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ADONIS, POÈTE SYRIEN :

«nn'y a pas eu de révolution arabe>>

,

DEBAT

La lecture a-t-elle un avenir?

07578 - 26 - F: 6,90

RUSSELL BANKS :

<< La société américaine est devenue pornographique >>

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Le livre coréen Prends soin de maman a été traduit en vingt-sept langues. P. 11

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Habermas voyait en Derrida un « crypta-talmudiste » .P. 17

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Il y a toujours une histoire derrière l'histoire. P. 22

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Une machine capable de simuler parfaitement les facultés humaines n'en pourrait pas moins être dépourvue de conscience. P. 32

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Il est tout à fait possible que l'ère de l'hémisphère gauche relève du passé. P. 32

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Un miroir permet au patient d'amputer son membre fantôme. P. 35

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Mon chien est manifestement conscient. Mais quel sens a-t-il de sa propre existence? P. 39

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Voir que notre âme est liée à la matière, c'est comme découvrir que les chiens font des chats . P. 41

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Lire nous aide à maintenir une cohérence au milieu du chaos. P. 65

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Faire l'expérience de la folie du monde et l'accepter sans chercher à l'expliquer, c'est abdiquer son humanité. P. 66

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Érasme : « Existe-t-il un endroit sur terre à l'abri de ce déferlement de livres? » P. 68

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Dostoïevski : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis . » P. 11

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La dissolution de l'individu dans le panurgisme est une régression historique et une menace sérieuse pour la civilisation démocratique. P. 81

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Si Ortega y Gasset avait été français, il serait aussi connu que Sartre. P. 85

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Les comportements altruistes ne sont pas le propre de l'homme. P. 86

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Abraracourcix est une figure de la modernité. P. 94

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En co uverture :

© BENEDICT CAMPBELL

6

NOS AUTEURS

Découvrez les grandes signatures de ce numéro.

8

COURRIER

10

BESTSELLERS

Les succès de libra irie du monde entier racontent à leur fa çon l'état du monde.

ZJ

DOSSIER

QUAND LE CERVEAU DÉFIE LA MACHINE

Face aux progrès vertigineux de l'intelligence artificielle, certains n'hésitent pas à prophétiser l'avènement de machines pensantes capables de dépasser l'intelligence humaine. Un scénario de science-fiction qui fait bon marché de la fabuleuse complexité du cerveau, dont nous sommes loin d'avoir

54

ENTRETIEN ADONIS

« IL N'YAPAS EUDE

RÉVOLUI10N ARABE »

À mille lieues de l'optimisme ambiant sur l'effervescence du monde arabe, le poète syrien appelle à raison garder :

nous n'avons assisté qu'à des changements de façade. Si des têtes sont tombées, les structures du pouvoir restent intactes.

56

15

percé tous les mystères.

HISTOIRE

FRANCOPHILIES

25

Un match inégal

« QUELS CRUELS

À propos de livres en françn.is ou traduits du françn.is ;

33

La singularité Kurzweil

PILLARDS NOUS

et sur la France et les Françn.is.

34

Le mystère du

FAISIONS ! »

cerveau humain

En 1911, les troupes allemandes

18

41

Le problème de la

matent brutalement une rébellion

JADIS 8 NAGUÈRE

conscience reste entier

indigène sur une île perdue de l'empire, dans le Pacifique Sud.

Le meilleur des livres anciens, à redécouvrir d'urgence.

4Z

Et, pour la première fois de son histoire, l'Allemagne déporte

zo

PORTFOLIO

LE TRÉSOR RETROUVÉ

une population entière.

ENTRETIEN

60

RUSSELL BANKS

DE VIVIAN MAIER

MÉDECINE

« LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE EST DEVENUE PORNOGRAPHIQUE »

Inlassable explorateur des failles du rêve américain, l'écrivain traque dans son dernier roman les démons d'une société

Pendant quarante ans, une gouvernante solitaire et secrète a parcouru les rues de New York et de Chicago, son appareil photo en bandoulière. Ses négatifs, découverts par hasard dans une vente aux enchères, révèlent l'incroyable talent de cette artiste inconnue.

L'ÂGE D'OR DE LA COCAÏNE

Dans la seconde moitié du XIX" siècle, la poudre blanche était considérée comme un précieux stimulant, aux nombreuses vertus thérapeutiques. Parmi ses plus fervents adeptes, Sigmund Freud.

où règnent la peur de la

48

61

délinquance sexuelle et l'obsession de la surveillance.

POLITIQUE

SOCIÉTÉ

MAMAELLEN

Mère de quatre fils et séparée d'un mari violent, Ellen Johnson Sirleaf a été témoin et acteur, dans les années 1990, d'une des guerres civiles les plus sauvages d'Mrique. Depuis 2005, elle tente de redresser le Liberia en ruine. Portrait.

LE LIVRE EST MORT, VIVE LE LIVRE!

La déferlante des nouveaux médias et la relative désaffection des jeunes pour le livre font craindre une disparition progressive de la lecture. Les raisons d'être optimiste ne manquent pourtant pas.

70

UTOPIES

CE SATANÉ DÉSIR D'IMMORTALITÉ

Au moment où Darwin montre que l'homme est un animal comme un autre, de grands esprits de l'ère victorienne décident de recourir à l'occultisme pour démontrer, scientifiquement, l'existence d'une vie après la mort. Au risque d'inspirer les utopies les plus meurtrières.

72

CULTURE

LA FABRIQUE DE

L'ÂMEJAPONAISE

Dans ce pays hypermoderne qui réinvente en permanence ses classiques, les créateurs révèlent une civilisation étrange à nos yeux occidentaux. Où l'outre- tombe ne s'oppose pas au vivant, où les monstres sont le miroir de soi et où la réclusion nourrit la quiétude.

75

LITIÉRATURE

LE MARTYRE DE MADAME DICKENS

Pourfendeur des injustices et défenseur des valeurs familiales, Charles Dickens se comportait chez lui en tyran. Mais l'enfer qu'il fit vivre à Catherine, son épouse, a sans doute donné de l'épaisseur à son œuvre.

80

DOCUMENT LA REVANCHE POSTHUME D'ORTEGA Y GASSET

Injustement décrié pour sa neutralité pendant la guerre d'Espagne, l'auteur de La Révolte des masses était pourtant un penseur de premier plan. À bien des égards prophétique, il mettait en garde contre les radicalismes de droite comme de gauche.

86

POST-SCRIPTUM

L'ALTRUISME

EST-IL DANS

NOS GÈNES?

Une équation mathématique prouve que la sélection naturelle privilégie les groupes ou les espèces altruistes.

87

PÉRISCOPE

Un tour d'horizon des livres étrangers à ne pas manquer.

92

EN LIBRAIRIE

Les coups de cœur de la rédaction parmi les livres récemment traduits.

97

ÀVOIR, ÀFAIRE

Notre sélection des événements culturels du monde entier, autour et au-delà du livre.

98

SKOOB

Dans l'insolite des livres.

ÉLOGE DE LA SOTTISE

eep Blue a battu une fois Kasparov aux échecs, puis s'est retiré de la course. Aujourd'hui, les logi- ciels les plus sophistiqués restent nuls au poker. En même temps, les gros calculateurs écrasent les facultés arithmétiques du cerveau humain, les ordinateurs peuvent piloter un drone jusqu'à une cible lointaine, dicter le trajet d'une sonde spatiale, gérer mieux qu'une armée d'humains l'effroyable fouillis instan- tané du Web, guider les mains d'un chirurgien à des milliers de kilomètres de son patient. Et, à en juger par ce qui se passe au Japon, les robots de compagnie ont un bel avenir. Sans faire de la science-fiction (laquelle a parfois mieux anticipé le réel que les meilleurs prévisionnistes), il est naturel de penser au jour où l'intelligence humaine sera, peu ou prou, dominée par la machine. Cette croyance, parfois une conviction affichée par des spécialistes compétents, s'enracine dans la perception parfaite- ment exacte du hiatus qui ne cesse de s'approfondir entre l'irrésistible dynamique du progrès technique et l'apparente immobilité de l'humaine nature, contrainte par les lois de l'évo- lution biologique à faire du surplace et menacée de régression du fait de son évolution culturelle. Comme l'illustre le dossier de ce numéro de Books, !es discus- sions complexes qui alimentent cette foi ou cette inquiétude négligent souvent des données assez simples, explicables à un enfant. Prenons le mot « sottise ».Une machine pourra-t-elle jamais commettre une sottise? Bien sûr que non. Un ordinateur peut tomber en panne, un logiciel connaître un bug, mais la sottise reste le propre de l'homme, et l'on voit mal comment elle pourrait ne pas le rester. Un logiciel pourra-t-il jamais percevoir la différence qui existe dans la langue française entre « sot- tise » et « bêtise » ? Un logiciel pourra-t-il jamais percevoir la différence entre la bêtise humaine et celle de la machine, celle-ci fût-elle animée par les meilleurs logiciels concevables? Comme l'illustrent les plus sophistiqués des traducteurs automatiques, la machine n'a pas accès au sens. C'est tout de même un sacré handicap. [J

Olivier Postel-Vinay

N 261 OCTOBRE 2011

Directeur de la rédaction et de la publication :

Olivier Postel-Vinay Assistante : Stephanie Rian, stephanie@booksmag.fr

01 75 77 08 02

Rédactrice en chef : Sandrine Tolotti Chefs de rubrique : Baptiste Touverey,

Delphine Veaudor, Suzi Vieira Secrétaire de rédaction, site web :

Arnaud Gancel Direction artistique : Mariano Quiroga Rédactrice photo : Géraldine l.afont Pour joindre la rédaction :

prénom@booksmag.fr Couverture : William londiche Correction : Sylvie Barjansky, Francys Gramet

Toutes les photos non créditées sont de droits réservés.

Directeur marketing fJ diffusion :

Martine Heissler martine.heissler@gmail.com Ed~eur : louis Dumoulin louis@booksmag.fr Public~é : Mistral Média (secteur littéraire) Virginie Vivaldi virginie.vivaldi@mistralmedia.fr Tél. : 0140 02 99 00 M.I . N.T. (Secteur commercial) Directeurs associés: Philippe leroy,

01 42 02 21 62,

philippe@mint-regie.com Fabrice Régy, 01 42 02 21 57, fabrice@mint-regie.com Directrice de la publicité :

lauréline Jouanneau, 01 45 61 23 04, laureline@mint-regie.com Relations presse :

Solvit Communication Tél. : 0142 61 24 63. Valérie Solvit

Com~é éd~orial: Joséphine de Bodinat, Olivier Bomsel, Hughes Cazenave, Antoine Danchin, Pierre-Emmanuel Dauzat, Philippe Even, Charles Gancel, Sophie Gherardi, Bernard Granger, Pierre Jacquet, Stéphane Khémis, Hervé Le Bras, Dominique lecourt, Marie Mendras, Albert Merlin, Jean-Louis de Montesquiou, Priscilla de Moustier, Thierry Paquet, Nata Rampano, ~rieRohde, carlos Schmerkin, Philippe Tibi, Tzvetan Todorov.

Ont collaboré à ce numéro (rédaction) : Catherine Cornet, Ekaterina Dvinina, Jeong Eun-Jin, Sébastien Hervieu, Hala Kodmani, Marie-Morgane le Moël, Maïra Muchnik, l.amia Oualalou, Daniel Pennac, Jeanne Pham-Tran, Claire Richard, Minh Tran Huy, caroline Vigen!.

Ont collaboré à ce numéro (traduction): Barnabé d'Aibès, Philippe Babo, Dorothée Benhamou, Béatrice Bocard, Laurent Bury, Thomas Fourquet, François Gaudry, Florence Hertz, Hélène Hiessler, Hala Kodmani, Maïra Muchnik.

Diffusion. Presstalis

Contact pour les réassorts diffuseurs :

Tél. : 0488151245 AJuste Titres- Hélène Ritz Impression : Maury

SAS BOOKS. 4, allée Verte, 75011 Paris. Tél. : 01 75 77 08 02 . courrier@booksmag.fr Président : Jean-Jacques Augier Directeur : Olivier Postel-Vinay Directeur délégué :

Jean-louis de Montesquiou Conseillers : Carlos Schmerkin, Frédéric Texier Conception graphique :

Rampano fJ Associés

Books est édité par la SAS BOOKS, au capital de 789 360 RCS 2007 B15638 ·

SIRET49919657400028

Books est une publication mensuelle ISSN : 1967 · 7375 N° de commission

paritaire : 0114 K89702

20011

(validité jusqu'au 31/01/2014) Revue publiée avec l'aide du CNl (Centre national du livre).

NOS AUTEURS

Ils signent dam; ce numéro

N• 26 1OCTOBRE 2011

BRIAN

DWIGHT GARNER

DINAH BIRCH

CHRISTIAN

P.25

Dwight Garner est l'un des plus célèbres critiques de livres du New York Times. Il collabore également, entre autres, à Harper's Magazine et au Times Literary Supplement. Il est l'auteur de Read Me. A Century of Classic American Book Advertisements (« lisez-moi. Un siè- cle de publicité littéraire américaine») .

Dinah Birch est professeur de littérature à l'université de liverpool, spécialiste de l'époque victorienne . Elle a dirigé la septième édition du presti- gieux « Guide Oxford de littérature an- glaise » (The Oxford Companion to English Literature, 2009; non traduit) . >lire : " Le martyre

 

>lire : " L'â ge d' or de l a cocaï ne » P. 60

de Madame Di cken s »

P. 75

COLIN McGINN

Colin McGinn est un phi- losophe britannique, ac-

JOHN GREEN

 

MARIO

tuellement en poste à l'université de Miami. Spécialiste du problème de la relation en- tre le cerveau et l'esprit, il a publié de nombreux ouvrages, dont aucun n'est traduit en français. Il résume ses thèses pour un large public dans The Mysterious

John Green est un écrivain américain, né en 1977, spécialiste de la littérature pour jeunes adultes. Ses romans ont reçu plusieurs prix. Il est aussi connu pour l'utilisation qu'il fait des tech· nologies multimédias - notamment le « video-blogging », ou « vlogging »-à

VARGAS LLOSA

Prix Nobel de littérature 2010, Mario Vargas llosa, Péruvien naturalisé Espa- gnol, est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages traduits dans le monde entier, dont Conversations avec la cathédrale. Ce- lui qui fut aussi le candidat malheureux du

Flome. Conscious Minds in a Material World (« la flamme mystérieuse . Cerveaux

d u cerv e a u huma i n >> P. 34

des fins de création

littéraire .

parti libéral à l'élection présidentielle pé-

conscients dans un monde matériel »),

>lire : 11 Le livre est mort,

 

ruvienne de 1990 publie en octobre chez

Basic Books 1999.

vive le livre ! »

P. 61

Gallimard un Éloge de la lecture et de la

>li re : << Le my stè re

 

fiction ainsi que Le Songe du Celte, roman consacré à l'Irlandais Roger Casernent, qui

DANA HANSEN

 

dénonça les atrocités commises dans le

ALEX

Dana Hansen est profes- seur de littérature anglai-

milton, près de Toronto (Canada) . Elle

Congo de Léopold Il. >lire : 11 La revanc he post hume

KOTLOWITZ

se dans le premier cycle

d' Ortega y Gasset » P. 80

Écrivain et journaliste américain, Alex Kotlowitz est l'auteur de There Are No Children Here (« Il n'y a pas d'enfants

,. au Mohawk College à Ha-

collabore à de nombreux journaux et revues littéraires. >lire : " Les raisons

SANS OUBLIER NOS ENTRETIENS AVEC:

ici>>), où il raconte la vie de deux enfants vivant dans un quartier pauvre de Chicago .

du pessimisme »

P.64

Il enseigne actuellement la littérature an-

 

RUSSELL BANKS

glaise au Dartmouth College et a contribué

Né en 1940 dans le Mas-

au New York Times, au New-Yorker, à The

RICHARD

 

Atlantic et à The New Republic. >lire : 11 Le t rés or ret rouv é

HOLLOWAY

Écrivain écossais et ancien

 

d e Vi v i an Ma i e r >>

P. 4 2

évêque anglican d'Édim-

DANIEL BERGNER

bourg, Richard Holloway s'est fait connaître du grand public en se déclarant ouvertement agnostique, avant

Journaliste américain, Da- niel Bergner est l'auteur d'un livre sur la guerre au Sierra leone, ln the Land of Magic Soldiers. A story of White and Black in West A{rica («Au pays des soldats

de quitter ses fonctions . Grande figure du débat public en Grande-Bretagne sur les questions d'éthique et de religion, il contri· bue au Times, à The lndependent et au Guardian. >lire : " Ce satané désir

 

ADONIS

Syrien, Adonis est considéré comme le plus grand poète arabe vivant. Son dernier

magiques. Récit en noir et blanc en Afrique

d'immortalité »

P. 70

recueil de poèmes, La Forêt

de l'Ouest >>), Picador, 2004. Il a aussi

 

de l'amour en nous, est paru en 2009 au

publié un essai sur le fétichisme sexuel :

Mercure de France .

