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MARDI 27 NOVEMBRE 2018 74 E ANNÉE– N O 22978 2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR ― FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO IMPLANTS : UN SCANDALE SANITAIRE MONDIAL ▶ Les
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IMPLANTS : UN SCANDALE SANITAIRE MONDIAL

Les accidents liés aux dispositifs médicaux ont fait plus de 82 000 morts et 1,7 million de blessés en dix ans aux Etats-Unis

En France, le nombre d’«incidents» a doublé sur la période, mais les autorités de santé sont incapables de connaître ne serait-ce que le nom- bre de patients opérés

La mise sur le marché des implants par les in- dustriels, contrairement à celle des médica- ments, n’est pas réelle- ment contrôlée

250 journalistes de 36 pays, partenaires du Consortium interna- tional des journalistes d’investigation (ICIJ), ont enquêté pendant un an sur le scandale

PAGES 8 À 12

Radio d’un patient muni d’un pacemaker double chambre à impulsion électrique. SPL/BSIP

1 ÉDITORIAL Une enquête exceptionnelle par JÉRÔME FENOGLIO I mplant Files » est le résultat
1
ÉDITORIAL
Une enquête
exceptionnelle
par JÉRÔME FENOGLIO
I
mplant Files » est le résultat
d’un travail journalistique
coordonné par le Consortium
international des journalistes
d’investigation (ICIJ) et l’œuvre col-
lective de quelque 250 journalistes
de 59 médias internationaux qui
ont enquêté, pendant plus d’un an,
sur le monde trouble des disposi-
tifs médicaux implantables – pro-
thèses mammaires, pacemakers,
stents, implants contraceptifs, etc.
Exceptionnelle, cette enquête ne
l’est pas seulement par les moyens
journalistiques mis en œuvre. Elle
l’est aussi, et surtout, dans son in-
tention et sa démarche. C’est la
première fois que des médias in-
ternationaux forment une alliance
aussi vaste, non pour exploiter et
analyser une fuite de documents
confidentiels, mais pour tenter de
construire,
ensemble, une ressource docu-
mentaire qui fait défaut : la carto-
graphie des dégâts provoqués
par ces outils peu, et parfois
presque pas, réglementés.
LIRE LA SUITE PAGE 27

Transports Le gouvernement a finalement renoncé à créer des péages urbains

CAHIER ÉCO – PAGE 3

Bonnes feuilles « Peur. Trump à la Maison Blanche », la chronique féroce de Bob Woodward paraît en français

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« Gilets jaunes » Macron se résout à la concertation pour sortir de l’impasse

le chef de l’état devait présen- ter sa « stratégie » et sa « mé- thode » pour la transition écologi- que, mardi 27 novembre, afin de répondre à la mobilisation des « gilets jaunes ». S’il n’entend pas

reculer sur les carburants, il de- vrait annoncer une série de me- sures, pour répondre à une France périphérique exaspérée par la fai- blesse du pouvoir d’achat.

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Ukraine Vives tensions avec Moscou

la marine russe a capturé trois navires de guerre ukrainiens, dimanche 25 novembre, aux abords du détroit de Kertch, qui sépare la mer d’Azov et la mer Noire, entre la Crimée et la Russie. Moscou affirme que les trois ba-

teaux sont entrés dans les eaux territoriales de la Crimée, dont l’annexion par la Russie n’est pas reconnue internationalement. Kiev accuse le Kremlin de vouloir interdire l’entrée du détroit.

PAGE 4

LE REGARD DE PLANTU

l’entrée du détroit. PAGE 4 LE REGARD DE PLANTU Brexit Bruxelles et Londres actent leur divorce

Brexit Bruxelles et Londres actent leur divorce

Theresa May et les Vingt- Sept ont signé, dimanche 25 novembre, un accord sur les termes de la rup- ture entre le Royaume- Uni et l’Europe, mais tout reste à négocier sur la relation future. La pre- mière ministre a deux se- maines pour faire plier les députés britanniques

PAGES 2-3

Musique Patrick Bruel, une fébrilité française

Le chanteur présente son nouvel album,

«

Ce soir on sort… ».

Y

transpirent ses inquiétu-

des, qui sont aussi, vedette populaire oblige, celles d’une époque et d’un pays confronté à la montée des extrêmes ou aux crises écologique et migratoire.

A 59 ans, l’homme positif

tend un miroir plus som- bre à la France

PAGE 19

Emploi Plusieurs secteurs ont toujours du mal à recruter, malgré le chômage

CAHIER ÉCO – PAGES 6-7

Cannabis Les fumeurs de joints quotidiens sont de plus en plus nombreux

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de joints quotidiens sont de plus en plus nombreux PAGE 6 Algérie 220 DA, Allemagne 3,30

2 | INTERNATIONAL

L A

S O R T I E

D U

R OYA U M E - U N I

D E

L’ U E

0123

MARDI 27 NOVEMBRE 2018

Brexit : un accord historique sur le divorce

L’UE exprime sa « tristesse » et prépare les négociations sur la « relation future » avec le Royaume-Uni

bruxelles - bureau européen

C e fut solennel, grave et expé- ditif. Il n’a fallu que deux heu- res et demie aux vingt-sept di- rigeants de l’Union euro- péenne (UE) et à leur homolo- gue britannique, Theresa May,

au matin du dimanche 25 novembre, pour entériner le traité du Brexit. Un pavé de presque 600 pages détaillant par le menu les conditions du divorce, accompagné d’une déclaration politique esquissant la « relation future » entre le Royaume-Uni et l’UE, et de quelques annexes censées ména- ger les sensibilités des Vingt-Sept – celle de l’Espagne à l’égard de Gibraltar ; de la France et d’autres, concernant la pêche. Le moment était certes historique. « C’est un jour triste, ce n’est pas un moment de jubi- lation de voir un pays quitter l’UE. (…) C’est tragique », a tweeté Jean-Claude Juncker, le président de la Commission. « Tristesse » était aussi le mot de la chancelière alle- mande, Angela Merkel. « Ce n’est ni un jour pour se réjouir ni un jour de deuil, c’est un moment d’unité et de responsabilité », esti- mait pour sa part Emmanuel Macron. Mais ce sommet « Brexit » éclair avait sur- tout une valeur symbolique. Du côté des Vingt-Sept, le but était de discrètement célé- brer un « deal » préservant très largement leurs intérêts et respectant scrupuleusement leurs « lignes rouges » : intégrité du marché intérieur, préservation des droits des expa- triés, respect des engagements financiers du Royaume-Uni et assurance qu’une fron- tière ne réapparaîtra pas en Irlande.

« LE SEUL ACCORD POSSIBLE »

Il s’agissait aussi, d’une certaine manière, d’aider Theresa May dans la tâche ardue qui l’attend maintenant : faire valider cet accord à la Chambre des communes mi-- décembre, alors qu’il est très loin de délivrer la promesse initiale des Brexiters, « Take back control ! » (« reprenons les comman- des ! »). « Certains dirigeants lui ont souhaité bonne chance », affirme un responsable de haut niveau. Les Vingt-Sept ont ainsi fait passer un message on ne peut plus clair à tous ceux qui dénigrent l’accord au Royaume-Uni et fantasment encore sur la négociation d’un autre document. « C’est le seul accord possi- ble », a insisté M. Juncker en détachant cha- que syllabe. « Le meilleur possible étant donné les circonstances », soulignait Michel Barnier, le négociateur en chef européen. Lors de sa conférence de presse, M me May, au milieu de deux drapeaux britanniques et d’une bannière européenne, a plusieurs fois

et d’une bannière européenne, a plusieurs fois La première ministre britannique, Theresa May, le 25

La première ministre britannique, Theresa May, le 25 novembre, à Bruxelles. ALASTAIR GRANT/AP

repris la formule à son compte, précisant :

« Si les gens pensent qu’on peut encore négo- cier, ce n’est pas le cas. » Pour elle, le choix est soit le vote favorable et le début d’un « ave- nir brillant et meilleur » pour son pays, soit un « no deal » qui signifierait « plus d’incerti- tudes et plus de divisions ». « On a pu constater que, ces derniers jours, M me May contrôlait mieux la situation qu’on aurait pu penser », explique un officiel euro- péen, dans une allusion à la tentative ratée de renversement de M me May par quelques brexiters ultras. Elle défendra l’accord « de tout [son] cœur », a-t-elle insisté. Parce que, dit-elle, il limitera la liberté de circulation, favorisera l’emploi,

« SI LES GENS PENSENT QU’ON PEUT ENCORE NÉGOCIER, CE N’EST PAS LE CAS », A INSISTÉ THERESA MAY

la prospérité, la justice sociale, le logement, la politique de santé et qu’il sortira le royaume de la politique agricole commune ou de la tutelle de la justice européenne. Au-delà de l’échéance compliquée des Com- munes, les textes adoptés dimanche actent une étape essentielle mais absolument pas conclusive du Brexit. Les termes du divorce sont sur la table. Pourtant, tout reste à négo- cier, concernant la «relation future». « La plus grande partie du travail à accom- plir commence maintenant », a souligné M. Juncker, résumant le sentiment général. Dans leur déclaration politique, les Euro- péens ont jeté les bases d’un accord de libre- échange «ambitieux» avec Londres, assorti

d’une multitude de coopérations bilatérales. Mais il faudra au bas mot deux ans pour le boucler, et plus sûrement trois ou quatre ans : la période de transition peut être pro- longée jusqu’à fin 2022. « Nous pourrions aboutir à un accord avec un niveau historique de coopérations, sans précédent, même si le Royaume-Uni sera un pays tiers », estime un officiel européen. Car «nous resterons des alliés, des partenaires, des amis», affirmait M. Barnier dimanche. «Amis et voisins », approuvait M me May, soulignant que, si son pays quitte l’Union, «il ne quitte pas l’Europe». Au vu des prises de position des dernières semaines, cette future négociation s’annonce

Theresa Mayadeux semaines pour faireplier Westminster

La première ministre britannique veut obtenir l’appui des pro-européens, effrayés par les risques d’un «no deal»

londres - correspondant

M ission accomplie. Pour une fois, Theresa May paraissait moins som-

bre que les responsables Euro- péens, dimanche 25 novembre, au moment de sceller le compromis sur le divorce avec l’UE laborieu- sement négocié depuis dix-sept mois. Pour une fois aussi, le même dis- cours était tenu des deux côtés:

« Si les gens pensent qu’une nou- velle négociation doit être menée, ce n’est pas le cas », tranchait la pre- mière ministre, à l’unisson de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, pour faire taire la fronde des dépu- tés britanniques. Ceux-ci, large- ment hostiles au texte, continuent de rêver à une autre issue et pour- raient jeter aux orties les 585 pages de l’accord lors d’un vote prévu aux Communes durant la se- maine du 10 décembre.

Theresa May promet depuis plus de deux ans, contre vents et marées, qu’elle va obtenir « un bon accord pour le pays ». Etait- elle triste, après ce premier acte du divorce ? Interrogée en confé- rence de presse, l’intéressée, ja- mais à l’aise sur les questions per- sonnelles, a marqué un temps, puis elle s’est lancée: «Non. Mais je constate que certains leaders européens sont tristes et que cer- taines personnes, chez moi au Royaume-Uni, le sont aussi en ce moment. » C’était l’une des pre- mières fois qu’elle semblait mar- quer de l’intérêt pour les 48 % de ses compatriotes qui ont voté contre le Brexit (53 % aujourd’hui selon un dernier sondage). Il ne reste plus à Theresa May que deux semaines pour faire plier Westminster, et elle a décidé de le faire en s’adressant directe- ment aux électeurs : les pro- Brexit qu’elle n’a cessé de cajoler, mais aussi désormais les pro-

européens. Sa seule chance d’ob- tenir une majorité aux Commu- nes passe par le ralliement de dé- putés travaillistes europhiles, pour qui le rejet du texte équivau- drait à un « saut de la falaise », un vide juridique catastrophique pour l’emploi. Dans un véritable régime parlementaire comme ce- lui du Royaume-Uni, il n’est pas courant que le locataire de Dow- ning Street passe par-dessus les députés pour s’adresser à la popu- lation. C’est pourtant la voie choi- sie par M me May. Dans une lettre aux citoyens pu- bliée samedi soir par de nom- breux médias, elle met en avant le «devoir» qu’elle s’est donné «de- puis le premier jour » de son acces- sion au pouvoir d’« honorer en vo- tre nom le résultat du référen- dum ». Theresa May insiste sur ce qu’elle présente comme un triple succès : « Nous reprenons le con- trôle de nos frontières, de nos lois et de notre argent. C’est un accord

pour un avenir meilleur », en oubliant toutes les questions cru- ciales que l’accord renvoie à plus tard et le fait que les plus démunis risquent d’être les premières vic- times du Brexit.

Sillonner le pays

Une fois ces mots doux susurrés à l’oreille des brexiters, M me May tente de jouer sur la lassitude que provoquent dans l’opinion les in- terminables débats sur l’Europe et le spectacle d’un pays coupé en deux. En acceptant l’accord, « nous pourrons concentrer nos énergies sur tous les autres grands problè- mes nationaux » comme la santé, l’éducation, le logement et la lutte «contre les terribles injustices». Pour cela, il faut «mettre définitive- ment de côté les étiquettes “pour” ou “contre” le Brexit et se rassem- bler », autrement dit faire approu- ver l’accord par les députés. La première ministre va « faire campagne de tout son cœur et de

toute son âme pour remporter ce vote ». Elle va sillonner le pays et, pour la troisième fois en dix jours, s’adresser aux députés. Elle va pu- blier des prévisions économi- ques, les unes optimistes sur l’ac- cord, les autres alarmantes sur ce qui se passerait en cas de rejet. Elle a même anobli des députés hosti- les au deal. Mais la partie est loin d’être ga- gnée. Dimanche, pendant que M me May tentait de savourer son succès formel à Bruxelles, ses mi- nistres continuaient de spéculer sur la situation qui suivrait un re- jet à Westminster. Les uns, ultrali- béraux, autour d’Andrea Lead- som, ministre des relations avec le Parlement, en faveur de ce qu’ils nomment un « no deal maî- trisé » ; les autres, autour du mi- nistre des finances, Philip Ham- mond, pour un « plan B » proche du statut de la Norvège, qui ac- cède librement au marché euro- péen, mais moyennant finance-

ment et acceptation de la libre cir- culation des travailleurs. Car l’arithmétique parlemen- taire reste impitoyable. Avec 315 députés conservateurs sur 650 sièges aux Communes, avec

dix députés unionistes nord ir-

landais alliés mais décidés à refu- ser l’accord, avec quelque 90 élus conservateurs qui contestent eux

aussi le « deal », avec le Labour et les indépendantistes écossais bien décidés à profiter de l’occa-

sion pour provoquer de nouvelles

élections, M me May risque d’avoir du mal à renverser la vapeur. Même si l’aval officiel donné au texte dimanche par l’UE change le paysage. Theresa May n’est plus seulement la femme de devoir

qui rame éperdument pour obte-

nir un impossible deal. C’est une première ministre qui prétend tourner la page empoisonnée du Brexit et éviter le « saut de la fa-

laise » de Douvres. p

philippe bernard

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

LES DATES

0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 LES DATES 2016 23 juin Les Britanniques se prononcent à 51,9%

2016

23 juin Les Britanniques se prononcent à 51,9% pour ne sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE).

2017

29 mars Après neuf mois de ter- giversations, le gouvernement de Theresa May active l’article 50 du traité sur l’Union euro- péenne, qui permet de lancer les négociations de sortie de l’UE.

2018

13 novembre Bruxelles et Lon- dres parviennent à un accord sur les modalités de divorce, validé par les Vingt-Sept le 25novembre.

11 décembre Le Parlement bri- tannique vote sur l’accord entre l’UE et le gouvernement britanni- que. Il doit être ratifié par le Par- lement européen en janvier 2019.

2019

30 mars Début de la période de transition pendant laquelle l’UE et le Royaume-Uni vont devoir négocier leur «relation future ». La période doit durer au moins jusqu’en décembre2020.

tout aussi rude que celle du divorce. Les Vingt- Sept affirment déjà qu’ils seront intraitables sur la pêche – un enjeu explosif. La France, comme une petite dizaine d’autres pays, ont

fait savoir que conserver l’accès pour leurs pê- cheurs aux zones de pêche britanniques, très poissonneuses, sera une de leurs priorités.

M me May passe son temps à promettre l’in-

verse à ses pêcheurs – qu’ils «reprendront les commandes» des eaux britanniques. « Je veux rassurer les pêcheurs : leur quoti- dien ne changera pas d’ici à fin 2020 [fin de la période de transition] et nous avons obtenu

le soutien des Vingt-Sept sur ce sujet », a souli- gné le président Macron, faisant référence à

la déclaration à Vingt-Sept, qui cite expressé-

ment la pêche comme une priorité euro- péenne dans la « relation future ». Pas question non plus, dans la négociation à venir, de faiblir sur les « niveaux de concur- rence ou les normes environnementales ». Pas question de laisser le Royaume-Uni deve- nir un vaste paradis fiscal, pratiquer le dum- ping social ou environnemental à grande échelle à quelques dizaines de milles seule- ment des côtes de l’UE.

LA « NÉCESSAIRE REFONDATION » DE L’UE

Emmanuel Macron a aussi profité de ce ren- dez-vous bruxellois pour parler d’une « né- cessaire refondation » de l’Europe. « Nous de- vons tirer les leçons du Brexit, qui a montré

que l’UE est fragile, qu’elle n’est pas un acquis, qu’on doit la défendre. Mais elle doit aussi être refondée, pour être mieux comprise des peu- ples. Le Brexit nous dit qu’elle n’a pas su suffi- samment rassurer nos peuples », a souligné le président français. Le propos n’est évidemment pas dénué d’ar- rière-pensées : le parti de M. Macron est dé- sormais largement devancé dans les sonda- ges en vue des élections européennes de mai 2019. Mais il était frappant, dimanche, de constater à quel point le questionnement sur l’avenir commun à vingt-sept a disparu, ces derniers mois, du débat européen : M. Macron est désormais le seul à s’y risquer. Il y avait bien eu, dans la foulée du référen- dum britannique, à la mi-2016, l’amorce d’une réflexion collective, mais elle s’est tota- lement enlisée depuis la déclaration de Rome de mars 2017. Le discours de la Sorbonne du président français avait été salué, en septem- bre 2017, mais il n’en reste désormais plus grand-chose. Et les pays membres, s’ils ont fait montre d’une remarquable unité durant

la négociation du Brexit, continuent à se dé-

chirer sur des sujets fondamentaux comme l’immigration ou l’Etat de droit, tandis que Rome et Bruxelles se sont engagés dans un bras de fer sur le budget italien, aux consé- quences politiques imprévisibles. p

cécile ducourtieux et jean-pierre stroobants

international | 3

«Les gens se sont fait avoir»

A Liverpool, ceux qui ont approuvé le Brexit restent pessimistes pour l’avenir

REPORTAGE

liverpool - envoyé spécial

D ans le quartier d’Anfield de Liverpool, longer une rue, c’est voir défiler, à sa droite comme à sa gauche, des fa-

çades qui donnent sur des façades sem- blables. Une porte bleue, une porte

rouge, un grillage repeint, le suivant qui rouille un peu. La nuit, les menues diffé- rences s’estompent sous la lumière hu- mide des lampadaires. « Plats chinois et anglais. » Plus loin «Bières, vins, spiritueux» et «Burgers et kebab ». Tout au bout d’Oakfield Road, il

y a aussi la silhouette sombre, monu-

mentale, informe, d’un stade, celui du

FC Liverpool. Il a pris le nom du quartier,

et ses proportions, qui paraissent déme-

surées, dominent les maisons à deux étages. Le pub Sandon est à deux pas.

C’est là que le célèbre club de football de

la ville britannique a été fondé, à la fin

du XIX e siècle. Ce soir-là, la section locale du Labour y a invité ses membres. Une trentaine de personnes – pour trois fois plus de chaises – sont réunies dans une salle annexe du pub, loin des blagues braillardes du comptoir, où un corpulent pilier de comptoir vante les mérites de Donald Trump et de Saddam Hussein. Anfield, ou plutôt la circons- cription de Walton, dans laquelle se trouve le quartier, est un bastion tra- vailliste, et l’un des responsables locaux du parti, Alan Gibbons, la décrit comme une communauté « très défavorisée et très à gauche ». Ici, lors des dernières élections, le candidat du Labour, Dan Carden, une jeune figure de la gauche du parti, a été élu avec 85,7 % des voix. Depuis les années 1960, le siège est con- sidéré comme acquis et le plus sûr de tout le pays pour le Labour.

« Arracher son sourire à Cameron »

Or, si Liverpool, où le Parti travailliste est chez lui, a voté dans son ensemble pour rester dans l’Union européenne, en juin 2016, ce n’est pas le cas de Wal- ton. Ici, le « Leave » l’a emporté avec 54 % des voix. Des études parues ré- cemment font de la circonscription celle dont les électeurs auraient, de- puis le référendum, le plus massive- ment changé d’avis de tout le Royau- me-Uni ; mais Alan Gibbons en doute. « Les gens de cette circonscription ont simplement voulu protester contre l’es- tablishment, et, entre le chômage, la précarité, l’austérité, les raisons de pro- tester sont toujours là.» Pour M. Gibbons, le Brexit n’avait ici, comme ailleurs, rien à voir avec une Union européenne dont les subven- tions ont massivement aidé à soigner les maux de la désindustrialisation qui ont frappé Liverpool à partir de la fin des années 1970. A Walton, le référendum offrait l’occasion d’« arracher son sourire de la face de David Cameron », ce pre- mier ministre conservateur «riche, ar- rogant, bien peigné ». La réunion mili- tante commence. On a demandé aux présents de se regrouper aux premiers rangs. On rend compte de l’intervention du jour de « Dan », le parlementaire, à Westminster. Pas encore le grand soir. Pas non plus de lendemains qui chantent. Le matin suivant, derrière les fenêtres embuées de la boulange- rie-café coopérative Homebaked, Kirsty Hunt, 33 ans, sert des cafés, des toasts beurrés et des parts de gâteau à une clientèle où les mises en plis des vieilles dames se mêlent aux vête- ments de travail usés d’ouvriers de passage. Native d’Anfield, comme sa mère et sa grand-mère, M me Hunt ra- conte une campagne du Brexit qui a fonctionné ici sur un ressort simple :

« Ce que les gens se disaient dans le quartier, c’est que les étrangers pre- naient les boulots qu’on n’avait pas, et qu’il fallait que ça s’arrête. Reprendre les commandes, etc. Excusez-moi, mais c’est des conneries tout ça : on fait se battre des pauvres contre d’autres pau- vres, c’est tout. »

des pauvres contre d’autres pau- vres, c’est tout. » Kirsty Hunt, 33 ans : « Reprendre

Kirsty Hunt, 33 ans : « Reprendre les commandes, etc., c’était des conneries. tout ça. » PHIL HATCHER-MOORE POUR « LE MONDE »

Pour M me Hunt, voter Labour, c’est une tradition familiale, « presque comme une religion ». Mais aussi une nécessité : « Je ne vais pas voter contre moi-même. Ici, on se souvient de Mar- garet Thatcher, de ses politiques. On hait les conservateurs.» La décennie 1980 est inscrite au bu- rin dans les mémoires, avec son cor- tège de fermetures d’usines, de grèves de dockers, ses luttes et ses défaites, la fin du monde ouvrier suivie de la déli- quescence des relations humaines, dans un quartier bientôt sinistré et ex- posé à la brutalité des mesures libéra- les prises par le gouvernement de la « Dame de fer ». Le quartier populaire d’Anfield continue de souffrir des trau- matismes de cette période. Le fantôme de M me Thatcher plane sur toutes les conversations politiques. « Les gens d’ici ont voté “Leave” pour se rebeller. Mais, après le Brexit, les choses iront probablement encore moins bien », redoute Kirsty Hunt, qui, mère de trois enfants, en attend un quatrième. Son travail à la coopérative Homebaked l’a sauvée de ce qu’elle décrit comme l’un des fléaux du quartier : le « contrat zéro heure ». Un contrat sans aucune indica- tion d’horaire ou de durée minimum

de travail. « C’est le contrat des boulots pour pauvres, estime-t-elle. On vous appelle au dernier moment, il faut être immédiatement disponible. Cinquan- te-deux heures une semaine, qua- tre heures la suivante. Si votre enfant est malade et que vous ne pouvez pas venir, on ne vous rappellera pas. »

Craintes de voir l’austérité durer

Ici, elle travaille seize heures garanties et gagne, avec son mari, de quoi ache- ter à ses enfants « de bons manteaux et des chaussures en cuir » et éviter de les nourrir avec « des cochonneries ». Les ambiguïtés du Labour sur la question du Brexit, la position du parti de Je- remy Corbyn sur l’accord négocié par la première ministre, Theresa May, à Bruxelles, tout cela est très loin. Plus fortes sont les craintes de voir l’austé- rité durer et l’incertitude de la période en cours déboucher sur une nouvelle crise économique. Plus loin, sur Oakfield Road, dans un ancien cinéma Gaumont, devenu en 1998 le siège du Lighthouse Liver- pool, un centre communautaire privé lié à une église évangélique qui orga- nise des formations et des événements visant à sortir certains habitants de

l’isolement, le pasteur Tani Omideyi se fait l’écho des inquiétudes des gens du quartier : « C’est un endroit défavorisé, lié à une classe ouvrière où existent de- puis longtemps des sentiments xéno-

phobes. Ici aussi, le vote pour le “Leave”

a été déterminé par l’hostilité à l’immi-

gration, mais de plus en plus, les gens sentent qu’ils se sont fait avoir. » Le système de sécurité sociale britan- nique, auquel on tient à Anfield encore plus qu’ailleurs, était présenté par les responsables politiques favorables au Brexit comme devant profiter des som- mes économisées en quittant l’UE.

