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DE GALLA PLACIDIA À AMALASONTHE, DES FEMMES DANS LA DIPLOMATIE ROMANO-BARBARE EN OCCIDENT?

Audrey Becker-Piriou

P.U.F. | Revue historique

2008/3 - n° 647 pages 507 à 543

ISSN 0035-3264

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-historique-2008-3-page-507.htm

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Pour citer cet article :

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Becker-Piriou Audrey, « De Galla Placidia à Amalasonthe, des femmes dans la diplomatie romano-barbare en

Occident? »,

Revue historique, 2008/3 n° 647, p. 507-543. DOI : 10.3917/rhis.083.0507

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De Galla Placidia à Amalasonthe, des femmes dans la diplomatie romano-barbare en Occident?*

Audrey BECKER-PIRIOU

Quelle place pour les femmes dans la diplomatie du V e et du début du VI e siècle en Occident dans un monde romano-barbare 1 ? Si cette interrogation ne devait renvoyer qu’au rôle de la femme en tant que diplomate ou ambassadeur, c’est-à-dire une personne représentant une entité politique et chargée d’une mission auprès d’une autre entité politique, la question serait vite réglée car c’est un cas de figure que les sources ne mentionnent jamais. Être ambassa- deur est à cette époque affaire d’hommes avec, en particulier, l’ap- parition des premières « proto-carrières » diplomatiques 2 . Mais cela

* Je tenais à remercier M. Alain Chauvot et M. Stéphane Benoist pour leurs précieux conseils. 1. L’aire géographique prise en compte dans cette étude est le territoire de l’Empire romain d’Occident. Il est cependant certain que la question de la place des femmes dans la diplomatie de l’Empire romain d’Orient devra à terme venir compléter cette première approche. On peut néan- moins d’ores et déjà citer sur la question du rapport au pouvoir impérial des femmes de la dynastie théodosienne l’ouvrage de Kenneth Holum, Theodosian Empresses, Women and Imperial Domi- nion in Antiquity, Berkeley, Los Angeles, Londres, 1982. 2. C’est par exemple le cas de Censorius envoyé auprès d’Hermericus en 433 (Hydace, Chron., 98) puis en 438 (Hydace, Chron., 111 ; 121), de Fronto envoyé auprès de Rechiarus en 452 (Hydace, Chron., 155) et 455 (Hydace, Chron., 170), d’Anatolius envoyé auprès d’Attila en 441 (Marcell., Chron., a. 441, 1), en 443 (Priscus, frg., 5) et en 450 (Priscus, frg., 13-14), d’Avitus envoyé auprès des rois wisigoths en 439 (Sidon., Carm., VII, 295-311), en 451 (Sidon., Carm., VII, 339- 343) et en 455 (Sidon., Carm., VII, 399-439), d’Eslas ou d’Orestes envoyés auprès de Théodose II en 434 (Priscus, frg., 1), en 449 (Priscus, frg., 7) et en 450 (Priscus, frg., 12). Il faut souligner que ce qui apparaît comme un mouvement relativement neuf dans l’Empire romain d’Occident, est déjà en marche dans l’Empire romain d’Orient depuis plus longtemps. Ainsi, Dionysius est-il par exemple allé à au moins trois reprises en ambassade auprès de Gobaze, le roi des Lazes entre 456

Revue historique, CCCX/3

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Audrey Becker-Piriou

ne signifie pas pour autant que les femmes n’avaient aucun rôle diplomatique. En effet, dès l’Antiquité, l’activité diplomatique étant tout à la fois négociation et jeu d’influence, il arrive que des femmes y trouvent une place. Et si l’ambassadeur devient le pivot des rela- tions diplomatiques, il n’en reste pas moins que la réussite de sa mission dépend, dans une large mesure, de sa capacité à construire, organiser et mobiliser des réseaux personnels officiels ou officieux, faisant intervenir des canaux de communication informelle, fluc- tuant en fonction des enjeux, des moments et de ses interlocuteurs 3 . Des femmes s’inscrivent dans ces réseaux en tant que souveraines, épouses, mères ou filles de souverain dans le cadre historique parti- culier du V e siècle où la présence subie par les Romains des barbares sur le territoire de l’Empire modifie considérablement les rapports de forces politiques et diplomatiques 4 . Certes les confrontations diplomatiques en Occident entre Romains et barbares ne sont pas une nouveauté au V e siècle. En revanche, l’originalité de ces confrontations tient, entre autres, dans la construction d’un équi- libre diplomatique pluripolaire plus ou moins stable avec l’émer- gence de nouveaux centres de pouvoir en Occident, Toulouse ou encore Carthage, en plus des deux capitales impériales 5 . Parallèle- ment, le rapport entre guerre et diplomatie tend à s’inverser. Dans la première moitié du siècle, les relations diplomatiques ne sont que la conséquence de l’activité militaire et n’ont pour ainsi dire aucune réalité indépendante de la guerre à laquelle elles sont totalement subordonnées. Cela va rester vrai tant que l’Empire romain maîtrise militairement la situation en particulier grâce aux victoires d’Aetius.

et 466 (Priscus, frg., 26 ; 34 ; Marcell., Chron., 465) ; Eusebius s’est lui rendu à deux reprises auprès du roi perse Perozes (Procope, BP, I, 3, 8). Rufinus était quant à lui l’envoyé attitré des empereurs d’Orient auprès du Perse Cavades (Josh. Styl., 50 ; Procope, BP, I, 11, 24 ; I, 13, 11 ; I, 16, 1-9 ; I, 21, 1-4).

3. Audrey Becker-Piriou, Modalités des relations diplomatiques romano-barbares en Occident au V e siècle

(416-497), thèse de doctorat, sous la dir. d’Alain Chauvot, Université Marc-Bloch, Strasbourg II, 2006, p. 285-385.

4. À partir du traité conclu en 416 avec les Wisigoths, la situation politique se modifie en

effet car il ne s’agit pas, contrairement à ce qui s’était régulièrement passé jusque-là, d’une arrivée de barbares voulue, organisée ou au moins maîtrisée par l’Empire, mais au contraire totalement subie. Sur la notion de maîtrise du territoire de l’Empire par les Romains, cf. Yves Modéran, L’établissement de barbares sur le territoire romain à l’époque impériale, dans Claudia Moatti (sous la dir.), La mobilité des personnes en Méditerranée de l’Antiquité à l’Époque moderne : procédures de contrôle et documents d’identification, Paris, 2004, p. 337-397, particulièrement p. 338 qui souligne que le moment où l’Empire romain a perdu la maîtrise de son territoire est variable selon les régions. Ainsi, en Orient, la révolte d’Alaric en 395 précède-t-elle d’une quinzaine d’années ce tournant

par rapport à l’Occident.

5. Pour l’histoire événementielle politique du V e siècle, cf. Émilienne Demougeot, La formation

de l’Europe et les invasions barbares, 2 vol., Paris, 1973 ; Peter Heather, Goths and Romans (332-489), Oxford, 1991 ; Arnold Hugh Martin Jones, The Later Roman Empire (284-602), Oxford, 1964 ; Ernst Stein, Histoire du Bas-Empire, de l’État romain à l’État byzantin (284-476), Bruxelles, 1959.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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Mais l’équilibre pluripolaire qui s’installe dans la seconde moitié du V e siècle autour d’alliances diplomatiques extrêmement fragiles, les intérêts des uns et des autres ne coïncidant que ponctuellement, fait de la diplomatie une arme redoutable qui s’émancipe peu à peu de l’activité militaire 6 . C’est dans ce contexte très particulier que la question de la place des femmes mérite d’être posée : alors que des réseaux diploma- tiques commencent à s’ébaucher, elles sont à la fois un moyen et un enjeu diplomatique, en particulier dans les questions matrimoniales, car elles assurent la transmission de la filiation 7 . Par ailleurs, cer- taines prennent également une part active dans la diplomatie, qu’il s’agisse de jouer un rôle auprès de leur mari, de leur fils, voire de leur père, ou, au contraire, de s’opposer à eux pour sauvegarder leur influence ou plus simplement pour survivre.

DES FEMMES « MOYENS » DE LA DIPLOMATIE DANS LES UNIONS MIXTES 8

Le premier cas à considérer est le mariage d’Athaulf avec Galla Placidia. Après l’avoir capturée et emmenée comme otage en 410 à Rome, il se marie avec elle dans des formes semble-t-il légales d’un

6. Sur cette question, Audrey Becker-Piriou, Modalités des relations diplomatiques romano-barbares

en Occident de 416 à 497, op. cit., n. 3, p. 175-214.

7. La question du rôle et de la place des femmes dans l’activité diplomatique a été abordée

dans un certain nombre de travaux. Cependant, ce sont des problématiques qui, jusqu’à aujour- d’hui, ont essentiellement été envisagées en Histoire moderne et contemporaine, plus rarement en Histoire médiévale ou pour l’Antiquité tardive. On peut ainsi citer le colloque organisé les 7 et 8 mars 2003 par l’Université de Paris XII sur un thème plus large mais recouvrant la question diplomatique : « Princesses et pouvoir politique », ou plus récemment le séminaire de recherche et d’études doctorales en Histoire de la diplomatie et des relations internationales organisé par Lucien Bély et Géraud Poumarède à l’Université de Paris IV - Sorbonne sur le thème : « Les femmes dans la diplomatie, diplomatie de femmes », en 2006-2007. Concernant la période médié- vale, il faut signaler la thèse de Sylvie Joye, La femme ravie. Le mariage par rapt dans les sociétés occiden-

tales du Haut Moyen Âge (VI e -X e siècle), Lille III, Padoue, mars 2006. Enfin, parmi les publications :

Nira Pancer, Sans peur et sans vergogne. De l’honneur et des femmes aux premiers temps mérovingiens, Paris, 2001 ; Le règlement des conflits au Moyen Âge. Actes du Congrès des médiévistes de la SHMESP, Paris, 2001, et plus particulièrement l’article de Nicolas Offenstadt, Les femmes et la paix à la fin du Moyen Âge : genre, discours, rites, p. 317-333.

8. Tous les exemples d’unions mixtes à visée diplomatique trouvés dans les sources renvoient

à des mariages entre des rois barbares et des femmes de la famille impériale. Avant le V e siècle, les

sources ne rapportent qu’un seul exemple de roi barbare qui se soit marié avec une aristocrate romaine : il s’agit du roi d’Arménie Arsacès III qui s’est marié avec Olympias, fille d’Ablablius, préfet du prétoire de Constantin au milieu du IV e siècle. Mais Olympias ne fait pas partie de la famille impériale. Cf. Amm., XX, 11, 3 ; Athanasius, Hist. Arianorum, 69.

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point de vue wisigoth en 411 à Forli, puis romain en 414 à Nar- bonne 9 . Bien qu’Honorius n’ait jamais donné son consentement (à plusieurs reprises avant ce mariage, il demande à Athaulf de relâ- cher sa sœur pour qu’elle puisse épouser Constance 10 ), aucune voix ne s’est élevée contre ce mariage ou n’a condamné Athaulf pour cela. Jordanès donne probablement l’explication à cette absence de condamnation : l’empereur n’était tout simplement pas militaire- ment en mesure de s’y opposer.

« Il dépouilla l’Italie non seulement de ses richesses privées mais, bien plus, de ses biens publics, sans que l’empereur Honorius fût en mesure de s’y opposer. Quant à la sœur de ce dernier, Placidia, fille que Théodose avait eue avec sa seconde épouse, il l’emmena de Rome comme captive. Néanmoins, celle-ci, par sa noble naissance, sa beauté physique et sa chaste pureté, attira son regard, et à Forum Iulii, ville d’Émilie, il se lia légalement à elle par le mariage. De la sorte, les nations, lorsqu’elles apprenaient cette alliance, à l’idée que l’Empire avait été uni aux Goths, étaient plus sûrement terrifiées. » 11

Ce mariage était surtout vécu comme une garantie, pour un temps au moins, de paix avec les Goths 12 . Parallèlement, pour Athaulf, cette union dont il était le véritable instigateur lui permet- tait d’espérer pour les enfants à venir une double légitimité :

gothique, bien sûr, mais surtout romaine par l’intermédiaire de leur mère qui est alors, par le biais de ses futurs enfants, le vecteur

9. Olympiodore, frg., 24 : DOtiAdaoAlfÅ spoudR kaa ¤poqPkh Kandidiano¢ t prqV PlakidBan suntelebtai g0moV · mQn t Iannou0rioV CneistPkei, Cpa dA tRV pplewV N0rðwnoV, Cn ockBÄ IggenBou tinqV pr°tou t²n Cn tÌ pplei . « Sur le conseil de Candidianus, Athaulf épousa Placidia au début du mois de janvier dans la ville de Narbonne, dans la maison d’Ingenuus, un des citoyens importants de la ville » ; Hydace, Chron., 57 : Ataulfus apud Narbonam Placidiam duxit uxorem : in quo profetia Dani-

helis putatur inpleta, ut ait filiam Regis austri sociandam regi aquilonis, nullo tamen eius ex ea semine subsistente. « Athaulf à Narbonne épousa Placidia ; ainsi se réalisa, pense-t-on, la prophétie de Daniel qui dit :

la fille du roi du Midi s’unira au roi du Nord, sans qu’il subsiste, cependant, de descendance de cette souche » ; cf. également Philos., HE, XII, 4 ; Prosper, Chron., 416 ; Chron. Gall., 452 ; Mar- cell., Chron., 410.