P. 54

The Other Side of Desire(« L'autre côté du

TOMMASO

 

désir»). Ecco, 2009.

PINCIO

>lire : " Marna Ellen » P. 48

Tommaso Pincio est le

 

MARJORIE

nom de plume de l'écri·

GARBER

vain italien Marco Cola-

1

Professeur de littérature à

THOMAS

pietro, auteur d'Un amour d'outre-monde

Harvard, Marjorie Garber

MORLANG

(Denoël, 2003) et de Cinacittà, qui vient

est, selon le New Yark

Né en 1965, Thomas Mor- lang est un historien alle- mand, spécialiste de l'his-

de paraître chez Asphalte Éditions . Colla- borateur régulier des quotidiens La Repub· blica et Il Manifesta, il est aussi le traduc-

Times, « l'une des personnalités les plus influentes du monde universitaire américain ». Dans son dernier livre, The

toire coloniale. Il travaille au musée de la Ruhr, à Essen.

teur italien de Jack Kerouac et de Francis Scott Fitzgerald.

Use and Abuse of Litera ture (« Us et abus de la littérature»), elle analyse l'évolution

>lire : 11 Qu els cru els pilla rds

>lire : " La fabrique

de

la perception des œuvres littéraires .

nous fa isions ! »

P. 56

de l 'âme ja pona ise» P. 72

 

P. 67

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COURRIER

N" 26 1OCTOBRE 2011

Nous écrire

Books, 4, allée Verte, 75011 Paris, ou de préférence par e-mail à : courrier@booksmag.fr

ce fait, « la deuxième actionnaire, et la pré- sidente du conseil de surveillance de la multinationale publi- citaire » . Or, Publicis a signé des contrats très importants pour mettre en publicité

\ le lait en poudre Nestlé, et les couches [jetables] Pampers! Par ailleurs, toujours

dans Arrêt sur ima-

ges, on peut voir que

Publicis, malgré sa prestigieuse action- naire féministe, n'est pas une agence de pub faisant excep- tion à la règle du sexisme, et ils ont pu, comme les autres, jouer la carte de la femme à moitié nue, prenant son air le plus bête et disant « mon banquier me préfère à découvert » . Elisabeth Badinter devrait peut-être s'atta- quer à un problème sur lequel elle a, de fait, une influence directe. Voilà de quoi étayer le dossier!

TOUT

SUR LA MERE

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et les autres

ÉLISABETJ-1 BADINTER ET LES MERES

Cher Books, merci pour votre spécial « Mères » de cet été. Pour ajouter au dossier concer- nant la philosophe Élisabeth Badinter et sa lutte contre l'allai- tement et les couches lavables qui avilissent la femme, je vous renvoie à un très bon dossier fait

par le site Arrêt sur images il y a

quelques mois. Ainsi, on pouvait y lire que Mme Badinter, outre son métier de philosophe, est également « la fille et héritière du fondateur de Publicis » et, de

Vous écrivez?

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ÉMILIE DEFOND (PAR COURRIEL)

Le dossier du site Arrêt sur images dont il est question a été publié le 17 février 2010. Sur France Culture, Élisabeth Badinter a rétorqué :

«je confesse que j'ai réalisé cela après la rédaction de mon livre, qu'on allait peut-être me le dire,

]. Des

filiales de Publicis [ont ce type de

clients] et c'est quelque chose de vraiment mineur dans le chiffre d'affaires. je ne pouvais pas m'imaginer qu'on puisse penser, moi qui travaille depuis trente ans sur l'histoire des femmes, que pour défendre des intérêts d'actionnaire j 'irais écrire un livre qui ferait la publicité des laits maternisés. »

(CITÉ PAR ARRÊTSUR IMAGES

et j e me suis renseignée

LE 22 FÉVRIER 2010).

PALESTINE:

LE POINT DE VUE D'UN RABBIN

Merci pour l'excellent dossier que vous venez de publier sur la question de la valeur de l'État dans le contexte du conflit entre Israéliens et Palestiniens. Les textes que vous avez tra- duits sont particulièrement intéressants et cela change de ce qu'on lit trop souvent. Je suis l'un des rares rabbins (le seul?) à avoir signé l'appel

à la raison du collectif J-Call.

RABBIN DAVID MEYER (BRUXELLES)

David Meyer nous signale un article qu'il a écrit dans La

Libre Belgique (« L'exil partiel

de la souveraineté», 21juin

2011), dont voici la fin :

« "L'Exil de la Terre" et "l'Exil temporaire de la Présence divine" ont rendu Auschwitz possible. Le retour à la terre et sa possession totale ont créé

les conditions d'une lutte per- manente entre Israéliens et Palestiniens ainsi que les symptômes d'une implosion de la société juive. Il semble que le temps soit venu d'entrer de

plain-pied dans ce nouveau

cycle de l'histoire juive et de renoncer à la souveraineté sur une partie de la terre où certains Israéliens vivent. Que les colons et ceux qui les sou- tiennent deviennent les pionniers [d'un] "Exil partiel de la Souveraineté", vivant dans un État de Palestine, sépa- rés de seulement quelques kilomètres du territoire souve- rain israélien. Qu'ils demeurent sur ces lieux, qu'ils veulent porteurs de sainteté et qu'ils fassent l'expérience d'une relation à la terre digne de l'espoir messianique. Ainsi, inscrits dans le sens véritable de l'histoire juive, vivant l'ex- périence de "l'Exil partiel de la Souveraineté", ces hommes et ces femmes pourraient être à l'avant-garde du judaïsme et retrouver leur place dans une tradition juive de paix et de fraternité qu'ils ont pour le moment tout à fait perdue. Ce n'est qu'alors qu'Israël pourra

sereinement et courageuse- ment partager cette terre, don- ner aux Palestiniens la partie de Jérusalem dont ils ont besoin pour affirmer leur iden- tité nationale et trouver les modalités d'une paix politique qui ne doit plus attendre. »

DAVID MEYER, PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ GRÉGORIENNE PONTIFICALE À ROME.

LIBRAIRE

J'adore votre magazine ! En tant que libraire, je trouve que c'est un outil original et en passe de devenir incontourna- ble.J'en fais la promotion dans le milieu. Continuez !

TANIA MASSAULT (QUÉBEC)

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aumur

de

dette

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E

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BESTSELLERS

La planète des livres à succè.•;

Ave c The Stranger's Child, le romancier brita nn ique Al an Holl i nghurst livre, sel on le Times Literary Supplement, un récit« aussi am bit ieux dans son projet que dans sa structure>>. ©JIMWATSON/A FP

Royaume-Uni

,

LE CHARME DESUET DE L'ARISTOCRATIE

Dans son dernier roman, Alan Hollinghurst raconte de main de maître le déclin de la haute société britannique au xxe siècle.

LELIVRE > The Stranger's Child («L'enfant de l'étranger»), par Alan Hollinghurst, Picador, juin 2011.

O utre-Manche,

Alan Hollin-

ghurst passe pour être le

digne « héritier d'Henry

James »,tant il sait« allier l'ironie à la gravité profonde » et « l'éclat des apparences » à « une implaca- ble minutie »,explique Theo Tait dans les colonnes du Guardian. Une filiation littéraire qui n'est sans doute pas étrangère à l'im- mense succès de son nouveau

roman, The Stranger's Child - le premier depuis La Ligne de beauté,

lauréat du Booker Prize en 2004.

de l'été 1913, Cecil Valance,

jeune aristocrate et poète médio-

À la fin

cre, « aux goûts sexuels éclecti- ques »,passe quelques jours à Two Acres, dans la demeure familiale de son camarade de Cambridge, George Sawle. Entre vapeurs d'alcool et nuits blanches, Valance séduit tour à tour George et sa sœur Daphne, et entame sa car- rière littéraire par un long poème ambigu, adressé à ces « deux arpents bénis de terre anglaise » (« Two blessed acres of English ground »). Puis, la guerre éclate. Cecil Valance meurt au front et Churchill lui-même, à qui l'on a fait lire le texte du jeune soldat, vante les mérites de cette vibrante évocation du pays d'avant le cata- clysme. Le poème devient une réfé- rence de la littérature de guerre. C'est ainsi que Valance est devenu le « parfait exemple du poète de second ordre qui parvient pourtant à pénétrer la conscience collective plus profondément que bien des maîtres »,résume l'un des person- nages. Car l'essentiel du roman regarde les différents amis et amants de Cecil poursuivre leur vie, entre 1926 et 2008, spéculant

de loin en loin sur « la réputation littéraire posthume, la nature et le degré des attachements sentimen- taux » du poète disparu, résume Keith Miller dans le Telegraph. Pour son quatrième ouvrage en vingt ans, s'enthousiasme Peter

Parker dans le Times Literary Sup-

plement, Alan Hollinghurst a vu grand : un récit sur « l'œuvre du temps et de la mémoire, aussi ambi- tieux dans son projet que dans sa structure, et qui constitue une véri- table leçon de maître dans l'art d'écrire un roman ». Son récit abonde en références à la littéra- ture anglaise du siècle dernier, pré- cise le Guardian, et en sujets presque caricaturalement British :

« L'argent et les rapports de classe, les histoires cachées de la vie homo- sexuelle dans ce pays, l'ennui de la province et l'exubérance de la capi-

tale. » Pour The Independent, qui

range l'ouvrage parmi les meilleurs

de l'année, The Stranger's Child est

le roman de « l'aristocratie britan- nique pendant cette après-guerre qui l'a vue perdre peu à peu son influence sociale et morale». 0

N° 26 1OCTOBRE 2011

Brésil

AU PAYS

DU PLAISIR

Rio se passionne pour une histoire illustrée de la sexualité brésilienne.

LE LIVRE > Historias intimas («Histoires intimes»), par Mary del Priore, Planeta do Brasil, 2011.

Après vingt-cinq ouvrages uni- versitaires, Mary del Priore a décidé d'abandonner la rigueur académique pour poser un regard léger sur l'évolution de la sexualité et de l'érotisme au Brésil. Paru en avril dernier,

Historias întimas caracole,

depuis, en tête des ventes. L'his- torienne y raconte l'exposition progressive des corps, malgré le poids de l'Église. Et le lecteur découvre avec surprise la vogue que connut l'adultère au XIX" siè- cle ou la préhistoire du porno

- anecdotes et photos à l'appui.

Car c'est seulement avec l'ins- tallation de la cour portugaise à Rio, en 1808, que la bourgeoisie

locale commence à adopter le lit et le matelas, abandonnant peu à peu un hamac qui obligeait à des relations sexuelles un brin furtives. La généralisation du savon a également contribué à l'épanouissement érotique du pays, en « rendant le corps plus propre, et donc explorable », comme le confie l'auteur à la

Folha de Silo Paulo.

Aujourd'hui, conclut le quoti- dien, il n'y a plus guère de tabous au Brésil, « où l'on peut même changer de sexe », pré- cise Mary del Priore. « Au ris- que de tomber presque dans l'excès inverse, selon l'histo- rienne. Le droit au plaisir prend parfois des allures de dictature. » 0

N° 261 OCTOBRE 2011

BESTSELLERS

La planète de.-; livres à succès

LES MEILLEURES VENTES EN CORÉE DU SUD

ClASSEMENT

TITRE

AUTEUR

Ap'ûnikka ch'ôngch'un-ida

Kim Rando

Sam û Parkers

«

Dur? C'est la jeunesse! »

2

Nanniggûn t'ain-dûr-ûi tosi

Ch'oe lnho

Yûbaekmidiô

«

Une ville étrangère que je connais »

3

ômma-rûl put'ak'ae Prends soin de maman

Shin Kyung-sook

Ch'angbi

4

Sûzûmiya Haruhi-ûi kyôngak

Tanigawa Nagaru

Daewôn CL

«

l'effroi de Suzumiya Haruhi »

5

Just Me, Jay

(Jay Park)

Pak Chae-bôm

Crazy Media

«

Juste moi, Jay (Jay Park) »

6

Kim Che-dong-i mannarôgamnida

Kim Che-dong

Wisdom kyunghyang

«

les gens rencontrés par Che-dong >>

7

Paeksôlgongju-ege kugûm-ûl << Blanche-Neige doit mourir >>

Nele Neuhaus

Book Road

8

Na-ûi munhwayusan tapsagi 6 << Mon journal de visites du patrimoine culturel, voL 6 >>

Yu Hong-jun

Ch'angbi

9

K'ûritik'ôl mesû << Masse critique >>

Baik Ji-yeon

Alma

10

Yujin's Cet it beauty << Les recettes de beauté de Yujin >>

Yujin

Paperbook

Librairie Kyobo, juin 2011.

DES LECTEURS ENTRE DEUX MONDES

La poésie, traditionnellement populaire, ne fait plus recette auprès des Sud-Coréens, qui lui préfèrent les ouvrages d'actualité. Mais la prose de qualité résiste encore aux effets de la modernisation.