« C’était ce qui était promis, mais évidem-

ment, les électeurs se rendent bien compte aujourd’hui que c’était un men- songe. Le problème, c’est que, même ici, beaucoup de gens n’ont pas fait le lien en- tre l’Union européenne et ce que ses fonds ont permis de réaliser pour amélio- rer leur quotidien.» Lorsque Liverpool était capitale européenne de la culture, en 2008, son organisation a bénéficié de 500 000 livres (soit 565 000 euros) d’aides de Bruxelles. Derrière le sapin de Noël qui décore l’entrée du bâtiment, une petite plaque le rappelle à ceux qui veulent bien la voir. p

allan kaval

SANS UN BRUIT, L’HÉPATITE C PEUT DÉTRUIRE VOTRE FOIE. SORTEZ L’HÉPATITE C DU SILENCE. FAITES-VOUS
SANS UN BRUIT, L’HÉPATITE C PEUT DÉTRUIRE VOTRE FOIE.
SORTEZ L’HÉPATITE C DU SILENCE. FAITES-VOUS DÉPISTER.

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

Grave escalade en mer Noire entre Kiev et Moscou

L’Ukraine envisage de déclarer la loi martiale après la capture par la Russie de trois de ses navires

L a situation restait tendue et confuse, lundi 26 no- vembre au matin, aux abords du détroit de

Kertch, qui délimite les eaux de

la mer d’Azov et celles de la mer

Noire. A la tombée du jour, di- manche, des hélicoptères et des avions de combat russes étaient encore visibles au-dessus du pont de Kertch, entre la Crimée et la Russie, zone où des incidents

graves se sont produits entre les marines ukrainienne et russe.

A l’aube, lundi, les Russes ont tou-

tefois enlevé le pétrolier qu’ils avaient disposé sous les arches du pont et annoncé la réouverture de la navigation dans le détroit. La marine ukrainienne a été placée en état d’alerte. Toute la journée de dimanche, les communiqués successifs de la marine ukrainienne ont fait état d’une escalade et d’un face-à-face entre plusieurs navires de guerre russes et ukrainiens. Celui-ci s’est soldé par des tirs de la marine russe sur trois bateaux ukrainiens. Mis hors de combat, ceux-ci ont ensuite été capturés par des com- mandos du FSB, les services de sé-

curité russes qui ont la charge de la protection des frontières. Selon Kiev, six de ses marins auraient été blessés et vingt-trois capturés dans ces violences, les plus graves dans cette zone où la tension n’a cessé de monter ces derniers mois. Le président ukrainien, Petro Porochenko, a dénoncé « un acte agressif de la Russie visant une es- calade préméditée» et réclamé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, imité un peu plus tard par les Russes. Cette réu- nion devait se tenir lundi en fin de matinée à New York.

A l’issue d’une réunion de son

conseil de guerre, M. Porochenko a demandé au Parlement d’envisa- ger l’introduction de la loi mar- tiale. Cette mesure aurait poten- tiellement pour effet une rupture des relations diplomatiques avec la Russie, l’instauration de l’état d’urgence, voire le report du scru- tin présidentiel de mars 2019 pour lequel il est en grande difficulté.

L’OTAN a appelé la Russie à garantir à

l’Ukraine « l’accès à ses ports sur la mer d’Azov »

L’Union européenne a appelé la Russie à « rétablir la liberté de passage dans le détroit de Kertch »

et intimé aux deux parties « d’agir avec la plus extrême retenue pour parvenir à une désescalade immé- diate ». L’OTAN a aussi appelé la Russie à garantir à l’Ukraine «l’ac- cès à ses ports sur la mer d’Azov ». Le FSB a confirmé «détenir » trois navires de la marine ukrainienne – les vedettes blindées d’artillerie Berdyansk et Nikopol, ainsi que le remorqueur Yani-Kapou –, les ac- cusant d’être rentrés «illégale- ment» dans les eaux territoriales russes (celles de la Crimée an- nexée) « dans le but clair de créer une situation de conflit dans la région ». Le ministère des affaires étrangères russe a, de la même fa- çon, dénoncé une «provocation» ukrainienne. Selon Moscou, trois marins ukrainiens ont bel et bien été blessés et seraient soignés. Le FSB a aussi reconnu avoir fait usage de la force « afin d’obliger les navires militaires ukrainiens à s’ar- rêter ». Il s’agit d’une première, Moscou niant toute intervention dans le conflit qui se déroule dans l’est de l’Ukraine.

Desserrer l’étau

Les trois navires ukrainiens fai- saient route depuis le port d’Odessa, sur la mer Noire, pour

rejoindre celui de Marioupol, sur la mer d’Azov. Depuis septembre, Kiev s’emploie à renforcer sa pré- sence militaire dans cette mer peu profonde, coincée entre la Crimée et la Russie et fermée par le détroit de Kertch. Un précédent passage de navires de guerre ukrainiens, fin septembre, avait déjà donné lieu à des tensions, sans aller jusqu’à l’affrontement.

La stratégie d’enclavement de la mer d’Azov par la Russie Asphyxier économiquement l’est de l’Ukraine
La stratégie d’enclavement de la mer d’Azov par la Russie
Asphyxier économiquement l’est de l’Ukraine
Région séparatiste
du Donbass
Quartier général de la flotte
russe en mer Noire
Base russe
Base ukrainienne saisie
par l’armée russe
Pont de Kertch construit par les Russes
Ports russes en eaux peu profondes
(maximum 4,6 mètres)
Ports ukrainiens en eaux plus
profondes (maximum 9 mètres)
asphyxiés par les Russes
Zone contrôlée par les séparatistes
de Donetsk et de Louhansk
et soutenus par la Russie
Dnipropetrovsk
Louhansk
Donetsk
UKRAINE
Rostov-
Marioupol
sur-le-Don
Azov
Berdyansk
Odessa
Ieïsk
RUSSIE
Primorsko
Mer Mer
Détroit
d’Azov d’Azov
de Kertch
Chornomorsk
Déployer des forces en mer
Simferopol
Zones où les gardes-côtes russes
mènent des inspections sur les
bateaux non russes
Absence d’eaux territoriales :
Péninsule
de Crimée
Novorossiïsk
(Annexée par la Russie
en 2014, 40 000 soldats
russes y sont stationnés)
Sébastopol
accord conclu en 2003 entre
Moscou et Kiev établissant un
statut d’« eaux intérieures de
l’Ukraine et de la Russie »
Eaux qui pourraient être sous
juridiction de la Crimée selon
les règles de délimitation
maritime
Plates-formes gazières
ukrainiennes saisies et tenues
par des commandos russes
MerMer NoireNoire
50 km
Sources : L. Pétiniaud, « Du lac russe au lac OTAN ? », Hérodote
n°166-167, 2017 ; « La mer Noire, espace stratégique », ETH Zurich ;
Center for Strategic and International Studies ; Le Monde

Le but de l’Ukraine est de desser- rer l’étau sur ses deux grands ports de la mer d’Azov, Berdyansk et Ma- rioupol : depuis l’inauguration du pont de Kertch entre la Crimée an- nexée et la Russie, en mai, Moscou mène en effet des inspections sys- tématiques sur les navires de com- merce ralliant ces ports, occasion- nant des retards coûteux qui peu- vent aller jusqu’à plusieurs jours. Face à ces mesures d’intimidation et à l’accroissement de la présence militaire russe, Kiev a commencé le transfert d’une partie de sa ma- rine (près de 80 % de celle-ci a été perdue en 2014 avec l’annexion de la Crimée) dans cette zone aupara- vant très peu militarisée. L’arrivée du remorqueur Yani- Kapou aux abords du pont a donné lieu à un premier incident,

dimanche, lorsqu’un navire russe l’a violemment percuté sur le côté. Une vidéo mise en ligne dans la soirée, apparemment filmée par un marin russe, montre cette manœuvre dangereuse. On y en- tend un officier russe ordonner d’« écraser » le bateau ukrainien. C’est ensuite que les navires rus- ses auraient ouvert le feu sur les deux bateaux de guerre ukrai- niens qui suivaient le Yani-Kapou, après que ceux-ci ont refusé l’or- dre russe de s’arrêter. Selon Kiev, les deux navires ont été attaqués au moment où ils quittaient la zone des 12 milles correspondant aux eaux territoriales théoriques de la Crimée, après avoir fait de- mi-tour. Un conseiller de Petro Porochenko a indiqué que des tirs avaient été effectués en réponse.

Mis hors d’usage, le Nikopol et le Berdyansk ont ensuite été arrai- sonnés. Sur des enregistrements audio mis en ligne par le site ukrainien Liga, on entend les ma- rins russes mettre en garde leurs homologues ukrainiens: «Mains en l’air ou nous tirons. » Selon Moscou, le passage de ces navires constituait une violation de ses eaux territoriales. Selon la version de la partie russe, Moscou aurait préalablement annoncé la fermeture du détroit à cause de la présence d’un navire de com- merce, et les autorités russes affir- ment n’avoir pas été informées des projets ukrainiens. La marine ukrainienne assure à l’inverse avoir averti à l’avance la Russie de l’itinéraire de ses navires, sans ob- tenir de réponse. Surtout, Kiev ne

reconnaît pas l’annexion de la Cri- mée, et donc les eaux territoriales russes bordant la péninsule. En vertu d’un accord conclu en dé- cembre 2003 entre les deux pays, la mer d’Azov et le détroit de Kertch ont le statut d’« eaux inté- rieures de l’Ukraine et de la Russie », et la navigation dans le détroit est «libre» pour les navires des deux pays, y compris militaires. A Kiev, dimanche soir, plusieurs dizaines de manifestants hostiles se sont rassemblés devant l’am- bassade russe. Dans le Donbass, région qui borde la mer d’Azov, une recrudescence des tirs et bombardements a été signalée le long de la ligne de front entre ar- mée ukrainienne et forces sépara- tistes appuyées par Moscou. p

benoît vitkine

A Taïwan, la présidente Tsai Ing-wen en difficulté

Le Kouomintang, parti favorable à un rapprochement avec Pékin, a remporté les élections locales

taipei - envoyé spécial

L es élections locales à Taïwan ont, à la surprise générale, bouleversé la

donne politique dans cette île de 23 millions d’habitants, dont la Chine ne reconnaît pas l’indépen- dance. La défaite, samedi 24 no- vembre, du Parti progressiste dé- mocratique (DPP), au pouvoir de-

puis 2016, a été telle qu’elle a con- traint la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, à démissionner de

la présidence de cette formation,

qui défend une ligne de fermeté vis-à-vis de la Chine. Le premier

ministre, William Lai, lui a égale- ment remis sa démission, mais la présidente l’a refusée.

Le DPP, qui était à la tête de 13 vil-

les et comtés, n’en dirigera plus que six. Le DPP perd notamment la mairie de Kaohsiung, la deuxième ville du pays, qui était son fief depuis vingt ans. Le vain- queur est un outsider du KMT (Kouomintang), Han Kuo-yu, qui l’a largement emporté à l’issue d’une campagne populiste. Plus généralement, le KMT, parti da- vantage favorable à un rappro- chement avec Pékin, a remporté 15 des 22 grandes villes et comtés alors qu’il n’en détenait que six au départ. Le maire sortant indépen- dant de Taipei, Ko Wen-je, a été réélu, mais de justesse, et le candi-

dat du KMT lui conteste sa vic- toire en raison du relatif désordre dans lequel s’est déroulé le vote. Pour la première fois, les élec- teurs étaient également invités à se prononcer sur dix référendums d’initiative citoyenne. Le résultat de ces référendums a aussi consti- tué une surprise. En 2017, la plus haute juridiction du pays avait donné deux ans au gouverne- ment pour mettre en place le ma- riage homosexuel, ce qui aurait constitué une première en Asie.

Bonne nouvelle pour Pékin

Mais les «anti» se sont mobilisés, et les trois questions qu’ils ont po- sées aux électeurs ont recueilli une large majorité des suffrages.

Alors qu’initialement, les parti- sans du mariage homosexuel es- péraient que ce référendum allait appuyer leur démarche face à un gouvernement timoré sur le sujet, c’est l’inverse qui s’est produit. Un gouvernement affaibli doit donc maintenant appliquer une déci- sion de justice qui s’impose tout en tenant compte de l’avis contraire des électeurs. Une large majorité d’électeurs a également refusé de changer « Chinese Taipei », nom sous le- quel les sportifs taïwanais défi- lent lors des Jeux olympiques, en « Taïwan ». Une défaite pour les partisans d’une résistance plus

Le résultat des référendums a constitué une surprise :

le mariage homosexuel a ainsi été rejeté

dure de cette île à la Chine, qui continue de la considérer comme une de ses provinces et que le pré- sident Xi Jinping a promis de ra- mener dans le giron de la « mère patrie » « par tous les moyens ». Alors que Pékin avait protesté contre cette question, le Comité international olympique avait laissé planer un doute sur la parti- cipation des athlètes taïwanais aux JO de Tokyo, en 2020, en cas de changement de nom. Relayée par les sportifs taïwanais eux-mê- mes, la menace a payé. La Chine a réagi à ces élections, y voyant une « forte volonté de la po- pulation à Taïwan de partager les bénéfices d’un développement pa- cifique à travers le détroit de Taïwan ». La défaite du DPP et la victoire du KMT sont une bonne nouvelle pour Pékin, même si tout pronostic pour l’élection pré- sidentielle de 2020 reste hasar-

deux. Si le DPP paye un contexte économique morose, certains de ses électeurs les plus intransi- geants se sont détournés de lui parce qu’il ne faisait pas les pas supplémentaires qu’ils espéraient vers l’indépendance, notamment en modifiant la Constitution et le nom du pays, qui s’appelle « Répu- blique de Chine », en « Taïwan ». M me Tsai s’est à la fois rapprochée de Washington et a accru les dé- penses militaires, mais a toujours pris soin, depuis deux ans, de ne pas franchir de « ligne rouge » à l’égard de Pékin. Rien ne dit que son successeur à la tête du DPP restera sur cette ligne de crête. Certains indépendantistes jugent que la politique antichinoise de Donald Trump offre une occasion à saisir. De son côté, le KMT va de- voir gérer son nouveau héros, Han Kuo-yu, qui, durant sa cam- pagne, a tenu son parti à l’écart. Officiellement, la Chine s’est bien gardée d’intervenir dans la campagne. En 1996, les missiles qu’elle avait tirés dans le détroit de Taïwan avaient contribué à la défaite du candidat qu’elle soute- nait, et les partisans d’une unifi- cation de Taïwan à la Chine étaient passés de 45 % à 14 % en quelques mois. Mais le gouverne- ment ainsi que James F. Moriarty, le représentant américain sur l’île, estiment que Pékin finance

en sous-main certains partis. Sur- tout, ils considèrent que la Chine a joué un rôle majeur dans l’en- gouement dont a bénéficié Han Kuo-yu (KMT) sur les réseaux so- ciaux durant la campagne.

Isolement diplomatique

Depuis deux ans, alors que le dia- logue est rompu entre les respon- sables politiques des deux côtés du détroit de Taïwan, la Chine mul- tiplie les pressions militaires, di- plomatiques et économiques sur l’île. Les multiples incursions de sa marine et de son aviation à proxi- mité de l’île et les déclarations bel- liqueuses de Pékin inquiètent une bonne partie de la population. La Chine parvient peu à peu à isoler diplomatiquement Taïwan. Celle-ci n’est plus reconnue que par dix-sept micro-Etats, dont le plus significatif est le Vatican. En septembre, un sondage réalisé ré- gulièrement par la Public Opinion Foundation montrait que le nom- bre de Taïwanais favorables à l’in- dépendance était passé de 51,2 % en 2016 – un record – à 36,2 % aujourd’hui, alors que 26,1 % étaient favorables à l’unification, contre 14 % seulement deux ans plus tôt. Ces derniers sont désor- mais plus nombreux que les par- tisans du statu quo, 23 %, un chif- fre à peu près stable. p

frédéric lemaître

SYRIE

Bombardement russe à Alep après une attaque présumée au gaz

Pour la première fois depuis deux mois, des frappes russes ont été menées, samedi 24 novembre, contre des posi- tions djihadistes et rebelles près d’Alep, ville aux mains du régime syrien, après une attaque présumée au gaz toxique que Moscou et Da- mas ont attribuée aux insur- gés. Les rebelles ont démenti ces accusations. Selon l’Ob- servatoire syrien des droits de l’homme, plus de 90 person- nes ont été blessées dans la soirée, souffrant de difficultés respiratoires et d’inflamma- tions, laissant supposer une attaque au chlore. – (Reuters).

MEXIQUE

Des centaines de migrants tentent de franchir la frontière

Quelque 500 migrants centraméricains qui manifes- taient aux abords de la fron- tière des Etats-Unis ont tenté en vain, dimanche 25 novem- bre, de la franchir illégale- ment à Tijuana, dans le nord- ouest du Mexique. Les migrants ont reçu des gaz lacrymogènes, tandis que des hélicoptères de l’armée amé- ricaine survolaient la fron- tière à basse altitude, entrant même dans l’espace aérien mexicain. Les Etats-Unis ont brièvement fermé leur fron- tière au sud de la ville califor- nienne de San Diego. – (AFP.)

0123

MARDI 27 NOVEMBRE 2018

FRANCE | 5

«Gilets jaunes»:

Macron se résout à la concertation

Le chef de l’Etat doit s’exprimer mardi sur la transition écologique

S ortir de l’impasse, et vite. Dix jours après les pre- miers blocages contre la hausse des prix des car-

burants et alors que de nom- breux heurts ont émaillé la mani- festation organisée par les « gilets jaunes », samedi 24 novembre, à Paris, Emmanuel Macron a dé- cidé de reprendre la main. Selon son entourage et celui du pre- mier ministre, Edouard Philippe, le chef de l’Etat prépare une série de mesures, qu’il doit annoncer avant son départ pour l’Argen- tine, mercredi 28 novembre, où il doit assister au sommet du G20 jusqu’à dimanche. Officiellement, la fermeté est toujours de mise. Samedi, le mi- nistre de l’intérieur, Christophe Castaner, a imputé les dégrada- tions commises à Paris à des « sé- ditieux » de l’ultradroite et a an- noncé que 101 personnes avaient été placées en garde à vue. Le pré- sident de la République a lui- même rendu hommage aux for- ces de l’ordre. « Honte à ceux qui les ont agressées. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République », a-t-il tweeté dans la soirée.

« Crédibilité »

Mais, au-delà des discours de fer- meté, Emmanuel Macron semble décidé à bouger. Mardi, le chef de l’Etat prononcera un discours à l’Elysée, lors duquel il présentera sa « stratégie » et sa « méthode » pour « la transition écologique ». L’occasion de tracer un certain nombre de perspectives en ma- tière de production et de consom- mation d’énergie, dans le cadre de la programmation plurian- nuelle de l’énergie (PPE). Mais aussi d’adresser un message aux « gilets jaunes » et de montrer la considération de l’exécutif pour cette France périphérique en colère. « Il y aura de l’argent, des débats et une méthode », fait sa- voir l’Elysée. Si le chef de l’Etat n’entend pas reculer sur la hausse des taxes pe- sant sur les carburants – « ce serait renoncer à la transition écolo- gique et à notre crédibilité », plai- de-t-on à Matignon –, M. Macron devrait dévoiler « des mesures de court terme et de long terme », as- sure un conseiller. Outre le re- noncement aux péages urbains et l’ajournement de la taxe poids lourds, qui devaient être annon- cés lors du conseil des ministres, lundi 26 novembre, plusieurs dis- positions devraient être annon- cées mardi. La plus emblématique sera la création d’un Haut Conseil pour le climat, comme l’a révélé Le Journal du dimanche. Composé de treize personnalités, parmi lesquelles

« Il y aura de l’argent, des débats et une méthode », fait savoir l’Elysée

l’ex-négociatrice de la conférence sur le climat COP21 Laurence Tubiana, le directeur de la filiale française du WWF, Pascal Canfin, la coprésidente du comité scienti- fique du Groupe d’experts inter- gouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Valérie Masson- Delmotte, l’économiste Pierre Lar- routurou ou l’ingénieur Jean- Marc Jancovici, cet organisme sera chargé de conseiller le gouverne- ment en matière de transition écologique mais aussi d’évaluer et de contrôler les mesures prises par l’exécutif.

« Forum démocratique »

« Les sujets de transition écologi- que sont amenés à durer et le mou- vement des “gilets jaunes” montre que leur acceptabilité devient un véritable enjeu, explique un conseiller du chef de l’Etat. On va donc s’entourer de “sachants” dans la conception et l’évaluation des politiques publiques en la ma- tière, pour éviter que de nouvelles colères se réveillent périodique- ment. Ce n’est pas un changement de cap, mais un changement de méthode. » Installé dès mardi, ce haut conseil commencera immé- diatement ses travaux. Selon l’exécutif, ce nouvel orga- nisme complétera la mission du Conseil national de la transition écologique (CNTE), une commis- sion administrative créée en 2013 et dont les 50 membres (syndi- cats, associations, élus) sont déjà chargés de conseiller le gouverne- ment sur les projets de loi concer- nant l’environnement ou l’éner- gie. « L’idée, c’est de faire du CNTE un forum démocratique, où on tes- tera les mesures envisagées auprès des citoyens et des corps intermé- diaires. Mais ce sera au Haut Conseil d’orienter le gouverne- ment dans ses choix, puis de les contrôler », explique l’entourage de M. Macron. Une annonce destinée à répon- dre aux critiques sur l’absence de concertation en matière de fisca- lité verte mais qui est d’avance fustigée par l’opposition, pour qui l’exécutif n’est pas à la hau- teur. « Les Français disent : Mon- sieur le président, nous n’arrivons pas à boucler les fins de mois ; et le président leur répond: nous allons mettre en place un Haut Conseil. Vous imaginez la déconnexion », s’indigne Laurence Sailliet, porte- parole du parti Les Républicains. Même tonalité chez La France in- soumise, où le député Alexis Cor- bière a fustigé « des usines à gaz qui en vérité ne règlent rien ». Seule certitude, une majorité de Français continue de soutenir les manifestants, en tout cas pour le moment. Selon un sondage BVA publié le 23 novembre, 72 % des personnes interrogées affirment se reconnaître dans les revendica- tions des « gilets jaunes ». Sur- tout, seuls 39 % des Français di- sent vouloir que ce mouvement s’arrête rapidement, tandis que 59 % d’entre eux souhaitent au contraire qu’il prenne de l’am- pleur ou continue comme actuel- lement. « Le mouvement des “gi- lets jaunes” entre en résonance avec les préoccupations des Fran- çais », constate l’institut. p

cédric pietralunga

çais », constate l’institut. p cédric pietralunga Sur les Champs- Elysées, à Paris, le 24 novembre.

Sur les

Champs-

Elysées,

à Paris,

le 24

novembre.

BENJAMIN GIRETTE POUR « LE MONDE »

Quelle réponse à la colère des manifestants ?

Les revendications hétérogènes des « gilets jaunes » compliquent la sortie de crise

Q uelle réponse les «gilets jaunes » attendent-ils du président de la Répu-

blique? Depuis dix jours, ils manifestent dans toute la France, bloquant les routes ou oc-

cupant les ronds-points. Ils étaient 282 000 mobilisés le 17 novembre

et quelque 106 000 samedi, selon

les chiffres du ministère de l’inté- rieur – que les «gilets jaunes» éva- luent très sous-estimés. Malgré un lourd bilan de deux morts et plus

de 650 blessés, les violences et dé- gradations constatées un peu par- tout dans le pays, et celles de samedi à Paris, où les Champs-Ely- sées se sont transformés en champ de bataille, ils sont encore nombreux à afficher leur détermi- nation par des « on lâchera rien », « on ira jusqu’au bout ». Mais au bout de quoi ? Quelle an- nonce leur ferait ranger leur gilet?

A cette question posée à chacun

des « gilets jaunes » rencontrés, Le Monde n’obtient jamais la même

réponse. C’est l’une des difficultés auxquelles se confronte cette fronde atypique qui ne s’appuie sur aucune organisation politique ou syndicale. Si la question d’élire des porte-parole est en débat ac- tuellement, les « gilets jaunes » n’ont pas de représentant capable

de les faire parler d’une seule voix.

