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PIERRE BOURDIEU, JURIS LECTOR : ANTI-JURIDISME ET SCIENCE DU

DROIT

Jacques Caillosse

Editions juridiques associées | « Droit et société »

2004/1 n°56-57 | pages 17 à 37


ISSN 0769-3362
ISBN 2275024417
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Pierre Bourdieu, juris lector :
anti-juridisme et science du droit

Jacques Caillosse *

Résumé L’auteur

L’œuvre de Pierre Bourdieu se prête-t-elle à une lecture juridique ? Professeur de droit public,
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Quel usage le juriste peut-il faire d’une sociologie qui affiche son anti- membre du Centre d’Études et
juridisme ? À ces questions, une réponse en deux temps est envisa- de Recherches de Science Admi-
nistrative (CERSA), Université
geable. Il faut reconnaître tout d’abord que la sociologie du champ ju-
Paris II Panthéon-Assas.
ridique que développe Pierre Bourdieu peut fort bien servir l’analyse Ses recherches portent sur les
critique des formes de la pensée juridique dominante. Mais force est mutations en cours du droit de
ensuite de constater que la conception du droit qui sous-tend la dé- l’administration et de l’action
marche du sociologue n’est pas incontestable. Il appartient au juriste publique, ainsi que sur les mo-
d’en faire la critique juridique, car le droit n’est sûrement pas réducti- des de représentation du droit
ble aux représentations qu’en donne l’auteur. dans les sciences sociales.
Parmi ses publications :
– Introduire au droit, Paris,
Champ juridique – Force du droit – Habitus – Juridisme – Pierre Bourdieu –
Montchrestien, 3e éd. 1998 ;
Sociologie du droit. – Droit et modernisation admi-
nistrative (avec J. Hardy), Paris,
La Documentation française,
Summary 2000 ;
– L’analyse des politiques publi-
ques aux prises avec le droit
Law-centered Approaches and Legal Theory according to Pierre (sous la dir., avec D. Renard et
Bourdieu D. de Béchillon), Paris, LGDJ,
Does the work of Pierre Bourdieu lend itself to a legal reading ? How 2000.
can a jurist make use of an anti-legalist sociology ? It is possible to
treat these questions at two levels. First, one has to admit that the so-
ciology of the legal field developed by Pierre Bourdieu could be useful
for the critical analysis of the prevailing legal thinking. But, secondly,
one cannot avoid noticing that the conception of law underlying Bour-
dieu’s approach is not beyond reproach. It is up to the jurist to criti-
cize it from a legal perspective, for the law cannot be reduced to the
representations given by the author.
* Centre d’Études et de Recherches
Enforceability of the rule – Habitus – Law-centered approaches – de Science Administrative (CERSA),
Legal field – Pierre Bourdieu – Sociology of law. UMR 7106 du CNRS,
10 rue Thénard,
F-75005 Paris.
<jacques.caillosse@wanadoo.fr>

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J. CAILLOSSE Partons de deux brèves réflexions de Pierre Bourdieu. Écrites à une
quinzaine d’années de distance, elles sont deux façons complémentaires de
« marquer » le territoire à la fois matériel et symbolique où juristes et socio-
logues ne cessent de se croiser pour mieux s’ignorer :
La division du monde universitaire en disciplines s’inscrit sous forme
d’habitus disciplinaires générateurs d’un accord entre les spécialistes qui est res-
ponsable même de leurs désaccords et de la forme dans laquelle ils s’expriment
et qui entraîne ainsi toutes sortes de limitations et de mutilations dans les prati-
ques et les représentations et de distorsions dans les rapports avec les représen-
tants d’autres disciplines 1.
Entre les juristes et les sociologues, il y a tout l’écart entre deux modes de
production et de reproduction du savoir et, plus largement, entre deux systèmes
de valeurs et deux styles de vie ou, si l’on veut, entre deux manières de concevoir
l’homme accompli 2.

Si l’on devait admettre que ces constats réfléchissent encore, ne serait-


ce qu’une part significative de la configuration institutionnelle et intellec-
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tuelle dont nous sommes largement tributaires, alors, la présente étude
pourrait passer pour désespérée. En vérité, aujourd’hui, des juristes univer-
sitaires affichent leur intérêt pour la sociologie de P. Bourdieu, à un mo-
ment où chez les sociologues on semble remettre en cause de vieilles aver-
sions disciplinaires à l’égard de la juridicité 3.
La volonté de décloisonnement ainsi à l’œuvre n’en reste pas moins
paradoxale. Non seulement parce qu’il n’est jamais simple de faire usage
d’un texte – sauf à le considérer comme hors d’atteinte – qui toujours inter-
pelle le lecteur sur la légitimité même de sa lecture 4, mais parce que pour

1. Cf. Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 210.


2. Cf. Pierre BOURDIEU, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984, p. 82.
3. Voir, pour un récent et édifiant exemple, Bruno LATOUR, La fabrique du droit. Une ethnographie
du Conseil d’État, Paris, La Découverte, 2002. Voir aussi le colloque organisé par le CURAPP à
Amiens les 14 et 15 novembre 2002 : « Sur la portée sociale du droit. Usages et légitimité du re-
gistre juridique ». Sur la question plus générale des rapports entre droit et sciences du politique,
cf. Jacques CAILLOSSE, « Droit et politique : vieilles lunes, nouveaux champs », Droit et Société, 26,
1994, p. 127 et suiv. ; ID., « À propos de l’analyse des politiques publiques : réflexions critiques
sur une théorie sans droit », in Jacques COMMAILLE, Laurence DUMOULIN et Cécile ROBERT (sous la
dir.), La juridicisation du politique. Leçons scientifiques, Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société », 2000,
p. 47 et suiv. ; et ID., « Le droit comme méthode ? Réflexions depuis le cas français », in Didier
RENARD, Jacques CAILLOSSE et Denys DE BÉCHILLON (sous la dir.), L’analyse des politiques publiques
aux prises avec le droit, Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société », 2000, p. 27 et suiv.
4. Lorsqu’on se propose de parler de Pierre Bourdieu, non pas pour lui, ni contre lui, mais tout
simplement avec lui, encore faut-il s’échapper de cette sorte de cercle infernal que dessine son
écriture. L’utilisateur de son texte ne cesse d’être pris en flagrant délit d’ignorance d’un mode
d’emploi réservé ; il n’en finit pas d’être soupçonné d’un oubli de soi, toujours coupable. L’œuvre
bourdieusienne est d’ailleurs présentée par nombre de ses détracteurs comme d’autant plus irre-
cevable qu’elle prétend se soustraire à toute discussion. Voir en ce sens la démonstration rageuse
de Luc FERRY et Alain RENAUT, La pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, Paris, Galli-
mard, 1985, où on lit, p. 221 : « Le travail entrepris [par Pierre Bourdieu] étant supposé conduire à
des résultats terrifiants pour ceux dont il dévoilerait les stratégies et les calculs d’intérêts, toute
contestation de ses produits en assure ipso facto la confirmation et en même temps se disqualifie
elle-même : non seulement en effet l’objection ne peut jamais ébranler la théorie, puisque celle-ci
s’est rendue non falsifiable, mais qui plus est, l’objection s’expose à se voir démontée par une

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un juriste, se tourner vers l’œuvre de P. Bourdieu (qu’importe si c’est en- Pierre Bourdieu,
juris lector :
suite pour s’en détourner) ne relève pas franchement de l’évidence ! Soyons
anti-juridisme et
clair. Les images du droit et d’eux-mêmes qu’ils découvrent dans le texte science du droit
bourdieusien ne sont guère flatteuses. Si l’auteur ne manque pas d’être pré-
occupé par la question juridique, c’est essentiellement sur le mode de la
dénégation et du repoussoir. Il est une invitation à se déprendre du « juri-
disme » comme de tous ceux qui le servent. Car chez P. Bourdieu la dépré-
ciation du droit se veut (presque) totale : elle s’applique aux règles juridi-
ques aussi bien qu’à la pensée juridique ; bref elle vise indifféremment le
droit positif et le droit savant. Le premier parce qu’il est inséparable de
cette machinerie de la « violence symbolique » dont il est le mode camouflé
d’expression privilégié, le second parce qu’il est, lui aussi, un produit social
pris dans le jeu des rapports de force et de pouvoir. Bref, c’est en tant qu’ils
sont « les gardiens hypocrites de l’hypocrisie collective » 5 que les juristes
animent, à la marge, le texte bourdieusien. Pourquoi donc chercheraient-ils
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à faire travailler un texte qui ne veut voir dans la juridicité qu’une ruse de
la raison dominante, entendez, celle des dominants ?
Telle est la question préalable à laquelle il va falloir donner une ré-
ponse : un usage juridique du travail de P. Bourdieu sur le droit est-il même
concevable ?
En l’occurrence, c’est l’anti-juridisme même de P. Bourdieu qui me sem-
ble constituer pour la science du droit une possible ressource. Pour arrêter
pareil programme, encore faut-il lever quelques obstacles de taille. Non seu-
lement il convient de se tenir à distance de l’actuelle « doxa » positiviste des
juristes universitaires, mais il importe en outre de faire fonctionner le texte
bourdieusien, au moins pour partie, contre les visées de son auteur. Autant
dire qu’il faut réagir contre deux formes de chantage ou d’intimidation in-
tellectuelle : celle pratiquée par les juristes pour lesquels le droit serait
d’emblée une manière de modèle abouti qu’il faudrait défendre contre la
menace dissolvante des sciences sociales 6, celle d’une sociologie qui se sert
du « juridisme » comme de la maladie honteuse dont serait atteinte toute
forme de critique de son mode d’analyse de la juridicité 7.
Il ne servirait à rien de le cacher : l’intérêt qu’un juriste porte, en cette
qualité, aux travaux de P. Bourdieu suppose un rapport critique aux institu-
tions en charge de la production et de la diffusion de la pensée juridique

analyse généalogique qui la renverra à l’intérêt qui l’anime et qui, on s’en doute, ne sera pas
l’intérêt pour la vérité. »
5. Cf. Pierre BOURDIEU, « Les juristes, gardiens de l’hypocrisie collective », in François CHAZEL et
Jacques COMMAILLE (sous la dir.), Normes juridiques et régulation sociale, Paris, LGDJ, coll. « Droit
et Société », 1991, p. 95 et suiv.
6. On peut ainsi lire en ce sens la préface de Georges Vedel à la thèse de Jean-Jacques ISRAEL, La
régularisation en droit administratif français, Paris, LGDJ, 1981.
7. Cette posture critique prend appui sur l’expression que put lui donner Michel Foucault décla-
rant : « On doit échapper à l’alternative du dehors et du dedans ; il faut être aux frontières. La
critique c’est bien l’analyse des limites et la réflexion sur elles » (« Qu’est-ce que l’Aufklärung ? »,
Les inédits du Magazine littéraire, 309, avril 1993 : Kant et la modernité, p. 70 et suiv.)