10. Olympiodore, frg., 22, 1-3.

11. Jordanès, Get., XXXI, 160 : quam tamen ob generis nobilitatem formeque pulchritudine et integritate

castitatis adtendens in Foro Iuli Aemiliae ciuitate suo matrimonio legitime copulauit, ut gentes hac societate conperta quasi adunatam Gothis rem publicam efficacius terrerentur, Honorioque Augusto quamuis opibus exausto tamen iam quasi cognatum grato animo derelinquens, Gallias tendit

12. Orose, Adv. Pag., VII, 40, 2 : In ea inruptione Placidia, Theodosii principis filia, Arcadii et Honorii

imperatorum soror, ab Athaulfo Alarici propinquo, capta atque in uxorem adsumpta, quasi eam diuino iudicio uelut speciale pignus sidem Roma tradiderit, ita inucta potentissimi barbari regis coniugio multo reipublicae commodo fuit. « Au cours de cette irruption, Placidia, fille du prince Théodose, sœur des empereurs Arcadius et Honorius, fut faite prisonnière par Athaulf, parent d’Alaric, et prise par lui pour épouse, comme si Rome l’avait livrée en otage selon un arrêt divin, tel un gage spécial ; unie ainsi par le mariage à un très puissant roi barbare, elle fut d’une très grande utilité pour la République. »

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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incontournable de prolongation et de transmission de façon durable des liens de parenté créés par ce mariage :

« Abandonnant en bons termes l’empereur Honorius, dépossédé certes

de ses richesses mais devenu désormais comme un parent (quasi cogna-

tum), il se dirige vers les Gaules

» 13

D’une parenté a priori construite, on passe ainsi à une parenté naturelle qui rejoint les liens du sang. Dans ce contexte, l’idée d’un double mariage est particulièrement intéressante et participerait de cette construction, car le respect des deux rites interdirait toute remise en cause de la double légitimité des enfants à naître. Il est bien sûr très peu probable que cela ait été prémédité dès le premier mariage, car alors on ne saisit pas bien pourquoi Athaulf aurait attendu jusqu’en 414 pour célébrer la seconde cérémonie. Mais, au final, lorsque Théodose naît, personne ne peut remettre en cause sa légitimé à régner sur les Goths ou sur l’Empire romain. D’ailleurs, cette légitimité peut être évaluée a contrario par la réaction de la cour de Constantinople lorsqu’elle apprend le décès d’Athaulf peu après celui de l’enfant : il y eut, en effet, des fêtes et de nombreuses illumi- nations dans la ville pour « célébrer » ces décès 14 . La volonté d’entrer dans la parenté de la famille impériale est également, à n’en pas douter, ce qui motive Genséric lorsque, quel- ques années plus tard en 455, Eudocia, la fille de Valentinien III et d’Eudoxia, emmenée comme otage par Genséric après le pillage de Rome, est mariée de force au fils du roi vandale, Hunéric 15 . Et par ce mariage, il y arrivait à double titre car Hunéric, tout en devenant à titre posthume le beau-fils de Valentinien III décédé peu avant, devenait également le beau-frère de Placidia, épouse d’Olybrius, que Genséric espérait bien voir porter la pourpre en Occident. Comme pour le mariage précédent, ce qui est a priori surprenant, c’est l’absence de toute condamnation ou de remise en cause de la validité d’une telle union. En réalité, condamner cette union aurait été très difficile à justifier car, avant que les relations ne se dégra- dent entre Vandales et Romains, Hunéric avait été envoyé à Rome par son père en 442 comme garantie du traité conclu cette année- là 16 . Et, à cette occasion, il avait été fiancé à Eudocia avec l’assen- timent de Valentinien III 17 . Bien mieux, cette union entre Hunéric

13. Jordanès, Get., XXXI, 160 : Honorioque Augusto quamvis opibus exausto tamen iam quasi

cognatum grato animo derelinquens, Gallias tendit

14. Chron. Pascale, a. 415.

15. Priscus, frg., 29-30 ; J. Mal., frg., 204 ; Procope, BV, I, 5.6 ; Évagr., HE, II, 7 ; Vict.

Tonn., 464 ; Theoph., Chron., 5947 ; 5949 ; 5964.

16. Procope, BV, I, 4, 13.

17. Mérobaud., Carm., I, 7-8 ; 17-18 ; Pan., II, 27-29.

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et Eudocia fut probablement reconnue par l’Empire romain d’Orient 18 . De la même façon d’ailleurs, d’après Jean d’Antioche, Théodose II n’aurait pas non plus hésité, auparavant, à demander à Valentinien III de livrer Honoria à Attila, comme celui-ci le deman- dait après avoir été appelé à l’aide par la sœur de l’empereur 19 . De façon très claire, les empereurs se servent du mariage comme d’un moindre mal diplomatique, même quand il est imposé et subi par l’Empire pour compenser ses faiblesses militaires. Si en 392-393, Fravitta demandait encore l’autorisation de l’empereur pour épouser la fille d’un aristocrate, moins d’un siècle plus tard en 478, c’est Zénon lui-même qui propose en mariage Anicia Iuliana, la fille d’Olybrius, au roi ostrogoth Théodoric qui d’ailleurs refuse 20 . Il faut dire que la pratique de l’exogamie comme moyen diplomatique est largement répandue entre les peuples barbares eux-mêmes. Sidoine est ainsi le témoin à Lyon en 470 de l’arrivée du cortège du prince franc Sigismer, marié avec la fille d’un roi burgonde, probablement Chilpéric 21 . Auparavant, on trouve également dans les sources l’at- testation d’un mariage entre Hunéric et une des filles de Théo- doric I er22 . Mais Théodoric surtout fait véritablement du mariage un instrument systématique et quasi institutionnel de la diplomatie, en tissant une véritable toile dans l’Europe tout entière 23 . Et comme le prouve le corpus de lettres rédigées par Cassiodore et envoyées aux

18. Priscus fait allusion à un traité conclu en 461 entre les Vandales et les Romains

d’Orient empêchant ces derniers d’aider militairement les Romains d’Occident contre Genséric. Or, on imagine assez mal qu’un traité ait pu être conclu avec le roi vandale pendant cette période sans que la reconnaissance du mariage d’Hunéric et d’Eudocia n’en ait été une clause. Cf. Priscus, frg., 30 : o£ g1r prqV p0nta t3poð0sima tobV BandBloiV m@rh od bItali²tai 3rkebn CdAnanto, plPqei t²n polemBwn biazpmenoi kaa tÈ mQ parebnai sfBsi nautikQn dAnamin, Xn par1 t²n

wn acto¢nteV o£k CtAgcanon di1 t1V prqV Gez@ricon CkeBnoiV teqeBsaV spond1V. « En effet, les Ita- liens étaient incapables d’apporter de l’aide à tous les endroits où les Vandales débarquaient, étant gênés par le nombre de leurs ennemis et par le fait qu’ils n’avaient pas de flotte. Ils en demandèrent une aux Romains d’Orient mais ils ne l’obtinrent pas à cause du traité qu’ils avaient conclu avec Genséric. »

19. J. Ant., frg., 197, 2 : Ta¢ta toBnun QeodpsioV memaqhk±VCpist@llei t² BalentianÈ tQn

BOnwrBan Ckp@mpein tÈ BAttPlÄ. « Quand Théodose fut informé de ceci, il écrivit à Valentinien d’envoyer à Attila Honoria. »

20. Malchus, frg., 16.

21. Sidon., Epist., IV, 20, 1.

22. Cf. infra, n. 32.

23. Anon. Val., XII, 68 ; Cassiodore, Var., V, 43 ; Jordanès, Get., LVI, 295-296 ; LVII, 297.

On peut par ailleurs souligner que les autres rois barbares sont à la recherche d’alliances matrimo- niales avec Théodoric. C’est ainsi le cas de Thrasamund. Cf. Proc., BV, I, 8, 11-13 : CpeidQ dA T gunQ CteleAta, o£ genom@nh mPthr o¥te 5rsenoV o¥te qPleoV gpnou, krat¢nai ´V 5rista tQn basileBan

boulpmenoV, CV Qeud@ricon tqn Gptqwn basil@a p@myaV Utei od gunabka tQn 0elfQn BAmalafrBdan didpnai, ZV dQ 5rti t 3nQr CteqnPkei · t d@ od kaa tQn 3delfQn Epemye kaa Gptqwn dokBmwn cilBouV Cn dorufprwn lpgÅ, ojV dQ wmiloV qerapeBaV egpeto CV p@nte m0lista cili0daV 3ndr²n macBmwn. CdwrPsato dA tQn 3delfQn Qeud@ricoV kaa t²n SikelBaV 3krwthrBwn tri²n untwn DnB, x dQ kalo¢si LilAbaion, kaa 3pB j a£to¢ Edoxen t Trasamo¢ndoV p0ntwn dQ t²n Cn BandBloiV Tghsam@nwn kreBsswn

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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différents rois barbares, il n’hésite pas à faire jouer ses liens de parenté construits autour de l’exogamie pour régler les problèmes diplomatiques qu’il rencontre. C’est notamment le cas lors de la crise de l’année 506 quand Théodoric écrit à Clovis pour lui demander de ne pas poursuivre les Alamans que le roi franc vient de vaincre au nom de leur parenté :

considérez, puisqu’ils ont mérité de se réfugier sous le droit de la grâce, qu’ils se sont mis sous la protection de vos parents. » 24

Il invoque également ses liens de parenté avec Clovis et Alaric II pour demander à ce dernier de ne pas entamer une guerre contre le roi wisigoth :

« Nous ne souhaitons pas qu’une telle chose arrive entre deux rois qui nous sont unis par alliance, car il en résulterait peut-être que l’un serait inférieur à l’autre. » 25

Et enfin, il écrit à Gondebaud pour lui proposer d’intervenir auprès de Clovis pour éviter qu’il n’attaque Alaric II, mettant tou- jours en avant les liens de parentèles issus des différents mariages :

« Cela ne se passe pas sans haine s’il nous faut supporter que l’un com-

il convient en

effet que nous prononcions de rudes paroles, afin que nos parents par alliance n’en viennent au pire. » 26

Dans ce système, les femmes, qu’elles soient romaines ou bar- bares, sont clairement des pions au service de la diplomatie. Il est évident que dans le cas des femmes de la famille impériale qui ont été emmenées comme otages, que ce soit chez Alaric ou chez Gen-

«

batte jusqu’à la défaite de ses proches par alliances

te einai kaa dunat:tatoV. « À la mort de sa femme, qui n’avait enfanté ni garçon ni fille, Thrasa- mund, qui voulait donner à sa royauté le maximum de solidité, dépêcha des émissaires auprès du roi des Goths Théodoric pour lui demander en mariage sa sœur Amalafrida, dont le mari venait

justement de mourir. Théodoric lui envoya alors sa sœur, et avec elle, à titre de garde personnelle, mille Goths de noble origine, qu’escortaient comme serviteurs environ cinq mille guerriers. En outre, Théodoric accorda à Amalafrida, en gratification, celui des trois promontoires de Sicile qu’on appelle le Lilybée. Aussi, Thrasamund passa-t-il pour supérieur à tous les souverains van- dales antérieurs et fut-il considéré comme le plus puissant d’entre eux. »

quia iure gratiae merentur euadere, quos ad parentum uestrorum defen-

sionem respicitis confugisse. Théodoric est le beau-frère de Clovis, car il a épousé sa sœur Audofleda en 492. Pour les références, cf. supra, n. 23.

25. Cassiodore, Var., III, 1, 3 : Inter duos enim nobis affinitate coniunctos non optamus aliquid tale fieri,

unde unum minorem contingat forsitan inueniri. Théodoric est le beau-père d’Alaric II, car ce dernier a épousé une fille du roi ostrogoth, Theodogotho, entre 491 et 492. Pour les références, cf. supra,

24. Cassiodore, Var., II, 41, 1 :

n. 23.

26.

Cassiodore, Var., III, 2, 1-2 : non sine inuidia nostra geritur, si nobis patientibus affinium clade

dimicetur

Decet enim nos aspera uerba dicere, ne affines nostri ad extremum debeant peruenire. Gondebaud

marie son fils Sigismond avec une fille de Théodoric, Areagni Ostrogotho en 494. Pour les réfé-

rences, cf. supra, n. 23.

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séric, la question de leur consentement concernant leur mariage res- pectif ne s’est pas posée. Aelia Galla Placidia est emmenée comme otage avant d’être mariée à Athaulf 27 . Quant à Eudocia, elle a 4 ou 5 ans quand elle est fiancée une première fois à Hunéric et 17 ans quand Genséric la capture comme otage et la marie à son fils en 455. D’ailleurs, elle s’enfuit de Carthage pour Jérusalem dans les années 471/472 28 . De la même façon, à s’en référer aux sources, les femmes des familles royales barbares, n’avaient, dans la conclusion de ces mariages diplomatiques, pas davantage leur mot à dire 29 . Cela apparaît clairement dans la façon dont sont conclus les mariages des femmes de l’entourage de Théodoric. D’autre part, les rois barbares n’ont pas hésité à se débarrasser de ces épouses plus ou moins violemment si cela pouvait servir de nouveaux intérêts diplomatiques, que ce soit en les humiliant, en les incarcérant ou en les tuant. Après la mort d’Athaulf, Galla Placidia est humiliée par Seigeric 30 . Quant à Genséric, il n’hésite pas, après le traité de

27. Cf. Émilienne Demougeot, L’évolution politique de Galla Placidia, Gerion, 3, 1985,

p. 183-210 ; elle précise qu’il est probable qu’Athaulf lui plaisait, s’appuyant sur le fait que Jor-

regnumque Vesegotharum

Ataulfo eius consanguineo et forma menteque conspicuo tradent ; nam erat quamuis non adeo proceritate staturae for-

ils conférèrent le titre de roi des Wisigoths à

Athaulf, qui était parent d’Alaric et qui se distinguait au physique comme au moral. En effet, bien qu’il dût compter avec une fort grande taille, la beauté de son corps et de son visage était à la hauteur de celle-ci. » Mais ce n’est pas parce que la description qu’en fait Jordanès est flatteuse que, nécessairement, Galla Placidia s’est mariée avec lui de son plein gré.

