d'Oran. Enlevé en juillet 1962,
enfermé vingt-neuf jours à l'usine de farine de poissons de
la S.A.P.S., presque sans boire et sans manger, il y subit
d'horribles sévices et voit abattre devant lui des dizaines de
Français. On les enterre dans la cour de l'usine sous un tas
de guano. Qui sait s'ils n'y sont pas encore ? Quant à lui, on
l'emmène dans une camionette, les poignets liés de fil de fer
avec un autre détenu. Dans un sursaut imprévisible il rompt
le fil de fer, ses poignets portent encore de profondes
entailles : plus loin , ils sautent en marche. Ils sont recueillis
blessés, épuisés, par une patrouille de gendarmes français
qui les évacuent vers la France. Aujourd’hui cet homme
est employé par la même marque d'automobile dans la
succursale d'une grande ville.
Croyez-vous donc que tous ceux qui attendent l'un des
leurs ne savent pas cela ? El lorsqu'il s’est évadé,où allait-il
donc ? Combien d'autres ont pris le même chemin avant et
après lui ? Comment voulez-vous que tous ceux qui
attendent un fils, un père, un frère, qui connaissent ce cas,
n'espèrent pas encore ?
Comment n'espéreraient-ils pas s’ils connaissaient les
renseignements fournis par ce jeune ingénieur électricien,
rentré en France il y a peine un mois. Requis voici trois mois
seulement par les autorités algériennes pour réparer une
station hertzienne à la construction de laquelle il avait parti­
cipé. Arrivant au poste de police qui la garde il s'étonne de
voir en contrebas à 800 ou 900 mètres, vingt ou vingt-cinq
hommes à moitié nus qui semblent faire des mouvements
de gymnastique entourés d'hommes en armes. Il demande
à la sentinelle algérienne : «Des nouvelles recrues, sans
doute ?». Mais la sentinelle lui répond : «Adasrani», des
chrétiens.
(Journal Officiel, p 2572)

284
4. Deux jeunes gens torturés et mutilés
Langiano, vingt ans, et Falcone, dix-sept ans et demi,
des enfants du quartier populaire d'Alger-le-Ruisseau. Le 4
mai 1962, donc trois mois après Evian, ils sont enlevés,
subissent quarante et un jours de tortures effroyables à la
villa Lung : on leur coupe le nez, les oreilles, on crève les
yeux de l'un, on matraque l'autre ; il a perdu l'usage de la
parole. L'aveugle peut parler ; celui qui voit ne parle plus.
Ils ont été libérés par un commando et remis aux ser­
vices médicaux de l'armée française à l'hôpital Maillot. Les
familles sont prévenues par une femme de salle, laquelle
ensuite les prévient de leur rapatriement en France. La
Croix Rouge Française est avisée de leur rapatriement en
France par la Croix Route Internationale. Ils sont partis pour
Nancy. Je vous lis d'ailleurs l'article du journal «Le Méridio­
nal» qui relaie cette affaire.
Voici seize mois qu'un père, une mère gravissent le
plus terrible calvaire : Leur fils Daniel Falcone, à cette épo­
que âgé de dix-sept ans et demi, avait été enlevé le 4 mai
1962 alors qu'avec un camarade il se rendait du Ruisseau
au port d'Alger.
Demeurés à Alger durant plusieurs mois pour effectuer
des recherches, M. et Mme Falcone ne pouvant plus tenir
dans l'enfer algérien, décidaient de regagner la France.
Ils devaient bientôt apprendre que leur fils avait été
libéré entre le 11 et le 13 juin.
En avril 1 963, M. Falcone recevait une lettre de la Croix
Rouge Internationale de Genève, lui disant que Daniel était
vivant. Grand blessé de la face, il avait été rapatrié à bord
d'un avion sanitaire dirigé sur Nancy. Le délégation de Mar­
seille de la Croix Rouge Française, avisée par le C.I.C.R.,
confirmait la nouvelle.
Immédiatement, M. Falcone se rendait à Nancy,
Aucune trace de son fils dans aucun hôpital. A Lyon, à
l'hôpital Edouard Herriot, il parcourait tous les pavillons. Là
non plus, aucun résultat.
Les demandes de recherches faites officiellement
devaient rester vaines.
(Journal Officiel, p. 2572)

285
M de Brogiie, secrétaire d'Etat aux affaires aigériennes-
«L'affaire sans doute est compliquée : il subsiste quelques
points obscurs ... Je fais actuellement poursuivre sur le
territoire national des recherches extrêmement poussée».
(19 novembre 1963 - Journal Officiel, p. 2581)

5. Un jeune soldat français aux travaux forcés dans les


mines
Le 21 juillet 1962, par conséquent quatre mois après
Evian; il est six heures, les hommes ont quartier libre, et
notre garçon (1 ) sort de la caserne de Maison-Carrée. A huit
cent mètres de là, il est enlevé en camionette et conduit
dans une briquetterie. Il est mis dans un four, éteint bien
sûr. Il y a déjà un Européen; seize autres arriveront dans les
heures qui suivent. Trois autres fours sont remplis de la
même façon. La nuit se passe à redouter que le four s'al­
lume. Le lendemain, on les emmène en camions bâchés.
Puis ils marchent, ils marchent, ils marchent; ils n'ont pas le
droit de se parler ni de se faire des signes. Ils sont une
soixantaine et dès que l'un deux ne peut plus marcher, les
autres creusent sa tombe et on le laisse là. Il arrive ainsi à la
mine de Miliana. Il descend au fond. Ils sont soixante à son
poste, soixante Français nus qui travaillent dans le fond de
la mine et qui, en tout et pour tout, ont à boire un verre d’eau
par jour et une poignée de semoule comme nourriture.
Il lèche l'humidité des parois, il boit son urine. Les examens
médicaux ultérieurs le démontrent. C'est d'ailleurs là qu'un
jour un ministre algérien en visite à la mine lui donne un
coup de pied dans la figure dont il porte la trace, parce qu'il
ne s'est pas levé assez vite alors qu'il était à son quart de
repos. Il sort de la mine parce que, lorsqu'ils n'ont plus de
rendement, on les remplace. Puis, c'est la marche dans le
djebel qui reprend. Il s'évade une fois; il est repris au bout
d'un kilomètre. Il s'évade une deuxième fois. Il est encore
repris. On le torture. On lui arrache les ongles des orteils, on
lui abîme les jambes. Il est venu dans cette maison me

(1) Il s’agit du soldat André AUSSIGNAC, originaire du Lot-et-Garonne.

286
rendre visite tout récemment. J'ai donc vu cet homme et j'ai
là tout son dossier. Il s'évade alors une troisième fois avec
deux camarades. Ils seront tués. Lui ne l'est pas. Il est
recueilli dans un fossé, épuisé, par des Français d'Algérie
qui le ramènent à Alger, qui l'embarquent sur un chalutier.
Il est attendu à Marseille. On le débarque et on l'achemine
sur son domicile en mars 1963.
(Journal Officiel, p. 2572).

6. Les prisonniers du Mongorno


Le massif du Mongorno, à l'est de l'Ouarsenis, a été-
longtemps le siège de la «willaya IV» du F.L.N., et des éléments
dissidents de cette willaya y tiennent encore la montagne.
Depuis août 1962, un représentant du Secours Catholi­
que américain, M. PRATVIEL, parcourt cette région et distri­
bue des vivres à la population affamée.
C'est par son intermédiaire que certains dissidents de
la wilaya IV ont pu être approchés par une mission privée.
Ces contacts ont révélé :
1 ) que les prisonniers malades étaient abattus : tel fut
notamment le cas de Melle KINTZLER, assistante médico-
sociale détenue pendant quelques mois;
2) qu'il y avait en juin 1 963 une quarantaine de Fran­
çais, dont une femme, prisonniers de l'ex-willaya.
Leur échange était envisagé contre des vivres, des
médicaments, des fusils et des munitions.
Ces pourparlers ont été, semble-t-il,abandonnés après
avoir été portés à la connaissance du Gouvernement
français.

IV.
LES TENTATIVES DE «RACHAT»
La mission privée mentionnée plus haut n'a pas été,
semble-t-il, unique en son genre. Une grande discrétion a
été observée jusqu'à présent sur ces tentatives. Cependant
l'hebdomadaire «Aux Ecoutes» du 23 août 1963 a révélé que
le général Bouvet, président de l'Association «Rhin et
Danube», s'était rendu en Algérie entre juin et août pour

287
négocier le «rachat» des civils prisonniers, notamment des
femmes et des jeunes filles.
Le général Bouvet aurait reçu à cet effet un crédit de
cinquante millions versé par le Gouvernement français,
lequel en même temps s'abstenait de lui founir aucun sou­
tien auprès des autorités algériennes ni même de l'ambas­
sade et des consulats de France et Algérie.
Il n'est pas étonnant dans ces conditions, que la mis­
sion Bouvet se soit avérée décevante. Quelques prisonniers
auraient été effectivement rachetés et seraient hospitalisés
en Corse.
Il est également signalé qu'un envoyé parti de France le
24 juin et rentré vingt jours plus tard, aurait récupéré
moyennant rançon, quelques femmes qui sont soignées
dans une maison de repos, en France, près de la frontière
Suisse (A.E., 30 août 1963).
Ce qui est le plus frappant dans toutes ces affaires, c'est
la totale inertie des services consulaires et du Commande­
ment militaire français en Algérie. C'est ainsi, par exemple,
que M. Jean POMMIER, directeur de société à Alger, était
enlevé le 11 août 1 962 par le F.L.N. Le consulat de France à
Alger est informé que M. Pommier est détenu à Maison-
Carrée : Aucune démarche. Un mois plus tard, le départ de
M. Pommier de Maison-Carrée est signalé : aucune réac­
tion. Le 26 octobre, un soldat algérien informe la famille
Pommier que le disparu est interné dans un camp près de
Tigzirt. Aussitôt prévenu, le consulat ne bouge pas.
Le 23 avril 1962, M. VERNHES est enlevé à 10 kilomè­
tres d'Oran, sous les yeux d'un détachement français. A sa
femme en larmes, le lieutenant qui commande le détache­
ment répond : «Nous n'avons pas d'ordres pour poursuivre
les ravisseurs».
Même inertie de l'armée de Blida quand le Dr BOILLÈE
est enlevé en mai 1962. Même inaction des autorités
consulaires à Tlemcen quand, le 20 juin 1962, M. Roger
CHASTEAU, son fils de 16 ans et sa fille de 10 ans sont
enlevés et disparaissent eux aussi.
Cette carence généralisée ne peut s'expliquer que par
des instructions formelles du Gouvernement français, à

288
moins d'admettre que tous les consuls et tous les officiers
sans exceptions aient été des lâches insensibles à la plus
élémentaire humanité. Ils se sont tus et ils n'ont pas bougé,
parce qu'Hs avaient des ordres.