P ubliée chaque mois sur le

site Internet de la librairie

Kyobo, l'une des plus gran-

des de Séoul, la liste des livres les plus vendus en Corée du Sud reflète la mutation du rapport au livre qu'a connue cette société à la faveur de la modernisation. Alors que le pays était traditionnellement acquis à la poésie et à la« littérature noble », les lecteurs semblent de plus en plus attirés par des ouvrages qui font écho à leurs préoccupations quotidiennes. En témoigne notam- ment le succès de « Dur? C'est la jeunesse! »,qui figure en tête du palmarès, et dont la fortune est directement liée à l'actualité d'un pays où les étudiants ont manifesté tout au long du mois de juin contre un système qui les oblige à s'endet- ter fortement pour financer des cursus très onéreux. Mais la liste des bestsellers reflète également la place considérable accordée par les libraires aux ouvra- ges de célébrités de la télévision comme Kim Che-dong (n° 6) et Baik Ji-yeon (n° 9), ou de stars de la

scène musicale, tels Jay Park (n° 5), très populaires auprès des jeunes. Ces livres d'un genre nouveau sur la scène éditoriale sud-coréenne semblent avoir depuis peu éclipsé la poésie. La prose de qualité, en revanche, continue de séduire le lec- torat. Témoin l'engouement que suscite Ch'oe Inho - dont on peut lire en français La Tour des founnis. Dans les années 1970, ce romancier vedette avait jeté le trouble dans les milieux intellectuels en remportant un succès commercial jugé presque indécent pour de la « littérature véritable ». Il retrouve aujourd'hui son public avec « Une ville étran- gère que je connais »,où il inter- roge, dans ce style alerte dont il a le secret, la place de l'individu dans la

société moderne [lire « L'étrange réveil de M. K »,Books, n° 25, sep- tembre 2011, p. 13]. Autre auteur de

« littérature noble » plébiscité par les Coréens, la romancière Shin Kyung-sook voit désormais sa répu- tation dépasser la sphère nationale

avec Prends soin de maman (n ° 3),

vendu à près de 2 millions d'exem-

plaires en Corée et traduit dans vingt-sept langues, dont le français.

En adoptant tour à tour le point de vue des enfants et celui du mari, elle

y raconte la disparition d'une

femme égarée dans SéouL De ces témoignages se dégage une saisis- sante figure maternelle, universelle

et représentative des femmes de la

génération de l'auteur, qui ont vécu

les bouleversements provoqués par l'industrialisation et la modernisa- tion accélérées du pays.

Au total, seuls deux titres étrangers figurent sur la liste : un light novel japonais inspiré d'un manga (n° 4)

et un polar de l'Allemande Nele

Neuhaus, symboles du fulgurant essor que connaissent désormais, grâce à Internet, des genres littérai-

res considérés jusque-là comme mineurs et largement exclus du marché éditorial traditionnel : les romans policiers, la science-fiction ou la bande dessinée. 0

JEONG EUN-JIN Maître de conférences en littérature coréenne à l'lnalco, Jeong Eun-Jin est aussi traductrice .

,

.

Etats-Urus

La femme parisienne d'Hemingway

The Paris Wife ( << L'épouse parisienne>>), par Pa ul a Mclain, Ballantine Books, 2011.

Dans Paris est une fête, Hemingway évoque avec nostalgie le souvenir d'Hadley Richardson, sa première épouse, avec laquelle il vécut dans la capitale française pendant cinq ans. Avec The Paris Wife, bestsel/er aux États-Unis, la romancière Paula Mclain met en scène, à partir de lettres et d'éléments de biographie, la vie de la jeune femme. Elle en profite pour brosser le portrait peu flatteur d'un Hemingway obsédé par sa carrière, qui cantonnait son épou- se aux seconds rôles et l'obligea même à cohabiter avec celle qui de- vait lui succéder, Pauline pfeiffer. Au risque de transformer Hadley Ri- chardson en un « personnage sans épaisseur)), s'emporte Janet Maslin dans le New York Times. 0

Mexique

Les années noires

Bata/las en el desierto (Batailles

dans le désert, traduit aux éditions La Différence) par José Emilio

Pacheco, ERA, 2011.

Batailles dans Je désert, œuvre de référence de l'écrivain et poète José

Emilio Pacheco, est numéro 1 des

ventes à Mexico depuis sa réédition en juillet dernier. L'ouvrage, qui « a dépassé le million et demi d'exem- plaires )), brosse en quelques dizai-

pages « le portrait de la

Mexico de l'après-Seconde Guerre mondiale )), rapporte le quotidien Milenio. À travers l'histoire de Carlos,

un garçon des quartiers populaires, qui joue à la guerre israélo-arabe avec ses camarades, « Pacheco dé- peint une époque de privations et de crise, commente El Mundo en Espa- gne. Une société à la morale hypo- crite, asphyxiée sur le plan économi- que, blasée par la corruption de ses gouvernants et les excès d'un prési- dent qui passe son temps à vanter les idées de progrès et de bien-être social, à mille lieues des conditions de vie réelles de son peuple )), 0

nes de

Arabie saoudite

MÉMOIRES D'UNE SERVANTE

le calvaire d'une employée de maison éthiopienne dans le royaume.

LE LIVRE > Al-chagha/a

(« La servante»), par Samba Bateh, Dar AI-Mukhtar, 2011.

À Riyad, la publication du témoi- gnage, sous pseudonyme, d'une ancienne employée de maison de nationalité éthiopienne a fait sensation. La tragédie humaine que raconte « La servante » n'a pourtant rien d'exceptionnel. Comme Samba Bateh, nombreu- ses sont les jeunes femmes d'ori- gine africaine ou asiatique qui se mettent au service de riches familles du Golfe et se voient réduites en esclavage. En dix- sept ans de travail dans plu- sieurs maisons du Hedjaz, région côtière de l'ouest de l'Ara- bie saoudite, Samba a subi humiliations, maltraitance, exploitation financière et agres- sions sexuelles de la part de ses différents employeurs, hommes ou femmes, conservateurs ou libéraux. Par chance, elle a fini par échapper à sa condition en rencontrant l'amour sur son der- nier lieu de travail. Pour Fida Dabouss, journaliste au quotidien koweitienAl-Bina, « ce témoignage nous fait péné- trer dans l'univers de ces employées de maison, découvrir leurs problèmes et leurs désil- lusions, et le regard qu'elles portent sur nos sociétés. Il ouvre enfin le débat sur la vie inhumaine d'une catégorie de plus en plus importante de la population de la région ». 0

BESTSELLERS

La planète des livre.ç à succè.ç

N° 26 1OCTOBRE 2011

« Nous vivons une époque où les biens matériels abondent tandis que les biens spirituels se raréfient>>, regrette le mangaka Zhu Deyong. ©AFP

Chine

LES PATHOLOGIES DE L'ENRICHISSEMENT

À Taïwan, un auteur de mangas fait exploser les ventes sur le marché de la bande dessinée en dénonçant la fièvre consommatrice des Chinois.

LE LIVRE> Dajia dou you bing («Nous

sommes tous malades »), par Zhu Deyong, Xiandai chubanshe, 2011.

(( L a valeur de tout ce qui nous entoure ne cesse d'augmenter, seules nos vies sont dépréciées . Le monde court à sa perte, et nous courons tous derrière lui. Ne pourrions-nous pas souffler un peu et penser par nous-mêmes, au lieu de suivre les autres comme de vulgaires moutons ? » Dans son récent ouvrage Dajia douyou bing (« Nous sommes tous mala- des »),le mangaka taïwanais Zhu Deyong interpelle ses contempo- rains, les interroge sur leur nou-

veau mode de vie, dans cette Chine où tout s'accélère et où la consommation ne connaît plus de frein. Paru en mai dernier, l'al- bum a bénéficié d'un premier tirage à 500 000 exemplaires, dont 100 000 se sont vendus en ligne en trois jours à peine. Dans un entretien au quotidien

Beijing Qingnian Bao, l'auteur

explique qu'il lui a fallu dix ans pour concevoir et dessiner l'ouvrage. « Pendant cette décen- nie,j'ai beaucoup observé les gens de la région, ceux qui subissent la pauvreté d'un côté, et ceux qui pro- fitent de la croissance de l'autre. Les Chinois n'ont plus que six let- tre s à la bouche : "ABC " et "CEO ", pour American-Born Chinese

[Sino-Américain] et Chief Executive Officer [directeur général]. Obsédés

par la " réussite ", ils ne pensent qu'à devenir des Sino-Américains et des "directeurs': » Les personnages du livre sont le reflet de cette société perturbée, rapporte le journaliste Liang Liang dans les colonnes du Chengdu

Shangbao : « Trois frères suicidai- res, qui tentent chaque jour de mettre fin à leur vie sans jamais y parvenir; un couple angoissé, sub- mergé par les difficultés financiè- res ; un assassin; un médecin; et quantité d'autres personnages qui ont en commun de vivre des dra- mes absurdes. » En cinq ans, Zhu Deyong a réalisé plus de mille planches, faisant ainsi, avec humour, « la chronique de tous les maux quotidiens qui frappent la Chine contemporaine ». « Nous vivons une époque où les biens matériels abondent tandis que les biens spirituels se raré- fient, poursuit l'auteur dans son

entretien au Beijing Qingnian Bao.

Nous croyons que l'avenir ne nous apportera que du " bonheur ", mais ce prétendu "bonheur" se dilue déjà dans une course effrénée à la consommation, qui, loin d'embel- lir nos vies, avive nos désirs et

éveille la cupidité. Il faut se poser

la question : " Si je dois mourir

demain, ma vie aura-t-elle été digne d'être vécue?" » 0

N° 261 OCTOBRE 2011

BESTSELLER DU PASSÉ

BESTSELLERS

La planète des livres à succès

La servitude volontaire des Italiens

supportent quelquefois tout d'un tyran seul

qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne? » En Italie, où la réédition du Discours de la servitude volontaire connaît un étonnant succès éditorial, les questions soulevées en 1554 par le jeune Étienne de La Boétie semblent trouver un singulier écho. En effet, explique Elisabetta Ambrosi sur le webzine Caffè Europa, « les pamphlets anti-Berlusconi publiés ces quinze der- nières années portaient tous exclusivement, et de façon quasi obsessionnelle, sur le Cavaliere, autrement dit sur la figure du "souverain" ».Le Discours de La Boétie renvoie au contraire à

« la servilité de la société italienne d'aujourd'hui », analyse le Corriere del Ticino; une société

« assujettie aux politiques, aux cardinaux et, pis encore, aux starlettes de la télévision et autres footballeurs fortunés ». D

« Comment se peut-il que tant d'hommes [

]

Discorso sulla servitu volontaria (Discours

de la servitude volontaire), par Ét ienne de La Boét ie, Chiarelettere.

"

Etats-Urus

.

L'AMBASSADEUR ET LES NAZIS

William E. Dodd fut le représentant inattendu des États-Unis dans l'Allemagne hitlérienne. Un roman fait le récit imaginaire de son expérience.

LE LIVRE > ln the Garden of Beasts Dans le jardin des bêtes »),

par Eri k Larson, Crown, 2011.

R ien ne prédisposait William E. Dodd à occu- per l'un des postes diplo-

matiques les plus exposés et délicats du xxe siècle. L'homme était un universitaire un peu falot, président du département d'his- toire à l'université de Chicago, et il menait une vie paisible : il n'ap- préciait rien tant que de pouvoir siroter son verre de lait le soir avec une coupe de pêches au sirop et un bon livre. En 1933, Franklin Delano Roosevelt le nomme ambassadeur en Allema- gne : Hitler vient à peine d'accé- der à la chancellerie et les touristes américains se font molester dans les rues de Berlin Cette nomination suscita un vif étonnement. Et « l'un des sur- noms malveillants dont William E. Dodd se vit affublé par ses col- lègues diplomates fut "Telephone

Book Dodd" ["le Dodd de l'an-

nuaire"]. On feignait de croire

que Roosevelt voulait en fait pro- poser le poste à un professeur de droit de Yale, Walter F. Dodd, et s'était trompé en cherchant son numéro dans l'annuaire », rap- porte Janet Maslin dans le New

York Times.

Dodd resta à Berlin jusqu'en 1937. Le romancier Erik Larson a fait de ce témoin privilégié du nazisme le héros de son dernier récit, In the

Garden of Beasts, qui figure en

bonne place sur la liste des best-

sellers du New York Times depuis

sa sortie en mai dernier. L'ambas- sadeur ne vint pas seul : il emmena avec lui sa fille, Martha, jeune femme de 25 ans, belle,

intelligente et très libre, prête à se jeter dans les bras du premier

Allemand venu

journal que s'est appuyé Larson pour nouer son intrigue et faire en sorte que « chaque aspect de l'existence des Dodd reflète les bouleversements du Berlin de l'époque »,explique Janet Maslin. Ainsi, lorsqu'ils cherchent où se loger, les voilà agréablement sur- pris par l'abondance des bonnes affaires : « Ils ne se demandent pas pourquoi tant d'hôtels parti- culiers sont disponibles avec tous leurs meubles, et l'ambassadeur, plutôt économe de nature, est ravi de pouvoir louer pour une bou- chée de pain la demeure d'une famille juive en exil. » Au début, l'optimisme est de rigueur : quand l'Allemagne s'ap-

C'est sur son

prête à priver les Juifs de leur citoyenneté, Dodd estime qu'il faut laisser aux nazis « une chance d'appliquer leurs théories ». Lar- son fait en cela de l'ambassadeur le représentant d'une opinion américaine rétive à l'égard des réfugiés. Martha, de son côté, col- lectionne les amants avec un grand sens de l'éclectisme : le pre- mier, Rudolf Diels, dirige la Ges- tapo. Lui succèdent l'écrivain américain Thomas Wolfe, un diplomate français, un as de l'aviation allemande et, enfin, Boris Vinogradov, espion russe pour l'amour duquel elle devient même agent des services soviéti- ques. Elle refuse en revanche de devenir la maîtresse de Hitler, plus à cause de sa mauvaise haleine que de sa politique, qui l'a séduite un certain temps. Assez vite, cependant, pour le père comme pour la fille, l'aver- sion l'emporte . La Nuit des longs couteaux, au cours de laquelle sont perpétrés près d'une cen- taine d'assassinats politiques, les écœure. « Dodd se mue en Cas- sandre, tentant en vain de préve- nir son pays de l'imminence de la catastrophe »,remarque Doro- thy Gallagher dans un autre arti- cle du New York Times. Après cinq ans à Berlin, il rentre malade et désabusé et s'éteint en 1940, quelques mois après avoir écrit à Roosevelt : « Maintenant, il est trop tard. » 0

Australie

Un Indien à Harvard

Caleb's Crassing (« la traversée de Caleb »), par Geraldine Brooks, Fourth Eftate, 2011.

