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A.I.J.A.

- Buenos Aires, 16-18 novembre 2006

« Droit international des affaires : croissance de la


mondialisation de l’activité juridique »

Panel consacré aux aspects de la clientèle privée

Marie Dominique FLOUZAT-AUBA


Avocat au Barreau de Paris
286 Bd Saint Germain
75007 Paris
Tel + 33(0)1 44 18 95 32
Fax + 33 (0) 1 44 18 95 31
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Agnès PROTON
Avocat au Barreau de Grasse
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Tel + 33(0)4 93 99 27 72
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AgnesProton@AVOCATSnet.com
-2-

INTRODUCTION

Les praticiens du droit sont de plus en plus souvent confrontés à des litiges qui incluent un ou
plusieurs éléments d’extra nullité, impliquant des acteurs économiques bien sûr, mais touchant
également la clientèle privée.

Ainsi en Europe, l’application du principe de la libre circulation des biens des services et des per-
sonnes a favorisé la mobilité des citoyens et des activités commerciales.

Cette mobilité se vérifie à l’échelle planétaire, constituant ce phénomène de mondialisation


qu’aucun praticien du droit ne saurait aujourd’hui ignorer.

Cette mobilité du sujet de droit et de son activité économique impliquent une connaissance ac-
crue de l’articulation des textes applicables, qu’ils soient nationaux (droit interne et règle national
de droit international privé), communautaires (règlement européen), conventionnels (convention
bilatérale ou internationale).

Cette multiplicité de relations juridiques internationales en droit des affaires, droit des personnes,
droit du travail, droit fiscal (entre autres !) est bien le reflet de ces évolutions sociologiques, éco-
nomiques mais également politiques.

A titre illustratif, nous allons ci-après évoquer et illustrer quelques conséquences de ce phéno-
mène sur le particulier « sujet de droit » constitutif de notre clientèle privée.

Ces conséquences seront d’ordre personnel et patrimonial, ainsi qu’il pourra ressortir de l’étude
du cas pratique ci-après reporté en annexe.

L’étude de ce cas permet d’adresser et d’illustrer les points de droit ci-après évoqués :

I. DROIT INTERNATIONAL PRIVÉ

1) Selon les règles de droit international privé de votre juridiction, quel droit
est applicable au régime matrimonial ?

2) Quel est le droit applicable à la succession ?


La règle de conflit en droit français est duale. Elle prévoit :

- que la succession « immobilière » est régie par la loi de situation des immeubles (c’est la
lex rei sitae),
-3-

- alors que la succession « mobilière » est régie par la loi du domicile du défunt (c’est
l’application de la règle mobilia sequuntur personam). 1

La loi successorale régit les successions testamentaires et ab intestat. Elle détermine les successi-
bles, les héritiers réservataires et le montant de la réserve, de même que la quotité disponible
ordinaire et la quotité disponible entre époux.

En raison du système scissionniste français, la réserve sera calculée séparément sur chacune des
masses soumises à une loi différente. La quotité établie par chaque loi s’appliquera alors à la
masse qu’elle régit, considérée comme un patrimoine distinct. 2

Au cas qui nous préoccupe, il sera essentiel de déterminer si Monsieur Le Quesnoy est devenu de
fait domicilié à Hong-Kong (à cet égard, la domiciliation fiscale sera un indice essentiel) ou s’il
était toujours rattaché à son domicile français (ce qui serait le cas si la promotion sur Hong-Kong
bien que de durée indéterminée, devait par principe et par définition revêtir un caractère provi-
soire).

3) Les époux peuvent-ils, et sous quelle forme, décider quel sera le droit ap-
plicable à leur régime matrimonial à leur succession ?
En matière matrimonial, le principe en France est l’autonomie de la volonté.

Cette volonté s’exprimera alors dans un contrat de mariage qui revêt en France la forme authen-
tique (acte notarié).

Cette dernière s’est trouvée restreinte à la suite de l’entrée en vigueur de la Convention de La


Haye du 14 mars 1978 sur la loi applicable aux régimes matrimoniaux.

Pour les ressortissants des Conventions signataires, le choix de la loi applicable au régime est
limité à l’une des lois suivantes :

- 1/ la loi d’un Etat dont l’un des époux a la nationalité au moment de la désignation ;

- 2/ la loi de l’Etat sur le territoire duquel l’un des époux a sa résidence habituelle au mo-
ment de cette désignation ;

- 3/ la loi du premier Etat sur le territoire duquel l’un des époux établira une nouvelle rési-
dence habituelle après le mariage3.