V.
OBSERVATIONS
La documentation qui précède permettra à chacun de
tirer en conscience, les conclusions qui conviennent :
On se bornera à souligner deux faits :
1) C'est après les accords d'Evian et souvent même
après la proclamation de l'indépendance algérienne, que
deux mille personnes ont été enlevées, séquestrées, tortu­
rées, soumises à des traitements dégradants et souvent
assassinées.
Cette constatation permet d'apprécier à sa juste valeur
la thèse officielle selon laquelle les accords d'Evian, geste
de sagesse politique du plus haut degré, ont jeté les bases
d’une coopération confiante entre la France et le nouvel Etat
algérien.
2) Un millier d'hommes et de femmes vivent encore, ou
vivaient encore il y a quelques semaines, dans les camps de
travaux forcés, dans les mines ou dans les maisons de
prostitution. Le Gouvernement français préfère nier obsti­
nément ce fait et laisser sans suite les ouvertures, dues à
des initiatives non officielles, qui auraient pu conduire à la
libération de quelques-uns de ces infortunés.
La conscience du monde civilisé, qui s'émeut à juste
titre quand les droits de la personne humaine sont violés où
que ce soit sur la terre, continuera-t-elle à opposer un
silence honteux à la tragédie des disparus d'Algérie ?

289
UN ARTICLE DE MARC BABRONSKI
France-Soir du Samedi 17 avril 1982 titrait :
Des pieds-noirs toujours détenus en Algérie

"Ils seraient gardés dans des prisons clandestines,


affirment leurs familles.
"C'est un dossier à la fois explosif et bouleversant que
celui des Français disparus à la fin de la guerre d'Algérie,
même si les mots peuvent sembler un peu galvaudés. Explo­
sif parce qu'il est sur le point d’être rouvert officiellement et
qu'il pèse lourd depuis maintenant vingt ans, sur les relations
franco-algériennes. Bouleversant parce qu'il est impossible
de rester insensible à l'évocation, même hâtive faute de
temps et de place, de quelques uns de ces destins
d'hommes, de femmes et d'enfants disparus entre le
cessez-le-feu et l'indépendance de l'Algérie, en 1962 :
entre 6000 et 9000 sans compter les quelques 150000
harkis.

Tout récemment, les familles de disparus ont avisé


officiellement le ministère français des Relations Exté­
rieures : "Nous allons saisir la commission des Droits de
l'homme de 1'0.N.U. dit M. Jacques Miquel, leur avocat.
Alors une équipe de cinq juristes experts internationaux
spécialistes des disparitions (le Groupe de Travail de
Genève) se mettra au travail. Si c'est nécessaire, nous por­
terons ensuite l'affaire devant la Cour Internationale de La
Haye.
Ce qui a changé ? Les familles ont reçu par l'intermé­
diaire de l'Association pour la Sauvegarde des familles et
enfants des disparus (A.S.F.E.D.) des nouvelles des leurs. Ils
sont vivants, du moins certains d'entre eux.
"Je ne pars pas en guerre contre l'Algérie, dit
Marc Leclair, secrétaire général de l'A.S.F.E.D. (30-32 Rue
de Vincennes 33000 Bordeaux), mais puisqu'on parle tant
de "liquider" le contentieux franco-algérien, pourquoi ne

290
libère-t-on pas les survivants de la tragédie ? Pourquoi nous
empêche-t-on d'enquêter sur place ? Pourquoi disons cette
gêne des autorités algériennes lorsqu'on évoque ces dispa­
ritions, ces enlèvements ? J'ai subi des menaces, des pres­ !
sions de toutes sortes, on m'a même offert cinq cent mille
francs pour détruire mon fichier qui comporte encore 3.500
noms”.
Marc Leclair, a soixante-deux ans, n'est pas n'importe
qui. Ancien de la France Libre, il a participé en 1943 à
l'évasion du Maréchal de Lattre de Tassigny de la prison de
Riom avec le réseau "impérium gallia". Il a servi comme
officier de renseignement en Algérie pendant huit ans.
Sur les 9000 disparus, dit encore Marc Leclair, ils sont
peut-être encore un millier dont on peut espérer qu'ils
soient vivants. Ils sont détenus dans des prisons clandes­
tines en Algérie. On les déplace d'un camp à l'autre, loin des
routes, des villes, des témoins. Ainsi des informations très
précises et dignes de foi concernent un camp de détention
militaire à Tizi-Ouzou.
Je ne cesse de recevoir aujourd'hui encore des témoi­
gnages, des indices de survie. Des correspondants travail­
lent pour nous en Algérie, surtout des Musulmans. Alors ne
me demandez pas trop d'entrer dans les détails : ces
hommes, ces femmes risquent leur vie pour nous informer.
Un peu d'histoire maintenant pour éclairerceuxqui ont
oublié, pour aider la mémoire des autres.
Tout le conflit algérien a été marqué par de nombreux
enlèvements d'Européens, mais ils n'ont pas cessé avec les
accords d'Evian et l'indépendance de l'Algérie. Au
contraire. Leur nombre est estimé entre 6000 et 9000 dont
450 femmes, en général jeunes et jolies.
A la fin de 1962, la Croix-Rouge Internationale, saisie
par le gouvernement français aboutit à un résultat... néant.
En 1963, le secrétaire d'Etat chargé des affaires algé­
riennes, Jean de Broglie, clôt officiellement le dossier :
selon lui, il ne reste plus que 135 cas litigieux.
Les années passent. Au début des années 1970, l'Algé­
rie se referme sur elle-même, sur "l'islamisation''. Il faut

291
attendre l'après Boumedienne pour que le dialogue franco-
algérien reprenne.

Le secrétariat d'Etat aux rapatriés reconnaît lui aussi


que le dossier existe. Et le ministre de la Défense, Charles
Hernu, au cours d'un récent voyage en Algérie a abordé le
problème.

Et maintenant évoquons quelques uns de ces castragi-


ques du “dossier maudit" de la guerre d'Algérie.
En 1963, une pied-noir reçoit en France une lettre
stupéfiante envoyée par une musulmane amie de sa
famille. Elle contient une photo découpée dans un journal et
prise à l'enterrement de Khomisti, ministre des affaires
étrangères de Ben Bella, assassiné en 1963. Or parmi, les
soldats algériens du piquet d'honneur, voilà Clément May-
zoue, un menuisier de vingt-six ans, disparu sans laisser de
trace le 1er mai 1962. Il a l'air abattu et sa main droite porte
un pansement. La photo est actuellement dans les dossiers
du capitaine Leclair. Une autre histoire ? Chantal 17 ans est
enlevée le 16 juillet 1962, près de l’hôpital psychiatrique de
Blida. Le 17 juillet, 5 cadavres sont retirés d'un puit, dont
celui de Chantal selon les autorités algériennes. Mais le
docteur Framinet, médecin-légiste conteste : “le corps est
celui d'une musulmane et ses ballerines ne sont pas de la
pointure de Chantal". Pourtant le corps est envoyé en
France et inhumé au cimetière de Grasse. Mais en août 62,
plusieurs témoins ont vu Chantal à Tamesguida, puis hélas !
dans différentes maisons closes militaires. Et en 1963, un
nommé Attili, propriétaire de plusieurs maisons de passe,
propose à un Père Blanc, le R.P. Gys, de “rendre" Chantal et
d'autres jeunes filles de Blida contre une rançon de dix
millions de centimes ! En janvier 64, Chantal est reconnue
en train de servir des djounouds. En 1966, on perd sa trace.

Avec Chantal on a signalé dans les différentes maisons,


la présence d'Odile enlevée le 13 mai 1962, dans la cour de
la ferme de ses parents à Oued-el-Alleug, près d’Alger. Cette
fois, Jean-Louis, le frère de la jeune fille et son ami Charles,

292
ont été témoins : l'enlèvement a été commis par le respon­
sable algérien du secteur de la Chiffa, son adjoint et un
troisième homme. Odile aurait eu deux enfants... Mais on
perd sa trace en 1966 comme celle de Chantal.
Il faudrait parler aussi des soixante jeunes garçons
détenus dans les mines de Miliana dont on est sans nou­
velles. Et des cent hommes et d'une dizaine de femmes
prisonniers en août 1963, dans un camp clandestin de
l'armée algérienne à vingt kilomètres seulement
d'Orléansville.
Et de Fernand Lornavoum, un jeune juif de 24 ans,
enlevé par des membres du F.L.N. à Oran, le 5 juillet 1 962.
Les autorités algériennes annoncent sa mort, mais il est
reconnu par des voisins dans un camp de travail forcé. La
famille propose une rançon mais n'arrive pas à rassembler
assez vite les cent cinquante mille francs qu'on lui
demande. On perd alors la trace du jeune homme.
Et de Georges Marman, un autre juif enlevé près
d'Oran, dont on a retrouvé la trace dans le désert. Mais il
a perdu la raison.
Et de Pierre Chalanson, enlevé dans son lit habillé d'un
pyjama... Et d'Isaac Elbaz qui avait soixante-dix ans et qu'on
n'a plus revu depuis le camp proche d'Alger où des prêtres
ont tenté de le faire libérer avec trois autres vieillards.
Il y a pourtant quelques cas de disparus qui ont réussi à
s'enfuir, à rentrer en France par miracle. Ainsi N... enlevé le
29 avril 1962 et d'abord interné au camp de Beni-Oussif, il a
réussi à s'enfuir le 2 août 1963 avec l'aide d'un musulman.
"Prisonnier, dit-il, j'étais enfermé dans les caves d'une
ferme abandonnée par ces anciens propriétaires à une ving­
taine de kilomètres d'Orléansville. Par la fenêtre du local où
j'étais interrogé chaque jour, j'ai pu apercevoir le camp des.
internés européens, une centaine environ. Leur habillement
n'était .pas uniforme, mais beaucoup portaient le treillis
militaire. Il y avait aussi quelques femmes. Mais je n'ai
jamais pu entrer en contact avec un d'entre eux".

