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Jean-Pierre Boris

COMMERCE INÉQUITABLE

Le roman noir des matières premières

HACHETIE
Littératures
lIIl

Ot ouvrage est publit en coédition avec


Radio France Inlcrn:nionale.

www.rfi.fr

À la mémoire de johanne SUJton u de Jean Hi/hIe.

Pour Sylvie et Adrien.

C Hachette Lint'r:l.lures, 2005.


INTRODUCTION

Nous avons tous sur nos étagères une rablcnc de


chocolat ou un flacon de poivre, un paquet de café ou de
riz. Ces denrées de base SOnt devenues banales. Des produits
importants pour la vie quotidienne. dom seuls les clichés
exotiques, exhumés par les publicitaires pour pousser le
client à la co nsommation, évoquent les origines. Pourtant,
comme la lampe d'Aladin, il suffit de frotter, de gratte r un
peu pour que surgissent mille et une histoires. So ulevez
l'emballage de votre tablette de chocolat, ôtez-en le papier
d'aluminium. Vous voilà en Côte-d'Ivoire, le principal pro-
ducteur mondial de cacao dont la richesse et la stabilité
semblent apparrenir au passé. Ouvrez le flacon de poivre.
Vous voilà au Vietnam, dom les paysans ont damé le pion
à tous les autres producteurs de la planète et se sont em parés
de ce lucratif marché.
Ces objets de consommation courante SOnt, avam tout,
des produits agricoles. Leur qualité, leur prix dépendent du
climat au-dessus des zones de production, de l'utilisation
d'engrais, du soin apporté par l'agriculteur à l'entretien
de son champ. De la Côte-d' Ivoire au Vietnam en passant
par le Guatemala et la Birmanie où ce livre vous entraînera,

10 1 Commerce inéquitable Imroduction 1 Il

les acteurs principaux du Roman noir d~s matihes pr~mihes moins bien préparées, aux paysans les moins formés!
demeurent ces paysans, ces planteurs, ces producteurs. Il faudrait être aveugle pour le nier. Mais tous les maux
Appelez-les com me vous voudrez! Anonymes, ils SO nt ne viennent pas de là. L'inco mpétence, la prévarication ,
cependant à l'origine de puissants circuits écon0r11iques. la paresse des dirigeants, l'absence de cohésion nationale,
Entre le moment où fèves de cacao et cerises de café, voire régionale, provoquent tout aussi souvent des dégâts
sacs de riz et balles de coton quinem leu rs champs et leurs irréparables que la miiveté de militants charitables ayant fait
villages, et l'instant où ils viennent s'empiler sur les rayon- du comm erce équitable ou solidai re la dernière panacée à
nages des supermarchés, une foultitude d'intermédiaires, de la mode est tout à fait incapable d'enrayer, ni même de
transporteurs, d'exportateurs, de traders, d'importateurs, de cornger.
transformateurs, de co mmerciaux serOnt intervenus. C'est au Le lecteut pourra s' interroger sur la pertinence du
décryptage de ces circuitS écono miques et commerciaux. à choix de ces cinq matières premières agricoles, cultivées
leur évolution au fil des dernières décennies qu'est consacré dans des pays en développement. Il pourra s'étonner qu'on
cet ouvrage. ne parle pas du pétrole. Outre que l'on a déjà abondamm ent
On parlera donc éco nomie, mais aussi politique. La décrit et commenté, ailleurs, les cataclysmes politiques,
culture de ces produits occupe des régions entières. Des guerres civiles ou internationales, provoqués par la présence
familles, par dizaines de millions, en vivem. Des pays d'importants gisements pétroliers dans le so us-sol des
en dépendent. Contrôler ces cultures, c'est contrôler la nations impliquéesf l'organisation du marché pétrolier
population, la région, parfois le pays qui va avec. Sous la semble, paradoxalement, échapper aux mutations de ce
charrue, le pouvoir économique et politique. L'enjeu n'est qu'o n appelle la globalisation~. Certes, la pérennité de la
1(

pas mince. On se bat parfois pour la maîtrise de ces champs ressource pétrolière paraît de moins en moins assurée.
et des hommes qui les labourent. L'affrontement peut Mais l'organisation du marché pétrolier n'a pas su bi de
opposer des compatriotes. Il peut opposer l'Ëtat à une modifi cations substantielles depuis le choc de 1973, la
multinationale venue d 'ailleurs. La facilité veut que ces reprise en main de leur producti on par les pays du golfe
étrangers soient souvent accablés de tous les maux. La Persique et la prise de pouvoir de l'OPEP. Les techniques
vulgate tiers-mondiste des années 1960, aujourd'hui reprise ultramodernes utilisées pour aller chercher des hydrocar-
de la manière la plus caricaturale qui soit par la mouvance bures au fond des océans à des profondeurs de plus en plus
altermondialiste, fait des pays développés, des grandes éloignées de la surface du globe, les modèles mathématiques
entreprises qui en proviennent, des agences financières archi-sophistiqués employés pour assu rer le financement des
internationales les seuls responsables des malheu rs qui acca- opérations, le rôle croissant des fonds d'investissement dans
blent les paysans producteurs de café ou de cacao, de coto n le process us de fIXation des prix du brut, n'ont pas boule-
ou de riz. Bien sûr, le tsunami libéral qui se propage dans versé les rapports de force entre pays producteurs et
le monde fait des ravages. Bien sûr, la déréglementation des consommateurs.
marchés pose problème quand elle s'i mpose, sans précau- Cela pourra donc sembler d'u ne folle incongruité. Mais,
tion , aux économies les plus faibles, aux administrations les tOut bien pesé, les enjeux pétroliers n'i ncarnent pas autant

12 1 Commerce inéquitable

les défis du monde moderne que ne le font les ques[Îons


posées par les dysfonctio nnements des marchés du cacao et du
café, du coton, du riz et du poivre. Au fil de six années de
chroniques quotidiennes consacrées aux marchés des matières
premières sur les antennes de RFl , il m'est apparu que chacun
de ces produits incarnait à sa manière les mutations du monde
moderne, l'antagonisme entre pays développés et pays en voie
de développement, l'inexorable m arginalisation de la France
en Mrique et l'imparable percée des pays asiatiques . Ni l.
manuel d'éco no mie ni pamphlet altermondialiste, ce livre se
veut donc un reportage au sei n d'une éco no mie mondiale qui
mêle encore, parfois, archaïsmes et modernité. CACAO

En Côte-d'Ivoire, comme [ous les ans à pareille époque,


le mois de septembre 2002 venait de ;narquer le coup d'envoi
de la récolre de cacao, principale ressource du pays. L'armée
des paysans s'était mise au travail. D'est en ouest, dans
les planta[Îons gagnées au fil des années su r la forêt, des
millions de mains avaient commencé à récupérer les cabosses
sur les arbres. D 'un coup de machette, elles seraient ouvertes
puis évidées. Les fèves sécheraient pendant plusieurs jours au
soleil avant d'être chargées sur les camionnettes des pisteurs,
premiers des intermédiaires dans la chaîne qui, depuis cin-
quante ans, mène des quantités croissa ntes de cacao ivoirien
vers les m archés mondiaux. Quelques chargements avaient
déjà aneint les usines d 'Abidjan et de San Pedro, les deux
grands ports d'exportation. Pas grand-chose. à peine trois
cents tonnes par jour. Mais les tonnages n'allaient pas tarder
à augmenter et toute la fili ère s'y préparait. Dans leurs
bureaux d'Ab idj an, les dirigeants des grandes co mpagnies
américaines et européennes qui dominaient le secteur avaient
un œil sur les cours du cacao à Londres et à New York De

J4 1 Commc=rcc= inéquitable Cacao 1 15

l'autre œil, ils suivaient avec angoisse les aléas de la vie poli- ateliers se réparent les camions qui achemineront ensuite la
tique ivoirienne. Jadis havre de stab ilité, exemple pour (Out marchandise vers le sud, se bricolent les moros qui permet-
le continent africain, la Côte-d' Ivoire avait en effet, malheu- tront, par temps de pluie, de contourner les fondrières des
reusement, fini par se menre au diapason du reste de la pistes s'enfonçant dans la brousse. Prendre Daloa, c'est être
région. Le 24 décembre 1999, un coup d'ttat avait renversé en mesure de prélever des taxes, de s'enrichir, de financer sa
le président Henri Konan Bédié. Cel u.i-ci avait dû fuir le guerre. C'est priver l'État de l'une de ses principales res-
pays. L'a meur du putsch, le général Gueï, n'avait pourtant sources. Le 15 octobre. Daloa, centre nerveux du cacao
pas réussi à remporter les élections présidentielles du mois ivoirien et donc mondial , tombe aux mains des mutins. Tout
d'octobre suivant. Dans un climat insurrectionnel, Laurent est paralysé. Les succursales bancaires SOnt fermées. De son
Gbagbo, vieux briscard de la politique ivoirienne, avait été antre (Out de ciment et d'antennes satellites, en short et
élu président de la République. Cela ne rassu rait malgré (Out maiIJot de co rps, Nasser, un des innombrables intermédiaires
qu'à moitié les investisseurs étrangers qui craignaient de voir libanais de la filière, fait le cons[at de la paralysie: te On
leurs activités perturbées par la situation politique. Ils avaient n'achète plus rien. )t

raiso n d'êrre inquiets.


En ce mois de septembre 2002, une insurrection était Les mutins veulent le cacao
en effet annoncée à Bouaké, l'une des grandes villes du pays.
A priori, rien de très inquiétant pour les exportateurs de Les rumeurs les plus folles circulent .. Des éléments
fèves: cene région du nord de la Côte-d'Ivoi re est pauvre, à avancés des mutins seraient déjà dans les faubourgs de San
majorité musulmane. Les sols SO nt trop arides pour qu'on y Pedro où des coups de feu auraient été entendus ! San Pedro,
[fouve du cacao. Les paysans y cultivent du coton. Mais le son pOrt en ea u profonde au milieu des coll ines verdoyantes
mouvement insurrectionnel prend de l'ampleur. Les mutins couvertes de cacaoyers et de caféiers. San Pedro, relié à
menacent de marcher sur Abidjan où le pouvoir du président Abidjan par une autoroute de trois cent cinquante kilomè-
Laurent Gbagbo semble fragile. Cependant, les rebelles met- tres, naguère très roulante mais dont les quatre-vingts der-
tent d'abord le cap vers le sud. Ils font route vers DaJoa, niers kilomètres SOnt désormais si endo mmagés qu' il faut
Vavoua, Gagnoa. Avec leurs grandes rues au bitume mangé près de trois heu res pour les parcourir. San Pedro, d'où so rt
de nids-de-poule, leurs boutiques aux murs en bois ou en la moitié du cacao ivoirien, aux mains des rebelles? Les
dur, ces bourgades SOnt ignorées de J'actuaJiré internationale. paysans restent terrés chez eux, tout comme les intermé-
Dans la géopo litique du cacao, elles SOnt, au contraire, cap i- diaires. Plus le moindre camion ne circule sur les routes. Plus
tales: Elles se trouvent en effet au cœur des zo nes de pro- le moindre kilo de cacao ne quitte la Cô te-d' Ivoire. L'activité
duction de cacao du numéro un mondiaJ. Toutes les entre- des exportateurs est au point mort. À un kilomètre du port
prises exportatrices y Ont un bureau et des entrepôts. Là, les de San Pedro, les usines de broyage des fèves sont paraJysées.
succursaJes bancaires financent les intermédiaires, di stribuent Le principal producteur mondial : aux abonnés absents !
les liquidi tés nécessaires aux achats quotidiens de cacao. Dans Que vo nt devenir les producteurs de chocolat d'Europe
les entrepôts s'amoncellent des milliers de sacs. Dans les ou des ttats-Unis? Comment s'approvisionneront les Mars,
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Cadbury, Nesdé qui SOnt les grands du business? Ce que de livres sterling et de dollars qui y valsent sous l'autorité
fournissent les Ghanéens et alltres producteurs d'Afrique d'Amhony Ward.
de l'Ouest, ce que cu ltivent les paysans indonésiens de l'île Né en 1960, fils de militaire, Ward n'a rien de ces crânes
de Sulawesi, ceux de Papouas ie~Nouvelle-Guin ée ou les d'œuf issus des meilleures universités britanniques ou amé-
Latino~Américains ne suffirait pas. En cene année 2002, la n callles qui peup lent les gratte~c iel de la finance
Côte~d' Ivoire produit en effet 40 % de la récolte mondi ale, internationale. Ses études ont pris fin alo rs qu'il avait dix-huit
environ un million deux cent mille tonnes. Elle est incon- ans et déjà un petit bagage de commerçant. « l'avais dix-sept
tournable, irremplaçable. ans, raconte-t~il, quand l'Amirauté britannique a cessé de
Un mouvement de panique se déclenche alors su r les distribuer des rations de rhum à ses matelots, et s'est
marchés boursiers de Londres et de New York où s'émblissent retrouvée avec sur les bras des mnneaux dom elle ne savait
les cou rs mondiaux du cacao. Encre les fonds spéculatifs que faire. » Ward les rachète par centaines, les faü scier et les
toujours à l'affût d'une bonne affaire et les professionnels vend comme bacs à fleurs. Le succès est déjà au rendez~vous.
qui veulent se protéger en achetant du cacao « papier », ce Mais ce genre de bricolage n'est pas du gOÛt de la famille
qui permet de flXer le prix plusieurs mois avant sa livraiso n Ward. Un consei ller profess ionnel l'oriente vers le négoce des
pour éviter des hausses trop imporrantes, c'est à qui se porte matières premières. Il ignore tout des commodities - le mot
acheteur de lots de cacao. On s'arrache les contrats. Les cours anglais. Cet homme au visage rond , aux chemises roses, aux
explosent : 1 600, 1 800, 2 400 euros la tonne ! Plus les yeux bleus, acquiert toutefois très vite les bons réflexes. Il Il
rebelles progressent vers les zones de productio n, vers le port est naturellement enclin à penser que les cours vom monter )),
de San Pedro et ses trois quais, plus les cours montent. Si les dit-on de lui à Londres. « Je suis narurellement optimiste,
exportateurs font d'abord grise mine, ces mouvements à la corrige l'intéressé. Mon mérier est d'analyser les rappons de
hausse assurent la fortun e d'un des principaux négociancs fo rce su r le marché et de prendre des risques financiers
britanniques, Armajaro. Son fondateur, Anthony Ward, en fonction des conclusions auxquelles j'aboutis.)) Et les
grand amateur des pistes de ski alpines, a eu du nez. Consi- analyses de Ward sont plurôt percutantes. Au début des
déré comme l'un des meilleurs traders de sa génération . Ward années 2000, il est convaincu que le marché va se trouver
a installé sa compagnie dans un luxueux hôtel particulier des en déficit. On va manquer de cacao. Pour répondre à la
déburs du XVlJI< siècle, non loin de Piccadilly Street, dans demande future de ses dients, \X'ard stocke donc des d iza ines
les nouveaux quartiers peu à peu grignotés par la Ciry lon- de milliers de [O nnes de fèves de cacao dans des entrepôts
donienne. Tradition et modernité se mêlent là de façon européens. li projette aussi un bon coup, rablant sur les
su rprename. Devam leurs écrans d'ordinateur et leuts termi~ difficultés politiques de la Côte~d' lvoire.
naux télép honiques, les dizaines de traders officient dans une Lorsque l'insurrection de Bouaké éclate, en septembre
salle au plafond haut de cinq mètres dont les moulures SO nt 2002, Anrhony Ward a ains i quarre cent miIJe ton nes entre
couverres de feuilles d 'or et d'où dégringo lent des lustres les mains. Il y gagnera le surno m de chocolate fingers, <1 les
en cristal dignes de Versailles. Jadis, la bon ne société londo- doigts de chocolat 1). II les lâche au moment où les cou rs
nienne venait danser ici. Aujourd'hui, ce so nt les millions SO nt les plus élevés, empochant un bonus considérable,
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quoique réduir par l'obligation de couvrir son jeu sur le ces rebelles faire main basse sur la manne financière du cacao.
marché physique par une posi tion inverse sur le marché à Rapidement, Laurent Gbagbo reçoit le soutien du gouver-
eerme. Une des règles de base de ces mériers est en effet de nement français. Renouant avec une tradition abando nnée
se protéger co ntre les revers de fortune, contre les erreu rs par le socialiste Lionel Jospin, le président C hirac n'hésite
d'analyse, en procédant sur le marché financi er à des inves- en effet pas à intervenir. Que la Côte-d'Ivoire bascule dans
tissements complémentaires. Si l'on perd sur un tableau, on le désordre et c'est rouee l'Afrique francophone qui serait
gagnera sur l'aurre. Grâce à l'affaire ivoirien ne, Ward gagne déstab ilisée! Les troupes françaises viennent prêter main-
de l'argent. D 'autres en perdent parce qu'ils n'ont pas su forre au président ivoirien. Elles prennent position à Abidjan
prévoir l'évolution de la situation agronomique et politique mais aussi en brousse, dessinant une ligne de démarcation
dans les plantations ivoiriennes. C'est en particulier le cas de entre le nord et le sud du pays. Les rebelles so nt chassés des
Nesclé. La multinationale suisse a beau avoir des yeux par- zones de production du cacao. lis som repoussés vers Bouaké.
tout, elle n'a pas su interpréter les informations dont elle La production de coton ivoirienne peut bien tomber aux
dispose. AJors que la situation ivoirienne commence à se mains des rebelles, mais pas celle de cacao, trop imponante
détériorer, que les cours commencent à monter, les équipes pour l'économie du pays. Ne fournir-elle pas un emploi aux
du siège social de Nesrlé, à Vevey, ne cro ient pas à la Aambée. trois quans de la population économique active du pays? Le
Sur les bords du lac de Genève, les traders préfèrent attendre cacao, c'est 20 % de la richesse nationale produite toUS les
pour acheter. C'est l'éternelle histoire du retournement de ans.
eendance qui ne vient pas. À force d'attendre, les usines de Pendant ce temps, au Quai d'Orsay, siège du ministère
Nesclé risquent la rupture d'approvisionnement. Force leur des Affaires étrangères, à Paris, on cherche à co mprendre
sera d'acheter au pire moment. Fait symptomaüque de la situation ivoirienne. Une étude esr confiée à un groupe
l'ambiance délétère qui règne en Côte-d'Ivoi re, Ward et ses d'universi taires français. On leur demande d'expliquer pour-
associés seront accusés par la presse d'Abidjan d'avoir financé quoi la Côte-d'Ivoire en est arrivée là. Pourquoi ce \< pro-
la rébellion pour faire grimper les cours du cacao et empocher tectorat » français échappe-t-il à rout contrôle? Pourquoi
les dividendes. Offusqués, ils démentiront carégo riquemem. cene oasis de stabilité tombe-t-elJe dans les pires travers afri-
Rien ne viendra d'ailleurs jamais étayer ces th èses diffama- cains, dans les pires déchirements? Les diplomates français
toires. Mais les Ivoiri ens profiteront eux aussi de la Aambée bo usculent les universitaires. Ne connaissent-ils pas le pays
des cou rs du cacao à Londres. La récolte 2002-2003 rappor- depuis longtemps déjà? Ne sont- ils pas en particulier des
tera un milliard sept cents millions d'euros au pays. Tout le spécialistes de so n économie, de son agriculture, de son
monde y trouvera son compee, les autorités et, dans une cacao? En un mois, le travail est donc bouclé! Et la conclu-
moindre mesure, les plameurs dont les revenus augmenteront sion est sans appel : « Les réformes libérales à courre vue
d'un tiers cene an née-là. imposées à la Côte-d' Ivoire au cours des dernières années
Pourtant, Daloa ne reste pas longtemps aux mains des n'ont con tribué ni à l'améliora[Îon des cond itions de vic
insurgés. Les FANCI, les Forces armées de Côte-d'Ivoire, des ruraux ni à l'endiguement de la crise urbaine. Ces
reprennent vite le contrôle de la ville. Pas question de laisser réformes libérales ont co ntribué à délégitimer le rôle de l' État.
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Elles Ont laissé le champ libre aux frustratio ns sociales considérés comme les profiteurs du sysrème, feront parfois
qui constituent un [Crreau favorable pour les dérives ethno- les frais des tensions sociales et éco nomiques qui se déclen-
nationalistes des années 1990. ,. Ces réformes. principa- cheront à la fin des années 1990. Moins, cependant, que les
lem ent la privatisation des grands secreurs de l'économie paysans burkinabés, vicrimes des pires exactions. Mais c'est
ivoirienne, n'ont certainement pas provoqué l'effondrement ce mélange de popuJarions d 'origines diverses qui assurera la
de la Côte-d'Ivoire. Mais elles Ont accompagné, rythmé la réuss ire du modèle paysan ivoirien.
marche vers le gouffre. Elles ont fourni des arguments de Au som met de cer édifice. Félix Houphouët-Bo igny
combat à ceux qui voulaient en découdre. s'appuie sur un organisme qui contrôle roure l'activité
cacaoyère de Côre-d' Ivoire. Héritée de la colonisation fran-
Vie et mort de la 1: Caistab .. çaise. c'est la Caisse de stabilisation », Pour {ous les Ivoi-
4(

riens, c'esr la t< Caistab,.. Son rôle? Maintenir J'équilibre


Héritière du centralisme à la française. la Côte-d' Ivoire financier de la filière, arrribuer des tonnages aux exportateurs,
a bâti un Émt fort, avec de solides insritutions. De 1960, prélever les taxes. Su r le marché international, elle garantir
date de l'indépendance du pays, jusqu 'à sa mort en 1993, que les contrats de livraison co nclus trois, six. neuf mois
Félix Houphouët- Boigny a dirigé le pays sans partage. À la avant la récolte entre exportateurs er industriels seront
tête d'une organisation de planteurs de cacao dans ses jeunes respecrés. La parole de l'Ërar ivoirien est engagée. Son inter-
années, le vieux li , comme on le surnomme, n'aura de cesse
4( vention permet d'échelonner les ventes et d'assurer un
de faire de J'agriculture exportatrice la colo nne vertébrale approvisionnement régulier du marché. On évite ainsi des
de l'économie de son pays; des cabosses jaunes. rouges et fl uccuadons trOp brutales des cours qui seraient diffi ciles à
orangées des cacaoyers, ses poumons ; des fèves qui en SOnt gérer. Aussi, quand les co urs mondiaux procurent de gros
extraites, son sang. Les paysans sont encouragés à défricher bénéfices aux exportateurs. la Caisse en prélève-t-elle une
des clairières dans la forêt. Défricher encore et toujours. Tant partie. En sens inverse, quand les cours mondiaux tombent
et si bien que. en 2000, la forêt primaire ivoirien ne est en sous la ligne de flottaison, la Caisse fait des chèques. Cela
lambeaux:. Dans les clairières, le pouvoir ivoirien a favorisé permet aux exportateurs de rester à flor et aux paysans de
l'installation de la population locale mais aussi de très nom- toucher le prix fixé avant la récolte pour chaque kilo de
breux immigrés. Des cenmines de milliers de paysans venus cacao. Dans les campagnes un niveau de vie satisfaisant est
du Burkina Faso voisin s' installent en Côte-d'Ivoire. Ils tra- assuré. Pour les détracteurs de ce mécanisme de sourien, c'est
vaillent d'abord pour le compre des Baoulés ou des Bétés, un revenu minimum qui ne tient pas compte du COÛt de
deux des ethnies du sud de la Côre-d' Ivoire. Puis ils se met- product ion. C'esr un prix politique ». Sa justification éco-
4(

tront à leur comp te, jouant un rôle fondamental dans le nomique esr nulle.
développement écono mique du pays. Venus de plus loin, les Le rôle de la Caistab, marginal lors de sa création, ne
Libanais aideront à mettre sur pied la chaine d'intermédiaires cesse pourtam de prendre de l'ampleur. Elle deviem l'une
qui convoient, encore aujourd'hui. les chargements de cacao des institutions majeu res de la vie politique et économique
de l' intérieur du pays vers les pOrts. Ces Libanais, souvent de Côte-d' Ivoire. Grâce à la Caisse de stabilisation qui voit
22 1 Commerce inéquirable Cac.1o 1 23

tout, contrôle (oUt, gère rout, grâce au parti unique qui des vo ls Abidjan- Paris ou Abidjan-Genève, promènent leur
recrute parmi les cadres paysans, le président Houphouët- élégance et leur distinction. Encore ceux-là travaillent-ils!
Boigny peut quadriller le terriroi re national de ses réseaux. Dans le système éd ifié par Félix Houphouët-Boigny, il n'est
Si nécessaire, il peut arroser» tel ou tel groupe de popula-
1(
en effet pas nécessaire de travailler pour profiter du cacao.
tion afi n de cal mer les impatiences. En un mot, tenir le pays. Il suffit d'être bien en cour. On bénéficie alors d'un quOta)l
1(

Jusqu'en 1985, le systè me semble parfaitement fonc- de cacao, on devient un quotataire ~. Tous les ans, un ton-
1(

tionner. Les clairières de cu lture se multiplient. Tous les ans, nage est attribué aux favoris. Dix, quinze, vingt mille tonnes
à partir du mois de septembre, les cabosses de cacao SO nt ou plus, selon le degré de faveur dont ils jouissent auprès des
récoltées, coupées à la machette, vidées de leurs fèves enco re autorités. Au tOtal , deux à trois cent mille ronnes SOnt ainsi
gluantes. Ces fèves macèrent quelques jours puis on les fait distribuées. La récolte venue, il suffit d'un coup de fil aux
sécher. Souvent, c'est sur une bâche au bord du chemin ou exportateurs pour revendre ce quota. au prix fixé par la
de la route, au solei l. Parfois, c'est sur la place du village, Caisrab. C'est ce qu'on appelle une rente de situation. Les
au milieu des cases, là même où les hommes se retrouvent heureux bénéfi ciai res peuvent alors vivre en Europe sans se
pour parler, entourés à distance d'enfants intimidés par leurs préoccuper de lendemains diffici les.
aînés. Achetés bord-champ ~, co mme on dit dans le jargon
1(
Dans les années 1960- 1970, les affa ires tournent à mer-
local, par des pisteurs », les sacs de cacao sont envoyés vers
1(
veille. L'action de la Caistab est efficace. Les cadeaux aux
les magas ins des traitants Il, les intermédiaires, souvent
1(
am is so nt sans importance. Mais la Côte-d'Ivoire produit
libanais, qui , directement ou pas, se chargent d'acheminer trop. Le cacao devient une monocu lture. Son poids dans
la marchandise vers les usines de la capitale. Là, les sacs SO nt l'économie ivoirienne est prépondéram. À partir de 1983,
pesés, soupesés. Malheur à qui livrerait un cacao trop ses récoltes dépassent les demandes du marché mondial. À
humide ! La marchandise serai t rejetée. Puis les sacs SO nt Londres, les cours chancellem. En 1985, la Caistab se révèle
vidés, les impuretés élim inées, les fèves calibrées et de nou- impuissante à remplir sa miss ion. Normalemem, elle devrait
veau ensachées pour l'exportation vers Londres, Rotterdam verser des milliards de francs CFA pour assurer les revenus
ou New York. À moins que ce cacao ne soit immédiatement des exporcateurs et des producreurs. Mais le trésor de guerre
broyé dans les usi nes d'Abidjan et de San Pedro où, trans- s'est évanoui ! Petits ou grands, tout le monde s'est servi!
formé en beurre de cacao et en masse - les ingrédients de Les revenus du cacao Ont été utilisés pour arroser le pays.
base du chocolat -, il sera conditionné avant de rejoi ndre les Les caisses noires de n :.tat, celles du prés idem Houphouët-
grandes unités de production de chocolat dans les pays Boigny. om été abondamment garnies. Et quand la bise vient.
développés. la cigale ivo irienne est prise au dépourvu. Dans so n palais
Co mme toutes les usines de la planète, mais peut-être d'Ab idjan, le chef de J'Ëtat ivoirien est hors de lui. Les cou-
plus qu'ailleurs, celles de Côte-d' Ivoire font se cô toyer deux pables SOnt tout trouvés. Ils som à l'ex térieur: ce son t les
mondes. Dans les ateliers du rez-de-chaussée, les ouvriers exportateurs. les industriels. les traders. en un mot le marché.
travai llent dans le vacarme et la poussière; aux étages supé- Félix Houphouët-Boigny ne supporte pas de voir baisser la
ri eurs, les cadres ivoi riens ou les expatriés européens, habitués rémunération internationale du cacao. Il sai t que c'est là que
24 1 Commerce inéq uita.ble Cacao 1 25

se joue l'équilibre fi nancier, économ ique et politique du pays . raconte l'affaire en détail. Instruct ion est don née à la C aistab
Si les cours baissent tro p et d urablement, il ne po urra plus de livrer quatre cent mille tonnes de fèves, soit les deux tiers
tenir les campagnes. L'activité dans les villes s'en ressentira. de la récolte ivoirienne, à Sucden. Varsano en vend la moitié
Des co urs du cac.'10 dépend l'aven ir de la Côte-d' Ivo ire. Sa et stocke le reste pour fuire remo nter les cours. Un fo rm idable
stabili té. coup de poker! Malgré la déprime des cours du cacao, les deux
Voi là po urquoi, en 1988, Félix Ho uphouët- Boigny cent mille tonnes stockées valent un mill iard de francs de
déclare la guerre au ma rché du cacao. Quand on produit le l'époque. Sur déc ision de Franço is M in errand , l't.rat français
tiers de la récolte mo ndiale grâce à un o rganisme de contrô le prête son co ncours à la manœuvre. Une ligne de crédit de
aussi puissant que la C aistab, quand touS les négociants et 400 millions de fran cs est débloquée po ur finan cer le coûteux
intermédiaires internatio naux se déchirent et vous mangent stockage des deux cent mille to nnes de fèves. L'argument offi-
dans la mai n pour avoir vos fèves, quand les plus puissants ciel est bien connu: contribuer à reStaurer les fin ances ivo i-
d'entre eux SOnt prêts à patienter des heures enti ères dans riennes, aider un vieil ami dans une mauvaise passe.
l'antichambre présidentielle, il n'y a .guère de doutes : on a Hélas, en cette année 1988, Félix Ho upho uët-Bo igny
bien une carte à jouer. Le prés ident ivoirien décide donc n'a plus la baraka. C'est un homm e vieillissam, arc-bouté sur
d'assécher le marché, d'organiser la pénurie. Le raisonnement ses convictions. Quant à Serge Varsano, le patron de Sucden,
est si mple. Si o n pri ve les industriels de deux cent mille il n'a ni le talent ni la compétence de so n père. Il connaît
tonnes de fèves, le tiers des approvisionnements ivoiriens, la bien le marché du sucre où l'on raisonne en dizain es de
panique les gagnera er les co urs exploseront. Ignorant les millions de tonnes, mais pas celui du cacao o ù des transac-
exportateurs installés de lo ngue date à Abidj an, H ouphouët- tions sur quelques dizaines de milliers de to nn es peuvent
Boigny s'allie au groupe français Sucres et Denrées, plus to ut faire basculer. La réaction du marché est aux antipodes
connu sous l'acro nyme te Sucden ». À l'époque, c'est l'un des de ce qui était prévu. Les traders n'entrent pas dan s le peÜt
Reurons du négoce intern ational des denrées de base. So n jeu du palais présidentiel et de Sucden. Non seulement
fo ndateur, Maurice Varsano, a fuit fonune avec le sucre les cours du cacao ne remontent pas, mais, semaine après
cubain. En 1962, en pleine crise des fusées, il a su s'artirer semai ne, mois après mois, ils continuem à baisser. Le plus
les bo nnes grâces de Fidel Castro: il a proposé au lider inexpérimenté des courtiers au rai t d'ailleurs pu expliquer aux
maxima de lui acheter son sucre à un prix supérieur à celui deux joueurs de poker ce qui all ait se passer : le cacao
du marché mo ndi al et a ainsi m is la main sur les expo rtations était dans les hangars. Tôt o u tard, il faudrait qu'il en sorte.
cubaines. Pourquoi ne pas attendre po ur acheter, de manière à fai re
Vingt-ci nq ans plus tard , en 1988, l' héritier de l'empire, _ baisser les cours, rendre la situatio n intenable ~ la fois pour
Serge Varsano, veut renouveler l'exploit paternel. Il emporte les Ivoiriens et pour les Français de Sucden ? C'est ce qui se
l'affaire face à de puissants concurrents anglo-saxons. Il Une passe. Ho uphouët-Boigny et son supplétif rendent les armes.
vraie bagarre de mégalo manes 1) , commentent, quinze ans Ils li vrent le cacao au prix qu'en veut le marché. Pour Sucden,
après, certains des acceurs de cen e aventure. Un livre, La c'est le début de la fin. Po ur la Cô te-d 'Ivoire, c'est un mauvais
Gue"edu cacao, publié dès 1990 par trois journalistes fran çais, calcul.
26 1 Commerce inéquitable Cacao 1 27

riz. Mais ce que veulem avam tout les deux sœu rs de Was-
Les ardeurs de la Banque mondiale hington, c'es t la réform e de la principale filière du pays: le
cacao. En un mot, elles veu lene éliminer la Caistab !
C'est surtOUt un tournant hisrorique. Car l'industrie Les plus pugnaces des adversaires de la Caistab travail-
américaine du chocolat, Mars. la compagnie la plus secrète lent à la Banq ue mondiale. « Postez-vous à la sortie du
qui soit, Hershey. Cadbury, prend alors conscience de parking de l'immeuble de la Caistab, recommandaiem-ils fin
l'intérêt de contrôler directement le cacao ivo irien. L'ambas- 1998. Et voyez le nombre incroyable de luxueuses Mercedes
sadeu r américain à Paris ne s'en cache pas : « Nous voulons qui en sortem à la fin de la journée de travai l. Le~ hom~ es
)j

le cacao ivoirien », affirme-t-il publiquement. Coïncidence, de la Banque mondiale voyaient dans ce défi lé de i1mousllles
jAG, l'un des fleurons de la filière ivoirienne, est à vendre. la preuve éclatame des dérives du système. Ces Mercedes,
Les Français temene de s'en em parer. Un moneage financier c'étaient autant de milliers de dollars qui n'allaiene pas dans
est mis au poi nt avec le Crédit Lyonnais et la Société générale. les poches des paysans. Le système était vicié à la base puisque
Mais on a beau être une banque .française, les gros clients l'État ivoi rien s'était fait cleptomane et que les fonct ionnai res
so ne prioritaires. Parmi eux, l'américaine Cargill. l'une des se servaient au lieu de servir !
principales muldnationales de l'industrie agroalimentaire En fait, le système étai t d'une prodigieuse opacité. La
mondiale. Cargill souhaite s'installer sur le marché ivoirien Caistab n'avait pas moins de cinquante-h uit comptes en
du cacao. Les Américains voiene dans la partici pation de la banque ! En 1999, les experts de la société d'audit interna-
Société générale au rachat de jAG par des ineérêts français tional Andersen passent la comptabilité de la Caisse au crible.
un « geste inamical ». Les dirigeants de la banque française Au lieu d'un déficit annoncé de 30 millions de francs fran-
se retirene donc du montage finan cier. L'opérati on échoue. çais, pour le premier trimestre de l'ann ée en cours, ils
Les ennui s fran çais en Côte-d' Ivo ire commencent. découvrent un excédent de 230 millions! 260 millions de
Parallèlement, la Banque mondiale et le Fonds moné- fran cs se SO nt donc envolés ve rs des comp tes en banque
taire ineernational font monter la pression sur la Caistab. Ils privés, probablement numérotés. La corruptio n des fon ction-
veulent la pousser vers plus de transparence, plus d'ouverture, naires et des di rigeants ivoiriens est une donnée de base du
ce qu'on appellera plus tard « la bonne gouvernance ». La système. ( On gagn ait un fr ic monumental grâce à la Caisse
si cuation économique de la Côte-d'Ivoire se dégradant, sur- de stabilisatio n, d it un trader très présent en Côte-d 'Ivoire
tout après la disparition de Félix Houphouët-Boigny en à l'époque. On pouvait parfaitement trafiquer les dates
1993, Abidjan ayam un besoin croissant des grands créan- des documents d'achat du cacao, en fonction des cours mon-
ciers internationaux pour bouder ses fins de mois, l'emprise diaux, avec la co mplicité des fonctionnaires de la Caisse. Cela
de la Banque mondiale et du FMI est chaque jour plus permettait d'empocher des marges énormes. « je me rap-
)j

grande. Comme en Argentine, comme au Mexique, ces ins- pelle, dit encore ce négociant, avoir versé cinq millions
titutions exigen t des réformes pour assaini r les finances de dollars de pots-de-vin aux gens de la Caistab. » En règle
publiques. En Cô te-d' Ivo ire, elles ob tiennent d'abord la libé- générale, les sommes ainsi détournées étaiem réparties entre
ralisation d u secteu r de l'énergie, puis des importations de trois bénéficiaires: un tiers pour le patron de la Caisse de
28 1 Commerce inéquitable Caoao 1 29

stabilisati on, un tiers pour le président de la République, un Banque mondiale. Les Ivoiriens réagissent mal. Les négoc ia-
tiers pour le négociant. À partir de 1994, so us la pression tions entre les représentants des baill eurs de fonds et ceux
des baillews de fond , un système d'enchères négociées de la Côte-d' Ivoire se déroulent parfois dans un cl imat très
se met en place. Théoriquement, il doit perm ettre plus de houleux. 41 Les Ivoiriens, raconte un des négociateurs, avaient
transparence. En réalité. c'est une mach ine à fab riquer des la mauvaise habitude de nous co nvier à des réunions vers
pots-de-vin. Pour débloquer la marchandise, il fa ut fournir 18 h 30. Ils éraient toujours en retard. Certains d'entre eux
un formulaire officiel, ponant plusieurs signatures. La der- n'étaient pas très au co urant des dossiers. Ils ne com prenaient
nière est celle du ministre des Matières premières, Guy Alain pas tour et se vexaient quand on leur faisai t remarquer qu' ils
Gauze. Les fraudes sont innombrab les. Cen aÎnes co mpagnies avaient raté un trai n. » Mais rapidement, dès le mois de
utilisent la même marchandise pour garantir plusieurs juillet, lors d'une réunion à la Primature - les bureaux du
emprunts bancaires ! L'une d'entre elles obtient ainsi un Premier min istre - , la Cô re-d' Ivoi re donne so n accord à la
emprunt de 200 millions de francs français en surévaluant réforme vou lue par la Banque mondiale. Le président de la
l'imponance de ses stocks. . République, Henri Konan Bédié, cède aux pressions des bail-
La situation a de quoi irriter les éco nomistes de la leurs de fonds qui le tiennent. Sans l'argent de la Banque et
Banque mondiale et du FMI soucieux du respect des règles du Fonds, la Côte-d' Ivo ire est asphyxiée. O r le prés ident
de bonne gesti on. Mais aucune provocation ne leu r est évitée. ivoirien a besoin de fonds pour préparer la campagne élec~
Ainsi, au moment précis où démarrent les négociations entre torale présidentielle. Il veut battre par touS les moyens son
la Banque mondiale et le gouvernement ivoirien, le principal adversaire de toujours, l'ancien Premier ministre Ouattara.
exponateur du pays, Sifca, très lié au président Henri Konan Bédié troque donc le son de la pri ncipale filière économique
Bédié, présente des bordereaux d'exportation ponant sur plu- du pays contre quelques picaillons qui lui permettront de
sieurs dizaines de milliers de ton nes. Ce cacao est déclaré de mener campagne. Il ne sait pas alors que cene concession
grade 2, c'est-à-dire de basse qual ité. Les taxes douanières en sera vaine et qu 'il n'en ti rera pas profit.
sont réduites d'autant. Mais une main anonyme adresse une Aux côtés des représentants de la Banque mo ndiale, on
volumineuse liasse de documents aux négociateurs de la trouve certains exportateurs étrangers installés à Abidjan. Ils
Banque et du FMI. La fraud e sur la qualité y est minutieu- veulent la mort de la Caistab ? Quoi de surprenant ? Se passer
sement décrite. Les fèves de cacao exponées SOnt en réalité du carcan de la Caistab, pouvoi r commercer librement: le
de grade 1. Les économies réalisées aux dépens de l' Ëtat rêve ! C'est ce que pense Jean Fontier, patro n de Tropival,
ivoirien VOnt directement dans la poche des d irigeants de filiale locale du puissant groupe britannique ED & F Man.
Sifca et de la douane. Cette affaire contribue à radicaliser, Alors âgé d'une quarantaine d 'années, Fontiet est un métis
si beso in en est, le point de vue des équipes de la Banque né au Congo-Kinshasa. Expert en cacao, il procède lui-même
mondiale et du FM I et à envenimer le climat des négocia- à routeS les opérations d'achat et d'expédition des fèves. Il
tions. n'ignore aucu ne des ficelles du méti er. À l'époque p résident
En mai 1997, le démantèlement de la Caisse de stabi- du Groupement des exportateurs, c'est un homme influent,
lisation est officiellement proposé par les dirigeants de la écouté à Abidjan. Son anticonformisme comme son libé ra~
30 1 Commerce inéquirable Cacao 1 31

lisme affiché le disringuent de beaucoup de ses coll ègues que leurs collègues de la Banque mondiale les dérives du sys-
exportateurs. No mbreux en effe t SOnt ceux qui plaident pour tème. Com me eux, ils veulent supprimer les Structures co r-
le mai mi en du système de stabilisatio n. \( Il Y a des dérives? rompues er écarter les hommes qui les dirigem. Mais l'Europe
Changez les hom mes, mais gardez les struc(U res. Elles som souhaite malgré [Om mainten ir un système de garan tie des
indispensables à la Côte-d 'Ivo ire !J , tel est leur raisonnement. prix pour les paysans. Vu l'importance politique et éco no-
Ces négociants, souvent français, SOnt convaincus que le mique du cacao pour la Côte-d'Ivoire, il semble évident aux
cacao est le ciment de la Côte-d' Ivo ire. Que le paysan pro- yeux des Européens qu 'il faut continuer à pouvoir échelonner
ducteur se trouve à cent ou à six cents kilomètres de l'usine les ventes [O m au long de l'année. On évite ainsi la baisse
de broyage ou du port d'embarquement, il reçoi t la même des prix au moment de la récolte. Cela passe par la centra-
rém unération pou r sa récolte. Le coût du transport n'est lisation des info rmations et des décisions, aux mains
pas discriminant. Il n'a pas d'impact économique. C'est la d'un organisme privé assez fiable pour inspirer confiance aux
garanti e d'une harmonie sociale. Pou r un pays dont la pro- acheteurs. Qui serait assez fou à Paris. Genève, Ron erdam.
duction agricole est la prin cipal e .ressource, le système de Londres ou New York pour s'engager à acheter des milliers
stabilisation semble effectivement, malgré les dérives, une de connes de cacao au mois de mai, quand la marchandise
assurance économ ique et pol itique. ne sera disponib le qu'en octobre, sans une confian ce cotale
Mais ce discours ne passe pas. Il émane de gens - pour dans les vendeurs? Avec la confiance, cout redeviendrait pos-
la plupart des Français - qui ont travaillé très étroi tement, sible. On pourrait continuer à planifier les ventes, tenter de
pendant des décennies, aveç les Ivoi riens. Ils en SO nt les contrôler le marché. Et on pourrait indiquer à l'avance aux
compagnons de route. Ils apprécient la douceur de vivre de ce paysans ce que sera leur rémunératio n.
pays, l'accueil extraordinaire qu'ils y reçoivent. Ils y passent Hélas! ce combat sera vai n co mme seront vaines les
so uvent leurs vacances, mélangeant harmonieusement vie dernières manœ uvres ivoi riennes. Courant 1999, certains
privée et professionnelle. À leurs yeux, cene harmonie, secteurs du gouvernement tentent, discrètement, de mettre
ce bonheur de vivre sont en partie le résultat du système au point un plan de retour à la stabilisation. Grand, beau
éco nomique en vigueur. D'où l'importance de le maintenir parleur, arborant montre et bracelet en or, le tutoiement
malgré les perversions. Mais cette posi tion se heurte au mur facile, Guy Alain Gauze, le ministre ivoirien des Matières
de la Banque mondiale. «On nous accusait de vou loir pré- premières. est aux co mmandes. Com me beaucoup, il s' in ter-
server une chasse gardée. Nous étions face à des idéologues, roge sur les modali tés du passage au nouveau système et
affirment ces hommes d'affaires. Nous parlions à l'océan !J, prend la mesu re de ses conséq uences. Les problèmes que pose
autant dire dans le vide. la disparition program mée de la Caistab SOnt diablement
Pourtant, ce discours mesuré, loin du radicalisme de la concrets. Co mment VOnt réagir les paysans, sans le repère
Banque mondiale, trouve un appui in ternation al. C'est celui des prix garamis fixés à l'avance? Co mment seront-ils
de l'Union européenne. Installés au Plateau , le quartier des in formés des cours du cacao? Qui les approvisio nnera en
affaires d'Abidjan, à quelques pas de l'ambassade de France, engrais? Qu'en sera-t-il des relations avec les imermédiaires,
les représentants européens cririquent tom aussi sévèrement les pisteurs, les traitants? Le ministre Gauze est pourtant
32 1 Commerce inéquitable Cacao 1 33