Comment un jeune Indien d'Améri que a-t -il pu intégrer l'université de Harvard au xvue siècle et en sortir diplômé en 1665? lorsqu'elle a dé couvert l'histoire de Caleb Cheeshah teaumauk, du peuple Wampanoag, Geraldine Brooks a décidé de lu consacrer son dernier roman. le livre est en tête des ventes en Australie Caleb et son amie Bethia, une fille de pionniers, partagent une même soif d'apprendre. Mais le chemin de la connaissance est douloureux pour un Indien et une femme, alors exclu~ de l'éducation. Pour Caleb, cette « traversée >> de la culture indienne à la culture occidentale mène à

perte de ses racines . « le lecteur

découvre ce que le savoir accidenta lui coûte, dans tous les sens du ter· me, rapporte The Sydney Mornin~ Herald. Plus Caleb maîtrise le latin, l'hébreu et le grec, plus il s'affaibli1 physiquement. »0

Portugal

L'indigné

de Lisbonne

Portugal. Ensaio contra a

autoflagelaçào (« Portugal. Essai contre l'autoflagellation »),par Boaventura

de Sousa Santos, Al medina, 2011.

le sociologue Boaventura

de Sousa Santos est l'un des intel· lectuels les plus en vue du monde lusophone. Son dernier ouvrage,

Portugal. Ensaio contra a autoflage·

laçào, qui revient sur la crise finan· cière que traverse le pays, rencontre un franc succès à lisbonne . L'es·

sayiste y dénonce la « passivité » du

peuple portugais, qui «assiste com· me anesthésié à la planification, par les politiques, l'Europe et les mar· chés, du sous-développement du pays. Comme s'il s'agissait d'une nation lointaine, de gens méconnus, comme si les causes de cette crise financière n'étaient pas systémiques et, par conséquent, en partie étran· gères à leur action, aussi désastreu· se soit-elle». D

À 70 ans,

Italie

BESTSELLERS

La planète des livres à succès

MATER SCANDALOSA

Le romancier Erri De Luca relit la Bible et réhabilite les figures pécheresses qui la peuplent.

lines, Matthieu introduit les noms de cinq fem- mes » et rompt avec la succession patrilinéaire détaillée dans l'Ancien Testament, sans qu'on sache bien pourquoi. Pire, « trois d'entre elles sont étrangères » et ont « fait le choix d'ap- partenir au peuple d'Israël, d'aller contre la tradition, d'abandonner leur religion et leurs semblables pour se soumettre au Dieu uni- que ». Thamar, Rahab et Ruth vont toutes trois jusqu'à « transgresser la loi et briser les tabous pour pouvoir recevoir en leur sein la semence d'un homme porteur de la Bonne Nouvelle». Athée, mais depuis longtemps fasciné par la Bible, dont il est un grand lecteur, Erri De Luca s'est attaché dans Le sante dello scandalo à réhabiliter la force du féminin dans les Écritures, loin des interprétations machistes trop souvent retenues par le canon. « Dans l'illustre lignée du Messie, explique Erri De Luca au journaliste d'Awenire, se sont ainsi greffées des femmes, et des femmes issues de peuples divers. L'histoire hébraïque montre que toute idée de pureté du sang est illusoire. Le Messie lui-même était métis. C'est une leçon magnifique, peu enseignée au grand public.» 0

LE LI VRE> Le sante dello scanda/a(« Les saintes du scandale») par Erri de Luca, La Giuntina, 2011.

L a première s'habilla en prostituée pour s'offrir à l'homme aimé. La deuxième était une prostituée et trahit son peuple.

La troisième se glissa dans le lit d'un riche veuf

et se fit épouser. La quatrième, adultère, com- mandita l'assassinat de son mari par son amant. La dernière tomba enceinte, avant le mariage, d'un enfant dont son mari n'était pas le père. Thamar de Canaa, Rahab de Jéricho, Ruth la Moabite, Bethsabée femme d'Urie le Hittite puis du roi David, et enfin Marie, mère de Jésus, sont les cinq « saintes scandaleuses » dont l'écrivain

italien Erri de Luca a décidé de raconter les vies dans son dernier ouvrage, qui figure parmi les meilleures ventes dans la Péninsule.

« Leur premier point commun, rapporte Maria Tatsos dans le Elle italien, vient de ce qu'elles figu- rent toutes dans la généalogie du Christ.» Grâce à sa parfaite maî- trise de l'hébreu et du grec ancien, souligne Fulvio Panzeri dans le quotidien Awenire, Erri De Luca

« relit la Bible en partant de l'évangile de Matthieu, le premier du Nouveau Testament, qu'il tient pour fondateur - au même titre que le livre de l'Exode pour les Juifs »,qui s'ouvre lui aussi par une série de noms, ceux des enfants d'Israël descendus en Égypte. « De par la place qu'il occupe dans la Bible, cet évangile constitue en quelque sorte la pre- mière page du christianisme », une page stratégique, qui énumère les noms des trois séries de qua- torze générations formant l'ascen- dance du Christ, depuis Abraham.

Or, rappelle Fulvio Panzeri, « au milieu de ces généalogies mascu-

Thamar, l'une des cinq « saintes scandaleuses » qu'Erri de Luca célèbre dans son livre. © BNF

N° 261 OGOBRE 2011

L'AVENIR DU LIVRE

LELIVRE> Our Choice («Notre choix»), par Al Gore, Push Pop Press, 2011.

LE LIVRE

DE DEMAIN

,

EST ARRIVE!

lancé fin avril sur iPad, le dernier ouvrage d'Al Gore est le premier à mobiliser toutes les ressources de la tablette pour expliquer les enjeux du réchauffement climatique.

Dans la chronique de la mort annoncée du livre [voir notre dossier, p. 61], l'ouvrage« augmenté »ou « enrichi », l'enhanced book des Anglo-Saxons fait figure de coupable idéal. Car ce nouvel avatar du livre électronique contient non seulement du bon vieux texte, mais aussi de la photo, de la vidéo, de la musique, ainsi que des liens vers des sites Inter- net ou, via Facebook, vers d'autres lecteurs, voire l'auteur en personne. Le meilleur exemple en est le dernier ouvrage d'Al Gore, Our Choice, le premier à exploiter toutes les ressources de l'iPad et de l'iPho· ne d'Apple, rapporte le Huf{ington Post : un livre « qui parle, bouge, s'enroule et se replie sur lui- même, qui contient de la vidéo, de l'infographie interactive, des cartes, et bien d'autres choses en- core, le tout en parfaite osmose avec le texte, de façon à donner vie aux concepts qu'il énonce ». Ainsi peut-on, en soufflant dans le micro de la ta- blette, mettre en marche« les pales d'une éolienne, qui produit de l'électricité éclairant une maison», et visualiser le fonctionnement du système. Bien sûr, certains déploreront la fin de la tradition- nelle lecture linéaire. Affolement qui s'apparente, comme l'écrit Adam Gopnik dans le New Yorker, à la crainte suscitée par l'apparition du grille-pain électrique, dont on disait qu'il sonnerait « le glas du petit déjeuner à l'ancienne »!Mieux vaut gar- der la tête froide et s'interroger sur le fait- réel- lement préoccupant, lui - que Our Choice soit vendu comme une application iPad plutôt que comme un livre. Car la tablette d'Apple est en passe de devenir le grand réceptacle de cette nou- velle littérature électronique. Ce qui ne va pas sans poser des problèmes commerciaux, tarifaires, et même de censure : l'auteur américain du roman policier intitulé Knife Music(« la musique du cou- teau »), David Carnoy, autopublié sur iPad, s'est vu dans l'obligation de supprimer toutes les occur- rences du mot « fuck » dans son récit. Aujourd'hui revu et corrigé, l'ouvrage compte parmi les plus gros succès d'autopublication numérique. 0

Guglielmo Libri

N° 26 1oaoBRE 2011

FRANCOPHILIES

La France et /e.ç Français vus d'ailleurs

Marc Fumaroli réduit l'anglais à une sous-langue,« vernaculaire et technologique, dépourvue de tout style >>. Qu'en pensent les Angle-Saxons ? 10 BISSON / JDD/ SIPA

L'ÉCLAT DES LUMIÈRES REND AVEUGLE

La parution en anglais du classique de Marc Fumaroli sur les splendeurs de la France du XVIIIe siècle suscite de menus agacements.

LE LIVRE >Marc Fumaroli, When the World Spoke French (Quand l'Europe parlait français, Éditions de Fallais, 2001; rééd. Livre de Poche, 2003), New York Review Books, 2011.

L 'anglais règne en maître sur la planète, c'est entendu, et le français n'est plus parlé

« que par une petite - et obscure - élite internationale de l'ancienne école »,écrit dans le New York Times Caroline Weber, qui ensei- gne la littérature française à l'uni-

versité Columbia, avant de faire l'éloge du livre de Marc Fumaroli. L'académicien évoque « une épo- que où c'était exactement l'inverse ], où les meilleurs esprits des

Lumières étaient aspirés dans l'or- bite du français par l'incomparable sophistication de l'art de vivre et le brio des échanges intellectuels des salons parisiens ».

[

L'Américaine ne semble pas se for- maliser de ce que Marc Fumaroli réduise l'anglais à une sous-lan- gue, « vernaculaire et technologi- que, dépourvue de tout style ». Elle accepte que le français soit d'une essence différente : « Non pas un moyen de communiquer, mais une façon "d'entrer en compagnie". »

« Et quelle compagnie! »,ajoute Weber. Elle ne s'offusque pas de voir Fumaroli expliquer que

« l'usage général du français s'ac- compagnait de l'adoption des modes et usages de Paris et de l'in- fluence profonde de la pensée fran- çaise dans tous les ordres de l'esprit ».Elle ne rechigne pas de le voir citer Benjamin Franklin :

« Je pense que les Français n'ont point de vice national qu'on puisse leur reprocher. lls ont quelques fri- volités, mais sans gravité. » Le son de cloche est tout différent outre-Manche, où le message appa- rent du livre de Fumaroli, sinon son contenu, en incommode plus d'un. Emma Townshend, une jour-

naliste en vue, juge ainsi dans The

Independent que l'ouvrage est « vis-

céralement anti-anglais, et reflète la légendaire intolérance des Fran- çais envers tous ceux qui ne parlent pas leur langue à la perfection ».

Elle conclut : « En réalité, la pré- dominance du français n'était pas due à son intrinsèque supériorité

intellectuelle, mais bel et bien à la position de la France au centre des routes commerciales du conti- nent. » Et chacun sait bien que ce n'est plus le cas aujourd'hui. Dans The Telegraph, l'écrivain]ona- than Keates, auteur d'une biogra- phie de Stendhal, fulmine : « C'est un livre tout simplement provoca-

.], complaisant, et effronté-

teur[

ment dédaigneux des réalités de la période qu'il prétend explorer. » Avant d'enfoncer le clou : « L'or- thodoxie culturelle dans l'Hexa-

gone enseigne aux Français que leur pays est à la source de tout ce que le monde vénère sous le terme

de civilisation [

Ce n'est bien

sûr pas vrai, mais l'essentiel est que les Français y croient, et surtout qu'ils croient que le monde entier

y croit aussi. »

Ce que ni les Américains ni les Anglais ne parviennent cependant

pas à avaler, c'est que, sous la plume de Marc Fumaroli, la France fasse main basse sur les Lumières

et tout ce qui s'ensuivit, notamment

la démocratie moderne et le déve- loppement industriel. Keates juge que c'est bien plutôt l'apanage « de sa brumeuse petite nation de bou- tiquiers ». Dans le Wall Streetjour- nal, Frederic Raphael, d'origine américaine mais Anglais d'adop-

tion, invite certes à lire Marc Fuma- roH pour participer « à la fête

permanente de Versailles

ser une oreille à la table - et dans les lits - de cette bande fantastique d'aristocrates et de philosophes, d'expatriés anglais et d'arrivistes américains ». Mais quand l'acadé- micien affirme : « C'est à Ver- sailles, cet autre Cap Canaveral,

que les États-Unis ont été lancés dans l'histoire mondiale »,il sort son revolver : « Et ta sœur ! » En français dans le texte. 0

].

et glis-

N.B. Nous ne résistons pas au plaisir de citer cette phrase du livre de Fumaroli : « C'est aujour- d'hui en anglais dans les revues de livres fidèles à la tradition de la République des Lettres mais publiées à Londres et à New York que le dernier mot sur la valeur mondiale des livres et des idées est imprimé et s'impose. »

BAKOUNINISME

PSYCHIATRIQUE

Gilles Deleuze et Félix Guattari, duo problématique de la pensée française.

Un livre « interminable, délirant et

Dans les colonnes de la

Revista de Libros, l'historien des

mâche

pas ses mots à propos de la monu- mentale biographie qu'a consacrée François Dosse à Gilles Deleuze et

Félix Guattari, duo emblématique de la pensée française des années 1960. Notario pointe le caractère apologétique de l'entreprise : le biographe n'adopte selon lui« aucu- ne distance critique » à l'égard des deux penseurs, et va jusqu'à « em-

ployer à son tour le langage arbi-

traire et impénétrable >> qui est leur

marque de fabrique. L'ouvrage insiste sur la rencontre de ces deux anticonformistes, Deleuze, déjà connu pour sa pratique très

personnelle de l'histoire de la philo- sophie, et Guattari, brillant lacanien pressé d'en découdre avec le maître. Dans deux livres, L'Anti-Œdipe et Mille plateaux, ils proposent une alternative radicale à la psychiatrie traditionnelle, défendant une «ap- proche "sociale" et non "individuel- le" >> des maladies mentales, dont ils situent la « cause déterminante >> dans le« "contexte" social, disqua- lifié et "déconstruit" dans des ter- mes révolutionnaires >>, résume Notario, qui qualifie cette théorie de « bakouninisme psychiatrique>>. En marge de cette collaboration, Guattari et Deleuze s'illustrèrent en apportant leur soutien à Toni Negri et à Klaus Croissant, mis en cause respectivement pour leurs liens avec les Brigades rouges et la Bande à Baader. Un soutien pour lequel Dosse se montre curieusement in- dulgent, soutenant que « le terro- risme constituait une réponse forcée à l'implacable répression déclenchée par les démocrates-chrétiens, avec la bénédiction du Parti communiste italien >>, écrit Notario. 0

François Dosse, Gilles Deleuze, Félix Guattari. Biographie croisée, la Découverte, 2009.

épuisant»

idées Luis Arranz Nota rio ne

UN MYTHE DE LA LIBÉRATION

Quelle était la nouveauté des réformes mises en œuvre par de Gaulle?

C'est une idée tenace : après la guerre, de Gaulle et son équipe ont mis en place les instruments qui ont permis les Trente Glorieuses. L'his- torien américain Philip Nord, jusqu'à présent plutôt spécialiste de la France des années 1900, montre que plusieurs des instruments en question étaient en gestation depuis la fin de la 111• République, tandis que d'autres ont été directement empruntés au régime de Vichy. L'ENA avait été conçue par Jean Zay, ministre de l'Education de 1936 à 1939. la transformation de l'École libre des sciences politiques est dans une large mesure l'œuvre de Roger Seydoux, qui avait dirigé cette insti- tution avant guerre et sous Vichy. la doctrine du dirigisme économique a pris forme avant 1939, en réaction contre le libéralisme, jugé respon- sable de la crise économique. la création de la Sécurité sociale fut l'œuvre de Pierre laroque, un haut fonctionnaire de la 111• République puis de Vichy. Nombre d'initiatives du régime de Pétain en matière de politique culturelle ont été recondui- tes telles quelles, en particulier l'aide au cinéma, conçue comme une arme de combat contre Hol- lywood. L'illusion d'une réforme radicale entreprise par de Gaulle et son équipe de technocrates tient au fait que cette histoire a été écrite par les vainqueurs. le titre du livre de Nord, « le New Deal français », doit être compris dans un sens iro- nique, a déclaré l'auteur au New

Yorker. Sur Europeaninstitute.org,

Jennifer Wnuk salue l'originalité de ce travail méticuleux, mais juge malgré tout que Nord sous-estime la portée de l'ensemble des mesu- res prises par l'équipe gaulliste après la libération pour assurer la modernisation du pays. 0

Philip Nord, France's New Deal. From the Thirties to the Postwar

Era («le New Deal français. Des années 1930 à l'après-guerre»), Princeton University Press, 2010 .