Un autre disparu, M. Z... s'évade en mai 1964 et réussit


à gagner la France. Pendant deux ans dans l'Algérois, il a


:
été traîné de camp de fortune en prison clandestine. Il a été
en contact avec des Européens disparus en 1962 et il en a
identifié sept. Parmi eux, il a reconnu formellement T...dont
la famille a reçu le 21 décembre 1963 des autorités fran­
çaises un "jugement déclaratif de décès" prononcé par le
tribunal de grande instance d'une ville algérienne en août
1963. T... se trouvait alors en Willaya 4. Or en 1964, la
famille apprend qu'il est dans une maison forestière avec
treize autres Européens. Mais les conventions franco-
algériennes d’août 1964, mettent un terme aux recherches
officielles.
Un dernier exemple faute, hélas ! de pouvoir les citer
tous... L’affaire Falcone qui n'a pas fini d'alimenter les
polémiques.
Le 4 mai 1962, à Alger, Daniel Falcone, 17 ans, est
enlevé comme tant d'autres. En avril 1963, son père reçoit
une lettre de la Croix Rouge : Daniel, détenu par le F.L.N., a
été libéré en juin 1962 après avoir subi les pires tortures :
"Grand blessé de la face, votre enfant a été rapatrié et
hospitalisé à Nancy". M. Falcone court à Nancy. On n'y a
jamais vu Daniel, ni à Lyon où sa présence était également
signalée. M. Falcone n'a jamais pu en apprendre davantage
sauf cette terrible confidence d'une religieuse qu'il est diffi­
cile de démontrer et pour cause : "On cache les victimes des
fellaghas, tant que ne sont pas effacées les traces mons­
trueuses des tortures subies". Faut-il croire qu'il y avait
alors des hôpitaux français clandestins pour les pieds-noirs
torturés par le F.L.N. ?
C'est à ce dossier atroce que s'attaque Me Michel,
spécialiste des disparitions, l'homme qui en 1977, a obtenu
la libération des otages français du Polisario".

294
ARTICLE DE LOUIS ROY
Paru dans "Spécial dernière"
du Vendredi 23 au Jeudi 29 avril 1982 n° 727

Il y aura vingt ans dans une semaine, jour pour jour, un


facteur de Maison-Carrée en Algérie, Martin TOUS, était
enlevé en pleine rue par le F.L.N. Est-il mort ?
Certainement disait-on il y a encore quelques mois.
"Non, affirme aujourd'hui un ancien officier de ren­
seignements, le capitaine Marc Leclair, animateur de l'A.S-
.F.E.D. il est très possible que Martin Tous soit encore
vivant, de même que plusieurs centaines de nos compa­
triotes encore prisonniers en Algérie". Et il ne s'agit pas
d'une "affabulation ridicule" comme l'affirme sans pudeur
le gouvernement Algérien. Car il y a des preuves, mieux des
témoins, attestant le fait. Il y a d'abord l'existence pratique­
ment incontestable d'un camp de concentration à Tizi-
Ouzou, où dans une zone interdite, des dizaines de Français
croupissent dans les geôles du F.L.N. Certains, comme de
modernes esclaves, sont employés du fait de leurs compé­
tences techniques à des tâches spécifiques. C'est le cas
notamment d'un jeune ingénieur, Camille Jourdan, détenu
depuis 1962. Rebaptisé par ses gardiens du nom de "Ben
Simon" et dont sa famille réussit à avoir des nouvelles.
Il y a quarante huit heures, un renseignement prove­
nant de la prison de Lambèze, nous a signalé un fait d'une
importance capitale. Un Français du nom d'André-Noël
Chéride et porté disparu est détenu à Lambèze dans le
Constantinois, sous le matricule M 6489.
C’est un fait que nous tenons d'une source indiscuta­
ble : un prêtre français visiteur des prisons a pu s'entretenir
avec André-Noël Chéride en 1976, au pénitencier de Lam­
bèze. Chéride qui était condamné à perpétuité a confié
qu'au moins un autre Européen était enfermé à Lambèze
depuis l'indépendance. "Cette révélation n'est pas pour
nous étonner" affirme le capitaine Marc Leclair qui fut
officier de renseignement au deuxième bureau en Algérie

295
de 1954 à 1961. "Depuis sa création en 1967, l'A.S.F.E.D. a
établi un dossier de trois mille cinq cent noms de personnes
enlevées en Algérie et qui peuvent être encore vivantes.
Près d'un millier de ces disparus ont été déclarés morts
d'après des actes de décès dressés à la va-vite en 1 962 par
les services de Louis de Broglie, secrétaire d'Etat aux
Affaires algériennes, sans qu'aucun corps ait été retrouvé
ou sur la foi de cadavres mutilés, méconnaissables. L'A.S­
.F.E.D. pour sa part a fait casser plusieurs dizaines de ces
actes de décès, dont un grand nombre n'ont d'ailleurs
jamais été retranscrits, explique Marc Leclair. C'est le cas
de l'acte de décès de Chantal Argenti née le 25 juin 1945 en
Algérie et enlevée par le F.L.N. en juin 62. L'acte avait été
établi avec le cadavre d'une femme musulmane repêchée
au fond d'un puit à Mouzaïaville. Le docteur Framinet et
plusieurs témoins ont prouvé par la suite qu'il ne pouvait
s'agir de la dépouille de Chantal Argenti. D’autre part un
Algérien avait proposé en 1963 de restituer la jeune fille
contre une somme de dix millions d'anciens francs. Un
arrêté de la Cour d'Appel de Paris a donc cassé le 16 décem­
bre 1971, l'acte de décès. Nous pourrions faire ainsi casser
la plupart des actes de décès établis en 1962 sur ordre du
gouvernement français, qui ne voulait pas que l'on fasse de
vagues autour de ce problème important et gênant des
milliers de détenus français abandonnés au F.L.N. par l'in­
dépendance. Mais s'il n'a pas été demandé de preuves de
décès pour établir ces actes, on nous en demande en
revanche d'irréfutables pour obtenir la révision des actes.
L'A.SF.E.D. a justement été fondée au vu de l'ensemble de
preuves attestant le non-décès d'un grand nombre de pri­
sonniers français du F.L.N. Ces preuves ont été apportées
par le comité international de la Croix Rouge.

La Croix Rouge française, elle, a fermé depuis long­


temps le dossier des disparus d'Algérie à la demande du
gouvernement français dont elle dépend.

Nous sommes intervenus violemment auprès du gou­


vernement français en 1964 pour qu'il fasse quelque chose
pour nos compatriotes emprisonnés. C'est le Cardinal Feltin

296
qui s'est chargé de cette démarche : il a été sèchement
éconduit par le général De Gaulle.
Tous les prisonniers français du F.L.N. ne sont pas des
gens de l'O.A.S. L'organisation avait signé en février 62 à
Tlemcen un cessez-le-feu qui fut respecté par le F.L.N.
Quatre vingt dix pour cent des gens enlevés de janvier à
juillet 62 étaient des libéraux et des socialistes quelquefois
même des communistes ? Il est faux de croire que tous ces
gens ont été tués. Deux éléments incontestables appuient
cette affirmation. Le premier est un décret passé au "Jour­
nal Officiel" algérien, annonçant en 1964, - à un moment
où le gouvernement français prétendait qu'il n'y avait que
quelques "droits communs" français dans les prisons algé­
riennes - que le gouvernement algérien restait seul juge
pour décider de la libération des personnes (française) déte­
nues pour faits de guerre en Algérie.
"Ce qui prouve que le problème se posait bien et donc
que des Français, dits O.A.S. étaient toujours emprisonnés
en 1964. En 1 965, le même "Journal Officiel" ajoutait que
l’amnistie (décrétée à Alger cette année-là) ne concernait
pas les dits O.A.S.
Le deuxième élément est le témoignage de Joseph Le
Gourierec, charché de mission au cabinet du président de
('Exécutif provisoire à Rocher-Noir, en Algérie. Recherchant
Oliver des Garets, président du Yacht-Club d'Alger, enlevé
par le F.L.N. et porté disparu, il apprit par un coup de télé­
phone à un ancien policier musulman qu'OIivier des Garets
était toujours en vie et détenu au siège de l'ancienne P.J.,
boulevard Baudin. Plusieurs dizaines d'autres Français s'y
trouvaient aussi.
Dans son rapport, Joseph Le Gourierec explique qu'à
son avis "tous mes compatriotes enlevés n'ont pas été
libérés et que bon nombre d'entre eux se trouvent encore
internés dans des camps où la Croix Rouge, les missions de
parlementaires et autres envoyés de métropole n'ont jamais
eu accès. Ceux-ci en cas de conflit ou de divergences quel­
conques entre les deux gouvernements pourraient peut-
être servir ultérieurement de monnaie d'échange".

297
Et puis il y a un élément tout nouveau et capital. La
semaine passée, Michel Poniatowski, ancien ministre de
l'intérieur, a révélé que le gouvernement français n'avait
jamais ignoré la détention en Algérie de centaines de nos
compatriotes.
"En 1975, dit l’ancien ministre, nous avions obtenu du
gouvernement algérien la promesse de libération de cen­
taines d'entre eux (les prisonniers français en Algérie). Mais
cette libération n'a pu avoir lieu, après l'annulation de la
visite du Président Giscard d'Estaing à Alger".
Je pense qu'il y a peu de gens aussi bien placés qu'un
homme qui fut ministre de l'intérieur, pour dire, si oui ou
non, des Français sont détenus en Algérie. L'affirmation de
Michel Poniatowski représente ce qui nous manquait : la
confirmation irréfutable d'un homme qui savait si bien la
vérité qu'il a négocié la libération des prisonniers avec le
gouvernement algérien. Ce dernier va-t-il encore long­
temps avoir le front de nous accuser d’être des fous et des
menteurs ? " ajoute le capitaine Marc Leclair".