28. Le droit romain et après lui le droit chrétien autour de la question du mariage tiennent

compte du consentement des futurs époux. Mais on peut douter du poids de la volonté de ces femmes devenues des enjeux diplomatiques face à la raison d’État. Sur les aspects juridiques des mariages dans l’Empire romain chrétien, Bernhard Bruns, Das Ehe-sacramentum bei Augustin, Augustinianum, 38, 1988, p. 205-256 ; Jean Gaudemet, L’Église dans l’Empire romain, Paris, 1989 2 ; Id.,

Le mariage en Occident, Paris, 1987 ; Manlio Sargenti, Matrimonio cristiano et società pagana, Naples,

matus, quantum pulchritudine corporis uultuque decorus. «

danès le décrit comme un homme de qualité : Jordanès, Get., XXX, 158 :

1988.

29. Sur ce point, il existerait un contre-exemple évoqué par Grégoire de Tours : la reine thu-

ringienne Basine aurait abandonné de son propre chef son époux le roi Bysinus pour se rendre auprès de Childéric. Grégoire de Tours, HF, II, 16 : Qui cum sollicite interrogaret, qua de causa ad eum de tanta regione uenisset, respondisse fertur : « Novi », inquid, « utilitatem tuam, quod sis ualde strinuus, ideoque ueni, ut habitem tecum. Nam noueris, si in transmarinis partibus aliquem cognouissem utiliorem tibi, expetissem utique cohabitationem eius ». At ille gaudens eam sibi in coniugio copulauit. « Comme il [Childéric] la ques- tionnait avec insistance sur la cause pour laquelle elle était venue à lui d’une région si lointaine, on rapporte qu’elle aurait répondu : “Je connais ton mérite ; je sais que tu es très énergique, et c’est pourquoi je suis venue pour habiter avec toi. Tu sauras en effet que, si dans les pays d’outre-mer, j’avais connu quelqu’un de plus méritant que toi, j’aurais cherché à tout prix à cohabiter avec lui.” Alors Childéric, rempli de joie, s’unit à elle. » Pour Michel Rouche, ce récit épique serait une confirmation de l’indépendance politique des reines germaniques qui seraient en capacité de choisir toutes seules leur mari (cf. Michel Rouche, Clovis, Paris, 1996, p. 241). Mais si Bisina a bien rejoint Childéric et était la mère de Clovis, ne faut-il pas voir dans ce récit la conclusion d’une his-

toire d’amour débutée pendant les sept années de présence de Childéric à la cour du roi thurin- gien ? Cf. Sylvie Joye, Basine, Radegonde et la Thuringe chez Grégoire de Tours, Francia, For- schungen zur westeuropäischen Geschichte, 32/1, 2005, p. 1-18.

30. Seigeric fait marcher la reine Placidia avec les autres prisonniers de guerre devant son

cheval. Cf. Olympiodore, frg., 26 ; également Orose, Adv. Pag., 43, 9.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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442 31 , à renvoyer après l’avoir mutilée la première épouse de son fils

à son père le Wisigoth Théodoric I er :

« Mais par la suite, vu que cet homme se comportait comme une brute, y compris envers ses propres descendants, elle-même [la femme d’Hunéric] sur le seul soupçon qu’elle aurait préparé du poison, avait

eu le nez coupé, les oreilles tranchées, et dépouillées de sa beauté natu-

relle, avait été renvoyée chez son père dans les Gaules

» 32

Les humiliations subies aussi bien par Galla Placidia que par la fille de Théodoric participent au jeu diplomatique. Alors que Seigeric dit vouloir la paix avec les Romains, il traite Galla Placidia comme une prisonnière de guerre. On peut s’interroger sur cette attitude

pour le moins très provocatrice et sur sa réelle volonté d’arriver à la paix avec les Romains qu’il obligeait par là même à la guerre. Quant

à la fille de Théodoric, Genséric aurait pu se contenter de la tuer.

Mais là aussi, la renvoyer chez elle après l’avoir mutilée est un mes- sage diplomatique très fort signifiant à Théodoric, de la façon la plus concrète possible, le renversement d’alliance opéré en 442. Pour scel- ler le traité conclu cette année-là avec l’empereur, Procope précise en effet qu’Hunéric a été envoyé comme otage à Ravenne avant d’être fiancé à Eudocia 33 . D’autre part, la question des mutilations faisant suite à l’accusation d’empoisonnement poursuit peut-être également un autre but : en accusant sa belle-fille d’avoir voulu l’empoisonner, et en la mutilant pour cela, Genséric s’assure contre une éventuelle grossesse au moment de la renvoyer chez son père, car l’enfant qui serait alors né n’aurait plus eu aucune légitimité pour s’inscrire dans l’ordre de succession à la royauté vandale, après le crime que sa mère aurait tenté de commettre 34 . Toujours chez les Vandales, Amalafrida est, quant à elle, jetée en prison puis tuée après l’assassinat de son époux Thrasamund, par son successeur, Hildéric. Là encore, Amalafrida devient, bien malgré elle, un moyen pour Hildéric de signifier aux Ostrogoths le changement d’alliance diplomatique qu’il a opéré. Hildéric, élevé en

31. Cassiodore, Chron., 1240 ; Procope, BV, III, 4, 12-13 ; Prosper, Chron., 1347 ; Victor de

Vita, Hist. persec., I, 12-13.

32. Jordanès, Get., XXXVI, 184 : postea, ut erat ille et in sua pignora truculentus, ob suspicionem tan-

tummodo ueneni ab ea parati, naribus abscisam truncatamque auribus, spolians decore naturali, patri suo ad Gal- lias remiserat

33. Pour Hunéric envoyé en otage à Ravenne, Procope, BV, III, 4, 13 ; pour les fiançailles,

Mérobaud., Paneg., II, 23-36.

34. On peut faire ici un parallèle avec la mort de la mère de Clotilde tuée par Gondebaud

par noyade, sanction réservée aux crimes les plus horribles. Dès lors, ses enfants portaient la marque du crime de leur mère et se trouvaient donc écartés de la succession royale. Cf. Michel Rouche, Clovis, op. cit., n. 28, p. 234-235.

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partie à la cour de Constantinople 35 , se rapproche ainsi dès son avè- nement de l’empire d’Orient et arrête Amalafrida qu’il jette en prison l’accusant de comploter contre lui 36 . Le fait qu’il fasse parallè- lement massacrer les cinq mille Goths qui accompagnaient la sœur de Théodoric ne laisse aucun doute sur les véritables motivations de cette incarcération : faire comprendre à Théodoric la nouvelle posi- tion diplomatique des Vandales 37 . De la même façon, l’assassinat d’Amalafrida est la réponse d’Hildéric à la tentative d’intervention militaire lancée par Athalaric 38 .

DES FEMMES ENTRE DIPLOMATIE OFFICIELLE ET INFLUENCES OFFICIEUSES

Les souveraines paraissent bien absentes des sources lorsqu’il s’agit d’évoquer les questions diplomatiques, en n’envisageant plus ces femmes comme autant de moyens au service de la diplomatie mais véritablement comme des actrices de ces relations. En réalité, leur rôle dans les relations diplomatiques, tant que l’empereur ou le roi est en capacité de régner, semble se limiter avant tout à un jeu d’influence sur leur mari, fils ou frère plus qu’à une véritable inter- vention en propre. Dans le cadre du protocole de réception des ambassades, ces femmes ont certes droit, d’après une mention de Priscus, à une attention particulière ; il évoque comme allant de soi les cadeaux pour la femme d’Attila Héréka :

« Le jour suivant, j’approchai du mur d’enceinte d’Attila des cadeaux pour sa femme dont le nom était Héréka et qui lui avait donné trois fils, l’aîné étant celui qui dirigeait les Akatiri et les autres tribus demeu- rant près de la mer Noire en Scythie. » 39

Mais cette place est finalement, dans le cadre des modalités offi- cielles diplomatiques relativement limitée. Aucune source n’évoque

35. Procope, BV, I, 9, 5 ; Paul Diacre, HR, 16, 7. Sur cette question, Christian Courtois, Les

Vandales et l’Afrique, Paris, 1955, p. 268.

36. Procope, BV, I, 9, 4 : tPn te g1r BAmalafrBdan Cn fulakÌ Escon kaa to¡V GotqouV

di@fqeiran 7pantaV, CpenegkpnteV a£tobV newterBzein EV te BandBlouV kaa BIld@ricon. « Les Vandales, en effet, avaient mis en prison Amalafrida et massacré tous les Goths qui l’accompagnaient parce qu’ils leur reprochaient de comploter contre les Vandales et Hildéric. »

37. Sur le mariage entre Thrasamund et Amalafrida, cf. n. 23.

38. Cassiodore, Var., IX, 1 ; Victor de Tunnuna, Chron., 523, 1.

39. Priscus, frg., 8 : Cg± dA tÌ ¤steraBÄ CV tqn BAttPla perBðolon 3fikno¢mai d²ra tÌ a£to¢

komBzwn gametÌ (bHr@kan dA unoma a£tÌ) Cx ZV a£tÈ pabdeV Cgegpneisan trebV, ºn t presðAteroV Yrce t²n BAkatBrwn kaa t²n loip²n Cqn²n t²n nemom@nwn tQn prqV tÈ PpntÅ SkuqikPn.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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explicitement la présence d’une impératrice ou d’une reine lors de la réception d’une ambassade. En particulier, Corippe, lors de son récit de la réception des ambassadeurs avars par Justin II, s’il men- tionne de façon exhaustive toutes les personnes présentes, ne fait aucune allusion à une possible présence de l’impératrice Sophie 40 . Tout se passe comme si elles étaient exclues de la dimension publique de la réception des ambassades. En revanche, elles peuvent être à l’origine de rencontres plus officieuses comme c’est, par exemple, le cas lors d’un banquet auquel Héréka convie les ambas- sadeurs romains et les principaux logades d’Attila.

« En attendant Héréka, la femme d’Attila, nous invita à dîner à la mai- son d’Adamis, qui dirigeait ses affaires. Nous y allâmes ensemble avec certains des logades de la race des Huns et fûmes généreusement reçus. » 41

Il s’agit certes d’une invitation privée hors du champ officiel des relations diplomatiques, qui a d’ailleurs lieu non chez la reine mais chez son intendant. Mais cette rencontre a nécessairement une dimension diplomatique importante précisément parce qu’elle a lieu dans la sphère privée, en dehors des obligations et des contraintes imposées par les modalités protocolaires diplomatiques de la sphère publique. De plus, inviter les ambassadeurs romains non chez elle mais chez son intendant est pour Héréka un acte politique réfléchi :

elle choisit dans sa sphère privée un lieu de rencontre d’une relative neutralité. C’est probablement cet aspect officieux des modalités diplomatiques qui explique le peu d’attestation du rôle des souve- raines dans les relations diplomatiques car, pour que de telles ren- contres aient un intérêt, il faut précisément qu’elles se fassent dans la plus grande discrétion. D’autres sources évoquent clairement l’influence politique offi- cieuse de certaines reines sur leur époux, mais sans qu’il soit possible ensuite d’évaluer la portée de cette influence dans les décisions diplo- matiques prises par les différents rois. Évodius, un Gallo-Romain à la cour d’Euric, commande ainsi un poème à Sidoine Apollinaire qu’il veut faire graver sur une coupe en or pour l’offrir à la reine Ragna- hilda afin de s’assurer son « patronage invincible » 42 . Le même

40. Corippe, Éloge de Justin II, III, 155- 407.

41. Priscus, frg., 8 : En toAtÅ dA kaa bHr@kan T to¢ BAttPla gametQ par1 BAd0mei t²n a£tRV

pragm0twn tQn CpitropQn Econti deipnebn Tm2V parek0lei. kaa parB a£tqn ClqpnteV 7ma tisi Ck to¢

EqnouV log0dwn filofrosAnhV CtAcomen.

istoque cultu expolitam reginae Ragnahildae disponis offerre, uotis

nimirum tuis pariter atque actibus patrocinium inuictum praeparaturus. «

tel raffinement, tu te proposes de l’offrir à la reine Ragnahilda, avec l’espoir sans doute d’assurer ainsi à tes projets comme à tes actes un patronage invincible. »

puis cette coupe ornée avec un

42. Sidon., Epist., IV, 8, 5 :

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Sidoine ne tarit pas d’éloge sur la reine Caretena concernant son influence sur son mari, le roi burgonde Chilpéric II, la comparant à Tanaquil, l’épouse de Tarquin l’Ancien 43 . À l’inverse, Eugippe n’a pas de mots assez durs pour évoquer la mauvaise influence de Giso sur Feletheus, le roi des Ruges : c’est une reine cruelle et impie qui empêche son mari de faire preuve de clémence 44 . Amalaberge aurait, quant à elle, poussé Herminifred à tuer ses frères pour être roi tout seul 45 , alors que la seconde femme de Sigismond l’incite à tuer son fils Sigéric issu de son premier mariage avec une fille de Théodoric, Ostrogotho Areagni, pour que ses propres enfants, Gisclahad et Gun- dobad, restent les seuls héritiers mâles 46 . Il existe tout de même un cas pour lequel certains historiens ont cru pouvoir établir de façon certaine l’influence d’une femme sur l’attitude diplomatique de son époux ; il s’agit de Galla Placidia, la

43. Il subsiste un doute autour de cette identification : si pour John Robert Martindale,

l’épouse de Chilpéric II mentionnée par Sidoine Apollinaire serait bien Caretena (John Robert Martindale, The Prosopography of the Later Roman Empire. II, AD 395-527, Cambridge, 1980, p. 260- 261), pour Bruno Dumézil, Caretena serait en réalité l’épouse de Gondebaud (cf. Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l’Europe, conversion et liberté dans les royaumes barbares (V e -VIII e siècle), Paris, 2005,

p. 206, et arbre généalogique p. 695).