En revanche, La professio juris n’est pas admise en droit français 4 s’agissant du droit applicable à la
succession. Le domaine accordé à la loi d’autonomie en matière successorale reste extrêmement
limité. 5

1
id. n°1417.
2
V. Mariel REVILLARD, Droit International Privé et Pratique Notariale, Défrénois 4ème éd. 2000, n° 385.
3
V. Mariel REVILLARD, Droit International Privé et Pratique Notariale, Défrénois 5ème éd. 2001, n° 252 et
suiv.
-4-

Cependant, la répartition d’un patrimoine dans différents pays pose des problèmes
particuliers que l’on peut et doit anticiper.

A titre préventif, il est toujours possible d’organiser sa succession en amont (estate


planning).6

Les limites posées étant bien entendu celle de la fraude à la loi successorale. Ainsi la
protection des réservataires sera malgré tout assurée si le défunt avait sciemment et délibérément
organiser sa succession dans le but exclusif de spolier ces héritiers de leur réserve. 7

4) Quel sera le droit applicable aux prétentions pécuniaires que pourrait faire
valoir Madame Germaine Groseille pour son entretien ?
Tant que le lien matrimonial perdure, Madame Groseille pourrait revendiquer le versement d’une
contribution aux charges du mariage sur le fondement du devoir de secours que se doivent réci-
proquement les époux, ceci conformément au « régime primaire » ou « statut fondamental » prévu en
droit interne français.

En droit international, il est prévu que les effets personnels du mariage sont régis par la loi na-
tionale des époux, et en cas de nationalité différente, par la loi du domicile commun effectif.

Par application des règles de droit international français, il apparaît que Madame Groseille pour-
rait réclamer à son époux ce qu’il était coutume d’appeler une pension alimentaire, c’est à dire et
plus exactement une part contributive aux contributions du mariage, ceci impliquant bien évi-
demment que le lien matrimonial perdure.

Lors du divorce, il ne sera plus possible d’émettre une telle prétention, sauf à réclamer une pres-
tation compensatoire qui devra en principe être réglée en capital (le versement en rente étant
devenu exceptionnel et en tout état de cause limité dans le temps sur une durée de 8 ans).

5) Quel sera le droit applicable aux prétentions pécuniaires que pourrait faire
valoir Madame Germaine Groseille pour l’entretien de ses enfants ?
La part contributive aux charges du mariage ci-dessus évoquée pourra également comprendre
une « contribution à l’entretien et l’éducation des enfants » dans les mêmes conditions que ci-
dessus.

4
C’est à dire la possibilité pour le défunt de désigner la loi applicable à sa succession. A noter toutefois que la
Convention de La Haye du 1er août 1989 sur la loi applicable aux successions internationales adopte le principe
de la professio juris, le testateur ayant la possibilité de choisir la loi de la nationalité ou de sa résidence habi-
tuelle pour régir sa succession. Cette convention ouverte à la signature le 1er août 1989 a été signée par la Suisse,
l’Argentine, les Pays-Bas et le Luxembourg. A ce jour, elle n’a pas été ratifiée en FRANCE. V. Mariel
REVILLARD, précitée, n° 371 et suiv.
5
V. Mariel REVILLARD, précitée, n° 392.
6
id. n° 475 et suiv.
7
V. Cass. Civ. 1ère, 20 mars 1985, JCP N 1987, II, 178, note F. BOULANGER : affaire CARON.
-5-

En droit interne français, cette part contributive à l’entretien des enfants pourra également être
réclamée et versée postérieurement au divorce, mais conformément aux prescriptions du Juge-
ment intervenu.

Il s’agit alors de déterminer la loi applicable au divorce éventuel :

6) Quel est le droit applicable pour la question d’un éventuel divorce ?

7) Quel est le droit applicable aux relations personnelles entre les parents et
les enfants ?

8) Quels seraient les Tribunaux compétents pour connaître d’une demande


de contribution d’entretien pour Madame Germaine Groseille et pour les
enfants ?

9) Quels seraient les Tribunaux compétents pour connaître d’une demande


en divorce et de ses effets accessoires ?

10) Quels seraient les Tribunaux compétents pour connaître d’une action en
mesures provisionnelles tendant au versement d’une contribution
d’entretien d’une part et d’autre part à l’entretien de relations personnelles
entre Monsieur Pierre Le Quesnoy et ses enfants ?