298
ARTICLE DE LOUIS ROY
paru dans “Spécial Dernière"
du Vendredi 7 au jeudi 13 mai 1982 - N° 729

Nous l'afirmions dans notre numéro 727, des centaines


de Français sont encore prisonniers en Algérie, vingt ans
après la fin de la guerre. A l'énoncé de cette révélation,
certains se sont sans doute dit : Voilà des ragots de pied-noir
aigri ou d’anti F.L.N. viscéral. Alors nous avons décidé
d'aller enquêter sur place, en Algérie, malgré les risques et
les difficultés d'une telle entreprise dans un pays où règne
la dictature d'un parti unique servi par une police omnipré­
sente. Nous sommes allés là où un témoignage récent nous
annonçait avec certitude l'existence de détenus français : la
prison de Lambèze. Et dans ce village rebaptisé "Tazoult" à
600 km au sud d'Alger, près de Batna, où la masse grise du
pénitencier de Lambèze occupe près du tiers de la ville, nous
sommes passés du domaine de la spéculation à celui de la
réalité. La première personne que nous avons interrogée
est un Algérien d’une vingtaine d'années. Nous l'avons
embauché au hasard d'une rencontre comme “guide" pré­
textant une visite du splendide site romain, unique en son
genre dans tout le Maghreb, de l'antique ville de Lambésis,
fondée par l'empereur Titus au premier siècle avant Jésus-
Christ.
Ce champ de ruines en état de conservation exception­
nelle est interdit aux archéologues du monde entier. Quant
aux touristes, ils en sont tenus soigneusement éloignés : on
les emmène d'autorité à Timgad, autre site romain, situé à
quelques kilomètres de là. Seuls les Algériens de Lambèse
viennent creuser de temps à autre à Lambésis, au hasard,
pour y découvrir à fleur de terre des poteries et des mon­
naies romaines en or.
La raison de ce laisser-aller : le site de Lambésis, arbi­
trairement délimité par un mince barbelé, se trouve au pied
du flanc ouest du pénitencier de Lambèse. Notre guide,
appelons-le Hossein, s'est un peu fait tirer l'oreille pour

299
nous dire que les murs qui s’élevaient devant nous étaient
ceux d'un pénitencier. "Le grand bâtiment ? hum, oui, c'est
vrai, c'est une prison". A-t-il finit par lâcher. Pour le rendre
plus loquace, nous avons employé un sésame plus sûr que
l'argent. Nous avons prétendu que nous étions algéro-
français grâce au fait que nous parlions tous deux l’arabe.
Puis nous avons plaisanté. "Une prison ? ai-je dit, il ne doit
pas y avoir grand monde dedans. Avec le peu de banques
qu'il y a à attaquer en Algérie...
- Pas du tout, s'est écrié Hossein, la prison est archi-
pleine : il y a plus de trois mille prisonniers.
- Trois mille Algériens ?" Ai-je demandé à brûle-
pourpoint.
Le plus tranquillement du monde, sans se rendre
compte de l'énormité de ce qu'il disait, Hossein a lâché avec
le sourire : "Absolument pas, une grande partie des prison­
niers sont des étrangers. Il y a beaucoup de Marocains et
près d’une centaine de Français I”.
Pour Hossein, c’était une évidence. Un secret de poli­
chinelle que chacun connaît dans celte bourgade et qu’à
Alger, on nie effrontément. Car le pénitencier de Lambèse
fait travailler un millier de gardiens, dont la plus grande
partie habite Lambèse-Tazoult avec leurs familles. Tout ce
qui se passe à l'intérieur de la prison est donc archi-connu
de la population.
Un peu plus tard, nouvelle confirmation, celte fois avec
une précision supplémentaire. "Les Français de la prison ?
Mais oui, ils sont dans le deuxième bâtiment", m'a expliqué
sans difficulté, un gosse abordé dans les rues de Lambèsis.
Une question me travaillait. Si les Français sont empri­
sonnés depuis vingt ans, certains sont déjà morts. Où
peuvent-ils avoir été enterrés ? Ce ne pouvait être dans le
cimetière musulman de la ville. Restait l'ancien cimetière
chrétien de Lambèse, autrefois florissante petite bourgade
habitée par de nombreux pieds-noirs.
En entrant dans le cimetière chrétien de Lambèse, j'ai
connu le choc de ma vie. Le spectacle qui s'offrait à nous
était poignant : croix arrachées, tombes fracassées,
caveaux éventrés, cercueils béants ouverts grossièrement à

300
coups de hache avec de pauvres squelettes visibles à tra­
vers les planches de bois déclouées.
"C’a été fait il y a vingt ans, m'a expliqué un jeune
Algérien, au moment de l'indépendance''.
Je n'en ai été que plus outré. En vingt ans le plus
élémentaire respect des morts aurait dû amener les autori­
tés algériennes à réparer ces sépultures. Dans le caveau
béant de la famille Fouloune, des gosses algériens jouaient
clans les cercueils ouverts sans s'offusquer pour autant.
Mais au milieu de ce cimetière ravagé, de ces pauvres
sépultures françaises violées, il y avait quelques tombes
grossièrement rebouchées d'un mortier tout frais. Par
recoupement l'évidence nous est apparue : si ces tombes
ont été rebouchées alors que les autres ont été laissées à
l’abandon, c'est pour une bonne raison. De nouveaux corps
ont été rajoutés dans ces caveaux et ce sont ceux des
Français morts on captivité à Lambèse-Tazoult.
Après les témoignages de Lambèse, d'autres recueillis
auprès de gens de Batna discrètement interrogés, sont
venus en sus : "Oui, il y a des Français détenus à Lambèse,
m'a dit un commercant d'une quarantaine d'année. Com­
bien, je ne le sais pas exactement. Je sais seulement qu'ils
sont plusieurs dizaines emprisonnés depuis longtemps,
depuis l'indépendance.
Bien sûr, nous ne sommes pas entrés dans la prison de
Lambèse, pour y rencontrer ces fameux prisonniers fran­
çais. Nous ne serions plus là pour relater ce que nous avons
appris a Lambèse. Car si l’on sait quand on entre au péniten­
cier, on sait bien plus difficilement quand on en ressortira,
sinon les deux pieds en avant.

301
Nous sommes maintenant en 1985; vingt trois ans se
sont écoulés depuis les mois tragiques de 1962 et surtout
cette horrible journée du 5 juillet 1 962 à Oran. Si, comme il
est probable, des Européens ont survécu au drame, ils sont
certainement morts depuis, et si quelques uns d'entre eux
sont encore vivants, les plus jeunes et les plus résistants,
jamais nous ne les reverrons car l'Algérie préférera les tuer
que d’avouer au monde leur existence; de les laisser racon­
ter les sévices et les tortures qu'ils ont enduré, l'esclavage
dans lequel ils ont été réduits. Cependant, ce n'est pas une
raison pour baisser les bras et nous devons encourager et
aider de toutes nos forces les organismes et les hommes qui
se sont donné pour tâche de savoir ce que sont devenus les
disparus de l'Algérie française et peut-être de sauver ceux
qui peuvent encore être sauvés.
Puisse ce livre aider à comprendre.
Puisse ce livre témoigner que notre souvenir demeure fidèle
aux morts et disparus du 5 juillet 1962
à ORAN

302
ANNEXES
ANNEXE I

Paru dans l’Echo d'Oran a une date postérieure au 13


juillet 1962. mais que nous ne pouvons préciser n'ayant eu
en main qu’une photocopie.
UN COMMUNIQUÉ DU COMITÉ DE RÉCONCILIATION
D'ORAN AU SUJET DES DISPARUS
Nous avons reçu avec prière d'insérer le communiqué
suivant du Comité de Réconciliation d'Oran .
Le Comité de Réconciliation se réunit régulièrement les
lundi et jeudi de chaque semaine. Il s'attache à résoudre au
mieux de l'intérêt général, les problèmes qui se posent et
toutes les affaires sont examinées avec le maximum de
bonne volonté.
Un des problèmes les plus préoccupants reste celui
posé par les disparitions de personnes.
Le Comité de Réconciliation a examiné ia liste des dis­
parus reccueillie par le Bureau Régional dt l’Association de
Sauvegarde qui fonctionne dans les locaux de la Recette
Municipale, 7 Rue Floréal-Mathieu à Oran.
Le Comité a décidé de publier la liste des disparitions
recensées par ce Bureau.
LISTE DES DISPARITIONS DE PERSONNES

ENREGISTRÉES PAR LE COMITÉ


DE RÉCONCILIATION

La date précédant le nom est celle de la disparition :


17/4/62 TIGERAT Les Glycines à Oran
25/4/69 GOMIS Philippe et MONTERO Aimé Dom.
des Andalouses - El-Ançor.
RUIZ SALMERON José 1 Rue de Reims - Oran
1/5/62 M. CARBONA Les Amandiers - Stade Montréal
(H.L.M. Police)

304
14/5/62 CALATAHUT Jean-Baptiste, Bd du Corps
Expéditionnaire Français - Oran
21/5/62 POMARES François H.L.M. Gambetta Bât. B2
1orc ent. - Oran
4/6/62 RIOT Pascal, Palaumet Bias (Lot-et-Garonne)
7/6/62 BOULE François Gendarmerie Dar-Beïda-Oran
11/6/62 CHEVILLARD Maurice, BELLOD et CARAYON
Agric. Oued - Imbert.
13/6/62 BIRBES Paul Saint-Maur - Oran
15/6/62 CASANOVA Claude Rue Pelissier (près angle
Rue de la Bastille) - Oran
16/6/62 Mme PERAL Jeanne, Maison PERAL-Tlélat Rte de
Sidi-Bel-Abbès
26/6/62 DAHAN Elie Paul, 7 Rue Floréal-Mathieu - Oran
27/6/62 DESMARETS J.Jacques. POULONNOT G.
17 Rue Coulmiers - Oran
RAT Henri 13 Rue Sintie-Petit - Oran (Fille) et
Maison Long à La Sénia
29/6/62 MERîNO René et SANCHEZ Bernabé -
Rio-Saiado - Oran
30/6/62 LOPEZ Joseph et MIRAILLES René 2 Bd Lescure
Oran

5/7/62 AGUILAR Marcel 30 Avenue de Saint-Eugène


Oran
ALBERGE Etienne et Mme GRIGUER Solange
5 Rue Schneider - Oran
ALEMAN Charles Gendarmerie Square Garbé
Oran
AMAR Pierre - ANTON Michel 13 Rue Gal-Drude
Oran
BEDOCK Moïse et BEDOCK Adolphe 22 Bd du
2ome Zouave - Oran
BELTRAN François Cité Lauriers roses Bât. C1
Oran
BENOIT Eugène 37 Avenue Albert 1er - Oran
BERNABEU Thomas 6 Rue Jean Macé - Oran •
BERNABEU-MURCIA Florence Rue Claverie -
Cité Protin - Oran
BERTOMEU Henri 37 Rue Marcel Cerdan - Oran

305
Mme BETTAN née BENGUIGUI 9 Bd Maryse
Bastié - Oran
BLANCHARD Pierre 3 Rue Brancion - Oran
BLASCO Victor 25 Rue Cavaignac - Oran
BREUILH Robert et Mme BREUILH
13 Rue Damas - Cité Petit - Oran
CAMPOS Raymond Av. Jules Ferry - Oran
CHARLES Louis Cité Perret Aile
2, Rue René Bazin - Oran
CHERUBINO Gérard 9 Rue d'Orléans - Oran
CHLOUCH Mouchy 3 Rue Lamoricière - Oran
COVIAUX Roger 3 Place Laurice - Oran
DAVO Honoré Inspecteur Central des P.T.T.
Oran
DESSOLA Jean-Pierre Rue Valentin Haüy -
Maraval - Oran
FABRE Gaston 32 Rue A. Dumas - Oran
FAGET Marcel 13 Rue Cavaignac - Oran
FLANDRIN Armand 2 Rue Cavaignac - Oran
GALERA François 12 Rue Duperre - Saint Michel
Oran
GARCIA Marcel Instituteur
GAUCIRON René Sûreté Urbaine
Rue René Etienne - Oran
GENRE 20 Avenue Louise de Beltignie - Oran
GIL François 3 Rue St Saens Maraval - Oran
GIMENEZ Ignace 20 Avenue de la République
Oran
GIMENEZ Joseph 8 Rue Marie-Feuillet -
Eckmül - Oran
GRIGUER Solange (Mme) - GUILLABERT Roger,
Inspection des Douanes - Oran
GUIRADO René, Agt des Douanes, Caserne des
douanes - Phihppeville
HERBAUD Gaston 15 Rue Sergent Blandan
Oran
HIDALGO Paul 4 Rue René-Etienne - Oran
HUSTE Christian 39 Rue Général Claverie -
Protin - Oran
JOURDES Louis, Directeur des P. et T. - Oran