obligé de reculer. Un froncemenr de sourci ls de la Banque la Caistab vend donc moins cher qu'elle n'achète! Elle est
mondiale et du FMI suffit à faire rentrer le récalcitranr dans obligée de débourser 800 francs français de l'époque pour
le rang. La Caistab disparaîtra. Et encore plus vite que prévu. chaque tonne de cacao exportée. À raiso n d'un million de
En principe, c'est pour occobre 1999. Mais la Caistab, tonn es, cela fait cher la politique de soutien agricole! Ni la
comme un boxeur sonné, s'écrou le avant la fin du combat. Caisse ni le Trésor ivoirien n'en ont les moyens. Pour stopper
Les traders ont eu sa peau! Dès le mois de janvier 1999, les l'hémo rragie, les fonctionnaires ivoiriens ne vo ient qu 'une
cours du cacao se SOnt effo ndrés. Dans coure la boude du parade: ils bloquent les exportations de cacao. Ils n'accordent
cacao, ainsi appelle-t-on la principale zone de productio n, plus de cert ificats d'exportation. Les entrepôts des zones
la récolte est abondante. Les hangars regorgent de marchan- portuai res d'Abidjan et de San Pedro explosent de cacao! Il
dise. Les traders anticipent la libéral isation des exportations ne s'agit plus comme à l'époque d' Houphouët-Boigny de
de cacao. La Caistab disparue, chacun va pouvoir dicter son faire monter les cours. On cherche JUSte à sauver ce qui peur
prix: les traders aux exportateurs. les exportaœurs aux inter- l'être. La si tuation n'est pas tenable. En brousse, le prix
méd iaires et les intermédiaires aux paysans. D'u n marché à garanti n'est plus qu'une fiction. La tradi[Îonnelle autOrité
terme, où achats et venres sont pla'nifiés des mois à l'avance, de la Caistab est bafouée. Les exportateurs imposell[ leur
on va passer à un marché « spot », où les con trats se négocient prix, celui du marché mondial. Au Pl ateau, dans les bureaux
quand la denrée est disponible, quand le producteur doit de la Caisse, on compte les points. Fin alement, faute de
absolument vendre. La disparition annoncée de la Caistab pouvoir changer la réalité, le présidenr Konan Bédié, pâle
élimine un élémenr de stabi lité. Londres et New York achè- successeur de Félix Houphouët-Bo igny. finit par s'y so u-
teront au fur et à mesure de l'arrivée de la marchandise dans mettre. En août 1999, il enterre définitivement près d 'un
les usines, ou dans les villages. Or, en cene saison 1998-1 999, demi-siècle d'histoire économ ique et politique. La Caistab
avec une récolte abondante et un organisme de régulation est morte. Elle ne fera plus la pluie et le beau temps dans
co ndamné, il n'y a plus aucun frein à la logique de marché. les campagnes ivoiriennes. Reste un organisme croupio n
Conséquence, au plus fort de la période de récolte et d'ex- censé enregistrer les venres, donner les agréments aux sociétés
portation, quand les files de camions avec leurs chargements exportatrices. Une fonction normative, juridique. mais où la
de fèves s'allongent à l'enrrée des usi nes, près des portS politique éco nomique n'a plus guère de place. C'est la fi Nou-
d'Abidjan et de San Pedro, les traders réduisent de manière velle Caisrab )J.
drastique les cours.
Les dirigeants de la Caistab n'ont pas vu venir le coup. Les Américains prennent le pouvoir
Banzio Dagobert, le directeur général de l'époque, a annoncé
pour la saiso n des prix d'achar confortables. Les élections Les paysans ivoiriens abo rdent cette nouvelle phase dans
présidemielles SO nt dans deux ans et le pouvoir veut conti- un état proche de la panique. Ils ont raiso n d'avoir peur. Car
nu er à faire com me si ... Prison nière de son rôl e, puisqu'elle ils serOnt les premiers à payer les pOtS cassés de la transition
esr toujours en pl ace pour quelques mois et co ntrainte d'assu- d'une économie agricole ad ministrée ve rs une économie libé-
rer aux paysans com me aux exporraceurs un revenu garanti, rale. Tout se fait dans la plus grande précipimtion, pire, dans
34 1 Commerce inéquirable Cmo 1 35

l'improvisation. Ils n'om eu droit qu'à des bribes d'infor- planteurs de la région de Gagnoa, Jérôme N'Gorankro
mations sur les changements à venir. Aucune organisation entaSse ses sacs dans un petit appentis. Ils auendront là que
sérieuse n'a été mise su r pied. Les promesses de la Banque les cours remontent un peu.
mondiale - « Vous recevrez un plus grand pourcentage du Si les paysans font grise mine, les grandes compagnies
prix mondial » - so nt bien jolies. Encore faudrait-il que le étrangères, elles, s'installent séance tenante. Cargill arrive
prix mondial so it rém unérareur ! Or, la chute des cours a été la première avec une usine à San Pedro, une autre dans les
très brutale. Fin 1999, première année de la libéralisation, faubourgs d'Abidjan, soit 50 millions de dollars d'investis-
les plameurs ivoiriens perçoivent 2,50 francs par kilo de cacao sement. Une bagatelle pour un pareil monstre. Forte de ses
vendu. Deux fois moins qu'un an auparavant. Par crainte 100 000 salariés, Cargill est un géant du négoce des céréales
d'une explosion sociale, le gouvernement ivoirien rente de et de la transformation des oléagineux. Les marchés mon-
dissimuler la situation et rabroue les journalistes qui en font diaux du blé, du maïs, du soja, du coton n'ont pas de secret
état. Le début de la récolte coïncide en effet avec la rentrée pour les équipes de Minneapolis, dans le Minnesota, où la
scolaire. Dans beaucoup d'écoles de campagne, les salles de compagnie a son siège. Contrôlée depuis sa fondation à la
classe SOnt à moitié vides. Parmi les 'élèves présents, rares sont fi n du XIX' siècle par la famille Cargill, l'entreprise est for-
ceux qui Ont cahiers et livres, (ant leurs parents sont démunis. midablement puissante aux Ëtats-Unis. Ses équipes sont aussi
Les paysans se sentent lâchés. « Si j'en avais les moyens, dit implamées en Europe, en C hine ou en Amérique latine,
Jérôme N'Gorankro, un paysan de la région de Gagnoa, au dans une so ixantaine de pays au rotal. Chez Cargill, on gravit
cœur des zones de plantation, à trois heures de roUte les échelons un à un . La communicatio n externe y est si
d'Abidjan, je brûlerais mes sacs de cacao. Plutôt les brûler contrôlée que ses détracteurs accusenr l'entreprise de fonc-
que de les vendre à ce prix-là! ,. Assis sur la place du village. tionnement sectai re. Bien vite, une autre compagnie amé-
au milieu des anciens, N'Gorankro fait le récit des avanies ricaine, Archer Daniel Middland (ADM), également puis-
subies ces dern iers temps: la baisse des prix, le sentiment sante sur les marchés céréaliers et oléagineux, s'invite au
d'être abandonné du gouvernement, les huissiers qui le har- festin . À vrai dire, cet actio nnaire minoritaire de Sifca, entre-
cèlent car il ne peut payet les engrais ... Ancien instituteur, prise ivoirien ne de 10 000 salariés et principal expo rtateur
Jérôme N'Gorankro a repris les quelques hectares de l'exploi- de cacao dans les années 1990, profitera des pratiques dés-
tation familiale à la mort de son père. Aujourd'hui, les res- tabilisantes de sa rivale Cargill.
sources lui manquent pour payer la main-d'œuvre. ~ Que la Les acheteurs de Cargill ne restent pas claquemurés
Banque mondiale envoie ses représentants dans toutes les dans leurs bureaux à air conditionné. Ils se rendent directe-
régions du pays pour constarer les dégâts! » s'exclame-t-il. ment dans les champs. Et, dès la récolte de septembre 2000,
Mais Jérôme N'Gorankro ne détruira pas ses sacs de cacao. ils surpaient le cacao. Quand il vaut 2,50 francs le kilo, ils
Il n'en a ni le courage ni l'envi e. Comment détruire le résu l- en offre nt 2,80 francs voire 3 francs. L'effet est imm édiat.
tat de plusieurs mois de labeur? Comment se résoudre à les Les prix de vente du cacao montent brutalement. La brousse
voir partir en fumée? Et dans quel but? Le dépit n'est pas 4( Aambe lt. Plus personne ne veut vendre en dessous de ces
le meilleur conseiller. AJors, comme nombre de ses collègues prix. Chez Sifca, le masrodonte ivoirien, les dirigeants sont
36 1 Commerce inéq uitable Cacao 1 37

panagés entre l'aigreur et la fureur. Ils ne peuvent pas suivre Comment être sûr que les peti tes coopératives o u les entre-
la polidque des Américains. Ils ont vendu par anticipation prises ivoiriennes seront à même de livrer le cacao et de
plusieurs gros tonnages de fèves à des industriels américains rembo urser les banques? Le charme est rompu. Finie la
ou européens, en tablant, suivant leur habitude, sur un confiance. Le climat est trop incertain , les interlocuteurs trop
prix d'achat en brousse relativement faible, libéralisation et fragiles, l'investissement trop hasardeux. Conséquence, les
belle récolte obligent. Sifca, entreprise très proche du pouvo ir entreprises exportatrices purement ivoiriennes disparaissent.
ivoirien (le président H enri Konan Bédié en était l' un des La partie est d'autant plus inégale que les deux grandes
principaux actionnaires), n'est pas en mesure de réagir. multinationales américaines bénéficient d'un atout de taille.
Comment acheter 400 fran cs CFA un kilo de cacao qu'on Cargill et ADM sont en effet des entreprises industrielles.
a déjà vendu à 350 ? Les banques refusent de suivre une telle Parce qu'elles exportent du cacao à l'état brut, mais surtoU[
politique. Sifca, comme (ou[ le système de co mmercialisation parce qu'ell es en transform ent, en Côte-d 'Ivoire même, trois
ivoirien, est à l'agonie. cent mille tonnes, les deux compagnies, ai nsi que la suisse
L'actionnaire américain mino ~ita ire, ADM, n'aura qu 'à Barry Callebaur, bénéfi cient de très imponames risto urnes
rafler la mise et à s'emparer de l'entreprise. Cela n'arrêtera fiscal es. L'objectif initial de l'État ivoirien était de trans-
pas la flambée des prix en brousse. Ces enrreprises améri- form er le maximum de cacao possible sur place. En principe,
caines ne SOnt pas de simples chargeurs. Elles ne se contentent cela devait générer de l'emploi et des plus-values dans le pays.
pas d'exponer des fèves à l'état brut. Elles en transfo rment En réalité, cela fournit à ces multinatio nal es des ressources
aussi une partie sur place. D e gros investissements Ont été supplémentaires po ur acheter le cacao en brousse, au détri-
consentis. Pas question de laisser les équipements tourner à ment de toutes les entreprises concurrentes. Les emplois créés
vide. Elles vont s'employer à acheter des fidélirés en brousse,
SOnt peu nombreux, une cinquantaine par usine de broyage.
à mettre la main sur des réseaux d' intermédiaires qui ache-
En revanche, les multinationales assoi ent chaque jour un peu
mineront le cacao vers leurs usines. Pour les co ncurrents
plus leur contrôle sur la fili ère ivoirienne du cacao.
locaux, c'est une politique de la terre brûlée. Au niveau où
Mais H enri Ko nan Bédié n'aura pas le temps de
en sont les cours mondiaux, sans le soutien d'une mulrina-
constater les effets de la libéralisatio n sur la situatio n éco-
tionale, sans accès à un crédit bon marché, sans maîtrise
nomique du pays. Renversé, il part pour la France. Une fois
des techniques fin ancières et boursières les plus sophisti-
aux affaires, son successeur, le général Gueï, nomme un
quées, impossible de suivre les prix imposés par C argill et
« mo nsieur Cacao ». Diplômé de Supélec à Pari s, d'économie
ADM. Rares som les exportateurs ivoiriens qui résisteront.
Les grandes banques fran çaises install ées à Abidjan depuis à Stanford, en Califo rnie, Patrick Achi vient de passer dix
toujours et qui étaient les fin anciers traditionnels du système ans chez le consultant international Andersen. Il a déjà
de réguladon renâclent de plus en plus à prêter aux petites réformé le march é ivoirien de l'électricité. 11 s'anaque main-
structures locales. Au temps de la C aistab, elles avaient tenant au cacao. La partie est difficile. D 'un côté, la Banque
confiance : l'État garantissait les livraiso ns de cacao, les mondiale tient à sa libéralisation. De l'autre, des leaders
contrats étaient honorés, quoi qu' il arrive. Mais maintenant ? paysans auroproclamés veulent contrôler les ressources de la
38 1 Commerce inéquitable GelO 1 39

filière. Entre les deux, le go uvernement, qUI a besoi n de chargée d'o rganiser la commercialisation extérieu re. Encore
remplir les caisses de l'Ëtat. faut-il dissoudre la Nouvelle Ca istab, cet organisme croupion
qu i maintient des emplois inutiles. Les actionnaires, dont des
Une réorganisation à la hussarde représentants paysans, comme le personnel fon t de la résis-
tance. Gueï se fâche. Les fonctionnaires de la Caistab ont
Très vite, Achi co mprend que la disparition d'un inter- volé l'État, détruit les documents comptables qui auraient
locuteur de référence, un interlocuteu r unique capable de permis de retracer l'histoi re financière de la Caisse. Achi a
garantir à la fois les livraisons de cacao et leur paiement, est chi ffré les déto urnements à 600 millions de francs sur les
une catastrophe. Peu importe le nom de l'institution. Mais, trois dernières années. Pour en finir, le général-président fajt
pour assurer aux paysans un revenu régulier prévisible. il faut co nvoquer les dirigeants de la Ca istab à la présidence de la
pouvoir vendre les fèves à l'avance. Or, seule une institution République. La porte de la salle de réunion est gardée par des
adossée à l'État ou dotée d'un capital très important est en bérets rouges de l'armée ivoi rien ne.« C'est pour assurer votre
mesure de certifier aux exportateurs, aux acheteurs interna- sécurité », dit-on aux « invités .. qui ont un quart d'heure
tionaux qu' ils pourront s'approvisionn er. Patrick Achi sait pour convoquer un conseil d'administradon. Il se tiend ra
que tOut retour en arrière vers une stabilisation publique est trois jours plus tard dans un chahm indescrip tible et entéri-
excl u. Même la solution privée est difficilement réalisable. nera la disparition de la Nouvelle Caistab. Paral lèlement,
Sans un capital de 300 millions de francs français, la structure afin d'associer les paysans à la gestion du cacao, Patrick Achi
à laquelle il pense ne sera pas créd ible sur le marché mondial. demande aux dirigeants des coopératives, dans les trente-
Pour inspirer confiance, il faut co nfier la gestion des fonds deux départements du pays, d'organ iser l'élection de leu rs
de la filière à un e banque internationale. Mais comment représentants. Ainsi naîtra l'ANAPROCI, l'Association
réunir rapidement ces 300 millions de fran cs? HSBC, nationale des producteurs de cacao de Côte-d' Ivoire. Son
la banque de Hong Kong, so nge un moment à avancer président, Henri Amouzou , se veut le principal porte-parole
les fonds. Face aux obstacles et à l'instabilité politique, des paysans ivoiriens producteurs de cacao. Or, les coopéra-
elle recule. Reste une seule soludo n : faire cotiser les paysans. tives ivoi riennes ne fédèrent que le quart des producteu rs.
Leur expl iquer la situation, les co nvaincre. Patrick Achi prend Les trois quarts des planteurs, indépendants, sont livrés à
so n bâton de pèlerin . De bourgade en bourgade. de village eux-mêmes. Sans qu'ils aient été consultés, l'ANAPROC I
en village, de campement en campement, de plantation parle en leur nom.
en plantation, il argumente. Et partout la réponse des paysans Il faudra cependant plus d'un an et demi pour menre
est la même : pas question! Pas question de donner de l'ar- en place les nouvelles structures imaginées par Patrick Achi.
gent! Entre-temps, le général Gueï disparaît de la scène polirique.
Finalement, l'État impose so n po int de vue. Une Auto- JI perd les élections présidenrielles du 22 octobre 2000.
rité de régulation du café et du cacao est mise en place. Elle Malgré ses efforts pour se maintenir à tout prix, malgré les
sera financée par un prélèvement sur chaque kilo de cacao violences commises dans Abidjan , la rue le force à se retirer.
sortant de brousse. Une Bourse du café et du cacao sera Les affrontements paralysent le pays. Les exportations de
40 1 Commerce inéquitable Cacao 1 41

cacao sont interromp ues. Au large de San Pedro, un cargo à une o u deux exceptions près, plus aucune entreprise fran-
attend de pouvoir embarquer 8 000 tonnes de fèves. Peine çaise de négoce ?u cacao n'opère en .Côre-d' Ivoire.,.
perdue. Plus rien ne descend de brousse. Pourtant, à Londres, Su r le terraiO, la flambée des pnx, dopés par 1 iOstalla-
sur le marché mondial, person ne ne s'affole. Loin de faire tion des multinatio nales , se révèle finalement assC7. relative
exploser les cours, la Bo urse internationale du cacao rourne et surtout très passagère. Les prix ne semblent élevés que par
aussi au ralenti. La raison en est simple. Les industriels Ont rapport aux cou rs mondiaux. Mais pour les paysans, '.es
fait leurs com ptes. Ils Ont dans leurs entrepôts de Rorrerdam , revenus baissent. En 1987, calcule un exportateur fran çaiS,
1(

de Genève o u de New York l'équivalent de onze mois de il fallait à un paysan ivoirien deux années de travail sur une
co nsom mation de cacao. Largemen t de quoi tenir en atten- plantatio n de cacao de dix heccares po~r s'~cheter u~e Peu-
geot 404. À l'o rée du XXI' siècle, po ur s offnr une vOiture de
dant que les paysans ivoi riens quittent 1( leur arbre à pa-
même valeur, le planteur devra travai ller dix ans sur une
labres ~ , se remenent au travail et recommencent à livrer leur
plantation de cent cinquante hectares. li C'est ce qu'en lan -
précieuse marchandise.
gage sava nt on appelle « la dévalorisario ~ des term~ de
En brousse, o n ne fait pas qué palabrer. Les vio lences
l'échange ». Un négociant international estlme que la dispa-
inter-ethniques ont refait leur apparition. À la tête d'exploi-
rition de la Caisse de stabilisation a fait baisser le prix
tatio ns maintenant revendiquées par les Ivoiriens, les paysans
mondial de la to nne de cacao de 450 euros en moyenne. À 1(
d'origine burkinabé so nt pourchassés, parfois massac rés. La
niveau de stock égal, dit-il, les courbes sur les trente dern ières
haine est à rous les carrefo urs. 1( On les chasse et il n'y a plus
années sont implacables. Il y a une chute manifeste des cou rs
personne pour faire le travail se lamenre Sylvain O rebi,
)l,
depu is 1998. C'est que les producteurs ivo iriens sont com me
l'u n des exportateurs français inscallés à Abidjan. De son le marchand de poisson le ve ndredi so ir quand il n'a pas
bureau parisien du quartier de l' O péra, roUt de bo iseries et vendu grand-chose dans la journée, poursu it ce familier de
de cui r, Orebi enregistre la dégradation de la si tuation ivoi- la Côte-d' Ivoire. Il doit se débarrasser de so n stock ou bien
rienne. Il constate à quel poi nt la co ncurrence des Américains le poisson va pourrir. Su r le marché du cacao, tout le monde
a rendu les achats difficiles en brousse. Après des décennies sait dorénavant que le 1 ~' octob re de chaque année, la Côte-
de présence, la maiso n Orebi se retire donc peu à peu de d'Ivoire a un millio n de tonnes à vendre et qu'elle ne peut
Côte-d'Ivoire. Au lieu des 40 000 tonnes exportées tradition- pas les stocker. Elle est en position de grande faib lesse. »
nellement par sa co mpagnie, à peine 4000 le sero nt pendant
la saison 1999-2000. Et Sylvain Orebi jure ses grands dieux L'argent du cacao, nerf de la guerre
que plus jamais il n' investira un centime en Côte-d' Ivoire.
Il fu sionne, bon gré, mal gré, l'association fran çaise du cacao M ais, face à cette difficile réalité. Lucien Tape D oh,
qu 'il préside avec sa sœur jumelle britan nique et se retire H enri Amou1..ou et quelques autres, les nouveaux dirigeants
totalement du négoce du cacao. Il rachètera un peCÎt torré- de la filière cacao, élus par les planteurs au terme du processus
facteur de café au H avre, co mm erce assurément moi ns imaginé par Patrick Achi. n'o nt souvent ni les compétence~
«sportif » que d'acheter du cacao en Côte-d'Ivoire. Fin 2004, ni l'expérience qui leur permettraient d'assumer le rô le qUI
42 1 Commerce inéquirable Cacao 1 43

est le leur. Par exemple. ils imaginent qu'en barrant les roures libéralisée. Le gouvernement entend cependant placer ses
pour empêcher le cacao de sonir, ils feront monter les cours hommes aux postes clés. Perso nne d'autre que le gouverne-
intermaionaux. Tour jusœ feront-ils monter la tension arté- ment ne doit co ntrôler les ressources du cacao, estime-t-o n
rielle de quelques expon ateurs. Co uranr 200 1, les dirigeants autour de Laurent Gbagbo. Aussi le directeur de cabinet du
du pays tentent de menre sur pied un plan de réœntion et de ministre de l'Agriculture est-il dépêché à Yamoussoukro, avec
destruction des fèves de cacao. De concert avec le Cameroun pour mission de se fuire élire directeu r général de la Bourse
et le Nigeria, les Ivoi riens veulent procéder à l'éli mination du café et du cacao. Il fait stipuler que la BCC sera d'office
de 250000 tonnes de fèves. Toujours la volonté de faire dirigée par le directeur de cabinet du ministre de l'Agricul-
remonter les cours, de ne pas s'en laisser compter par le ture. Côté paysans, c'est le tollé. Les insultes fusent. Le
marché mondial. par les estimatio ns des traders de Londres! directeur de cab inet du ministre de l'Agriculture SOrt sous
On y réfléch it quelques mois, le temps de réunir deux les huées. Il ne reviendra plus. Le gouvernement ivoirien n'a
co nclaves intergouvernementaux qui ne débouchent finale- pas réussi à prendre le contrôle de la filière. Dès lors, dans
ment sur ri en : pour détruire 250 000 tonnes de fèves. il faut la salle de réun ion de l'hôte! Prés ident de Yamoussoukro, ne
d 'abord les acheter aux paysan~. Cela revient cher et le restent que deux camps: les planteurs et les exportateurs.
rés ultat n'es t pas assuré. L' idée est abandonnée aussi vite Pour les planteurs, c'est le jour de gloire. Eux qui n'ont jamais
qu'elle avait surgi. D'amant qu'elle ne semble plus co rres- eu voix au chapitre, eux qui, par leur travail, am enrich i les
pondre aux intérêcs des dirigeants paysans. intermédiaires libanais et la bourgeois ie d'Abidjan, ils SOnt
En août 200 l , ces leaders touchent en effet au bm. Le aujourd 'hui aux portes du pouvoi r économique. Hier
nouveau président, le socialiste Laurent Gbagbo, est aux ignorés, méprisés, bafoués, ils seront demain des hom mes de
affaires depuis dix mois. Officiellement, il suit les pistes tra- pouvoir, des notables, des personnalités influentes. Ils seront
cées par Patrick Achi. Des structures privées, dirigées par syndicalistes et géreront aussi les fonds prélevés auprès des
les représentants des paysans et par ceux des exponateurs, paysans. Ils sero nt inconeournables.
organiseront le travail, octroieront les licences d'exportation, Encore faut- il compter avec les grands exportateurs pré-
géreront les taxes parafiscales. Le 2 août 200 l, à l'heure du sents dans cette salle de Yamoussoukro. Ils sone huit. Huit
déjeuner, tout ce petit monde se réunit dans un des grands Blancs qui, aux yeux des paysans ivoiriens, représe ntent
hôtels de Yamoussoukro, capitale officielle du pays et ville le monde extérieur, cel ui des grandes entrep rises, de la Bourse
natale de l'ancien président Houphouët-Boigny, pour la pre- de Londres ou de New York, des financiers. L'affronte-
mi ère assemblée générale de la Bourse du café et du cacao. ment est inévitable. Les représentants paysans exposent leurs
L'enj eu est d 'imponance. Il s'agit d'o rganiser la principale exigences. Ils veulent tout le pouvoir! Sans panage! Pour
filière économique du pays, de savoir qui la dirigera , qui les exponateurs, c'est inacceptable. Il s se co ncenem et d'un
gérera les fonds, qui signera les chèques. Un peu de l'avenir bond se lèvem, so rtent, daquent la porte. Pas question de
de la Côte-d'Ivoire se joue ce jour-là ! céder aux objurgations des planteurs. Il faudra plusieurs
Deux ans après la dissolution de la Caisse de stabili- heures pour les ramener à la table de négociation. Mais les
sation, c'est l'acte deux de la refondation d'une économie planteurs ont gagné. Ils contrôlent les postes dés, désignent

44 1 Commerce inéquitable Cacao 1 45

le prés id ent, le direcœur général de la Bourse du café et du Les prix internationaux ont en effet baissé mais pas le mon-
cacao. Ils règncnc sans partage. Pourtant, rien n'est réglé. Au tant des taxes. Ce n'est plus la Caistab, organ isme central ,
fil des mois, les incidents entre paysans et exporcarcurs se qui pille le pays et les paysans. C hacun le fait à sa mesure,
muhiplient. Les paysans veulem par exemple fixer un prix à sa manière, pour servir ses imérêts du m oment. À l'occasio n
d'achat du cacao qui s' imposerait à tous. Les exportareurs ne d'une nouvelle période de tension politiq ue, les vi llageois
veulem pas en entendre parler. Seul le marché doit fixer les fid èles au prés ident Gbagbo Ont installé des barrages sur les
cours. Les expo rtateurs concèdem cependant la création d'un routes qui relient les zones de production à Ab idj an et San
prix indicarif. Encore faut-il que les dirigeants de Cargill ou Pedro. Armés de péroires ct de bâtons, ils arrêtent les camions
d'ADM le jugent raisonnable. chargés de fèves et rackettent les chauffeurs. Po ur se prém unir
De son côté, le gouvernement n'a pas renoncé à menre contre la disparition de marchand ise, les exportateurs orga-
la main sur les taxes parafiscales, soit des dizaines de milliards nisent des co nvois de camions. Les barrages se multiplient.
de fran cs C FA, des cemaines de millions d'euros. Un Fonds Les maîtres du bitume font évol uer le monrant de leurs
de régulation et de co ntrôle, le FReJ doit être créé parallè-
le prélève mem s " en fonction de l'évol utio n des cou rs mon-
lemem à la BCC. Pas question pour Laurem Gbagbo de se
d iaux du cacao. Quand une jo urnée suffisa it po ur ralli er
laisser piéger une nouvelle fois. Le conseil d'administration
les ports, il en faut déso rmais trois o u qu atre. L'éco nomi e
de cette nouvelle Structure est donc constitué à la hussarde.
ivoirienne est déso rganisée. Bien sûr, dans cette ambiance
Il n'y aura pas d'assemblée constÜuame. D ésignés par le
délétère, o n dénonce la corruptio n chez les au tres. Des tor-
gouvernemem, les administrateurs som convoqués indivi·
rents de boue circulent, salissant l' image que les citoyens
duellemem au cabinet du ministre de l'Agriculture afin
d'entériner la nomination des dirigeants, de si mples ho mmes ivoiriens se fom de leurs dirigeants et de la démocratie dans
de paille. Pour donner le change, le géran t d 'une petite coo- leur pays. C'est en permanence Règlement de comptes à OK
pérative de l'est du pays est associé à la nouvelle équipe. Con-al.
La géographie du cacao ivoirien est donc structurelle- Dès juillet 2002, un an après la création des nouveaux
ment con flicmelle. C hacu n des pôles de pouvoir, l'ttat, les organismes de gestion des revenus du cacao, un rapport
paysans, a sa structure et le carnet de chèques qui va avec. d'audit met en lumière les malversations qui ont cours à
Les sommes qui circu lent SO nt très importantes. Cela permet l'ANAPROC I, l'associatio n des producteurs. Le rapporteur,
de caser des amis, d'avoi r de beaux salaires et de belles voi- haut fon ctionnaire ivoirien du Contrôle d'ttar, l'équivalent
tures, de voyager. La libéralisacion de la filière, voulue par la des inspecteurs des Finances fran çais, a rédigé ce rappo rt à
Banque mondi ale, a débouché sur un chaos organisationnel. la demande du président Laurent Gbagbo. Celui·ci, so us la
Les paysans ne SOnt pas mieux rémunérés qu'avant: avec les pression des bailleurs de fonds internatio naux, veut faire
taxes prélevées par l'ftac et par les organismes professionn els taire les critiques adressées à son pays pour la mauvaise
nouvellement créés, plus de la moitié des revenus générés par gestion de ses finan ces. Malheureusement, les conclusions
la production de cacao est ponctionnée. Fin 2003, les impôts du rapporteur, François Kouadio, SOnt lo in de répondre aux
et les taxes SOnt supéri eurs à ce que perçoivent les paysans. attentes du pouvoir politique. Dressant la lo ngue liste des
46 1 Commerct: inéquitable Cacao 1 47

organismes publics, privés ou sem i-publics créés en trois ans, Le magot a disparu
le rapporteur constare que leurs rô les ont été mal défi nis,
que leurs compétences s'enchevêtrent. Ajouré à l'absence de En juin 2003, alo rs que les cours du cacao s'effondrent
véritable SHucture représentative du monde agrico le, ce flou sur les marchés mondiaux, que la fili ère récl ame à cor et à
a rendu possibles les pires dérives. H enri Amouzou, président cri la compensation des baisses de reven us des producteurs,
de l'ANAPROCI, a fait main basse sur les ressources de la le FRC, qui en a la charge, peut rour juste débloquer 30 petits
filière afin de racheter une entreprise d'exportation de cacao. millions d'euros, sur les 200 millions collectés jusque-là. Le
La filière café-cacao du pays est passée sous la coupe d'un reste, 170 millions d'euros, s'est évaporé ! Personne ne saura
groupe de rrente-deux personnes, les trente-deux délégués jamais où ils sont passés . Quelques semaines plus tard, les
départementaux inventés par Patrick Achi qui se partagent dirigeants de la fili ère ivoi rienne du cacao, rous représentants
les posres au sei n des divers organismes de gestion du cacao. théoriques des paysans, reconnaissent sans vergogne qu'une
Le rapport ne recevra pas le sceau officiel de l'frat. partie des cap itaux du FRC, 15 millions d'euros, a été versée
Le document est po urtant communiqué aux ambas- à la prés idence de la République pour participer au maintien
sades occidentales par le consultant Guy-André Kieffer, en de la sécurité dans le pays . En clair, les fonds théoriquement
principe chargé à Abidjan d'aider les au torités à réform er la destinés à maintenir la vie des paysans ont permis au prési-
fili ère cacao dont il est un spécialiste. Ancien journaliste du dent Gbagbo d'acheter des armes afin de luner co ntre la
quotidien économique parisien La Tribune, d'origine cana- rébellion installée au nord du pays. ,Ce n'est cependant
dienne, Guy-André Ki effer est indigné par les malversations qu' une goune d'eau dans l'océan. Entre janvier 2001 et
dans la fili ère. Il en fait une affaire personnelle. Enquêteur-né, juillet 2003, les divers organismes de gestion du cacao ivoi-
il dispose d'informatio ns explosives glanées dans les cercles rien, touS contrôlés par les associations de planteurs, ont
dirigeants ivoiriens. À Paris, les rédactions font la sourde drainé la bagatelle de 450 millions d 'euros. Alors 15 millions,
oreille: les tensions encre Washington er Bagdad, puis bien- quelle importance ?
tôt la guerre, focalisent l'attention. Kieffer fait, paraître ses Cette affaire entraînera pourtant en juillet 2003 un
informations dans la presse d'Abidjan. Souvent, elles déran- nouvel audit internarional des comptes. Soucieux de voir
gent. Quand le climat devienc trop tend u, il se réfugie au bien géré ce secteur clé de l'économ ie ivo irien ne, la Banque
Ghana vo isin ... jusqu'au 16 avril 2004, date à laquelle cet mondiale, le Fonds monétaire international, l'Union euro-
amoureux de la Côte-d'Ivoire disparaît après un rendez-vous péenne ne pourront que co nstater les dégâts. Comptabilités
avec un proche de la famille du président ivoirien. De son incomplètes, pièces manquantes, registres non renus, écri-
côté, le contrôleu r François Kouadio n'est pas en resre. Il a tures doureuses ! Bien mieux: ! Cen e enquête, réclamée offi-
droit à une baston nade en règle et doi t pendant de longs ciellement par le ministère de J'Économ ie et des Finances de
mois se terrer, changeant de domi cile chaque soir, pour Côre-d'Ivo ire, aura à surmonter d'innombrables obstad es.
échapper aux menaces de mort. Les dérournements n'en SOnt Les enquêreurs, spécialistes issus des grands cabinets inter-
pourtant qu'à leurs débuts. nationaux, trouvero nt souvent porre close. Ils ne pourront
pas pénétrer dans les bâtiments hébergeant les institutions
48 1 Com merce inéqui [able Cacao 1 49

du cacao ivoirien. « Ce n'est pas parce que les producteurs panneau rouge signale la présence de la multinationale suisse.
ivoiriens om remis une imponante somme d'argent au pré- Mais les locaux SOnt vides: les dirigeants de Nesdé ont estimé
sident de la République pour défendre les braves populations que ce site industriel ne correspondait plus aux impératifs
ivoiriennes qu'on doit nous imposer un audit! )) explique en du marché modern e. Trop loin des ports, il exige de trans-
août 2003 le présidem de la Bourse du café et du cacao, porter les fèves par camion ou par train. C'est un coût qu'il
Lucien Tape Doh. faut éviter. Fulton a aussi le to rt d'être trop éloigné des grands
En revanche, les fournisseurs d'armes ne se cachent centres de consommation . Le rythme d'activité de l'usine
guère. En février 2003, une mystérieuse société d'origine baisse peu à peu. Dans les parages, les odeurs de chocolat
luxembourgeoise, Gambir, fait son apparition sous les traits sont de plus en plus disc rètes. Le nombre d'employés fond
d'un Français au long et sinueux parcours africain, Christian à vue d 'œil. Nesdé cherche un repreneur. Toutes les grandes
Garnier. Sans cesse entre l'Mrique et l'Europe à bord d'un compagn ies chocolatières installées aux t,tats-Unis viennent
Falcon affrété par sa compagnie, il prétend vouloir acheter faire le rour du propriétaire. Leur jugement est sans appel.
à rerme 80 % de la récolte ivoirienne ! D 'o res et déjà, Gar- N esrlé a raison de panir. De plus, les équipements de l'usi ne
nier aurait signé quelques contrats avec une poignée de sont vieillots et obsolètes. Finalement, plurôt que de traîner
coopératives. Elles s'engagent à lui livrer l'intégralité de leu r ce boulet, Nesdé cède les locaux pour 100 dollars symbo-
production. En échange, Garnier et Gambit leur assu renr liques à la municipaliré de Fulton. Co up de chance: le patron
des revenus trois foi s supérieurs à ce que rapportent les d'un fonds d'i nvestissement californien a vent de l'histo ire.
ventes aux grandes multinationales. Une proposition de Coïncidence: ce capitaliste est d'origi ne ivoirienne. Il prend
rêve, mais totalement irréaliste. Peu impone. Garnier ne se comact avec les autorités d'Abidjan qui flairent la bonne
cachait pas de vouloir acheter ainsi un droit d'entrée dans affaire. Le ministre des Finances ivoirien et le conseiller aux
le pays. Son objectif avoué était de fournir des armes au affai res industrielles du président Gbagbo se rendent sur
président Gbagbo. Mystérieusement, le tour de piste de place et décident de foncer. Le conseiller du président s'i ns-
Gambit et de son représentant africain Christian Garnier talle à Fulwn où il deviem le patron d'une no uvelle entre-
fait long feu. Ce petit monde interlope disparaît rapidement prise : «New York C hocolate Confections Co mpany)).
de la scène ivoi rien ne. Mais cette tentative illustre bien l'é[at L'objectif affiché est des plus ambitieux. 11 s'agit de broyer
du pays. sur place 150 000 tonnes de fèves de cacao. Plus de 10 %
Un peu plus tard, une trentai ne de millions d'euros de la production ivoirienne!
venus de Côte-d 'Ivoire so nt repérés aux ftats-Unis. Très Selon j ean-Claude Amon, le conseiller présidentiel,
exactement à Fulro n, petite ville de l't,tat de New York, cct ÎnvestÎssemem va « rompre le cercle vicieux du sous-
qui traverse une sérieuse crise économique. Il y a pénurie développement » . Autrement dit, en instal lant un e usine sur
d'emp lois, les délocalisations font des ravages. Nesdé est l'une le terriwire américain , les producteurs ivoi riens de cacao vont
des dernières enrreprises à avoi r mis la dé sous le paillasson. réaliser une magnifique affai re. Non contents de suivre l'an-
Depuis 1902, elle broyait des fèves de cacao dans une grande tienne de nombreux économistes qui conseillent aux pays du
usine blanche. Au-dessus de la pone d'entrée, un énorme tiers monde de transformer les matières premières avant de

,
50 1 Commerce inéqui table Cacao 1 51

les expone r, pour accroître leurs gains, les Ivoiriens vOnt le cacao. La corruption atteint des niveaux inégalés. En sep-
fuire sur le terriroire de l'adversaire. Ils VOnt investir au cœur tembre 2004, on semble toucher le fond. Les innombrables
de la grande puissance impérialiste! Peu impone que détournements auxquels se so nt livrés les dirigeants de la
les sommes utilisées son ent des caisses du Fonds de régula- fi lière ont vidé les caisses. Les paysans attendent en vain
tion et de co ntrôle qui n'a pas du tOUt cet o bjectif! Peu les quelques dizaines de milliards de francs CFA, fruits de
importe que le co nseil d'administration et la direction de ce leurs cotisations, qui auraient dû permettre de préfinancet
FRC soient à la solde du gouvernement et ne d isposent la réco lte. Les producteurs se rebellenc, manifestem , refwent
d'aucune légitimité! « Rompre le cercle vicieux du sous- de livrer leur production. Non plus pour protester comre
développement ~ ne suppose-t-il pas quelques sacrifices? la baisse des cours mondiaux mais po ur obtenir de leurs
Quant aux dirigeants américai ns de l'Agence de déve- d irigeants le versemenc des aides qui leur étaie nt dues. Mais
loppement industriel du comté d'O swego qui se trouvent au l'argenc a servi à acheter les avions de chasse gouvernemen-
cœur de la manœ uvre, ils SO nt trop heureux de voir quelques taux qui , début novembre 2004 , partent en fumée, détruits
dizaines d'emplois sonir de la hotte de ces Pères Noël ivoi- par l'armée française après la mon de neuf soldats de la force
riens. Le sénateur démocrate de l'État de New Yo rk, Charles Licorne, censée s'interposer encre les rebelles et les fo rces
Schumer, n'a-t-il pas promis des su bventions? Un million gouvernementales.
de dollars toU( de su ite, seize si les quatre cents emplois sont La disparicion de la C aisse de stabilisation a donc
réellement créés. Hillary C linton elle-même s'est réjouie de introduit un élément supplémentaire de déstabilisation dans
cene installatio n. Et qui, dans un e Côte-d'Ivoire au bord de un pays peu à peu conduit par ses dirigeants vers une si ma-
la guerre civi le. irait se soucier du rapatriement éventuel des t ion explos ive, comme en témo ignent les graves événements
bénéfices? Po urquoi faudrait-il rendre des comptes aux pay- du déb ut de novembre 2004, avec le départ de pl wieurs
sans ivoiriens dont les cotisations SO nt urilisées pour réd uire milliers de ressortissants fran çais et la paralysie, une fois de
le chômage américain? plw, des exporrations de cacao. D ans ce so mbre panorama,
un seul élément positif : même aux pires moments de la vie
Épilogue politique du pays, le cacao a continué à sortir de brousse.
Mieux encore, la production devrait co ntinuer à augmenter,
Six ans après avoir poussé à la réform e, les dirigeants signe selo n les agronomes d'une .: révolutio n verte)l dans le
de la Banque mo ndiale dressent un constat accablant de la secteur du cacao ivo irien. C'est que six ans de désordre n'o nt
situation. Comme au premier jour, ils cominuent à déno ncer pas encore rayé de la carre la classe moyen ne paysanne ivoi-
la mainmise de l't.tat et d' une petite élite paysanne su r la rienne. H éritage des années Houphouët- Boigny, elle est bien
ma nne cacaoyère, à travers « une multitude d 'insrÎtutions éduquée. Ses compétences agricoles sont réelles. Malgré les
inuti les qui abu sen t des prélèvements parafiscaux )). Pou r eux, aléas, elle parvient encore à faire tourner la principale fil ière
la libéralisatio n reste à faire. Les mesu res adoptées de 1998 éco nomique du pays . Cela ne durera pas éternellement, Pen-
à 2004 n'o m pas amélioré le niveau de vie des paysa ns. Ils dant ce temps, de l'autre côré de la fronti ère, au Ghana où
co minu ent à percevoi r une parr infime du prix mondial du la situation politique est stab le, où la production de cacao
52 1 Commerce inéquitable

augmente également de manière considérable année après


année, on se prépare à prendre le relais pour le jour où, à
force d'incompétence, de malversations et de divisions, la
C~te-d'Ivoire aura réussi à détruire la belle machine à pro-
dune du cacao et des richesses mise au point au déb ut des
années 1950.

2.

