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SCIENCES — EINSTEIN AVAIT RAISON CONTROVERSE— LE ROYAUME-UNI DOIT-IL SORTIR DE L’UE ? SYRIE —ALEP,
SCIENCES — EINSTEIN AVAIT RAISON CONTROVERSE— LE ROYAUME-UNI
DOIT-IL SORTIR DE L’UE ? SYRIE —ALEP, OU LE DESTIN DE L’EUROPE
SORTIR DE L’UE ? SYRIE —ALEP, OU LE DESTIN DE L’EUROPE N° 1320 du 18 au
N° 1320 du 18 au 24 février 2016 courrierinternational.com France : 3,90 € LA FRANCE
N° 1320 du 18 au 24 février 2016
courrierinternational.com
France : 3,90 €
LA FRANCE TRANQUILLE
La presse
étrangère vent
debout contre
la prorogation de
l’état d’urgence
Afrique CFA 3 200 FCFA Algérie 480 DA
Allemagne
4,50
€ Andorre
4,50
Autriche
4,50
Canada
6,95
$CAN
DOM 4,90
€ € Espagne
4,50
E-U 7,50
$US € G-B
Irlande
4,50
Italie 3,80
4,50 £ € Grèce
Japon 4,50
800 € ¥
Maroc
38 CFP
DH
Pays-Bas
4,50
€ CHF
Portugal
cont.
4,50
€ Suisse
6,20
TOM
790
Tunisie
6,50
DTU
€ ¥ Maroc 38 CFP DH Pays-Bas 4,50 € CHF Portugal cont. 4,50 € Suisse 6,20
4. Courrier international — n o 1320 du 18 au 24 février 2016 Sommaireaire ÉDITORIAL
4.
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
Sommaireaire
ÉDITORIAL
JEAN-HÉBERT
ARMENGAUD
p.28
à la une
La terreur n’est
pas la guerre
S ommes-nous vraiment “en
guerre” comme le prétendent
François Hollande et Manuel
LA FRANCE
TRANQUILLE
Valls ? Avec tout le respect que nous
devons aux victimes des attentats
de janvier et novembre 2015
et à leurs proches, la réponse est non.
Ou alors les mots n’ont plus grand sens,
pourraient dire ces millions de Français
qui ont perdu un père, un grand-père
ou un arrière-grand-père entre 1914
et 1918. Certes la France fait la guerre
en Irak et en Syrie. Certes Daech est
un monstre tentaculaire d’une violence
rare. Pourtant, sur notre sol, ce n’est
pas une guerre mais du pur terrorisme
– qui, lui, n’est pas nouveau. Sans
remonter à la Terreur robespierriste
(100 000 morts), la France a souffert
ces dernières années, avec les attentats
des rues Copernic, des Rosiers, de
Rennes, du RER B, de Toulouse et
Montauban… Alors pourquoi, cette
fois-ci, vouloir appliquer
des mesures exceptionnelles – état
d’urgence, déchéance de nationalité,
modification de la Constitution… ?
Après les attentats du 11 mars 2004
à Madrid, les plus meurtriers que
l’Europe ait jamais connus (191 morts),
l’Espagne n’a pas jugé bon d’appliquer
l’“état d’exception” – proche de notre
état d’urgence. Après ceux du 7 juillet
2005 à Londres (55 morts), Tony Blair
n’a jamais évoqué de déchéance
de nationalité pour les coupables
binationaux nés au Royaume-Uni.
Alors que cherche François Hollande ?
Surfer sur une émotion légitime ?
Chercher à droite des voix qu’il sait
déjà avoir perdues à gauche ?
La manipulation, si c’est le cas, est
grossière, les sondages le prouvent déjà.
D’autant plus que ces mesures
n’empêcheront jamais des fous
de Daech de se faire exploser
en pleine foule.
De la prolongation de l’état d’urgence au débat
sur la déchéance de nationalité, la presse
étrangère vilipende dans son ensemble le virage
à droite du gouvernement français. Pour
Foreign Policy, le tout-sécuritaire ne résout rien.
La Stampa, elle, en appelle à l’Etat de droit.
p.10
Controverse. Le Royaume-Uni
doit-il sortir de l’UE ?
A la veille du sommet européen de Bruxelles, les 18 et 19 février, où seront discutées
les réformes négociées par David Cameron, partisans et adversaires du Brexit s’étripent
dans la presse britannique.
7 le jours
monde
dans
p.12
Syrie. Poutine : une stratégie payante
La chute d’Alep pourrait marquer un tournant dans la guerre, écrit e Guardian.
La défaite des rebelles laisserait face à face les forces de Bachar El-Assad et Daech.
Exactement ce que voulaient les Russes.
360°
p.38
SUR NOTRE
SITE
Enquête. Comment Israël
se débarrasse de ses réfugiés
africains.
Web doc. Dimanche 21 février,
deuxième volet de notre série
consacrée aux amours interdites.
Inde : Mohammed et Shanara,
amour sans frontière.
Diaporama. La semaine
en images.
Retrouvez-nous aussi sur
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Kamasi
Washington,
le jeune
guerrier
du jazz
Le charismatique saxophoniste est devenu
un phénomène comme on n’en avait plus vu
depuis trente ans dans sa discipline,
s’enthousiasme The New York Times.
p.18
Algérie. Maudite rente pétrolière
En couverture :
Dessin de Bertrams, Pays-Bas,
pour Courrier international.
La chute des prix du baril a fortement affecté le pouvoir d’achat des Algériens. Colère
d’un éditorialiste d’Algérie-Focus alors que le débat sur la privatisation des entreprises publiques
fait rage.
www.courrierinternational.com
MIKE PARK
BERTRAMS, PAYS-BAS
6. Courrier international — n o 1320 du 18 au 24 février 2016 Sommaire Les
6.
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
Sommaire
Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources
du monde entier. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine :
Edité par Courrier international SA, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance au capital
de 106 400 €.
Actionnaire : La Société éditrice du Monde.
Président du directoire, directeur de la publication :
Algérie-Focus (algerie-focus.com) Alger, en ligne. Animal Politico (animalpolitico.com) Mexico, en ligne. Al-Araby Al-Jadid (alaraby.co.uk)
Londres, en ligne. The Atlantic Washington, mensuel. The Economist Londres, hebdomadaire. El Español (elespanol.com) Madrid, en ligne.
Financial Times Londres, quotidien. Foreign Policy Washington, bimestriel. The Guardian Londres, quotidien. The Hindu Madras, quotidien. The
Independent Londres, quotidien. Al-Jumhuriya (aljumhuriya.net) Istanbul, en ligne. Kompas Jakarta, quotidien. Maghreb émergent (maghre-
bemergent.com) Alger, en ligne. Al-Modon (almodon.com) Beyrouth, en ligne. The New York Times New York, quotidien. El
País Madrid, quotidien. La Stampa Turin, quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. The Spectator Londres, hebdo-
madaire. Der Tagesspiegel Berlin, quotidien. Telegram Zagreb, hebdomadaire. Le Temps Genève, quotidien. Veidas Vilnius,
hebdomadaire. El-Watan Alger, quotidien.
Arnaud Aubron.
Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol.
Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président.
Dépôt légal février 2016. Commission paritaire n° 0717c82101.
ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France
Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46
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Directeur de la rédaction Eric Chol Directrice adjointe de la rédaction Claire
Carrard (1658) Rédacteur en chef Jean-Hébert Armengaud (1657) Rédacteurs en
chef adjointsRaymond Clarinard (1677), Hamdam Mostafavi (1733) Rédactrice
en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne
Delhomme (1631) Conception graphique Javier Errea Comunicación
— ASIE
22. Inde. La Chine partenaire
indispensable
7 jours dans le monde
360°
23. Indonésie. La case prison
38. Musique. Kamasi Washington,
7. Economie . Une étincelle peut
mettre le feu aux Bourses
dans le parcours terroriste
le jeune guerrier du jazz
Édition Virginie Lepetit (chef d’édition, 16 12), Fatima Rizki (17 30)
7 jours dans le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48), Europe
Gerry Feehily (chef de service, 1695), Danièle Renon (chef de service adjointe,
Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Laurence Habay (chef
de service adjointe, Russie, est de l’Europe, 16 36), Judith Sinnige
(Royaume-Uni, Irlande, Pays-Bas, 19 74), Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36),
Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 1668), Hugo dos Santos (Portugal, 1634),
Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, Pologne, 1674), Emmanuelle Morau (chef
de rubrique, France, 19 72), Alexandre Lévy (Bulgarie), Iulia Badea-Guéritée
(Roumanie, Moldavie, 1976), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède),
Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Agnès Jarfas (Hongrie), Kika Curovic (Serbie,
Monténégro,Croatie,Bosnie-Herzégovine),MarielleVitureau(Lituanie),Katerina
Kesa (Estonie), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets
(Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord,
— EUROPE
42. Idées. La Syrie, tragédie
16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Sabine Grandadam (chef de service,
10. Controverse. Le Royaume-Uni
doit-il quitter l’UE ?
linguistique
24. Migrants. La colère
Amérique latine, 16 97), Paul Jurgens (Brésil), Martin Gauthier (Canada)
Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine
Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin
des Allemands de Russie
44. Tendances. Des sacs de derrière
(Chine, 17 47), Guillaume Delacroix (Asie du Sud), Elisabeth D. Inandiak
(Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-OrientMarc Saghié (chef de service,
les barreaux
25. Croatie. Jésus-Christ super-
16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays
croate
47. Plein écran. Bons “bonbons”
du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique,
1629), Hoda Saliby (chef de rubrique, Maghreb, 1635), Sébastien Hervieu (Afrique
de Moscou
26. Espagne. L’infante mise
D’un continent à l’autre
au ban
australe) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie,
1647), Catherine Guichard (Economie, 1604), Carole Lembezat (chef de rubrique,
Courrier Sciences, 16 40), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie
Béloeil (chef des informations, 1732), Corentin Pennarguear (Tendances, 1693),
Camille Drouet (Courrier Voyages, 1609), Mélanie Liffschitz (Histoire, 1696)
— MOYEN-ORIENT
12. Syrie. Poutine, une stratégie
payante
Erratum
14. Egypte. La vie humaine
A la une
ne compte plus
Site Internet Hamdam Mostafavi (responsable, 17 33), Carolin Lohrenz
(chef de service adjointe, 1977), Clara Tellier Savary (chef d’édition), Carole
Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Lucie Geffroy (rédactrice multimédia,
Courrier Enquêtes, 1686), Hoda Saliby (rédactrice multimédia, 1635), Laura
Geisswiller (vidéo, 1665)
Courrier Expat Ingrid Therwath (16 51)
Marketing web Marie-Laëtitia Houradou (responsable, 16 87), Patricia
Fernández Perez, Paul-Boris Bouzin
28. France : l’urgence permanente
— AMÉRIQUES
16. Santé. Le virus Zika menace
les naissances
17. Etats-Unis. Barack Obama
Transversales
me manque déjà
34. Economie. Royaume-Uni :
— AFRIQUE
le blues des “curry houses”
Une erreur de date s’est glissée
dans l’éditorial du n°1319, “Les fusées
sont à l’Est” (p. 4). C’est évidemment
en 1983 que François Mitterrand
a prononcé cette phrase et non
en 2003, comme nous l’avons
malencontreusement écrit.
Dans le même numéro, nous avons
orthographié de deux façons
différentes le nom du leader
nord-coréen (p. 8) : il fallait lire Kim
18. Algérie. Maudite rente pétrolière
36. Sciences. Einstein avait raison
Jong-un et non Kim Jung-un.
Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), Caroline
Lee (chef de service adjointe, anglais, allemand, coréen), Julie Marcot (chef
de service adjointe, anglais, espagnol, portugais), Isabelle Boudon (anglais,
allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Françoise
Lemoine-Minaudier (chinois, anglais), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol),
Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais,
espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne
Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Emmanuel
Tronquart Pôle visuel Sophie-Anne Delhomme (responsable), Jonnathan
Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Pierrick Van-Thé Iconographie Luc
Briand (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon
(1653), Céline Merrien (colorisation) Maquette Bernadette Dremière (chef de
service, 16 67), Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis
Scudeller Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey
(16 66) Informatique Denis Scudeller (16 84), Rollo Gleeson (développeur)
Directeur industriel Eric Carle Directrice de la fabrication Nathalie
Communeau, Nathalie Mounié (chef de fabrication, 45 35) Impression,
brochage Maury, 45330 Malesherbes
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Ont participé à ce numéro : Milan Baumgarten, Antoine Bénistant, Jean-
Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Aurélie Carrier, Fatou Dedjinou, Ekaterina
Dvinina, Benjamin Fernandez, Raphaël Godechot, Sabrina Haessler*, Etienne
Lallemand, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Robin de Obaldia,
Jessica Robineau, Leslie Talaga
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Dessin de Martirena,

Cuba.

Une étincelle peut mettre le feu aux Bourses

Depuis des semaines, la tendance baissière des marchés renforce les inquiétudes des investisseurs, au risque de provoquer une véritable crise. Un phénomène potentiellement dévastateur.

crise. Un phénomène potentiellement dévastateur. —Le Temps Genève L es marchés boursiers déclinent

—Le Temps Genève

L es marchés boursiers déclinent dangereusement ces dernières semaines,

au point d’entrer dans une phase baissière : ils ont cédé 20 % par rapport à leur plus haut niveau. Mauvaise nouvelle pour les opé- rateurs financiers mais aussi pour ceux qui ne demandent rien à per- sonne, et surtout pas à la Bourse. C’est notamment le cas des inves- tisseurs à travers leur caisse de pension, soit nous tous. Les causes d’une telle baisse, très marquée pour certaines actions comme Crédit suisse – qui cède près de 40 % –, sont multiples. On ne les compte pour ainsi dire plus. Cela va de l’éco- nomie américaine et de la Fed au dynamisme chinois en berne, en passant par les prix du pétrole au plus bas depuis treize ans, et nous en passons. Le monde a changé quand les Chinois ont commencé à faire joujou avec leur monnaie l’été der- nier, que Janet Yellen a annoncé

que la banque centrale américaine se montrerait désormais moins accommodante en ouvrant un cycle de relèvement graduel des taux et que les prix du brut ont commencé à s’effondrer. Tous ces faits ont mené à des désé- quilibres que l’économie mon- diale peine à digérer. La Bourse donne la température du patient, pense-t-on. Et pourtant, économie et Bourse sont très directement liées. Quand le FMI annonce en début d’année qu’il revoit ses prévisions de croissance mon- diale à la baisse, cela ne fait pas du bien à votre portefeuille d’ac- tions. Mais la Bourse peut aussi avoir sa propre dynamique dont il convient de se méfier car elle peut être décorrélée de l’activité réelle. C’est le risque de réflexivité, cher à George Soros. Pour ce dernier, qui a théorisé sur ce thème dans un livre resté célèbre, parfois les actions baissent… parce que les actions baissent. De manière plus savante, c’est le risque de la prophétie autoréalisatrice,

anticipation qui modifie des com- portements de telle sorte qu’elle fait advenir ce qu’elle a annoncé. Les Bourses ne vont peut-être pas aussi mal qu’elles en ont l’air. Mais une simple étincelle suffit à faire croire à tout le monde que les choses sont bien pires que prévu, entraînant ainsi des ventes mas- sives. Ces temps-ci, par exemple, tout le monde s’inquiète au sujet des banques : sont-elles assez solides pour gérer toute une série de risques ? Les autorités de régu- lation, les banquiers eux-mêmes, ont beau jurer que les établisse- ments financiers sont bien plus solides qu’en 2008, au moment de la chute de Lehman Brothers, la Bourse les met au défi de prou- ver que cela est vrai en faisant plonger leur cours. Au risque de réaliser ce qu’elle craint le plus, à savoir la chute d’une banque qui entraînerait toutes les autres. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il n’y ait pas d’étincelle pour mettre le feu aux marchés. Stéphane Benoit-Godet Publié le 12 février

Contexte— Stéphane Benoit-Godet Publié le 12 février ●●● “L’appel à l’aide des banques”, titre

●●● “L’appel à l’aide des banques”, titre Handelsblatt le 16 février, rappelant que “la forte chute des cours de ces dernières semaines a généré un climat de crise dans les banques européennes”. Le quotidien allemand explique que le secteur attend une intervention de la Banque centrale européenne (BCE), qui rachète déjà chaque mois pour 60 milliards d’euros d’actifs – principalement des obligations d’Etat – afin de soutenir l’économie européenne. Les banquiers souhaitent que la BCE rachète aussi des obligations émises par les banques, qui, les unes après les autres, sont sous pression. Le 15 février, Mario Draghi, président de la BCE, a laissé entendre qu’il n’hésiterait pas à intervenir si la situation le justifiait. Pourtant, selon Handelsblatt, “les banques ne peuvent pas compter sur une aide rapide des gardiens de la monnaie unique”.

SOURCE LE TEMPS Genève, Suisse Quotidien, 49 000 ex.
SOURCE
LE TEMPS
Genève, Suisse
Quotidien, 49 000 ex.

www.letemps.ch

Né en mars 1998 de la fusion du Nouveau Quotidien et du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, ce titre de centre droit, prisé des cadres, se présente comme le quotidien de référence de la Suisse romande.

7 jours dans le monde. ÉCONOMIE
7 jours dans
le monde.
ÉCONOMIE

7

Fini le papier

Royaume-Uni — “Même si on

arrête d’imprimer, l’esprit et l’im- pact de notre journal continuent”, écrit The Independent après avoir annoncé l’arrêt de son édition papier. A partir du 27 mars, tous les contenus ne seront acces- sibles qu’en ligne. Le journal de gauche, qui souffre depuis des années d’une baisse des ventes et des recettes publicitaires, espère ainsi redevenir rentable. “Il n’y a tout simplement pas assez de per- sonnes qui sont prêtes à payer pour des journaux papier”, explique le quotidien, qui affirme avoir cepen- dant “de grandes ambitions inter- nationales” pour son site web.

Rencontre

historique

DIPLOMATIE — Granma consa- cre sa une du 13 février à la rencontre “his- torique” entre le pape François et le chef de l’Eglise ortho- doxe russe, le

patriarche Cyrille, à La Havane, en “terrain neutre”. C’est la première rencontre des deux dignitaires reli- gieux depuis le schisme de 1054. Le quotidien cubain, autoproclamé “organe officiel du comité central du Parti communiste de Cuba”, cite Raul Castro, qui s’est félicité que “La Havane [soit] à nouveau un lieu d’entente et de dialogue”.

[soit] à nouveau un lieu d’entente et de dialogue”. Nouveau départ Libye — “Le Conseil présiden-

Nouveau départ

Libye — “Le Conseil présiden- tiel, réuni à Skhirat, au Maroc, a annoncé dans la nuit du 14 février la formation d’un gouvernement d’union nationale”, rapporte Libya Al-Mostakbal. C’est la deuxième tentative de formation d’un gou- vernement depuis l’accord interli- byen du 17 décembre, la première ayant échoué le 19 janvier. Fayez Al-Sarraj, qui dirige le Conseil présidentiel, est appelé à deve- nir Premier ministre. En atten- dant son approbation par les factions libyennes rivales, la nouvelle équipe a reçu les félici- tations du médiateur de l’ONU, Martin Kobler, qui espère “un nouveau départ”.

8.

7 JOURS

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

ILS PARLENT

ILS PARLENT

DE NOUS

ILS PARLENT DE NOUS

STEFAN DE VRIES, correspondant de la radio néerlandaise RTL Nieuws

Notre-Dame-

des-Landes :

le référendum, arme des lâches

François Hollande a annoncé un référendum local sur le projet controversé d’aéroport. Est-ce une bonne idée ?

Le référendum est toujours l’instrument des lâches. Utilisé régulièrement par les citoyens, ça pourrait être un bel instrument de démocratie directe. Mais, en France, on en fait un usage démagogique. Hollande veut dégager sa responsabilité de ce projet. C’est politiquement maladroit et juridiquement dangereux, car ce référendum devrait être national

– l’aéroport est un projet piloté par

l’Etat. Au niveau local, ça ne devrait donc être qu’un sondage. Et encore, sur quel périmètre ? Le département, la région, une zone plus vaste ? De

nombreuses zones sont concernées. Le problème est loin d’être réglé.

A-t-on besoin d’un nouvel aéroport ?

Par rapport à beaucoup d’autres pays, la France compte déjà de très nombreux aéroports. Il y en a par exemple plusieurs en Bretagne, la région voisine. Ce projet est donc discutable. Mais c’est un problème très français : les élus locaux demandent souvent à “papa”

– c’est-à-dire l’Etat – de leur financer une gare TGV, une autoroute ou un aéroport, pour montrer à leurs administrés qu’ils obtiennent des choses. Sans toujours étudier le bien-fondé de tels projets.

La France a-t-elle un problème avec l’écologie ?

C’est simple : la France n’a pas de politique écologique, à l’inverse de l’Allemagne, où les citoyens sont associés à ce genre de projets. Dans l’Hexagone, dès qu’il y a un problème environnemental – boues rouges en Méditerranée, pollution à Paris, algues vertes en Bretagne –, on ferme les yeux et on fait comme si le problème n’existait pas. La classe politique française est trop éloignée des préoccupations des citoyens.

est trop éloignée des préoccupations des citoyens. LA PHOTO DE LA SEMAINE Les universités s’enflamment
LA PHOTO DE LA SEMAINE Les universités s’enflamment INDE — Le gouvernement de Narendra Modi
LA PHOTO
DE LA SEMAINE
Les universités s’enflamment
INDE — Le gouvernement de Narendra Modi ne s’attendait sans doute pas à une telle levée de boucliers.
L’arrestation d’un leader étudiant de gauche, Kanhaiya Kumar, à qui il est reproché d’avoir participé à une
manifestation en faveur de l’indépendance du Cachemire, a mis le feu aux campus dans tout le pays. De
violentes échauffourées ont eu lieu à New Delhi le 15 février. “Encore une attaque déplorable contre la liberté
d’expression”, s’insurge The Hindu, pour qui “le gouvernement s’efforce très clairement d’étouffer toute forme
de dissidence”. Une arrestation d’autant plus regrettable qu’elle survient à un moment “mal choisi”, explique
The Times of India, tandis que le pays a besoin de réformes majeures.
ANINDITO MUKHERJEE/REUTERS

La corruption ronge le PP

ESPAGNE — “Avec sa démission, Aguirre décoche une flèche à Rajoy”, titre La Vanguardia le 15 février, après la décision, la veille, d’Espe- ranza Aguirre, présidente du Parti populaire à Madrid, de quitter le PP. Elle est touchée de près par les accusations de corruption qui frappent le parti depuis des mois, puisque c’est elle qui avait choisi comme secrétaire général du PP Francisco Granados, aujourd’hui soupçonné d’être impliqué dans une vaste affaire de corruption. Sa démission apparaît comme “un geste que les militants du PP exi- geaient”, écrit le journal catalan. Depuis plusieurs mois, le parti conservateur fait face à de nom- breuses plaintes pour corruption.