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J. CAILLOSSE dominante. Une pleine adhésion aux modèles intellectuels qui opèrent dans
ce cadre académique ne peut logiquement générer que de l’indifférence, si-
non de l’hostilité à l’égard du discours du sociologue. Tout se passe alors
comme si le droit dont parle ce dernier était sans rapport avec celui qu’on
pense et reproduit à l’Université.
Les raisons ne manquent pas en effet qui invitent le juriste à se détour-
ner d’un programme qui aboutit à dissoudre le droit dans la sociologie,
puisque le seul savoir juridique qu’il reconnaît est issu d’une sociologie ap-
pliquée à l’objet « droit » 8. D’aucuns diront qu’il est tout simplement vain
de vouloir établir une relation entre P. Bourdieu et le droit puisque l’auteur
s’emploie à saper les conditions mêmes de possibilité de toute pensée juri-
dique. Assurément, dans la figure de Juriste que son œuvre compose il y a
tout ce qui peut inquiéter une doctrine privée ici de ses grands repères
identitaires. Deux des composés immuables de la représentation juridique,
la neutralité et la liberté du sujet appelé à formaliser le discours du droit 9,
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sont ainsi catégoriquement mis en doute : non seulement le Juriste selon
Bourdieu est au service d’une cause, là où le positivisme juridique réclame
son indifférence, mais il le fait encore, le cas échéant, à son insu sinon
contre son gré. Autant dire qu’il est embarqué dans une histoire qui peut
fort bien n’être pas la sienne : immergé dans le champ social dont il relève,
le voilà pris, qu’il le veuille ou non, dans le jeu mouvant de rapports de
force qui contribuent à le constituer. On sait quelle énorme consommation
fait notre culture juridique de la libre volonté du sujet. Comment pourrait-
elle concilier cette présupposition – laquelle fait fonction de structure por-
teuse de quantité de théories juridiques emblématiques, notamment dans le
domaine de la décision 10, du contrat et de la responsabilité – avec l’idée
qu’un agent social ne saurait être libre que dans des limites déterminées
hors desquelles il est bien plus agi qu’acteur 11 ? Confronté à une réflexion

8. Voir tout spécialement Pierre BOURDIEU, « La force du droit. Éléments pour une sociologie du
champ juridique », Actes de la recherche en sciences sociales, 64, 1986, p. 3 et suiv.
9. La question pourrait être posée dans les termes que lui donnent François O ST et Michel VAN DE
KERCHOVE : cf. « Rationalité et souveraineté du législateur, “paradigmes” de la dogmatique juridi-
que », in ID., Jalons pour une théorie critique du droit, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-
Louis, 1987, p. 97 et suiv.
10. Pour une critique du « décideur » tel que la pensée juridique conçoit de le faire agir, cf. Lucien
SFEZ, Critique de la décision, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 3e
éd., 1981 ; et ID., La décision, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1re éd. 1984.
11. Dans une large mesure, c’est toute la sociologie de Pierre Bourdieu qui vaut dénégation du
sujet du droit, puisque ce dernier sert de support au mythe d’une liberté individuelle auquel
l’auteur oppose son concept d’habitus : que le sujet soit libre de concevoir des stratégies person-
nelles d’action n’est pas contestable, qu’il puisse le faire hors des limites objectives que fixent ses
habitus est une autre histoire, car le social est présent jusque dans le corps de chacun des agents
sociaux, qui commande aussi leurs actions. Sur cette matrice du travail sociologique de Pierre
BOURDIEU, cf. de l’auteur, Méditations pascaliennes, op. cit., spécialement la 4e partie : « La connais-
sance par corps », p. 153 et suiv. ; et in ID., Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Seuil,
1992, le chapitre « Habitus, illusio et rationalité », p. 91 et suiv. Voir encore Bernard LAHIRE (sous
la dir.), Le travail sociologique de Pierre Bourdieu : dettes et critiques, la 2e partie : « Habitus », Pa-
ris, La Découverte, 2001, p. 95 et suiv.

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qui le somme de se soustraire à tout ce que la subjectivité renferme Pierre Bourdieu,
juris lector :
d’illusoire, le juriste n’estimera-t-il pas qu’on le prive des conditions mêmes
anti-juridisme et
de possibilité de toute pensée juridique ? science du droit
On le voit, il ne lui est pas si simple de prétendre cheminer en compa-
gnie de P. Bourdieu : enrôlé par l’auteur dans les tâches peu reluisantes
d’entretien de l’hypocrisie collective, il a par ailleurs toutes les chances de
passer, aux yeux des membres de sa « communauté » 12, pour un transfuge.
La difficulté n’est pourtant pas insurmontable. Après tout, il n’est nul be-
soin de faire œuvre bourdieusienne pour parler de celle-ci, même si pareille
pétition de principe n’échappe évidemment pas aux critiques de la sociolo-
gie réflexive. Et sans partager l’ensemble des positions qu’adopte P. Bour-
dieu sur la question du droit, ou plutôt celle du « champ juridique », le ju-
riste, pour peu qu’il ne soit pas dupe des habitus propres à la « commu-
nauté » dont il relève 13, peut, sans perdre sa qualité, découvrir dans le
droit du sociologue une des composantes de ce récit toujours recommencé
auquel la juridicité n’en finit pas de se prêter. Il doit bien être possible de
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faire du texte du sociologue un espace à l’intérieur duquel une réflexion ju-
ridique sur l’identité du droit continue de se développer librement, sans
qu’il lui faille acquitter des « droits de douane » coûteux au point de rendre
totalement dissuasif le passage de la frontière disciplinaire. Il s’agirait en
somme de soumettre P. Bourdieu aux usages auxquels il reconnaissait lui-
même soumettre certains auteurs : « J’ai recours à eux, disait-il, comme à
des “compagnons”, au sens de la tradition artisanale, à qui on peut deman-
der un coup de mains dans les situations difficiles 14. » Dans ces conditions,
rien n’interdit de considérer la sociologie du « champ juridique » comme
une sorte de nouveau « topos » ouvert à l’investigation des juristes. Encore
faut-il bien sûr que ces derniers acceptent la thèse qu’il y a dans le droit
bien autre chose que ce qu’une forte tradition académique y met et qu’elle
fait tenir dans les limites de la « dogmatique » juridique 15 !

12. Il y a à ces guillemets une explication. Le terme ne peut être pris ici que par commodité, et
non dans le but de réaffirmer une notion que la théorie des « champs » vise précisément à
confondre. Avec le concept de « champ » Pierre Bourdieu entend rompre avec « la vision irénique
du monde scientifique » que propage la référence aux communautés savantes. Sur ce déplacement
volontaire du regard vers ce qui fait problème plutôt que consensus, cf. Pierre BOURDIEU, Science
de la science et réflexivité, Cours du Collège de France, Paris, Raisons d’agir éditions, 2001.
13. Le texte de Pierre Bourdieu me semble permettre cet usage de la notion. « L’habitus, écrit-il
notamment, n’est aucunement le sujet isolé, égoïste et calculateur de la tradition utilitariste et
des économistes (avec, à leur suite, les “individualistes méthodologiques”). Il est le lieu des soli-
darités durables, des fidélités incoercibles parce que fondées sur des lois et des liens incorporés,
celles de l’esprit de corps (dont l’esprit de famille est un cas particulier), adhésion viscérale d’un
corps socialisé au corps social qui l’a fait et avec lequel il fait corps. Par là, il est le fondement
d’une collusion implicite entre tous les agents qui sont le produit de conditions et de condition-
nements semblables » (Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 173).
14. Cf. Pierre BOURDIEU, Choses dites, Paris, Minuit, 1987, p. 39.
15. En 1986 (« L’interpellation actuelle de la réflexion philosophique par le droit », Droits, 4, 1986,
p. 123 et suiv.), Paul AMSELEK en a résumé le programme dans les termes suivants : « Les théori-
ciens du droit n’ont guère développé jusqu’à une époque récente que des activités de technologie
juridique, des activités de rationalisation de la technique juridique et même plus précisément des
activités de dogmatique juridique consistant à agencer à la manière d’un dogme les différentes

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J. CAILLOSSE Entendons-nous bien, la rencontre avec le texte de P. Bourdieu ne sau-
rait valoir disqualification du travail qu’appelle, en tout état de cause, la
fonction de juriste. Si l’on estime que la connaissance de cette dernière ne
peut sérieusement faire l’économie d’un questionnement sur ses conditions
sociales de production et de fonctionnement et que la sociologie du
« champ juridique » répond à cette attente, la grammaire propre du droit ne
semble guère trouver son mode de lecture dans le programme bourdieusien
d’une science des pratiques sociales. En d’autres mots, il n’est pas question
de quitter le registre du juriste pour celui du sociologue. L’ouverture du
droit sur les sciences sociales ne saurait se pratiquer au prix d’une dissolu-
tion de l’objet irréductible de la pensée juridique. Comme on a pu l’écrire :
« La matière première du juriste occidental n’est pas la société elle-même,
mais son patrimoine de textes. Il faut donc écarter “la stratégie du soup-
çon”, qui inviterait les juristes à se saisir du “réel” au travers des textes, et
s’intéresser précisément à cette enveloppe juridique 16. »
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Reste à tirer de ces quelques considérations méthodologiques l’esquisse
d’une sorte de démarche « expérimentale » ! Autant la théorie juridique me
semble avoir tout intérêt à prendre appui sur la critique sociologique du
droit et des juristes que nous a laissée P. Bourdieu, autant il appartient aux
juristes d’entreprendre comme une critique juridique de la sociologie, non
pas dans le but de se porter en défense d’une communauté agressée 17,
mais parce que la conception du droit que réfléchit l’anti-juridisme du so-
ciologue fait débat. Il s’agit donc, très simplement, de mettre le texte de P.
Bourdieu en tension. D’un côté en l’utilisant comme méthode de mise à

règles adoptées par les pouvoirs publics, à s’efforcer d’en établir une présentation ordonnée, sys-
tématique et cohérente, en tâchant de donner des dispositions juridiques en vigueur des com-
mentaires interprétatifs judicieux et rationnels, explicitant toute leur portée, toutes leurs poten-
tialités, éliminant ou réduisant leurs défauts apparents, leurs obscurités, leurs lacunes, leurs
contradictions, etc. Cette activité de “doctrine juridique” reste très largement dominante au-
jourd’hui encore, notamment au plan universitaire. » Dix ans plus tard le même auteur radicalisait
son propos, en affirmant : « Les facultés juridiques ont pour tâche essentielle de constituer et de
diffuser un savoir de technologie juridique, beaucoup plus accessoirement, je le crains, un savoir
scientifique » (cf. Paul AMSELEK, « La part de la science dans les activités des juristes », Dalloz, 39,
1997, Chronique, p. 337 et suiv.).
16. Cf. Alain SUPIOT, « Rapport de synthèse de l’atelier 6 : Interaction de la recherche juridique et
de la recherche opérée dans les autres sciences sociales », in Brigitte STERN (sous la dir.), Livre
blanc des Assises nationales de la recherche juridique, Paris, LGDJ, 1994, p. 65-66.
17. Posture dont Pierre Legendre se fait l’inlassable défenseur. L’auteur voit dans la sociologie
une discipline managériale dont la promotion passe par l’instrumentalisation du droit et des ju-
ristes, réduits au rôle de régulateurs sociaux. « Je ne m’attarderai pas, observe-t-il, sur les scien-
ces sociales qui, dans les sociétés occidentales, sont devenues un carcan de la pensée et, de par
leurs liens avec les machineries politiques et gestionnaires, ces grands consommateurs de rap-
ports d’évaluation, de conseils d’experts, etc. exercent en fait une fonction de magistère et de
propagande. Le conformisme de la pensée m’a toujours paru redoutable, car les effets sont dévas-
tateurs, surtout quand il sert d’étayage à des États ou à des pouvoirs surpuissants. » Pareille ana-
lyse peut sembler difficilement transposable au cas de Pierre Bourdieu dont on sait quel accueil
lui est réservé par les milieux gestionnaires. Il ne reste pas moins pour Pierre Legendre un de ces
« vigiles de la pensée », représentant emblématique d’une « nouvelle race des théologiens d’État »
(cf. Pierre LEGENDRE, Sur la question dogmatique en Occident, Paris, Fayard, 1999, notamment
p. 168 et suiv.).