3g»;
JUNIOT Paul, Agent des P. et T.
LAURES Oulée Gustave Attaché de Préfecture -
Service des Rapatriés au Consulat d'Oran
LENORMAND Jean 19 Avenue d'Oujda - Oran
LOPEZ Henri 3 Place des Quinconces - Oran
LORENTE José - Cité La Fontaine - Oran
MACRON Henri - Rue de Nancy (Miramar) et
4 Rue Commandant Dummont (Bel-Air) - Oran
MANCHON Jean 20 Avenue Guynemer -
Gambetta - Oran
MARTIN Joseph 1 Rue des Flandres - Eckmülh
Oran
MARTINEZ Ernest 14 Rue Rabelais - Oran
MARTINEZ José 5 Rue Condorcet - Oran
MARTINEZ Michel 9 Rue Soleillet - Oran
MOJICA Jules-Louis Hôtel Martinez - Oran
MOLINES Jean-Roger 10 Rue Henri Poincaré -
Oran
MORALES José 1 Bd Henri-Martin - Oran
MORRO François 1 Avenue de Verdun -
Perregaux
MULLER Henri 5 Avenue Albert 1er - Oran
NAVARRO Germain Cité Bel-Air - Oran
NAVARRO Jean-Paul Résidence J.Ferry
Avenue Jules Ferry - Oran
ORTS Antoine 76 Avenue Aristide Briant - Oran
PALUMBO Nicolas - Mario
10 Bd Laurent-Fouque - Oran
PARDO Raymond Emile Ecole Jean Zay
91 Av. d'Oudja - Oran
PEREZ François 23 ans, 20 Av. de la République
Oran
PEREZ François 52 ans. Chez M. Martinez Jh.
“Le bulding" Bât. A 2, 16 Rue Molla - Oran
PEREZ Pierre Assi-ben-Okba - Oran
PRIETO Grégoire Inspection des Douanes Nelle
Rte du Port - Oran
RAT Emile (Voir Sicard-Maison de ['Agriculture)
Oran
ROBLES Edouard Chauffeur de taxi n° 72

307
ROS André 1 Rue des Bienvenus - Choupot
Oran
RUIZ Jean 22 Rue Safrane - Oran
RUIZ Pierre - Rue Caveyran - Oran
SAEZ Félix 1 Rue Joseph Sabot - Oran
SAGNIEN Pierre-Jean 9 Rue d’Alsace-Lorraine
Oran
SALMENON Jean 31 Rue Serg. Blandan - Oran
SIERRA ANTILLANO 6 Passage Germain - Oran
SIGURET Claude Cité'Marine Bât. A 612 Valmy
SOLA Manuel 5 Rue Ampère - Oran
SOUMA François 19 Rue de l'Arsenal - Oran
TOUATI Marcel 48 Rue de la Bastille - Oran
TREMINO Guy (14 ans 1/2) 42 Rue Guillaumet
Cité Protin - Oran
ULPAT Marcel Instituteur à Vialar et
Logis Familial moderne - Cité Maraval - Oran
UTRAGO Alfred Résidence Perret Bât. E,
Rue Colonel Moll - Oran
VALERO François 1 Rue Pomel - Oran
VITEI Gabriel (Voir Sicard - Maison
de l'Agriculture) - Oran
YNIENTA Roland 48 Avenue d'Oudja - Oran

6/7/62 ALMOZNI Henri 6 Bd des Chasseurs - Oran


COURETTE Roger, Les Abdellys
LESCALIER Guy Instituteur Ecole de Misserghin
SCHOUKROUN Aron 21 Rue Compingui
Saint-Hubert - Oran
8/7/62 DUMAS Maurice Chef Comptable
Centre de réforme agraire Saïda (Disparu entre
Port-aux-Poules et Saïda).

Il est rappelé qu'il est inutile de se présenter dans tous


les organismes civils, politiques, militaires ou consulaires
avant d'avoir constitué un dossier auprès de la Commission
de sauvegarde.
Cette commission fonctionne dans le cadre des accords
d'Evian et coordonne la défense des européens d'Algérie.

308
Toutes les bonnes volontés sont accueillies avec reconnais­
sance pour collaborer à cette œuvre humaine, en dehors de
toute activité politique ou confessionnelle.
Les disparus signalés dans la liste ci-dessus qui
auraient été retrouvés sont priées de le signaler. Les per­
sonnes disparues qui n'ont pas été retrouvées par le bureau
de l'Association, doivent être signalées par leur famille ou
leur entourage, 7 Rue Floréal-Mathieu afin de coordonner
les recherches, éviter à toutes les autorités des pertes de
temps en fin de compte préjudiciable aux disparus et des
démarches pénibles et inutiles aux familles légitimement
angoissées.
Des bureaux régionaux seront mis en place dans le
département ci'Oran. Pour tous renseignements, s'adresser
à M. SOYER, Association de sauvegarde, 7 rue Floréal-
Mathieu, Oran.

309
ANNEXE II
ECHO D'ORAN DU VENDREDI 6 AU LUNDI 9 JUILLET
1962

UNE LISTE DES VICTIMES DU 5 JUILLET A ORAN


A la suite des incidents de jeudi dernier 5 juillet, il nous
a été communiqué cette première liste des victimes :
Les morts européens à l'hôpital Civil
M. ATTILANO Juan, 45 ans;
PEREZ SANCHEZ Juan;
GARCIA Armand;
Mme LEVY, née BENKIMOUN;
VALENZA Jh.;
GUERRERO Pierre-Louis;
MANOGIL Vincent;
ASNAR Moïse;
MANUEL Francisco;
MOURMES Pierre;
TORREGROSSA René;
XAES Moïse;
LEHRE;
Neuf Européens non identifiés.
M. MARTINEZ Fernand et 2 autres Européens décédés à
leur domicile;
M. Julien ROMERO, 31 ans, de la D.C.A.N.
MM. Juan TISON
Salomon BENAYMINE
Blessés en traitement à l'hôpital Baudens
Commandant Louis Grusset (qui a subi l'énucléation des
deux yeux)
Brigadier des Douanes François Mira;
Sous-Brigadier de police, Léon DRIVIERE;
Gendarme Mobile, Sébastien CERRALLO;
Auxiliaire de la Gendarmerie Nationale, François MARTIN.
Melle Danielle SEGURA (AFAT)
MM. Antoine GARCIA;
Lucien MENNESSON;

310
Georges ROUET;
Roger BALLESTER;
Joseph RUIZ;
ATTAR Mustapha;
Paul SASSANOW;
DARMON Mimoun;
Georges LAMBERT;
Louis GUILLAUMIN.
MM. Emile ORTEGA et CARRASCO légèrement blessés ont
regagné leur domicile après soins.

Il convient d'ajouter à cette liste des morts et blessés


européens, la liste des Musulmans décédés à l'antenne
chirurgicale. Rue Tombouctou.

MM. ZAAT Abdelkader, 53 ans;


MAATALAH Baroudi, 32 ans;
Moulay Kadour, 35 ans;
BENCHAIB Bachir;
AOUIMEUR Sadock, 16 ans;
DJELLOULI Habib, 26 ans;
GUETTIB Kaddour, 29 ans;
LOUNI Djillali, 26 ans;
BENKERBOUCHE Lahouari, 27 ans;
BOUHADJAR Kadda, 27 ans;
HIMANE Abdelhamdi;
KORICHE Mahomed, 26 ans;
OTMANE BEY Nourredine, 4 ans;
RABAH Mohamed;
MESBAH Abdelmadjib, 6 ans;
FELLOUS Maaachou, 8 ans;
ACERA Ahmed, 8 ans;
BENCHA Hadj, 7 ans
MELOUIA Mohamed, 49 ans;
KADDAR Abdelkader;
X... 36 ans environ;
BENNEKHADEN Aadj;
BENABDELLAH Benamar, 46 ans;
HELDJAOUI Miloud, 23 ans;

311
KHALBOUCHE Belkheir, 23 ans;
SOUADRIA Ahmed, 28 ans;
BENAINE Larbi, 19 ans;
KERNADI Zitouni, 30 ans;
ADDALA Kadda, 17 ans;
BEZZOUINE Abdellah, 21 ans;
HELALY Mohamed, 43 ans;
BELMEKKI.
X..., 21 ans environ;
BERRAZA Mokhtar (?);
SALAH Ahmed, 19 ans;
ZIOUAL Mouloud, 37 ans;
MAZOUZI Djillali, 39 ans;
AMORE Amar, 40 ans;
EMBAREK Sayah, 4 ans;
X..., 9 ans;
GUENOUEUR Mohames, 39 ans;
SEDOUD Ahmed, 23 ans;
RESTANI Abdelkader, 55 ar.s;
ABDELKADER Benabdeslem, 27 ans;
BELKADI Mohand, 5 ans;
DERADJ Mohamed be, Azerki, 27 ans;
KLINGE Abdelkader, 56 ans;
AIT AMAR Belaïd, 41 ans;
CHAIB Miloud, 61 ans;
KADDA Abdellah, 36 ans;
MOHAMED Ben Mimoun, 34 ans;
X..., 40 ans;
Mmes BOUCIF Lahouaria, 22 ans;
X..., 32 ans environ;
AZZIZI Fatma, 29 ans;
SNP Fatma bent Ali, 36 ans;
SEDDIK Halima, 19 ans;
BRAHIMI Noura, 8 ans;
X... 45 ans;
BENAISSA Yamina, 48 ans;
BELAIDI Souria, 24 ans;
X...;
Che Kheira, 23 ans;

312
BENTURKIA X..., 37 ans environ;
BENHAMOU Aïcha, 23 ans;
TOULA Habiba, 20 ans;
Mmes X..., 35 ans environ;
X..., 35 ans environ;
X... 30 ans environ;
BENT MOHAMED Fatiha, 21 ans;
KADRA Bent Zouaoui, 19 ans;
SKELER Rahmouna, 43 ans.