« Vivre dignement »

Ainsi, quand Lionel, 46 ans, chef d’une TPE, a rencontré Jérémy, 28 ans, gérant d’une pizzeria, sur le point de blocage de Saint-An- dré-de-Cubzac (Gironde), il lui a demandé spontanément : « Toi, tu revendiques quoi ? » Signe que la réponse n’avait rien d’évident. « Je veux le gel des taxes sur le carbu- rant », a répondu Jérémy. Mais le prix du carburant « n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », répètent les « gilets jau-

nes » comme un mantra. Les retraités veulent, par exem- ple, que le gouvernement sup-

prime la hausse de CSG qui leur a été imposée en janvier. Valérie, 50 ans, auxiliaire de vie à Senlis (Oise), voudrait, elle, que le gou- vernement rétablisse l’ISF, «l’im- pôt sur les riches ». Mais elle ajoute : « A deux smic, avec un loyer de 660 euros, et un gamin de 18 ans, il nous reste 100 euros à la fin du mois. » Et c’est contre ces fins de mois difficiles que beau- coup voudraient une solution. Assistante dentaire dans le Val-d’Oise, Christine, qui n’attend rien des annonces d’Emmanuel Macron, mardi, précise ainsi :

« Qu’est-ce-qu’il va faire ? Nous donner des aides ? Mais c’est pas des aides qu’on veut, c’est vivre di- gnement de notre salaire. » Beaucoup de « gilets jaunes » at- tendent cependant plus qu’un gain de pouvoir d’achat. Les « Ma- cron démission» qui rythment les manifestations sont autant un re- jet du chef de l’Etat qu’un appel à changer tout le système : ils mépri-

sent partis et élus, quels qu’ils soient. «Le vote? C’est une vaste fu- misterie, pestait ainsi, samedi, Ti- phaine, du Finistère. Ces gens ne nous représentent plus, ils ne repré- sentent qu’eux-mêmes!» Dans la manifestation pari- sienne, une des pancartes les plus populaires disait « le vote blanc reconnu = vraie démocratie ». « Le sentiment de tout le monde, c’est que la V e République est en fin de vie », résumait Eric, en Gironde. Beaucoup rêvent d’une «assem- blée citoyenne» où siégeraient des Français « tirés au sort comme à la cour d’assises ». Ou des référen- dums plus fréquents « comme en Suisse » pour que « le peuple fasse entendre sa voix ». Samedi, re- jouant Mai 68 sur les Champs-Ely- sées, une manifestante rappelait que c’est à l’issue d’un référendum que le général de Gaulle avait dé- missionné et concluait: «Macron n’a qu’à faire pareil!» p

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6 | france

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

Cannabis: «Les bourges font tourner le business»

Près des beaux quartiers, les cités des Hauts-de-Seine sont une terre fertile pour le trafic de stupéfiants

REPORTAGE

L a petite vingtaine, tout en cheveux, les mains dans les poches d’un jean qui lui colle aux jambes, des

écouteurs vissés aux oreilles, il a été repéré à la sortie de la station de tramway Victor-Basch, au cœur du quartier populaire du Petit Co- lombes, dans les Hauts-de-Seine. Pas besoin d’être un pro du busi- ness pour comprendre que le gar- çon a ses habitudes dans le coin. « On les voit venir à vingt bornes les p’tits gars comme lui, y a qu’à voir leurs fringues, commente un habitant. Ici, c’est un quartier cos- mopolite et pas riche, ils n’ont aucune raison de venir ici à part acheter de la drogue. » Stanislas (le prénom a été modifié) arrive tout droit de Puteaux et sait ma- nifestement où il va. « Hop hop hop, regardez-le, et voilà… direct vers les Côtes-d’Auty, l’un des plus gros points de vente du coin », se marrent deux copains du quar- tier, 20 ans, assis sur un banc aux abords de l’arrêt du tramway, en suivant du regard Stanislas. Le département des Hauts-de- Seine figure historiquement parmi les territoires les plus tou- chés par la consommation et le trafic de stupéfiants. Sa position géographique en fait une terre fertile pour le deal : il longe les quartiers les plus riches de la capi- tale et abrite plusieurs villes parmi les plus nanties d’Ile-de-France, comme Neuilly-sur-Seine, Boulo- gne-Billancourt, Levallois-Perret ou encore Issy-les-Moulineaux. Là où se logent les meilleurs clients, comme Stanislas.

« Coin glauque »

« Des pauvres des quartiers, il y en a qui achètent, bien sûr, mais le gros du chiffre d’affaires ne vient pas d’eux, tout le monde le sait, commentent les deux copains du Petit Colombes qui jurent – un sourire en coin – ne pas vendre. Les gens passent leur temps à mon- trer les jeunes de banlieue du doigt, mais ils oublient de rappeler que ce sont les bourges qui font tourner le business ! » Publiée en février 2017, l’enquête sur les « Usages de dro- gues des adolescents à Paris et en Seine-Saint-Denis », menée par l’Observatoire français des dro- gues et des toxicomanies (OFDT), avait révélé que les jeunes de l’Ouest francilien, Parisiens in- clus, étaient bien plus nombreux à consommer des substances psychoactives que ceux résidant en Seine-Saint-Denis et dans le reste de la région.

Leur came, ils la commandent depuis leur canapé et se la font livrer au prix fort : jusqu’à 800 euros la commande

Le marché du cannabis, évalué à plus d’un milliard d’euros par l’Insee, se divise en deux seg- ments. Aux plus jeunes et aux plus démunis, l’achat au pied des cités. « On voit beaucoup de mi- neurs et de plus en plus de filles », observe l’ancien colonel de gen- darmerie Alain Faugeras, chargé de la police municipale de Colom- bes, qui compte 65 agents armés. Parfois, aussi, ils aperçoivent des salariés de la Défense qui s’arrêtent faire leur shopping en rentrant chez eux. La livraison à domicile, en plein essor, s’adresse davantage aux plus âgés et aux plus riches. Cela fait longtemps que Simon et Francesca (les prénoms ont été changés) ne « s’emmerdent plus » à faire la queue dans les cités. Dans l’Ouest parisien, il y a un âge où l’on ne se déplace plus. Pendant des années, lorsqu’ils étaient étu- diants, ils se rendaient porte de Vanves, « dans un coin glauque » du 14 e arrondissement de Paris, à la lisière des Hauts-de-Seine, où les attendait Omar, que les clients avaient rebaptisé « crabe ». Du passé tout ça. Leur came, ils la ré- servent désormais depuis leur canapé et se la font livrer au prix fort sur le pas de leur porte : jus- qu’à 800 euros la commande. Simon et Francesca ont 45 ans, trois enfants, un grand appar- tement haussmannien dans le 16 e arrondissement de la capitale, deux gros salaires et trois dea- leurs. Au fil des ans, ils ont tissé une vraie « relation client » avec les deux premiers, qui leur livrent du « shit » et de la « beuh » (résine et herbe de cannabis). Pour le troi- sième, qui les fournit en cocaïne, c’est une autre histoire, ils com- posent le numéro d’une « cen- trale d’appels » qui ne leur envoie jamais deux fois le même livreur. « Il est important de diversifier ses sources d’approvisionnement. Si l’un d’eux tombe… », explique Si- mon, qui fait défiler les «promos» de la semaine sur son téléphone :

« Une bouteille de champagne achetée, une offerte », « La nou-

de champagne achetée, une offerte » , « La nou- velle collection d’hiver est arrivée: deux

velle collection d’hiver est arrivée:

deux robes pour le prix d’une. » Dans ces messages, les vendeurs ne font jamais explicitement mention de produits stupéfiants. « Les clients trentenaires ou quadras que l’on voit dans la rue sont ceux qui ont peur de donner leur numéro de téléphone aux dealeurs », précise Jean-François Galland, chef de la sûreté dépar- tementale des Hauts-de-Seine et ancien commissaire de police de Colombes.

« Cités à taille humaine »

Stanislas doit attendre encore quelques années avant de pou- voir prétendre à un tel confort de consommation. Il claque une par-

tie de son argent de poche en joints, soit quelques dizaines d’euros par mois. Or, la plupart des dealeurs ne se déplacent pas pour une commande à 20 euros. Avec l’arrivée du tramway à Co- lombes, en 2012, qui relie le pont de Bezons (Val-d’Oise) à la porte de Versailles (Hauts-de-Seine) en passant par la Défense, le deal a explosé dans les cités du nord du 92 et du sud du 95 : chaque jour, il déverse son flot de jeunes consommateurs issus des beaux quartiers de l’Ouest parisien qui viennent faire leurs emplettes il- licites. Stanislas passe en quinze minutes à peine de sa banlieue cossue à son point de vente favori. « En plus, les cités du 92 sont à

taille humaine, souligne le jeune homme. Elles ne font pas peur. » Dans les rues du Petit Colombes, Stanislas détonne. Il le sait et il s’en fiche. C’est même tout le contraire, parfois, ça l’arrange. A chaque nouvel échange de tirs en- tre trafiquants rivaux, les points de vente se déplacent de quelques dizaines de mètres pour plusieurs semaines. C’était le cas fin avril, lorsque trois jeunes âgés de 12 à 17 ans ont été blessés par balles au niveau du 222, boulevard Charles- de-Gaulle. Il n’a pas fallu attendre longtemps avant qu’un rabatteur repère Stanislas et l’oriente vers le nouveau lieu de vente. Depuis quelques années, les rè- glements de comptes à l’arme à

feu entre réseaux concurrents se succèdent au Petit Colombes : les

Côtes-d’Auty affrontent souvent le « 555 », aussi appelé la « cité Total ». Ici, comme ailleurs dans le 92, les « plans stup » se succèdent. « Nous mettons régulièrement en place des plans d’action spécifiques, c’est-à-dire qu’on met le paquet sur un secteur : ce sont des opérations coordonnées avec le commissariat,

la sûreté départementale, les doua-

nes, les bailleurs, le GIR [groupe d’intervention régional], le tout en accord avec le parquet et avec un renforcement de la réponse pénale, explique Jean-François Galland. C’est le cas en ce moment sur certains points de vente, tous les services collaborent et échangent des informations.»

« Forme de permissivité »

Ces opérations permettent de gê- ner le trafic et obligent les dea- leurs à se déplacer. « Non seule- ment cela désorganise les réseaux, mais cela peut aussi s’avérer dis- suasif en insécurisant les jeunes consommateurs», estime Emma- nuelle Lepissier, vice-procureure de la République au tribunal de Nanterre. Histoire de leur flan- quer un peu la trouille et les dé- courager. Mais gare à la colère des parents « bourgeois » : « Dans les

familles bien installées dans la vie,

il y a clairement une forme de per-

missivité vis-à-vis de la consom- mation de cannabis, note Jean- François Galland. Il est arrivé que certains écrivent pour s’indigner de l’arrestation de leur enfant ! Dans les familles issues de milieux popu-

laires, c’est souvent le contraire : il y

a une tolérance zéro.» Dans le cadre du projet de loi sur la réforme de la procédure pénale, le gouvernement souhaite que l’usage du cannabis puisse être sanctionné d’une « amende for- faitaire délictuelle » d’un mon- tant de 200 euros, censée refroi- dir les consommateurs. « Ce qui est dégueulasse, c’est que ce sont les pauvres qui vont trinquer à cause de ces contraventions, pes- tent les deux copains du Petit Co- lombes. Ils vont avoir des emmer- des parce qu’ils ne pourront pas les payer, tandis que pour les riches, ce ne sera qu’une petite formalité. » Selon Simon et Francesca, ils n’ont pas tort. « J’en ai rien à foutre des contraventions, dit-elle. Je paierai et puis voilà. » Même Sta- nislas a déjà tout prévu: «Faudra simplement que je l’intègre dans mon budget beuh.» A condition, toutefois, de ne pas se faire « cho- per» trop souvent. p

louise couvelaire

Les fumeurs de joints quotidiens sont de plus en plus nombreux

Le baromètre 2017 confirme l’échec des politiques répressives, trois jours après la mise en place d’une amende pour les consommateurs

A près une décennie de hausse, le niveau de consommation de can-

nabis en France se stabilise à un niveau élevé. En 2017, près d’un adulte de 18 ans à 64 ans sur dix (11 %) et un adulte de 18 ans à 25 ans sur quatre (26,9 %) a fumé de ce produit au moins une fois dans l’année, selon les données du « Baromètre santé 2017 sur les usages de substances psycho- actives illicites en France », publié lundi 26 novembre, trois jours après l’adoption par l’Assemblée nationale d’une amende forfai- taire de 200 euros pour sanction- ner l’usage illicite de stupéfiants. Si la part de la population adulte consommant au moins une fois dans l’année est globalement la même qu’en 2014, année du pré- cédent « Baromètre », d’autres in- dicateurs, comme l’usage quoti- dien, affichent une légère hausse.

L’enquête, menée auprès d’un échantillon représentatif de plus de 20 000 personnes âgées de 18 ans à 64 ans, révèle ainsi que c’est désormais 2,2 % de la popula- tion adulte qui consomme du cannabis chaque jour, soit, selon les calculs du Monde, plus de 800000 personnes, contre 1,7 % trois ans plus tôt. Conséquence : les chiffres 2017 « s’avèrent être les plus élevés de- puis vingt-cinq ans », soulignent dans un communiqué Santé Pu- blique France (SPF) et l’Observa- toire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), les deux or- ganismes chargés de cette étude. Pour comparaison, en 1992, seuls 4,4 % des Français adultes décla- raient consommer du cannabis au moins une fois dans l’année. Alors que le gouvernement re- pousse depuis maintenant près de six mois l’annonce du « plan na-

tional de mobilisation contre les addictions 2018-2022 », censé défi- nir les stratégies à déployer en ma- tière de tabac, d’alcool et de canna- bis ces quatre prochaines années, le baromètre 2017 confirme l’échec de l’approche française en matière de cannabis. Signe de l’accessibi- lité, de la disponibilité et donc de la banalisation de ce produit pour- tant illicite : si un Français sur huit (12,7 %) avait tiré sur un joint au moins une fois dans sa vie en 1992, cette proportion est passée à un sur quatre (23,6 %) en 2000 et à près d’un sur deux (44,8 %) en 2017.

Marché noir et autoculture

Les chiffres 2017 révèlent par ailleurs l’émergence d’un phé- nomène nouveau : le développe- ment d’une consommation régu- lière active chez les plus de 25 ans. En 2000, 2,2 % des 26 ans-34 ans et 0,9 % des 35 ans-44 ans fumaient

Plus de 800 000 adultes consomment du cannabis chaque jour

au moins dix fois dans le mois. Dix-sept ans plus tard, ces pour- centages ont pratiquement été multipliés par trois: ils sont res- pectivement 6,3 % et 3,3 % de ces classes d’âge à consommer à une telle fréquence. Cela « laisse sup- poser que l’usage de cannabis ne serait plus l’apanage des jeunes gé- nérations et persisterait après l’en- trée dans la vie professionnelle », souligne l’étude. Autre chiffre révélateur de cette tendance : aujourd’hui, un adulte de 26 ans-34 ans sur dix (10,2 %) consomme du cannabis au moins

une fois dans le mois. « Les jeunes générations des années 1990 vieillissent », résume Stanislas Spilka, le responsable des enquê- tes et analyses statistiques à l’OFDT. « Parmi les jeunes adul- tes qui arrivent, un sur deux a consommé du cannabis. Certains continuent au-delà de 25-30 ans. » Un mouvement qui s’accompa- gne d’une moindre expérimenta- tion chez les jeunes de 17 ans, comme l’a montré l’enquête Esca- pad de février. « On va avoir une gé- nération moins expérimentatrice, on peut peut-être s’attendre à une nouvelle génération avec un plus faible usage, souligne M. Spilka. On peut supposer que la prochaine en- quête dans quatre ans va montrer que les choses se tassent un peu.» Autre enseignement du baromè- tre 2017 : près des deux tiers des usagers déclarent avoir eu recours au marché noir pour s’approvi-

sionner. Parallèlement, 7% des usagers disent pratiquer l’auto- culture, un mode d’approvi- sionnement plus présent chez les 35 ans-64 ans que chez les 18 ans-34 ans. « Cette caractéristi- que illustrerait la moindre propen- sion de ces générations plus âgées à recourir au deal de rue ou à des ré- seaux de consommateurs-reven- deurs et une évolution du cadre de vie (logement indépendant, plus grand…) qui faciliterait l’auto- culture», souligne l’OFDT. Le baromètre 2017 révèle par ailleurs que l’usage, au cours de l’année, de cocaïne « continue d’augmenter significativement », passant de 0,2 % de la popula- tion adulte en 1995, à 1,1 % en 2014, et atteint désormais 1,6 % en 2017, « ce qui en fait la substance illicite la plus consom- mée après le cannabis ». p

françois béguin

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

france | 7

Un plan pour lutter contre les violences homophobes

Devant la recrudescence des agressions, Marlène Schiappa veut lancer une campagne au niveau national

C e sont des mesures très attendues par les as- sociations LGBT que de- vait annoncer Marlène

Schiappa, lors d’un conseil des mi- nistres avancé à lundi 26 novem- bre. Elles constituent une réponse d’urgence à un contexte de recru- descence d’agressions à caractère homophobe, qui ont provoqué plusieurs rendez-vous ces derniè-

res semaines entre le monde asso-

ciatif et des membres du gouver- nement, dont la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les fem- mes et les hommes et de la lutte contre les discriminations. Jeudi 22 novembre, Emmanuel Macron a reçu à l’Elysée une quinzaine de responsables associatifs pour évo- quer cette hausse inquiétante des violences, corroborée, courant oc- tobre, par les chiffres du ministère de l’intérieur. La réponse de l’exécutif à l’aug- mentation récente des agressions tient en onze points. Parmi les mesures nouvelles figure notam-

ment le lancement, dès jan- vier2019, d’une campagne natio- nale de lutte contre l’homopho-

bie et la transphobie, qui se décli- nera dans la presse et sur Internet. Elle sera complétée, en milieu scolaire, par une campa- gne de sensibilisation spécifique en direction des élèves du collège

et du lycée, elle aussi lancée en dé-

but d’année prochaine. Une ini- tiative qui devrait plaire aux asso- ciations, qui la réclament depuis des mois, convaincues de la né- cessité de déconstruire les stéréo- types liés à l’homosexualité. « La peur, l’ignorance et la haine nour- rissent l’homophobie : nous pou- voirs publics pouvons et devons lutter contre ce fléau par l’éduca- tion et la répression. L’homopho- bie n’est jamais une opinion », martèle Marlène Schiappa. Autre annonce, la mise en œuvre dès l’an prochain d’un nou- veau plan national de mobilisa- tion contre la haine et les discrimi- nations anti-LGBT, après une éva-

Au PCF, Roussel fait table rase du Front de gauche

Le nouveau secrétaire national ne privilégie plus le partenariat avec La France insoumise

V raie ou fausse révolu- tion ? Après trois jours de congrès à Ivry-sur-Seine

avec les « gilets jaunes », mais aussi avec les «blouses blanches [infirmières], les robes noires [les

(Val-de-Marne) où 736 délégués ont longuement débattu sur le texte de leur « base commune », soit la feuille de route pour les prochaines années, les commu- nistes se sont dotés d’une nou-

avocats] et les cols bleus » qui ont « raison de donner de la voix ». Un long passage a été consacré à l’éco- logie. «L’écologie doit être positive, et non punitive. Accessible à tous et non réservée aux seuls urbains

velle direction. Elle sera conduite

aisés. La hausse des taxes sur l’es-

par

un nouveau secrétaire natio-

sence et le diesel, c’est ce qu’il y a de

nal,

Fabien Roussel (il était en pre-

plus injuste, car elle frappe les sala-

mière position de la seule liste

riés les plus modestes», a déclaré

soumise au vote, qui a été approu-

M. Roussel.

vée

par 77,6% des suffrages), après

Le point le plus attendu était ce-

huit ans de gestion par Pierre Lau- rent. Celui-ci devient donc nu- méro deux du parti et présidera le conseil national (le «parlement»

lui sur les alliances. Dans une for- mulation alambiquée, les com- munistes semblent tourner la page du partenariat privilégié avec

des

communistes). Le parti pres-

La France insoumise (LFI), avec qui

que

centenaire s’est en outre doté

les relations sont extrêmement

d’un nouveau logo : une étoile avec une feuille, pour symboliser sa conversion écologique.

tendues. Fini, donc, le Front de gauche né en 2008. En revanche, le texte est plutôt clément envers le

Le PS en invité

Parti socialiste. Ce qui a ravi Olivier Faure et ses amis invités au con-

L’arrivée du député du Nord, âgé

grès. « Il n’y a aucune volonté de fer-

de 49 ans, à la tête du parti est la conséquence du vote du 6 octo- bre, au cours duquel le texte dé- fendu par la direction a été mis en minorité par une contribution al- ternative intitulée « Pour un ma- nifeste du Parti communiste du

mer davantage avec LFI qu’avec le PS », tient à préciser le président de la commission du texte, Guillaume Roubaud-Quashie. Ces compromis ne ravissent pas tout le monde au PCF. Certains ont brillé par leur absence, comme

XXI

e siècle » (42 %, contre 38 % des

l’ex-secrétaire nationale Marie-

voix), emmenée notamment par Fabien Roussel et André Chassai- gne, le président du groupe com- muniste à l’Assemblée nationale. Reste que le texte du « mani- feste» a été profondément modi- fié. « On a réintroduit beaucoup de choses sur nos avancées des derniè- res années, sur le travail, le fémi- nisme, l’écologie, affirme M. Lau-

George Buffet, ou le député de Sei- ne-Maritime Sébastien Jumel. Ce mécontentement s’est surtout vu chez les tenants du texte «Pour un printemps du communisme » (11,95 % des voix). Leur ligne: «ras- sembler les forces antilibérales» pour bâtir un « front commun », principalement avec LFI. Soit une stratégie aux antipodes de celle de

rent. Et l’on a précisé le contenu sur les élections européennes », où une liste communiste, emmenée par

Ian Brossat, sera présente.

Dimanche, lors de son premier discours, le nouveau secrétaire na- tional a réaffirmé sa solidarité

Le parti s’est doté d’un nouveau logo : une étoile avec une feuille, pour symboliser sa conversion écologique

la nouvelle équipe.

Dimanche midi, la députée Elsa Faucillon et l’historien Frédérick Genevée ont annoncé que leurs désaccords les empêchaient d’être dans la direction. Une réunion doit avoir lieu, le 30 novembre, avec des personnes extérieures. Comme Clémentine Autain, dépu- tée LFI de la Seine-Saint-Denis,

amie de M me Faucillon avec qui elle codirige la revue Regards. L’idée est de rassembler « les insoumis et les communistes qui défendent des points de vue proches », selon

M me Autain, qui est venue au con-

grès. Elle ajoute: «On se parle, c’est vrai. On réfléchit à comment peser

sur la situation politique.» p

abel mestre

luation « de manière anticipée » de celui lancé en décembre 2016 par la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisé- mitisme et la haine anti-LGBT (Dil- crah). Ce plan sur trois ans, doté d’un budget de 1,5 million d’euros chaque année, a notamment per- mis de financer plusieurs centai-

nes de projets locaux destinés à contrer la haine et les discrimina- tions visant les LGBT. «L’élabora- tion d’un nouveau plan va permet- tre de refaire une phase de concer- tation avec l’ensemble des acteurs ayant un rôle dans la lutte contre l’homophobie et la transphobie », salue Frédéric Potier, à la tête de la Dilcrah.

Formation du service public

Mais, avant cela, Marlène Schiappa propose aussi de renforcer des dis- positifs existants, dont certains sont peu ou mal appliqués. Con- cernant la formation des agents des services publics – une de- mande forte des associations

Une campagne de sensibilisation en direction des élèves du collège et du lycée est prévue en début d’année

LGBT –, la ministre souhaite multi- plier les formations obligatoires consacrées à la lutte contre les « LGBTphobies » et destinées à « l’ensemble des écoles de service public » (policiers et gendarmes, magistrats, professeurs et sur- veillants pénitentiaires). Dans les commissariats et les brigades de gendarmerie, ces actions de for- mation, qui sont d’ores et déjà me- nées par la Dilcrah en lien avec l’as- sociation de policiers LGBT Flag !, seront consolidées. Elles visent à recueillir de manière adaptée la

parole des victimes d’agression en raison de leur orientation sexuelle supposée, et de permettre ainsi une prise en charge de qualité. Une autre proposition de M me Schiappa, afin de « traiter offi- ciellement la lutte contre l’homo- phobie et la transphobie au niveau territorial et d’y associer les asso- ciations LGBT locales», est d’éten- dre à la lutte contre la haine anti- LGBT la mission des comités opé- rationnels de lutte contre le ra- cisme et l’antisémitisme, qui existent depuis 2016 dans la pré- fecture de chaque département. Cette mesure fera l’objet d’un dé- cret en Conseil d’Etat. La feuille de route présentée lundi reprend également des pro- positions déjà annoncées aupara- vant, au moins pour deux d’entre elles. C’est le cas de l’annonce de l’envoi aux parquets d’une cir- culaire de la garde des sceaux, afin de répondre à un double objectif ; rappeler l’arsenal législatif et pé- nal et réactiver « les pôles anti--

discrimination » au sein des par- quets, qui existent en théorie mais ne sont pas partout efficients. Ni- cole Belloubet avait évoqué ce pro- jet de circulaire lors d’une rencon- tre, le 30 octobre, avec les acteurs associatifs, en présence de Mar- lène Schiappa et de Christophe Castaner, le ministre de l’inté- rieur. La décision de renforcer l’ac- tion de la plate-forme gouverne- mentale Pharos, qui permet de si- gnaler en ligne les contenus illici- tes à caractère haineux publiés sur Internet, avait elle aussi été men- tionnée à cette occasion par Chris- tophe Castaner. Qu’il s’agisse d’annonces ou de redites, il ne fait guère de doute que l’application de l’ensemble de ces mesures sera scrutée par les associations de défense des personnes LGBT. Et l’enveloppe budgétaire qui leur sera allouée donnera une nouvelle indication du niveau de préoccupation du gouvernement. p

solène cordier

DU26NOVEMBRE AU 14 DÉCEMBRE DISPOSITIF EXCEPTIONNEL SUR TOUTES LES ANTENNES ET SITES DE RADIO FRANCE
DU26NOVEMBRE AU 14 DÉCEMBRE
DISPOSITIF EXCEPTIONNEL
SUR TOUTES LES ANTENNES
ET SITES DE RADIO FRANCE
Radio Francesemobilisepourlaplanèteavec l’opération # agirpourmaplanète!
Pendant3semaines,émissionsdédiées, reportages,interviewset chroniquesaborderontlesgrandesquestions
quinouspréoccupent tous:enquoilechangementclimatiqueest-ilentraindebouleversernotrevie?
Quellessontlessolutionspoury faire face?
Plus d’informations sur radiofrance.fr

8| IMPLANT FILES

8 | IMPLANT FILES LE SCANDALE DES IMPLANTS DÉFAILLANTS Plus de 250 journalistes de 59 médias,

LE SCANDALE DES IMPLANTS DÉFAILLANTS

Plus de 250 journalistes de 59 médias, dont «Le Monde», ont enquêté sur le vertigineux manque de suivi de dispositifs médicauxquimettentpourtant en péril des milliers de patients

L e 24 juin 2014, Jet Schouten achète deux kilos de man- darines qu’elle n’a pas l’in- tention de manger. La jour- naliste néerlandaise dé-

coupe le filet de plastique qui les em- balle, le dispose joliment au creux de sa main et déclenche l’appareil. La photo vient illustrer le dossier fictif, truffé d’absurdités, qu’elle a composé pour demander l’homologation de ce frag- ment de polypropylène comme mèche vaginale, destinée à être implantée par chirurgie à des femmes souffrant de prolapsus (ou descente d’organe). Plu- sieurs organismes chargés des vérifica- tions le lui ont assuré : son dispositif médical artisanal obtiendra sans diffi- culté le certificat de Conformité euro- péen (CE) lui permettant de le vendre dans toute l’Europe. Sidérée de pouvoir décrocher ce sésame sur la base d’un dossier inten- tionnellement vicié, retrouvant les mêmes aberrations avec les implants mammaires ou les prothèses de han- che, Jet Schouten veut aller plus loin. Elle frappe à la porte du Consortium international des journalistes d’inves- tigation (ICIJ), à l’origine des «Panama Papers » et des « LuxLeaks », pour convaincre de la nécessité d’une vaste enquête sur les dispositifs médicaux. Objectif : mesurer l’impact de ces négli- gences à l’échelle mondiale. Quatre ans plus tard, plus de 250 jour- nalistes de 59 médias, dont Le Monde, publient les résultats de cette enquête collective, les « Implant Files ». Contrai- rement aux « Panama papers », pas de fuites de documents confidentiels (les « leaks »). Cette fois, c’est l’absence vertigineuse d’information qui nous a conduits à tenter de constituer une base de données sur les dommages causés par les dispositifs médicaux.