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l’épreuve du discours juridique régnant, c’est-à-dire le positivisme techni- Pierre Bourdieu,
juris lector :
cien tel que l’enseignement et la recherche académique le reproduisent. De
anti-juridisme et
l’autre côté en lui faisant subir l’épreuve de la pensée juridique critique, science du droit
telle qu’elle s’exprime, malgré tout, dans le champ de la recherche ; autre-
ment dit, on cherchera à prendre l’auteur à son propre jeu, en l’inscrivant,
le temps d’un bref essai, dans le champ de la théorie juridique 18.

I. De quel droit Pierre Bourdieu parle-t-il ?


Cette question ne me semble pas pouvoir être traitée dans les termes
radicaux et expéditifs que privilégient certaines critiques du sociologue
pour la rendre sans objet, comme si l’auteur n’avait strictement rien à nous
apprendre, sinon de l’insupportable, sur le droit et les juristes 19. L’exis-
tence de ces critiques montre malgré tout que l’identification d’un objet ju-
ridique chez P. Bourdieu passe par une opération préalable de « déminage »
de son texte. Il faut pour le lire, c’est vrai, déjouer un certain nombre de
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pièges qui rendent d’emblée problématique la reconnaissance de ce que,
faute de mieux, on appellera un droit négatif 20. Parmi ceux-ci, il y a, outre
le registre sémantique de P. Bourdieu, les usages personnels qu’il fait du
mot « juridique », l’affectivité dont son texte reste chargé lorsqu’il se saisit
du droit et des juristes.
Dans le lexique de notre auteur, le terme « juridique » est loin d’appar-
tenir au seul champ linguistique du droit. Il retient volontiers ce mot pour
désigner tout ce qui est perçu, ressenti, et vécu comme obligatoire, tout ce
qui discipline et normalise partout où prévalent des rituels et des codes que
l’on observe pour prévenir les risques de la transgression. C’est en ce sens
que P. Bourdieu parle, pour traiter de la grammaire d’une langue, de « codi-
fication juridique » 21. Si pareille mise en rapport n’a rien de discutable, elle

18. D’aucuns trouveront sans doute dans la démarche esquissée au terme de la première étape de
ce parcours introductif la confirmation, involontaire, des thèses de Pierre Bourdieu sur le champ
juridique. La réflexion proposée ici n’échappe évidemment pas à la logique de ce champ : elle est
le produit de dispositions acquises tout au long d’un parcours académique, privilégie des formes
dans lesquelles les juristes finissent par se retrouver comme « naturellement », et participe à sa
manière de cette fonction totémique dont ils investissent le droit. Car parler de l’anti-juridisme de
Pierre Bourdieu du point de vue même de la science du droit n’a rien d’innocent : c’est pour le
juriste l’occasion de donner à voir ce que le sociologue occulte dans l’œuvre sociale du droit.
19. Sont, de ce point de vue, spécialement représentatives les notes en bas de page que Bruno La-
tour réserve à Pierre Bourdieu en tant que chef de file de la sociologie critique. Voir dans son ou-
vrage précité La fabrique du droit, les notes 19 et 20 des pages 152 et 153 ainsi que les notes 33,
page 277, et 47, page 283. Voir aussi les pages que consacre Olivier FAVEREAU à la fonction des rè-
gles de droit dans son « Économie du sociologue ou : penser (l’orthodoxie) à partir de Pierre Bour-
dieu », in Bernard LAHIRE (sous la dir.), Le travail sociologique de Pierre Bourdieu : dettes et criti-
ques, op. cit., p. 294 et suiv.
20. Les juristes se souviennent sans doute de la boutade du doyen Vedel s’adressant à Charles
Eisenmann et faisant valoir qu’il professait, lui, le droit positif, là où son interlocuteur avait fait le
choix d’enseigner le droit négatif.
21. Cf. Pierre BOURDIEU, « La codification », in ID., Choses dites, op. cit., p. 98. Cf. encore ces remar-
ques tirées de Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 27 : « Nul n’est censé ignorer la loi
linguistique qui a son corps de juristes, les grammairiens, et ses agents d’imposition et de

Droit et Société 56-57/2004 – 23


J. CAILLOSSE n’est légitime que sur le mode de l’analogie. Alors, rien n’interdit de rap-
procher grammaire et droit, comme les juristes le font eux-mêmes en y
ajoutant généralement la morale. Mais c’est pour mieux faire apparaître, par
confrontation, l’irréductibilité du juridique. Ce que P. Bourdieu, précisé-
ment, occulte. Ici, le juridique n’a droit qu’à un statut mineur et disquali-
fiant : il entre dans l’ensemble indifférencié des entreprises en tout genre
de normalisation des conduites sociales. Il n’est pour le sociologue qu’un
système symbolique parmi d’autres, au même titre que la grammaire et les
conventions sociales.
S’il souffre de flottements lexicaux, le texte du sociologue est encore le
produit de pulsions dont le lecteur doit prendre son parti. Il est évident qu’il
y a chez P. Bourdieu une volonté d’en découdre avec une communauté (les
juristes) qu’il n’aime guère et une discipline (le droit) qu’il tient en assez
piètre estime : ces acteurs et cette matière sont également coupables d’avoir
fabriqué une histoire dont la sociologie réflexive se propose de nous libérer.
Mais à ce désir spontané d’en finir avec le formalisme et le juridisme pro-
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pres à un milieu-repoussoir qui n’est pas le sien 22 s’oppose la volonté rai-
sonnée de proposer une théorie des pratiques sociales où les détermina-
tions juridiques de l’action ne sont pas ignorées. Si l’écriture de P. Bourdieu
n’est pas étrangère au sentiment de répulsion que lui inspirent les milieux
juridiques, elle ne parvient pas à dissimuler la fascination que le droit
exerce, malgré tout, sur son auteur 23.
Dans cette configuration, aussi ingrate soit-elle aux yeux du juriste, P.
Bourdieu n’en aura pas moins jeté sur la production du droit comme sur les
pratiques juridiques des lumières décisives. Du moins, si on veut bien le
suivre là où il nous entraîne, sur cette scène originale que constitue le
« champ juridique ».
Reste la nécessité d’un choix entre deux modes principaux et, à mes
yeux, également légitimes de traitement du sujet. On peut tout d’abord par-
tir de l’œuvre tout entière de P. Bourdieu pour en faire le prisme de lecture
de ce que les juristes appellent – sans même toujours se demander pour-

contrôle, les maîtres de l’enseignement, investis du pouvoir de soumettre universellement à


l’examen et à la sanction juridique du titre scolaire la performance linguistique des sujets par-
lants. »
22. À l’aristocratisme propre aux Facultés de droit, Pierre BOURDIEU se plait à opposer sa concep-
tion plébéienne de la sociologie, en se revendiquant de Socrate qui fait de la philosophie à partir
des choses de la rue : « Le sociologue a affaire à longueur de temps avec les réalités les plus tri-
viales de l’existence ordinaire exclues, par leur vulgarité, de toute espèce de discours légitime »
(cf. Le Magazine littéraire, 303, 1992, p. 107). Le droit est, on s’en doute, par excellence un de ces
discours légitimes, provenant des « milieux intellectuels chics » dont relèvent les juristes (Le Ma-
gazine littéraire, op. cit.).
23. L’analogie s’impose ici avec l’œuvre de Michel Foucault qu’informe ce même phénomène de
répulsion/fascination. La construction de cette analogie pourrait par exemple s’inspirer de
l’article de Yves-Charles ZARKA, « Foucault et le concept non juridique du pouvoir », Cités (PUF), 2,
2000, p. 41 et suiv.