44. Sidon., Ep., V, 7, 7 : Sane, quod principaliter medetur afflictis, temperat Lucumonem nostrum Tana-

quil sua et aures mariti uirosa susurronum faece completas opportunitate salsi sermonis eruderat. « Il est vrai – et c’est le principal réconfort dans notre détresse – une nouvelle Tanaquil modère notre Lucumon et purifie par le sel de propos opportuns les oreilles de son mari infectées par le venin des médi- sances. » Lucumon est un surnom que l’on retrouve souvent concernant Tarquin l’Ancien et ren- voyant à ses origines étrusques ; Eugippe, Vita S. Sev., VIII, 1 : Hunc coniunx feralis et noxia, nomine Giso, semper a clementiae remediis retrahebat. « Mais il [Feletheus] avait une femme à l’humeur farouche et à l’esprit malfaisant, du nom de Giso, qui le détournait toujours d’user de la clémence. »

« À cette nouvelle,

» Dans

VIII, 4 : His auditis regina crudelis et impia, uestibus dolore conscissis, talia clamitabat

la reine malgré sa cruauté et son impiété, déchira ses vêtements dans sa douleur et cria

ces deux cas, il est évident que l’influence des souveraines est jugée en fonction de leur attitude religieuse. D’un côté, les femmes de la famille impériale et les reines barbares chrétiennes catholi- ques comme les sœurs de Théodose II, Pulchérie, Arcadia et Marina, ainsi que Caretena ou par la

suite Clotilde généralement encensée par les sources. Et, à l’opposé, Giso, tout comme au

IV e siècle l’impératrice Justine, toutes les deux ariennes et dont l’influence et, de ce fait, très décriée.

45. Grégoire de Tours, HF, III, 4 : Nam ueniens quadam die ad conuiuium uir eius, mensam mediam

opertam repperit. Cumque uxori, quid sibi hoc uellit, interrogaret, respondit : « Qui », inquid, « a medio regno spo- liatur, decet eum mensae medium habere nudatum ». « Un jour, son mari, venant pour prendre son repas, trouva seulement la moitié de la table couverte. Comme il interrogeait sa femme sur ce que cela voulait dire, elle répondit : “Celui qui se laisse dépouiller de la moitié du royaume mérite d’avoir la moitié de sa table dégarnie.” »

46. Grégoire de Tours, HF, III, V, 1 : At illa furore succensa, instigat uerbis dolosis uirum suum,

dicens : « Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto, eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod auus eius Theudoricus Italiae tenuit, et iste possedeat. Scit enim, quod te uiuente haec non potest adimplere, et nisi tu cadas, ille non surgat. » His et huiuscemodi ille incitatus uerbis, uxoris iniquae consilium utens, iniquus extitit parricida. « Mais celle-ci, enflammée de fureur, excite alors son mari par ces paroles

perfides : “Ce méchant désire posséder ton royaume et lorsque tu auras été tué, il essaiera de l’étendre jusqu’à l’Italie, et ceci pour posséder lui aussi le royaume que son grand-père Théodoric occupait en Italie. Or, il sait que toi vivant, il ne peut y réussir et que si tu ne tombes pas, lui ne peut s’élever.” Incité par ses propos et d’autres du même genre et mettant à exécution un conseil de sa criminelle épouse, il devint un criminel parricide. »

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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demi-sœur de l’empereur Honorius, et d’Athaulf 47 . L’influence de cette dernière sur son mari, et partant son rôle dans l’évolution des relations romano-barbares, ne fait aucun doute pour É. Demougeot, qui n’hésite pas à dater son entrée dans « la vie politique active [et] non plus passive » du jour même de son mariage à Narbonne le 1 er janvier 414. Mais dès la première cérémonie de Forli, Galla Pla- cidia aurait, selon elle, été la véritable instigatrice de la politique de restauration de l’Empire romain menée par Athaulf 48 . Certaines sources mentionnent certes les qualités morales et physiques de Galla Placidia auxquelles Athaulf n’aurait pas été insensible 49 . Incontestablement, le mariage à Narbonne a été célébré en grande pompe par Athaulf et a entraîné des manifestations de joie dans les rues de la cité. Pour autant, peut-on en déduire que Galla Placidia a véritablement été partie prenante des choix politiques d’Athaulf ? Une des rares sources établissant clairement un lien entre Galla Pla- cidia et l’attitude proromaine de son mari, en dehors d’un discours repris par Orose que lui aurait tenu un Gallo-Romain 50 , est un frag- ment d’Olympiodore de Thèbes :

« Quand Placidia lui donna un fils qu’il appela Théodose, Athaulf devint toujours plus bienveillant envers les Romains. Mais ses désirs et ceux de Placidia restèrent vains face à l’opposition de Constantius et de ses amis. » 51

47. Sur Galla Placidia, cf. Vito Antonio Sirago, Galla Placidia e la trasformazione politica dell’occi-

dente, Louvain, 1961, qui fait de Galla Placidia la clé de voûte de l’évolution politique de l’Occi- dent, souvent au prix d’affirmations que rien dans les sources ne vient véritablement étayer. C’est le cas lorsqu’il affirme par exemple, p. 248 et 270, que les Wisigoths ont attaqué Arles en 424 avec l’assentiment de Galla Placidia ; Stewart Irwin Oost, Galla Placidia Augusta, a biographical essay, Chi-

cago, 1968. Sur le mariage d’Athaulf avec Galla Placidia, cf. Maria Cesa, Il matrimonio di Pla- cidia ed Ataulfo sullo sfondo dei rapporti fra Ravenna e i Visigoti, Romanobarbarica, (Romanobar- barica. Contributi allo studio dei rapporti culturali tra mondo latino e mondo barbaro – Roma), 12, 1992-1993, p. 23-53.

48. Cf. Émilienne Demougeot, L’évolution politique de Galla Placidia, op. cit., n. 27, plus

particulièrement p. 188-190.

49. Jordanès, Get., XXXI, 160. Pour le texte, cf. supra, n. 11.

50. Orose, Adv. Pag., VII, 43, 7 : Ob hoc abstinere a bello, ob hoc inhiare paci nitebatur, praecipue Pla-

cidiae uxoris suae, feminae sane ingenio acerrimae et religione satis probae, ad omnia bonarum ordinationum opera persuasu et concilio temperatus. « Pour cette raison, il s’efforçait de s’abstenir de la guerre, pour cette raison, il s’efforçait d’aspirer à la paix, étant disposé à tous les actes d’un bon gouvernement prin- cipalement par les suggestions et les avis de son épouse Placidia, une femme assurément d’esprit très pénétrant et d’une religion tout à fait pure. » Orose ne donne aucune précision sur ce Gallo- romain permettant de l’identifier. D’autre part, comme le note M.-P. Arnaud-Lindet (cf. Orose, Histoires. Contre les Païens, éd. et trad. Marie-Pierre Arnaud-Lindet, t. III, Paris, 1991, p. 128), il est impossible d’authentifier ce discours qui renvoie plus sûrement à un passage rhétorique construit par Orose qu’à la réalité des paroles rapportées. Contra Antonio Marchetta, Orosio e Ataulfo nell’ideo-

logia dei rapporti romano-barbarici, Rome, 1987.

51. Olympiodore, frg., 26 : DOti BAdao¢lfoV tecq@ntoV a£tÈ Ck tRV PlakidBaV paidpV, z Cp@qeto

klRsin Qeodpsion, pl@on Ssm0zeto tQn prqV bRwmaBouV · KwnstantBou dA kaa t²n pera Kwnst0ntion

3ntiprattpntwn Emenen 5praktoV T toAtou kaa PlakidBaV trmP.

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Peut-être faut-il voir, dans l’évocation par Orose de désirs com- muns la volonté de réconciliation avec Honorius, après la naissance du jeune Théodose qui devenait son successeur, car, de façon cer- taine, Galla Placidia et Athaulf voyaient leurs intérêts converger sur cette question de la reconnaissance de l’enfant en tant qu’héritier légitime à l’Empire. En revanche, il faut souligner que Galla Pla- cidia n’apparaît jamais dans les négociations avec l’empereur ou avec le général Constantius comme sujet agissant mais, au contraire, comme objet ou enjeu des négociations, qu’il s’agisse, pour Athaulf, de l’échanger contre du blé 52 ou, pour son frère Honorius, de la marier à Constantius 53 . Il n’est pas anodin que ce soit autour de l’enfant issu de cette union que finalement la question de l’influence de Galla Placidia se pose de façon la plus cruciale car les impératrices sont depuis les débuts du principat un « pilier », pour reprendre l’expression de Françoise Thélamon, dans la transmission de la filiation à l’inté- rieur de la domus diuina 54 . Il y a là manifestement si ce n’est un point commun, au moins une analogie avec la place des différentes reines barbares et leur rôle dans le système de la tanistry où elles sont les « ventres de souveraineté » 55 . Dans ce cadre, les enfants sont à la fois un formidable moyen de pression pour les impé- ratrices et les reines sur leurs époux, mais également un levier pour leur propre influence 56 . Clotilde, par exemple, pousse ses fils à venger le meurtre de son père Chilpéric II ainsi que de sa

52. Olympiodore, 20

53. Olympiodore, 31 ; Jordanès, Get., XXXII, 165 ; Orose, Adv. Pag., VII, 43, 12-14 ;

Prosper, Chron., 1259.

54. Cf. Françoise Thélamon, Un modèle féminin chez les historiens de l’Église du IV e et du

V e siècle : la souveraine chrétienne, dans Pascal Delage (s. la dir.), Les Pères de l’Église et les femmes :

actes du colloque de La Rochelle, 6 et 7 septembre 2003, Rochefort, 2003, p. 313-325, particulièrement

p. 313.

55. Michel Rouche, Clovis, op. cit., n. 29, p. 235-236.

56. Sur cette question des enfants comme moyen de pression, un passage de Philostorge (HE,

XI, 6, p. 136) rapportant comment l’impératrice Aelia Eudoxia aurait obtenu d’Arcadius la dis- grâce d’Eutrope est particulièrement révélateur : « Elle s’avance vers son époux les deux bras chargés de ses enfants. Tout en gémissant et en tendant vers lui les fillettes, elle se répandait en pleurs et avait toutes les attitudes qu’adopte une femme exaltée pour entraîner, par une ruse fémi- nine, son époux à plus de compassion. Arcadius était envahi par la pitié pour ses enfants qui parti- cipaient de leurs larmes à l’émotion de leur mère et sa colère s’enflamma. C’est vraiment alors qu’Arcadius était l’empereur, par le courroux et par l’autorité qu’il manifesta à travers ses discours mêmes. Voilà pourquoi aussitôt, il dépouille Eutrope de tout honneur, le prive de sa fortune et l’exile sur l’île de Chypre » (pour la traduction et plus largement sur l’utilisation par Aelia Eudoxia de ses enfants, cf. Laurence Brottier, L’impératrice Eudoxie et ses enfants, RSR, 70, n o 3, 1996,

p. 313-332).

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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mère par Gondebaud en faisant la guerre aux Burgondes 57 . À l’in- verse, en 530, elle fait tout pour éviter une guerre entre ses enfants 58 . Pareillement, même après la fin de sa régence, l’influence de l’impératrice Galla Placidia sur son fils ne se dément pas. C’est ce que montre par exemple l’affaire du concile d’Éphèse où Galla Pla- cidia est au cœur des échanges épistolaires du début de l’année 450 avec la cour d’Orient pour réussir à annuler ce concile 59 . Peu avant, en 448, alors que l’évêque d’Auxerre Germanus se rend à Ravenne pour faire reconnaître par l’empereur l’accord conclu avec le roi alain Goar 60 , Constance précise que Galla Placidia gouverne tou- jours avec son fils 61 . Sans aller aussi loin qu’Agnellus de Ravenne pour qui le règne de Valentinien III commence effectivement le jour du décès de sa mère, il est évident que les sources s’entendent toutes au moins sur l’influence dont Galla Placidia continue à jouir à la cour de Ravenne, même après la fin de sa régence 62 . Il paraît de façon assez claire que les femmes n’ont pas d’initia- tive propre dans le domaine des relations diplomatiques tant que le détenteur masculin du pouvoir, qu’il s’agisse de leur époux, de leur fils ou de leur frère, est en mesure de l’exercer. Certes, comme le montre le récit de Priscus, elles peuvent avoir un rôle dans le dérou- lement des négociations officieuses, corollaire obligatoire de toute démarche diplomatique officielle. Mais, par définition, il est quasi-

57. Grégoire de Tours, HF, III, 6 : Chrodechildis uero regina Chlodomerem uel reliquos filius suos adlo-

quitur, dicens : « Non me paeneteat, carissimi, uos dulciter enutrisse ; indignate, quaeso, iniuriam meam et patris matrisque meae mortem sagaci studio uindecate ». « La reine Clotilde a alors un entretien avec Clodomir et ses autres fils pour leur dire : “Il ne faudrait pas, mes très chers, que je me repente de vous avoir nourris tendrement ; manifestez, je vous prie, de l’indignation pour l’outrage que j’ai subi et vengez la mort de mon père et de ma mère avec une sagace ténacité.” »

58. Grégoire de Tours, HF, III, 28 : Sed et Chrodichildis regina haec audiens, beati Martini sepul-

chrum adiit, ibique in oratione prosternitur et tota nocte uigilat, orans, ne inter filios suos bellum ciuile consurgeret. « Mais quand la reine Clotilde l’apprit, elle se rendit au sépulcre du bienheureux Martin, puis elle s’y prosterna en oraison et veilla toute la nuit en priant pour qu’une guerre civile ne se déchaînât pas entre ses fils. »

59. Valentinien III, Lettre à Théodose, ACO, II, 3, 1, p. 13-14 ; Galla Placidia, Lettre à Théodose

et à Pulchérie, p. 13-15 ; Eudoxia, Lettre à Théodose, p. 15.

