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Notre époque

PAR MICHEL FOUCAULT

L'auteur de « Surveiller et punir » a lu le


livre — « le Pull-over rouge » — dans lequel Gilles
Perrault refait, et nous oblige à refaire, le
procès de Christian Ranucci, guillotiné à vingt-deux
à.' ans le 28 juillet 1976
Michel Foucault

• i)
Pour qu'une justice soit injuste il n'est pas
besoin qu'elle se trompe de coupa , le, il suffit
accusé qui le reconnaît. Pour les avocats de la
défense, car il est en fin de compte plus facile
et le pull-over rouge, qui ne pouvait pas appar-
tenir à Ranucci, a été abandonné dans un
qu'elle ne juge pas comme il faut. d'avoir recours, en plaidant, à la rhétorique coin de l'instruction. L'aveu obtenu et les faits
Ranucci, guillotiné le 28 juillet 1976, était- toute prête des circonstances atténuantes, de établis ne pouvaient pas entrer dans la même
il innocent de l'assassinat d'une fillette deux l'enfance malheureuse, du moment de folie épure. Il fallait ou casser le bloc de l'aveu
ans plus tôt ? On ne le sait toujours pas. On que de se battre, pas à pas, à tous les stades et le réexaminer point par point, ou trier
ne le saura peut-être jamais. Mais on sait, de de l'instruction et de chercher, fouiller, sus- les faits pour retenir ceux qui permettaient
façon irréfutable, que la justice est coupable. pecter, vérifier. L'aveu, c'est un lieu de douce de cimenter l'aveu. Vous devinez la solution
Coupable de l'avoir, avec cinq séances d'ins- complicité pour toutes les instances de la justice retenue.
pénale.
truction, deux jours d'assises, un pourvoi rejeté
et une grâce refusée, mené sans plus hésiter à Le 3 juin 1974, on découvre le cadavre,
ortrait gur mesure
l'échafaud. blessé horriblement, de Marie-Dolorès Ram- On reproche souvent à la police la façon
Gilles Perrault a repris l'affaire. J'aurais bla. Elle venait d'être enlevée par un homme dont elle provoque les aveux. Et on a raison.
scrupule, sur un pareil sujet, à évoquer le talent qui lui avait demandé de l'aider à rechercher Mais, si la justice, de bas en haut, n'était pas
du récit, sa clarté, sa force. Un seul mot me un chien noir. Autour de ce crime, il y a tellement consommatrice d'aveux, les policiers
paraît décent : c'est du travail. Je ne sais des indices et des pistes : une Simca « 1100 » auraient moins tendance à en produire et par
combien il lui a fallu de mois de patience et dans laquelle la petite fille était montée ; un tous les moyens. Pour obtenir les aveux de
de cette impatience aussi qui refuse d'accepter homme au pull-over rouge qui, la veille déjà, Ranucci, la police de Marseille n'a sans doute
le plus facile. Mais, le livre refermé, on se avait demandé à des enfants de retrouver son pas employé les seules paroles insidieuses de
demande ce qui n'a pas marché ou, plutôt, chien. D'autre part, on apprend que, non loin la persuasion ; mais, de toute façon, y a-t-il
ce qui a fait marcher cette machine qui, à de l'endroit où fut découvert le cadavre, un eu dans le cabinet d'instruction, au parquet,
chaque instant, aurait dû s'arrêter :. la partia- automobiliste a eu un accident léger, qu'il s'est à l'audience, quelqu'un pour dire : un aveu,
lité de la police, l'hostilité d'un juge, la sur- enfui, qu'on l'a poursuivi, qu'il s'est caché. quel qu'il soit, n'est pas une solution, c'est
excitation de la presse ? Oui, un peu, mais On a repéré le numéro de sa voiture., C'est un problème ? Vous avez à établir un crime
au fond, et faisant « tenir » tout cela, une celle de Christian Ranucci. Il est arrêté. dont le déroulement, les raisons, les parte-
chose toute simple et monstrueuse : la Coïncidence de lieux, recoupements approxi- naires vous échappent ? Vous ne devez jamais
paresse. Paresse des enquêteurs, des juges, des matifs des horaires : et si les deux séries, celle lui substituer un criminel qui se proclame
avocats — paresse de la justice tout entière. du crime et celle de l'accident, n'en faisaient coupable et tient lieu des certitudes qui vous
La justice fait rire lorsqu'elle est si indolente qu'une.? Bien sûr, Ranucci n'a pas une Simca manquent.