CAFÉ

Par une froide soirée hivernale, réunies pour une fête


familiale, Francine et Nicole, deux alertes septuagénaires
parisiennes, en vinrent, entre mille autres sujets brûlants, à
déplorer la quali té du café qu'elles consommaient depuis
quelque temps. « L'aune jour, commenta Francine, j'en ai
été réd uite à jerer un paquet de café de grande marque. Il
n'avait aucun goû t. » Nicole opina du chef. Plus portée sur
les cafés solubles, elle cons[atait elle aussi que ses petits
sachets ne dégageaient plus la saveur d'antan. Sylvie se mêla
à la co nversation. Les • petits noirs lt servis dans son restau-
rant favori n'avaient plus leur arôme habituel. Pourtant, le
restaurateur jurait ses grands dieux n'y être pour rien. Son
fournisseur n'avai t pas changé et ses percolateurs éraient régu-
lièrement entretenus. Toures nois avaient raison. En Europe,
de nombreux co nsommateurs font le même constat ct rédui-
sent leurs achats de café. En Allemagne, la consommation
a baissé de 3 % en 2003. Les grandes multinationales de
la torréfaction, les organisations de pays producteurs et
consommateurs son r conscientes du problème ct tentent d'y
54 1 Commerce inéquitable Café 1 55

faire face. Cependant, la princi pale raison de la dégradation partout. En novembre 2002, les producteurs du Kilimand-
de la qualité du café prod uit ces derniers temps est diffici le· jaro au Kenya voient leurs revenus chuter de plus de 50 %.
ment maîtrisable: c'est la baisse des cours mondiaux du café. En Ëthiopie où, selo n la légende, au XIII' siècle, quelques
Au début des années 2000, le prix international du café moines intri gués par l'agi tation qui s'était emparée de leurs
attei nt des niveaux jamais égalés auparavant. À la Bourse des chèvres après qu'el les avaient croqué quelques baies rouges
matières premières de New York, où l'on cote les cafés les et vertes, découvrirent les vertus dopantes de cerre nouvelle
plus fins, les arabicas d'Amérique latine, le kilo ne vaut pas plante, les caféiculteurs ont perdu 40 % d'un pouvoir d'achat
plus de 50 cents de dollar, la moitié du coût de production. déjà ridiculement faible. Au lendemain d'une guerre avec
À Londres, où l'on COte les robustas d 'Afrique et d 'As ie, la l'Ërythrée qui a saigné les finances publiques des deux pays,
tonne atteint la barre des 400 dollars: inctoyable quand on J'Ëthiopie a donc vu ses revenus à J'exportation , ses recerres
sai t que les cultivateurs ne gagnent leur vie qu 'au·dessus des en devises chuter de moitié: voilà de quoi confoner la place
1 200 dollars. Dans un premier temps, les experts de l'Orga- de choix qu'elle a toujours occupée au hit-parade des pays
nisation internationale du café déclarent que les prix SOnt à les plus misérables de la planète. En Asie, les productions
leur plus bas niveau depuis trente ans. Puis ils reprennent indonésienne et indienne souffrent de la même manière. On
leurs calculettes et constatent qu'en dollars co nstants, les prix en parle moins car l'économi e de ces pays ne dépend pas des
sont les plus faibles depuis un siècle. En clair, depuis qu'on seules exponations de café.
tient une comptabilité plus ou moins exacte de l'évolution
de ces prix, ils n'ont cessé de décliner. Le graphique repré· Amérique centrale: la catastrophe
sentant ce déclin tient moins de la courbe que de la di agonale
partant du coin supérieur gauche d'un rectangle vers le coin Nulle pan, cependant, la crise n'a été aussi manifeste,
inférieur droit. En dollars constants, l'appauvrissement est aussi brutale qu'en Amérique ce ntrale. La baisse des cours
également constant. Produire du café ruine les paysans. du café y a généré chômage et misère, faillites et dram es. Car
Chaque grain de café récolté est un pas de plus vers la faillite la produ ction de café joue un rôle central dans la vie éco-
et la misère. Dans ces condjrions, pas question d 'investir le nomique de cette région. En décembre 2002, tout au long
moindre sou dans l'achat d'engrais ou de pesticides! Pas de l'isthme centraméricain, du Chiapas mexicain - où, en
question de passer des heures à arracher les mauvaises herbes 1989, lors de la précédenre crise. la chute des cours avait fait
au pied des arbustes! Pas question de se banre pour obtenir basculer de nombreux paysans vers la guérilla zapatiste -
un bon produit ! On travaille mal le ventre vide. Arrive un jusqu 'à Panama, les ouvriers agricoles om entamé leur lente
moment où l'on cesse de travailler et, à Paris, sans le savoir, pérégrination sur les pentes douces des régio ns caféières.
Francine et Nicole subissent le contrecoup de cette crise D'octobre à janvier, ils travaillent sous la ligne des mille
mondiale des cours du café. mètres. C'est là qu'on trouve les arabicas de qualité moyenne.
Alors que le monde finan cier et les médias n'o nt d'yeux Il faut attendre janvier pour voir l'armée des péones passer
que pour la flambée de la nouvelle éco nomie et ses goldm au-dessus des mille mètres et arracher les cerises de haute
boys, dans la plus grande discrétio n, la crise du café a frappé qualité de leurs arbustes.
56 1 Commerce inéquitable Café 1 57

Mais ces ouvriers agrico les sO nt de moins en moins D 'Antigua, l'ancienne capitale, ou des bo rds du lac Atidi n,
no mbreux dans les plantatio ns. Au H onduras, le ca fé faisait le café guarémalrèque est toujo urs aussi demandé. Jamais les
trad itio nnellement vivre une cenrain e de mill iers de produc- exportations n'o m cessé. Au plus fore des régim es militaires,
teurs. Comm e les cours ne couvrent plus les coûtS de pro- pendant que l'armée traquait la guérilla et répri mait les popu-
duction, gros prod ucteurs su renden és o u sala riés agricoles au lations indiennes, les afFaires conrinuaiem . La culture du café
statut par défi nition précai re, (Out le tissu social est déstabi- joue un rôle clé dans la structuration politique, économique
lisé. La situation pousse bea ucoup de jeunes à fuir vers les et sociale du pays. Présider la Fédération des producteurs de
vill es, vers la capi cale, Tegucigalpa, où lis vo nt grossir les café du pays peut o uvrir la vo ie à une carrière politique de
rangs des crève-la-fai m . Certains ne s'arrêtent pas là er, de haut vol. Le président Berger, élu à la magistrature suprême
bus brinquebalams en cam ionnenes po ussives, rentent de en 2003, n'a pas eu à passer par là. Grand prop riétaire cerrien,
passe r les frontières vers le nord, vers l'eldorado américain. gros producteur de café, pour échapper à la crise, il a fait
Certains d 'entre eux réussiro nt leu r migration. D'autres, arracher touS ses arbustes. Là où croissaient to uS les ans des
moins chanceux, sero nt arrêtés o u, .pi re encore, mo urront de cerises de café, se dressem mainrenam dans un rigoureux
soif et de fa im en traversa nt le te rrib le désert de l'A rizo na. alignement des ran gées d 'hévéas o u de bananiers. D 'une acti -
Au N icaragua voisi n, les o uvriers agri coles SOnt chassés vité traditio nnelle, faite de main-d'œuvre et de travail méti-
des terres où ils étaient installés. Les plantatio ns tombent culeux, il est passé à une agriculture qui ex ige de gros moyens.
à l'abandon et plusieu rs diza ines de milliers de pauvres Malheureusemem , la frange des producteurs de café guaté-
hères bourl inguent m isérablemem le long de la ro ute pan- maltèques capables d'un te! reviremem , d'un tel investisse-
américaine, bloquant parfois la ci rculat ion dans un geste de ment, est très rédui te. Ils so ne à peine 200 sur les 60 000 à
désespoir vain . Au Salvado r, la situatio n n'est pas plus bril- posséder les capitaux nécessaires. Les au tres, tOuS les autres,
lante. Les exploitatio ns agricoles, ou fincas, n'emplo ient plus sont obl igés de subir la crise.
q ue 50 000 o uvriers agricoles. Il y en avait 160 000 à la fin C om mem fa ire quand on est aux abois, à l'exe mpl e
des années 1990. En 2003, la production et les expo rtatio ns de TItO Mo rales, producteu r de café de père en fiJs depuis
chu tent de 40 %. Po ur tenter de survivre, la fili ère doit si longtemps que l'arbre généalogique semble avoi r pris racine
s'endetter à hauteur de 340 millio ns de do llars, soit quatre dans les plantations? La quarantaine harassée, fourb ue,
fo is les recettes générées par la récolte 2002. Au to tal , selon Mo rales, à la tête d'une exploitation d' une quarantaine d'hec-
les do nnées des agences internatio nales, en ces années de tares, doi t, comme beaucoup d'autres, suppo rter un endet-
crise, un m illion de perso nnes en Amérique centrale SOnt au temem colossal. Po ur faire murner l'exp loitatio n quand les
bord de la fa mine. cours du café ne su ivent pas, quand il fa ut co ntinuer à payer
À peine so rri de quarante an nées d'une guerre civile les ouvriers afin d'entretenir les terres, l'emprunt est inévi-
qu i a laissé 200 000 morts sur le carreau, le Guatemala table. Les banques se fom de plus en plus tirer l'oreill e.
n'échappe pas à la règle. Pri nci pal pays d'Am érique cen- Elles savent le métier de moi ns en moi ns rém unérateur,
trale, si l'o n excepte le Mexique, le Guacemala a, de tout et ces clients-là de moi ns en moins solvab les. Souvent
temps, fou rni aux co nnaisseurs un café d'une gra nde fi nesse. les planteurs ne sont même plus reçus par les d irecteurs des
58 1 Commerce inéquitable C,[, 1 59

succursales. Alors, pour sauvegarder l'exploitation fam iliaJe, va au su pplice, ils passem do nc devam la casemate d'où
pour conserver le statut de patron, pour préserver un mode émerge le fusil à pompe, traversent le jardinet qui ceinture
de vie qui fur celu i de so n père et de son grand·père, Tito la maison et viennem s'effondrer dans les canapés au tissu
MoraJes va et vient en permanence eorre ses terres et Gua· élimé. Installés là com me pour approcher le bourreau,
temaJa Ciudad, la capitaJe, où résident ses créanciers. ils commemem leu r situation critique pendant que don
Le principal d'entre eux opère au fond d'une bicoque Lorenzo pianote sur les touches de so n ord inateur. On sirote
des beaux quarriers de la grande ville. Rançon de l'insécurité un café. Dans la pièce, tout le monde connaîc les règles du
ambiante, un garde armé d'un fusil à pompe au canon scié jeu, leur violence et leur in éluctabilité. « Si tu ne paies pas,
est posté dans une casemate à l'entrée du jardinet qui entoure tu es saisi $, menace don Lorenzo. On peut ai nsi croiser aux
la maison. Président de l'Association des exportateurs de café terrasses des bistrots ch ics de G uatemala C iudad les anges
dans les années 1980, don Lorenw occupe une vaste pièce déchus de grandes fàmilles du café. La crise précédente ou
climatisée meublée de quelques canapés usés par les ans et l'antépénultième a ruiné le clan. Les terres sont parties,
d'un fàureuil à bascule, dans leq.uel il passe le plus cla ir de vendues par la banque ou par un créancier vorace. Ne restent
ses journées. Sur le bureau, l'o rdinateur relie don Lorenzo plus que les souven irs de grandeur, quand on pouvait
au monde extérieur. L'abonnement aux informatio ns écono- prendre l'avion pour passer la fin de la semaine à Miami,
miques de l'agence Reurers lui permet de suivre en temps et l'envie de tâter enco re du café, d'aJ ler là-bas dans une
réell'évolucion des cours du café à la Bourse de New York. finca, à l'autre bout du pays peut·êcre, acheter quelques sacs
La cinquantaine affable et volubile, don Lorenw, aJias Lau- qui sero nt sû rement les meilleurs qu'ait vus l'exponateur
rent Vidal, guaté maJtèque d'origi ne française, exporre du café auquel on les a promis.
d'Amérique centrale depuis plusieurs décennies. Son métier: Le son des péones, des ouvriers agricoles, est bien plus
acheter le moins cher poss ible, revendre avec le bénéfice misérable. So uvent payés à la tâche, au panier, ils ne gagnent
maximum pour le co mpte d'une petite multinadonale d'ori- guère pl us de 2 dollars la journée. Pour aBer plus vite, pour
gine salvadorienne, Coex. Acheter à bas prix ne pose guère fai re plus de paniers, on emmè ne les enfan ts aux champs et
de problèmes par les temps qui courent. Les producteurs on les fait travailler. Parfois, une rébelli on éclate. Renouant
auxquels il achète habituellement leur café so nt lessivés par avec la grande tradition latino·américaine des occupa-
plusieurs années de crise. Leu rs comptes bancai res som dans tions de terres, une centaine de familles s'empara à la fin
le rouge. Les créd its inaccessibles. Alors, don Lorenzo prête, de l'an née 2001 d'une finca, en Alta Verapaz, au centre
avance les fonds pour payer les engrais, les saJariés, l'école du GuacemaJa. Paraphrasant sans le savoir le Mirabeau de la
des enfants, l'essence de la voiture. Révolutio n française - ~ Nous ne sortirons que par la force
Courant 2002, la poignée de planteurs qui le fournis- des baïonnettes» -, ils procl amaient: ~ Nous ne sortirons
sem lui doivent la bagatelle de 14 millions de dollars. Parce d' ici que mortS.)I Mais vivants, l'étaient· il s encore à leur
que la crise du café se poursu it, parce que les cours restent arrivée, ces modesces journaliers dont les parents ec les
trop bas pour en vivre décem ment, Tito Morales et ses grands·parents avaient retourné pour le compte du patro n
co ll ègues ne peuvent rembourser. Régulièrement, comme on les mêmes terres depuis des décennies? L'éraient·i1s enco re,
60 1 Commerce inéquitable Café 1 61

ces enfants sous-alimentés et mal scolarisés, puisqu'o n les capitale, San José, se développe. Apparaissent une université,
chassait, puisqu'on les licenciait au motif que là-bas, à New un théâtre municipal. l'hôpital San Juan de Dios et un palais
York, les cours du café s'étaien t effondrés ? présidentiel, symbole de la République du Costa Rica.
N'avaient-ils pas raison de se révolter, eux qui en avaient Achille Bigaud, peintre français, devient le portraitiste des
la possibilité, puisque leurs frères, leurs cousins, leurs voisins barons du café. La construction du chem in de fer démarre
descendus comme tous les ans avec femm es er enfants vers en 1890. En 1933, les Costaricains créent leur première
les exploitations du sud du pays pour gagner quelques quer- agence de régulation de l'activité caféière.
zals, quelques dollars, qui permerrraient à grand-peine de La Seconde Guerre mondiale met un coup d'arrêt à cet
survivre le reste de l'année, s'en étaient retournés Gros Jean élan. Privés de leurs marchés européens, les exportateurs de
comme devant et condamnés au silence ? À l'arrivée du bus San José sont prisonniers de leurs clients nord-américain s.
qui les amenair de leur village natal vers la plantation, Le quintal de café, soixante kilos dans le monde anglo-saxon,
après vingt-quatre heures de roure, le patron leur avait fait vaut 15 dollars pendant tout le conAit alors que les coûts de
comprendre qu'il n'y avait pas dç café à récolter, pas de tra- production et de commercialisation sont largement supé-
vail, pas d'argent. Comment comprendre, puisque les cerises rieurs. Partour où l'on produit du café en Amérique latine,
étaient sur les arbres à porrée de main? Alors, plutôt que de la situation économique se détériore. Les pays larino-
s'en retourner vers une misère assurée, certains proposaient américains protestent officiellement auprès des autorités
de rester sans paie, avec la nourriture et le gîte assurés. Mais américaines qui leur opposent une fin de non-recevoi r. Après
même cela, c'était trop pour le patron. Comment nourrir la guerre, seul le plan Marshall mis sur pied par les Améri-
deux cents ouvriers, plus leurs familles, quand les banquiers cains pour redresser l'économie européenne en ruine, en
étaient à la porte de l'exploitation prêts à la saisir? améliorant le niveau de vie, permettra une augmentation de
Même au Costa Rica, réputé pays le plus riche, le plus la consommation européenne de café et une hausse du niveau
stable, le plus européen de la région - bien qu'il soit en des prix chez les producteurs. Mais le répit sera de courte
réalité très américain -, la crise du café provoque d'énormes durée. En 1958, les cours s'effondrent de nouveau en raison
dégâts. Dans un univers régional fait de coups d't.rat, de d'un excès de production.
rébellions et de massacres, le pays a fondé son développement Don Fernando Felipe Teran est l'héritier de certe his-
relatif, so n incomestable stabilité politique, sur le dévelop- toire. Il en témoigne derrière les grilles de la finca, la propriété
pement du café. Les premiers arbustes apparaissent dès les familiale. Une fois passé un garde armé d'un pistolet bien
années 1830 puis se multiplient grâce au succès des expor- en évidence, on grimpe doucement un chemin bordé d'une
tations. Pour faciliter le transport des sacs de café vers les pelouse soigneusement tondue. Un peu plus haut, le long de
ports, depuis des zones de plus en plus reculées, de plus en l'allée, les maisons du personnel sont toutes de bleu et de
plus éloignées des pisres carrossables, le gouvernement de San blanc, les couleurs du domain e. Encore quelques pas : voilà
José favorise l'imporration de charrerres à quatre roues. le beneficio, le centre d'usinage du café. C'est là que le café
Toutes les familles paysannes se lancent dans le café. Dès est trié, lavé, séché, ensaché et srocké, jusqu'à l'ex portation,
1840, grâce à la richesse générée par les exporrations, la dans des hangars aux taux d'humidité strictem ent contrôlés.
62 1 Commerce inéqui table Café 1 63

Ici so nt prod uits (Ous les ans envi ron 10 000 sacs de café, sont succédé sans disco ntinuer, oppri mant les populations
peu de chose en réali té, qu i pan ent aux quatre coi ns d u indiennes, majoritai res dans le pays, traquan t les grou pes de
monde. Grâce à leur quali té universellement reconnue. grâce guérill a d'extrême gauche, rép rimant sans pitié les défenseurs
aux talents de négociateur du maÎ[re des lieux, les arabicas des dro its de l'homme. Prix Nobel de la paix, Rigoberta
de don Fernando se vendent deux fois le prix de la Bourse Menchu a encore fort à fai re. La violence gangrène toujours
de New York. la soc iété. Privés de revenus, souvent à cause de la crise du
Pounant, malgré ces prix de vente exceptionnels, en café, les plus misérables des G uatémal tèques basculent dans
ces an nées de crise, les COÛtS de production ne SO nt pas cou- la délinquance. Les touristes, no mbreux: dans ce beau pays.
ve rts. Don Fernando est obligé de réduire les dépenses. Afi n sont les cibles privilégiées des gangs. Le gouvernemem s'en
de limiter les frais, on a donc espacé les épandages d'engrais. inquiète, met des forces de police en nombre croissant sur
O n écono mise l'eau: on arrose le sol, pas les arb ustes. les itinéraires touristiques. Mais aucun cordon policier
Contrai rement à la tradition locale, on laisse pousser des n'empêchera jamais la pauvreté et la misère de trouve r un
arbres pou r protéger les plantations du soleil. À l'ombre des exutoire. Jadis république bananière. d ictature abonnée aux
branches, il y a moins de mauv~ises herbes et les coûts de régimes mili taires les plus sanglants, le pays n'est pas encore
main-d'œuvre SOnt réduits. Les maisons du person nel, pro- deven u démocratie caféière.
tégé par une législation sociale très avancée pour la région,
ne SO nt plus aussi fréquemment repeintes. En ourre, don Le hold-up vietnamien
Fernando a été obligé de disperser certai nes des terres de la
propriété fam iliale. Les plus proches de la capirale Ont été Fin 2004, à New Yo rk, les cours d u café co mmencent
transformées en lotissements immobiliers. Car, tour autour à remonrer. Pourrant, ils restent inférie urs aux cOÛtS de pro-
de San José, la pressio n démographique fai t monter les prix ductio n. Les paysans d'Amérique centrale n'o m donc
du foncier. Le béton rappon e plus que le café. Mais so us le cen ainemem pas fi ni de souffri r. Les entrepôts débordent en
béton, le café ne repousse pl us. effet de grains de café. Les stocks sont assurés pour de nom-
Tout au long de l' isth me centraméricai n, les problèmes breux mois de conso mmation. Ils permettent aux grandes
écono miques nés de la baisse des cours du café menacent entreprises torréfactrices de gérer leurs achats au jour le jour
la stab ilité politique de ces démocraties fragiles. Au Costa et de fa ire baisser les prix. Et pourquoi les stocks sont-ils si
Rica, les citoyens, les responsables politiques s'inqu iètent de bien garn is? La réponse est si mple: parce que la production
la pérennité du système démocratique en place. Le méca- est pléthorique.
nisme de répartjtion des richesses entre les différentes cl asses Les princi paux producteu rs et exportateurs mondi aux.
sociales, fo ndemenr de cetre stabil ité politique, pourrait ne les Brés ili ens, récoltent de plus en plus de cerises de café. En
pas survivre à l'effondrement des cours du café. Au G uate- 2002, leur cueillette atteint un niveau inégalé : 50 mill io ns
mala, en quelques an nées de crise, les pires inquiétudes som de sacs. C'est près de la moitié de la production mondiale.
deven ues réal ité. Le pays se remet à pei ne de quatre décenn ies Le Brési l est au café ce que la Côte-d' Ivoire est au cacao !
de guerre civile. Les régimes mili tai res les plus brutaux se Mais qua nd les producteurs ivo iriens installent leurs planta-
64 1 Commerce inéquil:tble Café 1 65

ri ons dans des zones gagnées illégalement sur la forêt, qua nd nom est su r tou tes les lèvres: le Vietnam. Au G uatemala,
leu r stratégie eS[ gu idée par des impératifs de survie, les prod ucteurs et exportateurs se réun issent de temps à au tre
Brési liens agissent méthod iquement, scienüfiq uemen t. Ce ne dans les locaux de l'Institut national d u café, un bâtiment
som pas des groupes de paysans sans terre partis créer de en brique rouge, au centre de la capitale guatémaltèque. Une
nouvelles zones de culture. Ce son t des chefs d'e ntreprise petite un ité de torréfaction est installée au rez-de-chaussée.
soutenus par des banques, parfois par l'État, en co ntact avec To ut l'édifice embaume en permanence le café. Au cours de
les organisations profess ion nelles, ten us au courant des évo- ces soirées, les co nvives évoquent les difficultés du temps
lmions du marché mo ndial et qui procèdent à des investis- présen t. Entre une empanada, un de ces peties pains fo urrés
sements massifs. Bref, les prod ucteurs de café brésil iens som de viande co nsommés dans toure l'Amérique latine, et un
au cœur d'une vaste o rganisation, dom l'o bjectif est d'assurer verre de whisky, invariablemen t on maudit les lointains Viet-
leur suprématie su r le marché mondial. Au co urs des namiens et leurs anciens colonisateurs français, accusés, avec
années 1980, lassés de su bir les vagues de gel q ui s'abattaiem la Banque mondiale, d'avoir fin ancé la percée vietn amienne
sur leu rs plantations, ces ex ploi tants en so m venus à la sur le marché du café. Peu impo rte que cela so it inexact! Le
conclusion qu'il leur falla it déplacer les zo nes de culture de chambo ulement est si impo rtant qu' il faut bien trouver quel-
l't.tat d u Parana, au sud du pays, vers les Érats de M inas ques bo ucs émissaires. La Banque mo ndiale en a vu bien
Gerais et de Sao Paulo, plus au nord. Ainsi, ils échappen t au d 'autres. Quant aux Français, ils se défendent com me de
froid intense, responsable à de nomb reuses teprises de la beaux d iables d'avoir joué le moindre rôle dans la percée
destruction de leurs récoltes. De plus, le recours aux techni- vietnamien ne. Rien n'y fa it ! Les légendes Ont la vie d ure.
ques agro no miques les plus sophistiquées augmente les Nul do ute, en tout cas, que l'épopée vietnamienne d u
rendements. Les niveaux de prod uction SOnt plus stables, les café fi gurera, un jo ur, au catalogue des épopées agricoles. En
quantités dispo ni bles pou r l'expo rtation plus prévisi bles, ce l'espace de quelques années, les paysans des hauts plateaux
qu i n'exclut pas les variatio ns dues aux caprices de la narure. vietnamiens Ont en effet bo usculé l'o rdre établi sur le marché
L'un dans l'aurre, les changements de stratégie des prod uc- mondial d u café. D ans ce mo nde-là, il était entend u, depuis
teurs brésil iens Ont appo rté au marché du café d 'im pres- toujou rs, que le Brésil et la Colo mbie occu paient les deux
sionnames quantités de sacs. Cette abondance a placé l'offre premiers rangs avec leurs arabicas. Po ur ce q ui es t du robusta,
mo nd iale de café largement au-dessus d'une demande qui a. l'Indo nésie et la Côre-d'Ivoire jouaient les premiers rôles.
elle, pl môt tendance à stagner. Les progrès des Brés iliens ne Sans ou blier les fameux mokas d't.thiopie ou les arabicas
surprennent ni ne choq uent grand mo nde. Intégrés depuis lavés d'Amériq ue centrale. Telle était la hi érarchie jusqu'à la
toujo urs à l'univers du café, ils ne so nt pas cons idérés com me fracassan re arrivée des Vietnamiens. Rarement irruptio n aura
respo nsables de la crise. été auss i ton itruante. Loin de se bo rner à détrôner, à la fin
Pour fO US les p rod ucteurs d'Amérique centrale, c'est des années 1990, les Indonés iens sur le marché du robusta,
beaucoup plus loi n, hors du co nti nent, q u'il faut aller cher- les Vietnamiens réussissent à disputer à la Colombie le titre
cher le prin cipal respo nsable de l'effo nd remem des cours. Au de deuxième producteur mondial. Seul le Brésil reste into u-
Costa Ri ca, co mme au Guatemala ou au Nicaragua, un seul chable. Certes, la Banque mo ndiale a donné un coup de
66 1 Commerce inéquirable Café 1 67

main aux Vietnamiens en octroyant quelques finan cements. en 1997 du dông, la monnaie nationale. Pour chaque tonne
Mais cen e inrervention n'explique pas à elle seu le l'émer- de café, les paysans reçoivent davantage. L'aubaine les incite
gence vietnamienne. Celle-ci est avam tout le fr uit de la à pousser encore la vapeur.
volonté des dirigeants de Hanoi. À l'origine, leur objectif Trois ans plus tard, le monde du café a la berlue. Les
était de fixer les populations dans les campagnes. C'est une Vietnamiens assommem le marché so us des vol umes de pro-
politique d 'occupation de l'espace. ductio n jamais vus dans cette région: près d'un mill ion de
Lancée dans les années 1980, l'aventure caféière viet- tonnes de café. Les paysans de Oak Lak ont attei nt un ren-
namienne se déroule sur les hauts plateaux du centre du pays, dement record: deux tonnes à l'hectare. Au Cameroun ,
dans les provinces de Oak Lak, Larn Dong, Gia Lai et Kon pendant ce temps-là, les producteurs de café stagnent à
Tum. SurtOut dans celle de Oak Lak. Avant d'y planter les 600 kilos l'hectare! Mais ce développement ne va pas sans
baies de café, on en ex pulse les groupes ethniques minori- problèmes. Les groupes minoritaires encaissent difficilement
taires: ces populations ont le tO([ d'ên e jugées inaptes à leur marginalisation. Ils temem eux auss i de profiter du
l'agriculture intensive dom rêvent les dirigeams co mmunistes boom du café. Habitués à une agriculture extensive sur brû lis,
de Hanoi. Elles sone repoussées vers ies régions les plus recu- ils ont appris les méthodes intensives. Mais ils se trouvent à
lées du pays, vers la fromi ère laotienne, là où la terre est la périphérie de la zone principale de culture. Les circuits
moins riche. là où ces agriculteurs ne gêneront pas le déve- commerciaux les plus soph istiqués. les plus rap ides, les plus
loppement des plantations de café. À leur place. par centai nes rémunérateurs ne SOnt pas pour eux . Alors, quand. sous le
de mill iers, venus des plaines côtières surpeuplées et des poids des tombereaux de café qu i se déversent sur le port de
régions du nord du pays, on installe de fi vrais paysans 10. On Saigon, les cours mondiaux s'effondrent, ils sont les premiers
leur attribue des lopins de cerre. On leur fixe des objectifs à en faire les frais. Et ils se révol tent. En janvier-févri er 200 l ,
de rendement. S'ils ne font pas les deux tonnes à l'hectare ils bloquen t les routeS, tentent de s'e mparer de la préfectu re
exigées, ils sont chassés sans pitié. Cela exp lique le succès locale. L'a rmée boucl e la zone, des hélicoptères intervien-
phénoménal. En 1990, le Vietnam produisait à peine dix nent. Les étrangers SOnt bannis de la province de Oak Lak
mille [Onnes de robusta. En 1995, lorsqu'une vague de gel d 'où vient 60 % du café vietnam ien. Et l'émeute es t répri -
inarrendue s'abat sur les plantatio ns brés iliennes et que les mée. Ce geste de colère se renouvellera. Mais il ne gênera en
cours du café explosent très momentanément, les Vietna- rien le développement de la cu lture du café. Dans un pays
miens SOnt déjà là pour en profiter. Chance supplémentaire, pou nant réputé communiste, les petits paysans viets se
les Américains viennent de lever l'embargo commercial retrouvent, comme leu rs collègues d'Amérique cemrale,
contre les produi ts vietnamiens. Les entreprises de négoce grevés de dettes, cernés par les créanciers. souvent ch inois,
imernational qui, co mme la britannique ED & F Man, par les négociants locaux ou internationaux leur ayant avancé
exponaient le café vietnami en en le faisant transiter par Si n- les engrais et les fonds nécessaires à la récolte qui vient. Dans
gapour afin de l'estampiller « indonésien )) ne som plus ce système hybride, c'est parfois à des sociétés purement
ob ligées de recourir à ce procédé. Un troisième facceur favo- vietnamiennes, émanations des com ités populaires de la ville
rise à son tour la prod uction vietnam ienne: la dévaluatio n voisi ne, que les producteurs de café ont affaire. Et les comptes
68 1 Commerce inéquitable Café 1 69

de ces entreprises SO nt si opaques qu'il est diffi cile de s'y Six développe sa politique agricole commune. La volonté
repérer. À Londres, cependant, les gra nds négociants inter- collective est su pposée om nipotente. Sur le plan agricole, le
nationaux se fronent les mains. Pour eux, le Viemam est le sucre et le cacao Ont leur structure de régulation, avec des
paradis des affaires. Tout fonctionne vite et bien. Les délais stocks internationaux. Le café aussi. Tant bien que mal , ces
SOnt respectés. Le gouvernement de Hanoi est aux petits soins accords atteignent leurs objectifs. Malgré les à-coups, pen-
pour les investisseurs étrangers. Un pays communiste co mme dant les années 1960-1970, les cours du café évoluent à des
celui-là, les traders londo niens en redemanderaient presque! niveaux très respectables: environ 120 centS la livte anglo-
saxonne (456 grammes). Cela tient du miracle, tant il est
L'agonie des accords internationalL"X difficile de concilier l'intérêt des producteurs et celui des
consommateurs, tant sont nombreuses les sociétés de négoce
Mais il serait trop simple d' imputer au seul Vietnam la et de courtage qui s'échinent à co ntourner les accords.
responsabilité de la crise du café. Les Vietnamiens n'ont Très vite, cependant, le mécanisme, laborieusement mis
réussi leur percée sur le marché mOfld ial que grâce aux divi- au point, se dérègle. Tous les deux ans, les quoras d'expor-
sio ns des autres pays producteurs. Ces divergences, maintes tation et d'importation SO nt renouvelés. Croire que chaque
fois répétées, Ont abouti à la disparition des accords interna- camp s'assied de man ière très civilisée autou r d'une table
tionaux li mitant la production de café, attribuant des qUOtas, pour établi r les volumes du commerce inrernatio nal du café
des plafonds d'exportation à chaque pays producteur, des au mieux des inrérêrs communs serait naïf. Chaque négocia-
plafonds d'importation à chaque pays consommateur. Si cet tion est une bataille de chiffonniers! Les producteurs veulent
accord avait survécu, jamais les Vietnamiens n'auraient pu contingenrer leurs exportations afin de maintenir des prix
commettre leu r hold-up sur le marché mondial du café. élevés. Les conso mmateurs veulent au contrai re le volume
L'histoire de ces accords remonte aux an nées 1960. En 1962, d'exponation le plus important possible pour faire baisser les
soixante-quinze pays, producteurs et consommateurs, adhè- prix. Fin juiUe( 1985, Sam Mizrahi, un (rader français
rent au premier accord international du café. Une orga- qui, grâce à une jolie plume, adressait très régulièrement
nisation est créée, chargée de veiller au respect des décisions à sa clientèle un bulletin d'analyse du marché, constate
prises: l'Organ isation internationale du café. L'objectif est ainsi l'effondrement des co urs du café. Ils SOnt à leur plus
de maintenir les prix à un niveau rémunérateur pour les bas niveau depuis trois ans. À Londres, la tonne a perdu
producteurs et acceptable pour les consommateurs. Les pays 600 livres sterli ng en six semai nes. Le fond de l'affaire,
+(

du bloc communiste SOnt absentS de l'accord. La guerre écrit-il, c'est qu 'il existe trop de café dans le qUOta global de
froide bat alors son plein. L'intérêt des pays occidentaux est l'accord. ,. Il y a trop de café sur le marché.
d 'offrir un prix co rrect aux paysans cultivateurs de café pour l 'année précédenre, en 1984, les pays consommateurs
préven ir la (( contagio n marxiste II. les années 1960 sont aussi se sont inquiétés d'u ne possible vague de gel au-dessus des
l'âge d'or d 'un monde où États et organ isations internatio- plantations brésiliennes. La récol te suivante, craignent-ils,
nales SOnt censés pouvoir réguler l'économie, au nom de la sera trop faible. Le Brésil ne pourra pas exporter les volumes
politique et des intérêts su périeurs des nations. l 'Europe des prévus. Par conséquent, les cours mondiaux risquent de
70 1 Commerce inéq uitable Café 1 7 1

s'e nvoler. Forts de cette convictio n, les pays consommateurs le marché, pour fai re baisser les cours. mais de profi rer de leu r
prennent les devants et tentent d 'imposer des quotas d'expor- envolée, pour vendre autant que possi ble en faisant fi des
tation très élevés, pour approvisionner le marché. Les quotas. Si les Brésiliens n'o m rien à vendre, les autres pays
Brésiliens et les Colombiens rés istent. « Quoi qu'il arrive, il y de la région peuvent fourni r. Pas autant que nécessaire,
au ra assez de marchandi se », affirm ent-ils. Les événements cependant. La hausse des prix du café est phénoménale !
leur donnent raison. Les stocks de café des années précé- D ébut 1986, la [Cnne d'arabica se ve nd aux alentours de
dentes SOnt largement suffisants. L'augmentation des qUOtas 3 000 dollars. Mais c'est excessi f. Les acheteurs n'arrivent
d'exportation met donc le marché en état de surapprovi- plus à suivre et cessent progress ive ment leurs achats. À la
sion nement ! Les cours s'effondrent! La réaction est immé- mi-mai, fa ute d'i mportateurs, les cours chutent de près de
diate. Quelques mois plus tard, en septembre 1985, les pays 50 %.
membres se mettent d'accord pour réduire les quotas de G uatémaltèques, Brésiliens, Indo nés iens, Européens,
3 millions de sacs. On redescend à 58 millions de sacs. Un América ins. tout ce beau monde se réunit une nouvel le fois
nouveau mécanisme de régulation .plus souple est mis au en septembre 1986. Personne ne sait comment gérer l'affaire
point. Il permet de réagir en deux ou trois semaines à l'évo- des quotas. Car la règle théo rique impose de les fixer en
lution des cours. Quand l'évolution à la hausse est excess ive, fon ction des exponations passées de chacun des pays pro-
on injecte 500 000 sacs de café sur le marché mond ial. ducreurs. En clair, le Brésil, traditionnellement prin cipal
Quand la baisse est trop forte, on en retire autant. Mais la fournisseur du marché mondial, victi me d'une vague de
nature fai t parfois mieux les choses. Ses évolutions SOnt impa- sécheresse qui ne se répétera pas de sitôt, devrait se vo ir
rables. Ainsi, fin 1985, quelques semai nes seulement après proposer une porrion infi me des volumes échangés. Les Bré-
l'annonce de la baisse des qUOtas, une vague de sécheresse siliens, qui Ont même éré obligés en 1986 d' importer du café
s'abat sur le Brés il. L'ét.1.t d 'urge nce est proclamé dans deux pour satisfaire leur co nso mmation intérieure, ne veulent
des principales régions caféières. La production brésilienn e donc pas entendre parler de quotas. Les Colombiens non
de café est en chute libre. Au lieu des 25 millions de sacs plus. Ils ont fourni près du tiers des besoins mondiaux et,
annoncés, les Brésiliens n'en produisent que 11. La récolte au nom de règles tatillon nes, on vo udrait les cantonner de
baisse de 66 % ! Panique sur les marchés! Les cours flambent. nouveau à leur habituelle seconde position! Pas question.
À Londres, la tonne de robusta passe de 1 500 à En Asie, les Indonés iens so nt sur la même ligne. Principaux
2 600 dollars. producteurs de robusta au monde, jls Ont profiré à plein de
En Colombie, les paysans voient le prix de leurs sacs l'aubaine brésilienne: leurs ventes Ont quad ruplé. Tout le
augmenter comme jamais. Entre deux attaques de la guérilla monde se satisfait donc de la si tuation. Seuls les Afri cains
guévariste, alors que le pays est plongé dans une guerre civile défendent l'idée d'un rerour aux règles, aux quotas. Car ils
depuis 1948, le président colombi en, Belisario Betancour. ne cessent de perdre du rerrain . Lors d'un passage à Bujum-
trouve le remps d'écrire à quinze de ses co llègues, tous à bura, capitale du Buru ndi, le secrétai re général de l'Or-
la tête de pays producreurs. II leu r propose de supprimer ganisation internationale du café signale qu'en dix ans,
immédiatement les qUOtas. L'objecti f n'est pas d'ali menter depuis le début des années 1970. l'Afrique est passée de 30
72 1 Commerce inéquitable Café 1 73

à 23 % du rotai mondial des expo rtati ons. Une expli catio n Joppent et se diversifient. Sorti de l'ère des dictatures, le Brésil
s'impose: l' instabilité politiq ue. Rébell io ns, guerres civiles et s' industrialise. Il construir des avions. Il accède au statut de
coups d 'État réduise nt à néant les effo rts des paysans africains grande pui ssance régionale. Les expo rtatio ns de café étaient,
quand leurs concurrents d'Amérique latine et d'Asie co nti- naguère. l'un e des principales ressou rces du pays ; elles ne
nuent à progresser. représentent plus, désormais, que 7 % des recettes en devises.
Elles rapportent 2 milliards de dollars par an. C 'est moins
Les intérêts américains l'emportent d'un mois du [Otal des expo rtatio ns du pays. Du nord au
sud du continent américain, la production et les expo rtations
Fin 1988, un nouvel accord international sur le café est de café, qui fournisse nt roujours l'essentiel de leurs revenus
en co urs de négociat ion. Les Brésiliens en SOnt. Leur pro- à des millio ns de paysan s, cessent d 'être co nsidérées co mme
ductio n a retrouvé so n étiage habituel et bat des records. Ils stratégiques.
ont tout intérêt à li miter les exportations de la concurrence À Washington, le virage est d'au tant plus marqué qu'en
par d es quo tas. Mais les Américains , les principaux impo r- garantissant une srabilité des prix, l'accord su r le café conso-
tateurs de café de la planète, ne sont plus très favorables à lide des régimes contre lesquels la Maison Blanche ferraille,
ce genre de gesticulation. Jusqu'alors, ils avaient défendu en particul ier le régime sandin iste du Nicaragua. L'économie
l'idée d'un co ntrôle internatio nal du commerce du café. nicaraguayenne est essentiel lement agricole. La culture du
L'éco nomie latino-américaine, arrière-cour des États-Unis, café y occupe les péones par centaines de milliers. Maintenir
dépendait en partie de ces expo rtations. La stabilité de la l'accord en l'état, c'est faire une fleur au clan Ortega au
régio n passait par un encadrement des prix. Au début des pouvoir à Managua, avec lequel l'administration Reagan est
années 1980, l'Amérique latine se retro uve surendettée. Le en guerre o uverte. Pour la Maison Blanche, reno ncer à
café lui permet de rembo urser quelques-uns des in nombra- l'accord sur le café permettrait d'ébranler un peu plus le
bles emprunts internationaux contractés au fil des années. gouvernement de Managua. Les autorités américaines ont
Pour la C hase Manhattan Bank, pour la Bank of America et encore bien d'autres griefs contre la politique des quotas
pour toutes les autres, principales créancières des États sur le marché du café. Parmi eux, et pas des moindres:
d 'Amérique latine, il importe que les caisses du Trésor, à en payant leur café un prix hono rable, les co nso mmateurs
Mexico ou à Brasilia, soient remplies, du moins le temps de américains subventionnent les achars bo n marché des pays
rembourser les échéances. du bloc soviétique. Les pays communistes ne SOnt en effet
Mais la m ise au point par le secrétaire américain au pas partie prenante aux accords intern ationaux sur le café.
Tréso r d' un plan qui permet d'allége r le fardeau de la dette, Pas concernés par les quotas, ils achètent ce qu'ils veule nt et
en la rééchelonn ant, rédu it l' intérêt des États-Unis pour les paient leur café moins cher. Paradoxe des paradoxes: les pays
ressources générées par le café. À leurs yeux, le secteur du communistes bénéfici ent d'un marché li bre! Pas les pays
café deviem accessoi re. Il ne joue plus qu 'un rôle mineur capitalistes ! Toutefo is, po ur les exportateu rs d'Amériqu e
dans la politiq ue éco nomique des pays latino-américains qui centrale, c'est une compli catio n. Il fau t prévo ir des sacs de
comptent. C 'est d'autant plus vrai que ces nations se déve- café pour les pays de l'accord international. D'autres sacs
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pour les pays co mmunistes, hors de l'accord. Chaque sac Les Indonésiens font de même. Comme les Brésiliens, ils om
doi t être clairement identifié. Outre des frais supplémentai res bien d'autres richesses agricoles ou mi nérales. Ils tentent éga-
et des complications logistiques, il faut une double compta- Iement le pari de la diversificarion industrielle. Les deux pays
bilité. C'est une perte de temps considérable. À l'arrivée, rous sont finalement sur la même longueur d'onde. Peu importe
les trafics sont possibles. Nombreux SOnt les sacs, partis bon l' impact sur les prix. 11 faut prendre des parts de marché,
marché vers les pays du bloc co mmuniste, qu'on retrouve, réduire la concurrence à la ponion co ngrue, la lam iner!
mystérieusement, de l'autre côté du mur de Berlin, où ils se Naturellement, les cours s'effond rent. En deux semaines, le
négocie nt bien sûr au prix fort, celui du marché encad ré café perd le tiers de sa valeur su r le marché mondial.
par les qUotas internationaux. Les importateurs allemands La rupture de l'accord provoque un véritable cataclysme
ne rechignent jamais à ces petics détournements qui font économique. Hormis les Brésiliens et les Indonésiens, les
aujourd'h ui so urire. Quelques-uns d'entre eux y gagnent des autres producteurs sont sidérés! On viem de les priver du
fortunes. De leu r côté, les pays communistes économ isem seul instrument de contrôle dont ils pensaient disposer. À
quelques dizain es de millions de dollars par rappon à leurs Bogota, en Colombie, deuxième producteur mondial de café,
rivaux de la zone capitaliste. Virgilio Barco, pâle successeur d'u n Belisario Betancour dont
Pour les Américains, la coupe est pleine ! Dès les efforts n'ont pas réuss i à ramener la paix civile, fait les
février 1989, lors du congrès de l'Association américaine du comptes. La ch ute des cours du café ruine l'éco nomie natio-
café, à Boca Raton, en Floride, c'est j'offensive. Les torréfac- nale. Su r la saison 1989, le chef de l' t,tat colombien ch iffre
teurs américains rejettent catégoriquement l'hypothèse d'un à 300 millions de dollars la perte de revenus des quelque
renouvellement de l'accord sur le café. Ils ne veuJent de 500 000 planteurs de son pays. La Colo mbie perd 2 millions
quotas que s'ils SOnt co nform es à leurs souhaics. Plus question de dollars par jour. Le marché, les politiques se sont hab itués
de négocier avec les producteurs. Le marché, rien que le à considérer les exportations de café comme secondaires dans
marché! Les théories libérales initiées par le président Reagan les recettes des pays producteurs latino-américains. Mais en
et par Margaret Thatcher emportent le monde du café dans Colombie, c'est loin d'être le cas. Partout, la baisse du prix
leur murbiIJon. Le 3 juillet 1989, quatre mois seulement international du café ruine des pans entiers des sociétés pay-
avant la chute du mur de Berlin, l'Organisation internatio- san nes. Même au Brésil, où les revenus chutenc de 8 %
nale du café décide d'abroger le système des qUotas tout en malgré une progression des ventes de 18 % ! En dollars cou-
maintenant l'accord international pour deux ans. L'O le rants, le prix du café a été divisé par deux en dix ans. Au
n'est plus qu 'une coquille vide, une machine à produire des Cameroun, un décret prés identiel réduit des deux tiers le
statistiques et à payer des fonction naires internationaux pour prix du kilo de café payé aux paysans. L' Indonésie exporte,
pas grand-chose. cette année-là, 350000 tonnes de robusta au lieu de
Côté producteurs, la réaction est immédiate. Les 270 000, un an plus tôt. Mais les recetces stagnent à 500 mil-
Brési liens passent à l'offensive. Ils lèvem toute restriction à lions de dollars.
l'exportation . Ils Ont 17 millions de sacs en réserve et stocker G lobalement, en 1987, les revenus générés par la pro-
coûte cher. Ils veulem donc vendre, quel qu'en soi t le prix. duction de café atteignaient les 14 milliards de dollars. Trois
76 1 Commerce inéquitable Cafl 1 77

ans plus tard, en 1990, ils retombent à leur niveau de 1980, À l'autre bout de la chaîne, du côté des importateurs,
soit 9 milliards de doUars. Et rien n'y fait, les prix du café le bouleve rsement n'est pas moindre. En France, à l'embou-
continuent inexo rablement à chuter. En avril 1992, alo rs que chure de la Seine, Le H avre est le gra nd port frança is d 'im-
l'arabica est à son plus bas niveau historique, le Brésil accepte portation du café. Cela ne date pas d' hier. Robert Le Fur,
d'étudier un éventuel retour à une poli üque de co ntin gen- octogénaire alerte, se souvient qu'au déb ut du xx' siècle, à
tement des exportacions. Les Brés iliens ont raté leur objeccif : l'époque où officiait son père, courtie r en café, il fallait trois
la concurrence n'a pas été éliminée. Elle est toujours là. Mais mois pour 31ler au Brésil et en revenir avec des sacs de café.
contrôler le commerce du café n'est plus d'actualité. En Amé- Les messages aux exportateurs brésiliens étaient transmis par
riq ue du Nord, un accord de libre-échange est en pleine câble après avoir été codés pour empêcher la concurrence de
négociation. L'ALENA (Accord de libre-échange nord- les déchiffrer. Les négociants, les courtiers étaient les seuls à
américain) vise à faire disparaître les barri ères comm erciales détenir les informations stratégiques: prix internationaux et
entre le Mexique, les I:.tats-Un is et le Canada. Or le Mexique niveau des récoltes, problèmes climatiques et crises politi-
est un gros producteur. Co m men~ imagi ner dans ces condi- ques. Les cl ients savaient ce qu'on voulai t bien leur dire.
tions le retour à des stratégies du passé? Courant 1993, les te Les affaires étaient faciles », dit Robert Le Fur.
Américains enterren t définicivement les politiques d'encadre- C'est au Havre, en 1883, que la première Bourse du café,
ment du marché du café. le premier marché à terme fait son apparition. Le port nor-
mand s'affirm e comme la principale place de négoce du café
Un monde cruel en Europe. La Première Guerre mond iale perturbe à peine les
affaires. Mais lors de la deuxième guerre mondi31e, Le Havre
Pour les producteurs, c'est un monde nouveau qui écanr fe rmé par l'occupant allemand en 1940 et détruir par les
s'annonce. C'en est terminé des accords qui ob ligeaient bombardements 31liés en 1944, cette Bourse du café ne
les I:.tats à mettre sur pied des organismes capables de par- reprendra jamais véritablement so n envol. À Paris, elle n'i nté-
Ier en leur nom lors des négociations internationales. Ces resse plus personne. Le volum e des transactions dimi nue. Les
organismes avaient pour mission de stocker le café afin de chargements de café continuent, certes, à arriver par cargos
respecter les plafonds d'exportaCÎon fixés à Londres par entiers car les rorréfacteurs Ont installé là leurs brûleries. Jadis
l'Organisation. Face aux grandes sociétés exportatrices, face centre fin ancier, Le Havre n'est plus qu'un centre de passage
aux rorréfacteuIs, les I:.tats contribuaient à canaliser les forces et de transformation du café. Pour garantir le prix de vente de
du marché. Cette garantie s'envole avec la dispariCÎon des leu rs sacs de café par l'achat de lots virtuels - une méthode
acco rds internationaux. Du jour au lendemain, d'un trait de mise au point dès les années 1850 par les céréaliers améri-
plume, les organismes publics des pays producteurs SO nt rayés cains -, les négociants et les co urtiers du Havre devro nt en
de la carte. Ils peuven t ce rces continuer à stocker, à surpayer passer par le marché de Londres, co nfortant le leadership
le café à leurs paysans s'ils en Ont les moyens, ce qui est rare, européen de la C iry. C'est donc de Londres ou de New York,
et si la Banque mondi31e et le FM I ne viennent pas interdire en ces an nées 1990, que proviennent les informations faisant
pareille politique d 'un fron cement de sou rcils. érat de la ch ure abyssale des cou rs.
78 1 Commerce inéqu i[able Café 1 79

