Vous êtes sur la page 1sur 42

ZonesZonesZonesZones subversivessubversivessubversivessubversives

Journal libertaire

Réfléxions et analyses

http://zones-subversives.over-blog.com/

InsurrectionsInsurrectionsInsurrectionsInsurrections arabesarabesararabesabes

PolitiquesPolitiquesPolitiquesPolitiques dededede SartreSartreSSartreartre

RomantismeRomantismeRomantismeRomantisme révolutionnairerévolutionnairerévolutionnairrévolutionnairee

AutonomieAutonomieAutonomieAutonomie enenenen ItalieItalieItalieItalie

Editorial n°4

Le 29 février, dans la manif inter-bureaucrates de Montpellier, Éva Joly parade devant les caméras. Les quelques politiciens d'Europe Écologie quittent la manif une fois les caméras parties. Ceux qui renient leur opposition au nucléaire et à l'aéroport de Notre-dame des Landes pour quelques sièges de députés démontrent une nouvelle fois l'imposture de cette écologie politicienne. Mais, pendant ce bref spectacle comique Éva Joly défile à la fin du cortège, entre la police et les anarchistes. Si elle traverse la Grèce pour sa campagne électorale, elle ne se placera probablement pas entre les cortèges libertaires et les forces de l'ordre. La colère sociale embrase ce pays harcelé par les États européens pour accélérer les plans de rigueur. Mais les émeutes qui troublent la paix sociale ne suffisent pas pour renverser le capitalisme.

Sur le plan local, l'ordre règne toujours à Montpellier, entrel'expulsion d'un

classes

dominantes stigmatisent les sans papiers, les chômeurs, les squatters, les fraudeurs et tous les exploités pour justifier les plans de rigueur et la répression.

squat et

des arrestations

de

sans

papiers.

La

bourgeoisie

et

les

La haine de l’État et du capital peut s'aiguiser dans cette période de crise. Les révoltes arabes ouvrent des perspectives avec un soulèvement populaire, spontané et sans avant-garde, malgré une récupération politicienne avec les élections. Surtout, les causes sociales de la colère demeurent vives, notamment en Tunisie. La vitalité de ce "Printemps arabe" permet une ouverture des possibles.

La réflexion théorique permet également de penser le monde dans une perspective révolutionnaire. Les débats de Sartre avec l'extrême gauche antistalinienne renvoient à des enjeux contemporains, notamment sur le rôle des partis et autres organisations dans le processus révolutionnaire. Surtout, Sartre tente d'articuler la théorie et la pratique, pour développer un marxisme attaché à la liberté et à l'action humaine. Avec Marcuse, Sartre développe une critique originale de l'aliénation dans la travail et la vie quotidienne.

Cette réflexion rejoint le romantisme révolutionnaire, attaché à bouleverser l'ensemble des rapports humains. Le penseur Henri Lefebvre illustre ce courant qui valorise la subjectivité contre la civilisation marchande.

1970permet

également de réfléchir sur les luttes à construire. Malgré son climat de violence diffuse, décrit par divers témoignages, ce mouvement aspire à passionner la vie et à libérer les désirs émancipateurs. Paolo Pozzi décrit l'effervescence de l'Autonomie avec son foisonnement de luttes et son intensification de la vie.

L'expérience

du mouvement

autonome

de

l'Italie

des

années

Ses différentes pistes de réflexion n'ont pas pour objet la simple abstraction théorique. La réactivation d'une véritable pensée critique, autant attachée à changer la vie qu'à transformer le monde, demeure un enjeu majeur pour les luttes actuelle, et surtout à venir.

Sommaire ZS n°4

Révoltes arabes

Retour sur la révolte tunisienne

Réflexions sur le "Printemps arabe"

Politiques de Sartre

La gauche de Sartre

Sartre et le marxisme français

Sartre et Marcuse contre l'aliénation

Romantisme et révolution

Romantisme et lutte de classes

Henri Lefebvre et le romantisme révolutionnaire

Mouvement autonome en Italie

Insurrection des désirs dans l'Italie des années 1970

Témoignages sur la lutte armée en Italie

Lutter et vivre dans l'Autonomie italienne

Réflexions sur le "Printemps arabe"

Réflexions sur le "Printemps arabe" Un historien et un journaliste échangent leurs réflexions sur les

Un historien et un journaliste échangent leurs réflexions sur les révolutions arabes, entre analyses pertinentes et banalités réformistes.

Malgré les élections et l’imposition de la démocratie représentative, notamment en Tunisie et en Égypte, les révoltes arabes continuent. Il ne s’agit pas d’une histoire achevée mais de l’ouverture d’une nouvelle période. Des mouvements contre la minorité de dirigeants qui contrôlent le pouvoir et les richesses se répandent à travers le monde. Le capitalisme en crise et la corruption de tous les politiciens attisent une colère qui ne s’éteindra pas avec des bulletins de vote.

Mais le triomphe des islamistes à l’issue des élections ne révèle pas l’échec des révoltes arabes. En France, la plupart des commentateurs insistent sur la victoire électorale des islamistes. Mais ses éternels gardiens de l’ordre refusent d’évoquer les révoltes sociales qui existent toujours, notamment en Tunisie et en Égypte. Les élections ont pour rôle de garantir la paix sociale et d’imposer un retour à l’ordre. Tunisiens et Égyptiens ont voté pour les islamistes mais, quelle que soit l’issue du suffrage, tous les candidats demeurent des politiciens qui aspirent à opprimer le peuple. Le choix entre islamistes, dictateurs, démocrates ou quelle qu’autre boutique politicienne n’en est pas un. Les bureaucrates islamistes ont simplement construit la machine électorale la plus efficace pour accéder au pouvoir. Il semble évident que les élections, la démocratie représentative, l’émergence d’une nouvelle classe politique ne vont résoudre aucun problème. Les causes profondes des révoltes demeurent présentes. Chômage, précarité, inégalités dans la répartition des richesses, répression étatique, libertés contrôlées: les braises de la contestation sont encore chaudes.

Dans un contexte d'incertitudes, il semble également intéressant de se pencher sur la séquence du « printemps arabe » qui agite le début de l’année 2011. Une vague irrésistible de révolte déferle sur des pays gouvernés par des dictatures soutenues par les États occidentaux.

vague irrésistible de révolte déferle sur des pays gouvernés par des dictatures soutenues par les États

Une solidarité avec le monde arabe en lutte

Sur la forme d’un dialogue, Benjamin Stora et Edwy Plenel échangent leurs analyses sur les révoltes dans le monde arabe. Les deux hommes, qui ont publié leurs biographies respectives, ont grandis en Afrique du Nord. Surtout les auteurs assument leur passé de militant révolutionnaire, même si tous les deux votent pour le PS. Toutefois, ils ont milité dans des organisations trotskystes, l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI devenu POI) et la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR devenu NPA). Mais ses partis d’extrême gauche conservent une conception bourgeoise de la révolution selon laquelle une avant-garde, la bourgeoisie intellectuelle, doit guider le peuple pour déclencher une révolution. Cependant, Benjamin Stora demeure un fin connaisseur de l’histoire des pays arabes avec la publication de nombreux ouvrages, notamment sur la guerre d’Algérie et les mouvements de décolonisation. Le regard d’un historien permet d’analyser cet évènement en le replaçant dans le contexte de la longue durée. Edwy Plenel, cofondateur et directeur du site d’information Mediapart, s’intéresse à l’évènement et à l’actualité.

« La première vertu des révolutions, c’est d’ouvrir l’horizon des possibles » soulignent Edwy Plenel et Benjamin Stora dès la première phrase du livre. Les révolutions arabes conservent une portée universelle et permettent une réappropriation de la politique. «L’histoire s’ouvre alors sur d’infinis possibilités et variantes où la politique redevient un bien commun, partagé et discuté, sur lequel la société a de nouveau prise » insistent les deux auteurs. Ils manifestent leur empathie pour des révoltes spontanées.

Ses dialogues sont rédigés en avril 2011 et ne bénéficient pas du recul sur les évènements. Benjamin Stora rappelle pertinemment le point de vue occidental sur les pays arabes. Les dictatures autoritaires sont considérées comme un moindre mal face au danger islamiste. L’historien souligne sa surprise face aux révoltes sociales et politiques qu’il n’imaginait pas se déclencher aussi rapidement. Pourtant, il évoque une grève dans le bassin minier de Gafsa qui secoue la Tunisie dès 2008. Mais la contestation sociale est réprimée. Pourtant, la dimension spontanée des soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte surprend même l’observateur le plus attentif de ses pays.

surprend même l’observateur le plus attentif de ses pays. Des révoltes spontanées Edwy Plenel compare ses

Des révoltes spontanées

Edwy Plenel compare ses révoltes arabes avec la chute du mur de Berlin, et l’effondrement de l’URSS, en 1989. Pourtant, cette comparaison diffuse l’idée du régime qui décline de lui-même. Mais, avant de quitter le pouvoir, les dictateurs ont dû affronter la rue. Loin d’un effondrement pacifique et sans douleurs, les affrontements ont faits de nombreux morts et les dictateurs ne se sont pas laissé dégager facilement. Benjamin Stora revient sur les conditions de la révolte. En Tunisie et en Égypte, différentes classes sociales participent à la contestation, de la bourgeoisie libérale aux chômeurs en passant par les salariés. Surtout, l’historien invite à se défier des analyses simplistes. Les analogies historiques rapides, le déterminisme selon lequel l’avenir des révoltes est déjà tracé, ou les théories du complots selon lesquelles les soulèvements seraient manipulés par l’extérieur avec les islamistes ou les occidentaux sont des analyses qui doivent être écartées pour réellement comprendre les révoltes arabes.

Edwy Plenel souligne l’un des traits majeurs des révoltes arabes. Il s’agit de soulèvements déclenchés spontanément, sans avant-garde ni dirigeant. Ce phénomène contredit l’imaginaire marxiste-léniniste qui s’attache à construire une organisation pour guider le peuple. Il souligne la double dimension démocratique et sociale des révoltes arabes. Pourtant, le journaliste reprend les crétineries réformistes sur la demande d’assemblées constituantes et surtout sur « la révolution comme un évènement populaire et pacifique ». Il semble indispensable de rappeler, à nouveau, la violence des affrontements avec la police. Les forces de répression utilisent des armes à feu pour tuer des manifestants qui, de leur côté, jettent des pierres et tous les projectibles possibles pour libérer les rues et les places.

Pour Benjamin Stora, ses révoltes s’inscrivent dans le fil historique des mouvements de décolonisation des années 1960-1970. L’histoire du monde arabe demeure spécifique et se distingue de l’histoire européenne. Mais les réflexions de l’historien respirent également la médiocrité version PS. Il dénonce une possible « surenchère dans la radicalité » sans approfondir le sujet. Pourtant, il semble clair que Benjamin Stora souhaite une

démocratie parlementaire avec ses dirigeants et ses représentants. La « surenchère dans la radicalité » serait donc une démocratie directe pour permettre au peuple de décider collectivement, sans intermédiaire ni dirigeant. Les auteurs semblent donc attachés à la nécessité d’une avant-garde. « Lorsqu’il n’y a pas d’avant- garde culturelle en situation alternative, les anciennes forces risquent de reprendre le dessus » prétend même Benjamin Stora. Des peuples qui sont parvenus à balayer des dictateurs, et des régimes soutenus par les élites arabes et occidentales, ne serait donc pas capables de décider de son avenir par lui-même. Benjamin Stora espère l’émergence d’une « classe politique nouvelle » alors qu’une révolution se doit de détruire toute forme de « classe politique » qui opprime nécessairement le peuple.

classe politique » qui opprime nécessairement le peuple. Contre les clichés médiatiques Edwy Plenel insiste sur

Contre les clichés médiatiques

Edwy Plenel insiste sur l’importance de l’enjeu démocratique souvent occulté par la question sociale. Des régimes plus ou moins socialistes justifient ainsi l’absence de libertés. En revanche, il insiste sur « l’égalité des droits » comme enjeu central. Pourtant, seule une égalité absolue garantit une liberté totale. Il semble impossible d’être libre pour ceux qui se situent au bas de la hiérarchie. En revanche, il évoque pertinemment « une forme d’égalitarisme dans les rassemblements » durant les révoltes. « Dans le monde arabe, l’idée de démocratie est indéniablement une idée neuve » estime Benjamin Stora. La démocratie semble associée aux régimes des pays colonisateurs. Il insiste surtout sur la réappropriation de l’espace public, symbolisé par l’occupation de la Place Tahir en Égypte. « La fameuse « rue arabe » ne fonctionne pas seulement à l’émotion, selon un cliché qui n’est pas dénué de préjugé, elle est surtout animée par la raison » résume Benjamin Stora.

Les auteurs évoquent également le mythe de la « révolution facebook». De nombreux commentateurs insistent sur le rôle des nouvelles technologies dans le déclenchement des soulèvements populaires. « Le lien collectif se fabrique dans le réel, dans le fait de rencontrer effectivement les gens, de partager aussi des traumatismes réels et de les surmonter ensemble. On ne peut y parvenir dans la solitude de l’internaute » analyse Benjamin Stora.

Le journaliste et l’historien reviennent sur l’absence de connaissances sur les sociétés réelles des pays arabes. Le traumatisme lié à la guerre d’Algérie, la peur de l’islamisme et l’essentialisation de l’islam, et la centralité accordée au point de vue des États expliquent la méconnaissance des sociétés réelles. Benjamin Stora évoque l’émigration vers l’Europe. « Ils partent autant pour fuir la misère sociale que l’ennui d’un quotidien morne et sans intérêt » souligne l’historien.

Les auteurs explorent l’histoire des pays arabes. Le communisme, dans sa variante marxiste-léniniste voire stalinienne, s’impose dans les mouvements de décolonisation. Le FLN massacre ses opposants pour imposer un parti unique. Ensuite, le nationalisme arabe s’impose à la tête des États indépendants pour construire des régimes autoritaires. Les dirigeants des pays arabes combattent les islamistes mais surtout les opposants laïcs, avec la bienveillance des États occidentaux dont ils préservent les intérêts.

Le nationalisme arabe combat, à ses débuts, les monarchies et les régimes dynastiques. Mais, « le modèle monarchique a contaminé le régimes « républicains » » souligne Benjamin Stora. En revanche, il manifeste une confiance excessive dans la démocratie représentative qui permettrait le pluralisme et la séparation du religieux et du politique. Selon l’historien, « le passage par la démocratie ouvre l’espace de la sécularisation du religieux ». Pourtant, ce sont les élections qui donnent une visibilité et une importance aux bureaucraties islamistes. Ses mouvements conservateurs ne sont pas très influents au sein de la population. En revanche, les islamistes ont construit de véritables machines électorales. Ils étaient absents dans la rue pendant les révoltes mais les élections permettent leur triomphe.

La portée des révoltes arabes Le livre devient plus gênant lorsque les auteurs se permettent

La portée des révoltes arabes

Le livre devient plus gênant lorsque les auteurs se permettent de donner une interprétation des motifs des révoltes. Aucun des deux n’a participé à ses mouvements et ils fréquentent essentiellement la bourgeoisie libérale de ces pays. Ils extrapolent le point de vue de la bourgeoisie, qui demeure l’une des composantes du mouvement, pour l’étendre à l’ensemble du peuple en lutte. « Le message est celui de sociétés plus ouvertes, plus justes, sur la base du mérite et de la compétence » affirme doctement Benjamin Stora. Pour lui ses révoltes n’ont pas de causes sociales mais expriment une simple volonté de changement de régime. En revanche, il considère à juste titre que ses soulèvements populaires ne sont pas de véritables révolutions. « La « révolution » entraîne une rupture radicale avec le régime précédent sur le plan social et politique. Or dans les pays dans lesquels la révolution est allée le plus loin, en Tunisie et en Égypte, l’armée occupe toujours une position essentielle et son statut semble inchangé » souligne l’historien.