FRANCOPHILIES

La France et les Françaiç vuç d'ailleurs

N° 26 1OCTOBRE 2011

VERLAINE INTRADUISIBLE

Un e version amé ricaine de s

qu'il y a à traduire la poésie en vers.

Poèmes saturniens illustre la difficulté

LE LIVRE > Paul Verlaine, Poems Under Saturn, traduit par Karl Kirchwey, Princeton University Press

(Poèmes saturniens), 2011.

L e poète américain Karl

Kirchwey a entrepris en

connaissance de cause une

tâche improbable : traduire la poé- sie de Verlaine. Il s'agit en l'occur-

rence du premier recueil de son

œuvre, les Poèmes saturniens, qui

regroupe des textes écrits au lycée et d'autres, écrits plus tard. Mal- heureusement, le résultat illustre trop souvent de manière cinglante

« à quel point le français de Ver- laine résiste à la traduction dans l'anglais de Kirchwey - et peut- être l'anglais tout court », écrit le célèbre critique américain Edmund

White dans le Times Literary Sup-

plement. Il fournit plusieurs exem- ples révélateurs. Le vers La voix

qui rit ou pleure alors qu'on pleure

ou rit (à la fin du Prologue) devient ce « lourdingue » : The voice that

cried or laughed, when one laughed

or cried. Le dernier vers du Prolo-

gue est cet envoi : Maintenant va, mon Livre, où le hasard te mène! Il

est rendu par ce vers « épais » :

Now go, my Book, where chance may

l'un des problèmes: la langue française rime presque spontanément. Pas l'anglais.

10 A. HARLINGUE / ROGER· VIOLLET

indicate. Selon White, « là où le français est si léger que l'esprit glisse sans effort, l'exactitude bourrue de l'anglais donne aux vers une dignité paysanne (ou une lourdeur pédante) ». Autre exem-

ple : L'or des cheveux, l'azur des

y eux, la fl eur des chairs devient

Blonde hair, blue eyes, the flesh in

flower, dénaturant la « musique subtile » de Verlaine. Le vers Il est

juste-milieu, botaniste et pansu

devient platement : A young man

ofmeans, a botanist, potbellied.

L'une des difficultés tient au fait que la langue française « rime presque spontanément, écrit White, et avec un grand naturel ». Ce n'est pas le cas de l'anglais. Kirchwey tente de contourner l'obstacle en ayant recours aux rimes imparfaites, une vieille tra- dition de la poésie anglaise. Mais

le résultat est souvent fâcheux.

Ainsi, L'inflexion des voix chères qui se sont tues, dernier vers du poème Mon rêve familier devient The modulation of voices gone silent, but dear. Dans la New York Review ofBooks,

le musicologue Charles Rosen, moins sévère pour Kirchwey, regrette aussi les artifices générés par la recherche de rimes imparfai- tes, comme dans cette traduction des vers célèbres :

Les sanglots longs/ Des violons/ De l'automne / Blessent mon cœur/ D'une langueur/ Monotone.

Cela donne:

The long sobbing/ Of autumn strings / Grievous,/ Wounds my heart/ With a langour that/ Is monotonous.

« L'essentiel de l'effet poétique est perdu », écrit Rosen. 0

L'HISTOIRE COMME UN ROMAN

« Une des grandes œuvres de la littérature univer- selle. » C'est ainsi que l'écrivain Eduardo Mendoza salue, dans la Revista de Libros, la réédition de l'His-

toire de la Révolution française de Jules Michelet. Et

pour cause : l'historien « se conforme aux canons narratifs du grand roman du XIX" » et « bon nombre des passages de son livre semblent sortir tout droit des œuvres de Stendhal, Balzac ou Victor Hugo », explique-t-il. Ce parti pris romanesque répond à sa conception de l'histoire comme « roman national »,

un « récit non seulement destiné à rapporter les événements d'hier, mais aussi à unifier la conscience collective autour d'un passé, d'un présent et d'un avenir commun à tous les citoyens », souligne l'écri- vain. Une tradition qui n'a aujourd'hui plus guère d'héritiers. 0

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française,

Gallimard, coll.« Folio Histoire», 4 vol., 2007.

N° 261 OCTOBRE 2011

FRANCOPHILIES

La France et le.-; Français vus d'ailleurs

PORTRAIT DE DERRIDA EN SURRÉALISTE

George Steiner voit dans la déconstruction une forme de révolte œdipienne.

croyable fortune de la « French theory » aux États-Unis l'occasion rêvée donnée aux départements des humanités dans les universi- tés américaines, dont l'aura était obscurcie par le succès des dépar- tements de sciences, de se parer des oripeaux d'une « théorie ». « Lévi-Strauss n'avait-il pas endossé la blouse blanche et appelé ses bureaux un labora- toire ? » (Lire à ce sujet l'article de Michel André, « Derrida super- star », Books, n° 21, avril 2011, p. 76.) Steiner suggère aussi une explication politique : « Il y avait dans la pratique derridienne, dans la critique par Foucault de l'iden- tité classique, une puissante remise en cause de la catégorie du "grand écrivain", à vrai dire de toute autorité sur le Parnasse. » Derrida et Foucault ont plaidé pour « l'anonymat et la démocra- tie du texte », ce qui rencontrait à point nommé « la sensibilité sociale et politique américaine ». La question demeure ouverte, écrit Steiner, et il regrette que Bouretz n'ait pas profité de son livre pour la tirer au clair. Steiner termine son article en évoquant la complicité et l'amitié qui se sont nouées à la fin de leur vie entre Derrida et Habermas. À la mort du premier, en 2004, le second fit l'éloge de ce suprême « lecteur micrologique » aux pro- fondes racines juives. 0

de Derrida et la forte possibilité que la déconstruction est une forme de révolte œdipienne contre l'attachement millénaire des Juifs à la textualité. » Steiner évoque ensuite le point de vue iconoclaste du philosophe américain Richard Rorty pour qui les prétentions de Derrida à dépasser les catégories philosophiques traditionnelles ne doivent pas être prises trop au sérieux. Rorty, mort en 2007, voyait dans le philosophe français un « comédien » inspiré. « La révérence que Bouretz éprouve à l'égard de Derrida l'em- pêche de suivre cette piste, écrit Steiner, mais les jeux de mots qui saturent ses textes, la virtuosité grammaticale, la quasi-glossola- lie » lui rappellent fortement le mouvement Dada et le surréa- lisme. « Avec le recul du temps, la déconstruction derridienne peut être vue comme le fait d'un satyre libérateur s'exprimant après le destin tragique de la frustration philosophique et la barbarie poli- tique du xxe siècle. » Comme d'autres, Steiner voit dans l'in-

D'unlunJlwrrkr

t'llflhiltt~llfthit•

LE LIVRE >Pierre Bouretz, D'un ton guerrier en philosophie. Habermas, Derrida & Co, Gallimard, 2011.

L a vogue de la déconstruc- tion en philosophie a généré une « guerre de

trente ans», commencée en 1977 avec l'attaque lancée par l'Amé- ricain John Searle contre « le désolant penchant de Derrida pour dire des choses manifeste- ment fausses ». L'Allemand Habermas reprit l'oriflamme des mains de Searle en 1985, atta- quant l'obscurité des textes de Derrida et autres Lacan au nom d'une modernité rationnelle, d'une « communauté de discours visant constamment à la compré- hension mutuelle», écrit George Steiner en rendant compte du livre de Pierre Bouretz dans le Times Literary Supplement. Ce faisant, Habermas renouait avec le combat de Kant contre les

« mystagogues » et exprimait sa méfiance à l'égard de la part d'irrationnel qui imprègne la pensée de Heidegger et de ses épigones. Steiner est plus intéressé par le soupçon, formulé par Habermas, que le projet caché de la décons- truction était de « faire renaître un dialogue avec Dieu "sans expri- mer d'obligations théologiques"». Habermas voyait en Derrida un

« "crypta-talmudiste" opposant à l'autorité de l'Écriture celle du Logos oral». Bouretz n'est pas de cet avis, mais Steiner y voit du grain à moudre. « Cela souligne le sujet très complexe de la judaïté

Steiner s'intéresse au soupçon formulé par Habermas droite) que le projet caché de la déconstruction, incarné par Derrida gauche), était de<< faire renaître

Un dialogue avec Dieu ». © STEVE PYKE/ KATZ/ CO SMO S· MAR ION KALTER / AKG

FLAUBERT ET LA GOUVERNANTE ANGLAISE

Un exemple des problèmes posés par la vie privée des écrivains {lire p. 75) est celui de la relation entre Flaubert et la gouvernante anglaise de sa nièce Caroline : arrivée en 1855 à Croisset, deux ans avant la publication de Madame Bovary, Ju· liet Herbert, âgée de 25 ans, plut beaucoup à l'écrivain- à plus d'un titre . «Je me retiens dans les esca- liers pour ne pas lui prendre le cul », lit -on dans sa Correspondance . Elle fit la première traduction en anglais de Madame Bovary. Flaubert, qui connaissait mal l'anglais, avait qua- lifié ce travail de << chef-d' œuvre )) . Hermia Oliver, dont le livre est paru il y a vingt ans outre-Manche, a mené un remarquable travail de détective, écrit l'écrivain Julian Bar- nes dans le Times Literary Supple- ment. Mais c'est un livre d'une grande prudence. les maigres faits connus sont traités avec précaution. Hermia Oliver a vigoureusement protesté contre l'exploitation faite de son livre par Jacques-louis Dou- chin. Dans La Vie érotique de Flaubert (1984), celui -ci la présentait comme << la "découvreuse" de la grande passion de Flaubert)) . Il n'était pas question d'une grande passion, pro- testa-t-elle . C'était une « amitié, écrit Barnes, peut-être sexuelle, cer- tainement professionnelle et intel- lectuelle, qui a duré deux décen- nies )) . Il décèle dans cette relation l ' attirance de Flaubert pour << des femmes à la vie tranquille : fidèles,

célibataires

Un cœur simple (voir Books, n" 17, novembre 2010, p. 62), témoin en- core Mlle leroyer de Chantepie, long- temps sa correspondante, qu'il n'a jamais rencontrée. Hermia Oliver est aussi une femme de ce genre, relève

Barn es,

maison du Surrey, où elle écrit pour un magazine de jardinage . Elle est une chercheuse amateur, ce qui a conduit à négliger son travail. D

)) . Témoin Félicité dans

vivant discrètement dans sa

Hermia Oliver, Flaubert et une gouvernante anglaise, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2011 .

JADIS û NAGUÈRE

Livres d'avant-Izier

N° 261 OCTOBRE 2011

IGNORÉ

Le journal d'un

anarchiste

le destin mouvementé d'un agitateur allemand, tué par les nazis, et de son journal posthume, confisqué par les communistes.

Erich Mühsam est le plus célèbre des anar- chistes allemands. Peut-être parce que le mili- tantisme politique ne fut qu'un aspect parmi beaucoup d'autres de l'existence riche et mou- vementée de ce poète, dramaturge, agitateur, érotomane et féministe. « Les coups ont mar- qué le début et la fin de sa vie. Les premiers, il les reçut d'un père despotique. Les derniers lui furent administrés en juillet 1934 par les SS du camp de concentration d ' Ora- nienburg », rapporte Volker Hage dans le Spiegel. en 1878, Mühsam fut une figure proéminente de la république des conseils, qui, l'espace de quelques semaines en 1919, tenta d'instaurer le socialisme en Bavière. Ni ses poèmes ni ses pièces ne lui valurent jamais aucune reconnais- sance littéraire. Son chef- d'œuvre, c'est le journal qu'il tint à partir de 1910 et dont un petit éditeur allemand vient d'entre- prendre la première publi- cation complète (en quinze volumes!). Müh- sam y livre un portrait sans concession de lui- même et du milieu bohème de Munich. « Un journal passionnant qui rivalise avec les plus importants du XX" siècle et était jusqu'ici resté passablement inconnu »,juge Hage. Le destin rocambolesque du texte est digne de celui de son auteur. Après l'assassinat de Müsham par les nazis, Kreszentia Elfinger, sa veuve, emporte le précieux manuscrit à Mos- cou. Mal lui en prend : les autorités soviéti- ques le confisquent et elle se retrouve au goulag. Il faut dire que certains passages égratignent les « pantins marxistes de Mos- cou ». Après la mort de Staline, Elfinger, qui vit désormais à Berlin-Est, tente d'en obtenir au moins une copie. Mais celle qui est réalisée sur microfilm est confiée aux apparatchiks du parti socialiste est-allemand, qui la tien- nent à l'abri des regards pendant encore deux décennies. jusqu'à la parution en 1978 d'une édition très lacunaire. 0

Erich Mühsam, Tagebücher. Band1 : 1910·1911 («Journal. Volume 1: 1910·1911 ))). VerbrecherVerlag, 2011.

MÉCONNU L'inventeur de l'artiste moderne

les Vies de Vasari, le plus célèbre ouvrage de l'histoire de l'art, est un tissu de mensonges.

Six poètes toscans (Dante et Pétrarque au premier plan) représentés par Vasari en 1544. <t> SOTH EBY'S/A KG

« Aucun écrivain, aucun his- torien n'a façonné notre conception de l'art comme lui. S'il nous semble tout naturel de parler d'époques artistiques, du gothique, de la Renais- sance; si nous voyons volon- tiers dans l'artiste un marginal, un génie fougueux, à la lisière de la folie; si nous parlons tant de la liberté de l'art et de l'auto- nomie de l'artiste, c'est à cause

de Vasari »,explique Hanno Rauterberg dans le Zeit, à l'oc- casion de la parution d'une nouvelle traduction allemande des Vite* .Vasari (dont on fête cette année le sooeanniver- saire de la naissance) y pré- sente plus d'une centaine de peintres, sculpteurs et architec- tes. « Ce qui, à première vue, peut apparaître comme un tra- vail consciencieux, une juxta-

position de biographies, se révèle un récit biaisé, un mani- feste d'une adresse peu com- mune. » Vasari impose sa vision : les trois siècles qui l'ont précédé incarnent à ses yeux une lente marche vers la per- fection esthétique. Partant de Cimabue qui, avec Giotto, fait sortir l'art des ténèbres, il aboutit à Michel-Ange, som- met indépassable. En chemin, le biographe règle ses comptes : Baccio Bandinelli devient un bon à rien, Sodoma un vaniteux homosexuel, Andrea del Sarto l'esclave velléitaire du beau

Leur seul tort? Avoir

sexe été les rivaux de Vasari ou, pire : ne pas être toscans. Les manipulations culminent quand notre auteur fait de son arrière-grand-père, simple sel- lier, un artiste éminent et de lui-même, peintre médiocre, un enfant prodige, formé par Michel-Ange. Sa principale contribution fut sans doute architecturale : on lui doit le magnifique réaménagement des Offices à Florence. 0

Giorgio Vasari, La Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes Actes Sud, 2 vol., 2005.