Robert Le Fur et tous ses collègues importateurs SOnt réunions aboutissent à la création de l'Assoc iation des pays
pétrifiés! Eux qui avaiem l'habitude de travailler avec des prod ucteurs de café (ACPC). Bien sûr, les consommateurs
arabicas à 1 dollar au minimum, les voilà à 40 cents le 22 août en sont exclus. Portée sur les fonts baptismaux en 1993,
1992! Aujourd'hui à la têce d'u ne grosse structure importa- l'AC PC est modestement installée dans l'immeuble londo-
trice de café en France, l'une des dernières entreprises nien de l'OIC, tout près d 'Oxford Street. Elle commence
hexagonales, Patrick Masson a, à l'époque, la trentaine. par ronronner. 11 faudra attendre sept ans et l'effondrement
Grande baraque, grande gueule, le contact facile, le poil ras cominuel des prix du café pour que les délégués des pays
et la moustache généreuse, une gouaille qui serait très pari- producteurs passent à l'offensive! L'idée est de réduire de
sienne s'il n'était natif du Havre, c'est alors un des jeunes 20 % les exportations de café. Quelques années plus tÔt, la
loups du secteur. Recruté par hasard, encore étudiant, Banque mondiale avait apporté son soutien à cette politique
ses premières années dans la carrière se déroulent sur fond en estimant, sans le confirmer absolument, que ce genre de
de marché organisé, rythmé par l'arrivée des sacs. Chaque décisio n permettrait de relever le niveau des cours d'environ
livraison de café est accompagnée de timbres validés par 40 %. Si l'idée avait été bonne plus tÔt, pourquoi ne le
l'Organisation internatio nale dù café, recensés par les serait-elle donc pas de nouveau? Aussi, le 1er juin 2000, la
douanes françaises, puisque la France est signataire de décis ion est-elle prise de passer à l'acte. On doit commencer
l'accord internadonal du café. Ce qui permet de s'assurer du à réduire les ventes le 1er septembre.
respect des quotas. Mais le système a des failles: il n'empêche Cette politique semble si crédible à certains que le
pas les sacs de café de passer de main en main, d'intermédiaire groupe Louis-Dreyfus, l'un des fleurons français du négoce
en intermédiaire. Un négociant peur acheter et vendre, en agricole international, s'interroge sur l'i ntérêt qu 'il aurait à
fonction de ses besoins du jour, deux fois ou plus la même aider les producteurs. Mais l' idée, un temps caressée par le
marchandise, que les documents douaniers permettent aisé- groupe de l'avenue de la Grande-Armée à Paris, est bien vite
ment d 'identifier: de la marchandise ou des liquidités. enterrée. À vrai dire, pas grand monde parmi les profession-
On triche d'autant plus volontiers que j'accord interna- nels ne croit à la réussite d' une telle stratégie. La mise en
tional n'a pas que des partisans. Certains opérateurs sont place réelle du plan de rétention semble improbable. Partout
convaincus qu'en stabilisant les cours, il favorise la surpro- ou presque, en raison de l'abandon de la politique des quotas,
duction. Et qu'une fois l'accord disparu. les cours remon- les organismes de gestion publique des filières ont été déman-
teront d'eux-mêmes car, victimes de l'instabilité du marché, telés. Il n'y a plus personne pour jouer les gendarmes, plus
les producteurs seront obligés de réduire leur récolte. personne pour stocker. Décider de bloquer les exportatio ns
est bien beau, encore faut-il en avoir les moyens. O r, les pays
La résistance des producteurs les plus pauvres n'ont pas les reins assez so lides pour appli-
quer de relies décisions. Il leur est impossible de financer
C'est malles co nn aître. On ne renonce pas si facilement ce plan. Personne n'imagine une seul e seconde que les pays
à un co mmerce régulé et à des prix élevés. Quatre ans après africa ins auront les ressou rces finan cières suffisantes pour
l'enterrement de la politique des quotas, déclarations et acheter leurs sacs de café aux paysans et les stocker dans des
80 1 Commerce inéquitable Café 1 8 1

emrepôrs d 'où ils ne devront so rti r, à aucu n prix , avant une même retenue de la part de leurs co ncurrents d'Amérique
évemuelle remontée des co urs. Bien sûr, les budgets natio- cenrrale, du Pérou, d' Inde o u d' Indo nésie. Or l'effort doit
naux ne sont pas assez fournis pour dégager les dizaines de s'inscri re dans la durée. Les experts brésiliens estiment qu' il
millio ns de dollars nécessaires à une telle politique. Quant faud ra patienter deux ans avant de voir les premiers résu ltats
aux banques commerciales qui auraient pu prêter de telles du plan de rétention, deux ans avant que les cours ne remon-
sommes, leurs dirigeants so nt bien conscients des énormes cent sign ificativement.
risques encourus. Faire remonter les cours du café en le Mais la situation a tellement échappé au co ntrôle des
stockanr, c'est engager un combat sans merci avec la formi- pays producteurs qu'au co urs de l'année 2000, les importa-
dable puissance des fonds de pension qui VO nt et vienneor, teurs américains Ont pu acheter tOut ce qu 'ils ont voulu. Leurs
de plus en plus massivemem, sur les marchés des matières stocks de café o nt doublé ! C hez les producteurs, la récolte
premières. Peu iméressés par le produit en lui -même, les 2000-2001 s'an nonce comme la plus importante depuis
gestion naires de ces fonds spéculem, souvent à la baisse. II trente-ci nq ans. Tour le monde s'est donc ptécipité pour
FaU[ les convaincre que le pl an de rétention est hermét ique, vendre avant la date fatidiqu e du 1el' septembre, à partir de
que pas un sac de café de plus que 'ce qui est prévu ne sortira. laquelle les poss ibilités d'exporter sero nt limitées. Cene ruée
Hélas, pour les producteurs, cela se révèle vite m ission cont ribue. bien sûr, à la chute des cours et don ne une marge
impossible ! Deux des principaux producteurs, le Vietnam de manœuvre très importante aux torréfacteurs. Ils n'ont
et l' Indonésie, n'om jamais sincèrement adhéré au plan aucune raison de paniquer sous prétexte que les producteurs
de Londres. Les Indo nésiens prometrem pourtaor, maiores réduise nt leurs ventes. Ils ont tout ce qu'il faut dans les entre-
foi s, de se plier à la politique de cartel de l'AC Pe. En pÔts de New York! Les torréfacteurs américains ou ho llandais
janvier 2001, le président \'(Iahid lui-même en prend l'enga- peuvent do rmir d'autant plus tranquill es que, au sein du
gement à l' issue d'une rencontre à Djakarta avec so n cartel, la méfiance est généralisée. C hacun suspecte le voisi n
homologue brésilien, Fernando Henrique Cardoso. Le ton de tricher, de co ntinuer à vendre dans l'espoit de profi ter du
de la rencontre est bien sùr très diplomatique. Plus explicites sacrifice des concurrents. Les Brés ili ens eux-mêmes so nt
som, par contre, les explications venues de Brasilia, où les soupço nnés de vouloir la rétention pour éli miner les rivaux
officiels se font menaçants. Ils avertissent que si la politique d'Amérique centrale. Du Nicaragua au Guatemala, ces pays
de l'ACpe n'est pas appliquée par toUS, le Brés il enverra rout pauvres n'ont pas les tessou rces dont dispose le Brésil , grande
voler et laissera les autres producteurs affronter, seuls, la puissance régionale, qui peut supporter quelques centaines de
to urmente qui s'est abanue sur le marché du café. Les Bré- millio ns de dollars de reve nus en moins. À l'inverse, la perte
sil iens, premiers producteurs mo ndi aux, veulent bien diriger de quelques dizaines de millions de dollars est de toute évi-
la manœuvre mais pas se retrouver seuls au front. Ils Ont dence un d rame po ur les petits pays de l' isthme. Les Brésiliens
quelques raisons de se fâcher ! Au cours des premiers mois SO nt accusés, à mots couverts, de chercher à réduire la pro-
d'exécutio n du plan de rétentio n, leurs exportations Ont vrai- duction d'arabicas lavés d'Amérique centrale qui rivalise
ment baissé. Ils estiment avoir ainsi perdu 400 millions de directement avec la leu r. Tant de sous-entendus, de soupço ns,
dollars de recen es. Mais il ne leu r semble pas observer la de faiblesses finissent par brouiller le message que les
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producteurs voulaient adresser aux acheteurs. À peine lancé, efforts fournis par les paysans pour remplir les sacs des cerises
le plan de rétentio n n' impression ne plus. Après un petit sur- de café épargnées par le gel et les intempéries, l'œil fixé sur le
saut, les co urs d u café recommencent à churer. chemin poussiéreux qu'empruntent les interméd iai res ou les
Quinze mois après son enrrée en vigueur, le plan est acheteurs pour arriver jusqu'à leur lopin de terre. Il en connaît
officiellemenr enterré. Il n'a donné aucun résultat. Les co urs le prix parce que, enfant de la régio n de Medell in, il a gam-
du café co ntinuent à somb rer. Déb ut février 2002, les pays badé sur les pentes douces de la propriété familiale au milieu
membres de l'Association des pays producteurs de café déci- des plantatio ns de café. li a côtoyé les paysans aux chapeaux
dent donc d'en finir une bonne fois pour toures. No n seu- de paille penchés sur les branches des arbustes et a gardé le
lement ils men ent un point final à leur tentative de co ntrôle souvenir de cette jeunesse. Et bien qu'il soi t excessif d'affirmer
des exportatio ns, mais en plus ils sabordent leur organisa- qu' il a le café dans le sang, il est évident que sa carrière au
don! Les quatre employés permanents de Londres so nt serv ice des intérêts du système colombien de production du
licenciés, les bureaux rendus à l'Organisation internationale café y trouve en partie sa raison d'être.
du c.1fé. Devenu le héraut des efforts sur la qualité, Osorio, en
ce mois de septembre 2004, préside à la présentati on, devant
La bataille de la qualité l'assemblée générale de l'O IC, à Londres, d'un nouveau code
du café. Usch i Eid, allemande et secrétaire d'État parlemen-
De nouvelles initiatives SOnt lancées. À San José du taire au miniscère fédéral de la Coopération économique et
Costa Rica, les dirigeants de la fil ière SOnt co nscients des pro- du Développement, est à la tribune pour exposer ce projet.
blèmes de qualité qui se posent. Ils veulent détruire les cerises 11 s'agit d'assurer la pérenn ité de la culture du café et
de café de mauvaise qual ité. Elles concerneraient 5 % de la de ses 25 millions de producteurs dans le monde. C'est un t(

técolte. L'avantage serait double. D'abord, ccla réd uirait ipso texte réaliste, assure la ministre allemande. Il excl ut toutes
facto les volumes exportés. Ensu ite, cela co nforterait l' image les pratiques inacceptables sur le plan social et environ-
de la production nationale. L'un dans l'autre, les sacs de café nemental JI, comme le travail forcé ou la déforestation. Le
du Costa Rica vaudraient plus cher. Le café est donc brûlé document s'i mposera à tous. Il devrait garanti r aux consom-
dans de grandes chaudières. Les pays vo isins s' intéressent à mateurs une qualité standard et donc permettre un déve-
l'initiative. À Londres, l'Organisation internationale du café, loppemem important de la consommation. Il est vrai ,
t(

du moins ce qu'il en reste, fait de la recherche de la qualité souligne l'ambassadeur colombien, sous sa barbe (rès
l'u n des thèmes centraux de son action. Puisqu'on ne peur IW République. que l'effondrement des cours du café pen-
pas agir su r les prix, agisso ns sur leurs conséquences ! O n dam les dernières années a eu un impact très négatif sur le
ne peu t ri en contre le mal, trairons ses symptômes! Le plus niveau de vic des populations. Le travail dans les planta-
ardent défenseur de cette politique est le directeur général de ' tions s'en est ressenti et la qualité du café a baissé. » La
l'O IC, Nestor Osorio. Ce diplomate colombien, à la frêle ministre allemande confirme et explique qu'un proj et pilote
silhouette, a fai t toure sa carrière dans les milieux du café, à est déjà en cours au Salvador: la co mpagnie allemande Neu-
Bogod puis à Londres. Nestor Osorio connaît le prix des mann, l'un des géants du négoce mondial du café, a reçu
84 1 Commerce inéquitable Cafl 1 85

400 000 euros pour aider un groupe de paysans salvado riens l'Arizo na au mois de mai 2001. Tous éraient de petits pro-
à travailler selo n les normes prévues par ce code. Tout le ducteurs de café. Venus de la régio n de Veracruz., au sud-est
monde pourrait donc s'en satisfaire. du Mexique, ils fuyaient, co mme beaucoup d'autres, la
Hélas! pour la ministre, c'est la déco nvenue. À part le misère qui s'était abattue sur eux avec la chute des cours. Les
rep résentant colombien, dans l'hémicycle de ces Nations parlementai res américains signalent, de plus, co mbien la crise
uni es du café, le projet de code ne trouve grâce aux yeux de du café peut inciter les paysans du Pérou et de Colo mbie à
personne. Du représentant de la Papou asi e~Nouve ll e~G ui née se tourner vers des cultures iIlicires. Ils co ncl uent en invitant
à cel ui du Brésil en passant par le po rre~ parol e africai n, c'est les Ëtats-Unis à rejoindre l'Organisation internationale du
une véritable levée de boucliers. Les représentants de ces pays café dont Nestor OsorÎo a déjà pris la rête. L'administration
producreurs ne voient là qu'une source de paperasseries et de Bush entend ces inquiétudes et, après avoir hésité, opère
frais supplémentaires pour un bénéfice incertain. Ce nou-4( son retour. Elle pourra y avoir un œil sur ce qui s'y fait. Les
veau texte, s'exclame le représentant brésilien, ne cha ngera torréfacteurs américains, préoccupés de la dégradatio n de
rien au niveau de l'offre et de la demande et donc au niveau la qualité de leur café, pourront y impulser des poli tiques
mondial des prix du café! ,) La m'iniscre allemande se fait correspondant à leurs intérêts. Les Américains jugent leur
alors plus explicire: En AJlemagne, dit-elle, nous recevons
4( retour au sein de 1'0rganisadon internationale du café « his-
un café de mauvaise qualité. Il n'est pas aussi bon que par torique ». Leur présence doir aider les producteurs à retrouver
le passé. On ne discute pas des prix mais de la qualité. leur compétitiviré. Pas question, cependant, pour le gouver-
Cerrains pe[Îts producreu rs devront quitter la production, se nement américain, de renouer, d' une manière ou d'une aurre,
diversi fier parce qu 'iJs ne couvrent pas leurs coûts et ne vivent avec un quelconque dirigisme.
pas. » Une nouvelle fois donc, les intérêts des producreurs et
des consommateu rs divergent. Les prem iers veulent un meil- La victoire des multinatio nales
leu r niveau de vie. Les seconds veulent un meilleur ca fé.
Les Américains sont sur la même longueur d 'o nde que Les années de crise ont bouleversé la répartition des
les AJlemands. Ils avaient, dix ans plus tôt, claqué la porte gai ns au sein de l'industrie du café pour le plus grand bénéfice
de l'Organisation internationale du café parce que ses prin- des industriels des pays développés. En 2002, Nesto r O so rio
cipes de l'époque ne cadraient pas avec leur vision de calculait que les producteurs de son pays, la Colombie, pour-
l'éco nomi e de marché. Ils so nt aujourd'hui de retour ap rès tant su pposés protégés par un système de compensation mis
une longue campagne de lobbying de Nesto r Oso rio et des au point depuis pl usieurs décen nies, ne percevaient que 1 %
chefs d' Ëtat d 'Amérique latine. À Washi ngton, les Congres- de la so mme qu'il venait de débourser pour boire un e tasse
sistes ont approuvé un e résol ution invitant le go uvernement de café sur une des grandes artères de Londres. L'une des
fédéral à se saisi r d' un doss ier qui « a de graves répercussions organisations non gouvernementales les plus engagées dans
économiques et environnementales, en Am érique latine, en la défense des producteurs sur le long terme, l'une des moins
Afrique, en Asie Il . Le cexte des parl ementai res américains encl ines aux effets de manche démagogiques, la britannique
rappelle la mort de six immigrants illégaux dans le déserr de Oxfam, était plus optimiste, si l'on peut dire. Elle calculait
86 1 Commc=rcc= inéquitable Café 1 87

que les paysans éthi opiens percevaient 2 % du prix total d' un des impôts. Tour le monde, sauf les producteurs! Les pays
paquet de café. De so n côté, le ministre colombien des producteurs transfèrent donc de la richesse vers les pays
Finances, Juan Manuel Sa ntos, estimait que, dans l'industrie consommateurs qui sont souvent des pays développés. Cette
mondiale du café, le pource ntage des gains revenant aux sirua[Îon est le résultat du gra nd chamboulement provoqué
producteurs avai t été divisé par quatre en dix ans. Au début sur le marché mondial du café par le démantèlement des
des années 1990, les pays producteurs percevaient 40 % du accords internationaux, en 1989.
prix du paquet de café vendu dans le commerce de détail. la disparition des organismes d'Ëtat.l a liberté reuouvée
Dix ans plus tard, ils n'en percevaient plus que 9 %. Or, d'acheter et de vendre provoquent, en effet, non seulement
simultanément, les gains générés par la vente des paquets de l'effondrement des prix mais aussi leur oscillation permanente
café avaient doubl é et rapportaient 65 milliards de dollars. en fon ction des mille et une informations dont SOnt quoti-
Plus l'enveloppe globale augmente. plus la part des Tiro diennement abreuvés les traders sur les marchés à terme de
Morales du Guatemala et d'ailleurs fond. L'argent ne s'éva- New York et de Londres. Ce vent de liberté attira des fonds
porant pas, force est de conclure qu:il est ponctionné par les d'investissement. Dans un article qui fit date à l'époque de sa
grandes co mpagnies qui achètent le café dans les pays pro- publi cation , le chercheur italien Stefano Pome relevait qu'en
ducteurs et par les grands torréfacteurs internationaux qui 1980, le volume de café négocié sur les marchés à terme était
revendent les paquets au détail ai nsi que par les bistrotiers quatre fois supérieur au volume physique qui s'échangeait réel-
américains ou parisiens. lement. Onze ans plus tard, en 1991, les fonds d 'investisse-
À Paris, la valeur d' un bistrot est ainsi calée sut le ment avaient triplé leur mise. Pour les paysans, pour les Ëtau,
nombre de cafés vendus dans la journée. Un paquet d'un la prise de pouvoir des fonds de pension fur une catastrophe.
kilo permet au patron de vendre cent petits noirs ,.. Ce qui
1( Comment gérer une économie pour laquelle les reven us du
fait une moyenne de 150 euros par kilo quand les produc- café SOnt fondamentaux quand ces reven us so nt imprévi-
teurs à l'origine sont obligés de vendre ce kilo à peine plus sibles? Bien sûr, dans ce contexte, les grandes entreprises
de 1 euro! Cenes, les bistrotiers parisiens paient des salaires, privées SOnt en position de force. Leur logique est celle du
des taxes, supportent des frais de fon ctionnement impor- marché. EUes Ont, parmi leur personnel , des finan ciers et des
tants. Certes, ils doivent acheter le café. Certes, les torré- mathématiciens de haute volée capables de meure au point
facteurs, qu'ils vendent en gros aux bistrotiers ou au détail les modélisations qui suffiront à déterminer quand vendre et
dans le petit commerce ou dans les supermarchés, englou- surtOut quand acheter pour faire baisser les cours. Les grandes
tissent des fortunes dans le conditionnement du café et dans entreprises SOnt sans piti é. Sur le terrain , elles concurrencent
les campagnes de promotion destinées à populariser cette les coopératives et les petits exportateurs locaux.
boisson. La matière première finit par ne représenter qu' une Ainsi, en cene année 2002, au Costa Ri ca, don Edwin
partie minime des co ûts induits par cette profusion d'effons Acuna ne décolère pas. Bientôt septuagénaire, il ne tardera
de vente. Mais, au final, dans cette industrie, tout le monde pas à passer le relais à de plus jeunes; il est depuis trente-
gagne sa vie: les expo rtateurs, les négociants, les torréfac- quatre ans le directeur général de la très importante coopé-
teurs, les commerçants, les bisuotÎers, les Ëtats qui prélèvent rative de Naranjo, à quelques kilomètres seulement de la
88 1 Commerce inéquitable Caf, 1 89

capitale San José, tour près d'un gros bourg agricole qui ne producteurs, membres de la coopérative à laquelle don Edwin
vit que du café. Tous les ans, ils sont plusieurs milliers à a voué sa vie. Ils mettem sur la table des som mes avec les-
venir livrer leur café au bénéficia, le centre d 'usinage de la quelles la coopérative, leur coopérative, ne peut rivaliser. Le
coopérative. Entre novembre et févrie r, au plus fort de la café part donc ve rs ces grands expo rtateurs. Don Edwin
période de récolte, les camions succèdent aux camions pour comprend que ses adhérents soient appâtés par les sommes
déverser le contenu multicolore de leurs bennes dans de rondelettes qu'on leur offre. Mais il s'emporte contre cette
grandes cuves qui sépa reront les cerises de café les plus légères attitude à courte vue, co ntre ces petits producteurs qui, s'ils
des plus lourdes et feront suivre à chacune d'entre elles un savent compter, ne savent pas calculer, qui n'ont pas compris
circu it différent dans le comp lexe. Traditionnellement, la que l'unio n fai t la force, qu' il vaut mieux recevoir moins
coopérative d e don Edwin met 130000 sacs sur le marché d 'argent et continuer à bénéficier des services d'assistance
mondial. Mais depuis le débm de la décennie, ce volume technique de la coopérative. De sa serviette noire, don Edwin
fond comme neige au soleil. En 2002, il Y a presque 40 % Acuna sort sans discontinuer des liasses de papiers, des
de cerises de café en moins. Bi en .sûr, la chute des cours colonnes d e ch iffres, des documents bancaires. II vitupère
mondiaux a réduit les rendements. Il y a moins d'argent, contre ces grandes maisons qui cherchent à les détruire, lui et
moins d'engrais, moins d 'ard eur au travail. Il ya moins de sa coopérative. Ce que veulent ces grandes entreprises, il en
fruits sur les arbres. C'est la rançon de la crise. est convaincu, c'est se débarrasset des organisations de pro-
Pourtant, la fureur de don Edwin ne vise pas le compor- ducteurs qui leur tiennent la dragée h aute, qui n'acceptent de
tement des fonds spéculatifs qui font et défont les prix à New leur vendre que la moitié de la récolte et cherchent à accéder
York. Tambou rinant sur sa sacoche noire qui a vécu bien des par elles-mêmes aux marchés extérieurs pour obten ir les meil-
bourrasques, bien des colères, bien des crises du café, don leurs prix poss ibles en évitant les interméd iaires.
Edwin s'en prend à deux multinationales implantées à San Malgré la colère de don Edwin. les mastodontes ont
José. La suisse Volcafé et l'allemande Neumann SOnt d eux des réussi leur prise de contrôle de l' industrie du café. À l..t fill
plus gros négociants de café au monde. Ces deux euro- des années 1990, les six principales compagnies de lIégocl.
péennes-là Ont des bureaux partout où il ya du café. Au Costa contrôlaient la moitié des approvisio nnements internat io-
Rica, elles exportent le gros de la récolte locale. Leur su rface naux. Ces négociants sont bien naïfs! La décision américaine
financière est importante. Elles Ont le soutien de banques et la fin de l'époque des qUOtas, que certains d 'entre eux
internationales, qui leur ouvrent des lignes de crédit sans fin appelaient de leurs vœux, metrent un point final et définitif
à des taux qui font rêver- ou pleurer-les producteurs locaux. à leur âge d 'or. Ils disparaîtront tOUS les uns après les autres,
Grâce à ces taux d'intérêt u ltracompétitifs, grâce à leur réseau victimes de la baisse des prix et de l'intégration verticale des
international de vendeurs, elles disposent d'une force de filières. Les grands torréfacteurs internati onaux ont de m oi ns
frappe co ntre laquelle do n Edwin ne peut rien. La crise a beau en mo ins recours aux intermédiaires. De moins en moins
être là, malgré la baisse de la récolte, les d eux compagnies nombreux, couniers, négociants, imponateurs ne résisteront
veu lent exporter les mêmes volumes que les années précé- qu'en se regroupant, en fusionnant. À ce jeu-là. les Français
dentes. Leurs acheteurs s'en vont donc trouver les petits seront anéantis. Ne resterOnt que quelques entrep rises
90 1 Commerce inéquitable c,ré 1 91

britanniques, allemandes et suisses. On les compte sur les torréfacteurs des débouchés croissants. Nesrlé se défend éga-
doigts des deux mains. En France, c'est la Berezina. À Paris, lement de tirer les prix du café vers le bas. La compagnie, dont
les négociants en café om touS disparu. Les frères Bertrand le siège est à Vevey, n'achète pas plus de 12 % de la production
et Bruno Bouvery, agronome de formation pour l'un, mathé- mondiale de café. C'est insuffisant pour faire évoluer les
1(

maticien pour l'autre, Ont résisté jusqu'en 2004. Laminés, cours du marché à la hausse ou à la baisse ,., affirment ses
fo rcés de concentrer leur activité su r de petits créneaux, pour dirigeants dans un communiqué de presse de juill et 2002. Et
réduire leu rs frais, ils Ont licencié leurs derniers collaborateurs de renvoyer, à leur tour, la responsabilité vers les grandes
et se SOnt réfugiés dans une propriété familiale, en Nor- chaînes de supermarchés, \X7almart, Tesco, Carrefou r, Ahold,
mandie. Dans l'une des ai les de cet ancien haras, la bauerie accusées d'imposer leurs prix aux torréfacteurs.
d'ordinateurs et de téléphones trône entre une table de billard
et une chemin ée. Le feu crép ite et ne gêne pas les conversa- Nestlé enfonce le clou
tions avec les interlocuteurs vietnamiens ou brésiliens: deux
pays, deux origines, dont les frère~ Bouvery SOnt des spécia- Bien sûr, il serait excessif d' imputer à Nestlé la seule res-
lisres reconnus. C'est une retrai te en bon ordre. Les dirigeants pon sabilité de la situation qui prévaut sur le marché mondial
des co mpagnies de négoce qui survivent se défendent de du café. Pourtant, ce grand torréfacteur ne peut s'exonérer
pousser les prix du café à la baisse. Ils ne so nt après tout que de ses responsab ilités. Les traders de Nestlé Ont ainsi mis au
des intermédiaires, et renvoient la responsabilité de la chute point, ces dernières années, un mécanisme d'achat qui s'appa-
des cours à l'étage supérieur, responsable de tous les maux, rente à un système très sophistiqué de torture écono mique.
sur les géants de l'industrie mondiale du café qui concentrent Le système en question se trouve sur Internet. C'est un site
dans leurs mains un pouvoir croissant. Les compagnies d'e nchères. Tous les mois, les achercurs ·de Nesrlé fixent
Nesrlé, Philip Morris, Sara Lee, Procter & Gambie torréfient rendez-vous aux négociants, petits ou grands, pour des séances
en effet à eUes seules plus de la moitié des volumes de café de vente particulièrement barbares. N'accède pas au site qui
vendus dans le monde. veut. Il faut d'abord connaître le /ogin et le mot de passe. Donc
Nesrl é produit ainsi 56 % du café soluble consommé sur être inviré. Nestlé affiche les volumes dont ses usines ont
la planète, grâce en particulier au robusta vietnamien dont la besoin. Ces besoins sont bien sû r exprimés en dizaines, voire
multinationale su isse est un des principaux acheteurs. Ce centaines, de milliers de sacs et les livraisons s'étalent parfois
robusta vietnamien, réputé de mauvaise qualité, est donc sur une année entière. Tour négociant qui se respecte se doit
meilleu r marché que les autres origines: les paysans des hauts de participer aux appels d'offres s' il veut réellement exister,
plateaux n'ont pas encore le métier ni le doigté de leu rs Nestlé étant l'un des principaux acheteurs. S'engager à livrer
co ncurrents. Officiellement, la com pagnie suisse déplore cette sur une année, c'est prendre un risque colossal, puisque per-
situation et la faiblesse des co urs sur les marchés mondiaux. sonne ne sait ce que donneront les récoltes à venir. Ne pas
Elle se dit ouvertement favorable à la créatio n d'un méca- répondre présent est parfois pire. C'est se condamner à la
nisme qui assurerait la stabilité des prix de manière à garantir margi nalité puis à la disparition. L'appel d'offres n'est donc
aux producteurs un niveau de rémunération satisfaisant et aux pas banal. Il devient ici tour à fait exceptio nnel car la
92 1 Commerce inéquirable Café 1 93

multinationale a - un peu - co rsé l'affaire. D ès que les pro- (Out le contin ent europée n seul un trio subsiste à Croydon ,
positions des négociam s, des courtiers som enregistrées, elles dans les faubourgs de Londres. L'inventeur du système, Paco
sont classées par ordre de prix décroissam. le négociant pro- Jurado, est un Espagnol issu de la bourgeoisie madrilène.
posant la marchandise au prix le plus faible est numéro un. Autrefois à la tête d'une entreprise familiale de torréfaction
Ce n'est pourtant là que le début du jeu du chat et de la souris. cédée à Nestlé en raison de bagarres emre actionnaires, il est
Tous les concurrents SOnt individuellement avisés de leur clas- le premier à utiliser le système des enchères inversées sur le
sement : « Vous êtes numéro deux, trois, quatre, etc. Si vous marché espagnol, à la demande des di rigeants de Nesdé à
voulez l'emporter, baissez votre prix. JI Parfois, un participant Vevey. Puis, en octobre 2003, le système est étendu. Depuis
peu enclin à baisser son offre reçoit un coup de fil d' incitation. son bureau de Croydon, Paco Jurado cemral ise les achats de
L'important sur ce marché étant de faire du chiffre, la plupart Nestlé pour l'Europe, l'Afrique, l'Océanie et le Japon.
des négociants entrent dans le jeu et revo ient leur prix à la La machine ainsi mise au poim, très sophistiquée,
baisse. Il peut ainsi y avoir un , deux, trois rounds d'une demi- permet de rédui re les coûts. Pour les négociants, pactiser avec
heure chacun , pas une minure de plus, jusqu'à ce que Nesrlé Nesdé, c'est se passer la corde au cou et resserrer soi-même
obtienne le prix voulu par ses managers. le nœud coulant. La seule solutio n po ur s'en so rtir, c'est de
D ébut septembre 2004, la multinationale suisse a de répercuter la baisse aux origines. La co nséquence ultime des
cette manière acheté en quelques heures 120000 ronnes de ventes aux enchères de Nesdé est donc d'exerce r une pression
robusta, l'équivaJem de ses besoins pour 2005. La vente s'est supplémentaire sur les prix du café versés aux producteurs.
concl ue par un différemiel de - 145 dollars pour la produc- Une baisse d'autant plus forte et générale, qui s'impose à tous
tion vietnamienne, de - 170 pour la prod uction ivoi rienne. les acteurs du marché, que Nestlé, dès la ven te réalisée,
C'est-à-dire que Nestlé s'est assuré de gros volumes de café expédie ses esco uades de traders sur les marchés à terme de
145 o u 170 dollars moins chers que le prix officiel affiché Londres et de New York avec ordre de faire baisser les cours
sur le marché à terme de Londres, la référence pour le au niveau de ce qui a été conclu sur le site des enchères inver-
robusta. J'en pleurais)), dit un négociant londonien, qui a
1{ sées. Il ne faudrait pas en effet que les écono mies réalisées sur
passé quelques momem s douloureux face à son ordinateur. le café physique soient annulées par des pertes sur le marché
Ce négociam, jadis fier de son métier, capable d 'équilibrer à terme où tout professionnel qui se respecte et veut survivre
le marché, de jouer entre l'offre et la demande, d'acheter en doit aller « s'arbitrer ». D e leu r côté, une fois la vente scellée,
prévision de hausses de prix à venir génératrices de marges les malheureux négociants n'en om pas fini avec Nesdé qui
importantes, au risq ue tout aussi important de se tromper et impose des rythmes et des délais de livraison modulables en
de prendre une gamelle magistrale, s'est vu dépouillé des fonction de ses intérêts propres. Nesdé oblige à reco urir aux
attrib uts de sa profession. Il en veut à Nesrlé de supp rimer compagn ies de transport maritime et aux transitaires par elle
ainsi le facteur humain , de tout laisser faire à une machine choisis. Ainsi les négociants devienn ent-ils de simp les instru-
avec seu lemem trois traders aux commandes. C hez Nestlé, ments de réd uctio n des coûts et des cours aux m ains de l'une
le recours aux enchères inversées a en effet, là aussi, comribué des plus puissantes multinationales qui soient.
à réduire les effecti fs. D'une vingtaine de traders répartis sur
94 1 Commerce inéquitable

Épilogue

Au mois de mars 2004, quelques mois avant que les


cours du café ne commencent à se rétablir, débu t 2005, ils
avai ent retrouvé leu r niveau de 1999, la Banque mondiale
co nfirmait les dégâts provoqués par la disparition de la poli~
tique des quotas. La baisse historique des cou rs a abouti à la
mise en place d'un système commercial qu i contribue par sa
Structure même à la ruine des producteurs. La surproduction 3.
et la chute des prix ont conduit à la co ncentraCÎon de la
production. Trois pays, le Brésil, la Co lombie et le Viemam,
fou rn issent aujourd'hui 66 % de la producrion mondiale de COTON
café. Ils n'en produisaient que 44 % en 1992. Malgré leurs
effores, malgré leu rs tentatives désespérées pour survivre, les
au tres producteurs en Afrique ou en Amérique centrale SOnt
marginalisés. Du côté des torréfacteurs, constatent encore les Loin de l' image de douceur et de confore qu 'il suggère,
experes de la Banque mondiale, l'abondance de l'offre a le coto n est depuis 200 1 l'enjeu d'un conflit planétaire. Cette
permis de menre en place de nouvelles stratégies. O n achète guerre du coton oppose des producteu rs répartis sur les ci nq
ce dont on a besoin au prix le plus bas. C'est ce qu'on appelle continents. De l'Europe à "Australie, des États-Unis à
le flux tendu. Par ailleurs, les torréfacteurs Ont modifié la l'Afrique, chacu n défend son pré carré avec la dernière
technologie de leurs usin es pour pouvoir utiliser les cerises énergie. Début 2005, les Américains dégainaient en écrasant
de café les moins chères. C'est ainsi que l'accent a été mis le marché mondial sous une product ion jamais vue: 20 mil~
sur les cafés solubles qui permettent d'utiliser les robustas de lions de balles de coton de 220 kilos chacune. C'était la
la pire qualité, ceux produits par le Vietnam par exemple. réponse à tous ceux, Brés iliens ou Africains, qui , accrochés
Dans cette dynamique-là, TitO Morales du Guatemala, à leurs basques, tenraient de paralyse r l'économie coto nnière
don Fernando Felipe Teran du Costa Rica, les petits produc- américaine, voulaient la démanteler, l'effacer de la carte éco ~
teurs du Cameroun ou du Vietnam ne pèsent pas lourd. À nom ique intern ationale. Fin 2004, à la demande des Brési-
New York, les cours de l'arabica Ont beau avoir amorcé un liens, l'Organisation mondiale du com merce co ndam nait en
net red ressement fin 2004, Fran cine et Nicole, les alertes effet les pratiques commerciales américaines. Quant aux Afri~
sep tuagénai res des beaux quartiers parisiens, peuvent encore cains de l'Ouest, relayés par quelques ONG, ils ont décroché
attendre longtemps l'amélioratio n de leur tasse de café. le beau rôle dans le scénario qui se joue depuis 2001. Un
rôle dans lequel ils excellent: cel ui de la victime méritante.
Tout a commencé en 2001. Les cours du coton ne
cessent de chuter. Sous les habituelles courbes de volatilité
96 1 Commerce inéquitable Coton 1 97

se dissimulait une tendance lourde, très lourde, apparemm ent tranquillité au milieu des habitatio ns. Et dans les champs,
inexorable, à la baisse. D'un côté, J' industrie textile a de plus les paysans n'offrent qu' une très vague ressemblance avec
en plus recou rs aux dérivés pétrol iers, aux tissus synthétiques l'idée qu'on peut se faire de C résus.
et la co nsommation de co ton n'en finit pas de décliner. Samo u \Varadou, paysan burkinabé de la région de
En Asie, d'énormes investissements Ont été conselHis pour Bobo-Diou lasso, une cinquantaine d 'années, est à la tête
démultiplier la production de polyesters et autres Nylons. d'une petire exploitation de cinq hectares morcelée en trois
Igno rant ce mouvemenr, de l'autre cô té, la production de lots dans la plaine de la Koumbia. Père de sept enfants, dont
coco n ne cesse d'augmenrer. Des vasteS plaines d'Asie centrale les plus âgés travaillent déjà la terre, il co nstate la dégradation
à celles d'Australie, des nouveaux champs de cmon de la de son niveau de vie. fi Une fois qu'on a remboursé ce qu 'o n
régio n du Mato Grosso brésilien à ceux, hiscoriques, du Mis· devait pour les engrais, les insecticides, les pesticides, il ne
sissippi américai n, de la production t ransgénique d' Inde à reste presque plus rien pour nous~, dit-il. Ses difficultés,
celle de Ch ine, au nord comme au sud de l'éq uateur, dans Samou Waradou les date de l'année 2000. Assis sur un petit
les deux hémisphères, dans les pays pauvres comme dans les tabou ret de bois, au pied d'un arbre qui dispense une o mbre
pays riches, partout, on plante du' co ton. À cout moment de bienve nue, entre un champ de coton et un autre de maïs,
l'année, du 1 ~' août au 30 juillet suivant, dates offi cielles de près d'un e cahute de terre au so l jonché d'un modeste tapis
la saison coto nn ière po ur les statisticiens, on récolte les petites qui sere de refuge nocturne en période de travail, Samou
boules blanches. lei, en Ouzbékistan, les étudiams so nt auto- Waradou est accablé mais silencieux. Debout, en retrait, son
ritai rement envoyés aux champs par le tyran local pour remer épouse Boukien se mo ntre plus loquace. fi Il y a moins
de respecter les objectifs assignés par le plan , derni ère rémi- à manger. On ne peut plus s'acheter de vêtements. Avam,
niscence d'un soviétisme caricatural et agonisam. Là-bas, au quand je voulais, je pouvais m'acheter les ustensiles do nt
Brésil, aux t.rats·Un is, les moisso nneuses s'ébranlent pour j'avais beso in po ur la cuisine. Maintenant, c'est fini . On ne
avaler de longues rangées d'arbustes et recracher une cascade produit du coton que pour payer les engrais. Je regrette,
de coton qui sera plus tard co mpactée avant l'égrenage. ajoute-t-ell e, qu'on continue à en produire.» Samou, son
Dans ce contexte mo ndial, où la course au gigamisme mari , voudrait bien arrêter. fi Mais, dit- il , si on ne fait que
et à la mécanisation ne connait pas de limites, les Africains du maïs, qui nous l'achètera? ,.
boxent dans une autre catégorie, Leurs exploitations dépas- Le maïs abonde en effet dans la régio n. C'est une
sent rarement les cinq hectares. Ainsi au Burkina Faso. culture purement vivrière qui ne procure guère d'espèces
Enclavé, tout comme le T chad, le Burkina Faso cultive essen- sonnantes et trébuchantes, pas plus que le sésame qu'on
tiellement le coton dans la régio n de Bobo·Dio ulasso. À cuJtive alento ur. Il n'y a pas J e marché. C'est pourquo i,
l'ap proche de la ville, de grands panneaux publicitaires exal- année après année depuis qu'il a l' âge d'homme, Samou
tem l' importance du co ton , « l'or blanc» local. L'o r ne co ule continue à semer le coton, Au mois de mai , son champ
pourtant pas à flo ts dans la région. L'électricité est réservée est déjà cou vere des premi ères feuill es de cotonnier. Il fa ut
aux principales agglomératio ns. Dans les villages, on va cher· surveiller leur croissance, éliminer les pousses trop vivaces
cher l'eau au puits co mmu nal. Les chèvres errem en coute qui s'enchevêtrent et mettent en péril les plants qui les
98 1 Commerce inéq uitable Coton 1 99

portent, espérer un minimum d'ea u. À l'approche du Mallown, le p èlerin du coton


