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L’EGO

ET L’IDENTIFICATION

Nous sommes nombreux à avoir, à un moment ou un autre, vécu cet état où le moi, l’ego et son cortège de demandes pressantes s’effacent complètement, et où l’esprit est extraordinairement calme et silencieux, sans manifestation directe de la volonté - cet état au sein duquel on peut, peut-être, faire l’expérience de quelque chose d’incommensurable qu’il est impossible de mettre en mots. On en a forcément connu, de ces rares moments où l’ego, le moi, avec tout son fardeau de souvenirs et d’épreuves, d’angoisses et de peurs, cesse soudain d’exister. On est alors un être que n’anime ni motif ni contraintes, et dans cet état-là, on saisit, on perçoit la formidable présence de quelque chose d’incommensu­ rable, d’un espace et d’un état d’être sans limites. Cela a dû arriver à nombre d’entre nous. Et je crois que cela vaudrait la peine d’approfondir ensemble cette question et de voir s’il est oui ou non possible de trou­ ver une solution à cet enfermement, à ces limitations imposées par l’ego, une issue à ce moi contraignant et inquiet, angoissé et peureux, tour à tour dominateur et dominé, porteur d’innombrables souvenirs, qui cultive

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la vertu et s’efforce par tous les moyens de devenir, d’être important. J ’ignore si vous avez remarqué les constants efforts que nous déployons, consciemment ou inconsciemment, pour nous exprimer, pour exister, que ce soit sur le plan social, moral ou économique. Et ce, au prix d’une lutte de tous les instants. Toute notre vie se fonde sur cette étemelle lutte pour arriver, pour réussir, pour devenir. Plus nous luttons, plus notre ego enfle et prend de l’importance - cet ego, avec ses limitations, ses peurs, ses ambitions, ses frustrations ; et chacun s’est forcément demandé, à certains moments, si l’effacement de l’ego, du soi individuel, était possible. Après tout, nous passons effectivement par de rares moments où cesse toute perception d’un soi individuel. Je ne parle pas d’une transmutation, du basculement dans un niveau plus élevé, mais de la simple cessation du moi, avec son cortège d’angoisses, de soucis et de peurs - de l’absence d’ego. On se rend compte qu’une telle chose est possible, et l’on s’emploie, délibérément, consciemment, à éliminer l’ego. C’est en fait ce qu’es­ saient de faire les religions organisées - aider chaque disciple, chaque fidèle, à perdre son identité en s’immer­ geant dans quelque chose qui le dépasse, et à faire ainsi peut-être l’expérience d’un état supérieur. Si vous n’êtes pas du genre dit religieux, alors vous vous identifiez à l’État, au pays, et vous essayez de vous perdre dans le grand tout de cette identification, ce qui vous donne une impression de grandeur, et le senti­ ment d’être quelque chose de bien supérieur à votre minable petit moi - entre autres conséquences. Dans le cas où nous ne sommes pas dans cette mouvance, nous essayons alors de nous noyer dans une activité sociale quelconque, animés des mêmes intentions. Nous croyons pouvoir nous oublier, nous nier, nous éliminer de la scène en consacrant notre vie à quelque

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chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus essentiel que nous-mêmes, dans l’espoir hypothétique

d’accéder à un bonheur extatique qui ne se résume pas

à une sensation physique. Et si nous ne faisons rien

de tout cela, nous espérons pouvoir cesser de penser

à nous-mêmes en cultivant la vertu, et grâce à un entraî­

nement assidu à la maîtrise et à la discipline. J ’ignore si vous y avez déjà réfléchi, mais tout cela requiert, bien évidemment, d’incessants efforts, dans le seul dessein d’être - ou de devenir - quelque chose. Et peut-être, grâce à l’écoute des propos tenus ici, pourrons-nous ensemble examiner à fond la globalité de ce processus et découvrir par nous-mêmes s’il est envisageable de pouvoir effacer ce sentiment du moi sans pour autant recourir à cette abominable discipline

restrictive, à ces énormes efforts visant à nous renier nous-mêmes, à cette lutte constante pour renoncer à nos besoins, à nos ambitions, le motif étant d’accéder

à un devenir ou à une certaine forme de réalité. Je crois

que là est la vraie question. Car tout effort sous-entend un motif, n’est-ce pas ? Je fais des efforts pour m’ou­ blier à travers quelque chose - un rituel, ou une idéo­ logie -, parce que le fait de penser à moi-même me rend malheureux. Quand je pense à autre chose, je suis plus détendu, mon esprit est plus calme, j’ai l’impres­ sion d’aller mieux, je vois les choses autrement. Je fais donc des efforts afin de m’oublier. Mais derrière mes efforts se cache un mobile, qui consiste à me fuir parce que je souffre, et ce mobile fait essentiellement partie de l’ego. Peut-on s’oublier soi-même sans être mû par aucun mobile? Car on voit très clairement que tout mobile est une graine d’ego, avec ses angoisses, ses ambitions, ses frustrations, sa peur du néant et son immense besoin de sécurité. Tout cela peut-il s’éclipser facilement, sans aucun effort? Autrement dit, pouvons-nous, vous et moi,