Edwy Plenel, dans un élan de naïveté, s’étonne du peu d’enthousiasme des dirigeants politiques français pour les révoltes arabes. Ni le gouvernement, ni le Parti Socialiste n’ont affirmé leur solidarité avec les peuples en lutte. Mais les politiciens apprécient rarement la contestation sociale puisque leur rôle est précisément de les réprimer pour maintenir l’ordre politique qu’ils ont imposé. Benjamin Stora analyse ce phénomène comme un affaiblissement de l’internationalisme. En revanche, il élude l’institutionnalisation des bureaucraties politiques et syndicales. La gauche française soutien plus facilement les États que les peuples en lutte, y compris en France. Le PS, la CFDT et même la CGT ne soutiennent même pas les luttes sur le territoire français. Les voir soutenir des mouvements dans d’autres pays relèverait de l’hypocrisie ou de la récupération politicienne. De manière plus lucide et originale Edwy Plenel dénonce l’intervention militaire de la France en Libye. Les occupations militaires n’ont jamais réglé aucun problème et la relation du gouvernement français avec les peuples étrangers se traduit davantage par l’expulsion de sans papiers que par la solidarité internationale. Cette intervention militaire doit surtout permettre à la France et à l’OTAN de contrôler et d’encadrer la révolte pour imposer un gouvernement libyen à sa solde. La situation actuelle ne peut que confirmer ce scepticisme.

Les réflexions de Benjamin Stora et d’Edwy Plenel peuvent ne pas surprendre le public informé sur les révoltes en Tunisie et en Égypte. L’idée la plus originale semble être la filiation entre la contestation politique et sociale de 2011 avec les mouvements de libération nationale des années 1960-1970. La tentation est grande, pour le public français, de comparer les révoltes arabes avec sa propre histoire et de souligner les similarités avec la situation sociale. Le capitalisme, les inégalités sociales, la précarité, la répression des États apparaissent comme des éléments communs des deux côtés de la méditerranée. En revanche, les révoltes des pays arabes s’inscrivent également dans une histoire singulière, propre à chaque pays. Dans les pays arabes les luttes sociales continuent, voire s’intensifient. La rue arabe n’est pas dupe face aux nouveaux régimes. Ce soulèvement populaire devient une brèche et démontre la capacité des peuples à écrire leur propre histoire et à changer les sociétés.

Source: Benjamin Stora et Edwy Plenel, Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Stock « Un ordre d’idée », 2011

Articles liés :

Retour sur la révolte tunisienne Un blog dans la révolution tunisienne L’émeute se propage

Pour aller plus loin :

"L'insurrection égyptienne et ses suites", sur le Jura Libertaire "L'insurrection tunisienne et ses suites", sur le Jura Libertaire Différents textes sur le "Printemps arabe" en liens sur le sitemondialisme.org

"Tahir is here ! Retour des espaces publics oppositionnels", revue numérique Variations n°16, Hiver 2011-2012 sur theoriecritique.free.fr "Rencontre anarchiste en Tunisie (Tunis)", Le Monde Libertaire n°1659 (9-15 février 2012)

David Vercauteren, "Du Possible sinon j'étouffe

Samir Amin, "Les révolutions arabes un an après", janvier 2012, sur le site Contreinfo.info

"Table ronde - La gauche et les révolutions arabe", sur le site de la revue Contretemps, 17 février 2012

Sadri Khiari, "Tunisie: commentaires sur la révolution à l'occasion des élections", sur revue Contretemps, 24 novembre 2011 Articles sur le "Printemps arabe" sur le site de la revue Mouvements Articles sur le "Maghreb/Machrek" sur le site de la revue Mouvements

la

",

sur le site La vie manifeste, 30 mai 2011

le

site

de

Reportage "Tunisia Clash" sur le rap en Tunisie, diffusé sur Arte: le soulèvement permet une libération de la parole et de la créativité. Même si en Tunisie, comme en France, les rappeurs sont tous vendus et conformistes.

Des émissions de radio sur le site Sons en lutte:

Révolution tunisienne - Témoignages, 20 janvier 2011 Les luttes politiques et la répression en Egypte de 2005 à janvier 2011, 20 mars 2011 Egypte - Mouvement social et révolution culturelle, 20 mars 2011 Echos de la rue tunisienne, 28 mars 2011 Egypte - Révolution permanente, 24 mai 2011 Infos Syrie, 11 janvier 2012 Tahir, place de la libération, janvier 2012

Retour sur la révolte tunisienne

libération , janvier 2012 Retour sur la révolte tunisienne Il y a déjà plus d'un an,

Il y a déjà plus d'un an, le peuple tunisien se révolte. La situation politique et la colère sociale en Tunisie

doivent être analysées.

Après les révoltes dans les pays arabes, une multitude de livres souvent médiocres tente d’analyser ses

évènements. En dehors du cortège d’arabologues incompétentes ou des divers experts de pacotille, d’autres

livres posent un regard plus factuel pour livrer diverses informations. Olivier Piot, grand reporter et journaliste

au Monde diplomatique, décrit la « révolution tunisienne » avec des témoignages vivants.

Les débuts de la révolte

La Tunisie de Ben Ali respire le jasmin sur les dépliants touristiques mais, en dehors des sentiers balisés, empeste surtout la dictature. Complicité économique et duplicité politique caractérisent les rapports entre la France et la Tunisie. Olivier Piot est alerté le 2 janvier 2011 par un article publié sur le blog du Jura Libertaire sous le titre « Répression en Tunisie: grève nationale des lycéens ». L’enthousiasme constant du Jura libertaire semble ici pertinent. « La situation s’enlise en Tunisie: les affrontements gagnent d’autres villes » titre le blog. Olivier Piot explique l’absence d’informations par les journaux français sur la Tunisie par la censure du régimes. Pourtant, il semble évident que des journalistes qui s’intéressent peu aux luttes sociales sur leur propre territoire ne vont pas se passionner pour des révoltes qui éclatent dans des pays étrangers. Les journalistes préfèrent généralement les couloirs feutrés des palais ministériels aux saveurs de la rue. Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole à Sidi Bouzid. Mais deux semaines plus tard, les Tunisiens refusent toujours de s’exprimer sur le sujet.

La montée de la colère

Ce n’est que dans le sud du pays qu’un Tunisien témoigne des violents affrontements avec la police qui débouchent vers les premiers morts liés à la répression des révoltes. « Il n’y a aucune « instrumentalisation politique » comme l’a déclaré le Président le 28 décembre. Sidi Bouzid, Thala, Saïda, c’est simplement un ras- le-bol des jeunes face au chômage qui gangrène ce pays » explique un syndicaliste de l’UGTT. Malgré un niveau scolaire élevé, la jeunesse ne trouve aucun débouché professionnel. Les travailleurs subissent la précarité, y compris dans le florissant secteur touristique. Ils abordent librement les difficultés liées à leur situation sociale mais refusent de critiquer Ben Ali dans un lieu public. L’immolation de jeunes chômeurs n’est pas un phénomène récent et inédit, mais c’est l’ampleur du phénomène qui constitue la nouveauté. Mais l’UGTT, principal syndicat, ne tente pas de relayer la colère sociale. Au contraire sa direction largement corrompue ne conteste pas le régime. Mais, à la base, les travailleurs s’organisent. A Gafsa, les mineurs tentent de répandre la grève générale pour lutter contre le chômage mais aussi contre l’État et son régime dictatorial.

mais aussi contre l’État et son régime dictatorial. Armée et religion Olivier Piot revient sur l’armée,

Armée et religion

Olivier Piot revient sur l’armée, dotée d’un prestige particulier en Tunisie. Contrairement aux forces de police, l’armée apparaît comme une institution « républicaine » et bénéficie d’une bonne image auprès de la population. L’armée semble neutre. Les militaires refusent de tirer sur la foule mais ils ne peuvent pas non plus participer à un groupe politique, notamment d‘opposition au régime. Pourtant, les militaires s’attachent à défendre les intérêts des États occidentaux, la France et surtout les États-Unis. Les cades militaires de la Tunisie sont formées par la section locale du département de la Défense des États-Unis. Olivier Piot analyse de

manière lucide l’attitude des États-Unis qui ont défendu leurs intérêts économiques et stratégiques. Ils s’attachent à la stabilité du régime et n’ont pas tenté de renversé Ben Ali. Seule la rue a balayé la dictature. Les États-Unis n’ont fait qu’accompagner le soulèvement populaire pour préserver l’avenir.

L’islam apparaît également comme une question préoccupante. Mais, si les symboles religieux irriguent la culture tunisienne, l’aliénation islamique se révèle limitée. Les jeunes portent les foulards comme des attributs de mode. « Vous savez, je suis musulmane, c’est ma culture, c’est tout. Ce foulard ne dit rien sur mes convictions religieuses. D’ailleurs, si vous tenez à le savoir, sous mon pantalon, je porte aussi un string… » témoigne une jeune femme. Pourtant l’islamisme devient un spectre constamment agité par Ben Ali et les médias occidentaux pour justifier la répression et le maintien de l’ordre politique.

Les causes sociales de la révolte La révolte sociale s’amplifie. Avec le chômage, la population dénonce également la montée des prix des denrées alimentaires. Dans une économie administrée, avec des prix fixée par l’État, la contestation sociale devient rapidement politique. Les fractions de la bourgeoisie les plus méprisées, notamment les avocats et professeurs, s’attachent à la défense des libertés et soutiennent progressivement la colère contre le régime. La dénonciation de la répression policière fédère différents milieux sociaux. « C’est une révolte purement spontanée. Personne ne la dirige », analyse un vieux trotskyste tunisien. « Mais c’est dangereux cette pure spontanéité ! Car si personne ne donne une orientation précise à ce mouvement, il peut finir dans le chaos, l’anarchie totale et donc échouer » redoute ce marxiste-leniniste, en bon gauchiste défenseur de l’ordre. Mais il concède que c’est cette dimension spontanée et incontrôlable qui inquiète le plus le régime et l’opposition légale.

Olivier Piot se penche sur l’économie tunisienne qui semble prospère. Taux de croissance élevés et propagande touristique garantissent à la Tunisie d’être bien appréciée des agences de notations. Mais, l’économie tunisienne se caractérise surtout par d’importantes inégalités sociales. Les villes les plus frappées par le chômage (non indemnisé) déclenchent le mouvement de révolte. Le 10 janvier, une grande partie des quartiers populaires des villes du sud, du centre et de l’ouest du pays s’embrasent à leur tour. « C’est partie à Gafsa. Dans les quartiers populaires d’El Ksar. Deux morts, des banques saccagées, des arrestations » annonce un restaurateur. La révolte s’élargie et se répand dans de nombreuses villes jusqu’ici restées à l’écart.

L’élargissement de la lutte

Les diplômés chômeurs et les jeunes des quartiers populaires des grandes villes rejoignent immédiatement la révolte. En revanche, la jeunesse plus privilégiée s’active virtuellement sur facebook mais descend tardivement dans la rue. Issue des quartiers pauvres, la révolte s’étend progressivement aux autres catégories de la société tunisienne. Les classes moyennes s’endettent pour s’intégrer dans la société de consommation. La bourgeoisie libérale semble également mécontente puisqu’elle se retrouve écartée du pouvoir par l’oligarchie autour de Ben Ali. Mais la bourgeoisie ne soutien pas la contestation sociale qui n’est pas propice au commerce. La contestation organisée semble faible. Les partis d’opposition légale collaborent avec le régime en participant aux élections, ou se révèlent inoffensifs. Les membres de l’opposition illégale (sociaux démocrates, gauchistes et islamistes) sont très souvent en exil. Les dirigeants du syndicat de l’UGTT, inamovibles et corrompus, collaborent allègrement avec le régime. Mais la contestation se développe à la base, dans les sections locales et régionales. Les bureaucrates de l’UGTT autorisent trois sections régionales (Sfax, Kairouan et Tozeur) à organiser la grève générale localement.

« Ben Ali dégage ! » devient le slogan de la foule qui inonde la place Bourguiba à Tunis dès le 14 janvier. Ce mot d’ordre impensable quelques semaines plus tôt devient le symbole de la puissance populaire. Le dictateur doit ainsi quitter rapidement le pays après avoir tenté toutes les promesses et les réformes possibles. Les dirigeants du RCD tentent de récupérer la révolution pour mieux maintenir l’ordre établi. Mais la population n’est pas dupe. Les affrontements avec la police continuent pour accélérer la diffusion des libertés. Le 26 janvier, l’UGTT appelle à une grève générale particulièrement suivie pour lutter contre le nouveau régime. La direction de l’UGTT demande des négociations salariales. Mais ses bureaucrates déplorent des « grèves spontanées » qui bloquent plusieurs secteurs économiques du pays. La question sociale devient ainsi un enjeu central dans les luttes à venir.

Réflexions sur la révolte en Tunisie

Olivier Piot insiste sur la libération de la parole comme réalisation des « révolutions arabes ». Mais, en Tunisie, le journaliste souligne la méfiance à l’égard de la « démocratie ». Le régime de Ben Ali se présente comme démocratique et se révèle soutenu par les « démocraties » occidentales comme la France ou les États-Unis. Le livre d’Olivier Piot permet de restituer les faits dans leur contexte social et politique. Il insiste sur les causes sociales de la révolte tunisienne, très souvent éludées. Surtout, il rétablit un semblant de vérité face aux diverses théories du complots qui fleurissent dans différents textes. Le complot occidental, islamiste, voire islamo-gauchiste sont souvent invoqués dans un seul but: nier l’importance des soulèvements populaires.

En revanche, l’auteur se met en scène pour raconter des anecdotes personnelles qui n’apportent pas grand- chose à la compréhension des évènements. Surtout, ce narcissisme des journalistes français se révèle indécent lorsque les reporters demeurent surtout des spectateurs passifs et relativement protégés. Les Tunisiens, au contraire, affrontent constamment la police au risque de leur vie.

Mais les analyses politiques qu’il présente se contentent d’une réflexion banalement sociale démocrate. « Le nouvel exécutif tunisien a fixé un cap important: la transition vers la démocratie » affirme Olivier Piot en ouverture de son livre. Pour lui, une révolution s’apparente à une chute de régime. Pourtant, même si des révoltes sociales sont à l’origine du soulèvement tunisien, cette « révolution » ne modifie en rien les rapports sociaux capitalistes, avec l’exploitation et la misère qui perdurent. L’État, avec sa répression policière, et le capitalisme perdurentmalgré la chute du régime de Ben Ali. En revanche, la révolution tunisienne redonne sa fierté et sa dignité à tout un peuple, pourtant réputé docile et soumis. Le goût de la lutte reste dans toutes les bouches. Les libertés conquises peuvent permettre d’intensifier les révoltes à venir pour réfléchir à une autre société. Surtout, la volonté populaire apparaît comme le seul acteur de l’histoire. La rue, avec sa spontanéité indomptable, peut balayer tous les pouvoirs.