• Cette publication chez l'éditeur Klaus Wagenbach a commencé en 2004. Elle devrait comprendre 45 volumes et s' échelonner jusqu'en 2014.

CLASSIQUE Gulliver incompris

la légendaire misanthropie de Jonathan Swift n'est-elle finalement qu'une erreur d'interprétation?

Au pays des Houyhnhnms, Gulliver fait la ren- contre de deux types de créatures : les Houyh- nhnms, chevaux raffinés qui n'aspirent à agir que selon les principes de la Raison, et les Yahoos, êtres aux mœurs viles, mus par leurs passions et qui ressemblent étrangement aux êtres humains. Ce contraste peu flatteur a long- temps été perçu comme la preuve éclatante de la misanthropie de Swift. Rien de plus erroné, pourtant, qu'une telle interprétation, à en croire l'écrivain P.N. Furbank. L'histoire de Gulliver montre plutôt qu'un recours exclusif à la Raison « peut avoir un effet assez délétère sur notre caractère », note-t-il dans un article du Times

Literary Supplement. Refoulant toute émotion, les Houyhnhnms sont capables de concevoir les pires atrocités : au nom de leur supério- rité, n'envisagent-ils pas d'exterminer les Yahoos? Gulliver, qui manque cruellement

de sens critique face à leurs théories sophis- tiquées, les adopte indistinctement. Et en

vient à mépriser sa propre famille

cet angle, ses Voyages sont bien « une défense

des hommes et une mise en garde contre toute misanthropie», conclut Furbank. 0

Vu sous

Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver, disponible dans les collections Folio, livre de Poche et Garnier-Flammarion .

Pour mieux comprendre et analyser l'actualité !

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L'élimination d'Oussama Ben Laden, le 1er mai, a plongé le monde dans un soulagement diffus. Pour autant, cette action ne dissipe pas les inquiétudes qu'inspire AI-Qaida. Quel est cet ennemi ? D'où vient-il ? Comment recrute-t-il ? Quelles sont ses aires d'influence ? Et après? Avec les multiples contributions, ce hors-série du Monde s'attache à répondre à ces questions. Valeur 7,50

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ENTRETIEN RUSSELL BANKS

N" 26 1OCTOBRE 2011

LE LIVRE>

Lost Memory ofSkin, HarperCollins, 2011 paraître en France en mars 2012, chez Actes Sud) .

L'AUTEUR>

Né en 1940 dans le Massachusetts, dans un milieu modeste, Russell Banks est l' un des plus célèbres romanciers américains actuels. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, il est connu pour ses personnages de marginaux et son engagement politique.

LITTÉRATURE

<< LA SOCIETE AMERICAINE EST DEVENUE PORNOGRAPHIQUE»

Inlassable explorateur des failles du rêve américain, Russell Banks traque dans son dernier roman les démons d'une société où les nouveaux médias assurent l'omniprésence de la pornographie et la peur de la délinquance sexuelle, où l'exaltation de la transparence n'a d'égale que l'obsession de la surveillance. Quand le bracelet électronique devient une métaphore de la condition humaine.

,

,

,

ourquoi avoir choisi un délinquant sexuel comme héros de votre nou- veau roman?

Je vis à Miami six mois par an et, il y a quelque temps, j'ai vu apparaî- tre un groupe de sans-abri. Des délinquants sexuels uniquement, dont les crimes allaient de l'exhibi- tionnisme au viol en série. Du fait des restrictions légales, ils n'avaient pas le droit de se trouver à moins de 750 mètres de tout lieu suscep- tible d'accueillir des enfants - théâ- tre, école, bibliothèque, immeuble - et même les refuges pour SDF leur étaient interdits. Ils en ont été réduits à se

rassembler sous le pont d'une autoroute que je peux voir depuis ma fenêtre, et les policiers eux-mêmes ont pris l'ha- bitude de les déposer là. Ils ont construit un camp, avec

des tentes, des cabanes faites de bric et de broc

Un vrai

scandale, mais personne ne voulait ou ne pouvait y faire quoi que ce soit. Ils avaient été exclus des portes de la cité, exactement comme on le faisait des lépreux au Moyen Âge. Cela m'a fait réfléchir aux circonstances qui peuvent vous mener là. Dans certains cas, cela peut être anodin : l'ébriété ou la simple stupidité vous conduisent à avoir un compor- tement inapproprié, et à vous faire condamner. La législa- tion américaine, draconienne, reflète des peurs qui traversent le monde occidental concernant les crimes sexuels en général et la pédophilie en particulier.

Après l'esclavage et le terrorisme dans Pourfendeur de nua- ges, l'immigration et la pauvreté dans Continents à la dérive, la contestation des années 1970 dans American Darling, vous mettez à nouveau en lumière, à travers cette trajectoire sin· gulière, l'état d'esprit d'une nation Oui, l'image de ce camp d'âmes perdues a donné naissance, dans mon livre, à une anthropologie des délinquants sexuels et du crime sexuel en Amérique. Ces délits ne sont pas nouveaux, mais les peurs qu'ils suscitent le sont et révèlent une mentalité qui n'existait pas auparavant. Je me suis beaucoup documenté sur la législation en vigueur et sur nombre d'affaires - notamment celle d'un garçon de 21 ans, condamné pour avoir eu des relations sexuelles avec

son amie de 17 ans. Il s'agissait souvent de personnes à la sexualité confuse, ce qui est de plus en plus fréquent : nous sommes tellement manipulés par les images des magazi-

Une dépendance vis-à-vis

nes, de la télévision, d'Internet

des nouveaux médias, et de la pornographie qu'ils véhicu- lent, s'est développée, et elle concerne aussi bien les jeunes gens que les hommes politiques ou les capitaines d'indus-

trie! Le titre de mon roman, Lost Merrwry ofSkin, décrit un phénomène social et culturel : nous avons perdu la mémoire de la peau, nous l'avons numérisée. Avoir une relation

sexuelle, c'est s'inscrire dans l'histoire et dans la mémoire de votre peau. Les caresses de l'enfance, la tendresse d'une

mère, la

Si vous perdez cette mémoire, vous n'êtes plus capable d'établir une relation. Or, aujourd'hui, elle tend à devenir

abstraite, à se muer en images qui remplacent la réalité.

chaleur, la sécurité, les liens qui se sont formés

N° 26 1OCTOBRE 2011

Vous aimez donner la parole aux sans-voix, depuis les mar· ginaux de Trailerpark jusqu'aux immigrants de Continents à la déri ve et aux enfants meurtris de Sous le règne de Sone et de De beaux lendemains

Votre observation est juste, mais cela n'a rien de pro- grammé . Je n'écris jamais dans un but idéologique. Il demeure que mon imagination, mes sympathies vont souvent à des êtres qu'on n'aime ni regarder ni écouter, auxquels on n'a pas envie de penser. Comme Bone, le Kid

- personnage principal de The Lost Memory of Skin -

renvoie à un archétype de la littérature américaine, Hucklebeny Finn. Un « pauvre Blanc » à la fois innocent et ostracisé, vivant en des temps moralement compromis et tâchant pourtant de se constituer une moralité. Péné- trer l'univers mental de quelqu'un qui ne peut s'exprimer m'a toujours intéressé. Un sans-abri a une vie intérieure au même titre que les autres membres de la société, mais on a beaucoup moins l'habitude et l'occasion de l'explorer de manière littéraire. Quand j'écris, j'essaie toujours de pénétrer les arcanes de ce qui m'est étranger. La pédo- philie, la pornographie, la dépendance à Internet sont des mystères pour moi; prendre le point de vue d'un per· sonnae:e me oermet d'aooréhender ces ohénomènes. T'ai

LITIÉRATURE

« Mon imaginat ion et

mes sympathies vont souvent à des êt res qu'or n' aime ni regarder ni écouter )), explique Russell Banks (photographié ici en

2010) .

ID JEAN LUC BERTINI/PASCO

besoin, d'autre part, de me confronter aux tabous édictés par la société. De m' interroger sur la culpabilité et les peurs qui ont construit ces tabous, mais aussi les idées reçues, ou encore des mythes comme le rêve américain. Je n'ai évidemment aucune sympathie pour la pédophilie, mais il n'en s'agit pas moins de crimes commis par des êtres humains, et dès lors il y a matière à roman - on ne peut se contenter de détourner le regard.

Tout comme Bone, le Kid se cherche. Le Professeur- un soci o- logue intéressé par son cas, et avec lequel il se lie - dissimule pou r sa part un passé d'agent secret. Lost Memory of Skin peut-il aussi se lire comme le récit d' une quête d' identité?

Oui, et c'est pourquoi aucun des personnages n'a de nom - ils sont désignés par leur fonction, leur métier, des dénominations génériques, des surnoms. Le Pro- fesseur, l'Écrivain, le Grec, etc. C'était aussi pour moi une façon de donner à l'histoire la tonalité d'une fable, une forme d'intemporalité - sans pour autant perdre de vue les réalités historiques, sociales, géographiques, voire géologiques, de cette ville du sud de la Floride et de ses habitants, l'écrivain devant à mon sens voir les événements en archéoloe:ue. creusant sous la surface.

ENTRETIEN RUSSELL BANKS

N° 26 1OCTOBRE 2011

remontant les siècles à la manière du Kid lorsqu'il tente d'imaginer les lieux à l'époque du Capitaine Kidd, le pirate - c'est ainsi que le monde acquiert un relief, une profondeur. Ce que dit le roman, c'est que l'identité est mobile, changeante. On le voit, a contrario, avec le Pro- fesseur, qui a mené des vies si compartimentées qu'il en vient à ne plus avoir d'histoire, don c d'identité. Le Kid, lui, a une identité fluide, qu'il va progressivement conquérir, en racontant son histoire au Professeur, et à lui-même en définitive. Raconter son histoire, c'est constituer son identité. Le roman s'achève là où il a commencé, sous le pont, mais le Kid se projette désor- mais dans l'avenir. Nous ne sommes pas dans une bou- cle, mais dans une spirale

Vous dénoncez plusieurs travers de la société : la tolérance zéro, la consommation à tout-va, la fausse transparence L'impulsion puritaine de la « tolérance zéro » est à l'origine d'un système législatif manichéen qui se foca- lisait autrefois sur la drogue, et aujourd'hui sur les cri- mes sexuels. Alors même que nous sommes devenus une société de la pornographie. Il y a peut-être un lien, que j'ai commencé à entrevoir en écrivant, entre la mar- chandisation du sexe, la sexualisation des enfants dans les médias au sein d'une société de consommation pour qui « le sexe fait vendre »,la montée de la pédophilie, et l'application de lois draconiennes en guise de solu- tion, avec pour résultat le même genre de catastrophes économiques et sociales que quand la « tolérance zéro »

a été appliquée au trafic de drogue et à la toxicomanie

dans les années 1970 : des colonies de sans-abri à tra-

vers tout le pays. L'ironie vient de ce

qu'In ternet fo u rnit

un accès illimité à la pornographie. Cette industrie représente plusieurs milliards de dollars aujourd' hui, et dans le même temps je peux identifier et localiser sur

la Toile n'importe quel délinquant sexuel. Nous nous

dirigeons bien vers une société de

rence - nous croyons tout connaître de notre prochain en tapant son nom - et de la constante surveillance. Le bracelet électronique du Kid en est le symbole. De ce point de vue, on peut lire sa condition comme une métaphore de la nôtre.

la fa usse transpa-

Diriez-vous que vous tentez de mettre à nu dans vos livres les secrets, les silences, les mensonges dont est faite l'his- toire des États-Unis? Sans être paranoïaque, je pense qu'il y a toujours une histoire derrière l'histoire. Mon rôle en tant qu'écrivain est de ne jamais croire à la version officielle mais de me demander à qui elle bénéficie. C'est pourquoi j'interroge

le rêve américain. Car notre culture n'est pas une culture

du questionnement, mais de l'acceptation, de la croyance

aveugle en son destin. Nous essayons de protéger l'idée

selon laquelle nous sommes des êtres d'exception, des élus. C'est la vieille et si puissante image, fondatrice de notre nationalisme, et héritée des premiers colons, de la

« cité sur la colline » - métaphore des aspirations des immigrants de la première heure, ces protestants puri-

tains qui pensaient établir une terre promise

C'est de

là que vient la conviction qu'ont les Américains d'être différents du reste du monde, qu'ils veulent éclairer, tout

en s'en méfiant.

En quoi le rêve américain est-il une illusion? Il a encouragé la croissance continue d' une main-d'œu- vre prête à endurer les privations pendant des généra- tions, en lui faisant croire que son sacrifice était le socle d'un avenir radieux. Grâce à ce fantasme, ces hommes et ces femmes ont accepté de repousser à plus tard la récompense de leurs efforts, bercés par l'idée que leurs enfants ou petits-enfants jouiraient d'une grande mai- son, d'une belle voiture, d'une éducation solide, de la

Le rêve américain est u n mensonge au sens

sécurité

où tout cela est prétendument garanti. Comme si le ris- que ou l'injustice n'existaient pas. Ma famille est restée pauvre et a fait des sacrifices pendant dix générations, et si j'ai cessé d'être pauvre et de faire des sacrifices, ce n'est pas grâce à la peine de mes parents - c'est parce

que j'ai eu de la chance, que j'étais un homme, un Blanc,

Ma m ère ét ait une femme

q u e m es livres ont p lu

brillante mais les portes de l'université lui ont été fer- mées; elle n'a pu faire montre de son intelligence que dans la sphère domestique. Mon père avait une mémoire

photographique, un don pour le dessin, une voix superbe,

Mais il n'avait pas un sou. Son

une intelligence aiguë

père était plombier et, au moment de la Grande Dépres- sion, il a dû arrêter l'école à 16 ans pour devenir plombier

à son tour. À 25 ans, il a été enrôlé dans l'armée et il est parti combattre. Il n'a jamais pu échapper à son destin. J'ai moi-même été plombier, dans le New Hampshire où

n ous h abitions alors . À 21 ans, je lui ai dit que je détes - tais la plomberie et que je voulais devenir artiste. Il m'a alors répondu : « Parce que tu crois que j'aime la plom- berie? » Mes parents sont restés pauvres toute leur vie, quels qu'aient été leurs efforts

Dans quelle mesure votre œuvre porte-t-elle la marque de cette origine sociale? Elle a conditionné mes attachements, ce qui n'est pas toujours le cas des gens issus de ce m ilieu. Ils préfèrent souvent lui tourner le dos, soit qu'ils en aient h onte, soit qu'ils considèrent leur réussite comme la preuve même de la possibilité de s'en sortir. Les self-made men devien- nent souvent des républicains bon teint, oubliant le sort qui a été le leur et celui de leur famille. Pour ma part, je me souviens. 0

Propos recueillis par Minh Tran Huy.

POUR EN SAVOIR PLUS

Les romans de Russell Banks sont publiés en français chez Actes Sud. On peut notamment lire :

O American Darling, trad. Pierre Furlan, coll.« Babel11, 2007.

0 De beaux lendemai ns, trad. Christine Le Bœuf, coll. « Babel11, 1999. 0 Continents à la déri ve, trad . Marc Chénétier, coll . cc Babel11, 2000 .