mois de janvier, il fau t embaucher une main-d'œuvre
très nombreuse, plusieurs dizaines d'ho mmes par hectare, L'un des principaux porte-parole des paysans africains,
pour récolter en une ou deux journées et anendre le verd ict l'u n des rares à pouvoir s'adresser aux dirigeants politiques
des acheteurs de la Sofitex, la société nationale comnnière comme aux milieux d'affaires, lbrah im Malloum eSt le
du Burkina Faso. Pour rous les paysans producteurs de représentant de la Compagnie coton nière tchadienne, la
coron , l'an ente de ce verdict est une angoisse. En effet, si Corontchad, à Paris. Ce quinquagénai re longiligne compœ
le comn ne correspond pas aux normes de qualité m in i- parm i les premiers à avoir osé imaginer que le Tchad po urrait
males, il ne sera pas payé. s'en prendre à la principale puissance mondiale. Comment
C'est la situatio n catastrophi que que vit, en ce prin- un pays aussi pauvre, do nt la populatio n vi t d'agriculture et
temps 2003, le paysan Onitias. Quelques kilomètres d 'une d'élevage, -se dresserai t-il contre les maîtres du mo nde, par
piste de terre sèche le séparent de Samou et de Boukien ailleurs grands producœurs et ex portateurs de coton? Ce
Waradou. Mais Onirias est au fond du gouffre. Un gou ffre déséquilibre aurait pu réduire à néant toute velléi té de co ntes-
de déprime. ( Plurôt la mort que la honte », explique-t-il au tation. Les Tchadiens et les autres pays africains auraient pu
dirigeant du village qui l'écoure. C'est que so n coron a été se contenter des miettes du festin , prend re ce qu 'o n voulait
jugé impropre à la transfo rmatio n. II ne sera pas égrené, bien leur laisser, au prix fixé par le marché. Mais s' il est un
pas payé. Co mme m us ses collègues, Onitias comptait sur marché sur lequel les Mricains jo uent un rôle de premier
l'arge nt de la récolte po ur payer les engrais et les insecticides plan et peuvent parler haut et fo n, c'est cel ui du coto n. Ne
fo urnis par la société nationale cotonnière, au mo ment des so nt-ils pas, ensemble, au troisième rang des producteurs et
semis. Sans coton, sans revenus, endené jusqu'au cou, il n'a exportateurs de coto n, derrière les Chi nois et les Amé ricains ?
pas le choix: pour rembourser, il do it vendre ses maigres Cela ne s'est pas fait du jour au lendemain. Ibrahim
biens, quelques têtes de bétail. Jusqu 'à la prochaine récolte, Malloum est bien placé pour le savoi r. Ce fils d'un notable
il ne pourra plus no urrir sa fam ille. C'est la ruine, c'est la local se souviem qu'enfant, dans les années 1950, sa famille,
honte. Onitias parle de se suicider. To ut le monde sait qu'il co mme toutes celles du sud de so n T chad natal , se devait
pourra compter sur les villageo is et ses menaces ne so nt guère d'avoir sa corde,., son demi-hectare de coton. C'était la loi.
f(

prises au sérieux. Dans quelques jours, Onitias aura retro uvé Les Français espéraient introduire un peu de modernité
le chemi n de ses terres. II lui faudra rap idement brûler ce dans une économie essentiellement faire de troc. La mesure
qui res œ de ses coto nniers, min ces brindill es q ui disent la n'était pas dési ntéressée. Fournir des ressources monétaires
fragilité de ceu e vie. Déjà, dans la plaine de la Ko umbia, les à la population, c'était aussi po uvoi r lever l'i mpôt. Dans
champs sone ve rdoya nts. Pliés en deux, femmes et enfanes ces années·là, à Bongor, ville natale d' Ibrahim Malloum, (our
sa rclent la terre pcndam que les hom mes creusent les sillo ns, près de la fro mière camerounaise, environ soixante-dix
penchés, pour les plus fonun és d'entre eux, sur une charrue Blancs expatriés contrôlaient l'activité de la fili ère co ron de
que tire un zébu. la région. Ils occupaient les postes de direction, étaient aussi
comptables, mécan iciens, responsables des pièces détachées,
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agro nomes. Ils dirigeaient, conseillaient, pilotaient. Ils éraient africa ins, les sociétés coton nières africaines et leurs gouver-
français ou belges. Pl us tard , après l'indépendance de nements soienr obligés de faire face à un marché truqué, où
l'Angola et du Mozambique, viennent s'ajouter quelques Por- les cartes SOnt biaisées? » Com ment admettre, explique-t-il
tugais. ToU[ ce petit monde vit dans un quartier protégé à conclave après co nclave, confé rence après co nférence, que les
prox..imité immédiaœ de l'usine d'égrenage. Chaque famille producteurs américains et européens, dont les coûts de pro-
a sa villa et so n jardin. Un peu plus loin vivent les contre- d ucti on SOnt très supérieurs à leurs concurrents africai ns,
maÎ[res africains regro upés dans des cases et, plus à J'écart, puissen t inonder le marché mondial grâce à d'énormes aides
encore les ouvriers de l'usine. Quand vient l'époque de la gouvernemenrales? Com ment l'admen re quand, au même
récolte, Ibrahim Malloum et ses copai ns vont volontiers aux moment, face à un marché mondial dépressif, les paysans
champs pour participer à la récolte. Le uavail semble léger africains Ont de plus en plus de mal à survivre, privés de
à cette jeunesse qui n'a pas J'obligat ion d'aller courber le dos toute subvencion publique, leurs gouvernements n'en ayant
des journées entiè res sans disco ntinuer. pas les moyens? Puis MaJloum décrit les co nséquences catas-
Un demi-s iècl e plus rard, Ibrah,i m Malloum s'active au trophiq ues du marasme du prix du coton sur les économi es
rez-de-chaussée d' un banal immeuble de bureaux de la rue africaines. Les pertes accumulées par les sociétés cotonnières,
de Monceau, dans le 8C arrondissement parisi en. C'est là qu' il par les entreprises publiques qui gèrent la production et la
s'i ngénie à commercial iser la récolte de coto n de son pays commercialisation, ne peuvent pas être compensées par les
natal . L'œil rivé sur l'écran d'ordinateu r qui lui donne les finances publiques. Les t.tats africains so nt en effet engagés
cotations internationales, au téléphone avec un acheteur dans des plans d'aj ustement structurels sous la houl ette
indien, le représentant d'un grand négociant américai n ass is du FMI et de la Banque mond iale. Ain si encadrés, les gou-
en face de lui , Malloum tente d 'esquiver les pi èges du vernements de ces t.tats ne peuvent jamais veni r en aide
marché. C'est le métier et, qu'o n so it un trader isolé ou aux producteurs ni aux sociétés cotonnières. C elles-ci cessent
qu'o n travaille au sei n d'une équipe, il est rare de ne pas d'entretenir les pistes qui mènent aux zones de production
u éhucher. les plus reculées. Peu à peu, ces dernières deviennent inac-
Effectuant souvent l'aller-reto ur Paris-N ' Djam ena po ur cessibles et le coton s'y fait de plus en plus rare. Parfois, la
rend re des comptes à la direction de son entreprise, Malloum, recherche agro no miqu e n'est plus finan cée. À terme, la survie
président de J'Association coton nière africaine depuis 2002, du coron africain s'en vo it menacée. Et, plus gé néralement,
trimballe aussi sa longiligne silho uette dans tous les cénacles la santé sociale, écono mique et finan cière de ces contrées.
internationaux qui rassemblent régulièrement les profess ion- Car au Bénin , au Burkina Faso, au Mali, au Tchad, le coton
nels du coton. À Deauville, où l'Association fran çaise du est l' une des principales ressources, l'un des principaux vec-
coton réuni t tous les ans à la mi-octobre ses membres et teurs de développement.
invités, en Auseralie ou aux tues-Un is, en boubou blanc ou Ibrahi m Malloum a même été invi té en 2002 à
bleu, Ibrahim Malloum entonne alors un refrain qui lui est s'exprimer à Liverpoo l. Bien que la grande ville britannique
devenu famili er : cel ui de la co ntesration de l'ordre cotonnier ne soit plus la capitale industrielle qu'elle fur naguère, elle
établi. «Com ment admettre, tonne-t- il, que les paysans reste l'une des références du monde cotonnier. H éritage des
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heures grandioses, où le cliquetis des métiers à tisser s'enten- du coton, assureurs et armateurs ne rateraienr pour rien au
dait d'un bour à l'autre de la ville, Liverpool est wujours le monde cen e grand- messe. Après quelques réunions destinées
siège d'une I( Liverpool Cotton Association », gardienne à faire le poinr sur l'état du marché mondial et sur les prin-
du règlement imernarional du cown. Ce sont les Tables de cipales perspectives éco nomiques internationales, le millier
la Loi. Ce document régit 90 % des échanges mondiaux de de participants abonnés à ces agapes se retrouve dans une
coton. Les normes qu'il édicte SO nt universellement respec- dépendance de l'hôtel de ville pour un dîner en grande tenue.
tées. En cas de désaccord encre acheteurs et vendeurs, que ce Les hommes som en smoking ou en habit traditionnel, les
soi t en France, en Inde ou aux États-Unis, un arbitrage est femmes en robe de soirée, en sari ou en boubou. Après avoir
rendu à Liverpool. Chacun est tenu de s'y plier. Les récalci- salué chacun des mille invités à leur arrivée, suivant la plus
trants s'exposent à figurer sur une liste noire diffusée urbi et pure tradition classique britannique, le président de la Liver-
orbi. Ce qui équivaut à un arrêt de mort com mercial. pool Conon Association est solen nellemenc escorté vers sa
C'est aussi à Liverpool que se concocte l'une des prin- table par des huissiers sur leur trente et un. Le dîner est
cipales références du marché du co tçm: 1'« indice Corlook ). régulièrement interrompu par des toasts à la nation, à Sa
Tous les jours, les représentants de l'honorable maison Majesté la reine d'Angleterre ou au maire de Liverpool.
Codook joignent les traders américains, les négociants Chacun, debout, doit trinquer. Le rituel est surprenant la
suisses, les filateu rs cures, les cou rtiers espagnols et quelques première fois, pesant la deux.ième. Mais il faut être là pour
autres pour connaitre le prix réel des transactions. Puis une capter l'ambiance, le climat du marché, glaner une informa-
moyenne générale est faire: il s'agi t de l'indice Cotlook A, tion ou un contan nouveau qui, demain, donnera lieu à une
la boussole des traders sur le marché du coto n. C'est le prix affaire. E[ l'Afrique partici pe de ces discussions, de ces
du coto n sur le marché physique, une photo de la réalité échanges, de ces contacts bilatéraux discrets dans des cham-
quotidienne là o ù le marché à terme new-yorkais est pure- bres d'hôtel. Car l'Afrique fait partie intégrante du vaste
menr spéculatif. À peine 1 % des contrats échangés sur ce chantier de la mondialisation coronnière. Elle se plaint, elle
marché débouche en effet sur une transaction physique. On trépigne, elle hurle. Mais elle existe car elle produit et vend.
n'y achète et n'y vend que du papier. Cotlook produit aussi Dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, les
un indice exclusivemenr africain qui donne le la aux tracta- expo rtations de coton assurent en effet une part non négli-
tions entre les producteurs africains et leurs clients. Enfin, geable du produit intérieur brut et plus enco re des rentrées
derniers vestiges de la puissance coloniale britannique, quel- en devises étrangères. C'est le résultat d'un long effort,
ques négociants sonr wujours installés dans ce qui fut le d'une volonté politique inscrite dans le temps. En 1950,
berceau de l'industrie textile européenne. à l'époque o ù Ibrahim Malloum était enfant, l'Afrique
Cette tradition préservée fait de Liverpool l'une des francophone n'affichait qu'une production symbolique:
Mecque du coton, l'endroit vers lequel converge tous les ans, 28 000 tonnes! Trente ans plus tard, en 1980, la récolte est
début octobre, quelques jours avanr le dîner français de de 216 000 tonnes. Depuis, les Africains n'ont cessé d'accé-
Deauville, le gratin des traders, des négocianrs, des filateurs lérer la cadence. Au début du XX1' siècle, les Africains fran-
et des producteurs. Banquiers intéressés dans le commerce cophones récoltent environ un milJion de tonnes de coron
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par an. Ils fon t aussi bien que les pays d'Asie centrale, mieux l' État d'aider quelques industriels amis à mettre sur pied un
que les Indiens ou les Australiens. Ils sont, selon les années, appareil industriel largement surd imensionné.
sur la deuxième ou la troisième marche du podium des expor- Encore limité. le mouvement de privatisation des filières
tateurs de coto n. Ce n'est pas une mince réussite. cotonnières ouest-africaines est routefoi s inexorable. Même
les Français de Dagris y partici pent. En 2004, ils obtiennent
Le cOlOn africain est français la gestion d'une zone encore peu exploitée. au nord-est du
Burkina Faso. lis so nt désormais les seu ls à pouvoir acheter
Bien sûr dû au labeur des paysans et des cadres africains, leu r coton aux paysans de cette régio n, à l'égrener et à
ce succès a été orchestré par la Compagnie française des l'exporter. La chose peut sembler curi euse. Les dirigean ts de
textiles. Bras séculier des autorités françaises dans la filière la CFDT-Dagris ont été à la pointe du co mbat co ntre la
cotonnière africaine depuis l'époque coloniale, la Compagnie privatisation de ces entreprises, soutenue par le FMI et la
frança ise pour le développemem des fibres et des texti les Banque mondiale. Aujourd'hui ils s'adaptent et se fondent
(CFDn , aujourd 'hui rebaptisée Dagris, garde encore d'Îm- dans le moule libéral. Passant cependant d'une bataille à
porrames parricipations au cap ital des sociétés cotonnières l'autre, les dirigeants de cen e entreprise publique frança ise
africai nes: de 19 à 50 % selo n les cas. Au Mali, les Français ont joué un rôle clé dans le déclenchement de la bagarre
contrôlent toujours 40 % du capital de la CMDT, la prin- co ntre les subventions versées par leurs gouvernemencs aux
cipale soc iété cotonnière de la région. Le Mali produit en producteurs de coto n américains.
effet à lui seul la moitié du million de tonnes récol té tOuS Les premières salves publiques sont tirées au mois
les ans dans cette zo ne. Mais panout, la conceprion française d'octobre 2001, à l'occasion de la réunion annuelle à Deau-
de l'organisation de la filière, une centralisatio n totale des ville de l'Association française du coto n. Leur auteur: Dov
opérations agricoles et commerciales, est en perte de vitesse. Zerah, qui préside, depuis quatorze mois, aux destinées de
C'est la conséquence des press ions exercées sur les États afri- Dagris. Ce haut fonctionnaire, passé par le cabinet d' Édith
cains par les organismes financiers internationaux. Comme Cresson à la Commission europée nne de Bruxelles puis par
dans les autres secteurs économiques, ces institutions n'om celui de Corinne Lepage au ministère de l' Environnement,
cessé de pousse r les gouvernements de Coronou, de Bamako, s' interroge publiquement sur les capacités de survie de la
de Yaoundé, d'Abidjan à privatiser leur filière coton. Le filière africa ine face à des productions archi-subvenrion nées.
succès a été mitigé. Comme toujours, la Côte-d'Ivoire a été « Aux ~tats-Unjs, s' insurge+ il en ce mois d'octobre 2001
la première à céder aux pressions. Les usines d'égrenage - le devant plusieurs centaines de co nvives, pour chaque livre
principal actif de cette industrie - Ont été cédées à deux de coton, les producteurs reçoivent 52 cents de leur ~tat
entrepreneurs privés, dont l'Agha Khan. Ailleurs, au Bénin, fédéral. )) Cette ardeur tiers-mondiste ne laissait pas de
près de la moi tié des dix-huit usines d'égrenage ont été su rprendre. Quelle mouche le piquait donc? Pourquoi
remises à des investisseurs privés. Mais la filière cotonn ière se lancer ainsi à l'assaut de la fort eresse américai ne? Ah !
de ce petit pays est l'une des plus mal gérées qui soient. Le certes, l'idée était généreuse que de panir en campagne
potentiel cotonnier du pays est faible. Cela n'a pas empêché pour défendre les protégés africains ! Après tout, n'était-ce
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pas le rôle de la société. mère et tutrice des coton niers sentiment d'être pris dans un étau. Ses filiales ne contrôlent
africa ins. que de les prémunir contre le danger ? N'était-ce ni le prix d'achat de leur coton aux paysans - cel ui-ci est fixé
pas là incarner à sa manière la grandeur de la patrie des par les gouvernements africai ns -, ni le prix de vente sur le
droits de "homme? marché mondial, dérerminé par la Bourse de New York. La
Dav Zerah ne fait alo rs que reprendre les positions centralisation de la filière, telle qu'elle existe, telle qu'elle a
de so n prédécesseur à la tête de la C FDT. En 1999, l'homme été co nçue et appliquée par ses nombreux prédécesseurs, lui
qui lui cède les manettes, Michel Fichet, est un protégé de semble la solution idéale pour réduire les coûts de revient ;
Jacques Chirac dont il a assuré la communicacion dans les mais la Banque mondiale n'en veut plus. Alors que, par-
années 1980. Ancien responsable du service co ntentieux,.
t( tout, la mondialisation aboutit à des regroupements et à des
de la direction des ressources humaines du groupe Peugeot, il concentrations d'entreprises, en Afrique, la Banque mondiale
prés ide la C FDT pendant douze ans. Il s'y illustre par sa clair- veut au comraire démanteler les rares entreprises coton nières
voyance politique comme par son inaction. Hostile au subsistantes, quand les fonctionnaires et les politiques ne les
démantèlement des fili ères cotonni~res africaines, il déno nce pillen t pas ou quand les cours mondiaux du coton ne SO nt
les subventions américaines et passe les dernières an nées de pas trop faib les.
so n mandat à guerroyer co ntre la Banque mondiale et le FMI, Dov Zerah a beso in de marges de manœuvre finan-
allant jusqu'à refuser de s'exprimer en anglais. C'est une cières. 11 charge les experts de Dagris de détecter les distor-
guerre secrète, dont personne ne perçoit les échos. Pas de sions du marché, le moyen de grappiller quelques cents de
déclaration publique, pas de tribune dans la presse! Les dollar par livre de coton. Les subventions américaines font
co nvictions de la CFDT et de son président ne sortent pas problème, c'est une évidence. Le patron de Dagris cherche
des cercles african istes les plus restreints. Quelle utilité? à vend re l'idée aux aurorités françaises et européennes.
Fichet est animé d'un pessimisme absolu. Il est convaincu de L'accueil est plutôt frais. Pou rquoi aller chercher des poux
l'inexorabilité de la défaite des positions qu' il défend face à la dans la tête des Américains? Les Européens eux-mêmes
Banque m ondiale, de la disparition à terme de la société qu'il ne subventio nnent-ils pas les prod ucteurs de coton grecs et
préside. Il s'enferme dans sa tour d'ivoire et laisse faire. Pen- espagnols? Car si les Am érica ins distribuent de gé néreuses
dant douze ans, la CFDT, présente aux conseils d'adm in is- subvemio ns à leurs producteurs, certains d'emre eux pouvam
tration des sociétés cotonnières africaines, ne lève pas le petit recevoir jusqu'à 150000 dollars par an, les Européens sont
doigt face alL'( dérives qui les gangrènent. La gestion y est à l'époque encore mieux lotis. Au total, les Européens pro-
parfois apocalyptique. La trésorerie sert de caisse noire aux duisem beaucoup moins que les Américains. Le budget
gouvernements en place, en particulier au Mali o ù la corrup- « COton ~ de l'Union européenne est minime. Mais, pour
tion est général isée. Les accifs de ces sociétés SOnt ridicules, chaque livre de co ton produ ite, les Grecs et les Espagnols
leur passif impressio nnant. Ce qui obère grandement les sont assurés de toucher près de 1 dollar. L'Ëtat fédéral amé-
résu ltats de la CF DT, actionnaire essentiel de ces entreprises. ricain garamit 82 cems minimum à ses planteurs. Quant aux
Patro n d'une entreprise à capitaux publics mais opérant Africains. ils doivent se contenter de ce qu'offre le marché:
sur un marché mondial très concurrentiel, Dov Zerah a le 30 cents en 2001 ! Comment les Français pourraient-ils
lOB 1 Commt:rc(: inéquilable Coron 1 109

co nvai ncre Bruxelles de s'en prendre aux subventions amé- peut s'e ngouffrer. Tous les problèmes, toures les ava nies écono-
ricaines sans meu re en cause les subventions européennes? miques sont prévus. Toutes les bra nches de la filiè re peuvent
À Paris comme à Bruxelles, les effon s de lobbyi ng de Zerah œuvrer, rassurées, à l'abri d' une muraille de dol lars : 4 mil liards
semblenr vains. Le so n des cultivateurs de coron africains de dollars, que quelques coups de fil, quelques simples docu-
n'i ntéresse person ne et on ne veut sunout pas se trouver ments adm inistratifs suffisent à débloquer ! 4 mi lliards de
embri ngué dans une nouvelle bagarre avec les Américai ns. dollars ! Excusez du peu! Le Burki na Faso ou le Tchad aime-
Pounant, Dov Zerah s'acharne. L'offe nsive sur les raient bien avoi r cette seu le enveloppe comme budget annuel.
subventions lui permet de jecer un voile pudique sur les Ils en so nt loin.
difficultés de l'entreprise et de sa fil iale américaine, ACS I.
Rachetée dans les ann ées 1980, ACSI est une société de Le coto n amé ri cain est ... universel
négoce. Elle pou rrai t permettre aux Français de s'i mplanter
aux Ëtats-Unis, d'y prendre des parts de marché. de moins C'est de Memphis, capitale de l'Ëtat du Tennessee, que
dépendre des filiales africai nes. Hélas ! le mauvais so n qui partent beaucou p des initi atives en faveur des cocon nicrs
s'acharne contre les sociétés françaises aux Ëtats-Unis frappe américai ns. La plupart des grands négocian ts américains et
encore. C inq ans après l'achar, incapable de fa ire face aux nombre d'organisario ns de prod ucteu rs y Ont leur siège.
appels de fo nds du marché à terme de New York, ACS I C'est auss i là que viennent se fo rmer, en quelques mois, à
est liqu idée. La poule aux œufs d'o r se révèle un gouffre. Les l' Un iversité du co ton , les traders américai ns qui abordent ce
actio nnaires français doivent assumer une ardoise de 16 mil- marché. En quelques semai nes, on y apprend ce qu'est une
lions de dollars. Celle-ci aurai t normaJe ment dû conduire au fibre, comment l'a nalyser, comment en tirer le meilleu r parti,
dépôt de bilan de la CF DT. Mais on ne laisse pas disparaître comment la vend re au mieux. À l'esr de Memphis se trouvent
comme cela un des bras de la politique française en Afrique. les plantatio ns à l'ancienne, celles où subs iste un peu du
Le min istère des Finances paie. L'ardoise américaine est parfum d'antan. De la Caroline du Sud à la Géo rgie en
effacée. passant par l'Alabama, les explo itations arreignent en
C uri eux retou rnement de situation ! Actionnaire majori- moyenne les deux: cents hectares.
taire d'une entreprise américaine de négoce du coco n, Dagris À l'ouesr de Memphis, c'est le règne du gigantisme. La
aurai t pu, indirectement, bénéficier d u système des subven- moindre plantation se mesure en dizaines de milliers d 'acres.
tions qu'elle combat dorénavant. ACS I en bonne sancé, Dagris Le Texas, grand comm e la France, est un monde en soi et
et ses dirigeants ne se seraient pas lancés avec autant de fougue cel ui des producteurs de coton un un ivers fe rmé. Sur une de
dans la bataille! L'aventure cerminée, rejetés vers les seuls ces routes rectilignes qui longent les champs, on peut parfo is
rivages afri cains, les vo ilà boucefeux, hardis pourfende urs de la croiser une Cad illac blanche décapotable qui avance à vive
poli tiq ue américai ne, lan cés à l'assaut d'une place qu i a tou tes allure. En lieu et place de la plaque d'imm atriculation, un
les apparences d'u ne inex pugnable ci tadelle. La mécanique des 1(Z It, encadré d u vieux drapeau confédéré. Jadis, on mar-
subventions mise au point par les lobbies agricoles américains quait les bêtes au fer rouge; aujourd'hui , on marque les
est sans faille. Rares sont les brèches par lesquelles le marché voitu res. Perdus dans l'im mensi té de leurs champs, ces
110 1 Commerce inéquitable Coton 1 I II

producteurs ignorem le monde extérieur. Ce qui prime avam comme nous le faisons pour le pétrole >l, martèlent-ils au
roure chose, c'esr la météo: il s'agit roujours de savoir quels cours de la campagne qui a précédé la rédaction de la loi
volumes d'eau vom tomber sur leurs plamations. Car la agricole, le Farm Bill >l, en 2002. Acharnés à convaincre les
4(

réco Ire de coron dépend essemiellemem de la pluie. Qu'elle Congressistes de la nécessi té de renouveler le généreux pro-
ne vienne pas, que la récolte s'annonce décevante, la qualité gramme d'aide à la production de coton, ils insistent sur
insuffisante, er rout sera décruir. Mais, récolre ou pas, les l'im portance de leur activité dans l'économie américaine.
subventions fédérales assureront les fins de mois. 11 n'y a Plus de trois cem mille emplois directs dans les plantations
aucun risque à produire ou pas. et bien davantage au niveau national; J'industrie du coron
En Californie, c'esr encore un autre scénario qui se emploierait un Américain sur treize! et générerait la bagatelle
joue. L'eau y abonde; l'irrigation va donc de soi. La main- de 40 milliards de dollars de revenus, pour le pays, tous les
d'œuvre y esr rare, la mécanisation totale. Les champs de ans! Conséquence, les producteurs sont assurés d'avoir
coton s'étendent à perte de vue. Les rangées de plams s'al i- l'oreille des politiques et d'obtenir le renouvellement des
gnent sans imerruption sur des kil?mètres. Impossible dans subventions. ~ On est obligé de financer toutes les régio ns
un champ de coto n d'apercevoir à l'horizon la couleur d'une du pays de manière égale. On ne peut pas faci liter la vie
autre culeure! L'œil humain ne vo it pas assez loin. Les épan- des céréaliers du Middle West et négliger les cotonn iers
dages d'engrais se font bien sûr par voie aérienne. Et quand d'Alabama », exp liquent les négociateurs américains à leurs
vient le temps de la récolte, d'énormes machines se déploient interlocuteurs européens pour justifier l'importance des
sur quatre rangées de COton à la fois. Aspirés par de gros aides. Assuram une récolte élevée qui pèse su r les prix mon-
rouleaux, coron et branchages disparaissent pêle-mêle avant diaux et les tire vers le bas, ce système fait aussi des heureux
d 'êrre triés. Les propriétaires de ces plantations n'om plus au-delà des frontières américaines. La venre, à bas prix, de
grand-chose à voir avec le paysan traditionnel, encore moins la production de coton américaine sur le marché mondial
avec les cmonniers de l'est de Memphis. Ce SOnt des hommes fournit une matière première peu onéreuse aux filatures
d'affaires, rompus aux techniques agronomiques ou finan- chinoises - et demain indienn es -, leur permettam de se
cières. Aussi souvent en costume-cravate qu'en bleu de tra- développer à un rythme accéléré. Les contribuables améri-
vail, ils produisent aujourd'hui du coton sur la foi des savants cains financent la filature asiatique!
calculs auxquels se SOnt livrés leurs experts. On leur a promis De plus en plus, le coton américain part vers l'étranger.
de la rentabilité. Mais que la rentabilité baisse et ils passeront En 2004, pour la troisième année consécutive, les Américains
au sop. om exporté deux millions et demi de tonnes, plus de la
Regroupés au sein de puissants lobbies, finançant les moitié de leur production de cotO n. En 2005, la proportion
campagnes électorales locales ou fédérales, de la Caroli ne du s'annonçait plus impocrame encore: vingt millions de balles
Sud à la Californie, les quelque rrente mille producteu rs produires, le quart transformé sur place, le reste largement
américains de coron Ont recours à des argumems chocs pour subventionné, partam vers les usines chinoises et indiennes,
emporter la conviction de leurs élus. 11 ne faudrait pas que
4( où une main-d'œuvre, pour l'instant peu rémunérée, produit
nous venions à dépendre de l'extérieur pour notre coto n pantalons et chem ises qui sont ensuite réexportés vers les
112 1 Commerce inéquitable Coton 1 113

.ttats-Unis ou l'Europe, anéantissant l' ind ustrie de la filature les producteurs américains et européens réussissent, grâce aux
dans les pays développés. Le système américain de subven- subventions qui leur SOnt versées, à tirer leur épingle du jeu.
tions aux producteurs de coton est une arme à plusieurs Théoriquement conçu pour rémunérer la production et flXer
tranchants. Il fai t le bonheur des cultivateurs américains en un prix résultant de l'équilibre de l'offre et de la demande,
leur ga rantissant un reven u régulier. n permet à quelques le marché libre ne fonctionne plus de man ière satisfai-
pays asiatiques, d'u n niveau de développement intermédiaire, sante. Certes, en 200 l , la produccion dépassait largement la
de poursuivre leur industrialisation. Mais il o rganise une
consommation, créant un déséquilibre qu'il était logique de
répartiti on mo ndiale du travail dans l'ind ustrie textile au sein
retrouver dans les cours. Mais, o utre le rôle des subventio ns
de laquelle les pays africains ne peuvem occuper qu 'une place
américaines, l'intervention des fonds de pension su r le
très marginale.
marché new-yorkais fausse de plus en plus le jeu. t.chaudés
Volant au renfort de ces petits pays producteurs, de
par leurs mésaventures sur les marchés boursiers, par l'im-
nombreux instituts et de nomb reux éco nomistes o nt apporté,
plosion de la bulle des nouvelles technologies, appâtés par
ces dernières années, chiffres à l'appui, la preuve de la nocivi té
l'envo lée des cours des grands métaux industriels ou du
de l'impact des subventio ns sur les èou rs mondiaux du cmOI1.
pétrole sous l'influence de la très fone demande chin oise, ces
Entre 2002 et 2004, sept études Ont été rendues publiques,
dont deux par le Comité international consultatif du co ron fond s misent maintenant sur les marchés à terme des matières
(ou lCAC). Sis à Washingron, ce Comité regroupe pays pro- premières. Ils y sont devenus dom inants. Plus de la moi ti é
ducteurs et consom mateurs. Sa neutralité, son objectivité ne des co ntrats virtuels de livraison ou d'achat de co ton conclus
sauraient être mises en cause. G râce aux modèles mathéma- à New York le so nt par ces insti tution s, ce qui contribue à
tiques utilisés, l'lCAC a estimé que la disparitio n des aides accélérer et à amplifi er les mouvementS boursiers déclenchés
publiques à la production aurai t abouti à une hausse de 70 % en fonction des données de base du marché: niveaux de
des co urs mo ndiaux du coto n durant la saiso n 200 1- prod uction, de conso mmation et de stocks. Les hausses des
2002 et de 15 % po ur la récolte suivante, pour le plus grand cours SO nt plus brutales, les baisses aussi. Qu 'un seu il soi t
bénéfice des producteurs africains. Plus généralement, les franchi et l'ordinateur, programmé en ce sens, déclenche
chercheurs tablent tous sur des hausses de cours évoluant, achats ou ventes. Mass ifs, répondant à des intérêts finan-
selon les méthodes de calcul retenues et les années choisies, ciers, ces mouvements entraînent souvent, dans leur sill age,
entre 12 et 30 %. On co mprend l'intensité de la bagarre des producteurs auxquels la volatilité des cours complique
déclenchée, au début des an nées 2000, contre les subventions sacrément la vie. Les cours baisse nt ? Allons-y! Accélérons le
américaines et européen nes ! mouvement! Ne nous laisso ns pas balader par les fond s !
La polémique a comm encé à enfler à ce moment-là, Fixons une bonne fois pour toutes un prix, cel ui garanri par
d'abord timidement, plus spectaculairement ensuite, parce l't.rat fédéral! En cas de fone baisse des cou rs, les produc-
que les cours mo ndiaux s'effo ndraient. À New York, ils attei- teurs encouragent don c la tendance. Leur intérêt est que la
gnirent leur plus bas niveau hi storique, 28 cents la livre. Une dynamique so it suffisammenr fone pour atteindre, rapide-
misère. À ce niveau de prix, personne ne gagne sa vie. Seuls ment, le seuil d'allocation des subventio ns. Une rémun éra-
114 1 Commerce inéquirable Coton 1 115

tion de 80 cents par livre de cown produiœ leur est alors producteurs de coton, n'one leur marché! Dans la co mpéti-
assurée. tion inrernationale à laquel le se livrent les producteurs, c'est
Cependa nt, le petit jeu spéculatif peut être dangereux, un indéniable avantage, probablement aussi considérable que
même pour de grosses maisons américaines. La chute de la l'impact des subveneions contre lesquelles la rébellion est sur
maiso n Hohen berg en janvier 1990 est encore dans wutes le point d'éclater.
les mémoires. Après avoir dirigé la com pagnie familiale,
fond ée par son grand~pè re en 1879, Julien Hohenberg décide Les Africains se soulèvent
en 1985 de la céder à la multinationale de l'agroalimentaire,
Cargill, et de créer sa propre entreprise de négoce du coro n, Pourtam, cu rieusemem, en 200 l , lorsque les Africains
la « Julien Company lt . Julien Hohenberg a appris les métiers commencèrem à se révolter, ils n'avaiene pas touché le
du coton aux côtés de so n père, avam d'aller se former dans fond. Certes, en 2001 -2002, les courS mondiaux étaient à
les plus prestigieuses universités de la côte est, à la T ufts leur plus bas niveau depuis trente ans. Dans toutes les
University de Boston ainsi qu'à Yale. Militant des droits organisations non gouvernememales, dans toutes les offi-
de l'homme, amiségrégationniste, p'roche de certains mou- cines tiers~mondistes, les bonnes âmes s'apprêtaient à sortir
vemems noirs américains, élu par ses pairs « Homme de leurs mouchoirs et à marteler le tam~tam revendicatif. Su r
l'ann ée Il en 1967, Hohenberg a bonne presse. En quelques le terrain cependant, la tonalité n'étai t pas au drame.
années d'une impressionnanee croissance, la Julien Company L'année s'an nonçait même plutôt bonne. Cela ne tenait en
devient le numéro deux mondial du négoce du coton. Ma1~ rien du miracle et s'expliquait, tout simplement, par une
heureusemene, en janvier 1990, tout s'écrou le. Les banques série de coïncidences. D'abord. la production était en train
estimcm que Hohenberg s'est laissé griser par le succès, que de battre des records. Pour la première fois, l'Afrique fran-
ses prises de position spéculatives sur le marché à terme cophone passait la barre du million de tonnes. Preuve d'un
sont hasardeuses et dépassem de très loi n les engagements remarquable savo ir-faire, résultat d'un large accès aux
phys iques de la société. 11 a joué beaucoup plus gros que ce engrais et d'un climat idéal, les rendements étaient opti~
qu'il avait en magasin. C'est la banqueroute! 11 manq ue maux. En dollars, vu le niveau des cours mondiaux, c'était
500 millions de dollars. Les biens perso nnels de Hohenberg la catastrophe. Mais le franc CFA, très faible cette an née~ là
som saisis. À l'annonce de l'éli mination brutale d'une des par rapport au dollar, rétablissait l'équilibre. Chaque tonne
vedettes du métier, les cours du coton à la Bourse de New de coto n vendue rapportait largement de quoi vivre aux
York chutent souda inemem , semant la panique sur les cinq sociétés cotonnières. Su rtout, les gouvernements africains
co ntinents. occas ionnant des pertes estimées à 100 millions avaient fixé le prix d'achat du coton aux paysans, avant la
de dollars. débâcle. Et ces prix étaient bons. Au Burkina Faso co mme
New York étend ainsi son omb re tutélaire sur le marché au Mali, principal producteur de la région, on était en
mondial du coron, sans que rien s'y oppose. Aucune période préélectorale. Les dirigeants tenaient à être réélus.
autre place boursière ne vient contester sa domination! Ni Ils soignaient donc le portefeuille des producteurs qui
les Ch inois, ni les Australiens, ni les Ouzbeks, gros avaient semé à tout-va, en particulier au Mali où, l'année
116 1 Commerce inéquitable Coton 1 11 7

précédente, conséquence de prix aux planteurs trop faibles, Au début, ces néophytes assaillaient de questions les
la récolœ de coton avai t été quasi rayée de la cane. En di rigeants de la Sofitex. Puis. les questions se firent plus rares.
200 1, les paysans n'auraient pas à su bir le cataclysme qui En l'espace de quelques années, ces cultivateurs accédèrent
, .
S annonçaIt. à la maîtrise financière et industrielle de leur outil de travail.
Cene conviction était confortée par l'anieude des Ce qu'ils découvrirent ne les enthousiasma guère. Le pano-
sociétés cotonnières. Fidèles aux règles de bonne gestion, elles rama du marché mondial leur apparaissait dans sa cruelle
avaient vendu à l'avance une panie de leur récolœ. De cene limpidi té. C'est un choc! Le 2 1 novembre 2001, l'Union
manière, elles ava ient évi té la baisse des cours. Les dégâts des producœurs de coton du Burkina Faso lance pour la
avaienr pu être li mités. La récolte entamée, ces précautions première fois un Il appel aux producteurs de co ton d'Afrique
ne suffisaient plus. Il fallait vendre. Les cours avaient amorcé de l'Ouest ». Cosigné par les o rganisations maliennes et béni-
leu r descente aux enfers. Peu impone, il fallait se dépêcher noises, le texte met en cause les effets pervers des subventions
de vendre avant qu'à New York la situation n'empire! américaines et européennes: elles stimulent anificiellement
Fin décembre 200 1, au Mali, au B~ nin, au Burkina Faso, la production et entraînent une surproduct ion et do nc la
en Côte-d' Ivoi re, la moitié de la réco lte était déjà vendue. chute des cours sur le marché mondial. «Nous en arrivo ns
Vendue? Plutôt donnée. bradée à des prix extraordinai- à nous interroger, écrivent les signataires, quant à la volonté
rement bas, sous le prix de revient, amenant une pene de réelle des pays riches de fai re reculer la pauvreté en Afrique.
430 dollars par tonne! Pis encore, aggravant la situation, le Les producteurs de coton d'Afrique de l'Ouest o nt comp tis
dollar se mit à décl iner. Pour chaque dollar, mo ins d'euros. que ce n'est qu'au prix de leurs efforts qu' ils peuvent venir
Pour chaque euro, moins de fran cs CFA. C'e n était fait à bo ut de cette pauvreté. Ils se SO nt m is à la tâche et, au
de l'ultime filet de protection des producteurs africains! moment où ils obtiennenr un no uveau record de production,
En monnaie locale, la baisse des revenus devint insoutenable. voilà que. subitement. les cours du coton s'effondrent. ,.
Avec un prix du coto n si faible, comment finan cer l'achat Qui diable va consulter les sites des producteurs de
des produits agricoles de base? Avec un dollar si bas, coton burkinabés? Les grandes foules d' internautes ne s'y
comment fin ancer la scolarité des enfants? Comment se presse nt pas. Il en faut pl us pour faire trembler la puissante
nourrir? Telles éraient les questions soulevées, dans les cam- Amérique. Les réseaux catholiques de solidarité se mettent
pagnes africaines, par la politique américaine. donc en branle. Ëmus par la menace qui pèse sur les pro-
Les premiers à brandir l'éœndard de la révolte fu rent les ducteurs de coto n africains, quelques prêtres français sonnent
Burkinabés. Rien d'éronnant: c'est au Burkina Faso que la le rappel de leurs contacts européens. Ils font circuler des
filière est la mieux structurée, la mieux gérée, que les paysans textes soul ignant l'iniquité de la situatio n. Au Burkina Faso,
y SOnt le mieux représentés. Ne possèdent-ils pas près du tie rs ils peuvent compter su r la figure emb lématique de François
du capital de la société cownnière nationale depuis 1999 ? Ne Traoré, le président de l'Un ion des producteurs de coton du
détiennent-ils pas dep uis 2000 une large majorité de sièges Burki na Faso. En quelques années, il est devenu un habitué
au conseil de gestion, responsab le du lancement des appels des forums internationaux où, souvent habillé d'un boubou
d'offres? ocre tout de coton, il promène son imposante silhouette.
11 8 1 Commerce inéquirable Comn 1 119

Issu d'une famille de cultivateurs, installée à quatre centS américains sur leurs territo ires. Aucun chef d'État africai n ne
kilomètres à l'ouest de Ouagadougo u, la capitale du pays, peut trai ter un tel marchandage par Je dédain. S'opposer à
François Traoré est à la tête d'une petite explo itation où il ia politique anléricaine de subventions aux producteurs de
subit comme tout le monde les aléas du marché mondial. coro n pourrait s'apparenter à un casu.s belli. Dans la petite
En 2003, il calcule qu'a u niveau où en SO nt les cours mo n· comm unau té des chefs d'État africains, c'est la panique. Le
diaux, son exploitation ne rappo rtera rien mais perdra envi- prés ident sénégalais Wade comme son homologue malien
ron 3300 euros dans l'année. Peu encl in à s'enflammer, Amadou Toumani Touré rechignent à se lance r dans la
encore moins à s'épancher, mais fort de la puissance de son bataille. Côté sénégalais, où la production de coton est
organisatio n et de ses so lides convictions, il est la caution minime, on peut comprendre l'hésitation à prendre des coups
des innombrables organisations humanitai res et organismes pour un bénéfice relativement réduit. Côté malien, cette
de coopération qui Ont trouvé là une grande cause à défendre. prudence est moins co mpréhensible. Le Mali est en effet le
L'appel de François Traoré, l'agitation des ONG, le lobbying principal producteur de coton de la région et il aurait beau-
de Dov Zerah, le président de Dagris, finissent par créer un coup à gagner d'une hausse des prix du coton su r le marché
appel d'air. Les médias co mmencenc à s' intéresser au dossier. mond ial.
Pourtant, de nombreuses embûches se dressent encore
sur la route de ces croisés du COton. Et les obstacles purement Les Brésiliens à la manœuvre
africains ne sont pas les moindres. Si les Européens renâclent
à l' idée de partir en guerre contre les subventions américaines, Finalement, malgré ces réticences, sous la pression des
les Africains aussi. De nombreux dirigeants africains ont dirigeants de leurs sociétés coconnières, de celle des orga·
peur de s'opposer à la puissante Amériq ue, qui multiplie les nisations paysa nn es et de deux orga nisat ions non gouver·
pressions su r eux. Les t tats-Unis ont manifesté une attention nementales, la britan nique Oxfam et Enda Tiers-Monde
croissante au continent noir. Du T chad au golfe de Guinée, - installée à Dakar -, les gouvernements africains fran ch is-
rares SOnt les zones du continent ignorées par la Maison sent le Rubicon. Le Bénin et le Tchad SOnt les premiers à
Blanche, le Département d'ttat ou par les grandes compa- tâter le terrain de la rébellion. Ils s'associent comme « tierce
gnies pét rolières. C'est que l'Afrique a du pétrole. L'Amé- partie» à la plainte déposée par les Brés iliens devant l'OMC
rique s'y intéresse, qui veut réduire sa dépendance à l'égard co ntre les pratiques américai nes. Néophytes de ces procé-
des fournisseurs du golfe Persique. Sous la houlette du dures, sans moyens pour financer l'imervention à l'OMC
président C linton puis de George W. Bush, les t.racs-Unis auprès de laquelle ils sont représentés par des ambassadeurs
développent ainsi un programme, l'AGOA. C'est une loi sur souvem en poste à Bruxelles qui ont aussi dans leur escarcelle
la croissance et les possibilités éco nom iques en Afrique qui diplomatique la France et la Grande-Bretagne, ces deux pays
octroie une série de préférences commerciales aux t.tats africains peuvent apporter de l'eau au moulin des Brési liens,
sélectio nnés par Washington . En co ntrepartie, ces pays doi- so uteni r leur position, l'étayer en livrant des docu ments.
ve nt s'engager à mettre sur pied une économie de marché. Mais, au cas où les arbitres de l'OMC donneraient raiso n à
Ils doivent aussi permettre l'entrée de biens et de capitaux Brasilia, les producteurs béninois et tchadiens n'en profire-
120 1 Commerce inéquitable Coton 1 121

raient pas à coup sûr. Tout au plus pourraient-ils utiliser certe la domination des marchés mondiaux du soja, du jus d'orange,
jurisprudence pour défendre leur propre cause ultérieure- du bétail. Ces affrontements SOnt la clé du succès économique.
mell(. Pour le géant brésilien, le soutie n de ces deux peries Exporter du soja, du bétail ou du cotOn, c'est assurer le déve·
pays africains, éclaireurs d'une zone qui met sur le marché loppement économique et politique de vastes régions,
mondial près de deux fois le volume des exponations brési- confoner le rang du pays sur l'échiquier international. Les
li ennes, es t un renfon de poids. enj eux sont majeurs. Il faut choi sir le terrain de bataille avec
À l'origine concentrés dans les t.tars de Sâo Paulo er du précaution. Engager le fer sur le terrain juridique à Genève,
Parana, dans le sud du pays, les producteurs brésiliens, sou- c'est mobiliser toute la diplomatie brésilienne. Les juristes
vent descendanes d'immigrants allemands ou japonais, SOnt devront décortiquer les textes américains à la virgule près. Les
aJlés défricher les savanes du MatO Grosso. Ces terres, ache- dépenses se chiffreront en millions de dollars avant d'aboutir
tées jadis pour une bouchée de pain par les familles de ces au moindre résultat.
nouveaux pionniers, servaient de rerrain de chasse. Elles sont Alors, Brasilia tente de pousser les Africains sur le devant
vierges. Pourquoi ne pas y faire du. cotOn? Au début, les de la scène, de les instrumentaliser. En avant, vaillants sup-
concurrems étrangers sourient, dubitatifs. Des études som plétifs! Lorsque les producteurs se réunissent en juillet 2002
menées. Les Brésiliens croient à leur bonne émile. SurtOut, à Washington au siège de la Banque mondiale, les diplo-
le prix de la terre au Brésil augmente. Produire du café mates brésiliens font flèche de tout bois. Ils encouragent
ou du soja n'est pas assez rentable. Le coron rapporte plus. leurs homologues africains à se sais ir du dossier. Cependant,
Il s'impose. Les investissements SO nt énormes, les propriétés au Brési l, les producteurs ne se satisfon t pas de demi-mesu res.
gigantesques: l'unité de base est le millier d'hectares! Prin- Ils recrutent eux-mêmes des juristes internationaux, à Wash-
cipaJ producteur de coron du pays, Eduardo Silva Logeman, ingtOn et à Genève, pour bâtir des dossiers solides contre la
patron d'une holding familiale qui donne aussi dans l'agro- politique américaine. Il en coûtera 2 millions de dollars à
alimentaire et dans l'outillage agricole, est à la têce de l'assoc iation brésilienne des producteurs de coton. Mais, en
trente-deux mille hectares de cotOn répanis sur quatre trats sepcembre 2002, Brasilia dépose une requête officielle à
du pays. Ses semblables se comptent par milliers. Résul- Genève contre le gouvernement américain.
tat, en quelques années, les Brésiliens, qui imponaiem leur Encouragés par l'adhésio n croissante à leur cause,
COton, com mencent à l'exponer: en 200 1, 100000 tOnnes stimulés par l'iniüacive brésilienne, les dirigeants africains
de coton soncnr du pays par les grands pons brésiliens. achèvent de déterrer la hache de gue rre. Au mois de
L'objectif est au million de tonnes exponées. mai 2003, quatre pays, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et
L'ttat n'intervient pas, ne subventionn e pas et se montre le Tchad, déposent une . sou missio n » (que le mot convient
très réticent quand ces agro-exponatcurs commencent, à leur mal à la situarion !) au secrétariat de l'OMC à Genève. Ce
tour, à s'irriter de la politique américaine. À Brasilia, co mme n'eS{ pas une plainte qui entraînera une bataille juridique.
à Dakar ou à Bamako, le gouvernement hésite avant de croiser C'est une requête dom on parlera. Les quatre pays deman-
le fer avec \'Vashington. Déjà, Brésiliens et Américains sont dent, exigent la dispa riti on progressive des subventions
engagés dans une guerre économique féroce et sans répit pour versées aux producteurs de coto n en Europe et aux ttaes-
122 1 Commerce inéquirable Coton 1 123