Source: Olivier Piot, La révolution tunisienne. Dix jours qui ébranlèrent le monde arabe, Les petits matins, 2011

Articles liés: Un blog dans la révolution tunisienne L'émeute se propage Pour aller plus loin:

Articles liés:

Un blog dans la révolution tunisienne L'émeute se propage

Pour aller plus loin:

Archives du Jura Libertaire, rubrique "Internationalisme"

Articles du Jura Libertaire sur "L'insurrection tunisienne et ses suites"

Quentin Chambon, De Bello Punico (La guerre sociale en Tunisie),Editions Antisociales, Juin 2011

"Informations fiables sur la Tunisie", Le Jura Libertaire (avec le reportage "Thalassothérapie" sur les émeutes dans la ville de Thala en Tunisie)

Pierre Souchon, "Tunisie: la révolution n'est pas une randonnée de gala", Article 11 n°5, juillet 2011

Autour des évènements de Tunisie, Des Nouvelles Du Front

Emission de radio sur Fréquence Paris Plurielle réalisée le 12 mai 2011, "Débats et analyses sur le soulèvement du peuple tunisien", sur le site Sons en lutte

Emission sur Canal Sud le 13 janvier 2011, "Analyse de la situation en Tunisie", sur le site Sons en lutte

La gauche de Sartre

La gauche de Sartre L’engagement politique de Sartre s’inscrit dans le cadre d’une gauche antistalinienne,

L’engagement politique de Sartre s’inscrit dans le cadre d’une gauche antistalinienne, particulièrement vivante dans ses idées et ses débats.

Sartre le stalinien aurait toujours eu tort, contre Aron le libéral. Tel est le discours véhiculé par la plupart des journalistes, historiens, ou philosophes. L’engagement de Sartre demeure associé à la défense de toutes les dictatures, pourvue qu’elles agitent un drapeau rouge. En réalité, Sartre participe à l’espace politique de la gauche antistalinienne et aspire à un socialisme démocratique, voire libertaire. Un livre récent, Ian H. Birchall retrace le parcours politique de Sartre. Mais surtout, il décrit cette gauche antistalinienne de l’après guerre, avec ses débats, ses idées, ses engagements, son ébullition intellectuelle et politique. Malgré sa quête d’un socialisme démocratique, Sartre demeure plus proche du PCF que des groupuscules qui critiquent l’URSS. Il privilégie le parti de masse aux organisations autonomes. Ian H. Birchall présente cette gauche antistalinienne avec le trotskisme orthodoxe, le marxisme critique, l’anarchisme hétérodoxe, le syndicalisme révolutionnaire, jusqu’à une gauche plus modérée incarnée par le PSU. Cette gauche soutien les luttes ouvrières tout en dénonçant l’URSS pour défendre un socialisme fondé sur la démocratie directe. Ian H. Birchall replace les écrits de Sartre dans leur contexte pour restituer ses polémiques passionnantes avec gauche antistalinienne.

L’émergence d’une conscience politique

Le jeune Sartre ne s’inscrit pas dans une pensée politique cohérente. La haine des bourgeois et la cohérence entre la théorie et la pratique fondent sa rébellion. Sartre suit les analyses de Daniel Guérin. Ce militant de la « gauche révolutionnaire », au sein de la SFIO écrit une série d’articles sur le fascisme. Les surréalistes et leur esthétique libertaire intéressent Sartre. Mais c’est surtout à travers des discussions, notamment avec son ami communiste Paul Nizan, qu’il s’informe des débats politiques qui agitent la période. Si Nizan devient l’idéologue du stalinisme le plus orthodoxe, Colette Audrydevient une amie proche de Sartre et Beauvoir. Cette syndicaliste milite, comme Guérin, dans le courant de la « gauche révolutionnaire » de la SFIO. Mais Colette Audry témoigne de la faible culture politique de Sartre durant cette période. Surtout, elle alimente la réflexion de Sartre et Beauvoir. Cette militante s’intéresse à la condition des femmes, écrit des articles sur Heidegger et la littérature révolutionnaire à travers Dos Passos. Ses analyses marxistes non dogmatiques influencent le couple de philosophes.

Malgré son abstention aux élections, Sartre s’enthousiasme pour les grèves et les occupations d’usines de 1936. Au contraire, les communistes estiment que cette révolte s’oppose au gouvernement de Front populaire. Daniel Guérin distingue un Front populaire au parlement et au gouvernement et un front populaire dans la rue. Il combat le premier et rallie le second. Sartre n’élabore pas une analyse aussi fine des évènements. En

revanche, il déteste la bourgeoisie du Parti radical et de la SFIO. Il évoque la guerre d’Espagne dans une nouvelle, Le mur, avec un héros clairement anarchiste. Les idées de la gauche antistalinienne germent dans l’esprit de Sartre avant de se développer avec les évènements de la guerre.

Pour Sartre la guerre est déclenchée après le pacte germano-soviétique. La guerre permet alors, selon lui, de dissoudre le PCF. Sartre conserve, au moins jusqu’en 1956, une fétichisation du parti de la classe ouvrière qui, seul, peut mener la révolution. Sartre participe au petit groupe « Socialisme et liberté » davantage porté sur la réflexion théorique que sur l’organisation de la lutte armée. Contrairement au nationalisme du PCF, Sartre estime que les travailleurs allemands subissent également l’oppression du nazisme. Il se rapproche alors des trotskystes qui partagent cette analyse. Le PCF apparaît comme le parti qui organise la résistance. Pourtant une méfiance réciproque caractérise les rapports de Sartre avec le PCF. Sartre est considéré comme un trotskyste, ce qui s’apparente davantage à une injure qu’à une position politique.

Au sortir de la guerre, le PCF impose son hégémonie culturelle. Aucun courant politique, à gauche, n’ose contester ouvertement et frontalement l’idéologie stalinienne. Dans ce contexte, en octobre 1945, Sartre et Merleau-Ponty lancent la revue Les Temps modernes. Cette revue, avant de devenir une plateforme des intellectuels d’extrême gauche, n’adopte pas une ligne politique clairement définie. La participation du PCF au pouvoir et la guerre d’Indochine éloigne Sartre des communistes. Sartre critique la politique opportuniste du PCF et dénonce l’URSS, mais il soutien la classe ouvrière. Jean Kanapa, idéologue du Parti, dénonce Sartre comme un traître vendu aux intérêts américains. Face aux diatribes staliniennes le débat semble impossible. Sartre dialogue alors avec la gauche anti-stalinienne en France et aux Etats-Unis. Ce troisième camp rejette les impérialismes américain et stalinien.

camp rejette les impérialismes américain et stalinien. Vers une gauche indépendante En 1945, Sartre prononce sa

Vers une gauche indépendante

En 1945, Sartre prononce sa célèbre conférence « l’existentialisme est un humanisme ». Pierre Naville critique sa théorie en analysant l’existentialisme comme un simple libéralisme de nouveau type, gentiment radical- socialiste. Il défend le matérialisme dialectique et l’analyse marxiste. Pierre Naville développe pourtant une pensée originale, loin de toute forme d‘orthodoxie idéologique. Il participe au groupe surréaliste et milite activement au PCF dès 1925. Il participe à la création du mouvement trotskyste avant de se replonger dans l’activité théorique avant la guerre. Le surréaliste Pierre Naville s’attache à la révolution sociale et à la transformation matérielle du monde, contrairement à certains poètes qui privilégient l’esprit révolutionnaire et une révolte plus spirituelle que politique. Cette conception matérialiste s’attache à une analyse scientifique. Mais Sartre et Naville demeurent tous deux attachés à la liberté et à l’action humaine pour changer le monde. Ils insistent sur la liberté individuelle, contrairement aux marxistes orthodoxes. Mais si la critique de Sartre demeure philosophique, Naville s’attache à une critique politique. Pierre Naville participe à La revue internationalequi incarne un marxisme ouvert. Fondée par des anciens militants trotskystes, des articles adoptent des positions différentes et parfois très critiques par rapport à l’URSS. Dans « Matérialisme et révolution », Sartre défend un existentialisme révolutionnaire. Il se réfère au jeune Marx, contre le dogmatisme stalinien. Marx permet à Sartre et Naville d’articuler une théorie scientifique en laissant une place à l’action individuelle. L’humanisme révolutionnaire de Sartre, qui demeure idéaliste, se rapproche pourtant du marxisme critique. Merleau-Ponty dirige Les Temps modernes avec Sartre. Ce philosophe semble proche du mouvement trotskyste dont il connaît les débats internes. Merleau-Ponty connaît également les dissidents du trotskisme notamment Claude Lefort. Sartre développe une critique libertaire de Trotsky et de son livre intitulé Leur

morale et la notre. Sartre estime qu’il ne faut pas distinguer la fin et les moyens qui sont des éléments inséparables d’un même processus dialectique. Sartre s’attache à dénoncer toutes les formes d’oppression. Le racisme génère le fascisme, le colonialisme et l’impérialisme. Il tente d’articuler l’oppression raciale et l’oppression de classe. Sartre s’intéresse également à l’oppression sexiste et encourage Beauvoir à écrire Le Deuxième sexe. Cet ouvrage est publié dans le contexte d’un PCF ouvertement sexiste qui considère la libération des femmes comme secondaire, voire inutile. Sartre tente de lier toutes les oppressions avec la question de la classe sans pour autant nier leur spécificité.

En 1948, dans un contexte de guerre froide et de montée des luttes sociales, Sartre s’éloigne du PCF mais ne renonce pas à un engagement politique. Il participe au Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) qui construit un mouvement socialiste indépendant du stalinisme. Mais le RDR se démarque également de la social- démocratie pour tenter de lier liberté et dignité humaine avec la lutte pour la révolution sociale. Le RDR n’est pas un nouveau parti mais un rassemblement qui peut comprendre également des encartés de mouvements politiques. Mais le PCF et la SFIO n’autorisent pas la double appartenance. Des militants du Parti communiste internationaliste (PCI), un groupe trotskyste, apportent leur énergie et leur expérience politique au RDR. Cependant, au sein du mouvement trotskyste, le RDR provoque également des divisions malgré les projets d’unité. Le rassemblement regroupe 4000 adhérents, dont de nombreux intellectuels et étudiants. Le RDR, malgré son importance relative face aux puissants partis de gauche, regroupe davantage que tous les différents groupuscules trotskystes entre 1945 et 1968. Le RDR soutien activement les grèves de mineurs en 1948 et tente de construire des comités d’usine. La lutte contre la colonisation mobilise également ses militants. Mais l’échec du RDR semble lié à son absence de projet politique. Par exemple, l’analyse de la nature de l’URSS fait l’objet de débats. Certains considèrent l’URSS comme socialiste. Pourtant, il existe un espace entre le stalinisme et la social-démocratie comme le révèle la création du Parti socialiste unifié (PSU) en 1960. Selon Ian Birchall, le choix de Sartre de participer au RDR révèle, malgré son manque de culture politique, sa lucidité.

En 1949 David Rousset, trotskyste qui a participé au RDR, lance une campagne contre les camps de l’URSS. Il décide d’écrire un article dans Le Figaro, journal de droite. Dans Les Temps modernes, Sartre répond à Rousset. Il dénonce l’URSS qui n’est pas socialiste mais refuse de soutenir l’appel de Rousset qui apparaît comme une «absolution donnée au monde capitaliste ». Toutefois Sartre défend, certes sans enthousiasme, l’URSS contre le camp impérialiste. Mais sa revue Les Temps modernes publie des textes de Victor Serge pour dénoncer l’URSS. Surtout, la revue de Sartre permet de populariser les analyses de Claude Lefort sur la société stalinienne. Ce jeune philosophe s’éloigne du trotskisme orthodoxe pour créer le groupe Socialisme ou Barbarie avec Cornélius Castoriadis. Lefort critique la notion d’« État ouvrier dégénéré » utilisée par les trotskistes pour qualifier l’URSS. Pour lui, l’URSS s’apparente à un capitalisme bureaucratique. Il dénonce la planification économique et ses dysfonctionnements. L’URSS repose sur l’exploitation et sur les camps. Sa critique radicale du stalinisme et de son aliénation idéologique provoque des débats au sein des Temps modernes. Mais, contrairement à Rousset, Lefort dénonce également l’exploitation capitaliste et insiste sur la nécessité de soulèvements révolutionnaires des travailleurs exploités en URSS.

capitaliste et insiste sur la nécessité de soulèvements révolutionnaires des travailleurs exploités en URSS.

Compagnon de route du PCF

En 1953, Sartre et Merleau-Ponty suivent des itinéraires différents. Merleau-Ponty défend plutôt le camp capitaliste tandis que Sartre se rapproche de l’URSS. Sartre défend courageusement les homosexuels dans un contexte d’homophobie généralisée. Il publie Saint Genet en 1952 pour proposer la canonisation d’un voleur multirécidiviste et homosexuel, Jean Genet. Malgré son rapprochement avec le PCF, Sartre rejette une conception mécanique de l’oppression et continue de placer la liberté au cœur de la révolution.

Ian Birchall replace l’engagement de Sartre aux côtés du PCF stalinien, de 1952 à 1956, dans le contexte de l’échec du RDR. Le regroupement de la gauche antistalinienne semble échouer. Surtout, l’anticommunisme permet d’attaquer la classe ouvrière et ses combats. Ian Birchall souligne les limites politiques des articles de Sartre pour justifier la politique du PCF. Mais il évoque également la publication dans Les Temps modernes de textes très critiques à l’égard du parlementarisme et des campagnes politiques du PCF. Mais les communistes affichent également leur volonté de dialogue avec des intellectuels extérieurs au parti. Sartre écrit de nombreux textes politiques pour justifier et défendre la politique lamentable du PCF. Mais il ne s’agit pas d’un conformisme intellectuel puisque les communistes, malgré leur forte implantation dans la société, demeurent minoritaires dans les milieux politiques et littéraires. De plus, la revue de Sartre, Les Temps modernes, conserve sa liberté critique et son indépendance par rapport au PCF. La revue aspire à un nouveau Front populaire. Mais Sartre semble se tourner vers le PCF en raison d’une extrême gauche morcelée qui vit aux rythmes des scissions.

Dans « Les communistes et la paix », Sartre dénonce l’anticommunisme de gauche. Pour lui, le PCF demeure le seul parti de la classe ouvrière. Marceau Pivert, figure du courant révolutionnaire de la SFIO de Colette Audry, dénonce l’oppression des travailleurs en URSS. Il estime que Sartre cautionne l’embrigadement de la classe ouvrière par le PCF. Marceau Pivert défend un socialisme démocratique, contre les deux camps de la guerre froide. Sartre polémique également avec le trotskisme orthodoxe de la IVème internationale. L’économiste Ernest Mandel estime que le PCF demeure enraciné dans le mouvement ouvrier. Mais sa place dans la société fait de ce parti une organisation intégrée au capitalisme qui ne peut que devenir réformiste. Pour Mandel, une organisation révolutionnaire demeure nécéssaire pour renforcer la conscience de classe. Le groupe Socialisme ou Barbarie demeure le plus intéressant de la gauche antistalinienne. Il rejette la notion bolchevique de parti d’avant-garde. Il ne tente pas de devenir une organisation de masse mais s’attache aux luttes concrètes dans les lieux de travail. Cornélius Castoriadis, membre du groupe, réplique à Sartre. Il analyse la nature contradictoire du PCF avec une base ouvrière mais aussi une politique pro-russe. Il rejette l’identification entre le parti et la classe. Au contraire, la classe ouvrière doit s’émanciper par elle-même. Claude Lefort, autre figure de Socialisme ou Barbarie, participe à la rédaction des Temps modernes. Pour lui, l’organisation de la classe ouvrière se construit dans la lutte et non dans les partis. Un comité d’usine s’inscrit en rupture avec la légalité bourgeoise, malgré des revendications réformistes, en raison de la nature du système de production capitaliste. En revanche, Claude Lefort demeure très spontanéiste. Il ne propose pas une stratégie alternative pour construire un mouvement révolutionnaire autonome. Il estime que les luttes sociales, qui doivent exploser spontanément, vont balayer les bureaucrates et le stalinisme. Sartre répond de manière violente. Il dénie à la classe ouvrière la capacité de s’organiser spontanément, sans les partis et les syndicats. Toutefois, Sartre continue de défendre les exploités et les opprimés.