11) Si Monsieur Pierre Le Quesnoy devait agir en premier à Hong-Kong, les


Tribunaux de votre juridiction devraient-ils décliner leurs compétences ?

II. CONVENTIONS INTERNATIONALES

12) Quelles conventions internationales ou traités applicables dans votre juri-


diction pourraient avoir une influence sur la résolution du cas ?

13) Une décision rendue par des Tribunaux de Hong-Kong, sur mesures pro-
visionnelles d’une part et au fond d’autre part, qui par hypothèse serait dé-
finitive, serait-elle reconnue dans votre juridiction ?
Ce sont ici les règles de droit commun de l’exequatur qui seraient applicables.
-6-

La décision étrangère est exécutoire sur le territoire français aux conditions de droit commun
prévues par l’article 509 du Nouveau Code de Procédure Civile.8

Bien entendu, les décisions rendues par les Tribunaux de Hong-Kong ne devront pas se heurter
à l’existence d’une litispendance avec les Juridictions françaises ou d’une décision définitive au
fond rendant par hypothèse obsolètes des mesures provisionnelles (sur ce point cf. ci-après point
28).

14) Quelles conditions devraient être réalisées pour que tel soit le cas ?
En l’état actuel de la jurisprudence, 5 conditions doivent être réunies préalablement à l’octroi de
l’exequatur :
- compétence du Tribunal étranger qui a rendu la décision
- régularité de la procédure suivie devant cette Juridiction
- application de la loi compétente d’après les règles françaises de conflit
- conformité à l’ordre public international
- absence de toute fraude à la loi.

III. ENFANTS

15) Selon les règles applicables dans votre juridiction, Madame Germaine
Groseille est-elle autorisée à simplement s’en aller avec les enfants sans
avoir l’accord préalable de son époux ? Que risque-t-elle en ayant agi ain-
si ?

16) Quelles mesures peut prendre Monsieur Pierre Le Quesnoy pour sauve-
garder ses relations avec ses enfants, tant en matière de mesures provi-
sionnelles qu’au fond ?

17) Quelles mesures peut prendre Madame Germaine Groseille pour éviter
que son mari ne voie les enfants ?

18) Les parents de Monsieur Pierre Le Quesnoy, restés dans votre juridiction,
ont-ils un droit vis-à-vis des enfants ?

IV. ENTRETIEN

8
- Ce droit commun s’applique sous réserve de l’existence de conventions ou traités internationaux dé-
rogatoires.
-7-

19) Quelle contribution à son entretien pourrait réclamer Madame Germaine


Groseille et comment la quotité serait-elle calculée ?

20) Les expectatives successorales de Monsieur Pierre Le Quesnoy ont-elles


une influence sur le calcul de la contribution d’entretien ?

21) Le bonus de Monsieur Pierre Le Quesnoy a-t-il une influence sur le calcul
de la contribution d’entretien ?

V. DROIT À L’INFORMATION

22) Monsieur Pierre Le Quesnoy a-t-il une obligation de dévoiler ses revenus
et sa fortune à son épouse ?

23) Peut-il y être contraint par son épouse ou par des Tribunaux ?

VI. MESURES PRÉVENTIVES POUR ÉVITER DES ENNUIS

24) Comment les époux Le Quesnoy-Groseille aurait-ils pu organiser leurs


rapports patrimoniaux pour éviter au maximum des litiges avant leur ma-
riage ?
Bien évidemment, le choix d’un régime légal contractuel, en l’espèce la séparation de biens, per-
met de clarifier la situation patrimoniale et de simplifier les rapports des époux sur ce plan.

Encore faut-il que cette séparation de biens fonctionne comme tel et que les époux ne faussent
pas cette indépendance des patrimoines en procédant par exemple à des acquisitions indivises, ce
qui est souvent le cas en pratique.

En toute hypothèse, lors du divorce, la stricte séparations des patrimoines est tempérée par la
possibilité, pour l’époux économiquement défavorisé, une prestation compensatoire (cf. ci-après
point 26).

25) Qu’en est-il après leur mariage ?


En droit français, le principe de la liberté de la mutabilité du régime matrimonial vient d’être
consacré par la loi n° 2006-728 du 23 juin 2006 portant réforme des successions et des libéralités
qui entraînera en vigueur au 1er janvier 2007.

Désormais, le changement de régime matrimonial pourra, sauf dans certains cas, intervenir sans
contrôle judiciaire, simplement par la formalisation d’un nouveau contrat de mariage, par acte
notarié, contenant la liquidation du régime matrimonial modifié.
-8-

Cette solution uniformise les solutions en droit interne et droit international privé relatives aux
régimes matrimoniaux9.