60. Constance, Vita S. Germ., VI, 28 : Ad stationis quietem rex exercitusque se recipit ; pacis securitatem

fidelissimam pollicetur ea conditione ut uenia, quam ipse praestiterat, ab imperatore uel ab Aetio peteretur. « Le roi

et son armée se retirent vers leurs paisibles cantonnements ; Goar promet une très loyale garantie de paix, à la condition que la grâce qu’il avait accordée lui-même fût demandée à l’empereur ou à Aetius. »

61. Constance, Vita S. Germ., VII, 35 : Regebat etiam Romanorum imperium Placidia regina cum filio

Valentiniano iam iuuene. Qui ita fidem catholicam diligebant ut, cum omnibus imperarent, Dei famulis sublimi

humilitate seruirent. « L’impératrice Placidia gouvernait l’Empire romain avec son fils Valentinien qui était déjà un jeune homme. Ils étaient si zélés pour la foi catholique que, commandant pourtant à tous, ils se soumettaient avec une noble humilité aux serviteurs de Dieu. »

62. Agn., cap., 26. Cf. également J. Ant., frg., 199, 3.

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ment impossible d’évaluer l’importance qu’elles pouvaient y prendre. D’autre part, elles ont pu jouer de leur influence sur leur époux, mais rien, là encore, ne permet de mesurer véritablement jusqu’à quel point 63 . Dans tous les cas, elles maîtrisent suffisamment les arcanes officieuses de l’activité diplomatique pour être capables de s’en servir à leur propre profit, le cas échéant contre le détenteur officiel du pouvoir, si leur influence était menacée.

PORTÉE ET LIMITES D’UNE « CONTRE-DIPLOMATIE » FÉMININE

Il est tout à fait symptomatique que les sources n’indiquent, pour la partie occidentale de l’Empire, d’initiative féminine romaine en matière de diplomatie romano-barbare qu’à deux reprises et, à chaque fois, dans des circonstances bien particulières. Il s’agit tout d’abord de l’envoi par Honoria de son eunuque Hyacinthus auprès d’Attila pour lui demander de l’aide et lui proposer de l’épouser. Dans les années 449-450, après avoir été impliquée dans une rela- tion qui fait scandale avec son intendant, Honoria est, en effet, fiancée contre son gré par son frère à un sénateur, Herculanus. Elle aurait alors fait parvenir à Attila, par l’intermédiaire de son eunuque, une demande d’aide accompagnée d’une bague scellant pour le roi hun leurs fiançailles 64 . Dans un article consacré aux raisons politiques et idéologiques de l’invasion de l’Italie par Attila, G. Zecchini a émis l’hypothèse que, derrière l’épisode rocambolesque de l’envoi par Honoria d’une lettre et d’une bague à Attila, il faudrait voir, en réalité, une mani- pulation de sa mère visant à permettre un mariage romano-barbare dans la tradition de celui qu’elle avait elle-même conclu avec Athaulf 65 . Galla Placidia n’aurait pas supporté d’avoir moins d’in-

63. Il faut en particulier dans ce domaine éviter toute surinterprétation des sources, même si

cela est parfois tentant. Par exemple, Émilienne Demougeot fait de la conclusion du traité avec les Wisigoths en 418 par Constance la conséquence de l’affirmation de l’influence de Galla Placidia

après la naissance de Justa Gratia (cf. L’évolution politique de Galla Placidia, op. cit., n. 26, p. 192). Or aucune source n’établit le moindre lien, même sous-entendu, entre les deux événements.

64. J. Ant., frg., 199 ; Marcell., Chron., 434 ; Jordanès, Get., XLII, 224 ; Priscus, frg., 15-16.

65. Giuseppe Zecchini, Attila in Italia : Ragioni politiche e sfondo « ideologico » di un’inva-

sione, Attila Flagellum Dei ? convegno internazionale di studi storici sulla figura di Attila e sulla discesa degli Unni in Italia nel 452 d.C., Studia Historica, 129, Rome, 1994, p. 92-107. Cette idée est reprise par Valérie Fauvinet-Ranson, Portrait d’une régente. Un panégyrique d’Amalasonthe (Cassiodorus, Variae, 11, 1), Cassiodorus, 4, 1998, p. 267-308.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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fluence sur son fils à partir de 438 et aurait prévu, dès 450, de retrouver une partie de cette influence grâce au mariage de sa fille avec Attila. Mais cette explication, si séduisante soit-elle, donne à Galla Placidia un rôle qu’elle n’a probablement pas eu, car elle a toujours conservé une influence sur son fils et n’avait donc pas besoin de fomenter une intrigue politico-diplomatique compliquée pour marier sa fille à Attila, ce qui ne lui aurait d’ailleurs pas néces- sairement profité politiquement. D’autre part, aucune source ne mentionne ne serait-ce qu’une rumeur allant dans ce sens. Ensuite, les arguments avancés par G. Zecchini sont plus souvent des conjec- tures que des preuves tirées des sources. Concernant, par exemple, l’utilisation à des fins politiques du rapatriement du corps de son fils défunt, on imagine assez mal une femme aussi croyante que Galla Placidia faire déterrer puis ramener la dépouille de son fils pour s’en servir comme d’un argument politique. G. Zecchini balaie d’un revers de main l’idée qu’il s’agisse en réalité d’une manifestation de la pietas maternelle de l’impératrice, qui s’exprimerait plus de trente- cinq ans après le décès de Théodose. Or, pour qu’elle rapatrie le corps de son fils après tant d’années, il fallait précisément qu’elle ait des raisons extrêmement sérieuses et probablement religieuses de le faire. Et, en tant que chrétienne, pouvait-elle laisser le corps de son fils dans des terres qui menaçaient d’être ravagées par les Suèves ? La situation de la Tarraconaise change, en effet, à partir de 448 car, à la mort du roi suève Rechila, son fils Rechiarus dévaste pour la première fois cette province romaine restée jusque-là à l’écart des pillages suèves 66 . Dès lors, Galla Placidia avait toutes les raisons de craindre le viol de la sépulture de son fils, les Suèves étant précédés d’une réputation de violence qui n’était plus alors à faire et les évé- nements que relate Hydace pour l’année 449 ont dû la conforter dans cette idée 67 . De la même façon, son attitude lorsque Valenti-

66. Hydace, Chron., 137 : Rechila, rex Sueuorum, Emerita gentilis moritur mense Augusto : cui mox filius

suus catholicus Rechiarus succedit in regnum, nonnullis quidem sibi de gente sua aemulis, sed latenter : obtento tamen regno sine mora ulteriores regiones inuadit ad praedam. « Réchila, roi des Suèves, meurt, païen, à Mérida au mois d’août ; son fils Rechiarus, catholique, lui succède aussitôt malgré une opposition, au demeurant secrète, de quelques membres de sa famille. Cependant, devenu roi, il envahit sans retard les régions ultérieures pour les piller. » On peut souligner que la conversion du roi suève occupe tout juste une ligne dans la Chronique alors qu’elle aurait dû être un événement important pour Hydace. Cela témoigne probablement de son scepticisme quant à cette conversion, car elle n’empêche pas le roi suève de reprendre les pillages.

67. Hydace, Chron., 140 : Rechiarus, accepta in coniugium Theodorici regis filia, auspicatus initum regni

Vasconias depraedatur, mense Februario. « Rechiarus épouse la fille du roi Théodoric et inaugure son règne en pillant le pays de Vascons, au mois de février » ; 142 : Rechiarus, mense Iulio ad Theodoricum socerum profectus, Caesaraugustanam regionem cum Basilio in reditu depraedatur. Inrupta per dolum Ilerdensi urbi acta est non parua captiuitas. « Rechiarus, s’étant rendu au mois de juillet chez son beau-père Théo- doric ravage, au retour, la région de Saragosse, en compagnie de Basile ; la ville de Lérida ayant

été brusquement attaquée par surprise, le nombre des captifs qu’on emmena n’y fut pas mince. »

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nien III veut tuer sa sœur ne prouve pas qu’elle ait été l’éminence grise ayant guidé les démarches de sa fille dont elle demande sim- plement la grâce comme peut le faire une mère, qui plus est, extrê- mement pieuse. Au final, cette affaire n’est vraisemblablement rien d’autre qu’une vengeance menée par une jeune fille à qui on impose un mari dont elle ne veut pas et qui, surtout, veut récupérer le pouvoir dont son frère l’a privé au sein de l’Empire romain d’Occident. Le second épisode concerne l’impératrice Licinia Eudoxia. Cer- taines sources mentionnent la rumeur la désignant comme la res- ponsable de l’arrivée des Vandales et de la prise de Rome par Gen- séric en 455. En règle générale, l’interprétation de ces rumeurs dans l’historiographie est toujours allée dans le même sens : elles seraient sans fondement, car la prise de Rome aurait avant tout eu des moti- vations liées au butin et serait la conséquence logique des actions de pirateries régulières menées par Genséric 68 . Certes, la ville de Rome est pillée. Mais les actions de piraterie sont bien pour Genséric un moyen de pression dans les relations diplomatiques. On le voit très clairement en 474 lorsqu’il mène des raids en mer alors qu’il sait qu’une ambassade est en route 69 , ou après l’échec de l’am- bassade de Bleda, lorsqu’il lance aussitôt des opérations de piraterie qui ont indéniablement une part de motivation profondément poli- tique 70 . Dans le cas de la prise de Rome, ramener Gaudentius, le fils

68. Cf. Émile-Félix Gautier, Genséric, roi des Vandales, Paris, 1935, p. 238, suivi par Christian Courtois, Les Vandales et l’Afrique, op. cit., n. 35, p. 196, lui-même suivi par Alain Tranoy dans son commentaire de la chronique d’Hydace (Hydace, Chronique, commentaire et traduction d’Alain Tranoy, SC, n o 219, p. 100-101). Alain Tranoy émet une hypothèse supplémentaire : les rumeurs concernant Licinia Eudoxia pourraient être l’œuvre des Vandales eux-mêmes pour se « disculper de l’opération » (p. 101). Mais cette interprétation n’est pas très convaincante : on ne saisit pas bien pourquoi les Vandales auraient éprouvé le besoin de se disculper alors que Genséric a assez prouvé dans sa façon de mener ses relations avec les empires romains qu’il ne se souciait pas de ce que les autorités impériales pouvaient penser de lui, n’hésitant pas à donner une fin de non- recevoir aux différents ambassadeurs que lui envoient les Romains. 69. Malchus, frg., 3 : kaa t mAn Cx@pleusen, t dA B0ndiloV, maq±n wti Wxoi presðeBa, fq0saV skploun poiebtai kaa Nikppolin ejlen. t dA presðeutQV SeuRroV diað1V 3pq SikelBaV ecV Karchdpna 3fbkto kaa poll1 di1 tqn Ekploun Cm@mfeto tqn B0ndilon. t dA t1 mAn Elegen ´V pol@mioV pr2xai · tqn dA pera tRV ecrPnhV, CpeidQ presðeAoito, n¢n Efh lpgon prosd@cesqai. « Quand il [Severus] prit la mer, le Vandale, apprenant qu’une ambassade était en train d’arriver, fit d’abord un raid par la mer et prit Nicopolis. L’ambassadeur Severus traversa par la Sicile et quand il arriva à Carthage, il se plaignit violemment au sujet du raid. Ce dernier dit qu’il l’avait fait comme un ennemi, mais depuis que l’ambassade était arrivée, il voulait maintenant écouter les propositions de paix. » 70. Priscus, frg., 24 : t dA MarkianqV Gtera prqV a£tqn di@pempe gr0mmata kaa tqn presðeuspmenon BlPdan · Yn dA tRV to¢ GezerBcou adr@sewV CpBskopoV · tRV g1r t²n Cristian²n qrhskeBaV kaa to¡V BandBlouV einai sumðaBnei. xV CpeidQ parB a£tqn 3rBketo kaa Egnw tÌ a£to¢ mQ ¤pakoAonta presðeBÄ, a£qadest@rwn lpgwn Wpteto kaa Efh mQ sunoBsein a£tÈ, eeper ¤po tRV paroAshV e£hmerBaV 3rqeaV kaa t²n kat1 tQn Gw bRwmaBwn basil@a prqV pplemon a£tÈ 3nastRnai paraskeu0si t1V basileBouV mQ lAwn gunabkaV. 3llaB o¥te T t²n prohghsam@nwn Cpa tÌ presðeBÄ Õhm0twn CpieBkeia

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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d’Aetius, comme otage ne peut se comprendre que dans une pers- pective politique, car l’argument de la rançon a bien du mal à tenir. En effet, qui paierait cette rançon alors même que les deux instiga- teurs du mariage impérial de Gaudentius avec Placidia, à savoir son père Aetius et l’empereur Valentinien III, ont été assassinés ? En revanche, Gaudentius permet à Genséric de revendiquer une partie de l’Italie en son nom comme prix de son mariage et de donner ainsi une légitimité politique à ses actes de piraterie sur l’Italie. Lorsqu’on étudie les sources rapportant les événements de l’année 455, en particulier Hydace et Jean d’Antioche qui sont les plus proches chronologiquement, il n’est pas totalement hors de propos d’imaginer que Licinia Eudoxia a pu faire appel à Genséric en tant que père d’Hunéric, son futur gendre.