En 1956, l’URSS réprime violemment une insurrection ouvrière en Hongrie. Sartre dénonce ce crime mais estime que l’URSS demeure un État socialiste. Il critique l’enthousiasme de ceux qui soutiennent les conseils ouvriers en Hongrie, notamment Socialisme ou Barbarie. Il rejette également l’idée selon laquelle la bureaucratie est une classe qui exploite le prolétariat. Pour Claude Lefort, Sartre demeure incapable de comprendre la nature spontanée et créative du soulèvement prolétarien. Toutefois Sartre projette d’œuvrer à la déstalinisation du PCF. Cependant, il demeure attaché à la stratégie de Front populaire.

à la déstalinisation du PCF. Cependant, il demeure attaché à la stratégie de Front populaire. Daniel

Daniel Guérin

Le renouvellement de la pensée de gauche

En 1956, après des écrits polémiques, Sartre se consacre à la réflexion théorique. Il s’attache à élaborer un marxisme fondé sur la liberté et l’autonomie de l’individu. Pourtant, il refuse de se prononcer pour ou contre le stalinisme. Mais il rejette le déterminisme historique pour insister sur l’action humaine, à l’intérieur des limites contraignantes des conditions matérielles. L’action individuelle peut impulser un mouvement de masse. L’argument du PCF selon lequel il est nécessaire de rallier les masses avant d’agir débouche souvent sur l’inaction. Sartre dialogue avec Henri Lefebvre qui se rapproche ensuite des situationnistes, eux-mêmes influencés par Socialisme ou Barbarie. Il débat également avec Lucien Goldmann qui s’intéresse aux écrits du jeune Lukacs. Mais Daniel Guérin demeure le penseur marxiste qui intéresse le plus Sartre. Guérin collabore régulièrement aux Temps modernes et semble proche de la pensée libertaire. Dans La lutte de classes sous la Première république, il analyse la Révolution française. Pour lui, il s’agit d’une révolution bourgeoise dans laquelle émerge un embryon de révolution prolétarienne. Les « bras nus » s’apparentent à des salariés qui s’organisent sur la base de structures fondées sur la démocratie directe. Daniel Guérin s’oppose à l’historiographie républicaine, qui insiste sur l’union de toutes les classes, et dénonce le jacobinisme comme une force conservatrice. Pourtant Sartre estime que les analyses de Guérin renvoient trop souvent au déterminisme économique pour éluder la politique. Sartre sombre dans l’excès inverse. Il refuse l’analyse en termes de classes sociales pour réduire l’histoire à des actions individuelles. Les deux penseurs s’opposent surtout sur la question stratégique du Front populaire. Daniel Guérin participe activement aux luttes sociales, notamment en 1936, et s’attache à la révolte spontanée du prolétariat plutôt qu’à l’unité des classes sociales dans un gouvernement. Mais Sartre se réfère surtout à Isaac Deutcher, biographe de Trotsky. Il insiste sur l’interaction entre l’individu et les structures sociales.

La guerre pour l’indépendance algérienne, de 1954 à 1962, demeure un engagement important de Sartre. Dès 1953, Les Temps modernes, sous la plume de Daniel Guérin, dénoncent la situation des peuples colonisés en Afrique du Nord. Pour Sartre ce sont les Algériens eux-mêmes qui doivent décider de leur avenir. Mais le PCF refuse de dénoncer ouvertement le colonialisme et seuls des petits groupes trotskystes et libertaires s’engagent dans cette lutte. Mais deux organisations algériennes indépendantistes s’opposent: le MNA et le FLN. Sartre se range du côté de l’organisation la plus puissante, le FLN. Il s’agit de la même démarche qui l’a conduit à soutenir le PCF stalinien. Mais Sartre signe le Manifeste des 121 qui soutien les actions illégales pour soutenir la lutte contre la colonisation. Surtout, la guerre d’Algérie permet une recomposition de la gauche antistalinienne qui apparaît comme une force unie.

La déception face à la gauche française conduit Sartre à se tourner vers Frantz Fanon et, de manière plus douteuse, vers Castro ou Togliatti. Il s’attache à une gauche internationale indépendante de l’URSS. En mai 68, Sartre soutien les jeunes révolutionnaires. Avec cette révolte, la gauche antistalinienne voit ses idées triompher contre les bureaucrates du PCF. Sartre évolue sur son analyse de l’URSS. L’étatisation de la société se distingue du socialisme. Il semble proche des jeunes libertaires qui se réfèrent à Socialisme ou Barbarie mais se rapproche des maoïstes sans partager leur enthousiasme pour le régime chinois. Il reproche aux trotskystes d’employer des moyens légaux, notamment les élections. A la fin de sa vie Sartre semble se référer au socialisme libertaire, selon l’expression de son vieux camarade Daniel Guérin. Il combat toujours l’autorité et les hiérarchies pour se ranger du côté des opprimés.

L’ouvrage de Ian H. Birchall permet de replacer l’engagement de Sartre dans son contexte politique et intellectuel. Surtout, il fait revivre les débats qui traversent la gauche antistalinienne. Si l’analyse de la nature de l’URSS conserve un intérêt historique, les divergences sur le rôle des partis demeurent actuelles. Pourtant, les notions d’ « extrême gauche » ou de « gauche antistalinienne » regroupent des courants politiques opposés. Le courant trotskyste et le RDR, se réfèrent au bolchevisme et insistent sur la nécessité d’un parti d’avant- garde. Sartre semble plus proche de cette mouvance qui oscille entre réformisme et pensée radicale. En revanche, un courant plus libertaire insiste sur la spontanéité révolutionnaire et sur la nécessité d’une organisation du prolétariat par lui-même. Socialisme ou Barbarie et Daniel Guérin illustrent ce courant qui élabore les analyses les plus pertinentes. Mais ses deux courants participent parfois aux mêmes luttes, dans les usines ou contre le colonialisme, et maintiennent un dialogue qui permet d’affiner la pensée de chacun. Sartre, loin d’être un stalinien sectaire, maintien le dialogue avec des courants qu’il pourrait ignorer compte tenu de sa notoriété et de leur poids politique qu’il pourrait juger relatif. Même si ses analyses politiques et stratégiques ne se révèlent pas toujours lucides, Sartre s’attache à relier la théorie et la pratique. «L’insistance sur le fait que nous sommes libres d’agir, et que le monde peut être transformé, est le thème le plus radical de la pensée sartrienne », conclue Ian H. Birchall. L’attachement à la subjectivité radicale et à la liberté ouvre des perspectives libertaires et révolutionnaires.

Source: Ian H. Birchall, Sartre et l’extrême gauche française. Cinquante ans de relations tumultueuses, La Fabrique, 2011

Autres articles:

(Sur le même contexte politique et intellectuel)

L'autre anarchisme La révolution des surréalistes

Pour aller plus loin:

François Duvert, "Séminaire Marx au XXIème sièce sur Sartre - recension de Sartre et l'extrême gauche française, de Ian Birchall", site de la revue Contretemps, 19 octobre 2011

Michel Kail, Sartre un "socialiste révolutionnaire", La Revue des Livresn°3, janvier-février 2012

Frédéric Thomas critique ce livre sur le site de la revue Dissidences

Annabelle Hautecontre, recension de "Sartre et l'extrême gauche française", lelitteraire.com, 2 décembre 2011

joel.jegouzo.com, Sartre et l'extrême gauche en France, 12 octobre 2011

Michel Contat, "Sartre et l'extrême gauche française. Cinquante ans de relations tumultueuses", de Ian H. Birchall : cohérence sartrienne,Le Monde des livres, 24 novembre 2011

Le bilan de l’œuvre politique de Sartre, extrait du livre de Ian H.Birchall sur le site de La Revue des livres

Entretien radio avec Ian Birchall sur France Culture

Sartre et le marxisme français

Des conférences intéressantes animent parfois le séminaire « Marx au XXIème siècle ». Dans le cadre feutré de

la Sorbonne, deux universitaires évoquent la pensée de Sartre pour raviver un marxisme critique.

Sartre semble attaqué par tous ceux qui rejettent le marxisme ou qui ne connaissent pas ses idées, à l’image

de Michel Onfray. Il semble également récupéré par les bouffoneries de Badiou ou Hessel qui légitiment leur

indignation ou leur néostalinisme par la pensée de ce philosophe. Sartre développe une conception originale du

marxisme, souvent englué dans un autoritarisme stalinien. Il introduit la liberté dans le marxisme.

Dans les combats de la gauche anti-stalinienne

Ian Birchall étudie l’engagement politique de Jean-Paul Sartre. En marge du Parti communiste, des penseurs

s’attachent à un marxisme critique et hétérodoxe. Sartre subit souvent leur influence. Colette Audry, proche de

la gauche ouvrière de la SFIO, influence les idées politiques de Sartre en 1936. Pierre Naville critique

l’existencialisme de Sartre d’un point de vue marxiste.

La revue de Sartre Les temps modernes devient le carrefour des divers marxismes. Claude Lefort s’exprime

dans cette revue. Il critique l’URSS comme capitalisme bureaucratique et s’oppose au marxisme orthodoxe. Le

penseur libertaire Daniel Guérin publie des articles sous l’oppression raciale et le mouvement ouvrier des Etats-

Unis. Victor Serge dénonce le stalinisme dans la même revue. Ses différents textes hétérodoxes ne peuvent

être publiés que dans Les temps modernes dans un contexte de conformisme intellectuel imposé par le

marxisme orthodoxe.

Sartre participe au Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) qui rassemble la gauche non

stalinienne. Il rencontre des trotskystes dissidents comme Jean-René Chauvin. Malgré une faible culture

politique, il participe aux activités du RDR. Sartre signe le manifeste des 121 en solidarité avec la lutte contre la

colonisation. Ce texte rassemble de nombreux intellectuels marxistes, en dehors du Parti communiste. Sartre soutien également les étudiants en lutte en Mai 68. Un philosophe engagé

Sartre semble donc fortemment influencé par le marxisme critique et non stalinien. Mais la pensée de Sartre constitue également un apport précieux au marxisme. Il s’attache au lien entre la théorie et la pratique. Même si sa pratique oscille entre le réformisme et le gauchisme. Mais il se distingue du « marxisme occidental » décrit par Perry Anderson pour définir une pensé radicale qui n’implique aucune action politique. Sartre réfléchit également sur la subjectivité et l’engagement individuel dans le processus révolutionnaire. Il écrit des biographies, comme les historiens qui étudient des personnages de la Révolution russe (Isaac Deutcher, Jean- Jacques Marie, Pierre Broué, Tony Cliff). Sartre permet de penser l’articulation entre l’individu et le collectif. Sartre se rapproche du PCF car il s’agit du parti du prolétariat et de la classe ouvrière, et non pas en raison d’une attraction pour le totalitarisme. Mais Sartre observe différentes formes d’oppression, contrairement au PCF qui réduit la domination à l’économie capitaliste. Il tente notamment d’articuler l’oppression raciale et l’oppression de classe. Il observe également la domination subit par les homosexuels. Sartre réfléchit sur le rapport entre la fin et les moyens dans le processus révolutionnaire. Il continue à penser un dépassement du capitalisme par le socialisme pour éviter la barbarie. Ian Birchall souligne les erreurs de jugements de Sartre sur l’URSS. Mais il évoque son engagement contre le colonialisme.

Une pensée vivante

Emmanuel Barot a coordonné un ouvrage sur Sartre et le marxisme. Le célèbre philosophe dialogue avec le communisme, le trotskysme et le maoïsme. La théorie s’accompagne de la pratique et de l’engagement organisé. Sartre s’intéresse à la Révolution française et à la révolution russe. Il considère l’URSS comme un régime socialiste qui a dégénéré. Cette analyse, qui la rapproche de Trotsky, le conduit à s’engager paradoxalement au PCF. Sartre discute les idées d’Altusser, de Lukacs et de Lefebvre. Un débat sur l’aliénation l’oppose à Henri Lefebvre. Sartre se confronte également à Franz Fanon par rapport aux mouvements d’émancipation coloniale. Sartre s’interroge sur les notions d’idéologie et d’aliénation. Il tente d’analyse un sujet révolutionnaire collectif. Penser un sujet collectif demeure un enjeu actuel. Sartre s’attache à un sujet hybride, avec une unité dans l’action malgré une diversité préservée. En revanche Sartre semble peu s’intéresser à l’économie politique. Emmanuel Barot souligne très justement l’abscence de dialogue entre les analyses des économistes marxistes et celles des philosophes.

En finir avec les stalinismes

Karl Korsh et Georg Lukacs, marxistes hétérodoxes, adoptent des trajectoires politiques différentes. Lukacs rentre dans le rang et rallie la IIIème Internationale bolchévique. En revanche, Karl Korch radicalise son anti- léninisme pour se rapprocher des idées libertaires. Sartre peut se montrer, selon les contextes, très orthodoxe ou opposionnel voire non marxiste. « Il n’y a pas des intellectuels et des masses, il y a des gens qui veulent des choses et ils sont tous égaux » affirme Sartre. Certains aspects de sa philosophie peuvent donc permettre de critiquer la forme bolchévique du parti et de l’avant-garde intellectuelle. Mais Sartre s’attache à soutenir le PCF qui semble pouvoir faire vaciller l’ordre établi. Cependant, il rompt avec le Parti en 1956 lorsque l’armée rouge massacre les révoltes ouvrières en Hongrie. Emmanuel Barot évoque le Front de gauche comme force politique actuelle. Cependant, les partis ne sont que des vieilleries bureaucratiques qui n’ont jamais impulsé la moindre lutte et encore moins favorisé des soulèvements révolutionnaires. Aujourd’hui, l’opposition au capitalisme passe davantage par des assemblées comme en Espagne, en Grèce ou aux Etats-Unis que par une bureaucratie vermoulue.

Les réflexions de Ian Birchall et d’Emmanuel Barot permettent de rédécouvrir les idées de Sartre pour repenser

les enjeux politiques actuels. Surtout, la théorie ne se conçoit pas comme une pure spéculation philosophique

et intellectuelle mais, au contraire, s’enracine dans une pratique de lutte. La pensée de Sartre permet

également d’enrichir le marxisme critique, contre l’orthodoxie bolchévique.

Cependant, si l'apport de Sartre permet d'enrichir et de renouveller la pensée marxiste, il n'est pourtant pas le

théoricien le plus original malgré sa notoriété, comme le souligne Frédéric Thomas. Le renouveau du marxisme

provient surtout de courants libertaires, comme Socialisme ou Barbarie ou les situationnistes, ou de la pensée

hétérodoxe du sociologue Henri Lefebvre. Ses réflexions ne sont pas les plus pertinentes pour comprendre la

réalité sociale de son époque et Cornélius Castoriadis résume sa pensée comme "l'adoration du fait accompli".

Pourtant, la revue Les Temps modernes permet de développer un dialogue constant avec les différents courants

du mouvement révolutionnaire. Surtout, la figure de Sartre demeure associée à l'articulation entre la théorie et

la pratique. La réflexion philosophique s'accompagne de la nécéssité de transformer radicalement le monde.

Source: Séminaire Marx au XXIème siècle, samedi 22 octobre 2011 avec Ian Birchall et Emmanuel Barrot

Articles liés:

La gauche de Sartre

Henri Lefebvre et le romantisme révolutionnaire

Pour aller plus loin:

Marion Rousset, "Le retour de Sartre", Regards, 26 septembre 2011

Site du Groupe d'études sartriennes, avec les sons des différents colloques

Revue web Sens Public, Dossier "Sartre: philosophie, littérature, politique", 11 avril 2008

Sartre et Marcuse contre l'aliénation

Emmanuel Barrot articule les réflexions de Sartre et de Marcuse pour penser l'aliénation dans une perspective

marxiste et révolutionnaire.