Moines contre soldats

breuses plaintes pour corruption. Moines contre soldats THAÏLANDE — “Affrontements entre moines et soldats”,

THAÏLANDE —

“Affrontements entre moines et soldats”, titre The Nation le 16 février. Des échauffourées se sont produites lors d’un rassemblement pour sou- tenir le révérend Somdej Chuang, élu en janvier à la tête de la Sangha – le clergé bouddhiste –, mais dont le Premier ministre refuse d’offi- cialiser la nomination, lui repro- chant d’être proche de l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra, ren- versé en 2006. Il s’agit de “la pre- mière grande manifestation publique depuis le coup d’Etat de 2014”, note le quotidien.

150 000

manchots Adélie sont morts de faim depuis 2010 en Antarctique, dans la zone du cap Denison, rapporte The Guardian, citant une étude d’Antarctic Science. Il y a cinq ans, un iceberg à la dérive “grand comme la ville de Rome” a fusionné avec la banquise, repoussant la colonie de manchots Adélie à près de 60 kilomètres du bord de mer – et donc de l’accès à la nourriture. En dépit de cette hécatombe, cette étude permet de “comprendre l’impact des icebergs et de l’extension des mers de glace le long de la côte est de l’Antarctique”.

CAGLE CARTOONS

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

7 JOURS.

9

Dessin de Kazanevsky,

Ukraine.

120 jours pour un miracle

HAÏTI — “Jocelerme Privert, 62 ans, dirigera les destinées d’Haïti au moins jusqu’au 14 mai 2016, date prévue pour la prestation de serment du prochain président élu au suffrage universel”, rap- porte Le Nouvelliste. Si l’élec- tion d’un président provisoire par l’Assemblée nationale “est une première”, note le quotidien de Port-au-Prince, “le président de la Saint-Valentin” aura fort à faire. “Le président sortant Martelly avait cinq ans et n’a pas pu com- pléter un seul processus électoral, analyse le journal. Privert, lui, dispose de cent vingt jours pour accomplir un miracle.”

HECTOR RETAMAL/AFP
HECTOR RETAMAL/AFP

Prisons en crise

MEXIQUE — “Mais qui s’étonne du chaos à Topo Chico ?” titre Sin Embargo au lendemain d’une mutinerie sanglante dans une prison de Monterrey, dans le nord- est du pays, qui a fait 49 victimes le 11 février. A Monterrey, comme dans la plupart des prisons du pays, “la surpopulation, l’autocra- tie, les abus et la torture sont mon- naie courante”, rappelle le journal, qui reproche au gouvernement de mener une politique répres- sive fondée exclusivement sur l’incarcération. L’affrontement généralisé dans un établissement “incontrôlé” souligne “la crise de notre système pénitentiaire”, conclut Sin Embargo.

de notre système pénitentiaire”, conclut Sin Embargo. La “guerre des camions” est déclarée UKRAINE-RUSSIE

La “guerre des camions” est déclarée

UKRAINE-RUSSIE — Depuis le

12 février, des activistes ukrai- niens bloquent les poids lourds immatriculés en Russie qui veulent traverser le territoire ukrainien, dans le but d’inter- rompre le transit de marchan- dises russes ou destinées à la Russie. “Depuis le 14 février au soir, précise l’hebdomadaire Dzerkalo Tyjnia, le gouvernement de Kiev est en discussion avec Bruxelles à ce sujet.” Le mouvement s’étend et il est maintenant en cours dans neuf régions du pays. En retour, Moscou a ordonné l’interdiction de circulation des camions ukrai- niens sur le territoire russe.

Les jours sont comptés

ÉCONOMIE — D’après le Financial Times, la Banque centrale euro- péenne envisage sérieusement de retirer de la circulation les billets de 500 euros, qui sont de plus en plus “perçus comme un outil au service d’activités illégales”, comme l’a expliqué le 15 février Mario Draghi, cité par le quoti- dien. “Les terroristes internatio- naux, les blanchisseurs d’argent et les acheteurs allemands de voitures vont devoir choisir un autre moyen de paiement”, ironise le journal.

ÉTATS-UNIS

Dessin de Bob Englehart,

Etats-Unis.

La Cour suprême, enjeu de la campagne

La mort du juge conservateur Antonin Scalia pourrait faire basculer la majorité de la plus haute juridiction américaine et peser sur les élections.

haute juridiction américaine et peser sur les élections. — Courrier international P a r i s

— Courrier international Paris

L e juge le plus important de son temps”, “un juriste d’une importance colossale” : les chroniqueurs américains n’ont pas assez de superlatifs

pour évoquer le décès, le 13 février, d’Antonin Scalia, qui a siégé trente ans à la Cour suprême. Cet ultra- conservateur, nommé par Ronald Reagan, a défendu avec brio l’“originalisme”, c’est-à-dire l’idée que les juges doivent s’en tenir à la lettre et au sens origi- nel de la Constitution. Il s’est opposé vigoureuse- ment à l’avortement, à la discrimination positive et aux droits des homosexuels. Sa mort à 79 ans “laisse un énorme vide dans la plus haute juridiction du pays”, note le San Francisco Chronicle. Elle ouvre aussi “la possibilité d’un réali- gnement” de la Cour suprême, où les conservateurs avaient une courte majorité ces dernières années :

cinq membres contre quatre. “Son possible rempla- cement par un juge progressiste ou même centriste pourrait avoir de profondes conséquences sur de nom- breux dossiers : des réglementations sur la pollution à la politique d’immigration, en passant par le contrôle des armes, le droit de vote et la liberté en matière de reproduction”, avertit le quotidien. Pas étonnant donc que la bataille se soit immé- diatement engagée autour de sa succession. D’un côté, le président démocrate Barack Obama entend bien user de son pouvoir de nomination dans sa dernière année de mandat. De l’autre, les républi- cains, qui contrôlent le Sénat, ont annoncé qu’ils voulaient empêcher la confirmation par la Chambre haute du juge désigné par le président. Un blocage qui leur permettrait de laisser au futur président,

élu en novembre, le soin de choisir un nouveau juge, de préférence conservateur. S’ils tiennent parole, “l’une des premières actions du nouveau président sera de nommer un juge qui déter- minera l’équilibre du pouvoir à la Cour suprême”, sou- ligne de son côté le Los Angeles Times. Ce qui met la Cour suprême “au centre de la campagne présiden- tielle”. Le San Francisco Chronicle abonde : “Ce siège vacant à la Cour suprême accroît l’enjeu de l’élection de2016 à de nombreux niveaux.” La désignation d’un nouveau juge à la Cour suprême sera un des grands enjeux des élections législatives et en particulier sur les élections au Sénat (34 sièges sont en jeu), pré- vues en même temps que la présidentielle. Ce choix à venir est déjà “au premier plan dans la campagne”. Pour le Los Angeles Times, les démocrates bénéfi- cieront peut-être davantage de ce nouveau thème de bataille électorale. La question pourrait mobiliser des catégories d’électeurs qui leur sont largement acquises, car “beaucoup des décisions de la Cour [les] affectent directement: son arrêt [légalisant] le mariage gay a ouvert des opportunités aux Américains homo- sexuels ; ses arrêts sur le droit à l’avortement sont une question centrale pour les femmes démocrates ; et beau- coup, parmi les Africains-Américains, les Latinos et les Asiatiques-Américains, sont mobilisés autour des ques- tions de droit de vote.” Une chose est sûre, résume le San Francisco Chronicle : la nomination d’un neuvième juge à la Cour suprême “sera un test quant à la capacité du pays à dépasser les clivages partisans, sur une question d’une énorme importance”. Etant donné les premières déclarations dans un camp comme dans l’autre, ce n’est pas gagné.

importance”. Etant donné les premières déclarations dans un camp comme dans l’autre, ce n’est pas gagné.
10. 7 JOURS Courrier international — n Courrier international — n o 1320 du 18
10. 7 JOURS
Courrier international — n
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
o
1320 du 18 au 24 février 2016
CONTROVERSE
Le Royaume-Uni
ni
doit-il sortir
de l’UE ?
Lors du Conseil européen des 18 et 19 février
à Bruxelles, les Etats membres devraient
discuter des réformes négociées
par le Premier ministre britannique.
A
la veille du sommet, le Brexit divise
la
presse britannique.

des micro-Etats ou d’anciens pays com- munistes, sont l’Islande, la Norvège et la Suisse. Ces trois pays préfèrent leur situa- tion à la nôtre : 60 % des Islandais, 79 % des Norvégiens et 82 % des Suisses ne veulent pas devenir membres de l’UE. Qui pour- rait le leur reprocher ? La Norvège et la Suisse sont les deux pays les plus riches de la planète. La Norvège est membre de l’Espace éco- nomique européen [EEE] ; la Suisse de l’AELE [Association européenne de libre- échange]. L’EEE a été créé en 1992 comme une sorte d’antichambre de l’UE. Il s’agis- sait au départ d’un mécanisme de transi- tion destiné à l’adoption des législations européennes – cette “démocratie faxée” que les europhiles n’arrêtent pas d’évo- quer. [En 2001, le Premier ministre norvé- gien, Jens Stoltenberg, décrivait son pays comme une “démocratie faxée” : la Norvège qui attendait que les législations euro- péennes soient faxées par la Commission.]

Intox. Passons sur la métaphore légère- ment datée – les Européens sont d’incor- rigibles nostalgiques. Ils argumentent que la Norvège n’a aucun droit de regard sur les régulations européennes qu’elle doit appliquer chez elle. Or c’est plus un pro- blème en théorie qu’en pratique. Selon le secrétariat de l’AELE, l’UE a produit 52 183 articles de loi entre 2002 et 2013 et la Norvège en a adopté 4 724, soit 9 %. D’après une réponse écrite à une question parlementaire en Islande la pro- portion est la même : 6 326 sur 62 809 déci- sions légales européennes entre 1994 et 2014. Mais, plutôt que d’utiliser les statis- tiques officielles, les européistes ont préféré relayer les propos d’un ministre norvégien “eurofanatique” selon lequel “trois quarts de nos lois” viennent de Bruxelles et ont solennellement converti cette intox en un pourcentage sérieux de 75 %. En Suisse, il n’y a aucune ambiguïté : le pourcentage est nul. Certes il arrive aux Suisses de reprendre les régulations de l’UE pour des raisons d’économie d’échelle,

même si plus souvent la Suisse et l’UE adoptent les mêmes réglementations mon- diales. Mais, si les exportateurs suisses doivent répondre aux critères de l’UE quand ils vendent à l’UE (tout comme ils doivent répondre aux exigences japo- naises quand ils vendent au Japon), ils n’ap- pliquent pas ces critères à leurs propres entreprises, alors que le Royaume-Uni doit aujourd’hui appliquer 100 % des régula- tions de l’UE à 100 % de son économie. La Suisse ne participe pas pleinement au marché commun des services. Ce qui ne veut pas dire qu’UBS ne peut pas travail- ler à Francfort, mais que les institutions financières suisses ne font pas partie de la même structure régulatrice que celles de l’UE. Si elles veulent faire des affaires dans les pays de l’UE, elles doivent adop- ter des règles différentes. L’avantage est que Zurich n’a pas à se préoccuper des régulations onéreuses et parfois vicieuses qui menacent Londres comme la direc- tive sur les gestionnaires de fonds d’in- vestissement alternatifs, l’interdiction de la vente à découvert, le plafonnement des bonus des banquiers, la taxe sur les transactions financières. Et maintenant les statistiques qui font

La Norvège est bien mieux lotie que le Royaume-Uni actuellement

mal. L’UE absorbe 64 % des exportations suisses, contre 45 % des exportations bri- tanniques. Les europhiles aiment raconter que la moitié environ de nos exportations sont vendues sur le marché de l’UE, or ce chiffre a chuté de 10 % depuis 2006. Jusqu’où faudra-t-il qu’elles dégringolent pour que nous abandonnions l’idée de fusionner nos institutions politiques ? Pour résumer, la Norvège est bien mieux lotie que le Royaume-Uni actuellement, et la Suisse est mieux lotie que la Norvège. Mais en cas de Brexit, avec ses 65 millions d’habitants contre 8 millions en Suisse

et 5 en Norvège, le Royaume-Uni devrait pouvoir s’attendre à faire encore mieux. Nous pouvons imaginer un accord fondé sur le libre-échange et la coopération intergouvernementale. Nous récupére- rions notre souveraineté parlementaire et nous pourrions ainsi signer des accords bilatéraux avec des pays hors UE, comme le font la Norvège et la Suisse – un avan- tage de taille puisque tous les continents sont en forte croissance hormis l’Antarc- tique et l’Europe. Et bien sûr nous reste- rions [toujours] en dehors de Schengen.

Fédéralistes. Serions-nous obligés de

payer des frais de participation ? Selon le

P r Herman Matthijs, de la Libre Université

de Bruxelles, qui a mis au point le seul outil qui compare ce qui est compa- rable, la contribution par tête annuelle de l’Islande est de 50 euros, celle de la

Suisse de 68 euros et celle de la Norvège de 107 euros – une somme élevée parce que la Norvège insiste pour participer

à une foule de programmes d’aide et de

recherche de l’UE. L’Islande a choisi de participer à moins d’activités et paie donc moins. Si le Royaume-Uni faisait comme l’Islande, il paierait 229 euros. Pourquoi les autres Etats membres per- mettraient-ils au Royaume-Uni de signer un tel accord ? Parce que ce serait dans l’intérêt de tous. Le Royaume-Uni a un déficit commercial avec l’UE, qui est seu- lement en partie compensé par son excé- dent commercial avec le reste du monde. Le jour où nous sortons de l’UE, nous deviendrons donc immédiatement son plus gros marché d’exportation. Pourquoi les deux camps chercheraient-ils donc à mettre en danger le commerce outre- Manche ? Par ailleurs, il est très difficile, selon les règles de l’OMC, d’imposer une barrière commerciale là où il n’y en avait pas auparavant.

De nombreux Européens fédéralistes font activement campagne pour que le Royaume-Uni obtienne avec l’UE une relation uniquement économique – ce que

OUI
OUI

Le libre-échange nous suffit

—The Spectator Londres

S ortir de l’UE ? Pour quoi faire ? s’in- dignent les européistes convain- cus. Pour que le Royaume-Uni soit

comme la Norvège ? Comme la Suisse ? Qu’on exporte des horloges à coucou ? C’est ça que vous voulez, alors ?” La seule solution quand on se trouve dans un immeuble qui menace de s’effondrer est bien évidemment d’en sortir ; mais je com- prends que certains ne puissent se satis- faire d’une telle réponse. Même si rester dans l’UE est plus dangereux que d’en partir – la crise de l’euro et des migrants ne fait que s’aggraver et le Royaume-Uni s’y retrouve mêlé malgré lui –, la peur du changement est inscrite dans notre ADN, et nous votons en conséquence. Les euro- philes savent que la plupart des référen- dums maintiennent le statu quo, et c’est pourquoi ils cherchent à capitaliser sur notre recherche de stabilité. Que faut-il proposer à la place ? Quelle que soit l’alternative, on continue à faire partie de la zone de libre-échange euro- péenne qui va de l’Islande à la Turquie (celles-ci n’appartiennent pas à l’UE). Personne à Bruxelles n’affirme que le Royaume-Uni devrait sortir du marché commun s’il quittait l’UE, même pas les europhiles. Ils préfèrent parler de ces emplois qui “dépendent de nos relations com- merciales avec l’UE”. En espérant que cer- tains électeurs comprendront “dépendent de notre adhésion à l’UE”. Toutes sortes de territoires qui ne sont pas membres de l’UE, de l’île de Man au Monténégro, ont accès à la zone de libre- échange européenne. Alors quel modèle devrions-nous suivre ? Les pays compa- rables au Royaume-Uni, qui ne sont pas

C

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

7 JOURS.

11

Dessin de Bojesen,

Danemark.

Jacques Delors appelait “un partenariat pri-

La Grande-Bretagne se considère comme un pays supérieur à l’Europe

lui faisait une faveur en restant membre de l’UE. Cette position repose sur l’idée fausse de l’exception britannique, un cas de nom- brilisme aggravé. Penchons-nous sur la Grande-Bretagne telle que l’Ukip [Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni] l’envisage après la sortie de l’Union européenne : “Une Grande-Bretagne confiante, fière, dont l’identité nationale repose sur notre héritage judéo-chrétien et sur nos immenses ressources naturelles.” Cette défi- nition exclut d’emblée tout individu ne pou- vant être aisément identifié comme d’origine britannique. La mention de l’héritage judéo- chrétien fait manifestement référence aux Britanniques blancs d’Europe de l’Ouest. Ceux qui, à gauche, proposent une sortie de l’UE n’imaginent même pas à quoi ressem- blerait la Grande-Bretagne : elle deviendrait un pays inculte, nationaliste, isolationniste, fermé à tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule historique. L’arrogance britannique vient du fait que le pays a dû lutter pour se faire une place dans le monde au lendemain de l’Empire et des deux guerres mondiales qui ont marqué la première moitié du XX e siècle. Cette période a vu les Etats-Unis accéder rapidement au rang de puissance impé- riale dominante. L’importance relative de la Grande-Bretagne a fortement décliné, même si le pays conserve un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Bref, nous ne sommes plus dans la cour des grands et nous pourrions même être prochaine- ment relégués avec les petits. Depuis que le pays a relativement peu de poids dans l’arène internationale, nous avons tendance à idéaliser l’époque de sa “grandeur” et à vouloir nous la réapproprier. En réalité, il n’y avait bien sûr que les élites au pouvoir qui bénéficiaient des richesses coloniales, comme c’est toujours le cas. Les gens ordi- naires, dont beaucoup adhèrent aujourd’hui

à des partis comme l’Ukip ou à la campagne pour sortir de l’UE, ne menaient pas vrai- ment grand train. Qu’est-ce qui soutient vraiment l’économie et améliore le niveau de vie des citoyens ordinaires ? L’immigration. La meilleure preuve de notre manque d’as- surance quant à l’importance de la Grande- Bretagne est l’insistance sur la “relation privilégiée” que le pays entretient avec les Etats-Unis. M. Cameron ne se tient plus de joie quand Barack Obama l’appelle “frangin” [dans un entretien avec The Mail on Sunday le 4 janvier 2015, le Premier ministre britan- nique déclarait que le président américain l’appelle parfois “bro”, ce qui se traduit par “mon frère”]. Cette crise identitaire est la raison pour laquelle on tend à exagérer le rôle joué par la Grande-Bretagne dans la fin du fascisme, ce qui suscite parfois des critiques réalistes sur les liens que le gouvernement britan- nique conserve avec certains des régimes les plus autoritaires du monde. Le Premier ministre a employé ce genre d’argument fallacieux quand Vladimir Poutine a qua- lifié la Grande-Bretagne de “petite île”, ce qui, il faut bien l’admettre, correspondait tout à fait à la réalité. Beaucoup de gens, influencés par des discours simplistes et des statistiques tru- quées, imputent à l’UE la responsabilité de leurs problèmes, attribuant à l’immi- gration européenne le manque d’emplois et l’instabilité économique du pays. Mais, si la Grande-Bretagne sort de l’Union, ces problèmes risquent de s’aggraver au lieu de s’atténuer. La migration en provenance de l’UE n’est pas un facteur d’insécurité. C’est l’économie néolibérale, soutenue et encouragée par notre gouvernement, qui est responsable de ces problèmes structu- rels. L’Union européenne représente une meilleure option qu’une Grande-Bretagne isolationniste, raciste et coupée de la réa- lité que produirait un Brexit. Il est temps que notre pays accepte la place qu’il occupe dans le monde, et en Europe. —Amit Singh Publié le 4 février

Contexte Les réformes négociées par David Cameron ●●● Le président du Conseil européen, le Polonais
Contexte
Les réformes
négociées par
David Cameron
●●● Le président du Conseil
européen, le Polonais Donald
Tusk, a annoncé le 2 février
quatre réformes qui répondent
aux demandes de M. Cameron.
D’abord, il propose
un mécanisme de “frein
d’urgence” pour limiter les aides
de l’Etat aux travailleurs migrants
de l’UE pour quatre ans
maximum. Deuxièmement,
le texte prévoit des garanties pour
le Royaume-Uni – en dehors de
la zone euro – pour lui permettre
de contester des décisions prises
par l’Eurogroupe qui pourraient
être contraires aux intérêts
de la City. Troisièmement,
il prévoit un “carton rouge”
qui permettrait aux Parlements
nationaux de mettre leur veto
aux propositions de loi
européennes, à condition qu’ils
représentent plus de 55 %
du total des sièges. Enfin, l’accord
permettrait au Royaume-Uni
d’être exempté d’“une union sans
cesse plus étroite entre les
peuples européens”, une phrase
du traité de Lisbonne. Les Etats
membres devraient valider
le texte proposé par M. Tusk
lors du Conseil européen
des 18 et 19 février. Le cas
échéant, le référendum sur le
maintien ou non du Royaume-Uni
dans l’Union européenne pourrait
avoir lieu le 23 juin.

vilégié” et Guy Verhofstadt “une adhésion

associée”. Cela leur permettrait d’avancer

sur leurs projets d’une armée européenne,

d’un système fiscal commun, etc., alors que

le Royaume-Uni serait à la tête de quelque

20 Etats européens et territoires, qui font

partie du même marché commun mais

sans gouvernement commun. “L’Islande se porte bien mieux en dehors de

l’UE, dit le Premier ministre Sigmundur

Davíd Gunnlaugsson. Le chômage est au

plus bas, notre pouvoir d’achat n’a jamais été

aussi élevé et c’est nous qui contrôlons nos res-

sources naturelles, notre monnaie et nos lois.”

L’Islande compte 300 000 habitants. Le Royaume-Uni est la cinquième écono-

mie mondiale, c’est la quatrième puissance

militaire, un membre éminent du G7, et il

occupe l’un des cinq sièges permanents

au Conseil de sécurité de l’ONU. Je pense que nous pouvons nous permettre de faire bande à part.

—Daniel Hannan Publié le 23 janvier

NON
NON

Ne pas se couper de la réalité

—The Independent Londres

D avidCameroncherchedésespérément à convaincre son Parlement que le projet d’accord proposé par l’Union

européenne [lire ci-contre] prévoit les “chan-

gements importants” qu’il avait promis d’in- troduire dans la relation du Royaume-Uni avec l’Europe. Mais indépendamment des concessions qu’il obtiendra et de l’adhésion ou non de son parti à l’accord, la Grande- Bretagne se considère comme un pays à part, supérieur à l’Europe, comme si elle

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LE MONDE
LE MONDE

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ACTUELLEMENT AU CINÉMA

dun continent à l’autre.

moyen- orient

12.

Amériques

16

Afrique

18

Asie

22

Europe

24

Syrie. Une stratégie payante pour Poutine

En bombardant massivement la ville syrienne d’Alep, le président russe veut tuer toute opposition au régime syrien et affaiblir l’Europe, qui subira seule la montée de Daech et la crise des réfugiés.

opposition au régime syrien et affaiblir l’Europe, qui subira seule la montée de Daech et la
subira seule la montée de Daech et la crise des réfugiés. n o 1320 du 18

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

Courrier international —

1320 du 18 au 24 février 2016 Courrier international — ↙ Sur le panonceau : Pourparlers

Sur le panonceau : Pourparlers de paix sur la Syrie. “Qu’est-ce que vous dites ? — Hein ? — Je ne vous entends pas ! — Pardon ?” Dessin de Kal paru dans

The Economist, Londres.