Des corps meurtris

« Nos thérapies améliorent la vie de plus de deux personnes chaque seconde », clame Medtronic, le leader du secteur des technologies médicales. Du stimu- lateur cardiaque à l’implant contracep- tif, de la pompe à insuline au stent, ces instruments employés par la médecine pour prévenir, diagnostiquer, traiter ses patients et sauver des vies peuvent aussi être défectueux, dangereux, fatals. Dans un système aussi aveugle, est-on en mesure d’évaluer les bénéfices et les risques pour les patients? Il a fallu batailler ferme contre l’opa- cité des administrations de 36 pays pour arracher des chiffres, dont nous avons la certitude qu’ils sont sous-esti- més. Ces dix dernières années, les dispositifs médicaux ont causé plus de 5 millions d’incidents aux Etats-Unis, dont 82 000 morts et 1,7 million de

blessés. En France, le nombre d’inci- dents a doublé en dix ans, avec plus de 18 000 en 2017, soit environ 158 000 in- cidents en dix ans. Un premier tour d’horizon semble indiquer que les incidents ont triplé en dix ans dans de nombreux pays européens. Derrière ces chiffres, on trouve souvent des corps et des familles meurtris, des existences rythmées par les examens, les opérations et l’apprivoisement de la douleur. En Europe, il est impossible de mettre sur le marché un médicament sans essais cliniques. Une mèche vaginale ne nécessite en revanche qu’une décla- ration de conformité, rien de plus que pour une brosse à dents électrique. La firme St. Jude Medical (groupe Abbott), par exemple, a obtenu le marquage « CE » pour son Nanostim, un pacema- ker sans sonde, après l’avoir seulement testé sur cinquante-huit moutons et trente-trois personnes.

Une décennie de lobbying

« Sous le régime du système européen, on se sert des gens comme de cobayes » :

ces propos d’un responsable de l’agence américaine des produits alimentaires et des médicaments, la FDA, avaient choqué en 2011. Depuis un quart de siècle, ce système est en effet fondé sur un conflit d’intérêts institu- tionnalisé. Les gouvernements ont confié le contrôle des dispositifs médi- caux à des « organismes notifiés », des entreprises commerciales à la rigueur contestée, que les fabricants paient pour être évalués et inspectés. Les alertes, depuis, n’ont pas man- qué. L’affaire PIP et ses 400 000 patien- tes implantées avec ces prothèses mammaires défectueuses n’est pas unique. L’histoire de ces implants féminins est traversée d’incidents que les autorités balayent comme autant de « fraudes », « scandales » ou « excep- tions », et non comme un dysfonction- nement fondamental du système. Ce sont ces mêmes autorités qui ont laissé la réglementation des dispositifs médicaux s’effilocher à Bruxelles au fil d’une décennie de lobbying, au nom de « l’innovation ». Puissante et inconnue, cette indus- trie s’est organisée autour de la capta- tion de ressources publiques et a péné- tré le monde médical jusqu’à la salle d’opération. C’est aussi une industrie poursuivie en justice pour des prati- ques de corruption qui mettent en danger les patients – comme cette affaire de prothèses de hanches implantées en toute illégalité, révélée par les Implants Files. p

emeline cazi, maxime ferrer, chloé hecketsweiler et stéphane horel

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

hecketsweiler et stéphane horel 0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 Des autoritésaveugles aux dégâts provoqués Rien qu’aux
hecketsweiler et stéphane horel 0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 Des autoritésaveugles aux dégâts provoqués Rien qu’aux

Des autoritésaveugles aux dégâts provoqués

Rien qu’aux Etats-Unis, on recense plus de 82 000 morts et 1,7 millions de blessés à cause de dispositifs médicaux

N ombre total « d’inci- dents » : 5 477 285. Soit plus de 82 000 morts, 1,7 million de blessés et 3,6 mil-

lions de défaillances. Ces chiffres vertigineux, ce sont les domma- ges causés ces dix dernières an- nées rien qu’aux Etats-Unis par les dispositifs médicaux, une fa- mille d’outils de la médecine qui comprend les pompes à insuline, les pacemakers ou les prothèses de hanche. Ils ne représentent en réalité qu’une infime partie de la réalité. Si les Etats-Unis disposent d’un recueil de déclarations liées à ces dispositifs, partout ailleurs, ou presque, le manque de transpa- rence domine, au prétexte, sou- vent, du secret commercial. Ces données pourtant cruciales pour les patients et les professionnels de santé sont ici confidentielles, là, inutilisables, et dans certains pays, inexistantes. On peut aujourd’hui retrouver l’origine d’une canette de soda au fin fond du Congo grâce à son code-barres. Mais pas celle d’un implant défectueux dans la poitrine de votre père. Pendant plusieurs mois, plus de 59 médias partenaires du Consor- tium international des journalis- tes d’investigation (ICIJ), dont Le Monde, se sont unis pour contour- ner l’opacité administrative de leurs pays respectifs, pour accéder aux données des pouvoirs publics et estimer les dommages causés par ces implants. En France, la loi de 1978 Informatique et libertés permet théoriquement un accès aux documents administratifs. Mais des fins de non-recevoir, aux réponses incomplètes ou censu- rées, l’enquête des «Implant Fi- les » met en réalité au jour un sys-

LES DISPOSITIFS QUI CAUSENT LE PLUS DE DÉCÈS SONT LES APPAREILS DE DIALYSE AUTOMATISÉS, AVEC 2 624 DÉCÈS EN DIX ANS

tème de surveillance aveugle aux

dégâts provoqués par les disposi-

tifs médicaux.

Partout dans le monde, le nom-

bre d’incidents augmente inexo-

rablement. Il a été multiplié par cinq en dix ans aux Etats-Unis,

d’après les estimations de l’ICIJ. Maude, la base de données publi- que de l’Agence de santé améri- caine (FDA), qui comprend égale- ment des incidents survenus hors

des Etats-Unis, montre que les im-

plants le plus souvent mis en cause sont les pompes à insuline équipées d’un capteur de glycé- mie (environ 421 000 incidents,

dont 1 518 morts et 95 584 blessés).

Les dispositifs qui causent le plus

de décès sont les appareils de dia- lyse automatisée en cas d’insuffi- sance rénale, avec 2 624 décès en

dix ans.

En Europe, le recueil de données d’incidents était encore dans les limbes au début des années 2000. L’Allemagne n’en avait enregistré que 100 en 2000 alors qu’elle en recueille maintenant plus de 14 000 par an. En Grande-Breta- gne, on approche les 20 000 en 2017. En France, l’Agence natio- nale de sécurité du médicament (ANSM) tient un répertoire des si-

gnalements de matériovigilance, dans une base de données dé-

nommée « MRVeille », qui, bien que très incomplète, fait état d’un nombre d’incidents qui a doublé en dix ans, avec plus de 18 000 cas en 2017 et environ 158 000 inci- dents en dix ans. Mais le tableau des autorités de santé souffre d’une lacune essen- tielle : il est impossible de dénom- brer et d’identifier avec précision les incidents, c’est-à-dire de con- naître la marque et le modèle des implants posés. Combien de dis- positifs sont commercialisés en France ? « Le nombre global n’est pas approchable », admet Jean- Claude Ghislain, directeur pour les situations d’urgence, les affai- res scientifiques et la stratégie européenne à l’ANSM. « Entre 800 000 et 2 millions », estimait un rapport de l’Inspection géné- rale des affaires sociales en 2010. Les industriels, eux, citent le chif- fre de 500 000 produits sur le marché européen. Bien souvent, l’enquête des « Implant Files » a buté sur l’ignorance étonnante des autorités de santé.

DES INCAPACITÉS

Même si la mise en place d’un nu- méro d’identification unique est en cours en Europe, les agences de santé et les médecins sont pour la plupart dans l’incapacité de re- trouver les patients pour les aver- tir d’un problème avec leur im- plant. C’est ce qui s’est passé en 2010, lors de l’« affaire PIP », ces prothèses mammaires défectueu- ses dont la rupture pouvait entraî- ner la libération du gel de silicone et de composants frauduleux dans le corps des patientes. Le mi- nistère « voulait savoir combien de prothèses mammaires avaient été implantées en France et à combien de femmes cela correspondait, se

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 souvient Pierre Faure, ancien président de la commission du médicament et
0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 souvient Pierre Faure, ancien président de la commission du médicament et
0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 souvient Pierre Faure, ancien président de la commission du médicament et
0123 MARDI 27 NOVEMBRE 2018 souvient Pierre Faure, ancien président de la commission du médicament et

souvient Pierre Faure, ancien président de la commission du médicament et des dispositifs médicaux stériles à l’Agence géné- rale des équipements et produits de santé et pharmacien à l’hôpital Saint-Louis. Eh bien, on était inca- pables de le dire. » C’est « dramati- que », dit-il, mais « cet incident n’a servi à rien. On ne sait toujours pas combien il y en a ». Le bilan est ter- rible : 400 000 femmes dans le monde ont eu de sérieux problè- mes avec ces prothèses, dont 30 000 France. La réalité est peut-être plus som- bre encore, car tous les incidents ne sont pas déclarés. Les experts estiment que, pour les médica- ments, seulement 10 % des effets indésirables sont signalés. Pour les dispositifs médicaux, la pro- portion chuterait à 1% selon une enquête de la Cour des comptes américaine auprès des hôpitaux. En Europe, la déclaration d’« in- cidents graves » n’est obligatoire que pour les fabricants. Mais cette obligation n’est énoncée qu’en « termes généraux », constatait en 2012 la Commission euro- péenne, si bien que les industriels « ne déclarent pas les incidents gra- ves aux autorités compétentes en suivant les mêmes critères». De surcroît, la déclaration d’inci- dents n’est pas toujours transmise correctement aux autorités de santé. C’est ce qu’a découvert Ma- dris Tomes, une informaticienne de haut vol qui a quitté la FDA pour créer Device Events, une so- ciété consacrée à l’analyse des in- cidents dans la base de données américaine Maude. Jusqu’en 2016, la FDA permettait aux industriels de déclarer sous forme de « rap- ports résumés» non publics les in- cidents liés aux implants mam- maires, comme les ruptures de

« CE N’EST PAS DANS LA CULTURE MÉDICALE » DE DÉCLARER LES INCIDENTS, ADMET PIERRE-VLADIMIR ENNEZAT, CARDIOLOGUE AU CHU DE GRENOBLE

l’enveloppe. Quand l’agence a mis fin à cette pratique en 2016, le nombre d’incidents publiés est passé de 200 blessées par an en moyenne à plus de 4 500 en 2017, et déjà plus de 8 000 au premier semestre 2018, selon les estima- tions de l’ICIJ.

OBLIGATION PEU RESPECTÉE

Les professionnels de santé sont, eux, aux premières loges pour constater ces incidents. En France, ils sont d’ailleurs tenus de les dé- clarer aux autorités «sans délai». Mais – c’est un secret de polichi- nelle – ils respectent peu cette obligation légale. « Ce n’est pas dans la culture médicale, admet Pierre-Vladimir Ennezat, cardiolo- gue au CHU de Grenoble. Les inci- dents, « même s’ils sont graves, ne sont pas déclarés systématique- ment par les cliniciens et les fabri- cants n’en ont qu’une comptabilité très approximative ». Or comment surveiller les incidents après la commercialisation sans le con- cours des médecins et des person- nels soignants ? Le nouveau règle- ment européen de 2017 se con- tente de demander aux Etats membres d’« encourager » les médecins à déclarer. Ce règlement aurait pourtant pu les y contraindre. Des documents internes obtenus par Le Monde montrent que la Commission européenne l’a envisagé. En 2012, l’un évoque des mesures pour « améliorer la déclaration des inci- dents suspectés par les profession- nels de la santé et les patients », un autre évoque la possibilité de « sanctions draconiennes en cas de non-respect des obligations de dé- claration ». « La Commission n’a pas le pou- voir de sanctionner les fabricants ou les autres opérateurs, assure une porte-parole au Monde. L’applica- tion des règles relatives aux disposi- tifs médicaux relève de la responsa- bilité des autorités nationales et d’autres organismes nationaux.» «C’est faux», tranche Erik Volle- bregt, un avocat néerlandais du ca- binet Axon, chouchou des fabri- cants. Il affirme qu’il n’existait aucun obstacle légal à ce que l’obli- gation de signalement soit impo- sée aux hôpitaux voire aux Etats membres par le biais du règlement européen. Mais ce sont les Etats

LE NOUVEAU RÈGLEMENT EUROPÉEN DE 2017 SE CONTENTE DE DEMANDER AUX ETATS MEMBRES D’« ENCOURAGER » LES MÉDECINS À DÉCLARER

membres eux-mêmes qui l’ont empêché au cours du processus lé-

gislatif. «Ils ont fait ce choix, qui est un choix politique, constate-t-il. C’est une occasion manquée.» Dans la plus complète opacité, les documents confidentiels qui détaillent des incidents graves font l’objet d’échanges entre les autorités à travers le monde. On les appelle les « rapports des auto- rités compétentes nationales »,

ou NCAR (National Competent

Authority Reports). En 2017, les pays européens se sont envoyé

près d’un millier de NCAR ; et, en

dix ans, plus de 8 500. Ces rap-

ports transitent par une organi- sation au fonctionnement obs- cur. Le Forum international des régulateurs des dispositifs médi- caux (IMDRF) n’est ni un orga- nisme international ni une struc-

ture privée, il réunit régulateurs et industriels dans un no man’s land juridique opaque qui empê-

che tout recours aux lois sur la

transparence. Sans surprise, l’IMDRF n’a pas répondu aux de- mandes de communication des rapports NCAR. Mais la Commission euro- péenne étant membre de

l’IMDRF, sept médias de l’ICIJ lui

ont demandé copie des NCAR en-

voyés par leurs pays. Dans des let-

tres de refus identiques, elle ob-

jecte que les documents contien- nent « des informations dont la di- vulgation peut porter atteinte aux intérêts commerciaux d’une per- sonne morale, car ils comprennent des informations industrielles et des informations relevant de la propriété intellectuelle ». L’ANSM, quant à elle, a fini par transmettre tous les NCAR qu’elle a envoyés en vingt ans (1998-2018). Qui ne contiennent pas plus d’informa-

tions que celles publiées sur son

site Internet.

Données cliniques, rappels de produits, mesures correctives, incidents : aux Etats-Unis, toutes ces informations essentielles sont accessibles au public par le biais de la base Maude. En Europe, une base similaire, Eudamed, doit être mise en ligne en mars 2020. Mais toutes les données seront- elles enfin rendues publiques et disponibles ? Rien n’est moins sûr. Car les Etats membres sont en désaccord sur les points les plus sensibles, en particulier sur les incidents. Il s’agit de trouver « un juste équilibre entre différents objectifs », selon la Commission, car le « besoin de transparence » ne doit pas susciter « méfiance et inquiétudes injustifiées » dans l’opinion.

« BIEN PUBLIC »

Ces discussions se déroulent en ce moment même au sein d’un « groupe de coordination », mis en place par Bruxelles, avec des fonc- tionnaires des ministères et les agences de santé. La Grande-Bre- tagne y aurait un rôle moteur, selon nos informations. Or, son représentant, John Wilkinson, chargé des dispositifs médicaux au sein de l’agence britannique, était le président de l’organisation de lobbying des industriels du secteur, Eucomed (aujourd’hui MedTech Europe), jusqu’à fin 2011. Dans un e-mail adressé à la Com- mission européenne en septem- bre 2015, Eucomed réclamait que les « besoins de transparence » soient évalués à l’aune de « la pro- tection des informations commer- cialement sensibles». Ce n’est pas la position de la France. Les « données de vigi- lance», estime Jean-Claude Ghis- lain, qui représente l’Agence natio- nale de sécurité du médicament dans les réunions à Bruxelles, sont un « bien public » et « devraient être totalement publiques». Les pa- tients doivent pouvoir «prendre des décisions plus informées », ren- chérit la députée socialiste alle- mande Dagmar Roth-Behrendt. Pour l’ancienne rapporteuse au Parlement sur le règlement, « le

droit des patients de savoir » est un

« simple droit civil ». p

s. ho. et c. hr avec simon bowers (icij)

et jet schouten (avrotros)

De haut en bas et de gauche à droite :

endoprothèse coronaire ; bioprothèse pour implantation percutanée ; prothèse du genou ; prothèse mécanique valvulaire aortique ; prothèse pour fermeture de communication inter-auriculaire et prothèse mammaire lisse.

YVES SAMUEL POUR « LE MONDE »

Ce qu’il faut savoir

Les «Implant Files» désignent une enquête menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et 59 médias partenaires, dont Le Monde.

Les dispositifs médicaux au cœur de l’enquête Plus de 250 journalistes ont travaillé sur les incidents occasionnés par ces outils censés aider les patients (de la pompe à insuline aux implants mam- maires en passant par les pacemakers ou les prothèses de hanche).

Une absence de contrôle Ces dispositifs médicaux bénéficient facilement du certificat « Conformité européenne » permettant de les vendre dans toute l’Europe… Et ce, quasiment sans aucun contrôle.

Un bilan des victimes très opaque Seuls les Etats-Unis recueillent de manière détaillée les incidents relatifs à ces dispositifs médicaux. La base américaine compte 82 000 morts et 1,7 million de blessés en dix ans. En Europe, ces informa- tions sont inexistantes, faute de « remontée » systématique et de contrôle.

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10 | implant files

10 | implant files 0123 M ARDI 27 NOVEMBRE 2018 Comment se perd la tracedesimplants De

0123

M ARDI 27 NOVEMBRE 2018

Comment se perd la tracedesimplants

De nombreux patients sont dans l’impossibilité de savoir quels types de matériel ils portent

S ortir son dossier médical du placard, l’ouvrir, et s’apercevoir qu’il est vide. Appeler l’hôpital, deman-

der à consulter son dossier, et n’y trouver «que des devis d’interven- tion ». Joëlle Manighetti, cadre de la santé à la retraite, auteure d’un blog sur les implants mammai- res, se souvient de ces femmes, pendant l’affaire PIP, qui «n’avaient aucun compte rendu opératoire. La seule solution qu’el- les avaient pour savoir quel type de prothèse elles portaient était de se faire réopérer». En France, la loi est pourtant claire. Depuis 2006, les chirur- giens doivent inscrire dans le dos- sier médical toutes les données relatives à la traçabilité des im- plants : nom, numéro de lot et sé- rie. Mais la consigne est peu res- pectée. Une enquête menée en 2014 par la direction générale de l’offre de soin (DGOS) montre, par exemple, qu’en Ile-de-France moins d’un établissement sur deux dispose d’un document pré- cis à remettre aux malades à leur sortie. Un constat inquiétant, car ce papier est le seul moyen pour le patient de savoir s’il est concerné en cas de problème sur un im- plant. Ce qui semble donc possible dans l’agroalimentaire – en cas de contamination accidentelle, cha- cun est capable de savoir si sa bou- teille de lait est concernée – n’est donc toujours pas systématique pour des dispositifs implantés dans le corps. Pour que ces informations soient remises au patient, encore faudrait-il qu’en amont tout soit correctement tracé à l’hôpital. C’est loin d’être le cas. Selon la même enquête, un établissement sur dix ne dispose d’aucune base de données informatique permet- tant de retrouver rapidement un patient à partir du numéro de lot

UN ÉTABLISSEMENT SUR DIX NE DISPOSE D’AUCUNE BASE DE DONNÉES INFORMATIQUE POUR RETROUVER RAPIDEMENT UN PATIENT À PARTIR DU NUMÉRO DE LOT DE L’IMPLANT

de l’implant, et inversement. Sans compter les dispositifs médicaux égarés par l’hôpital dont le nom- bre peut atteindre… 25 %. « La tra- çabilité des implants coronaires ou des prothèses mammaires n’est clairement pas une priorité pour certains chirurgiens », déplore Pierre Faure, pharmacien à l’hôpi- tal Saint-Louis.

Livraison en catimini

L’éparpillement des informations est un autre problème. Rien qu’à l’AP-HP, à Paris, il existe 70 logiciels différents, et aucun système cen- tralisé pour tracer les implants. Quand ce ne sont pas les établisse- ments qui fonctionnent toujours au papier. En cas de rappel, il faut donc aller fouiller dans les cahiers de bloc. « C’est complètement ar- chaïque mais, avec du temps et de la persévérance, vous y arrivez… », poursuit le pharmacien de l’hôpi- tal Saint-Louis. Le simple inventaire des im- plants médicaux est donc un véri- table casse-tête. Dans les hôpi- taux parisiens, alors que les médi- caments sont tous stockés dans un même lieu, à Nanterre, et sui- vis à la boîte près, les dispositifs médicaux, eux, sont livrés direc- tement par les fabricants. En théorie, ils doivent passer par la

pharmacie centrale de l’hôpital. Mais, en pratique, « les industriels gèrent souvent directement les stocks d’implants dans les blocs », constate Patricia Le Gonidec, la pharmacienne qui coordonne les travaux de l’Observatoire du mé- dicament, des dispositifs médi- caux et de l’innovation thérapeu- tique (Omedit). C’était le cas à Ambroise-Paré, à Boulogne, où le fabricant de pro- thèses de hanches Ceraver en a profité pour livrer en catimini des produits non homologués. Ces «mauvaises habitudes facilitaient le réapprovisionnement », a ainsi déclaré aux gendarmes Philippe Hardy, l’ancien chef de service de l’hôpital : « Si les opérations se ter- minaient par exemple un ven- dredi, il fallait éviter de passer par la pharmacie pour être certain d’avoir des implants disponibles à 7 h 30 le lundi. » Les infirmières de bloc, elles, semblaient tout igno- rer de ces pratiques, convaincues que rien n’arrivait au bloc sans transiter par la pharmacie. « En tout cas, chez nous, c’est sûr que non », avait assuré l’une d’elles. L’Agence nationale de sécurité sa- nitaire avait sévèrement épinglé l’hôpital pour cette absence de traçabilité. Les chirurgiens ne sont pas sen- sibilisés, les hôpitaux ont du mal avec l’informatique, mais les fabri- cants ne jouent pas le jeu non plus. En attendant la mise en place d’un identifiant unique pour les im- plants à partir de 2020, les indus- triels ont chacun leur propre sys- tème de référencement. Un phar- macien hospitalier regrette que «nos différents ministres n’en fas- sent pas une priorité », et craint qu’il faille « un énième scandale » pour enfin débloquer des moyens et sécuriser le système. p

emeline cazi, maxime ferrer, et chloé hecketsweiler

Les principaux dispositifs médicaux implantables

Pacemaker

et défibrillateur TAVI TAVI Stent intracrânien VNS (stimulation du nerf vague) Stent Implant mammaire Pompe
et défibrillateur
TAVI TAVI
Stent intracrânien
VNS (stimulation
du nerf vague)
Stent
Implant
mammaire
Pompe
à insuline
Prothèse
d’épaule
Prothèse
Essure
de hanche
(contraception
définitive)
Prothèse
du genou
Mèche
vaginale
Source : Le Monde
Infographie : Audrey Lagadec

«Je suis une miraculéemais j’aivécu sept ans de calvaire»

Douleurs insupportables, manque de réaction et d’information de la part de médecins, explantation difficile… Trois femmes témoignent des conséquences de la pose d’un dispositif médical défectueux dans leur corps

TÉMOIGNAGES

I mplants mammaires, bandelettes sous-urétrales, contraception défini- tive Essure… Trois femmes témoignent

du calvaire qu’elles ont vécu à la suite de la pose d’un dispositif médical. Elles ont été explantées, mais gardent le corps meurtri.