0 Sous le règne de Bane, trad. Pierre Furlan, coll. « Babel 11, 1999.

0 Pourfendeur de nuages, trad. Pierre Furlan, coll.« Babel 11, 2001. On pourra lire aussi :

O Amérique, notre histoire, Actes Sud/Arte Éditions, 2006. Des entretiens avec

Jean-Michel Meurice sur l' imaginaire collectif américain,

à travers le cinéma .

N• 261 OCTOBRE 2011

DOSSIER

Chaque année, une compétition intitulée « test de Turing »oppose des humains à des logiciels. les paris sont ouverts.

LA SINGULARITÉ KURZWEIL

Selon Ray Kurzweil, la machine va supplanter le cerveau humain. Biologie et robotique fusionnent.

LE MYSTÈRE DU CERVEAU HUMAIN

Pour Vilayamur Ramachandran, la neurologie permet déjà ou permettra bientôt d'expliquer ce qui nous fait hommes.

LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE

le philosophe John Searle a lu le dernier livre du neurophysiologiste Antonio Damasio.ll n'est pas convaincu.

11 AJ' unive rsi t é d' Exet er (Royaume -Un i ).

DOSSIER

INTRODUCTION

N° 261 OCTOBRE 2011

UNE DOUBLE ILLUSION

i vous recevez un message d'une inconnue et commencez à échanger avec elle, à partir de quel moment serez-vous certain que vous n'avez pas affaire à une machine? Comme chaque année depuis vingt ans, le prix Lœbner, plus discret que le prix Nobel, récompensera le 19 octobre le logiciel « le plus humain »,celui qui est capable de mieux tromper son monde, de se faire passer pour un

humain auprès du plus grand nombre possible de juges 1

Le premier article du présent dossier raconte les moda- lités de cette compétition, fondée sur une idée formulée par le grand logicien Alan Thring en 1950. Celui-ci écri- vait : « Je pense qu'à la fin du siècle l'usage des mots et l'opinion commune des gens instruits auront tellement changé que l'on pourra parler de machines qui pensent sans crainte d'être contredit. » Thring était trop intelligent pour ne pas être conscient de l'impossibilité de fournir une définition unique de ce que c'est que « penser ».C'est pourquoi sa prédiction portait sur l'« opinion commune». Il serait intéressant de faire aujourd'hui une enquête auprès desdits « gens instruits » pour voir ce qu'il en est. Il y a gros à parier que le bilan serait négatif : le bon sens impose (encore?) de dénier à l'ordinateur la faculté de

penser. Pourquoi? Comment contester cette faculté à des

machines dont la puissance de calcul est infiniment supé- rieure à celle du cerveau humain ui sont ca ables de

conduire un avion, de jouer le rôle d'animal de compagnie ou encore d'assurer en instantané des milliards de com- munications entre humains et non-humains? Un élément de réponse est paradoxalement contenu dans la phrase de Thring : contrairement à l'homme, une machine n'a pas d'« opinion ».Il y a, semble-t-il, des limites au-delà desquelles la machine est impuissante. Notre dossier explore certaines de ces limites, en montrant d'abord en quoi le logiciel « le plus humain » reste loin de l'humain, puis en quoi le cerveau humain, tel que décrit par le der- nier état de la science, paraît loin de la machine, de toute machine imaginable. C'est la première illusion, celle de croire, comme le font de manière provocatrice certains gourous médiatiques et, de manière plus diffuse, nombre de spécialistes de l'intelligence artificielle, que nous nous approchons insensiblement du « moment où les machines seront devenues nettement supérieures aux humains » (lire p. 33). Mais les philosophes mettent aussi en garde contre une autre illusion, complémentaire de la précédente. Elle émane, cette fois, du camp des biologistes. Elle consiste à croire que les progrès de la neurobiologie permettront bientôt de comprendre et d'expliquer en détail ce qui nous fait hommes : la conscience de soi, la créativité, la culture sous toutes ses formes. Pour des philosophes comme Colin McGinn ou John Searle, qui ont disséqué les travaux des neurobiologistes Ramachandran (p. 34) et Damasio (p. 41), c'est tout à fait clair : pour passion- nantes que ce soient ces recherches, le problème de la conscience reste entier et, pour l'heure, on ne voit pas comment il pourrait ne pas le rester.

Books

N° 26 1OCTOBRE 2011

QUAND LE CERVEAU DÉFIE LA MACHINE

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LE LIVRE>

The Most Human Human. What Ta/king With Computers Teaches

Us About What lt Means To Be A/ive(« L'Humain le plus humain .

Ce que converser avec un ordinateur nous apprend sur ce que

c'est d'être vivant»), Doubleday, 2011.

,

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L'AUTEUR>

Brian Christian est un journaliste scientifique et un poète

américain. L'un de ses textes, Heliotropes, a été adapté au cinéma, sous la forme d'un court-métrage.

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The Most

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UN MATCH INEGAL

Chaque année, une compétition intitulée« test de Turing »oppose des humains à des logiciels. L'ordinateur qui gagne est celui qui parvient à convaincre le plus grand nombre de juges qu'il est un humain . L'humain qui gagne est celui qui parvient à convaincre le plus grand nombre de juges qu'il est . humain. Pour l'heure, notre espèce a toujours gagné la partie . Que manque-t-il à la machine pour tromper son monde?

BRIAN CHRISTIAN. The Atlantic.

righton, Angleterre, septembre 2009. Je me réveille dans une chan1bre d'hôtel, à 8 000 kilomètres de ma maison de Seattle. Après le petit déjeuner, je sors affronter l'air marin et longe la côte du pays qui a inventé la langue que je parle, même si je suis incapable de comprendre une bonne partie des panneaux que j'aperçois en chemin. En temps normal, ces curiosités linguistiques et ces dif- férences culturelles m'intriguent; aujour- d'hui, elles sont surtout source d'inquiétude. Dans deux heures,je m'ins- tallerai devant un ordinateur pour tenir une série de conversations de cinq minu- tes, par le biais de messages instantanés, avec plusieurs inconnus : un psycholo- gue, un linguiste, un informaticien et le présentateur d'une émission télévisée bri- tannique sur la technologie. Ensemble, ils me jugeront, pour évaluer ma capacité à faire l'une des choses les plus curieuses que l'on m'ait jan1ais demandées. Je dois les convaincre que je suis humain. Par bonheur, je suis humain; par malheur, je ne sais si cela m'aidera. Chaque année depuis vingt ans, les spécialistes de l'intelligence artificielle se réunissent pour l'événement le plus attendu dans ce domaine : la remise du prix Loebner au lauréat d'une compéti-

rion appelée le « test de Thring ». Le mathématicien britannique Alan Thring, l'un des fondateurs de l'informatique, avait tenté en 1950 de répondre à l'une des plus anciennes questions de la dis- cipline : les machines peuvent-elles pen- ser? Autrement dit, serait-il possible de fabriquer un ordinateur si sophistiqué qu'on pourrait estimer qu'il pense, est intelligent, est doté d'un esprit? Et s'il existait un jour une telle machine, com- ment le saurions-nous? Au lieu de poursuivre le débat sur un plan purement théorique, Thring pro- posait une expérience. Un juge pose des questions, par le biais d'un terminal

d'ordinateur, à deux correspondants cachés, dont l'un est un humain et l'autre un logiciel. À charge pour lui de deviner qui est qui. Le dialogue peut aller du simple bavardage aux questions de culture générale, des potins sur les célébrités à la théorie philosophique, couvrir en somme toute la gan1me de la conversation humaine. Thring avait pré- dit qu'en l'an 2000 les ordinateurs par- viendraient à tromper 30% des juges après cinq minutes de conversation, et que l'on pourrait donc « parler de machines qui pensent sans crainte d'être

contredit» [lire« Ce qu'écrivait Thring »,

p.26].

La victoire de Deep Blue sur Kasparov, en 1997, a marqué les esprits.

©JULIO DONOSO/

SYGMA/CORBIS

Cette prédiction ne s'est pas réalisée; cependant, en 2008, un logiciel n'a échoué qu'à une voix près. En appre- nant la nouvelle, j'ai aussitôt compris que le test 2009 à Brighton serait déci- sif. Je n'avais jamais assisté à cette manifestation, mais j'ai eu le sentiment que je devais y aller - et pas en simple spectateur, mais pour participer à la défense de l'humain. Une voix inflexible s'était élevée en moi, jaillie de nulle part : « Th ne laisseras pas faire ça. » La perspective de tenir tête à certains des meilleurs logiciels mondiaux m'a ins- piré cette idée romantique : en tant que « confédéré » (nom donné aux partici- pants humains), j'allais me battre pour l'honneur de l'espèce, à la manière dont Garry Kasparov avait affonté Deep Blue aux échecs en 1996 et 1997. Pendant l'épreuve, les juges bavardent successive- ment pendant cinq minutes avec chaque membre de quatre paires de correspon- dants; ils ont ensuite dix minutes pour décider lequel des deux est humain. Le logiciel qui s'attire le plus de voix et qui est le mieux classé par les juges (même s'il n'a pas réussi le test de Thring en grugeant 30% d'entre eux) reçoit le titre d'Ordinateur le plus humain. Celui que visent toutes les équipes de chercheurs (il y a quelques milliers de dollars à la clé). Mais c'est aussi l'occasion de décer- ner au confédéré le plus convaincant le titre étrange d'Humain le plus humain.

Le donjon du propre de l'homme

Depuis 1991, le test de Thring a lieu dans le cadre du concours Loebner, par- rainé par un personnage haut en cou- leur : Hugh Loebner, qui a fait fortune en vendant des pistes de danse portati- ves. Quand on lui demande pourquoi il organise cette épreuve, Loebner évoque comme première motivation la paresse :

il envisage apparemment un avenir uto- pique où le taux de chômage frôlerait les 100% et où presque tout effort humain serait sous-traité à des machi- nes intelligentes. Afin de devenir un confédéré, j'ai expliqué que j'étais un auteur d'ouvra- ges de science et de philosophie, fasciné par le prix de l'Humain le plus humain. Une fois sélectionné, on m'a présenté la logistique de l'épreuve, mais guère plus. « Il n'y a pas grand-chose d'autre à savoir, en fait. Vous êtes humain, alors soyez vous-même. » Soyez vous-même. La devise me sem- ble refléter une foi naïve en l'instinct humain; au pire, elle laisse entendre

que l'issue du combat est décidée

DOSSIER

N° 261 OCTOBRE 2011

d'avance. J'ai donc choisi dès le départ de ne pas suivre ce conseil :j'allais pas- ser des mois à me préparer pour donner le maximum. Puisque le test de Thring est censé évaluer à quel point je suis humain, se contenter de se présenter sans prépa- ration ne me semblait pas suffire. Depuis l'aube des temps historiques, philosophes, psychologues et savants s'interrogent sur ce qui fait la spécifi- cité de l'espèce. Selon Daniel Gilbert, professeur à Harvard, tout psychologue doit, à un moment ou à un autre de sa carrière, rédiger une version de ce qu'il

CE QU'ÉCRIVAIT TURING

11 Citation tirée de

Douglas Hof~adter,

Gode/, Escher,

Bach, Dunod, 2008 (1979 pour l'édition américaine).

appelle « La Phrase » : « L'être humain

» On pourrait

dire que l'histoire du propre de l'homme

est celle des échecs successifs des diffé-

Phrase ». À ceci

- près que, désormais, ce n'est plus seule- ment par rapport aux animaux que nous nous définissons. Nous pensions jadis être les seuls à utiliser le langage, mais

cela devient moins certain d'année en

année; nous pensions jadis être les seuls

à utiliser des outils, mais cette affirma- tion est peu à peu contestée par les recherches sur le comportement ani- mal; nous pensions jadis être les seuls

à pouvoir faire des mathématiques, mais

il nous est aujourd'hui difficile d'imagi- ner faire les calculs dont sont capables nos ordinateurs. Une question pourrait se poser: doit- on laisser la définition de notre spécifi- cité évoluer en fonction de l'avancée de la technologie? Et d'abord, pourquoi avons-nous besoin de nous sentir si différents? Voici ce qu'en pense Douglas Hofs- tadter, spécialiste de sciences cognitives et lauréat du prix Pulitzer : « En matière d'intelligence artificielle, il semble par- fois que chaque nouvelle étape, au lieu de déboucher sur la création d'une intelligence réelle reconnue comme telle, révèle simplement ce que l'intelli- gence réelle n'est pas 1 » Cette position peut paraître réconfortante - la pensée reste l'apanage des humains -,mais elle a l'allure désagréable d'un repli progressif, comme une armée médié- vale qui abandonne un château pour s'enfermer dans le donjon. Cette retraite ne pourra pas continuer indéfiniment. Si tout ce que nous croyions dépendre de la pensée s'avère pouvoir exister sans elle, qu'est-ce que penser? Ce ne serait plus qu'un épiphénomène, une sorte de gaz d'échappement éjecté par le cerveau ou, pire, une illusion. Où est le donjon du propre de l'homme? L'histoire du xxr• siècle sera en partie celle de la redéfinition des lignes, l'his- toire d'Homo sapiens tentant de revendi- quer sa spécificité en terrain mouvant, pris entre l'animal et la machine, entre la

est le seul animal qui

rentes versions de « La

©AFP

Dans son fameux article de 1950, à une époque où la notion d'ordi-

nateur était encore dans les limbes, Turing décrivait ce que nous appe· lons son << test » comme un « jeu d'imitation », dans lequel la machine se montrerait capable de singer un humain. Il écrivait : « Je pense que, d'ici une cinquantaine d'années, il sera possible de programmer

des ordinateurs [

interrogateur ordinaire n'aura pas plus de 70% de chances d'identifier

] qui joueront si bien au jeu de l'imitation qu'un

son interlocuteur après cinq minutes d'interrogatoire. Ma question originelle- "Les machines peuvent-elles penser?"- est trop dénuée de sens pour mériter discussion. Néanmoins, je pense qu'à la fin du siècle l'usage des mots et l'opinion commune des gens instruits auront tellement changé que l'on pourra parler de machines qui pensent sans crainte d'être contredit*.>>

• A.M. Turing, « Computing machinery and intelligence >>, Mind, n• 59, 1950, p. 433-460 .

chair et les maths. Ce recul est-il une bonne ou une mau- vaise chose? Par exemple, le fait que les ordinateurs soient si bons en maths nous prive-t-il d'un pan de l'activité humaine, ou nous libère-t-il d'une activité non humaine, nous permettant ainsi de mener une vie plus humaine? Cette seconde option est bien séduisante, mais

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QUAND LE CERVEAU DEFIE LA MACHINE

cesse de l'être dès lors que nous imagi- nons un avenir où le nombre des « acti- vités humaines » restantes se réduirait comme peau de chagrin. Qu'en serait-il alors? Alan Thring avait proposé son test pour mesurer le progrès de la techno- logie, mais il nous permet aussi de mesurer le nôtre. Selon John Lucas, phi- losophe à Oxford, si nous ne pouvons empêcher les ordinateurs de passer le test de Thring, ce ne sera « pas parce

nous? Telles sont à mes yeux les ques- tions essentielles posées par cette épreuve, les questions essentielles sur la nature de l'homme.

