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Jules Maurice Les discours des Panegyrici latini et l'évolution religieuse sous le règne de Constantin

Les discours des Panegyrici latini et l'évolution religieuse sous le règne de Constantin

In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 53e année, N. 2, 1909. pp. 165-

179.

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Maurice Jules. Les discours des Panegyrici latini et l'évolution religieuse sous le règne de Constantin. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 53e année, N. 2, 1909. pp. 165-179.

doi : 10.3406/crai.1909.72427 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1909_num_53_2_72427

LES DISCOURS DES PANEGYRICl LATINI

165

12. Vélin,

83

ff.

a

Martyre de saint

Eustace et de .ses

enfants ;

b

Vie

de saint Kuros par saint Pamba ;

c sermon par saint Flavien d'Ephèse sur saint Deme-

trius, patriarche d'Alexandrie ; d et e Sentences de saint Ephraïm ; f Vie du moine Johannês. Daté de

1003.

13. Vélin. Vie et miracles des saints Côme et Damien, en grec. Ce ms. semble contenir un grand nombre de paragraphes nouveaux, inconnus des éditeurs les plus récents.

14. Vélin. 18 ff. Manuscrit en langue nubienne.

15-17. Vélin. Les trois manuscrits coptes dont j'ai signalé

l'existence dans une précédente lettre à

mie1.

l'Acadé

15. Vélin. 43 ff. Théodore d'Antioche, Éloge de saint dore l'Anatolien.

16. Vélin. 48 ff. Ff. 1-17. Saint Jean Chrysostome, Éloge de saint Jean-Baptiste; ff. 18-48. Saint Pachôme le

Grand, KaOr^Yjaiç.

17. Vélin. 57 ff. Martyre (en trois parties) d'Apa Victor le Stratélate. Éloge du même par le pape saint Géles-

tin I.

Ce ms. a été écrit à

Esneh.

LES DISCOURS DES PANEGYRICl LATINI ET L'ÉVOLUTION

RELIGIEUSE SOUS LE RÈGNE DE CONSTANTIN , PAR M. JULES MAURICE.

Cinq discours de la collection des Panegyrici Latini ont été prononcés sous le règne de Constantin 2. Trois d'entre

1. Us sont aujourd'hui au Caire, chez M. Nahman.

2. Panegyrici VI, VII, VIII, IX, X du recueil de Baehrens, prononcés en

307, 310, 311, 313 et 321.

166 LES DISCOURS DES PANEGYRICI LAT1NI

eux sont antérieurs à la conversion de cet empereur qui

eut lieu lors de la prise de Rome, autres ont été prononcés en 313

expliquer pourquoi les deux premiers de ces discours pro noncés pendant la période où Constantin était encore païen, en 307 et en 310, célèbrent particulièrement les divinités

d'Hercule et d'Apollon, et pourquoi les deux autres, qui sont postérieurs à sa conversion, expriment encore des croyances païennes, mais néoplatoniciennes, que l'on voit poindre dans le discours intermédiaire de 311. Le premier de ces discours fut prononcé à Trêves en pré sence de Constantin , le jour du mariage de cet empereur avec Fausta, fille de Maximien Hercule1. Celui-ci était éga

lement

admises pour ce gehre de discours, faire l'éloge des deux souverains, mais principalement celui de Maximien qui donnait sa fille à Constantin. Maximien avait été adopté par Dioclétien qui, en l'asso ciant à l'empire, l'avait placé sous la protection du dieu

Hercule , tandis que lui-même s'était mis sous celle de Jupit

er. Tous deux avaient pris les

avaient associées à l'empire. Deux dynasties avaient été fondées dont les empereurs se transmettaient les surnoms (cognomina) de Joviens et de Herculéens '♦. On ne pouvait, en raison de l'importance de ces dynast ies,faire à cette époque l'éloge d'un empereur sans parler de son dieu tutélaire. En l'occasion présente, les deux empereurs avaient la même divinité protectrice. En effet, Constance Chlore, père de Constantin, avait été adopté par Maximien Hercule. Aussi l'orateur qui prit la parole en 307 avait devant lui les repré-

le 28 octobre 312; deux et en 321. Je voudrais

présent2, et l'orateur devait, en raison des règles

noms de ces divinités3 et les

.

2.

3.