qu'elle ne parvient pas à rendre un verdict. mais une Peugeot ; bien sûr, il n'est pas Un criminel manifeste vient donc de prendre
Mais celle qui distribue la mort d'un geste reconnu par les deux seuls témoins de renlè- la place d'un crime obscur. Mais il faut encore
presque endormi... vement ; bien sûr, on n'a vu qu'une seule que sa criminalité soit ancrée plus solidement
personne dans la voiture accidentée ; mais, que dans un aveu toujours révocable. Après
Changement de marque après tout, il y a un pantalon taché de sang avoir passé la main au suspect lui-même, l'ins-
Le livre de Perrault est un atroce traité de dans sa voiture et pourquoi donc s'est-il caché truction va se défausser maintenant sur le psy-
la paresse judiciaire. Forme majeure de cette avant de rentrer tranquillement chez lui ? chiatre. Celui-ci doit répondre à deux types
paresse : la religion de l'aveu. Onze heures d'interrogatoire, et il avoue. de question: était- il en état de dé-
C'est vers l'aveu que tendent tous les actes Il avoue à nouveau deux fois dans les moments mence au moment des faits? En ce cas, on
de la procédure, depuis le premier interroga- qui suivent. Aveu impressionnant, reconnaît considérera qu'il n'y a pas eu crime du tout
toire jusqu'à l'audience ultime. On est content, Gilles Perrault. Mais les_ lenquêteurs avaient et les poursuites s'arrêteront. Il est logique
le secret est lâché, le fin fond de la vérité sous la main bien d'autres, pistes possibles que le psychiatre réponde le plus tôt possible
découvert ; tu l'as dit toi-même. Prestige de ils avaient sous la main des faits qui mon- à cette question.
la confession dans les pays catholiques.? Volon- traient que les aveux n'étaient pas exacts sur Mais on lui demande aussi s'il ne relève
té, selon Rousseau, que le coupable souscrive certains points ; et que sur d'autres, apparem- pas quelques rapports entre le crime et les
à sa propre condamnation ? Sans doute, mais ment faux, Ranucci avait dit vrai. Ils avaient anomalies psychiques du sujet ; si celui-ci est
qui ne voit la formidable « économie » que de quoi savoir que cette pièce décisive était dangereux, et réadaptable : toutes questions
permet la confession ? Pour les enquêteurs qui douteuse et que, loin de faire preuve, elle qui n'ont de sens que si le sujet est bien l'au-
n'ont plus qu'à modeler leur recherche sur ce devait à son tour")être prouvée. teur du crime en question, et si le médecin a
qui a été avoué, pour le juge d'instruction qui Or c'est tout le contraire qui s'est passé. pour tâche de replacer ce crime dans la vie
n'a plus qu'à ficeler son dossier autour de L'aveu a déployé ses pouvoirs magiques. La de son auteur.
l'aveu, pour le président de la cour qui, dans voiture de l'enlèvement, de Simca, est devenue Le psychiatre avait donc devant lui un
la précipitation des débats, peut renvoyer l'ac- Peugeot. Un homme qui courait avec un paquet Ranucci déjà titulaire d'un crime puisqu'il l'a
cusé à lui-même, pour les jurés qui, à défaut est devenu un homme traînant par la main une avoué ; il n'y avait plus qu'a bâtir une per- .