VII. STRATÉGIE PROCÉDURALE

26) Si vous deviez assister Monsieur Pierre Le Quesnoy, que lui conseilleriez-
vous de faire pour, autant que faire se peut, ne rien avoir à payer et pour
combattre pour chaque centime ?
La prestation compensatoire n’est aucunement fonction des griefs ou d’une hypothétique faute,
mais simplement fixée en fonction de différents critères légaux, incluant la durée du mariage,
l’âge et l’état de santé des époux, leur qualification et leur situation professionnelles, les consé-
quences des choix professionnels faits par l’un des époux pendant la vie commune pour
l’éducation des enfants et du temps qu’il faudra encore y consacrer, ou pour favoriser la carrière
de son conjoint au détriment de la sienne, le patrimoine estimé ou prévisible des époux, tant en
capital qu’en revenu à la liquidation du régime matrimonial, leurs droits existants et prévisibles,
leur situation respective en matière de pension de retraite (cf. article 271 du Code Civil).

En l’espèce, pour le cas où Madame Groseille venait à émettre une réclamation sur le fondement
de cette disposition, il lui appartiendrait d’établir par exemple l’existence du compte off-shore
créditeur, ou encore des perspectives successorales de son époux (sur le patrimoine maternel
pour un total d’environ USD 7 millions).

A cet égard, il conviendra de conseiller à Monsieur Le Quesnoy, si celui-ci n’a pas tenu informée
Madame Groseille de ces perspectives ni de l’existence du compte off-shore, de ne pas procéder
à des révélations spontanées à ces sujets…

C’est à Madame Groseille qu’incombera la charge de la preuve lorsqu’elle voudra justifier le


cas échéant du quantum de la prestation compensatoire éventuellement réclamée par cette der-
nière dans le cadre d’une procédure de divorce à intervenir.

Monsieur Le Quesnoy pourrait également procéder à des donations au profit de ses enfants, ce
qui réduirait son patrimoine et indirectement le quantum d’une créance éventuelle de Madame
Groseille au titre de la prestation compensatoire, mais cette solution, comme il sera ci-après sou-
ligné (cf. point VIII. SUCCESSION), a l’inconvénient de dépouiller le donateur de son vivant.

Monsieur Le Quesnoy pourrait encore éviter de régler à Madame Groseille une part contributive
à l’entretien et l’éducation des enfants s’il obtient la garde de ces derniers, ou encore si la garde
est fixée alternativement, mais dans ce dernier cas, il pourrait rester débiteur d’une telle part
contributive qui est fixée, il faut le rappeler, en fonction des charges et revenus des parents res-
pectifs.

9
En la matière, ce sont les solutions préconisées par la Convention de La Haye du 14 mars 1978 qui était appli-
cable en France aux mariages internationaux célébrés après le 1er septembre 1992.
Cf. V. Mariel REVILLARD, Droit International Privé et Pratique Notariale, Défrénois 5ème éd. 2001, n° 200 et
suiv.
-9-

27) Quels seraient vos conseils si Monsieur Pierre Le Quesnoy vous deman-
dait de trouver une solution rapide et équitable ?
En droit interne français, la procédure de divorce a fait l’objet d’une refonte législative le 26 mai
2004, en vigueur depuis le 1er janvier 2005.

A cet égard, la procédure de divorce par consentement mutuel s’est trouvée simplifiée et accélé-
rée.

Les époux ont toute latitude pour régler dès avant le prononcé du divorce les conséquences per-
sonnelles et patrimoniales de ce dernier.

Une solution rapide et équitable pourrait donc être trouvée sur la base de ces nouvelles disposi-
tions.

La compétence des Juridictions françaises pourrait également être invoquée au visa du privilège
juridictionnel bénéficiant aux nationaux français, par application des articles 14 et 15 du Code
Civil.

28) Lui suggéreriez-vous d’agir plutôt à Hong-Kong ou dans votre juridic-


tion ?
A la lumière des précisions ci-dessus, une procédure en France serait à recommander.

Il conviendra cependant de vérifier les dispositions applicables dans cette Juridiction de Hong-
Kong pour le cas où un résultat identique pourrait être obtenu sur place, à la convenance de
Monsieur Le Quesnoy.