1

Paneg. VI, cap. i et CI, L,

Paneg. VI, cap. i. Id., c.3.

t. I, pp. 397 et 405.

.

'

4. Lactance, de niort. pers. LII, les appelle « gentes Joviorum et Her-

culiorum». J. Maurice, Numismatique Constnntinienne, tome I, p. 9 et sq.

LES DISCOURS DES PANEGYRICI LAT1NÏ

167

sentants d'une dynastie uniquement Herculéenne l ; il pou vait appeler Constantin et Maximien : n Imperatores semper Herculei » 2. Il ne craignait pas d'attribuer au dieu Hercule tous les succès de Maximien. C'était ce dieu qui avait repris les rênes du char de l'état dévoyé3; et c'était de ses mains que Rome avait reçu Maximien lui-même : « Ille cujus tôt

aras, tôt templa, tôt nomina colo, Hercules dédit » 4. L'allu sionau culte d'Hercule prouve qu'il ne s'agissait pas dans ce discours de simples figures de rhétorique. Le mariage de Constantin avec Fausta avait toutefois été l'occasion de ce réveil du culte d'Hercule''. L'origine de la divinité célébrée dans le panégyrique sui vant n'a pas encore été étudiée. Ce panégyrique fut prononcé à Trêves au milieu de l'an née 310°. Maximien Hercule venait de disparaître. Cons- » tantin, son gendre, l'avait fait périr à la suite d'une conspi ration, d'une révolte de palais et d'une guerre civile que Maximien avait provoquées pour reprendre le pouvoir7. La dvnastie Herculéenne et son dieu tutélaire avaient sombré avec lui. L'orateur se savait autorisé8 à revendiquer pour Constantin une nouvelle origine, la descendance de Claude II le Gothique, qui lui donnait des droits à régner sur tout l'Empire. L'hérédité par le sang, vraie ou supposée, triom phait avec cette descendance Claudienne, ainsi que l'a

1. Les inscriptions sur les monnaies en témoignent. Gf. J. Maurice,

L'atel. mon. de Lyon. Mém. des antiquaires de France, 1904, p. 45. et sq.

2. Paneg., VI, c. 3.

3. Paneg., VI, c. 12.

4. Paneg., VI, c. 11.

5. C'est ce qu'a remarqué M. R. Pichon dans son livre : Les derniers

,

écrivains profanes (Paris, 1906), pp. 100 et 101.

6. Paneg., VII, c. 20, 22. Le Panégyrique se date lui-même. Cf. J. Maur

ice, Numismatique Constantinienne, t. I, p. lxxiii et 190.

7. Ces événements sont racontés dans la meilleure histoire moderne de

cette époque : Geschichte des Untergangs der antiken Welt, par O. Seeck, tome I, pp. 103 à 107.

8. Paneg., VII, c. 2: Qui te amant plurimum scinnt, savent que

tu

descends de Claude II : Ah Mo divo Claudio manat in te avita cognatio.

168 LES DISCOURS DES PANEGYRICI LATINI

observé M. Pichon1, et remplaçait pour Constantin l'adop tionqui cessait de produire son effet parce que la mémoire de Maximien Hercule était condamnée 2. On n'a pas remar quéque ce fut précisément à cette époque que la divinité tutélaire de l'empire invoquée par le panég-yriste changea également. Ce ne fut plus Hercule déchu de son rôle, mais Apollon, dieu assimilé au soleil dans le syncrétisme rel

igieux du temps. D'innombrables monnaies frappées dans les ateliers de Constantin à la même époque étaient dédiées :

« Soli Invicto Comiti 3 ». Or si nous cherchons l'origine de ce culte du Soleil, nous pouvons rappeler que MM. Homo et Toutain ont montré que le culte de Sol devint une rel

igion

remonter plus haut, jusqu'au règne de Claude II , presque inséparable de celui d' Aurélien. Le Soleil étant déjà à cette époque un très grand dieu, on peut le considérer comme la divinité tutélaire de Claude le Gothique. C'est en effet ce que permettent d'admettre les monnaies de cet empereur présentant à leur revers la légende Aeternitas Augusti avec le type du Soleil 5. D'autres encore portent avec la légende Oriens Augusti le même type divin ; d'autres enfin sont dé diées Apollini Conservatori^. Le Soleil et Apollon étaient des aspects de la même divinité solaire à l'époque de Claude II 7. Ils ne furent plus représentés sous le règne de Constantin

