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:Entretien

99 avec Elie Wiesel


SOMMAIRE

Premier amour par Anne Fabre-Luce


Mercier et Camier
La ville sur la mer par Cella Minart
Pensée testamentaire
Un siècle débordé par Alain Clerval
Les paroisses de Regalpp-tra
suivi de
Mort de l'Inquisiteur par Angelo Rinaldi
Contes d'hiver par André Bay
Les belles endormies par Claude Bonnefoy
Cinq nôs modernes
Des gens chics par Marie-Claude de Brunhoff
Œuvres littéraires par Samuel S. de Sacy
et politiques
La salive de Z' éléphant par J osé Pierre
Les dix Japonais
Elie Wiesel, le témoin Propos recueillis
par Gilles Lapouge
Un lieu hanté par Marcel Billot
Rome. la fin de fart antique par Marcel Marnat
Le Seul par Pierre Pachet
Colonialisme et par Guy de Hosschère
Le manifeste différentialiste par Jean Duvignaud
Principes de l'economie par Michel Lutfalla
politique et de fimpôt
L'étudiant par Claude Mettra
L'image-action de la par Victor Karady
ou la politisation actuelle
L'ecran de la mémoire par Jacques-Pierre Amette

Praxis du cinéma par Alain Clerval


Cinéma Underground a Vcnisf' par Marie-France Bridelance
Le Borgne est roi par Simone Benmussa
w par Georges Perec

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire : Crédits photographiques


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1.11 I.IVRII DII

,
I.A QUINZAINII
Les sentinelles du neant

1
Samuel Beckett ports entre Pim et Pem, Bom et
Pemier Amour (19451 Bam, Krim et Kram dans Com-
Minuit éd., 56 p. ment c'est.
La haine des enfants tcommc
Mercier et Camier l19461 futurs géniteurs.' s'exprime par
1 Minuit éd., 212 p. l'attitude violente de Mercier
rencontrant son fils et sa fille,
marchant sur eux pour les chas-
De ces deux textes dc Beckett, ser en grimaçant. t« Foutez-moi
l'un Premier A mour qui est le camp ! hurla Mercier », p. 48.1
courte nouvelle, a été écrit la Au refus de reconnaître l'iden-
même année que Watt (1945), et tité ou l'existence de la progéni.
l'autre, Mercier et Camier, se si- ture, correspond la perte de la
tue un an avant Molloy (1947). Il notion de l'identité d'autrui en
est également important d'ajouter général: Mercier et Camier, qui
que ces deux œuvres furent com- s'accrochent l'un à l'autre comme
posées pendant la période où deux noyés à la manière des per-
Beckett écrivait Nouvelles et sonnages de Godot, ne savent plus
textes pour rien (1946-1950), qui qui ils sont: c Qui es-tu Ca-
contient un récit capital : f Expul. rnier? >, demande Mercier. L'ap-
3é. parition de Watt (qui ressemble
Premier Amour, qui raconte à Murphy 1 apporte peut-être la
l'histoire de l'union du narrateur réponse à cette question: c Il est
avec une femme, cst surtout lc né, il est né de nous, dit Walt,
récit d'une tentative d'ancrage celui qui n'ayant rien, ne voudra
qui échoue devant l'impossibilité rien, sinon qu'on lui laisse le rien
de contact partagé ou durable en- qu'il a> (p. 198). Mais cet être,
tre deux êtres. La femme appa- c'est aussi celui qui n'est rien et
l"aît ici comme la confirmation de qui veut qu'on lui laisse le rien
l'échec dans l'amour. Les rapports qu'il est.
de Watt avec la poissonnièrc Bois de Gustave Doré pour "l'Enfer» de Dante Ces deux livrcs sont importants
Mm' Gorman étaient déjà une sé- parce qu'ils marquent une des
rie de «fiascos ». A la séduction donc doublement immonde en neslques par rapport à leur pro- premières étapes de ce qu'on pour-
féminine, essentiellement castra- tant que corps qui se donne de pre histoire (qui est la négation rait appeler l'entreprise de «ré-
trice, à la femme dévoreuse, le manière anonyme et aussi corps d'une histoire) et dont le dialo- duction >, de dépouillement pro-
narrateur de Premier A mour ré- susceptible de procréer d'autres gue interminable s'articule déjà gressif que Beckett continuera
pond déjà, non plus par l'humour corps. sur la présence ou l'absence de d'opérer sur son écriture. Par le
qui est une distance prise par rap- Dans la suite de son œuvre, certains objets comme le para- refus de l'ancrage et le processus
port à l'investissement affectif, Beckett restera remarquablement pluie, la bicyclette, l'imperméa- de l'auto - expulsion, Premier
mais par l'indifférence, refus fidèle à cette notion de dérélic- ble, le sac de «voyage >. Le but Amour met en évidence l'impos-
de contact, ct enfin la fuite de- tion fondamentale dans l'amour, de leur errance se résume sou- sibilité d'existence du couple en
vant la procréation, les enfants et qui fait de tout rapport un vent à la récupération de ces ob- tant que tel. Mercier et Camier
étant «les scories de l'amour:l). pourrissement inévitable se résol- jets oubliés ou égarés «quelque inaugure un nouveau genre de
Le refus de la femme se solde Vant par la fuite, ou l'enlisement part ». couple, celui de deux hommes, qui
par une auto-expulsion qui corres- dans la solitude. La cruauté gratuite que l'on re- seront plus tard présents dans les
pond précisément à l'expulsion de Dans Mercier et Camier,· les trouvera dans Fin de Partie par romans et le théâtre de l'auteur,
l'enfant hors du corps de la mère. personnages sont déjà des expul- exemple se présente ici sous la deux êtres qui se sont eux-mêmes
La femme disparaît alors du sés. Leurs rapports se situent forme du meurtre de de expulsés pour entreprendre une
champ affectif, visuel, et intellec- dans l'errance et l'attente !'ans but police à coups de bâton. interminable odyssée aux portes
tuel du narrateur à cause de son qui seront ceux de Vladimir et Mais si le corps des autres est du néant.
horreur de la paternité: «Je ne d'Estragon dans Godot. La notion devenu un objet haïssable, celui Ce qui, ici, apparaît encore
cr
me sentais pas bien à côté elle, de temporalité se fond déjà dans des personnages prend au contrai- comme 'l1n dialogue, se réduira
sauf que je me sentais libre de « une rêverie tumultueuse et grise re une importance considérable. plus tard en une seule voix, à la
"enser à autre chose qu'à elle, et où passé ei avenir se confon(dent) Le fonctionnement des organes, voix proliférante et litotique qui
c'était déjà énorme, aux vieilles crune façon peu agréable, et où et les douleurs qu'ils provoquent dit le Rien de l'existence. Au-delà
choses éprouvées, fune après fau- le présent tient le rôle ingrat de sont l'objet de discours. Mercier de l'humour noir dont Beckett
tre, et ainsi, de proche en proche noyé éternel» (pp. 48-49). Le sta- et Carnier ne sont pas encore im- . pare cette parodie d'aventure hu-
à rien, comme par des marches de de l'ancrage possible est dé- mobiles comme le seront Malone maine, on pressent la disparition
descendant vers une eau profon- passé et remplacé par des «visi- ou Hamm, mais ils portent déjà du sujet destiné à se dissoudre, et
de.» (p. 39). Et encore: «L'es- tes:!> à des auberges pourvues de une attention maniaque et inquié- l'émergence d'un être auquel il
sentiel était que je commençais à servantes «disponibles », ou dans tante à leur propre physiologie. reste tout juste assez de vie pour
ne plus faimer.:!> (p. 45). Une la maison d'Hélène qui est une Le corps d'autrui est nié à tel demander, tel un souffle venu des
autre manière de refuser l'amour prostituée. point que Mercier et Carnier pré- profondeurs: c Qui maintenant?
est de considérer la femme com- L'alliance des deux personna- fèrent déjà les jeux homosexuels Quand maintenant? Où mainte-
me une prostituée, et de lui don- ges se fait au nom de «l'horreur à l'amour vénal d'Hélène. Ce nant? :1>
ner ce rôle comme le fait le nar- de l'existence ». Mercier et Ca- genre de contact qui est aussi un
rateur pour Anne. Celle-ci devient mier sont des êtres sans âge, am- échec se retrouvera dans les rap- Anne Fabre-Luce

La Q!!iozaine Littéraire, du 16 au JI juillet 1970 3


ROMANS

IlRANÇAIS
Le langage de la mer
1
Suzanne Prou dences précédentes, dont le char- fatales. C'est le P.O.F. qui, finale- s'était imposé, jusqu'ici, dans
La ville sur la mer me désuet était irrésistible. ment, l'emporte: on arrête Gilles l'évocation d'un monde replié sur
Calmann-Lévy éd., 232 p. Cela commence avec l'annonce et, au terme d'un jugement Som- lui-même et surtout dans l'explo.
de la mort d'un célèbre homme maire, on le condamne à mort. ration minutieusèd'un quotidien
politique, dans cette ville sur la A quelques jours des élections, volontairement banal, qu'envahis.
De vieilles demoiselles, la vie mer où l'un de ses anciens cama- la situation est complètement ren· saient soudain l'insolite et l'étran-
feutrée de province, des langues rades qui l'avait perdu de vue versée par l'intervention d'une ge. Avec cette fresque "qui se vou-
qui se délient sous le sceau du depuis une vingtaine d'années re- troisième force, invisible mais me- drait une satire politique et so-
secret, des yeux immobiles der- vient justement après une longue naçante, et qui contraint les deux ciale, ce ton au second degré
rière les fentes des volets : le pe- absence. Pourquoi Gilles trouve- Partis en présence à composer et n'agit plus et de l'imposant édi-
tit monde de Suzanne Prou - t-il le décès d'André Lavenant sus- peut-être même à s'aIlier. Sait·on fice qui nous est proposé, à peine
celui, du moins, de ses trois pre- pect ? Parce que personne ne pa- qui sont ces insurgés réfugiés parvient-on à distinguer le rez-de·
miers romans - se refermait sur raît sérieusement désirer percer dans les grottes du bord de mer, chaussée. Pour des raisons diffici-
le lecteur avec une simplicité ma- le mystère qui l'entoure et qu'en et dont la rumeur assure que le lement décelables - sinon, peut·
chiavélique, ne lui laissant même rapportant, sans d'autres commen· nombre croît rapidement? On le être, le fait que le roman est tout
pas le temps de prendre conscien- taires, la fin du chef du Parti de devine, plutôt: des étudiants et entier rédigé au passé composé,
ce de la façon dont il avait été l'Ordre et de la Famille dans un des intellectuels auxquels com- ce qui lui donne à la fois une
transporté d'un paisible salon par- établissement de bains mal famé, mencent à se joindre certains des certaine monotonie et un incon-
fumé au patchouli en plein cœur les journaux semblent laisser la ouvriers des Armateurs. Devant la testable flou - on reste le plus
d'une ahurissante histoire poli. porte ouverte à toutes les suppo- montée de la menace, on a tout souvent en deça du récit et, par-
cière. Que s'était-il passé? A peu sitions : suicide, crime crapuleux, juste le temps de proclamer tant, de sa leçon.
près rien; quelques divagations vengeance politique. l'union des anciens adversaires et « L'artifice ne régnait-il pas en
de vieilles filles, un certain frémis- Gilles, pour sa part, se croit de gracier Gilles pour lui offrir maître sur la ville? Tout n'était-
sement de l'air porteur de mes- autorisé, en sa qualité d'ancien de partager avec les leaders du il pas travesti, frelaté? », s'inter-
sages mystérieux et, surtout, la ami, à rendre une visite de cour- Parti des Armateurs et du P.O.F. roge Suzanne Prou, comme si eIJe
prodigieuse imagination de Su· toisie à la veuve : il met ainsi le l'honneur de former le premier voulait ainsi avertir son lecteur
zanne Prou qui, avec un humour doigt dans un engrenage qui cons- triumvirat de la ville. Après quoi, que les vrais acteurs ne sont pas
froid assez rare chez un écrivain titue, précisément, l'essentiel du tout ira très vite; des élections ces êtres falots vis-à-vis desquels
français, réussissait chaque fois un roman. Le P.O.F., en effet, n'en- triomphales, un jeu difficile pour elle garde constamment ses dis-
étonnant petit tour de force en tend pas laisser un intrus mener Gilles qui est contraint, pour gar- tances, mais Kafka, mai 68, cer-
renvoyant dos à dos, dans une une enquête au gré de sa fantai- der sa place, de devenir agent tains totalitarismes, l'absurdité.
même interrogation admirative, !;Oie; en pleine période électorale, double, la pression secrète, mais Sans doute. Mais ce n'est pas par-
lecteurs et personnages. et alors que l'organisation rivale tenace, des insurgés. Enfin, après ce qu'un lieu est défini comme
Avec la Ville sur la mer, le re· du Parti des Armateurs lui cause une énorme explosion qui em- imaginaire qu'il doit nécessaire-
gistre a changé. Les grondements de nombreux soucis, l'appareil du porte la ville, une belle apothéose ment demeurer irréel, et d'autant
du monde ont eu raison des chu- P.O.F. cherche à neutraliser Gil- libératrice avec l'irruption de la moins s'il s'agit d'un roman qui
chotements sous les ébéniers et les en le. dénonçant comme "es- mer qui balaie tous détritus voudrait proposer une réflexion
au récit intimiste - mais percu- pion. Le voici donc devenu le gi- et permet l'arrivée - on peut le politique et se soucier, par consé-
tant - de jadis se substitue une bier des polices parallèles des supposer - des exilés des ::;rottes. quent, de son efficacité. A moins
histoire plus ample, une sorte de deux partis, chacune rivalisant Aussi arbitraire et limitative -- et ce ne serait pas impossible
conte philosophique mi-fable, mi- d'ingéniosité pour le prendre aux que soit pour un écrivain la com- - que seul le langage de la mer
satire qui, parce qu'elle rend le pièges dressés ici par un déména- paraison constante avec son œu- l;OOit, ici, détenteur de la vérité.
lecteur moins complice, ne con- geur de plaques manchot et, là, vre passée, force est de constater
vainc pas autant que les confi- par deux femmes qui s'espèrent que le talent de Suzanne Prou Cclia Minart

suivre le destin de "œuvre de "écri- ieunes, a été" attribué à l'ouvrage d'Ita·


INFORMATIONS vain chez nos voisins berges. En rai- io Calvino, paru au Seuil, sous le ti- Le 1er août
son du caractère inédit de maints tre du Baron perché, dans une tra-
documents - qui fera l'objet d'un ca- duction de J. Bertrand. paraitra
talogue détaillé - cette manifestation Le Prix Nadal - l'équivalent espa-
Gide en Belgique ne manquera pas de contribuer au gnol de notre Prix Goncourt - a été le nO 100
progrès des études gidiennes et au décerné à Francisco Garcia Pavon pour
Dans le cadre du centenaire de la rayonnement de Ta personnalité de son roman Hermanas coloradas (col-
l'écrivain. lection «Ancora y Delfin. des édi- de la Q!!inzaine
naissance d'André Gide, la Bibliothè-
que Royale Albert 1"' de Bruxelles or- (Bibliothèque Royale Albert 1"', Sal- tions Destino, Barcelone).
ganise une exposition consacrée à Ie des Donations, Mont des Arts, Agé de cinquante ans, Francisco
l'auteur de la Porte étroite, avec le Bruxelles. Du 4 juillet au 22 août 1970, Garcia Pavon, après avoir publié un
de 9 heures à 17 heures. Entrée libre.) premier roman intitulé Cerca de Ovie- Il comportera un
concours de la Bibliothèque littéraire
Jacques Doucet, de la famille de l'écri- do, qui provoqua des controverses pas-
sionnées, s'est consacré pendant long·
bilan de l'année
vain et de nombreux collectionneurs
et bibliophiles. Prix temps à la nouvelle et au conte, genre écoulée et sera en vente
Sous le titre de • Présence d'An- où il excelle. Revenu au roman, il
dré Gide., l'exposition groupe des s'orienta vers le récit de science-fic- tout le mois.
lettres échangées par Gide avec plus Le Prix Charles-Perrault, fondé cette tion et le roman policier, formes litté-
de trente correspondants belges, des année et destiné à attirer l'attention raires fort peu cultivées en Espagne 40 p. 5 Il.
manuscrits, des éditions rares, ainsi du public sur un livre pour la jeunesse de nos jours. Las Hermanas coloradas
que des portraits. Des études de cri- publié en France au cours de l'année nous propose une analyse en profon-
tique et des critiques de presse, pa- précédente et dont les qualités Iitté· deur d'une société rurale en évolution,
rues en Belgique sur l'œuvre de Gide. raires aussi bien que la présentation mais attachée encore aux vieux my· Retenez.le chez
dès la publication des Cahiers d'An- d'ensemble doivent favoriser la forma- thes, aux superstitions et aux préju-
votre libraire
dré Walter, en 1891, permettront de tion du goût et du désir de lire des gés.

4
DOCUMENT

Roger Martin du Gard •




Pensée testamentaIre
Au moment où Roger Martin du Gard rédige la " Pensée testa- sentatif de toute une génération de romanciers médiocres, que ne
mentaire .. que nous publions ci-dessous grâce à l'obligeance de viennent sauver ni ses dons ni son extrême honnêteté intellec-
Pierre Herbart, il est assailli de doutes quant à la valeur de son tuelle ". Roger Martin du Gard est affecté par ce jugement d'ail-
œuvre et des Thibault en particulier. Prix Nobel en 1937, célèbre leurs contestable et amené à faire retour sur lui-même. D'où le
(plus à l'étranger qu'en France), ayant achevé le cycle des Thibault désir de marquer pour les critiques futures sa place dans l'évolu-
dont la publication s'est étendue sur vingt ans), il est vivement tion du genre. D'où cette" pensée testamentaire .. (il aura encore
ému par l'étude que lui consacre Claude-Edmonde Magny dans son 8ept ans à vivre), empreinte une fois de plus de toute la probité et
Histoire du roman français depuis 1918. Tout en lui tressant des de toute la modestie dont il était capable. Il est probable, d'ailleurs.
couronnes, pour sa probité, sa modestie, ses exigences d'écrivain, que la préface d'Albert Camus à ses Œuvres complètes dans la
notre regrettée consœur ne lui reconnaît pas les quai ités fonda- Pléïade (en 1955) ait mis quelque baume sur la plaie' que lui a
mentales du romancier et, dans sa conclusion, se montre bien dure causé une relative méconnaissance des générations d'après-
en le qualifiant de c< naturaliste attardé dans l'après-guerre, repré- guerre.