« D’après les rumeurs, Eudoxia, la femme de Valentinien sous le coup du chagrin du meurtre de son mari et de son mariage forcé, appela secrètement Genséric qui traversa depuis l’Afrique jusqu’à Rome avec une grande flotte et beaucoup de gens qui le suivaient. » 71 « Genséric appelé par la veuve de Valentinien, selon de tristes bruits qui circulent, alors qu’Avitus n’était pas encore Auguste, entre à Rome et, après avoir pillé les richesses des Romains, revient à Car- thage en emmenant avec lui la veuve de Valentinien, ses deux filles, et un fils d’Aetius appelé Gaudentius. » 72

Alors qu’Eudoxia est mariée contre son gré à Pétrone Maxime, sa fille Eudocia, promise à Hunéric depuis 442/443, est également mariée de force à Palladius le fils de Pétrone Maxime, ce qui allait contre les intérêts de Genséric qui tentait d’entrer dans la famille impériale. Il faut noter que ni Hydace, ni Jean d’Antioche ne démen-

o¥te t 3peilhqeaV foV m@tria tqn Gez@ricon fronebn Tn0gkasen · 5prakton g1r kaa tqn BlPdan 3p@pempe kaa CV tQn SikelBan a©qiV kaa CV tQn prpsoikon a£tÌ BItalBan dAnamin diapemy0menoV p2san CdÆou. « [À Genséric], Marcien envoya d’autres lettres et, comme ambassadeur, Bleda, un évêque

de l’hérésie de Genséric (parce que les Vandales, aussi, étaient de foi chrétienne). Quand il arriva auprès de lui et observa que Genséric ne tenait pas compte de son ambassade, Bleda adopta un langage plus hardi et dit que, bien qu’il ait été rendu présomptueux par son succès actuel, il ne serait pas dans son intérêt d’inciter l’empereur des Romains d’Orient à faire la guerre contre lui en refusant de libérer les femmes royales. Mais ni les arguments raisonnables d’abord avancés par l’ambassade ni les menaces portant sur le tribut ne forcèrent Genséric à une attitude modérée. Il congédia Bleda sans qu’il ait rien obtenu et expédia à nouveau ses forces en Sicile et dans les régions voisines de l’Italie et les ravagea toutes. »

71. J. Ant., frg., 201 : oc de fasi kaa ´V E£doxBaV tRV Balentiniano¢ gametR ¤po 3nBaV di1 tQn

to¢ 3ndrqV 3naBresin kaa tQn t²n g0mwn 3n0gkhn l0qra Cpikalesam@nhV a£tpn, s¡n pollÈ stplÅ kaa tÈ ¤pB a£tqn Eqnei 3pq tRV CAfrwn CV tQn bR°mhn diainen.

72. Hydace, Chron., 167 : Gaisericus, sollicitatus a relicta Valentiniani, ut mala fama dispergit, prius-

quam Auitus fieret, Romam ingreditur direptisque opibus Romanorum Carthaginem redit, relictam Valentiniani et filias duas et Aetii filium Gaudentium nomine secum ducens. Les sources plus tardives reprennent les infor- mations d’Hydace en les présentant comme un fait avéré.

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tent ces rumeurs. Par ailleurs, qu’elles soient ou non fondées, ni l’un ni l’autre ne condamnent clairement les actes supposés ou réels de l’impératrice car celui qui est au final le véritable responsable de tous ces événements, pour Hydace comme pour Jean, c’est l’usurpateur Pétrone Maxime. Concernant les rumeurs elles-mêmes, si on admet qu’elles sont fondées, le parallèle avec les raisons qui ont poussé Honoria à faire appel à Attila s’impose : toutes les deux auraient avant tout cherché à récupérer le pouvoir qu’elles venaient de perdre au sein de l’Empire, quitte, pour cela, à rechercher une alliance de circonstance avec un roi barbare. Leurs situations n’étaient certes pas exactement identiques mais présentaient cependant des points com- muns. Dans les deux cas, ce sont des événements extérieurs à leur volonté qui leur font perdre le pouvoir : pour l’une la découverte de son amant par son frère et l’enfermement qui s’ensuit, pour l’autre le meurtre de son mari et son remariage forcé. Galla Placidia et Licinia Eudoxia seraient finalement actrices des relations diplomatiques romano-barbares dans des circonstances qui leur échapperaient dans une large mesure et surtout dans un seul but, à savoir récupérer leur influence et leur pouvoir au sein de l’Empire. Pour ce faire, elles auraient donc manipulé et détourné le système des mariages diplomatiques pour s’en servir contre le pou- voir en place dans l’Empire. Elles ne feraient appel qu’en dernier ressort à un roi barbare, après l’échec des « solutions romaines » :

Honoria ne veut pas du mari que lui impose son frère ; quant à Licinia Eudoxia, elle a bien essayé d’imposer Majorien à la tête de l’Empire après l’assassinat de Valentinien III, mais en vain 73 . Finale- ment, les deux femmes, par leur action diplomatique, tentent de se reconstruire un réseau diplomatique organisé autour d’une famille par alliance contre leur famille naturelle. Et c’est peut-être une des caractéristiques les plus importantes de la diplomatie féminine que de, précisément, s’organiser en grande partie autour de deux réseaux familiaux, parfois antagonistes, leur famille naturelle et leur famille par alliance 74 . Alors que la mobilité spatiale des femmes des familles royales, voire de la famille impériale, est grande car c’est toujours la femme qui est amenée à aller vivre chez son futur époux, plusieurs exemples montrent l’importance et la persistance

73. Cf. J. Ant., frg., 201, 6. La situation de Licinia Eudoxia n’est pas sans rappeler celle

d’Aelia Pulcheria en Orient qui, en 450, réussit, quant à elle, à imposer comme successeur de son

frère, Théodose II, Marcien en se mariant avec lui. Cf. Hydace, Chron., 147 ; Jordanès, Rom., 332 ; Théoph., Chron., 5942.

74. L’exemple le plus radical pour éviter ce type de rivalité, entre famille naturelle et famille

par alliance, vient d’Orient avec l’obligation faite par Aelia Pulcheria à ses sœurs d’offrir leur vir- ginité à Dieu ; cf. Soz., IX, 1, 3-4.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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des rapports avec leur famille naturelle. Zenon envoie par exemple à Théodoric, pour éviter qu’il n’attaque Constantinople, sa sœur Amalafrida vivant alors dans l’entourage de l’impératrice Ariadne 75 . Clotilde, la fille de Clovis, appelle à l’aide son frère Childebert lorsque son époux, le roi wisigoth Amalaric, la maltraite parce qu’elle refuse de se convertir à l’arianisme 76 .

GALLA PLACIDIA ET AMALASONTHE, DEUX RÉGENTES FACE AUX RELATIONS DIPLOMATIQUES

Galla Placidia et Amalasonthe ont au moins deux points com- muns, soulignés d’ailleurs par Cassiodore dans le panégyrique qu’il écrit à la gloire d’Amalasonthe :

« De quel équivalent la glorieuse antiquité peut-elle se faire un mérite ? On nous a appris que Placidie, d’une réputation fameuse dans le monde et d’une famille qui s’honore d’une lignée de plusieurs princes,

s’est dévouée à la pourpre pour son fils

» 77

Elles sont toutes les deux issues de familles impériale ou royale, l’une étant la fille de Théodose, l’autre de Théodoric. Et l’une et l’autre ont exercé le pouvoir en tant que mères, au nom de leurs fils respectifs, Valentinien III et Athalaric. En tant que régentes, ces deux femmes se sont trouvées au cœur des relations diplomatiques, mais dans des contextes militaires et politiques très différents. D’ail- leurs, dans la suite du panégyrique, Cassiodore n’hésite pas à opposer leurs bilans :

«

administration pleine de laisser-aller. (

elle [Galla Placidia] a honteusement amoindri l’Empire par une

Elle a également laissé

)

75. J. Ant., frg., 214, 8.

76. Grégoire de Tours, HF, III, 1, 10 : Haec uero multas insidias ab Amalarico uiro suo propter fidem

catholicam patiebatur. Nam plerumque procedente illa ad sanctam eclesiam, stercora et diuersos fetores super eam proieci imperabat, ad extremum autem tanta eam crudilitate dicitur caecidisse, ut infectum de proprio sanguine suda-

rium fratri transmitteret, unde ille maxime commotus, Hispanias appetiuit. « Celle-ci, en effet, avait à sup- porter de nombreuses vexations d’Amalaric, son mari, à cause de sa foi catholique. C’est ainsi que souvent lorsqu’elle se rendait à la sainte Église, il ordonnait qu’on jetât sur elle du fumier et diverses ordures. Finalement il l’aurait même frappée, dit-on, avec une telle cruauté qu’elle envoya à son frère un mouchoir teint de son sang. Il en fut profondément ému et gagna les Espagnes. » Procope, BG, I, 13, 4, 9-12 : 7per Cpea o£k oga te Yn T gunQ f@rein, CV tqn 3delfqn CxPnegken 7panta. « Et comme sa femme était incapable de supporter ceci, elle dévoila à son frère toute l’affaire. »

77. Cassiodore, Var., XI, 1, 9 : Quid tale antiquitas honora ? Placidiam mundi opinione celebratam, ali-

(Pour la traduction française,

quorum principum prosapia gloriosam purpurato filio studuisse percepimus cf. Valérie Fauvinet-Ranson, Portrait d’une régente, op. cit., n. 65.)

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l’armée se dissoudre dans un calme excessif. À l’abri de sa mère, l’em- pereur a enduré ce qu’abandonné, il aurait pu à peine souffrir. Au contraire sous le règne de notre souveraine qui compte autant de rois dans sa famille que d’aïeux, nos troupes, avec l’aide de Dieu, terrifient les étrangers ; et réglées selon un prudent équilibre, elles ne sont ni épuisées par de perpétuels conflits, ni derechef amollies par une paix prolongée. » 78

Qu’en est-il réellement de la portée de leur action diplomatique respective ? Alors même qu’elle est régente de l’Empire romain d’Occident de 424 à 437, Galla Placidia est quasiment totalement absente des relations diplomatiques romano-barbares. En réalité, elle n’a tout simplement pas les moyens de peser sur les relations diplomatiques romano-barbares lorsqu’elle exerce la régence, car elle est au cœur des querelles de palais à Ravenne où elle essaie d’imposer son pouvoir et elle est, en particulier, en conflit ouvert avec Aetius jusqu’en 433, faisant tour à tour appel contre lui au comte d’Afrique Boniface, puis à Sébastien 79 . Or, à cette époque, Aetius est déjà le véritable pivot des relations diplomatiques avec la plupart des peuples barbares, du fait de ses victoires militaires, des traités qu’il conclut et de ses amitiés personnelles, en particulier avec les Huns qui l’ont aidé contre l’impératrice 80 . Les notices d’Hydace concernant les années 431 à 433 illustrent ainsi toute la complexité de ces luttes et leurs conséquences concrètes sur le déroulement même de l’activité diplomatique. En 431, lorsque l’évêque de Chaves a besoin d’aide, il ne se rend pas auprès de Galla Placidia et de son fils, mais auprès d’Aetius qui est le seul à pouvoir agir face aux Suèves :

« De nouveau, les Suèves saisissent une occasion pour rompre la paix amorcée avec les Galiciens : leur pillage amène l’évêque Hydace à se charger d’une ambassade auprès du général Aetius qui faisait cam- pagne dans les Gaules. » 81

cuius dum remisse administrat imperium, indecenter cognoscitur

imminutum. ( )

Sub hac autem domina, quae tot reges habuit quot parentes, iuuante deo, noster exercitus terret externos : qui prouida dispositione libratus nec assiduis bellis adteritur nec iterum longa pace mollitur.

militem quoque nimia quiete dissoluit. Pertulit a matre protectus quod uix pati potuit destitutus.

78. Cassiodore, Var., XI, I, 9-10 :

79. Prosper, Chron., 1310 ; Hydace, Chron., 99 ; Chron. Gall., 109 et 111 ; Marcell., Chron.,

432, 2. Sur cette question, cf. Vito Antonio Sirago, Galla Placidia e la trasformazione politica dell’Occi-

dente, op. cit., n. 47, p. 288-292 ; Stewart Irwin Oost, Galla Placidia Augusta, op. cit., n. 47, p. 232-234.

80. Aetius a déjà à cette époque conclu deux traités pour l’Empire romain après des victoires

contre les Francs (cf. Prosper, Chron., 1298 ; Hydace, Chron., 98 ; Jordanès, Get., XXXIV, 176 ;

Sidon., Carm., VII, 233-235), mais aussi une alliance personnelle avec les Huns dans sa lutte contre les autres généraux de l’Empire soutenus par Galla (cf. Prosper, Chron., 1310 ; Priscus, frg., 7).

81. Hydace, Chron., 96 : Rursum Sueui initam cum Gallaecis pacem libata sibi occasione conturbant.

Ob quorum depraedationem Hydatius episcopus ad Aetium ducem, qui expeditionem agebat in Gallis, suscipit legationem.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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Ce choix est avant tout lié à la situation militaire car il n’y a aucun secours armé à attendre de la cour de Ravenne qui, elle- même, a déjà dû faire appel à l’empereur d’Orient Théodose II pour aider Boniface en Afrique contre les Vandales 82 . En réponse à cette demande, Aetius envoie en 432 le comes Censorius en ambas- sade auprès des Suèves. Mais celui-ci est rappelé à Ravenne par Aetius en 433. Les provinciaux terminent néanmoins les négocia- tions commencées et tentent la même année de faire reconnaître le traité finalement conclu avec les Suèves par l’évêque Symphosius, envoyé en ambassade à la cour de Ravenne. Toutefois, cette der- nière est toujours paralysée par les luttes internes entretenues par Placidia et cette démarche se solde par un échec. La question n’est pas de savoir si Galla Placidia peut théorique- ment exercer une activité diplomatique au nom de son fils. C’est nécessairement le cas, car elle est régente de l’Empire. D’ailleurs, le fait même que les provinciaux de Galicie envoient une ambassade à Ravenne pour y faire confirmer le traité conclu avec les Suèves prouve que, théoriquement, la régente aurait dû le reconnaître. Le vrai problème de Galla Placidia n’est pas tant sa légitimité à mener la diplomatie romano-barbare que son absence totale de moyens pour s’imposer en tant qu’actrice des relations diplomatiques et supplanter ainsi Aetius. En revanche, elle a l’intelligence de comprendre qu’elle ne peut se passer de lui. Dès lors, quels que soient ses ressentiments à son égard 83 , s’assurer sa fidélité est encore pour elle le plus sûr moyen de garder, le temps de sa régence, un contrôle même lointain sur ces relations diplomatiques. Il faut faire là le lien avec le contexte mili- taire de la première moitié du V e siècle qui ne donne pas à Galla Pla- cidia les moyens de s’affirmer diplomatiquement en tant qu’actrice, car la diplomatie est alors très clairement subordonnée à l’activité militaire 84 . Dans cette situation, elle est totalement dépendante des officiers qui dirigent l’armée romaine, en particulier Aetius qui est bien au cœur des relations diplomatiques romano-barbares. Lorsqu’à la mort de Théodoric, en 526, Amalasonthe commence à exercer la régence pour son fils Athalaric, la situation du royaume ostrogoth n’est pas non plus particulièrement florissante. En particu-

82. L’empereur d’Orient envoie quelques troupes avec à leur tête Aspar, après la chute

d’Hippone. Cf. Procope, BV, I, 3, 35-36.