d'État, à Rome, sous Aurélien4; mais nous pouvons

1. Pichon, loc. cit., p. 91 et sq.

2. Numismatique Constantinienne . Tome I, p. lxxv.

3. Voirdans : Numismatique constantinienne, I, pp. 396, 398, 407, 419, la

proportion beaucoup plus grande fies monnaies dédiées « Soli Invicto Co

miti » à Trêves, à partir de Tannée 310. Il en est de même à Lyon, à Londres. 4. Homo, Essai sur le règne de Vempereur Aurélien, tout le chapitre relatif aux monnaies (Paris, 1904), p. 180 à 191; J. Toutain, Bulletin de la Soc. des antiquaires de France, 1904, p. 159.

5. Cohen, Monnaies impériales. Tome VII, pp. 132, 148, 149.

6. Apolli cons. (Cohen, t. VI, pp. 132, 133).

7. L'important mémoire de M. F. Cumont sur la Théologie Solaire du

paganisme romain est en cours de publication dans les Mémoires présen tésà l'Académie par divers savants étrangers, tome XII.

LES DISCOURS DES PANEGYRICl LATINI 169

type du

que

Invicto Comiti 1 ; mais la divinité d'Apollon

invoquée dans le discours que nous analysons. L'orateur, interpellant l'empereur, lui disait : « Vidisti enim credo, Cons- tantine, Apollinem tuum, comitante victoria, coronas tibi laureas offerentem » 2. Il ajoutait que les temples attendaient de lui leur restauration, et en particulier celui d'Apollon 3. Enfin, pour l'attirer dans Autun, sa ville natale, il lui pro

mettait

par

le

soleil entouré de la dédicace

fut

:

Soli

encore

qu'il y trouverait comme à Trêves « illos quoque

Apollinis lucos et sacras sedes » 4. Ainsi les deux aspects de la divinité solaire qui avaient

pris une importance particulière sous Claude II furent célé brés en même temps, en 310, sur les monnaies et dans un panégyrique, à l'époque même où Constantin voulut se rat

tacher

tantin accordait à faire remonter sa dynastie à Claude II est encore signalée par les émissions de monnaies commé moratives de cet empereur qu'il fît frapper avant les guerres dans lesquelles il disputa l'empire du monde à Licinius en 314 et en 324 6, et par les récits des historiens de l'His toire auguste postérieurs à l'année 310 7. On peut donc voir, dans le choix du Soleil comme divinité tutélaire par Const antin avant sa conversion, moins l'expression d'une croyance religieuse que celle d'une revendication dynastique qu'il formulait. C'est ce qui explique également, avec une organisation de la chancellerie dont il sera question plus

à la famille de Claude II 5. L'importance que Cons

1. J. Maurice, Numismatique Constantinienne, I, pp. 393, 396.

2. Paneg.,VIl, c. 21.

3. Id., ibid.

4. Id., cap. 22.

5. J. Maurice, Numismatique Conslantinienne, I, p. lxxv.

,

6. Ibid., p. cxxvi.

7 . Je me range à l'avis de Dessau dans: Uber Zeit und Personlichkeit der Script, hist. Augustae, dans : Hermès, 1888, pp. 337-392, sur les vies d'Auré- lien et de Claude ; tout en renvoyant aux travaux de Seeck et de Lécri-

vain.

170 LES DISCOURS DES PANEGYRICI LATIN1

loin , la persistance exceptionnelle du type du Soleil sur quelques monnaies sorties des ateliers de Constantin, jusqu'à la conquête de l'Orient en 324, alors que les images des autres dieux païens avaient disparu du revers des monnaies de cet empereur1. Le troisième panégyrique prononcé sous le règne de Constantin le fut à Trêves, en sa présence, à la fin de l'an née 313, un an environ après la défaite de Maxence2. Il est postérieur non seulement à la conversion de Constantin, mais encore à de nombreuses mesures qu'il prit en 313 en

faveur de l'Église catholique. Il avait en effet, après la pro

mulgation

pris parti dans la querelle des Donatistes en faveur des

de l'édit de Milan tout en faveur des chrétiens 3,

évêques catholiques4, et dans une lettre à Caecilianus, évêque de Carthage, dans laquelle il indiquait les dons

tv)ç

qu'il

faisait

aux

églises d'Afrique5, il

parlait

de :