Pensée testamentaire (qui pourrait être rendue publique (31 dé-


cembre 51) lendemain de ma mort).
On m'a fait une légende de " modestie ", parce que je ne cher-
che pas à faire parler de moi, et ne cours pas après les éloges. Si
je suis modeste, c'est parce que j'ai une claire vision de ce que
je vaux, de ce que vaut mon œuvre; et parce que mon succès de
romancier, manifestement disproportionné à mes mérites réels, me
donne mauvaise conscience, comme une usurpation ... Les louan-
ges qui ont accueilli les Thibault, la place et les compliments qu'on
me fait encore, me plongent, dès que j'y pense, dans une doulou-
reuse mélancolie.
Je sais ce dont je parle. C'est à tort qu'on me range trop sou-
vent parmi les c< grands romanciers .. de ma génération. (Ou bien
alors c'est que la génération de romanciers à laquelle j'appartiens,
aura été une période c< creuse .. dans l'histoire littéraire; ce qui
n'est pas impossible, d'ailleurs ... ).
Je ne suis qu'un aboutissement. Je n'ai rien apporté de neuf. Je
n'ai rien fait d'autre que de cultiver avec soin, avec goût, avec
probité, des terres que les romanciers français, russes et anglais,
avaient défrichées au XIX· siècle.
r"'- .A. '1 t.. :. Roger Martin du Gard

La Q!!inzaine Littéraire. du 16 au 31 juillet 197() 5


I.ITT.RATURE

.TRANG.RE
La fêlure

1
Bernard Frank temps de l'adolescence, et il Là où Bernard Frank cesse de Leonardo Sciascia
Un siècle débordé s'amuse, de retour, à démolir le nous bercer de mots un peu vides, Les paroisses de Regalpetra
Grasset éd., 320 p. jouet d'autrefois. Aussi bien, ne où il met le doigt sur la blessure suivi de
se lasse-t·il pas d'ouvrir l'intérieur vive qui fait de cet écorché le Mort de rInquisiteur
de ces délicates horlogeries, les douloureux bouffon de soi·même, Trad. par Mario Fusco
œuvres, sans percer le secret du c'est lorsqu'il se met à parler de Les Lettres Nouvelles
mécanisme qui les fait fonction- la question juive. Ceux qui ont Denoël éd., 304 p.
ner, et comme un enfant boudeur, choisi de n'être pas antisémites
les brise en morceaux. A force voudraient, tel Mauriac, que les
de rêver sa vie d'écrivain au lieu juifs leur sachent gré de leur neu- Le compte rendu des activités·
de la faire, insensiblement, Ber· tralité bienveillante, comme si la de sa classe, qu'il rédigeait à la
nard Frank ne sait plus que nous haine, en devenant silencieuse, fin de l'année à l'intention de son
parler des coulisses mondaines, voulait faire payer le prix de son inspecteur primaire, donna l'idée
de ce théâtre du demi·monde mutisme. Frank a raison d'insis· à Leonardo Sciascia, jeune institu-
Ah ! ces jeunes gens qui ·ont le bourdonnant de rumeurs et ter, il n'est pas de façon plus teur d'une trentaine d'années,·
bâillement langoureux et nostal- d'échos, ce fond grinçant et fié· odieusement sournoise d'être anti· d'écrire une chronique plus large,
gique, en rêvant des châteaux de vreux sur quoi - ironisait, féro- sémite que d'espérer des juifs de délivrée de l'optimisme officiel,
sable! Leurs premiers châteaux cement, Julien Gracq dans la Lit- la gratitude envers ceux qui Be qui embrasserait tous les aspects
en Espagne construits dans les al- térature à l'estomac - se déta- refusent à être des bourreaux. De· de la vie de la bourgade où il
lées du parc Monceau, sous l'œil chent, inévitablement, à Paris, les puis qu'Israël, face à l'encercle· enseignait. C'était en 1954, quand
attendri de leur nourrice, et qui œuvres et les hommes. ment belliqueux qui le menace, la démocratie·chrétienne régnait
noircissaient, faute de mieux, de a le malheur, pour survivre, de sans partage sur la péninsule, et
taches d'encre leur manuel de lit- recourir aux moyens de la force, que Pie XII voyait en De Gas-
Quelle fêlure en a fait, moins
térature ! Thibaudet, Lanson, Fa- les non juifs lui reprochent de ne peri un moindre mal.
le succès, le frère de Scott Fitz·
guet et même M. Petit de Julleville pas cultiver une vertu qu'ils n'ont
dont il a préfacé autrefois
leur ont donné de la littérature la naïveté de réclamer d'aucun Dans l'avant.propos dont il
Gatsby le Magnifique, dissipant sa
française l'image d'un enchevêtre- autre pays. Il règle son compte, coiffe la réimpression de son li-
rêveuse déréliction entre l'alcool,
ment subtil et rigoureux de par- de manière péremptoire, à cette vre, chez Laterza, en 1967, Scias·
les sauteries mondaines,. l'écriture,
terres et de pièces d'eau, et ils ne dilapidant un capital d'homme gauche bien· pensante qui, non cia prévient que cette réalité,
songent plus qu'à remplir les mar- satisfaite d'être l'éternelle pero dont il devait, par la suite, faire
d'esprit, obligé, pour faire hon·
ges de leur cahier d'écolier... dante responsable de la vertigi. une œuvre, n'a guère changé de-
neur à sa réputation, de faire as·
neuse promotion conservatrice de puis, et l'on a ici de bonnes rai-
saut d'épigrammes grinçants où
la France actuelle, voudrait en· sons de penser que quelques an-
Dans Géographie Universelle et perce le noir rictus du désespoir?
core, au nom d'on ne sait quels nées de plus n'ont pas suffi à la
la Panoplie littéraire, aux titres On est partagé entre l'agacement,
universaux, non seulement obliger modifier et que, de retour dans
significatifs, Bernard Frank fai· l'ennui et la sympathie. l'amuse·
les juifs à s'assimiler, mais encore son village, un immigrant n'a pas
sait de son rêve d'écrire la ma- ment, mais il faut bien l'avouer,
qu'Israël renonce à se défendre. à craindre un profond dépayse.
tière même de ces premiers livres c'est le plus souvent l'ennui qui
ment.
où il se glissait frauduleusement, l'emporte. Il n'a jamais su se gué-
frileusement dans la biographie rir de voir se briser le cristal de Bernard Frank a choisi de
ses illusions parce que, malgré son Les «braccianti - les hom-
imaginaire et les morceaux choi- jouer à qui perd gagne. Par des
mes qui n'ont pas leurs bras -
sis du grand écrivain qu'il vou- talent paresseux et brillant, le pirouettes, qu'on peut appeler pu·
continuent d'y crever de faim, les
lait devenir, à ce point dupe de succès n'a pas répondu suffisam- deur, il escamote sans cesse son
enfants se placent toujours en
ses affabulations mythomanes ment à son appel. impuissance ou sa fatigue devant
service dès l'âge de dix ans, les
qu'il réinventait un Drieu la Ro- la littérature. Mais, pour écrire
sauniers à la retraite cherchent
chelle sans ressemblance avec le un livre comme ceux qu'il aime,
Dans ses premiers livres, ce qui au soleil un engourdissement de
vrai modèle, selon le témoignage Proust, Chateaubriand ou Diderot
en faisait le charme, Bernard leurs membres tordus par les rhu·
d'Aragon lui-même. Il souhaitait qu'il imite par son improvisation
Frank s'était bâti un royaume où matismes, qui leur procure un
figurer dans les avenues royales buissonnière, il est nécessaire
il se blottissait avec délectation. Il avant·goût de l'apaisante mort. La
des encyclopédies futures. Mais le d'ajouter foi à ce qu'on écrit. Les
se taillait un pourpoint éclatant Maffia prend la vie de ses enne-
rêve a fait long feu. Seule, la cene pages les plus belles, si, rétrospec-
dans le drap de ses fantasmes. mis, l'argent de ses protégés et
dre des grasses matinées a laissé tivement, il est facile d'en relever
Maintenant, il a trop le sentiment une Eglise à qui 1'« aggiorna-
sa trace d'amertume dans la bOUe les ficelles parce qu'elles sont ins·
d'être talonné par le temps qui mento» n'a pas encore enseigné
che de notre hussard. crites de manière indélébile dans
passe pour ne pas vouloir ruser l'élémentaire pudeur, des ··sous à
l'anthologie de notre mémoire et
avec celle qui toujours gagne, ne tout le monde
se sont incorporées à notre sensi·
Il revendique, aujourd'hui, pas souffrir que lui échappe cette
bilité, à notre goût, ne sont pas
d'avoir donné leurs lettres de no- dimension légendaire, comme l'at· Pendant ce temps, au
issues d'une dérisoire dérision.
blesse aux « ainsi teste sa fascination pour Malraux, les «messieurs », épaves de la
qu'on devait désigner la petite qui hausse de son vivant l'écri- bourgeoisie terrienne, tapent le
troupe d'écrivains désinvoltes sur- ,'ain au-dessus de sa condition. Peut-être, ce qui rend ce livre carton, racontent leurs fantasmes
gis, à la suite de Nimier, dans la Aussi bien, flâne·t-ilinlassable- émouvant est qu'il soit fait de ces sexuels comme des aventures vé-
littérature des années 50. Mais, ment, butinant de tout et de chutes et de ces ébauches qui sont cues, se font une Apocalypse de
dans ce dernier livre, Bernard rien, dévidant des paroles man· l'envers d'une œuvre, son moule l'élection d'un conseiller munici·
Frank rompt des lances, surtout, gées par le silence où les mots en creux... pal communiste, et évoquent avec
contre lui-même. L'enfant gâté dégonflés font un mince rideau de nostalgie le temps de l'ordre. Ils
s'est, pendant dix ans, détourné fumée devant le vide ouvert sous n'accorderont pas pour autant
de ce qui faisait ses délices au ses pas. Alain Clerval leur voix au Mouvement Social

6
ALFRED

Contre l'humiliation SAUVY


la
révolte
Italien, héritier spirituel du fas-
cisme. La démocratie-chrétienne,
pai- les temps qui courent, leur
semhle mieux qualifiée pour assu-
des jeunes
un volume 15 F
rer une administration du pays
qui ne dérange pas les possédants du même auteur:
dans leur digestion. LA
Qui douterait que la «Di-Ci» DES JEUNES
soit un excellent syndic de faillite
n'aurait qu'à lire dans ce livre le
récit d'une campagne électorale.
De voix tranquille, grave,
d ' h 0 m me sûr de son fait,
SUZANNE
qui n'a pas hesoin des higar.
rures du phamphlet pour fain'
accepter sa vérité parce que PROU
la
sa vérité est irréfutahle, Sciascia
remarque: «Ce parti venait de
la lutte contre le fascisme et n'eut
pas le courage de se /Jasser des
fascistes. » Ils n'ont donc pas tort
de le soutenir, ces bourgeois qui
ville
entendent encore l'écho des vic-
toires de la guerre d'Abyssinie,
comme une ouverture de Léonca-
sur la mer
..... Mélange efficace de cruauté,
vallo: vingt-cinq ans d'un parle- de fantaisie, d'érotisme et d'absur-
dité.....
mentarisme dont, entre parenthè-
ses, les communistes ne furent pas LES NOUVELLES LITTERAIRES
les derniers à respecter les règles,
ont laissé les choses en l'état. Pour
trouver du travail sous Mussolini.
il fallait être inscrit au Fascio ; P.M.
à présent, ii est nécessaire d'en-
tretenir de bons rapports avec Je
curé qui, sur cette terre déjà, a
le pouvoir de vous faciliter l'en·
Leonardo Sâasca

ra rien de plus pressé que de glis- émeut d a van t age. Au reste,


PASINETTI
trée dans un monde meilleur;
l'Amérique, qui n'accepte d'immi-
grants que s'ils sont munis d'un
ser un bulletin rouge dans l'iso-
loir? Sur la place du village,
chaque matin, les propriétaires ai-
Sciascia va plus loin qu'un cons-
tat. S'il connaît le 'mal, il connaît
aussi le remède et il l'indique sans
le pont
certificat de bonne conduite chré-
tienne, «viatique indispensable,
note Sciascia, pour que quelqu'un
sés choisissent les «braccianti ».
Pour 'un peu, ils leurs écarte-
raient les mâchoires, comme font
jamais hausser le ton, car 'l'écri-
vain dont le premier livre laissait
prévoir et l'importance et la cou-
de
IlUisse s'en aller couper du bois
au Canada ».
Quand il regarde ses élèves qui,
les maquignons à la foire, avec
les chevaux.
Avions-nous attendu Sciascia
leur de son œuvre future, ne croit
pas que l'humiliation de l'homme
par l'homme soit inéluctable, ni
l'Accademia
.. Une chronique romanesque qui
titubant de fatigue, de faim. n'ont pour soupçonner que les Nègres en Sicile ni ailleurs. s'étend sur trois générations où
que la force de chauffer les bancs, commencent à Rome? Non, sans Refus qui fut aussi celui, au l'auteur manie avec une grande
maîtrise les techniques joyciennes."
lïnstituteur ne saurait leur sou- doute, car nous avions lu Silone. début du XVII' siècle, d'un reli-
Vittorini et le Pirandello des nou- LA QUINZAINE LITTERAIRE
haiter nn sort meilleur: qu'ils gieux, Frère Diego, qui périt sur
aient la possibilité de partir, ces velles. Mais à cause de leur bril- le bûcher de l'Inquisition: Exami-
gosses pour lesquels la condition lant, ces écrivains aboutissent au nant les textes oubliés, fouillant
ouvrière, même en France. sera résultat inverse de celui qu'ils le passé pour mieux comprendre
un paradis. Il les aime bien, l'ins' escomptaient. Par exemple,. quand le présent de la Sicile, comme VICTOR
GARDON
tituteur. Il sait qu'il n'est pas Pirandello décrit les salines, il dans le Conseil d'Egypte, Sciascia,
payé de retour et qu'il ne sau- voit briller les gemmes d'une ca- de la masse des documents, déga-
rait en être différemment. Aux thédrale là où Sciascia, sans ly- ge le visage d'un homme qui
yeux des gamins, il se trouve de risme, montre un bagne. Quand il n'avait pas abdiqué, et dont le
l'autre côté de la barricade, là oÙ
J'on est assuré, qn 'il vente ou
qu'il neige, de recevoir un traite·
s'apitoie devant le sort de Cece.
mineur des soufrières qui, toute
sa vie, travailla pendant la nuit,
portrait complète ce recueil de
chroniques.
Il est dit dans les Psaumes que
l'apocalypse
ment à la fin de chaque mois. Le
fonctionnaire ne gal!;ne-t-il pas
mille deux cents livres par jonr.
et à la faveur d'une Il:rève, redé-
couvre la lune, c'est un chant Ù
la nature que l'on entend surtout.
«les rebelles seuls habitent les
lieux arides ». Sciascia est de
ceux· là, et il serait temps qu 'on
écarlate
Une fresque grandiose de l'Arménie
quanti un ouvrier agricole n'eu de sorte que la misère devient lui reconnût, en France, la place martyre.
obtient que cinq cents d'un patron poésie. singulière qu'il occupe dans les
qni se demande toujours s'il n'a Avec Sciascia, cessant enfin lettres italiennes.
pas obligé un ingrat, lequel n'au- d'être pittoresque. elle nous Angelo Rinaldi

La Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970 7


Une étrange dame
Karen Blixen vorcèrent et elle resta seule, maî- qui s'interpénètrent pour devenir Yasunari Kawabata
Contes d'hiver tresse féodale, hautaine et géné- une sorte de fugue, de bouquet Les Belles endormies

1 1
Trad. de l'anglais reuse, à lutter contre l'adversité, éblouissant. Le réel et l'imaginai- trad. du japonais
par Marthe Metzger ce qui a donné son beau livre re se chevauchent et s'entraident par René Sieffert
Gallimard éd., 320 p. autobiographique, la Ferme afri- ICI miraculeusement. Le génie Albin Michel éd., 192 p.
caine (1) , signé du nom de Blixen, d'Andersen n'est pas loin.
Elle se nomme Karen von Dans le même temps, pour Le Champ 'de la douleur, autre Yukio Mishima
Blixen, ou encore Isak Dinesen, mieux résister à la solitude afri- conte d'hiver, est un chef-d'œu- Cinq' nôs modernes

1
quand elle n'écrit pas un );Oman caine, elle évoquait un monde vre. La campagne danoise sert de trad. du japonais
policier sous le nom de Pierre imaginaire, un fabuleux refuge. fond, avec un manoir où réside p.ar Georges Bonmarchand
Andrézel. Elle vit masquée, dé- Elle était la fille d'un homme, un seigneur terrien qui règne sur Gallimard éd., 176 p.
guisée au plus profond d'elle- Wilhelm Dinesen, qui avait été les paysans. Un de ses sujets, fils
même et dans ses apparences, elle un aventurier et un artiste, qui d'une veuve, est accusé d'avoir
pourrait porter le nom de tous avait vécu la Commune de PariB incendié une grange. A sa mère Comme la plupart des écrivains
ses personnages. Elle est Danoise, et écrit à ce sujet un bon livre.. qui venaille supplier, le seigneur japonais contemporains, Kawaba-
mais on ne sait trop où elle a qui avait été chasseur parmi leE a proposé cet étrange marché: ta et Mishima empruntent des
vécu; du fond de l'Afrique, du Indiens d'Amérique et officiel «Si en un jour, entre le lever modèles et des thèmes à la litté-
Kenya, elle a rêvé une Europe dans l'armée turque contre les et le coucher du soleil, tu 'es capa- rature européenne. Mais, et sans
historique qui s'étend de préfé- Russes. Il décrivait la nature com· ble de faucher seule ce champ, doute est·ce ce qui fait pour nous
rence de la Révolution' française me personne et a laissé à la litté· j'abandonnerai la poursuite et tu leur force et leur étrangeté, ils ne
de 1789 à celle de février 1848, rature danoise une sorte de clas· garderas ton fils.» Le champ est cessent de réaménager ces modè-
et pourtant l'espace qu'elle occu- sique, Lettres d'un chasseur. On vaste, la mère accepte l'enjeu les, de gauchir ou de transformer
pe ou qu'elle fait occuper à ses peut donc comprendre qu'elle ait avec reconnaissance. Le jour de ces thèmes pour les intégrer dans
héros n'est jamais tout à fait de publié son œuvre fantastique, la moisson venu, tous les paysans «ce système de sigries agissant
ce monde. Au temps vécu, elle Sept Contes gothiques (2) sous le se sont rassemblés autour de ce sur nous par suggestion pure:t
donne une dimension palpable, nom d'Isak Dinesen, donnant au champ fatidique et le seigneur qui, selon Focillon, est la caracté-
d'une densité exactement propor- visage de Karen le masque d'un lui·même sera là, présent au ter· ristique de leur art.
tionnelle aux besoins de son ré- Isak. rible match dont la signification Le roman est un genre typique-
cit. Il n'est pas indifférent de savoir profonde ne cesse de s'amplifier, ment occidental. Kawabata en
En fait, tout est vrai en elle. qu'elle a écrit ses Contes d'hiver et de s'approfondir en un boule- connaît les règles. Il les respecte
Je le sais, je l'ai rencontrée, nous (3) recluse dans son manoir des versant suspense. dans les Belles endormies comme
avons, il y a une dizaine d'an- environs de Copenhague, pendant Quelle que soit la variété des auparavant dans le très ·beau
nées, passé un après-midi ensem- l'occupation allemande. Son cœur thèmes, le charme de Karen Grondement de la montagne. La
ble; elle ressemblait à une mo- sans âge se serre alors autour du Blixen ne cesse d'opérer, le phil. forme, ici, n'a rien à voir avec.
mie, embaumée, naturellement vieux Danemark, son imagination tre est efficace, analyser les ingré- celle de ces «romans» épiques et
desséchée, seuls des yeux de feu se fait moins exubérante; elle dients qui le composent serait touffus, mélange de chanson de
brûlaient au-dessus de ses pom- sait comme toujours éblouir, mais une longue affaire. Elle est bien geste et de feuilleton populaire
mettes creuses, et sans lèvres, elle aussi émouvoir. La noble baronne héritière des romantiques alle- qu'illustraient HokusaÏ ou Outa-
parlait. Elle n'était ni homme ni n'ignore pas la part du peuple ; mands, elle reconnaît avoir lu maro. Le récit, avec son action
femme, les deux tout à la fois, elle comprend les deux côtés de Hoffmann, mais aussi Edgar Poe, bien centrée, trouée de retours en
peut.être. Elle aurait pu aussi la barricade, ce qui sépare et ce Shakespeare, Dante, les Tragiques arrière, élargie par les jeux conju-
bien se casser net ou s'évaporer qui unit. grecs, les Mille et Une Nuits, Ra- gués de la sensation immédiate
sous mes yeux. Etait-elle née, Le premier de ses contes d'hi· cine... Elle prend son bien où elle et du souvenir, s'inscrit, semble-
avait-elle, enfant, puis jeune fille, ver est l'histoire d'un petit mous· le trouve, selon ses affinités, et t-il, dans le courant de recherche
grandi à la manière des humains se. Enfant, il prend sur lui de en filigrane, comme dans T.S. inaugurée par Proust. Le vieil
ordinaires, ou était-elle sortie une grimper en haut de la mâture de Eliot, apparaît si on veut bien la Eguchi caresse un sein et se 8OU-.
belle nuit d'un sarcophage? La son navire pour. délivrer un fau- chercher, une immense culture. vient de sa mère. Freud, dira-t.on,
deuxième hypothèse semblait la con empêtré dans les cordages. Elle n'est pas moderne, mais clas- n'est pas loin. Mais peut.être n'a-
plus vraisemblable, non seule- Plus tard, dans un port, d'un coup sique, de tous les temps, pour la t·il jamais été aussi loin. Car si
ment à cause de l'enveloppe char· de couteau il tue un marin russe forme. comme pour le fond. Kawabata nous. conduit par des
nelle mais à cause d'un esprit qui qui, s'étant pris d'affection pour Elle est romanesque, plus faci- chemins familiers, ceux-ci mènent
savait tout et qui était de tous lui, l'empêchait - sans le sa- lement cruelle que tendre, mais en des lieux radicalement étran-
les temps. voir - d'aller retrouver la jeune capable de faire vibrer le cœur ges et étrangers. En n'importe
Elle est morte en 1962, elle fille qui l'attendait. Poursuivi par autant que l'esprit. En commu- quel point du parcours, il suffit
était née en 1885. Elle appartient les camarades du marin, il est nion étroite avec une nature de jeter un œil par-dessus la haie,
au domaine du fantastique natu- sauvé par une vieille Lapone - qu'elle décrit admirablement, de prêter l'oreille aux murmures
rel; elle est incontestablement qui n'est autre que le faucon qu'il sensible au réel, elle sait authen- des vents, à la respiration des per-
un génie. Si l'on veut comprendre a naguère délivré. tifier le merveilleux. Il semble sonnages, pour se sentir soudain
son œuvre, il n'est pas mauvais, Rien n'est plus injuste, à vrai qu'elle sache tout, qu'elle ait tous dépaysé.
il est même indispensable de con- dire, que de résumer un conte de les pouvoirs, comme l'une de ses L'écriture, ici, est comme affec-
naître un peu sa vie. Par exem- Karen Blixen. D'abord, parce que héroïnes, dans les Contes tée d'un singulier
ple, le nom de Blixen est celui ces contes ne sont contes qu'au- ques, nommée Nuit·et-Jour, elle Elle est elle-même et son fantôme.
de son mari, un cousin de Suède tant que l'imaginaire y joue un est du jour et de la nuit. Le romancier décrit avec préci-
qu'elle épouse en 1921 ; elle avait rôle. Ce sont de longues nouvelles, André Bay sion les objets, les paysages, les
alors trente-six ans, elle habitait parfois de courts romans, qui pero gestes. Mais derrière la réalité
(1) Gallimard éditeur.
le Kenya où il était planteur et mettent des développements en (2) Stock éditeur. qu'il nous propose, évidente et
: grand chasseur. En 1925, ils di- éventail sur plusieurs registres (3) Gallimard éditeur. simple, une autre ne cesse de se