de connaître le dossier, ont devant eux un petite fille. Les témoins réticents 'ont été oubliés sonnalité de criminel. Allons-y. Une mère

40 Lundi 11 septembre 1978


divorcée : elle est donc possessive. Son fils vit si l'accusé est coupable, j'en vois très bien sible ? On ne punit pas un acte, on a à châtier
avec elle : il ne l'a donc jamais quittée (peu l'effet : à défaut des éléments du crime, cela un homme. Et voilà que, une fois de plus,
importe qu'il ait longtemps travaillé ailleurs). vous dessine le profil du criminel. Le premier on va laisser tomber le crime auquel on ne
Il prend sa voiture pour le week-end : c'est reste peut-être à prouver mais le second, on peut plus rien pour s'occuper du criminel.
donc la première fois qu'il découche (oublions le comprend, on le « tient bien ». De cette C'est du criminel, en effet, qu'ont besoin
un an de service militaire en Allemagne). Et psychologie, le crime se déduira facilement, la presse et l'opinion. C'est lui qu'on va haïr,
si, depuis qu'il a dix-sept ans, il a des maî- comme une conséquence nécessaire. à lui que vont aller les passions, pour lui
tresses, son affectivité est « immature » et sa qu'on va demander la peine et l'oubli.
sexualité « mal orientée ». Tout ce nui « ne trompe pas » C'est du criminel qu'ont besoin, eux aussi,
De quelqu'un dont on a établi sans aucun Et puis, au fond, ce crime, ce geste obscur, les jurés et la cour. Car le fait du crime, il
doute qu'il a tué une fillette, je ne sais pas imbécile, horrible, cette absurdité qui s'efface est enfoui dans d'énormes dossiers ; les jurés
s'il y a grand sens à dire qu'il a été trop couvé avec le temps (même s'il y a des chagrins qui ne le connaissent pas et le président aurait
par sa mère. Mais, dans une pièce d'instruc- ne s'oublieront jamais), qu'en faire le jour des bien du mal à l'expliquer. En principe, l'au-
tion remise à des juges qui auront à décider assises ? Que signifierait de réagir à l'irréver-

Christian Ranucci
Après les aveux,
il ne restait plus qu'a bâtir
une personnalité de
criminel

Le Nouvel Observateur 41
Suite de la page 41.
dience peut et doit tout reprendre ; la vérité DE NOTRE ENVQYE SPECIAL
doit s'y produire sans ombre ni silence aux
yeux et aux oreilles de tous. Mais, concrète-
ment, comment faire ? Un partage s'établit :
d'une part, dans la poussière du dossier, sous
les cotes compliquées, les faits, les traces, les
Le nouvel âge d'or
preuves, les innombrables éléments que l'esprit
relie mal et où l'attention s'égare. Mais qu'im-
porte? Car, d'un autre côté, il y a, en chair
et en os, vivant, incontestable, le criminel Son
de NewYork
visage, ses expressions, sa dureté, son sourire,
ses affolements — tout ce qui « ne trompe
pas ». Faisons donc, pour le crime, confiance Les Américains ont enfin décidé
aux habiles techniciens de l'instruction et gar- de sauver la ville la plus pourrie, peut-être, mais aussi
dons devant les yeux le criminel lui-même.
Et c'est encore du criminel, non du crime, la plus fascinante du monde
qu'on a besoin pour fixer la sentence. Pour
être indulgent, comprendre et excuser. Mais
pour être sévère également. Et pour tuer. Ce • Rien, décidément, n'abattra New York,
n'est offenser aucune douleur, je pense, que ville-phénix. Elle consomme trois millions et
de dire que les responsables du talc Morhange demi de quotidiens, par jour — un pour deux
ont fait au moins autant de mal que l'assas- habitants. Elle a follement besoin, cette méga-
sin d'une petite fille. Et les faits étaient là, lopole cosmopolite, de la bande des « Peanuts »,
absolument. Il n'a jamais été question de les des faits divers de Chelsea ou de la publicité
condamner à mort et c'est tant mieux. Mais de Macy's. Tout ça lui donne une identité.
pourquoi accepte-t-on si facilement une pareille Et voilà que, le 10 août, les journaux ont
différence de destins ? C'est que, d'un côté, on disparu des kiosques. Plus de « New York
avait des industriels sans scrupules, des hommes Times », ni de « Daily News », ni de « Post ».
d'affaires avides ou cyniques, des ingénieurs Catastrophe.