L'étonnante percée d'Eiiza

Quand le test de Thring fut proposé en 1950, il relevait de l'hypothèse : la tech- nologie était très loin du niveau le ren- dant possible. Mais, comme nous le

savons, elle a depuis atteint ce stade. Le premier logiciel de conversation à attirer

« J'imagine le développement d'un réseau de terminaux de psychothérapie, comme

des cabines téléphoniques

»

Carl Sagan

que les machines sont si intelligentes, mais parce que les humains, du moins

si bêtes 2 ».

Le test de Thring porte, in fine, sur l'acte de communiquer. Il pose des ques- tions profondes, d'ordre pratique : com- ment établissons-nous un lien qui ait un sens avec autrui? Comment fonctionne

beaucoup d'entre eux, sont

l'empathie? [Lire « Le mystère du œrveau

humain » p. 34.] Par quel processus quelqu'un pénètre-t-il dans notre vie et en vient à signifier quelque chose pour

l'attention fut Eliza, conçu en 1964-1965 par Joseph Weizenbaum, au Massachu- setts Institute of Technology. Simulant un adepte de la thérapie de Rogers 3, Eliza fonctionnait selon un principe très sim- ple : extraire les mots clés des propos de l'utilisateur et les lui renvoyer (« Je suis malheureux » ; « Pensez-vous qu'être venu ici vous rendra moins malheu- reux? »). En cas de doute, le logiciel se rabattait sur des phrases parfaitement génériques comme « Veuillez conti-

nuer». Cette technique dite du template matching, consistant à faire entrer les pro- pos de l'utilisateur dans une grille prédé- finie et à réagir par une formulation programmée, était la seule compétence d'Eliza. Les résultats furent stupéfiants :

les premières personnes à bavarder avec le logiciel étaient persuadées de participer à une authentique conversation humaine. Dans certains cas, même Weizenbaum ne put les détromper. Elles voulaient qu'on les laisse parler seules « en privé »,par- fois pendant des heures, et déclaraient ensuite avoir vécu une expérience théra- peutique importante. Des universitaires s'empressèrent de voir en Eliza la« solu- tion au problème de la compréhension du langage par l'ordinateur». Dans cette histoire, le plus curieux fut pourtant la réaction de la commu- nauté médicale, qui décida que Wei- zenbaum avait fait une découverte formidable. En 1966, on pouvait lire

dans le journal ofNervous and Mental

Disease : « Plusieurs centaines de patients pourraient être traités en une heure par un ordinateur conçu à cet effet. Le thérapeute humain, impliqué dans la conception et le fonctionne- ment du système, ne serait pas sup- planté, mais deviendrait beaucoup plus efficace. » En 1975, l'illustre savant Carl Sagan renchérissait en ces

Dans les années 1960, Joseph Weisenbaum avait créé un logiciel de conversation dont les vertus thérapeutiques furent prises au sérieux par le corps médical. L'informaticien renia son bébé.

© AFP

21 John lucas a publié en 1959 un article célèbre affirmant qu ' un humain mathématicien ne pourra jamais être représenté par un automate algorithmique(« Mind s, machines and Gëdel »).

-

3IL'Américain Carl Rogers, mort en 1987,

a développé une

thérapie« centrée

sur la personne » qui ne relevait

ni

de la psychanalyse

ni

de la thérapie

comportementale.

-

DOSSIER

termes : « J'imagine le développement d'un réseau de terminaux de psycho- thérapie, comme une série de cabines téléphoniques, où, pour quelques dol- lars la séance, on pourrait parler avec un praticien attentif, éprouvé et non directif.» Épouvanté, Weizenbaum eut une réac- tion inouïe : il fit volte-face et renia sa carrière. Il laissa tomber le projet Eliza, encouragea ceux qui le critiquaient et devint l'un des plus véhéments adversai- res de la recherche sur l'intelligence arti- ficielle. Mais le génie était sorti de sa lampe, et un retour en arrière n'était plus possible. Depuis, l'approche de base d'Eliza, le template mn.tching, a été reprise et intégrée à presque tous les logiciels de conversation, y compris ceux qui partici- pèrent au concours Loebner 2009. L'en- thousiasme - et le malaise - que cette évolution a suscité n'a fait que croître. Le premier concours Loebner eut lieu le 8 novembre 1991, au Boston Compu-

En 1991, Cynthia Clay, spécialiste de Shakespeare, parvint à se faire prendre pour un ordinateur.

Mis au point par des ingénieurs japonais, ce robot sera capable de répondre à un sourire par un sourire et de prendre un air fâché !

© PETER MENZEL/COSMOS

ter Museum. Les premières années, cha- que logiciel et chaque confédéré devait choisir un sujet, afin de limiter la conversation. En 1991, l'un des humains était Cynthia Clay, spécialiste de Shakes- peare, que trois juges prirent pour un ordinateur. Ils estimèrent apparemment que personne ne pouvait en savoir autant sur Shakespeare. Cynthia Clay prit cela pour un compliment. Pour son logiciel Therapist III,Joseph Weintraub opta pour une « conversation décousue » et remporta le tout premier prix de l'Ordinateur le plus humain. La « conversation décousue » ne portait pas sur un sujet en particulier; c'était plutôt une façon d'aborder les sujets. Weintraub put jouer à la fois sur la souplesse des règles du concours, les modèles de com- portement des chatbots (robots de conver- sation) et les stéréotypes concernant les ordinateurs et les humains. Cette straté- gie porta ses fruits :

« juge : La journée a été longue ! J'aimerais bien m'amuser un peu, à pré- sent. Il ne fait pas très beau, aujourd'hui. Vous connaîtriez une blague qui puisse introduire un rayon de soleil? Ordinateur : Tout le monde parle du

temps qu'il fait, mais personne ne sem- ble vouloir agir. Pourquoi me dire que vous aimeriez bien vous amuser un

peu? Grrrrrr

juge : Quelle est la définition d'une conversation décousue? Ordinateur :Vous ne vous êtes pas dit :

"J'imagine qu'une conversation décou- sue, c'est comme les déplacements du cavalier aux échecs, un genre de zigzag qui ne suit aucune ligne nparticulière? [comme nombre de ses successeurs, le logiciel de Weintraub incluait des fautes

de frappe volontaires]". Pourquoi cette question? Vous vouliez faire le malin? Vous avez d'autres questions de ce genre qui vous tracassent? juge : J'aime l'image des cavaliers qui se déplacent au hasard sur l'échi- quier, est-ce que cela signifie qu'une conversation décousue ne repose sur aucune pensée ?

ND 26 1 OCTOBRE 2011

Ordinateur : J'aurais juré que vous veniez de dire : comment définissez-vous le mot "décousu"? Vous êtes toujours aussi dingue dingue dingue? Pourquoi éprouvez-vous le besoin de me dire que vous aimez l'image des cavaliers qui se déplacent au hasard sur l'échiquier?» « J'ai vraiment cru que [le PC Thera-

]

était drôle et imprévisible, d'une manière normale », déclara l'un des juges, doctorant à Harvard. Le logiciel de Weintraub, qui passait du coq à l'âne et offrait des répliques comiques toutes faites, faisait figure de plaisantin, de bouffon, de personnalité éminemment « humaine ».E n tout cas, c'est ce que je pensais, avant d'apprendre combien ce style est facile à imiter. Comme l'explique Richard Wallace, trois fois lauréat du prix de l'Ordinateur

le plus humain (en 2000,2001 et 2004) ;

pist] était un humain, parce qu'il [

N° 261 OGOBRE 2011

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QUAND LE CERVEAU DEFIE LA MACHINE

« L'expérience d'ALICE [le chatbot qu'il a conçu] indique que la conversation la plus banale est "sans état", c'est-à-dire que chaque réponse dépend uniquement de la dernière question, sans qu'il soit nécessaire d'avoir suivi tout le dialogue pour formuler cette réponse. » Beaucoup de conversations humaines fonctionnent ainsi, et il appartient aux chercheurs en intelligence artificielle de déterminer quels types de discussion sont sans état - chaque réplique dépendant seulement de la précédente - pour essayer de repro- duire ce genre d'interaction. En tant que confédérés humains, notre travail est de leur résister.

Envoyer promener les règles

dirige

vers la salle où se déroule le concours Loebner. J'aperçois des rangées de sièges, où quelques spectateurs sont déjà instal- lés; sur la scène, les programmeurs s'af- fairent, branchant des câbles entremêlés, tout en tapotant une dernière fois sur les claviers. Avant que j'aie le temps de bien les observer, l'organisateur m'accueille et m'entraîne derrière un rideau de velours, dans la zone réservée aux confédérés. Invisibles du public et des juges, les qua- tre humains sont assis autour d'une table

rectangulaire, avec chacun devant lui un ordinateur portable : en dehors de moi,

il y a Doug, un linguiste canadien, Dave, un ingénieur américain qui travaille dans la recherche militaire, et Olga, une thé- sarde sud-africaine qui fait des recher- ches sur le langage. Tandis que nous nous présentons, nous entendons arriver lentement les juges et le public, mais nous ne les voyons pas. Un homme fait irruption, vêtu d'une chemise verte à fleurs ; il parle à toute vitesse et dévore des petits sandwiches. Je ne l'ai jamais rencontré, mais je comprends aussitôt qu'il s'agit de Hugh Loebner. Tout est en place, nous dit-il entre deux bouchées, et le premier round va bientôt commencer. Les quatre confédérés font le silence et regardent le curseur trembler sur leur portable. Mes mains sont suspendues au- dessus du clavier, comme celles d'un cow-boy sur ses étuis de revolver. Le curseur clignote. Je n'ose ciller. Puis soudain, des lettres et des mots commencent à se matérialiser : « Salut, comment ça va? » Le test de Thring a

commencé

Plus que 4 minutes et

43 secondes. Mes doigts pianotent et s'agitent nerveusement. Je sens les secondes s'égrener tandis que nous bavardons. J'éprouve un besoin désespéré d'arrêter de faire semblant,

Arrivé au Brighton Centre, je me

d'envoyer promener les règles, parce que je sais que les ordinateurs sont capables de parler de la pluie et du beau temps, qu'ils y ont été préparés. Alors que les politesses d'usage s'affichent, menaçan- tes, je me rends compte que ce genre de conversation passe-partout est l'ennemi. Tout en tapant encore une plaisanterie discrète, je me demande comment dia- ble faire surgir un indice indéniable de mon humanité. Ce qu'il me faut découvrir, c'est com- ment exploiter le mode inhabituel du concours Loebner, la « saisie directe ». Différence cruciale par rapport aux e-mails, textos et autres systèmes de mes- sages instantanés, la frappe est transmise touche par touche. Le juge et moi voyons chaque caractère tapé par l'autre, y com- pris les erreurs et les retours en arrière. Dans les années 1990, certains sites de chat ont proposé cette approche « lettre par lettre »,mais elle a été rejetée par la plupart des internautes. Cela empiétait sur l'intimité : les gens aiment,

gage parlé que comme du langage écrit. Je tenterai de perturber le procédé que maîtrisent les ordinateurs, où chacun attend son tour pour lire la prose de l'autre, et je créerai un duo verbal inin- terrompu, en jouant sur la rapidité. Si les ordinateurs ne comprennent pas grand- chose à l'« harmonie » verbale, le rythme leur est encore plus étranger. Si rien ne se passe sur mon écran, que ce soit ou non mon tour, je développerai un peu ma réponse,j'ajouterai une paren- thèse, je renverrai une question au juge, tout comme on peut laisser des silences ou les combler lorsqu'on parle tout haut. Si le juge met trop de temps à préparer la prochaine question, je continuerai à bavarder. Contrairement aux chatbots, j'aurai quelque chose à prouver. Si je sais de quoi va me parler le juge, je lui épar- gnerai la peine d'avoir à dactylographier et je le devancerai. Bien entendu, la multiplication des échanges verbaux se fait aux dépens de

de

la sophistication des réponses. Affaire

Tout en tapant une plaisanterie discrète, je me demande comment faire surgir un indice indéniable de mon humanité.

quand ils écrivent, avoir le temps de com- poser un message et de le relire avant de le partager avec leur interlocuteur. L'avantage de la transmission caractère par caractère est qu'elle est beaucoup plus proche du discours oral, avec sa flui- dité et sa grammaire aléatoire : on gagne en agilité ce qu'on perd en éloquence. Cela permet aussi de voir l'« espace négatif » de la dactylographie : l'hésita- tion. Dans un chat où le texte est trans- mis par paragraphe, seules des pauses notables sont considérées comme faisant partie de l'interaction. Avec un retour plus fluide et plus immédiat, le silence prend un sens. Lorsqu'on est incapable de répondre rapidement dans une conversation en chair et en os, par exem- ple, c'est souvent comme si l'on répon- dait.Je me rappelle avoir demandé à un ami comment cela allait avec la femme qu'il fréquentait depuis peu; le « hum » et le silence infinitésimal pendant lequel il chercha le mot juste me firent bien comprendre qu'il y avait un problème. Voici donc que se met en place un nou- vel élément de ma stratégie de confédéré. Je traiterai l'inhabituel support textuel du test de Thring plus comme du lan-

brièveté dans un cas, de lenteur dans l'autre. nme semble pourtant que la sub- tilité (ou la difficulté) d'une conversation consiste à comprendre (ou à ne pas comprendre) une question et à proposer une réponse adéquate (ou inadéquate) ; il est donc logique de multiplier les échanges. Certains de mes interlocuteurs sont déconcertés par mon attitude, ils mar- quent une pause, hésitent, cèdent, effa- cent ce qu'ils ont déjà écrit. D'autres, au contraire, « marchent » tout de suite et entrent dans le jeu. Lors du premier round du concours 2009, le juge Shalom Lappin, spécialiste de linguistique computationnelle au King's College de Londres, dialogue avec Cleverbot, puis avec moi. Ma stratégie de verbosité est flagrante : je frappe sur 1089 touches en cinq minutes (3,6 tou- ches par seconde), alors que Cleverbot ne frappe que sur 356 touches (1,2 par seconde); Lappin a frappé sur 548 tou- ches (1,8 par seconde) pour bavarder avec moi, contre 397 (1,3 par seconde) avec Cleverbot. J'en ai dit à peu près trois fois plus que mon adversaire de silicium, mais j'ai aussi incité mon juge à parler

davantage, puisque Lappin m'a adressé environ 38% de mots en plus. Plus tard, en relisant les rapports, j'ai cher- ché un moyen de quantifier la fluidité des interactions entre humains, par comparaison à la rigidité des relations homme-machine. J'ai compté les chan- gements apportés par le dernier à avoir tapé un message. J'ai réussi à écrire trois fois plus que Cleverbot, mais en réalité, tout est dans les ratures. La conversation de Lappin avec Clerbot en comprenait 33, alors que sa conversa- tion avec moi en présentait 492, soit près de quinze fois plus. De nombreux juges envisagent le test de Thring comme une sorte d'interroga- toire; curieusement, beaucoup de confé- dérés semblent aussi avoir cette dynamique en tête. L'une des conversa- tions de 2008 entre deux humains ne s'éloigne jamais de la raideur du mode ques