8
Le Japon et l'Occident
profiler, hantées par les figures çoit que Mishima a introduit dans
troubles du désir et de la mort, ses textes des repères familiers et
troubles d'être placées constam- une apparence de logique pour
ment aux frontières du sensible rendre plus crédible et plus sen·
et du spirituel, de ce monde et de sible le dépaysement qu'il nous
l'au-delà. propose. Même le recours aux
Aussi bien est-ce pour cela quc phrases banales, aux clichés et vé·
le livre échappe à toute vulgarité. rités toutes faites, recours qui-
Rien pourtant de plus scabreux n'est pas sans rappeler certaines
que son sujet. Les «belles endor- formes du théâtre européen ac-
mies », ce sont des jeunes filles, tuel, n'est là que pour masquer le
toutes vierges, plongées dans un glissement du réel vers l'insolite.
sommeil artificiel, offertes pour la L'auteur ne donne pas au «nô»
nuit à des vieillards décrépits et une allure plus prosaïque, plus
impuissants. «Il ne se passe ja- réaliste. Au contraire. Il se sert
mais rien », dit la tenancière, sor- de situations réalistes pour redé-
te de sous-maîtresse distinguée qui couvrir le caractère cérémoniel du
offre le thé à ses clients. Et le théâtre. A travers un jeu qui
vieil Eguchi lui-même, qui, à ble emprunter des échos et des
soixante-sept ans, n'a pas perdu ficelles à nos comédies, il mine la
toute virilité, qui est venu là par réalité pour nous introduire dans
Mishima
curiosité, pour comprendre aussi un monde où tout est possible, où
quels plaisirs lui resteront possi- parence, intégrés à cette SOCIete. le fantôme d'un vieillard amou-
bles dans quelques années, re- Kawabata Même leur misère, leur inadapta. reux peut entraîner une jeune
nonce à enfreindre les interdits Le titre de son l'ecueil est clair. tion ou leur folie sont expliquées femme dans la mort, où les char-
non formulés de la maison, mieux, Il s'agit de «cinq nôs modernes ». par des raisons sociales ou psycho- mes de la magie agissent jusque
y revient pour rêver auprès de Mishima pratique à l'égard du logiques. Un esthète cite une dans les cliniques les mieux équi-
corps frais, innocents et singuliè- « nô» une opération analogue à phrase en français. Une infirmière pées. Comme chez Kawabata,
rement prostitués. celle de Brecht dans son Antigone, se lance dans un long discours c'est le monde de l'illusion - ou
Au vrai, nul établissement ne de Cocteau dans la Machine infer- sur la psychanalyse et les obses- de ce que nous croyons, nous occi·
mérite mieux le nom de maison nale à l'égard de la tragédic anti· sions sexuelles. Bref, la modernité dentaux, être l'illusoire - qui
d'illusions. Ce qui fascine Eguchi, que. De même que Brecht ou Coco est présente partout. donne son sens au monde réel.
jusque dans sa dernière et tragi- teau de Sophocle, il propose une Bien vite, cependant, on s'aper- Claude Bonnefoy
que visite, c'est de respirer le par- lecture moderne, accordée à nos
fum de la jeunesse, de retrouver préoccupations, d'œuvres célèbres
à travers ce parfum celui de sa du «nô », notamment de Zeami
propre jeunesse, ses élans et ses qui en fut le grand maître.
plaisirs d'autrefois. Auprès de ces D'une certaine manière, Mishi-
filles qui, endormies, silencieuses, ma va plus loin. Il conserve bien
ne sont peut-être pas réelles, qui la structure et l'esthétique des
sont peut·être des incarnations de « nôs» primitifs, y compris l'in-
Bouddha, il découvre ensemble ce dispensable partie mimée et dan-
que sont J'essence du désir et le sée - difficile à imaginer à la
sommeil bienheureux de la mort. lecture - où culmine toute l'ac-
Bref, ce qui aurait dû être sa tion. Il garde bien l'essentiel des
dernière expérience érotique - thèmes avec leurs arrières-plans
expérience, prise tellc quelle, étranges et fantastiques où circu-
d'une grande pauvreté - devient lent les fantômes, où, le temps
en fait une expérience mystique. acquérant une singulière élasti-
Aussi bien, dans ce récit sobre, cité, cent nuits et cent ans se résu-
rapide, d'une indiscutable tension ment en un même moment. Mais
poétique, Kawabata nous entraîne à ces structures et à ces thèmes,
bien au-delà de ce qu'il semble il fait subir de singulières distor-
dire. SIons.
Avec ses nôs, Mishima, dont les Tandis que le «waki », l'acteur
qualités de romancier sont bien secondaire qui était comme le té·
connues, renoue avec la tradition moin ou le commentateur de l'ac·
théâtrale japonaise. Rien d'éton- tion a disparu, histoires et person-
nant quand on sait l'intérêt que nages sont métamorphosés. Tout
portent à celle-ci les dramaturges se déroule de nos jours, dans un
de Brecht à Genet. Japon marqué par l'influence oc-
Mais, comme son aîné Kinoshita cidentale. Au décor abstrait, au
J ungi, Mishima cherche à renou- temple, sont substitués des lieux
veler le théâtre, à créer un théâ- précis, salon de haute couture,
tre reflétant la réalité japonaise boutique d'avocat, clinique, gare,
en liant tradition nationale et ap- rue aux enseignes multicolores.
port européen. Les héros eux-mêmes sont, en ap-

La Q.!!inzaine Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970 9


Un vi·de étouffant
Joyce Carol Oates Richard, observateur né, nous Hérault de Séchelles

1
Des gens ehics donne ainsi des portraits· extra- Œuvres littéraires
Trad. de l'américain ordinaires, il ne cache pas qu'il et politiques
par Benoît Braun écoute aux portes. Et chaque fa· Edition établie et présentée
Stock éd., 320 p. milier de la maison devient une par Hubert Juin
caricature entourant l'image de Rencontre éd., 336 p.
sa mère. Il décrit aussi ses trou·
Aux Etats.Unis, tout le monde bles personnels avec une précision
« Hérault de Séchelles est
a lu ou bien veut lire Joyce Carol qui enchanterait un psychiatre:
Oates. Il est rare d'ouvrir un jour- gargarismes mentaux, boulimie, au carrefour de deux univers:
nal littéraire sans tomber sur un fièvres, vomissements véritables, son nom et sa lignée le font
article mentionnant son nom, car réactions, causes, tout est étudié captif de l'Ancien Régime, ce
elle reçoit constamment des prix raisonnablement. règne immobile; son appétit
(The National Book Award) et Joyce Carol Oates a même et sa conviction le portent
des récompenses. Cette jeune fem· l'idée d'insérer une nouvelle soi· dans le mouvement de la so-
me de trente·deux ans écrit sans disant écrite par Nada: il s'agit. ciété future, Il est distendu
relâche: romans, nouvelles, poè. d'une petite fille au bord de l'eau jusqu'à l'extrême.... Hubert
mes, essais critiques, même une caressée par un homme noir très Juin définit ainsi très bien
pièce de théâtre; elle est aussi gentil. L'histoire est racontée en l'équivoque du personnage et.
professeur d'anglais à Windsor trois étapes, comme si la petite en même temps. ce qui donne
University (Ontario). Frêle, la fille, ou Nada elle-même effravée, à l'équivoque elle·même. une
voix douce, elle a un long cou étouffant, comme la respiration osait chaque fois valeur attachante.
gracile et de trop grands yeux d'une bête tapie. mieux. Beaucoup de voiles sont
noirs. Elle aime rêver pendant L'histoire nous est racontée par ainsi à demi soulevés pour nous Un chef·d'œuvre certainement,
des heures sur sa terrasse ou au Richard, un gros garçon de dix- expliquer les angoisses de Richard. deux sans doute. Et qui, après
bord de la rivière et laisser 8a huit ans - à peu près - extrê- Lorsqu'à l'âge de douze ans, deux siècles (ne chicanons pas sur
pensée se concentrer dans une sor- mement intelligent, et maladif. Il horrifié à l'idée que sa mère le les décimales) demeurent tels.
te d'espace vide rempli par ses a besoin d'écrire cette «autobio- quitte une nouvelle fois, Richard Sans rien devoir aux grâces atten-
personnages. Et tout à coup, l'his- graphie» pour s'en sortir et pour réussit à acheter un fusil et à ter- drissantes et fanées que nous goû-
toire est là, toute prête, et il n'y se tuer ensuite (du moins, il le roriser tous les alentours, le ro· tons encore quelquefois, en nos
a plus qu'à l'écrire... prétend). Richard ne mâche pas man se contracte alors lui·même moments . de compatissance et
En 1965, nous avions pu croire ses mots: «J e fus un enfant as- comme un chat qui va sauter. Il d'abandon, dans Atala ou même,
que Joyce Carol Oates était une sassin ». Son père, Elwood Eve- ne s'agit pas de suspense, nous pourquoi pas, dans la Chaumière
« sudiste»; son premier roman, rett, homme d'affaires brillant, savons presque tout. Mais la ner· indienne. Sans rien devoir non
With Shuddering FaU, avait un sautant de haute situation en plus vosité chronique va pouvoir enfin plus aux charmants alibis d'une
son nettement faulknérien. Mais haute situation, fanfaron, pathéti- s'échapper comme la lave d'un sophistication qui épice le plaisir
Joyce Carol Oates est née dans que mais considéré comme sédui- volcan. Le meurtre a lieu, certes. qu'on prend à feuilleter Voiture,
l'Etat de New York et chaque sant, les entraîne à sa suite, de Mais nous avions méconnu mal· Fontenelle, Paul·Louis Courier.
nouveau roman semble apporter maison luxueuse en maison plus gré tout la force énorme de l'hy- De vrais chefs-d'œuvre. L'un tient
une autre facette de sa personna· luxueuse. Sa mère, Natashya Ro- pocrisie de ces banlieues «fau· en trente pages, l'autre en soixan-
lité. manov (appelée Nada par Ri· bourgeoises» : ni la police, ni le te ; la dimension n'y fait rien. Et
Pas de lieu géographique pré· chard), est un personnage com· médecin ne veulent admettre que on nous laissait oublier cela. Se-
cis pour des Gens Chics. Ce ro- pliqué. Très belle, fille d'émigrés Richard est un enfant assassin. rions-nous trop riches ?
man se passe dans les riches ban· russes, elle écrit des nouvelles qui Hallucinations, disent·ils... Hérault de Séchelles naquit à
lieues qui entourent les grandes sont souvent publiées. Elle adore Etude psychologique, sociologi- la fin de 1759 ; son père putatif
villes américaines. Des maisons et déteste tout à la fois cette vie que, satire tour à tour cruelle et (quem nuptiae demonstrant), co-
luxueuses posées au milieu de ga· de «faubourgeoisie », ses belles romantique, ce livre est fascinant. lonel, était mort quelques mois
zons bien entretenus, bordés d'ar· voitures, ses dîners mondains et Joyce Carol Oates· ne s'est pas auparavant, des suites d'une bles-
bustes de valeur et de vieux ar- ses robes «vu dans Vogue ». Par contentée de faire jouer devant sure de guerre. L'enfant fut élevé
bres. Un village où l'on trouve moments elle suffoque, parle avec nous les arabesques tortueuses de par sa mère et sa grand-mère dans
toujours une petite, mais si bien une grossièreté de corps de gar- EOn roman, chaque fois qu'un un château angevin. Ce milieu in-
achalandée, «boutique des gour· de, et abandonne tout, mari, fils, morceau de fil de l'histoire est conditionnellement dévoué en es-
mets »; une école très privée et maison, pour se perdre dans New déroulé, elle nous prend à partie, prit à l'autel et au trône appelait
snob, en plus des établissements York et dans les bras d'un intel- demandant notre attention plus bien des revanches. On le desti-
habituels. Les dessins du «New lectuel quelconque. précisément: et le fil s'enroule nait à l'armée. Il préféra le droit;
Yorker» nous ont habitués aux Richard est obsédé, traumatisé, subrepticement autour de nous. à dix-huit ans, le voilà déjà avo-
lieux de ce genre. De nombreux dévoré d'inquiétude pour cette Peu à peu nous nous trouvons cat du roi à Paris ; il allait tenir
romans américains s'en sont mo- mère. Toute sa vie, ses études, ses prisonniers de son récit. Nous toujours un rang fort honorable
qués avec plus ou moins d'hu- pensées lui sont dédiées. Il l'ob· participons en suivant page par parmi les gens de la loi. Avec
mour, de hargne ou de tristesse, serve et l'épie sans cesse. Lors- page l'élaboration du roman, une curiosité ouverte, qu'attes.
Mais avec des Gens Chies, un nou· qu'elle s'épanouit dans un tourbil- l'analyse, la compréhension des tent, par exemple, en 1783, au
vel aspect nous saute aux yeux. lon mondain et pseudo-intellec. personnages. Nous sommes pris cours d'un voyage en Suisse, ses
Sous la calme ordonnance et l'hy. tuel, la maison est heureuse. Dt:s dans le même rythme. Encerclés visites à Lavater et à Charles Bon-
pocrisie courtoise de bon ton de que le baromètre descend, d'étran· dans le cauchemar. Le talent de net, destinés (ne quittons pas la
ces banlieues «climatisées », ron· ges voix appellent par téléphone Joyce Carol Oates est redoutable. littérature) à faire une jolie car-
ronne un silence lourd de violen· et le château de cartes commence rière dans les doctrines halzacien-
ce, de solitude désespérée, de vide à s'ébranler. Marie-Claude de Brunhoff nes, ou, deux ans plus tard, sa

10
Hérault de Séchelles
visite à Buffon séant en son fief aises. Avec un goût particulier
''''''''
bourguignon de Montbard. pour les «petites filles»; mais
Rien de compassé, cependant, s'agit-il vraiment de gamines, ou
chez ce juriste, qui entendait ne simplement de ces bonnes filles
pas gâcher sa jeunesse comme on qui ne font pas d'histoires? L'éro-
lui avait peut.être gâché son en· tologie a besoin de lexicographes.
. fance. La mode étant, jusque La relation de Hérault de Sé-
chez Thémis, à la fronde et à la chelles est à la fois reportage et
licence, il ne manqua pas de fou- interview. Elle en a le caractère
ler aux pieds tous les principes, direct, le relief, la couleur, l'ani-
et de préférence les plus sacrés. mation, l'efficacité. Buffon chez
Il avait un château à Epône, en- Buffon, vivant, existant, se pava-
tre Mantes et Meulan, «élevé nant, se proposant à l'admiration,
comme le nid des aigles », ose- s'admirant lui-même, naïvement
t-il écrire: il faut croire que les glorieux, glorieusement naïf, et
aigles de ce temps-là nichaient pompeux avec bonhomie. Je me
bas. Région très fréquentée, à souviens d'un mot d'Alain: «Le
l'époque comme bientôt sous l'Em- spectacle des Importants m'a tou-
pire, par la bonne société, qui jours donné l'idée de les cribler
alors ressemblait fort à la mau- de flèches.» Quand on a lu ces
vaise. Il y réunissait des compa- pages, on ne peut plus se laisser
gnies mêlées, où les amoureux prendre à certain mélange habi-
n'étaient pas fervents ni les sa- tuel de la vanité et de la déma-
vants austères. gogie (non, ne suivez pas la direc-
tion de mon regard). Rien n'est
Jouer à la contestation enlevé à Buffon, que ce qui était
étranger à la vérité de Buffon. Le
On se piquait d'y jouer avec visiteur sait très bien retenir sa
la contestation ; sans imaginer le verve, et l'empêcher d'aller s'éga.
moins du monde comment devait
finir ce qui commençait par de
rer dans les excès d'un pamphlet.
De la malice, oui, et beaucoup
'_ !;r;;Y"tM /1,:;"" 1f,1,
si aimables chansons. Aux sou- d'irrévérence; mais une extrême
pers on discutait, selon un témoi- légèreté de doigté, et assez de
gnage, «à faire dresser les che· finesse pour qu'on se demande
veux sur la tête », et le châtelain, par moments s'il se moque ou
payant d'exemple, «se reposait s'il admire, si c'est caricature ou
des impiétés par des obscénités ». si c'est portrait. C'est tout ensem-
Il faut dire que le témoignage ble. C'est dégonfler l'Importance
date de la Restauration: contem- sans réduire le sujet.
porain et collègue de Hérault de
Séchelles, le prétendu témoin, Visant plus loin, il donna en
après s'être distingué par la cons- 1788 un opuscule intitulé Codi-
tance de sa fidélité aux régimes cille politique et pratique d'un
vais esprit. De fait, Hubert Juin rechange, moi n s ésotérique:
successifs, était devenu farouche- jeune habitant d'Epône. Titre bi·
zarre. Etait-ce dire adieu à la fol-
y souligne l'influence du curieux Théorie de lambition. Quelle lé-
ment bien pensant. Peut-être cet Antoine de Lasalle en qui l'on gèreté ! Comment se fier, en 1788,
opportuniste a-t-il noirci le por- le vie d'Epône, annoncer un vi-
croit deviner un précurseur exal- lorsque grossissaient déjà les si·
trait ; ce serait dommage. rage vers les choses sérieuses, et,
té, sinon délirant, de ces idéolo- gnes de l'orage, à une ambition
Buffon, en 1785, avait soixante- entre les deux, enregistrer le sou-
venir des analyses graves qui gues, matérialistes des idées, dont assez ingénue pour étaler ses
dix-huit ans; malade, il allait Stendhal allait bientôt nourrir la atouts avant même d'engager la
mourir trois ans plus tard. Né à s'étaient gaiement entrelacées à la
vorace jeunesse de sa pensée ; pas partie? Quelqu'un, je le' suppose,
Montbard, il y demeurait habi· galanterie? Quoi qu'il en soit, le
tellement éloigné, au fond, de sans que sa famille y fût pour
tuellement. La petite cité, à mi- tirage fut aussitôt étouffé. Sur in-
Charles Bonnet ni de Lavater. Les rien, dut lui conseiller de ramas-
chemin entre Auxerre et Dijon, jonction, paraît-il, de la famille
aphorismes dont est fait le Codi- ser ses cartes en toute hâte. N'est-
était dominée autrefois par un horrifiée.
cille composent un petit manuel ce pas un indice de son ambiguïté
vieux château des ducs de Bour- hétérodoxe de cynisme appliqué, qu'un tel flottement entre deux
gogne; il en avait rasé la plus Du mauvais esprit un petit traité pratique de phy. goûts inconciliables, le goût de
grande partie, pour donner du siologie morale où une certaine l'action et le goût d'une philoSQ'
champ à la passion maniaque Pourquoi horrifiée? Nous dé: manière de connaître les hommes phie de l'action?
qu'il avait de bâtir et de planter. gustons dans ces pages de l'imper- se présente comme une méthode
Entendu en affaires, il y avait tinence encore, du mordant aussi, pour les manipuler. (Stendhal, Son rôle sous la
installé des forges (quatre cents une agréable densité, de la péné- qui l'avait lu avec attention, en a Révolution
ouvriers, quatre cents tonnes de tration ; mais rien de scandaleux. retenu maints préceptes, pour les
fer par an) , devenues de nos Sans doute eût-on accepté plus ai- appliquer, notamment, aux incer- Son rôle sous la Révolution de-
jours une entreprise de quelque sément un peu de libertinage, non titudes de sa politique amou- meure confus, malgré les histo-
importance. Il sacrifiait volontiers moins banal alors que ce que reuse.) riens; lesquels l'ont observé,
à Vénus, pourvu que Vénus n'em· nous appelons aujourd'hui éro- Hérault de Séchelles, dans son mais avec condescendance, vu
piétât ni sur son travail ni sur ses tisme: mais on flairait du mau- préambule, proposait un titre de que, s'il a côtoyé les grands des-