incompétents, tout ce qu'on voudra, mais pas Les propriétaires des trois grands quotidiens
des «,criminels ». De l'autre, on avait un crime newyorkais ont engagé une épreuve de force
mal élucidé mais, en pleine lumière, un cri- •avec les imprimeurs — et plus particulièrement
minel bien réel. Et si l'on peut hésiter à les rotativistes. Ils ont décidé de « dégraisser »
répondre à une mort par une mort, à un égor- coûte que coûte. La dernière grande grève,
gement par un autre, comment ne pas vouloir celle ,de 1962, avait duré cent quatorze jours
se débarrasser, et par des moyens sans recours, et fait quatre morts — parmi les journaux,
de quelqu'un qui est fondamentalement un s'entend.
« criminel », essentiellement un « danger », Après quelques jours de sinistrose, les
naturellement un « monstre ». Il y va de notre New Yorkais, qui ne peuvent plus garder les
salut à tous. yeux rivés sur du papier imprimé, commencent
Moins coûteux à se regarder dans le métro et même.., à se
parld. Pas très longtemps, à dire vrai. Le
Fait paradoxal : une des racines aujourd'hui 17 août, un homme d'affaires lance à la hâte
les plus solides de la peine de mort, c'est le un premier journal pirate, « City News »,
principe moderne, humanitaire, scientifique qui marche tout de suite très fort. Surgiront,
qu'on a à juger non des crimes mais des cri- dans la foulée, le « New Yorker Daily Press »
minels. Il est moins coûteux économiquement, et le « Daily Metro ». Ils tirent déjà à plus d'un
plus aisé intellectuellement, plus gratifiant pour million d'exemplaires tous les trois et résument
les juges et pour l'opinion, plus raisonnable mieux que tout la formidable vitalité de New
aux yeux des sages et plus satisfaisant pour York qui renaît telle qu'en elle-même...
les passionnés de « comprendre un homme »
que d'établir des faits. Et voilà comment, d'un Quarante-quatre étages pour rien
geste facile, coutumier, à peine éveillé, la jus-
tice a coupé en deux, un matin, un « crimi- Est-elle sortie de son cauchemar ? Les
nel » de vingt-deux ans dont le crime n'avait pas cafards pullulent toujours, à New York. Les Le maire Ed Koch
été prouvé. pot holes, c'est-à-dire les nids-de-poule, aussi. Le genre libéralo-réac
Je n'ai pas parlé des aspects exceptionnels En un mois, les services municipaux en ont
et durs de cette affaire : pourquoi , on avait bouché deux cent onze mille dans les rues. Elle commence même à se libérer de cette
alors besoin d'une exécution et comment la (« Oui, dit le maire, mais vous pouvez toujoteris peur existentielle qui, jusqu'à présent, la paraly-
grâce, recommandée par la commission, a été les colmater, ils s'ouvriront dès le r lendemain sait à partir de vingt heures — ou même avant.
refusée. J'ai évoqué seulement ce qui l'a fait si le terrassement de la route est trop mince, Quelques « visages pâles », très rares, se
ressembler à tant d'autres. ce qui est souvent le cas. ») Le nombre des rendent parfois à Harlem, la cité interdite
On est en train de réformer le code pénal. junkies, pauvres hères archi-camés qui traînent noire, et on sort maintenant volontiers dans
On mène campagne, ardemment, contre la sur les trottoirs, est, paraît-il, en augmentation. la rue, la nuit tombée. On fait remarquer que le
peine de mort. Et certains magistrats savent Et, bien entendu, les emplois sont en diminu- taux de criminalité est, après tout, plus bas qu'à
bien le danger de vieilleries comme la religion tion : six cent mille de moins en dix ans.