S’agissant des conflits de Juridictions (litispendance), il est notoire qu’en cas de forum shopping,
il appartiendra à la partie la plus zélée de saisir au plus tôt le Juge de la Juridiction à favoriser, en
fonction des intérêts en jeu.

VIII. SUCCESSION

29) Quels sont les droits de Madame Germaine Groseille dans la succession
de son mari en l’absence de dispositions testamentaires, si le droit de vo-
tre juridiction était applicable ?
En droit interne français, en l’absence d’enfants, de descendants ou des père et mère du défunt,
le conjoint survivant recueille la totalité de la succession.

Par dérogation, les frères et sœurs du défunt ont vocation à recueillir la moitié des « biens de
famille », c’est à dire des biens reçus par succession ou donation des parents prédécédés du
de cujus.

Lorsque le conjoint est appelé à la succession en concours avec les enfants descendants ou les
père et mère :
- 10 -

¾ l’époux décédé laisse des enfants ou descendants :

o en présence d’enfants tous issus des deux époux, le conjoint recueille à son
choix l’usufruit de la totalité des biens existants ou la propriété du quart des
biens ;

o en présence d’un ou plusieurs enfants qui ne sont pas issus des deux
époux, le conjoint n’a plus d’option en ce cas et recueille la pleine propriété du
quart des biens dépendant de la succession.

¾ A défaut d’enfants ou de descendants, si le défunt laisse ses père et mère :

o Le conjoint viendra à la succession pour la moitié des biens, l’autre moitié étant
dévolue pour un quart au père et un quart à la mère.

¾ Si l’un des parents est précédé, le conjoint recueille cette part, recevant alors les trois
quarts de la succession en pleine propriété.

Il est ici observé cependant que la quotité disponible entre époux reste dérogatoire au droit
commun et permet d’élargir, par voie testamentaire, la protection du conjoint survivant,
lequel pourra alors opter :

¾ en présence de descendants, soit pour la quotité disponible ordinaire, soit pour un quart
des biens en pleine propriété et trois quarts en usufruit, soit pour la totalité en usufruit
(article 1094-1 du Code Civil) 10;

¾ en présence des père et mère du défunt, les dispositions testamentaires pourront porter
non seulement comme les droits légaux sur la moitié des biens en présence des deux pa-
rents ou les trois quarts lorsque l’un d’eux est décédé, mais en outre sur la nue pro-
priété de la réserve de ces ascendants (article 1094 du Code Civil).

Par ailleurs, pour assurer au conjoint survivant le maintien de son cadre de vie, la loi instaure au
profit du conjoint survivant :

- 1/ un droit au logement temporaire : pendant une année, le conjoint survivant peut


revendiquer la jouissance gratuite du logement de la famille ainsi que du mobilier, com-
pris dans la succession, qui le garnit (article 760 al. 1er du Code Civil). Il s’agit d’un droit
d’ordre public qui ne peut donc être supprimé par la volonté du défunt.

Si le logement appartenait aux époux ou s’il dépend entièrement de la succession, le


conjoint en a la jouissance gratuite de plein droit.
Si l’habitation était assurée au moyen d’un bail, le conjoint dispose alors d’une créance
contre la succession pour le remboursement des loyers, pendant l’année, au fur et à me-
sure de leur acquittement.

Dans ces cas, il supportera également cette créance dans la proportion de sa vocation
successorale.

10
Sur le sort du conjoint survivant avant la réforme, V. plus généralement Michel GRIMALDI, Droit Civil -
Successions, précité, n° 116 et suiv. (les droits de succession du conjoint), et n° 304 et suiv. (la quotité disponi-
ble entre époux).
- 11 -

- 2/ un droit viager au logement : le conjoint successible a jusqu’à son décès un droit


d’habitation sur le logement qu’il occupait effectivement, à l’époque du décès, à titre
d’habitation principale, lorsque le logement appartenait aux deux époux ou dépend tota-
lement de la succession. Il a également un droit d’usage sur le mobilier, compris dans la
succession, garnissant ce logement (article 764 al. 1er du Code Civil).

Si le logement faisait l’objet d’un bail, le conjoint bénéficie du droit d’usage sur le mobi-
lier seulement.

Ce droit viager au logement n’est pas d’ordre public : il s’exerce sauf volonté contraire
du défunt, qui doit être en ce cas exprimée par testament authentique.

Lorsque la situation du conjoint fait que le logement, grevé du droit d’habitation, n’est
plus adapté à ses besoins, le conjoint survivant peut alors le louer afin de dégager les res-
sources nécessaires à de nouvelles conditions d’hébergement (article 764 al. 5 du Code
Civil).