—The Guardian (extraits) Londres

L a chute d’Alep pourrait marquer un tournant décisif dans la guerre en Syrie et avoir de lourdes répercus-

sions non seulement sur la région, mais aussi pour l’Europe. Le dernier assaut des forces gouvernementales contre la ville assiégée, dans le nord de la Syrie, a poussé des mil- liers d’habitants à prendre le chemin de l’exil ces derniers jours. C’est aussi un moment crucial dans les relations entre les puis- sances occidentales et la Russie, dont les forces aériennes jouent un rôle détermi- nant sur le terrain. La défaite des rebelles hostiles au régime – qui tiennent la ville depuis 2012 – ne laisse- rait plus que deux forces en présence dans le pays : Bachar El-Assad et l’organisation Etat islamique (Daech). Tout espoir de solution négociée avec l’opposition syrienne dispa- raîtrait. C’était précisément l’objectif de la

Russie et l’une des principales raisons de son intervention militaire. Ce n’est pas un hasard si les bombarde-

ments sur Alep – ville symbole de l’insur- rection contre Bachar El-Assad en 2011

– ont débuté en même temps que les négo-

ciations de paix à Genève [le 31 janvier]. Naturellement, les discussions se sont rapi- dement enlisées. Le renforcement du sou- tien militaire russe au régime syrien visait à torpiller toute possibilité pour l’opposition de participer à l’avenir du pays. Il s’agissait

de faire échouer tous les plans officielle- ment présentés par les pays occidentaux et les Nations unies. Tout cela en parfaite contradiction avec l’intention affichée par Moscou de rechercher une solution poli- tique au conflit. Et les conséquences seront lourdes. S’il y

a une chose que les Européens ont apprise

en 2015, c’est qu’ils n’étaient pas à l’abri des ondes de choc en provenance du Moyen- Orient. Et s’ils ont tiré une leçon de la guerre en Ukraine depuis 2014, c’est que la Russie n’est pas la meilleure amie de l’Europe. C’est un Etat révisionniste qui n’est pas au-des- sus d’une agression militaire. Alors qu’Alep est au bord du gouffre, ces

événements mettent plus que jamais en lumière le lien entre la tragédie syrienne et le déclin stratégique de l’Europe et de l’Oc- cident en général. Un phénomène que la Russie ne se contente pas d’observer atten- tivement, mais qu’elle alimente. La montée des instabilités correspond parfaitement à l’objectif de domination du pouvoir russe, qui exploite chaque hésitation ou contra- diction de ceux qu’il a identifiés comme ses ennemis. Le sort d’Alep déterminera une bonne partie de l’avenir du pays. La disparition des forces d’opposition au régime renforcerait le mythe selon lequel l’EI est le seul défen- seur des musulmans sunnites, alors que ses militants terrorisent les populations tom- bées sous leur contrôle. Le dossier syrien est plein de tragique ironie, notamment parce

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

MOYEN-ORIENT.

13

que la stratégie occidentale contre Bachar reposait sur la constitution d’une opposi- tion au régime capable un jour de déloger les djihadistes de leur fief de Raqqa. Si les hommes sur lesquels comptait l’Oc- cident pour combattre l’EI sont aujourd’hui assiégés et exterminés à Alep, vers qui l’Oc- cident pourra-t-il se tourner ? Le Kremlin affirme depuis le début qu’il veut lutter contre les islamistes de l’EI, mais, à Alep, ses bom- bardements visent précisément les groupes syriens qui combattent le plus efficacement les hommes de l’EI. S’il subsistait encore des doutes sur les objectifs de la Russie en Syrie, le sort d’Alep les a certainement dissipés.

Tchétchénie. Vladimir Poutine a employé la même méthode qu’en Tchétchénie : atta- quer les populations civiles de plein fouet pour faire sortir les rebelles et les détruire. Le pouvoir syrien et les renseignements russes entretiennent des liens étroits depuis l’époque soviétique. A l’image de Vladimir Poutine, qui a physiquement fait éliminer

Drôle de trêve

●●●“Faire la guerre pour préparer

la paix. Ou plutôt faire la guerre pour

imposer ses conditions de paix. La logique

a beau être ancienne, elle n’a rien perdu

de son efficacité, écrit L’Orient-Le Jour. Les Russes en ont fait une nouvelle

démonstration en concluant avec les autres acteurs extérieurs du conflit syrien un accord de ‘cessation des hostilités’ [le 12 février à Munich]. Après avoir repris l’avantage sur le terrain, le régime syrien et ses alliés russo-iraniens sont en train de convertir leurs avancées militaires sur la scène diplomatique. Le timing de l’annonce de la trêve intervient à un moment où l’opposition est laminée et où le départ du président Assad n’est plus d’actualité.

La ‘cessation des hostilités’ n’entrant en vigueur que dans quelques jours,

le régime et ses alliés peuvent encore

renforcer leur avantage sur le terrain.” Déjà Assad ne croit pas à la trêve… Par ailleurs, “les bombardements turcs contre les forces kurdes syriennes de l’YPG vont à contresens de l’accord sur un cessez-le-feu, souligne Milliyet. Mais, pour Ankara, cette offensive est justifiée par le fait que malgré cet accord l’armée d’Assad, soutenue par des bombardements russes, intensifie ses opérations terrestres, facilitant notamment l’avancée des forces de l’YPG en Syrie. La Turquie estime ainsi qu’il faut empêcher que ces combats provoquent aussi un important mouvement de réfugiés vers la Turquie. Ankara veut montrer qu’il a son mot à dire dans la gestion de la crise syrienne.”

tous les interlocuteurs pouvant négocier un accord de paix en Tchétchénie, Bachar El-Assad assimile toute forme d’opposition politique à du “terrorisme”. Et de même qu’il n’y a jamais eu d’accord en Tchétchénie, il

ne peut pour Poutine y avoir de négociation avec l’opposition syrienne. Les objectifs de Moscou ne s’arrêtent pas là, bien au contraire. Si Poutine cherche à restau- rer l’influence russe au Moyen-Orient, c’est surtout l’Europe qui l’intéresse. Le refus amé- ricain de lancer des frappes aériennes après l’emploi par le régime d’armes chimiques, en 2013, a été un moment clé. C’est ce qui a poussé Vladimir Poutine à tester les limites des puissances occidentales directement sur le continent européen. Le président russe

a certainement été surpris par le soulève-

ment populaire ukrainien, mais il a rapide- ment su imposer sa volonté par l’usage de la force, et par l’annexion de territoires. Il

a réussi son pari en déclenchant une guerre

hybride en Ukraine contre laquelle les puis-

sances occidentales restaient impuissantes. Résultat, l’attitude de la Russie en Ukraine

fait vaciller les fondements de l’ordre euro- péen issu de la fin de la guerre froide, un héritage historique que Poutine se verrait bien remodeler à l’avantage de la Russie. L’intervention militaire russe a également mis l’Otan dans une position délicate, un de ses piliers se trouvant directement sur

la ligne de front. Voilà des mois que le tor-

chon brûle entre Moscou et Ankara. Et le

Kremlin vient d’adresser un avertissement

à la Turquie : défense d’envoyer des forces

en Syrie pour défendre Alep. La réaction du président turc est un autre casse-tête pour ses alliés occidentaux. Tout cela alors que les gouvernements européens cherchent désespérément à obte- nir l’aide d’Ankara sur la question des réfu-

giés. Si la Turquie devient source de problème pour l’Otan sur le front moyen-oriental, la Russie pourra se frotter les mains. Même chose si une nouvelle vague de migrants déferle sur l’Europe : la crise des migrants

a creusé de profondes divisions entre par-

tenaires européens au grand bénéfice des partis populistes d’extrême droite, dont bon nombre sont des alliés politiques de la Russie. La crise des migrants a mis à mal des institutions clés de l’Union euro- péenne (UE) ; elle a redoublé le risque d’un Brexit [sortie du Royaume-Uni de l’UE] ; et

elle a considérablement affaibli la position d’Angela Merkel, initiatrice des sanctions européennes contre la Russie. Il serait exagéré de dire que Poutine avait tout prévu depuis le début. Le président russe

a autant subi les événements qu’il a tenté de

les contrôler. Le Kremlin n’est pas respon- sable de la guerre civile en Syrie, pas plus qu’il n’est impliqué dans tout ce qui se trame en Ukraine. Mais la façon dont il a cynique-

ment réussi à placer ses pions devrait aler- ter davantage les puissantes occidentales et les Nations unies. —Natalie Nougayrède Publié le 5 février

Mourir dans les prisons d’Assad

Un rapport de l’ONU sur les centres de détention en Syrie accable le régime pour les traitements infligés aux prisonniers. Des exactions assimilées à des crimes contre l’humanité.

—Foreign Policy (extraits) Washington

D epuis que la guerre civile a éclaté dans le pays, en 2011, quelque 9,5 millions de Syriens ont fui leur

foyer. Mais des dizaines de milliers d’autres, incarcérés par les forces du régime, n’ont pas eu cette chance. Plus de 500 survi- vants des geôles syriennes ont été enten- dus par des enquêteurs des Nations unies

dans le cadre d’un rapport qui a été publié le 8 février. La quasi-totalité d’entre eux ont été torturés ou témoins de tortures au cours de leur détention, et plus de 200 ont vu un codétenu mourir en prison, souvent aux mains des forces de l’ordre. Selon le rapport de l’ONU, les traitements infligés

aux civils dans ces prisons relèvent d’une politique gouvernementale d’extermina- tion et peuvent être assimilés à des crimes contre l’humanité. Plusieurs groupes armés, dont l’Etat islamique (EI) et le Front Al-Nosra, tor- turent eux aussi leurs prisonniers. Mais les informations les plus accablantes du rapport, qui couvre les exactions com- mises dans les centres de détention du régime entre le 10 mars 2011 et le 30 novembre 2015, concernent les méthodes de torture utilisées par les forces de sécu- rité syriennes. Parmi les Syriens morts dans les geôles du régime, il y a même des enfants de 7 ans. Les parents d’un jeune de 13 ans, arrêté lors d’une manifestation à Saïda

“L’ŒUVRE D’UNE VIE” TÉLÉRAMA PARTIE 1/AVANT LA CHUTE PARTIE 2/APRES LA BATAILLE UN FILM DE
“L’ŒUVRE D’UNE VIE”
TÉLÉRAMA
PARTIE 1/AVANT LA CHUTE
PARTIE 2/APRES LA BATAILLE
UN FILM DE
ABBAS FAHDEL
ACTUELLEMENT

14.

MOYEN-ORIENT

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

[au sud de Damas] en 2011, n’ont revu leur fils que lorsque son corps leur a été rendu, mutilé et sans vie. Il est fréquent que des gardiens torturent à mort des prisonniers en présence de leurs camarades de cellule. A Damas, en 2014, des détenus ont été contraints de s’aligner devant un mur pendant que des gardiens rouaient de coups de pied l’un de leurs semblables. Vomissant du sang, celui-ci leur a demandé de rapporter à sa famille ce qu’ils avaient vu. “Il en est mort, a témoigné un survivant aux enquêteurs indépendants de l’ONU. Nous lui avons fermé les yeux, l’avons enveloppé dans une couverture militaire et avons lu la prière dans notre cœur.” Un survivant d’une prison de Homs a raconté comment des gardiens avaient tué un vieil homme en lui brûlant les yeux avec une cigarette, en transperçant son corps avec un objet tranchant chauffé et en le pendant par les poignets jusqu’à ce que mort s’en- suive, trois heures plus tard. Mais parfois la mort vient plus lentement. En 2014, un homme, détenu dans une prison de l’armée syrienne, a survécu trois jours après avoir subi des mutilations génitales. Lorsque leurs plaies s’infectent après des tortures, les prisonniers ne reçoivent pas de soins. A Alep, dans une prison du ser- vice de renseignement des forces de l’air syriennes, des gardiens ont abandonné un détenu dans un couloir après avoir constaté qu’il ne pouvait plus tenir sur sa jambe bles- sée. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’on s’est aperçu qu’il était mort et, quand sa famille est venue chercher son corps, il était méconnaissable. Selon les témoignages recueillis par les enquêteurs de l’ONU, les

conditions carcérales sont sensiblement les mêmes dans tout le pays. Les cellules sont tellement surpeuplées que, souvent, les pri- sonniers ne peuvent s’asseoir qu’à tour de rôle. L’accès aux toilettes étant limité, il est fréquent qu’ils fassent leurs besoins dans leur cellule. Et les infestations par les poux et la gale comptent parmi les plus courantes. De nombreux prisonniers sont sous-ali- mentés ou ne reçoivent que des aliments pourris qui provoquent des vomissements et des diarrhées. Ceux qui sont hospitali- sés savent que les soins qui leur sont dis- pensés ne leur permettront pas de survivre. Et ils doivent souvent aider à envelopper les corps des détenus qui n’ont pas été emme- nés à l’hôpital à temps. D’autres succombent à des troubles psy- chologiques liés aux conditions abomi- nables ou à l’isolement dans lesquels ils ont vécu. Des survivants rapportent que beaucoup de leurs codétenus sont morts dans leur cellule après avoir cessé de s’ali- menter ou de boire. Le rapport donne également à penser que beaucoup de prisonniers ont été sommaire- ment exécutés par les forces de l’ordre. En 2013, on a commencé à trouver des cadavres dans la rivière Queiq, à Alep. Au moins 140 corps portaient des impacts de balles et avaient les mains liées dans le dos. Selon des témoins, les victimes étaient originaires de régions contrôlées par le régime. Aux familles qui ont voulu se pro- curer un certificat de décès, les autorités ont expliqué que leur proche avait été vic- time d’une crise cardiaque. —Siobhán O’Grady Publié le 8 février

ÉGYPTE

La vie humaine ne compte plus

Le meurtre au Caire du jeune chercheur italien Giulio Regeni révèle combien l’Etat policier mène une politique de terreur en toute impunité.

policier mène une politique de terreur en toute impunité. grande crédulité quant à la sincérité des

grande crédulité quant à la sincérité des responsables égyptiens. Ils doivent aussi et surtout avoir la mémoire courte et être aveugles. Car en Egypte les assassinats poli- ciers sont devenus une triste routine, une sorte de rituel du quotidien qui s’accom- pagne de toutes sortes de supplices et d’une débauche de sadisme. Après le rapatriement et l’autopsie de sa dépouille en Italie, les autorités italiennes ont déclaré que Giulio Regeni avait subi des traitements d’une “sauvagerie animale”. Elles pensent qu’il avait été arrêté et inter- rogé par des services de l’appareil de sécu- rité égyptien au sujet des contacts avec les

de sécu- rité égyptien au sujet des contacts avec les —Al-Araby Al-Jadid Londres I l n’y

—Al-Araby Al-Jadid Londres

I l n’y a qu’une seule chose que les régimes militaires savent bien faire :

tuer. Sans distinction entre ressortis-

sants nationaux et étrangers. [La preuve en est] le jeune doctorant italien Giulio Regeni, qui a été retrouvé mort dans une banlieue du Caire [le 3 février]. Sa mort en rappelle beaucoup d’autres que l’Egypte a connus depuis le coup d’Etat du 3 juillet [2013, quand le maréchal Abdelfattah Al-Sissi, à la tête de l’armée, a pris le pouvoir]. On enlève, on torture, on assassine, puis on se débarrasse du cadavre comme on peut, au bord d’une route ou ailleurs. Peu importe que la victime soit un étranger, un simple quidam, un membre des Frères musulmans ou un opposant au régime. Le procédé est le même.

On nous dira qu’il ne faut pas incriminer la police avant la fin de l’enquête. Ceux qui affichent cette prudence et refusent de tirer des conclusions hâtives doivent être d’une

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Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

MOYEN-ORIENT.

15

Dessin de Hajo paru dans As-Safir, Beyrouth.

syndicalistes et militants de l’opposition qu’il avait noués dans le cadre de ses recherches. Sa mort rappelle celle de Mohamed Al-Gundi en 2012. Il avait été arrêté et tor- turé à mort dans un centre de la Sécurité centrale au Caire, après avoir participé à la manifestation du deuxième anniversaire de la révolution du 25 janvier. Cela rappelle également le cas de Khaled Al-Saïd, le jeune homme sauvagement battu à mort [en juin 2010], moins d’un an avant le début de la révolution, et qui était devenu une icône de la jeunesse révolutionnaire, contribuant lar- gement à la mobilisation de la rue. A la fin des années 1990, il y avait déjà eu un cas similaire. Il s’agissait d’un étudiant afghan inscrit dans une université du Caire. Il avait eu l’outrecuidance de critiquer le Premier ministre de l’époque. Lui aussi avait été retrouvé mort, près des pyramides, avec des traces de torture sur le corps. Qui donc est l’assassin coupable de tous ces crimes ? Tout le monde le sait. C’est l’Etat policier, dans lequel les méthodes des

Les autorités italiennes ont déclaré que Giulio Regeni avait subi des traitements d’une “sauvagerie animale”

baltaguias [gros bras recrutés pour exécuter les basses œuvres de la police] sont mon- naie courante. Le président Sissi lui-même se permet de proférer des menaces dans ses discours et de promettre “vengeance” aux familles de policiers ou soldats morts en ser- vice. Et que dire du ministre de la Justice, qui incite publiquement au meurtre de Frères

musulmans [Ahmed Al-Zanad a déclaré à la télévision égyptienne, le 27 janvier : “En tuer 400 000 ne me suffit pas”] ? Sans parler des policiers qui sévissent sans qu’aucun responsable ne leur mette des limites. Il est regrettable que certains ne s’inté- ressent au cas de Regeni que sous l’angle de ce que sa mort signifie pour la recherche universitaire. La liberté académique est en effet menacée, à l’instar de toutes les autres libertés. Or le vrai problème est que les militaires n’accordent aucune valeur à la vie humaine ; pourquoi en accorderaient- ils à la liberté et aux droits de l’homme ? Il faut se souvenir de la mort des tou- ristes mexicains, tués par l’aviation égyp- tienne dans le Sinaï [en septembre 2015], mais aussi et surtout des 800 personnes mitraillées par les forces de l’ordre le 14 août 2013 lors de la dispersion d’un cam- pement, qui protestaient contre le coup d’Etat de Sissi. Puis des 37 personnes brû- lées vives dans un véhicule de transport de prisonniers quatre jours plus tard. Ou encore de la militante de gauche Shaima Al-Sabbagh, tuée par le tir de fusil d’un policier alors qu’elle s’apprêtait à déposer des fleurs sur la place Tahrir en mémoire de la révolution, le 24 janvier 2015. Rien ne devrait nous surprendre de la part de ce régime militaire fascisant. Avec l’aide de ses chiens de garde dans les médias et le concours d’“intellectuels” au tropisme militaire, la torture et les assassinats ont gagné leurs titres de noblesse et passent désormais pour une preuve de patriotisme, le tout au nom du slogan galvaudé de l’“af- firmation de l’autorité de l’Etat”. —Khalil Al-Anani Publié le 8 février

Même les médecins se mobilisent

La grogne contre le régime touche à présent des catégories socioprofessionnelles généralement peu enclines à l’action politique.

—Al-Modon (extraits) Beyrouth

L a mobilisation des médecins ravive l’espoir des Egyptiens, épuisés par deux ans et demi de dégradation

sécuritaire, que ce soit du fait des bruta- lités du régime ou de celui des attentats terroristes dans le Sinaï. Sans oublier les énormes difficultés économiques que connaît le pays. “C’est encore la révolution de janvier [2011]”, ont scandé les médecins lors de leur assemblée générale du vendredi 12 février. Ils réclament le jugement des agents de police qui s’en sont pris à deux médecins dans un hôpital du Caire fin janvier. Ils ne les ont pas seulement insul- tés et frappés, ils ont également posé leur botte sur la tête des médecins. Le personnel de l’hôpital a réagi en fai- sant grève. Une réunion de médiation, destinée à étouffer la crise, entre un repré- sentant du ministère de l’Intérieur et des syndicalistes a tourné court. Les médecins sont décidés à répondre aux campagnes de dénigrement lancées

par les médias du régime, qui accusent les deux victimes de fautes professionnelles et soulignent le piteux état du secteur hospi- talier. Et ce alors même que les médecins sont les premiers à se plaindre de l’inca- pacité de leur ministère de tutelle à leur assurer des conditions de travail décentes.

Redescendre dans la rue. Leur forte

mobilisation et l’écho que celle-ci a ren- contré sur les réseaux sociaux reflètent la grogne croissante contre le régime. Or ce ne sont pas les Frères musulmans qui s’expriment, mais des catégories sociales qui s’étaient démobilisées [depuis que la vie politique semblait se réduire à une lutte entre les Frères musulmans et les adeptes du régime]. C’est en cela que la mobilisation des médecins représente un vrai défi pour le régime. Si celui-ci devait répondre à leurs revendications et transférer les policiers devant la justice, cela donnerait l’impres- sion d’une “reculade”. La rue égyptienne ne semblerait plus maintenue sous sa main de fer et d’autres catégories socioprofes- sionnelles pourraient à leur tour décider de redescendre dans la rue. Si au contraire il décide de rester ferme et de protéger son appareil répressif, il se mettra à dos de larges couches de la population, dans un conflit qui n’aura rien à voir avec le face-à- face binaire “armée - Frères musulmans”. Les médecins ont donné deux semaines au gouvernement pour répondre à leurs reven- dications. Deux semaines durant lesquelles la mobilisation risque d’aller croissant. —Ahmed Ragab Publié le 13 février

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16. D’UN CONTINENT À L’AUTRE Courrier international — n o 1320 du 18 au 24
16. D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
↙ Dessin d’Arcadio paru
dans La Prensa Libre, San José.
amériques

Santé. Le virus Zika menacelesnaissances

L’épidémie a incité plusieurs pays du sous-continent américain à demander aux femmes de différer leur projet de grossesse. Mais les conséquences pourraient être graves.

grossesse. Mais les conséquences pourraient être graves. —The Atlantic (extraits) Washington L a rapide
grossesse. Mais les conséquences pourraient être graves. —The Atlantic (extraits) Washington L a rapide

—The Atlantic (extraits)

Washington

L a rapide propagation du virus Zika en Amérique latine et son possible lien

avec une explosion du nombre de malformations chez les nouveau- nés ont poussé les gouvernements à prendre une décision sans précé- dent dans l’histoire de l’humanité :

inciter la population à s’abste- nir momentanément d’avoir des enfants. Face à une épidémie que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment qualifiée d’“ur- gence internationale”, le Salvador a recommandé aux femmes d’évi- ter toute grossesse jusqu’en 2018, le Brésil et la Colombie leur ont

suggéré d’attendre quelques mois ou plus. Imaginez que vous cher- chiez à tomber enceinte ou que vous l’êtes déjà et que vous entendiez ce message de votre gouvernement. Le prendriez-vous au sérieux ? Et si vous et vos semblables y consen- tiez, à quoi ressemblerait la société dans cinq ou vingt-cinq ans ? Des classes quasiment désertes ? Une jeune génération décimée et inca- pable de subvenir aux besoins des générations précédentes ? Bref, quelles seraient les conséquences économiques et sociales de ce vide dans la population d’un pays ou d’une région ? “Il est difficile d’en définir les effets, car nous ignorons comment cette épidémie va évoluer”, observe

JoséMiguelGuzmán,anciendémo-

graphe des Nations unies qui tra- vaille aujourd’hui pour la société de conseil ICF International [aux Etats-Unis]. Sachant qu’il y a entre 10 et 11 millions de naissances par an en Amérique latine, la population diminuerait d’autant si toutes les grossesses étaient reportées d’un an. “Cela ne représenterait pas un pourcentage élevé, puisque la popu- lation de l’Amérique latine est de l’ordre de 634 à 635 millions d’habi- tants”, précise M. Guzmán. Mais, compte tenu du déclin des taux de natalité depuis plusieurs décen- nies, cette population pourrait augmenter plus lentement ou se contracter plus tôt que prévu. Le

facteur déterminant sera la durée de l’épidémie. Selon M. Guzmán, les populations ont tendance à rebondir après un déclin passa- ger dû à une guerre, une épidé-

mie, un désastre économique ou une autre crise. Si l’épidémie dure un ou deux ans, elle peut créer un “vide [prolongé] dans la pyramide des âges”. Mais les couples d’Amé- rique latine, qui ont généralement

deuxenfants,pourraientalorsaccé-

lérer leurs projets de grossesse pour rattraper le temps perdu. Une femme de 28 ans qui souhaitait avoir son premier enfant à 30 ans et le second à 34 pourrait décider par exemple de les avoir respecti- vement à 32 et 34 ans. “Pendant un an, il y aurait beau- coup moins d’enfants à l’école, mais deux ans plus tard, il y en aurait le

double”, avance M. Guzmán. Les répercussions socio-économiques seraient probablement négli- geables : pendant un ou deux ans, il pourrait y avoir moins d’élèves par classe et donc, peut-être, une meilleure éducation pour eux, mais cette dynamique n’aurait pas un impact majeur sur le système d’en- seignement et le marché du travail.