' ivOscjAou xat àY">naTYjç xaGoXixîjç ôpvjaxeiaç, en termes qui ne . laissent pas de doutes sur sa religion personnelle 6. Enfin il

prenait des mesures en faveur du clergé catholique 7, et vers le temps où fut prononcé le panégyrique qui nous occupe, il réunissait un synode à Rome 8. Aussi peut-on remarquer avec surprise qu'un orateur parlant en sa présence prononce à cette époque un discours païen, ainsi que nous allons le montrer. La divinité suprême qu'invoque le panégyriste n'est pas en effet le dieu des chrétiens ; car se trouvant en rapports secrets avec l'empereur, elle délègue à des dieux

1. J. Maurice. L'at. de Sirmium. Riv. It. de Numismatica, 1904, p. 75.

2. C'est ce que dit le panégyriste lui-même (Panég., IX, c. 21).

3. Le rapport du proconsul Anulinus est du 15 avril.

4. Ainsi que Ta expliqué Gaston Boissier dans La fin du paganisme, 1. 1,

pp. 40 à <J1.

5. Eusèbe, Hist. ecclès., lib. X, c. vi. La lettre se date par son contenu.

6. C'est ce qu'a mis en lumière Mgr Duchesne ; cf. L. Duchesne, Hist. '

7. Cod. Theod., XVI, 2, 7.

8. Sancti Optati, lib. - 1, c. 10. — Sancti Augustini contra Donat. 33, et

arec, de VÉglise, t. II, pp. 101 à 115.

.

.

epist. 152.

LES DISCOURS DES PANEGYR1CI LATINI

171

moindres le soin des simples mortels *. L'orateur interpelle ainsi Constantin : « Habes profecto aliquod cum illa mente divina, Gonstantine, secretum, quae delegata nostri diis minoribus cura, uni se tibi dignetur ostendere » 2. Cet esprit divin, qui suivant l'orateur a dirigé Constantin dans sa cam pagne d'Italie, lui a permis de se mettre en marche « contra haruspicum monita » 3. Mais ce dédain de l'haruspicine ne lui est reconnu comme un droit par l'auteur qu'en raison de

sa divinité (quid in consilio nisi divinum numen habuisti?4) ; et parce que l'empereur n'est en rien soumis à la fortune commune (quid tibi est, imperator, cum inferiore fortuna?)5, aussi Constantin est venu chercher en Italie « promissam divinitus victoriam » 6. Il a agi dans les circonstances diffi ciles « divino monitus instinctu » 7. On retrouve dans ces expressions les termes mêmes de l'inscription de l'arc de triomphe de Constantin , dans laquelle le sénat païen de Rome déclarait qu'il avait vaincu « instinctu divinitatis » 8. On peut reconnaître dans ce récit du panégyriste la version païenne de ce que l'on disait dans l'entourage chrétien de Constantin de sa marche triomphale en Italie.

L'orateur, soulignant

en quelque sorte

ses

croyances'

païennes, parlait fréquemment de la divinité (numen) de l'empereur; il magnifiait son courage (virtus divina), sa prudence céleste, ses discours divins, ses décisions divines9.

1. Pichon, loc. cit., p. 104.

2. Paneg., IX, c. 2.

3. ïd.

4. Id., c. 4.

5. Paneg., IX, c. 9.

6. Paneg., IX, c. 3.

7. Id., c. 4.

8. C. I.L

9. Paneg., IX, c. 3, 11, 20, etc., etc. — M. Bouché-Leclercq,

VI, 1139, p. 236.

,

dans son

Histoire de la divination dans Vantiquité, t. IV, p. 338 et sq., à montré qu'au milieu du iv" siècle l'astrologue Firmicus Maternus exprimait les mêmes idées que les Panégyristes sur la divinité de l'empereur. Firmicus ajoutait que c'eût été un sacrilège que les astrologues auraient commis en

172 LES DISCOURS DES PANEGYR1CI LAT1M

II le montrait brillant de l'éclat des dieux païens et possé

dant leur majesté (quae toticorpori

circumfusa majestas) *.

