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L'Homme

dans

la

Cité

LE

RÉVOLUTIONNAIRE par Alexandre MARC et René DUPUIS

FÉDÉRALISME

Nous avons ailleurs mis en lumière notre conception de la personnalité dans ses rapports avec l'idée révolution-

naire, en même temps que d'autres notions importantes comme celles de l'ordre, de la violence, de la propriété, du

prolétariat, de la patrie et de

Pour compléter l'étude des bases essentielles de la révo- lution, il importe aujourd'hui, en nous appuyant rigoureu- sement sur les résultats déjà acquis, de passer de notre notion de patrie à celle d'organisation " internationale » ou plus exactement (l'internationalisme reconnaissant impli- citement la réalité substantielle des nations-états actuels que nous avons condamnés) interconfédérale. Ecartons tout d'abord une tentation qui n'est pas seule- ment théorique : l'autarchie '. Il apparaît, à première vue, que l'idée d'autarchie, c'est-à-dire d'un territoire isolé du reste de l'humanité et tendant à se suffire à lui-même, ne peut s'appliquer qu'à de grands corps plus ou moins arti- ficiels, à des « agglomérats ». L'autarchie, sans parler des inconvénients économiques graves qu'elle comporte, abou- tit donc nécessairement, sous une forme ou sous une autre, à la statolâtrie ou au fétichisme de la nation. Cette concep- tion est donc contraire au patriotisme concret, tel que nous l'avons défini, mais aussi et surtout à l'universalisme sans lequel il n'est pas de Révolution véritable.

*

la nation

*

Mais si nous condamnons ainsi toute tentative de faire

abstraites et aux corps

*

des états actuels,

aux frontières

I. Cette tentation existe, en effet, à l'heuie actuelle dans de nombreux pays,

à l'état plus ou moins conscient et accusé ; citons l'U. R. S. S., l'Al'emagne (où certains partisans de l'ordre établi sont sur ce point d'accord avec les révolutionnaires, Favorables à ce système), l'empire Britannique, es États- Unis enfin.

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inhumains et monstrueux, des mondes autonomes et fermés, nous repoussons, non moins énergiquement, le chimérique espoir d'utiliser ces Etats cristallisés comme éléments constitutifs d'une unité supérieure. La Société des Nations na pas seulement échoué pour des raisons contingentes. Son principe même est frappé de stérilité absolue car les nations- états modernes ne se maintiennent que par l'insidieuse dictature policière, ne servent, sous des prétextes élevés, que les intérêts bassement matériels, et ne peuvent entrer en contact les uns avec les autres que (jour s'opposer, se combattre et se détruire.

*

L'HOMME DANS LA CITÉ

*

*

Faut-il donc accepter

l'idéal que nous offrent certains paneuropéens en mal du cos- mopolitisme, d'une République immense et amorphe dissol- vant toutes les diversités et toutes les énergies dans le creuset du pacifisme triomphant ? Faut-il, pour échapper à l'interna- tionalisme mensonger et contradictoire de Genève et au nationalisme exacerbé et perverti qui, pareil au fameux Cato- blepas se dévore lui-même, préconiser l'universel nivelle- ment sur le mode yankee ? — Rien de plus contraire à nos idées ni de plus hostile à nos efforts. Une république uni- verselle à tendances, centralisatrices et inorganiques peut, peut-être, offrir au superproductivisme ou à la finance- impatiente de se surpasser elle-même da s l'art de l'abs- traction, du calcul, de la spéculation et de la manœuvre, un champ et des possibilités nouvelles d'activité ; l'homme a tout à perdre dans une telle aventure. Livré sans défense au nombre sans visage, à une immense tyrannie sans con- trepoids possible, l'homme, perdant ce qui lui reste encore de noble et de réel, deviendrait rapidement l'objet inerte d'une philantropie anonyme et anthropophage.

Ni autarchie, ni Société des Nations

Ainsi le fil d'Ariane de la Révolution constructive qui nous guide toujours nous permet d'échapper, une fois de plus, aux querelles stériles, périmées et dangereuses des nationalistes exacerbés et de leurs frères jumeaux les inter- nationalistes, des fidèles du cosmopolitisme et des derviches tourneurs de l'autarchie. Ni le choc brutal d'artificielles