On remarquera dans cette liste la très grande propor­


tion d'hommes et de femmes jeunes ainsi que d'enfants. On
ignore si ces personnes ont été blessés mortellement par
des balles perdues (n'oublions pas les témoignages : les
Arabes tiraient dans tous les sens), ou par des réglements
de compte qui de notoriété publique furent très nombreux.

313
ANNEXE III
LE JOUR OU ORAN FUT LIVRÉ

Sous ce titre le journaliste Claude PAILLAT fit paraître un


article très documenté dans "Le Méridional-La France" du
Samedi 24 juin 1 972

Il écrit notamment : "Quant au bâtonnier Sarrochi,


invité chez des résidents d'une plage voisine d’Oran, il
quitte également son domicile sans encombre. Apercevant
la populace, son fils qui l'accompagne lui conseille une
déviation. Ce geste leur sauve probablement la vie. Quel­
ques instants plus tard, les voilà au bord de la mer, ne se
doutant de rien. C'est par téléphone qu'un ami, M. Louis
Martinez, les informe et les supplie de ne pas bouger. Il
ajoute que la radio lance des appels au secours.
En réalité, lorsque les émeutiers en civil ou en tenue
militaire, envahissent la poste centrale d'Oran, un spécia­
liste de la radio s'est installé dans une sorte de camp
retranché.
. Dans l'escalier en colimaçon qui accède à la pièce où il
travaille, il vide plusieurs extincteurs de mousse carboni­
que. Impossible donc de passer. Longtemps, il lance des
S.O.S au monde, captés ici et là, et notamment par divers
bateaux de toutes nationalités qui répercutent ces mes­
sages. Le Gouvernement de Madrid les reçoit aussi et en
informe Paris. Personne ne répond ni la métropole ni les
autorités françaises sur place.
Beaucoup d'Oranais au courant de cette initiative
émouvante, courageuse du modeste radio, ne peuvent
s'empêcher de penser devant l'impassibilité officielle, déli­
bérée, que de Gaulle leur fait payer dans le sang, leur
opposition à sa politique et leur soutien à l'O.A.S.".

314
Témoignage de Gérard ISRAËL dans son livre :
“Le dernier jour de l'Algérie française"
Editions Robert Laffont, page 295

“Le Kairouan s'apprête à quitter le port d'Oran. A son


bord se trouvent des rescapés de la journée du 5 juillet mais
il y a beaucoup d'absents. Les officiers ont capté durant une
bonne partie de la journée un S.O.S. lancé depuis la poste
centrale. Un opérateur était encerclé par une meute de
tueurs, il a trouvé ce moyen pour appeler le monde entier à
son secours.
“Les hommes d'équipage qui procèdent aux manœu­
vres de départ sont sous le coup des récits d'horreur qu'ils
ne cessent d’entendre.
“Lentement, à la nuit tombée, le Kairouan, se sépare du
quai de la compagnie de Navigation mixte. Il emporte vers la
France une cargaison de fantômes".

315
ANNEXE IV

Disparition de Monsieur CARATINI Charles Georges

Consulat Général de France

Oran, le 27 août 1962

ATTESTATION

. Nous, Claude CHAYET, Consul Généra! de France à


Oran, certifions avoir reçu ce jour déclarat’on de la dispari­
tion de Monsieur CARATINI Charles Georges, né le
9 mars 1934 à Alger
Profession : chauffeur
demeurant à 30 Rue de ('Arsenal
déclaration faite sous la foi du serment par Monsieur
CARATINI Charles né le 13 décembre 1903 à Marseille.
L'intéressé aurait été enlevé le 5 juillet 1962 au cours
de son travail vers le Boulevard Front-de-Mer.
Les autorités responsables ont été alertées et des
recherches sont en cours.

Le Consul Général de France

Cachet Signature

316
kl BICRÉTAIRB D'iTAT PARIS. LS 13 SEPT 1983 73
«3
AWMlS DU PRRMIRR MINISTRB •O. RUB DR UUI Vil"
CN1M1 DM AFFAIRES ALaSRIBNNOO •k
c-'S< : Ifrn

Monsieur,
Mon attention a été appelée sur la disparition de
> votre fils. Monsieur Georges CARATINI, enlevé le 5 Juillet
19A2, à üran, en même temps que Monsieur Joseph QUINTANA.
J'ai la trist»* mission de porter à votre connais­
sance que l'enquâte que J'avais tout particulièrement demandée
à la Croix-Rouge In !ern-c ionale au sujet de cette disparition
se traduit nar une très forte pr^som tion de décès.
En effet la C*cix-\ouge estime que Monsieur CARATINI
et son compagnon fo- t i et le des personnes dont
‘ g estL J
.. —
on ——-J
demeuré
de'. 4 et 5
sans nouvelles dep* -s 3-i dramatiques Journées de*.
juillet 1962 et que mal -eureusement le oire est à envisager.
En l'état ac* *1 des choses, seuls des éléments
eu ‘es inf ■»nnations nouveaux courraient modifier cette posi­
tion. ne a'-un ef r.»»t X rf H»n nue nos I
chances soient infiniment mi ces.
En tout état oe cause, je crois devoir vous trans­
mettre ci-joint, une notice relative aux proolèmes patrimo­
niaux, qui pourraient se po-er.
Sachez que, dans votre angoisse, n-us restons soli­
n 'parquerons aucune démarche - our qu'il y soit
daires et n'
mis fin.
Veuillez agr ex, Je vous oriev Monsieur, 1*assurance
de ma considération distinguée.

Monsieur Charles CARATINI


Patron des Douanes
Caserne des Douanes
bd de Strasbourg
MARSEILLE

ean de BROGLXE

317
K- • ■CRÉTAIRK D’ÉTAT ■AMIS. LS
Ï-BRARS1»M
1MHL* AlOKHlINNSa
-...... —
318

I
I
I

Nouaisur,

J1 ai bien reçu votre lettre du 14 Février fr.ir.sat cuite h celle


que je voue ai adreaide au sujet de la dioporitloa <’.« Mtro fila tbanlenr
Georges CA1XTIN1.
Voua voulue bira ne aaumdor do vocr. o«c*.isl»;s!cr lo rapport
le Croix Internationale a*a adronoé. h la cuit» de 1:qu'olle a
effectuée pour tenter de retrouver votre filsa
Je oMprendo vos seatlnoato et voir» lîseir c.J. lé^itlno de poned-
dur des Internationa «uMi ooaplbtoe que possible, r.cior cslhcurcuament.
la Craix-Aougo cet dans l'obligation do conxcivâ-.’ lo csorot do façon à
pouvoir obtenir le miIfim de tdooignagso de la part d'inforateurs qui
auraient refusé do parler sans ootto garantie»
C'eut pour cotte raison quo jo n'nl pan, ù non trio grand* regret,
la possibilité do vous donner d'eutroo renooignesento*
Non souci a été do aottre fin. aussi vite quo possible, h votre
douloureuse inquiétude et do voua poraottro do prendra Ica dinpoaitiono
natérlelles appropriées
Ai vous renouvelant l'expression do nn qjnpathio dans l'épsonvo
qui voua atteint ol exualleacat, Jo vous prie d'sgréor. Bonniear. 1*mo^
rnnoe do na eoasidération la plus distinguée*

MM«V OharlM CilATINI


(Wdjjy.t—> Bseanee
taoim
ajfenua
24 SEPT 1965 .
J|£i*CRtTAIRE D’ÉTAT RARI*. LB
■O. RMC Ok LILLK, VII?
IjMtnM ois affaires ALOtRIENNKS

r*-

Monsieur,

Vous avez bien vendu me charger d'engager en votre nca


une procédure en déclaration judiciaire de décès concernant votre
fils, K. Charles, Georges OAxtATIDI, qui a disparu en Algérie le
5 juillet 1962.

J'ai l'hcnns-ir do vous faire savoir que j'ai aussltdt


saioi de votre demande lo Parquet du Tribunal do Grande Instance
de la Seine, auquel j’ai également adressé tous les documents en
ma possession susceptibles d'aider au déroulement de la procédure.

Il conviendrait, toutefois, que voua fassiez parvenir


directement à ce Parquet, une pièce d'état-civil au nom de votre
file, telle qu'acte de naissance, de mariage, fiche individuelle
d'état-civil ou photocopie du livret de famille.

Je ne manquerai pan de veiller personnellement à ce que


l'action engagée aboutisse dans les délais les plus brefs et de
vous tenir informé du résultat de mon intervention.

Je vous renouvelle à oette occasion l'expression de ma .


sympathie attristée et vous prie Monsieur, d'agréer l'assurance de
"ma considération distinguée./.

EMleur Charles CARAT1UI


Sfltne dos Douanes Beauséjour
• Montée Mouren
T^tladrague-Ville
MARSEILLE (2e) de BKOGLIE

319
«.i w-i-a» r»
O ■. A N

EXTRAIT DES REGISTRES DES ACTES DE L’ETAT CIVIL

RtrÇui, tranicrih ou dctvnin par fa Chancellerie du Coniulat Général do Franco

A ORAN

Asie d. .. snres . . .. n- 13 Ar.nÿr ___


JLS.TI'.l.T rXT.'.rJTIP

— Vu la Grocso h l’eus transaioo lu douze Janvier -rdl neuf—


cent noix an Le aix par lo Ministùro doc Affal^ca 3t!mngbrOBf—•
•’-jub Irtu:.-crivous ici lo ditipositif d'un Jisgonent Déclaratif*
do déebs rozi.ùi par le Tribunal do Granê^ Xnstenec» &o ?.a ■
f.oino, lo dnnzo Ztoveubro cil neuf oent soixante ciün ainsi—
conçu ; « ■ ... —■ — ........... ......... .. - - '————
— ~/.H CHo î'OTiry i Dit, et déclare quo lo cinq Juillet oil—■ ■
nu^f cont Foixaato doux ost «'«îcûdd u Omn {Algério) ClmrleD—
Georges CATîATXNZ. domicilié h Cran Ulg^rlo) WK^-iTOTGPj no­
ix Alger (Algérie)lo neuf «tors nil nenf vont tvente quatre,—*
file do Charles Antoine CA RAT DIX ot de Gii’nllc LS£3g■ ■ ■ ■ ■
edlibatairoi Dit que lo présent juguaent tiona&s. lieu dflaot<s-
do décée an sud—nomé et quvil note, opposable cxk: tiers dnxw—
les temoa do l’article quatro vingt enso du Coda Civilf ——
Qrdonno la transcription du dispocitlf du posent jugenont——
but lac rogictrea consnlalroo fnxnçaio âu liera du ddobof Dit—
qn*en eo qui conccmo loo oontions 2'Officier do l'Etat Civil
r-.:i opérera la tranr.crlption devra do conforsse? cxcî » ■ ■ ■ ■
disp o ci tiens «Us articles qnnrunto nouf7 Doiruiato dis nonf—
(drâiior alinéa) ot qnatro vingt casa (dcuziûEO nlir?.5a) ftn
Coilo Civil, ■ ■ .. .......................—■ ■ »■ ■■■■■■
— TH.*.:!SCftXZ ù Orna lo vingt six Janvier nil neuf cent coixnàta
six b dix hcurcïi, par Nous Alftrod Loepoop Consul Adjoint flo-«
Franco b Orna, Cfficior Ce l'Etat Civil pa? Délégation te Chof
de Posta»■■ ■ ■— . ■ ■■ ■ ■« ■ ................................. --r—■>
prçrn cîfxk cgr-TiriER confokœ aü koistrk o * ■•■ .
OEAH, lo vingt ooimsxto oia.vt.V^