83. J. Ant., frg, 201, 3.

84. Jusqu’en 455, les traités sont conclus par les généraux qui font la guerre, en particulier

Constance et surtout Aetius, alors qu’à partir de 455 le jeu diplomatique qui précède ou suit l’af- frontement militaire devient l’affaire des civils et se détache du champ d’action des militaires. Sur cette question, Audrey Becker-Piriou, Modalités des relations diplomatiques romano-barbares en Occident de 416 à 497, op. cit., n. 3, p. 175-187.

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lier, le réseau d’alliances conçu par Théodoric autour des mariages entre les différents rois barbares et les femmes de sa famille s’est déjà totalement effondré. Le roi burgonde Sigismond, qui succède à Gondebaud en 516, a fait assassiner dès 522 son fils Sigeric dont la mère était la propre fille de Théodoric 85 . En 523, c’est le roi vandale Hildéric qui tue la sœur de Théodoric Amalafrida, veuve du roi vandale Thrasamond 86 . Dans son panégyrique de 533, Cassiodore présente l’activité diplomatique, en particulier l’envoi d’une ambassade, comme la marque des faibles, de ceux qui ont perdu militairement et qui n’ont d’autre choix que de solliciter la paix auprès d’Amalasonthe. La régente recevrait donc des ambassades de « différentes nations » 87 , en particulier burgondes,

« Il y a mieux : le Burgonde, pour récupérer son territoire, s’est fait

sujet dévoué et s’est rendu tout entier pour obtenir bien peu. Ainsi, il a

choisi d’obéir en restant indemne plutôt que de résister d’être amoin- dri. Il a défendu plus sûrement son royaume à partir du moment où il

a déposé les armes. Il a en effet retrouvé, grâce à ses supplications, ce qu’il avait perdu dans l’affrontement. » 88

ainsi que de l’empereur d’Orient :

« En outre, alors que nous avons si rarement été convoqués, il nous a

gratifiés de nombreuses ambassades et cette puissance exceptionnelle a

fait incliner la grandeur de la suprématie orientale pour que fussent exaltés les souverains de l’Italie. » 89

Or, en réalité, lorsqu’on prend en compte les autres sources mentionnant ces événements, la situation est loin d’être aussi tranchée. Dès l’accession d’Athalaric au pouvoir, sa mère envoie une ambassade à l’empereur d’Orient pour solliciter la reconduction des pouvoirs accordés auparavant à Théodoric 90 . Par la suite, lors de l’affaire du saccage de la cité de Gratiana, Amalasonthe n’a d’autre choix que de s’excuser auprès de Justinien après les menaces formu- lées par son ambassadeur 91 . Si l’on suit Procope, elle aurait même

85.

Cf. supra, n. 46.

86.

Sur la fuite, l’arrestation et la mort d’Amalafrida, cf. Vict. Tonn., 523 ; Procope, BG,

I, 13, 2.

87.

Cassiodore, Var., XI, I, 7 : diversis nationibus.

88.

Cassiodore, Var., XI, I, 13.

89.

Cassiodore, Var., XI, 1, 11.

90.

Cassiodore, Var., VIII, 1.

91.

Procope, BG, V, 3, 15-28. En plus de ses excuses, elle serait même allée jusqu’à donner

secrètement le pouvoir en Italie à Justinien (Procope, BG, V, 3, 28 : l0qra dA a£tÈ xAmpasan BItalBan Cgceiriebn ´molpghsen « mais secrètement elle fut d’accord pour mettre toute l’Italie entre ses mains »).

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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adopté une attitude plutôt soumise par rapport à Justinien pour s’as- surer son soutien dès le début de sa régence 92 . Elle ne fait, par ail- leurs, guère plus qu’envoyer une lettre de protestations au roi van- dale Hildéric après l’assassinat d’Amalafrida en 527 93 . De la même façon, elle n’aide pas militairement le roi thuringien Herminifrid face aux Francs 94 . Après son assassinat perpétré par Thierry en 531, Amalasonthe se contente de recueillir sa femme Amalaberga, fille d’Amalafrida 95 . D’autre part, elle se réconcilie également, dès 526, avec le roi burgonde Godomar en lui cédant les territoires compris entre la Durance et l’Isère, annexés par Théodoric en 510, et n’in- tervient pas dans la guerre qui l’oppose en 532 aux rois francs Chil- debert, Thierry et Clotaire 96 . Enfin, lorsque Amalaric assume seul le pouvoir chez les Wisigoths à partir de 526, Amalasonthe se détache de lui, peut-être également pour éviter tout conflit lié à sa femme avec les Francs 97 . Alors que Cassiodore reprend à son compte, dans son panégy- rique, la vision romaine traditionnelle d’une diplomatie hégémo- nique et unilatérale dans un système politique présenté comme uni- polaire, et qui est finalement la négation rhétorique du système multipolaire qui de facto se réaffirme en Occident, Amalasonthe exerce en réalité une politique diplomatique faite de compromis et surtout extrêmement réaliste, quant à la faible marge de manœuvre qui est alors la sienne. D’ailleurs, l’attitude des soldats à Gratiana met en évidence le principal risque qui la guette : celui de se retrouver, à l’instar de Galla Placidia, débordée par un de ses géné- raux. Sa diplomatie tend avant tout vers un objectif : éviter autant que possible l’affrontement avec les autres rois barbares, tout en se plaçant sous la protection de l’empereur d’Orient Justinien. Or, une

92. Procope, BV, I, 15, 5-6 : xV tpte pabV te n kaa ¤pq tÌ mhtra BAmalasoAnqà trefpmenoV eice

tq Gptqwn te kaa BItaliwt²n kr0toV. CpeidQ g1r Qeud@ricoV teteleutPkei kaa CV tqn qugatrido¢n BAtal0ricon, srfanqn to¢ patrqV Udh prpteron gegonpta, T basileBa Zke, deimaBnousa T BAmalaso¢nqa perB te tÈpaida kaa tÌ basileBÄ fBlon BIoustinianqn CV t1 m0lista etairisam@nh t0 te 5lla epPkouen a£tÈ Cpit0ttonto kaa tpte agor1n didpnai tÈ stratop@dÅ Chgg@lleto kaa CpoBei ta¢ta. « Ce dernier, bien qu’il fût encore un enfant et restât élevé par sa mère Amalasonthe, était roi des Goths et des Italiens, car après la mort de Théodoric la royauté était échue à son petit-fils Athalaric, qui avait alors déjà perdu son père. Aussi Amalasonthe, qui craignait à la fois pour sa vie et pour le royaume de son fils, avait-elle noué des relations d’amitié très étroites avec Justinien, et comme la

docilité qu’elle mettait en temps normal à exécuter les ordres de celui-ci l’avait conduite, en la cir- constance, à promettre de donner des vivres à son armée, elle remplissait là ses engagements. »

93. Cassiodore, Var., IX, 1.

94. Sur ces événements, cf. Grégoire de Tours, HF, III, 7-8.

95. Procope, BG, I, 13, 2 : T dA to¢ bErmenefrBdou gunQ x¡n tobV paisa laqo¢sa par1 Qeud0ton

tqn 3delfpn, Gptqwn thnika¢ta 6rconta, Ylqe. « Mais la femme d’Herminifrid prit son enfant et

s’enfuit secrètement chez Theodat, son frère qui régnait à cette époque sur les Goths. »

96. Sur cette guerre, cf. Grégoire de Tours, HF, III, 11.

97. Sur l’attitude d’Amalaric envers sa femme, cf. supra, n. 76.

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des grandes différences avec la situation de Galla Placidia un demi- siècle plus tôt, c’est qu’elle a affaire à des interlocuteurs barbares qui sont rois dans des États en voie de constitution, tous progressive- ment reconnus par le pouvoir romain, et plus uniquement à des chefs de guerre à la tête de bandes barbares plus ou moins organi- sées. En même temps, ils ont tous progressivement intégrés les règles du jeu diplomatique et n’hésitent plus à s’en servir. Et c’est ce qui explique qu’on passe entre les deux régences, d’une époque à une autre, avec la reconnaissance à partir de la seconde moitié du V e siècle des différents royaumes par les Romains et, en corollaire, l’inversion progressive du rapport entre activité militaire et diploma- tique 98 . Mais le comportement d’Amalasonthe pendant la réception même des ambassades, tel qu’on l’entraperçoit à la lecture de Cas- siodore, montre qu’elle sait adopter une attitude suffisamment humble, car, dans ce monde où le pouvoir politique et diplomatique officiel est masculin, elle reste une femme dont la position est pré- caire, car étroitement dépendante de sa situation familiale :

« Les différentes nations tirent un grand et nécessaire secours de ce que nul n’a besoin d’interprète pour être entendu de notre très avisée souveraine. En effet, l’ambassadeur ne subit aucun retard et le sup- pliant aucun dommage à cause des lenteurs du truchement, puisque chacun est entendu dans son langage originel et satisfait par une réponse dans la langue de sa patrie. Mais alors qu’elle jouit d’une maî- trise parfaite des langues, dans ses interventions publiques, elle est telle- ment réservée qu’on la croirait en retrait. » 99

Cassiodore comme Procope ont beau mettre en évidence son attitude virile, qualité nécessaire pour une régente 100 , Amalasonthe a

98. Sur cette question, Audrey Becker-Piriou, Modalités des relations diplomatiques romano- barbares en Occident de 416 à 497, op. cit., n. 3, p. 188-213. 99. Cassiodore, Var., XI, 1, 7-8 : Hinc uenit diuersis nationibus necessarium magnumque praesidium, quod apud aures prudentissimae dominae nullus eget interprete. Non enim aut legatus moram aut interpellans ali- quam sustinet de mediatoris tarditate iacturam, quando uterque et genuinis uerbis auditur et patriotica responsione componitur. Iungitur his rebus quasi diadema eximium inpretiabilis notitia litterarum, per quam, dum ueterum pru- dentia discitur, regalis dignitas semper augetur. Sed cum tanta gaudeat perfectione linguarum, in actu publico sic tacita est, ut credatur otiosa. 100. Cassiodore, Var., XI, 1, 19 : sed quemadmodum illi sufficere poterunt exempla feminea, cui uirorum laus cedit universa ? « Mais comment ces modèles féminins pourront-ils faire face à celle devant qui pâlissent toutes les gloires viriles ? » ; Procope, BV, I, 2, 3 : bAmalaso¢nqa d@, 7te to¢ paidoV CpBtropoV o©sa tQn 3rcQn diÅkebto CV 5gan tq 3rrenwtqn Cndeiknum@nh. « Amalasonthe, comme tutrice de l’enfant, administrait le gouvernement en faisant preuve au plus haut point d’intelligence et de sens de la justice, en montrant complètement la virilité de sa nature » ; Pro- cope, Anec. Sec., XVI, 1 : HnBka BAmalaso¢nqa tRV Cn GptqoiV 3pallaxeBousa diatriðR metampBscesqaB te tqn bBon Egnw kaa tQn Cpa tq Buz0ntion dienoebto poreAesqai, ·sper moi Cn tobV Emprosqen lpgoiV CrrPqh, logisam@nh T Qeod°ra ´V e£patrBdhV te T gunQ kaa basilaV eeh, kaa cdebn mAn e£prepQV 5gan Cpinoebn dA w ti 6n boAloito gorgqV m0 lista, §popton dA a£tRV poihsam@nh tq te megaloprepAV kaa diaferpntwV 3rrenwppn, 7ma dA kaa tq to¢ 3ndrqV Clafrqn deBsasa, o£k Cpa

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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probablement conscience qu’elle doit avant tout son pouvoir à sa maternité 101 . D’où la difficulté qui entoure son action diplomatique :

en tant que femme, aussi virile soit son comportement, elle ne peut diriger en propre les armées et, dès lors, pour atteindre ses buts, elle prend les principales décisions diplomatiques tout en adoptant une attitude effacée qui n’est paradoxale qu’en apparence : c’est précisé- ment parce qu’elle est une femme et non un homme qu’elle doit agir discrètement, laissant autant que possible au premier plan son fils. D’ailleurs, cette conduite soumise au moins en façade se retrouve également dans l’anecdote rapportée par Procope concer- nant les reproches que lui font les Goths sur la façon dont elle fait élever son fils :

« Lorsque Amalasonthe entendit cela, elle n’approuva pas ; mais crai- gnant un complot de la part de ces hommes, elle fit croire que leurs discours l’avaient satisfaite et donna son assentiment à tout ce que les barbares lui demandaient. » 102

Amalasonthe s’adapte clairement à ce qu’on attend d’elle en tant que femme, ce qui met en avant une dimension pour ainsi dire jamais prise en compte dans l’étude du rapport qui se joue dans cette anecdote : le genre. Lorsque Procope évoque les craintes d’Amalasonthe, il emploie d’abord le terme d’anqropoV, puis seule- ment ensuite celui de barðaroV. Et les reproches qui sont formulés dans cette histoire par les Goths sont typiquement liés au fait qu’elle est une femme et qu’elle a donc besoin d’un alibi masculin, son fils ou son supposé amant, pour prétendre à exercer le pouvoir :

« Des Goths, après l’avoir rencontrée, s’en offusquèrent et, adressant des reproches à Amalasonthe, prétendirent qu’elle voulait faire dispa-

mikrobV tQn zhlotupBan CxPnegken, 3llB CnedreAein tQn gunabka m@criV CV q0naton Cn boulË Escen. « Lorsque Amalasonthe, qui désirait quitter la compagnie des Goths, décida de changer de vie et qu’elle projetait de se rendre à Byzance, comme je l’ai dit dans les livres précédents, Théodora,

considérant que la femme était de noble famille et qu’elle était reine, qu’elle était très belle à voir et mettait une grande énergie à obtenir ce qu’elle voulait, se méfiant aussi de son grand air et de son caractère extrêmement viril et redoutant en même temps le manque de caractère de son époux, ne manifesta pas sa jalousie par des manœuvres mesquines, mais décida de s’attaquer à cette femme jusqu’à la faire mourir. »

101. Sur l’emploi de felix par Cassiodore pour désigner Amalasonthe, cf. Valérie Fauvinet-

Rancon, Portrait d’une régente. Un panégyrique d’Amalasonthe (Cassidorus, Variae, 11, 1), op. cit., n. 65, particulièrement ici p. 302 qui montre parfaitement l’ambivalence du terme pouvant ren-

voyer aussi bien à la felicitas militaire d’Amalasonthe qu’à sa fertilité qui permet de prolonger la dynastie.