24 – Droit et Société 56-57/2004


quoi 24 – le « droit ». L’entreprise, du fait de son ampleur, n’est guère conce- Pierre Bourdieu,
juris lector :
vable dans le cadre du présent travail. Il faudrait alors faire application au anti-juridisme et
cas du droit et des juristes de tout le programme de la sociologie ré- science du droit
flexive 25. On laissera à d’autres le soin d’un engagement aussi total dans
un corpus qui, finalement, ne mobilise le champ du droit que de façon ac-
cessoire. D’où l’adoption d’une autre posture qui consiste à interroger du
point de vue même de la théorie du droit – l’expression est prise dans son
acception la plus large, car il me semble ici permis d’éviter la confrontation
par ailleurs bien réelle entre les différents programmes de la pensée juridi-
que, notamment entre celui de la doctrine et celui de la science du droit 26 –
l’antijuridisme que revendique le sociologue lorsqu’il intervient sur le ter-
rain des juristes. Il est conduit pour tenir le rôle qu’alors il endosse à leur
soumettre une double série de questions : les unes sur leur méthode de lec-
ture du droit, les autres sur leur approche de ce qu’on pourrait appeler
l’économie du champ juridique 27.
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24. C’est pour cela d’ailleurs qu’ils peuvent aussi innocemment prêter au droit toutes sortes
d’intentions, heureuses ou désastreuses, en fonction des positions qu’ils occupent eux-mêmes
dans l’espace socio-politique. Ainsi dira-t-on du droit qu’il pense, veut, dit, croit, etc. Ces remar-
ques ne valent évidemment pas disqualification des recherches récentes sur le sujet. Parmi celles-
ci, voir notamment Denys DE BÉCHILLON, Qu’est-ce qu’une règle de droit ?, Paris, Odile Jacob, 1997 ;
et les n° 10, 1989 et n° 11, 1990 : Définir le droit, de la revue Droits (PUF).
25. On peut tout au plus esquisser certaines des grandes lignes que pourrait suivre un pareil tra-
vail. Celui-ci ne devrait rien ignorer des principes mêmes de la sociologie réflexive, en ce qu’ils
commandent au juriste parlant de droit de s’interroger sur les conditions sociales de possibilité
de son propre discours. Les concepts de « champ » et d’« habitus », ces deux figures complémen-
taires du social, viendraient sûrement questionner la rhétorique juridique du sujet tandis que la
notion de « violence symbolique » autoriserait la relecture des thématiques convenues de la liber-
té et de l’égalité. L’enquête gagnerait à se poursuivre du côté des travaux sur l’institution univer-
sitaire et le champ intellectuel, dès lors qu’ils offrent aux juristes les moyens d’une réflexion cri-
tique sur les Facultés de droit comme sur la doctrine en tant que lieux de production d’un savoir
juridique officialisé. Le droit se présentant aussi comme une vaste entreprise toujours recom-
mencée de classification, de partage, de délimitation de frontières (voir par exemple en ce sens,
Ce que parler veut dire, op. cit., et spécialement, le chapitre 3 : « La force de la représentation »),
on voit encore quels usages de Pierre Bourdieu les juristes pourraient concevoir. Quant aux publi-
cistes, on les imagine mal ignorer les travaux sur l’État et les hauts fonctionnaires (cf. Pierre
BOURDIEU, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989 ; ID., « Esprits
d’État. Genèse et structure du champ bureaucratique », Actes de la recherche en sciences sociales,
96/97, 1993, p. 49 et suiv. ; et le n° 118 de juin 1997 de la même revue : Genèse de l’État mo-
derne) : ils offrent l’occasion d’une interrogation sur le sens et les fonctions d’institutions que la
tradition juridique se propose trop souvent de décrire, comme s’il s’agissait d’objets toujours dé-
jà là (voir cependant, en réaction contre cette tradition, les travaux de Charles EISENMANN, notam-
ment « Problèmes d’organisation de l’administration », in ID., Cours de droit administratif, tome 1,
Paris, LGDJ, 1982, p. 155 et suiv.).
26. Sur ce débat, voir Jacques CHEVALLIER, « Doctrine juridique et science juridique », Droit et So-
ciété, 50, 2002, p. 103 et suiv. Cf. encore Étienne PICARD, « “Science du droit” ou “doctrine juridi-
que” », in M ÉLANGES DRAGO, L’unité du droit : mélanges en hommage à Roland Drago, Paris, Eco-
nomica, 1996, p. 119 et suiv.
27. Cette mise en situation n’est d’ailleurs qu’une implication directe de la représentation bour-
dieusienne de l’Université : « Comme tout univers social, le monde universitaire est le lieu d’une
lutte à propos de la vérité du monde universitaire et du monde social en général. Le monde social
est le lieu de luttes continuelles à propos du sens de ce monde, mais le monde universitaire a
cette particularité que ses verdicts sont aujourd’hui parmi les plus puissants socialement. Dans
ce monde universitaire, on s’affronte constamment sur la question de savoir qui, dans cet univers,

Droit et Société 56-57/2004 – 25


J. CAILLOSSE I.1. Quelle méthode de lecture du droit ?
On l’a dit, s’interroger sur les rapports qu’entretient l’œuvre de P. Bour-
dieu avec le droit et les juristes, c’est prendre la liberté et le risque d’une
certaine inconvenance académique : derrière cet objet-là, il y a le rejet d’une
manière dominante de penser le juridique, la mise à jour des mécanismes
institutionnels et intellectuels par lesquels une « domination » doctrinale se
construit et s’installe. Il s’agit de faire douter des manières de penser qui
prévalent, comme autant d’états naturels, au sein d’une communauté habi-
tuée à se protéger derrière une forte tradition d’autonomie proclamée et, de
ce fait, plutôt réfractaire à la réflexivité. La sociologie de P. Bourdieu entend
bien pénétrer jusque dans le système de production du discours des juris-
tes, quand ces derniers affirment volontiers se contenter de l’exégèse des
textes produits, et se veulent, dans l’ensemble, indifférents tant aux condi-
tions dans lesquelles ils sont fabriqués qu’à leurs implications réelles. En-
tendons-nous bien. Ce n’est pas que les juristes ignorent ou méprisent ces
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préoccupations : ils estiment simplement n’avoir pas à les exprimer en qua-
lité de juristes. À travers cette manière typiquement juridique d’opérer la
division sociale des rôles intellectuels se retrouve l’attitude générale qui
consiste à tenir le droit à l’écart des sciences du social ; celle-là même que
la problématique du sociologue cherche à dé-construire, en examinant ses
raisons et ses incidences, en identifiant les intérêts qu’elle sert, comme ceux
qu’elle dessert. Pas de doute : il s’agit de transformer en objet de recherche
les frontières à l’intérieur desquelles discours et pratiques juridiques pré-
tendent pouvoir se déployer en situation d’apesanteur sociale !
Loin de voir dans le droit un corpus de textes soumis à des opérations
savantes de déchiffrement, P. Bourdieu préfère regarder de l’intérieur le
processus de fabrication sociale du droit, puisque selon lui c’est dans les
pratiques juridiques que le droit prend toute sa signification 28. En procé-
dant à un déplacement du regard, depuis le droit produit et formalisé vers
les conditions sociales de sa production, le sociologue entend priver les ju-
ristes théoriciens – ceux dont le droit de parler du droit avec autorité n’est
pas contesté – de la possibilité d’invoquer l’exterritorialité de l’objet juridi-

est socialement autorisé à dire la vérité du monde social » (cf. Pierre BOURDIEU, Réponses, op. cit.,
p. 49).
28. Ce pourrait être une nouvelle occasion de mettre notre auteur en relation avec Michel Fou-
cault pour qui le droit ne saurait être pensé qu’en termes de pratiques juridiques (voir sur ce
point, François EWALD, « Pour un positivisme critique : Michel Foucault et la philosophie du
droit », Droits, 3, 1986, p. 137 et suiv. ; et ID., « Droit : systèmes et stratégies », Le Débat, 41,
1986, p. 63 et suiv.) La fabrique du droit dont il est ici question n’est évidemment pas celle dont
Bruno Latour (voir son ouvrage précité) nous donne à voir les mécanismes de fonctionnement in-
ternes. Pour ce dernier, il s’agit, à partir de l’hypothèse que le Conseil d’État serait en quelque
sorte la « boite noire » du droit, d’observer l’Institution dans ses œuvres de règlement des conflits
et de formalisation du discours juridique de l’État. Si le Conseil d’État a toute sa place dans le
« champ juridique » dont Pierre Bourdieu nous propose la topographie, l’auteur n’est guère pré-
occupé par la pratique codée des jeux de langage au cours desquels se fabrique le droit, tel que
l’entend Bruno Latour.

26 – Droit et Société 56-57/2004


que. Il n’y aurait là qu’un produit social comme un autre. S’il n’est nulle- Pierre Bourdieu,
juris lector :
ment réductible aux autres produits sociaux, du moins partage-t-il avec eux
anti-juridisme et
le fait d’être une production sociale. Sa singularité formelle n’y change rien : science du droit
le droit reste un phénomène social qui ne peut s’expliquer que par le social.
Fort de cette règle de conduite, P. Bourdieu ne peut qu’appeler à disqualifier
deux des démarches les plus prisées de la doctrine des juristes : l’une, natu-
raliste, qui tire le droit du côté de la transcendance, l’autre, positiviste, qui
au contraire tend à le rabattre sur lui-même.
En se plaçant pour observer le droit du côté de ceux qui le font, on se
donne les moyens de réactiver des questionnements neutralisés par les co-
des des professionnels du droit.
Les premières questions qu’implique une telle démarche s’adressent
d’ailleurs aux agents spécialisés de la production du droit, en ce qu’ils doi-
vent leur consécration à l’existence du « champ juridique » dont ils relè-
vent : c’est là que s’acquiert la qualité de juriste, dans les limites de cet es-
pace dont dépend la reconnaissance des experts. Il ne peut qu’en résulter
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une autre approche de la doctrine : la voilà située à l’intérieur d’un champ
dont il lui faut partager les lois de fonctionnement ; les auteurs sont aussi
des acteurs dont les jeux et les stratégies reproduisent bien des figures
obligées. Chacun s’employant à améliorer les positions qu’il y occupe, le
champ va se trouver traversé par des lignes de fracture, partagé en territoi-
res, tous soucieux d’afficher une identité intellectuelle propre. Composante
d’un champ, la doctrine des juristes devient une scène où des protagonistes
s’affrontent en vue de l’imposition d’une définition légitime du droit. Le
champ juridique se présente donc comme un espace polarisé par des rela-
tions de pouvoir, ou pour le pouvoir : les controverses théoriques et les dé-
bats académiques ne se réduisent pas à des luttes pour la défense ou la
conquête d’un magistère intellectuel. L’exercice de ce dernier suppose des
allocations de ressources matérielles (des contrats et des crédits de recher-
che, des postes d’enseignement, etc.) et des supports institutionnels. Appli-
quée au cas de la doctrine juridique, cette problématique invite à
s’interroger tant sur le système de classement des disciplines universitaires,
variable dans le temps, que sur l’influence des modèles théoriques dont se
réclament les juristes 29. L’actuelle domination du positivisme technicien ne

29. La structure du champ juridique, elle aussi, évidemment, est changeante. Elle est tributaire
des compétitions auxquelles se livrent les acteurs « pour l’imposition d’une définition du jeu et
des atouts nécessaires pour dominer dans ce jeu » (cf. Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit.,
p. 117). C’est ainsi que l’analyse de la concurrence qui oppose publicistes et privatistes pour dire
le « vrai droit » et qui demeure l’un des traits marquants du champ juridique en France montre-
rait une forte érosion des positions occupées par les premiers et les changements qui en résultent
dans le « statut » des disciplines. Mais il est d’autres manières de jouer aux jeux de la vérité juri-
dique. L’un des terrains privilégiés de cette rivalité se situe de part et d’autre de la frontière où se
« mesurent » juristes dogmaticiens et théoriciens du droit. Sans qu’il faille parler d’une stratégie
délibérée d’acteurs qui font ensemble, après délibération, le choix d’une action concertée en ce
sens, on assiste bien depuis quelques années à une certaine redistribution des ressources doctri-
nales : dans le champ juridique, les profits attendus d’un positionnement théorique sont en
hausse. Cette (relative) ouverture à la théorie des répertoires juridiques n’a évidemment rien de