En Amérique latine, la plupart des naissances ne sont pas programmées

Mais si l’épidémie de Zika devait durer cinq ans ou plus, les calculs pourraient être différents. Dans ce cas – très hypothétique –, une grande partie des femmes qui auraient reporté leurs projets de grossesse pendant toute la durée de l’épidémie auraient plus de 35 ans au moment de procréer, un âge où les grossesses présentent un plus grand risque, et certaines “ne pourraient plus avoir d’enfants”. La baisse du taux de natalité qui s’en- suivrait risquerait de ne pas être compensée par le rebond ultérieur, et la génération qui verrait le jour serait bien moins nombreuse que d’ordinaire. Un tel changement dans la pyra- mide des âges pourrait poser des problèmes en Amérique latine, où l’économie souterraine joue un rôle important et où les particuliers n’ont guère l’habitude d’épargner pour leurs vieux jours. Les per- sonnes âgées dépendent davantage du soutien matériel de leurs enfants et petits-enfants que de pensions de retraite et de prestations de sécu- rité sociale insuffisantes. Selon M. Guzmán, les pays de la région

vieillissent avant de s’enrichir, un problème qui risque d’être exa- cerbé par des efforts prolongés pour juguler l’épidémie de Zika. Un autre aspect de la question est le bien-fondé des récentes recom- mandations gouvernementales faites aux femmes : éviter toute grossesse. Des spécialistes de la santé publique mettent en cause ces conseils politiquement sen- sibles dans des pays majoritaire- ment catholiques, où les lois sur l’avortement comptent parmi les plus sévères au monde. (Comment

dire à une Salvadorienne de ne pas tomber enceinte dans l’intérêt de la santé publique tout en continuant

à pénaliser l’avortement dans tous

les cas de figure ?) M. Guzmán n’est pas convaincu, pour sa part, que le virus Zika et les avertissements alarmistes des gouvernements provoquent un net déclin des taux de natalité. En Amérique latine, souligne- t-il, la plupart des naissances ne sont pas programmées. Selon une étude réalisée en 2014 par l’Insti- tut Guttmacher [spécialisé dans les statistiques sur les naissances et l’avortement aux Etats-Unis et

dans le monde], 56 % des gros- sesses en Amérique latine et dans les Caraïbes ne sont pas désirées.

Un taux qui, en dépit d’une cer- taine baisse, demeure le plus élevé du monde. C’est pour cette raison qu’il ne suffirapasd’encouragerlesfemmes

à reporter les grossesses, comme si

la fécondité ne relevait que de leur volonté. “Ces femmes, ces couples ont besoin d’un accès rapide et efficace à des contraceptifs de qualité et à des

méthodes modernes de contracep- tion. Or c’est quelque chose qui fait encore défaut en Amérique latine.”

Des inégalités creusées. Cet

accès est particulièrement diffi- cile pour les catégories les plus pauvres de la population – notam- ment pour les femmes à faibles revenus et les adolescentes –, dans une région où les disparités économiques sont les plus fortes de la planète. Cette inégalité se manifeste sous différents aspects, entre autres le peu de chances des pauvres de recevoir une bonne édu- cation, y compris sexuelle, celle-ci étant souvent limitée ou dénatu- rée par les autorités de l’Eglise. (Néanmoins, en Amérique latine, 67 % des femmes en âge de pro- créer qui sont mariées ou qui vivent en concubinage recourent à des méthodes modernes de contracep- tion, alors que le pourcentage est

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

AMÉRIQUES.

17

de 56 % pour le monde en dévelop- pement dans son ensemble.) Les taux élevés de viols dans la région contribuent eux aussi à la prédomi- nancedesgrossessesnonplanifiées. “Si l’on considère que l’incidence du virus Zika sera plus forte parmi les plus pauvres, où les femmes ont moins de moyens pour éviter les gros- sesses, on obtient la pire combinai- son : inégalité, manque d’accès à la planification familiale et un mous- tique qui a la particularité d’affec- ter particulièrement les pauvres, remarque M. Guzmán. Pour des familles en grande précarité, l’obliga- tion de s’occuper d’enfants [atteints de microcéphalie] qui ne pourront être ni actifs ni productifs aura un impact important sur leur capacité à transformer leur vie et à enrayer le cycle de la pauvreté.” A ce jour, M. Guzmán n’a vu aucun gouvernement latino-amé- ricain s’engager sérieusement à élargir l’accès des femmes aux méthodes de planification fami- liale dans le cadre d’une politique d’urgence contre le virus Zika. Selon lui, les appels à reporter les grossesses sont réducteurs si une plus grande importance n’est pas accordée aux droits et aux besoins des femmes. Sans cette réorienta- tion, ils risquent aussi de ne pas être largement entendus. Uri Friedman Publié le 1 er février

Contexte ●●● Cette semaine sera mis en œuvre au Brésil un nouveau test rapide permettant
Contexte
●●● Cette semaine sera
mis en œuvre au Brésil
un nouveau test rapide
permettant de détecter
le virus Zika dans le sang,
l’urine et la salive, et de
le différencier de la dengue
et du chikungunya,
transmis par le même
moustique, Aedes aegypti,
note le quotidien Folha de
São Paulo. Les résultats
seront disponibles en
cinq heures, au lieu d’une
semaine actuellement. Ce
test a été développé par
des chercheurs brésiliens
de trois universités, avec
le concours de l’Institut
Pasteur de Dakar,
au Sénégal. Il sera utilisé
dans un premier temps
sur des patients qui
se présentent à l’hôpital
avec des symptômes
de l’infection par le virus.

ÉtAtS-UnIS

Barack Obama me manque déjà

Dans une campagne électorale dominée par le pessimisme et la colère, ce chroniqueur conservateur se prend à regretter les qualités humaines de l’actuel président.

regretter les qualités humaines de l’actuel président. —The New York Times (extraits) New York U n
regretter les qualités humaines de l’actuel président. —The New York Times (extraits) New York U n

—The New York Times

(extraits) New York

U n étrange sentiment a com-

mencé à m’envahir au fur

et à mesure de cette saison

de primaires : Barack Obama me manque. Bien sûr, je suis en désac- cord avec nombre de ses décisions politiques. Certains aspects de ses deux mandats m’ont déçu. Et j’espère que la prochaine pré- sidence marquera un changement de philosophie. Mais, depuis le début de cette campagne électorale, on a comme l’impression d’une baisse du niveau général des comportements [des candidats]. Bien des traits de carac- tère et des qualités qu’Obama

possède, et dont nous pensions peut-être à tort qu’ils allaient de soi, ont brusquement disparu ou se sont faits rares. Le premier de ces éléments, et le plus important, est l’inté- grité. L’administration Obama a été remarquablement exempte de scandales. Ce qui n’a pas été le cas des mandats de Reagan et de Clinton, dont plusieurs années ont été gâchées par l’affaire de l’Irangate [des armes vendues illégalement à l’Iran pour finan- cer des contre-révolutionnaires au Nicaragua] et par l’affaire Monica Lewinsky. Obama n’a pas beaucoup fait parler dans ce domaine. Son équipe et lui ont généralement agi avec

Dessin de Falco, Cuba.

rectitude. L’ancienne secrétaire d’Etat et candidate démocrate Hillary Clinton se voit constam- ment contrainte de tenir des confé- rences de presse “de défense” pour expliquer pourquoi elle a emprunté tel chemin de traverse un peu louche ou pris telle déci- sion. Obama n’a jamais eu à le faire. Le deuxième élément est un minimum d’humanité. Le candidat républicain Donald Trump a passé une grande partie de cette cam- pagne à promettre de stopper l’im- migration musulmane. On ne peut tenir ce genre de propos que si l’on considère les Américains musul- mans comme une idée abstraite. Le président Obama, lui, est allé dans une mosquée [à Baltimore, le 3 février], a regardé les gens dans les yeux et a prononcé un magni- fique discours où il a réaffirmé leur place en tant qu’Américains.

Sagesse. Il a témoigné ce souci et ce respect de la dignité d’autrui à maintes reprises. Disons-le autre- ment : imaginez que Barack et Michelle Obama entrent au conseil d’administration d’une association caritative dans laquelle vous êtes impliqué. Vous seriez heureux de compter des gens comme eux dans vos rangs. Pourriez-vous en dire autant sans hésiter du sénateur du Texas et candidat républicain Ted Cruz ? Le niveau d’humanité d’un président se manifeste dans des moments inattendus mais importants. Troisième élément, Obama a fait preuve de sagesse dans son processus décisionnel. Au fil des ans, beaucoup de membres de ce gouvernement m’ont dit regretter que le président n’ait pas suivi leurs conseils. Mais, même s’ils étaient déçus, ils avaient presque toujours la sensation que leur point de vue avait été examiné sous toutes ses coutures. La méthode de fond d’Obama consiste à promouvoir autant que possible ses valeurs dans les limites imposées par la situation. Le sénateur du Vermont et can- didat démocrate Bernie Sanders, en revanche, est tellement aveu- glé par ses valeurs que la réalité de la situation ne semble pas péné- trer son esprit. Le président Obama a peut- être été trop prudent sur de nom- breux plans, en particulier au sujet du Moyen-Orient, mais il est au moins capable de saisir la réalité de la situation. Le quatrième élément est la capacité d’agir avec élégance sous

L’humanité d’un président se manifeste dans des moments inattendus mais importants

la pression. Je trouve charmant que le sénateur de Floride et can- didat républicain Marco Rubio devienne nerveux dans les grandes occasions, qu’il se mette à trans- pirer ou, comme lors du débat entre candidats républicains [du 6 février], qu’il se transforme en robot [en répétant sans cesse la même phrase]. Cela montre que Rubio est une personne normale. Je pense que sa trop grande confiance en lui est l’un des grands défauts d’Obama. Mais un président doit pouvoir rester debout lorsqu’il est soumis à une grosse pression. Obama l’a fait, notamment au moment de la crise financière. La question se pose au sujet de Rubio. Le cinquième élément est un optimisme à toute épreuve. Bernie Sanders, côté démocrate, et Donald Trump, Ted Cruz et Ben Carson, dans le camp républicain, nous noient sous un torrent de pessi- misme et nous font conclure que ce pays est au bord de l’effondre- ment total. Ce qui est tout sim- plement faux. Nous avons des problèmes, mais ils sont moins graves que ceux auxquels font face presque tous les autres pays de la planète. L’espoir et les opportunités motivent plus les gens à faire les bons choix que la peur, le cynisme, la haine et le désespoir. Contrairement à bon nombre de candidats actuels, Obama n’a jamais fait appel à ces sentiments négatifs. Non, Obama n’a pas été absolu- ment parfait. Il s’est trop souvent montré dédaigneux, froid, rancu- nier et inflexible. Mais en cette époque où la démocratie recule, où les clanismes progressent et la méfiance et l’autoritarisme s’em- parent du devant de la scène, une ombre de laideur s’étend lente- ment sur le monde. Il émane d’Obama un attache- ment à l’intégrité, à l’humanité, aux bonnes manières et à l’élé- gance qui commence à me man- quer et qui, je le crains, va finir par nous manquer un peu à tous, quel que soit celui ou celle qui le remplacera.

David Brooks Publié le 9 février

18. Courrier international — n o 1320 du 18 au 24 février 2016 ↙ Le
18.
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
↙ Le pétrole sous les 30 dollars.
Dessin de Dilem paru dans
Liberté, Alger.
afrique
—Algérie-Focus
paru dans Liberté, Alger. afrique —Algérie-Focus fermer définitivement le Club des pins, cette “zone

fermer définitivement le Club des pins, cette “zone verte” où sont hébergées les grosses légumes du régime et leurs fidèles clientèles aux frais de la princesse Algérie ? Chaque année, des sommes consi- dérables sont dépensées dans une totale opacité pour nourrir, héber- ger et entretenir les villas de nos dirigeants. Cet argent n’aurait-il pas mieux servi si l’Etat l’inves-

tissait dans des secteurs bien plus stratégiques pour résister à cette crise financière ? D’ailleurs, pour- quoi le Club des pins ne retrouve- rait-il pas sa vocation de village touristique à même de géné- rer des ressources financières ? Malheureusement, pour l’heure, les sacrifices ne concernent encore que les petits bougres d’Algériens,

déjà martyrisés par le coût de la vie. Pis, l’Etat continue d’accorder des privilèges à de hauts respon- sables. Il en est ainsi avec cette majestueuse villa construite par une entreprise chinoise à Hydra [quartier d’Alger à quelque 6 kilo- mètres du centre-ville]. Située pas loin du ministère de l’Ener-

gie et des Mines, elle est équipée de toutes les commodités faisant d’elle un véritable palais. Selon plusieurs sources, cette villa, de pas moins de 1 mil- lion d’euros, serait destinée à servir de seconde résidence offi- cielle à notre vénéré Abdelaziz Bouteflika,

le président qui

demande à son peuple de faire des sacrifices. Même notre armée s’offre régulièrement de nouvelles infrastructures et de

nouvelles armes. Ces dépenses onéreuses obéissent-elles réel- lement à des impératifs de sécu- rité nationale ? Mystère et boule

de gomme. En tout cas, le méga- budget de l’armée – plus de 12 mil- liards de dollars – est géré dans un manque de transparence total. Crise financière, dites-vous ? Décidément, elle ne concerne que les sans-grade. Les dirigeants, eux, enivrés par la hauteur de leur tour d’ivoire, restent sourds aux appels de détresse de la société et conti- nuent de côtoyer l’aisance. Cette surdité, notre pays risque de la payer cher, très cher ! —Abdou Semmar Publié le 24 janvier

Les sacrifices ne concernent encore que les petits bougres d’Algériens

Alger, Paris

Algérie. Maudite rente pétrolière

C ’est la crise. Les ressources financières de l’Etat rétré- cissent comme peau de

chagrin. De grands projets, telle l’extension du métro d’Al- ger, sont gelés. L’année 2016 commence par des augmenta- tions du prix de l’électricité, du carburant et d’une multitude d’autres biens de consomma- tion. Le dinar fait une chute ver- tigineuse. L’inflation galope.

Pendant ce temps, Abdelaziz Bouteflika, le président qui ne parle à son peuple que par voie épistolaire, nous adresse un mes- sage et nous demande sans sour-

ciller de “faire des sacrifices” face

à cette crise partie pour durer,

avec un baril avoisinant les 25 dollars, et appelé à bientôt flir- ter avec les 20 dollars.

Des sacrifices. Le terme charrie une certaine charge émotionnelle pour un peuple qui en connaît un

bout. Mais, face à cette même crise, nos dirigeants sont-ils prêts

consentir eux-mêmes à des sacri-

fices ? Bouteflika ne leur a adressé,

pour l’heure, aucune directive précise dans ce sens. Ainsi, en pleine crise finan- cière, nos hauts res- ponsables, ministres, patrons de grandes entreprises publiques ou pontes des insti-

tutions militaires et

foCus
foCus

Avec la chute des prix du baril, le gouvernement est contraint de revoir ses dépenses à la baisse

et de réduire les subventions. Les premières mesures d’austérité sont entrées en vigueur le 1 er janvier. Le pouvoir

d’achat est durement touché et la grogne sociale monte.

à à à
à
à
à
est durement touché et la grogne sociale monte. à à à opinion civiles continuent à circuler
opinion
opinion

civiles continuent à circuler sur nos routes avec de rutilantes voitures allemandes.

De la présidence de la République

l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux,

les Audi, Volkswagen et autres Passat et Mercedes continuent

supporter les augustes posté-

rieurs de nos hauts responsables. Renoncer à ces voitures de luxe pour utiliser la Renault Symbol “made in Oran”, serait-ce donc un si gros sacrifice pour nos diri- geants ? L’Etat ferait de précieuses économies tout en envoyant un signal fort à la société en se pri- vant de ces voitures au luxe insul- tant qu’il pourrait revendre au profit du Trésor public. Jusqu’à preuve du contraire, la performance d’un dirigeant ne dépend guère de la rutilance de sa voiture de service. Il n’est

donc pas justifié de maintenir ce train de vie alors que notre pays s’enfonce dans la disette. Sacrifices, dites-vous, monsieur le Président ? Alors pourquoi ne pas

Courrier international — AFRIQUE. n o 1320 du 18 au 24 février 2016 19 ↙
Courrier international —
AFRIQUE.
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
19
↙ Tout va augmenter. Dessin de
Dilem paru dans Liberté, Alger.
grilles prochainement. Ce problème
s’ajoute à la longue liste des contraintes
que subissent les agriculteurs, ce n’est
qu’une preuve de plus de la désorgani-
sation qui caractérise le secteur agri-
cole en Algérie.” Pour conclure, cet
agriculteur rappelle que, “dans les
années 1960, un type de gasoil était
exclusivement destiné à la production
agricole et valait moitié moins cher
que le gasoil normal. Aujourd’hui, on
paie le même prix que les automobi-
listes et les transporteurs.”
“Les prix de certains fruits et
légumes, même de saison, ont aug-
menté cette dernière semaine. Pour
l’instant, il n’y a que la pomme de
terre dont le prix reste stable et rai-
sonnable”, témoigne Samia, une
consommatrice croisée au marché
de Bab El-Oued [célèbre marché
situé dans un quartier populaire
d’Alger]. Les transporteurs de mar-
chandises n’ont, eux aussi, pas
hésité à répercuter les augmenta-
tions à la pompe et certains sans
en référer aux autorités. “Plusieurs
transporteurs et livreurs de mar-
chandises privés affichent une nou-
velle grille de tarifs”, affirme El-Hadj
Tahar Boulenouar, président de
l’Association nationale des com-
merçants et artisans.
Mourad,quiassurelestransports
alimentaires frigorifiques entre
Oran et d’autres wilayas du pays,
affirme avoir “augmenté ses tarifs
de 2 000 à 5 000 DA, tout dépend
de la distance”. Les consomma-
teurs subissent, depuis le début de
l’année, des augmentations de 5 à
30 DA des prix de certains produits
alimentaires de large consomma-
tion. A Alger, plusieurs supérettes
affichent de nouveaux prix sur les
yaourts, certaines boissons ou les
fromages. D’après un commerçant
à Bab El-Oued, “les hausses des prix
de ces produits s’expliquent par les
augmentations pratiquées par les
transporteurs et les livreurs.”
Un constat que relève aussi
El-Hadj Tahar Boulenouar en ajou-
tant : “Il faut savoir que certains pro-
ducteurs algériens ont augmenté les
prix en conséquence de la hausse que
va connaître l’électricité, estimée entre
8 % et 10 %.” Et d’expliquer : “Avant
d’être vendus au détail, la plupart des
produits suivent de nombreux trajets.
La marge du commerçant va auto-
matiquement les répercuter sur le
prix au détail.” Selon Boulenouar,
les hausses des prix des produits
alimentaires enregistrées en 2015
– en moyenne entre 15 % et 20 % –
sont aussi le résultat de la déva-
luation du dinar.
—Ryma Maria Benyakoub
Contexte
Les hydrocarbures représentent en Algérie :
30 %
60 %
90 %
du PIB
des recettes
des recettes
budgétaires
d’exportation
SOURCE : INSTITUT DE RELATIONS INTERNATIONALES ET STRATÉGIQUES (IRIS), JANVIER 2016
Le grand gâchis
●●● “Un dinar dont le pouvoir
d’achat s’amenuise de jour
en jour, des prix qui flambent
sous l’effet de la hausse
des taxes à la consommation,
des finances publiques trop
chétives pour continuer
à alimenter la croissance
et des courbes de chômage
qui repartent à la hausse.
Les effets de la crise pétrolière
et financière ont déjà eu raison
d’une bonne partie des hausses
salariales consenties ces
quelques dernières années”,
La crise pétrolière se traduit
aussi par une crise financière :
les réserves de change sont
passées de 178,94 milliards
de dollars à la fin décembre 2014
Aux prix forts
Du yaourt aux transports, les consommateurs
algériens subissent les conséquences de la crise.
à 152,7 milliards de dollars à la fin
septembre 2015. “En neuf mois,
elles ont fondu de près
de 27 milliards de dollars,
soit 15 %. Au rythme actuel,
elles représentent un peu plus
de deux années d’importations”,
souligne TSA-Algérie. Sur
le marché officiel des changes,
—El-Watan Alger
A vec 30 % d’augmentation
à la pompe, la hausse des
prix du carburant va for-
cément se répercuter sur notre vie
de tous les jours. Alors que les taxis
assurant le transport interwilayas
ont augmenté les courses de 100
dinars algériens [DA, voir ci-contre]
par passager au lendemain des
augmentations des prix des car-
burants [au 1 er janvier], les chauf-
feurs de taxi collectif ou à compteur
ont quant à eux gardé les anciens
tarifs, mais commencent à expri-
mer leur mécontentement.
“Les chauffeurs de taxi sont très
touchés par les nouveaux prix des
carburants. Le plein de sans-plomb,
qui me coûtait 1 000 DA il y a une
semaine, vaut aujourd’hui 1 400 DA”,
déplore Youcef, chauffeur de taxi
algérois. Selon les dernières décla-
rations du ministre des Transports
BoudjemaTalai, les tarifs des trans-
ports de voyageurs et de marchan-
dises seront aussi augmentés. Une
décision prise après la demande
formulée par l’Union générale des
commerçants et artisans algériens
(UGCAA) [fin janvier, une nou-
velle grille tarifaire négociée avec
le ministère des Transports a été
retenue et devrait être validée par
les pouvoirs publics].
Le ministre a assuré par ailleurs
que les transports relevant du sec-
teur public garderont les mêmes
tarifs. “Des réunions sont organisées
par le ministère pour l’accompagne-
ment de ces transporteurs (taxis col-
lectifs, urbains et interwilayas) avec
des mesures d’allégement de certaines
charges afin de réduire l’impact des
augmentations des prix des carbu-
rants”, a affirmé le ministre. “En
réduisant les charges de ces transpor-
teurs, l’augmentation de la tarification
ne sera pas exagérée.” Le ministre a
annoncé que les entreprises stra-
tégiques – Air Algérie, la Société
nationaledestransportsferroviaires
(SNTF) et la Compagnie nationale
de navigation (CNAN) – ne sont
pas concernées par cette mesure.
s’alarme El-Watan, en
soulignant : “La crise pétrolière
menace la stabilité sociale.”
Les prix à la pompe sont
passés de 5 dinars à 8,40
dinars, soit de 4 à 7 centimes
d’euro environ le litre
en fonction des carburants.
Un plein coûte en moyenne
300 dinars, soit 2,53 euros
de plus.Au cours des derniers
mois, le pays a perdu près
de 50 % des revenus tirés
des hydrocarbures et, en 2016,
les recettes budgétaires
afficheront une baisse de 4 %
par rapport à 2015. Le budget
étant calculé sur la base
d’un prix théorique de
référence de 37 dollars le baril
de pétrole et de 50 dollars
sur le marché. La différence,
quand le cours du pétrole est
à la date du 8 février, la valeur
de l’euro est de l’ordre
de 118 dinars algériens. Sur
le marché informel, l’euro atteint
les 186 dinars. A noter que tout
au long de l’année 2015,
le dinar a connu une dévaluation
rampante de près de 25 %. Entre
2000 et 2014, les recettes liées
à la vente d’hydrocarbures
sont à l’origine d’“environ
800 milliards de dollars de flux
de devises”, relève pour sa part
El-Watan, avant de déplorer :
“Durant la même période,
les flux sortants se chiffraient
à plus de 650 milliards
de dollars. Les gouvernements
successifs finançaient à fonds
perdu des importations de biens
“Il n’y a que la
pomme de terre dont
le prix reste stable
et raisonnable”
et services.” Et d’asséner :
“Cet accaparement de la rente
par fiscalité interposée
et son orientation hors du soutien
à la hausse, alimente un Fonds
à l’économie réelle sont
Le secteur agricole est aussi
touché par les hausses des prix
des carburants : “30 à 40 % du
processus de production sont effec-
tués avec des engins et des machines
dépendants du carburant”, affirme
Slimane Bendaoud, producteur de
pommes de terre. Selon ce dernier,
ces mesures ne vont certainement
pas jouer en faveur de la stabilisa-
tion de l’inflation des produits agri-
coles : “Les nouveaux tarifs vont se
répercuter négativement sur le coût
du produit proposé à la consomma-
tion. Il faut s’attendre à de nouvelles
de régulation des recettes
(FRR) qui sert à financer
le déficit budgétaire
et les mesures urgentes. Selon
les données dévoilées par
la Banque d’Algérie le 6 janvier
et publiées par TSA-Algérie :
à l’origine de tous les excès.
La gouvernance économique
a fait défaut.”
le FRR et le stock d’épargne
du Trésor sont passés
de 42 milliards de dollars
ARCHIVES
courrierinternational.com
à la fin décembre 2014
à 27,22 milliards de dollars à la
Publié le 8 janvier
fin septembre 2015. “Le montant
est constitué essentiellement
du FRR”, précise le site algérien.
A lire également : “La chute
du prix du pétrole annonce la
fin de la paix sociale”, l’analyse
du quotidien algérien Liberté.
20. AFRIQUE FOCUS ALGÉRIE. Courrier international — n o 1320 du 18 au 24 février
20. AFRIQUE
FOCUS ALGÉRIE.
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
CONTROVERSE