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monades <' sans portes et fenêtres » ni l'union par la destruc- tion insidieuse de l'être réel n'apportent de solution au problème qui nous préoccupe. Cette solution ne peut être découverte qu'à la lumière de notre méthode : elle est incluse dans l'amplitude d'oscillation qui conduit !a per- sonne de son incarnation concrète et limitée à son expansion universelle. Autrement dit, la réponse que nous cherchons naît d'une tension féconde entre deux termes polaires et inséparables : l'universalisrne de la Révolution et le réa- lisme de la patrie. C'est cette réponse que nous allons essayer de résumer dans ses grandes lignes. Écartons dès l'abord un malen- tendu possible. Il ne s'agit pas pour nous de présenter le projet de la constitution future, encore moins d'en entre- prendre l'étude technique. Ce que nous désirons simple- ment, c'est dégager les tendances et les principes directeurs du fédéralisme:

II

Et d'abord, remarquons tout de suite, qu'aucun fédéra- lisme n'est possible sur le plan actuel. L'impérialisme capi- taliste secrète la centralisation ou la division : il nivelle pour mieux dominer ou sépare artificiellement pour régner. Laissons donc aux naïfs ou aux traîtres le soin de préparer sur commande des « fédérations » conformes aux vœux des banques ou des trusts. Quand nous parlons de fédéralisme, nous le relions de la façon la plus étroite à la Révolution :

celui-là ne peut sortir que de celle-ci.

*

* C'est la patrie concrète, c'est-à-dire la région 1 qui est

l'élément constitutif et le fondement réel de notre fédéra-

d'ajouter que la « région >' n'a rien de

lisme. Est-il utile

commun avec ses multiples caricatures administratives ? Nous avons déjà montré ailleurs que la région était le « climat »

et la défense naturels de l'homme de chair et de sang. Il faut donc que cette maternelle gardienne de la richesse et de l'originalité de l'homme puisse opposer une digue à toute tentative de tyrannie centraliste. Toute la Révolution dont la base nest pas régionaliste est vouée à une déviation que

*

I. Il serait peut-être plus exact rie dire : la commune.

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l'on pourrait qualifier de « jacobine » et qui implique d'inutiles sacrifices et des trahisons essentielles. L'autonomie de la région doit être développée jusqu'à sa limite extrême : cette limite, c'est l'intérêt suprême de la Révolution. Dans la mesure où elle ne paralyse point l'élan révolutionnaire, la région doit jouir d'une indépendance absolue.

*

* Les restrictions que la Révolution impose au particula- risme de la région sont non seulement inévitables mais profondément nécessaires. Sans la participation à l'acte universaliste, le régionalisme menace de sombrer dans le

provincialisme et de finir dans la stagnation. L'équilibre ne s'établit que par l'intégration du particularisme dans

et par sa participation à

les grands courants de culture

l'élan totalitaire de la Révolution. Tous les mouvements régionalistes qui n'adhèrent pas à la Révolution échouent complètement ou, pis encore, dégénèrent en « nationa- lismes » particularistes.

*

*

1

La limite du régionalisme comporte essentiellement deux espèces d'éléments : les uns se rattachent de la façon la plus étroite à la primauté du spirituel telle que nous la définissons et constituent ce qu'on pourrait appeler le statut intercon- fédéral de la personne, les autres se groupent autour du plan économique dont nous dirons quelques mots plus bas. Pour préciser notre pensée nous dirons que la région est entièrement autonome dans le domaine compris entre la limite supérieure du primat révolutionnaire de la personne et la limite inférieure des nécessités économiques.

*

* La personne ne peut jamais être considérée comme un moyen, car elle est toujours le but suprême. C'est en par- tant de la personne que doit être ordonnée la hiérarchie des fonctions sociales. Le statut interconfédéral de la per- sonne qui doit être l'expression de sa dignité créatrice et de son agressivité ne peut évidemment être fixé une fois

*

I. Une {ois brisé l'appareil policier, administratif et bancaire de la nation,

cette dernière retrouvera, en tant

épanouissement et son seul sens valable.

que réalisation particulière de l'universel son

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pour toutes. Il doit offrir des possibilités d'enrichissement et d'expansion indéfinis. Il doit donc être l'émanation vivante d'un organisme dont nous n'avons pas la puérile prétention de vouloir fixer à 1 avance les modalités de cons- titution et d'action, mais qui devra assumer le rôle parti- culièrement difficile de défense et d'affirmation révolution- naires de l'homme. * *