Joëlle Manighetti, 62 ans, ancienne ca- dre de santé, prothèse PIP « Je me sou- viens précisément du moment où ma pro- thèse a rompu. C’était le jour du mariage de mon frère, fin 2009, en plein dîner. J’ai senti de l’humidité sous le bras. Trois semaines avant, on m’avait retiré le sein gauche après un cancer. A Gustave-Roussy, à Villejuif [Val-de-Marne], le centre de lutte contre le cancer où j’étais suivie depuis l’été, on m’a confirmé que du liquide suintait de la cica- trice. On m’a fait un point et donné rendez- vous après les fêtes. Début janvier, une coque de stade 3 – sur une échelle de 4 – était déjà formée. Le sein était dur, douloureux, et le chirurgien ne comprenait pas ce qui se passait. On a eu la réponse lorsque l’affaire PIP a éclaté fin mars [le fabricant avait rempli ses prothèses d’un gel de silicone low cost non homolo- gué]. Quand j’ai vu le chirurgien le lende- main, il m’a tout de suite dit qu’il fallait reti- rer l’implant. Au moment de l’opération, la prothèse avait déjà perdu 10 % de son volume. Du sili- cone s’était répandu dans le corps. Le chi- rurgien a tout nettoyé et m’a posé une nou-

velle prothèse. Mais les tissus, trop enflam- més, n’ont pas pu cicatriser. Il a ouvert de nouveau, nettoyé, et posé un drain pour as- sainir le tout. Cela n’a pas marché. Mi-juin, il a tout enlevé. A la fin de l’été, quand j’ai appris que je ne pouvais pas avoir recours au Diep [une al- ternative qui permet de reconstruire le sein sans prothèse en prélevant des tissus et de la graisse sur le ventre], j’étais démoralisée. Il m’a proposé de poser une nouvelle pro- thèse avec un lambeau dorsal, mais j’ai re- fusé. Entre-temps, j’avais appris qu’il fallait les changer tous les dix ans et je m’étais do- cumentée sur ces histoires de marquage CE. J’avais beau avoir été cadre de santé, et avoir participé à la recherche clinique sur le sida, j’étais loin de me douter que les implants médicaux échappaient aux procédures de contrôle. Finalement, il y a six ans, j’ai eu un lam- beau dorsal avec quatre lipomodelages, mais le calvaire continue. J’ai des séances de kiné une fois par semaine, mais rien ne calme la douleur. J’ai la moitié du thorax en permanence dans un étau. Je me sens com- primée même quand je parle. Ce qui me rend dingue, c’est que tout ça n’a pas été causé par mon cancer, mais par cette salo- perie de prothèse. Depuis cette affaire, j’anime un blog, où se retrouvent de nombreuses porteuses de prothèse. Sept ans après, je ne comprends pas qu’on ne suive toujours pas toutes les femmes implantées. Le registre national promis en 2015, annoncé en grande pompe

au congrès de chirurgie plastique de no- vembre 2016, n’a pas vu le jour. Dans le monde, certaines femmes portent encore leurs prothèses PIP faute d’avoir eu les moyens de se faire réopérer. »

Véronique Piaser-Moyen, 63 ans, artiste peintre, bandelette sous-urétrale « Je suis une miraculée, mais j’ai vécu sept années de calvaire. En 2009, à l’âge de 53 ans, j’ai commencé à ressentir un poids au niveau du bas-ventre. Mon généraliste a diagnos- tiqué un prolapsus de la vessie et m’a adressée à un urologue qui a opté pour la pose d’une prothèse. Alors que je n’avais pas de fuite urinaire, il a insisté pour me poser en même temps, à titre préventif, une bandelette sous-urétrale. Après l’in- tervention, j’ai commencé à avoir de gros- ses difficultés à uriner et des infections à répétition que l’urologue a attribuées à un manque d’hydratation alors que je bois deux litres d’eau par jour. J’étais exténuée, des douleurs épouvan- tables m’empêchaient de marcher. Durant six ans, j’ai été presque constamment sous antibiotiques ou anti-inflammatoires et je n’ai cessé de passer des radios sans que personne ne fasse le lien avec la bande- lette. J’ai fini par consulter d’autres urolo- gues toulousains qui m’ont proposé une cystoscopie, un examen qui implique l’in- troduction d’une caméra dans l’urètre mais m’ont juré que je n’avais rien. J’ai compris qu’ils ne se contrediraient pas entre confrères de la même région.

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M ARDI 27 NOVEMBRE 2018

5,4 millions d’incidents en dix ans aux Etats-Unis

Les 10 dispositifs causant le plus d’incidents, d’après les données publiées par le Consortium international des journalistes (ICIJ) à partir de la base répertoriant les incidents liés aux dispositifs médicaux, entre 2008 et 2017

Nombre total Répartition des incidents 254 685 d’incidents morts défaillances Pompe à perfusion XX blessés
Nombre total
Répartition des incidents
254
685
d’incidents
morts
défaillances
Pompe à perfusion
XX
blessés
incidents inconnus*
438
8 706
244
568
973
101 890
Défibrillateur cardioverteur
implantable (sans
117 131
Défibrillateur externe
resynchronisation cardiaque)
automatisé
2
258
39 557
1 974
59
791
284
412
113
072
1 673
237 254
Capteur de glycémie
implanté
119 203
308
224
012
12
490
448
Système de dialyse
péritonéale
automatisée
2
624
106
912
9
451
216
421 043
Pompe à insuline à capteur
de glycémie implanté
1
518
323
452
95
584
489
322 083
Lecteur de glycémie
305 495
63
295 557
Pompe à insuline seule
24
778
1 685
742
241 935
61 345
1 473
121 142
107 664
Neurostimulateur médullaire
Prothèse de hanche à couple
implantable pour le traitement
des douleurs chroniques
de frottement métal-métal acétabulaire
sans ciment semi-contrainte
447 42 283
78 200
212
293
1 195
103 454
2 722
* Informations mal renseignées dans la base :
il n’a pas été possible de déterminer s’il s’agissait d’un mort, d’un blessé ou d’une défaillance
Source : ICIJ

Au CHU de Nîmes, où j’ai bénéficié d’une prise en charge très humaine et très franche, une nouvelle cystoscopie a révélé que mon urètre avait été perforé par la bandelette. En février 2017, j’ai été opérée d’urgence, sans garantie de ne pas rester incontinente. La bandelette avait été posée trop serrée ou son matériau – c’est un filet en polypropylène – s’était rétracté. On m’en a retiré un bout de deux centimètres de long sur un centimètre de large et on m’a recousu l’urètre. Par mira- cle, je ne suis pas incontinente mais j’ai mis une bonne année à récupérer avec encore des infections. Le professeur qui m’a opérée m’a présenté ses excuses au nom de ses con- frères pour les “maltraitances” subies. Sur le groupe Facebook que j’anime, des femmes à l’expérience similaire sont sous anxiolytiques ou antidépresseurs. La dou- leur rend fou, peut perturber la vie sexuelle et “pipiland” est une zone dont il n’est pas fa- cile de parler. »

Amélie, 47 ans, juriste, implant contra- ceptif Essure «J’ai reçu les implants contra- ceptifs Essure en janvier 2015. Ils présen- taient en théorie l’avantage d’une pose ra- pide et définitive par les voies naturelles, sans anesthésie générale. Le gynécologue m’a indiqué que le dispositif était composé de nickel sans me soumettre à un test d’into- lérance. Très rapidement après l’interven- tion, j’ai eu des règles beaucoup plus abon- dantes que d’ordinaire, parfois tous les quinze jours. Je ressentais comme des irra- diations dans les jambes et des coups de cou-

teau dans le ventre. Je souffrais de migraines à répétition, de fatigue chronique, de trou- bles de la vue et de l’attention. J’ai consulté toutes sortes de spécialistes et passé de nom- breux examens sanguins, sans résultat. Les médecins me soupçonnaient de somatiser ou évoquaient un burn-out. Au printemps 2016, épuisée, je me suis retrouvée en arrêt de travail. A l’échogra- phie, les implants étaient parfaitement en place mais mon généraliste a finalement relié mes symptômes avec une possible in- tolérance aux matériaux qu’ils contien- nent et m’a adressé à un allergologue. Le test a révélé une allergie au nickel ; je n’aurais donc pas dû recevoir ces implants. J’ai découvert au même moment l’exis- tence de nombreux effets secondaires chez d’autres femmes. J’ai exigé l’explantation, mais le médecin qui me l’avait posé ignorait comment le re- tirer. L’un de ses confrères s’en est chargé en procédant à une ablation des trompes. Mon calvaire a néanmoins continué. Les implants avaient été cassés lors du retrait et trois fragments se promenaient dans mon abdomen. Fin août 2016, j’ai subi une ablation de l’utérus par un troisième gyné- cologue. Les symptômes ont régressé pro- gressivement, mais une douleur persiste et je ne travaille plus qu’à 70 %. J’ai tou- jours de minuscules morceaux dans le ventre, qui se voient à la radio. Leur taille rend une nouvelle opération trop risquée, je suis donc contrainte de vivre avec. » p

e. ca et patricia jolly

donc contrainte de vivre avec. » p e. ca et patricia jolly | 11 ▶▶▶ «Un

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«Un stent intracrânien ne doit pas être mis sur le marché comme un réfrigérateur»

Eric Vicaut, responsable du centre d’évaluation du dispositif médical de l’AP-HP, déplore le manque d’études avant la mise sur le marché des implants

ENTRETIEN

E ric Vicaut, professeur à l’université Paris-Dide- rot et responsable du centre d’évaluation du

dispositif médical de l’AP-HP, explique qu’il est aujourd’hui impossible de savoir « combien de dispositifs médicaux sont vendus,

quels modèles ont été utilisés, et

sur qui».

Vous préveniez après l’affaire du Mediator en 2011 que le pro- chain scandale sanitaire vien- drait d’un dispositif médical. Les faits vous ont-ils donné raison ? Juste après avoir dit cela, éclatait l’affaire des prothèses mammai- res PIP, et on alertait sur la rup- ture de sondes des stimulateurs cardiaques de Medtronic. Aux Etats-Unis, il y avait aussi eu l’af- faire des stents intracrâniens

[destinés au traitement des ané-

vrismes] Wingspan de Boston Scientific. Des milliers de patients ont été implantés sans que l’on ait montré la supériorité de ces stents par rapport aux médica- ments antiplaquettaires. Quand on a voulu les comparer, l’étude a été tellement défavorable aux stents qu’elle a dû être arrêtée : il y avait deux fois plus d’accidents vasculaires cérébraux, et deux fois plus d’AVC mortels qu’avec le

traitement médicamenteux. On peut aussi citer ces agrafes large- ment utilisées pour suturer des poumons qui, en réalité, ne rédui- saient pas plus les fuites, mais, au contraire, provoquaient plus d’hémorragies.

Vos alertes ont-elles été prises en compte ? Rien n’a bougé, ou presque, alors qu’une part de plus en plus importante du progrès médical est portée par les dispositifs mé- dicaux. On continue de traiter des milliers de patients avec des pro- duits qui n’ont jamais montré qu’ils étaient plus efficaces que ceux déjà existants. Quand, pour le médicament, on exige des études extrêmement détaillées, réalisées sur des centaines de pa- tients, on se contente de dossiers souvent insuffisants pour les dispositifs médicaux.

Pourquoi cette différence de traitement ? Il y a d’abord une raison histori- que. Le développement des dispo- sitifs médicaux a connu un véri- table essor après la première guerre mondiale, fortement lié à l’industrie textile et à la mécani- que. Le textile pour les panse- ments ; la mécanique pour les prothèses. Les médicaments, eux, sont liés à la chimie. Pour les mé- dicaments, le médecin a très vite imposé ses exigences au chi- miste. Dans le développement des dispositifs médicaux, c’est encore l’ingénieur qui domine.

Faut-il renverser le système ? Un stent intracrânien ne devrait pas être mis sur le marché comme un appareil photo ou un

« LES PATIENTS N’ONT PAS BESOIN DE NEUF, ILS ONT BESOIN DE MIEUX. IL N’Y A AUCUNE RAISON DE COMMERCIALISER QUELQUE CHOSE SANS AVOIR DÉMONTRÉ QU’IL APPORTE UN PROGRÈS »

ÉRIC VICAUT

AP-HP

réfrigérateur : sur la base d’un simple marquage CE [conformité européenne], sans étude solide. Je milite pour une autorisation de mise sur le marché pour tous les dispositifs médicaux à usage thé- rapeutique, après avoir évalué la balance bénéfice/risque, exacte- ment comme pour les médica- ments. Il n’y a absolument aucune raison que les exigences d’évaluation diffèrent.

Les fabricants, souvent des PME, font observer que ces études coûtent cher. Imaginerait-on une boîte de médicaments vendue à des mil- liers de patients et dont le fabri- cant dirait : « Vous comprenez, je n’avais pas les financements pour faire un essai correct ? » Je ne nie pas les difficultés pour cer- taines petites entreprises de réa- liser les études cliniques néces- saires. Mais à moins de les aider financièrement, il faudra accep- ter que certaines disparaissent ou s’associent à des plus grandes. Car la question n’est pas d’abais- ser le seuil d’exigence médicale pour entrer sur le marché, mais d’aider ces entreprises à attein- dre le seuil correct.

A trop renforcer la législation, on freine l’innovation, avancent les entreprises… Ce discours, je l’entends tout le temps, et, malheureusement, il a été parfaitement intégré par les autorités. Or, c’est précisément cet argument qui a permis que la réglementation ne soit pas au niveau. Les patients n’ont pas besoin de neuf, ils ont besoin de mieux. Pour cela, il faut des étu- des comparatives avant la mise sur le marché. Il n’y a aucune raison de commercialiser quel- que chose sans avoir démontré qu’il apporte un progrès.

On entend peu les pouvoirs publics sur cette question… Au moment de la révision de la réglementation, quand Xavier Bertrand était ministre de la santé, la France a proposé une autorisation de mise sur le marché pour les dispositifs médicaux à fonction thérapeuti- que. Elle a été soutenue par cinq pays, dont le plus important était l’Autriche. C’est vous dire notre force de conviction par rapport au poids des fabricants. Je ne diabolise pas les industriels, ils défendent leurs intérêts, mais en

face, il faut que la puissance publique fasse son travail correctement.

Pourquoi rien ne bouge ? En partie en raison de la fascina- tion pour l’évolution technique que partagent les chirurgiens, les patients, mais aussi les personnes en situation d’acheter ces « inno- vations ». La question des robots chirurgicaux illustre parfaite- ment un système qui marche sur la tête. Ce sont des outils fabu- leux, c’est incontestable. Mais à quoi ça sert ? Est-ce que ça sert ? On aimerait bien le savoir. Or, des dizaines de robots sont achetés par des hôpitaux plus de 1 million d’euros chacun sans qu’il ait été démontré de bénéfice réel pour les patients.

Ces robots réduisent la durée des interventions et la fatigue des chirurgiens… Peut-être, mais il faut savoir si ça vaut le coup de dépenser 1 million d’euros pour que les chirurgiens soient un peu moins fatigués. On me dit, le robot, c’est formidable. Prouvez-le-moi. Si je fais une chirurgie du poumon sous robot, je m’attends à moins de compli- cations respiratoires, vasculaires ou septiques. Quand j’aurai ces données, je verrai si je suis prêt à payer une telle somme pour éviter aux gens d’avoir des complications.

Quels progrès le règlement européen adopté en 2017 apporte-t-il ? Aujourd’hui, on est incapable de dire combien de dispositifs médicaux sont vendus, quels modèles ont été utilisés, et sur qui. En cas de problème, impossi- ble d’alerter les patients. Le prin- cipe d’un code unique a été adopté, et c’est une amélioration, mais la question de savoir si les Etats-Unis et l’Europe auront le même n’est pas tranchée. Là encore, je bondis. On nous expli- que que c’est très compliqué pour des produits à plusieurs milliers d’euros d’avoir un code-barres que l’on scannerait au bloc opéra- toire. Alors que dans n’importe quel supermarché, le paquet de biscuits a son code pour passer en caisse !

La Food and Drug Administra- tion (FDA) est réputée plus vigilante que les autorités européennes. Les patients sont-ils mieux protégés ? La FDA n’est pas le modèle idéal, mais elle a des exigences d’essais comparatifs beaucoup plus gran- des qu’en Europe. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’obtenir le marquage CE est souvent la pre- mière étape du business model des industriels. Une fois celui-ci obtenu, ils vendent leurs disposi- tifs médicaux en Europe, et avec l’argent, lancent les études néces- saires pour obtenir le visa de la FDA. Mais on ne voit pas pour- quoi les Européens seraient les cobayes des Américains. p

propos recueillis par e. ca et c. hr

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12 | implant files 0123 M ARDI 27 NOVEMBRE 2018 Prothèse pour fermeture d’auricule gauche et
12 | implant files 0123 M ARDI 27 NOVEMBRE 2018 Prothèse pour fermeture d’auricule gauche et
12 | implant files 0123 M ARDI 27 NOVEMBRE 2018 Prothèse pour fermeture d’auricule gauche et
12 | implant files 0123 M ARDI 27 NOVEMBRE 2018 Prothèse pour fermeture d’auricule gauche et
12 | implant files 0123 M ARDI 27 NOVEMBRE 2018 Prothèse pour fermeture d’auricule gauche et

Prothèse pour fermeture d’auricule gauche et prothèse de hanche sans ciment. YVES SAMUEL POUR « LE MONDE »

«La base qui collecte les incidents a ses limites»

Jean-Claude Ghislain, directeur à l’Agence de sécurité du médicament, admet l’insuffisance de données

ENTRETIEN

ean-Claude Ghislain, direc- teur pour les situations d’ur- gence, les affaires scientifi-

ques et la stratégie euro- péenne de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), convient de l’insuffisance des données disponibles sur les incidents liés aux implants.

J

La base d’incidents de l’ANSM comporte de nombreuses anomalies et des cases vides. Comment l’expliquez-vous ? Le système de matériovigilance repose sur la notification sponta- née. Cette base collecte les infor- mations qui remontent des éta- blissements de santé [et des fabri- cants], l’exercice a donc ses limi- tes. Nos correspondants dans les établissements nous aident, mais on ne peut pas le faire sur tous les signalements.

Il s’agit de la santé des person- nes, peut-on s’en contenter ?

Cette base n’est qu’un outil de travail. Certains événements sont si inattendus qu’ils remontent très vite et donnent lieu à des me- sures très rapides. Je me rappelle ces cas de ruptures de tête cérami- que de prothèses de hanche : le lot a été rapidement retiré du marché et a fait l’objet d’un rappel mon- dial car le processus de fabrication était en cause. Plus on aura des données bien décrites, plus on pourra développer des algorith- mes pour détecter les problèmes. C’est en projet pour la future base européenne, à partir de mai 2020. Les typologies d’incidents seront codées et nous pourrons même échanger avec les Etats-Unis.

Quelque 7 000 incidents ont été déclarés un an plus tard – parfois même huit ans plus tard. Est-ce un outil sérieux ? Il y a des déclarations tardives, mais c’est un problème d’organi- sation hospitalière. Il est clair qu’il n’y a pas une pratique du si- gnalement parfaite en France. Je ne sais pas si elle le sera précisé-

« IL N’Y A PAS UNE PRATIQUE DU SIGNALEMENT PARFAITE EN FRANCE »

JEAN-CLAUDE GHISLAIN

directeur pour les affaires scientifiques de l’ANSM

ment un jour, mais les signale- ments sont en constante aug- mentation, ce qui laisse espérer que les choses s’améliorent.

Ou indique qu’il y a plus d’incidents… Aussi, oui. En tout cas, il y a plus d’incidents signalés. Pour l’ins- tant, nous avons à essayer de sau- ver le passé. On n’a pas lancé de grands travaux, car on va devoir réaliser l’interface avec la base européenne. Les développe- ments informatiques sont des choses très complexes et très lourdes. On est obligés de tempo- riser un peu.

Pour les médicaments, seuls 10 % des effets secondaires seraient déclarés. Quelle est votre estimation pour les dispositifs médicaux ? C’est au moins autant que le médicament, peut être même plus. On peut imaginer que beaucoup d’incidents suscepti- bles de mettre en cause un dispo- sitif ne sont pas déclarés si c’est un problème d’usage qui a été identifié.

Donc, si 10 % sont déclarés, 200 000 incidents par an surviennent en France ? On pourrait imaginer cela, mais personne ne le sait réellement. Il y a deux catégories d’incidents :

ceux dont les patients pourraient être victimes et qu’il faut réduire au maximum. Mais aussi ceux gérés au moment de la procédure de soins par les médecins. Dans ce deuxième cas, il n’y a pas de conséquence grave pour le patient. En revanche, il faut absolument éviter que cela se reproduise.

Des chirurgiens disent consul- ter la base américaine, faute d’informations en France… Notre base a ses limites et si nous la faisons évoluer, c’est précisément pour partager ces données de vigilance. L’agence n’est pas propriétaire des données : c’est un bien public, elles devraient être totalement disponibles. Pour la base européenne, la mise à disposition publique des informations devrait avoir lieu, la France pousse dans ce sens. Il va être compliqué de se mettre d’accord sur les formats, mais je crois qu’on va y aller.

D’autres médecins déplorent n’avoir jamais eu de retour après leur signalement. Nous n’avons certainement pas trouvé une conclusion im- médiate. Nous n’avions donc pas forcément une explication à fournir, mais je reconnais que c’est très perfectible, et très important pour l’adhésion des professionnels.

Comment pouvez-vous alors mesurer les problèmes liés aux implants ? Les données de vigilance ne sont pas notre seule source d’information. Nous recevons des informations de patients, de médecins, des congrès médicaux. Nous les prenons toutes en compte, puis nous vérifions les dossiers, contrôlons le processus de fabrication, effectuons des contrôles en laboratoire. Nous menons aussi des enquê- tes : on vient d’en faire une sur les implants de renfort du traite- ment de l’incontinence urinaire. Nous avons très peu de signale- ments, mais on sait qu’il y a des problèmes qui perdurent. Enfin, notre quinzaine d’ins- pecteurs réalisent une centaine de contrôles chaque année, notamment pour s’assurer que les incidents sont bien déclarés. p

propos recueillis par emeline cazi, chloé hecketsweiler et stéphane horel

Les incroyables lacunes de la surveillance en France

Il n’existe aucune base fiable de matériovigilance dans l’Hexagone et il est difficile de recenser les problèmes

P our mener à bien l’enquête interna- tionale des « Implant Files », chacun des médias partenaires devait ten-

ter, dans son pays, d’obtenir des données chiffrées sur les incidents liés aux implants médicaux. En France, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), l’autorité de santé, est censée surveiller les effets in- désirables des prothèses de hanche, des im- plants mammaires ou encore des pacema- kers. Cette matériovigilance permet en théorie de détecter les problèmes et de prendre des mesures. Ces données sont publiques mais lorsque Le Monde adresse un mail, le 13 mars, à l’ANSM pour les consulter, c’est un non poli qu’il reçoit en réponse. « Votre demande, telle qu’elle est formulée, ne permet pas à l’agence d’identifier les documents souhai- tés », écrit Dominique Martin, le directeur de l’ANSM, dans une lettre recommandée du 12 avril. Par ailleurs, elle « nécessite des recherches approfondies», qui représentent une charge de travail excédant ce qui est prévu par la loi qui autorise l’accès aux do- cuments administratifs. Il est surprenant qu’une simple liste des implants ou des incidents soit considérée

comme une tâche insurmontable. Il a fallu d’innombrables relances pour mieux comprendre les « précisions » attendues. « On va vous transmettre ce qui est possi- ble », indique enfin l’ANSM fin mai, sous réserve que la demande corresponde aux champs exacts de la base maison, joliment baptisée « MRVeille ». Encore faut-il con- naître son architecture. Après d’autres re- lances, l’ANSM produit des captures d’écran difficilement exploitables qui né- cessiteront un nouveau décryptage. Le 11 juin, la demande « MRveille-compati- ble » est envoyée. Pour obtenir des détails sur le nombre d’implants médicaux posés en France et l’argent public dépensé, Le Monde saisit aussi l’Assurance-maladie. Qui regrette « qu’il [lui] soit impossible de répondre à la plupart des demandes » : soit les données «sont absentes des bases», soit elles «néces- sitent de réaliser des études et traitements statistiques spécifiques complexes ». Il est certes possible de connaître l’enveloppe globale de dépenses par catégorie (le nom- bre d’implants mammaires posés dans l’année, par exemple), mais pas de savoir de quel modèle ni de quel fabricant il s’agit.

POUR LA MAJORITÉ DES IMPLANTS, SEULES LES PHARMACIES HOSPITALIÈRES DISPOSENT DE DONNÉES PRÉCISES

Pour la majorité des implants, seules les pharmacies hospitalières disposent de données précises: c’est vers elles qu’il faut se tourner.

Un avertissement reçu

De son côté, l’ANSM, quatre mois après la première demande, annonce enfin, au dé- but de l’été, l’envoi imminent d’un gigan- tesque fichier de 40 gigaoctets. Arrivé le 16 juillet, il ne pèse en réalité que 40 mé- gaoctets, soit mille fois moins, et de nom- breux champs essentiels ne sont pas ren- seignés. Dans la quasi-totalité des cas ne figurent ni l’âge du patient ni son sexe. 36 % des champs « dysfonctionnements » et 81 % des « conséquences cliniques » sont vides. Sans compter de nombreuses incohéren- ces de dates. « Aucune information n’a été occultée dans ce tableau », assure l’ANSM. Une conclusion s’impose: il n’y a tout sim- plement pas de base fiable de matériovigi- lance en France. Dernière carte : les rapports d’incidents que l’ANSM transmet aux autorités euro- péennes, les National Competent Authority Reports (NCAR). Le 19 août, arrivent au cour- rier 19 chemises, une par année, de 1999 à

2018. Là encore, les formulaires sont quasi- ment vides. A de très rares exceptions près, les NCAR français ne font que reprendre les informations des fabricants publiées sur le site de l’ANSM. Le 25 septembre, Le Monde reçoit un aver- tissement : « L’analyse et l’interprétation qui sera donnée au traitement des données ex- traites de MRVeille engagent la responsabi- lité de leur auteur et ne reflètent pas la posi- tion de l’ANSM », écrit l’agence. Elle ajoute :

« Les données extraites de la base (…) ne constituent ni une liste exhaustive de l’en- semble des incidents survenus avec un dis- positif médical, ni une représentation com- plète des informations disponibles relatives au profil de risque d’un dispositif médical. » Au total, quinze demandes d’accès aux documents administratifs ont été en- voyées, à l’ANSM, à l’Assurance-maladie, aux pharmacies hospitalières dont celles de l’AP-HP, à la Haute Autorité de santé (HAS), au Comité économique des produits de santé. Seule la HAS a répondu en adres- sant un tableau recensant les avis négatifs, lorsqu’elle s’est prononcée sur l’opportu- nité de rembourser certains implants. p

e. ca, maxime ferrer et c. hr

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planète | 13

Des citoyens rendent des terres à la vie sauvage

Une association en appelle au grand public afin de financer l’acquisition de réserves pour la faune et la flore

REPORTAGE

châteauneuf-du-rhône (drôme)

- envoyé spécial

D’ abord, le silence. Puis, traversant les frondaisons, le cri rauque d’une

grande aigrette, flèche blanche dans le ciel automnal. Devant nous, un plan d’eau bordé de saules et de peupliers scintille de reflets ambrés. Massée sur un îlot, une colonie de cormorans – une centaine au bas mot – bat des ailes en cadence dans le froid mordant. Des hérons cendrés montent la garde. Un martin-pêcheur prend son envol. Bienvenue dans la réserve de vie sauvage des Deux- Lacs, l’une des quatre déjà créées par l’Association pour la protec- tion des animaux sauvages (As- pas). Sa démarche, unique en France : financer l’achat de terres pour les rendre à la nature, si nécessaire en faisant appel au grand public. Ici, dans la petite commune de Châteauneuf-du-Rhône, à la limite de la Drôme et de l’Ardèche, elle est propriétaire, depuis l’été 2013, d’une zone humide de 60 hecta- res. Un ensemble de deux lacs – d’anciennes gravières remises en eau – planté de landes, d’aulnes, d’aubépines, de roseaux et d’ar- bustes propres aux milieux aqua- tiques. Un havre de tranquillité où, peu à peu, la nature reprend ses droits.