Enfin il rappelait que le Sénat païen de Rome lui avait donné l'image de sa propre divinité (Senatus signum dei

dedicavit). — (Debetur enim et divinitati simulacrum)2.

que l'a

remarqué M. Pichon, en sectateur d'Hercule ou du Soleil3.

Mais il était tout aussi païen que ses prédécesseurs, quoique professant une religion influencée par le néoplatonicisme,

et il s'exprimait librement devant Constantin. Il est même

probable que ses croyances étaient assez répandues à cette époque dans les écoles où l'on enseignait la rhétorique. En effet, les auteurs des panégyriques de 341, 313 et 321 expriment à peu près les mêmes idées religieuses. Le discours de 311 antérieur à la conversion de Constantin emploie la même expression (divina mens)4 que les deux autres; et les auteurs certainement différents des discours prononcés en 313 et 321 font mention des mêmes dieux inférieurs ou esprits intermédiaires entre la divinité suprême et les hommes. L'orateur qui prit la parole en 321 , aux fêtes anniversaires du couronnement des Césars (quinquennalia), donna à ces esprits un rôle plus actif que celui qui leur était attribué en 313. Ils composèrent les armées célestes qui avaient volé au secours de Constantin5. Les habitants des Gaules avaient tous vu passer ces légions célestes envoyées par la divinité. Bien plus, ils les avaient entendu répéter :

Ce rhéteur ne se posait toutefois plus,

ainsi

répondant aux questions sur l'empereur Constance. Il y a dans cette simi litude des auteurs une preuve supplémentaire du paganisme des panégyr istes.

1. Paneg., IX, c. 19.

2. Paneg., IX, c. 25.

3. Pichon, op. cit., p. 104-105.

4. Paneg., VIII, c. 10; Pichon, op.

cit., p.

103. Voir aussi pour l'or

igine de ces Panégyriques, Pichon, pp. 282-283, G. Boissier, Journal des Savants, 1885, p. 10.

5. Paneg., X, c. 14.

LES DISCOURS DES PANEGYRICL LAT1NI 173

« Constantinum petimus, Gonstantino imus auxilio »'. Il ne peut y avoir aucun doute sur la conception païenne de l'auteur, car c'était un Divus, Constance Chlore, qui était

placé par lui à la tête de ces étranges légions (Constantius

pater

secours divins étaient comparés à tous ceux qui furent envoyés par les dieux aux premiers Romains3, et les esprits célestes avaient disparu comme Castor et Pollux après la victoire du lac Régille4. C'était toujours la même divinité supérieure qui avait inspiré Constantin, dans la pensée de l'auteur du panégyrique de 321 comme dans celle du précédent (illa divinitas obsecumdare coeptis tuis

solita) 5. Constantin donnait pourtant en 321 toutes les preuves possibles de son adhésion à la religion catholique. Il avait aboli le 31 janvier 320 les peines portées contre le célibat par les lois Julia et Pappia Poppaea , afin de déli vrer les clercs, les prêtres et les diacres catholiques des servitudes qui pesaient sur leurs biens et sur leurs per

sonnes6.

Le 18 avril 321, il accordait au clergé catholique le droit d'affranchir les esclaves dans les églises sans les antiques formalités du droit romain 7. Le 20 mai de la même année, un rescrit impérial adressé au peuple romain accordait à tous le droit de faire des testaments en faveur de l'Eglise catholique 8. Enfin une loi du 3 juillet consacrait au repos le jour du Dimanche9. Schiller, dans sa Geschichte der rômischen

divinas expeditiones jam divus agitabat) 2. Ces

1. X, c. 14.

Paneg.,

2. Id.

3. Paneg., X, c. 14.

4. Id.

5. Id., c. 13.

6. God. Theod., VII, 16, 1.

7. Cod. Theod., IV, 7, 1.

8. Id., XVI, 2, 14.

9. Id.,

II, 8, 1.