Faut-il privatiser les entreprises publiques ?

Pour combler le manque à gagner budgétaire, la loi de finances 2016 ouvre la voie au passage vers le secteur privé de certaines entreprises d’Etat en Algérie. Mais quelles seront les entreprises concernées et comment améliorer la performance du secteur public ?

NON
NON

Le moment est mal choisi

—Maghreb émergent

(extraits) Alger

L e combat semble se cristal- liser autour d’une opposi- tion idéologique, avec une

fracture gauche-droite pronon- cée. A la nécessité de défendre le peuple et ses biens répond un argu- mentaire fondé sur l’efficacité éco- nomique, qui met en avant l’Etat mauvais entrepreneur, la gabegie et

la corruption qui entourent le sec- teur public, ainsi que le peu d’at- trait que présente l’Algérie pour l’investissement étranger. Les partisans de la privatisation pourraient aussi avancer un autre argument, douloureux mais rece- vable : l’incurie structurelle d’un secteur public qui constitue un gouffre financier. Mais au-delà de ces affrontements, la privatisation ne constitue pas un programme économique en soi. Et en l’état actuel des choses et des institu- tions du pays, 7 arguments plaident pour un refus des privatisations.

1. L’Algérie ne dispose pas d’ins-

titutions crédibles pouvant mener une opération de privatisation dans des conditions acceptables de trans- parence et d’équité. L’opacité du système économique est telle que

personne ne croira que les privati- sations ont eu lieu selon des règles précises, même si cela était vrai. La défiance de l’opinion publique envers les institutions constitue un facteur paralysant sur ce dossier.

2. La Bourse est un instrument

privilégié pour établir la valeur marchande d’une entreprise. Le

gouvernement n’a rien fait pour en favoriser l’épanouissement. Cette attitude ne visait-elle pas à éviter précisément que les entreprises privatisables ne soient évaluées à leur juste valeur ?

3. Le gouvernement n’a pas agi

de manière transparente dans son

projet de privatisation. Il a voulu relancer le processus par effraction. La contestation l’a amené à tenir un autre discours, pour dire qu’il vou- lait renforcer l’entreprise publique en introduisant une minorité de blocage en cas de privatisation. Le procédé est plus que douteux.

4. Une privatisation débouche-

rait sur un transfert de propriété de ce qui existe déjà. Or, pour l’Algérie, l’objectif à atteindre est d’élargir la base économique du pays par de nouveaux projets, non de se dispu- ter la propriété de ce qui existe déjà. Cela est particulièrement vrai pour l’industrie, qui représente moins de 5 % du PIB. Il faudrait multiplier la capacité industrielle du pays par cinq ou plus pour espérer s’inté- grer dans l’économie mondiale. Dans ce contexte, transférer une entreprise du public vers le privé ne sert à rien.

5. Les entreprises publiques

n’ont pas le management néces- saire pour se défendre. Elles n’ont

ni le statut juridique ni l’encadre- ment adéquats. La privatisation se ferait sur injonction. Le manager n’a pas le choix : soit il accepte et tente de négocier sa place dans le

nouveau dispositif, soit il refuse et il est éjecté.

6. Le gouvernement affirme

que les entreprises stratégiques ne sont pas concernées. C’est faux. Cette disposition n’existe pas dans le projet de loi. C’est

donc le gouvernement qui décide quelle entreprise est stratégique et quelle autre ne l’est pas.

7. Le capital étranger a été exclu de l’opération de privatisation. Est-ce une bonne décision ? L’Algérie a un besoin urgent de savoir-faire tech- nologique et managérial, que pour- raient introduire les entreprises

étrangères. L’exclusion du capital étranger peut signifier que les “oli- garques”, profitant de leur proximité avec le pouvoir, veulent entrer seuls dans la compétition lors des privati- sations.Aujourd’hui,leurenvergure ne leur permet pas de s’approprier les grandes entreprises. Mais s’ils absorbent les PME, ils seront prêts, dans quelques années, à absorber les “gros morceaux”. —Abed Charef Publié le 22 décembre 2015

OUI
OUI

L’Etat est mauvais entrepreneur

—Algérie-Focus (extraits)

Alger, Paris

D ans le contexte très agité des dernières semaines, le redémarrage des priva-

tisations des entreprises publiques est annoncé comme un “danger imminent” par une partie de l’op- position. Elle évoque un possible “bradage” du patrimoine public et n’hésite pas à agiter l’épouvantail

de la “vente de Sonatrach” [compa- gnie nationale qui contrôle l’indus- trie des hydrocarbures et classée première entreprise d’Afrique] à des intérêts privés. Pour fixer les idées à propos d’un sujet qui suscite beaucoup de fantasmes, il n’est pas inutile de

proposer quelques repères. Les pri- vatisations d’entreprises publiques ont été rendues possibles depuis que ces dernières ont été trans- formées en sociétés par actions (SPA) par des lois sur les “capitaux marchands de l’Etat” qui datent de… 1988. Dans le sillage déjà de la baisse des prix pétroliers de 1986 qui avait vu le baril descendre sous les 10 dollars. Plus récemment, le Conseil des participations de l’Etat (CPE) a approuvé, voici environ dix-huit mois, le projet d’ouverture du capi- tal (à hauteur de 20 à 30 %) de huit entreprises publiques par le biais de la Bourse d’Alger – des entre- prises importantes comme Mobilis [opérateur de téléphonie mobile], le CPA [Crédit populaire d’Algé- rie], une filiale de Cosider [bâti- ment et travaux publics] ainsi que des cimenteries du groupe GICA sont notamment concernées. L’une des mesures les plus controversées de la loi de finances 2016 est contenue dans le fameux article 66. Contrairement à ce qui

a été écrit, cette disposition de la

loi de finances n’ouvre pas la voie à

“un bradage du patrimoine public”. Elle a au contraire créé une mino-

rité de blocage, à hauteur de 34 % du capital, qui restera entre les mains de l’Etat. Ce qui permettra de s’as- surer que la privatisation s’effec- tuera conformément à un cahier des charges défini préalablement

– qui prévoit en général le main-

tien de l’activité de l’entreprise, de

l’emploi et de nouveaux investisse- ments – et qu’elle ne donnera pas lieu à des opérations spéculatives comme la vente d’actifs immobi- liers ou de terrains. La loi de finances 2016 n’“invente” pas les privatisations. Ce n’est pas non plus un “nouveau programme de privatisation massive”. Le seul

programme en cours est celui qui concerne l’ouverture du capital de huit entreprises publiques par le biais de la Bourse d’Alger. Est-ce que le gouvernement ira plus loin ? La réponse est certai- nement positive. Pour des raisons financières, l’Etat ne pourra plus maintenir sous perfusion des cen- taines d’entreprises déficitaires. On peut déjà faire quelques pro- nostics sur l’orientation du proces- sus de privatisation. Premièrement, il ne concernera pas les entreprises réputées stratégiques. Pas de pri- vatisation de Sonatrach, ni de Sonelgaz ou d’Algérie Télécom en vue. Une deuxième orientation concerne les grandes entreprises publiques dont le gouvernement tente en priorité de moderniser le management, grâce à des ouver- tures de capital (par la Bourse ou des partenariats internationaux), sans recourir encore à des formules de privatisation plus franches. La troisième orientation concerne les centaines de PME publiques déficitaires. A quel

rythme cette privatisation s’ef- fectuera-t-elle ? Il ne faut pas se faire d’illusions. Contrairement à une idée largement répandue dans l’opinion et les médias natio- naux, les PME publiques ne sont pas un “trésor national” sur lequel vont se précipiter goulûment des prédateurs affamés. Les “repre- neurs” ne vont pas se bousculer

pour ces entreprises souvent de taille modeste et en piteux état sur le plan financier. La principale difficulté pour le gouvernement algérien va en réalité consister à trouver des acheteurs nationaux pour éviter d’être contraint, dans quelques années, de fermer pure- ment et simplement ces entreprises. —Hassan Haddouche

Publié le 21 décembre 2015

quelques années, de fermer pure- ment et simplement ces entreprises. —Hassan Haddouche Publié le 21 décembre
Tous les papiers se recyclent, alors trions-les tous. C’est aussi simple à faire qu’à lire.
Tous les papiers se recyclent, alors trions-les tous. C’est aussi simple à faire qu’à lire.

Tous les papiers se recyclent, alors trions-les tous.

C’est aussi simple à faire qu’à lire.

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La presse écrite s’engage pour le recyclage des papiers avec Ecofolio.

C’est aussi simple à faire qu’à lire. La presse écrite s’engage pour le recyclage des papiers
C’est aussi simple à faire qu’à lire. La presse écrite s’engage pour le recyclage des papiers

NYT-CAI

22. D’UN CONTINENT À L’AUTRE Courrier international — n o 1320 du 18 au 24
22. D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international —
n o 1320 du 18 au 24 février 2016
↙ Narendra Modi.
Dessin de Keshav paru dans
asie
The Hindu, New Delhi.

Inde. La Chine partenaire indispensable

L’Inde ne peut ignorer l’influence grandissante et stabilisatrice de Pékin chez tous ses voisins d’Asie du Sud. Alors pourquoi se rapprocher des Etats-Unis et du Japon ?

Alors pourquoi se rapprocher des Etats-Unis et du Japon ? a annoncé un net changement de
Alors pourquoi se rapprocher des Etats-Unis et du Japon ? a annoncé un net changement de

a annoncé un net changement de cap vis- à-vis des Etats-Unis, signant avec ces der- niers une déclaration de “vision commune” pour la région Asie-Pacifique et de l’océan Indien, lors de la visite du président Barack Obama à New Delhi. Cet accord était une première. L’Inde nouait ainsi des liens avec les Etats-Unis sur des enjeux extérieurs à l’Asie du Sud, citant spécifiquement comme objectif le fait “d’assurer la liberté de naviga- tion et de survol” en mer de Chine méridio- nale [théâtre d’un conflit territorial entre Pékin et ses voisins d’Asie du Sud-Est]. La Chine n’a pas bien réagi à ce coup ; quelques mois plus tard, et à quelques semaines de la visite du Premier ministre Modi en Chine, elle présentait le CPEC, faisant de la route à travers le Cachemire occupé par le Pakistan et le Pakistan l’un des pivots de son projet de “nouvelle route de la soie”. A noter que les cartes publiées en 2014 dans le cadre du projet ne citaient pas le port de Gwadar, au Pakistan, et faisaient de Calcutta une étape possible. Mais dans la mesure où l’Inde est restée réfractaire à l’initiative en 2015, une nouvelle ligne passant par le Pakistan pour relier le port de Gwadar à la route de la soie maritime est devenue bien plus visible.

Infrastructures. Les liens stratégiques de l’Inde avec les Etats-Unis et le Japon, l’un et l’autre pays étant alliés contre la Chine sur la question de la mer de Chine méridionale, se sont également resserrés. L’année [2015] a commencé par la visite du président Obama et s’est terminée par celle du président Shinzo Abe. Les négocia- tions trilatérales et des exercices militaires entre les trois pays ont été institutionna- lisés [avec la participation désormais per- manente du Japon aux exercices annuels, baptisés “Malabar”], la Chine y voyant toujours une tentative d’“endiguement”.

En se rapprochant de la position amé- ricano-japonaise, l’Inde va acquérir un poids stratégique, elle doit néanmoins réflé- chir aussi à ce qu’elle pourrait y perdre. Aujourd’hui, la Chine est une proche alliée de la Russie, et elle contrôle une bonne partie de l’économie asiatique. Elle reste aussi le plus grand partenaire commercial de l’Inde. De même, la Chine est trop impliquée avec chacun des voisins de l’Inde pour ne pas en tenir compte. La décision de l’Afghanistan de se fier à la Chine comme garante dans ses négociations avec les talibans, ou l’accord entre la Chine et le Népal pour un appro- visionnement en carburant et l’ouverture

“Un proche voisin peut être d’un plus grand secours qu’un lointain parent”

de routes commerciales et d’un accès por- tuaire après le blocage de la frontière entre l’Inde et le Népal [qui vient de se terminer au bout de cinq mois] ne font qu’apporter des arguments dans ce sens. Même le pipeline Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (Tapi), dont la construction a commencé en décembre 2015) puisera dans des réserves mises en valeur grâce à des prêts chinois. Car s’il est vrai que la Chine est perçue comme une puissance hégémoniste par ses voisins maritimes, elle apparaît comme une force stabilisatrice qui investit dans le développement à long terme de ses voisins continentaux, tant en Asie du Sud qu’en Asie centrale. Il est curieux que l’Inde cherche la bagarre avec la Chine en dehors de son propre voisinage, alors qu’elle a tout inté- rêt à s’entendre avec la Chine pour promou- voir des infrastructures et lutter contre le terrorisme dans sa proximité. Il n’est guère

—The Hindu Madras

A u début du mois de janvier, Ajit Doval, le conseiller [indien] à la Sécurité nationale, a annulé sa visite prévue

à Pékin. Il a pu laisser ainsi entendre qu’il était plus important de gérer la crise en vue avec le Pakistan [après l’attaque de la base de l’armée de l’air de Pathankot par des assaillants pakistanais] que d’aborder un nouveau chapitre dans les interminables négocia- tions frontalières avec la Chine.

Pourtant, rien ne saurait être plus loin de la vérité. Pour le Premier

ministre Narendra Modi, le ren- forcement du dialogue avec la Chine est lié plus étroitement que jamais à ses objectifs vis-à-vis du Pakistan, à ses relations avec toute l’Asie du Sud. Pour plusieurs raisons. En premier lieu, le lien entre le Pakistan et la Chine, souvent qualifié d’“amitié incon-

ditionnelle”, est plus profond que jamais. Il va être encore renforcé par le plus grand projetcommund’infrastructurejamaislancé, le Couloir économique Chine-Pakistan

(CPEC), annoncé en avril 2015, d’un mon- tant de 46 milliards de dollars [40 milliards d’euros]. De plus, la Chine est très impliquée dans d’autres initiatives concernant le sous- continent, tels les pourparlers entre les auto- rités afghanes et les talibans, qui vont peser sur les relations indo-pakistanaises [les tali- bans pourraient participer aux pourpar- lers à la fin du mois de février]. Troisièmement, la plus grande source de tensions entre l’Inde et la Chine, à savoir le contentieux frontalier entre les deux pays au

Jammu-et-Cachemire, est liée géographiquement au Pakistan

[voir carte]. Et quatrièmement, sur la question du terrorisme, c’est encore la Chine qui, mieux que quiconque, réussit à manier les leviers en faveur du contrôle des organisations terroristes au Pakistan. Toutefois, l’année 2015 a vu croître la ten- sion dans les relations entre l’Inde et la Chine. Paradoxalement, cette tension n’a pas porté sur les relations bilatérales, elle est née de leurs relations avec d’autres acteurs de la région. Dès le début de l’année, l’Inde

POINT DE VUE
POINT
DE VUE

Deux voisins rivaux et partenaires

e r i m e h c a C RUSSIE FÉD. DE RUSSIE KAZAKHSTAN MONGOLIE
e
r
i
m
e
h
c
a
C
RUSSIE
FÉD.
DE RUSSIE
KAZAKHSTAN
MONGOLIE
Asie
Vladivostok
centrale
Pékin
TURKMÉN.
Kashgar
JAPON
AFGHAN.
CHINE
Shanghai
IRAN
PAKISTAN
Attentat
NÉ.
BH.
Gwadar
de Pathankot
Océan
Canton
Pacifique
BA.
Calcutta
TAIWAN
Mer
INDE
de Chine
Route
Asie
méridionale
maritime
du Sud-Est
Abréviations :
alternative
BA. Bangladesh,
BH. Bhoutan,
NÉ. Népal,
SRI
Océan
LANKA
Indien
2 000 km
MALDIVES
Couloir
Litiges
Gazoduc
économique
frontaliers
Turkménistan-Afghanistan-
Pays membres
de la SAARC*
Chine-Pakistan
Pakistan-Inde (Tapi)
Projet chinois
de nouvelle route
maritime de la soie
* ASSOCIATION
RÉGIONALE*
ASSOCIATION SUD-ASIATIQUE
SUD-ASIATIQUE POUR
POUR LA
LA COOPÉRATION
COOPÉRATION RÉGIONALE

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

ASiE.

23

raisonnable non plus d’unir le Pakistan et la Chine dans leur antagonisme avec l’Inde, alors que les décennies précédentes ont montré qu’il était possible d’en appeler à la Chine pour influencer le Pakistan dans le sens de la paix dans la région. Pour toutes les raisons que nous venons d’énoncer, Modi pourrait s’apercevoir qu’un rapprochement avec Pékin est souhaitable, en cette année où l’Inde cherche à obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui n’est pas une mince affaire, et étant donné aussi sa volonté de prolonger l’esprit de mai 2014. Il avait alors invité les leaders de tous les pays de la SAARC [Association sud-asiatique pour la coopération régionale], y compris le Pakistan, à sa cérémonie d’in- vestiture. “Un proche voisin peut être d’un plus grand secours qu’un lointain parent”, décla- rait le Premier ministre chinois Li Keqiang pendant une visite à Delhi en 2013. Modi pourrait en venir à apprécier la contribution de ce voisin de l’Est étant donné ses rela- tions délicates avec son voisin occidental. Suhasini Haidar Publié le 14 janvier

Contexte ●●● L’Inde et les Etats-Unis auraient récemment mené des discussions informelles portant sur le
Contexte
●●● L’Inde et les Etats-Unis
auraient récemment mené des
discussions informelles portant sur
le développement de patrouilles
maritimes conjointes qui
incluraient la mer de Chine
méridionale, selon un responsable
de la défense américaine cité
par le quotidien Hindustan Times.
Cette information n’a pas été
officiellement confirmée.
En revanche, la Chine et l’Inde ont
mené des manœuvres conjointes
terrestres au Ladakh, sur la ligne
de contrôle effectif dans cette zone
de litiges frontaliers, au début du
mois de février. Les exercices de
réponse à la catastrophe naturelle
rassemblaient pour la première
fois des soldats des deux armées
dans un exercice conjoint,
note The Tribune.
SourCE
The hindu
Madras, Inde
Quotidien, 700 000 ex.
www.thehindu.com
Né en 1878 à Chennai (Madras)
en tant qu’hebdomadaire,
The Hindu est devenu quotidien
en 1889. Le journal est connu
pour ses opinions politiques
de centre-gauche ainsi que pour
ses analyses indépendantes
et ses prises de positions
équilibrées.

indonéSiE

La prison renforce les terroristes

Les auteurs des attentats de janvier à Jakarta avaient déjà été incarcérés. Or, les détenus pour terrorisme jouissent d’un prestige certain. Difficile pour eux de commencer une nouvelle vie.

certain. Difficile pour eux de commencer une nouvelle vie. —Kompas (extraits) Jakarta L es auteurs des

—Kompas (extraits) Jakarta

L es auteurs des attentats de Jakarta, le 14 janvier [qui ont fait 8 morts, dont 4 terroristes], étaient d’anciens

“pensionnaires” de l’institution péniten- tiaire. Preuve que l’Etat et la société ont échoué à offrir une deuxième chance à Sunakim, alias Afif, et à Muhammad Ali, condamnés pour terrorisme, afin qu’ils réin- tègrent l’Indonésie pluraliste [tous deux sont morts dans l’attentat]. Sunakim était sorti “diplômé” de la prison de Cipinang [il avait été condamné à sept ans de prison pour avoir séjourné dans un camp d’entraî- nement à Aceh]. On sait peu de chose de son comparse, Muhammad Ali, si ce n’est qu’il est passé entre les murs du péniten- cier de Tanjung Gusta, à Medan [Sumatra]. Il serait donc temps de s’interroger sur ce que font les condamnés pour terro- risme pendant leur détention et sur les choix de vie qui leur sont proposés à leur libération. Dans les entretiens que l’au- teur de cet article a conduits avec d’an- ciens prisonniers, la majorité d’entre eux considèrent la prison comme une uzlah, terme soufi qui signifie “se rapprocher du Créateur de manière intense”. En prison, ils ont tout le temps de s’adonner aux pra- tiques religieuses et d’étudier l’arabe. C’est même derrière les barreaux que certains commencent à lire le Coran. Ces activi- tés religieuses ouvrent un nouveau champ d’intervention aux prisonniers condam- nés pour terrorisme. Ils gagnent, en effet, le surnom d’ustaz [maître en religion dans l’islam], une promotion sociale très impor- tante en prison. Ils sont considérés comme “des gens bien” qui méritent d’appartenir à une caste différente de celle des autres cri- minels. Forts de leur dévotion religieuse, ils gagnent la confiance des gardiens, qui les désignent pour remplir la fonction d’ustaz à la mosquée de la prison. Cette position leur confère deux avantages. D’une part, ils peuvent fréquenter librement les déte- nus non inculpés pour terrorisme et déve- lopper un esprit de fraternité et des liens affectifs entre eux. D’autre part, ils sont notés comme des détenus ayant un bon

comportement et donc habilités à bénéficier d’une remise de peine et d’une libération conditionnelle. Trois types de condamnés pour terrorisme contrôlent la dynamique de la prison. Premièrement, les idéologues, comme Aman Abdurrahman [qui continue de sa cellule à diriger le groupe indonésien islamiste Tauhid Wal Jihad et a prêté allégeance à Daech sur Internet en 2014] et Abu Bakar Baasyir [du groupe Jamaah Ansharut Tauhid].