Droit et Société 56-57/2004 – 27


J. CAILLOSSE peut, par exemple, se comprendre qu’une fois replacée dans le tissu institu-
tionnel qui la soutient et lui assure son expression. Dans les façons de pen-
ser et d’ordonner la matière juridique que reproduisent, pour l’essentiel, les
Facultés de droit, se retrouvent des apprentissages liés à l’exercice de la
thèse comme à la préparation du concours d’agrégation, mais aussi les ré-
seaux de publication où se préparent et se confirment ces apprentissages.
Le champ fabrique ces institutions qui contribuent à lui donner son identi-
té.
Reste qu’ici la concurrence ne s’affirme pas simplement entre universi-
taires détenteurs d’une même espèce de « capital juridique ». Le champ du
droit a en effet pour caractéristique d’être le lieu d’un « antagonisme struc-
turel qui […] oppose les positions de “théoricien” vouées à la pure construc-
tion doctrinale, et les positions de “praticien” limitées à l’application » 30.
Les différentes catégories d’agents admis à parler au nom du droit se répar-
tissent entre ces deux pôles : à l’interprétation offerte par une doctrine pré-
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occupée par des élaborations théoriques fait face une interprétation tournée
vers l’évaluation pratique. Bref, d’un côté un droit de professeurs-exégètes,
de l’autre, un droit de magistrats-experts. Or ces divisions socio-profession-
nelles ne peuvent passer pour innocentes : le sens de la loi n’étant pas don-
né par avance, il se détermine dans la confrontation entre les différents
corps d’interprètes, « en fonction de leur position dans la hiérarchie interne
du corps » 31 que P. Bourdieu met en relation avec la place dans la hiérar-
chie sociale de leur clientèle respective 32. Tous ces agents doivent être
pourtant saisis dans leur appartenance à un même champ. Si le capital juri-
dique qu’ils détiennent les séparent, une vraie « complicité, génératrice de
convergences et de cumulativité » 33, les réunit. L’auteur la rattache à la
« posture universalisante » 34 à laquelle les mène l’usage d’une commune
« rhétorique de l’autonomie, de la neutralité et de l’universalité » 35, celle-là
même qui fait des juristes, toutes catégories confondues, les « gardiens de

fortuit. Aujourd’hui, « investir » dans la théorie du droit, c’est tout d’abord se donner les moyens
d’agir sur le ré-agencement des rôles professionnels au sein d’un système disciplinaire en pleine
recomposition : les juristes doivent non seulement faire face à l’inquiétude théorique
qu’entretient la déstabilisation de vieux équilibres universitaires, mais il leur faut encore réagir à
l’investissement juridique de disciplines hier encore parfaitement indifférentes au droit (écono-
mie, sociologie, théorie des politiques publiques, entre autres, à travers la redécouverte des no-
tions d’institution et de contrat, notamment) ; c’est ensuite répondre à des demandes d’expertise
juridique qui s’adressent souvent autant au théoricien qu’au technicien du droit.
30. Cf. Pierre BOURDIEU, « La force du droit », op. cit., p. 6.
31. Ibid.
32. C’est ainsi, écrit Pierre BOURDIEU (« La force du droit », op. cit., p. 7), que : « Le simple juge
d’instance (ou, pour aller jusqu’aux derniers maillons, le policier ou le gardien de prison) est lié
au théoricien du droit et au spécialiste du droit constitutionnel par une chaîne de légitimité qui
arrache ses actes au statut de violence arbitraire. »
33. « La force du droit », op. cit., p. 5.
34. Ibid.
35. Ibid.

28 – Droit et Société 56-57/2004


l’hypocrisie collective » 36. L’anti-juridisme du sociologue se manifeste à Pierre Bourdieu,
juris lector :
nouveau lorsqu’il rassemble dans un même soupçon l’ensemble des acteurs anti-juridisme et
occupant la scène juridique. La divergence des points de vue « n’exclut pas science du droit
la complémentarité des fonctions et sert en fait de base à une forme subtile
de division du travail de domination symbolique dans laquelle les adversai-
res, objectivement complices, se servent mutuellement » 37.

I.2. Quelle économie du champ juridique ?


Contrairement à ce que toute une littérature critique laisse volontiers
supposer, lorsqu’elle ne l’affirme pas sur le mode catégorique 38, le droit,
n’a rien chez P. Bourdieu, malgré l’anti-juridisme dont il fait profession,
d’un objet insignifiant, comme le serait le rebut du politique. Pour le dire
autrement, et puisque tel est le sens général de la critique, le droit du socio-
logue n’est pas l’ombre portée des rapports sociaux de production 39. Il a sa
consistance et son identité propres. Il les doit, ainsi qu’on vient de le voir, à
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ses conditions originales de fabrication, mais aussi à un mode singulier
d’efficacité. C’est bien pourquoi serait infructueux tout projet d’appréhen-
sion du monde social qui méconnaîtrait le travail juridique dont ce dernier
est en même temps la condition et le produit, car même si les conduites so-
ciales obéissent à des régularités plus qu’à des règles juridiques, elles
s’inscrivent dans des formes données par le droit 40. Mais pour dire en quoi
celui-ci est réellement efficace, mieux vaut commencer par préciser ce qu’on
ne peut utilement attendre de l’efficacité juridique.

Sur ce que la productivité sociale du droit ne saurait être, la lecture des


travaux de P. Bourdieu est tout à fait édifiante. L’auteur refuse de voir dans
les pratiques sociales observables l’effet obligé de règles juridiques. À cela,
deux raisons majeures et complémentaires.
Rien n’empêche d’énoncer la première, qui est inscrite dans la théorie
de l’habitus 41, en une formule naïve : les conduites humaines peuvent ap-
paraître fort bien réglées, sans être un produit de l’obéissance à des règles

36. Déjà cité, infra.


37. « La force du droit », op. cit., p. 6.
38. Voir en particulier l’usage-repoussoir que fait Bruno Latour de Pierre Bourdieu en s’appuyant
notamment sur les réflexions d’Olivier Favereau, op. cit.
39. Voir l’analyse critique de La distinction par Philippe RAYNAUD (« Le sociologue contre le droit »,
Esprit, 3, mars 1980, p. 82 et suiv.). L’auteur situe les raisons du succès rencontré par ce livre
« dans le fait qu’il représente aujourd’hui la forme distinguée du marxisme vulgaire ». Voir aussi
en ce sens l’ouvrage précité de Luc FERRY et Alain RENAUT, La pensée 68.
40. C’est cela au fond qu’exprime Pierre BOURDIEU dans les remarques suivantes : « La conscience
des conditions sociales de l’efficacité des actes juridiques ne doit pas conduire à ignorer ou à nier
ce qui fait l’efficacité propre de la règle, du règlement et de la loi : la juste réaction contre le juri-
disme […] n’implique nullement que l’on mette entre parenthèses l’effet propre de la règle explici-
tement énoncée » (« La force du droit », op. cit., p. 14).
41. Cette théorie a fait l’objet d’une mise en forme spécialement élaborée, dans le chapitre 4 : « La
connaissance par corps », des Méditations pascaliennes, op. cit.

Droit et Société 56-57/2004 – 29


J. CAILLOSSE juridiques, car ce n’est pas de la réglementation qu’elles tirent leur régulari-
té. Et P. Bourdieu de s’en prendre à l’anthropologie, notamment dans son
expression structurale, coupable à ses yeux de rester prisonnière d’un mo-
dèle de pensée juridique pour lequel l’action se fait exécution de règles ou
obéissance à la règle 42. Sans doute, ainsi qu’on va le voir, les pratiques so-
ciales ne sont-elles pas étrangères à l’existence de règles formalisées et co-
difiées, mais elles sont fondamentalement tributaires de régularités, de sys-
tèmes de dispositions incorporées, de ce qui s’appelle ici des habitus, soit
des formes d’apprentissage par corps, opposées pour la circonstance à une
connaissance rationnellement acquise – celle qui fait suite à des délibéra-
tions volontaires conduisant à un choix posé entre plusieurs décisions ou
voies possibles. En deçà même des déterminations conscientes qui font et
fondent l’obéissance à la règle, comme son ignorance, il y a les dispositions
de l’habitus qui empêchent l’agent d’être toujours « complètement le sujet
de ses pratiques » 43.
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À cette première raison qui concerne les ressorts des conduites humai-
nes, il convient d’en ajouter une autre que P. Bourdieu situe dans l’économie
de la règle juridique, ou si l’on préfère dans la nature des usages sociaux,
ou, mieux encore, dans les jeux auxquels elle se prête, tant il est vrai que
« même au sein de l’univers par excellence de la règle et du règlement, le
jeu avec la règle fait partie de la règle du jeu » 44. Parler de l’efficacité du
droit, ou de son contraire, suppose donc un accord préalable sur le type de
« performance » propre à la juridicité. Sous cet angle la réflexion du socio-
logue – quand bien même il s’en serait défendu – laisse voir, dans une cer-
taine mesure, un droit que les théories les plus radicales de l’interprétation
auraient sérieusement travaillé. Un droit dont il faut même se demander s’il
peut être produit pour être réalisé, tellement la question de son sens est
vouée à rester ouverte 45. On a, c’est vrai, de bonnes raisons de mettre en
doute cette vérité première dont s’accommode un peu facilement la ré-
flexion sur le droit – qu’elle soit profane ou savante, ne se contente-t-elle
pas volontiers de cette conviction fruste que « la loi, c’est la loi », faisant
comme si le sens du droit était toujours en dépôt dans les mots et qu’il suf-
fisait de « faire parler » leurs auteurs pour y accéder une fois pour tou-

42. Voir par exemple, pour illustration concrète de cette problématique, la notation suivante : « Si
les Béarnais ont pu perpétuer leurs traditions successorales malgré deux siècles de Code civil,
c’est qu’ils avaient appris de longue date à jouer avec la règle du jeu » (cf. Choses dites, op. cit.
p. 84).
43. Cf. Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 166.
44. Cf. Pierre BOURDIEU, « Droit et passe-droit. Le champ des pouvoirs territoriaux et la mise en
œuvre des règlements », Actes de la recherche en sciences sociales, 81/82, 1990, p. 89. Pour une
analyse critique de ce texte, cf. Pierre LASCOUMES et Jean-Pierre LE BOURHIS, « Des “passe-droits” aux
passes du droit », Droit et Société, 32, 1996, p. 51 et suiv.
45. Pour une démonstration particulièrement convaincante d’une pareille déconstruction, cf. à
propos de l’article 55 de la Constitution de 1958, Olivier CAYLA, « La chose et son contraire (et son
contraire, etc.) », Les études philosophiques, 3, 1999, p. 291 et suiv.