1 74

LES DISCOURS DES PANEGYRICI LATIN1

Kaiserzeit, a dit avec raison que ces privilèges apparte naientdéjà sous une forme ou sous une autre au paga nisme *. Mais l'innovation était de les accorder aux chré tiens et de les donner aussi complets. L'empereur avait fait au catholicisme une situation juridique au moins égale à celle du paganisme et donnait encore des preuves de sa faveur particulière aux catholiques en toute occasion, ainsi qu'en témoigne sa correspondance 2. Cependant des discours officiels païens étaient toujours prononcés à sa cour . L'explication de ces phénomènes con tradictoires a été fort heureusement suggérée par Gaston Boissier dans son étude sur ledit de Milan. Il a admis, pour expliquer la contradiction qui existe entre le sens des déci sions portées à la connaissance du monde par l'édit de

Milan, et la forme dans laquelle

est rédigé cet édit, que

Constantin avait voulu le rendre tout en faveur des chré tiens, mais qu'une chancellerie païenne avait donné à la pensée même de l'empereur une forme païenne 3. C'est dans ce fonctionnement des principales institutions de l'Empire qu'il faut, je crois, chercher l'explication de presque toutes les énigmes religieuses de cette époque. Constantin multi pliaaprès sa conversion ses témoignages d'adhésion à la religion chrétienne, mais il tint la promesse de liberté rel igieuse qu'il avait donnée lors de la conférence de Milan (pro quiète temporis) 4. Aussi toute l'organisation sociale et l'administration, héritées de l'empire païen, furent- elles respectées à cette époque. Les païens demeurèrent en très grand nombre dans la chancellerie et dans les bureaux, dans l'administration et dans l'armée ; on peut croire qu'ils dominèrent dans le Consilium principis 5, à en juger par

1. Schiller, Gesch. d. r. Kaiserzeit, II, p. 203-209.

2. Duchesne, Hist. anc. de l'Église, II, 60.

3. Gaston Boissier, La fin du Paganisme, I. L'édit de Milan, p. 53.

4. G. Boissier, La fin du Paganisme, I, p. 44.

5. Les membres du « Consilium principis » sont de hauts fonctionnaires

sous le Bas-Empire et non des amis personnels du prince; aussi n'ont-ils

LES DISCOURS DES PANEGYRIC1 LAT1N1 MY)

les formules païennes qui furent conservées dans les lois. Deux courants d'idées et d'influences contraires se manif

estèrent

en conséquence à partir de l'année 342.

D'une part, on peut constater une influence personnelle du prince qui prend des conseillers intimes chrétiens l et

assure par sa législation le libre développement de l'Eglise catholique 2. D'autre part, une influence traditionnelle païenne se manif este venant du conseil même du prince 3, d'une administrat ionet d'une chancellerie païenne qui envoient aux ateliers monétaires des types païens, des corps publics qui pra

tiquent

grand nombre des curies auxquelles Constantin défend par une loi, en 323, d'obliger les chrétiens à assister aux céré monies païennes des lustres5, des écoles dont sortent les panégyristes et les rhéteurs. La numismatique nous fournit le plus curieux exemple de la rencontre de ces deux courants d'influences contraires. Des signes chrétiens se montrèrent sur les monnaies de divers ateliers de Constantin entre les années 314 et 320 ; ils y sont toujours accompagnés de types et de légendes païennes. Aussi a-t-on interprété l'existence de ces monn aies tantôt comme une preuve du christianisme, tantôt comme une preuve du paganisme de Constantin ; sans que

des coutumes telles que Tharuspicine officielle4, du

pas de raison d'être ses coreligionnaires; cf. Hirschfeld, Rom. Verwaltungs- geschichte, I, p. 215 et sq.

1. Des évêques, tels que Osius de Cordoue. Eusèbe, Hist . ecclés., X, 6,

le montre chargé de missions par l'empereur.

Les constitutions de Sirmoudi me paraissent même établir pour les

chrétiens une juridiction limitée faisant contrepoids à celle des Édiles

II viri et IV viri en majorité païens.

3. L'auteur du Panég., VII, 23 se félicite du nombre de ses élèves qui

occupent des places importantes dans le cabinet du prince (Botssier, op. cit., p. 53).

2.

4. Cod! Theod., IX, 16 : les lois 1 et 2 autorisent les cérémonies publiques

de l'haruspicine et les cérémonies dans les temples ; ces lois sont de 319.

5. Cod. Theod., XVI, 2, 5 ; loi de 323.

1909.