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en tant qu’individus, vivre dans ce monde sans nous identifier à quoi que ce soit? Car, en définitive, je m’identifie à mon pays, à ma religion, à ma famille, à mon nom, parce que sans iden­ tification je suis rien. Privé de situation, de pouvoir, de prestige sous une forme ou une autre, je me sens perdu :

voilà pourquoi je m’identifie à mon nom, à ma famille, à ma religion, voilà ce qui me pousse à rejoindre une organisation quelconque, ou à devenir moine - nous connaissons tous les divers types d’identification aux­ quels l’esprit s’accroche. Mais pouvons-nous vivre dans ce monde en nous passant de toute identification? Si nous sommes capables de réfléchir à cela, et si, au fil de l’écoute des propos ici tenus, nous savons en parallèle être attentifs à nos propres motivations, à tout ce qu’implique l’identification, je crois qu’alors nous découvrirons, à condition d’y mettre le sérieux néces­ saire, qu’il est possible de vivre dans le monde où nous sommes sans ce cauchemar de l’identification et de la lutte perpétuelle pour atteindre un résultat. Il me semble alors que le savoir a un tout autre sens. Actuellement, nous nous identifions à notre savoir et nous l’utilisons comme un moyen de donner de l’am­ pleur à l’ego - nous faisons de même en ce qui concerne la patrie, la religion ou toute activité. L’identification au savoir n’est qu’un moyen de plus de faire perdurer l’ego, n’est-ce pas? Grâce au savoir, le moi continue sa lutte pour le devenir, perpétuant ainsi la souffrance, la douleur. Si nous pouvons en toute simplicité, en toute humi­ lité, voir quelles sont les implications de tout cela, et être attentifs, sans a priori, à la manière dont notre esprit fonctionne, et aux bases sur lesquelles s’appuie notre pensée, je crois que nous prendrons conscience de l’énorme contradiction qui sous-tend tout ce proces­ sus d’identification.

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En définitive, c’est parce que je me sens vide, seul et malheureux que je m’identifie à mon pays, et cette identification me procure une sensation de bien-être, un sentiment de pouvoir. Je peux aussi, pour des raisons similaires, m’identifier à un héros, à un saint. Mais, si je parviens à décoder ce processus d’identification, je vais m’apercevoir que le mouvement global de ma pensée, ainsi que toute mon activité, si noble soit-elle, sont essentiellement fondés sur la continuité du moi sous une forme ou une autre. Une fois que j’ai vu, que j’ai saisi cela, que je le per­ çois de toutes les fibres de mon être, la religion prend alors un tout autre sens. Ce n’est plus ce processus par lequel je m’identifie à Dieu, mais l’avènement d’un état dans lequel le moi s’efface au profit de cette seule réa­ lité des faits. Mais il ne peut en aucun cas s’agir d’une simple affirmation verbale, d’une formule à répéter. D’où l’importance capitale, me semble-t-il, de la connaissance de soi, ce qui suppose de plonger en soi- même, sans idées préconçues, de sorte que l’esprit ne soit pas le jouet d’illusions et d’erreurs et qu’il ne tombe pas dans le piège de quelconques visions ou états illu­ soires. Ce processus d’enfermement de l’ego peut alors peut-être prendre fin - mais pas par le recours à la contrainte ou à la discipline, car plus vous disciplinez l’esprit, plus il gagne en force. Ce qui compte, c’est de creuser les choses à fond avec patience, sans avoir d’idées toutes faites, de sorte que l’on commence à comprendre les voies, les finali­ tés, les motifs et les orientations de l’esprit. C’est là, me semble-t-il, que l’esprit parvient à un état dans lequel il n’y a plus du tout d’identification, et donc plus d’effort visant au devenir : l’ego n’existe plus, et je crois que la réalité vraie n’est autre que cela. Bien qu’il puisse nous arriver de vivre cet état de manière fiirtive et éphémère, le problème, chez la plupart

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d’entre nous, c’est que l’esprit s’accroche à cette expé­ rience, il veut la renouveler; or, nous le répétons, c’est le désir même de « toujours plus »qui préside à la mani­ festation de l’ego. C’est pourquoi il est très important, pour ceux d’entre nous qui s’intéressent sérieusement à ces questions, d’être intérieurement conscients du processus de notre propre mode de pensée, d’obser­ ver silencieusement quels sont nos mobiles, nos réac­ tions émotionnelles et de ne pas nous contenter de dire :