Deuxièmement, les chefs de la

Jemaah Islamiyah [responsable des attentats de Bali en 2002], comme Abu Dujana et Zarkasih. Ces hommes veillent à la loyauté des membres de leur organisa- tion radicale. Troisièmement, les détenus qui ont déjà été impliqués dans des atten- tats. Ils connaissent toutes les règles du jeu de la prison pour obtenir ce qu’ils désirent.

obtenir une remise de peine et la libération conditionnelle. La première année après la sortie de prison est la plus délicate pour les anciens déte- nus pour terrorisme. Ils évaluent alors les avantages et désavantages qu’il y a à retour- ner vers leur ancien groupe ou à commencer une nouvelle vie. Ceux qui réussissent à sortir du cercle de la violence et à créer lentement un nouveau réseau social sont en général ceux qui

bénéficient du soutien de leur

famille, des amis qui ne font pas partie du groupe terroriste et d’ONG. Sortir de l’ancien groupe est difficile. C’est là leur “refuge spirituel”, où ils se sen- tent protégés. Le nouveau monde est pour eux effrayant, surtout quand ils doivent apprendre à gagner leur vie selon une logique qui se heurte souvent à leurs croyances. La tentation est alors très grande de reprendre leurs activités antérieures, surtout s’ils vivent dans une communauté qui a toujours consi- déré que, par leurs actes de violence, ils pre- naient la défense des opprimés. S’ils ont en plus une formation militaire, ils deviennent une référence pour les jeunes de leur quar- tier ou de leur village qui rêvent de faire l’expérience du djihad. Voilà la véritable “deuxième prison” dans laquelle ils s’enfer- ment. Les murs de ce que l’on pourrait alors décrire comme un deuxième enfermement doivent être de toute urgence abattus par la société et le gouvernement si nous vou- lons voir la menace terroriste disparaître. Noor Huda Ismail* Publié le 27 janvier

opinion
opinion

Refuge spirituel. La rivalité entre ces trois types de leadership est claire. Elle s’est notamment fait sentir lorsque, en 2012, le gouvernement a fait passer une loi permet- tant à tout prisonnier condamné pour ter- rorisme d’obtenir une remise de peine et la liberté conditionnelle s’il accepte notam- ment de signer un serment de fidélité à la patrie et au Pancasila [les 5 principes de la Constitution indonésienne]. Les idéologues tels qu’Aman et Baashir se sont prononcés contre cette disposition. Ils ont émis une fatwa qui proclame que tout prisonnier pour acte de terrorisme qui accepterait de signer ce pacte serait châtié comme ansho- rut thogut, c’est-à-dire “partisan d’un gou- vernement despotique”. Cette fatwa est bien sûr parvenue aux oreilles des prison- niers tels que Sunakim et Muhammad Ali, qui ont été saisis d’angoisses et de tour- ments. Ils étaient de ceux qui désiraient

* Noor Huda Ismail est le fondateur de Prasasti Perdamaian, une association qui offre une assistance aux anciens détenus pour terrorisme en Indonésie.

de Prasasti Perdamaian, une association qui offre une assistance aux anciens détenus pour terrorisme en Indonésie.

24.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

europe

Migrants. Lacolèredes Allemands de Russie

Arrivés eux-mêmes dans les années 1990, les Allemands de souche venus de l’Est se mobilisent aujourd’hui contre l’accueil des réfugiés arabo-musulmans. Au risque de tomber dans la xénophobie.

arabo-musulmans. Au risque de tomber dans la xénophobie. —Süddeutsche Zeitung Munich I l fait gris et
arabo-musulmans. Au risque de tomber dans la xénophobie. —Süddeutsche Zeitung Munich I l fait gris et

—Süddeutsche Zeitung

Munich

I l fait gris et froid lorsque l’homme à la chapka grimpe sur le banc, devant l’hô-

tel de ville. C’est une ouchanka comme en portait jadis Brejnev, en fourrure, avec les oreilles rabattues. A la main, l’homme tient une pancarte en carton où l’on peut lire : “Protégez nos femmes et nos enfants !” Il hurle, lance des invectives, gesticule. Il est très remonté, mais on ne sait pas exactement pourquoi, en tout cas si l’on ne comprend pas le russe. Puis un autre se juche sur le banc à son tour. De haute sta- ture, bien en chair, un bonnet de laine sur la tête, il parle alle- mand avec un accent russe. “Si on ne fait rien maintenant, on est

foutus, s’exclame-t-il avant d’ajou- ter : Merkel doit démissionner !” Nous sommes le dernier samedi de janvier. Un millier de per- sonnes environ se sont réunies sur le parvis de la mairie d’In- golstadt. Lorsque l’homme bien

en chair évoque la démission de

la chancelière, la foule approuve,

applaudit, siffle. Ce sont surtout des Russlanddeutsche [“Allemands de Russie”, descendants des Allemands ayant émigré en Russie sous le règne de Catherine II et rentrés en Allemagne après la chute du Mur] qui descendent

dans la rue pour manifester contre

la politique migratoire du gouver-

nement Merkel. Ils ne manifestent pas seulement à Ingolstadt, mais aussi à Nuremberg, à Kempten,

à Ratisbonne, dans toute la

Bavière. L’élément déclencheur

a été le prétendu viol de Lisa, 13

ans, par une bande de migrants à Berlin. Aujourd’hui, on sait [après le constat de la police, puis les aveux de l’adolescente] que ce viol n’a jamais eu lieu. Mais la colère des Allemands de Russie, elle, est restée. Eugen Kunz (nom modifié)

a participé à la manifestation. Quinze jours plus tard, nous le retrouvons au centre d’anima- tion du quartier Pius, dans le nord d’Ingolstadt. Dans les boutiques, au pied des barres d’immeubles,

tout est écrit en cyrillique. Eugen

Kunz est arrivé à Ingolstadt dans les années 1990. Comme tant d’autres Allemands de Russie, c’est un Spätaussiedler [rentré d’Europe de l’Est après 1993]. Ingolstadt en

a vu affluer plus qu’aucune autre

ville : ils ont été environ 15 000

à y poser leurs valises depuis les

années 1990. Beaucoup, à l’ins-

tar d’Eugen Kunz, 63 ans, ont élu domicile dans le quartier Pius.

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

Courrier international —

Dessin de Boligán paru dans El Universal,

Mexico.

passeport russe et un autre alle- mand, ses grands-parents étaient allemands, ses parents aussi, et l’al- lemand est sa langue maternelle. Il a raison : on ne peut pas mettre sur le même plan les réfugiés d’au- jourd’hui et les Aussiedler d’hier [tous les Allemands de souche qui sont rentrés après la chute du Mur] – mais il existe bien des parallèles. On se souvient par exemple que l’ancien ministre de l’Inté- rieur bavarois Günther Beckstein (CSU) fustigeait la crimina- lité de cette population, lors des campagnes électorales de 1998. Selon les préjugés de l’époque, les Allemands de Russie étaient des ivrognes, des vandales, des voleurs. Et voilà qu’aujourd’hui, surtout depuis les évé- nements du nouvel an à Cologne, les préju- gés sont de retour : tous des ivrognes, van- dales, voleurs – sauf que, cette fois-ci, ils s’agit des réfugiés de Syrie, d’Afgha- nistan, d’Irak, d u M a r o c . “Bien sûr que la période où l’on traitait les Allemands de Russie de cri- minels a été difficile à vivre, admet Eugen Kunz, mais les gens se sont pris en main et aujourd’hui nous sommes parfaitement inté- grés.” Dont acte. Dans un rapport de l’Office fédéral des migrations et des réfugiés, on peut lire : “Les Spätaussiedler [arrivés après

1993] sont pour la plupart inté- grés sur le marché du travail. Leur

taux de chômage est faible.” Leur intégration a été une réussite. Pour Eugen Kunz aussi, tout a bien marché. En Sibérie, il était ingénieur. A la fin des années 1990, il est arrivé avec son épouse en Allemagne, où il a pu suivre une formation. Moins d’un an et demi plus tard, il avait un travail. Aujourd’hui, il est ingénieur R&D chez un fournisseur d’Audi. “Sans l’aide de l’Etat, j’aurais mis deux fois plus de temps. Mais je voulais vivre le moins longtemps possible aux cro- chets de l’Etat.” Et c’est là qu’il voit la diffé- rence avec la situation actuelle :

“Je n’admets pas qu’on nous compare à ces gens qui débarquent chez nous”

nous compare à ces gens qui débarquent chez nous” à leur arrivée en Allemagne, les Allemands
nous compare à ces gens qui débarquent chez nous” à leur arrivée en Allemagne, les Allemands

à leur arrivée en Allemagne, les

Allemands de Russie parlaient la langue et comprenaient la culture, au moins pour la plupart d’entre eux. Alors qu’aujourd’hui, pour les réfugiés, “l’intégration prendra deux fois plus de temps, si ce n’est trois fois plus”, assure Eugen Kunz. Voilà pourquoi il ne veut plus qu’il en vienne. Le fait que les Allemands de Russie aient eux-mêmes expé- rimenté les difficultés de l’in- tégration est-il la cause de leur mouvement de grogne ? Se croient-ils mieux placés pour

juger de la situation que des gens qui n’ont jamais eu à s’intégrer dans la société ? Les médias ont échafaudé ces derniers temps des

En 1998, le ministre de l’Intérieur bavarois fustigeait la criminalité de cette population

théories bien différentes – en l’oc- currence, que les Allemands de Russie auraient été montés contre les réfugiés par les médias russes et que les manifestations auraient été téléguidées par le Kremlin pour affaiblir la chancelière. “N’importe quoi !” grommelle Sofia Dortmann, 62 ans, lunettes

à monture dorée, boucles d’oreille

dorées, chaînette dorée autour du cou, dans la cuisine de son deux- pièces, situé dans l’ouest d’In- golstadt. Elle regarde aussi bien les journaux télévisés allemands que les russes “et c’est bien là le problème”, dit-elle. En d’autres termes : c’est le contraste entre

les médias russes et allemands qui inquiète les Allemands de Russie. “Je ne crois ni les uns, ni les autres”, conclut Sofia Dortmann. Elle fait davantage confiance aux gens du quartier qui racontent des horreurs. Par exemple l’his- toire de ces réfugiés qui auraient immolé une jeune fille, ici même,

à Ingolstadt, juste comme ça.

“Je n’en ai pas entendu parler aux informations, commente Sofia Dortmann, mais je suis sûre que c’est vrai. Une chose pareille, ça ne s’invente pas.” Est-ce que ce genre d’histoire ne lui rappelle pas les clichés colportés jadis contre les Allemands de Russie ? Des clichés qui se sont dissipés depuis. “Pour l’instant, je m’en fiche”, tranche Sofia Dortmann. Tout ce qu’elle veut, c’est pouvoir sortir à nouveau dans la rue sans avoir peur. Sofia Dortmann était

Double nationalité. Kunz pose

son couvre-chef sur la table, s’as- sied, puis se relève et recule sa

chaise. “C’est trop près pour moi”, dit-il. Il n’aime pas trop les jour- nalistes et préfère donc mettre un peu de distance. Première ques- tion : pourquoi les Allemands de Russies’enprennent-ils aujourd’hui aux réfugiés ? Eux-mêmes n’ont- ils pas été parfois mal accueillis à leur arrivée en Allemagne, dans

les années 1990 ? “Je ne vois pas le rapport, tranche Eugen Kunz. Je n’admets pas qu’on nous compare à ces gens qui débarquent chez nous.” Eugen Kunz est né en Russie, où il a vécu 47 ans durant, il a un

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

EUROPE.

25

enseignante en Sibérie. A son arrivée en Allemagne, dans les années 1990, elle a dû se recon- vertir. Après ça, elle a été pen- dant douze ans opératrice de saisie chez Audi, puis deux ans au chômage, avant de prendre sa retraite. “J’ai perçu 260 euros d’allocations-chômage, alors que j’avais travaillé douze ans. Les réfu- giés, ils n’ont jamais travaillé, et ils touchent plus que ça. Ça me met en colère”, tempête-t-elle.

Fermer les frontières. Et sa cou-

sine, qui a dû patienter neuf ans en Russie avant que son dossier de Spätaussiedlerin [candidate au retour] soit accepté ? “Les réfu- giés, eux, ils entrent comme dans un moulin. Ça, je ne comprends pas.” Les envierait-elle ? Elle assure que non, se dit sceptique quant

à leur intégration. “Moi, je suis

allemande. Quand j’étais petite, ma grand-mère me chantait des chansons allemandes, j’ai appris à les chanter. Eux, ils ont une culture radicalement différente, ils ne chanteront jamais de chan- sons allemandes.” Aux yeux de Sofia Dortmann, il n’y a qu’une solution : “Fermer les frontières,

ne plus laisser entrer personne.Pourtant, elle ne participera pas

à la prochaine manifestation. “On

y parle trop russe, je trouve que ce n’est pas bien.”

Va-t-elle rejoindre le mouve- ment Pegida [mouvement des “Patriotes européens contre

l’islamisation de l’Occident”] ? Non, Dieu soit loué, on trouve encore des hommes politiques qui ont la tête sur les épaules en Allemagne. Elle hèle son mari qui est au salon, plongé dans la lecture de la presse sur son ordinateur :

“Pas vrai, Alexander ?” Ce jour-là [4 février], le patron de l’Union chré- tienne-sociale [et ministre-prési- dent de Bavière], Horst Seehofer (CSU), rencontre Vladimir Poutine

à Moscou. Alexander se lève,

nous rejoint dans la cuisine et confirme : “Notre bon roi Seehofer, c’est vraiment quelqu’un de bien.” —Andreas Glas Publié le 8 février

de bien.” —Andreas Glas Publié le 8 février Vu de Russie Intégrés mais pas assimilés ●

Vu de

Russie

Intégrés mais pas assimilés

Dans le contexte de “l’affaire Lisa”, le site russe Grani.ru s’interroge sur la “brusque politisation” de la diaspora russophone d’Allemagne, qui, jusque-là, ne faisait pas parler

d’elle. L’Allemagne compterait environ 4 millions de russophones, dont la majeure partie est constituée de ceux qu’on appelle les “Allemands de Russie”, arrivés entre la fin

des années 1980 et le début des années 2000. Persécutés pendant des décennies en Union soviétique, ils étaient en majorité ouvriers et paysans, peu d’entre eux ayant intégré la classe intellectuelle. Selon l’auteur, “ils ont amené avec eux la xénophobie ordinaire soviétique et un sentiment de supériorité par rapport aux musulmans, aux côtés desquels ils ont

souvent vécu en Asie centrale”. Une fois intégrés, les “Russes” sont devenus la diaspora “la moins problématique”. Cependant, on ne peut parler

à son sujet d’assimilation. Ses

membres parlent encore souvent un mélange de russe et d’allemand,

préparent pour les fêtes une cuisine russo-kazakhe, entretiennent via Skype des liens avec “ceux qui sont restés là-bas”, et surtout regardent la télévision russe, “qu’ils comprennent mieux et qui leur ‘parle’ davantage”. Les russophones sont nombreux

à ne pas partager les valeurs

de la société allemande. Pour

renverser cette tendance, il est urgent, estime l’article, de créer en Allemagne, voire

à l’échelle de l’UE, des médias susceptibles de concurrencer la télévision russe.

CROATIE

Jésus-Christ

super-croate

Des clubs sportifs au pouvoir politique, le pays tout entier semble saisi d’une véritable fièvre catholique.

entier semble saisi d’une véritable fièvre catholique. —Telegram Zagreb C ’est le miracle de Medjugorje*”

—Telegram Zagreb

C ’est le miracle de Medjugorje*” ! VoilàcommentZeljkoBabic, l’entraîneur de la sélection

nationale de handball de Croatie, a qualifié la lourde défaite que son équipe a infligée à la Pologne en quarts de finale du récent cham- pionnat d’Europe. Et, comme si remercier la Vierge Marie ne suf- fisait pas, il a aussi remercié son “ami Jésus”. Aucun mot sur les mérites des joueurs. Affirmer au beau milieu de la Pologne – pays qui compte plusieurs dizaines de millions de catholiques fervents et dont est originaire le pape Wojtyla [Jean-Paul II] – que presque toute la famille divine était du côté des Croates paraît assez ridicule. La Croatie a perdu le match sui- vant contre l’Espagne, autre pays très catholique. La responsabilité de la défaite incombe à M. García, joueur espagnol qui a pour prénom Jesús. Pour autant, les Espagnols

ont considéré non pas qu’ils avaient été touchés par la grâce de Dieu, mais que leur défense avait fait du bon travail. On n’ose pas imaginer ce qui se serait passé si la Croatie avait battu l’Espagne et remporté la médaille d’or. On aurait proba- blement proclamé que Jésus était croate, voire super-croate.

La Croatie est frappée d’une fièvre catholique dont l’Eglise est

responsable, bien qu’elle le nie fermement. Aujourd’hui, l’Eglise catholique a un tel poids politique et culturel qu’elle est devenue le pilier principal du pouvoir. Certes,

elle possédait déjà une grande influence dans les années 1990. Mais, à cette époque, le premier

président de la Croatie indépen- dante, Franjo Tudjman, martelait le

paradigme de l’Etat national, censé être accepté par tous, y compris par l’Eglise catholique. Même si Franjo Kuharic, cardinal charismatique aujourd’huidéfunt,savaits’opposer à M. Tudjman sur certaines ques- tions importantes, notamment sur la politique destructrice de partage de la Bosnie-Herzégovine, lui aussi jouait le jeu. C’était l’Etat qui tenait les rênes du pouvoir, et l’Eglise le secondait. Or aujourd’hui c’est l’in- verse. Face à Tomislav Karamarko [leader de l’Union démocratique croate, HDZ, le parti qui a rem- porté les dernières élections], on trouve le cardinal Josip Bozanic, un ancien progressiste catholique aujourd’hui sous l’influence d’un noyau dur du clergé radical. Cette fois-ci, c’est l’Eglise qui mène le jeu, pendant que tous les autres

– l’Etat, les partis politiques, etc.

– sont là pour la seconder.

Signe de croix. C’est ainsi que

les Croates ont aujourd’hui l’air d’étranges dévots murmurant des mantras catholiques. En Croatie, l’odeur de l’encens se répand par- tout. Ces derniers jours, un res- ponsable du HDZ ne cachait pas son exaltation à constater que les principaux dirigeants de l’Etat savaient enfin faire le signe de croix. Que la présidente de la République, Kolinda Grabar- Kitarovic, le Premier ministre, Tihomir Oreskovic, et les chefs du HDZ et de Most [principaux partis de la Coalition patriotique, au pouvoir], MM. Karamarko et Petrov, sachent le faire en privé n’est aucunement choquant. Mais

exercer une fonction d’Etat en tant que croyant avant tout, ou en tant que membre d’institu- tions religieuses et non comme élu de tous les citoyens, cela a de quoi inquiéter. Le ministre du Tourisme, Anton Kliman, est ainsi le président de la congréga- tion catholique croate Mi [Nous], une association certes laïque, mais étroitement liée à l’archevêché. Certains partis de la Coalition patriotique [qui a gagné de peu les récentes élections législatives], en particulier Hrast [Le Chêne], sont soupçonnés d’avoir des contacts avec l’Opus Dei. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les clérico-nationa- listes sont aujourd’hui au pouvoir.

Anticommunisme. Les actions

fréquentes de bénédiction des ministères n’ont donc rien d’éton- nant – comme celle du ministère des Anciens Combattants, qui res- semblait à un rassemblement du pouvoir séculier organisé sous les auspices des prêtres. Le Premier ministre, M. Oreskovic, a ainsi annoncé qu’il ferait bénir les locaux du gouvernement actuel, et le vice- Premier ministre, M. Karamarko, qu’il ferait “désinfecter” les anciens locaux du Parti communiste croate si le gouvernement y déménageait. Cette situation risque cependant de faire du tort à l’Eglise catho-

lique, bien qu’elle ait désormais un

accès au pouvoir qu’elle n’a jamais eu auparavant. Elle a une influence au sein du HDZ et contrôle Most [Le Pont], le parti des démocrates- chrétiens modérés. Mais, aux der- nières législatives, près de la moitié des électeurs ont refusé de se ranger du côté de l’anticommunisme agres- sif promu par l’Eglise, proportion beaucoup plus forte qu’en Pologne ou en Hongrie, pays qui ont ouvert la voie à la Croatie. L’Eglise a large- ment mordu dans le pouvoir, mais qu’elle morde trop fort et elle pour- rait bien se casser quelques dents. —Marinko Culic Publié le 12 février

* Village de Bosnie-Herzégovine où serait apparue la Vierge Marie, apparition non reconnue par le Vatican.

12 février * Village de Bosnie-Herzégovine où serait apparue la Vierge Marie, apparition non reconnue par

26.