V- À * ï?**

320
ANNEXE V
NOS DISPARUS EN ALGÉRIE

L'ANFANOMA, section canton de Fréjus, serait recon­


naissante à toutes personnes rapatriés d'Algérie, pouvant
donner des renseignements quelconques sur les dispari­
tions suivantes en Algérie :
BOIRIE Robert, né le 21 avril 1904 et BOIRIE Mathieu,
né le 1or septembre 1949, enlevés tous deux le 5 mai 1962,
à bord de leur auto «Simca» n° 734 KE 9A, sur la route des
Sources, à Birmendreis.
MERROUCHE Boualam, né le 13 février 1942, enlevé le
13 mai 1962, avec ses trois camarades, route d'Affreville,
La Vigerie.
PEREZ Henri, né le 27 juillet 1921, enlevé le 13 mai
1962, avec son auto, route de Tixeraine.
THIBAUT Jean, adjudant en retraite, enlevé avec son
auto «Dauphine» couleur métal, le 20 août 1962, à Blida.
I
CIFRE Henri, né le 3 mai 1921, à Cheragas (Alger),
gardien concierge titulaire aux Abattoirs d'Alger. Enlevé le 7
mai 1962, à 13h40 dans l'exercice de ses fonctions, à son
poste de travail, par quatre individus armés ayant pénétré à
l’intérieur de l'établissement à bord d'un véhicule automo­
bile. Avant d'être introduit dans l'auto M. Cifre avait été, au
préalable, assommé.
FAGET Lucien, né le 1 8 août 1905, à Mercier-
Lacombe, agriculteur à Mascara (Saint-André) et FAGET
Marcel, né le 2 mars 1913, à Thiersville, demeurant à Oran,
13, Rue Cavaignac. Tous deux enlevés le 5 juillet 1962, à
Oran à bord de leur auto 285 J 9F.
CESARE Roland-France, né le 25 novembre 1932, à
Alger, domicilié à Saint-Eugène (Alger), 66, Avenue
Maréchal-Foch. Enlevé le 3 mai 1962, à bord d'une Dau­
phine bleu ciel n° 572 K 8A.
JACQUEMAIN Cyr, né à Wallers (Nord), le 20 mai 1 935,
employé à l'E.R.M. d'Oran, et GARCIA Joseph, son oncle, né

321

T 1
à Oran, le 5 novembre 1905, employé à la Base Aérienne
d'Oran. Enlevés le 5 juillet 1962, sur la route d'Oran-La
Sénia, à bord de leur auto «403» noire, n° 822 EA 9 G.
Ecrire à M. Joseph Di Pasquaïe, Président de i'ANFANOMA.
H.L.M. «Le Thoron» entrée n° 5, appartement n° 65, route de
Fréjus-Saint-Raphaël, Fréjus (Var).

322
ANNEXE VI
BILAN DU 5 JUILLET :
Echo d'Oran du vendredi 6 au lundi 9 juillet

Il est à remarquer qu’en raison des circonstances tragi­


ques l'Echo d'Oran n'a pas paru les vendredi 6, samedi 7,
dimanche 8 juillet, ce qui explique que le numéro qui paru le
lundi 9 juillet portait la date : "du vendredi 6 au lundi 9
juillet".
Depuis Vendredi
Les gendarmes français
et les A.T.O. assurent
la sécurité des quartiers
européens d'Oran
Depuis vendredi à quatorze heures, des gendarmes
français renforcent désormais les A.T.O. dans les commis­
sariats de police d'Oran, pour participer à la protection des
ressortissants français et de leurs biens, conformément à la
décision prise vendredi après-midi par le général Katz en
accord avec l'A.L.N.
TRAGIQUE BILAN DU 5 JUILLET
101 MORTS ET 145 BLESSÉS
Oran (AFP et UPI) - Le Dr Mustapha Naid, directeur du
centre hospitalier d'Oran, a rendu public devant la Presse, le
bilan de la tragique fusillade du 5 juillet. Ce bilan est le
suivant : 101 morts, dont 25 Européens et 145 blessés dont
40 Européens.
Toutes ces victimes a souligné le Dr Mustapha Naid ont
été atteintes par balles. Le fait a été vérifié et confirmé par
deux médecins européens et deux médecins musulmans.
(Voir en page 310 la liste des victimes)
Annexe II

323
ANNEXE VII
Echo d'Oran du Vendredi 6 au lundi 9 juillet
Depuis le 5 juillet

70 EUROPÉENS DISPARUS
ET 5 MUSULMANS ENLEVÉS

Depuis les tragiques événements du 5 juillet, dont les


circonstances ne sont pas encore nettement établies, une
soixantaine de familles européennes vivent dans l'an­
goisse, attendant le retour d'un des leurs disparus ce jour-
là.
Sur les 70 plaintes enregistrées au commissariat cen­
tral, où tous les efforts sont faits par les responsables de la
police algérienne pour retrouver les personnes dont on est
sans nouvelles, une dizaine de cas ont été résolus.
Ces manquants retrouvés par la force locale ôtaient soit
gardés à vue pour vérification de situation, soit chez des
amis qui les avaient recueillis, attendant l'heure du retour
au calme.
Les responsables de la sécurité publique demandent à
ceux qui regagnent leur foyer de vouloir bien prévenir les
services du commissariat central, afin que le bilan des dis­
paritions établi soit tenu à jour.
Par ailleurs les bruits les plus divers sur la présence de
charniers dans les quartiers à forte densité musulmane
circulent à Oran. Le commissaire central Naour et le com­
missaire central adjoint Belkhala nous ont assuré qu'ils
avaient effectué immédiatement des vérifications dans tous
les lieux où on leur avait signalé la présence de victimes ou
otages.
Leurs diligentes démarches ne leur ont pas apporté de
preuves tangibles sur l'existence de ces charniers.
D'autre part il convient de souligner qu'une quinzaine
de véhicules volés ou "empruntés" ont été restitué à leur
propriétaire par les soins de la force locale. Une brigade

324
spéciale d'A.T.O. s'emploie activement à la recherche de
ces voitures.
Enfin, au cours de la journée d'hier, nous avons appris
que cinq musulmans auraient été enlevés par des inconnus
circulant en voiture. Parmi ces victimes de kidnapping figu­
rent quatre employés municipaux de Victor-Hugo et un
patient qui se rendait à une consultation chez un médecin
du centre-ville.
Plusieurs Européens ont disparu samedi sur la route
entre Oran et La Sénia.

N.R. : On sait qu'en réalité plus de 500 dossiers de disparus


ont été déposés très rapidement. Il est bien évident que les
autorités algériennes avaient tout intérêt à minimiser les
bilans des morts et des disparus. Monsieur Jean de Broglie
a admis le chiffre de 3000 disparus.

325
ANNEXE VIII

Disparition de Monsieur Emile SANCHEZ


Photocopies des documents de recherches

i
FRONT DE LIBÉRATION
NATIONALE

BUREAU POLITIQUE Àlcer, le 13 S«pte:3bre 1962

i
..adame 10, Quai de la
Charité - Zi,. .£'^..1... -

-O-C-

Chère ixiame,
J’ai reçl voire lettre *n date du ZI Septembre I9L2
par laquelle vous attiriez mon attention sur la disparition
de votre mari, ..enaieur w.-lICilûX Ltiile survenue le 20 Juillet
1962.
Toutes les démarches ..tiles seront entreprises et Je
ne :can._uerais pas de .ou* .n communiquer les résultats.
Soyez toujours persuadée eue r.cus déplorons ce £>e:.re
ûfexactions hautement pré ju..icial2es à la cause de notre
pays.
Croyez, chère 1-aLsm- sSmccnsi&érati or..
( X.VJ

ISÏi B-LLi
<2

326
:
r
i
V
COMITÉ INTERNATIONAL
or ta

CROIX-ROUGE

10, rue du Sahara,


ALGiR-HYDHA, ce IB Octobre
1962.

Xadaze Sanchez,
chez Kadaae Courbet,
1J8, rue René Bazin, /
0 R A N

Kadane, *
Votre lettre du 12 et. est en notro possession.
Notre délégation h Oran ayant été ferzée, nous vous ccnscilions
de garder le contact avec le Consulat Général de France.
les recherchez entreprises pour retrouver votre cari sont restées
vaines jusqu’à ce jour; nous les continuons n''araoins.
Loua voua prions de croire, Kadace, à l'expression de«nos sentiments
distingués. / >

Délégué.