Aire de nidification

«Cinq ans, c’est encore trop court pour juger de l’évolution de la faune et de la flore. Mais ce qui me frappe, c’est de voir que, en quel- ques années seulement, les espèces d’oiseaux présentes se sont beau- coup diversifiées. C’est un très bon signe pour l’avenir», témoigne Béatrice Kremer-Cochet, natura- liste, qui fait découvrir le site. En- tre le parc de Miribel-Jonage, près de Lyon, et la Camargue, les Deux- Lacs sont devenus une étape, parfois un refuge et une aire de nidification, pour de nombreux oiseaux migrateurs, aigrettes gar- zettes, guêpiers d’Europe ou hé- rons pourprés, qui côtoient sur ces rives, en toute quiétude, foulques macroules, grèbes huppés, sarcel- les et bécassines. Les animaux arpentant le sol prennent eux aussi leurs aises, comme le montrent les images dérobées par des caméras dissi- mulées dans les buissons. On y aperçoit chevreuils, renards, mar-

tes, blaireaux, ou encore des ge- nettes, petits carnivores noctur- nes. Mais la vedette des lieux est le castor d’Europe. Sur une berge du lac principal, un amoncellement de branches taillées en biseau, percé de conduits d’aération, ré- vèle qu’une famille de rongeurs a construit ici sa hutte. Créée voilà un peu plus de trente ans et forte de quelque 10 000 ad- hérents, l’Aspas met un point d’honneur à ne recevoir aucune subvention de l’Etat. En plus des Deux-Lacs, elle a acquis, avec les seuls fonds de ses membres et de donateurs, trois autres domaines, transformés en réserves. L’un, à dominante forestière, dans la Drôme également, un autre dans les Côtes-d’Armor, le dernier dans l’Hérault, pour un total de près de 700 hectares. Elle projette de pres- que doubler cette superficie, en leur adjoignant 500 hectares de forêts anciennes, de falaises et de ruisseaux, dans le Vercors. « Ce nouveau projet sera notre vi- trine, avec un espace d’accueil des visiteurs et des postes d’observa- tion des cerfs, loups, aigles, gypaè- tes, vautours…», annonce Clément Roche, coordinateur des réserves de vie sauvage de l’Aspas. A condi- tion que l’association réunisse les 2,6 millions d’euros nécessaires à cette acquisition foncière, pour la- quelle elle a ouvert une souscrip- tion. Les donateurs deviennent propriétaires de « parts de vie sau- vage» symboliques. Si l’Aspas s’est lancée dans l’achat de terres, c’est, explique-t- elle, « parce que l’Etat ne fait pas son travail ». Malgré ses 10 parcs nationaux, ses 53 parcs régio- naux et ses 347 réserves naturel- les (167 nationales, 173 régionales et 7 corses), sans compter 1 776 si- tes Natura 2000 terrestres et ma- rins, la France n’assure une « pro- tection forte » de la nature que sur « moins de 1 % du territoire natio- nal », déplore la directrice de l’as- sociation, Madline Reynaud. La chasse est de fait autorisée dans la plupart des réserves naturelles

Seuls les promeneurs sont les bienvenus. Ce qui crée parfois des tensions avec les chasseurs et les pêcheurs

parfois des tensions avec les chasseurs et les pêcheurs Dans la réserve de vie sauvage des

Dans la réserve de vie sauvage des Deux-Lacs, dans la Drôme. Ci-contre, une grande aigrette, l’une des quelque 180 espèces d’oiseaux observées.

REMI OLLANGE

de l’Etat, et même dans une par- tie des parcs nationaux des Cé- vennes et des Calanques. «La France est un magnifique dé- cor d’opéra avec trop peu de chan- teurs, déplore Gilbert Cochet, na- turaliste comme son épouse, Béa- trice. Elle possède un très riche pa- trimoine naturel, mais la vie sauvage y est moins dense que chez beaucoup de nos voisins, où le ni- veau de protection est plus élevé. »

« Un moment magique »

Au sein des réserves de vie sau- vage, les règles sont donc strictes:

chasse, pêche, cueillette, feux, ex- ploitation forestière, canotage, vé- hicules à moteur, chiens non te- nus en laisse y sont interdits, seuls les promeneurs sur les sentiers aménagés étant les bienvenus. Ce qui crée parfois des tensions avec les chasseurs et les pêcheurs – spé- cialement aux Deux-Lacs, où des plans d’eau avoisinants sont ouverts à la pêche –, que les agents de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, ou les bénévo- les formés comme gardes asser- mentés, doivent régulièrement rappeler à l’ordre. Ces enclaves préservées bénéfi- cient ainsi du plus haut degré de protection défini par l’Union in- ternationale pour la conservation de la nature. Elles font aussi partie du réseau Rewilding Europe (« réensauvager l’Europe »), qui

Rewilding Europe (« réensauvager l’Europe »), qui compte déjà plus de 1 million d’hectares de réserves,

compte déjà plus de 1 million d’hectares de réserves, notam- ment dans les Carpates, les deltas du Danube et de l’Oder, le massif du Velebit en Croatie, la chaîne italienne des Apennins, ou en- core au Portugal. Avec un principe de gestion simple : l’absence de toute intervention humaine. « L’homme a évolué au milieu de la vie sauvage. Il a besoin de cette proximité. La rencontre avec la faune sauvage est toujours un mo- ment magique», plaide Gilbert

Cochet. Aux Deux-Lacs, la végéta- tion regagne elle aussi du terrain. « Dans ce milieu très modifié par l’homme, avec les multiples barra- ges aménagés sur le Rhône, un cou- vert forestier plus diversifié et plus mature commence à s’installer, qui va devenir de plus en plus attractif pour de nombreuses espèces, poursuit le naturaliste. Nous en sommes au tout début, mais il augure de belles surprises avec, pourquoi pas, le retour de rapaces comme le balbuzard ou le pygar-

gue à queue blanche.» Cette initia- tive citoyenne ne suffira évidem- ment pas à enrayer la chute verti- gineuse de la biodiversité, dont le dernier rapport «Planète vivante» du Fonds mondial pour la nature (WWF) a confirmé l’ampleur, avec une perte de 60 % des populations mondiales de vertébrés en moins d’un demi-siècle. Du moins con- tribue-t-elle à offrir à la faune et la flore sauvages de petites oasis de paix et de liberté. p

pierre le hir

Lot-et-Garonne: un projet photovoltaïque géant suscite des doutes

Sur 2000 hectares, avec près de 1 milliard d’euros d’investissements, la plus grande centrale électrique solaire d’Europe est en voie de finalisation

toulouse - correspondance

D es champs de maïs à perte de vue, puis un mur de pins maritimes

qui cache la plus grande forêt arti- ficielle d’Europe occidentale, sur plus de 1 million d’hectares. Le massif forestier dit des Landes de Gascogne forme un vaste triangle couvrant trois départements. Un paysage baigné tout au long de l’année par 1 900 heures de soleil, soit quasiment autant que le bas- sin méditerranéen. Dans la partie ouest, et sur cinq communes (Allons, Boussès, Sau- méjan, Pompogne et Houeillès), est lancé le projet pharamineux du plus grand parc photovoltaï- que d’Europe : 2 000 hectares, 1 milliard d’euros d’investisse- ments, 1000 emplois espérés, des retombées fiscales inédites, et une production d’électricité à peu près équivalente à une tranche de centrale nucléaire, soit environ

1 gigawatt. « Les communes vont se partager ces panneaux solaires, ré- partis au total, non sur un parc uni- que au sol, mais sur neuf fermes dont 1 300 hectares de terres agri- coles et 700 de forêt », précise Ray- mond Girardi, instigateur du pro- jet, président de la communauté de communes des Coteaux et Lan- des de Gascogne et vice-président du conseil départemental.

« De l’argent plus simple »

Pour l’heure, les cinq opérateurs privés qui vont investir, Valeco, Green Lighthouse, Neoen, Reden Solar et Amarenco Construction, gardent le silence en attendant de finaliser le complexe dossier tech- nique et financier, et de conclure les discussions avec cinq exploi- tants agricoles concernés. « Pas un seul euro d’argent public engagé», avance l’élu, et, pour les sylvicul- teurs ou producteurs de maïs, des dédommagements ou une loca- tion des terres à des prix annon-

Bordeaux DORDOGNE Arcachon GIRONDE Périmètre des cinq communes concernées Marmande Biscarrosse par le projet de
Bordeaux
DORDOGNE
Arcachon
GIRONDE
Périmètre des cinq
communes concernées
Marmande
Biscarrosse
par le projet de centrale
photovoltaïque
Parc naturel
régional
des Landes
Agen
de Gascogne
LOT-ET-
LANDES
GARONNE
GERS
Mont-de-Marsan
20 km

OCÉAN

ATLANTIQUE

GARONNE GERS Mont-de-Marsan 20 km OCÉAN ATLANTIQUE cés très hauts, entre 2 000 et 3000 euros

cés très hauts, entre 2 000 et 3000 euros l’hectare par an. « On est en phase de discussion, dit l’un des exploitants agricoles, qui souhaite rester anonyme. On n’a plus de visibilité sur notre mé- tier, il y a les problèmes d’eau, le ré- chauffement, l’interdiction des pes- ticidesPour moi, c’est de l’argent plus simple qui va rentrer. » De l’ar-

gent qui devrait profiter aux cais- ses des communes, «jusque-là très modestes », précise M. Girardi. Selon lui, les collectivités se par- tageront environ 8 millions d’euros par an, principalement grâce à l’imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux. Le plan local d’urbanisme inter- communal sera voté en jan-

vier 2019 et permettra l’implanta- tion des grands panneaux solaires orientables et de technologies innovantes. «Les technologies mo- dernes et l’immense surface envi- sagée permettent aux investisseurs d’amortir en quatre ou cinq ans », affirme M. Girardi, qui souligne que ce sont 2,5 millions de mètres cubes d’eau par an qui seront éco- nomisés et 47 800 tonnes de CO 2 en moins dans l’atmosphère. La région Nouvelle-Aquitaine a lancé une étude sur les impacts sur l’eau et la biodiversité et Réseau de transport d’électricité étudie la faisabilité d’un poste source et d’une ligne à haute tension. Face à une mise en service pré- vue dans dix ans au plus tard, cer- taines voix se veulent prudentes, voire très critiques. Guillaume Rielland, juriste au sein du Syndi- cat des sylviculteurs du Sud- Ouest, y voit « une course à l’écha- lote des grandes entreprises qui s’engouffrent dans un vide juridi-

que et un Etat qui ne régule pas et laisse faire n’importe quoi ». Le syndicat et ses 6 000 adhérents, représentant plus de 65 % de la forêt privée, ne peut que consta- ter dans un même temps « une disparition de 1 200 hectares de forêts tous les ans, à laquelle par- ticipent ce genre de projets, de plus en plus fréquents ». Un argument repris par Tho- mas Binet, docteur en économie de l’environnement et directeur de Vertigo Lab, un bureau d’étu- des bordelais. Pour cet expert des nouvelles pratiques agricoles, « il faudrait au moins réfléchir à sou- tenir le développement agricole, qui est la principale ressource du département. On peut aussi utili- ser ce projet comme une opportu- nité de transition agricole, avec des mesures compensatoires ». Des possibilités que ne semblent pas saisir, pour l’instant, les diffé- rents exploitants ou élus. p

philippe gagnebet

Weiliang Shi Directeur Général, Huawei France. Huawei, partenaire de la réussite française ? Il y

Weiliang Shi

Directeur Général, Huawei France.

Huawei, partenaire de la réussite française ? Il y a trente ans, Huawei était aussi une start-up. Grâce à l’innovation, nous sommes devenus un groupe international, qui met ses briques technologiques au service des PME et grandes entreprises françaises dans leurs projets de transformation numérique.

Qu’est-ce que le programme Digital InPulse ? Digital InPulse est un programme français mis en place il y a cinq ans, dont le but est la promotion et l’accompagnement des start-up innovantes françaises à l’international, en partenariat avec les French Tech, Business France et le Comité Richelieu.

Retrouvez l’intégralité de l’interview sur www.huawei.com/fr/Huawei-16-ans-en-France

Toujours mieux connecter les Français à la réussite Huawei s’engage auprès des start-up françaises innovantes
Toujours mieux connecter les Français à la réussite Huawei s’engage auprès des start-up françaises innovantes

Toujours mieux connecter les Français à la réussite

Huawei s’engage auprès des start-up françaises innovantes et accompagne leur développement sur le marché chinois.

huawei.com/fr

auprès des start-up françaises innovantes et accompagne leur développement sur le marché chinois. huawei.com/fr

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M ARDI 27 NOVEMBRE 2018

Coupe Davis: une centenaire tire sa révérence

La Croatie a battu la France, dimanche, et remporté la compétition. La dernière dans le format créé en 1900

villeneuve-d’ascq (nord) -

envoyée spéciale

en 1900 villeneuve-d’ascq (nord) - envoyée spéciale familial et à s’être découvert une vocation ? Nicolas

familial et à s’être découvert une vocation ? Nicolas Mahut cite spontanément l’épopée lyonnaise de « 1991, quand Guy [Forget] ga- gne la balle de match et s’écroule par terre et que “Yann” [Yannick Noah] saute par-dessus le filet et le prend dans les bras. A ce mo- ment-là, je me suis dit : “C’est ça que j’ai envie de faire.” » Pour Jo-Wil- fried Tsonga, le déclic, ce sera Malmö (Suède), en 1996. Combien sont-ils à avoir, sur le terrain, connu des émotions parmi les plus fortes de leur car- rière ? « La victoire de 1991 face aux Américains est aussi puissante que ma victoire à Roland », répète Noah. « La soirée à Melbourne, après notre victoire en 2001, restera la plus belle de ma vie de sportif », raconte Arnaud Clément. Même si les mauvaises langues diront que pour beaucoup de joueurs fran- çais, gagner la Coupe Davis était une façon de goûter à l’ivresse d’une victoire en Grand Chelem qu’ils ne pouvaient espérer. Certains d’entre eux n’ont ja- mais soulevé le saladier mais leurs héritiers savent ce qu’ils leur doivent. On citera entre autres va- leureux Pierre Darmon, record- man de matchs gagnés (47 victoi- res, 21 défaites), ou François Jauf- fret, celui qui donna le virus à

Noah et détient le record de sélec- tions pour un joueur français (35 entre 1964 et 1978)… sans aucune finale à la clé. Samedi, lui et tous les anciens encore debout ont été honorés avant le match entre les paires Mahut-Herbert et Dodig-Pavic. L’ultime double de l’histoire de la compétition au meilleur des cinq manches. Un samedi où fut réuni

tout ce qui faisait le sel de la Coupe Davis. Des cris, du mauvais esprit, de la dramaturgie. Il n’y eut pas de sang, mais de la sueur et même quelques larmes. Pendant La Mar- seillaise, l’émotion rattrapa Noah

à l’idée de disputer peut-être son dernier match sur le banc.

Ame vendue

Pour le futur ex-capitaine, « sa » Davis a été sacrifiée « sur l’autel du pognon ». Trois milliards de dol- lars (2,6 milliards d’euros, sur vingt-cinq ans), pour être exact. Dimanche soir, il a prononcé l’éloge funèbre : « Combien ça vaut, un ramasseur de balles qui demande une photo à Lucas Pouille ? Combien ça vaut, un rêve en dollars ? Moi, mon histoire est partie d’un rêve, de quelqu’un qui m’a serré la main et donné sa ra- quette [Arthur Ashe, quand Noah avait 11 ans], tout ça n’arrivera plus

Des cris, du mauvais esprit, de la dramaturgie. Il n’y eut pas de sang, mais de la sueur et même quelques larmes

jamais. J’ai dit à mes gars: allez-y, mais ce ne sera plus jamais la même chose. J’espère qu’ils ne l’ap-

pelleront pas la Coupe Davis. Quand ils disent que ça restera la Coupe Davis, ils nous mentent.» Beaucoup de joueurs ont déjà annoncé qu’ils ne disputeraient pas la nouvelle épreuve. Encore plus depuis que l’ATP, l’instance qui régit le circuit, a fait savoir qu’elle organiserait sa propre coupe du monde à six semaines d’intervalle. Or, c’est elle qui a les faveurs du vestiaire. Cette se- maine à Lille, le président de la FIT a essayé de convaincre. « L’ar- gent que les nations vont recevoir pour contribuer au développe- ment des générations futures est au cœur de cette réforme », a-t-il ainsi assuré.

M. Haggerty veut croire que son projet sera un succès : « Beaucoup de joueurs ont l’air enthousiasmés par ce changement, et nous som- mes confiants, nous aurons une fantastique finale à Madrid l’an

prochain. » Il est sans doute le seul

à s’en convaincre. Ce week-end, à

chaque fois qu’il était prononcé, son nom a été sifflé par le public. Lucas Pouille a confirmé, di- manche soir, qu’il venait de dispu- ter son dernier match de Coupe Davis. Et les autres ? « L’an pro- chain, je ne sais pas, mais dans trois ou quatre ans, je la jouerai », a ironisé Nicolas Mahut, 36 ans. Pour lui, il y avait d’autres moyens de sauver une compéti- tion boudée par les meilleurs que de vendre son âme pour une poi- gnée de dollars : « Si les Grands Chelems, qui gagnent beaucoup d’argent, donnaient un pourcen- tage de leurs recettes, la Coupe Da- vis aurait été sauvée. Il fallait tra- vailler sur le format pour alléger le calendrier. Oui, il y a des fédéra- tions qui ont besoin d’argent, qui n’ont pas de Grand Chelem. Mais accepter une compétition pour ça, ça me révolte. » Le clan français en vient à espérer des «ajustements». Mieux, un retour en arrière. Il n’est jamais trop tôt pour ressusciter. p

élisabeth pineau

C e fut un enterrement chahuté. Il n’y eut ni fleurs ni couronnes. Mais des bannières

bleues, des tifos rouge et blanc. Des cris, des chants, quelques san- glots. Ceux de Lucas Pouille. Il y a un an, c’est lui qui apportait le point décisif à son équipe en fi- nale contre la Belgique. Cette fois, la France était menée 2-1, il lui fal- lait sortir le match d’une vie face à Marin Cilic (7 e mondial) pour maintenir l’espoir. Mais le miracle n’a pas eu lieu au stade Pierre- Mauroy. Sans produire son meilleur tennis, le Croate a gagné la bataille des nerfs et l’ultime sa- ladier d’une compétition qui, dès l’an prochain, présentera une tout autre figure. Ci-gît la Coupe Davis. Boston, 8 août 1900 - Villeneu- ve-d’Ascq, 25 novembre 2018. Il y a plusieurs mois déjà que la vénérable centenaire était en fin de vie et qu’on savait l’issue inexo- rable. Une mise en bière orches- trée par la Fédération internatio- nale de tennis (FIT) elle-même et son président, David Haggerty. Avec l’appui de Bernard Giudicelli, président de la Fédération fran- çaise de tennis et ex-président du comité de la Coupe Davis. A l’op- posé de son illustre prédécesseur, Philippe Chatrier, qui en fut l’un des plus fervents défenseurs, der- rière les Mousquetaires. Sans René Lacoste, Henri Cochet, Jean Borotra et Jacques Brugnon, pas de Davis. Sans eux, pas de stade Roland-Garros. Car c’est grâce à la première victoire de ces glorieux ambassadeurs, en 1927, qu’a été construite l’enceinte de la porte d’Auteuil afin d’accueillir la finale de 1928. Sans eux, donc, pas de Grand Chelem.

Les Croates

célèbrent

leur victoire,

dimanche,

à Villeneuve-

d’Ascq. PASCAL

ROSSIGNOL/REUTERS

temps d’un week-end, un sport parfois égoïste en un défi collectif. Parce que le public, parfois jugé trop lisse, dégénérait en chaudron n’ayant pas grand-chose à envier à celui du football. Il suffisait de voir l’abnégation d’un John McEnroe, d’un Boris Becker, d’un Andre Agassi pour en saisir le prestige. Et, plus récem- ment, la délivrance d’un Novak Djokovic (2010), d’un Roger Fede- rer (2014) ou d’un Andy Murray (2015) de l’avoir enfin inscrite à leur palmarès. Ou encore un Ra- fael Nadal – déjà quatre fois vain- queur – en transe, en avril, au mo- ment de recevoir l’Allemagne en quarts de finale. Même si beau- coup reprochent à ces quatre-là de n’avoir pas su la défendre. Combien sont-ils, gamins, à avoir fait des bonds sur le canapé

Que de souvenirs…

Au fil du temps, le saladier d’ar- gent est devenu un de ces tro- phées que chacun savait identi- fier, au même titre que la Coupe du monde de football. Drôle de destin que celui d’un bol à punch acheté 1 000 dollars à un orfèvre de Boston par Dwight Filley Da- vis… Il a changé le cours du tennis français – mais pas seulement. Des générations de joueurs s’y sont attachées. Parce que cette compétition transformait, le

La « Coupe Piqué » dès 2019

Fini les batailles homériques en cinq sets et les rencontres à domicile ou à l’extérieur quatre semaines par an. Dès 2019, la nouvelle formule de la Coupe Davis, financée par le footbal- leur Gerard Piqué et sa société Kosmos, se déroulera en terrain « neutre ». A Madrid, pour les deux premières éditions. Une phase qualificative à 24 équipes est prévue, début février 2019, sur le schéma domicile-extérieur. Avant une phase finale condensée sur une semaine au mois de novembre, à 18 nations, avec des matchs en deux sets gagnants.

Yannick Noah : «C’était un beau voyage»

Vingt-sept ans après son premier sacre en Coupe Davis à Lyon, l’entraîneur français quitte le tennis professionnel

L es « sorciers » l’ont lâché. Les « vibrations » se sont éloignées. Vingt-sept ans

que durait l’idylle, entrecoupée de quelques disques d’or. Depuis son premier capitanat de Coupe Davis et la folle épopée lyonnaise de 1991, Yannick Noah était l’homme providentiel du tennis français. Il y eut un premier come-back victorieux, en 1996, à Malmö. Et puisque personne n’y arrivait avec cette génération des Tsonga, Gasquet, Monfils, Simon, à qui on promettait depuis long- temps le saladier, on s’en était en- core une fois remis à l’idole. Lui n’attendait que ça. Il était revenu aux affaires en

septembre 2015 en délogeant Arnaud Clément, avec l’obses-

sion de mettre un terme, pour re- prendre ses mots, à la « vague de lose » qui plombait l’équipe de France. Ce qu’il fit, deux ans plus tard, en battant la Belgique en fi- nale. Il aurait pu s’arrêter là, mais le doublé le titillait. La France, ul- time nation à inscrire son nom au palmarès de la Coupe Davis, la « vraie », comme il l’a répété cette semaine : le symbole aurait été fort. Et voilà qu’en trois jours la saga Noah a pris fin. Le magnétiseur est redevenu, l’es- pace du week-end, un capitaine ordinaire. Jusqu’alors, ses plans s’étaient déroulés sans accroc. Japon, Grande-Bretagne, Serbie… pour sa campagne 2017, la France avait affronté la plupart de ses adver-

saires sans leur numéro un, blessé (Kei Nishikori, Andy Mur- ray, Novak Djokovic). En finale, l’exploit n’en était pas un : la Belgique ne comptait qu’un seul joueur dangereux (David Goffin). Cette année, battre l’Italie de Fo- gnini en quart de finale chez elle était déjà plus convaincant. Et puis, en demi-finale, la chance à

« Ce sport a changé, ça m’a pris du temps pour le comprendre »

YANNICK NOAH

nouveau : l’Espagne se déplaçait sans Nadal. Noah a pu mesurer, ce week-

end, à Lille, le fossé qui sépare ses joueurs du gratin du circuit. Face

à deux joueurs du top 15 (Marin

Cilic est 7 e , Borna Coric 12 e ), le tennis français a été rappelé à sa faiblesse en simple (Pouille est 32 e , Chardy 40 e , Tsonga 259 e ). Un double défaillant peut ne pas faire perdre une équipe. Mais un double brillant (Mahut-Herbert) n’a jamais suffi pour gagner la Coupe Davis.

« Je repars dans mon autre vie »

« Les gars ont fait le maximum. La barre était trop haut. On perd contre une équipe plus forte. C’est pour ça que je ne suis pas si déçu

que ça. On s’est fait défoncer. On n’a pas fait un break », a résumé le capitaine, dimanche. A 58 ans, son aura est intacte – c’est lui qui fut le plus acclamé

de tout le week-end – mais sa mé- thode a des limites. Qu’un Gaël Monfils, le meilleur « terrien » de la bande, ne soit pas aligné sur la terre battue, pour laquelle la France avait opté pour cette fi- nale, relevait du non-sens aux yeux de l’adversaire. Comme ses prédécesseurs Forget et Clément, Noah a échoué à percer le mystère du Parisien. « S’il y a une chose que je regrette, c’est de ne pas avoir pu l’aider. Quand on m’a donné ce poste prestigieux, j’avais un truc en tête : m’occuper de lui. J’ai pensé qu’il allait être mon joueur de base

pendant trois ans, et je n’ai pas trouvé les clés pour l’aider.»