Ambiance studieuse dans un amphithéâtre de la Sorbonne. La vidéo d'une conférence du Séminaire "Marx au XXième siècle" s’amorce avec un universitaire qui demande aux gens de faire un mémoire de dix pages. Ainsi, ils pourront vivre également l’aliénation, dans sa version universitaire, en plus de suivre une conférence sur cette notion.

Entre théorie et pratique

Emmanuel Barot insiste sur l’articulation entre théorie et pratique. Pour Marx, la théorie est un moment de la pratique. La stratégie dialectique associe l’analyse de la société avec une stratégie de transformation sociale. Il s’agit de définir des moyens pour atteindre des fins. Emmanuel Barot évoque le communisme, non comme une idée ou une hypothèse (à l’image du maoïste inoffensif Alain Badiou), mais comme un processus d’organisation. Sartre et Marcuse élaborent leurs œuvres en même temps et présentent des trajectoires communes. Les deux subissent l’influence de Heiddeger. Ils s’intéressent ensuite à la philosophie d’Hegel. Marx demeure leur principale référence commune. Marcuse vit la révolution allemande dans un comité de soldats et en puise une haine de la social-démocratie. Sartre critique le bourgeois mais développe sa pensée sociale après la seconde

guerre mondiale. Marcuse découvre Marx dès les années 1920, à travers Karl Korsh et Georg Lukacs . Il écrit Le marxisme soviétique et L’homme unidimensionnel pour dénoncer la société industrielle. Sartre et Marcuse tentent surtout de penser une action politique radicale. Ils constatent la dissociation entre la théorie et la pratique. Ils se réfèrent à Marx pour dénoncer l’appropriation des moyens de production par les capitalistes ou la bureaucratie. Ils s’opposent à l’économisme pour concilier une subjectivité individuelle avec une action collective. Sartre s’intéresse à la psychanalyse et étudie Flaubert. Marcuse est connu comme un lien entre Marx et Freud. Sartre et Marcuse développent des théories similaires, effacées par le structuralisme et le marxisme orthodoxe. L’aliénation relève du système capitaliste mais aussi de l’ensemble de la société. Le marxisme doit également devenir auto-critique. Au-delà de leurs théories, les engagements politiques de Sartre et Marcuse semblent convergents. Ils embrassent la révolte libertaire et anti-bureaucratique de Mai 68. Marcuse semble influencer les mouvements contestataires. Sartre se rapproche des pratiques les plus libertaires des maoïstes. Leur pensée s’apparente à un socialisme libertaire.

Un marxisme hétérodoxe et critique

Sartre et Marcuse rejettent la forme économiste et scientiste du marxisme. Ils récusent la coupure épistémologique chez Marx et dans le marxisme. Ils s’opposent à la coupure entre science et utopie. Comme Marx, ils s’attachent à abolir la philosophie comme discipline philosophique séparée pour revitaliser la pensée politique. Sartre et Marcuse adhèrent à la critique marxienne de l’économie. Mais ils pensent que la théorie révolutionnaire ne doit pas s’y réduire. L’économisme fait passer l’action au second plan, après l’analyse. Surtout, Sartre et Marcuse estiment qu’il existe des invariants transhistoriques qui ne découlent pas spécifiquement de l’économie capitaliste. Ils tentent de comprendre les fondements de l’aliénation pour adapter les moyens aux fins. Tous deux se réfèrent auxManuscrits de 1844 de Marx. Ils s’intéressent à la question du travail comme praxis, qui relève du capitalisme mais aussi d’une autre forme de sociabilité. Sartre observe une socialité réifié, atomisée, fragmentée dans toute situation historique fondée sur un mode de production. L’aliénation capitaliste est donc une forme d’aliénation particulière d’une aliénation générique. L’exploitation apparaît comme la forme spécifiquement capitaliste d’une aliénation transhistorique. Dans les sociétés capitalistes, l’existence est réduite au travail et le travail est réduit à sa forme marchande. Si seul le prolétaire est exploité, le prolétaire et le propriétaire sont tous deux aliénés. Sartre, comme le jeune Marx, dénonce le rapport des individus avec les objets qui doit être réhumanisé. Le communisme ne se limite pas à l’abolition de la propriété privée des moyens de production mais renvoie surtout à une transformation radicale de l’ensemble des rapports humains. Marcuse étudie les Manuscrits de 1844 à travers sa lecture de Freud. Pour Marcuse, toute existence individuelle se caractérise par une répression intime. Il observe une socialisation répressive des besoins et des désirs, instinctuels ou pulsionnels, comme le souligne Marx. Cette répression est l’œuvre de la culture et de la morale, comme Freud l’analyse. Pour Sartre, les pulsions individuelles sont déterminées par des normes répressives et productivistes. L’individu, être de besoins et de pulsion, se heurte à l’ordre social selon Sartre et Marcuse. Abolir le capitalisme ne suffit pas pour abolir l’aliénation. Les normes morales accompagnent toute activité sociale et économique. Sartre et Marcuse refusent de distinguer les superstructures idéologiques et les infrastructures économiques.

Renouveler la pensée critique

Dans Eros et civilisation, Marcuse observe l’intériorisation par les individus des normes répressives. Dans L’homme unidimensionnel, il souligne l’intégration du prolétariat dans la société marchande. DansVers la libération. Au-delà de l’homme unidimensionnel, Marcuse estime que l’abolition de la société de classes ne suffit pas. Il faut également abolir les normes répressives qui aliènent les individus. Il évoque « les fondements biologiques du socialisme ». La situation actuelle diffère des années 1960. Non seulement le prolétariat ne semble plus autant intégré à la civilisation capitaliste en pleine crise. Mais la petite bourgeoisie subit également un déclassement social et influence les luttes. La mobilisation des universitaires en 2009 illustre une lutte menée par la bourgeoisie.

Sartre et Marcuse se réfèrent au jeune Marx et à ses Manuscrits de 1844 pour penser l’aliénation historique dans le cadre de la société capitaliste. La révolution demeure une rupture avec l’Etat et le capitalisme, mais aussi une rupture qualitative au niveau de l’existence individuelle pour permettre une libération des besoins instinctuels, des désirs et de l’Eros. Marcuse participe à l’école de Francfort et s’inscrit dans le sillage du romantisme révolutionnaire qui s’attache à une « vie authentique ».

Réfléchir sur l’aliénation permet de construire une perspective de révolution totale, pour supprimer les frustrations et les contraintes qui peuvent faire échouer un processus de transformation sociale. Surtout, comprendre l’aliénation dans le travail et la vie quotidienne permet d’expliquer la pacification sociale et la faible ampleur des révoltes. Mais cette critique de l’aliénation dessine également des pistes émancipatrices lorsque la théorie se rattache à l’action. La période actuelle, avec sa crise sociale et économique, peut ouvrir des perspectives de lutte avec la désaffection des individus à l’égard du capitalisme et de la civilisation marchande.

Articles liés:

Sartre et le marxisme français

La gauche de Sartre

Romantisme et lutte des classe

Romantisme et luttes des classes

Michael Löwy étudie le romantisme révolutionnaire qui inspire les "courants chauds" du marxisme. Critique des

différentes formes d'aliénation et affirmation des subjectivités radicales fondent une véritable utopie

émancipatrice.

Michaël Löwy demeure l’un des rares universitaires à étudier la critique de la vie quotidienne, à travers

les surréalistes voire les situationnistes. Directeur de recherche au CNRS et militant au NPA qui regroupe tous

les débris du gauchisme pourrissant, il présente ses travaux dans le cadre du séminaire Marx au XXIème siècle.

A priori, le pire est à craindre: entre médiocrité universitaire et léninisme bêlant. « Je m’excuse de vous avoir

empêché de participer à la manifestation des indignés » lance Michaël Löwy. Malgré la dégénérescence de ce

mouvement en France, il ne s’agit apparemment pas d’un trait d’humour. Pourtant, les travaux de Michaël Löwy

ouvrent des perspectives de réflexions pour une émancipation humaine.

Michaël Löwy présente son livre publié avec Robert Sayre sur le romantisme anticapitaliste. Il définit sa conception du romantisme qui ne se limite pas à un courant artistique et littéraire, mais renvoie à une vision du monde qui s’exprime dans toutes les sphères de la culture. Pour lui, L’origine de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau, publié au XVIIIème marque le début du romantisme. Mais le romantisme traverse tout le XXème siècle et perdure aujourd’hui. Le surréalisme s’inscrit dans ce sillage. Le terme de romantisme est controversé. Le débat entre Henri Lefebvre et les situationnistes porte en partie sur cette notion. Pour Michaël Löwy, le romantisme renvoie à une révolte culturelle contre la civilisation capitaliste industrielle occidentale moderne. Cette protestation se réfère à des valeurs du passé. La nostalgie permet de critiquer le présent de la société bourgeoise. Les romantiques critiquent l’individualisme féroce et la destruction des communautés, la quantification de la vie et des rapports humains, et le désenchantement du monde.

Les courants chauds du marxisme

Karl Marx critique la marchandisation des rapports humains, de l’amour et de l’amitié. La gauche considère pourtant le romantisme comme un mouvement simplement passéiste et réactionnaire. Mais il existe également un romantisme révolutionnaire. Marx, sans pour autant s’inscrire dans ce courant, reconnaît la légitimité du romantisme. Il existe également un marxisme romantique. Georg Lukacs, Walter Benjamin, Ernst Bloch, Theodor Adorno, Mariategui, E.P.Thompson, André Breton et les surréalistes illustrent ce romantisme révolutionnaire. Ernst Bloch se définit comme marxiste révolutionnaire et admire la civilisation gothique et médiévale. Comme Théodor W. Adorno, il élabore une relation dialectique entre le romantisme et les Lumières. Il distingue les « courants froids » des « courants chauds » du marxisme. Les courants froids privilégient une analyse scientifique et rationnelle du capitalisme. Les courants chauds s’appuient sur les utopies, les sentiments, l’amour. Les deux courants sont indispensables pour nourrir le marxisme. Mais l’analyse scientifique doit se mettre au service de l’utopie. Theodor W. Adorno pense l’inverse. Le romantisme doit se mettre eu service des Lumières. La pensée supposée réactionnaire du romantisme doit alimenter le progressisme.

Walter Benjamin tente de renouveler le romantisme comme art, culture, pensée et action. En 1924, il devient marxiste mais enrichie cette pensée par le romantisme. Il développe une critique de la civilisation industrielle et technique. La révolution doit permettre d’interrompre le désastre. Il s’intéresse au surréalisme comme révolte libertaire de l’esprit et considère que les révolutionnaires doivent être pessimistes. Le surréalisme intéresse tous ceux qui se réfèrent au romantisme révolutionnaire. André Breton et les surréalistes apparaissent comme la queue de comète du romantisme. La haine du bourgeois et de la classe régnante concilient critique romantique et lutte des classes. André Breton dans son discours sur les cinq glorieuses de l’histoire d’Haïti attise la révolte.

L'apport du romantisme révolutionnaire à la pensée critique

Pour Michaël Löwy, il semble indispensable de se réapproprier le romantisme, souvent méprisé par la gauche progressiste. Au-delà, de la polémique sur le terme « romantique », il semble important de redécouvrir l’importance de la réflexion des courants chauds du marxisme. La critique radicale de la vie quotidienne, portée entre autres par les surréalistes et les situationnistes, demeure toujours délaissée aujourd’hui. Pour ses

mouvements artistiques et politiques, il ne s’agit pas uniquement de supprimer les rapports sociaux de production. L’ensemble des rapports humains doit être bouleversé. Transformer le monde et changer la vie ne font qu’un, selon l’expression d’André Breton. La passion, le désir, la subjectivité apparaissent comme des moteurs d’un mouvement révolutionnaire et doivent fonder un nouveau projet de société. Mais, comme le soulignent Luc Boltanski et Eve Chiappello, cette "critique artiste" ne doit pas être dissociée de la "critique sociale" de l'exploitation capitaliste. Le management capitaliste semble friand des notions d'autonomie, de flexibilité, de prise en charge individuelle pour devenir « l’entrepreneur de sa propre vie ».

Une autre dimension majeure découle du romantisme anticapitaliste. La valorisation du qualitatif contre le quantitatif permet de développer une critique de la civilisation techno-industrielle bien plus stimulante que l’écologie à la mode. L’accumulation de marchandises et la logique du profit détruisent les relations humaines. La qualité de la vie doit au contraire primer sur la quantité de marchandises possédées. La critique des nouvelles technologies peut découler de cette réflexion. Les nouveaux médias privilégient l’immédiateté, le nombre de clics, le buzz, le zapping contre une réflexion approfondie qui exige du temps. La société de l’écran modifie également les rapports humains puisque les individus ne se parlent pas, ne se rencontrent pas, ne construisent pas des projets communs mais se contentent d’être connectés, en restant figés sur leurs écrans. L'oppression technologique impose une artificialisation de la vie.

Mais la critique romantique doit se garder d’un retour aux civilisations traditionnelles. Certains textes publié par L’Encyclopédie des Nuisances ou les écrits de Jean-Claude Michéa sombrent dans cet écueil. Se replier sur son petit jardin et retrouver le fantasme des communautés rurales traditionnelles avec son capitalisme artisanal ne peuvent pas fonder un projet de société alternative. De même, la position en surplomb des contempteurs de la valeur, et surtout de la lutte des classes, dessine davantage des carrières universitaires que des projets d’émancipation humaine.

Romantisme et lutte des classes, critique de l’aliénation et de l’exploitation doivent demeurer indissociables. Il semble indispensable de détruire et de dépasser cette civilisation marchande pour construire une nouvelle organisation sociale afin de rendre la vie passionnante.

Articles liés:

Henri Lefebvre et le romantisme révolutionnaire

La révolution des surréalistes

Pour aller plus loin:

Michael Löwy, "Romantisme et marxisme", Archives audio et vidéo du séminaire "Marx au XXIème siècle", 15

octobre 2011

Ainhoa Jean, "Marx au XXIème siècle: Marxisme et Romantisme",nonfiction.fr

Michael Löwy, "Le romantisme révolutionnaire de Mai 68", revueContretemps n°22, Mai 2008

Philippe Corcuff, "Michael Löwy et les chatoiements de l'anticapitalisme romantique", Revue Tout est à nous

! n°12, juillet-août 2010

Amselme Jappe, "Grandeur et limites du romantisme révolutionnaire",La revue des Livres n°2, 16 novembre

2011

Michael Löwy, "Lumières du romantisme socialiste", Inprecor n°526-527, avril-mai 2007

Henri Lefebvre et le romantisme révolutionnaire

Henri Lefebvre et le romantisme révolutionnaire Un texte écrit en 1957 par Henri Lefebvre, « Vers

Un texte écrit en 1957 par Henri Lefebvre, « Vers un romantisme révolutionnaire », conserve toute sa pertinence critique et son actualité.

Henri Lefebvre, auteur méconnu, exprime une réflexion qui permet d’enrichir la pensée radicale. Ce sociologue, une des sources des situationnistes, a notamment élaboré une critique de l’urbanisme et de la vie quotidienne. Un texte de Lefebvre sur « le romantisme révolutionnaire » est récemment publié. Remi et Charlotte Hess, dans le texte de présentation de ce livre, estiment que le romantisme révolutionnaire d’Henri Lefebvre est délaissée par les militants et intellectuels. Il s’agit effectivement de l’angle mort de la pensée critique. Cemarxisme hétérodoxe semble combattu, comme la pensée de Marx, par les staliniens comme par les anarchistes dogmatiques. Il permet surtout de redécouvrir les concepts marxiens d’idéologie, d’aliénation et de fétichisme pour s’engager dans une critique radicale de la vie quotidienne. Henri Lefebvre brise également les cloisonnement disciplinaire et emprunte aussi bien à la sociologie qu’à l’histoire ou à la philosophie. Remi Hess décrit également un pédagogue érudit et séducteur. Dans l’université de Nanterre, en 1967, il s’attache à raviver une pensée révolutionnaire trop vite enterrée. Il influence notamment le mouvement du 22 mars avant son émergence en Mai 68.