La Q!!inzaine Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970


11
Hérault de
Séchelles En feuilletant...

tins, il n'y est pas entré. On le Picabia ve dans l'autobiographie de la tendances de l'architecture d'au-
vitheaucoup à l'étranger ou aux grande ph 0 t 0 gr a p he Gisèle jourd'hui. Des notices sont égale-
frontières, dans des conditions Germaine Everling fut long- Freund qui s'est intéressée sur- ment consacrées aux principaux
énigmatiques,pour ne pas dire temps une amie de Picahia. Elle tout, on le sait, aux grands écri- styles et écoles. Glossaire techni-
douteuses. Mais si l'éloignement l'avait connu pendant la guerre, vains de notre temps, de Joyce à que et index géographique des
donne de la sécurité, le lieu de et ce fut, de part et d'autre le Gide, à Eliot, à. Michaux. Tout milliers d'œuvres citées. (Relié.
l'amhition est toujours Paris. coup de foudre. Mais Picahia vi- entière à sa vocation, Gisèle 480 p., 110 illustrations.)
D'autant plus que la Révolution vait déjà avec Gahrielle Buffet Freund sait néanmoins raconter
a grand hesoin de légistes pour qui, en apparence accepta Ger- avec aisance, vie et naturel. (Le
échafauder ses structures. Il prend maine comme elle en avait accep- Monde et ma caméra, Denoël-Gon- Samizdat
là quelque importance;. on le té heaucoup d'autres avant elle. thier, 256 p., nombreuses photo-
compte parmi les principaux au- La vie ne fut malgré tout pas graphies.)
teurs de la constitution de 1793, facile pour les amants, et c'est Un ouvrage qui recoupe et
dont suhsiste un texte original une longue suite de malentendus, complète Samizdat 1 (Ed. du
écrit de sa main. de joies et de malheurs que dé- Seuil) : la Presse clandestine en
Cependant cet écervelé, qui se crit Mme Everling. Cette épopée Balzac U.R.S.S., 1960-1970. Il s'ouvre sur
prend. pour un manœuvrier, vo- sentimentale retient moins que le cette épigraphe (prophétique)
lette de parti en parti. Il se per- portrait de Picahia, l'un des fon- d'Alexandre Herzen (1848) : «Le
met des mots piquants, des mysti- Chez Garnier vient de paraître socialisme se développera dans
dateurs de Dada, et que l'his- L'Année balzacienne 1970. Ce vo-
fications cuisantes pour les victi- toire même de la naissance et des toutes ses phases jusqu'aux con-
mes; régicide d'ailleurs, par cor- lume est consacré au.'t influences séquences extrêmes, jusqu'à l'ab-
premiers pas scandaleux du Mou-
respondance. «Il y a, entre la étrangères suhies par Balzac et à surde. Alors s'échappera de la
vement. Les historiens puiseront l'influence que l'œuvre de Balzac
Révolution et lui, note Huhert ici des renseignements à la sour- poitrine titanique de la minorité
Juin, un malentendu. » En littéra- eut à l'étranger. On y trouve éga- révolutionnaire un cri de déses-
ce. (L'Anneau de Saturne, Fayard,
ture, les petits jeux de la suhti- lement des études générales (la poir et à nouveau reprendra une
208 p.)
lité peuvent, à l'aventure, payer; !lotion de comique, le jeu des ana- lutte sans merci, dans laquelle le
mais Paulhan n'avait pas en face logies), des études particulières socialisme occupera la place du
de lui un Rohespierre ni un (sur le Curé de Tours, le Médecin conservatisme actuel et sera vain-
Saint-Just. Bref, Hérault de Sé- Henry Miller de campagne, Séraphita, la Fille cu par la révolution inconnue à
chelles fut de la même charrette aux yeux d'or) et uneahondante venir... » Ce sont les preuves de
que Danton. C'était le 5 avril 1794. Georges Belmont s'est entrete- documentation (biographique et cette « lutte sans merci» que nous
Il avait trente-quatre ans. nu, à la Télévision, avec Henry bibliographique), (426 pages). donne Michel Slavinsky, l'auteur
Jusqu'à présent, on ne pouvait Miller, lors du dernier passage de de ce recueil. On y retrouve les
lire de lui, je crois, et encore si celui-ci à Paris. Le texte de ces noms et les textes des héros et
on avait la chance de rencontrer Entretiens paraît chez Stock. On martyrs qui pourrissent actuelle-
le livre en houquinerie, que ses y découvre un Miller surprenant, Jules Vallès ment en U.R.S.S. dans les camps
Œuvres littéraires, réimprimées moins intéressé quoi qu'on dise ou les hôpitaux dits psychiatri-
par les soins d'Emile Dard en par les choses du sexe que par Dans la série des Œuvres com- ques. La documentation a été
1907. Huhert Juin y ajoute écrits un art de vivre que, le premier, il plètes de Jules Vallès, publiées fournie par les organes d'émigrés
politiques et correspondance; il pratique. L'un des derniers grands aux Editeurs Français Réunis Grani et Possev. L'accent est mis,
y ajoute aussi tout ce qu'il fallait vivants de ce temps s'exprime sous la direction de Lucien Sche- moins sur la lutte politique que
(sauf en matière de hihliogra- avec un naturel et une franchise ler, paraît une pièce inédite, en sur le combat religieux, moral et
phie) pour que l'ensemhle se qui font chaud au cœur. (Entre- cinq actes et onze tableaux: la spirituel. (Nouvelles Editions La-
trouve mis en sa juste place, et tiens de Paris avec Georges Bel- Commune de Paris. Vallès, exilé, tines, 256 p.)
éclairé d'une lumière juste. Ce mont, Stock, 126 p.) l'écrivit à Londres et ne parvint
n'est pas une simple résurgence; pas à la faire représenter. Il y
c'est une résurrection. met en scène un ouvrier forgeron
Un ouvrage du même Emile Littérature
Dubuffet ( «le plus collectiviste de ses ré-
Dard, daté également de 1907, a volutionnaires ») et un peuple
collé sur Hérault de Séchelles Max Loreau poursuit la puhli- d'artisans. Il montre la continui- La bibliothèque des connais-
l'étiquette d'épicurien; dont on cation du Catalogue des travaux té révolutionnaire qui existe en- sances essentielles (Bordas-Laf-
a pris l'hahitude de se contenter. de Jean Dubuffet. Ce premier tre 1848 et 1871. Les préfaciers font) comprendra une Histoire de
Huhert Juin a raison, dans sa fascicule de « Céléhration du (Marie-Claire Bancquart et Lu- la littérature française en cinq
préface ample, forte et nerveuse, sol» (le 13" de la série) est sous- cien Scheler) voient dans cette volumes, publiés sous la direc-
de faire remarquer qu'elle est titré: «lieux cursifs, texturolo- pièce l'exemple réussi d'un théâ- tion de Henri Lemaître. Le pre-
loin de suffire. Cet homme de gies, topographies ». Tous les tra- tre pour le peuple. (378 p.) mier tome vient de paraître : Du
plaisir, mais solide sur le droit et vaux de cette époque sont repro- Moyen Age à rAge baroque. Il
capahle d'une réflexion dépouillée duits, en noir et couleur. Max Loo est d'auteurs bien connus des étu-
de préjugés, était en passe. peut- reau marque leur importance dans diants: Lagarde et Michard.
être de devenir un homme d'Etat Architectes y ont collaboré: Thérèse Van
l'évolution du peintre. (Weber,
véritahle. La tête tranchée par la éd., 154 p., grand format.) der Elst et Roger Pagosse. Plai-
guillotine était une hon- Seghers publie un précieux ou- sant à feuilleter, en raison d'une
ne tête - à moins qu'elle n'eût vrage : le Dictionnaire des archi- mise en pages originale et des
pris trop de plaisir à s'écouter Gisèle Freund tectes de Bernard Oudin. Plus de nombreuses illustrations, il cons-
parler. Mais quelle futilité que 800 noms y figurent, couvrant tituera pour beaucoup un instru-
d'épiloguer sur ce qu'auraient pu toute l'histoire de l'architecture, ment de travail. (Relié toile, 640
être les choses qui n'ont pas été. Quarante ans de l'histoire de la
de l'antiquitë aux plus récentes pages.)
Samuel S. de Sacy photographie. C'est ce qu'on trou-

12
Les éléphants
tROTISME


sont contagIeux
1
Lucifer IIje goùt, sur cette étreinte amoureu- de «la salive de l'éléphant », qui pIe évocation d'un baiser sur la
La salive de f éléphant se et de tenter d'y lire sa propre est tout autant une initiation mys- bouche (pages 176 et 177) suffit à
Eric Losfeld éd., 315 p. vérité (ou, mieux encore, sa pro- tique dans la tradition de l'Inde. crever le plafond de notre blase-
pre image de l'amour) : qui suis- A la fin du livre, Rose, repentie, ment. La luxuriance verbale, qui

1
Léone Guerre je quand je fais l'amour? C'est· sera initiée à son tour par Tchang. ne se prive pourtant pas des ex·
Les dix Japonais à-dire: pourquoi est·ce que je Que l'on ne se laisse pas abu· plosions de la trivialité, atteint
Eric Losfeld éd., 132 p. fais. (ou que je ne fais pas) serpar la maigreur de l'intrigue plus d'une fois à son comble:
l'amour? (ni par la couverture du livre, in- c'est aussi un ouvrage lyrique que
C'est là, je ne me le dissimule tentionnellement du style le la Salive de f Eléphant.
pas, un problème bourgeois et ré- plus plat pour bibliothèques de Contrastant avec cette superbe
« Mais, lavais la conscience des servé par conséquent aux bour- gares): l'ouvrage se développe architecture de temple hindou,
étemités différentes de fhomme geois. Les autres (ceux qui ne sont avec une virtuosité stupéfiante les Dix Japonais surprennent
et de la femme », écrivait en 1908 pas bourgeois) s'affairent à pren· selon une trajectoire de plus en avant tout par leur manque
Guillaume Apollinaire dans un dre le pouvoir. Mais prenez donc, plus tendue (bien que régulière- d'apprêt. Cela se passe à Marsei-
texte à plusieurs égards prophé- je vous en prie, faites comme chez ment interrompue de paliers où le, un certain printemps, où la
tique, Onirocritique. Cette «cons- vous et ne vous dérangez pas reprendre souffle) au fur et à narratrice, une jeune fille, con-
cience », sans doute pouvons·nous pour moi! Moi, qui n'ai pas de mesure que l'on s'avance. Bien naît quelques aventures (dont
y parvenir plus directement, pour pouvoir (ni de train) à prendre, que, contrairement à toutes les celle qui fournit son titre au ré·
notre part (je veux dire: nous persuadé en outre de n'avoir pas lois du genre, le héros ne fasse cit) et nous fait part en outre
qui ne sommes pas poètes), si plusieurs siècles devant moi pour jamais l'amour avec plus d'une des circonstances assez lointaines
nous nous penchons au point d'in- découvrir le secret de «la vraie femme à la fois, on y parvient de son dépucelage (vraisemblable-
tersection de ces «éternités dif- vie », j'avoue sans rougir céder à à une intensité telle que la sim- ment le pIns. bouleversant épisode
férentes»: l'amour. L'amour hé- la fascination dont j'ai parlé plus
térosexuel s'entend, avec cette volontiers qu'à n'importe quelle
zone de lumière, autour de son autre. Surtout lorsque, de temps
noyau brûlant, laquelle peu à peu à autre, un film ou un livre me
se fait zone d'ombre...
En d'autres termes, à quoi son·
gent les femmes quand nous leur
faisons l'amour? Pour ma part,
je crois que nous (je veux dire :
rappelle brutalement à cette réa-
lité·là. Douce-amère, si vous voyez
ce que je veux dire.
Tout ce qui pré c è de, ce
n'étaient point des prolégomè.
Les Lettres
etc.) ne le saurons jamais. Et les
hommes, quand ils font l'amour
avec les femmes, à quoi pensent·
ils donc ? Je ne suis pas certain,
mais alors pas du tout, que nous
nes, mais une indication de l'état
mental (je n'ose dire: de la pen·
sée) où je me suis trouvé après
la lecture successive, le même
jour, de deux livres sur l'amour,
Nouvelles Mai-Juin InO
le sachions (nous, etc., voir plus sans l'ombre d'un doute écrits le
haut) ! D'où, à mon sens, la fas- premier par un homme la Salive
cination qu'exercent sur la plu. de f Eléphant, le second par une
part des gens les livres et les
films dont le thème principal est
l'amour. S'il était vraiment prou-
femme les Dix J a p 0 n ais. Si
j'ajoute que je crois avoir corn·
pris que cet homme et cette fem-
Octavio Paz
vé, ainsi que l'affirment certains
esprits posés (sur quoi?), que
«c'est toujours la même chose »,
me qui ont écrit ces deux livres
ne sont pas des inconnus l'un
pour l'autre, on aura peut-être
Leonardo Sciascia
on comprendrait mal cette fas-
cination et pourquoi les gens
(dont pas mal font tout de même
une faible idée du trouble qui
est le mien en présence de ces
deux rapports si dissemblables,
Janine Matillon
l'amour de temps à autre) se
ruent pour voir deux personnes
faire l'amour sur un écan (ou
tant par le ton et par l'allure
que par le nombre de pages.
Les deux ouvrages sont écrits
Jean Ricardou
plutôt, dans l'état actuel de nos à la première personne. Le héros
mœurs, nous faire croire qu'ils de la Salive de f Eléphant, Luci-
font l'amour). fer Hje, est aussi l'auteur du Ii·
Cette fille et ce garçon, qui font vre et, nous laisse-t·il entendre, Jobn Cage Kennetb Wbite - - - - -
l'amour devant nous (ou font de plusieurs autres de la même Viviane Forrester Harry Matbews - - -
semblant), qu'éprouvent.ils? A veine. Il nous décrit les tribula· Malcolm Lowry P.B. Biscaye - - - -
quoi pensent.ils? La réponse à tions de sa vie amoureuse qu'il Georges Kassaï Serge Faucbereau-----
cette question est, en principe : partage entre trois prostituées. Dominique Nom et Colette Godard - - - - - - - -
ils pensent qu'ils sont en train de Dans l'ordre ascendant, il y ft
- faire l'amour. Réponse qui ne ré- Durande, docile et un peu niaise. Déserteurs et insoumis américains
sout rien. Car, faire l'amour, Rose, capricieuse et portée sur les
qu'est.ce que ça veut dire? Et nègres, enfin la grande Tchang,
chacun des spectateurs de se pen· une Chinoise, sorte de Mère des
. cher, chacun avec des sentiments Putains. Une fugue de Rose va
particuliers, - de la jalousie à la entraîner le héros à accepter de
haine, de la complicité au dé· subir une initiation érotique, dite

La Littéraire, du 16 au JI juillet 1970 13


ENTRETIEN

José Pierre

Vingt-cinq années, cela fait le bablement toujours été, mais le


temps d'une génération et c'est mot n'avait pas pour lui le sens
de cette génération qu'Elie Wie- que nous lui assignons. JI se
sel entend dresser le bilan, dans définit moins comme un écri-
son nouveau 1ivre, Entre deux vain que comme un homme de
soleils. Cette période de l'his- "écrit:
toire, pour lui, a la forme d'un
itinéraire: au départ, sa ville E. W Israël est le peuple du
natale, Sighet, une de ces bour- livre, dit-il, et, pour moi, j'ai tou-
gades juives comme elles exis- jours écrit, mais comprenez
taient par centaines, entre le bien, dans mon village, ce que
Dnieper et les Carpathes - le j'écrivais n'avait rien à voir avec
marché, l'école, les bains ri- le roman. A douze ans, j'avais
tuels, les hommes en caftan et fait un commentaire de la Bible
en chapeau noir, le cimetière et et je l'ai retrouvé vingt ans plus
cette vie traditionnelle dont les tard, quand je suis retourné chez
heures sont scandées par la moi ; je suis allé dans la syna-
lecture du Talmud, les silences gogue, il y avait des livres en·
du Shabbat, la psalmodie des tassés, en désordre, et, en fouil-
prières, les fêtes du Yom kip- lant, j'ai découvert ce texte, ma
pour ou du Tisha b'Av. Au ter- première œuvre. Inutile de dire
me provisoire du voyage, la qu'elle était très mauvaise.
chambre qu'Elie Wiesel occupe
à Manhattan, comme s'il n'avait G. L. Depuis, vous êtes de-
pu reconnaître l'écho du silence venu écrivain. Pourtant, vous
des Carpathes qu'au cœur de la dites quelque part que vous con-
plus formidable concentration sidérez les romans comme pué-
humaine de ce temps. rils ?

Américain, E. W. Est-ce que j'écris des


il écrit en français romans? Il s'agit de légendes
ou de contes. La différence
Entre ces deux étapes, le pé- avec le roman, c'est difficile.
riple a été long, tragique et dé- Dans ce livre, Entre deux so-
sordonné. Déporté dès l'âge de leils, il y a une phrase qui expli-
douze ans, le petit Elie Wiesel que peut-être mon idée: • Cer-
échappe par miracle à l'holo- tains événements ont eu lieu
causte. JI a quinze ans lorsqu'il mais ne sont pas vrais. D'autres
arrive à Paris, en 1945. La Sor- par contre le sont mais n'ont
bonne lui permet d'ajouter à sa jamais eu lieu... Eh bien! j'ai
culture biblique un savoir litté- vécu certains événements et ce
raire et philosophique. Il s'ins- que je décris, à partir de là, ce
talle ensuite aux USA, comme sont des événements qui peu-
correspondant d'un journal israé- vent ou non avoir eu lieu mais
lien. Un accident de voiture l'im- qui sont vrais. Or, je crois qu'il
mobilise pour un an. Le voici est très important qu'il y ait
du livre). Tout cela est à peine gent dans les vertiges du vécu. naturalisé américain. toujours et partout des té-
écrit, comme murmuré au magné- Et, en tant que lecteur (mascu- Américain, Elie Wiesel écrit moins.
tophone dans une sorte d'état se- lin, je suppose), on se tire moins ses livres en français. Et dès
cond, dans le demi-sommeil, les bien, moins alerte de la lecture ses premiers récits, l'Aube, le JI faudrait ici donner à en-
yeux clos. Et pourtant le moin- du second que de celle du pre- Jour, la Ville et la Chance, une tendre cette voix, toujours un
dre détail prend ici une violence mier. Peut-être suis-je victime voix singulière était saluée, peu blessée et pourtant calme.
étonnante et détonante, chaque des pièges d'un art raffiné? Mais presque unique dans la littéra- qui semble se détacher sur un
geste nous atteint de plein fouet, je me persuade aisément que Lu- ture de ce temps. Aujourd'hui, fond de silence comme si elle
nous laisse chancelants, désem- cifer Ilje n'est pas Lucifer Ilje ce n'est pas un récit qu'il pro- n'associait les mots que pour
parés. D'horreur ou de concu- là où j'ai du mal à convenir que pose, mais un livre éclaté, fait désigner l'espace même de ce
piscence, on ne sait plus. Plutôt, Léone Guerre puisse n'être pas de bribes de contes, de descen- silence. Dire aussi le visage
sans doute, d'éprouver de si près Léone Guerre. Comprenne qui tes dans la mémoire, de ré- juif, fait de douleur et de sou-
les vertiges charnels que toute voudra! Et si c'était la réponse flexions sur l'histoire. Non que rire, vulnérable.
distance s'efface. à ma question première? A sa· Wiesel se tienne pour un hom-
Car là me paraît la grande dif- voir que si les hommes rêvent me politique, mais s'il prend E. W. Oui, il doit y avoir des
férence entre ces deux livres qu'ils font l'amour alors qu'ils parti passionnément en faveur témoins. Je viens de lire un li-
qu'unit cependant un même bon- sont en tràin de le faire, les fem-· d'Isr:aël, dans les circonstances vre sur la Russie des années
heur d'expression: que la Salive mes, elles, ne rêvent pas; elles actuelles. c'est à un autre ni- trente. La poétesse Akhmatova
de r Eléphant nous transporte font l'amour. Même quand elles veau que celui de l'analyse poli- avait un fils de 17 ans en prison
dans les vertiges de l'imagination l'écrivent. tique qu'il s'établit. et elle allait lui rendre visite.
là où les Dix Japonais nous plon- José Pierre Ecrivain. Elie Wiesel l'a pro- Le spectacle était affligeant de

14
Elie Wiesel, le tém.oin
tous ces gens qui rendaient vi-
site aux prisonniers. Et un jour,
devant la prison, une femme re-
connaît Akhmatova. « Pensez-
vous que vous pourrez raconter
cela ?» Et comme Akhmatova
lui répond qu'elle le racontera,
pour la première fois un sou-
rire est apparu sur le visage de
la femme. C'est cela que je
veux dire. Les hommes de ma
génération, nous sommes tous
des survivants. Il nous faut em-
pêcher que l'holocauste ne s'ef-
face de la mémoire du monde.