Pour le reste, « ça a été une formi- dable aventure, ça faisait vingt ans que j’étais coupé du tennis et, quand je suis revenu, j’ai découvert un monde nouveau, ce sport a changé, ça m’a pris du temps pour le comprendre ». Alors qu’on le di- sait, ces dernières semaines, prêt

à mettre ses bonnes ondes au ser-

vice des joueurs français au sein d’une cellule psychologique, Noah a annoncé qu’il allait s’éloi- gner du monde du tennis. « Le tennis de compétition, c’est fini ce soir, a-t-il insisté. C’était un beau voyage. Je repars dans mon autre vie. » En 2019, il renfilera le cos-

tume de chanteur. p

é. pi.

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M ARDI 27 NOVEMBRE 2018

Dans « Peur. Trump à la Maison Blanche » (Seuil), qui sort jeudi 29 novembre, l’ancien journaliste vedette du quotidien américain «Washington Post» Bob Woodward chronique férocement le mandat de Donald Trump. « Le Monde » publie en exclusivité le chapitre consacré à la décision américaine de quitter, le 1 er juin 2017, l’accord sur le climat

Bob Woodward Comment Trump a décidé de quitter l’accord de Paris

Comment Trump a décidé de quitter l’accord de Paris Pendant que Trump élaborait des plans pour

Pendant que Trump élaborait des plans pour se retirer de l’accord de Paris sur le changement climatique, Priebus [Reince Priebus, alors chef de cabinet de la Mai- son Blanche] s’occupait d’Ivanka. A 35 ans, la fille du président était haute conseillère à la Maison Blanche, et c’est elle qui avait le pouvoir sur l’aile ouest (West Wing), le centre névralgique de l’exécutif américain. Elle avait lancé ce qui ressemblait à une opération secrète en faveur de cet accord non contrai- gnant conçu pour répondre aux change- ments climatiques par une réduction des gaz à effet de serre et signé en 2015 par 195 pays. D’ici à 2025, Obama s’était engagé à ré- duire les émissions de ces gaz de 25 % par rapport au niveau de 2005. Il avait pro- mis d’investir 3 milliards de dollars dans un Fonds vert pour le climat afin d’aider les pays en voie de développement. Seul 1 milliard avait été versé, dont la moitié avait été transférée trois jours avant son départ de la Maison Blanche. Ivanka tenait absolument à ce que son père soit fidèle à cet ac- cord en faveur de l’envi-

ronnement. De temps en temps, Priebus s’entrete- nait dans son bureau avec une petite équipe de con- seillers économiques et de membres du Conseil économique national, et Ivanka se montrait au bout d’un quart d’heure. Elle s’asseyait et en géné- ral ne pipait pas un mot. « C’est qui cette fille ?, s’étonnait Priebus. A quoi elle joue?» L’aile ouest était de plus en plus difficile à gérer. Il arrivait que la présence d’Ivanka – plusieurs heu- res par jour, plusieurs jours d’affilée – soit conti-

nue. Jared [Jared Kushner, le mari d’Ivanka] bénéfi- ciait de la même autorisation de squat- ter l’aile ouest. On aurait dit une petite bande de contradicteurs qui rôdaient, surveillaient les autres et agissaient en- tre eux comme la garde rapprochée fa- miliale du président. Ivanka semait le doute sur la politique menée et trans- mettait des articles à son père. Chaque fois que Priebus lui faisait part de son désarroi, Trump répondait en bla- guant: «Ils sont démocrates.» Compren- dre: c’étaient des New-Yorkais contami- nés par le progressisme lié à leurs raci- nes urbaines. Le président ne faisait rien pour limiter leur rôle de conseillers free- lance. Priebus pensait diriger un Comité national républicain aux rangs serrés et parfaitement organisé. Hélas, la Maison Blanche version Trump semblait conçue pour bousculer le moindre ordre, la moindre routine. Un jour, Priebus arriva avec une note exécutive pour lecture et signature par le président, qui confirmait que les Etats- Unis se retiraient de l’accord de Paris.

« SCOTT PRUITT ET STEVE BANNON S’ÉTAIENT GLISSÉS DANS LE BUREAU OVALE ET VOULAIENT UNE DÉCISION IMMÉDIATE SUR LE SUJET ÉCOLOGIQUE LE PLUS IMPORTANT DU JOUR, D’ENVERGURE NATIONALE ET INTERNATIONALE »

« Mark Zuckerberg voudrait te parler », annonça Ivanka à son père. Elle avait pré- paré un coup de fil entre son père et le fondateur et PDG de Facebook, connu pour être un fervent défenseur de la pro- tection de l’environnement. Elle fit la même chose avec Tim Cook, le PDG d’Ap- ple, et plusieurs personnages publics. Un jour, elle glissa un message personnel de l’ancien vice-président Al Gore, un des plus importants défenseurs de l’accord de Paris, dans une pile de documents po- sée sur le bureau du président. Trump eut un échange avec Al Gore, et ce dernier fit savoir à plusieurs person- nes autour de lui que le président pour- rait ne pas se retirer. Ivanka et Jared remirent au président un article dans lequel ils avaient souli- gné des déclarations provenant d’une source anonyme de la Maison Blanche. « Tu sais qui c’est ? C’est Steve Bannon [“conseiller stratégique” du président] », lui dirent-ils. Dans une aile ouest où pul- lulaient les taupes, ce genre de tactique déstabilisait le président et l’incitait len- tement mais sûrement à se défier de Bannon.

« UNE PROMESSE DE CAMPAGNE »

Le 5 avril, Rob Porter [l’influent secrétaire de la présidence] remarqua la présence de Scott Pruitt, administrateur de l’Agence de protection de l’environne- ment (Environmental Protection Agency, EPA), dans le vestibule de l’aile ouest. Porter était le sherpa de Pruitt quand ce dernier avait été confirmé à la tête de l’agence par le Sénat à 52 voix contre 46. Pruitt avait été procureur gé- néral de l’Oklahoma pendant six ans et avait mené une guerre acharnée contre les règles imposées par l’EPA. Les deux hommes échangèrent quel- ques mots avant que Pruitt ne se dirige vers le bureau Ovale, suivi de Porter. Il n’était pas prévu dans l’emploi du temps de la journée. C’était clairement un ren- dez-vous pris sur un coup de tête, ce que confirma l’apparition de Steve Bannon dans le bureau Ovale. « On doit sortir de l’accord de Paris », dé- clara Pruitt en remettant au président une feuille de papier annonçant le retrait de l’accord. Il voulait qu’il la lise. Il fallait absolument se retirer. « C’était une pro- messe de campagne. » « Oui, oui, oui, répéta Bannon. Il faut réagir tout de suite. » « Annoncez-le, lui dit Pruitt. Ça pourrait être votre déclaration à la presse. Vous pourriez la lire devant les journalistes dans le bureau Ovale et demander au por- te-parole de la Maison Blanche d’en faire une déclaration écrite.» Porter fut pris de court. En tant que se- crétaire de la présidence, il savait qu’aucune procédure n’avait été suivie. Personne n’avait été consulté. Aucune relecture juridique n’avait eu lieu. Pruitt et Bannon s’étaient glissés dans le bu- reau Ovale et voulaient une décision im- médiate sur le sujet écologique le plus important du jour, d’envergure natio- nale et internationale. Il se doutait que le papier déposé sur le bureau du président était un brûlot. Trump pouvait parfaitement le prendre et décider de le lire à voix haute devant la presse, ou aller voir son porte-parole Sean Spicer et lui ordonner de le publier. Dès qu’il en eut l’occasion, Porter s’em- para du brouillon de Pruitt sur le bureau de Trump. Plus tard, il expliqua à Pruitt et à Ban- non qu’ils ne pouvaient entrer dans le bureau Ovale quand bon leur semblait. C’était une grave erreur de protocole, une erreur inacceptable.

Le 27 avril, Gary Cohn [le conseiller éco- nomique] réunit les plus hauts responsa-

bles de l’accord de Paris dans la salle de crise. Le Conseil économique national dirigé par Cohn leur avait envoyé un rap- port de six pages « exclusivement destiné

à un usage officiel » qui proposait deux

options. La première consistait à se reti-

rer de l’accord et la seconde était la sui- vante : « Accepter l’accord de Paris mais adopter un engagement qui ne nuise pas

à l’économie et limite les investissements

et les contributions financières à venir. »

« Je commencerai par me tourner vers le

conseiller juridique de la Maison Blanche, déclara Gary Cohn en guise d’introduc- tion, pour qu’il nous explique les enjeux en termes juridiques. » Malheureusement, Don McGahn était en retard. En attendant, Greg Katsas, son bras droit, leur expliqua plusieurs dé- tails techniques de l’accord. «Parfait, voilà McGahn, l’interrompit Cohn. En deux mots, quels sont les problè- mes juridiques?» McGahn était favorable au retrait mais il n’avait pas encore dévoilé son jeu. « On va lancer des actions en justice,

dit-il. Si on ne se retire pas de l’accord, on risque de mettre en péril plusieurs re- tours sur la régulation qu’on pourrait im- poser à l’Agence de protection de l’envi- ronnement. »

« L’accord de Paris est un des leviers juri-

diques que l’administration Obama a ex- ploités pour justifier les coûts et les bénéfi- ces de son Clean Power Plan. » Le « plan pour une énergie propre» d’Obama était un règlement de 460 pages destiné à ré- duire les émissions de dioxyde de car- bone des centrales électriques. D’après les calculs de l’Agence de protection de

l’environnement, ce plan devait permet- tre de sauver 4 500 vies par an. Scott Pruitt cherchait déjà à y mettre fin.

« Si on ne quitte pas l’accord de Paris, ces poursuites judiciaires seront compromi-

ses », reprit McGahn. Il était pour un re- trait immédiat.

« Vous ne savez pas de quoi vous parlez,

dit Rex Tillerson [le secrétaire d’Etat américain, ministre des affaires étrangè- res]. Le conseiller juridique de mon dépar- tement d’Etat, qui a négocié cet accord et qui est compétent en la matière, estime qu’on ne peut pas se contenter d’annon- cer qu’on se retire. » Le rapport proposant les deux options disait explicitement que « les Etats-Unis ne peuvent pas annoncer de retrait officiel de l’accord de Paris avant novem- bre 2019 », soit deux ans et demi plus tard. Mais la seconde option – c’est-à-dire ac- cepter l’accord de Paris mais ne prendre aucune mesure qui nuise à l’économie et limiter les contributions financières à venir – mettait les Etats-Unis en bonne position en cas de litige, ajouta Tillerson.

« S’IL VOUS PLAÎT, NE CASSEZ PAS TOUT »

Le secrétaire d’Etat était isolé. Pruitt plaidait vigoureusement pour le retrait. Priebus, qui y voyait des avantages poli- tiques, était également pour. Bannon ju- geait que l’accord de Paris était un énième accord international où les Etats-Unis se faisaient avoir. Gary Cohn conclut en rappelant que les questions juridiques devaient absolument être réglées. « Cela dit, je pense qu’on est arrivé à un consensus », lâcha-t-il. Il avait raison. L’accord de Pa- ris était mort. Le 1 er juin, McMaster [Herbert Raymond McMaster, conseiller à la sécurité natio- nale] et Porter se retrouvèrent discrète- ment avant une réunion sur l’accord de Paris prévue à 10 heures du matin avec le

président dans le bureau Ovale. Trump devait faire une déclaration le jour même. C’était la dernière ligne droite, ils le savaient tous les deux. « Le retrait risque de bousiller nos rela- tions avec plein de pays », reconnut Mc-

Master. Il était assailli de coups de fil de ses homologues. « Vous n’y pensez pas vraiment, les gars?» Ou, plus explicite:

« S’il vous plaît, ne cassez pas tout. » Porter avait rédigé deux ou trois élé-

ments de langage pour le président. Il lut sa propo-

sition à voix haute : « Les Etats-Unis se retirent des termes de l’accord de Paris sur le climat, avec effet immédiat. A compter d’aujourd’hui, les Etats- Unis refusent tout poids fi- nancier ou économique que l’accord de Paris vou- drait leur imposer, y com- pris leur contribution en tant que nation. »

y com- pris leur contribution en tant que nation. » Techniquement parlant, se retirer des «

Techniquement parlant, se retirer des « termes » de l’accord signifiait que les Etats-Unis y restaient. « La formulation est suffisam-

« PEUR. TRUMP À LA MAISON BLANCHE »,

de Bob Woodward, Seuil, 528 pages, 24,50 euros

ment dure, affirma Porter à McMaster. D’un point de vue politique, il aura l’im-

pression que c’est rentable. Il respecte sa promesse de campagne. Sa base électo- rale sera ravie.» En gros, la proposition de Porter cor- respondait à la seconde option envisa- gée en réunion par les plus hauts res- ponsables – « rester dans l’accord de Pa- ris ». Porter pensait avoir trouvé un moyen de limiter les dégâts. McMaster et lui proposèrent ces élé- ments de langage au président. S’ensui- vit une discussion où chacun s’égosilla,

mais il était clair qu’ils avaient perdu la bataille. Non, non et non, répétait Trump. Il se retirait complètement. « C’est la seule fa-

çon d’être fidèle à mes électeurs. » Il reprit le brouillon du discours et s’appliqua à en durcir le ton. En fin d’après-midi ce jour-là, le prési- dent fit une apparition dans la roseraie de la Maison Blanche. Accompagné par une fanfare, il loua les efforts du marché boursier et des Etats-Unis pour lutter contre le terrorisme. « Sur ce sujet comme sur tant d’autres, nous sommes fidèles à nos promesses. Rien ne doit nous empêcher d’avancer. » Il arriva à l’essentiel: «C’est pourquoi, afin de remplir le devoir solennel qui m’in- combe de protéger l’Amérique et ses ci- toyens, les Etats-Unis se retirent de l’ac- cord de Paris sur le climat. » « Parce que je suis extrêmement sensible à l’environnement, je ne peux pas, en mon âme et conscience, soutenir un accord qui punit les Etats-Unis – puisque c’est de ça qu’il s’agit –, leader mondial de la protec- tion de l’environnement, mais qui n’im- pose aucune obligation significative aux plus grands pollueurs de la planète. J’ai été élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas ceux de Paris. » p

grands pollueurs de la planète. J’ai été élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas ceux

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MARDI 27 NOVEMBRE 2018

CULTURE | 19

Patrick Bruel, une fébrilité française

Le chanteur, homme positif mais marqué par l’époque, présentera en2019 son nouvel album, « Ce soir on sort… », d’où ressortent ses inquiétudes

PORTRAIT

O n s’en vient prendre des nouvelles de Patrick Bruel. Ce qui revient à s’enquérir de

quelque chose qui le dépasse un peu, comme à chaque fois qu’on prend le pouls d’un poids lourd de la variété : une température ambiante, un climat. Les chan- teurs populaires ont ceci de sin- gulier qu’ils ne s’appartiennent jamais tout à fait. « T’as pas changé, qu’est-ce que tu d’viens ? », faisait le couplet. Place des grands hommes, 1989. La France, en même temps qu’elle célébrait le bicentenaire de sa Révolution, se berçait d’amicales retrouvailles au pied du Panthéon ; le pays avait les anniversaires joyeux, en

ce temps-là. « Et toi, Pascale, conti- nuait le tube, tu t’marres toujours pour rien?» Et toi, Patrick ? Il donne rendez- vous au Hibou, rue de l’Odéon, à deux pas du monument qu’il chantait il y a trois fois dix ans. Le chanteur est de sortie : un nouvel album à vendre – Ce soir on sort… –, et de l’énergie à revendre.

Il aurait aimé qu’on folâtre au jar-

din du Luxembourg, où il s’ébrouait ado ; qu’on musarde chez un libraire du quartier, où il

a ses habitudes ; las, grand froid et

petit crachin en décideront autre- ment. Trois heures à hiberner au Hibou, une matinée d’automne:

l’apothéose de la morosité, quelle que soit l’identité de votre com- pagnon de cappuccino. A moins qu’il ne s’agisse de Bruel. Chouette type, aimant à renver- ser les situations, comme on re- tournerait une carte. « Patrick irradie de positivité, confirme le journaliste Claude Askolovitch, qui a publié une longue Conversa- tion avec le chanteur, chez Plon, en 2011. On s’est croisés par ha- sard, dans la cour de l’hôtel de Matignon, peu après la mort de ma femme. J’étais détruit. Il est venu vers moi. Ecrire ce livre en- semble m’a sauvé.»

L’altruisme, force et faiblesse

Claude Askolovitch est spécialiste de politique – de ceux qui en cro- quent le spectacle avec une appé- tence toute balzacienne. C’est sur ce terrain, du reste, qu’ils se sont trouvés : « Parmi tous les destins possibles de Patrick Bruel – chan- teur, acteur, entrepreneur, footbal- leur, handballeur… –, homme poli- tique ne fut pas le plus improbable, assure son biographe. Il s’est cons- truit politiquement auprès de sa belle-famille niortaise, marquée à gauche, puis en s’engageant dans l’humanitaire, le caritatif. » En entretien, Bruel est intarissa- ble sur la chose publique. S’émeut de la montée des extrêmes. S’alarme de la crise écologique. S’aventure sur la question migra- toire, qu’il avoue ne maîtriser qu’à demi : « Ma proposition est sans doute utopiste et ridicule, s’élance- t-il, mais pourquoi ne pas investir massivement, sans ingérence, dans les pays qui souffrent de dé- parts massifs de population ? » Rien que de très centriste et con- sensuel, me direz-vous. Ça tombe bien, c’est son positionnement

favori : sur les pelouses, il jouait milieu offensif ; sur les tapis de poker, son pseudonyme – P14B – renvoie au maillot de son footbal- leur fétiche, Johan Cruyff, loué pour son altruisme. «J’ai toujours préféré les sports collectifs aux sports individuels, indique-t-il. L’esprit de troupe, de groupe. » Cette force est aussi une fai- blesse : Bruel dépend du désir d’autrui. Toutes ses chansons sont le fruit de collaborations, auprès d’anciens (Gérard Pres- gurvic, Félix Gray, son demi-frère David-François Moreau) ou de nouveaux venus (Vianney, Pierre Lapointe, Mickaël Furnon). Les plus délicates (J’m’attendais pas à toi, Dans ces moments-là), comme les plus dispensables. « J’ai parfois manqué de discerne- ment dans le choix de mes rôles au cinéma, concède-t-il. Ce fut aussi le cas pour certains de mes dis- ques. Mais je suis très fier de ce- lui-ci.» Mon repère, coécrite avec son ex-épouse, l’auteure Amanda Sthers, salue la mémoire d’un ami cher, disparu en 2013, à 62 ans : le constitutionnaliste Guy Carcassonne, camarade de ri-

paille et de casino. « Un père de substitution », confie celui qui a peu connu le sien. « Patrick par- tage avec Macron cette aisance à

se faire aimer par plus vieux que lui, explicite Askolovitch. Mais il est autrement sensuel que notre président.» Carcassonne pourfendait le cumul des mandats ; Bruel, au contraire, fait étalage d’une jolie collection de casquettes, dont il est difficile de hiérarchiser la visi- bilité. Pèse-t-il plus lourd en ac- tionnaire du site de paris sportifs Winamax qu’en entertainer futé, capable d’écouler 250000 tickets de concert en quelques heures, comme en atteste la billetterie de sa prochaine tournée ? Bruel est pareil à son mentor juriste sur un point, cependant : il se passionne autant pour les jeux que pour leurs règles. Homme de lois que celui-là, fussent-elles politiques, religieuses – il s’est marié à la synagogue – ou artistiques. Auprès des aînés – Hallyday, Az- navour, Renaud… – qu’il a cô- toyés, au disque comme à la scène, il a appris un principe im- muable, qu’il respecte paritaire- ment : pour se mettre les deux sexes et tous les âges dans la po- che, un chanteur doit susciter des fantasmes complémentaires – ami autant qu’amant, bon co- pain autant que petit copain. Commerce délicat que celui des vendeurs de rêves : il leur faut dé- voiler suffisamment d’aspérités pour sortir du lot, et s’envelopper

« Patrick fait partie de ces juifs français qui se sont pris en pleine gueule les attentats »

CLAUDE ASKOLOVITCH

journaliste et biographe de Bruel

Patrick Bruel, à Paris, le 16 novembre. JEAN-FRANCOIS ROBERT POUR « LE MONDE »
Patrick Bruel,
à Paris,
le 16 novembre.
JEAN-FRANCOIS ROBERT POUR
« LE MONDE »

de suffisamment de brumes pour ne pas brusquer. Comment s’y prend Bruel ? A 59 ans, il peaufine les singulari- tés du personnage qu’il s’est créé :

fan fieffé du PSG, as tenace du po- ker, séducteur rigoleur et éraillé… Tout en ménageant d’amples zones de flou, en bluffeur un brin filou. Il n’est qu’à examiner la grammaire de ses chansons, qui abusent de formes indéfinies et impersonnelles : « on », « ça », « là »… Ajoutez-y un répertoire qui mange à toutes les variétés – rock, music-hall, chanson fran- çaise ou orientale, musiques ur- baines… – ; une filmographie du même acabit, passant sans ciller d’Alexandre Arcady à Claude Cha- brol… Vous obtiendrez une ve- dette prêtant facilement le flanc à la caricature. Vannes gentiment jalouses, le plus souvent ; saillies odieusement antisémites, dans le cas de Jean-Marie Le Pen, qu’il combat avec un courage exem- plaire. « Quand il boycotte les villes Front national, dès les années 1990, Patrick est sincère ; il met tout son cœur dans la bataille », insiste Claude Askolovitch. Avec le temps, le vêtement s’est affiné, le cheveu s’est raccourci, et le discours, précisé : Bruel s’affi- che en mec de plus en plus net. « Malgré quelques excès, le mou- vement #metoo est une très grande avancée, au même titre que le procès de Jacqueline Sau- vage, affirme-t-il. Fatalement, je me suis posé des questions : en voulant séduire, n’ai-je pas été, parfois, un peu lourdaud ? J’ai la chance de n’avoir eu que de jolies relations, d’être en excellents ter- mes avec les femmes que j’ai aimées. Avec Amanda, on a raté notre mariage, mais on a réussi notre divorce. Rien ne compte plus que nos deux enfants.»

Qui saurait décrypter la part de calcul déployée dans de telles confidences ? Reste que, servies en couverture, elles ont assuré à Paris Match certaines de ses meilleures ventes de 2018. Aux premières loges lors des cortèges post-Charlie, aux premiers postes lors des obsèques de Johnny, aux premiers rangs lors de la finale de la Coupe du monde à Moscou, Bruel est de tous les rassemble- ments nationaux. « Pourtant, il s’est barré, pointe Claude Askolo- vitch. Si je devais réécrire le livre aujourd’hui, j’irais le chercher là- dessus.»

Exil à Los Angeles

Bruel met son récent exil à Los Angeles sur le compte de ses fistons, qu’il entend protéger du « poids de la célébrité ». D’une fi- délité, aussi, aux amitiés qu’il a nouées lors de ses premières vi- rées américaines, de New York à Las Vegas… Evoque la mort, lors des attaques du Bataclan, des ser- veurs du restaurant où il avait ses habitudes, Chez Livio, à Neuilly. Puis lâche, en citant le réalisateur Billy Wilder: «Les pessimistes ont fini à Beverly Hills, les optimistes à Auschwitz. » « Patrick fait partie de ces juifs français qui se sont pris en pleine gueule les attentats», souli- gne Claude Askolovitch, sans s’appesantir. Bruel a souvent installé des mi- roirs dans ses chansons. Ils ren- voyaient l’image d’un amant tremblant de ne plus séduire ; ils montrent un patriote craignant de ne plus aimer. Sa voix s’éraflait de désirs ; elle se casse, doréna- vant, sur les fêlures françaises. Ce soir on sort… est un disque sou- cieux. De 1998 à 2018, les Bleus soulèvent encore des trophées, mais bien davantage de doutes (Qu’est-ce qu’on fait). Dans le

Quartier latin, les anciens amants se croisent, mais s’évitent (Rue Mouffetard) ; on ne se marre plus beaucoup (Arrête de sourire), on disparaît (Tout recommencer). Sait-on seulement honorer ses rendez-vous ? Fébrile Bruel,

chanteur d’un pays inquiet de se manquer à lui-même. p

aureliano tonet

Ce soir on sort…, 1 CD (Columbia/Sony Music). Tournée de février à décembre 2019.

CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL ORLÉANS / CENTRE-VAL DE LOIRE 02 38 81 01 00 – WWW.CDN-ORLEANS.COM
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* Se reporter au règlement complet du concours sur www.parismatch.com - Société HACHETTE FILIPACCHI Associés, éditrice de PARIS MATCH, RCS Nanterre B 324286319 - PURESSENTIEL - RCS Paris B 418425716

20 | culture

0123

M ARDI 27 NOVEMBRE 2018

«Tarare» rend justice à Salieri,éclipsé par Mozart

Dirigé par Christophe Rousset, le troisième opéra que l’Italien écrivit pour la France est repris à Paris le 28 novembre

Christophe Rousset et les Talens lyriques, à l’Opéra royal du château de Versailles, le 22
Christophe
Rousset et les
Talens lyriques,
à l’Opéra royal
du château
de Versailles,
le 22 novembre. ERI
C LARRAYADIEU

ponsable de la mort de Mozart, que fut bâtie la légende de

l’empoisonnement,

mise en œuvre par la pièce de Pouchkine au XIX e siècle, avant que le XX e ne l’érige en vérité avec le fameux Amadeus de Milos Forman.