Le romantisme révolutionnaire, entre art et politique Dans ce texte publié en 1957, Henri Lefebvre

Le romantisme révolutionnaire, entre art et politique

Dans ce texte publié en 1957, Henri Lefebvre constate la faillite du communisme. En 1956, l’URSS a écrasé les révoltes ouvrières qui éclatent en Hongrie. Henri Lefebvre observe ainsi un « vide éthique, esthétique, culturel ». Il s’attache à la critique de l’art pour souligner l’absence de créativité. Le classicisme s’impose en France à travers la voie scolaire et l’académisme. Mais le style conformiste est aussi valorisé par Aragon avec des formes littéraires fixes et traditionnelles, comme le sonnet. Le réalisme socialiste se rapproche du néo-classicisme. Mais Henri Lefebvre attaque également l’ancien romantisme qui permet l’expression de la subjectivité. Le romantisme allemand, à l’image de Novalis, repose sur la fuite de la société bourgeoise à travers le rêve, le mythe ou la magie. Le romantisme français, incarné par Hugo ou Lamartine, aspire à dépasser la société bourgeoise et découle de la Révolution française. Le symbolisme et lesurréalisme s’inscrivent dans la dégénérescence de l’ancien romantisme selon Henri Lefebvre. Ce romantisme vit dans l’idéalisation du passé. L’existentialisme se contente du vécu et du présent sans tenter une ouverture des possibles. Henri Lefebvre critique également les différents genres littéraires. Le roman se contente de décrire des scènes. Le banal et le moyen sont privilégiés. La poésie, le théâtre, la musique, la peinture, le cinéma manquent également de créativité. Aucun modèle valable, aucun genre d’expression artistique ne semble s’imposer.

Henri Lefebvre décrit ensuite le nouveau romantisme auquel il se réfère. La problématique de l’art et de la vie doit déboucher vers quelque chose de nouveau. « Le romantisme révolutionnaire réconcilie la révolte romantique avec l’humanisme intégral » selon Henri Lefebvre. Le nouveau romantisme part également du mal de vivre, de l’ennui et de l’insatisfaction du présent, mais refuse de se référer à un passé mythifié. Le romantisme révolutionnaire doit s’appuyer, non pas sur le passé, mais sur le possible. Une « étouffante impression d’incommunicabilté » génère une « conscience du vide » et un « vide des consciences ». Le romantisme révolutionnaire doit déboucher vers « une opposition radicale à l’existant au nom du possible ». Le pouvoir, qui permet l’illimité du possible et l’ouverture des horizons, demeure aujourd’hui le pouvoir de quelques hommes sur d’autres. Le romantisme révolutionnaire débouche vers une critique des rapports de pouvoir et de propriété.

Henri Lefebvre et les situationni stes Patrick Marcolini évoque les déba ts autour de la

Henri Lefebvre et les situationni stes

Patrick Marcolini évoque les déba ts autour de la notion de romantisme révolution naire. L’Internationale

les différentes formes

d’expression artistiques. L’IS désire construire une vie intégralement poétique. Cette asp iration à bouleverser la vie quotidienne permet aux situati onnistes de renouveler la théorie révolutionnaire. L e passage de l’art à la politique alimente les débats entre l ’IS et Henri Lefebvre sur le romantisme révolutionnai re de 1957 à 1960.

une critique radicale de l’art. Ils rejettent les notio ns d’œuvre et de genre

Mais les situationnistes

tentent de dépasser l’art par la co nstruction d’une vie quotidienne passionnante. L’exi stence devient la seule œuvre à réaliser. Henri Lefebvre engage le dialogu e avec les situationnistes qui concèdent s’inscrir e dans une forme de romantisme révolutionnaire dans le ur « désaccord avec le monde ». Surtout, Henri Lefe bvre adopte l’idée d’un dépassement de l’art dans la vie qu otidienne. Mais leurs relations se détériorent lorsque Henri Lefebvre assimile les situationnistes à la jeunesse rév oltée.

Les situationnistes s’inscrivent dans

utilisées par Henri Lefebvre qui s’a ttache à délimiter les différentes formes artistiques.

situationniste (IS) relie également

art et politique pour abolir les séparations entre

Le romantisme révolutionnaire s’i nscrit dans une démarche de rupture avec le ca pitalisme à travers sa protestation contre la civilisation m archande et industrielle. Mais le romantisme ne doi t plus se référer à des

idéaux du passé. Toutefois, Henri L efebvre conserve une nostalgie pour les anciennes for mes de sociabilité dans les milieux ruraux. Pourtant, la se nsibilité esthétique tournée vers le passé doit per mettre de dépasser le présent. Le mouvement révolutionnaire cont emporain s’englue dans la modernité et délaisse la cr itique radicale de la vie quotidienne. Le romantisme révolu tionnaire permet de s’appuyer sur une sensibilité cr itique pour attaquer la civilisation marchande. Henri Lefe bvre et les situationnistes soulignent les contradi ctions entre les désirs

vie plus passionnante

humains et l’ordre capitaliste qui i mpose une vie ennuyeuse et conformiste. Rendre la

passe donc par une destruction d e l’oppression marchande, mais offre également de s pistes pour abolir la société capitaliste. Le mouvement révolutionnaire doit s’appuyer sur les désirs émanci pateurs pour construire un monde de jouissance.

Sources: Henri Lefebvre, Vers un romantisme révolutionnaire , Lignes, 2011 Patrick Marcolini, « L’Internationale

Sources:

Henri Lefebvre, Vers un romantisme révolutionnaire, Lignes, 2011 Patrick Marcolini, « L’Internationale situationniste et la querelle du romantisme révolutionnaire », Noesis n°11,

2007

Articles liés:

Le mouvement du 22 mars, entre théorie et pratique Marx penseur de l'anarchie selon Rubel La révolution des surréalistes Révo Cul dans la Chine Pop

Pour aller plus loin:

Remi Hess, Henri Lefebvre et la théorie des moments, Emission de radio Zones d'attraction du 15/05/2009

Le blog des communistes libertaires de Seine-Saint-Denis, La nécessité du communisme libertaire par la preuve: deux publications des éditions lignes, 23 décembre 2011

Henri Lefebvre (1901-1991), par Michel Trebich

Philippe Simay, "Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes", Métropoles n°4, 2008

Stuart Elden, "Certains naissent de façon posthume: la survie d'Henri Lefebvre", Marx au XXIème siècle

Remi Hess, "La méthode d'Henri Lefebvre", Futur antérieur n°8, 1991

Michael Löwy, "A propos du Agir avec Henri Lefebvre"

Remi Hess, "Henri Lefebvre, une pensée du possible. Théorie des moments et construction de la personnes"

Entretien avec Henri Lefebvre, vidéo INA

Insurrection des désirs dans l'Italie des années 1970

Insurrection des désirs dans l'Italie des années 1970 Marcello Tari retrace l’atmosphère de l’autonomie dans

Marcello Tari retrace l’atmosphère de l’autonomie dans l’Italie des années 1970. Loin de la grisaille léniniste des Brigades rouges, ce « réformisme armé » mâtiné de gauchisme mortifère, l’insurrection autonome apparaît comme une fête, nourrie par le désir, le plaisir, la passion.

Les « années de plombs » pour l’État apparaissent comme des années de jouissance pour le prolétariat. L’aventure du mouvement autonome, qui enfièvre l’Italie des années 1970, demeure méconnue. Les médias traitent cette histoire de révoltes et de luttes sur le registre judiciaire à travers les « affaires » Cesare Battisti ou Marina Petrella. Les milieux intellectuels s’intéressent davantage au gauchisme mondain de Toni Negri , ancien militant autonome qui chante les vertus du capitalisme new look. En revanche, peu d’études sérieuses se penchent sur l’effervescence de l’Autonomie italienne, sinon pour la réduire à un déchaînement de violence. L’ouvrage de Marcello Tari replonge dans l’ambiance du « Mouvement », à travers ses tracts et ses multiples journaux. L’Autonomie, loin de se réduire à patauger dans des flaques de sang, renvoie à un mouvement qui s’attache à passionner la vie pour transformer radicalement le monde. Les attaques contre le capital s’accompagnent d’une critique radicale de la vie quotidienne.

Radicalisation et élargissement des luttes ouvrières Depuis la fin des années 1960, la tension sociale

Radicalisation et élargissement des luttes ouvrières

Depuis la fin des années 1960, la tension sociale s’avive dans l’usine Fiat de Turin. Mais la collaboration des syndicats permet au patronat de contenir les désirs insurrectionnels. Dans ce contexte une révolte ouvrière devient une lutte sociale et politique contre la production et l’État. En 1969, une lutte majeure éclate à la Fiat avec une victoire qui démontre que les ouvriers peuvent former une puissance collective capable de déstabiliser le puissant patronat italien. En 1973, lorsque les ouvriers se rencontrent sans les bureaucrates syndicalistes, ils échangent leurs idées et leurs pratiques. Grève sauvage, sabotage, blocage de l’usine: de nouvelles formes de lutte émergent. Mais les ouvriers décident de bloquer non seulement leur usine, mais aussi toute la ville, pour s’approprier le territoire. Ce blocage total dure trois jours mais marque durablement les pratiques du mouvement ouvrier qui sort de l’usine pour occuper l’ensemble de l’espace urbain. Mais le blocage de la production renvoie également au refus du travail, pour vivre enfin pleinement. « Bloquer la production signifiait laisser libre cours aux flux du désir », résume Marcello Tari. Cantines illégales, squats, « marchés rouges »: de nouvelles pratiques, par la construction d’espaces autonomes et autogérés, se répandent depuis l’usine de Mirafiori de Turin pour embrasser l’ensemble du territoire métropolitain. En 1973, le président chilien Allende est assassiné. La peur d’un coup d’État fasciste devient plus concrète. Les dirigeants du Parti communiste italien (PCI) décident de se rapprocher de la Démocratie chrétienne (DC). Les autres communistes commencent à s’armer.

Idées et pratiques nouvelles

Le Mouvement se distingue des multiples groupuscules gauchistes, à la prose illisible, qui grouillent sur les vagues de contestation sociale. L’Autonomie comprend de multiples courants politiques avec toutes les variétés du marxisme et de l’anarchisme, mais aussi le luxembourgisme, le dadaïsme, et un marxisme libertaire influencé par les idées situationnistes ou conseillistes. Potere Operaïo concocte un étrange mélange de léninisme et de spontanéisme. Mais la volonté léniniste de construire un parti se dissout dans l’ampleur du Mouvement. L’Autonomie semble diverse et non réductible à une idéologie. Le refus de la délégation politique et du réformisme demeurent ses traits les plus saillants. Le désir de subversion et la réinvention quotidienne du communisme unissent les multiples subjectivités radicales qui composent ce mouvement.

Entre 1973 et 1975, des collectifs autonomes déclenchent des luttes dans les quartiers populaires romains à partir des problèmes liés au logement. Ses conflits semblent massifs avec 3000 logements occupés et 25 000 auto réductions qui concernent l’électricité, le gaz, l’eau, le téléphone. A Turin, des auto réductions s’organisent dans les transports en commun. A Milan des expropriations se déroulent dans les supermarchés. En 1974, des groupes tentent d’entrer gratuitement dans des concerts de rock. Ses diverses pratiques se répandent et traduisent le mot d’ordre issu des luttes ouvrières: de la revendication à l’appropriation. En mars 1973, à Bologne, l’Autonomie ouvrière organisée réunit les assemblés et comités ouvriers de différentes villes.

les assemblés et comités ouvriers de différentes villes. Nouveaux sujets révolutionnaires De 1974 à 1976, Milan

Nouveaux sujets révolutionnaires

De 1974 à 1976, Milan devient le lieu de convergences de multiples luttes et expériences autonomes. La contestation sociale s’étend au-delà du mouvement ouvrier et des usines de Turin. « Prenons la ville ! » devient le slogan de l’organisation Lotta Continua et de tout un mouvement. L’Autonomie forme alors « une constellation de collectifs, de revues, de comités, de singularités qui se reconnaissent dans ce paradigme de la subversion » selon Marcello Tari. Des actions directes sont organisées. Mais le mouvement autonome se distingue des groupes clandestins, comme les Brigades rouges, qui fétichisent la violence pour prendre le pouvoir et non pour le détruire. L’action violente doit exprimer le désir du mouvement et non être planifier par une avant-garde qui se vit comme une « délégation prolétarienne ». Les exploités, ouvriers mais aussi employés, critiquent l’assujettissement au travail, à l’image de la caissière obligée de sourire. Les chômeurs, les étudiants, les femmes et les minorités sexuelles, composent la « plèbe » selon l’expression de Foucault, et deviennent des nouveaux sujets révolutionnaires. Des journaux, comme Rosso, et autres revues permettent d’exprimer une subjectivité radicale, avec une critique de la culture, de l’intellectuel et toute forme de médiation. « La théorie de la révolution veut dire une pratique directe de la lutte de classes » affirme Mario Tronti. Les rues et les places deviennent des « territoires libérés » pour permettre une convergence des désirs. Le Mouvement transforme le quotidien en ouvrant des espaces de rencontres. « C’était un autre monde, oui, tout autre que les places désertifiées, plastifiées et hypersurveillées des métropoles européennes aujourd’hui » souligne Marcello Tari. Les lycéens s’opposent à « l’organisation capitaliste des études ». La « société de répression », contre les drogues et l’homosexualité, est critiquée y compris au sein des organisations politiques imprégnées par la morale sexuelle du gauchisme.

Jouir plutôt que travailler Le Mouvement porte la guerre sociale dans la vie quotidienne et

Jouir plutôt que travailler

Le Mouvement porte la guerre sociale dans la vie quotidienne et refuse la séparation entre le politique et le personnel. Les rapports humains, qui reposent sur des bases sexistes et classistes, sont attaqués. L’amour, l’amitié, la sexualité doivent devenir révolutionnaire. Cette perspective débouche vers des luttes de libération. Le refus du travail doit permettre « l’habitation d’un temps libéré, antiproductif et fortement érotisé » selon Marcello Tari et s’inscrit dans une critique, non seulement du capitalisme, mais aussi de la vie quotidienne. Le travail demeure perçu comme un rapport d’exploitation mais aussi comme une aliénation des individus. Face au capital, l’Autonomie riposte par la jouissance et le communisme comme « totalité de la libération ». « La pratique du bonheur est subversive lorsqu’elle se collectivise » affirme le journal A/traverso. Un article intitulé « De la lutte salariale à la nouvelle subjectivité ouvrière » analyse le passage de la « revendication des besoins » à « l’explosion des désirs ». L’affrontement investit la vie quotidienne. « On veut parler ici de la lutte contre le commandement, contre les chefs, contre la hiérarchie et en même temps, du refus ouvrier de la machine bureaucratique léniniste, quel que soit le groupe qui la propose » continue l’article. La libération des désirs s’attaque à toutes les formes d’autorité, de contrainte, de soumission. Le Mouvement se caractérise par sa diversité et se révèle sauvage et indomptable. L’Autonomie refuse toute forme d’unification ou de centralisation.

diversité et se révèle sauvage et indomptable. L’Autonomie refuse toute forme d’unification ou de centralisation.