G. L. Vous avez témoigné


par une dizaine de livres, déjà?
Maintenant...

E. W. Oui, le livre qui paraît


aujourd'hui clôt une certaine
forme de témoignage. Mainte-
nant, après le temps d'une géné-
ration, je m'éloigne du témoi·
gnage direct.

G. L. Des romans encore?

E. W. Je prépare un roman
qui sera différent des autres.
Mais surtout, je vais faire pa-
raître deux livres sur la Iittéra·
ture hassidique.
Vous savez ce que c'est,
n'est-ce pas? C'est un mouve-
ment qui s'est formé à la fin du
XVIIIe siècle, dans ma région C'est de ces Rabbis que je par- nous nous sommes retrouvés auquel il d e m e ure fidèle.
justement, et qui s'est répandu Ie, en en faisant des figures aus- par hasard, en Amérique. Et par- (( Bien sûr, je parle hébreu, et
très rapidement dans toute l'Eu- si vivantes que possible. Par fois, quand nOus nous rencon- quand j'écris, en hébreu, que je
rope centrale. C'était la zone où exemple, il y a une personnalité trons, cette question flotte dans bois un verre de lait, j'utilise les
les communautés juives étaient étonnante, celle du Rabbi Nah· ma tête, peut-être dans la sien- mêmes mots que les prophètes.
soumises aux pires persécu- man de Bratzlav. Ses similitudes ne. Après tout, s'il n'y avait pas Mais le français est une langue
tions. Et je .suis persuadé que avec Kafka sont surprenantes. JI eu la guerre, je n'écrirais pas, je qui se prête au récit, mieux que
le hassidisme a permis à la avait même auprès de lui une serais toujours à Sighet. Ces l'hébreu qui est une langue du
communauté juive de survivre.. sorte de Max Brod qui a recueil- pensées-là sont assez terrifian- silence, une langue non ration-
Il s'agissait de retrouver, mal- li ses histoires. Et ces histoires, tes. D'une certaine manière, je nelle. ») Il dira encore qu'il croit
gré l'holocauste, la joie, la spon- ah ! je crois qu'elles dépassent crois que nous sommes tous à l'inspiration et qu'aucun sa-
tanéité, l'intégrité. La phrase parfois celles de Kafka, oui, coupables, même si la culpabi- vant linguiste ne lui expliquera
maîtresse du hassidisme est vous trouvez chez Rabbi Nah- lité du bourreau n'est pas celle jamais pourquoi il associe deux
celle-ci: le chemin de Dieu tra- man de Bratzlav la Métamor- du témoin ou celle du survivant. mots dans un récit, et il parlera
verse l'homme. Autrement dit, phose, la Colonie pénitentiaire. Ne voyez pas là la moindre de Paris, de New York, de la vie
l'homme ne peut approcher Je ne veux pas dire que Kafka résignation au mal, la notion littéraire, il plaisantera, il dira
Dieu si ce n'est par l'homme. a été influencé, mais la parenté que le mal participerait d'une des drôleries, mais peut-être ne
Alors, le hassidisme, s'il spirituelle et même littéraire façon mystérieuse, à un vaste parlait-il plus déjà, comme s'il
est intimement religieux, parle est évidente. dessein. Non, le mal est absur· avait songé, en dessous de sa
d'une religiosité très peu dog- de comme l'holocauste de la parole, à cet « événement", le
matique et qui ouvre sur la G. L. Vous dites dans votre guerre est absurde. Cet événe- plus'grand de l'histoire dont il
beauté. Il a produit, naturelle- livre: « Des milliers d'êtres ont ment, le plus grand de l'histoire, s'est juré d'être le témoin, com-
ment, des philosophes, des pen- dû mourir pour que je devienne ma conviction reste qu'il aurait me les rabbis de Hongrie, au
seurs, mais j'en retiens surtout écrivain et toi sculpteur. » très bien pu ne pas être... XVIII" siècle, utilisaient la joie,
les chants et les contes qu'il a le conte, les éhants, pour porter
créés. Nous ne sommes plus du E. W. Comment dire plus Et puis, Elie Wiesel va se tai- témoignage sur la vie de leur
côté de IYécrit, mais dans la tra- précisément? A New York, j'ai re. Ou peut-être parlera-t-il d'au- peuple, dans l'holocauste.
dition orale. Les Rabbis racon- un ami qui est professeur de tre chose. Il me dira pourquoi il
taient des histoires, d'une ri- Talmud. C'est un ami d'enfance, écrit en français, et que cette Propos recueillis
chesse souvent extraordinaire. du même village que moi, et décision, en 1945, était un choix par Gilles Lapouge'

La Q!!inzaine Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970 15


ARTS

Un lieu hanté
Il Y a à peine dix aQs, l'abbaye tèrent à corps perdu dans la Ranuccio Bianchi Bandinelli nuité entre, disons, le style Marc-
de Beaulieu, dans le Tarn-et- peinture et le combat qu'ils me· Rome, la fin de l art antique Aurèle et les premières manifes-
Garonne, était envahie par les
ronces. L'église émergeait à mi-
hauteur du portail d'une gangue
de terre et de détritus qui
s'étaient amassés durant des
nèrent pour l'abstraction lyrique
ne se traduisit pas seulement
par les véhémentes chroniques
de Geneviève Bonnefoi
par un réel soutien aux artistes
1 425 ill.
«L'Univers- des Formes
Gallimard éd., 470 p.

Il Y a un an, Bianchi Bandi-


tations d'un art devenant à la fois
européen et médiéval.
Dès le règne de Septime Sévère,
Bandinelli voit apparaître, dans
la statuaire, diverses manifesta-
siècles d'abandon. Le reste des qu'ils défendaient. Ainsi d'achat nelli nous avait offert avec Rome, tions d'« angoisse morale oppo-
bâtiments était à l'avenant, les en achat, une collection prit le centre du pouvoir, une vue sées aux figurations traditionnel-
viviers comblés et au chant des forme qui, à Beaulieu, sera dé- d'ensemble magistrale de l'art ro- les de la douleur physique (Lao-
matines avait succédé le meu- sormais ouverte au public. Col- main, se promettant d'en finir coon). L'Empereur, autrefois -hé-
glement des vaches d'une lection on ne peut plus person- avec l'art antique en un seul vo- roïque, en vient à faire triste
exploitation agricole. Beaulïeu nelle de jeunes a mat e urs lume traitant du moment où figure. Simultanément les -structu-
ne démentait cependant pas son passionnés qui se saignent aux «les provinces de l Empire vont res plastiques s'amollissent, la
nom et lorsque chaque année quatre veines pour l'achat d'un devenir des protagonistes de lHis- cohésion va disparaître. Un beau
Pierre Brache et sa femme Ge- Poliakof, d'un Vieira da Silva, toire, de la cultlUre et de l Art texte de l'évêque Cyprien de Car-
neviève Bonnefoi séjournaient d'un Hartung, voire d'un Vasare- Ce volume, le -voici : on imagi- thage rellète le sentiment de mu-
dans la région, ils allaient à ly, mais qui très vite préfèrent ne, d'emblée, que son plan sera tation ressenti par l'époque. Les
l'abbaye rêver d'une improbable à cet échantillonnage, la décou- moins sinueux et savant que celui structures économiques sont elles-
restauration. Jusqu'au jour où, verte d'une œuvre avec laquel- de l'ouvrage précédent puisque, mêmes minées: au III" siècle se
mise en vente, ils l'achetèrent le ils se mettent à vivre. Ainsi chacune de ces provinces s'indivi- répandra une véritable fausse
pour l'arracher à une mort cer- se trouvent présentés comme dualisant de plus eJ;l plus, il faut monnaie.
taine. Tout comme les moines, nulle part ailleurs les temps bien, désormais, en montrer l'évo- La centralisation de l'Empire
huit siècles auparavant, ils com- forts de la peinture française lution dernière sans chercher trop le mène ainsi à sa perte, fût-elle
mencèrent par défricher, mais des années 50, peinture qu'on à rattacher ces bourgeons au tronc retardée par le compromis qu'of-
--cette fois les bulldozers rem- aurait tendance à oublier parce commun. Il se trouve par ailleurs frira la reconnaissance des com-
placèrent les serpes. Maçons, qu'éloignée des recherches ac- que la période de l'art antique munautés chrétiennes par Cons-
charpentiers et autres corps de tuelles et surtout gardée- par (1) couverte par ce volume (de tantin. Déjà prospères (du fait de
métiers, tous de la région, s'at- les collectionneurs. Il suffit l'assassinat de Commode en 192 ce malaise généralisé), la coinmu-
telèrent alors à la tâche menée pourtant qu'une centaine de toi- après J .·C. à la fin du règne de nauté chrétienne devint en effet
avec l'aide des Monuments His- les soient, comme ici réunies, Théodose le Grand, en 395) est le meilleur soutien du pouvoir
toriques. Neuf années de tra- poUr s'apercevoir qu'elle tient l'une des plus négligées de l'his- (évolution qui allait devenir tra-
vaux dont on imagine qu'ils ne admirablement. toire de l'art, mise à part la «re- ditionnelle) .
furent pas sans susciter parfois Des vingt-cinq peintres pré- naissance constantinienne ». Le L'irrationnel officialise (les
autant de découragement - que sentés, certains ont la part bel- propos de cet ouvrage est donc chrétiens apparaissaient comme
d'enthousiasme, restituent au- le et c'est justice. Michaux, en non seulement d'aller chercher les tenants d'un au-delà omnipré-
Jourd'hUi Beaulieu à ('architec- premier, avec vingt-cinq œuvres les évolutions terminales d'un art sent), c'était faire état, implicite-
ture cistercienne. qui s'échelonnent de 1944 à « impérialiste disséminé aux ment, d'un certain «expression-
Coiffée d'un bas clocher orné maintenant: Fred Deux dont une confins d'un empire trop vaste nisme apparu dans l'art et la
de rosaces, l'église ferme le vingtaine de dessins témoignent mais encore de rétablir une conti· pensée (Plotin), lequel avait con-
quadrilatère dessiné par les bâ- de l'œuvre trop secrète, d'une
timents conventuels et le lo- éblouissante technique et d'une
gis abbatial. Bâtie dans la se- exceptionnelle richesse thémati-
conde moitié du XIW siècle, sa que; cinq Dubuffet dont la su-
nef, sans bas-côtés, allie l'élé- perbe « Barbe de désintégration Collections
gance gothique à l'austérité cis- des injures.. Hantai est aussi
tercienne. Longue de cinquante magnifiquement présent avec
mètres, éclairée par de hautes quatre grandes toiles, ainsi que Chez Eric Losfeld, le Désordre. nie Le Brun.
baies étroites, elle se termine Degottex, Claude Georges, Son- Cette nouvelle collection, publiée L'un dans l autre, d'André Bre-
par un chevet arrondi percé des derborg et Viseux avec une im- sous la responsabilité de Jean ton;
mêmes hautes fenêtres auxquel- portante sculpture mécanique Schuster, se propose, par son con- Les Rouilles encagées, une œuvre
les les feuillages extérieurs installée en plein air et son tenu, sa présentation et son prix libre de Benjamin Péret, illus·
font les plus beaux des vitraux. « Orchidée pour la Révolution • économique, de rendre accessi- trée par Yves Tanguy.
A ce lieu habité, Pierre et Ge- en acier qui trône devant qua- bles au public le plus large, cer- Développements sur l'infra-réa.
neviève Brache se sont heureu- tre fortes toiles du temps qu'il tains textes de référence aujour- li.sme de Matta, de Jean Schus-
sement gardé de donner une était peintre. Il y a aussi Kar- d'hui introuvables et des inédits, ter.
destination et c'est l'ancien dor- skaya et Loubchansky et, repré- les uns comme les autres portant Lexique succinct de r érotisme
toir des convers qui abrite l'ex- sentés par une seule toile Ma- défi,- en leur domaine, à l'ordre (Breton, Mandiargues, Paz, etc.)
position « Un art subjectif ou la thieu, Matta, Manessier, Fau- policier, mondain, littéraire, ra- Lettres de guerre de Jacques Va-
face cachée du monde», pre- trier, Bissière, etc. tionnel et moral qui asservit ché, précédées de 4 essais d'An-
mière manifestation et fonde- Que l'on pardonne ce rapide l'homme à travers toutes les ins- dré Breton.
ment de ce -Centre d'Art inventaire, mais n'est-il pas né- titutions. Plaisanteries, satire, ironie et sens
contemporain qu'ils veulent im- cessaire pour détourner vers profond, de Christian Diedrich
planter en plein Rouergue. Car Beaulieu la route de vos vacan- Premiers titres annoncés : Grahbe.
la restauration de Beaulieu n'est ces? Fétais cigare, d'Arthur Cravan.
pas leur première aventure. Il Les Mots font lamour, citations Le Testament d'Horus, de José
y a plus de vingt ans, ils se je- Marcel Billot surréalistes recueillies par An- Pierre.

16
La fin de l'art antique
duit à préférer la restitution l'évolution se fait d'un style dé-
« psychologique» à la congruen- coratif et soudain à une expres-
ce anatomique ou sociale. Les sion plus essentielle et populaire
cultes orientaux parlaient égale- (d'Egyptt; viendront les panneaux
ment d'une autre vie meilleure et composés avec des marbres multi-
cette convergence des courants colores) .
intellectuels allait remodeler tous Cette tradition de Rome même
les canons esthétiques. aura des évolutions bien plus di-
Des chefs militaires se succè· verses dans les différents terri-
dent pourtant à la tête de l'Em- toires occupés, en Europe et en
pire, vite assassinés pour la plu- Afrique, par les légions et les
part. Les bustes qui nous en res· administrations impériales. On
tent parlent un autre langage. imagine la variété d'hypothèses
d'une énergie si implacable qu'il;; qui doivent être abordées ici pou r
sont uniques dans l'histoire de déterminer l'importance relative
l'art. Après Constantin, les Empe- d'une infinité d'œuvres allant dc
reurs se feront de plus en plus l"imitation soumise (et donc ro-
représenter sous des traits divins. maine) à un style pratiquement
A un niveau plus modeste, l'art séparé et donc local ou «provin-
soudain abondant des sarcopha- cial» (ainsi qu'on le nomme par
ges mènera, de même, à maintcs tradition, mais il faut en exclure
représentations «crypto-chrétien- toute nuance péjorative). La
nes» et, avec elles, un art plus sculpture apparaît, de loin, com-
fruste qui apparaît moins comme me l'élément le plus «tradition-
une décadence que comme nn nel »: le midi de la France en
nouveau départ. témoigne. Cela s'explique du fait
Il y a encore moins de diffé- qu'elle est l'apanage de classes
rence entre la peinture païenne plus ou moins inféodées au Ré-
et celle des chrétiens, simplement gime. Mais les artistes importés

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La Q!!inzaine Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970


17
La fin de l'art antique

d'Orient et les traditions locales taine prend, dans cette évolution, tement médiévale, l'influence de tin et Constantinople sera, au
ajoutent leurs piments, au moins une position spéciale, étant res· la colonne Trajane fût-elle évi· cours des ve et vI" siècles, la seule
dans les aires éloignées. On con- tée inféodée aux modèles hellé· dente. capitale artistique. Pour tout le
naît assez hien, depuis quelque nistiques (enfin quelques peintu- En Asie mineure enfin, les théo· reste, un lent processus de matu·
temps, les arts celtiques et gallo- res y ont été conservées). En Cyré- ries s'affrontent. Depuis le dilem- ration va plonger l'Europe dans
romains (2). Certaines régions, naïque, Leptis Magna semble fai· me «Orient ou Rome:. par le· une apparente «régression ». Ghi.
surtout, brillèrent dans des for- re revivre l'architecture. quel on voulait trancher du pas- berti pensait qu'elle était due à
mes d'expressions particulières: L'élément le plus troublant est sage à l'art médiéval, la situation la destruction des «modèles» an·
verrerie (Cologne), portrait sculp- apporté par l'art romain et pré· s'est nuancée et, alors qu'on ten- tiques par les premiers chrétiens.
té (Espagne), etc. Mais c'est en chrétien d'Egypte. La statuairc y dait à tout faire venir d'Orient, En fait, ainsi que termine Bandi·
Afrique que l'art romain va BC dérive moins de Rome que de la les fouilles d'Antioche ont révélé nelli: «La difficile naissance de
réinventer de la plus belle façon, tradition de l'Egypte ancienne. que la tradition hellénistique y la nouvelle civilisation se faisait
dans l'Algérie et la Tunisie ac- Le mélange des deux courants va était, au contraire, plus vivace à partir d'une culture moins sa-
tuelles. Même la sculpture prend créer ces effigies saisissantes du qu'ailleurs (mosaïques). De la vante et moins raffinée mais à la-
un accent passionné et un réa- «prêtre Hor» ou de «Maximin première Constantinople, par mal· quelle étaient appelés à participer
lisme qui restent exceptionnels à Daia» (3). Ici l'auteur constate chance, il ne reste rien : les plus un plus grand nombre d' hom-
Rome même. C'est enfin dans la que l'histoire de cet art caracté· anciens vestiges de l'actuel Istan. mes. »
mosaïque qu'un art suprême sc ristiquement africain n'a pas en- bul remontent à Théodose (379- Marcel Marnat
déploie, parallèlement (sans dou- core été écrite et se montre pru· 395) et donc à un style pré-byzan. (1) C'est·à·dire de tradition antique
te) à une peinture dont presque dent. tin. La vraie fin de l'Antiquité et païenne: le premier art chrétien
tout est perdu. A cet égard, cet La Grèce, pour sa part, se sur· nous échappe donc quelque peu est aujourd'hui mieux connu,
(2) Rappelons Celtes et Germains.
ouvrage (qui est sans doute l'un vivait dans de beaux portraits et de Byzance nous passons direc- • l'Art dans le Monde,' (Albin Michel)
des mieux illustrés de toute la (constante de la statuaire romai- tement aux bas-reliefs érodés et Art et Dieux de la Gaule (Arthaud),
collection) va nous combler, tant ne) et des sarcophages. C'est à (390) qui servent de base à un (3) Telle est l'identification tradl·
par la quantité des document" Adamklissi (Roumanie) que, sou- obélisque qu'avait ramené Julien tionnelle, Bandinelli préfère y recon·
naître l'Empereur Galère tandis que
que par le soin avec lequel, enfin, dain, va sembler naître un art si l'Apostat. L'Orient connaît déjà d'autres parlent de Cicinus ou de Dio-
on nous les présente. La Tripoli- séparé qu'il a une saveur parfai- les premières formes d'art byzan- clétien .. ,

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.18
ESSAIS

Au bord du chemin
Roger Munier Le Seul, de Roger Munier, pro- ment se dérobe et en lui-même n'est bientôt plus que la seule