12

176 LES DISCOURS DES PAJŒGYRICI LAI INI

ni l'une ni l'autre de ces explications soient satisfaisantes. J'ai expliqué dans ma Numismatique Constantinienne que les types et les légendes étaient souvent, à l'époque dont nous nous occupons, uniformément reproduits au revers de monnaies sorties de tous les ateliers d'un même emper eur au cours d'une même émission. J'ai donné de cette uniformité, après M. Babelon1, la seule raison qui paraisse plausible, à savoir que les types et légendes étaient envoyés par une même administration centrale, par une chancellerie unique, à tous les ateliers d'un même empire2. Si les types et les légendes sont demeurés en majorité païens sur les monnaies de Constantin pendant les années qui suivirent la conversion de cet empereur, c'est que la chancellerie continuait à les envoyer tels aux ateliers. Il y

a en effet une antinomie, une opposition complète entre les

actes officiels de Constantin par lesquels il affirme son adhésion au christianisme, ainsi qu'on l'a vu, et la reproduct

ionde types païens sur les monnaies. Mais il y a plus encore, la contradiction se poursuit sur les monnaies. En effet, des signes chrétiens apparaissent dans le champ du revers de pièces au type païen. C'est la croix grecque qui est gravée la première en 314 sur les monnaies de Tarra- gone au type du Soleil entouré de la légende SOLI INVICTO COMITP. C'est encore une croix ressemblant à la croix latine qui se voit sur les monnaies émises par le même ate lier de Tarragone en 317, monnaies présentant un autel sur lequel deux Victoires soutiennent un bouclier présentant des vœux à l'empereur, tandis qu'on lit en légende : VIC- TORIAE LAETAE PRINC(/pw) PEKP(etuae)^ A la même

1. Babelon, Traité, I.

2. J. Maurice, Numismatique Constantinienne, t. I, p. xxvi et xxvn.

3. J. Maurice, L'atelier de Tarragone, Revue numismatique, 1900, p. 288

à 290.

4. J. Maurice, L'atelier de Sïscia, Numismatic Chronicle, 1900,'p. 330 à

339, et Bulletin de la Soc. des antiquaires de France, séance du 17 février

1909. Les lettres C R P alternent avec la croix et peuvent peut-être se lire « Crux Perpétua » .

LES DISCOURS DES PANEGYKICI LAT1NI 177

époque, l'atelier de Rome inscrivit une lettre symbolique de la croix , le tau grec , T, dans une couronne de laurier au revers de pièces au type du Soleil analogues à celles dont il a été question pour Tarragone. Ces types des Vic toires et du Soleil sont également païens. Quelle est donc la valeur de ces signes chrétiens qui se trouvent inscrits au revers des monnaies? Ce sont, ainsi que nous l'apprennent des inscriptions que l'on a trouvées sur des lingots de métaux précieux datant du IVe siècle, les signatures de cer tains magistrats monétaires placés à la tête des ateliers ou de leurs officines (praepositi ou offîcinatores)K C'est pour quoi ces signes chrétiens ne sont reproduits que sur les pièces de certains ateliers que dirigeaient des magistrats chrétiens; qu'ils diffèrent de l'un à l'autre et qu'ils sont remplacés souvent par la couronne, l'étoile, le croissant, la palme qui sont d'autres signatures ou différents monét aires de magistrats ou fonctionnaires qui n'étaient pas chré tiens. La variété de ces différents monétaires indique bien qu'ils n'étaient pas imposés par une chancellerie centrale aux magistrats des ateliers. Ils étaient la propriété de ceux-ci, leurs signatures ; et c'était à leurs risques et périls que ces fonctionnaires inscrivaient une croix, le T; et plus tard, à partir de l'année 320, des monogrammes chrétiens, dans le champ du revers des monnaies2. Mais pour qu'ils manif estassent ainsi leur religion, il fallait qu'ils se sentissent soutenus en haut lieu, et puisque ce n'était pas par la chanc ellerie, nous venons d'en donner la preuve, ce ne pouvait être que par l'empereur lui-même. Nous en avons une preuve éclatante. En l'année 317, tandis que la chancellerie envoyait encore aux ateliers des

1. J. Maurice, Numismatique Constantinienne, t. I, p. xxi; E. Babelon,

Traité des monnaies yrecques et romaines, t. I, colonnes 882 à 895; on y

trouvera le renvoi aux travaux spéciaux.