« infox »

Gourmandise orchestrale

Bien qu’il fût, nous dit-on, très critiqué à l’époque, le livret de Beaumarchais, tiré d’un conte exotique d’Anthony Hamilton (Histoire de Fleur d’épine), dont la

toile de fond n’est pas sans rap- peler vaguement L’Enlèvement au sérail, est un régal. Fidèle à lui- même, l’auteur du Mariage de Fi- garo, contempteur de la société de son temps, n’a de cesse de stigmatiser les grands de ce monde (le tyran Atar, son grand prêtre et leurs sbires) pour mieux exalter la valeur person- nelle de l’individu, de quelque naissance qu’il soit. Ainsi le sol- dat Tarare, adulé de tous pour son humilité et son courage, en butte à la jalousie native du des- pote, se verra-t-il atteint dans son amour conjugal pour sa femme Astasie, enlevée pour les besoins du sérail. On devine que la belle rétive lui sera fidèle jus- qu’à la mort – et l’heureux dé- nouement final. Sous la direction très engagée d’un Christophe Rousset aux avant-postes, Les Talens lyriques déploient une roborative gour- mandise orchestrale. Et de mi- mer avec verve la rudesse des ba- tailles (le récitatif accompagné du duel entre Tarare et Alta- mort), les peines et joies d’amour (l’élégie de Tarare à As- tasie), sans oublier la vis comica (la barcarolle de l’eunuque Cal-

Le rugissant Atar de Jean- Sébastien Bou semble dévorer chaque note de la partition. Impressionnant

pigi narrant comment il fut fait castrat à Naples). Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles sont somptueux (ho- mogénéité, justesse). Quant à la distribution, rien qui ne brille ou n’excelle. Annoncé souffrant, le Tarare de Cyrille Dubois guerroie pourtant avec toute la fougue d’une âme noble et généreuse, tandis que le rugissant Atar de Jean-Sébastien Bou semble dévorer chaque note de la partition. Impressionnant. Tout comme l’Astasie de Karine Deshayes, dont le cri, lorsqu’elle découvre que l’inconnu avec lequel elle doit mourir n’est autre que son bien-aimé Tarare, serre le cœur. Mention égale-

ment au fol et touchant Calpigi d’Enguerrand de Hys, à l’Arthé- née si bien-disant de Tassis Christoyannis, à l’Urson de Jérôme Boutillier, à l’Altamort de Philippe-Nicolas, sans oublier une Judith van Wanroij qui s’épa- nouit doublement, tour à tour altière Nature détentrice de vé- rité philosophique, et vivace Spinette, intrigante de comme- dia dell’arte pleine de malice et d’esprit. p

marie-aude roux

Tarare, de Salieri. Avec Cyrille Dubois, Jean-Sébastien Bou, Karine Deshayes, Judith van Wanroij, Enguerrand de Hys, Tassis Christoyannis, Jérôme Boutillier, Philippe- Nicolas Martin, Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, Les Talens lyriques, Christophe Rousset (direction). Philharmonie de Paris - Cité de la musique, Paris 19 e . Le 28 novembre à 20 h 30. Tél. :

01-44-84-44-84. 32 €. Philharmoniedeparis.fr Théâtre de Caen (14). Le 9 décembre à 17 heures. Tél. :

02-31-30-48-00. De 10 € à 35 €. Theatre-caen.fr

Avec «Sombre rivière», pièce sur les attentats de 2015, Lazare en mal de sens

Un spectacle pour conjurer la peur, la tristesse et la colère sous la forme d’une comédie musicale

THÉÂTRE

saint-étienne - envoyée spéciale

A près les attentats de no- vembre 2015, l’auteur et metteur en scène Lazare,

comme beaucoup d’autres, n’a pas pu sortir de chez lui pendant plusieurs jours. Pour lui, le fils d’immigrés algériens, se rajoutait à l’horreur elle-même la peur d’être stigmatisé en tant qu’« Arabe ». De ce choc, de cette nausée, de ce sentiment d’être face à des ac- tes indéchiffrables, il a fait un spectacle, Sombre rivière, qui tourne en France depuis plu- sieurs mois et est désormais pré- senté au Théâtre du Rond-Point, à

Paris, du 28 novembre au 30 dé-

cembre. Un spectacle pour « con-

jurer la peur, la tristesse et la co-

lère », qui prend la forme d’une co-

médie musicale.

Pourquoi pas? Tout est possible au théâtre, et Lazare n’est pas le premier à affronter la gravité la plus profonde par le biais d’une forme légère. Avec ses précédents spectacles – Passé - je ne sais où,

qui revient, évoquant les massa- cres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie ; Au pied du mur sans porte, sur la crise des banlieues françaises; Rabah Robert - Touche ailleurs que là où tu es né, sur la guerre d’Algérie –, il avait semblé inventer une forme singulière, tout en poésie brute et onirique.

Pour le moins potache

Mais, ici, on a bien du mal à trou- ver le sens du projet, malgré la meilleure volonté du monde. Sombre rivière, qui emprunte son titre au célèbre blues des esclaves noirs américains (Black River), s’offre comme un enchaînement décousu de saynètes à la tonalité pour le moins potache. Un pot- pourri non seulement musical (jazz, raï, rap…), mais aussi dra- maturgique, où se télescopent d’improbables personnages res- semblant à des pieds nickelés du terrorisme, des conversations entre Lazare et sa mère, des ima- ges des manifestations qui ont suivi l’attentat à Charlie Hebdo en janvier 2015… Comme pour compenser l’ab-

sence de vrai propos, le spectacle fonctionne à l’énergie. Les inter- prètes, acteurs-chanteurs-dan- seurs, donnent beaucoup d’eux- mêmes, certain(e) s avec un réel talent, à l’image de la chanteuse Ludmilla Dabo. Mais cette énergie semble for- cée, de même que le jeu des co- médiens. Peut-être Lazare en- tend-il par là dénoncer le côté « the show must go on » qui s’est rapidement remis en place après les attentats, l’absence de vérita- ble prise de conscience. Mais le dessein n’est, là non plus, pas très lisible. C’est dommage : Lazare semblait l’homme tout indiqué avec lequel « gratter les croûtes de nos cœurs », après ce que nous avons collectivement vécu. p

fabienne darge

Sombre rivière, de et par Lazare. Avec Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo. Théâtre du Rond-Point, 2 bis, avenue Franklin-Roosevelt, Paris 8 e . Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures. Du 28 novembre au 30 décembre.

OPÉRA

P résenté jeudi 22 no- vembre à l’Opéra royal de Versailles, le rare et enthousiasmant Tarare

d’Antonio Salieri (1750-1825) s’inscrit dans le cadre de la riche saison programmée depuis dix ans par Laurent Brunner. Il com- plète la passionnante résurrec- tion des trois opéras que le com- positeur italien écrivit pour la France (créés en français à Paris) et devrait rejoindre, après Les Da- naïdes et Les Horaces, l’entre- prise discographique menée par Christophe Rousset et ses Talens lyriques sous l’égide musicologi- que des frères Alexandre et Benoît Dratwicki. Après un pre- mier volet publié en 2015 dans la collection « Opéras français » du Palazzetto Bru Zane, c’est le label Aparté, en collaboration avec les forces versaillaises, qui a pris le

relais pour Les Horaces en 2018 et continuera sur sa lancée pour Ta- rare en 2019. Enthousiasmant donc, car la musique de Salieri conjugue avec science le florilège stylistique d’un opera buffa et les accents parfois mozartiens (on pense notamment à Don Giovanni), la profondeur tragique de Gluck dont il fut le protégé (magistral traitement des chœurs et de l’or- chestre), pratiquant aussi ce mix du comique et du sérieux qui ca- ractérise l’opéra-comique fran- çais (Grétry). Plus qu’une redé- couverte, Tarare couronne donc une réhabilitation pour celui que sa réputation de rival malheu- reux de Mozart, ce qu’il ne fut pas, a rangé parmi les oubliés de l’histoire. Rappelons que c’est sur la seule foi d’un homme menta- lement affaibli au point d’être interné à l’hôpital de Vienne en 1823, déclarant qu’il était res-

de Vienne en 1823, déclarant qu’il était res- GRAND PRIX 2019 DU PHOTOREPORTAGE ÉTUDIANT avec «

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« Bricks Generations » Un photoreportage de Stéphane Ferrer, 27 ans, étudiant à l’Université Perpignan Via Domitia. Prix Puressentiel « Nature et Environnement » 2018

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M ARDI 27 NOVEMBRE 2018

culture | 21

Carol Reed,peintre des ruines européennes

Tournés entre 1948 et 1953 à Londres, Vienne et Berlin, trois films du cinéaste britannique ressortent en salle

CINÉMA

eune (il est né en 1906) ci- néaste prometteur au début des hostilités, Carol Reed a passé la seconde guerre

mondiale derrière une ca- méra du War Office britannique. On peut voir sur YouTube The True Glory, spectaculaire film de mon- tage sur la campagne de Norman- die sorti en 1945, qu’il a réalisé avec l’Américain Garson Kanin. A l’image de certains de ses collè- gues réalisateurs-combattants américains (John Huston, George Stevens), l’expérience de la guerre devait conduire Carol Reed vers les recoins obscurs de la condition humaine. La noirceur magnifique de ses films d’après-guerre, dont trois – The Fallen Idol/Première dé- sillusion, Le Troisième Homme, et The Man Between/L’Homme de Berlin – ressortent en salle, en fi- rent, pendant quelques années, l’un des réalisateurs les plus célé- brés au monde. La suite de la car- rière de Carol Reed a rendu pres- que incompréhensible cette répu- tation. La (re) découverte des deux premiers longs-métrages cités de- vrait lui redonner son statut de grand cinéaste. The Fallen Idol est sorti un an après le premier grand succès d’après-guerre de Carol Reed, Odd Man Out/Huit heures de sursis, mise en scène de la cavale d’un

J

militant de l’IRA à Belfast, après qu’il a commis un hold-up san- glant. Dans le rôle principal, Ja- mes Mason incarne un homme miné par ses dilemmes moraux, blessé dans sa chair et son esprit. C’est peut-être le traitement de cette thématique catholique qui a attiré l’attention de Graham Greene, auteur du script de The Fallen Idol. Pour Carol Reed, le ro- mancier (mais aussi critique de ci- néma et scénariste) a fait mieux qu’adapter une de ses nouvelles, The Basement Room, il l’a réécrite. L’idole déchue du titre n’est que Baines, le majordome de l’ambas- sade de France à Londres. Mais, aux yeux de Philippe (Bobby Hen- rey), le fils délaissé de l’ambassa- deur, Baines est un surhomme. Lorsque l’enfant est le témoin de la liaison adultère entre Baines et une employée française de la chancellerie (Michèle Morgan) et de ses conséquences catastrophi- ques, il est pris dans une spirale de mensonges qui le précipite dans une fuite éperdue dans les rues à peine éclairées de Londres, la nuit. Dominé par l’interprétation prodigieuse de Ralph Richardson (contemporain et égal de Lau- rence Olivier et John Gielgud), The Fallen Idol combine avec une réussite inattendue la mécanique dramatique d’un romanesque sa- vant et pervers et un réalisme hal- luciné qui fait de la ville plus

Philippe Jamet entre le 93 et Israël

Le chorégraphe présente sa pièce « C’est ici que nous vivons », qui mêle danse et vidéo

SPECTACLE

chorégraphe Philippe

Jamet serait-il reparti pour

tour du monde des gens

avec sa production C’est ici que nous vivons? Apparemment non. Ce spectacle entre danse et vidéo, juxtaposant deux interprètes sur scène et dix portraits d’habitants de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-De-

nis) et de Beer-Sheva (Israël) pro- jetés sur grand écran, serait l’ul- time épisode d’une quête enta- mée en 1995 avec Traces, créé à Marseille avec des personnes âgées. Paulette, 80 ans, y lançait au public : « Comment faire pour vivre, mais comment faire pour vi- vre ? Il faut prendre un chemin qui

a du cœur. » Ce « chemin du cœur », Philippe Jamet, 56 ans, l’a arpenté pendant près de trente ans. Modeste, pu- gnace, il a fouillé la veine docu- mentaire avec les amateurs bien longtemps avant qu’elle ne de- vienne un filon. On conserve en mémoire le choc des images de son périple en banlieue pari- sienne, en 1998, à Brétigny-sur- Orge (Essonne). Filmés dans leur intérieur, des femmes et des hommes répondaient en parlant et en dansant à un question-

naire : « Quels sont les trois objets que vous préférez chez vous ? Quel est votre plus grand espoir ? Dans quelle position aimez-vous vous endormir ? » Et c’était doux, plein de grâce dans la mala- dresse, pudique et d’une authen- ticité tranchante. L’art de l’empathie fait partie des qualités de Philippe Jamet. «J’adore entrer chez quelqu’un que

je ne connais pas pour lui poser les

questions qui m’obsèdent sur l’amour, la peur, expliquait en 1999 celui qui, jeune homme, fit du porte-à-porte comme re- présentant. Ce sont mes angoisses qui me poussent à ce type de dé- marche. Mais là, je me sens utile et

L

e

un

j’y trouve aussi du plaisir. » Ses in- terrogations entraînent des ré- ponses limpides à filer la chair de poule. L’amour, le malheur, la perte, l’espoir, résumés en quel- ques mots et gestes tressent une chaîne de mouvements reliant les humains sur un même territoire émotionnel.

Trois mille personnes filmées

Entre l’Europe, l’Afrique, l’Améri- que, l’Asie et l’Océanie, Jamet a posé sur son étagère comme autant de chapitres de son roman chorégraphique une vingtaine de pièces et une quarantaine de vi- déos avec trois mille personnes fil- mées dans le monde entier. Cette fresque incroyable a eu des titres

variés. Le plus fameux et quasi- ment générique reste Portraits dansés qui, en 2002, fit un tabac. Avec C’est ici que nous vivons, Philippe Jamet a creusé les ques- tions de la maison, de l’abri et de la beauté. « J’ai eu envie d’aller en Is- raël pour renouer avec une histoire familiale, explique-t-il. Il a fallu une période d’immersion dans cette ville du Néguev pour que les gens se laissent approcher. » Celui qui déclare tout de go que « la danse a sauvé sa peau » à 21 ans a donc décidé de mettre la caméra sous le paillasson. « J’aime toujours la danse, mais je suis au bout de mon chemin de créateur. Je trouve important de s’arrêter avant de ne plus rien avoir à dire, avant de devenir sec. Ce métier m’a nourri et m’a fait grandir pendant trente ans, c’est de l’ordre du res- pect de savoir se retirer à temps. » Philippe Jamet part ailleurs. « C’est un essai de saut dans le vide.

“Rater mieux”, disait Beckett. Quel plus beau programme!» p

rosita boisseau

C’est ici que nous vivons, de Philippe Jamet. Du 29 novembre au 1 er décembre, Maison des arts, Créteil. Tél. : 01-45-13-19-19.

« Le Troisième Homme » est resté célèbre pour son thème musical et pour la présence spectrale d’Orson Welles

qu’un décor, le reflet mons- trueux, envahissant, des tour- ments des personnages. Cette combinaison se fait encore plus spectaculaire dans Le Troisième Homme (1949). Tourné en partie en studio, mais aussi dans les rues de Vienne, alors que la recons- truction de la capitale autri- chienne commençait à peine, le film est resté célèbre pour son thème musical, composé et inter- prété à la cithare par Anton Karas, ainsi que pour la présence spec-

trale d’Orson Welles. L’enfant pro- dige américain interprète Harry Lime, un trafiquant de médica- ments poursuivi par les polices alliées et autrichienne. Il ne se montre qu’à la fin du film après avoir lancé son ami Holly Martins (Joseph Cotten), venu le retrouver en Autriche, sur autant de fausses pistes que ce labyrinthe de ruines pouvait en offrir.

Un morceau de bravoure

On attribue généralement les ca- drages baroques du Troisième Homme à l’influence de Welles sur Reed, et Graham Greene, auteur du scénario, a reconnu que l’Américain était l’auteur de l’une des tirades les plus marquantes du film, qui oppose l’art allemand à l’horlogerie suisse. Reste que le morceau de bravoure du film, une poursuite à pied dans les égouts de Vienne, est un proche parent des séquences de cavale d’Odd Man Out, que le personnage qu’incarne Joseph Cotten, déchiré

entre l’amour (pour un beau et triste personnage de réfugiée que joue Alida Valli), l’amitié et l’hor- reur que lui inspirent les crimes de Harry Lime, est le cousin du majordome Baines et du militant de l’IRA que jouait James Mason. On retrouve ce dernier dans le film aujourd’hui proposé en salle, L’Homme de Berlin, sorti en 1953. Réalisé comme les deux premiers pour la London Film Productions d’Alexander Korda, c’est de toute évidence une tenta- tive de rééditer le succès du Troi- sième Homme, après l’échec du Banni des îles en 1951. L’absence de Graham Greene au générique, les ressemblances grossières en- tre les deux scénarios ont nui à la réputation du film. Cette fois, c’est une très jeune fille (Claire Bloom, qui venait de débuter avec Chaplin dans Les Feux de la rampe) qui arrive dans une ville en ruine et se lie avec un person- nage louche, Ivo Kern (Mason), au grand désespoir de son grand

frère, officier du renseignement britannique. Les rouages du film d’espionnage grincent et la pour- suite à pied – sur un chantier de construction du socialisme à l’al- lemande où l’on travaille de nuit – est téléphonée. Ce qui n’empêche pas sa mise en scène d’être vir- tuose, tout comme l’interpréta- tion de James Mason, qui – der- rière son accent allemand – laisse entrevoir le désarroi d’un homme brisé par la guerre. p

thomas sotinel

The Fallen Idol/Première désillusion, film britannique de Carol Reed (1948). Avec Ralph Richardson, Michèle Morgan, Bobby Henrey (1 h 35). Le Troisième Homme, film britannique de Carol Reed (1949). Avec Joseph Cotten, Alida Valli, Orson Welles (1 h 44). L’Homme de Berlin/The Man Between, film britannique de Carol Reed (1953). Avec James Mason, Claire Bloom (1 h 40).

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© Agefiph - Novembre 2018

22 | télévision

Un hommage au courage et à l’humilité

Un documentaire donne la parole à des personnes ordinaires qui ont sauvé des vies lors d’attentats terroristes, d’accidents ou de catastrophes naturelles

terroristes, d’accidents ou de catastrophes naturelles Le tremblement de terre à Katmandou (Inde), en avril 2015.

Le tremblement de terre à Katmandou (Inde), en avril 2015. BONNE COMPAGNIE/CAPTURE D’ÉCRAN

ensuite de l’adrénaline et du cortisol. « Les personnes altruis- tes libèrent encore plus d’adréna- line lorsqu’elles portent secours», souligne Abigail Marsh. D’autres schémas explicatifs, plus traditionnels, relevant de la croyance, sont abordés. Ishwor Ghimire raconte ainsi comment Dieu lui a fait oublier qui il était, pour sauver la vie d’orphelins, lors du tremblement de terre au Népal, le 25 avril 2015. Le film se montre cependant moins précis lorsqu’il s’agit d’ex- pliquer les différents traumatis- mes qui surgissent dans l’après- coup, lorsque le sauveur réalise la gravité de ce qu’il vient d’accom-

plir. Des précisions auraient été utiles pour comprendre les diffé- rents mécanismes psychologi- ques et physiologiques qui se mettent alors en place : ceux qui, par exemple, ont plongé Ingrid Loyau-Kennett dans une im- mense tristesse après avoir défié deux terroristes qui venaient de tuer à coups de couteau un soldat britannique, le 12 mai 2013, à Lon- dres. Le film n’en reste pas moins profond, donnant à réfléchir aux notions d’entraide, de compas- sion et d’altruisme. p

antoine flandrin

Héroïques, de Guy Beauché (France, 2018, 62 min).

FRANCE 5 MARDI 27 - 20 H 55 DOCUMENTAIRE

L e 26 juillet 2008, une tem- pête se lève sur le lac Spray, au Canada, dont la température descend au-

dessous de – 5 0 C. Un couple de randonneurs en canoë est pris au piège. Leurs cris de détresse atti- rent l’attention d’une cycliste,

Casey Peirce, qui se jette dans l’eau gelée pour leur porter secours. Au prix d’un effort surhumain, elle

va parvenir à rejoindre à la nage le

couple paralysé par le froid, à sai-

terroristes, d’accidents ou de catastrophes naturelles. Franck Terrier raconte ainsi comment, le 14 juillet 2016, sur la promenade des Anglais de Nice, il est monté sur le marchepied du camion-bélier pour tenter de stopper sa course meurtrière. Selon lui, les valeurs d’entraide qu’on lui a enseignées, sa connaissance des poids lourds – son père était chauffeur routier – et le fait que son fils ait été pré- sent sur la promenade des An- glais l’ont poussé à agir. Agent d’entretien au World Trade Cen- ter, William Rodriguez explique,

à un blessé lors de l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015. « L’héroïsme est à relativiser. Il y a là du courage », insiste-t-il.

sir

la corde à l’extrémité de l’esquif

lui, avoir accompagné les pom-

et

à les traîner sur un kilomètre

piers à travers les étages pour

Compassion et altruisme

pour les ramener à la berge. Dans des situations de vie ou de mort, des hommes et des femmes

les aider à évacuer les tours, quel- ques minutes avant leur effondre- ment, le 11 septembre 2001. « La

Constitué d’images d’archives et de scènes de reconstitution, ce film réserve une place de choix à

sont prêts à se sacrifier pour sau- ver des vies. Dans quelles ressour- ces vont-ils puiser leur courage?

peur est là, mais la compassion est plus forte », assure-t-il. Autant qu’un récit de sauveta-

Abigail Marsh, professeure de psychologie et de neurosciences à l’université de Georgetown, dont

A

quel moment décident-ils de

ges, Héroïques s’apprécie comme

les explications permettent de

braver le danger ? C’est à ces ques- tions que répond le documen- taire de Guy Beauché. Le réalisa- teur donne la parole à des person- nes ordinaires qui ont manifesté leur bravoure lors d’attentats

un hommage. Un hommage au courage et à l’humilité de ces personnes qui refusent qu’on les appelle des héros, à l’instar de l’ancien journaliste du Monde, Daniel Psenny, qui porta secours

comprendre les mécanismes qui s’enclenchent chez les sauveurs. L’amygdale envoie un signal à une région du cerveau – l’hypo- thalamus – qui prévient le rein. Les glandes surrénales libèrent

Les nanars, ce cinéma où l’art est l’essai

Dans la saison 2 de « Nanaroscope », Arte présente quelques films ratés et hilarants, tournés au premier degré

ARTE CRÉATIVE À LA DEMANDE SÉRIE DOCUMENTAIRE

E n parodiant la formule de

« Les

Michel

cons,

ça

Audiard :

ose

tout !

C’est

même à ça qu’on les reconnaît », on peut dire qu’au nanar rien d’impossible : un nanar, ça ose tout ! Pas de scénario, pas d’ac- teurs, pas d’argent ? Son créateur s’en arrangera, il a des idées. On

l’avait découvert avec la formida- ble première édition de Nanaros- cope, une série documentaire de

Régis Brochier sur ces films si mal bricolés, si ratés qu’ils en sont devenus des curiosités. Confondantes et drôles. Voici que Régis Brochier, cofon- dateur du site Nanarland, pro- pose une seconde salve. A propos de ces films étranges, tournés au premier degré et involontai- rement comiques, on peut re- prendre la définition qu’en donne François Kahn, auteur de l’Encyclopédie du cinéma ringard (Editions Grancher, 2004), à pro- pos de l’un d’entre eux : « C’est un film bourré d’incohérences,

qui échoue à raconter quoi que ce soit, et qui en devient un objet fascinant. »

« Remake » du pauvre

Surfant sur le succès mondial des blockbusters, ou plongeant à corps perdu dans la vague de films de genre en vogue à une époque donnée, les nanars sont souvent réalisés par des cinéphi- les qui tournent à leur tour des versions des œuvres qu’ils ont le plus aimées, et sans vouloir les bâcler, rappellent plusieurs des intervenants de cette série (pro-

ducteurs, réalisateurs, acteurs, critiques). S’ils prêtent à rire plu- sieurs dizaines d’années plus tard, s’en émane, pour les nanaro- philes, une forme de poésie tant leurs concepteurs y ont mis du leur pour faire fi du manque criant de moyens et faire preuve d’ingéniosité. Régis Brochier ex- celle ainsi à débusquer les effets très très spéciaux inventés pour créer, à la suite de La Guerre des étoiles, un space opera, sidérant plus que sidéral, à coups de sou- coupes volantes en carton et de papier noir percé à l’aiguille pour

simuler un ciel étoilé. Il suffit par ailleurs d’une seule image ex- traite d’un « remake du pauvre » de ET pour vous faire éclater de rire… Ne manquez pas l’épisode 4, sur le remake truqué en Turquie de Superman, condensé drôle et sérieux d’une histoire sociale et cinématographique. p

martine delahaye

Nanaroscope, saison 2. Série documentaire réalisée par Régis Brochier (Fr., 2018, 10 × 7-9 min). Les deux saisons sont disponibles sur le site d’Arte.

Les deux saisons sont disponibles sur le site d’Arte. GRILLE N° 18 - 277 PAR PHILIPPE

GRILLE N° 18 - 277 PAR PHILIPPE DUPUIS

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SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 276

HORIZONTALEMENT I. Dénonciateur. II. Exacerber. Se. III. Latine. Rimes.

IV. PMU. Nageoire. V. Hircine. Tar. VI. Inès. Crève. VII. Na. Lie. EO.

VIII. Isolée. Oubli. IX. Usai. Rouleur. X. Mésaventures.

VERTICALEMENT 1. Delphinium. 2. Examinasse. 3. Nature. OAS. 4. Oci

(coi). Cs. Lia. 5. Nenni. Lé. 6. Créancière. 7. Ib. Gère. On. 8. Aère. Out.

9. Trio. Voulu. 10. Mite. Ber. 11.