1 Le Seul
préf. de René Char
Tchou éd., 149 p.
voque à la fois et charme. Est-
ce du même mouvement ? Devant
le lecteur, puis en lui-même, pro-
gresse une pensée qui «interroge
le visible» - le seul, non qu'il
échappe à sa finitude d'arbre ... »
Je cesse de recopier: non que
je sois mécontent du texte, mais
parce qu'au contraire, il m'invite
si fortement à un silence qu'il
voix du dieu. Il se perd en sa
fonction, devient le porte-parole,
l'organe lEun Autre, lEun Séparé
du chêne qui n'accède au visible
que par son truchement ». Le sa-
n'y ait pas d'invisible, mais parce dérange lui-même. Inconvénient cré déjà «confirmait» l'oubli.
que l'invisible est «la dimension du poème didactique: il est si C'est sur une telle perspicacité
même du visible» - laissant sur- plein de ce qu'il aime qu'il en que se fonde l'attitude pleinement
gir le nu, le simple, le savoureux, oublie. ce suspens grave pendant pacifiée de Roger Munier.
l'immédiat. Et cependant se dé- lequel le disciple imbécile creuse La condamnation de la techni-
ploie aussi une rhétorique. Rhé- son silence jusqu'à en faire surgir que conduirait en effet au déses-
torique: désir anxieux de faire une forme conjointe à la parole. poir, si elle opposait mécanique-
taire le lecteur. La tension entre Ou alors le livre est la poussée ment à notre monde d'aveugles un
l'invocation du monde et la réti- de fièvre des NourriIJures Terres- « avant» de pure translucidité.
cence du style est l'inimitable de tres, dévorées dans l'exaltation Mais Munier rend le présent à
Roger Munier. adolescente, avide, assoiffée, puis son ambiguïté parce qu'il se gar-
Un personnage oublié, l'arbre, déçue mais nourrie de cette dé- de du regret, ou régrès, qui me-
revient devant nous. Souvenez- ception même: le vrai fruit est nace quiconque oriente sa pensée
vous des arbres médusants et hors du livre, il faut partir. dans le sens du «retour» hoel-
obscènes de la Nausée, puis lais- derlinien. D'où les deux issues:
sez s'ériger devant vous l'arbre ou bien «l'arbre humilié sauvera
contre lequel s'appuie Roger Mu-
Le Sacré l'arbre », «sauvé de l'oubli par
nier. TI n'en faut pas plus pour Puis, comme le Seul est pas- ]'excès même de l'oubli»; ou
condamner Sartre, regretter qu'il . sionnant, il faut y retourner. Il bien le monde «se désertera cha-
ait si vite avalé Heidegger, plus s'y trouve un chapitre, «Mémoi- que jour davantage, s'abîmera
Pour me faire une idée d'un
pressé de le dépasser que de le re », dans lequel Roger Munier dans son propre artifice ». Cet
livre, j'en recopie un passage. Si
savourer. Mais on comprend, mais demande à l'arbre de nous dire « ou bien» est le sens présent.
au bout d'une page ou deux je
on excuse presque la boulimie du l'histoire de notre regard, depuis R. Munier avait déjà affirmé sa
suis content de ce que j'ai écrit,
normalien parti à Berlin la tête «la halte des vergers» jusqu'à position, dans une. langue' d'une
c'est une première conclusion. Et
déjà farcie, et qui ne sait pas «l'arbre des plantations indus- remarquable clarté, en dialoguant
si cela me donne envie du pasti-
qu'on se nourrit aussi en jeûnant. trielles », en passant par l'arbre avec Brice Parain à propos de
che, alors ma religion est faite.
Je recopie: «Je· touche cette sacré de Dodone. Ce très beau l'être du langage (1). On avait été
Pasticher est un acte de respect :
évidence érigée, aveuglante lEêtre chapitre provoque infiniment de surpris par la sûreté de la métho-
mettre par écrit le travail de lec-
ainsi offusquée, comme stupéfaite questions, et souvent y répond. de, consistant à permettre aux
ture, pour dégager plus nettement
dans ce tronc lisse et tendu... Je C'est un récit d'une grande pu- mots de conduire la pensée ; Bri-
l'inimitable, qu'on laisse intouché.
lis dans cet arbre finfinité qu'il reté, où le Sacré (au sens où W. ce Parain, par contraste, apparais-
C'est là une opération intime,
est sa limite. Accueillant cet- Otto l'entendait) est restitué, à sait à la fois hésitant et incisif,
dont l'insolence n'a pas besoin
te limite, j'accueille (infinité... ' la fois familier et étrange. Co- tendu par une angoisse très sen·
d'excuses. Bien préférable en tout
Lieu de surgissement du monde, pie: «L'hommage au Disparu sible. Au fond, avec Roger Mu-
cas à celle dont on prend l'habi-
la parole est mon abri, mon habi- dans farbre, qu,'il aille donc à nier, c'est la première fois que
tude dans les classes, de souligner
tacle. Nommés, farbre, le nuage, f arbre, puisque f arbre est la dis- Heidegger parle français, et bien
les mots ou phrases jugés «im-
la rivière, f étendue, la pluie, le parition même du Disparu sous sûr cela ne va pas sans quelque
ou récapitulatifs: de
vent sont plus que ce qu'ils sont, forme lEarbre, puisqu'il est, en artifice, comme dans le doublage
quel droit? Plutôt écrire carré-
devenant en effet: arbre, nuage, n'étant qu'arbre, en n'étant Rien d'un film. On sait quel rôle de
ment dans les marges, ou espaces
rivière, étendue, pluie et vent. lEmttre qu'arbre, le lieu fini de premier plan R. Munier joue
laissés blancs, insérer entre les
L'arbre est arbre, qui n'était en· ce Rien qui le fonde ... Ainsi far- dans le travail patient de transla-
pages des Beurs, des dates ou de
core qu'attente lE arbre. Il se pro- bre devint sacré. Pure absence tion opéré depuis quelque temps
menus calculs, jusqu'à faire de
duit réellement comme arbre. La érigée sous forme lEarbre, énigme en France sur les textes de Hei-
l'objet industriel ce compagnon
parole met f arbre au monde. végétale érigée disant f Enigme. » degger (2). Le Seul marque une
qu'est parfois le livre de cuisine
D'une certaine manière, elle est Mais pourquoi tel arbre, et non nouvelle étape, non d'infidélité
ou de comptes.
proprement « arbre »... L'arbre tout arbre présent? N'est-ce pas mais d'audace. La pensée s'y avè-
échappe à la saisie, globalement déjà un retrait par rapport au re à sa place dans la poésie, ordre
se refuse au savoir, par la présen- «tout est plein de dieux» de de mots dont la source, quoique
Le pasticiaccio ce en lui de Ce qui s'abolit pour Thalès? Munier répond: «Mais cachée, ne se dérobe pas. On
qu'il ait forme et limite lEarbre, ce qu'il est ainsi dans sa pléni- prendra vite l'habitude de pen·
Comment écrire, d'ailleurs, sans infinisant du même coup cette tude signifiante, f arbre sacré ne ser à Munier, et de relire ses
se pasticher soi-même ? Mais pour forme et cette limite... C'est Cela fest que par décret. Au sein du textes, et de les attendre, comme
son propre contentement, la satis- que le dire-monde cherche à nom- monde de f oubli, le sacré préa- des signes placés d'avance au bord
faction d'enclore encore plus her- mer. Il dit ce calme pouvoir, cette lablement définit une enceinte à d'un inévitable chemin.
métiquement, par la suite des va- affirmation noueuse accomplie fintérieur de laquelle seul f arbre Pierre Pachet
riations qu'on décrit ainsi sur un dans la grâce du feuillage, cette a ce pouvoir lEêtre arbre. Le chê-
thème inouï, l'essentiellement soi, force souple jaillissante dans (im- ne sacré - le chêne - n'est qu'à (1) Cahiers du Chemin, n° 3. avril
dont il n'y a rien à dire. mobilité du là, cette sorte de dis- Dodone.» Puis, avec l'enfonce- 1968.
tance et lEélan, de verticalité et ment des hommes dans l'oubli de (2) En particulier la remarquable
Plaisir de pasticher Péguy, traduction de • Qu'est-ce que la méta-
Proust, Claude Simon, Lacan: d'imminence dans la proximité du ce qui est, «le chêne-oracle, s'il physique? parue dans le n° 14 du
plaisir gustatif du pasticiaccio. là, par quoi f arbre impénétrablf:- parle encore en tant que chêne, Nouveau Commerce, été-automne 1969.

I.a Q:!!iJazainc Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970 19


ETHNOLOGIE

Chez les Canaques


en 1774. Dix-neuf ans plus tard, calédonien. Les Canaques ont ac-
un nouvel explorateur, français cepté les missionnaires, et de se
celui-ci, Entrecasteaux, va débar- convertir à eux, mais ce premier
quer, tout comme Cook, à Balade, geste ne devait pas rester unila-
à la recherche de La Pérouse téral. Les missionnaires devaient
qui aurait également séjourné y répondre par un autre geste,
dans l'île. Après un autre entr' implicitement inscrit dans le
acte, de cinquante ans cette fois, «pacte tacite» liant les parties,
les premiers missionnaires maris- en partageant avec eux vivres et
tes envoyés de France, mettent biens des navires si longtemps at·
pied, à leur tour, en 1843, et tou- tendus de France (Culte du Car-
jours à Balade, sur le sol de la go). Or, dès l'arrivée de ces ba-
«Grande Terre ». teaux, loin de partager, les «bons
Pendant dix ans, qui coïncide- pères» entassent les marchan-
ront avec la période de précoloni- dises dans leur camp, et les gar-
sation de l'île, les missionnaires dent pour leur usage, laissant les
vont tenter d'approcher les Cana- Indigènes dépérir sous leurs yeux.
ques et de les convertir. Ils y Se sentant « joués» par ces
réussiront relativement, dans ce Etrangers qui sont si loin d'être
qu'il est convenu d'appeler l'étape ce qu'ils prétendent, les Néo-Calé-
d'adoption: les «pouvoirs» de doniens ·vont désormais les rejeter_
ces représentants de la «tribu du A ces premières erreurs, sans
ciel» paraissant irrésistibles. Mais, doute déjà irréparables, vont
à l'étape de l'adoption succédera· s'ajouter, avec l'implantation de
rés par le feu de la passion, n'eus-

1
Roselène Dousset celle du rejet. Que s'est-il donc la colonisation, une suite d'exac-
Colonialisme et contradictions sent pas représenté la même va- passé? Ceci, que les Européens, tions inhérentes au système colo-
Mouton et Co., éd., 208 p. leur. Mais, choisissant de contenir trop confiants en leur supposée nial lui-même. Malgré les décla-
ce naturel sentiment de révolte, et supériorité, et faisant fi, par igno- rations d'intention exemplaires de
le canalisant. dans la voie d'une rance, des coutumes locales, sous- la France métropolitaine, garan-
1878: en Nouvelle-Calédonie réflexion scientifique, elle assure estiment gravement les facultés tissant l'intégrité de la propriété
éclate «l'Insurrection générale à son travail un haut niveau d'ob- d'observation et de pénétration indigène, la logique interne de la
des tribus canaques », entraînant jectivité. Comme l'écrit très juste- des Néo-Calédoniens. Ceux-ci ne colonisation conduira nécessaire-
une atroce répression. A quelle ment Bastide, dans une se laissent pas longtemps abuser ment au résultat inverse : la spo-
frappante analogie avec la révolte brève préface, mais d'une singu- par les «pouvoirs» des «bons liation des meilleures terres, au-
et le massacre du peuple malga- lière densité: «La thèse de Mm. Pères », dont ils décèlent la super- torisée et encouragée par l'admi-
che, en 1947, n'est-on pas confron- Dausset sur les causes de llnsur-
té ? Le processus de détérioration rection de 1878 en Nouvelle-Calé-
des rapports entre Blancs (deux donie s'inscrit dans le cadre de
fois Français, en l'occurrence) et cette nouvelle science que lon
Autochtones connaîtra, ici et là, voit, enfin, naître et se dévelop-
Une contribution précieuse à l'étude de l'histoire
des développements d'une étrange per a.ujourd'hui: lethno-histoire,
parenté, parce que les ressorts qui n'a rien à voir avec la géné- coloniale et • l'enrichissement de l'ethno-histoire.
sont toujours les mêmes. Et le ralisation, à des ethnies autres
mérite essentiel de l'ouvrage que que la nôtre, des méthodes ou des
Roselène Dousset publie aujour- perspectives de lhistoire tradition-
d'hui est de mettre en lumière, à nelle.» La méthode scientifique
la faveur d'un cas exemplaire, adoptée permet effectivement d'a- cherie, et surprennent très vite nistration locale, chaque jour
l'immuable logique du comporte- nalyser simultanément les struc- les contradictions que les mission- plus dévouée aux intérêts des
ment colonial. tures de pensée en présence, et naires laissent apparaître entre colons. La colonisation péniten-
Ce n'est pas un hasard si l'au- de suivre le cours parallèle des leurs paroles et leurs actes: ils tiaire ne fera qu'aggraver les cho-
teur a choisi de traiter ce sujet: raisonnements qu'elles condition- se prétendent témoins d'un Dieu ses, et l'élevage intensif, enfin,
fille de Maurice Leenhardt qui nent. Et ainsi aperçoit-on immé- d'Amour, mais se présentent ar- précipitera le processus de l'insur-
fonda, en 1902, la mission protes- diatement que la méconnaissance més jusqu'aux dents; ils décla- rection proprement dite. Celle-ci
tante de Nouvelle-Calédonie, née par les Européens, prisonniers de rent «ouvrir leur cœur », mais n'est pas directement décrite par
elle-même dans l'île, Roselène leurs catégories mentales, du ferment leur camp ; ils se disent l'auteur, mais Roselène Dousset
Dousset voue visiblement (et on «code culturel» en vigueur chez « indépendants» du temporel, nous laisse pourtant espérer un
la comprend) une admiration et les Néo-Calédoniens, implique dé- mais sont objectivement solidai- prochain ouvrage consacré à ce
un respect actifs au peuple de son jà le fatal malentendu qui engen- res (certes, à leur corps défen- phénomène. Avec l'œuvre présen-
pays natal, pardonnant difhcile- drera, grossi de nombreuses au- dant, et les circonstances aidant) te, écrite d'une plume vive et élé-
ment, en revanche, à nombre de tres causes, l'Insurrection de 1878. des soldats et marins français qui gante, nul doute qu'il représen-
ses compatriotes le désastre maté- Les manuels d'histoire nous ap- les «protègent ». Rien de cela tera une contribution précieuse à
riel et moral auquel ils l'ont ac- prennent que le Capitaine Cook n'échappe à la sagacité des Au- l'étude de l'histoire coloniale, et
culé, par l'instrument de la colo- « découvrit », suivant un tic de tochtones. simultanément, à l'enrichissement
nisation, depuis plus d'un siècle. langage typiquement européen Il y a plus grave. Les Euro- de cette science encore dans l'en-
Se fût-elle laissée emporter par (induisant à la non-existence de péens ne respectent pas ]a loi de fance, que l'on nomme l'ethno-
l'indignation pure, que les faits tout peuple avant l'arrivée de réciprocité qu'implique ladoption histoire.
rapportés, ainsi déformés. et alté- l'Europe), la Nouvelle-Calédonie, dans le «code culturel» néo- Guy de Bosschèrf"

20
INFORMATIONS

Un guérillero
Henri Lefebvre et de briser les obstacles, ne s'ar- .Les d'économie

1
Le manifeste différentia liste rête jamais, et progresse avec une
Coll. Idées fougue de jeune homme. et de politique
Gallimard éd., 186 p. Cette différence est cependant,
Analyse et Prévision (juin 1970)
depuis quelques années, non pas L'ancien Commissaire au Plan. Pier-
un thème de réflexion mais une re Massé, reprend un texte qu'il avait
«Philosophie, histoire, politi- préoccupation, une interrogation écrit en 1962 sur «La France et les
q1;le,. associées ou dissociées, al- pour une nouvelle génération de Gadgets - et réèxamine la tension pro-
pre à toutes les sociétés modernes
liées ou mésalliées, forment la philosophes: Gilles Deleuze a entre rémunération du travail, consom-
Sainte-Trinité des pouvoirs hOlllo- noté combien le concept de diffé- mation collective et dépenses de soli-
généisants réducteurs de ce qui rence se vide dès que l'on pré- darité.
diffère... » Travail obscur de lami- tend le comprendre à partir de
nage des originalités. Lente récu- l'identité ; ce fut le cas de Hegel, Chronique Sociale de France
Dans le n° 5, consacré à la pensée
pération des particularités (Ar- mais Hegel ne constitue-t-il pas utopique, trois textes inédits en fran-
taud, Holderlin, Nietzsche deve- un recul dans la réflexion euro- çais:
nus sujets de cours !). Puissante péenne ? Et ne faut-il pas consti- Aldous Huxley: • Utopie positive et
boulimie de la force instituée qui tuer le concept de différence en utopie négative-.
B. de Jouvenel: «Du bon usage
ne dit pas son nom - politique? lui-même, sans compromis avec de la pensée utopique-.
raison? puissance technique? l' « identique» ou le «sembla- David Riesman: «Etat présent de
magie? Semences qui, à vrai dire, restè- ble », comme fondement de toute la pensée utopique en Amérique -.
. Ce pouvoir d'intégration, Hen- rent chez ces philosophes à l'état réalité (3) ?
Dissent (mai-juin 1970)
ri Lefebvre le retrouve à tous les d'ébauche, tant fut ravageur chez Lefebvre se situe dans des pers-
Michael Harrington (dont le livre
niveaux de la vie quotidienne; eux la puissance systématisante. pectives comparables, mais avec l'Autre Amérique a été traduit en fran-
confusion de la croissance écono- Lefebvre trouvait ici la premiè- un talent de polémiste. Il ouvre çais) : • Pourquoi le socialisme nous
mique dédaigneuse des diversités re ébauche d'une différenciation la brousse à coups de machette est nécessaire en Amérique-.
de groupes et de classes avec le radicale entre la pensée et la réa- et pratique la guérilla intellec-
Preuves (3' trimestre 1970)
développement social générateur lité vivante, différenciation qu'il tuelle. C'est le propre de cet es- Ota Sik (le père de la réforme de
de différenciation, assimilation s'agissait moins de réduire que prit prodigieusement acéré et vi- la planification en Tchécoslovaquie) :
déjà ancienne de la révolution et de mainten.ir en un affrontement vant qui, à grandes brassées, tra- • Ma Réforme était juste, la politique
de l'Etat révolutionnaire, assimi- vaille la pâte plus ou moins figée l'a fait échouer-.
permanent et radicalement in-
lation du travail producteur et de domptable. . Image romantique? du savoir commun. Lui-même est Projet (mai 1970)
la logique abstraite, valorisation Recherche de la réalité créatrice un «guérillero de la philoso- F. Bloch-Lainé: «Bâtir des utopies
de grands modèles abstraits, uni- de l'être humain, réalité dynami- phie et de la sociologie. Mais le concrètes - ou: «Comment mettre la
croissance économique au service du
versellement affirmés. que que n'a 'pu encore étouffer « guérillero» n'est-il pas, par dé- développement humain-.
Dans sa Vie quotidienne dans aucune diversion, aucun· esclava- 6nition, r autre, celui que l'on Juin 1970: numéro spécial sur l'éco-
le monde actuel (1) qui fut un ge, aucune aliénation, fût-elle cel- n'assimile jamais, parce qu'il est nomie et la société japonaises.
cours professé à Nanterre en 1967- le de la dialectique? Pourquoi de nature différent ? Lefebvre ne Revue Française de Sociologie (juin
68, Henri Lefebvre avait déjà dé- non? pense pas la différence, il s'ins- 1970)
fini ce double caractère de l'épo- Il est évident que le seul pen- talle en elle. Il lui reste, mainte- J. R. Treanton: • Le sociologue doit-
que contemporaine d'être réduc- seur qui ait résisté complètement nant, à la démontrer. il ignorer l'histoire? •
trice et affirmatrice de différence à cette «homogénéisation reste Jean Duvigrwud Survey (printemps 1970)
à la fois; seulement cette affir- Nietzsche. Lefebvre, qui prépare (1) Gallimard éditeur. Contient des commentaires sur le
mation des différences, si elle se (2) Editions de Minuit, collection livre d'A. A"lalrik.· et des lettres de'
un livre sur lui, en parle à peine • Arguments '. ce dernier (dont une lettre ouverte à
plaçait, au siècle dernier (du
moins tel que le voulurent les
philosophes socialistes), une
dans ce Manifeste. Pourtant, le
centre du propos est bien là : ou
bien l'abandon de la réflexion
(3) Différence et répétition, PUF. Kuznetsov) .
.2
classe sociale se situe aujourd'hui instituée et la solitude, ou bien
dans une classe d'âge. D'autre l'intégration dans les cadres tra- Il.
part, la société industrielle engen- ditionnels. Quelle grande pensée
dre spontanément et, sans l'avoir ne serait tentée par la sécurité VW.
médité, une puissante assimila- apaisante de 1'« establishment» ? Date
tion des divergences - et cela La révolution a-t-elle elle-même
avec la même force que pouvait résisté à cette intégration en insti· eouscrit un ahon_t
y prétendre l'Etat (rationnelle-
ment pensé) de Hegel.
tutions? La civilisation indus-
trielle ne nous jette-t-elle pas
o d'un an 58 F 1 Etrancer 7() F
Derrière cette critique se situe dans la calme et générale jouis-
o de six mols 34 F 1 Etranger 40 F
la réflexion même de Lefebvre, sance de biens un.iversellement ré- règlement jC)int par
réflexion qu'il poursuit depuis partis? o mandat postal CJ cltèque postal
ses premiers livres, parus bien Ce «manifeste », écrit la bride o chèque baneaire
avant la guerre, comme cette sur le cou, ce survol brillant et Renvoyez celte carte à
Conscience mystifiée jamais réédi- rapide renvoie aux autres lignes
tée (1). Cette pensée est une mé·
ditation . permanente et jamais
de Lefebvre, à sa Méta-philoso-
phie, à son Introduction à la mo-
La Quinzaine 1It....1..
achevée sur les suggestions formu· dernité (2). L'idée même de dif- 43 rue du ·rem,,":. Pari. ,.
lées hâtivement par certains pen- férence ne trouve pas ici son C.C.P. 15.S!i1.53 Paris
seurs romantiques, de Schelling à épanouissement complet parce
Marx et du jeune Hegel à Fichte. que l'auteur, soucieux d'avancer