Le « Comité de vigilance spirituelle » 1 ne doit à aucun prix être confondu avec l'organe exécutif d un super-état quel- conque. Il est appelé à veiller sur l'intransigeance et la pureté de l'élan révolutionnaire, à le préserver des tentations et des erreurs dont l'histoire montre tant d'exemples, et à assurer l'application et l'épanouissement du statut de la personne. Il n'est investi ni du pouvoir exécutif ni du pou- voir administratif qui en ferait une terrible menace pour la liberté concrète de la fédération, ni du pouvoir économique dont les fonctions sont d'ailleurs singulièrement réduites comme nous le verrons plus bas. Nous ne saurions, en effet, trop rappeler que la coïncidence du pouvoir économique avec la puissance étatiste constituerait les prodromes de la tyrannie la plus absolue que l'humanité ait jamais connue. La défor- mation infligée à la Révolution russe par le Stalinisme peut nous donner une idée des dangers de la conjonction de ces deux pouvoirs ; il est inutile d'ajouter que nous n'enten- drons nullement donner à cet exemple plus de valeur qu'il n'en a et qu'il serait absurde d'y voir une condamnation sans nuances de l'effort présent des Soviets dont les moda- lités sont, pour beaucoup, conditionnées par des contin- gences essentiellement locales et absolument étrangère à toute espèce de « communisne ».

*

III

Lutter contre le capitalisme signifie pour nous combat- tre toutes les formes de l'asservissement à l'économique. Dans l'ordre fédéral issu de la Révolution, l'économique devra reprendre sa place : celle d'instrument indispensable au service de l'homme.

I. Il nous semble utile de re'pe't«--ici que les suggestions que nous pro- posons ne sont pas d'ordre « constitutionnel ».

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L'HOMM E DANS LA CITÉ

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* *

Les prérogatives de l'organe économique central devront donc être réduites au minimum. La Commission du Plan i n'aura rien, elle non plus, d'un pouvoir étatiste. Son rôle sera de coordonner, de contrôler, d'orienter, plutôt que de diriger effectivement. Elle n'agit que dans la mesure où son intervention paraît indispensable et ses fonctions doivent être définies aussi étroitement que possible. En d'autres termes, le Plan Fédéral Économique et la Commission qui en est l'organe, représentent essentiellement l'aspect néces- saire mais négatif de noire fédéralisme.

*

* *

Au productivisme actuel qui aboutit au culte imbécile

et criminel de la production pour la production, nous vou-

lons substituer la primauté du consommateur

sation de la production ne sera donc faite qu'en fonction des besoins réels à satisfaire. Ces besoins ne peuvent être évalués sainement par l'organe central qu'est la commission du plan : une évaluation extérieure et abstraite risquerait en effet, de fausser les résultats, de méconnaître des besoins plus ou moins indépendants et particuliers et d'en susciter artificiellement d'autres. Est-il utile d'observer que tout

régime productiviste, quelle que soit par ailleurs son étiquette,

a recours à ces procédés ? Il est évident, en effet, qu'un

régime fondé sur le primat de la production ne peut vivre

qu'en suscitant sans cesse des besoins artificiels, les besoins économiques réels et naturels des hommes comportant toujours une limite et ne permettant donc pas l'extension

à l'infini de la production.

2

. L'organi-

* *

La région étant le cadre naturel où les appétances, ins- tincts et inclinations de l'homme s'expriment et se réalisent, c'est à elle et à elle seule que doit incomber la tâche déli- cate d'estimation et d'évaluation des besoins. Cette opéra-

1. Voir la note précédente.

2. La notion de consommation n'a jamais été analysée dans ses

ments

humains.

Nous

nous

proposons

de

le

faire

plus

tard.

fonde-

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tion ne doit avoir pour critère que le service de l'homme concret 1 ; elle échappe donc à toute tentation de rationa- lisation des besoins réels et de standardisation illégitime des dits besoins.

*

* C'est la région qui exerce également le droit de propriété sur toutes les richesses qui servent de moyens de production. Seule l'organisation régionale de la production permet de rompre avec le capitalisme ; car, en même temps que le système du capitalisme privé, elle exclue, — par une organi- sation corporative, — toutes les formes du capitalisme d'état. Ainsi la région évalue non seulement ses besoins mais aussi ses possibilités de production. La collectivisation sur le plan régional, qui est de nature organique, exclut la possibilité d'un développement monstrueux de la centrali- sation économique. Or sans parler des graves inconvénients spirituels, psychologiques et physiologiques — en un mot, humains — qu'entraînent nécessairement les excès de la concentration super-industrialiste, il apparaît de plus en plus nettement que la centralisation à outrance se révèle défectueuse, même du point de vue strictement économique. Le « gigantisme » comporte une accumulation de risques et un encombrement bureaucratique et technique tel que les inconvénients qu'il implique l'emportent finalement sur ses avantages. La décentralisation économique n'est pas donc seulement une mesure salutaire que d'impérieuses raisons spirituelles rendent souhaitable et nécessaire : elle est également une amélioration économique. 2

*

* Les évaluations des besoins et des possibilités de produc- tion fournies par les régions et coordonnées par la Commis- sion du Plan permettront de prévoir et d'organiser. Les crises de surproduction et de sous-consommation devien- dront derechef impossibles, à moins de catastrophes natu- relles toujours menaçantes. Le révoltant désordre actuel cédera la place à un ordre économique sain mis au service

1. La place nous manque ici pour montrer comment, à l'intérieur même de

cette évaluation— qui, elle non plus n exclue nullement le danger du « bureau» cratisme » — , la liberté de la personne est sauvegardée.