«Je me connais », car en réalité on ne se connaît pas. Il se peut que vous ayez une connaissance super­ ficielle de vos réactions et de vos mobiles, au niveau conscient. Mais l’ego, le moi est une question très com­ plexe, et l’explorer à fond nécessite de mener une enquête têtue, prolongée, et gratuite, dénuée de toute finalité préétablie. Si nous nous conformons, c’est par besoin de sécurité, sur le plan économique, social ou religieux. L’esprit est perpétuellement en quête de sécurité, il veut être cer­ tain d’en jouir dans ce monde-ci, mais aussi dans l’autre. C’est pour cette raison que nous suscitons l’autorité du gouvernement, ou du dictateur, l’autorité de l’Église, de l’idole, de l’image. Tant que nous nous conformons, nous sommes contraints de créer une forme d’autorité, et cette autorité finit par devenir nuisible parce que nous nous sommes livrés pieds et poings liés à la domination d’autrui. Il est à mon avis essentiel d’explorer à fond cette question, afin d’entrevoir pourquoi l’esprit persiste à se soumettre. Vous vous fiez non seulement à des leaders politiques et religieux mais également à ce que vous lisez dans les journaux, les magazines, les livres, à l’au­ torité de spécialistes, à l’autorité de la chose écrite. Tout cela indique - n’est-il pas vrai? - un état d’incertitude de l’esprit par rapport à lui-même. On a peur de s’écarter de la ligne de pensée des leaders, de crainte de perdre

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son travail ou d’être frappé d’ostracisme, excommunié ou envoyé dans un camp de concentration. Nous nous soumettons à l’autorité parce que nous avons tous en nous ce désir d’être rassurés, cette soif de sécurité. Et qu’elle concerne nos biens, notre pouvoir ou nos pensées, tant que cette soif de sécurité sera en nous, nous serons condamnés à subir l’autorité, à nous sou­ mettre ; et c’est là qu’est la racine du mal, car cela mène invariablement à l’exploitation de l’homme par l’homme. Celui qui veut réellement découvrir ce qu’est la vérité, ce qu’est Dieu, ne saurait s’incliner devant quelque autorité que ce soit, pas plus celle du livre, du gouvernement que celle de l’image ou du prêtre : il doit être totalement libre par rapport à tout cela. Pour la majorité d’entre nous, une telle démarche est difficile, parce que cela implique d’être dans l’insé­ curité, absolument seul face aux difficultés, d’avancer à tâtons, dans une quête hasardeuse, sans jamais être satisfait, sans jamais courir après le succès. Mais si nous tentons sérieusement l’expérience, nous nous aperce­ vrons alors, en tout cas je le crois, qu’il est tout à fait hors de question de mettre en place une autorité ou de s’y plier, parce que quelque chose d’autre se met à agir en nous - et ce ne sont pas là de simples mots, mais des faits réels. Celui qui ne cesse de remettre en ques­ tion, qui ne reconnaît aucune autorité, qui n’adhère à aucune tradition, à aucun livre saint, qui ne suit aucun maître, devient à lui-même sa propre lumière. S’en tenir à des affirmations telles que : «Je me connais fort bien », c’est rester à la surface des choses. Mais prendre conscience de manière effective, par l’ex­ périence vécue, que tout votre être n’est qu’un paquet de souvenirs, que toutes vos pensées, toutes vos réac­ tions sont d’ordre mécanique, est loin d’être facile. Cela sous-entend de prendre conscience non seulement des rouages de l’esprit conscient, mais aussi de ce qui reste

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inconscient, de l’empreinte raciale, des choses que nous avons apprises ; cela veut dire découvrir la globalité du champ de l’esprit, ce qu’il a de visible et de caché : la tâche est extrêmement ardue. Mais si mon esprit n’est rien d’autre que le reliquat du passé, qu’un paquet de souvenirs, d’impressions, formaté par une prétendue éducation et diverses autres formes d’influence, existe-t-il donc en moi la moindre parcelle qui ne soit pas identique à tout cela? Car, si je ne suis qu’une machine à répéter - comme nous le sommes pour la plupart -, répétant sans cesse ce que nous avons appris, ce que nous avons emma­ gasiné, et transmettant ce qu’on nous a dit, dans ce cas, toute pensée émergeant de ce contexte condi­ tionné ne peut mener qu’à un conditionnement accru, à plus de malheur, à plus de limitations. L’esprit, tout en connaissant ses limites, tout en étant conscient de son conditionnement, est-il capable de se transcender lui-même? Tout le problème est là. Affirmer simplement qu’il en est capable - ou qu’il ne l’est pas - serait également absurde. Que l’ensemble de l’esprit soit conditionné semble assez évident. Nous sommes tous conditionnés - par la tradition, la famille, l’expérience, par le processus du temps. Si vous croyez en Dieu, cette croyance est le résultat d’un conditionnement spécifique, de même que l’incrédulité de celui qui dit ne pas croire en Dieu. Croyance et incroyance n’ont guère d’impor­ tance. Ce qui compte, en revanche, c’est d’appréhender dans sa globalité la sphère de la pensée, et de voir si l’esprit est en mesure de transcender celle-ci1.

1. Hambourg, 2e causerie publique, le 6 septembre 1956.

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