2. Numismatique Conslantinienne, I, p. 33, 34.

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178 LES DISCOURS DES PANEGYRICl LATINI

modèles de types païens pour les faire graver au revers des monnaies, un ordre venu de plus haut, concernant l'image impériale elle-m'ême, fît inscrire deux monogrammes chré tiens sur le casque même de l'empereur au droit des pièces frappées à Siscia 1. Les images impériales étaient envoyées par la chancell erieaux ateliers qui recevaient de cette administration cen trale les types du revers, les images ou effigies du droit et les légendes. Mais l'image impériale avait, on le comprend, une importance considérable. Nous savons que tout ce qui la concernait était sacré. C'est ce que nous apprennent les lois qui condamnent à mort ceux qui osent altérer les pièces d'or, solidi « in quibus Nostri vultus ac veneratio est » 2. L'empereur pouvait abandonner à une chancellerie tradi tionnelle le soin d'envoyer les types du revers aux ateliers, mais il ne pouvait pas être indifférent au choix de l'image

par laquelle il entendait, suivant la formule de Cassiodore, voir son souvenir parvenir aux siècles futurs3. Aussi peut-on être assuré de ce qu'aucune modification importante dans le choix ou la composition de l'image impériale ne pouvait être apportée sur les monnaies sans l'autorisation de l'em

pereur

lui-même. C'est pourquoi, lorsque nous voyons les

deux monogrammes chrétiens ^

et ^;, formés des lettres

iôta, khi et rhô, initiales des noms du Christ, 'Isaouç Xpizxoq, paraître sur le casque de l'empereur au droit des pièces frappées à Siscia en 317 4, nous pouvons être certains que c'eût été un crime de lèse-majesté que de les y graver sans

1. J. Maurice, L'atelier de Siscia, loc. cit.

2. God. Theod,, IX, 22, 1.

3. Gassiodore, Variai-., VI, 7. — Babelon, Traité, lre partie, t. Ier, 859.

4. O. Voetter, Erste christliche Zeichen auf rômischen Miïnzen, dans

Numismnlische Zeits., 1892, p.

68

et

pi.

n,

fig.

74

et

75. — J.

Maurice,

L'atelier de Siscia, dans Numismatic Chronicle, 1900, p. 34 et pi. xvi, n° 5. J'ai dû avancer de 320 à 317 le début de cette inscription des monogrammes chrétiens pour des raisons que j'exposerai dans le tome II de ma Numismat iqueConstantinienne.

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l'autorisation de l'empereur. Ces monogrammes sont donc l'expression de la décision impériale elle-même et l'affi rmation la plus éclatante de sa conversion au christianisme. Ce port des monogrammes sur le casque impérial est indi qué par un curieux passage d'Eusèbe. Cet auteur dit qu'après avoir adopté le Labarum, Constantin se mit à porter sur son casque le monogramme chrétien qu'il avait placé en haut de la hampe de son étendard :

b

806 G-zovyzix xq /ptorou icapaBrjXouvTa ovo[xa. a Syj xaTa tou xpavcuç ©épstv sïwQ; xav xoïq \).zx'<x rauxa ypôvoiç i

(3

Cette époque à laquelle Constantin fit graver le mono gramme chrétien sur son casque est, suivant le témoignage des monnaies de Siscia, l'année 317 2. Les magistrats monét aires n'auront plus à craindre à partir de cette époque d'inscrire leurs signatures chrétiennes au revers des pièces. Mais les types du revers demeureront encore païens. Cela tient à ce qu'une liberté nouvelle, la liberté religieuse que les chrétiens seuls avaient réclamée par l'organe de leurs apologistes3, venait de faire son apparition dans le monde à la conférence de Milan, et que les traditions païennes des institutions de l'empire survivaient et se manifestaient à côté du christianisme protégé par Constantin.

1. Eusèbe, De Vita Constantini, liber I, c. 31.

2. Je dois renvoyer pour le contrôle de cette date à mon tome II de la

A'um. Cnnstantinienne en préparation.

3. Principalement Lactance à l'époque de Constantin; cf. Divin. Institut.,

V, 20. — Pour le cas discuté de Tertullien, voir Monceaux, Hist. lilt. de VAfrique chrèt., I, p. 286-287; G. Boissier, loc. cit., I, pp. 48-49.