*

*

2. Cf. La crise de l'Agriculture soviétique, par Alexandre

MARC, dans la

VIE INTELLECTUELLE du

15 septembre.

L'HOMME DAMS LA CITÉ

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de l'homme. Le risque qui demeurera sera limité à l'inévi- table ; il ne sera plus à« l'intérieur du système économique» mais à l'extérieur.

*

* La satisfaction de l'ensemble des besoins de la fédération ne peut impliquer l'utilisation intégrale de toutes ses pos- sibilités de production. Les statistiques et les prévisions montrent en effet, que, grâce à la technique, celles-ci sont très supérieures à celles-là. Une fois la part prévue de la participation de chaque région au Plan pleinement assurée, les régions retrouvent donc une certaine liberté économique. Elles peuvent disposer du surplus de la production soit pour des fins intérieures soit encore pour des échanges interrégionaux. Cette possibilité est une des marges dans lesquelles les régions peuvent inscrire leur originalité.

*

*

* Ainsi en marge du Plan Fédéral qui contrôle et coordonne l'ensemble des activités économiques, les Plans Régionaux peuvent et doivent être librement établis. Le Plan Fédéral assure le bon fonctionnement du mécanisme de la distri- bution et empêche, par son existence et son efficacité, toute tentative, même indirecte et insidieuse, d'une restau- ration capitaliste. Moins abstrait le Plan Régional se ratta- che d'une façon étroite à la réalité matérielle de la région, en reflète la structure et les possibilités. Grâce au Plan Régional, la petite patrie jouit — en dehors même de l'éva- luation des besoins et de l'organisation des moyens de pro- duction — d'une certaine initiative économique. Dans l'ordre de l'utilisation des richesses naturelles et des tra- ditions techniques, dans l'ordre de l'originalité et de l'in-

vention aussi, la région, loin de devenir la proie d'un immense et rigide industrialisme bureaucratique, retrouve un rayon- nement incomparable et un moyen d'affirmer puissamment son particularisme et sa vitalité.

* Le fonctionnement et l'application des Plans Fédéral et Régionaux sont assurés par l'institution, sur le territoire de la fédération, d'un service social obligatoire. Grâce aux perfectionnements de la technique et à une rationalisation réelle qui, rompant avec son ignoble caricature capitaliste,

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tiendra compte de la diversité des dons naturels, ce service social sera réduit au strict minimum. Il laissera intact les forces de l'individu et ses capacités de réaction physiolo- giques et psychologiques. En tout état de cause, il restera d'ailleurs l'expression canalisée et ordonnée d'une néces- sité impersonnelle ; dans ce sens, il sera un moindre mal.

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* Le service social bien que fédéral en principe comportera une différenciation régionale ; c'est dire, encore une fois, que l'organisation du travail nécessaire à l'exécution du Plan sera accomplie par les régions. Mais il est à prévoir que certains travaux ayant un caractère particulièrement abstrait ou pénible devront être assurés sans tenir compte de la diversité régionale. Pour l'exécution de ces travaux, la mobilisation, sous une forme à préciser, du service social obligatoire devra être faite sur le plan fédéral. Cette solution, conforme à la nature même des travaux envisagés a, en même temps, l'avantage d'écarter des inégalités et des injustices criantes.

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De même que le plan régional s'insère en marge du plan fédéral, il subsiste, en dehors même du plan régional une marge de possibilités où viennent s'épanouir les activités et les initiatives individuelles. Si l'on élimine complètement, à la base de la vie économique, l'initiative individuelle et les risques qu'elle implique, on stérilise le domaine même de l'expansion technique et économique. * Le travail social assurant le développement harmonieux de l'ordre écono- mique par l'application du plan est une nécessité. L'activité individuelle, elle, échappant à la tyrannie de l'économique, est création. Grâce à la disponibilité créatrice, les loisirs que se disputent actuellement l'abrutissement et l'ennui, retrou- veront un sens humain.

Alexandre MARC et René DUPUIS.

I. Nous nous proposons de montrer plus tard comment une réorganisation radicale de la notion même du crédit et de ses modalités techniques rendra parfaitement compatible la rigueur « centrale » du plan et la liberté " péri- phérique » de l'initiative personnelle.

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