30 – Droit et Société 56-57/2004


tes 46 ? – et selon laquelle les règles de droit seraient banalement faites Pierre Bourdieu,
juris lector :
pour être appliquées. anti-juridisme et
Le doute est susceptible de prendre ici plusieurs formes dont rien science du droit
n’empêche d’ailleurs la combinaison. La première procède de l’herméneu-
tique, dans la mesure même où se retrouve dans tout texte juridique le pro-
pre d’une textualité que Paul Ricoeur présente ainsi : « Un texte en effet est
plus qu’une succession linéaire de phrases ; il consiste en une totalité struc-
turée qui peut toujours être construite de plusieurs façons différentes. À
cet égard, la pluralité des interprétations, voire le conflit, ne constitue pas
un défaut, un vice, mais un apanage de la compréhension en tant que telle
au cœur de l’interprétation ; on peut parler à cet égard de polysémie tex-
tuelle, comme on parle de polysémie lexicale 47. » Dès lors que la langue du
droit n’est pas faite d’un matériau à part qui permettrait de la soustraire
aux jeux de l’interprétation, il devient impossible de penser le sens juridi-
que autrement qu’en termes de construction aléatoire, tributaire des opéra-
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tions interprétatives des agents impliqués dans le jeu. Alors tout se passe
ou se trame dans l’épaisseur et l’opacité même du langage juridique.
Il est une autre manière de douter qui consiste cette fois à déchiffrer
dans les figures du droit la ruse du Législateur. C’est alors de certaines des
problématiques de Michel Foucault relatives à la gestion de ce que celui-ci
appelle les « illégalismes » 48 que se rapproche le plus la démarche intellec-
tuelle de P. Bourdieu 49 lorsqu’il en vient au constat que l’inapplication
supposée de la règle juridique ne saurait désigner une quelconque ineffica-
cité sociale du droit, puisque celui-ci organise les conditions de sa propre
mise à l’écart : « Le droit ne va pas sans le passe-droit, la dérogation, la dis-
pense, l’exemption, c’est-à-dire sans toutes les espèces d’autorisation spé-
ciale de transgresser le règlement qui, paradoxalement, ne peuvent être ac-

46. C’est à cette attitude que Ronald DWORKIN réserve l’appellation de « conventionnalisme » : voir
le chapitre 4 de Law’s Empire, Cambridge (Mass.), Belknap Press, Londres, Fontana, 1986.
47. Voir Paul RICOEUR, « L’herméneutique et la méthode des sciences sociales », in Paul AMSELEK
(sous la dir.), Théorie du droit et science, Paris, PUF, coll. « Léviathan », 1994, p. 18-19. Cf. aussi,
du même auteur, « Interprétation et/ou argumentation », in ID., Le Juste, Paris, éd. Esprit, 1995,
p. 163 et suiv. Voir encore en ce sens ces remarques d’Antoine Jeammaud : « Les règles juridiques
sont plus naturellement exposées à une “lutte pour le sens” que dotées du “sens clair” qu’on leur
prête d’autant plus volontiers que leur libellé paraît sans équivoque » (Antoine JEAMMAUD,
« Normes juridiques et action. Notes sur le rôle du droit dans la régulation sociale », in Michel
MIAILLE [sous la dir.], La régulation entre droit et politique, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 107).
48. Sur ce Foucault-là, celui qui parle de « stratégie globale des illégalismes », cf. Surveiller et pu-
nir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, spécialement p. 261 et suiv.
49. D’autres analogies, plus inattendues, sont toutefois concevables. Écoutons par exemple Jean
Carbonnier : « La phrase banale, que les règles sont faites pour s’appliquer, quoiqu’elle ait l’air
d’un truisme, n’est pas une vérité. Du moins pas une vérité générale. S’il est des règles qui ont
dans leur vocation d’être appliquées, et pour lesquelles, partant, l’inapplication peut être présu-
mée échec, il en est d’autres dont la vocation, paradoxalement, est de ne pas être appliquées, à
tout le moins de ne l’être pas constamment, ni jusqu’au bout » (cf. Jean CARBONNIER, Flexible droit,
Paris, LGDJ, 6e éd. 1988, p. 136), ou Antoine Garapon et Denis Salas : « La réglementation publique
a moins pour but d’être directement appliquée que de constituer un moyen de pression très effi-
cace à la disposition de l’administration » (cf. Antoine GARAPON et Denis SALAS, La République pé-
nalisée, Paris, Hachette, 1996, p. 50).

Droit et Société 56-57/2004 – 31


J. CAILLOSSE cordées que par l’autorité chargée de le faire respecter. […] La transgression
réglementaire ou autorisée par le règlement n’est pas un simple raté de la
logique bureaucratique ; elle est inscrite dans l’idée même de règlement, en
fait et en droit. […] La règle n’est pas le principe de l’action ; elle intervient
comme une arme et un enjeu des stratégies qui orientent l’action 50. » On
voit ici comment se déplace la question de l’efficacité sociale du droit : le
constat naïvement dressé de son éventuelle inapplication ne saurait sérieu-
sement servir la condamnation de son inefficacité. Le droit en effet ne se
réalise pleinement qu’au prix d’opérations sociales diversifiées où trouvent
place manœuvres et manipulations des règles. Le sociologue pourrait fort
bien reprendre à son compte ces éléments d’une analyse stratégique des
pratiques juridiques qu’esquisse M. Foucault à partir de son livre Surveiller
et punir. Naissance de la prison : « L’illégalisme n’est pas un accident, une
imperfection plus ou moins inévitable. C’est un élément absolument positif
du fonctionnement social, dont le rôle est prévu dans la stratégie générale
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de la société. Tout dispositif législatif a ménagé des espaces protégés et
profitables où la loi peut être violée, d’autres où elle peut être ignorée,
d’autres enfin où les infractions sont sanctionnées. À la limite, je dirais vo-
lontiers que la loi n’est pas faite pour empêcher tel ou tel type de compor-
tement, mais pour différencier les manières de tourner la loi elle-même 51. »
Telle est bien la logique du droit et du passe-droit que, de son côté, P. Bour-
dieu s’est employé à décrire comme un seul et même phénomène.

L’anti-juridisme dont il est ici question ne sert donc surtout pas à


qualifier on ne sait quelle dénégation de la force du droit. Il se veut réaction
contre la tendance, qu’entretiendraient selon l’auteur les juristes et la pen-
sée juridique, à considérer l’action sociale comme le produit des normes qui
sont réputées, c’est selon, la rendre possible, l’encadrer, la contenir ou…
l’interdire. Mais tout en « démontant » la croyance que les pratiques sont
les effets des règles, la sociologie critique ne fait nullement l’impasse sur ce
qu’on pourrait dénommer l’« agir juridique ».
Cette performativité du droit, P. Bourdieu la conçoit dans les limites
suivantes : « Le droit est la forme par excellence du discours agissant, capa-
ble par sa vertu propre de produire des effets. Il n’est pas trop de dire qu’il
fait le monde social, mais à condition de ne pas oublier qu’il est fait par lui.
Nous produisons les catégories selon lesquelles nous construisons le monde
social et […] ces catégories produisent le monde 52. » C’est qu’avec le lan-
gage juridique s’imposent des principes majeurs de vision et de division de
l’ordre social, des modes de partage et de délimitation de la réalité où toute
la puissance des évidences naturelles a fini par se loger. En rendant ses

50. Cf. Pierre BOURDIEU, « Droit et passe-droit », op. cit., p. 91.


51. Extrait d’un entretien de Michel Foucault avec Roger-Pol Droit, le 21 février 1975, publié dans
Le Monde des livres, 20 mars 1992.
52. Cf. Pierre BOURDIEU, « La force du droit », op. cit., p. 13.

32 – Droit et Société 56-57/2004


formes et son lexique disponibles au récit de la nature qui est aussi dis- Pierre Bourdieu,
juris lector :
cours de naturalisation et de neutralisation, le droit organise, catégorise,
anti-juridisme et
bref institue le réel 53. Une fois nommées, qualifiées par le droit, les choses science du droit
ne changent-elles pas justement de nature 54 ? Elles accèdent ainsi à l’exis-
tence juridique, et c’est par cette consécration que prennent fin les luttes de
classement dont les objets sociaux sont l’enjeu. Jusqu’au moment où s’im-
posera une nouvelle donne. Il sera temps alors de repenser et de recons-
truire les identités juridiques. Du nouvel ordre de classement juridique ré-
sultera un autre mode d’organisation du réel 55.
Cette qualité de discours performatif, le droit la tient de sa relation
à l’État : en disant ce que l’État devrait être, il contribue à le faire advenir.
La doctrine des juristes construit l’État en même temps qu’elle le donne à
voir ; elle est, jusque dans les représentations qu’elle en propose, partie in-
tégrante de la réalité de l’État. D’où ces investigations régulières de la socio-
logie critique sur le procès d’institutionnalisation de l’État bureaucrati-
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que 56. Là légistes et juristes modernes retrouvent toute leur place, car, plus
que d’autres, ils sont voués à la production des concepts dans lesquels
l’État se pense et – à travers le réseau des écoles et autres centres de forma-
tion de ses propres serviteurs 57 – nous somme de le penser. Voilà pourquoi
P. Bourdieu parle du droit comme de la démographie, de la statistique ou de

53. L’usage de « la nature des choses » comme argument juridique est spécialement visible dans
la jurisprudence du Tribunal des Conflits. C’est dire qu’on lui doit en particulier le mode de justi-
fication du grand partage entre le droit public et le droit privé. L’œuvre juridique de naturalisa-
tion et de neutralisation du monde social se lit encore fort clairement dans les multiples varia-
tions sémantiques que notre droit fait subir à la catégorie de « l’intérêt général » pour en élargir
le champ d’attraction (intérêt public, national, communautaire, utilité publique ou générale, etc.).
Les publicistes reconnaîtront ainsi sans peine la rhétorique du droit administratif français der-
rière une analyse du type de celle-ci : « Ceux qui, comme Marx, inversent l’image officielle que la
bureaucratie entend donner d’elle-même et décrivent les bureaucrates comme des usurpateurs de
l’universel, agissant en propriétaires privés des ressources publiques, ignorent les effets bien ré-
els de la référence obligée aux valeurs de neutralité et de dévouement désintéressé au bien public
qui s’impose avec une force croissante aux fonctionnaires d’État à mesure qu’avance l’histoire du
long travail de construction symbolique au terme duquel s’invente et s’impose la représentation
officielle de l’État comme lieu de l’universalité et du service de l’intérêt général » (Pierre BOURDIEU,
« Esprits d’État. Genèse et structure du champ bureaucratique », Actes de la recherche en sciences
sociales, 96/97, 1993, p. 61 ; souligné par moi).
54. Sur ce pouvoir du droit de faire changer le monde par les mots qui le nomment, cf. notam-
ment Droits, 18, 1993 : La qualification. Pour une mise en valeur de la fonction politique qui
s’accomplit à travers ce travail classique de qualification juridique des faits, voir les réflexions de
Jacques Derrida concernant la reconnaissance de la notion de « crime contre l’humanité », in Jac-
ques DERRIDA et Élisabeth ROUDINESCO , De quoi demain… : dialogue, Paris, Fayard/Galilée, coll.
« Histoire de la pensée », 2001.
55. Si ces questions sont plus spécialement traitées dans deux des textes précités de Pierre BOUR-
DIEU (« La force du droit », et « De la codification », in Choses dites), on les retrouve, ne serait-ce
que par analogie, dans la matière de son livre Ce que parler veut dire, notamment dans sa 2e par-
tie : « Langage et pouvoir symbolique », Paris, Fayard, 1982.
56. Outre l’article déjà cité de Pierre BOURDIEU, « Esprits d’État », cf. dans la revue Actes de la re-
cherche en sciences sociales le numéro 118, 1997 : Genèse de l’État moderne et le numéro 133,
2000 : Science de l’État.
57. Cf. Pierre BOURDIEU, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, op. cit.