Un is. Conscients des délais de la procédure, ils réclament, étrangères du Burkina Faso Ablassé Ouedraogo. Celui-ci a
en attendam mieux, des indemnités pour co mpenser les l'immense avantage d'avoir occupé le pOSte de directeur
dommages qui leur Ollt été causés. Le président burlcinabé, général adjoint de l'OMe. Les rouages de la procédure n'ont
Blaise Compaoré, se rend à Genève pour donner plus de pas de secret pour lui. Auteur d'un rapport préparatoire à
solennité au moment. Pour la première fois en effet, un la réunion de Ouagadougou, il estime qu'un débat pure-
groupe de pays africains se rebelle contre l'ordre commercial ment politique au sein de l'OMC, initié par la 11 soumis-
inrernational! Pas grand monde n'y prête attention! Les sion ~ remise le mois précédent. prendra des années et
Européens SOnt au mieux indifférents, au pire irrités par n'apportera rien de concret pour les pays africains. Au
la position africaine. Les Français sont très embarrassés. contraire, une plainte en bonne et due forme doit obliga-
Remettre en cause les subventions versées aux producteurs toirement être examinée dans les mois qui suivent son dépôt.
grecs et espagnols, c'est prendre le risque de faire voler en «Six mois » au plus, assure Ablassé Ouedraogo. L'ancien
éclats le fragile équilibre de la politique agricole commune ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso tient à son
alors en pleine renégociatio n à quelques mois de l'arrivée de idée. Dans l'une des salles longues et étroites du complexe
dix nouveaux pays. Pourtant, les Mricains se mobilisent de Ouaga 2000, une quarantaine de participants om pris place.
plus belle et multiplient les réunions. De Cownou à Abidjan, La réunion est précédée d'u n long monologue d'Ablassé
de Lomé à Dakar, peu de capitales échappent au rituel de la Ouedraogo. Autoritaire et manipulateur, ne supportant pas
co ntestation cotonnière. la contradiction, il doit cependant sub ir l'intervention du
Ouagadougou. la capitale du Burkina Faso, a droit à représemant du Comité consultatif international du coton,
son happening au mois de juin 2003. Plusieurs dizaines de le Français Gérald Estur. Travaillant à \'Vashington, au plus
spécialistes se retrouvent au centre de conférence « Ouaga près des lobbies cotonniers américains, il assure qu'une
2000 Il, à la périphérie de la ville. Il y a là, bien sûr, les démarche purement juridique des Africains échouera, que
ministres africains du Commerce ou de l'Agriculture, les les Américains Ont préparé une «défense de fer ». « Ils
commerciaux des sociétés cownnières, formés à l'université démo ntreront », dit-il, qu'en réalité, « ils sont importateurs
de Memphis et revenus au pays vendre le coton pour le nets de coton, que leur politique de soutien favorise la
compte de la compagnie nationale, les représentants des production mondiale ».
producteurs avec à leur tête François Traoré. Et encore Un diplomate suisse, Nicolas Imboden, portera les
d'autres syndicalistes agricoles. Toutes les organisations coups les plus durs à la position d'Ablassé Ouedraogo. À la
internationales concernées som là. Du Comité consultatif tête d'Ideas. association financée par la coopération helvé-
international du coton à la Banque mondiale. Même rOMC tique, Imboden, depuis toujours au cœur de la ba[aille contre
a délégué un porte-parole. Les enjeux som d'importance. les subventions américaines, est à l'origine de la visite à
L'Afrique doit choisir sa stratégie. Deux camps s'affrontent Genève du président burkinabé Blaise Compaoré, quelques
ouvertement. Les partisans d'une action juridique devant semaines plus tôt . Sous ses airs de garçon paisible, il cache
les instances arbitrales de l'Organisation mondiale du une rare force de conviction. Ablassé Ouedraogo en fait
com merce SOnt emmenés par l'ancien ministre des Affaires les frais, lorsque, après une brève interruption de séance,
122 1 Commerce inéquitable Cown 1 123

Unis. Conscients des délais de la procédure. ils réclament, étrangères du Burkina Faso Ablassé Ouedraogo. Celui-ci a
en attendant mieux, des indemnités pour compenser les J'immense avantage d'avo ir occupé le poste de directeur
dommages qui leur Ont été causés. Le président burkinabé, général adjoint de l'OMe. Les rouages de la procédure n'ont
Blaise Compaoré, se rend à Genève pour donner plus de pas de secret pour lui. Auteur d'un rappore préparatoire à
solennité au moment. Pour la première fois en effet, un la réunion de Ouagadougou, il estime qu'u n débat pure-
groupe de pays africains se rebelle conrre l'ordre commercial ment politique au sei n de rOMC, initi é par la te soumis-
international! Pas grand monde n'y prête attention! Les sion,. remise le mois précédent, prendra des années et
Européens SOnt au mieux indifférents. au pire irrités par n'apporeera rien de concret pour les pays africains. Au
la position africaine. Les Français SOnt très embarrassés. co ntraire. une plainte en bonne et due forme doit obliga-
Remettre en cause les subventions versées aux producteurs toirement être examinée dans les mois qui suivent son dépôt.
grecs et espagnols, c'est prendre le risque de faire voler en te Six mois)) au plus, assure Ablassé Ouedraogo. L'ancien

éclats le fragile équilibre de la politique agricole commune ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso tient à son
alors en pleine renégociation à quelques mois de l'arrivée de idée. Dans l'une des salles longues et étroites du comp lexe
dix nouveaux pays. Pourtant, les Africains se mobilisent de Ouaga 2000, une quarantaine de pareicipants Ont pris place.
plus belle et multiplient les réu nions. De Coconou à Abidjan, La réunion est précédée d'un long monologue d 'Ablassé
de Lomé à Dakar, peu de capitales échappent au rituel de la O uedraogo. Autoritaire et manipulateur, ne supportant pas
contestation coronn ière. la contradictio n, il doit cependant subir l'intervention du
Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, a droit à représentant du Comité co nsultatif international du coton,
son happening au mois de juin 2003. Plusieurs dizaines de le Français Gérald Estur. Travaillant à WashingtOn. au plus
spécialistes se retrouvent au centre de conférence te Ouaga près des lobbies cotonniers américain s. il assu re qu'une
2000 " à la périphérie de la ville. Il y a là, bien sûr, les démarche purement juridique des Africains écho uera, que
ministres africains du Commerce ou de l'Agriculture, les les Américains ont préparé une te défense de fer ,.. tt Ils
commerciaux des sociétés coconnières, formés à l'université démontreront)l. dit-il, qu'en réalité, .c ils SO nt importateurs
de Memphis et revenus au pays vendre le coton pour le nets de coton, que leur politique de soutien favorise la
compte de la compagnie nationale, les représentants des production mondiale ».
producteurs avec à leur tête François Traoré. Et encore Un diplomate su isse, Nicolas 1mboden, portera les
d'a utres syndicalistes agricoles. Toutes les organisations coups les pl us durs à la position d'Ablassé Ouedraogo. À la
internationales concernées SOnt là. Du Comité consultatif tête d' ldeas, association financée par la coopération helvé-
international du coron à la Banque mondiale. Même rOM C tique, 1mboden, depuis toujours au cœur de la bataille contre
a délégué un porte-parole. Les enjeux sont d'importance. les subventions américaines, est à l'origine de la visite à
L'Afrique doit choisi r sa stratégie. Deux camps s'affrontent Genève du président burkinabé Blaise Compao ré. quelques
ouvertement. Les partisans d'une action juridique devant semaines plus tÔt. So us ses airs de garçon paisible. il cache
les instances arbitrales de l'O rganisation mondiale du une rare force de co nviction. Ablassé Ouedraogo en fa it
co mmerce SOnt emmenés par l'ancien ministre des Affaires les frais, lorsque, après une brève interruption de séance.
124 1 Commerce inéqui table Coton 1 125

Je diplomate suisse prend la parole. Là où il fallait tendre Cancun, amère victoire ...
l'oreille pour entendre les autres participants ânonner leurs
interventions, la voix est forte, puissante. L'argumentation Nicolas Imboden, le diplomate suisse reconverti dans
est imparable. Imboden démontre, pied à pied, que la J'action non gouvernementaJe, a vu juste. À Cancun , les pays
démarche juridique est vouée à l'échec. « Face à la réglemen- africains prod ucteurs de coron fon t un triomphe. So utenus
tation de l'OMC, vous n'arriverez pas à prouver, assène-c-iJ, par les militants des ONG prése nts sur place, bénéficia nt
que les subventions américaines et européennes SOnt illégaJes. d'un e exceptionnelle couverture médiatique, les mini stres
L'Afrique, maintient Nicolas Im boden, doir porter le fer su r africains réussissent à imposer leu r dossier. En violant les
le plan politique. Elle doit démontrer que ceue politique habitudes qui régissent les négociations internationales de ce
des pays développés ruine l'aide au développement qu 'elle genre, ils transfo rment la réunion de Cancun en happening
apporte par ail1eurs à l'Afrique. ,. Pour Imboden, il importe cotonn ier. Le ministre burkinabé du Co mmerce remet une
de ne pas disperser les effo rts et, surtOut, de ne pas perdre pétition signée par des milliers de paysans de so n pays. Lors
de temps, avant la réunion de Cancun, station balnéaire des co nférences de presse des mi nist res africains, les salles
mexicaine où doit se ten ir une conférence décisive de l'OMe. sont trop exiguës pour recevoir toutes les caméras de télévi-
/( Nous sommes en juin, dic Imboden aux Africains qui sion. L'Afrique cotonnière fait recette.
l'écoutent. La réunion de Cancun est en septembre. Cela fait Du cô té des pays développés, perso nne n'a vu venir le
à peine trois mois pour mobiliser les opinions et les dirigeants coup. Tout le monde est pris par surpri se. On est obligé
occidentaux. Nos chances SOnt minimes, reconnaît Imboden, d'i mproviser. Les Français so nt divisés. Après Cancun, les
mais elles n 'ont jamais été aussi grandes. Ne les gâchons réunions de deb riefi ng à Paris seront orageuses. Au mini stère
pas. ,. de j'Agriculture, on a déjà assez de mal à défendre les paysans
Quand il se rassied, la salle, qui hésitait auparavant sous français à Bruxelles. Toute menace sur les subventions est
les coups de massue de Ouedraogo, a basculé. La messe est une attaque contre la politique agricole commune. Auss i
dire. Ablassé, comme tour le monde l'appelle, a perdu la enrage-t-on de voir les collègues du min istère des Affaires
partie. C'est une évidence. Mais l'homme ne supporte pas étrangères manifester un peu de sympath ie pour ces co ntes-
l'échec. Il se laisse emporter par une des colères qui lui Ont tataires africains. Les hauts fonctionnaires de l'Agriculture
déjà co ûté son poste de ministre des Affaires étrangères. éructent contre les « boy-scouts,. de l'Agence française de
« Nous n'avons pas besoi n de vous, les Blancs », lance-t-il développement. À Paris, au mois d'octobre 2003. l'ambiance
à Nicolas Imboden. /( Il m'a traité de colonialiste! ,. s'étrangle est tOrride. Sur le fond, cependant, l'acco rd est général au
Nico las Imboden, auquel on n'enlèvera pas sa victoire. MaJ- sein de l'administration fran çaise, comme à Bruxelles: les
gré un baroud d'honneur lors de la rédaction du comm u- demandes africaines sont impossibles il satisfaire. Il faut, dou-
niqué final , l'idée d'une plainte africaine devant l'Organisme cement, ramener les brebis égarées vers le berca il qu'elles
de règlement des différends de l'O MC est remise aux n'auraient jamais dû abandonner. Français et Allemands
calendes grecques. avancent main dans la main. En déplacement à Bamako
au MaJi, en octobre 2003, le président Chirac prononce
126 1 Commerce inéquitable ColOn 1 127

quelques-unes des paroles définitives dont il a l'habitude de contestation. « Nous produisons bon marché parce que nous
bercer ses interlocuteurs. « Nous savons, s'exclame-t-il, que sommes pauvres. Et on nous empêche de profiter de cet
les producteurs africains de cOton ne touchent pas le juste atout. » Oui, mais voilà, les Africains ne SOnt plus compé-
prix de leur labeur. Les mécanismes établis notamment par t itifs! Certes, les récol tes n'ont cessé de croître entre 1994
les pays développés producteurs de coton déstabilisent les et 2004. Tous les dirigeants de la régio n en font des gorges
cours, s'indigne-t-il. Les producteu rs sahéliens en SOnt les chaudes. Il s oublient que la qualité a baissé. Engagés dans
premières victimes ... J'ai co nvaincu mes partenaires euro- le combat politique, négligean t la gestion de leurs compa-
péens d'y remédier et nous co mptions sur la conférence de gnies productrices de coton, contrôlant de moins en moins
Canctin pour enregistrer des avancées sur ce point. Cela n'a la qualité de leurs semences et donc de leur coton, laissant
pas été le cas, mais il ne FaU( pas baisser les bras. Plus que de nouveaux cultivateurs sans formation s' improviser pro-
jamais une action volontariste est nécessaire II, conclut le chef ducteurs, les responsables africains n'ont pas vu les progrès
de l'Ëmt français. effectués ailleurs. Malgré le prix dérisoire de la main-d'œuvre
Les Européens SO nt au pied , du mur. À Cancûn, le familiale africaine, les coûtS de production dans la région
diable est sorti de la boîte. Ils SOnt obl igés de faire face aux sont, maintenant, supérieurs à ceux du Brésil. À 50 cents
demandes africaines. Ils commencent par réformer le mode la livre de coton sur le ma rché mondial , les Africains deman-
de subvention des producteurs grecs et espagnols de coton. dent grâce quand les Brés iliens engrangent des bén éfices. Le
Plusieurs mois d'i ntense travail, à Paris et à Bruxelles, abou- coton africain est, désormais, 20 % plus cher que so n
tissent à la mise sur pied d'un partenariat euro-africain sur concurrent brésilien. Et, une nouvelle fois, la situation sur
le coton. Cette initiative est présentée début juillet 2004 le marché des changes rend leur position encore plus difficile.
lors d'une réunion à Paris. Le commissaire européen Pascal Fin 2004, alors que la récolte 2004-2005 doit être commer-
Lamy, les ministres français et hollandais de la Coopération cialisée, le dollar subit une décote de 30 % par rapport à
insistenr sur la volonté européenne d'accorder un soutien l'euro et donc au franc CFA. Les pertes totales de la fili ère
structurel aux producteurs de coton africai ns. Il faut que les en Afrique de l'Ouest et centrale so nt est imées à 300 millions
Africains puissent développer, moderniser leur système de d'euros. Ni les paysans, ni les sociétés cotonnières, ni les
production. Les Européens veulent aussi les aider à organiser Ërats producteurs ne peuvent su pporter un tel déficit. « On
une concertation régionale, pour être plus fortS face au crève », co nstate Ibrahim Malloum, conscient de la situation
marché mondial. insoutenable de la filière.
Mais l'Afrique a pris du retard. Convaincus que le seul
problème est celui des subventions, les gouvernements afri- Épilogue
cains n'ont pas déterminé les schémas de développement
qu i permettraient la m ise en œuvre des aides européennes. L1 situation des producteurs de coton africains est
Surtout, leur principal argument ne tient plus. En 200 1 d 'autan t plus insoutenable que les espoirs nés lors du sommet
encore, leurs coûtS de producrion éraient largement infé- de Cancun, en septembre 2003, s'envolent rapidement.
rieurs à ceux des concurrentS. C'émit le fond ement de la Moins d'un an plus tard , en juillet 2004, l'OMe se réunit
128 1 Commerce inéquitable

à Genève. Les ministres du Commerce SOnt à la recherche


d'un compromis qui permette de poursuivre les négociarions
commerciales internationales. Les ONG ne sont pas là.
Les médias sont moins nombreux. Le 31 juillet, la question
est réglée. Le problème des subventions américaines et euro-
péennes aux producteurs de coton ne sera pas traité à parr,
comme l'exigeait l'Afrique. Ce sera un dossier parmi mille
autres. On le négociera, des années durant. On troquera un
peu moins de subventions sur le coton contre un peu moins 4.
de ci ou de ça. Les Africains devront vivre encore longtemps
avec les subvenrions. Pendant ce temps, à Brasilia, on sable
le champagne de la victoire. Les Brésiliens ont obtenu la RIZ
condamnation des subventions américaines. Washington
a fait appel et sera obligé, tôt ou ta;d, de leur offrir quelques
compensations. Ils savent que la réélection de George
W Bush ne facilitera pas leur combat et qu'ils devront (( Le riz, ce n'est pas pour manger, c'est pour vendre. ))
attendre quelques années pour qu'à Washington, le Congrès Voilà ce que s'entendit répondre, un beau jour de 1980, un
bouleverse la donne cotonnière américaine. Entre-temps, jeune trader parisien que so n patron, installé à New York,
dans les plaines du Mato Grosso, la production aura continué appelait quotidiennement par téléphone. Le jeune homme
à augmenter. Les producteurs brés iliens et leurs milliers venait d'informer so n puissant interlocuteur qu'un cargo de
d'hectares de coton, de soja, de mais, de café peuvent riz, acheté et vendu par ses soins, arrivait au large des côtes
patienter. Les cultivateurs africains et leurs quelques hectares africaines à l'heure dite. Mais, dans les soutes mal réfrigérées
ne le peuvent pas. D'échecs politiques en échecs écono mi- où, quand elles SOnt mal surveillées par l'équipage, la tempé-
ques, ils sont voués à la disparition. rature peur monter jusqu 'à 70 oC, la ca rgaison avait pris un
sé rieux coup de chaud. Quelques sacs probablement en mau-
vais état étaient passés inaperçus à l'embarquement. Ils avaient
contaminé l'ensemble du chargement. Le riz était infesté de
vermine. Il y avait autant de (( viande)) que de céréales.
Crainte, la réponse se fit an endre. Le silence sembla durer des
heures; puis, le grand manitou lâcha ces mots: « Le riz, ce
n'est pas pour manger, c'est pour vendre. )) A Paris, ce fur un
peu le soulagement: pas de critiques, pas de remontrances.
Seulement ce commentaire laconique. Que voulait-i l bien
dire? Que voulait-il bien dire, sino n qu'en affaires, il y a
130 1 Commerce inéquitable Riz 1 13 1

toujours une solution. Que l'esse ntiel n'est pas de livrer la lancé un embargo inrernational puisque ces pierres ont financé
marchandise en bon état mais de se faire payer. À chacun, l'effort de guerre des factions en présence. Plus curieux encore,
ensuire, de se débrouiller avec son paquet d'ennuis. Aux tra- Taddjedine revend ses cargaisons de riz à perte, moins cher
ders de fournir le riz. Aux acheteurs, aux convoyeurs, aux qu'il ne les a achetées. C'est un mécanisme de blanchiment
assureurs de s'arranger d'un e marchandise en mauvais état. Le assez classique. L' important est de revendre la marchandise
rrader doit être sans pidé avec les fourni sseurs et les clients. quel qu'en soit le prix pour récupérer des fonds dont l'origine
N 'a-t-on pas coutume de dire que, dans le riz, les seuls à gagner sera dorénavant officiellement propre ».
f(

leur vie som ceux qui chargenr le bateau, l'assurent et, enfin , Tour cela sent si mauvais que les principaux armateurs
ceux qui prêtenr l'argent aux précédents: les banquiers? intern ationaux, spécialisés dans le transport du riz, refusent
Dans son genre, bi en des années plus tard, Kassim Tad- de rravailler avec Taddjedine et sa holding anversoise, la
dj edine aurait pu formul er une remarque du même genre, en Soafrimex. Bien sûr, pendant des mois, le petit monde du
la faisant évoluer: Le riz, aurait-il pu dire, ce n'est pas pour
f( négoce du riz a observé l'essor des affaires de Taddjedine en
vendre, c'est pour blanchir. » Au mois de juin 2003, les portes silence. En silence, ces commerçants se SOnt inquiétés de ses
de la prison d'Anvers se referment sur cet homme d'affaires agissements. Ils n'évoquent son nom qu'à mots couverts. Le
d'origine libanaise. En quelques années, parti d'une petite sujet leur semble particulièrement sensible, explosif même.
échoppe d 'épicier à Luanda, la capitale angolaise, il a fait une 1( C'est très dangereux d'en parler », explique-t-on. En Bel-
percée très remarquée, ct jugée tout aussi mystérieuse, sur le gique, paniqué, un des anciens collaborateurs de Taddjedine
marché du riz africain. Dès 2002, il figure au hic-parade des interrompt la conversation téléphon ique dès que le nom de
dix principaux fournisseurs de riz de la rone subsaharienne, son ex-patro n est prononcé. Interpol ne limite d'ailleurs pas
avec des livraisons approchant les trois cent mille tonnes. ses interventions aux entreprises africaines de Taddjed ine. Le
Taddjedin e a l' une de ses principales têtes de pOnt en Répu- siège anversois de la holding, Soafrim ex, est perquisitionné.
blique démocratique du Congo, à Kinshasa. Au mois de L'épouse de Kass im Taddjedine et un comptable so nt incar-
mai 2003, le siège de la filiale locale. Congo Futur, est per- cérés. Dans les locaux désertés de l'emreprise, les téléphones
quisitionné sur ordre d' Interpol, et l'entrepôt fermé pendant sonnent dans le vide. Taddjedine se livrera à la police une
quelques jours. Le même scénario se produit à Maputo, au semaine plus tard. Les charges qui pèsent contre lui sont
Mozambique, où Taddj edine est également implanté. Outre lourdes: faux en écriture, fraude fiscale, recel, blanchiment.
le Mozambique, le Congo et l'Angola, le mystérieux commer- organisation criminelle. Ses comptes bancaires sont gelés.
çant libanais est très actif dans des pays désertés par les Pourtant, malgré ces chefs d'i nculpation, il est libéré quelques
entreprises traditionnelles de négoce inrernational du riz: la mois plus tard et reprend ses activités depuis le Liban. Mais,
Sierra Leone ou le Liberia, il ya encore peu de temps ravagés pour touS les professionnels du négoce du riz, la lo ngueur
par les guerres civiles, et où l'État de droit a bien du mal à êrre de l'enquête menée par Interpol, deux ans au (Otal, n'a
réinstauré. So uvent, dans ces pays où les liquidités so nt den rée qu'une raison: Taddjedine ne blanchissait pas de capitaux,
rare, Taddjedine importe du riz et exporte des di amants. Des il ne trafiquait pas les diamants du Liberia et de la Sierra
cailloux contre lesquels l'Organisation des Natio ns unies a Leone pour son compte propre mais pour celui du réseau
132 1 Commerce inéquimble Riz 1 133

terroriste aJ-Qaida. L'accusat ion est grave. Mais ce n'est pas international. Des interpellations avaient même eu lieu, en
la seule fois que l'on retrouve le marché du riz en Afrique rel ation étroite avec les services américains de la CIA. Mais les
mêlé au nom de l'o rganisation de Ben Laden. personnes interrogées avaient été lavées de tout soupço n. ,. En
d'autres termes, le présidem malgache démentait toute
Madagascar blancltit aussi.. . immixtion de Ben Laden et de ses affidés sur le territoire de
la Grande lie. Il écartait par la même occasion, d'un revers de
Une autre affaire avait éclaté deux ans plus tôt à Mada- main, les accusations de maJversations liées au co mmerce du
gascar. Quelques semaines avant les attentats du Il sep- riz dans so n pays. Il était pourtam de notoriété publique que
tembre 2001 à New York, une agence de presse indienne plusieurs sociétés ayant pignon sur rue à Antananarivo, et
affirmait que les réseaux Ben Laden utilisaien t le co mmerce livrant un e moyenne de cent vingt mille à cent cinquante
du riz à Madagascar pour des opéraüons de blanchiment. mille tOnnes de riz par an, grâce aux co ntacts avec l'exportateur
Sans con firm er les informations venues d'Inde, le secrétaire pakistanais Hassan Ali, utilisaient des procédés assez grossiers
d't.tat malgache à la Sécurité publiql}e con fiait à la Remit de pour capter le marché malgache et pour frauder les douanes.
l'od an Indien , journallocaJ , combien il était surpris d'avoir Prix à la tonne inférieurs de 5 à 6 doll ars à ceux de la concur-
vu les ventes de riz exploser dans le pays en peu de temps. rence, alors que la plupan des cargaiso ns livrées à Madagascar
Surprise d'autant plus grande que, de notoriété publique, provenaient des mêmes origines; sacs pesant quarante-huit
beaucoup de ces ventes se faisaient à perte, certains impor- kilos au lieu des ci nquante habituels, ce qui facilitait la baisse
tateurs vendant le riz sous le prix d'achat. Ëlément aggravant, des prix de vente au détail ; fournirure d'un riz de qualité
ces opérateurs, à l'origine du boom des importations malga- inférieure à ce qui était annoncé sur les documents officiels.
ches en 2001, n'avaient auparavant, pour la plupan, jamais De se mblables affaires Ont éclaté, partout en Mrique,
acheté un grain de riz. Confortant la thèse selon laquelle Ben où le commerce du riz échappe aux struccures commerciales
Laden n'était pas étranger à ces affaires, beaucoup d'e ntre traditionnelles, aux grandes compagn ies multinationales, aux
eux étaient d'o rigine pakistanaise, ou avaient des liens étroits sociétés de négoce, dont les prédécesseurs, déjà au début
avec ce pays. Et l'on connait la solidité de l'implantation des du XVII' siècle, géraient les flux co mmerciaux internatio-
réseaux aJ-Qaida dans ce grand pays musulman. naux. Des co mmerçants d'origine indienne ou pakistanaise
La révélaüon de ces éléments, sur les antennes de RFI, placent des parents dans les pOrtS africains. Les ventes se font
deux semaines à peine après les attentats contre les tours directement des exportateurs aux grossistes et parfois même
du \Vorld Trade Center et contre le Pentago ne, provoqua un aux détaillants africains. Pour surveiller le déchargement d'un
branle-bas de combat dans la capitale malgache. La presse cargo de riz, pour faire face à la myriade de dockers qui
locale en fit sa une. Le président Didier Ratsiraka, encore débarquem les sacs, pour s'ass urer que route la marchandise
au pouvoir à cene époque, repoussa de vingt-quatre heures atterrit bien dans les entrepôts et qu'el le est payée par les
une co nférence de presse programmée de longue date. Le len- acheteurs, rien de mieux qu'un fils ou qu'un neveu en qui
demain , il présenta sa défense: .. Oui, on avait bien suspecté on aura toure confiance. Cette émergence d'une éco nomie
des liens entre le négoce du riz à Madagascar et le terrorisme capitaJisre familiaJe international e renforce aussi le caractère
134 1 Commerce inéquitable

hermétique et opaque du com merce du riz. L'affaire Soa~ qu'ils confient leu rs démêlés avec un acheteur ou relatent
frimex esr emblématique des dérives auxquelles s'expose ce leur premier contrat sur le marché mondial du riz.
marché. Cependant, au débuc des années 2000, les familles L'un d'entre eux remonte le temps jusqu'à la fin
asiariques opèrent essentiellement sur la côre est du continent des années 1970. D'origine français e, une petite vingtaine
africain. Du Pakistan ou de l'Inde jusqu'à Mombasa, grand d'années, et aucun diplôme en poche, le hasard lui fit ren-
port kenyan, la distance est minime. Les coûtS SOnt moindres. co ntrer un marchand sud-africain. Le vo ilà découvram cha~
En revanche, la côte ouest~africain e est encore sous la coupe cu ne des facenes de ce métier, du choix de la marchandise à
des grands fauves, les compagnies internarionales de négoce. l'expéd ition en passant par la fi xation du prix. Peu à peu, le
Quelques~unes, de plus en plus rares, om leur siège à Paris. métier rentre. Recruté par une multinationale du commerce
Une autre à Hong Kong. Une nouvelle venue est américaine. céréalier, il se voi t enfin confier l'exécution d'u n contrat. Il est
Leur capitale est Genève, en Suisse. jeune et mince, rapide et audacieux. À vingt-trois ans, l'âge
Attirées par des taux d' impos ition relarivemem faibles ou certains so rtent à peine des écoles de co mmerce, lui est déjà
et par la possibilité de faire de l'argent en route tranquillité, à la manœuvre. Le chargement de riz qu'il a acheté et revendu
doit arriver sur le port de Coro nou. Pendanr trois jours et trois
la plupart des sociétés de négoce qui comptent sur le marché
nuits, immob ile, anxieux, le nez au vent et les yeux rivés sur
inrernational - pas plus d'une dizaine - Ont él u domicile sur
l'horizon, ce Rastignac du marché du riz anendra que le cargo
les rives du lac Léman. Elles empl oient une vingtaine de sala~
pointe sa proue au-dess us des Aots. L'enjeu est d'importance.
riés au maximum. Dirigeants ou simples traders, ce SO nt pour
Un cargo de 10 000 tonnes de riz vauc la bagatelle d'une ving-
la majorité des quadragénaires. Ils SOnt français, britanniques
taine de millions de dollars. Alors, une fois le cargo à quai , le
ou pakistanais, er s'expriment indifféremment dans la langue jeune homme se préci pite à bord, inspecte la cargaison, vérifie
de Molière ou dans celle de Shakespeare, avec so uvent si peu son bon érat, harcèle les dockers qui décharge nt le cargo:
d'accem que seul leur patronyme renseigne sur leur lieu aucun sac ne doit être percé. Dans la fourmilière de ce pOrt
de naissance. Avec déjà une vingraine d'années dans les eaux africain, il faut éviter les vols et petits larcins. Vingt ans après,
turbulentes du commerce internarional, ce sont de vieux ce souvenir le fait sourire. C'est devenu de la routine. Sauf
briscards rompus à touces les ficelles, à routes les entour- exception, l'idée ne viendrait pas à ce rrader, désormais che-
loupes, à touces les bagarres pour emporter un marché ou vronné, d'aller surveiller le débarquemenr d'un cargo. Co mme
faire baisser un prix d'achat chez le fournisseur. Prêts à sauter lui, tous les traders installés derrière leurs écrans d'ordinateur,
dans un avion pour boucler une affaire, ils so nt cependant sur les bords du lac Léman à Genève, ont appris l'importance
beauco up plus sédenraires que leurs aînés: le réléphone et du bateau sans lequel rien ne peut se faire.
Internet évitent bien des voyages. Ils gagnent confortable-
ment leur vie. Le tem ps des golden boys roulant en Ferrari, Pas de riz sans bateaux
un cigare au bec et une jolie blonde au bras, est, malgré toUC,
terminé depuis longtemps. Désormais, plus que jamais, C'est pourquoi, au printem ps 2002, tout ce petit
« trader» rime avec« discrétion ». Ce n'est jamais sans réserve monde a les yeux tournés vers l'océan Indien. Au beau
136 1 Commerce inéquitable Ilj, 1 137

milieu des flots, à mi-parcours emre la Chine quinée en des côteS ouest-africaines et qui, de Coto nou à Abidjan, de
novembre 2001 et les côtes africaines qui sont sa destination Dakar à Lomé, proposeront leur marchandise aux importa-
finale, un cargo chargé de 22000 connes de riz prend feu. teurs locaux. À Genève, la concurrence de Rustal Trading
L'incendie a démarré dans la salle des machines et s'est pro- tente tant bien que mal de suivre, déchargement après
pagé à l'ensemble du bâtimem. Le château arrière est CO[a- déchargement, mouvement d'hélice après mouvement
lemem détruiL Les grues du bord sont paralysées. L'alerte d'hélice, les allées et venues de cene marchandise. Où qu'elle
donnée, l'équipage est évacué, et le navire dérive pendant aille, elle ne pourra se vendre sans une décote. Les négociants
quatre jours en plein océan Indien, survolé de temps à autre genevois font le même calcul que les importateurs mozam-
par les appareils de l'US Navy basés à Diego Garcia, non bicains: où qu'ils soient débarqués, ces sacs de riz bon
loin de là. Puis. le feu éteint, le Lissom est remorqué sur marché fetont immanquableme nt baisser les prix. Il importe
2000 milles marins, jusqu'au pOrt le plus proche: Mapuco, donc, avant [Out, de les traquer, de prévenir les acheteurs,
au Mozambique, où l'arrivée de ce chargement imprévu pro- de gêner au maximum la venre de ces milliers de tonnes de
voque un branle-bas de combat. Les importateurs locaux ne riz, inidalement chargés dans un port chinois à bord du
veulent pas entendre parler du déchargem ent sur place de Lissom. Paradoxalement, les moins inquiets sont les dirigeants
ces 22 000 tonnes! Encore moins de leur vente au Mozam- de Rustal Trading. Le risque financie r est couvert par l'assu-
bique! Inévitablement, cet affiux subit de marchandises ferait rance. Et le Lissom n'est que l'un des quarante à cinquante
chuter les prix sur le marché national. Malgré les difficultés cargos que la firme genevo ise expédie, tous les ans, vers
de ravitaillement que connaît le pays, le gouvernement l'Afrique. Perdre le cargo, ce ne serait donc perdre que 2 %
mozambicain obtempère et interdit la vente sur le marché de la marchandise annuelle. L'impact sur le chiffre d'affaires
local. Le riz est alors transféré sur un autre navire. À dos ne peut être que limité. Cela fait panie des risques du métier.
d'hommes, à raison de 750 tonnes par jour, il faut presque La plupart des navires affrétés pour transporter du
un mois pour transborder les sacs. Pas touS cependant, car riz sont d'aill eurs souvent à la limite de la flottaison. Ce
le cargo est, en partie, pillé par une population affamée, et sont de vieux rafiots brinquebalams, de plus de vingt ans
qui n'est pas très regardante sur la qualité de la denrée. Car, d'âge, rouillés, dont la peinture s'écaille. Les capitaines n'ont
malgré les affirmations du propriétaire du chargement, la qu'un souvenir lointain de la dernière mise en cale sèche de
société Rustal Trad ing de Genève, le riz est bel et bien leur bateau. Car transporter du riz, cela ne paie pas! La
endommagé. Stocké pendant de longues semain es à fond de rotation prend des mois et des mois. Il faut d'abord charger
cale, il sent le brûlé et est à peine propre à la consom mation à Bangkok, H ano i ou au large de Rangoon. Avec un peu de
humaine. chance, les sacs de riz attendent à quai et les coolies SOnt là,
Voilà pourtant ces milliers de [Onnes de riz, ces dizaines en file indienne, prêts au travail. Mais il ya souvent du recard
de milliers de sacs rechargés à bord d'un autre cargo qui fait à l'embarquement et ce sont des frais supplémentaires. Puis
route vers l'Afrique du Sud. À Durban, no uveau transbo r- le chargement des sacs est long. Plus longs encore, la traversée
dement. Cette fois-ci, ce qui reste de la cargaison est réparti de l'océan Indien vers les côtes africai nes, le contournement
à bord de deux navires qui iront faire du cabotage le long par le cap de Bonne-Espérance et la remontée, pOrt après
138 1 Commerce inéqui[able Riz 139

port, de la côre ouesr, ot'! se fair un bon quart du commerce tel nom d'usage, hérité d'un personnage de Balzac, il faut
mondial du riz. Bien pis, la destination finale exacte n'est avoir de l'emregent et du bagour, de l'autorité et du culot.
souvem connue qu'au cours de la navigation, en fonction Sinon, on frise le ridicule. Ce n'est pas le cas de Chabert.
des ordres d'achats reçus par les imermédiaires qui om affrété L'homme a de l'influence, de la culture et de l'imelligence
le cargo. Enfin, le déchargemem est parfois soumis à quelques à revendre. Il déguise rour cela sous une mauvaise humeur
impondérables. En avril 2003, les douanes nigérianes, à permanente. Sa rudesse dans les affaires, la grossièreté cal-
Lagos, bloquem les arrivages de riz un mois duram. Un mois culée et la violence de son langage ont fait rougir tous ceux,
pendam lequel une vingtaine de cargos, leurs équ ipages et nombreux, qui l'om côtoyé pendant plusieurs décennies.
leurs chargemems devrom patiemer au large. Un mois pen- Né peu avant la Seconde Guerre mondiale, Cha ben
dam lequel les imponateurs devrom payer l'affrètemem des s'est officiellement reti ré du grand jeu du commerce mondial
cargos. Une addition su pplémemaire de 240 000 dollars par en l'an 2000. Pourtant, en juillet 2004, de so n petit bureau
navire. Les douanes nigérianes ont détecté une vaste fraude. des beaux quartiers parisiens, il continue malgré tour à tra-
Les imponareurs minoraiem systématiquemem le prix de vailler. Au téléphone, il s'inquiète de la difficulté à obtenir
leur riz dans les déclarations d'imponation pour réduire les le paiemem d'un chargement de 1 000 tonnes de riz arrivé
prélèvements douaniers. Finalement, après quarre semaines à Alger depuis quelques jours. Une erreur d'écriture s'est
de palabres, les imponateurs serom contraims d'accepter des glissée dans un document. Les banques refusent de régler la
redressements importants, l'un d'emre eux jusqu'à 10 mil- lettre de crédit. Er 1000 tonnes de riz, ce n'est pas rien:
lions de dollars, pour pouvoir débarquer leur demi-million environ 220 000 dollars. Peu de chose pourtant en compa-
de tonnes de riz. raison du million de tonnes que le Chabert de la grande
époque avait l'habitude d'achercr et de vendre. Qu'il est
Chabert invente le • fiz flottant » difficile de décrocher quand on a voué sa vie à saurer d'un
avion à l'aurre, d'un cominent à l'autre, d'un palais officiel
Cette incertitude quant aux délais de déchargemem à l'autre, signant contrat sur co ntrat, brassant des millions
des cargaisons de riz dans les pons africains, le cabotage de dollars ! Naguère assis sur un pactole, il est aujourd'hui à
auquel so nt obligés de se livrer les capitaines de ces navires la recherche d'un paradis perdu. C'est ce qui fait son charme.
s'expliquent par la nature très paniculière du commerce Sous la rudesse du personnage, sous le cynisme, sous la nos-
imernational du riz. sunout vers l'Afrique. La plupart des talgie de l'homme d'âge avancé pour le beau gosse qu'il fut,
chargements ne so m en effet pas vendus au moment de percent une faiblesse et une fragilité qui lui évi tent les juge-
leur embarquement. Quand les coolies vietnamiens chargent ments trop sévères de ses pairs. « C'est un fou génial )), dit
les sacs, le négociant genevois n'est pas sûr de la veme. C'est l' un d'entre eux. Un fou génial qui a imaginé le commerce
ce qu'on appelle du « riz flottam ». Une trouvaille qui international du riz tel qu'il est aujou rd'hui. «Le riz Aottant,
remome aux années 1970, et dom la paternité reviem à l'un c'est moi qui l'ai inventé ,), revendique d'ailleurs l'intéressé.
de ceux que les professionnels du riz considèrem unanime- Rien ne l'y prédestinait. Né dans un milieu modeste,
ment comme une légende vivante: Boris Chabert. Avec un docteur en droit, condisciple de Michel Rocard et de Jacq ues
140 1 Commerce inéquitable Ri, 1 141