EUROPE

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

ESPAGNE

L’infante mise au ban

La sœur du roi est désormais jugée dans une affaire de fraude fiscale présumée organisée par son mari. Innocente ? Elle est en tout cas déjà condamnée par l’opinion publique.

est en tout cas déjà condamnée par l’opinion publique. —El Español Madrid L a décision de
est en tout cas déjà condamnée par l’opinion publique. —El Español Madrid L a décision de

—El Español Madrid

L a décision de justice concernant l’infante Cristina de Bourbon dans l’“affaire Urdangarín” [son époux]

semble logique, dans la mesure où le tri- bunal a démontré que le délit contre le fisc était un délit contre l’ensemble de la société. Ce qu’il fallait déterminer, c’est si la sœur de Felipe VI relevait de la

“doctrine Botín”, une circonstance qui pourrait lui valoir une relaxe. La Cour suprême a établi en son temps que l’ac- cusation populaire à elle seule ne suffi- sait pas – comme c’est le cas dans cette affaire – pour intenter un procès contre quelqu’un. Autrement dit, il est indispen- sable qu’il y ait une accusation particu- lière, quelqu’un de lésé, une victime, ou que l’accusation émane du procureur. Or

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le tribunal a ensuite nuancé le propos en déclarant que n’importe qui peut déclen- cher des poursuites pénales quand le délit qu’il dénonce “porte sur des biens apparte- nant à la collectivité”. L’audience provinciale des Baléares considère qu’en fraudant le fisc on porte préjudice à l’ensemble de la population, le délit fiscal ayant un caractère “diffus et collectif”, si bien que “la participation des citoyens au procès” est “pleinement justifiée”. En l’occurrence, l’accusation populaire a été exercée par le syndicat de fonction- naires Manos Limpias [Mains propres]. Techniquement, le juge a retenu la thèse selon laquelle la formule “Nous sommes tous le fisc” n’est pas seulement un slogan publicitaire. Autant dire que nous assistons une nou- velle fois à un fait historique : non seule- ment une infante d’Espagne a été mise en

accusation, ce qui était proprement histo-

rique, mais par-dessus le marché elle va être jugée. Et elle le sera comme complice

des délits fiscaux de son mari.

Drame humain. Avant même l’ouverture de l’audience, il y avait déjà un perdant : le gouvernement. Par le biais d’institutions qu’il contrôle, comme le procureur géné- ral de l’Etat, le bureau de l’avocat géné- ral de l’Etat et l’administration fiscale, il

a essayé par tous les moyens d’empêcher

que l’infante ne se retrouve sur le banc des accusés. Inflexibles avec les simples contribuables, magnanimes avec Doña Cristina, les services fiscaux sont parti- culièrement discrédités. Ils ont été jusqu’à lui accorder des frais déductibles qui ont été accrédités par de fausses factures. De toute évidence, si Doña Cristina n’avait finalement pas été jugée, l’image de l’Etat en aurait été encore plus ternie. Certes, derrière le procès et les flashs il

y a aussi un drame humain. Comme nous

le révélons aujourd’hui dans El Español, l’infante a pleuré après avoir pris connais-

sance de la décision du tribunal. Elle se sent victime d’un lynchage public ; elle considère qu’on s’est acharné sur elle du

Dessin de Hachfeld paru dans Neues Deutschland,

Berlin.

fait de son statut, de même qu’elle estime que la chanteuse Isabel Pantoja [condam- née dans une affaire de blanchiment d’ar- gent] a subi un sort comparable ; elle craint que cet épisode ne nuise à ses enfants ; elle est effrayée à l’idée de devoir aller en prison ; et elle craint pour son poste de tra- vail à La Caixa [caisse d’épargne catalane].

Décision juste. Il est clair qu’être la fille de Juan Carlos I er et la sœur de Felipe IV lui a causé du tort, vu l’énorme retentis- sement médiatique de son affaire, qui a fait la une des journaux du monde entier. En outre, il est difficile dans ces condi- tions d’éviter les procès parallèles. Alors même qu’elle n’a encore été ni jugée ni condamnée, elle est déjà coupable aux yeux d’une grande partie de l’opinion publique. Toutefois, être membre de la famille royale comporte beaucoup d’avan- tages mais aussi quelques inconvénients, parmi lesquels le fait de devoir subir la vin- dicte des médias au moindre faux pas. Les siens ont été graves. Il est impensable que Cristina de Bourbon n’ait rien su des acti- vités de son mari, Iñaki Urdangarín. La preuve est faite qu’elle profitait de l’argent qu’il obtenait. De plus, sa condition d’in- fante a servi d’accroche dans la brochure publicitaire de l’Institut Nóos [apparte- nant à son mari] pour capter des fonds des institutions. Elle ne s’est pas non plus montrée coopérative lors de l’instruction, répondant de manière évasive à la plupart des questions du juge. Tout cela ne remet pas en cause sa présomption d’innocence et, qu’elle soit condamnée ou acquittée, la décision sera juste, car ce tribunal a largement fait la preuve de son indépen- dance. La justice pourra aller au fond des choses et déterminer les responsabilités. Il faut s’en féliciter.

Publié le 30 janvier

SOURCE EL ESPAÑOL Madrid, Espagne www.elespanol.com Après avoir rassemblé 18 millions d’euros, en partie grâce
SOURCE
EL ESPAÑOL
Madrid, Espagne
www.elespanol.com
Après avoir rassemblé 18 millions
d’euros, en partie grâce au
financement participatif, le très
influent et controversé Pedro
J. Ramírez a créé le pure player
“L’Espagnol” en octobre 2015,
à deux mois des élections
générales. Cofondateur en 1989
du journal El Mundo, qu’il a dirigé
jusqu’à son départ forcé, Ramírez
promet scoops et journalisme
sans concession. L’intégralité
du site est accessible sur
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Au cœur de l’actualité

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EmilE lorEaux

Un numéro exceptionnel

28.

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

à la une
à la une
FRANCE l'uRgENCE pERmANENtE L’unité nationale française a vécu. Pour la presse internationale, pas de doute
FRANCE l'uRgENCE
pERmANENtE
L’unité nationale française a vécu. Pour la presse
internationale, pas de doute : le débat sur l’état
d’urgence et la déchéance de la nationalité (p. 32)
a fait exploser le semblant de consensus apparu
après les attentats de 2015. Rien ne justifie
pourtant de sacrifier la liberté des citoyens,
s’indigne le Tagesspiegel (p. 31). François Hollande
et Manuel Valls se trompent en se ralliant
au tout-sécuritaire, insiste Foreign Policy
(ci-contre). Pour La Stampa (p. 30), la question
est plus complexe : le terrorisme aveugle fragilise
nos démocraties parce qu’il utilise des codes
inconnus qui obligent à des réponses inédites.

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

29

Letrop-pLein sécuritaire

Depuis des années, les gouvernements ne font qu’empiler les mesures renforçant les pouvoirs de la police. Une politique contre-productive pour ce magazine américain, car elle élude la réflexion sur les bonnes réponses à apporter au terrorisme.

—Foreign Policy Washington

E n un an, tout a changé. Douze mois seulement

après la tragédie de Charlie Hebdo, l’esprit de

solidarité né des attentats de janvier 2015 –

qui avait rassemblé dans la rue des millions de personnes à travers la France – est mort et enterré. Pour le premier anniversaire des trois jours de frénésie terroriste, une flopée de hauts fonctionnaires et d’invités de marque se sont réunis sur la place de la République, au cœur de Paris, pour écouter Johnny Hallyday, rocker fran- çais vieillissant, fredonner Un dimanche de janvier. Alors que les habitants du quartier se frayaient un chemin entre les dispositifs de sécurité pour vaquer à leurs occupations habituelles, les journa- listes ont relevé les paroles décousues de la poignée de personnes présentes sur la place. Ils parlent de “sentiments mitigés” et un employé de musée âgé de 54 ans constate : “C’est horrible de s’en prendre aux journalistes, mais vivre sous l’état d’urgence, c’est terrifiant.” Quelques semaines plus tard, des milliers de manifestants se sont rassemblés sur cette même place de la République pour s’oppo- ser à la prolongation de cet état de guerre. Sous une pluie battante, les protestataires clamaient :

“Sortons de l’état d’urgence !” ou “Etat d’urgence = Etat policier !” Or plus rien ne semble en mesure d’arrêter le gouvernement de François Hollande, et tout le monde l’a bien compris en ce samedi froid et pluvieux de janvier 2016. L’état d’urgence, disposition juridique de 1955 instaurée pendant la guerre d’Algérie, a d’abord été déclaré pour une période de douze jours après les attentats du 13 novembre à Paris. A peine une semaine plus tard, le Parlement français votait la prorogation du décret pour trois mois supplé- mentaires, c’est-à-dire jusqu’au 26 février. L’état d’urgence sera probablement à nouveau prorogé, donnant ainsi au gouvernement le temps de faire monter un peu plus la fièvre de la “guerre contre le terrorisme”. Si la procédure est compliquée, les conséquences coulent de source : l’inscription de l’état d’urgence dans la Constitution confère des pouvoirs extra- ordinaires à la branche exécutive – aux dépens de la branche judiciaire –, rendant la mesure imper- méable à tout obstacle juridique. Le mois der- nier, lors du forum de Davos, le Premier ministre Manuel Valls s’est vu demander pour combien de temps il proposait de prolonger l’état d’urgence, ce à quoi il a répondu : “Aussi longtemps qu’il y aura une menace.” Etant donné que la menace djiha- diste est loin d’être écartée, cela signifie… pour longtemps. Au train où vont les choses, la France commence à faire passer George W. Bush et son tristement célèbre conseiller juridique Alberto Gonzales pour une bande de mauviettes.

juridique Alberto Gonzales pour une bande de mauviettes. La France est une habituée des attentats et

La France est une habituée des attentats et des lois antiterroristes drastiques depuis le milieu des années 1990, lorsque des islamistes algériens, furieux du soutien supposé de Paris à la junte militaire algérienne, ont mené une série d’at- taques sur le sol français. Après les événements de Toulouse en 2012, lorsque Mohamed Merah, un tireur isolé, a tué sept personnes, une nouvelle loi antiterroriste visant les Français partis s’en- traîner à l’étranger dans des camps djihadistes a été adoptée. La loi a permis aux autorités de sur- veiller les données téléphoniques et Internet de suspects, mais pas de réduire le flot de Français qui se rendaient en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen et dans les territoires syriens passés sous le contrôle des djihadistes.

Ironie.Aprèsuneannéeencadréepardeuxattaques terroristes meurtrières menées par des djiha- distes connus du renseignement, aucune tête n’est tombée, personne n’a été renvoyé et pas un seul haut fonctionnaire ou ministre n’a été sermonné. Au lieu de ça, le gouvernement Hollande a imposé de nouvelles mesures de lutte contre le terrorisme, malgré la ferme condamnation des rapporteurs spéciaux des Nations unies et du secrétaire géné- ral du Conseil européen, et celle de groupes de défense des droits humains français et internatio- naux, comme Amnesty International et Human Rights Watch [lire encadré p. 31].

Mais condamner ces mesures, c’est comme pisser dans un violon. Le train est déjà en marche et les législateurs français sont restés sur le quai. Les lois antiterroristes françaises étaient déjà bien assez strictes avant les attaques de Charlie Hebdo. Elles n’avaient pas besoin d’être renforcées, sim- plement mieux appliquées. La loi controversée de 1996 visant les associations de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste a permis d’arrêter des milliers de personnes et d’en incul- per des centaines. Les procureurs ont réussi à les faire inculper, non pas en prouvant l’existence d’un complot terroriste, mais simplement en établis- sant leur “participation à un groupement ou à un accord visant à la préparation” d’un acte terroriste. Les avocats de la défense dénoncent la condam- nation de leurs clients, seulement coupables d’avoir fréquenté les mauvaises personnes. Pire, ce modèle d’accusation ne fait qu’accroître le nombre de jeunes hommes, principalement musulmans, qui arrivent dans les prisons françaises, comme Fleury-Mérogis, où, comble de l’ironie, ils se lient avec des criminels endurcis devenus djiha- distes, sortant ainsi du système plus dangereux qu’ils n’y sont entrés. C’est un schéma récurrent chez les djihadistes français, qui permet l’émer- gence de réseaux radicalisés comme celui dont

→ 30

faisaient partie les tireurs de Charlie Hebdo,

Contexte Un éqUilibre difficile à
Contexte
Un éqUilibre
difficile à

troUver

La démission de Christiane Taubira le 29 janvier “reflète le dilemme que rencontre la France – et toute l’Europe – à l’heure de combattre le djihadisme”, estime El País. La garde des Sceaux a quitté le gouvernement pour protester contre le projet de déchéance de nationalité, la mesure symbolique qui représente un “point d’inflexion” dans le débat sur les droits et les devoirs des citoyens, rappelle le quotidien espagnol. Les choses ne sont pas simples, poursuit El País, surtout au pays des Lumières, “reconnu dans le monde entier comme une terre d’asile”. Le journal se garde en effet de condamner les mesures prises par le gouvernement français :

“Faire face au terrorisme est très difficile pour une démocratie. La France en fait l’expérience. Trouver un équilibre entre sécurité et libertés reste, comme dans toute démocratie, l’objectif.”

Dessin de Mix & Remix

paru dans Le Matin

Dimanche, Lausanne.

Un débat qui nuit autant à Hollande qu’à Sarkozy

Le projet de loi de réforme constitutionnelle révèle l’étendue du mécontentement dans les rangs des deux grands partis du pays.

—El País (extraits) Madrid

L a réforme constitutionnelle que propose le gouvernement français pour renforcer la lutte contre le terrorisme a mis à mal le lea-

dership du président de la République, François Hollande, mais aussi celui du chef de l’oppo- sition, Nicolas Sarkozy. Le projet de loi a été adopté par les parlementaires, mais une centaine de socialistes et plus de 80 députés du parti Les Républicains se sont opposés à la consigne de vote de leur chef.

Lors du vote en première lecture de la réforme, le 10 février à l’Assemblée nationale, les dissen- sions internes au Parti socialiste se sont révé- lées encore plus manifestes qu’on ne l’attendait :

83 socialistes se sont exprimés contre et 36 se sont

abstenus (ce groupe compte au total 287 dépu-

tés). Un phénomène similaire s’est produit dans le camp des Républicains de Nicolas Sarkozy, avec

74 voix contre et 8 abstentions (sur 196 députés).

Ainsi, l’ancien président voit lui aussi son auto- rité contestée, à l’heure où son principal rival à droite, Alain Juppé, reste devant lui dans les son- dages. Le projet de réforme constitutionnelle a pourtant été adopté avec 317 voix pour, 199 contre [et 51 abstentions]. Le texte doit maintenant être examiné par le Sénat [le 22 mars] avant de faire l’objet d’un vote conjoint. Les deux grands partis français ne sont pas en désaccord sur les lois strictes de lutte contre le terrorisme qui sont déjà appliquées. L'objet de la discorde est en réalité une mesure pure- ment symbolique (la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux, même s’ils sont nés en France). C’est la disposition qui a motivé la démission d’une autre grande figure de l’exé- cutif, Christiane Taubira, ministre de la Justice jusqu’au 27 janvier. Maintenant, même le ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, dit ressentir “un inconfort philosophique” à ce sujet, déplorant qu’une telle importance ait été accordée à un débat qui porte sur une mesure applicable uniquement dans des cas extrêmes.

Gabriela Cañas Publié le 10 février

cas extrêmes. — Gabriela Cañas Publié le 10 février L'objet de La discorde est en réaLité

L'objet de La discorde est en réaLité une mesure purement symboLique

30. À LA UNE

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

Saïd et Chérif Kouachi, et leur ami, Amedy

Coulibaly, responsable de l’attaque contre l’Hy- per Cacher de Paris. Après la dernière attaque ter-

roriste, le renforcement sécuritaire a permis à la police d’accroître à nouveau ses pouvoirs. L’état d’urgence a soulevé des inquiétudes quant au ren- forcement de la stigmatisation et de la discrimi- nation à l’encontre des musulmans français, déjà marginalisés dans le pays. Se concentrer sur les mosquées et les associations de la communauté musulmane est absurde : les idéologues de l’Etat islamique poussent les jeunes à éviter les mos- quées et les centres communautaires, fréquen- tés par la vieille génération musulmane, hostile à cette branche nihiliste de l’islamisme.

29 ←

Affaire croustillante. En ce moment, le monde

politique français est en pleine effervescence :

tous les yeux sont tournés vers l’élection prési- dentielle de 2017. Les politologues sont unanimes, il y a une droitisation de l’opinion publique. Les chefs des partis braquent tellement fort à droite qu’ils manquent de tomber dans le fossé. Quand Nicolas Sarkozy était président, il avait abordé le sujet de la déchéance de nationalité dans les cas de terrorisme, provoquant des cris de pro- testation et quantité de pétitions signées d’intel- lectuels et de responsables politiques de gauche comme Hollande et Valls. Quel est aujourd’hui le plus fervent partisan de cette mesure au sein du gouvernement ? M. Valls lui-même. La droitisation finit par envoyer les idéaux au tapis. L’affaire de la déchéance de nationa- lité est si croustillante qu’elle menace d’éclipser les problèmes plus profonds du pays. Entre les schismes au sein du Parti socialiste, les démis- sions très médiatisées, les volte-faces politiques et la confusion autour de la déchéance de natio- nalité, concerne-t-elle seulement les binationaux ou tous les Français ? Est-elle valide sur le plan du droit international ? La presse a de quoi faire. Il ne s’agit là que de quelques exemples des affaires les plus médiatisées. Les histoires de musulmans fran- çais perdant tous leurs droits sous le coup d'une assignation à résidence font donc rarement la une des journaux. Elles ont toutefois été assez récur- rentes pour qu’Amnesty International s'en fasse l'écho : “les tribunaux administratifs et le Conseil d’Etat ont très rarement contesté les informations récoltées par les services de renseignements” et “les tribunaux ont tendance à faire grand cas des argu- ments avancés par le ministère de l’Intérieur”. Au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, la décision du gouvernement Hollande de déclarer l’état d’urgence était légitime. Trois mois plus tard, il est temps de s’arrêter un moment et de faire le tri entre les mesures bénéfiques et celles qui ont dévié de leur objectif, faisant perdre du temps et des ressources au pays alors qu’il vau- drait mieux améliorer les services du renseigne- ment, appliquer les lois existantes et s’occuper du malaise social qui se cache derrière la radicalisa- tion des jeunes. Il y a malheureusement peu de chances que cela arrive. En France, comme dans beaucoup trop d’autres pays, les drames poli- tiques prennent toujours le dessus sur l’examen des réformes de fond. Que les jeux du cirque poli- tique commencent.

Leela Jacinto Publié le 9 février

Dessin de Tom paru dans Trouw, Amsterdam.

SoUrCE Foreign Policy
SoUrCE
Foreign Policy

Washington, Etats-Unis Bimestriel, 106 000 ex. www.foreignpolicy.com Revue académique publiée tous les deux mois, Foreign Policy se targue d’être le premier “magazine global traitant de politique, d’économie et d’idées”. Le titre, racheté par le groupe Washington Post en 2008, possède plusieurs éditions étrangères, notamment en Espagne, en Bulgarie et en Corée. L’édition française a cessé de paraître en 2009. Outre le contenu du magazine, on trouve sur le site des articles originaux, des blogs ou des brèves. Même ambition que pour le magazine : devenir le premier quotidien en ligne traitant des questions de politique étrangère et de sécurité nationale.

de politique étrangère et de sécurité nationale. L’Etat de droit face à la peur Le terrorisme

L’Etat de droit face à la peur

Le terrorisme aveugle obéit à des codes jusque-là inconnus qui remettent en cause tous nos repères juridiques et culturels. Il ne faut pas pour autant céder à la panique, selon cet éditorialiste italien.

—La Stampa Turin

’affaire du salarié français du tunnel du Mont- Blanc licencié sur une suspicion de “radicali- sation” sans qu’aucun délit lui soit reproché [le 5 janvier, la société Autoroutes et tunnel du Mont-Blanc a décidé de se séparer d’un de ses salariés en voie de radicalisation, repéré lors

de perquisitions conduites dans le cadre de l’état d’urgence après les attentats du 13 novembre], est un cas limite, mais il illustre bien la situation à laquelle est confrontée la France de l’après-Char- lie et de l’après-Bataclan. Une situation qui nous concerne aussi. Le terro- risme islamiste est en train de mettre à l’épreuve la solidité des repères juridiques, politiques et cultu- rels de notre histoire. Le fait qu’il frappe la France n’est pas un hasard, puisque ce pays concentre toutes les contradictions historiques et contem- poraines d’une société multiethnique. C’est une bataille de fond et de symboles pour ce que repré- sente la France en termes de liberté et de droits. La question qui se pose en des termes désor- mais si violents est la suivante : peut-on sacrifier les droits de chacun pour garantir la sécurité de tous ? Ou, pour reprendre le cas du salarié du tunnel du Mont-Blanc : une société exploitant une infrastructure tenue d’assurer la sécurité du public, et qui découvre qu’un de ses employés ayant accès à des données vitales pour le maintien de

L

ayant accès à des données vitales pour le maintien de L la sécurité entretient des liens

la sécurité entretient des liens avec des milieux et des individus de la mouvance djihadiste, a- t-elle le droit de le licencier même s’il n’a commis aucune faute ? En d’autres termes : du droit indi- viduel du travailleur à avoir des relations avec qui bon lui semble ou du droit de l’usager du tunnel du Mont-Blanc à savoir que tout a été mis en œuvre pour que l’ouvrage soit à l’abri des atten- tats, lequel l’emporte ? L’état d’urgence instauré en France au lende- main du 13 novembre déchire littéralement le monde politique et une opinion publique tradi- tionnellement très sensible au thème des droits individuels. “Sommes-nous prêts à sacrifier nos libertés ?” Telle est la question que l’on entend le plus souvent aujourd’hui, un an après l’attaque des frères Kouachi contre Charlie Hebdo. Il n’y a pas de réponse tranchée. La presse française oscille entre l’indignation civique face à l’interdiction de manifester et aux centaines de perquisitions nocturnes chez de simples suspects et une tendance à attiser l’inquiétude en perma- nence, en appelant à toujours plus de sécurité. Le président Hollande a confirmé son intention de modifier la Constitution pour y inscrire une règle prévoyant de déchoir de leur nationalité les citoyens binationaux ayant fait l’objet d’une condamna- tion ferme pour terrorisme [depuis, les termes de la loi ont changé, parlant d’une déchéance de nationalité pour les auteurs de crimes et délits

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

FRANCE : L'URGENCE PERMANENTE. 31

terroristes]. Aux défenseurs des libertés civiles qui objectent qu’une telle règle enfreindrait le principe d’égalité on répond que l’on pourrait envisager de l’étendre à tous les citoyens, ce qui aboutirait à un monstre juridique puisque ceux qui sont uniquement français se retrouveraient apatrides, condition inacceptable au regard des droits de l’homme, dont la France porte l’éten- dard dans le monde.

CoNTRovERsE

la France porte l’éten- dard dans le monde. CoNTRovERsE Faut-il sacriFier nos libertés ? La situation

Faut-il sacriFier nos libertés ?

La situation d'urgence exceptionnelle ne doit pas devenir la norme. Mais il ne faut pas sous-estimer la menace.