! Chicago ou à Philadelphie. Après un pas-
de l'aveu, ou des modernités comme l'inter- Quant à la misère,. elle se porte bien, et la sage à vide, la ville la plus haute du monde
vention indiscrète du psychiatre. Plus généra- criminalité aussi, Dick Button, champion olym- se rétablit : avec trois cents spectacles tous les
lement encore, il faut revoir de fond en comble pique de patinage, a été attaqué à neuf heures soirs, du théâtre d'avant-garde au concert de
la manière dont on punit. du soir, à Central Park, par des adolescents musique classique, elle est d'ailleurs, plus que
Cette manière de punir a toujours été l'un armés de battes de base-ball. Fracture du jamais, la capitale mondiale des arts.
des traits les plus fondamentaux de chaque crâne. Il continue à planer, c'est sûr, une Et les affaires ? Sur ce plan, une histoire
société. Aucune mutation importante ne s'y atmosphère de fin du monde sur la ville. Mais pleine de fric et de démesure résume assez
produit sans qu'elle y soit modifiée. Le régime pour longtemps encore ? Pas forcément : New bien le réveil de New York. C'est l'affaire du
actuel de pénalité est usé jusqu'à la trame. Les York est peut-être en train d'entamer sa « re- 1166 de l'avenue des Amériques. Tous les ma-
« sciences humaines » n'ont pas à le raviver. naissance », comme dit Ed Koch, le maire, tins, un homme au visage anguleux, Vincent
Il faudra des années, et bien des tâtonnements dans son modeste bureau du City Hall. Et il Martucci, gardien de son état, entre dans l'im-
et bien des bouleversements pour déterminer ce ajouté : « Ce sera bientôt l'âge d'or. On a meuble, un gratte-ciel de quarante-quatre
qu'on doit punir, et comment, et si punir a voulu: rabaisser New York,. ces dernières étages qui est probablement l'une des grandes
un sens et si punir est possible. annéès. Eh bien, èlle relève la tête mainte- réussites architecturales de Manhattan. L'un des
MICHEL FOUCAULT nant.,» grands fiascos financiers aussi. Car c'est un
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gratte-ciel Vide, abandonné, que surveille Vin-
cent Martucci.
Achevée il y a quatre ans, la tour a déjà
englouti cent millions de dollars. Elle a sur-
tout mis à mal la réputation et les finances de
quelques sociétés immobilières très sérieuses.
Associée à l'opération, la Citibank, deuxième
banque des Etats-Unis, y a même laissé des
plumes. Deux cents millions de francs lourds
très exactement. Pourquoi cet échec ? La cons-
truction de la tour a débuté en 1970, alors
que les grandes entreprises américaines com-
mençaient à transférer leurs sièges sociaux dans
des villes plus tranquilles, comme Washington
ou Boston. Au fur et à mesure qu'elle s'élevait
dans le ciel de Manhattan, le marché immo-
bilier s'effondrait. Et les quarante-quatre étages
de bureaux restèrent déserts durant quatre ans
jusqu'à ce que les promoteurs trouvent enfin,
il y a quelques semaines, des acheteurs. Signe
que les affaires reprennent...
Si elles reprennent, c'est sans doute que
l'Amérique, qui dissimulait mal son aversion
pour New York, il n'y a pas si longtemps, a
fait volte-face. New York n'avait guère la cote,
c'est vrai. Elle risquait la banqueroute ? Va
pour la banqueroute : « La cigale a trop
chanté », disait-on.
« Non, non et non »
Le drame budgétaire de New York
commence en 1965 quand Robert Wagner,
alors maire, doit faire face à un déficit de
cent millions de dollars. Il émet des bons
d'emprunt municipaux. Son successeur, John
Lindsay, un homme très libéral et très beau,
qui a des ambitions présidentielles, continue
sur sa lancée. Il émet d'autres emprunts à la
diable, sans y regarder. Et, sous son règne, la
ville devient un exemple de gestion sociale.
Voilà une cité américaine qui contrôle ses
loyers, secourt ses nécessiteux, aide ses étu-
diants et fournit aussi beaucoup d'emplois. Cin-
quante habitants sur mille travaillent pour les
services municipaux. C'est le double de Chi-
cago. Et ils disposent, au surplus, de multiples
avantages.
Du « socialisme » en somme. Aussi, quand
New York a besoin de quatre cent cinquante
millions de dollars pour faire face à ses enga-
gements, en 1975, Gerald Ford, alors président,
décide d'acculer la ville à la faillite, à cause
de sa « mauvaise gestion ». Applaudissements.