Droit et Société 56-57/2004 – 33


J. CAILLOSSE l’économie politique, toutes constitutives des sciences pratiques de l’État 58.
La doctrine juridique ne doit surtout pas se lire comme elle se donne : elle
est par excellence une production étatique, tributaire de la grille de lecture
dans laquelle l’État nous fait regarder le monde, si bien que l’État continue
de se penser à travers ceux qui font profession de le penser : « Les progrès
de l’État bureaucratique se confondent en partie avec la constitution rapide
d’une nouvelle discipline, le jus publicum, qui se structure autour d’ensei-
gnements, de choix lexicaux, d’intérêts théoriques et de problèmes prati-
ques communs, et offre aux princes de nouveaux instruments conceptuels
de gouvernement et de légitimation sous la forme d’innombrables publica-
tions, de thèses, de disputes, d’encyclopédies, de recueils de lois, mais aussi
des interventions directes d’experts au sein des instances du pouvoir. Cons-
cients des profits symboliques et des avantages concrets qu’ils peuvent tirer
de ce réaménagement des savoirs sur l’État, les princes européens multi-
plient les créations de chaires universitaires et encouragent les publications
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savantes 59. » Loin d’être ce qu’elle prétend être, l’écriture juridique devient
ainsi dans l’œuvre bourdieusienne l’expression exemplaire de cette violence
symbolique 60 dont on sait qu’elle s’accomplit toujours dans le déni de sa
propre mise en œuvre, pour mieux garantir la reproduction d’un ordre so-
cial qui par le droit peut se revendiquer du naturel et prétendre à l’univer-
sel : « En se réalisant dans des structures sociales et dans des structures
mentales adaptées à ces structures, l’institution instituée fait oublier qu’elle
est issue d’une longue série d’actes d’institution et se présente avec toutes
les apparences du naturel 61. »

II. Le droit est-il réductible à ce qu’en fait Pierre Bourdieu ?


On se propose maintenant de soumettre cette approche critique du
droit à une lecture juridique. Pareille perspective mérite sans doute quel-
ques mots d’explication. Il ne s’agit nullement, en l’occurrence, de répliquer
à la disqualification de ce juriste piégé 62 que P. Bourdieu conçoit, qui le
condamne à s’en remettre au sociologue pour apprendre la vérité sur sa

58. Aussi paradoxal que puisse paraître le rapprochement, il me semble devoir être fait, sur ce
point, entre Pierre Bourdieu et Pierre Legendre dont les travaux sur la doctrine des légistes font
du droit administratif la vraie science de l’État. Voir notamment Pierre LEGENDRE, « La facture his-
torique des systèmes. Notations pour une histoire comparative du droit administratif français » et
« La royauté du droit administratif. Recherches sur les fondements traditionnels de l’État centra-
liste en France », in ID., Trésor historique de l’État en France, Paris, Fayard, 1992, p. 509 et suiv., et
p. 578 et suiv.
59. Cf. Pierre BOURDIEU, Olivier CHRISTIN et Pierre-Étienne WILL, « Sur la science de l’État », Actes de
la recherche en sciences sociales, 133, 2000, p. 5.
60. Voir, sur ce concept, Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, op. cit., le chapitre 5.
61. Cf. Pierre BOURDIEU, « Esprits d’État », op. cit., p. 51.
62. Le juriste est bien un agent piégé par le champ dont il relève puisque, comme le dit Pierre
BOURDIEU (Les juristes gardiens de l’hypocrisie collective, op. cit., p. 98) : « D’une certaine manière,
quand on est dans le jeu juridique, on ne peut pas transgresser le droit sans le renforcer. » On ne
peut se soustraire à ce piège que par une sortie du champ juridique !

34 – Droit et Société 56-57/2004


propre discipline 63. C’est la logique même du propos de l’auteur qui ap- Pierre Bourdieu,
juris lector :
pelle cette confrontation. À partir du moment où ses analyses investissent anti-juridisme et
le champ du droit et qu’elles contribuent à sa structuration, elles devien- science du droit
nent logiquement justiciables des discours qui, par ailleurs, s’y déploient.
De la même manière que l’entreprise théorique de P. Bourdieu prend sens
dans la déconstruction de la doctrine des juristes, cette dernière élargira
ses ressources en se prêtant au jeu de la vérité, car les montages juridiques
de la sociologie critique lui sont, le cas échéant, autant de points d’appui.
Dans cette optique, l’œuvre de P. Bourdieu relève d’une double lec-
ture. La première est, si l’on veut, interne, dans la mesure où elle s’attache à
la structure de la réflexion produite par l’auteur sur l’objet « droit » et ne
vise que ce qui s’y énonce. L’autre est externe : elle s’arrête sur les « manques »,
les impasses du texte. Bref, il faut prendre, ici, le texte du sociologue pour
ce qu’il est : un écran dont il remplit la double fonction. Espace où le droit
et les juristes se trouvent projetés, il occulte en même temps notre percep-
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tion du juridique qu’il se garde bien de nous faire voir dans tous ses replis.

II.1. Ce que montre du droit le texte de Pierre Bourdieu


Tâchons donc, pour commencer, de prendre place à l’intérieur du texte.
Si le juriste peut, à des degrés divers, s’y sentir mal, c’est principalement,
me semble-t-il, pour deux séries de raisons.

Il y a tout d’abord matière à interrogation sur la parfaite cohérence du


discours. Si l’opposition entre règles et régularités dont P. Bourdieu fait gros
usage n’est en tant que telle en rien discutable, jusqu’où est-elle totalement
compatible avec la réflexion qu’il esquisse par ailleurs sur la fatalité de
l’interprétation juridique ?
D’un côté le sociologue avance que les pratiques sociales ne peuvent
être pensées qu’à l’écart des règles auxquelles les juristes s’attachent et/ou
qu’ils formalisent – selon la position qu’ils occupent dans le champ juridi-
que –, et (combien bien même elles le rencontrent) qu’elles ne sont guère so-
lubles dans le droit. Du coup celui-ci ne peut lui servir de prisme de lecture
de la réalité. Cela n’empêche pas le même sociologue, d’un autre côté, de
remarquer, lui aussi, qu’on ne saurait tenir le sens de la règle pour évident,
et qu’il faut donc le construire. Telle est, on le sait, la fonction de
l’interprétation.
Mais alors comment prétendre que la règle a toutes les chances de
n’être pas appliquée quand elle est, par ailleurs, réputée privée de sens ?
Puis-je, dans un même mouvement, faire l’observation critique de l’écart (ou
du vide) entre la règle et les conduites sociales qu’elle est censée générer ou
rendre au moins possibles, et constater que la règle est dépourvue de tout

63. Ce message est clairement énoncé dans « La force du droit. Éléments pour une sociologie du
champ juridique », op. cit.

Droit et Société 56-57/2004 – 35


J. CAILLOSSE sens évident ? Si tel est bien le cas – la norme n’est pas donnée –, c’est l’idée
même de mesure des écarts entre le programme juridique et ses effets so-
ciaux qui devient problème. Car, de toute évidence, cette idée-là réfléchit
une manière de fantasme : une représentation démiurgique du Droit et du
Législateur, totalement incompatible avec la théorie de l’interprétation.
C’est le statut social que P. Bourdieu donne implicitement à la fonction ju-
ridique qu’il faut mettre en discussion : il est à la fois démesuré – la règle
est toujours prise en défaut puisqu’elle est pensée comme devant être la
préfiguration des rapports sociaux à venir – et dérisoire – les pratiques so-
ciales s’organisent à côté de la règle, sinon contre elle.
Continuant de suivre cette voie, on se demandera même pourquoi on
continue de produire ces règles dépourvues de sens et qui échouent à struc-
turer l’action humaine. On risquera alors la réponse dont M. Foucault,
mieux que P. Bourdieu – alors même que la parenté existe entre les deux
œuvres sur cette question – a préparé le site : jamais la règle n’est inno-
cemment fabriquée, formalisée, codifiée ; elle est donnée aux acteurs pour
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qu’ils en jouent. Elle n’est donc écrite que pour être « jouée ». En affirmant :
« j’ai tendance à penser que, en sciences sociales, le langage de la règle est
souvent l’asile de l’ignorance » 64, P. Bourdieu ne méconnaît-il pas les effets
de réalité de l’illusion juridique dont il appelle à se déprendre ? Il sous-
estime ainsi gravement l’aptitude du droit à peser sur le réel, en y inscrivant
tout le poids de l’imaginaire dont il est porteur. Ce que sa sociologie empê-
che de voir à l’œuvre c’est la fonction théâtrale du droit, ce théâtre où
l’humanité, dans sa partie occidentale, s’est transportée pour vivre 65.

Il est par ailleurs indispensable de revenir sur le refus de l’auteur de dé-


tacher le droit de la violence, le droit se faisant au bout du compte travestis-
sement et ruse au service de la force : « La violence symbolique dont la ré-
alisation par excellence est sans doute le droit, est une violence qui
s’exerce, si l’on peut dire, dans les formes, en mettant des formes 66. » Le
droit de P. Bourdieu ne peut servir qu’une seule cause, celle de l’État et de
ceux qui le servent. Il est donc entièrement pris dans la machinerie de la
domination dont il est une figure majeure 67. L’expérience historique ne
permet pas de confirmer une telle rigidité du matériau juridique. Du point
de vue global de ses usages sociaux dans une société donnée, le droit appa-

64. Cf. Pierre BOURDIEU, Choses dites, op. cit., p. 187.


65. Comme a pu l’écrire Alain Supiot : « Tant que les hommes penseront, et ne se borneront pas à
calculer […], l’histoire ne s’arrêtera pas car ils continueront de projeter devant eux les images
d’autres mondes possibles. Et le droit est précisément l’un des lieux où s’inscrivent ces images.
C’est pourquoi l’étude du droit est un moyen de savoir à quoi rêvent les hommes à un moment
donné » (entretien avec Alain SUPIOT, « La fonction anthropologique du droit », Esprit, 2, 2001,
p. 157).
66. Même référence, p. 103.
67. Pour une critique serrée de cette représentation du droit, voir l’étude déjà citée d’Olivier FAVE-
REAU, « L’économie du sociologue ou : penser (l’orthodoxie) à partir de Pierre Bourdieu », in Ber-
nard LAHIRE, Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, p. 272 et suiv.