Faiblesse. Ce débat théorique et aussi un peu creuxdonnenéanmoins l’idéedes limites juridiques et culturelles dans lesquelles nous nous retrou- vons, poussés par un terrorisme aveugle et sans équivalent en Occident. Les terroristes rouges de l’Italie (de la France ou de l’Allemagne) des années 1970 cherchaient à renverser l’Etat et à instaurer la dictature du prolétariat, mais ils agissaient dans le cadre de nos codes culturels. Les kamikazes qui ont tiré sur la foule au Bataclan répondent à d’autres codes. Les mesures d’urgence mises en place en Italie pendant les années de plomb (qui relevaient d’ailleurs essentiellement de procé- dures pénales) seraient totalement inefficaces. Il faut donc trouver autre chose. Robert Badinter, qui, en tant que ministre de la Justice de François Mitterrand, a signé l’abolition de la peine de mort [en 1981], l’a dit récemment sans crainte : “L’Etat de droit n’est pas un Etat de faiblesse. Aujourd’hui, ce qui est en jeu, c’est la vie et la mort de nos conci- toyens.” Un écrivain algérien vient également nous mettre en garde : Boualem Sansal, auteur de 2084, un roman publié chez Gallimard et accueilli ces derniers mois par un concert d’éloges (nonobstant les hésitations politiquement correctes d’usage), dénonçait dans une interview à la revue italienne MicroMega la faiblesse des sociétés libérales occi- dentales : “L’UE, avec le traité de Lisbonne, semble avoir institutionnalisé la peur… [Ces sociétés] ont peur de tout, peur de dire ce qu’elles pensent, et elles ne savent même plus que penser…” Pour en revenir à notre pays, nous ne devons pas oublier ce qu’écrivait dans les colonnes de La Stampa [l’historien, magistrat et ancien résistant ita- lien] Alessandro Galante Garrone, farouche défen- seur des libertés civiles, le 3 juillet 1979, au plus fort des années sombres de notre République :

“Qu’est-ce que l’ordre public ? L’ordre qui découle du respect de la loi, condition de la liberté à laquelle aspire la grande masse des citoyens honnêtes.” Cesare Martinetti Publié le 7 janvier

NoN
NoN

Oui, il est important d’assurer la protection de la population, et c’est un devoir fondamen- tal de l’Etat, mais il en va de même pour la pro- tection des droits des citoyens. Quand il faut tordre et tirer sur la corde de la Constitution pour réagir à une menace, c’est peut-être tout simplement parce que la stratégie est mauvaise dès le départ.

Fabian Federl Publié le 3 février

Et les droits des citoyens, alors ?

—Der Tagesspiegel Berlin

C ouvre-feux et assignations à résidence, interdiction de se rassembler et de mani- fester, perquisitions sans mandat : cette

A la une

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Retrouvez notre hors-série chez votre marchand de journaux. Portraits d'une société déboussolée et enquête de Scott Sayare sur la fabrique des djihadistes.

oUi
oUi

réalité durera encore trois mois, et cela dans le pays où sont nées les libertés civiques. Le projet

a été mis sur les rails par le ministre de l’Inté- rieur Bernard Cazeneuve.

La France est en état d’urgence depuis les attentats de Paris. La loi sur l’état d’urgence [du 3 avril 1955] prévoit qu’il puisse être prolongé en cas de “péril imminent”. Mais qu’est-ce qu’un “péril imminent” en période de danger perma- nent ? Le Premier ministre Manuel Valls a déclaré souhaiter que l’état d’urgence dure “jusqu’à ce que l’Etat islamique soit définitivement vaincu”. Le but du gouvernement est de gagner du temps jusqu’à l’entrée en vigueur de la révision constitutionnelle visant à mieux lutter contre

le terrorisme. Les droits que le régime d’excep-

tion confère aux autorités publiques seraient alors la norme. Mais ce n’est pas pour rien que l’état d’urgence s’appelle “état d’urgence” et non “état permanent”. On est dans l’exception et non dans la norme. Le recours à long terme aux mesures d’urgence n’est pas une bonne stra- tégie de lutte contre le terrorisme.

pas une bonne stra- tégie de lutte contre le terrorisme. L’état d’urgence est justifié F aut-il

L’état d’urgence est justifié

F aut-il en finir avec l’état d’urgence, comme le suggère Amnesty International ? Surtout pas, estime Sylvain Ephimenco

dans le quotidien Trouw. “La France est le seul pays en Europe qui a connu une annus horribilis.A l’organisation de défense des droits de l’homme, qui accuse l’Etat français de recou- rir à “un usage abusif, disproportionné et discri- minatoire des mesures d’urgence”, le journaliste rétorque : “Chez Amnesty, ils ont dû prendre un

coup de soleil sur la tête. Ses directeurs feraient bien de prendre une douche froide. Comment ça, ‘disproportionné’ ??? Rappelons-nous : 149 morts [victimes du terrorisme en France en 2015]. Et tout ce qu’Amnesty a trouvé, c’est quelques per- sonnes qui endurent des souffrances psychiques et

une poignée de portes défoncées.”

Quant à l’affirmation selon laquelle les mesures d’urgence sont “mises en œuvre de manière dis- criminatoire, en ciblant spécifiquement les per- sonnes musulmanes”, elle ne tient pas non plus la route, selon Sylvain Ephimenco. “Si c’était le

cas, il n’y aurait pas eu 3 000 perquisitions, mais 2 ou 3 millions. Et, de toute façon, comme par hasard tous les terroristes étaient musulmans. On ne trou- vera pas la moindre trace d’un bouddhiste parmi

les auteurs des attentats.”

“Laissez-moi donc aider cette organisation répu- tée à bien saisir la gravité de la situation en France, poursuit le chroniqueur. On pourrait croire que, après la barbarie de novembre, l’enthousiasme pour le djihad s’est refroidi. Or c’est bien le contraire

qui se passe : 8 250 musulmans radicaux sont

aujourd’hui suivis par les renseignements, débor-

dés

[en France], soit le double par rapport à il y a

dix

mois, rappelle le journaliste. Et les chiffres ne

cessent d’augmenter. Quant aux 400 assignations à domicile, il faut donc les mettre en perspective.”

Dessin de Mix & Remix

paru dans Le Matin

Dimanche, Lausanne.

3 210

perquisitions en france

Elles ont été menées au nom de l’état d’urgence décrété le 13 novembre

dernier. Depuis, 400 assignations à résidence ont été prononcées

et 5 enquêtes ont été ouvertes sur la base d’informations recueillies au cours de ces opérations. Ces chiffres figurent dans les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch publiés le 4 février :

“L’urgence d’obtenir des résultats a constitué une sorte de carte blanche pour les policiers”, commente Le Temps. Amnesty International met en garde contre le risque que ces pratiques légitiment “une vague d’islamophobie” dans l’Hexagone.

32. À LA UNE

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

Vu d'ailleurs DÉBAT AUTOUR DE LA DÉCHÉANCE DE LA Royaume-Uni Hollande répète l’erreur de Blair
Vu d'ailleurs
DÉBAT AUTOUR DE LA DÉCHÉANCE DE LA
Royaume-Uni
Hollande répète
l’erreur de Blair
● “C’est une décision qui apparaît très
controversée dans la classe politique
qu’élargir le terrain sur lequel croît
un dangereux ressentiment contre
le pays – c’est tout le contraire
d’une lutte contre le terrorisme.
Et pour Hollande cette lutte tourne
de plus en plus au fiasco politique.
—Stefan Brändle
Der Standard Vienne
Publié le 5 février
[française], et pour de bonnes raisons”,
écrit le Financial Times après
l’adoption, le 10 février, par
l’Assemblée nationale de l’article
inscrivant dans la Constitution
le principe de la déchéance
de nationalité pour les auteurs
de crimes et délits terroristes.
dans la société”. A cause de cette
mesure, le président français a déjà
perdu sa ministre de la Justice,
Christiane Taubira, et a essuyé
les critiques de certains membres
de son gouvernement, notamment de
la part d’Emmanuel Macron. De plus,
il devra affronter “une bataille difficile
– et peut-être ingagnable – quand
la loi arrivera au Sénat dans quelques
semaines”, ajoute le Financial Times,
avant de conclure : “Vue de l’étranger,
cette proposition ressemble à une
immense perte de temps politique,
ce que M. Hollande peut difficilement
se permettre.”
Belgique
Une version
modérée
reconnus coupables de terrorisme ou
d’espionnage. Des groupes de défense
des droits civils ont contesté la loi
C-24 présentée par le gouvernement
conservateur précédent, affirmant
qu’elle créait un système à deux
vitesses, en considérant les
Canadiens naturalisés comme
des citoyens de seconde zone.
Le Premier ministre libéral Justin
Trudeau, élu en octobre dernier,
a fait campagne pour son abolition.
Le Globe and Mail rappelle ses
propos : “Dès que vous rendez la
citoyenneté conditionnelle à un bon
comportement pour certains
Canadiens, vous diminuez la valeur
Il est tout à fait compréhensible
qu’après les attentats du 13 novembre
Autriche
Le fiasco
de la citoyenneté pour tout le monde.’’
Le Canada accueille environ
● Création de sous-catégories de
250 000 immigrés permanents
le chef de l’Etat ait souhaité prendre
des mesures fermes contre
des terroristes potentiels, poursuit
politique
● L’idée de déchoir les terroristes
de leur nationalité fait le tour
de l’Europe. En France, elle a fait
son nid dans l’esprit de François
Hollande au lendemain des attentats
de novembre. Le président sait bien
qu’elle vient de l’extrême droite, du
Front national. Mais, même sans cela,
c’est une question périlleuse sur
le plan politique – et ce n’est pas
un hasard si elle est défendue par
les frontistes : en ligne de mire se
trouvent les binationaux, c’est-à-dire
en premier lieu les jeunes Français
de la deuxième et de la troisième
génération d’immigrés. Hollande est
dans une mauvaise passe. Le 5 février,
il a déclaré que non seulement les
binationaux, mais aussi les citoyens
standard pourraient perdre leur
passeport français. Mais cela
ne change rien à l’impression que
le président socialiste préfère piocher
dans la boîte à idées de la droite et
de l’extrême droite plutôt que
de faire ses propres propositions. Des
députés des deux camps lui avaient
citoyens, “mesures dignes du régime
de Vichy” : avec un an d’avance
et nettement moins de passion,
la Belgique a connu le même débat
que la France concernant l’extension
de la déchéance de nationalité.
Dès février 2015, au lendemain des
attentats contre Charlie Hebdo et
l’Hyper Cacher et du démantèlement
de la cellule de Verviers, la coalition
gouvernementale a déployé
un arsenal de mesures contre
le terrorisme. Parmi celles-ci,
une proposition radicale, avancée
par la formation la plus à droite :
chaque année et compte
863 000 citoyens possédant la double
nationalité.
le journal. “Après des attaques
terroristes, pourtant, il arrive que
les Etats démocratiques surréagissent
avec des lois draconiennes : c’est le
risque que prend François Hollande
avec cette mesure.” Pour le Financial
Times, il y a deux dangers. D’une
part, la mesure est impossible à
mettre en œuvre : “Il est difficile
d’imaginer que n’importe qui
envisageant de perpétrer une atrocité
Pays-Bas
A double
tranchant
● Si aujourd’hui il faut avoir été
terroriste soit contraint de revoir ses
plans par crainte que l’Etat ne lui
retire sa nationalité”, écrit
le quotidien. Mais c’est surtout
une mesure qui divise profondément
la société, car elle ne s’appliquera
dans les faits qu’aux binationaux
(la France s’est engagée auprès
de l’ONU à ne pas créer d’apatrides)
et “entraînera une discrimination
à l’égard des personnes issues
de l’immigration”. Cette réforme
va “dans la mauvaise direction”, alors
que la société française a plus que
jamais besoin de se serrer les coudes
face au danger que représente
le terrorisme. Pour le journal
londonien, Hollande se trompe,
comme Tony Blair s’est trompé il y
étendre la déchéance aux immigrés
de deuxième et troisième génération.
C’est finalement une version plus
modérée qui a été adoptée :
la suppression du délai de dix ans
d’acquisition de la nationalité,
au-delà duquel il n’était jusqu’alors
pas possible de se la voir retirer,
comme l’explique la RTBF. Sont visées
les personnes condamnées à une
peine de cinq ans
d’emprisonnement minimum pour
“une infraction terroriste”.
condamné pour des activités
terroristes pour perdre sa nationalité
néerlandaise, un projet de loi prévoit
la déchéance sans condamnation
préalable de personnes ayant rejoint
le combat terroriste dans
les zones de conflit. Le
a dix ans. Après les attentats dans la
capitale britannique qui avaient fait
56 morts le 7 juillet 2005, le Premier
ministre “avait commis l’erreur
de tenter d’introduire dans la loi
une mesure permettant de détenir
des personnes suspectées de terrorisme
pendant quatre-vingt-dix jours, sans
aucune charge retenue contre elles”,
rappelle-t-il, ajoutant que “cela avait
créé de la division et de la rancœur à
un moment où l’unité était nécessaire
pourtant montré la voie : il aurait été
beaucoup plus intelligent de priver
les terroristes de leurs droits civiques
ou de les expulser définitivement
du pays. En s’obstinant, Hollande
ne rend service ni à la nation
ni à lui-même. La déchéance
de nationalité renforce le sentiment
qu’ont les jeunes musulmans
de France de subir un traitement
particulier, d’être stigmatisés
et discriminés. Ce qui ne fait
Canada
Une loi
contestée
● Au printemps
dernier, le Parlement
d’Ottawa a adopté à une
large majorité une loi
qui permet aux autorités
de révoquer la citoyenneté
des citoyens binationaux
Courrier international
Courrier international
Courrier international

Courrier international

NATIONALITÉ projet a été adopté par la Chambre basse le 10 mars 2015. La Chambre
NATIONALITÉ
projet a été adopté par la Chambre
basse le 10 mars 2015. La Chambre
haute se penchera sur la question le 16
février. Dans tous les cas, il s’agirait
de personnes qui ont une double
nationalité. “Dans le cas où ces
individus retourneraient aux Pays-Bas,
ils pourraient constituer un danger
pour la sécurité nationale. Il importe
donc de réagir rapidement, et de ne pas
attendre leur retour et leur
condamnation aux Pays-Bas”,
explique l’Etat néerlandais sur son
site officiel, Rijksoverheid. En
décembre 2015, le Conseil d’Etat
néerlandais a cependant émis un avis
négatif sur la proposition de loi, avait
noté Algemeen Dagblad. Le Conseil
souligne notamment que la
déchéance de nationalité empêche
les poursuites pénales contre
la personne en question, explique
le journal néerlandais. “Après
la déchéance, les Pays-Bas ne pourront
plus rechercher ni poursuivre
la personne concernée. […] En outre,
la personne ne pourra plus faire l’objet
de mesures de déradicalisation”,
déplore le Conseil d’Etat.
Suède
Les députés
disent non
● En Suède, on ne peut pas perdre
sa nationalité, même si l’on est jugé
pour terrorisme. C’est ainsi qu’en
a décidé le Riksdag – le Parlement
suédois –, où seuls les 45 députés
d’extrême droite ont voté pour
la déchéance de nationalité pour tous
les Suédois – et pas seulement
les binationaux. La mesure avait été
proposée par le parti d’extrême
droite des Démocrates suédois,
le 10 février. Mais les autres partis
l’ont rejetée. La loi sur le terrorisme
a, elle, été votée, explique le Dagens
Nyheter. Elle prévoit l’interdiction
de se rendre en Syrie ou en Irak
pour rejoindre le réseau terroriste
de l’Etat islamique. Idem pour
l’entraînement à des fins terroristes
et le financement d’organisations
ou de personnes prévoyant des
activités terroristes. Contrairement
à la France, la question
de la déchéance de nationalité
n’a pas nourri de grands débats
en Suède.
Réaction UNE AUTRE
Réaction
UNE AUTRE

RÉPONSE FACE

AU TERRORISME

Quand, le 14 janvier, le terrorisme a frappé Jakarta, le président Jokowi a réagi “sans déclarer que l’Indonésie était en guerre contre le groupe Etat islamique, ni contre l’islam radical, ni même contre le terrorisme. Il n’a pas dit que l’avenir du pays était en jeu. Il n’a pas sonné l’alarme”, note The Atlantic. Le magazine américain compare cette réaction avec celle de François Hollande. “Le président français a décrété que la France était en guerre. Il a décidé de multiplier les bombardements sur les positions de l’Etat islamique en Syrie et de renforcer l’arsenal sécuritaire du pays. Une tonalité bien plus homérique et plus désespérée que celle du discours du président indonésien.” “Pourtant, poursuit The Atlantic, l’Indonésie doit craindre le terrorisme autant que la France, si ce n’est plus. Premier pays musulman du monde, elle est une cible de choix pour les agents recruteurs de l’Etat islamique. Surtout depuis que l’un des plus éminents militants islamistes du pays a prêté allégeance au groupe terroriste.”

Dessin de Stephff,

Thaïlande.

militants islamistes du pays a prêté allégeance au groupe terroriste.” ← Dessin de Stephff, Thaïlande.

versales.

économie

34.

Royaume-Uni :

le blues des “curry houses”

Restauration. Les 12 000 petits restos indiens dispersés dans tout le pays font partie intégrante de la culture britannique. Mais leur avenir est menacé par l’évolution des goûts du consommateur et par la politique migratoire du gouvernement.

001 crédit
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trans-
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Courrier international —

Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

—Financial Times (extraits)

Londres

L ’arôme familier des épices et des

oignons caramélisés commence

à s’échapper du Spice Rouge, une

curry house [petit restaurant spécialisé

dans le curry] de Stevenage [à une tren- taine de kilomètres au nord de Londres].

Il est midi, soit six à sept heures avant le

coup de feu du soir. La cuisine carrelée de blanc, réglementation en matière d’hygiène alimentaire scotchée aux murs, est juste assez grande pour accueillir un piano de cuisson à neuf feux, quelques casseroles rangées au-dessus, une friteuse, un petit four à tandoori, un plan de travail et un évier. Des cuvettes en plastique d’épices

Patak’s sont disposées sur les étagères surplombant le plan de découpe. Six cuisiniers bangladais, tous originaires de la ville de Sylhet, hachent quatre seaux d’oignons (on est vendredi et l’établisse- ment recevra deux fois plus de commandes que d’habitude), dix kilos de carottes et un kilo d’ail en discutant dans leur dia- lecte. Puis le chef cuisinier, Abdul Kadir, 36 ans, se lance dans la tâche la plus impor- tante de la journée : la préparation de la sauce de base. Cet élixir beige, concocté dans une cocotte de dix litres, est l’ingré- dient secret de tout curry britannique. Mélange d’oignons, de carottes, d’ail, de gingembre, de curcuma et autres épices,

il peut être personnalisé avec quelques

pincées de madras, bhuna, vindaloo ou tout autre mélange d’épices standard. Après quatre-vingt-dix minutes à ébul- lition, il est passé au mixeur puis mis à reposer jusqu’au soir.

Six chers épices. A 15 heures, les pré- paratifs sont terminés et les cuisiniers se retirent dans un appartement de six pièces au-dessus du restaurant, où ils passent quelques heures à discuter, som- noler, jouer à des jeux vidéo ou, en bons musulmans, prier. Quand les premiers clients poussent la porte, tout est déjà cuit. Autrement, la cuisine ne survivrait pas à la pile de commandes qui s’accu- mulent rapidement. Le Spice Rouge était auparavant un pub

baptisé le White Hart. Il a été racheté et converti par Oli Khan il y a cinq ans. Originaire lui aussi de Sylhet, Khan est grand, arbore un petit bouc, porte une cravate violette et possède une Land Rover Discovery impeccable. Il y a huit autres curry houses dans la rue, mais Khan

a emporté naguère le titre de “meilleur

chef de curry” de l’année et le Spice Rouge marche bien. Depuis Noël, l’activité est toutefois en baisse par rapport à l’année précé- dente et Khan s’inquiète. Le prix d’un curry, un plat perçu comme bon marché et auquel les Britanniques sont attachés, n’a pratiquement pas changé depuis vingt ans. Pourtant, les coûts s’accroissent

rapidement. La faiblesse de la livre sterling a fait doubler le prix des épices importées d’Inde. L’huile et le riz sont devenus plus chers et le coût du travail ne cesse d’aug- menter. “Nous sommes beaucoup moins ren- tables. Notre marge bénéficiaire est passée de 20 % à 10 %. Le personnel représente un énorme problème”, confie Khan. La Grande-Bretagne est tombée amou- reuse de la cuisine indienne dans les années 1940. Depuis, 12 000 curry houses ont fait leur apparition dans le pays, jusque dans les plus petits villages. Mais les goûts changent. Les petits restaurants indiens, qui n’avaient jadis pour concurrents que les traiteurs chinois, les kebabs et les fish and chips, doivent depuis dix ans faire face à la progression de chaînes comme PizzaExpress et Nando’s [une chaîne sud- africaine spécialisée dans le poulet piri- piri]. Pratiquement toutes les curry houses

Les curry houses emploient 100 000 personnes et ont un chiffre d’affaires annuel de 5,4 milliards d’euros

sont en revanche des affaires familiales, qui n’ouvrent souvent que le soir, le gros de leur activité ayant lieu le week-end. En outre, elles ont du mal à se débarrasser de leur image de cuisine lourde et mal- saine destinée à des hommes imbibés de bière [qui viennent se remplir l’estomac après la fermeture des pubs]. De plus, les Britanniques se montrent plus aventureux en matière alimentaire, constate Peter Backman, directeur de Horizons, un cabinet qui suit les ten- dances du secteur de la restauration. La cuisine de l’est de la Méditerranée et du Moyen-Orient a gagné en popularité l’année dernière, de même que la cuisine vietnamienne, le ceviche et la poutine québécoise. “Les gens cherchent du nou- veau, peut-être de l’authentique, de l’exci- tant et du novateur. S’il y a quelque chose de ce genre qui ouvre, ils arrêtent de fréquenter leurs restaurants habituels et ça inclut les curry houses, ajoute Backman. Les opé- rateurs les plus novateurs et qui marchent bien sont souvent des chaînes ; elles ont un puissant marketing et les moyens de choi- sir les bons sites.” Le plus gros vendeur de plats indiens du pays est désormais la chaîne de pubs JD Wetherspoon. Par ailleurs, les gens se lancent de plus en plus dans la confection de vindaloo à la maison, et les supermar- chés offrent un choix de plats préparés plus étendu que jamais. Un restaurateur indien bien connu assure en privé que les currys de Marks & Spencer sont bien supérieurs à ceux de la plupart des petits restos indiens. Il y a beaucoup à perdre. Les curry houses emploient 100 000 personnes et ont un chiffre d’affaires annuel de 4,2 milliards

Courrier international —

n o 1320 du 18 au 24 février 2016

transversales.

35

Londres, le 25 novembre 2013. Le Premier ministre britannique David Cameron participe à la cérémonie des British Curry Awards, qui récompensent chaque année les meilleurs restaurants de curry du pays. Photo Sang Tan/AP/SIPA

restaurants de curry du pays. Photo Sang Tan/AP/SIPA de livres [5,4 milliards d’euros], selon les chiffres

de livres [5,4 milliards d’euros], selon les chiffres réunis l’année dernière par lord Karan Bilimoria, président de [la marque de bière indo-britannique] Cobra Beer et membre de la commission du Parlement qui conseille le gouvernement en matière de restauration indienne. “C’est une crise très grave, déclare-t-il. Beaucoup d’établis- sements ferment et bien plus encore sont en difficulté.” Outre qu’il dirige le Spice Rouge, Oli Khan est vice-président de l’Association des traiteurs et restaurateurs bangladais (BCA), la plus grande des nombreuses instances qui représentent la restaura- tion indienne. L’Association parle elle aussi de