327
LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT paris. L« 2 1 AOyT |g63
AUPRÈS DU PREMIER MINISTRE / ■O. RUS DI LILLK. VII"
CHARGE DES AFFAIRES ALGERIENNES /(,6^0

Mad ?.-.e f

Vous aviez sien voulu appeler l'attention do


.'.x>nzi-ur le Ministre ces Affaires Etr-«ngèret sur la
disparition de votre mari, Monsieur Emile SANCHEZ,
enlevé ù son domicile le 20 Juillet 1962, à ORAJ.
J'ai la triste .mission de ports r j votre connais­
sance que l'enquête que j'aviis tout particulièrement
demandée à la Croix-Rouge Internationale au sujet de cett<
disparition se traduit a X"heuru actuelle par une présomp­
tion de cécès.
XI a été extr«rr.er.c-.*.t dif.icilo aux délégués de cet
organisme d'obtenir des précisions ; :r le sort de votre
mari, qui aurait été enlevé par des r.ilJ. t-iires dissidents
de l'A.L.U. Mais certaines coïncidences do dates laissent
penser qu'il y .a peu d'espoir de retrouver Monsieur SANCHê
en vie.
Cependantf nous demeurons encore dans une doulou­
reuse incertitude que seuls, dos informa Lions ou des élé­
ments vraiment nouveaux pourraient codifier.
Je ne néglige aucun effort à cet effet, bien que
nos chances soient infiniment minces. En tout état de caus-
je crois devoir vous transmettre ci-joint une notice, rela­
tive aux problèmes patrimoniaux, qui pourra vous être util*
Sachez que, dans votre angoisse, nius restons soli*
daires et n’épargnerons aucune démarche pour qu'il y soit
mis fin.
Veuillez agréer, je vous prie, Madame, 1'expression
de rr.es hommages.
Madame Emile SANCHEZ
chez Madame NDMDEDEO
Villa Sagesse
CASTELN/\U-le7LEZ '
Hérault
Jean eu HJÜLIE

328
COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE
Agença Central. rfa Recherchai

Fan*l«r ftM II rfriua

\®ï®/ üf ôn.aMt/gb GENÈVE, 23.9.1963


7, Aaittfi <• Va Pals
C*l<*n iti'aji l Mlî
I laWtaa UXU
Ta’U -HIIKKIICCU*

Madame SANCHEZ
c/o K. Noxdédéo, Villa SagèSSe.
CASTÎÎLNAU-lc-LEZ (Hérault)
srr sss
France

Madame,
Nous avens l’honneur de vous faire savoir
j...> ____ ——- .11
que- 1le _rapport -..ï1*-- -
d1 enquêtes de nos délégués en Al­
Al-
gérie, concernant vôtre cari
Xnnnir-ur Emile SANCHEZ
a été transmis, conformément à un accord entre le
Gouvernement français et le C.Ï.C.F.. ,-au
Secrétariat d'Etat aux Affaires Algérienne!
50, rue de Lille
PARIS 7e
seul habilité a communiquer le résultat de ne s
recherches. Nous ne pouvons donc gue vous conseil­
ler de vous adresser directement à cette Adminis­
tration.
Nous veus prions d'agréer, Ifertjjpx. 1'assu­
rance de notre considération di

**> ctmjJX

329

L
CONSULAT. CEDERAI DE" FRANCE
à ’ 1 fORAK- •
Certificat de Disparition

Je soussigné, Claude CHAYET Consul .. GENERAI DE FRANCE à ORA»------


certifie, d'après les renseignements que.j'ai pu recueillir, et sur le vu des documents qui m'ont été produits que :
M. ou Mmr -.EiniLe.lSAM CHEZ------------------------------ -------------------------------------------------
né(e) le :_16. DECEMBRE 1.904— ... à — . QRaN .... ------------ --------------- ----------- •-
de nôtiondliVé ’-— 2i^râaçalcêu.*—.. domicilié le) à _ QRAM -Rue d1 Aueystaed fr...
et exerçant lo profession de .. ..EUpl&yd-è-J-a -
________ Ghsutre de.CoMwavce. â’Oran .. .. --------------________ --________ ____
Pièces produites______ .WFJtt. <K XOP4P: ft. U* .759 ------------------- ____ _--------- _____--------------- -

a dispara.le ..^20. ----- à — DRAW . - -------------------


danslesçIrcoAs^JÙIvan^:;. SM

..»4up interrogatoire., pat des soldats de. 3*-A I» ï t^ui lHoppt-renf


l.eç a^paptenrtniB de. l'ixnneubie. . .................. -....................... ...... .

De ce fait,. M. • eu. Mme —Balle sc trouve, centre son gré, en


raison d'événements survenus en Algérie hors d'êtot de manifester sa volonté.

. En conséquence, son conjoint}*#!* ou Mme (nom de jeune fille! Fccvndidad


1-..”'. 7 . né(e) le ... 12 1911 .. .
à -.1- ..SW..3^_A^ .0rah. . de nationalité---------- PpânçaLSË. ...

demeura»» A . J£A>H£3I1‘I3 2£‘ 3:’PlL": 1* et;exerçant la profession de 4'nÇffi^ uTRiC-E.


AÂP'euâMK® ë^hCHÜ. •........... r Aour -1933---------------------- —
à-. ------- ------ DRAW----- --------------------- . (pièces produites) livre? de fonit-lJe »o 7^9
dont dleaffirme,-sur* l'honneur, n'être ni divorcé (e) ni séparée (cl de corps, et qui a reconnu avoir pris
connaissance des dispositions de l'article 161 du Code Pénal relatives aux sanctions encourues en cas de
fausse déclaration, est légalement habilité (e) à . .le . représenter, quel que soit le régime
pour tous actes autres que les actes de disposition

Ce certificat est .délivré en vue de l'application de l'ordonnance n* 62.1108 du


dont le texte est cl-joint.

----- o
’—n-i
ANNEXE IX
ASSOCIATION
POUR LA SAUVEGARDE
DES FAMILLES ET ENFANTS
DE DISPARUS
Bordeaux, le 20 septembre 1983
OBJET: DISPARUS D'ALGÉRIE

Monsieur, Madame,
Du douloureux problème des Français disparus en
Algérie, nous portons à votre connaissance que depuis juin
1982 plusieurs actions diverses mais complémentaires
sont en cours pour régler définitivement et avec les garan­
ties souhaitables cette pénible et triste affaire.
Sur le plan national, plusieurs députés sont intervenus
et continuent d'intervenir; Monsieur Robert FABRE, Média­
teur, a été officiellement saisi du dossier; Madame Danielle
MITERRAND reste à l'écoute de tous ceux qui, comme vous,
connaissent cette épreuve.
D'autres actions, à de très hauts niveaux, sont en cours.
Pour renforcer et élargir sur le plan national nos
démarches, nous suggérons d'écrire à votre député pour le
prier instamment d'intervenir en faveur de votre parent
disparu.
Cette intervention pourrait se référer au Journal Offi­
ciel de la République Algérienne du 9 avril 1965 (pièce
jointe) qui rapporte la décision prise par le Gouvernement
algérien de garder des prisonniers auxquels elle refuse
l'amnistie et qu'elle détient actuellement comme otages.
Et s'appuyer sur la campagne de presse d'avril 1982 qui
faisait état de nouvelles révélations sur les lieux de déten­
tion présumés, révélations qui n'ont pas été démenties.

331


Les questions posées pourraient être de cet ordre :
- Combien de personnes ont-elles été jugées comme étant
O.A.S. ou assimilées O.A.S. ?
- Que sont devenus les jugements ?
- Comment faire appel ?
- Combien de personnes ont-elles été libérées depuis
cette décision ?
D'autre part nous vous conseillons très vivement
d'écrire à Madame Danielle MITERRAND, Palaisde l'Elysée,
55 Rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 PARIS, pour lui
exposer votre cas personnel.
Il serait URGENT, si vous le voulez bien, de fajre cette
démarche; nous vous serions reconnaissants de bien vou­
loir nous adresser photocopie des réponses et de transmet­
tre si possible, notre suggestion à d’autres familles dans
votre cas.
Veuillez croire. Monsieur, Madame en nos sentiments
distingués.

Le Secrétaire Général - A.S.F.E.D.


30.32 Rue de Vincennes - 33000 Bordeaux

332
ANNEXE X

.1ADAMH J3APfB3d!L!LH MJT*TBJî3ïA7f 13

Paria, le 20 Avril 1984

Madame-,

J'ai bien reçu votre lettre me signalant la


disparition de votre frère en Algérie, mais devant l'affluence
de courrier tel que le votre, ceci sur le conseil d'associations
regroupant les familles do disparus. Je suis amenée à faire une
réponse identique à tous.

Comme vous le savez, le Gouvernement français s'est


toujours préoccupé de cette question on s'efforçant d'obtenir
des autorités algériennes des réponses aux questions légitimes
des familles et en 19C4, déjà, une mission de la Croix Rouge en
Algérie r.'n réussi qu'à établir un bilan partiel et malgré des
recherches ultérieures, aucun résultat n'a pu être obtenu
Jusqu'ici.

Le problème continue à être évoqué auprès des plu::


hautes instances. Notre Ambassadeur en Algérie qui vient de
prendre ses fonctions connaît, en effet, particulièrement bien
cette question puisqu'il était en poste & Alger en 15€2.
Nous ne manquerons pas d'informer toutes les familles
concernées dès que nous pourrons faire état d'éléments nouveaux.

Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes


sentiments les meilleurs.

■'*-*“4 SAfAC'JcT
«ï la Martinière
- SSLLKffi

ri
AN N EXE VI
ASSOCIATION POUR LA SAUVEGARDE
DES FAMILLES ET ENFANTS DE DISPARUS

Secrétariat Général
30/32, rue do Vlncennes
•<33000 - BORDEAUX
T^l(56) 96/78/èè . Madame Geneviève de TERNANT
Directrice de l'ECHO de l'ORANIE
11,Avenue Georges Clemenceau
06000 - N I C E -

Madame,

Nous avons bien reçu votre lettre en date du 10.12.S't .

Nous sommes très intéresses sur le plan noraj et sur l'aspect


technique de la question par la publication que vous envisagez de
Taire concornant les personnes mortes ou disparues le *» Juillet 1962
& ORAN.

Pour vous aider dans ce pénible travail nous tenens à votre dis­
position toutes les archives de l'Association dupuls cetco date à nos
jours.

Ces archives sont considérables et nécessitent que quelqu'un do


votro entourage, ou vous-mémo, puissiez les voir ot prendre des notes
et renseignements qui vous intéressent.

Nous avons commencé un énorme travail de publication de documents


en tout, 800 pages, qui doivent permettre de faire le point définitive­
ment sur cotte affaire, tant au départ qu’apres 20 années de recherches,
et ce, cas par cas, pour l'ensemble du territoire d'ALGERIE.

Cetto publication énorme est untravail qui nécessite boaucoup de


temps, mais le principal est fait.

Bien entendu, nous nous tenons à votre disposition pour tout ce


qu'il vous plaira de nous demander.

Nous vous prions d'accepter, Madame, l'expression do nos très


respectueux hommages.
I

Pour le Colonel de DLIGNIERES


President de l'A.S.F.E.D.

! Le Capitaine Marc Louis LECLAIR.

ASSOCIATION DtCLARtC. LOI DU JUILLET IOOI (J. O. DU • MAI 1007)

334
TABLE DES MATIÈRES

Pages
Préface ................ 1
Un vœu 3
Oran 7
La rupture 13
Les derniers combats 29
Le chaos .......................................................... . 45
Le massacre 55
Témoignages 75
Morts ou disparus le 5.7.62 à Oran ........ . 185
Morts ou disparus avant et après le 5.7.62 . 237
Procès verbal d'enquête ............................... . 255
Que sont devenus les disparus ? .............. . 267
Annexes .......................................................... . 303

LL__
Achevé d'imprimer
le 15 avril 1985
i sur les Presses
de l’imprimerie Marcel GAMBA - NICE

Dépôt Légal 2em0 trimestre 1985

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