Libération des désirs

L’autonomie féministe se distingue du féminisme légaliste. Les féministes autonomes s’attaquent au travail domestique pour remettre en cause l’ordre patriarcal et la famille. Des groupes d’« autoconscience » permettent aux femmes d’échanger leurs expériences, d’exprimer leurs désirs et de critiquer leurs conditionnements sociaux. Ce féminisme, à l’image de l’Autonomie, s’attaque à tous les dispositifs de pouvoir et aspire à balayer toutes les normes. « Les thèmes du corps, de la sexualité, de la psychanalyse, envahissent les collectifs d’usines, de quartiers, les dispensaires, de même que la théorie marxiste des besoins, rapportée à la matérialité de l’oppression sexuelle des femmes, et à la « critique de la survie affective » imprègne les deux groupes issus de collectif milanais de via Cherubini » observe Lea Melandri. L’autorité des petits chefs mâles du Mouvement se voit contestée et ridiculisée. Bifo et A/traverso distinguent un clivage entre une autonomie qui s’attache à une direction centralisée opposée à « l’autonomie comme capacité de vivre ses propres besoins, ses propres désirs, en dehors de toute logique de négociation avec le gouvernement ». Dans le sillage de l’autonomie féminisme émerge des mouvements homosexuels. Ils pratiquent également des groupes d’autoconscience. La lutte contre la répression sexuelle s’intensifie. Après le slogan « Prenons la ville », le nouveau mot d’ordre devient « Reprenons la vie » pour élaborer une pratique collective du bonheur. « Où que l’on aille à l’époque, il y avait des endroits, des rues, des maisons, des lieux où on pouvait faire de nouvelles rencontres, construire des langages, étreindre des corps, fabriquer des machines de guerre au-delà et à l’encontre de tout conventionnalisme » souligne Marcello Tari.

de tout conventionnalisme » souligne Marcello Tari. Passionner la vie Les jeunes prolétaires politisent la

Passionner la vie

Les jeunes prolétaires politisent la contre-culture. La revue Re Nudo organise des rassemblements musicaux et politiques. Des jeunes refusent de payer l’entrée des concerts et perturbent les représentations des pseudo- stars. Des lycées sont occupés pour contester l’autorité des professeurs. Des auto-réductions se pratiquent

dans les cinémas et les restaurants. A l’occasion d’occupations de places du centre ville des fêtes sont improvisées. « Nous ne préparons pas des festivals, nous créons des situations » affirme le journal Puzz dans une veine situationniste.

Le journal A/traverso et Radio Alice expriment l’esprit du Mouvement et insistent sur la réalisation des désirs. A/traverso estime que le groupe devient une alternative à la famille, au parti, et à toutes les organisations hiérarchisées. Mais le groupe ne doit pas se replier sur lui-même mais être lié à l’ensemble du Mouvement. Radio Alice s’attache à la destruction de l’ordre symbolique et linguistique pour permettre une multiplication des désirs. Dans le sillage du mouvement dada, la séparation entre l’art et la vie est abolie pour passionner le quotidien.

l’art et la vie est abolie pour passionner le quotidien. Luttes insurrectionnelles Le Mouvement de 77

Luttes insurrectionnelles

Le Mouvement de 77 apparaît comme l’apogée de l’Autonomie. Le contexte est différent de celui des grandes grèves ouvrières. Le capitalisme s’est restructuré et le secteur industriel décline. Mais les salariés du secteur des services, les travailleurs précaires, les chômeurs, les étudiants forment un prolétariat diffus. « Du travail pour tous, mais très peu et sans aucun effort » devient le slogan scandé par les manifestants, loin des revendications salariales traditionnelles.

Le gouvernement démocrate chrétien impose des mesures de rigueur. Une université est occupée par les étudiants après une agression fasciste. La contestation s‘amplifie, contaminée par l'esprit de l'Autonomie. « On respirait dans les cortèges un climat de fête et de guerre, d’érotisme et de créativité, qui avaient caractérisé l’irruption des différents mouvements autonomes de libération » décrit Marcello Tari. Le 5 février, toutes les facultés romaines sont occupées. Dans les universités, les étudiants sont rejoints par le jeune prolétariat: les Indiens métropolitains. Ils expriment une créativité joyeuse inspirée par les mouvements dada et surréaliste. Ils participent aux manifestations autonomes en criant des slogans comme « Orgasme libre ». Une inscription gigantesque barre la façade de l’université romaine: « L’imagination détruira le pouvoir et un éclat de rire vous enterrera ». Les interventions des petits bureaucrates qui respirent l’ennui militant sont perturbées, tout comme les cours. Mais le PCI, qui dirige la mairie de Rome, tente de déloger les occupants. Pourtant, le terrible service d’ordre du PCI fuit à l’assaut des autonomes. La police attaque l’université, mais les occupants parviennent à s’échapper. Selon Marcello Tari cet épisode révèle l’antagonisme, entre le PCI institutionnalisé et le mouvement des autonomies, « entre le socialisme des sacrifices et le communisme des désirs ».

Apogée et chute du mouvement Bologne devient l’épicentre du mou vement de 1977. Cette ville,

Apogée et chute du mouvement

Bologne devient l’épicentre du mou vement de 1977. Cette ville, administrée par le PCI, c oncilie communisme et consumérisme. Dans cette ville é tudiante, le mouvement privilégie la contre-cultu re, l’extranéité et les pratiques de réappropriation imm édiates comme les autoréductions. Mais, avec l e durcissement de la

répression, le Mouvement bologna is ne peut plus échapper à la confrontation directe violence des affrontements, les a utonomes sont soutenus par des personnes qui

Mouvement. « Ne pas séparer la

Bologne selon Marcello

Tari. « L’arme qu’utilise le mouvem ent est la plus terrible, celle de la transformation du quotidien » résume un

capital-État de la déstructuration d e la société » explique le succès du Mouvement à

subversion contre l’État de celle contre le quotidie n, la déstabilisation du

avec l’État. Malgré la ne participent pas au

collectif de Bologne. Le 12 mars, les barricades sont dé gagées et le PCI pense que le mouvement est term iné. Mais de nouveaux

cortèges sillonnent la ville. Une

lendemain, les chars occupent la vil le.

manifestants. Mais, le

émeute éclate dans une prison qui enferme des

partir du 12 mars, le

mouvement de contestation prend

capitale. Malgré des scènes de guér illa urbaine, avec des fusillades et des bâtiments ince ndiés, l’insurrection ne

fait aucun mort. Milan apparaît é galement comme un autre foyer de contestation.

Mais les petites villes

une ampleur nationale. Un défilé de plus de 100 00 0 personnes sillonne la

« Nous n’appartenons plus à votre civilisation ! » scandent les manifestants à Rome. A

semblent les plus actives. Dans le s ud de l’Italie, le mouvement autonome pallie l’absenc e d’État. Cependant, la

répression s’accentue. Des attaques et des explosions visent surtout des cibles symboliq ues. Mais aucune action

ne permet de bloquer durablemen t l’économie. Les premiers morts, dans un contexte

génèrent un délitement progressif

du mouvement. Acculés à l’illégalisme par l’État p olicier, les autonomes

de répression féroce,

peuvent difficilement rester liés aux luttes légales importantes, comme celle pour les tra nsports gratuits.

Pour vivre la révolte

Le livre de Marcello Tari ne se disti ngue pas par sa réflexion stratégique, notamment po ur expliquer l’échec du Mouvement. Mais son texte permet de décrire les débats et les luttes qui animent le co urant le plus radical et libertaire du mouvement révolution naire de l’Italie des années 1970.

1970 est utilisée par les autonomes français noy és dans l’activisme et

l’insurrectionalisme à grand spectac le, de type black block. Plutôt que la violence symb olique et minoritaire ou

les alternatives de pacotille, les gr ands mouvements de lutte se révèlent plus efficac es. L’appropriation des entreprises et le blocage des flux d e production permettent d’attaquer plus concrèteme nt le capital. Sébastien Schifres souligne les limites d'un m ouvement qui n'aspire pas à la réappropriation des m oyens de production et à une perspective de révolution soc iale. Surtout, le mouvement autonome ne touche qu e les franges précaires de la jeunesse et semble loin de con taminer l’ensemble de la société.

La référence à l’Italie des années

Mais, dans cette période de crise du capitalisme, l’Autonomie italienne dessine des perspectives émancipatrices malgré son échec. Une politique de la liberté et du désir alimente des luttes qui s’embrasent sur tous les fronts. Si les autonomes français réduisent le Mouvement à son insurrectionalisme mythifié, son originalité et sa puissance provient surtout de sa critique en actes du quotidien. Ce mouvement propage des pratiques de lutte et d’émancipation dans tous les aspects de la vie. Les sujets révolutionnaires se multiplient et l’expression libre des désirs attaque la logique du capital et du travail. L’Autonomie parvient à passionner la vie pour proclamer la fête et la jouissance.

Source: Marcello Tari, Autonomie ! Italie, les années 1970, La Fabrique, 2011

Pour aller plus loin:

Rencontre avec Marcello Tari à la librairie L'Harmattan de Lille

Sébastien Schifres, "Le mouvement autonome en Italie et en France", mémoire de master 2 de sociologie politique, septembre 2008

Rubrique "Opéraïsme et autonomie" sur le site de la revue Multitudes Textes de Franco berardi (Bifo) sur le site de la revue Multitudes

Emissions de radio et bibliographie sur le site mutins mutines:

"Des mouvements autonomes en Italie et ailleurs

", 28 novembre 2007

"Retour sur l'Italie 70", 28 mars 2008

Luttes urbaines en Italie 1950-1980, sur le site Laboratoire urbanisme insurrectionnel Italie: luttes urbaines 1968-1974, sur le site Laboratoire urbanisme insurrectionnel Italie: luttes urbaines 1976-1978, sur le site Laboratoire urbanisme insurrectionnel

La revue Temps Critiques a publié plusieurs textes de réflexion sur l'extrême gauche italienne des années 1970 et sur l'influence qu'exerce ce mouvement sur les révolutionnaires d'aujourd'hui:

"Passé, présent, devenir. Des luttes italiennes des années 1970 aux extraditions d'aujourd'hui: un état

d'exception

permanent",

 

octobre

 

2002

G.Zavier, J.Wajnsztejn, "L'insurrectionnalisme qui vient", octobre 2010

 

Temps

critiques n°15,

"Réflexions

sur

Tiqqun",

janvier

2010

J.Wajnsztejn, "Lutte armée et révolution. Nouvelle réponse à Coleman", avril 2011

Brochures infokiosques sur la mouvance autonome, avec de nombreux textes sur le contexte de l'Italie des années 1970

Témoignages sur la lutte armée en Italie

Témoignages sur la lutte armée en Italie Contrairement aux gauchistes français, les révolutionnaires italiens

Contrairement aux gauchistes français, les révolutionnaires italiens s’attachent à faire vivre la mémoire des luttes des années 1970.

Les romans de Cesare Battisti replongent ses lecteurs dans l'ambiance des mouvements révolutionnaires dans l'Italie des années 1970. Cette expérience de luttes et de révoltes fait l'objet d'une criminalisation. Pourtant, des militants autonomes s'attachent à décrire leurs expériences pour transmettre la mémoire des mouvements contestataires et raviver l'espérance révolutionnaire.

contestataires et raviver l'espérance révolutionnaire. Cesare Battisti, révolutionnaire et romancier De nombreux

Cesare Battisti, révolutionnaire et romancier

De nombreux témoignages évoquent les mouvements révolutionnaires dans l’Italie des années 1970. « Pourtant, l’aspect existentiel parfois tragique, mais aussi joyeux, sinon délirant de cette expérience est demeuré presque toujours absent de l’abondante production sur le sujet » souligne Valerio Evangelisti dans sa préface de Dernières cartouches. Les romans de Cesare Battisti permettent de décrire le quotidien des partisans de la lutte armée et de restituer la passion qui anime les jeunes révolutionnaires. Cesare Battisti participe à la contestation étudiante en 1968 avant d’être condamné pour braquage en 1974. Il adhère au groupuscule des Prolétaires armés pour le communisme (PAC) en 1976 et participe pleinement au mouvement autonome. Il adhère brièvement à une organisation révolutionnaire, Lotta Continua, qui fait clairement le choix de la lutte armée malgré sa dimension minoritaire et clandestine. Les militants de Lotta Continua semblent plus léninistes, et donc moins libertaires, que les autonomes. Mais, ils n’en demeurent pas moins contaminés par l’esprit, le dynamisme et la vitalité qui anime le « Mouvement ». Surtout, Cesare Battisti rejoint rapidement le groupe des Prolétaires armés pour le communisme. Malgré son culte de la violence minoritaire, cette petite organisation se rapproche des pratiques du mouvement autonome. Cesare Battisti écrit en exil. Il est condamné par la justice italienne pour ses activités politiques dans les années 1970. Mais il semble probable que ses écrits lui attirent encore davantage les foudres de la justice et des États qui n’aiment pas ceux qui continuent d’attiser la flamme révolutionnaire contre le conformisme marchand.

Raviver l'atmosphère d'une contestation

Dans un roman inspiré de sa propre vie, intitulé Dernières cartouches, Cesare Battisti décrit le parcours de Claudio. Ce jeune délinquant, éduqué dans la tradition communiste, rejoint l’organisation Lotta Continua à sa sortie de prison. « A la différence des Jeunesses communistes, on parlait d’insurrection, du Che, de musique et d’un tas d’autres choses. Sans compter qu’on pouvait fumer des pétards en compagnie de filles pas trop

bégueules » décrit Cesare Battisti. Le narrateur, en cavale, découvre le milieu révolutionnaire de Milan. Il se rend à un Centre social autogéré. Il décrit « un édifice barbouillé de graffitis et recouvert d’une gigantesque banderole rouge qui annonçait en lettres bancales et d’un ton menaçant: « Nous voulons tout, tout de suite » ».

A Milan le narrateur rencontre Max, un autonome plutôt libertaire. Il découvre l’agitation révolutionnaire et

passe de la petite délinquance à la lutte armée. « Entre les Autonomes et les types comme moi, il n’y avait pas une grande différence: ils portaient des passe-montagnes, agitaient poings et revolvers et ils n’y avaient pas de saints parmi eux. Une véritable armée de voyous qui avaient mis à feu et à sang la moitié de l’Italie sans que personne n’y comprenne quoi que ce soit. Et puis, ce qui me plaisait dans l’Autonomie, c’étaient les filles. Si elles se déchaînaient au lit comme elles le faisaient dans la rue, tous les risques étaient bons à prendre » commente le narrateur. Il s’immerge dans la contre-culture de l’autonomie à Milan. Librairies, disquaires, expositions et même un « séminaire sur la théorie des valeurs » lui deviennent familiers. En revanche, il ne saisit pas immédiatement l’importance des enjeux qui traversent les assemblées générales avec la confrontation de différents courants politiques. « Les nuances politiques je les découvrirai par la suite, comme l’histoire de la fin qui ne justifie pas les moyens » explique le narrateur. Claudio s’immerge dans le mouvement autonome et sa révolte devient révolutionnaire. « J’appris avec eux que notre objectif, celui du mouvement autonome dans toute sa diversité, n’était pas de conquérir le pouvoir mais d’abattre celui d’un pays qui n’avait encore jamais connu de véritable démocratie. Nous vivions une époque créative où l’on découvrait, par exemple, la libération des corps, l’ironie, la transgression, la communication libre. Le nouveau sujet révolutionnaire, c’était nous » résume le narrateur. Il insiste également sur l’importance de la théorie et de la lecture, de livres, de tracts, de journaux et de divers documents. « Un jour on est deux, un autre vingt; Et parfois on se retrouve à cent mille » décrit Stefano, militant autonome, pour évoquer l’importance fluctuante de son groupe.

pour évoquer l’importance fluctuante de son groupe. La répression et la mémoire En dehors des activités

La répression et la mémoire

En dehors des activités politiques, ponctuées par quelques braquages, le récit de Battisti évoque les relations humaines, l’amour et l’amitié dans un climat de libération sexuelle. Mais cette période se caractérise également par une grande violence. Des assassinats et des attentats se banalisent. La répression de l’État se durcit progressivement. « A partir de ce jour-là, tout fut permis: perquisitions sauvages arrestations sommaires, tortures, exécutions. Des centaines de militants pourchassés abandonnèrent travail, famille, maison » décrit l’auteur. Ceux qui font le choix de la clandestinité s’isolent progressivement du reste de la population, y compris des autres militants révolutionnaires. Le mouvement révolutionnaire de l'Italie des années 1970, avec sa créativité et sa radicalité, s’effondre progressivement. Avec le durcissement de la répression, les groupes révolutionnaires s’organisent ensuite en prison. Les réunions interminables et les assemblées générales se prolongent dans l’univers carcéral, sous l’étonnement des gardiens.