Chirac à Sciences· Po, la voie semble toure tracée: l'Ëcole Les années 1970 marquent un tournant avec l'irruption
nationale d'ad ministration. Il a beau réussir le concours, il du co ntinent africain sur le marché du riz. Le riz a été
s'arrête là et fait un grand bras d'honneur à l'école dont est implanré en Afrique de l'Ouest par les co lonisateurs français.
issue une bonne partie de l'élite française. Pas question On l'y cultive. On l'y importe. Entre l' Indochine et l'Afrique
de devenir fon ctionnaire! Pas question non plus de ft faire occidentale française, c'est un petit marché intérieur
l'économiste )l. Encore moins l'avocat! Embauché chez IBM, qui fonctionne d'abord de colonie à colonie. Les tirailleurs
il ne tarde pas à s'ennuyer. Surtour, la rémunération ne le sénégalais et autres soldats donnés par l'Afrique à la patrie
satisfait guère. Un ami le fait entrer chez Continental Grain, française ramènent des guerres d'Indochine le goût de cet
l'une des multinationales du négoce des céréales fondée à la aliment. Les consom mateurs africains préfèrem le riz thaï-
fin du XIX' siècle. Voilà Chabert au Canada, à Win nipeg, où landais ou chinois à celui produit localement. L'urba nisation
il est responsable d' une station d'achat de blé. Les années croissante du continent accélère la demande. En ville, il est
passent, les emreprises aussi. Les céréales occupent le plus plus facile de cui re du riz que du millet ou du sorgho. Les
clair de son temps. Partour, le riz e,st considéré comme une cultures locales suffisent, un temps, à répondre à la demande.
denrée mineure. ft O n prenait les jeunes cons ou les vieux un Bien vice, cependant, elles sont dépassées. Comme en Côte-
peu amortis, on les mettait dans un coin et on leur disait: d'Ivoire, l'agriculture est orientée vers l'exportation, non vers
"Occupe-toi du riz." Person ne ne s'y intéresse vraiment.
)1 la satisfaction des besoins alimentaires. De plus, bien sou-
C'est que le commerce international du riz est une vent, les problèmes d' infrastructures privent les productions
nouveauté. Entre les deux guerres mondiales, 5 millions de locales de toute compétitivité. Une tonne de riz débarquée
tonnes seulement SOnt échangés, pour l'essentiel entre pays par cargo transocéanique dans le port de Dakar est moins
asiatiques. 20 % partent vers l'Europe. Ce négoce est aux chère que celle acheminée de l'autre bout du pays à bord
mains de quelques grandes compagnies coloniales qui s'effon· de camions aux moteurs crachotants sur des pistes parfois
drent pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Ëtats·Unis infranchissables. L'explosion des importations africaines de
voient s'évanouir leurs clients étrangers. Pour soutenir la riz s'explique par des faneurs structurels mais aussi par le
production, le gouvernement fédéral subventionne les choix de la facil ité. II est plus facile de prélever l'impôt sur
rizières. Entre 1940 et 1945, la récolte de riz aux Ëtats-Unis quelques compagnies internationales ayant pignon su r rue,
double. En 1946, les affaires reprennent timidement. 2 mil- quand leur marchandise SOrt du bateau ec est aisément sai·
lions de tonnes de riz seulement font l'objet de contrats sissab le, que de collecter quelques centaines de francs CFA
internationaux. Et la machine met un temps fou à repartir. auprès de petits producteurs. Importer du riz en quantité,
Il faut attendre les an nées 1970 pour retrouver le niveau c'est donc aussi remplir les caisses de l'.ttac.
d'avant·guerre: 5 millions de to nnes. Pendant cerre longue Dans ce contexte, Chabert sent qu'une place est à
période de léthargie du marché international du riz, deux prendre, qu'en mettant le riz au cœur de l'activité, il y a de
pays, la Thaïlande et la Birmanie, fournissent l'essentiel des l'argent à gagner. À la fin des an nées 1960, Go ldschmidt, la
besoins. La Corée et les pays de la péninsule indochinoise compagnie parisienne dont il est un des ténors, exporte auss i
SOnt élim inés en raison des conflits qui les divisent. du cacao et du café africains pour les vendre aux Européens.
142 1 Commerce inéquitable R;, 1 143

Chabert est multicarte. À ce [Ître, il connaît [Ous les dirigeants fois, j'ai parlé pendant quatre heures. Le ministre m'a dit
africains. Il est le seul. Il dispose aussi d'un quasi-monopole merci et est parti. J'ai demandé quand aurait lieu l'échange
sur le marché africain du riz. La vingtaine de cargos qui trans- de points de vue. On m'a répondu qu' il venait de se dérou-
portent alors du riz autour du monde som les siens. Chabert 1er! )1

est le premier à comprendre que fournir du riz aux organisa- Chabert est estomaqué. Les informarions qu'il livre ne
tions imernationales d'aide humanitaire peut être très rému- SOnt pas payées en espèces sonnantes er trébuchantes. Pas
nérateur. Je me suis vite rend u co mpte, dit-il, qu'il y avait
1(
ingrat - il est leur plus gros acheteur de riz - les Chi nois lui
plus d'argent à gagner dans le riz que dans le café ou dans le co nsentenr, quand même, des ristournes intéressantes. La
cacao. Vendre 500 [Onnes de café prenait une heure. Dans le tonne de riz lui est vendue moins cher qu'à la concurrence.
même laps de temps, on vendait 12 000 [Onnes de riz. ~ Et Cela permet de trouver des marchés plus facilement et
puis un autre aspect séd uit Boris Chabert. « Les Européens d'engranger des marges plus confortables. SurtOut, cela fac i-
éraient des acheteurs très difficiles. Ils pinaillaient sur la qua- li te la prise de risques. Car Chabert achète « à découvert »,
li té, ils regardaient tOut. En gros, .ils faisaient leur boulot c'est-à-dire sans client assuré. Il y est obligé par la nécess ité
d'importateur. li C hez les AFricains, rien de pareil! Le laxisme abso lue d'anticiper: « Je pense que le Brésil va avoir beso in
est généralisé. Les acheteurs ne so nt pas des entrepreneurs mais de 100 000 (Onnes. Je les achète aux C hinois ou aux Pakis-
des fonctionnaires placés à la tête des entrep rises publiques. À tanais parce que je suis haussier, parce que je pense que le
peine savent-ils Faire un bilan! Encore moins la différence chargement vaudra plus cher dès que les Brésiliens se met-
entre un riz haut de gamme et un riz bas de gamme. tront en quête de ces volumes-là. li Souvent les prévisions se
Chabert fait donc le grand saut. Le 1cr janvier 1970, il révèlent fondées. Souvent aussi, les Brésiliens ou les Ivoiriens
installe sa nouvelle société. Action S.A. au 82 de J'aven ue
1( )1 ne répondent pas à ses attentes. Cependant, C habert est
Marceau dans le IGt arrond issement de Paris. Il n'a pas un homme d'affaires. Il lui faut des clients mais également des
sou devant lui. Mais une renommée internationale dans so n fournisseurs fidèles. Les clients font défauc ? Ils ne SOnt pas là
secteu r et une cote de confiance inégalée. Ne se flatte-t-i1 pas où il les attendait? Qu'à cela ne [Îenne. L'embarquement
d'avoir été pendant douze ans le conseiller du gouvernement des 100 000 tonnes de riz doit, malgré (Our, se fa ire. Le cargo
chinois pour le riz? La Chi ne n'a pas encore atteint le mil- prend donc la mer pendant que Chabert er son équipe
liard d'habitants. Les rizières y occupent les paysans depuis se mettent à la recherche d'acheteurs. Ce .. riz Aottant,. fera
des millénaires. Et il faut aller chercher un Français pour se la fortune de Chabert. C'est ainsi que le «fou géniaJ ~
faire exp liquer le marché mondial du riz! C'est que le monde deviendra pour de longues années le principal marchand de
communiste a besoin d'antennes extérieures. Chabert adresse riz au monde, essentiellement en vendant du riz asia tique
tous les mois un rappo rt sur les échanges internatio naux à aux Africains.
Pélcin. Une fois par an, le min istre chi nois du Co mmerce le En Afrique, plus les années passent, plus le riz es t consi-
reçoit. Les entretiens se déroulent en russe, langue que Cha- déré par les go uvernements locaux co mm e une denrée
bert maîtrise à la perfection. On lui déroule le tapis rouge. stratégique, indispensable à l'alimentation de la popu lation
t( J'y allais pour un échange de points de vue. La première et à la stabi lité politique régionale. Qu'elle vienne à manquer
144 1 Commerce inéquitable Riz 1 145

et d'Abidjan à Dakar planera une menace de diserte, avec daux. Pour Chabert, Palaai et son équipe som des petits
4(

des tro ubles sodaux à la dé. Les organismes publics d'achat cons ». II ne les qualifie jamais autremenc. Entre les deux
doivenc fournir les quamités nécessaires pour remplir sodétés, le combat est sans pitié. Les hommes de Riz et
l'estomac des dtad ins africains et assurer le mai mien de Denrées n'hésitent pas à aller voir les achctcurs pour
l'ordre public. Les dirigeants de ces organismes ne som pas • débiner 1> la marchandise de Chabert. C lément Palacd
très regardants sur la qualité. Ils livrent aux consommateurs trouve un renfort de poids en la personne de Raphaël Totah ,
africains ce qui, ailleurs, est cons idéré comme impropre à la l'homme de Continental Grain en Asie.
consom mation humaine.« On leur donnait ce qu 'on n'aurait Continental est l'une des plus puissances multinatio-
pas donné au bétail", dit un trader en activité dans les
nales céréal ières du moment. Présente sur tous les marchés
années 1970-1980.
depuis un siècle, la société a ses bureaux à New York, Buenos
Les gestionnaires de l'argem public africain confondem
Aires, Paris, et ses entrées partout. D 'origine belge, la famille
aussi leur intérêt et cel ui du pays. Les volumes achetés som
Fribourg, fondatrice de la société, possède des rés idences par-
souvent fo nction des enveloppes sénéreusemem octroyées
ti culières dans les beaux quartiers des grandes capitales - à
par les négodams internationaux. Qu'un besoin personnel
Paris, rue Octave-Feuillet dans le 16~ arrondissement. La puis-
surgisse et un contrat d'importation de riz peut fort bien être
sa nce de Continental est quasi sans limites. En 1963, quand
signé! Les fournisseurs ne so m pas difficiles à trouver. Cha-
le président Ken nedy étudie de poss ibles ventes de céréales
bert et quelques autres se partagent l'Mrique. Un accord a
ainsi éré passé avec Maurice Varsano, patron et fondateur de américaines à j'Union soviétique, les diri geants de Il Co nti »,
Sucden 1. À C habert le riz, à Varsano le sucre ivoirien. Aucun comme on appelle l'entreprise dans le métier, som associés à
des deux n'empiète sur le territoire de l'autre, faure de quoi la réAexion. En 1974, le gouvernement ch inois consent à
une guerre fratridde menacerait les intérêts communs. vendre du riz à Conti, officiellement pour l'exporter vers
Hong Kong. À Pékin, on sait pertinemment que ces charge-
Le riz, c'est Dallas! mems sero nt embarqués sur des ca rgos qui feront route vers
Djakarta. L'Indonésie a alors un beso in criant de riz. Bien que
Bien vire, pourtam, Chabert connait de gros problèmes. les relations entre les deux cap itales n'aient guère co nnu de
Ses adjoints le trahissent. Après trois ans passés à ses côtés, progrès, depuis 1965 et l'assassi nat par les autorités indoné-
quelques-uns de ses collaborateurs s'en VOnt créer Riz et 4( siennes de centaines de militants co mmunistes, souvent
Denrées », qui occupera une place croissame sur le marché cl' origine chinoise, Pékin décide de fermer les yeux sur la des-
africain. La nouvelle co mpagnie est dirigée par Clémem tination finale de ce riz. Continenral devient, en faisant des
Palacci qui n'hésite jamais à se présemer, quel que soit affaires, l'instrument d' un rapprochement politique entre
son interlocureur, co mme « le plus grand trader au monde ». deux grands pays asiatiques. La mulrinationale cn profite ra
Chabert et l'équipe Palacci entretiennenc des rapports gla- po ur fournir d'autres produits agricoles à la Chine commu-
ni ste, avec laquelle, contrairement à ce qu'il croi t, Chabert
1. Voir le chapitre 1 sur le 000, el plu! p:.J.rticuli~rcmeni les p. 24·25. n'est pas le seul à entretenir des co ntacts étroits. Pour Clément
146 1 Commerce inéquirable Riz 1 147

Palacci. avo ir la carte Conrin emal dans son jeu est un atour Peu à peu, les politiques très volonta ristes des pouvoirs en
maître. place débouchent sur des excédents. En Ch ine o u en lnde,
En unissant leurs forces, en jouant sur les marchés asia- ces énormes tonnages SOnt stockés d'une année sur l'autre
t ique et africain . Palacci et Totah peuvent déplacer de très pour parer au moindre problème, pour faire face à une mau-
gros volumes. C'est un avamage commercial indéniable. Ils vaise récolte, à une catastrophe climatique. Quand, faute de
peuvent moduler les prix, réduire les coûts, en un mot, dicter place, il faut vider les silos, on se réso ut à exporte r. En
leur loi au marché. Et surtOut à Boris Chabert. Ils lui coupem Tha'L lande ou au Viemam, au contrai re, c'est une industrie
ainsi l'herbe sous le pied. Disposant d'un quasi-monopole exportatrice qui se met en place. Les politiques de soutien
sur la côte o uest-afri cain e, C habert croyait po uvoir, éternel- visem à répondre il la demande locale et auss i à dégager des
lement, se permettre d'achecer cher et de revendre enco re surplus destinés aux marchés extérieu rs.
plus cher. Il fi xe un prix plan cher, élevé, que les fourni sseurs
renâclem, par la suite, à réduire pour d'autres clien ts, moins Le marché des « faux nez )t

fidèles, moins importants. Il élimine ~in si la concurrence. Ce


calcul est réduit il néam par la forte implantation asiatique Officiellement, les accords commerciaux se font d' t.tat
de Continental. La multinationale et ceux que Chabert à t.Ut, les négociants internationaux n'étant que de si mples
appelle « les pet its cons », ses anciens collaborateurs passés à interméd iai res. En réaliré, ils so nt beauco up plus. À Bangkok,
l'ennemi, aurom gai n de cause. Chabert a la bosse d u à Karachi, à Djakarra, la configuration est la même: des
commerce, l' intelligence des situations, le génie des coups. organismes publics, dirigés par des fonctionnaires véreux, se
Il a ouvert la voie, tracé un chemin . Il a compris et enseigné chargent des achats et des ventes, des importatio ns et des
aux autres que le com merce mondial du riz. est une activité expo rrations. fi Tour le monde touchait, co nfie un vieux rou-
à part emière, qu 'o n peut y gagner de l'argent, beaucoup tier, les hauts fon ctionnaires comme les pol itiques .• Plus
d'argenr, si on est prêt il corrompre les élites. Cela ne suffit tard , d'autres systèmes de co rruption se mettent en place. Au
plus. Il faUt désormais parler de puissance à puissance, de Pakistan, par exemple, il est interd it de vendre il des entre-
puissance commerciale à puissance politique. Et, s'il faut prises de négoce international. On ne traire que d 't rat à t.tat,
opérer su r le marché africain , il faut aussi co mmercer en Asie. que de puissance publique à puissance publique. Ce n'est
Il est impossible d'ignorer les plus gros importateurs de riz. pas ce qui arrêtera les acheteu rs internatio naux. Plutôt que
de la planète, les Philippins ou les Indonésiens, quand on de renoncer à des affaires juteuses, ils font ap pel il des minis·
prétend avoi r une enve rgure imernationale. C'est une erreur tres africain s, mauritaniens, libériens ou malgaches. Chaque
que C habert paiera cher. co mpagnie internationale a son il représe ntant )t africain. On
Il la paiera d'autant plus cher que le commerce du riz., lui demande, moyennant rémunératio n, de jouer à l'acheteu r,
en Asie, est en pleine expansion. Avec une récolte à peine de feindre un besoin de riz. chez lui. Une fois le comrae signé,
suffisante, dans les années 1960, po ur satisfaire les beso ins la marchand ise est payée et chargée par les grandes sociétés
des grands pays de la région, seules les impo rtatio ns de blé de négoce qui en font leur affaire. C'est ce qu 'on appelle la
permettaient d'an eindre un équilibre alimentai re préca ire. stratégie des (( faux nez. _. Les Pakistanais ne so nt qu 'à demi
148 1 Commerce inéquitable Ri, 1 149

dupes. Au sommer des organismes publics, te on avait des des paysans esr la pire. Payés au lance-pierres, un dollar par
compl icirés intellecruelles', dit pudiquement un ancien jour au plus, contraints de livrer une partie de leur récolte à
acheteu r, sans chiffrer le montant de la te complicité Întel- 1'I:'(ar, ils vivent une situation de quasi-esclavage. Pourtanr, la
lecruelle ». Des agents locaux se chargent d'orchesrrer la Birmanie n'est plus le grand exportateur de riz qu'elle éta it
manœuvre, de surveiller discrètement les embarquemenrs. jusqu'au milieu du xx' siècle. Rangoon était alors le premier
Mais les traders, dans le cynisme de leur activité quotidienne, fournisseur du marché mondial. L'isolement du régime mili-
cherchent toujours des circonstances arrénuantes. te Signer ces tai re, sa répudiation par la com munauté imernationale Ont
contrats avec les faux nez, pou rsuit ce brillam srrarège, cela contribué à sa disparition du marché mondial du riz. Privé de
permenait aux Pakistanais de savoir au début de leur récolte ressources, le gouvernement birman n'a pas pu financer l'amé-
qu'elle était vendue. Ils y gagnaiem en sécurité... nagement d'un port en eau profonde à proximité de Rangoon.
Partout, de l'Afrique à l'Asie, le commerce du riz enri- Impossible pour un cargo de plus de 12 000 tonnes d'appro-
chit négociants et foncrionnaires. Les paysans, eux, ne pro- cher des quais. Pour de gros volumes, une noria de
fitent guère de la cro issance des échanges. Au-delà de l' image, petites embarcations fait la navene entre les docks et le navi re,
bucolique et exotique, qui circule souvent dans les pays occi- mouill é au large. Les embarquemencs sont lenrs et chers.
dentaux, travailler dans les rizières est l'une des accivités les Pounant, au cours des années 1990, des négociants
plus pénibles qui soient. Sous le chapeau de paille au large enrreprennent de commercer, à nouveau, avec la dictature bi r-
rebord, sous l'échi ne courbée, malgré l'habitude millénaire, mane. Les pionniers sont les gens de Sucden, enrreprise
c'est la souffrance. Hommes ou femmes, les jambes plongées dirigée par Serge Varsano, le responsable de l'échec de la
jusqu'aux genoux dans l'eau et la boue souvent mêlées d'urée, société en Côte-d' Ivoire 1. À leurs yeux, Rangoon est un for-
pendant des journées entières, sarclent la terre avant d'y midable gisement de bénéfices. À l'époque, la capitale bir-
planter les germes de riz venus des petites plantations vo i- mane semble abandonnée des Occidentaux. Les grandes
sines. Avoir les jambes dans l'eau, c'est aussi bien sûr s'exposer sociétés asiatiques SOnt absentes. La ville est mone. Les traders
aux morsures de serpencs. Voilà pourquoi les jeunes femmes de Sucden descendent dans des hôtels dont ils gardent
thaïlandaises préfèrenr fuir les campagnes pour les usines un so uvenir te dégueulasse ». Bâtimencs vieillocs, pas d'eau,
textiles. Mieux vaut être enchainée à une machine que impossib le de téléphoner ou de faxer. Par co ntre, la sécu-
4(

dévorée par la cerre, supposée nourricière. Plus lo in , fait rité. est maximale. Les visiteurs sont surveillés vingr-
remarquer un expo rtateur habitué de ces contrées, te les coolies quatre heures sur vingt-quatre par la police locale, qui interdir
qui chargent les sacs de cinquante kilos des quais vers la tOut contact avec les Birmans. Mais le gouvernement tient à
soure n'en pèsent que quarante-cinq Il. Il:; sont maigres la présence de ces acheteurs potentiels. li organise quelques
com me des clous. Pour résister aux alleés et venues inces- fescivités, des visites de temples, un dîner officiel. C'est que
sames entre les quais et la soure, nombre d'entre eux se les dirigeants birmans veu lent vendre du riz. Ils Ont de gros
dopent à la café ine - te ce que prennem les prostituées quand besoins sa nitaires. Un mécan isme de [roc est donc mis su r
elles doivent travailler jusqu'à minuit ».
De l'avis général, la Birmanie est le pays où la situation 1. Voir p. 24-25 ct p. 144.
150 1 Commerce inéquitable Rj, 1 151

pied. Paul Dijoud, ancien secrétaire d'État au Développement moins, achats et ventes. Dans l'univers du commerce inter-
pour les départements et territoires d' outre~mer, directeur de national, c'est d'une rare banalité. Attirée par des contrats de
Sucden entre 1982 et 1987, et Bernard Goury, un proche plusieurs centaines de milliers de tonnes et par le dévelop-
d'Édith Cresson entré chez Sucden, sont à la manœuvre. Ils pement progressif de la co nsommation du riz en Afrique,
échangent 30 000 tonnes de riz contre la fourniture d'un sys~ une autre multinationale pointe le bout du nez: Glencore.
tème d'ép urati on de l'eau et contre des médicaments. La multin ationale a fait parler d'elle en 2003 avec la désas-
Dans les campagnes birmanes, les installations de trai- treuse gestion sociale de sa filiale Metaleurop dans le nord
tement du riz, de grands moulins aux mécanismes relative~ de la France, avec les centaines de chômeurs mis sur le carreau
ment sommaires, so nt à l'image du pays: désuètes. Une fois et avec le cynisme dont ses dirigeants Ont fait preuve. Elle a
récoltés, les grains de riz SOnt décortiqués. Reste encore une été créée par un gén ie de la finance et du commerce des
pellicule de so n. C'est le «riz cargo », qu'il faut gratter pour matières premières, l'Américai n Mark Rich, qui, au lende-
obtenir du riz blanc. Les chargements proposés à l'exporta- main du premier choc pétrolier de 1973, lorsque les pays
tion sont de mauvaise qualité. Les négociateurs birmans ne producteurs du golfe Persique décidèrent de prendre le
peuvent en obtenir de bons prix. De plus, isolés du monde, contrô le de leurs puits et de gérer eux-mêmes leurs exporta-
mal informés, ils ne sont jamais au courant des cours inter- tions, fit fortune en inventant le marché mondial du pétrole
nationaux du riz. La négociation n'est donc pas très difficile. tel qu'on le connaît aujourd'hui. La compagnie et ses cen~
Pour les acheteurs européens, les affaires birm anes sont, à taines de traders n'ont cessé de prospérer sur le marché du
tous les coups, très jureuses. Bien des années plus tard , ayant pétrole comme su r celui des métaux ou des céréales, malgré
quitté Sucden mais contin uant à acheter du riz aux Birmans le départ du fondateur. Partout, de Madrid à Londres, de
pour le revendre aux Mricains, l'un des animateurs de ce Zoug en Suisse à Amsterdam, la confidentialité est la règle.
marché décrit ses interlocuteurs comme des (( ânes bâtés, Glencore n'est pas une société où l'on fait carrière. On y est
toujours en retard su r les prix mondiaux mais jamais d'u ne coopté. On y fait de l'argent, fonune si possible. On en
petite gratification)). Ces derniers temps, les militaires bir~ repart po ur d'autres aventures. Parfois, lorsqu'un secteur
mans prélevaient environ un dollar pat tonne de riz exportée. n'est pas jugé assez rentable, il ferme. Celui du riz s'arrêtera
On peut ainsi évaluer la cagnotte des dirigeants birmans en 2002, après une vingtaine d'années d'activité.
contrôlant les exportations de riz aux alentours du million Glencore met le pied sur ce marché dans les
de dollars pour les bonnes années. Une misère qui ferait années 1980. La société est attirée par la facilité avec laquelle
sû rement s'écrouler de rire le moindre dirigeant africain on peut négocier de gros volumes avec les Érats africains. À
habitué aux enveloppes des compagnies pétrolières. la tête de Glencore riz, un Français d'origine égyptienne,
C harley Pinto. Sous ses faux airs de Groucho Marx, c'est un
Le choc des enveloppes transfuge de Continental, où il apprit le métier en faisant
le commerce des céréales aux côtés de Raphaël Torah. Si Cha-
La distribution de prébendes est incontournable, dans bert esr grossier, lui est répu té pour sa violence. Ses colères
ces années où les offices publics contrôlent, en principe du so nt terrifiantes. Dans les bureaux de Glencore, près des
152 1 Commerce inéqui[ablc Rjz 1 153

Champs.Ëlysées, à Paris, les meubles volent parfois. Plus rence est d'une importance vitale. D'où la nécessité d'un bon
encore que la concu rrence, Glencore prodigue des enveloppes réseau d'information.
de touS côtés. 11 Les marchés asiatiques ne SOnt pas plus dif- « Le métier de rrader, dit l'un d'entre eux, c'est un métier
ficiles que les marchés africains, il suffit de distribuer des :le flic, d'enquêteur. Il faut savoi r écouter ce que dit l' inter-
enveloppes », dit un ancien com mercial. Grâce à ces fidélités locmeur, détecter l'information, la tendance, savo ir l'analyser
chèrement acquises, Glencore est systématiquement au cou- et prendre les décisions très rapidement. » Réussir à acheter le
rane des marchés ava ne les concu rrents. L'entretien de ces riz chinois, c'est aussi s'assurer des marges confortables et des
contacts asiatiques est de la responsabilité d'une jeu ne femme bonus très importants pour les salariés et les associés. Mais les
d'origine vietnamienne qui, après douze an s à travailler dans enveloppes fonctionnent dans touS les sens. Il y en a pour les
les couli sses, au service administratif de Glencore, accéda à cl ients, pour les fournisseurs, comme pour le personnel. À
la fonctio n plus lucrative de tradet, à Paris puis pendant deux Paris, où s'active la poign ée de traders de Glenco re spécialistes
ans à Hong Kong. Éduquée en France depuis sa fuite du du marché du riz, les bonus des employés SOnt payés en liquide
Vietnam dans les bOllt people, Bich Hoan Trahn manie avec grâce à des mallettes qui arrivent régulièremem de Genève.
aisance le mand arin et le viernam ien. C'est une bagarreuse. De leur côté, les traders possèdent un compte en banque en
Partout, elle dispose de ses honorables correspondants. Un Suisse. C harley Pinto se retirera des affaires fortune faite. Il
million de tonnes à vend re ici ou à acheter là, et elle s'envole abandonnera l'équipe qu' il avait recrutée et Glenco re mettra
pour Djakarta ou Pékin. rapidement tout le monde sur le carreau: les affaires ne SO nt
Les relations avec les di rigeants de l'agence publique plus assez rentables.
indonés ienne, Bulog, SOnt érroites. Quant aux dirigeants chi·
nois, ils SO nt remerciés par ce que les gens de Glencore La désertion des multinationales
considèrent comme des 11 cadeaux insignifiants ». Pour
communistes et révolu tionnaires qu'ils soient, ces fonction- L'Afrique a beau acheter de plus en plus de riz, les
naires acceptent sans difficulté de passer une semaine à Paris, marges ne sont plus suffisantes. La concurrence est trop nom·
aux frais de Glenco re. Ils logent dans les grands hôtels, sont breuse, trop vive. Et, surtOut, les carnets d'adresses poli tiques,
esco rtés sur les bateaux-mouches, accompagnés dans les bons les enveloppes glissées au bon interlocuteur pour décrocher le
restaurants. Ils SOnt bichonnés. Tout cela pour obtenir, le contrat tant recherché ne suffisent plus. Avant même la libé-
jour venu, ava nt les autres, le renseignement qui permenra ralisation des secteurs agricoles exportateurs, café, cacao,
d'acheter, et donc de vendre. Faire des affaires avec les Chi- coton, le riz échappe aux ttats. Dès la fin des années 1980,
nois exige en effet de resœr aux aguets. La Chine produit du les caisses de péréquation ou de stab il isation n'ont plus
riz pour sa conso mmation interne, pas pour exporter. Elle leur mot à dire. Il n'appartient plus aux États, aux gouverne-
n'exporte que les excédents quand il s'agit de vider les silos ments, aux fonctionnaires, de jouer les in te rméd iai res. Place
pour engranger la prochai ne récolte. Les ventes so nt donc aux seuls négociants, aux co mmerçants. C'est une mann e
irrégu lières et peuvent surveni r à tout moment, prenane le co nsidérable qui passe sous le nez des amateurs de prébendes
marché à con tre·pied. Avoir l'information avant la concur- diverses. Si la Côte·d'lvoire achète jusqu'à 500 000 [on nes
154 1 Commerce inéquitable Ri, 1 155

par an, le Sénégal en est à 700 000 tonnes, le Nigeria au mil- des multinationaJes, américaines en particulier, accoutumées
lion de tonnes et la Guinée-Conakry à 300 000 tonnes. Dans à travailler sur les marchés à terme des matières premières et
tous ces pays, les achats sont maintenant le fait d'une myriade qui ne co nçoivent pas leur fonctionnement sans appel aux
de petits importateurs. Ils achètent quelques milliers de marchés financiers. Exit donc, ces mastodontes! Le mano a
tonnes par-ci, quelques milliers de tonnes par-là. Pour les mano entre grandes entreprises et gouvernements a cédé la
grandes multinationales, pour les fami liers des contrats place à une partie à {Cois, entre exportateurs asiatiques, tra-
exprimés en centaines de milliers de tonnes, l'intérêt est quasi ders genevois et clients africains.
nul. Ces maisons ont l'habitude des contrats sur le blé ou sur
le pétrole. Du Moyen-Orient aux Ëtats-Unis, d'Europe en Les États bougent encore!
Asie, ce sont des centaines de millions de dollars qui circulent
sous forme de matières premières. Les affaires se font au télé- Les gouvernements asiatiques, pour lesquels le riz reste
phone, par Internet. On se dép lace_peu. On ne co nnaît pas une denrée stratégique - il s'agit de nourrir quelques milliards
souvent le terrain. Imagine-t-on l'un de ces gaillards arpenter d'habitants -, ne se font pas à ce libéraJisme à tous crins.
le marché de MBour, le grand port de pêche du sud du Aussi, courant 2000, les dirigeants des principaux: pays pro-
Sénégal, pour rencontrer les commerçants qui empilent ducteurs tentent-ils de mettre sur pied une aJliance pour
toutes les semaines, dans leur arrière-boutique, quelques contrer la baisse continuelle des cours sur les marchés mon-
dizaines de sacs de 50 kilos, venus de Thaïlande ou du diaux. Thaïlandais et Vietnamiens, les deux principaux
Vietnam? lmagine-t-on ces habitués des contrats géants exportateu rs de riz du marché, mais aussi Pakistanais et Chi-
partir à la découverte du terrain? Certainement pas. Ces nois veulent échanger des informations, constituer des stocks
négociants-là ne traitent avec leurs clients et fournisseurs que afi n de maîtriser les volumes disponibles sur le marché
de loin. mondiaJ et contrôler l'évoluüon des prix. Mine de rien,
La finance est prioritaire. Acheter un chargement de il s'agit d'instaurer une poliüque des quotas, dont seu ls les
blé, pour une livraison trois mois plus tard, n'est pas envi- producteurs auraient le contrôle. L'affaire fera long feu!
sageable sans une couverture, une protection, sur le marché Chacun continuera à vendre ce qu'il a de disponible, à tenter
à terme. Le contrat stipule que le prix de la marchandise sera d'arracher le meilleur cours possible, fût-ce au détriment des
fixé à la livraison, sur la base de la valeur de la tonne de blé concurrents régionaux.
à la Bourse des matières premières de Chicago. Rien de À l'autre boU( de la chaîne, en Afrique. maJheur aux
comparable pour le riz! C'est un marché de gré à gré. Il n'y hommes politiques qui voudraient intervenir. Au printemps
a pas de marché à terme, pas de Bourse, pas de gendarmes! 2004, le président guinéen Lansana Conté s'empo rte contre
D'ailleurs, les trade rs qui opèrent sur le marché du riz n'en les négociants internarionaux et les importateurs locaux: les
veulent pas. On les comprend! Ils préfèrent continuer leurs prix du riz ont énormément augmenté au co urs des dernières
opérations loin d'une autorité financière quelconque. Cela a semaines. Certains signes de lassirude émergent au sein de
un doub le avantage. Ils peuvent continuer à fri coter dans la popularion. Elle a du maJ à suivre la hausse. Lansana
l'opacité la plus totale. Ils évincent du même coup certaines Conté est persuadé que les marchands Ont spéculé, qu'ils
156 1 Commerce inéquitable

s'engraissent sur le dos des consommateurs. Il feint d'ignorer repartent en {(ès forre hausse. L'opération de Lansana Concé
le contexte internationaL Sous la pression de la demande aura été un coup d'épée dans le riz.
ch inoise en m atières premières de toUS genres, les tarifs du
fret maritime ont explosé. Quand on a la chance de mettre Épilogue
la main sur un navire disponible, le fret est si onéreux que
le transpo rt du moindre grain de riz vaut désormais une Le monde a changé. La libéralisation a écarté les ttats
fortune. Par ailleurs, la récolte de riz chinoise a été faible. et les mastodontes co mmerciaux. Excepté la Birmanie, aucun
Elle ne suffit pas à répondre à la demande interne. Les Chi- gouvernement ne se charge de vendre directement du riz.
nois n'exportent pas. Ils importent! Les prix sur leur marché Hormis une ou deux grandes multinationales, au premier
intérieur som si intéressants, les besoins som si grands qu'au rang desquelles le groupe français Louis-Dreyfus, le négoce
Vietnam, par milliers, des barges chargées de riz sont trans- international du riz est, désormais, l'affaire de structures
férées en con trebande vers la Ch ine, réduisant d'autant les légères. Elles fournissent une marchandise souvent plus
di sponibilités pour les destinations . plus lointaines. Quand adaptée à la demande de la clientèle. De Genève à Anvers
on en trouve, le riz est plus cher. en passant par Karachi et Abidjan, elles engrangent les béné-
Lansana Comé n'en a cure. Au printemps 2004, il fices, pendant qu'une main-d'œuvre asiatique misérable
ordonne l'achat de deux cargos de riz sur les deniers de l'ttac conrinue à nourrir des co nsommateurs africains qui le sont
guinéen. Bien sûr, l'affaire est menée à vitesse administrative, tour autant.
c'est-à-dire lentement. Sur le port de Conakry, que tous les
affréteurs recommandent d'éviter tant les prestations y sont
de mauvaise qualité. le déchargement des sacs prend du
retard. Les navires sont immobilisés à quai plus longtemps
que prévu. Le coût additionnel pour les finances guinéennes
se monte à un million de dollars. Le riz est vendu à un prix
imposé par le pouvoir politique. C'est de la vente à perre,
subventionnée par l'ttat, qui entre en concurrence directe
avec les commerçants traditionnels, obligés de baisser leurs
prix de vente au détail pour écouler leurs stocks. L'opération
pourrait paraître des plus ascucieuses. Mais elle ne l'est pas.
Car, bien sûr, une fois vendu le comenu des deux cargos
acheminés sur l'ordre de Lansana Conré, le marché revient
à sa sicuation de tension initiale. Pis encore ! Malgré les
promesses de compensation, grossistes et détaillants ne par-
viennent pas à se faire payer par la puissance publique. Ils
se retournenr donc vers les consom mateurs: les prix du riz
5.

PQNRE

On se bouscule nettement moins sur le marché du


poivre. À Marseille, loin de l'i nsatiable appétit des compa-
gnies genevoises, à mille lieues du vacarme des salles de
marché, Claude Cuvillier a transformé le garage de la maison
familiale en bureau. Du fond d'un banal lotissement de villas
de la classe moyenne, qumidiennement, il comribue à ravi-
tailler les industriels français en chargements de poivre.
e' est à lui , et à quelques rares autres, que les consommateurs
français et européens doivent d e trouver au rayo n « épicerie ))
de leur supermarché, puisque les épiciers Ont disparu corps
et biens. de perits flacons de poivre entier ou moulu. Profil
modeste, légère pointe d'accent méridional, Claude Cuvillier
a épinglé au mur, derrière son écran cl' ordinateur, un gra-
phique résumant l'évolution des cours du poivre ces dernières
années. Seule cette courbe zigzagante rappeUe la violence des
vanatlons.
Car les épices n'échappent pas à la règle gé nérale: elles
SOnt l'objet de vastes mouvements spéculatifs. Derrière les
petirs pOtS remplis de grains noi rs qui trônent sur les étagères
160 1 Commerce inéquitable Poivre 1 161

des cuisines, partout dans le monde, se cachem en effet faut se dépêcher d'acheter. Ils so nt haussiers. D'autres au
d'importants flux co mmerciaux. L'aurions-nous oublié, pau- contraire SOnt baissiers, persuadés que la production, en
vres amnésiques que nous sommes, que ressurgirait de nos Indonésie et au Brésil, compensera largement le déficit
mémo ires le souvenir des grands anciens, explo rateurs, aven- indien. La Berezina est assu rée. Il faut se débarrasser au plus
turiers, navigateurs, Marco Polo, Ch ristophe Colomb, Vasco vite des stocks, attendre pour acheter. Tout le monde aux
de Gama, tous partis à la recherche de la Roure des épices! abris! Entre les tenants des deux opinions, eorre les témé-
En ces temps lointains, la Rome menait vers les Indes. raires et les prudents, entre les catégoriques et les dubitatifs,
Portugais, Hollandais et Britanniques se livrèrem une lune négociants et couniers, Încomournables intermédiaires, pou-
acharnée pour renter de garder le monopole de la production vaient jongler, arbitrer, grappiller quelques dollars par tonne,
et de la commercialisation du poivre ou du girofle. Déjà, on en un mot gagner confortablement leur vie. Ils prenaient des
détruisait des stocks pour év iter de faire baisser les cours ou risques et un pourcentage au passage mais ils mettaien t de
pour spéculer à la hausse. La Compagnie hollandaise des l'huile dans les rouages, assuraient la fluidité du marché.
Grandes Indes engrangea d'énormes bénéfices au détrim ent Le « physique », par opposit ion au pap ier », était au
1(

des cultivateurs et des consom mateurs. Plus tard, Français et cœur des débats. n l'est toujours. Car, à l'inverse des grands
Américains se mêlem au pugilat. produits tels que le café, le cacao, le coton, mais à l'i nsta r du
Claude Cuvi lli er est l'un des successeurs des aventuriers riz, le po ivre s'échange de gré à gré, d'homme à homme, de
jadis partis à la co nquête du monde. Son itinéraire est moins téléphone à téléphone, d.e-mail à e-mail. Les quantités en jeu
ham en co ul eur, ses voyages moins héroïques, ses chambres ne SOnt en effet pas suffisar.res pour justifier la créa ti on, au
d' hôtel de catégorie internationale plus confortables que sein des Bourses des marchandises, de comrats sur le poivre.
les cabines des grands précurseurs. N 'empêche! Quand il La spéculation financière,les fonds de pension sont donc hors
se penche sur son parcours, quand revient le souvenir des jeu, privés de leurs habituels instrum ents de travail. Ne se
hommes rencomrés, C laude Cuvill ier ne pem retenir un : produisent et ne s'échangent dans le monde, bon an mal an,
« Que d'aventures! ,. Paraphrasant le Cid de Corneille, il que deux cent mille tonnes de poivre. Excusez du peu! C'est
pourrait s'exclamer: «Nous partîmes cent ! ~ Mais, au quand même assez pour faire bouger le marché de manière
comraire de Rodrigue, quand il se retourne, Cuvillier ne voit importance, pour créer des espaces où les plus casse-cou se
pas trois mille compagnons. Il n'en aperçoit que quinze. Les risquem. Parfois, à leur plus grand bénéfice. D'aurres fois,
troupes om fondu. À la fin des années 1970, lorsq ue Cuvi llier quand le risque est mal calculé. la chute esc assurée.
se met à son compte avec un collègue, le marché du poivre C'est ainsi qu'en 1992 disparut du panorama eu ropéen
fait enco re vivre une cenraine d'entreprises. Elles som dans le du marché des épices celui qui en fut l'un des plus brillams
négoce, l'i mpo rtation, l'industrie. Tous les jours, il faut parler animateurs: Gilbert Ducros. Son no m est célèbre car ses
avec leurs dirigeants. Certa ins SOnt convaincus que le poivre petits flacons sont partout dans le co mm erce. Mais l'homme
va se faire rare, que les Indi ens, alors premiers producteurs a pris une retraire forcée après avoir été contra int de vendre
mond iaux , n'aurom pas assez de pluie, que la mousson sera sa com pagnie aux Italiens de Ferruzzi. Gagné, ainsi que beau-
tardive. Les prix vont monter. On verra ce qu'on verra! Il coup de traders auxquels la réussite sourit. par une bonne
162 1 Commerce:: inéquitable Poivre 1 163

dose de mégalomanie, Ducros n'a pas su s'arrêter. Il n'a pas vialité. Trop de bavardage ruinerait l'entreprise. Même le
su voir que le monde changeai t, que la conception des affaires prix, jadis au cœur du métier et des contacts, n'intéresse
évoluait. Il ne suffisait plus que mon sieur Gilbert)l soit
f( plus! Qu'une tonne de poivre vaille 1 000 ou 1 500 dollars
connu comme le loup blanc, dans tout le Maghreb et en ne changera rien au taux de rentabilité. La hausse est réper-
Europe, par les acheteurs locaux pour réussir ses coups. GiI~ cutée aux consommateurs. Plus que des acheteurs, Cuvillier
bert Ducros avait pourtant déjà senti passer le vent du boulet. a en face de lui des spécialistes de tOxicologie, occupés à
Vingt ans plus tÔt, le marché s'était pour la première fois chasser l'ochratOxine, une moisissure potentiellement cancé-
rewurné contre lui. Sa société au bord de la cessation de reuse contre laquelle les autorités bruxelloises SO nt parties en
paiement, son éternel cahier d'écolier à la main , Ducros avait guerre. Que le seuil maximum autorisé soi t dépassé et le
fait le wur de ses fournisseurs, de ses créanciers. Soit vous
f( contrat est à l'eau. D'un monde haut en couleu r peuplé
me forcez au dépôt de bilan, je disparais et vous ne récupérez d'ave nturiers, de spéculateurs où la sédu ction , le contact
qu'une toute perite partie de ce que je vous dois, leur avait-il humain jouaient un rôle imponant, voilà Cuv illier plongé
expliqué, so it vous m'aidez, je me reqresse et je vous paie. » dans un un ivers d'éprouvenes où le directeur de laboratoire
Les créanciers choisirent la seco nde solution, pour leur plus a un pouvoir discrétio nnaire sur les achats. On ne parle pl us
grande satisfaction. finance, on parle santé. On s'ass ure en permanence de la
Bien qu'auwdidacte et discret, Ducros a le goût de conformité aux normes san itaires. Pour un malheureux char-
l'aventure. Les marchés internationaux l'arrirent. S'il a besoi n gement de poivre, ce sont des heures à vérifier des check-lim.
de trois mille tonnes pour ses usines françaises, il en achète C'est un nouveau métier.
quatre fois plus et spécu le sur neuf mille. D'industriel , Gil-
bert Ducros deviem négociant. Imperator des épices, il L'irruption viemamienne
contraint Claude Cuvillier à s' intéresser au Brésil, gros pro-
ducteur de poivre . .. Ou vous y allez, lui dit-il, et on fera des Spectateur impuissant de bouleversements qui lui
affaires ensemble. ou je me passerai de vous. Chaque année
)1 échappent, Claude Cuvillier a également vu le panorama des
pendant dix ans, Ducros et Cuvillier, l'i ndustriel deven u fournisseurs totalement chamboulé, par l'irruption d'u n nou-
négociant et le courtier, affréteront des cargos entiers à des- veau venu: le Vietnam. Car les Vietnamiens Ont récid ivé.
tination de la France, de l'Algérie, du Maroc. Ducros fera Non contents de s'être hissés parmi les principaux produc~
fortune mais pas Cuvillier. teurs mondiaux de café et de riz, les voilà au firmamem du
f( Monsieur Gilbert)l évincé, les co ncurrents ayant dis- marché du poivre. En quelques années, ils Ont brouillé les
paru, discret mais tenace, de son bureau marsei llais, Claude cartes. Alors que, depuis des décennies, lndiens, lndonésiens,
Cuvillier continue cependant à (( faire» ses quelques milliers Malaisiens et Brésiliens se partageaient tranquillement le
de tonnes de poivre par an, l'équivalent de la consommation marché, grâce à l'exceptionnelle fertilité de leurs terres les
françai se. À son gran d désespoir, le nombre de ses interlo~ Vietnamiens ont réalisé un véritable hold-up. Laissant tous
cuteurs a diminué. Les mutations ne se SO nt pas arrêtées là. les autres sur place, ils sont désormais les maîtres incontestés
Leur qualité aussi a changé. L'époque n'est plus à la convi- du marché du poivre, les prem iers producteurs et premiers
164 1 Commerce inéquitable Poivre 1 165