f.a Q.!!inzaine Littéraire. du 16 au 31 juillet 1970 21


POLITIQUE
Relire Ricardo
rien de plus éloigné du maître travail. 2 0 Est-il possible de con-
ouvrage de Smith que les Prin- cevoir un étalon invariable des
cipes de Ricardo. L'Ecossais était valeurs ? Nous insisterons ici sur
professeur, mais aussi curieux de ce deuxième point, moins connu
la pratique. Son livre est à la sans doute des non-spécialistes
fois un manuel relativement or· que le premier. De toute manière,
donné et une encyclopédie des on le verra, ils ne sont pas indé-
connaissances économiques du pendants.
temps. Ricardo est un banquier Ricardo pensera d'abord avoir
épris d'idées abstraites, mais dont trouvé son étalon invariable des
les talents d'exposition sont limi- valeurs dans le blé, ce bien fon-
tés. Les Principes sont un livre damental de l'économie d'ancien
difficile d'accès. Du moins sont- régime, économie dont Ricardo
ils courts, au contraire de la Ri- fait la théorie et dont il est, on
chesse des Nations qu'alourdissent l'a dit, l'un des plus pénétrants
de multiples digressions. analystes. Dans ce type d'écono-
Pourquoi relire Ricardo en mie, où domine l'agriculture, la
1970? Christian Schmidt en don- production alimentaire, symboli-
ne les raisons dans une introduc- sée par le blé, occupe la majeure
. tion. On peut les ordonner sous partie de la population, qui con-
deux titres : sacre la plus grande part de son
- L'économie ricardienne est maigre revenu à l'acquisition de
une analyse pénétrante de la réa- subsistances. Le capital fixe est
lité économique anglaise du début peu important. Tout se résout
du XIX" siècle. Telle est sans doute finalement en nourriture, la con-
la raison de son succès exception- sommation comme l'investisse-
nellement rapide. ment: le capitaliste épargne une
- Nous assistons d'autre part, partie de son revenu; celui-ci
depuis la dernière guerre, à un étant équivalent à une certaine
retour aux sources ricardiennes quantité de blé, le capitaliste la
de la ·théorie économique; sous fera fructifier en la remettant aux

C'est dans Ricardo que Marx apprit la science éco


nomique. En 1811, comme aujourd'hui, le problème
de la valeur est au centre de l'intérêt qu'on peut
porter à ses «Principes».

David Ricardo l'économie politique de M. Ricar- l'influence principalement des travailleurs sous forme de salaires
Principes de {économie do, publiés dans l'Edinburg Re- en échange d'un certain nombre

1
membres de 1'« Ecole» de Cam-
politique et de {impôt view en 1824. bridge : Joan Robinson, Nicholas d'heures travaillées. A cette hégé-
préf. de Christian Schmidt A cette date, les Principes, dont Kaldor et Piero Straffa. Ces au- monie, l'agriculture joint la par·
Cahpann-Lévy éd., 416 p. la première édition date de 1817, teurs reprennent dans leurs mo- ticularité d'être le seul secteur
ont déjà conquis l'Angleterre. dèles les abstractions sublimes du dont on puisse immédiatement, et
Une propagande fort bien faite grand ancêtre. On peut inclure sans l'intermédiaire dévoilé de la
«Ricardo conquit l'Angleterre par James Mill, le père de John dans le même ordre d'idée le fait monnaie, calculer le rendement
aussi complètement que la Sainte Stuart, et par MacCulloch, répand que c'est dans Ricardo que Marx, physique: tant de semence, tant
Inquisition a conquis l'Espagne. » dans le public cultivé les théories qui inspire tant de nos modernes de moisson. On conçoit que Ri-
Ce jugement de Keynes (dans la fondamentales de Ricardo ; celles- philosophes (ainsi la lecture de cardo ait cru voir dans le blé
Théorie générale) fait. écho à ce ci se précisent, d'abord au cours Ricardo par Foucauld) apprit la J'étalon invariable des valeurs.
qu'écrivait Baudelaire dans les des fameux petits déjeuners de science économique. Le développement de la société
Paradis artificiels lorsqu'il évoque l'auteur, puis au Political Econo· En 1817, comme aujourd'hui, industrielle, qui bouleverse l'An-
de Quincey: «Cet intellectuel my Club, lorsque les discussions le problème de la valeur est au gleterre depuis plusieurs décen-
proclame la venue d'un législa- matinales en vinrent à troubler centre de l'intérêt que l'on peut nies, exerce aussi son action sur
teur de l'économie politique », Ri- l'appétit des convives de Ricardo. porter à Ricardo et à ses Princi- l"économie agricole: le rapport
cardo. Le club fut animé par le fils de pes. TI conviendrait d'ailleurs de semaille/récolte varie. D'autre
Quincey est, en effet, l'au- l'émigré Mallet du Pan. dire plutôt les problèmes de ·la part, elle fait surgir tout un sec-
teur - peu connu sous cet aspect Ricardo est souvent présenté valeur, puisqu'il y en a deux: teur industriel nouveau, aux
de son œuvre - de Dialogues de comme le successeur de Smith, 1 0 Qu'est-ce qui fonde la valeur? lourds et nombreux équipements.
trois Templiers principalement en dont la Richesse des nations, rap- Ricardo répond, comme Smith Le travail, qui équivalait à une
relation avec les principes de pelons-le, date de 1776. En fait, avant lui et Marx après lui: le certaine quantité de subsistances,

22
HISTOIRE

Le réel et le songe
n'est plus le facteur prépondérant
de la production: la machine à
vapeur, le haut-fourneau, la ma·
chine textile prennent une place
de plus en plus importante à tous
les stades de la production et de
l'échange. Il n'est donc plus pos-
sible de trouver un rapport sim-
ple entre travail et blé d'une part,
et valeur d'autre part.
Les variations de la pensée ri-
cardienne, entre ses premières
œuvres et les Principes, entre les
deux premières et la troisième
édition de ces mêmes Principes,
témoignent des difficultés entraî-
nées pour la théorie économique
par la présence du capital et des
progrès de la productivité du tra-
vail. C'est l'objet du fameUx dé- Edgard et Michelet reprennent possession de leurs chaires (1848)
bat entre les économistes de l'épo-
que sur l'infZuence des variations Jules Michelet Il s'agit pour lui de donner à de tous les points du globe et qui
de salaires sur la valeur relative L'étudiant ces jeunes gens informulés qui at- n'est pas tant encore la voix de
des marchandises. Ricardo finit précédé de tendent de l'Université moins un la souffrance physique que celle
par admettre et faire admettre - La parole historienne savoir qu'une action la conscience de la pensée muette qui se cher-
et c'est là l'un de ses apports théo- par Gaëtan Picon vivante du grand mouvement qui che, qui veut, qui ne peut s'expri-
riques essentiels - que, avec le Le Seuil éd., 196 p. se prépare, d'ouvrir leur regard à mer».
machinisme, l'augmentation des l'immense détresse qui les entou-
salaires élève la valeur des mare re afin de les en rendre solidaires.
Un thème fondamental
chandises produites avec une « J'ai vécu dans une umte ter- Mais ces jeunes gens sont presque
grande . proportion de travail, rible, digne de ceux que j'ai ra- tous des bourgeois qui n'ont que de Sartre
mais baisse· relativement la valeur contés », dit Michelet au début de le pressentiment des abîmes qui
des marchandises produites avec 1848, en songeant à' la dramati- les entourent, et à qui les maux Compte tenu de l'énorme dis-
plus de capital durable. Quin- que résurrection de l'histoire ré· de la société demeurent lointains. tance qui sépare le discours uni-
cey esquissera la même idée lors- volutionnaire où il s'était enseveli Alors, pour les faire pénétrer dans versitaire de 1848, reflet de ce
que, dans ses Dialogues, il fera di- depuis 1843. Cette unité terrible, la misère d'autrui, Michelet les que l'auditoire peut entendre
re à l'un de ses Templiers qu'un c'était la plongée dans le cœur fait pénétrer d'abord dans la mi· alors, et le discours philosophique
étalon de valeur ne peut rester le plus secret de l'histoire, ce dont sère de leur condition d'étu- d'aujourd'hui, on est frappé de
stationnaire dans un système en ne rendaient compte ni la succes- diants: la stérilité de la culture retrouver chez Michelet un thème
croissance que si le produit qui sion des événements ni leur inter- dont ils se nourrissent et dont les fondamental de Sartre dans la
sert d'étalon de valeur est lui- prétation: le souffle obscur du oripeaux romantiques dissimulent Critique de la Raison dialecti-
même toujours produit par la peuple découvrant sa nécessité, la pauvreté; l'esprit religieux que: celui du groupe ou «en-
même quantité de travail. s'inventant comme acteur unique des idéologies officielles empoi. semble pratique» qui cristallise
Il est bien difficile de rencon- du devenir. sonnant la religiosité profonde de les tensions errantes, et agit en-
trer dans la pratique un tel pro- l'homme; l'ignominie des privi- suite sur le corps social tout en-
duit; aussi bien Ricardo, suivant lèges qu'on leur promet s'ils en- tier, le «pratico inerte », pour le
Une tension intérieure trent dans les hiérarchies recon·
une démarche caractéristique du transformer en rassemblement
théoricien qu'il était avant tout, quotidiennement nues; l'avilissement du cœur qui agissant. C'est à travers cette ac·
l'invente pour les besoins de la renouvelée nie à la fois l'amour et la frater· tion du groupe, ici le groupe étu-
démonstration. Cette partie de son nité. diant à qui Michelet a tenté de
œuvre n'a été reprise que tout En toutes ces années, il avait Comme le montre Gaëton Pi- fournir sa nécessité, son existence
récemment, par M. Straffa, dans vécu dans une tension intérieure con en multipliant les ponts qui intérieure, que peut se déchirer
son livre au titre caractéristique : quotidiennement renouvelée qui unissent dans une commune ré- la trame apparemment immuable
Production de marchandises au était en lui la traduction de eette volte février 48 61. mai 68, l'his· du tissu social, que peut être
moyen de marchandises. pulsion cachée grâce à laquelle toire fut voici plus d'un siècle mise à nu la réalité ignoble à
Christian Schmidt a raison de « le peuple fait le peuple:l>. Dans ce que fut la sociologie voici deux laquelle le peuple est condamné.
souligner, avec M. Straffa qui fut les derniers mois de 1847, Miche- ans: le révélateur qui, tout à Mais la mise en cause de cette
le préfacier de l'édition britanni- let pressent que ce souffle peut à coup, levait le masque dont réalité, c'est d'abord la mise en
que des œuvres complètes de Ri- nouveau, comme en 92 et 93, brio s'étaient couverts une culture, un cause du langage: les mots sont
cardo, que ce dernier, par son ser l'écorce de l'ordre bourgeois ordre, une société tout entière. pervertis parce qu'ils sont com-
souci de la théorie, par sa mé- et que les opprimés cherchent à Pour Michelet, les étudiants sont plices du malheur des hommes;
thode d'analyse, est un moderne. reconnaître leur voix et leur vi- appelés à prendre en charge le ils sont comme bloqués par le
Aussi devons-nous lire et relire sage. L'enseignement de Miche- grand silence des hommes écrasés. mauvais usage de l'intelligence et
Ricardo, comme une des sources let (republié aujourd'hui par Gaë- Seule la jeunesse, en retrouvant du cœur. Il faut les délivrer
de l'esprit scientifique en matière tan Picon sous le titre fEtudiant) l'esprit vivifié, en redonnant un cette prison, les rendre à leur
économique. au Collège de France, va être une sens à la parole, peut entendre spontanéité. Car c'est à travers des
Michel Lutfalla réponse à cette espérance. « cette voix douloureuse qui part mots neufs que les hommes peu-

La Q!!inzaine Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970 23
SOCIOLOGIE

Michelet Naissance
Alfred Willener terviews, discussions de groupe,

1
pagné cependant d'un prudent
L'image-action de la société analyse de contenu, etc.) n'abou- point d'interrogation) . Le contenu
ou la politisation actuelle titpas à un rapport d'enquête de cette «virtualité est fourni
Le Seuil éd., 345 p. discursif parce que, de par la na- par les manifestations de tous or-
ture du phénomène étudié, ils re- dres des groupes anarcho-gauchis-
trouvent partout «des esquisses tes les plus importants par l'écho
Les événements de mai 68 du même modèle éléments des thèmes de réflexion et slogans
ont donné naissance à une d'une nonvelle culture. d'action qu'ils ont mis en circula-
extraordinaire éclosion de Alfred Willener est parti d'une tion, sinon par leur poids numé-
• sociologie spontanée. al- problématique sociologique clas. rique ou représentativité du mi·
lant du folklore à dominante sique - l'image de la société, il- lieu étudiant.
politique à l'analyse socio- lustrée déjà hrillamment par sa Comme entrée en matière, Al-
politique véritable, faite 'par propre thèse de doctorat, vieille fred Willener nous livre, sous
les protagonistes et les ob- maintenant d'une dizaine d'an- forme d'interview libre, présen-
servateurs du mouvement. nées - pour aboutir à un ohjet tée in extenso, l'expérience vécue
Cette sociologie spontanée, d'étude bien plus complexe et au- d'une militante «en En-
accompagnée de militantisme, trement plus difficile d'ahord, le suite un sondage, réalisé « à
ou plutôt l'action politique programme d'expérimentation so- chaud» en plein événement, au-
qui en est la base et qui ciale en train de s'élaborer dans près d'un nombre limité d'étu-
s'exprime et se vit dans ces l'événement, dans le temps fort diants (p. 77) , en quête de
discours, messages, recher- des journées de mai 1968 et après. l'opinion «moyenne concernant
ches, manifestations comme D'où le titre du livre, rebutant l'image de la société, la modifica-
une expérience neuve, cons- pour ceux qui ne se sont pas im- tion par l'événement des perspec-
titue pour Alfred Willemer et mergés dans cette prose souvent tives professionnelles, la concep-
vent tout à coup retrouver «ce ses collaborateurs une • nou- dense, parfois difficile, toujours tion du rôle de la science et les
qu'ils voulaient réin· velle culture • marquée par la intére$sante. Image-action évoque chances des transformations so-
venter l'histoire comme un vaste • politisation cul t ure Ile. l'œuvre des images socio-culturel. cio-politiques. Une discussion de
théâtre dont ils sont les acteurs. qu'ils se sont proposé d'ex- les en action dans la conduite des groupe, à laquelle ont pris part
Les dix leçons rassemblées plorer • de l'intérieur. dans facteurs de l'événement histori- des engagés de
dans r Etudiant, et dont la majeu- leur livre. que, à la fois moteur, agent et l'événement - .. et l'analyse, à hase
re partie ne furent pas pronon- résultat ou fin, proche de l'imagi- de rapprochement et d'explicita-
cées après l'interdiction du cours naire par le hiais utopique, com· tion, des thèmes récurrents - clôt
de Michelet, racontent cette lente Livre à maints égards fascinant, me l'évoque la formule mise en la première partie du livre. Le so-
ascension vers l'apocalypse révo- ne serait-ce qu'en raison de la avânt dans la conclusion du livre ciologue s'apparente ici à un ap-
lutionnaire qui trouve son éclat fascination que les auteurs ne ca- imaginaction, formule peut-être pareil récepteur qui classe, range,
majeur en février 1848. Et l'éclai· chent pas d'avoir éprouvée face moins heureuse que la première catégorise les énoncés reçus sans
rage que Gaëtan Pi- à tel ohjet d'étude. Il en résulte puisque le couple central, par son jamais les susciter ou valoriser.
con prodigue sur cette «parole indéniahlement quelque ambi- sens privatif, suggère malencon- Ses résultats rejoindront cepen-
historienne ne rétahlit pas seu- guïté quant à leur propos. Parti- treusement le contraire du pre- dant, et même recouvriront pOUl
lement la similitude de vision en- cipants-ohservateurs et analystes mier concept. une bonne part, ce qu'il aura dé-
tre février 1848 et mai 1968. Il à la fois, ils n'échappent pas à «L'image de la société s'éla- gagé des messages, mémoires,
restitue aussi à l'œuvre de Miche- la difficulté, inhérente dans une bore dans et à travers le proces· textes de statut incertain, écrits
let une de ses vertus les plus sin- certaine mesure à toute étude so- sus de projection et traction. pendant et à la suite de mai 1968,
gulières, celle de s'interroger sans ciologique de faire la science du Seuls ceux qui vivent ce proces- qu'il s'agisse du discours consi-
cesse sur les pouvoirs de la litté- vécu, être objets et sujets à la sus - et fimplication est évidem- gné aux murs ou des écrits des
rature et sur ses chances de dé- fois. Conscient du prohlème, Al- ment qu'il s'agira rapidement de protagonistes politiques.
chiffrer, dans les lumières appa- fred Willener justifie explicite- toutes les catégories sociales ac- Il scrute successivement l'ima-
rentes de. la réalité, les ténèhres ment sa méthode, seule capahle, tuellement dominées - sont la ge de la «société étahlie », et de
fécondes et inaliénahles du rêve. selon lui, «de rendre compte de société. (p. 329) «Le change- celle, «non établie qui se trou-
Dans la rencontre du réel et du rintérieur trun mouvement carac- ment lui-même... tout processus ve en gestation dans les des
songe, se lève le vent des grandes térisé précisément par son intério- trélaboration trune société nou- acteurs de mai. Son effort vise
métamorphoses. C'est le sens mê- rité (p. 314). D'ailleurs, «se velle seront la base... de ce nou- toujours à clarifier les thèmes,
me de toute la destinée de Jules placer à rintérieur n'exclut pas veau type trimage de la société, souvent identiques mais apparus
Michelet. la prise de conscience, sociologi- qui évoluerait à travers une dis- confusément, sans chercher à leur
Claude Mettra que, des problèmes posés dans et cussion et une activation perma- trouver un sens autre qu'ils ont
par le phénomène (id.). Prise nente. (p. 329; c'est moi qui revêtu dans la conscience des au-
de' conscience, certes, n'équivaut souligne). Cette conjonction étroi- teurs. Cette démarche nous vaut
jamais à explication. De fait les te de l'image et de l'action so- une remarquable présentation
auteurs n'ont pas l'ambition «de ciale, projet qui s'étahlit en se des courants intellectuels essen-
B. Bal, Nleuwersluis, Pays- dépasser le stade de rexploration réalisant, parait donc être l'oh- tiels sinon tous - Alfred Wille-
Bas, voudrait être mis au cou- qui laisse ouvertes différentes jet du livre. Il ne s'agit pas de ner se garde de prétendre à
rant de toute publication con- voies trinterprétation (p. 331). faire l'étude de certaines don- l'exhaustivité - du mouvement
cernant Wilfred Owen hors de Les procédés divers qu'ils met- nées, mais de quelque chose qui de mai. Elle pourra servir de do-
tent en œuvre, quelle que soit est en marche, en train d'être « in· cumentation sûre en vue d'une
l'Angleterre et de l'Amérique, Ainsi s'explique un sous- étude proprement sociologique de
leur ressemblance aux techniques
même les références brèves. psycho - sociologiques courantes titre audacieux de la conclusion, l'événement.
(sondages par questionnaires, in· c sociologie du accom- Cette étude, Alfred Willener ne