Le récit de Battisti « a la particularité de retenir de l’atmosphère des années soixante-dix l’aspect humain, existentiel, parfois délirant, farfelu voire joyeux » selon Martine Bovo-Romoeuf. Selon, cette universitaire, le

romancier décrit un personnage emportée par un contexte de luttes. Il n’est pas coupable d’actes illégaux, mais victime d’une époque. Battisti brosse des personnages d’anciens révolutionnaires fugitifs et désillusionnés. Mais

la question de la fidélité à une jeunesse de révolte traverse ses récits.

Pourtant, malgré son dernier livre, Ma cavale préfacé ridiculement par Bernard Henri Lévy, Battisti n’adopte pas dans ses romans le ton du repenti nihiliste et revenu de tout. Au contraire, les maoïstes français, avec le roman de gare Tigre de papier du méprisable Olivier Rolin, ne cessent de faire la morale sur les dérives de la lutte armée et, surtout, de l’espérance révolutionnaire.

armée et, surtout, de l’espérance révolutionnaire. Un héritage à faire vivre Deux militants italiens, Pietro

Un héritage à faire vivre Deux militants italiens, Pietro et Bella, décrivent leurs expériences de lutte dans une émission de radio. Dans l’Italie des années 1960, le prolétariat affirme son désir de rupture face à la bourgeoisie. De nombreuses grèves éclatent dans un contexte de prospérité capitaliste. Des jeunes italiens du sud migrent vers les zones industrielles du nord. Le Parti communiste italien (PCI) se rapproche des institutions et n’attire plus les jeunes ouvriers qui ont une conscience de classe. Le gouvernement est dirigé par la démocratie chrétienne. Les grèves spontanées s’accompagnent d’actions plus radicales comme le sabotage et l’occupation. Dans les facultés, des mouvements de contestation émergent également. Le changement ne passe pas par les élections, surtout lorsqu’elles reconduisent le même parti au gouvernement, mais par la lutte. Le PCI participe pourtant aux élections en espérant influencer les institutions. Des liaisons se construisent entre les comités d’usine et les mouvements étudiants. La répression d’État assassine des manifestants, ce qui alimente la radicalisation d’un mouvement plutôt pacifiste et non violent. Les actions diverses s’organisent et se multiplient. Les squats doivent permettre d’impulser des luttes et non de former des ghettos de gauchistes repliés sur eux-mêmes. Des pratiques d’expropriation se répandent, notamment dans les grands magasins. Ses actions doivent permettre de diffuser des pratiques de rupture avec le capital. L’identité de classe et la fierté ouvrière s’affirment et expliquent ce contexte de conflit social. Mais, lorsque la bourgeoisie reprend le dessus, son idéologie vise à détruire la contre-culture ouvrière. Malgré l’institutionnalisation des syndicats et du PCI, une culture marxiste demeure forte et s’accompagne d’une lutte des classes. Le débat politique se révèle alors particulièrement passionnant et explique les divergences entre les différents groupes. Ce dynamisme s’explique par la vitalité du marxisme critique, en rupture avec l’orthodoxie marxiste-leniniste ou trotskyste. Ses témoignages brisent surtout le discours sur les « années de plombs » qui décrivent une ultra violence développée par des groupes clandestins. Au contraire, la violence reste diffuse et s’inscrit dans une lutte politique qui irrigue l’ensemble de la société. L’insurrection doit provenir d’un mouvement de masse et non de minorités gauchistes, comme les Brigades Rouges qui s’apparentent à une organisation d’État. Pietro et Bella reviennent sur la période contemporaine. Les luttes actuelles devraient s’inspirer du bouillonnement de l’autonomie italienne avec ses pratiques originales. La réflexion politique semble aujourd’hui très faible, tout comme le désir de créer une autre société. Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et les gauchistes préfèrent s’opposer à une réforme en particulier et apparaissent comme l’extrême gauche du système capitaliste. Les luttes comme celles des salariés de Continental restent partielles et limitées. La transmission du désir de révolution se révèle trop faible. Il ne s’agit pas de s’opposer, de résister, de s’indigner mais aussi d’affirmer le projet d’une autre société.

Article lié:

Insurrection des désirs dans l'Italie des années 1970

Pour aller plus loin:

Cesare Battisti, Dernières Cartouches Au fond près du radiateur, émission sur "La lutte armée italienne", sur la radio Fréquence Paris Plurielle Martine Bovo-Romoeuf, "Cesare Battisti: roman noir et mémoires de la désillusion politique" Dossier Cesare Battisti

Lutter et vivre dans l'autonomie italienne

Lutter et vivre dans l'autonomie italienne Paolo Pozzi participe activement au mouvement autonome de l’Italie des

Paolo Pozzi participe activement au mouvement autonome de l’Italie des années 1970. Il décrit l’intensification des débats, de la lutte, de la vie.

Le témoignage de Paolo Pozzi permet de revivre l’ambiance enfiévrée de l’Autonomie italienne des années 1970. L’auteur participe au groupe-journal Rosso, qui incarne assez bien l’esprit libertaire du Mouvement. Ce texte est rédigé en prison, ce qui influence son contenu. La relation du narrateur avec Arianna devient le fil conducteur du livre. « En taule, on se rappelle tout ce qui touche à l’amour, parce qu’ils te l’enlèvent complètement, alors les souvenirs reviennent en force », confie Paolo Pozzi. Mais le livre est émaillé de diverses scènes pour retranscrire l’intensité de la vie qui traverse le mouvement autonome. De nombreux dialogues permettent de revivre les multiples débats qui agitent l’Autonomie sur les syndicats, la violence révolutionnaire ou la vie quotidienne.

la violence révolutionnaire ou la vie quotidienne. Les luttes sociales Le récit s’ouvre par un dialogue

Les luttes sociales

Le récit s’ouvre par un dialogue pour décrire une manif à Rome. Les autonomes semblent majoritaires dans le cortège. Ils pillent une armurerie et attaquent une caserne de carabiniers. Les militants de Lotta Continua, un

groupe qui brandit pourtant la discipline bolchevique dans son journal, participent joyeusement aux émeutes urbaines. Les conflits sociaux existent aussi dans les entreprises. Paolo Pozzi reproduit la discussion d’ouvriers qui organisent une grève sauvage. Les syndicats privilégient la négociation mais doivent suivre les ouvriers en lutte pour ne pas perdre la face. Les travailleurs veulent ensuite sortir de l’usine pour faire une action de péage gratuit. Ils lèvent les barrières et les automobilistes alimentent la caisse de grève. Paolo Pozzi retranscrit un débat sur les syndicats. Lotta Continua estime que les syndicats sont un outil dont les ouvriers doivent se saisir. En revanche, les autonomes considèrent que les syndicats ne sont que des appareils bureaucratiques. Les ouvriers syndiqués deviennent des bureaucrates ou déchirent leur carte. Transports en commun, gaz, électricité, téléphone, loyers: les auto réductions se répandent. Les pillages de magasins sont revendiqués comme des appropriations.

de magasins sont revendiqués comme des appropriations. La libération amoureuse et sexuelle Le féminisme et

La libération amoureuse et sexuelle

Le féminisme et l’amour libre rythment le quotidien de l’Autonomie. Les militants n’échappent pourtant pas à la frustration et à la jalousie. « Les femmes veulent baiser avec qui ça leur chante, elles nous racontent même que c’est bon pour l’émancipation », regrette un autonome qui ressent de la jalousie. Mais des espaces s’ouvrent à la critique de la vie quotidienne, comme les groupes d’auto-conscience. « C’est une période magnifique pour les aventures fugaces et les histoires de cul » résume Paolo Pozzi. Des espaces de rencontre sont également créés pour passionner la vie. La Manufacture abrite une compagnie de théâtre, une crèche autogérée et différents bureaux dans lesquels se déroulent de multiples réunions. « Dans l’univers fantastique de la Manufacture, la vie t’emporte sans même faire un effort », avec l’organisation de fêtes et de concerts. Mais, malgré la lutte contre la répression sexuelle et la généralisation de l’amour libre, la misère affective perdure. Le narrateur peut faire l’amour avec toutes les femmes qu’il côtoie sauf avec celle qu’il aime réellement. La jalousie et la frustration, mais aussi la déception amoureuse, perdurent malgré le désir de libération sexuelle. Le récit laisse donc place au doute et à la fragilité des sentiments humains. Le narrateur semble traversé par une tension entre la relation amoureuse et le désir de révolution sexuelle. Son histoire avec Arianna, véritable fil conducteur du récit, met aux prises la théorie avec la réalité des sentiments humains. Arianna affirme son indépendance et sa liberté sexuelle, ce qui fait souffrir le narrateur qui désire devenir son amant puis passer davantage de temps avec elle. Ce récit semble critiquer la libération sexuelle mais peut aussi souligner les limites d’une révolution partielle qui reste dans le cadre d’une société capitaliste et patriarcale. La révolution sexuelle ne doit pas uniquement concerner la tendance la plus libertaire du mouvement autonome mais déferler sur l’ensemble de la société. Toutefois, les autonomes expérimentent et inventent de nouvelles relations humaines, amoureuses et sexuelles.

La violence révolutionnaire Un climat de violence, ponctué par des vols et des braquages, irrigue

La violence révolutionnaire

Un climat de violence, ponctué par des vols et des braquages, irrigue l’Autonomie. Lorsqu’un militant de Lotta Continua meurt au cours d’une manifestation, les autonomes préfèrent répondre par une manifestation armée. Mais cette violence se révèle plus symbolique que politique. Les manifestants sont conscients des limites à ne pas franchir pour éviter un bain de sang. Ils refusent de tirer directement sur les forces de police et préfèrent canarder les vitrines. Mais la violence révolutionnaire provoque également des débats lorsqu’elle commence à remplacer la politique. Les actions d’avant-garde minoritaires ne sont pas considérées comme une finalité. « Là il faut qu’on décide quelles sont les priorités. C’est l’un ou l’autre. Plus on tire et moins on réussit à faire de la politique » estime un autonome. Le groupe de Rosso se distingue des organisations politiques par son rejet de la violence minoritaire, qui ne peut pas être réappropriée par tous. Les autonomes développent une critique libertaire de la violence lorsqu’elle devient l’initiative d’une petite avant-garde gauchiste. Mais le groupe Rosso défend la violence révolutionnaire lorsqu’elle émane directement du prolétariat, pour détruire les institutions qui l’opprime, ou simplement au cours des grandes manifestations. Le mouvement autonome se distingue radicalement des Brigades Rouges sur la question de la violence. « Nous, nous ne sommes pas contre la violence, mais nous sommes contre le terrorisme. En particulier contre cette logique de pilleur du parti armé qui intervient dans les luttes des autres pour faire justice au nom de n’importe qui» analyse un autonome qui intervient dans radio Black Out. Mais avec une répression d’État qui criminalise la moindre distribution de tracts, les partisans de la clandestinité et de la lutte armée se multiplient. Pourtant, au congrès de Bologne, qui réunit les différentes tendances de l’Autonomie, des divergences éclatent au sujet de la violence. Mais un énorme cortège de révolutionnaires et d’autonomes sillonne la ville de Bologne. Pourtant, ce n’est que le chant du cygne d’un mouvement qui n’a plus d’objectif commun. Le Mouvement se désagrège en de multiples bandes qui se rapprochent davantage de la banale criminalité pour s’éloigner de la politique. Les braquages se multiplient mais ne servent plus à financer la lutte pour seulement à enrichir ceux qui les organisent.

La diversité des luttes Paolo Pozzi et le journal Rosso s’attachent à la multiplicité des

La diversité des luttes

Paolo Pozzi et le journal Rosso s’attachent à la multiplicité des sujets révolutionnaires et insistent sur la libération des désirs. Le journal Rosso, en plus du féminisme et des drogues, ouvre également ses colonnes aux homosexuels. D’autres mouvements, comme Potere Operaïo, se consacrent exclusivement à la vente de journaux à la sortie des usines. Pour eux la classe ouvrière demeure l’unique sujet révolutionnaire. « Ils disent qu’on ne pense qu’à la défonce et au cul, vu que le journal ne fait pas mystère de l’usage des drogues légères et de la défense de tous les mouvements de libération, en particulier ceux des femmes et des homosexuels » souligne le narrateur. Mais le groupe de Rosso ne délaisse pas les luttes ouvrières et s’attache à coordonner l’Assemblée autonome avec le collectif ouvrier. Mais ses deux cultures militantes qui cohabitent sont pourtant différentes. Le narrateur compare le militant de Pot Op à un curé de campagne qui prêche la bonne parole révolutionnaire, souvent incompréhensible, à ses ouailles ouvrières. Les autonomes insistent sur le plaisir dans les luttes sociales comme dans la vie quotidienne. Le groupe Rosso participe à des actions et à des manifestations pour soutenir les ouvriers en lutte. Les différents groupes de l’autonomie parviennent à se coordonner, malgré leurs différences, lorsqu’il s’agit d’organiser des mobilisations sociales en dehors des syndicats. Pourtant, la période n’est plus aux grandes luttes ouvrières de 1969, incarnées par la Fiat. Mais des grèves éclatent contre des licenciements. Surtout, le prolétariat se recompose avec de nombreuses luttes de travailleurs précaires et de chômeurs.

Le beau témoignage de Paolo Pozzi doit être pris avec des précautions. L’Autonomie semble idéalisée. Ses années de jeunesse et de liberté contrastent avec la période d’enfermement carcéral qui caractérise le contexte de l’écriture de ce texte. Pourtant, ce livre décrit une atmosphère de bouillonnement politique. Le point de vue des autonomes est mis en relief par la présentation des autres groupes politiques. Placer le désir et la jouissance au centre de la vie distingue radicalement les autonomes des autres groupes politiques. L’aliénation capitaliste colonise toutes les sphères de l’existence. Dès lors, même le personnel devient politique. Cette critique radicale de la vie quotidienne mérite d’être réactualisé, surtout lorsque les « autonomes » contemporains se cantonnent à un insurrectionalisme bien terne. Le projet de libération des désirs semble clairement abandonné par les révolutionnaires contemporains. Mais le texte de Paolo Pozzi n’élude pas les doutes sur les limites de l’amour libre imposé comme un simple mode de vie. Toutefois, il ne fait que confirmer la nécessité de réinventer l’amour pour lutter contre la misère sexuelle et affective, afin de vivre pleinement.

Source: Paolo Pozzi, Insurrection 1977, Nautilus, 2010

Articles liés:

Insurrections des désirs dans l'Italie des années 1970 Témoignages sur la lutte armée en Italie