102. Procope, BG, I, 2, 18 : Ta¢ta Cpea Ukousen BAmalaso¢nqa, o£k CpÆnese m@n, deBsasa dA tQn

t²n 3nqr:pwn CpiðoulQn,dpkhsBn te pareBceto ´V prqV TdonRV a£tÌ od lpgoi CgBnonto, kaa xunec°rei 7panta wswn od b0rðaroi a£tRV EcrÃzon. Cette attitude trouve au moins un précédent célèbre en Orient, l’impératrice Aelia Pulcheria. Alors qu’elle exerce la réalité du pouvoir au côté de son jeune frère Théodose II dans l’Empire romain d’Orient, elle attribue prudemment ses succès à son frère : Soz., IX, 1, 5-9 ; Philost., XII, 7.

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Audrey Becker-Piriou

raître son enfant le plus vite possible, pour pouvoir attirer un autre homme dans sa couche et régner avec ce dernier sur les Goths et les Italiens. » 103

D’ailleurs, pour conserver le pouvoir à la mort d’Athanaric, elle n’a d’autre choix que d’épouser Théodat tout en lui faisant jurer de n’exercer le pouvoir qu’en apparence. Elle imaginait probablement qu’elle pourrait ainsi perpétuer le système mis en place pendant la régence où elle dirigeait la politique ostrogothique tout en restant relativement en retrait.

CONCLUSION

Ce qui ressort de ces quelques remarques est l’extrême préca- rité de la place et du rôle des femmes dans la diplomatie. D’abord, de façon évidente lorsqu’elles sont un moyen de l’activité diploma- tique une fois « mises sur le marché des échanges matrimo- niaux » 104 où des mariages sont conclus pour resserrer ou garantir des alliances diplomatiques entre des structures politiques différen- tes. Dans ces mariages, les femmes subissent une situation qu’elles n’ont pas choisie et qui peut, selon les vicissitudes diplomatiques, les mener parfois jusqu’à la mort. C’est ainsi le cas d’Amalafrida dont le meurtre est nettement une réponse « diplomatique » à une agression militaire. Par ailleurs, à travers ces mariages, quelle que soit la situation, elles sont le lien entre des groupes familiaux diffé- rents, car elles gardent un contact avec leur famille naturelle. Se dessinent au V e siècle, et ce malgré la pauvreté des sources, des ébauches de réseaux reliant les différents membres d’un groupe familial entre eux. Ces femmes jouent parfois de ces réseaux, celui de leur famille naturelle contre celui de leur famille par alliance ou inversement, avec plus ou moins de succès. Parallèlement, les

103. Procope, BG, I, 2, 7 : Gptqoi dA a£tÈ CntucpnteV dein1 Cpoio¢nto kaa tÌ BAmalasoAnqÃ

cscurBzonto boAlesqai a£tQn tqn pabda Cx 3nqr°pwn 3faniebn wpwV a£tQ Dt@rÅ 3ndra CV koBthn Clqo¢sa Gptqwn te kaa BItaliwt²n x¡n a£tÈ 5rcoi. Autour des écrits de Procope sur Amalasonthe, cf. l’article de Sylvie Joye, Arnaud Knaepen, L’image d’Amalasonthe chez Procope de Césarée et Grégoire de Tours : portraits contrastés entre Orient et Occident, Le Moyen Âge, revue d’histoire et de philologie, 2, 2005, t. CXI, p. 229-257, qui envisage surtout ces passages comme des constructions

visant avant tout à donner par contraste une image négative de Théodora, la femme de Justinien.

104. Cf. Sylvie Joye, Les élites féminines au Moyen Âge, historiographie, dans Régine Le Jan

(sous la dir.), L’historiographie des élites du Haut Moyen Âge (Marne-la-Vallée et Paris 1), 27 et 28 novembre 2003, p. 5, publication en ligne : site du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris.

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De Galla Placidia à Amalasonthe

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alliances diplomatiques se font et se défont autour de ces mariages exogamiques. On peut ainsi citer l’exemple des rois barbares Athaulf ou Genséric qui, par de telles unions, ont espéré tous les deux entrer dans la famille impériale. Par la suite, s’il y a bien un homme qui a compris l’utilisation qu’il pouvait faire de ces réseaux familiaux naturels et par alliance, c’est l’Ostrogoth Théodoric qui organise toute sa diplomatie autour des interactions entre ces diffé- rents réseaux. Ensuite, les impératrices et les reines ont pu avoir un rôle diplomatique plus actif au côté du détenteur légitime de l’autorité politique, mais toujours dans un cadre officieux 105 , que ce soit lors de la réception des ambassadeurs dans un cadre privé, comme on le voit dans le récit de Priscus, ou par leur influence qui dépend largement de leur situation familiale, qu’il s’agisse d’une épouse par rapport à son mari ou d’une mère par rapport à son fils. Si elles s’effacent derrière un pouvoir masculin affirmé, il faut noter néan- moins que les femmes maîtrisent tout de même suffisamment les arcanes de la diplomatie pour être en mesure, le cas échéant, de s’en servir pour maintenir ou rétablir leur influence. La diplomatie est alors nettement pour ces femmes non un but politique mais un moyen personnel d’assurer leur pouvoir au sein de la cour, si elles le sentent menacé. Et c’est probablement comme cela qu’il faut envisager les démarches d’Honoria auprès d’Attila. Cette approche particulière de la diplomatie est clairement liée à leur genre car, encore une fois, en tant que femmes, leur pouvoir politique n’est jamais assuré, toujours dépendant de leur situation familiale. Il faut, pour finir, revenir sur les régences de Galla Placidia et d’Amalasonthe, car ces deux femmes sont les seules à avoir eu en charge officiellement l’activité diplomatique, respectivement de l’Empire romain d’Occident et du royaume ostrogoth. Il est tout à fait remarquable que, pour l’une comme pour l’autre, le fait d’être une femme, même dans des circonstances historiques très diffé- rentes, les a obligées à envisager l’exercice de cette activité différem- ment des hommes. Elles ont, toutes les deux, été obligées d’adapter leur attitude en matière de diplomatie du fait de leur genre. D’abord Galla Placidia qui, en tant que femme, ne réussit pas à s’imposer dans la diplomatie romano-barbare dans une époque où, précisément, ces relations se réglaient dans un premier temps par les

105. La seule attestation dans une source d’un rôle officiel pour une souveraine est donnée par Priscus, lorsque les ambassadeurs romains envoyés à Attila vont offrir à Héréka, son épouse, des cadeaux officiels. Mais le rôle de la souveraine reste alors pour le moins très passif. Cf. Priscus, frg., 8.

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Audrey Becker-Piriou

armes avant de se conclure, dans un second temps, par des traités. Par ailleurs, il s’agissait pour elle de préserver l’unité de l’Empire de son fils de cinq ans en gérant au mieux les rivalités qui agitaient les généraux de l’Empire. Les intrigues de la cour de Ravenne ne résul- tent pas des simples caprices d’une femme, comme on a souvent pu les comprendre ou les interpréter, mais étaient en réalité des mani-

festations de l’intelligence politique de Galla Placidia qui, au final, a su jouer contre les généraux au mieux de ses intérêts. Elle a ainsi pu transmettre à son fils un Empire intact, si on excepte les provinces cédées en particulier au Huns pour s’assurer leur soutien de même que celui du général romain Aetius. Car, c’est peut-être là la plus grande réussite diplomatique de Galla Placidia que d’avoir su faire profiter l’Empire des relations particulières que ce général avait nouées avec les différents peuples barbares. Enfin, pour comprendre l’attitude diplomatique d’Amalasonthe, il faut, là aussi, garder à l’es- prit qu’elle est d’abord une femme avant d’être une barbare roma- nisée et que, de ce fait, comme Galla Placidia avant elle, elle ne peut pas diriger l’armée et n’a donc d’autre choix que d’adopter une attitude en apparence très en retrait et soumise aux hommes dans sa propre cour, tout en évitant dans sa diplomatie, avec l’Empire romain d’Orient et avec les autres peuples barbares, le conflit pour précisément ne pas avoir recours à l’armée. Clairement les femmes ont un rôle diplomatique, même si elles l’exercent différemment des hommes. En effet, les constructions idéologiques autour de leur genre, en particulier leur supposée ina- daptation par nature à exercer le pouvoir, les obligent à adopter des modalités d’action diplomatique typiquement féminines pour tenir compte de cette réalité culturelle et sociale : la femme n’a accès au pouvoir que par l’intermédiaire d’un homme, son mari, son fils ou son frère. Or les sources, essentiellement masculines, ont générale- ment compris ces stratégies ayant parfois comme enjeu leur propre survie, comme autant de preuve de l’existence de motivations typi-

quement féminines – impulsivité, violence

dans leur vision « genrée » de l’incompatibilité de nature entre le

pouvoir politique et les femmes.

– les confortant ainsi

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De Galla Placidia à Amalasonthe

537

Memorandum

Pour les références précises des sources, se reporter aux pages men- tionnées dans l’ouvrage de John Robert Martindale, The Prosopography of the Later Roman Empire, II, AD 395-527, Cambridge, 1980.

Femmes d’origines barbares

Amalaberga (fin V e siècle - début VI e siècle, reine thurin- gienne : 507/511-532/533) ; PLRE, p. 63

– fille issue du premier mariage d’Amalafrida

– nièce du roi ostrogoth Théo- doric I er

– épouse du roi thuringien Hermi- nifrid

– mère d’Amalafridas et d’une autre fille fiancée au roi lombard Audoin

Amalafrida (reine vandale :

c. 500-523 ; assassinée en 527) ; PLRE, p. 63

– sœur du roi ostrogoth Théo- doric I er

– deux enfants d’un premier ma- riage, Amalaberga et Theodahad

– femme en seconde noce du roi vandale Thrasamund en 500

– assassiné par le successeur de Thrasamund, Hildéric en 527

Amalasonthe (régente de 526 à 534 ; reine en 534) ; PLRE, p. 65

– fille du roi ostrogoth Théo- doric I er et d’Audofleda

– épouse en première noce de Fl. Eutharicus Cilliga

– mère d’Athalaric

– régente pendant la minorité de son fils

(première

du

Anonyma V e siècle)

– fille

Théo-

moitié

du

roi

wisigoth

doric I er

– sœur du roi wisigoth Euric

– épouse en première noce de Hunéric, fils du roi vandale Genséric

Areagni Ostrogotho (c. 476 ou

PLRE,

483-488 - c.

520) ;

p. 138-139

– fille issue du premier mariage du roi ostrogoth Théodoric I er

– sœur de Theodegotha

– épouse du roi burgonde Sigis- mond

– mère d’un garçon Ségéric et d’une fille Suavegotho

Audofleda

(seconde

du

moitié

V e siècle) ; PLRE, p. 185

– sœur de Clovis

– épouse du roi ostrogoth Théo- doric I er

– mère d’Amalasonthe

Caretena

du

(seconde

moitié

V e siècle) ; PLRE, p. 260-261

– femme du roi burgonde Chil- péric II

– mère probable de Clotilde, l’épouse de Clovis

Clotilde

(fin

p. 293-294

V e - 545) ;

PLRE,

– fille du roi burgonde Chil- péric II et probablement de Caretena

– exilée par son oncle Gondebaud après l’assassinat de ses parents

– épouse du roi franc Clovis

– mère de Clotilde, épouse du roi wisigoth Amalaric, de Chlo- domer, de Childebert et Chlo- tahachar

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Clotilde

(début

VI e

siècle -

c. 526/531) ; PLRE, p. 294

– fille de Clovis et de Clotilde

– épouse du roi wisigoth Amalaric

Audrey Becker-Piriou

Suavegotho (première moitié du VI e siècle) ; PLRE, p. 1037

– fille de Sigismond et d’Areagni Ostrogotho

Giso (seconde moitié du V e siècle) ;

épouse

du

roi

franc Théo-

PLRE, p. 513

doric

– épouse du roi ruge Feletheus Héréka (seconde moitié de V e siè- cle) ; PLRE, p. 400

– épouse du roi hun Attila

– mère d’Ellac, de Dengizich et d’Ernach

Ragnahilda (seconde

du

moitié

V e siècle) ; PLRE, p. 935

– épouse du roi wisigoth Euric

– mère d’Alaric II

mère

de

Theudebert

et de

Theudichild

 

Theodegotha

(c.

476

ou

 

c.