- 3/ Enfin, la loi prévoit que le conjoint peut bénéficier, au besoin cumulativement avec
les droits viagers d’habitation et d’usage, de l’attribution préférentielle de la propriété
du local, qui lui sert effectivement d’habitation, et du mobilier le garnissant.

Cette attribution préférentielle du logement et du mobilier est désormais de droit pour le


conjoint (article 832 al. 10 du Code Civil).

- 4/ Désormais également, sous certaines conditions, le conjoint peut revendiquer une


pension, à la charge de la succession.

30) Comment les époux Le Quesnoy-Groseille pouvaient-ils s’assurer que le


droit de votre juridiction reste applicable malgré leur déménagement ?
Ainsi qu’il a été vu ci-dessus, en droit international français, il n’est pas possible de choisir le
droit applicable à sa succession.

Toutefois, si les époux sont restés officiellement domiciliés en France, la loi française pourra
s’appliquer sous réserve d’éventuelles dispositions d’ordre public contraires dans la Juridiction du
décès ou du lieu de situation des immeubles.

A ce titre, et comme il a été ci-dessus indiqué, il conviendra d’examiner avec attention le ratta-
chement fiscal qui, s’il n’est pas déterminant, est un critère tout de même essentiel du rattache-
ment domiciliaire.

Dans l’hypothèse où les époux auraient été finalement domiciliés à Hong-Kong, il convient de
noter l’application impérative de lec reicite pour tous les immeubles situés en France, ce qui aurait
permis en toute hypothèse pour les époux de s’assurer de l’application du droit successoral fran-
çais, à tout le moins sur leur succession immobilière.

En l’espèce, il conviendra d’examiner les règles de droit international privé en vigueur à Hong-
Kong, dans l’hypothèse où Monsieur Le Quesnoy décèderait dans cette Juridiction (cf. la variante
du cas ci-annexé).
- 12 -

31) Monsieur Pierre Le Quesnoy, après le départ de son épouse, souhaite la


déshériter. Peut-il le faire ou réduire sa part au minimum, et comment ?
Dans l’hypothèse où, aux conditions ci-dessus, l’applicabilité de la loi successorale française était
vérifiée, il serait possible à Monsieur Le Quesnoy d’exclure son conjoint de sa succession, sous
réserve des dispositions de l’article 914-1 du Code Civil qui ne sont pas applicables en l’espèce.

En effet, cet article prévoit l’existence d’une réserve impérative du conjoint survivant, mais seu-
lement à défaut de descendant et d’ascendant.

L’exhérédation du conjoint, notamment en ce qu’elle portera sur le droit viager au logement,


devra être faite par testament authentique.

Seul le droit au logement temporaire ne pourra être remis en cause par le testateur puisque ce
droit est d’ordre public, ainsi qu’il a été vu ci-dessus.

En substance, par application du droit successoral français, Monsieur Le Quesnoy peut priver
Madame Groseille de tout droit sur sa succession, sauf le droit au logement temporaire sus-visé.

Monsieur Le Quesnoy pourrait également parvenir à ce résultat en procédant à des donations


entre vifs au profit de ses enfants et / ou de tiers, qui aurait pour effet bien sûr de priver Ma-
dame Groseille de tout droit sur le patrimoine de son époux…

Cependant, cette solution a pour inconvénient de dépouiller le donateur de son vivant.

Il sera donc préférable de recourir à une planification successorale testamentaire.

32) Quelle est la situation du patrimoine de USD 2 millions dissimulé ?


Là encore, il convient de raisonner sous réserve de la vérification de l’applicabilité de la loi suc-
cessorale française.

Monsieur Le Quesnoy aura pu léguer ce patrimoine de 2 millions USD sur lesquels les enfants
mineurs pourraient revendiquer la réserve héréditaire prévue par la loi française.

En ce cas, le parent survivant, par hypothèse Madame Groseille, pourra agir au nom des enfants
mineurs, es-qualité d’administrateur légal sous contrôle judiciaire, pour récupérer tout ou partie
de cette somme (en fonction des dispositions prises par le défunt qui ne pourront cependant
entamer la réserve sus-évoquée).
- 13 -

Bibliographie

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nes familiales face aux infortunes professionnelles : anticipation de l’échec – comment protéger les biens
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ƒ REVILLARD MARIEL : DROIT INTERNATIONAL PRIVE ET PRATIQUE NOTARIALE,
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