exportaceurs au monde. Leur récolte annuelle approche les affirmaient-ils. Deux ou trois co ups de fil plus tard, l'infor-
cent mille tonnes, soit la moitié du total mondial des expor- mation commençait à circuler et le marché se mettait à
tations. À partir du mois de fév rier, les paysans vietnamiens baisser. Souvent, le propagateur de l'information ne croyait
récoltent les grappes de baies. De loin, on pourrait confondre pas un mot de ce qu 'il raconrait, co nvaincu au contraire
celles-ci avec de petits grains de raisi n. Mais ces grappes sont d 'une hausse à court terme. Mais la baisse, qu'il avait
accrochées à des lianes, suspendues elltre des piquees de deux orchestrée, lui permettait d'acheter de grosses quantités à
mètres de hauteur. Selon qu'on veu t du poivre vert, noi r ou bon comp te et de les revendre avec de co nfortables béné-
blanc. ces petites boules VOnt mûrir un peu, beaucoup, à la fi ces quelques jours, quelques semai nes plus tard. À ce petit
folie. Plongées dans un bain de saumure ou au fil de l'eau, jeu, de tous les inrervenanrs, les plus lésés étaient, bien sûr,
elles sont ensuite séchées, convoyées, traitées, exportées. La les producteu rs, d'aurant plus vulnérables et faibles qu'ils
position des Vietnamiens est d'autant plus forte que les étaient mal informés. Les Indiens ne passaient pas leur
Indiens co nsomment de plus en plus, exportent de moins en temps au téléphone avec les Indonés iens, encore moins avec
moins. C'est le résultat du développen;lent de ce pays, le plus les Brés ili ens. Ils n'en avaient ni le temps ni le so uci. Les
important au monde, du changement des habitudes alim en- négociants européens ou américains étaient, eux, au centre
taires des couches les plus aisées de la population qui font du monde. Téléphoner, rassembler les informations ec les
de plus en plus appel à l'industrie agroalimentaire pour se exploiter, tel était leur méder. Ainsi pouvaient-ils mener
nourrir. Les Vietnamiens Ont donc le champ libre. Ils peuvent le marché à leur convenance, provoquer l'effondrement
s'ébrouer sur le marché mondial. Sauf pour les quelques des cours ou, au co ntraire, leur envolée sur un simpl e appel
milliers de tonnes de poivre blanc dont l'île indonésienne de téléphonique. Tôt ou tard , la réalité s'imposait: so it il y
Bangka détient le quasi-monopole mondial, Indonés iens, avait du poivre en pagaille, so it il n'yen avait pas. Habitués
MaJaisiens et Brésiliens font figure de fournisseurs d'appo int. à ce genre de manœuvre dep uis les temps anci ens, quand,
La position vietnamienne est d 'autant plus solide au XVII' siècle, leur Compagnie des Indes tentait d' imposer
que Vinacofa, l'organisme vietnamien chargé de réguler son monopole sur le commerce des épi ces en général et du
la politique agricole à l'exportation, n'a pas réédité les poivre en particulier, les Hollandais furent aussi les derniers
erreurs co mmises sur le marché du café. La leçon a été en date à s'y brûler les doigts.
retenue. Pour massive qu'elle so it, la production vietna- Grands commerçants devant l'Ëternel, présents dans
mien ne n'a pas cassé le marché. Hanoi a su raison garder. toutes les filières d'approvisio nnement du marché mondial
Bien sû r, le prix du poivre n'est plus ce qu'il éta it. Les des matières premières - d'où l'importance du port de Roc-
soubresauts so nt devenus rarcs. Finie, la volatilité! Car, avec terdam -, les Hollandais occupent aujourd'hui encore une
les éno rmes volumes dispon ibles en Asie, les acheteurs n'o m position centrale sur l'échiquier mondial du poivre.
plus de raiso n de s' inqui éter, de spéculer, de pousser à Deux grands négociants se partage nt le gâteau: Katz et Man
la hausse ou à la baisse, de jouer avec le feu. Jadis, les négo- Producten. L'habitude qui est la leur de jouer un rôle déter-
ciants, les traders pouvaient appeler leurs cliems et fanfa- minant dans l'établissement des prix les a amenés à des heurts
ronner. fi J'achète 100 dollars sous le cou rs du jour», frontaux avec les Vietnamiens. Depuis quatre ans, la seu le
166 1 Commerce inéquitable Poivre 1 167

spécu larion possible concerne en effet l' importance de la Communiry. Ce club des producteurs de poivre, sis à Dja-
récolœ de poivre vietnamienne. Qu'elle soit conséquente et karta en Indonésie, organise tous les ans un colloque consacré
les cours chutero nt. Qu'elle soit faible et les cours se redres- au marché du poivre et publie régulièrement des stat istiques.
serOnt. Vouloir faire baisser les co urs, c'est nuire sciemment Celles-ci Ont valeur officielle et co nstituent l'u ne des réfé-
à l'éco nomi e vietnamienne. Les hostilités démarrent en 2002. rences des professionnels. Fin avril 2002, le président de
Cette année-là, les estimations des experts de Man Producten l'International Pepper Communiry SOrt donc de sa wrpeur
divergent de celles des Vietnamiens. Entre les statistiques des et confirme les estimations de Hanoi: la récolte de poivre
négociants de Rotterdam et celles des fonctionnaires de vietnamienne sera inférieure de 20 % aux esti mations in i-
H anoi, la différence est d'environ dix mille tonnes. Diver- tiales. Les Hollandais s'en éwuffenr. Ils tenrenr de disqualifiet
gence importante puisque la récolte vietnamienne tourne le président de l'IPC. Ses déclarations, affirmèrenr-ils,
4(

alors autour des soixante mille tonnes. Les chiffres hollandais s'expliquenr par sa volonré de voir le Vietnam rejoindre le
sont d'autant plus crédibles que Man Producten est installé giron de son organisarion.» Selon les Hollandais, seul le
au cœUf du système de production vietnamien grâce à une clientélisme motiverait la position du parron de l'IPC. Peut-
usine de transfo rmati on du poivre qui fonctionne toute être érait-ce vrai. Peu r-êue ceux qui doutaient de la véracité
l'année. Po ut les Vietnamiens, cependant, il est clair qu'en des esri matio ns vietnamiennes avaient-ils raison. Tout le
annonçam une récolte record, en disqualifiant les projections monde avait en tête les chiffres records des récoltes de café.
viernamiennes au motif que la sécheresse annoncée n'aura Il n'y avait pas de raison qu' il en aille autrement pour le
pas les co nséquences prévues, les Hollandais veulent faire poivre. Quant à la confiance à accorder aux Vietnamiens
baisser les cours, pour approvisionner leur usine à bon eux-mêmes, elle était à la mesure des innombrables entour-
compœ. loupes auxquelles ils avaiem habirué le négoce inrernational
tvénement rare dans ces méders, le président de l'asso- lors de l'exécution ou de la non-exécution des conuats sur
ciation viernamienne du poivre rend alors publique une le café ou sur le riz. La suspicio n était don c de rigueur.
longue lettre de dénonciation de l'anitude hollandaise. Il s'en Toutefois, la prise de position du président de l'Inter-
prend à "attitude à la Dickens)l des ~ riches éliœs hollan-
4( national Pepper Commu nity fut plus forre que tout. Pour
daises )l auxquelles il reproche une feinte objectivité, un les traders, pour les courtiers. pour les industriels, pour les
égoïsme et un manque de compassio n susceptibles de rendre acheteurs quels qu'ils soient, il était clair que la récolte viet-
les paysans pauvres du Vietnam encore plus pauvres. Vive la namienne de poivre ne serait pas aussi importante que prévu.
lune des classes! H aro sur les exploÎœurs ! La vigueur de la On allait manquer de poivre! Les prix allaient monter. il
réactio n vietnamienne est aisément compréhensible. Accor- fallait se dépêcher d'acheter. Tout le monde se rua sur son
dant plus de crédit aux estimatio ns hollandaises qu'à celles télépho ne pour co ntacter les fournisseurs vietnami ens. indo-
martelées par les Viernamiens. les acheteurs offraient des prix nésiens ou malaisiens. Naturellement, ceux-ci avaient aug-
en nene baisse. Le marché s'effondrait. menté leu rs prix. Les cou rs se redressaient. Ils sortaiem du
Hanoi n'en reste cependant pas aux simples protesta- marasme dans lequel ils étaient plongés depuis l'irruption
tions et sollicite le soucien de l' International Pepper vietnamienne sur le marché du poivre en l'an 2000. Forts
168 1 Commerce inéquÎ[able Poivre 1 169

de leur expérience, les Vietnamiens n'e n restèrent pas là. monde où l'offre et la demande règnent en maîtres, rien ne
Puisque rout le monde voulait de leur poivre, puisque rout vint. Herweijer dans son bureau de Rotterdam avait beau
le monde se précipitait chez eux, ils pouvaient teni r la dragée prédire une chute des prix, s'arc-bouter sur ses convictions,
haute aux acheteurs. Au lieu de vendre à tout-va leur récolte, enrage r, les Vietnamiens semblaient bénéficier d'une chance
ils se mirent l'écouler au compte-gouttes. Ils serraienr le inso lente. Les prix se mainten aient ! « T ôt ou tard, assuraient
garrot. Ils prenaient leur revanche. En quelques jours, les les Hollandais, les Vietnamiens seront obligés de baisser leurs
prix du poivre doublèrent, passant de 900 dollars la tonne prix. Ou ils ne trouveront pas preneur. » Mais à Hanoi, les
à près de 2 000 dollars. Les Vietnamiens triomp haient. Les organismes exportaceurs de poivre connaissaient toutes les
Hollandais et ceux qui les avaient suivis buvaient la tasse. ficelles du métier. Ils ne tombaient plus dans le panneau.
Car. naturellement, en commerçants cohérents, puisqu'ils Certes, ils avaient du poivre. Mais rien ne les obligeait à tOut
avaient annoncé une ptoduction vietnamienne et des prix en vendre, tout de suÎce. Assis sur leurs stocks, les entrepôts
baisse, ils s'étaient engagés à vendre à ces niveaux très faibles, verrouillés, ils laissèrenr les acheteu rs hollandais s'épou-
environ 1 000 dollars la tonne, un dollar le kilo. Les lois du moner. La conso mmation européenne et américaine allait
commerce sont impi royables. Ils durent s'exécuter: vendre bon train. Au mois de juin 2003, du côté des conso mma-
au prix convenu. Mais acheter au prix dicté par les Vietna- teurs, les stocks éraient au plus bas. Un mouvement de
miens. C'est-à-di re subir des pertes financières d'autant plus
panique allait se déclencher. De nouveau, les Vietnamiens
importantes que le marché du poivre ne con naît pas les
dictaient leur loi. Les prix montaient. Sans pitié, les Vietna-
douceurs des marchés à te rme et qu'il est imposs ible de se
miens retenaient les cargos. Rien ne sortait. À Djakarta, les
prémunir contre de telles co ntrariétés. On ne peut récupérer
dirigeants de l'International Pepper Comm uni ry étaient pli és
sur « le terme » ce qu'on perd sur « le physique».
en deux de rire. Quelle sati sfaction de voir les Vietnamiens
tenir tête aux Hollandais! Quel plaisir de les observer
l 'échec hollandais
prendre le pouvo ir sur le marché du poivre!
La panie n'était pourtant pas terminée. En jan- À Rotterdam, on tenait bon. On jugeait le poivre viet-
vier 2003, les Hollandais de Man Producten reproduisirent namien trop cher. On décidait d'attendre la récolte brési-
le même scénario. Rédigé sous la direction de Han H erweijer, lienne du mois d'octobre suivant. Quarante mille tonnes
trader expérim enté mais répuré mauvais coucheur, leur bul- allaient sorti r des plantations brésiliennes. Cela ferait baisser
letin annuel annonçait, de nouveau, une surproduction les prix. Cela ramènerait les Vietnamiens à plus de sagesse.
mondi ale de poivre. Avec une récolte de quatre-vingt mille Ils allaient voir ce qu'ils allaient voir! Ils virent en effet. Mais
tonnes, le Vietnam confirmait sa position de premier ce n'était pas ce que prévoyaient les Hollandais. Car les Bré-
producteur mondial. Cette fois-ci, la prévision n'était pas siliens avaient compris la leçon vietnamienne. Ils s'empres-
inexacte. Les hangars vietnamiens regorgeaient de petites sèrent de ne pas vendre. Alors qu' Européens et Américains
baies noires. Il était évident que les cours du poivre allaient se préparaient à une avalanche de poivre brésilien, il n'y eut
s'effo ndrer. Pourtant, phénom ène inexplicable dans un qu'un goutte-à-goutte. Les prix ne bougèrent pas. Ils en
170 1 Commerce inéquitable

restèrem là où les Vietnamiens avaient décidé qu'ils devaiem


être.
Côté hollandais, cene nouvelle douche froide eut quel-
ques conséquences. Contrairement aux habitudes solidement
établies, en janvier 2004, Man Producten ne ,publia aucune
estimation de la récolte vietnamienne à veni r. Les échecs des
an nées précédemes avaient fait trop m al. H an Herweij er,
accusé d'être le principal responsable des mauvais résultats
enregistrés, prit une retraiœ fo rcée. Et les financiers britan- 6.
niques se débarrassèrent de Man Producten, laissant la
compagnie à ses principaux dirigeants. À Djakarta, à la fin
du mois de sepœmbre 2004, les Vietnamiens an noncèrent LE MIRAGE ÉQUITABLE
leur intention de rejoi ndre l'International Pepper Commu-
niry. Certains y vi rent la confirmation de ce qu'ils pressen-
taient: un cartel des producteurs de poivre était en train
de naître. Ceux-là allaient un peu vite. Dicter leur loi aux Début mars 2005, à la recherche d' une image plus
acheœurs ne suffisait pas aux exportateu rs vietnam iens. Ils moderne pour faciliter le processus de privatisation de leur
voulaient aussi asseo ir définitivement leur domination su r le entreprise, les dirigeants de Dagri s, la société cotonnière
camp des producteu rs, éliminant certains d'entre eux, si française, convoquaient la presse. Après de longs mois de
besoin était. Les paysans malaisiens de la région de Sarawak préparation, avec l'appui de l'ftat, associés à quelques indus-
furent les premières victimes. Avec un COÛt de production triels hexagonaux du textile et aux habituelles ONG, ils
égal au prix du marché, ils ne gagnaient plus d'argent. annonçaient, à grand renfo rt de roulements de tambours, le
Le gouvernement de Kuala Lumpur les incita à se regrouper lancement d'une filière de « coton équitable)) en M rique de
pour réduire leurs frais, en attendant que l'orage passe. "Ouest. Alors que la production mondiale dépasse largement
Passe ra-t- il ? On peut en douter. les vingt millions de ton nes, dont un m ill ion venu d'Afrique
de l'Ouest, les dirigeants de Dagris et leurs acolytes s'enga-
geaient à commercialiser selon des procédures dites « équi-
tables )) ... quelques dizaines de tonnes de coron. L'affaire était
présentée comme po rteuse d'avenir. Ce n'était en réalité que
le dern ier avatar d'une idée très prisée par quelques secteurs
de l'opinion publ ique des pays développés à laquelle on pro-
pose de marier l'utile et l'agréable: lutter contre le sous-
développement en faisant ses courses.
Lancé dans les années 1960 par des milieux proches
172 1 Comml::rcl:: inéquitabll:: u mirage équitable 1 173

de l'tglise catholique, le mouvement équitable ou solidaire a neuf coopératives de la région de Cap~Haïtien, au nord du
démarré en diffusant l'artisanat des pays du tiers~monde. Il pays, réussissent tant bien que mal à exporter tous les ans
s'appuie sur la notion d'équité théorisée de manière très floue quelques conteneurs d'un arabica lavé que les connaisseurs
par le philosophe américain John Rawls. Mais il n'émerge décrivent comme de grande qualité. Les fonds générés par
réellem ent qu'au cours des années 1980 avec les soub resauts ces ventes ont permis aux villageois de co nstruire un pOnt
du marché du café. Depuis, ce phénomène n'a cessé de sur une rivière, d' installer quelques salles de classe dans une
prendre de l'ampleur. Le principe en est limpide: demander école et quelques toits en dur sur la place du marché, pour
au consommateur de payer plus cher son paquet de café ou abriter les com merçants locaux. Autant d'améliorations de la
sa plaque de chocolat de manière à mieux rémunérer le paysan vie quotidienne qui auraient été impossibles si le café avait
qui se trouve au début de la chaîne de production. Celui~ci été payé su r la base des cours mondiaux. Pou r les hommes
peut ainsi vivre décemment. Le mouvement est porté par et les femmes qui en bénéficient, c'est le sentiment de gagner
de nombreuses organisations non gouvernementales. En en considération sur la scène internationale. En conrrepartie,
Europe, l'une des plus actives est d'o rigine hollandaise. les acheteurs équitables imposent à leurs fournisseu rs le res~
Empruntant son nom à un héros de la littérature co lon ial e peC{ d'un cahier des charges très précis. Le trava il des enfants,
batave, l'association Max Havelaar a beaucoup fajt pour la le travail forcé, les violations des droits de l'homme SO nt
médiatisation du commerce équitable. Implantée dans de bannis. Les coopérarives, intermédiaires obligés entre les
nombreux pays européens, elle certifie le caractère équitable petits producteurs et le marché, doivent êrre co rrectement et
ou so lidaire des paquets de café, de riz ou de chocolat honnêtement gérées. Pour grappiller quelques cenrs de plus
qui aboutissent sur les présentoirs des grandes surfaces. Elle qui viendront s'ajourer au prix équitable _, il est éga lement
1(

s'assure que l'exportateur paie le paysan au prix fIXé. conseillé de cultiver son café ou son cacao, ses bananes ou
La différence avec les cours du marché mondial n'est son riz selon les règles de l'agriculture biologique donc les
pas mince. Alors que les cours du café à la Bourse de New consommareurs des grandes métropoles du monde développé
York oscillaient en 2004 autour de 70 cents la livre, au se montrent friands.
Nicaragua ou au Guatemala, comme dans toute l'Amérique Les médias se font largement l'écho de cene vogue.
!atine, ici et là, des associations américaines ou européennes Reportages télévisés, articles de presse narrent à satiété les
en levaient le café de quelques coopératives ou communautés retombées positives de ce commerce d'un nouveau genre.
paysan nes à des prix deux fois supérieurs, permerran t à Rares SOnt les étalages de grandes surfaces à ne pas offrir aux
ces groupes de population de vivre plus confortablement, consom mateurs généreux des paq uets de café ou de chocolat
de développer leurs réseaux de transport, leurs entrepôts, équ itables. Pas moins de 35000 su permarchés européens pro-
de construire écoles et dispensaires, d'installer électricité posent du café équitable à leurs clients! Au cel1[re des grandes
ou eau courante. Au Mexique, dans l'ttat d'Oaxaca, l'une villes, à Londres com me à Paris, à Los Angeles comme à
des coopératives affiliées aux réseaux équitables regroupe Berlin, fleurissent les bistrots équ itabl es. Co nfortablement
16 000 producteurs. Même en Haùi, où la production de installé dans un fauteuil en cuir, le chaland ne peut ignorer
café n'a cessé de reculer, le co mmerce équitable est à l'œuvre: ce qu'il boit. Rue Saint-André~des~Arts à Paris. quelques
174 1 Commerce inéquitable Le mirage équirable 1 175

panonceaux judicieusement placés détaillent les méri tes du béatement comme la panacée. Car, noyé sous les actions
lieu, décrivent les avantages qu'en retirent les perits produc- de com munication en sa faveur, régul ièrement soumis à des
teurs du Guatemala ou du Rwanda. D'ailleurs, leur café est « semaines du commerce équitab le ab reuvé de reportages
)0,

exposé dans de grands bocaux transparents qui trônent sur les télévisés vantant les mérites de telle ou telle associa ti on, décri-
com proirs. Boire ce café, voir les grains [Orréfi és, lire leu r his- vant sur un ton co mpatissanc le désespoir des peties
toire, c'est déjà toucber du doigt la réali té paysanne et produ cteurs et leur soulagemenr face aux bons prix qui leur
apporter son petit grain de sable à la dénonciarion du som offerts, aveuglé par les ca mpagnes de promotion des
co mm erce libéral qui ruine les petits paysans. C'est contribuer grandes surfaces qui affirmem vendre les paquets de café
à l'émergence d 'une alternative économique viable. équitable par centaines de milli ers, on en viendrai t à oublier
De tous les pays européens, l'Allemagne et les Pays-Bas les faits: sur l'échelle mondiale du commerce, le créneau
sont ceux où le café équitable a fait la plus importante percée. ~ équitab le. ne rep résente rien. En 2003, le produi t le plus
La Grande- Bretagne n'est pas en reste. Mais, globalement. « travaillé" par le com merce équi table était le café: 19 000
c'est en Suisse que le commerce équitable enregistre ses plus tonnes avaiem été portées sur les étalages des pays consom-
grandes réussites. L'une des deux prin cipales chaînes de super- mateurs via le com merce équitable. Mais ce n'était que 0,3 %
march és du pays, Coop, y adhère pleinement. Près de la moitié de la récolte annuelle de café, qui tourne autour des 6,5 mil-
des bananes consom mées en Suisse SO nt équitables. Qu'une lions de tonnes. Quant aux supermarchés français. leurs
multinationale de la banane co mme Ch iquira, célèbre pou r la ~ centaines de milliers de paquets " se résu mem à quelques
brutalité de ses pratiques sociales et écologiques, perde des centaines de tonnes. Cela n'empêche pas les milirants équ i-
paIts de marché ne fera pas pleurer grand monde. On notera tables de se gargariser des dizain es de millions de dollars
cependant que les quelques dizaines de milliers de [Onnes de générés par leur activité. « Au détai l, on fait 500 millions de
bananes co nsommées en Suisse ne pèsent pas lourd par rapport dollars ", déclarent certains d'entre eux. Mais un rapide calcul
aux quatre millions de tonnes du marché européen, pour ne permet de mieux cern er la réalité de l'opératio n. En fait, les
parler que de lui seul. En définitive, on pourra n ouver para- 19000 tonnes vendues par les filières équitables ne rappor-
doxal que le commerce équitable trouve le meilleur accueil tent que 40 millions de dollars de plus aux paysans que ce
dans le pays européen le plus conservateur. l'un des plus atta- qu 'ils auraient gagné dans les circuits normaux. Si, comme
chés qui soient aux règles du capitalisme libéraI et au secret nous le rabâchent les militants équ itables, leur géniale idée
bancaire. celui, enfin, où beaucoup de mulrinacionales du concerne 550 000 paysans, cela fa it 72 dollars par tête et par
négoce des matières premières, de la torréfaction du café, du an. 6 dollars ou 5 euros par mois! Fabuleux résultat!
broyage des fèves de cacao ont trouvé refuge. Les quantités de café traitées par le commerce équitable
Ont beau être insignifiantes, sans rapport avec le battage qui
Équitables questions les ento ure, ses promoteurs cherchell( à tout prix à co nvai ncre
de l'i mportance de ce co uram. « Si nous ne nous battions
Le moment est donc ven u de co mmettre un crime: pas en laissant entrevoi r une marge phénom énale de
imerroger le commerce équitable, cesser de le considérer croissance, les supermarchés ne nous prendraient pas en
176 1 Commerce inéquilable Le mirage équi table 1 177

considération >t, se défendent les dirigeants du co mmerce ratives paysannes se tcouvaient en effet rémunérées bien
équitable. Peut·être. Mais l'énorme bulle médiarique qui au·delà de ce qui était prévu. La baisse brurale de la rému·
entoure ce phénomène de mode a une autre conséquence: nération provoqua bien sûr la protestati on des dirigeants des
c'est de laisse r accroire que le commerce équitable est une coopératives concernées qui durent, cependant, s'i ncliner.
altern ative au commerce mondial acwel, que les circuits Car, comme toujours, et le co mmerce équitab le n'y peut
commerciaux qui prévalent aujourd'hui po urront être rem· rien, en période de surabondance de l'offre, le co nso m-
placés, demain, par les circuits solidaires. En clair, que Nesdé, mateur est maître du jeu. Les tensions entre fournisseurs
Kraft Jacob Suchard, Sara Lee, Neumann, Ro thfos, Ed & F et acheteurs équitables sont donc patentes. Pour les pre-
Man, puissantes multinationales de la torréfaction et du miers, il s'agit avant tout de trouver de nouveaux débouchés
négoce du café, sont vouées à la disparition , laminées qu'elles sur les marchés mondiaux, quels qu'iJs so ient. Po ur les
seraient par les perits distributeurs qui s'abritent aujourd'hui seco nds, il s'agit de contribuer au développement des pays
sous la bannière de l'équité. du tiers- monde.
C'est là un bien gros mensonge. II est inimaginable, Là encore, le bât blesse car, co ntrairement à ce qu'on
vu le rapport des forces en vigueur aujourd'hui, qu'un tel veut nous faire croire, ce ne SOnt pas les plus pauvres, les
boul eversement se produise dans un avenir prévisible. plus misérables des producteurs qui profitent du «fair
D'abord parce que nous sommes dans un monde où la trade ». la plupart du cemps, les bénéficiaires en SOnt les
course aux prix les plus bas ne con naît pas de limites. Le commun autés paysannes les plus soudées. les plus dynami-
succès des centres hard discount,. le prouve. D ans cene
1( ques. celles où le niveau d'éducation est déjà le plus élevé.
ruée vers le bon marché, com ment imaginer que les produits Elles seules so nt capables de mainteni r le contact avec les
équitables, plus chers, soient promis à un brillant avenir? ONG qui sou tiennent le commerce équitable, d 'affro nter les
C'est oublier que l'éco nomie internationale est une guerre, questions commerciales et les co ntrôles techniques qui SOnt
une baraille de tranchées dans laquelle tous les coups SOnt imposés. Le comme rce équitab le co ntribue donc, bien invo-
permis. Les gigantesques forces qui s'y déchaînent ne sero nt lontairement, à marginaliser encore les plus misé rables. Par
jamais tenues en respect par quelques dizaines de sociétés ailleurs, la logique de po uvoi r inhérente à toute struc[Ure
ou d'associations défendant le «fair trotU >t. La notion hum aine po usse les coopératives à retenir une parc croissante
d'équité est si floue, les travaux de recherche théoriques si du prix équitable. Cerces, cela contribue au renforcement de
rares, que producteurs et acheteurs des circuits équitables l'organisation et à l'édification d'infrastructures collectives.
n'ont pas la même interprétation de la portée Ct du sens de Mais, en bout de chaîne, le petit paysan ne reçoit, co mme
cette initiative. Récemment, affolé par l'explosio n des béné· d'habitude, que ce qu'on veut bien lui donner. En moyenne,
fices que ses fournisseurs latino·américains tiraient de la sur 140 cents de prix officiel pour chaque livre de ca fé,
dévalu ation du dollar par rapport à l'euco , un entrepreneur environ 50 sont ponctionnés pa r la coopérative. Ce filtrage
équitable décida, unilatéralement, de payer ces coopératives explique les réticences de certains paysans, co nstatées su r le
en dollars et non plus en monnaie européenne. Payées en terrain par les chercheurs, en parcicu lier au Chiapas, dans le
euros, une fois l'opération de change effectuée, les ccopé· sud du Mexique.
178 1 Commerce inéquitable Le: mirage équitable 1 179

Contrairement à l'idée subliminalement propagée s'cst mis à fai re un peu d'équitable, co nfiait un négociant
par ses promoteurs, le commerce équüable n'a donc rien européen fin 2004. Il Y a du beurre à faire en ce moment. ,.
de révolutionnaire. Il ne subvenit pas l'ordre économique Et pour cause: les marges des uns et des autres so nt tOujours
international. En achetant un paquet de café labellisé Max aussi confortables.
Havelaar, on ne participe pas à l'édification, demain ou
après.demain. d'un monde meilleur, d'un autre monde. Les multinationales aussi
CeHe présentation des choses est une véritable escroquerie
intellectuelle. Non seulement le com merce équitable n'est De plus en plus nombreuses SOnt d'ailleurs les grandes
pas capable de concurrence r les ci rcuits commerciaux habi· compagnies à la recherche d'un supplément d'âme à chasser
tuels; mais, en plus, il s'appuie su r eux, en ne remCHant que sur le territoire équitable. La première approche se fait parfois
très partiellement en cause la chaîne des intermédiaires qui timidement, sans tambour ni trompeHe. À la mi·2003, le
contribue à achemine r les grains de café des produceeurs vers quotidien Sud·Ouest se faisait l'écho de l'ini tiative sym pa·
les conso mmareurs. thique d'un chocolatier bordelais: il commençait à vendre
Cerres, l'activité des ~ coyoees» . cenrraméricains qui des tablenes de chocolat équ itable. Un détail clochait, qui
convoient les sacs de café produits par les petits cultivareurs ne pouvait qu'échapper aux consommaceurs. Ce chocolatier,
du bout du chemin vers les centres de regroupemenr est excell ent professionnel au demeurant, s'approvisionnait en
réduite. Mais un nouvel acteur a fait son apparition du côté masse et en beurre - les deux dérivés du cacao qui permenent
des consommateurs. C'est le ~ certificareur », rôle joué par de fabriquer le chocolat - auprès du numéro un mondial de
des associations du type Max Havelaar. Comme souvent dans la spécialité, le suisse Barry Callebaur. Interrogé à Londres,
le monde associatif, ceHe o rganisation est à la fois juge et un (rader en tombait à la renverse. Pour lui, Barry Callebaur
partie. Elle encourage le développement du comm erce é~ui. au royaume du com merce équimble, c'était Al Capone chez
table. Elle organise de nombreuses campagnes de promotion les bonnes sœu rs. L'émoi de ce professionnel chevronné,
en s'ap puya nt sur la présence de petits paysans producceurs. ayant traîné ses guêtres sur tOuS les marchés et ayant vécu
En même cemps, elle vit de la certification. Les experts qu'elle dans toutes les zones de production, s'expliquait ainsi: selo n
envoie auditer les coopéracives aux quatre coi ns du monde lui la multinationale suisse avait les pratiques les plus agres·
sont rémunérés. Il faut assurer leurs frais. Ce volume finan· sives imaginables sur le marché du cacao. Elle joua.it systé-
cier eS( dégagé par un prélèvement su r chaque paquet de matiquement la baisse au détriment des producteurs. de
produit équ itable vendu dans le commerce sous le label Max Côte·d' Ivoire en particulier. Alors, que cene société·là se
H avelaar. Quand il le faut, les subventions publiques vien- donne le beau rôle en jo uant la carre équitable, il y avait de
nent combler les déficits. Le co mmerce équitable opère donc quoi s'étouffer! Les exemp les de ce genre de manipulation
un véritable tour de passe·passe, substituan t un intermédiaire pullulent. La multinationale Procter & Gambie, l'un des
à un autre, ne bouJeversant que très modestement la chaîne grands less iviers de la planète. par ailleurs l'un des principaux
des échanges internationaux. On retrouve toujours l'expor. acteurs du marché du café, via sa filiale Philip Morris, a ainsi
tateur, le négociant, le torréfacteur et le vendeur final. 1< On discrètement lancé en 2003 quelques marques de café
180 1 Commerce inéquitable Le mirage équi table 1 18 1

équitable sous l'étiquette Millstone. Dans un prem ier cemps thique, pour utile qu'elle soit à quelques dizaines de culti-
disponibles sur Internet seulement, ces paquets de café vateurs équatoriens, servait avant tout la publicité et l'image
commencent aujourd'hui à être distribués dans le co mmerce. de la société française, qui «oubliait » de s'appesantir sur le
Mais on ne fera croire à person ne que les dirigeants de la jeu très classique qu'elle jouait à Abidjan - qui ne méri te
multinationale ont changé leur fusil d'épaule et s'apprêtent certes pas de condamnation, mais certainement pas non plus
à basculer toute leur production de café dans le créneau de de louanges.
l'équitable. Pis encore, qua nd il est pratiqué de manière sauvage,
On aura pu trouver un autre exemple de dérive dans le com merce équ itable peut servir de prétexte à de véritab les
les colonn es du journal du dimanche du 9 sepcembre 2004. escroqueries et provoquer de graves dégâts. Courant 2003,
Les lecteurs y découvraient les bontés du chocolatier français un importateur français se rendit au Laos, dans une zone de
Cémoi qui, di sait-on, lançait dans les hypermarchés de productio n de café qui avait 450 tonnes de café à vendre.
l'Hexagone des plaquettes «équitables». Le cacao ven ait L'homme promit monts et merveilles. Les paysans laotiens
d' Équateur où, depuis une dizaine d 'années, les équipes de le crurent. Ils refusèrent de vendre aux autres expo rtateu rs
Cémoi rravaillaiem en collaboratio n étroite avec les cher- qui offraient simp lement les prix du marché, c'est-à-dire
cheurs du Cirad, le Centre de coopération internationale en beaucoup moins. Le généreux acheteu r revint quelques
recherche agronom ique pour le développement. Phows à semaines plus tard. Des 450 tonnes, il n'en prit que 5 ! Le
l'appui, on apprenait que la société française payait bien, reste dut être bradé. Entre- temps, les cours mondiaux avai ent
300 dollars par mois pour les petits producteurs, ce qui leur chuté et la qualité des cerises de café s'était détériorée.
permettait de finan cer la scolarité et la santé de leurs familles. On comprend donc que, du côté des producteurs. le
La vente de tablettes de chocolat équitable Cémoi explosa. commerce équitable ne fasse pas l'un animité. Au se in de
En 2004, Cémoi aurait acheté 25 % de cacao en plus aux l'Organisation internationale du café, le langage officiel se
producteurs équatoriens de la région de San José de Tambo, veut prudent. L'Organisation a fait siennes les fumeuses
non loin de Guayaquil, grand port et capitale économique théories du développement durable. Il lui est donc difficile
de l'Ëquateur. Ce qui devrait porter les achats pour 2004 au de se dresser officiellement contre le co mmerce équitable.
fabuleux total de 812 ronnes ! Le lecteur pouvait s'esbaudir Son directeur exécuti f, Nestor Oso rio, prouve sur ce sujet
à bon co mpte. Voilà donc une société commerciale française qu'il maîtrise à la perfection la langue de bois. Il suffit
qui ne se revendique pas de l'association Max Havelaar et cependant de gratter un peu pour trouver chez certains
qui fait du commerce équitable. Oui, on pouvait croire à la délégués une opposi ti on des plus virulentes au commerce
lecture de l'article que le commerce équitable prenait une équ itable. C'est le cas du représentant de la Papouasie-
véritable ampleur. Mais pour être complets, les dirigeants de Nouvelle-Guinée. Partageant l'essentiel de so n te rriroire avec
Cémoi auraient dû signaler que, s' ils achetaient 800 tonnes l'Irian Jaya indonésien, la Papouasie-Nouvelle-G uinée est un
de fèves de cacao à un prix équitable, c'est parce qu 'ils en pays pauvre au développement inachevé. La population vit
prenaient 40000 au prix du marché en Côte-d'Ivoire. Autre- essentiellement de l'agriculture. La vanille et le cacao
ment dit, l'opératio n équatorienne de Cémoi, pour sympa- com mencent à s'y développer de manière sign ificative. Le
182 1 Commerce inéquirable Le mirage équitable 1 183

pays exporte aussi to uS les ans envi ron 60 000 tonnes de équitables en lançant fin 2004, dans le sud de Londres et en
café. Cel ui-ci est produit dans de petites exploitations sur Écosse, une chaî ne de coffee shops où l' on peut déguster du
lesquelles les paysans peinent à gagner correctement leur vie. café labellisé foir trade venu d u Honduras, d'Éthiopie et
Mais ce n'est pas la misère et on ne meurt pas de faim. Les d'Indonésie. Pour Mick \'<Iheeler, Oxfam se comporte tout
paysans sans terre SOnt rares. Les systèmes d'entraide SOnt bonnement en com merçant, jouant à fond la concurrence,
relativement développés; ils permettent de se nourrir mais dénigrant un produit pour en favoriser un aut re, allant en
pas d'accéder aux biens de consom mation courants, aux bons quelque sorre bien au-delà de son rôle hu man itaire.
hô pitaux. Moins enco re à des études poussées pour les
enfants. On pourrait donc penser que le rep résentant de Le doigt qui cache la forêt
Papouasie-Nouvelle-G uinée auprès de l'O rgan isatio n inter-
nationale du café à Londres, Mick Wheeler, se féliciterait En fin de compte, le commerce équitable améliore
chaudem ent des initiatives d u commerce équitab le, qu'il se l'ordinaire d' une poignée de producteurs pauvres. Mais le
réjo ui rait de vo ir, un jour, certains de st=s compatriotes amé- vacarme fai t par ailleurs autour de ce phénomène dans les
liorer leur niveau de vie grâce à l'action méritante de militants pays consommateurs contribue à occulter les vrais pro-
bénévoles ou d'ONG bien établies. Pourtant c'est tout le blèmes: ceux posés par la disparition des grands accords
contrai re. Interroger Mick Wheeler sur le sujet, c'est susciter internationaux et des caisses nationales de péréquation là où
une irritadon immédiate. Aux yeux de W heeler, le co mmetce elles existaient. SOnt également passées so us silence la redis-
équitable est terriblement nuisible aux intérêts des produc- tribu tion des cartes entre pays producteurs - au bénéfice
teurs de son pays. «Voyez, dit-il, ces campagnes de publicité du Brésil et du Vietnam mais au détriment des Afri cains et
faites par les défenseurs du foir trade. L'affiche présente un des Centraméricains - co mme la baisse significa tive de la
buveur de café en train de faire la grimace. Sous-entendu consom mation dans les grands pays européens. Par le dis-
parce que le prix payé aux producteurs est trOp bas. Et qu'il cou rs lén ifiant et charitable qui est le leur, les partisans du
ne faut donc pas en acheter. Ces campagnes, poursuit co mmerce équi table se font les complices des grandes mul-
Wheeler, contribuent à donner une image négative du café. » tinationales qui profitent de la situation. L'hypocrisie a même
Rien d'éto nnant à ce que la consommation régresse comme gagné les couloirs du Palais-Bourbon à Paris: l'Asse mblée
en ce moment. En Grande-Bretagne en effet, ou en Alle- nationale française n'achère que du café équitable. Entre deux
magne, la consommation de café recule. Il est certainement débats, entre deux com missions, les députés sirotent un café
excessif d'en attribuer l'entière responsabilité aux campagnes au goût de compassion, ce qui est certainement plus facile
du commerce équi table. Mais la colère de Mick Wheeler ne que de chercher à régler le problème par des voies politiques !
s'arrête pas là. Il constate qu'Oxfam, la grande ONG bri- On le constate, le m ariage de l'idéalisme et de l'empirisme
tannique, aide, d' un côté, à détériorer l'image du café vendu n'a pas permis, bien au contraire, de faire émerger les grandes
dans le commerce courant en soute nant très activement les questions politiques qui auraient probablement pu secouer,
campagnes du commerce équitable. De l'autre, cette même un peu, les dirigeants politiques et économiques de la pla-
Oxfam cherche à tirer profit de l'image positive des produits nète. Seul le dossier du coton a été véritablement abo rdé.
184 1 Commerce inéquitable Le mirage équitable 1 185

M ais c'est parce que les dirigeants des pays africains ne pas exiger qu'une partie des ta.xes perçues par les trats
co ncernés se so nt dressés contre les ttats-Unis et l'Europe et importateurs à raison de la consommation de café, de cacao
qu'ils ont bénéficié de l'efficace relais des ONG engagées ou de coton soit affectée à un fonds, une ca isse mondiale
dans ceue bagarre. Concernant la situation sur le marché du de péréquatio n ? L'organisme en ques tion existe d'ailleurs
café. les responsables des organisations éq uitables sont trop déjà. Créé par les Nations unies en 1980 pour coordonn er
occupés à faire fructifier leu rs petites affai res pour s'occuper l'actio n des fonds de régulation qui ont depuis lors disparu,
des dossiers de fond. En jouanr les boy-scouts, ils ont desservi le Fonds com mun des produits de base, auquel la plupart
l'immense majorité des 25 millions de producteurs de café. des grands pays développés avaient alors adhéré, trouverait
Restez-en là! a-[-on envie de leur crier. là un second sou m e. Ses statuts resteraient en l'état.
Cela ne veut pas dire qu'il faille laisse r les producteurs L'article 3 du chapitre II de l'Accord portant créatio n du
de café, de cacao, de coton des pays tropicaux seuls face au Fonds comm un des produits de base ne stipul e-t-i l pas que
marché. La dérégu larion à laquelle on a assisté depuis le début son objectif est de «contribuer au finan cement des stocks
des années 1980 concribue à ruiner les paysans et les États régulateurs internationaux ou de finan cer des mesures autres
nationaux. À l'autre bout de la chaîne, les conso mmateurs que le swckage dans le domain e des produits de base » ? Ce
achètent moins , parce que la qualité du produit qui leur est Fonds ne détiendrait aucun stock, n'assu rerait aucun rôle
proposé baisse. Le système en vigueur est donc inefficace régulateur de l'offre et de la demande. Les cap itaux seraienc
parce que mal régulé. L'asymétrie des pouvoirs entre consom- répartis tous les ans encre divers pays producteurs en fonction
mateurs et producteurs, à laquelle ne s'attaque pas le de leurs exportations passées sous le contrôle des ONG, dont
co mm erce équitable, ne permet pas un bon fonctionnement l'interventio n aurait alors pour but de vérifier la destination
du m arché. La crise ne fai t cependant que commencer. Au finale de ces som mes. 11 n'est pas interdit de rêver qu'une
cours des prochaines années, le poids des fond s d'investisse- pareille architecture internationale permettrait d'assurer des
ment spéculatifs étant appelé à se renforcer de manière très reven us décents aux producteurs sans remettre en selle les
significative, l'instabilité des cours sera croissante. Le prix de caisses de stabilisation dom les bailleurs de fonds internatio-
ces denrées aura de moins en moins à vo ir avec les besoins naux ne veu lent plus entendre parler. Il n'est pas question
des producteurs, de plus en plus avec les impératifs des ges- de prendre de front le libéralisme ambiant. La tâche sem ble
tionnaires des fonds et de leurs actionnaires. Il serait suici- impossible tant est puissante la vague qui déferle. Mais il
daire de laisser le système évoluer ainsi. JI faut d'urgence s'agit de l'aménager de manière que les retombées de l'activité
meure en place une série de mesures pour protéger les pay- économique internationale profitent même à ceux que la
sans. Le retour au système des quotas semble néanmoins géographie et la naissance Ont mis en si tuation de faiblesse.
impossible dans la configuration politique internationale
actuelle.
Alors, pourquoi ne pas exiger que les paysans produc-
teurs de café soient associés aux bénéfices réalisés dans les
pays dévelop pés pa r les grandes multinationales? Pourquoi

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STIGUTZ Joseph E., Quand l~ capfralimu perd la tiu, trad. de
l'américain par Paul Chemla, Paris, Fayard , 2003.
· ,

TABLE DES MATIÈRES

Introduction ...................... . 9
1. C acao . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Les mutins veulent le cacao, p. 15 - Vie et mort de la
« Caistab II, p. 20 - Les ardeurs de la Banque mondiale,
p. 26 - Les Américains prennent le pouvoir, p. 33 -
Une réorganisation à la hussarde, p. 38 - L'argent du
cacao, nerf de la guerre, p. 41 - Le magot a disparu,
p. 47 - .t.pilogue, p. 50.

2. Café .............. . 53
Amérique centrale: la catastrophe, p. 55 - Le hold~up
vietnamien, p. 63 - L'agonie des accords internatio-
naux, p. 68 - Les intérêts américains l'emportent,
p. 72 - Un monde cruel, p. 76 - La résistance des
producteurs, p. 78 - La bataille de la qualité, p. 82 -
La victoire des multinationales, p. 85 - Nestlé enfonce
le clou, p. 91 - .Ëpilogue, p. 94 .

3. Coton ................... . 95
Malloum, le pèleri n du coton, p. 99 - Le coton africain
est français, p. 104 - Le coton américain est ... universel,
p. 109 - Les Africains se soulèvent, p. 115 - Les

Brésiliens à la manœuvre, p. 119 - Cancun, amère


victoi re... , p. 125 - .tpilogue, p. 127.

4. Riz ...................... . 129


Madagasca r blanchit aussi ... , p. 132 - Pas de riz sa ns
bateaux, p. 135 - Chabert invente le « riz flonant ~,
p. 138 - Le riz, c'est Dallas !, p. 144 - Le marché des
.. faux nez ", p. 147 - Le choc des enveloppes, p. 150
- La désertion des multinationales, p. 153 - Les .ttats
bougent encore !, p. 155 - .Ëpilogue, p. 157.

5, Poivre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
L'i rruption vietnamienne, p. 163 - L'échec hollandais,
p. 168.

6. Le mirage équitable ........ , 171


.Ëqu itables questions, p. 174 - Les multinationales
aussi, p. 179 - Le doigt qui cache la forêt, p. 183.

Bibliographie ... 187

Remerciements .. 189

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31, n<' tU Fûu"", 75006 PIlNs

N° d'édilion: 64916-01_ N° d'im?~ion : 05 156214


Do!pôc l.!pl : mai 200S
ISBN: 2-(12).5781-4