Ce sera la revanche de la « majorité silen-
cieuse » sur ce fief du Parti démocrate, de
l'intelligentsia — et du porno. Dieu merci Les tours du World Trade Center, dans le bas de la ville
New York sera sauvée in extremis. Mais c'est « Vous- avez vu quelque chose qui puisse se comparer à Manhattan dans le monde ?
peut-être depuis ce jour où sa plus grande
ville a frôlé la mort que l'Amérique a com- gent et je fais des coupes claires dans le bud- ça, les terrains nous appartiennent. Nous allons
mencé, soudain, à l'aimer. Et New York, à get. Prenez le programme contre la pauvreté. construire de jolies maisdns dessus, vous ver-
s'aimer de nouveau. Les crédits n'allaient pas aux pauvres mais aux rez. » Et des crédits pour cela, il en trouvera
New York a d'ailleurs élu, l'an dernier, un catégories intermédiaires. Il y a trop de gâchis, probablement...
maire qui lui dit à tout bout de champ qu'elle trop d'incompétence aussi. J'ai nommé cent Le 27 juillet, le Sénat a accepté que les
est la plus belle : « Vous connaissez une ville soixante et un inspecteurs généraux pour re- emprunts émis par la ville soient garantis par
comme ça, vous? Vous avez vu quelque chose chercher les incapables et aussi les escrocs l'administration fédérale jusqu'à concurrence de
qui puisse se comparer à Manhattan dans le — il y en a forcément — parmi les deux cent 1,65 milliard de dollars -- soit, au bas mot,
monde ? Non. » Ed Koch, cinquante-trois ans, cinquante mille personnes qui travaillent pour sept milliards de francs lourds. Ce jour-là,
fils d'émigrants juifs polonais, ancien parle- la ville. C'est en supprimant la gabegie qu'on William Proxmire, le président de la commis-
mentaire, démocrate, est un spécimen d'un finira par s'en sortir. » sion des Finances, a mêm'e célébré New York
genre nouveau : libéralo-réac. Au Congrès, il Est-ce aussi simple ? Rien n'arrête l'exubé- alors qu'il s'était toujoursl opposé, jusqu'alors,
.

faisait plutôt figure d'homme de gauche. « Oui, rance, volontiers brutale, d'Ed Koch. Pas même au « lobby » newyorkais. il illustrait, à sa fa-
dit-il, mais je n'ai jamais fait partie du grand les champs de bataille, parfois encore fumants, çon, le revirement amériCain.
"chic" radical et contestataire. J'ai toujours du South Bronx ou de quelques quartiers de Ecoutons-le : « New York a besoin d'em-
cru aux valeurs des classes moyennes. Libéral, Brooklyn. Là, des milliers et des milliers d'im- prunts comme le Sahara' a besoin de sable,
sans doute, mais de la tendance sain d'esprit. meubles sont en ruine. Toujours la même his- l'océan Atlantique d'eau ou le Sénat de... vent.
— C'est-à-dire ? toire: parce que leurs locataires n'étaient pas J'adore New York. Une ville merveilleuse.
— Moi, par exemple, je ne jette pas l'ar- solvables, ces immeubles ont été délaissés par C'est là qu'il faut aller st: vous voulez lancer
gent par les fenêtres, comme les municipalités leurs propriétaires. Plus d'eau ni d'électricité. un défi — ou si vous aspirez à la grandeur.
qui m'ont précédé. Je résiste. Vous voulez résu- Ils ont alors été squatterisés, puis pillés avant Et c'est un immense privilège que d'être escro-
mer d'un mot ma méthode de gouvernement ? d'être incendiés, souvent pour toucher l'assu- qué par cette ville. » t
Eh bien, c'est non, non et non ! Je dis non rance. « Les propriétaires se sont volatilisés'? A chacun son « Concorde »...
à tous ceux qui viennent me réclatner de Par- Parfait, dit le maire de New York. Comme FRANZ-OLIVIER GIESBERT

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