36 – Droit et Société 56-57/2004


raît chargé d’ambivalence : ressource mobilisable dans les protestations in- Pierre Bourdieu,
juris lector :
dividuelles et collectives, il ouvre des espaces à la contestation du pouvoir.
anti-juridisme et
Ce mode de ré-appropriation critique du capital juridique n’en exclut pas science du droit
d’autres par lesquels le pouvoir s’accomplit. Mais encore faut-il ne pas
s’interdire de penser l’ambivalence. Le droit n’est pas à ce point voué à
l’inexorable reproduction d’un même état des choses. Ne le voit-on pas ser-
vir la résistance à la pérennisation de l’ordre avec lequel il a pourtant partie
liée ? Que l’on puisse, à juste titre, y voir comme la mise en scène officielle
de la violence symbolique n’empêche pas qu’il soit possible d’y puiser des
ressources pour s’en défaire ! Il est donc pour le moins réducteur de situer
« la force du droit » du seul côté de la force du pouvoir, ou plutôt du pou-
voir de la force. La juridicité met à la disposition de ses usagers toute une
panoplie d’outils leur permettant de décoder et de mettre à plat le système
de la domination ; par elle il devient en quelque sorte envisageable de
« retourner » le pouvoir.
Or, chez P. Bourdieu, le juridique est toujours l’expression d’une force
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dissimulée qui ne s’avoue jamais. Il y a dans son droit la réaffirmation in-
cessante d’un coup de force qui n’en finit pas de se répéter 68. Cette vio-
lence initiale à laquelle le droit doit sa propre dynamique n’est pas à discu-
ter. Toute la question est de savoir si la juridicisation de la force n’est
qu’une dissimulation cauteleuse de la violence qui ne continue pas moins de
s’affirmer, par d’autres moyens 69, ou si elle n’a pas pour sens profond un
changement de nature dans l’économie des rapports sociaux. Le lent travail
de la sédimentation juridique vient-il masquer une violence persistante, ou
parvient-il à la faire oublier à des acteurs sociaux aptes à concevoir et orga-
niser des échanges libérés de l’emprise de la force ? Faut-il que les sujets du
droit en soient nécessairement les dupes ? Sommes-nous condamnés à ne
jamais pouvoir découvrir dans la mise en ordre juridique du réel la moindre
productivité positive ? Le droit ne serait-il qu’un piège toujours prêt à se re-
fermer, y compris sur ceux qui en ont la manœuvre 70 ? Ce n’est tout de
même pas parce qu’il ne parvient pas à nous faire effacer jusqu’au souvenir
de la violence originaire qu’il en est la manifestation par d’autres moyens !

68. Par là même s’établit une parenté certaine entre la réflexion de Pierre Bourdieu et la décons-
truction du droit à laquelle s’est employé Jacques Derrida (voir surtout Jacques DERRIDA, Force de
loi, Paris, Galilée, 1994 où il est beaucoup question de « violences fondatrices de la loi »), tandis
que se creuse toute l’opposition de l’auteur à l’entreprise de Jürgen Habermas pour qui le droit et
l’État de droit sont surtout pensés comme sortie de la violence (cf. en ce sens, Jürgen HABERMAS,
Droit et démocratie : entre faits et normes, Paris, Gallimard, 1997).
69. Pour Pierre Bourdieu, qui vise plus spécialement Kelsen, sans oublier John Rawls, c’est toute
la philosophie du droit qui fait fonction d’occulter « la violence extra-légale sur laquelle repose
l’ordre légal » (Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 115).
70. Rappelons que pour la sociologie critique le piège n’épargne pas les juristes soucieux de se
démarquer du pouvoir. Cette autonomie relative du champ juridique est d’ailleurs l’une des
conditions de son efficacité symbolique : le pouvoir passera pour d’autant plus légitime que les
juristes invoqueront l’autorité propre du droit contre l’arbitraire de l’État. C’est dire que « quand
on est dans le jeu juridique, on ne peut pas transgresser le droit sans le renforcer » (cf. Pierre
BOURDIEU, Les juristes gardiens de l’hypocrisie collective, op. cit., p. 98).

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J. CAILLOSSE Que la contrainte ne soit pas toujours du côté du droit, c’est ce que montre
la fonction juridique en actes, à chaque fois que s’y trouve une capacité
d’organisation des rapports sociaux qui, livrés à leur propre dynamique, de-
viendraient vite insupportables 71.

II.2. Ce que la sociologie du champ juridique ignore du


droit
Ici commence une autre affaire. Ce n’est plus le corps du texte qu’il
s’agit d’examiner dans ses propres développements, mais ses manques au
regard de l’objet dont l’auteur prétend se saisir. Aidons-nous pour cela
d’une de ces notations aussi radicales qu’inattendues dont Pierre Legendre
cultive l’usage : « Tâchons de n’être pas obtus, sortons du marasme intellec-
tuel que répandent les sciences sociales et comportementales, empêtrées à
la fois dans le discours positiviste et dans une représentation étriquée de
l’histoire européenne. Comprenons l’impasse contemporaine, l’enfermement
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scientiste, qui fait obstacle à la prise en compte de la dimension dogmati-
que de l’homme et des sociétés 72. » Il s’agit par ces remarques d’introduire
à l’idée que les enjeux de la question juridique ne se montrent pas simple-
ment sur le plan où la sociologie les installe. Voilà bien une histoire qui dé-
borde de partout celle d’une certaine forme de domination, puisque s’y dé-
ploie « la logique qui préside à la vie et à la reproduction de l’animal parlant
en tant que tel » 73. Là où P. Bourdieu fait du droit quelque chose comme un
enjeu de société, d’autres le font agir sur un registre autrement grave : celui
de l’humanité, dans sa variante occidentale. Encore faut-il bien sûr admettre
avec P. Legendre que « le droit touche à la question dramatique de la Rai-
son, à la problématique du Tabou » 74. Alors la sociologie montre son im-

71. La place fait ici défaut qui permettrait d’en faire la démonstration. Mais on pourrait
l’envisager à partir de l’exemple du droit du travail, ou de celui du droit de l’urbanisme. Les dé-
bats dont ces champs juridiques font l’objet montrent qu’ils renferment bien des ressources pour
résister à certains choix, comme à certaines politiques publiques. Plus généralement, ce sont les
problèmes que pose en France l’importance du droit public, qui donnent aujourd’hui la mesure du
potentiel politique de certaines catégories juridiques. On pense en particulier aux usages réservés
à la notion de service public. En s’en voulant lui-même le défenseur, Pierre Bourdieu montre
d’ailleurs l’irréductibilité du droit à la théorisation qu’il en propose.
72. Cf. Pierre LEGENDRE, « Qui dit légiste, dit loi et pouvoir », in ID., Sur la question dogmatique en
Occident, Paris, Fayard, 1999, p. 153.
73. Ibid., p. 154.
74. L’auteur désigne plus spécialement ici le droit civil des personnes en tant qu’il est (ou serait)
garant de l’ordre généalogique. Les conclusions personnelles qu’en tire maintenant Pierre Legen-
dre sont pour le moins problématiques (cf. tout particulièrement ses déclarations au journal Le
Monde du 23 octobre 2001, p. 21). Elles sont d’ailleurs au principe d’une très importante contro-
verse dont l’affaire Perruche a été l’occasion. Voir à ce propos l’étude de Denys DE BÉCHILLON,
« Porter atteinte aux catégories anthropologiques fondamentales ? », Revue trimestrielle de droit
civil, janvier/mars 2002, et l’ouvrage d’Olivier CAYLA et Yan THOMAS, Du droit de ne pas naître : à
propos de l’affaire Perruche, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2002. Cf. encore les articles de
Stéphane BRETON regroupés sous le titre « Le droit, le sujet et la norme », Esprit, 6, juin 2002,
p. 24-79, et Gilles LHUILIER, « Les juristes sont-ils des clercs ? Sur la dimension anthropologique du
droit », Esprit, 11, novembre 2002, p. 183 et suiv.

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puissance à saisir le tout de cet héritage normatif dont en Occident nous Pierre Bourdieu,
juris lector :
n’avons pas cessé d’être tributaires ; il est le produit de montages juridi-
anti-juridisme et
ques dont les juristes modernes restent garants, comme le furent jadis les science du droit
légistes. Ce qui se joue dans l’avènement et le développement de la juridici-
té, c’est, pour le dire comme Yan Thomas, « un nouveau mode d’appré-
hension du sujet lui-même » 75. Les conséquences de cette découverte-là ne
sont pas aujourd’hui sans faire débat : les questions, inquiétudes et autres
fantasmes que provoque l’évolution en cours du droit positif – d’aucuns fai-
sant valoir qu’elle pourrait faire le jeu d’un nouveau sujet « auto-généré »
qui ne serait fondé et limité que par son propre désir – ne changent rien à
notre problème : le décalage des registres sur lesquels la question du droit
est portée par le sociologue et le juriste est on ne peut plus manifeste. Trop
exclusivement soucieux d’enquêter sur la part du droit dans la reproduction
des rapports sociaux d’aujourd’hui, le premier semble ne pas même vouloir
considérer le processus de la sédimentation juridique. Faute de toujours re-
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garder le droit présent dans la longue durée de son histoire, P. Bourdieu
peut-il procéder valablement à son identification ? La prise en charge de
cette épaisseur historique conduit à voir différemment la manière dont le
juridique travaille les faits sociaux. Le pouvoir de celui-ci n’est plus alors
réductible à ce que l’auteur appelle « la force du droit » : il ne suffit plus de
constater les effets de réalité de la « formalisation », de l’« homologation »
ou de la « naturalisation », pour reprendre les principales implications pra-
tiques qu’il rattache à la codification juridique. C’est ailleurs que se cons-
truit la vérité du droit, dans le redoublement de l’ordre naturel du vivant –
celui des individus biologiques – par un ordre ou des montages juridiques
grâce auxquels peuvent prospérer de purs sujets de droit. Par les rapports
inédits qu’il rend ainsi possible entre ces deux univers, le droit transforme
irrémédiablement, là où il s’est imposé, jusqu’aux conditions de possibilité
de l’existence humaine.
Il ne s’agit pas par ces ultimes remarques de mobiliser ce qu’il est
convenu d’appeler « les valeurs ». Non seulement parce qu’il n’est au pou-
voir de personne de les désigner, mais parce que, tout simplement, le pro-
blème n’est pas là. Le constat, dépourvu de toute dimension morale, se suf-
fit à lui-même, selon lequel ici la voie juridique plutôt que d’autres a été
empruntée. De cette orientation, nous continuons d’être tributaires. Nous
lui devons de considérer qu’il y a une fonction « humanisante » de la juridi-
cité 76. Il n’est pas vain d’en faire cas lorsque l’on entend parler du droit
avec toute l’autorité du savant.

75. Cf. Yan THOMAS, « Le sujet concret et sa personne », in Olivier CAYLA et Yan THOMAS, Du droit
de ne pas naître, op. cit., p. 92.
76. Nul doute que l’on pourra discuter le flou de cette formulation. Son choix est, en l’occurrence,
purement négatif, et comme contraint par la controverse ouverte sur la fonction anthropologique
du droit, par la réflexion de Denys DE BÉCHILLON, op. cit. Il ne s’agit surtout pas de sous-estimer
l’importance de la dispute en cours, mais de noter qu’il n’est, ici, nul besoin de la poursuivre pour
problématiser une discussion des thèses de Pierre Bourdieu sur la question du droit.

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