24
CinélDa
d'une culture et structures
Marie·Claire justifie largement - accordée à
Ropars.Wuilleumier Alain Resnais s'explique par une
L'Ecran de la Mémoire conception globale du cinéma qui
Essais de lecture court derrière les lignes et qui
cinématographique affleure au détour d'une phrase,
Seuil éd., 239 p. dans une expression comme «nos-
talgie toute moderne (à propos
des films de Godard) et qui tend
En matière de critique cinéma· à assimiler la grande œuvre mo-
tographique, il y a peu de véri· dème à une dimension qui fasse
tables points de repères. La cri· activement entrer en ligne de
tique marxiste eut son Sadoul. La compte une récupération du pas-
Nouvelle Critique a l'équipe des sé, sous la forme nostalgique.
Cahiers du Cinéma. Et la criti·
que structuraliste a M. C. Ropars-
Wuilleumier. C'est donc une Une vision
excellente initiativ.e que d'avoir personnelle
réuni en un voluÙie des articles
rédigés entre 1959 et 1969. Re-
Meeting à la Sorbonne en mai 68 cueil qui, affirme son auteur, n'a C'est ici que la conduite pro-
pas été inspiré par un système prement structuraliste dérape -
fait que l'amorcer, la réservant à toute la troisième partie de leur critique préalablement défini. et c'est heureux - vers une vi-
un prochain ouvrage. Mais il livre est consacrée aux rapports sion personnelle et propre à M.
s'explique suffisamment sur sa po- qu'ils découvrent entre le mouve· ne-Claire Wuilleumier. On ne
sition à cet égard pour s'attirer ment de mai et certaines tentati· Une critique saurait d'ailleurs lui reprocher
les foudres de ses pairs, les socio- ves intellectuelles de l'avant· de structure ses options. Elles 80nt clairement
logues de la connaissance et des garde européenne depuis la pre· justifiées et on aura rarement
œuvres culturelles. Contrairement mière guerre mondiale. Ils mon· C'est vrai en un sens: on aussi bien défendu la cause d'un
en effet à toute la tradition socio- trent qu'entre la pratique da· s'aperçoit que l'auteur ne s'est at- cinéma qualifié d'art et essai. La
logique; qu'elle soit durkheimien· daïste, les discours surréalistes, les taché à rendre compte le plus seule question qui subsiste est la
ne ou marxiste, il s'intéresse très techniques du free jazz, le cinéma précisément possible que du de· question d'un certain silence:
peu, si tant est qu'il le fasse, aux de Jean.Luc Godard et les expé. gré d'accomplissement de chaque pourquoi l'auteur ne mentionne-
conditions sociales de production rimentations du Living Theater œuvre à l'intérieur de son systè. t·il que passagèrement le nom de
ou aux fonctions sociales de ce d'une part et certaines manifesta· me narratif. Cela revenait, on le WelIs, Bunuel et quelques au-
qu'il nomme image.action. Le mot tions du mouvement de mai d'au· voit bien maintenant, à faire très tres? Le degré élevé d'élabora-
idéologie n'est guère prononcé, tre part, il n'y a pas seulement exactement de la critique de tion structurale des œuvres de ces
refoulé qu'il est par l'idée d'uto- de nombreuses analogies thémati· structures. Que l'ouvrage com- cinéastes (mais aussi Pasolini,
pie, créatrice d'avenir, au sens de ques et gestuelles, mais aussi de mence à l'époque où le cinéma Robbe-Grillet et des moins con-
Marcuse ou encore de Mannheim, profondes homologies d'intentions français entre dans l'ère de la ré- nus) aurait sans doute mérité des
auteurs opportunément cités. et de motivations. volution des formes n'apparaît textes.
Les sociologues resteront proba· Ces vieux thèmes, portant tout donc plus comme un hasard.
blement sceptiques devant cette le projet d'une civilisation autre, D'une nouvelle génération de ci-
Le change
«étude de l'intérieur d'une JWU- apparus d'abord dans l'art, les ac· néastes naissant, d'un côté, du
velle culture dans ses rapports teurs de mai les ont réagencés film Hiroshima mon amour, et
des formes
avec la société projetée (p. 315) à la manière d'un collage, en les de l'autre par A bout de souffle,
qui exclurait toute référence aux réactivant mais aussi en les ré· M. C. Ropars Wuilleumier a ten- Mais je me rends compte que
antécédents sociaux objectifs. investissant dans ce nouveau con· dance à préférer l'irruption d'un je par là mon désir
Tout se passe en effet comme si texte d'un sens neuf. Ces rappro- espace intérieur qui dialectise son d'avoir à en lire plus et, comme
l'action, ou plutôt l'image-action chements, conduits de main de passé. De là le titre donné au re· il s'agit d'une critique et d'une
ou, mieux, fimaginaction, était maître, constituent peut.être l'ap. cueil (écran de la mémoire), et recherche théorique, de connaî·
créatrice, par sa vertu propre et port le plus original du livre. Qui de là cette multiplication de réfé· tre les réactions et les possibilités
autonome, d'une réalité sociale plus est, ils conduisent aux con· rences à l'œuvre de Resnais. d'une telle lecture formelle de-
qualitativement neuve, détachée clusions fondamentales qui s'en Les choix de l'auteur sont nets: vant des œuvres qui touchent par
en quelque sorte de l'infini des dégagent concernant la «politisa. refus de «la tradition américaine d'autres côtés à des domaines
déterminismes que les sociologues tion Il s'agit de la d'apparente objectivité ». On com- moins saisissables, qui font entrer
s'efforcent de dévoiler. Référer mutation que les auteurs perçoi. prend une telle attitude. Le criti· .en jeu des notions de regard mo-
ces contenus politico.culturels à vent dans les relations entre poli. que ne s'intéresse aux œuvres ral, ou de lecture politique.
une réalité future, c'est·à·dire hy. tique et culture dans l'intelligent. que dans la mesure où la nou- Il faut vraiment relire cette
pothétique, permet sans doute de sia française d'après.mai et qui veauté des formes prend une net- suite d'articles. On allie rarement
les légitimer en tant qu'idéologies «fait comprendre que ce qui teté et une évidence particulières. avec autant de subtilité l'acuité
dans une perspective philosophi- échoue comme révolution politi- Et surtout, quand les innovations d'un regard et la recherche de ce
que mais ne facilite pas pour le que peut devenir culture - au formelles atteignent ce. degré de change des formes qui constitue
80ciologue de rendre compte de sens le plus large du mot : menta· subjectivité qu'on voit dans les rapport le plus net d'un certain
leur vérité sociologique cachée. lités et relations nouvelles, trie in- œuvres d'Antonioni ou de Res- cinéma que Pasolini appelait un
AHred Willener et ses collabo- ventée, vie changée nais. «cinéma de
rateurs font cependant bien plus A ce ·propos, il faut noter que
qu'une analyse interne puisque Victor Karady l'importance - outre qu'elle se Jacques.Pierre Amene

La IJttéraire, du 16 au JI juillet 1970 25


Le cinéma est un langage
marche littéraire ou poétique en
mettant l'accent sur le récit, le
sujet, la psychologie et non sur
l'économie formelle spécifique du
cinéma. A cet égard, il a écrit un
livre qui paraît novateur. Dam
la partie qu'il intitule Dialecti-
ques. Noël Burch insiste sur 1.
complexité des relations de l'ima-
ge avec tous les degrés qu'elle
comporte, notamment dans sa du-
rée, à sa lisibilité, et de cette der-
nière au contrepoint rythmique
ou musical. Ainsi prenons-nous
conscience de toutes les possibi-
lités ouvertes au réalisateur par
la mise en œuvre des paramètres,
imllge, lisibilité, son, dont la sur-
impression affecte la tonalité mê-
'Les Beaux·Arts me du film.
de Bébé', Que l'intégration d'éléments
par Emile Cohl dont l'évaluation n'est pas sou-
mise à la même rigueur que celle
dont dispose le musicien, fasse
échapper au réalisateuf une par-
tie des significations et. de la va-

1
Noël Burch C'est pourquoi il embrasse tous temporelle mise en jeu dans un leur des phénomènes dont son
Prans du cinéma les aspects techniques de l'art ci· film offre une complexité aussi film s'enrichit, comme échappe à
Gallimard éd., 256 p. nématographique, du mont,age à riche que la musique sérielle. Car tout artiste une partie du sens et
l'usage du son, de la fonction de un film se développe toujours de la portée de son œuvre, tend
l'aléa au choix du sujet, pour en dans deux dimensions, l'espace à démontrer l'intérêt d'une ana-
montrer immédiatement toutes dans le champ et l'espace off hors lyse qui, à partir des données
Le ClDema est un art où l'em- les implications et les prolonge. champ chargé de toutes les virtua· techniques, introduit à une intel-
pirisme joue un rôle beaucoup ments esthétiques. Se situant tOUa lités imaginaires possibles. La dis· ligence profonde de l'écriture ci-
plus important que dans les au· jours au plus près des réalités tinction qu'établissent les sémio- nématographiquè et semble anti-
tres formes d'expression. Il est concrètes dont il a une double logues semble pouvoir s'appliquer ciper une conception de la mise
donc parfaitement artificiel de expériènce, à la fois en tant que au cinéma : dans l'image, le signi- en scène où l'improvisation fera
vouloir lui appliquer des discipli. réalisateur et en tant que ciné- fiant et le signifié se rejoignent, place à une approche beaucoup
nes méthodologiques, comme cer- phile, Noël Burch en dévoile ad· mais le champ off, par tous les plus rigoureuse et élaborée .de
tains ont déjà été tentés de le mirablement la portée et la valeur prolongements imaginaires qu'il tous les moyens du cinéaste.'
faire, empruntées à la linguis. formelle. Plus et mieux que dans 8uggère, fait rayonner l'image au· les artifices techniques, marche
tique. d'autres arts, la problématique delà du signifié ou de sa charge arrière et marche à l'endroit, ac'
d'un film est mise en jeu à tra· poétique vers une région ou un céléré et ralenti, dont peut user
vers les structures formelles qui la arrière-plan onirique. le cinéaste, ajoutent encore à la
L'analyse composent. Tout le livre de Noël complexité des ressources qui
Burch, bien qu'il s'en défende, 80nt au service de l'expression ci·
d'un technicien nématographique.
tend à démontrer tout le bénéfice Une manière neuve
que le cinéma pourrait tirer de la Œuvre d'UD Américain qui,
Ce qui fait la grande originalité recherche structurale parce que' de regarder contrairement à la démarche natu·
et l'intérêt de ce livre est d'être, c'est par excellence un art qui met relle de l'esprit français, nourrit
non pas une histoire ou une étude en jeu des structures, c'est·à·dire une très grande méfiance à l'égard
critique consacrée au cinéma, des éléments ou des paramètres, Le livre de Noël Burch est de toutes les théories, et estime
mais uue analyse du langage, de champ in, champ off, entrée, sor· d'une lecture assez malaisée pour désastreuses les affabulations ima·
récriture ci n é m atographiques, tie, raccord, ellipse, image, son, un profane, désorienté par l'usa· ginaires que certains critiques,
analyse d'un technicien et d'un dont l'organisation fonde la signi. ge des termes techniques et la dif· par goût du paradoxe, ont édi·
auteur de films qui estime que fication du film à tous les niveaux. ficulté dcse représenter la diver· fiées à partir de films médiocres
la maîtrise des problèmes con· Il s'ensuit. que dans un chapi. sité des réa.lités concrètes qui sont où ils veulent, à toute force, dé·
crets techniques posés par la créa· tre capital, Noël Burch s'attache désignées. En dépit de son aridité, couvrir des richesses insoupçon-
tion d'un film est la meilleure à éclairer, par des exemples pré. il offre des aperçus si justes sur nées, Noël Burch soumet son ana-
préface à l'intelligence de l'art ci· cis, le sens et la valeur du décou· le cinéma qu'il nous propose une lyse à la réalité sensible. Il s'élève
nématographique. Composé de page. Au stade du scénario, le manière neuve de regarder. A l'in- contre ceux qui veulent annexer
textes initialement publiés dans découpage est l'opération maté· verse de ceux qui parlent du des démarches exclusives de la
les Cahiers du Cinéma, ce livre rielle qui consiste à découper une cinéma, Noël Burch privilégie les réalité concrète du cinéma. Ce li·
est, si l'on veut, une éblouissante action (récit) en plans et en sé· problèmes de forme par rapport vre ouvre une voie fructueuse à
leçon de choses, une introduction, quences, mais le film achevé, il au sujet, à la matière même du l'intelligence et même à la prati-
à l'aide d'exemples précis, à l'es· manifeste la facture même d'un film. Beaucoup de .critiques. em· que du cinéma.
thétique du cinéma. film. La combinatoire spatiale et pruntent inconsciemment une dé· Alain Clerval

26
THflATRE

··
D e V I·enne a, A 'VIgnon
·
Carlos Fuentes la liberté qu'ils ne connaissent raient bien avoir cree Dieu, Fuentes. Ils rêvent à haute voix
Le 'Borgne est roi que comme transgression, où s'être créés eux-mêmes ou l'un ce monde de fantasmes qu'est

1 adaptation française. de
Céline Zins
au Festival d'Avignon

C'est à Vienne que Maria Ca-


leur fut laissée l'action que
comme inachèvement de leurs
gestes, temps où, par perver-
sité, leur furent laissés le désir
et la nostalgie de ce qu.'ils ne
l'autre.
« - Madame pense seule-
ment qu'elle pense. En réalité,
Madame est pensée.
- Je parle.
devenue l'Europe, incapables de
trouver de nouveaux noms pour
désigner ces univers trop nom-
més. Donata, sur l'interminable
tapisserie qu'elle doit achever
sarès et Sami Frey ont créé peuvent atteindre. Madame est parlée. avant le retour de Duc-mari,
mondialement la pièce de Car- 11 serait incomplet de' ne voir - D'où sors·tu ces bêtises? tisse un labyrinthe de lignes
los Fuentes dans une mise en dans cette pièce que cette - Comme ça. Je les ai rê- dont le dessin s'est perdu.
scène de Jorge Lavelli. Spec- trame. L'organisatron des per- vées. Le regard aussi se perd,
tacle rare et beau qui fascine sonnages est complexe, com- - Et toi, tu n'est que rêvé.... s'aveugle dans les détours de
avant de se laisser comprendre. plexe aussi l'organisation de C'est par jeu qu'ils ont été ce vieux monde, dans ce délire
Donata et Duc sont enfermés l'œuvre où ils se meuvent. créés, par goût du jeu que Duc- d'ornementation. Les chemins
dans une maison délabrée. Ils Si Donata est à la fois Eve, mari, auteur, dieu va à Deau- sont devenus incertains dans
sont aveugles, mais chacun déesse mythique, décadence de ville. Qu'a-t-i1 laissé à Donata cette Europe en trompe-l'œil. 11
d'eux croit que l'autre voit. la civilisation européenne, elle et Duc-serviteur comme seul a bien fallu inventer un tain au
Leurs chemins respectifs seront tient aussi de la magicienne, recours sinon le jeu? Ils jouent miroir pour créer un Dieu,
la découverte de la cécité de du vampire et de la star holly- de tous les masques, ils jouent l 'homme aveugle ne pouvant
l'autre. Duc est le serviteur. Ils woodienne déchue. Si Duc est à être tout, à faire tout et ne plus se regarder. Mexique et
attendent tous deux le retour valet, amant, frère, mari, Adam, peuvent rien d'autre que ces Deauville, Jésus et dieu mexi-
du mari de Donata, personnage il est aussi messie, présence constructions de l'imaginaire. cain, valse de Vienne et adios
dont ils ne peuvent s'empêcher divine qui n'a de réalité que Ils leur faut «singer le créa· muchachos, orfèvrerie de l'Eu-
de parler, leur maître, celui à par son absence: «Si je reve· teur, transformer la vie en rope et pierre dure d'Amérique
qui ils doivent tout mais qui nais, on n'aurait plus besoin de théâtre, en représentation in· latine, temps et lieux coexis-
est allé à Deauville jouer à la moi (m) Ils n'écoutent mes versée de la création. Mais il tent, deux mondes aux mains
roulette en leur laissant des paroles que s'ils ne savent pas n'y a pas de création sans enlacées d'a man t s séparées
ordres précis. Ils sont au sep- que ce sont les miennes.» chute; la chute guette l'acteur lentement l'une de l'autre par
tième jour d'attente. Ce jour-là Créatures de Dieu, de l'auteur, au détour de chaque parole une force nouvelle, par la réa-
où quelqu'un n'en finissait pas du metteur en scène, du met- qu'il prononce. Le risque de re- lité des gUérilleros.
de créer ces infirmes abandon- teur au monde et au regard, présenter n'est que le pari le
nés, temps où leur fut laissée mais aussi créateurs, ils pour- plus audacieux de vivre », écrit

CinéDla "undergroud" à Venise


Dans le cadre de ses activités de au théâtre de recherche. Recherches passivement voyeur. Et c'est peut-être Dans cette optique, bousculer le spec-
printemps, la Biennale de Venise a engagées dans deux voies radicalement cette raison qui a poussé le spectateur tateur, lui cracher A la figure, de-
organisé, en mai, outre une assemblée opposées. D'une part, quête d'une for- A se désintéresser peu à peu des dis- vient pour le metteur en scène le
internationale sur les Arts plastiques me nouvelle dans le cadre du théâtre cussions mornes, sans intérêt, et mê- moyen privilégié et le but final du
et sur la musique expérimentale, un traditionnel. La Nouvelle Compagnie me A les fuir. message scénique. Ce délire provoca-
séminaire sur le théâtre de recher- d'Avignon a ainsi présenté Xerxès, teur s'accommode d'a1lleurs très bien
ches et le cinéma «Underground,.. La d'après les Perses d'Eschyle. Le texte Les cinq Journées consacrées au ci- de recherches creuses à tendances psy-
Biennale avait offert A cinquante étu- avait été modifié pour mettre l'accent néma ont rallumé l'intérêt du public, chanalytiques (Dliac Passion de Gre-
diants des difIérents pays d'Europe, sur la guerre impérialiste et la lutte qui est venu fort nombreux. Etant gory Markopoulos) ou formelles (Scè-
d'Amérique et d'Afrique, la possibilité pour le pouvoir (la pièce fut montée donné les difficultés que rencontre la nes from' under Childhood, de Stan
(c'est-A-dire l'hébergement et la nour- en 1967). Le Forum Theater de Ber- production des films parallèles, nous Brakhage: film entièrement fiou). Il
riture) de participer A ce festival. Une lin, avec une pièce de Roland Dubil- ne nous attendions pas A une proJec- faut cependant avouer que le specta-
vingtaine ont répondu à l'appel et lard, la Maison d'os, traitait de tion de chefs-d'œuvre, et cependant teur, masochiste à souhait, entrait
une douzaine seulement ont suivi le l'exploitation des serviteurs, de leur notre déception fut grande : le niveau dans ce cercle vicieux et, au nom de
séminaire en entier. Huit pays d'EU- prise de conscience et de leur révolte. technique général n'a jamais dépassé l'avant-garde nécessairement incom-
rope étaient représentés. Pour ces deux troupes, l'essentiel celui de l'amateurisme, et bien sou- préhensible, acceptait le manque de
n'est pas la conception, abstraite, de vent a été en dessous. Quant au ni- signification.
l'art et du fait théâtral, mais leur veau intellectuel... Est-ce l'effet d'un
Cette rencontre devait dépasser la position intellectuelle face aux problè- hasard de la sélection? Ou devons- Si c l'élite:t vénitienne était prête à
classique manifestation de prestige mes politiques de la société contem- nous voir dans cet échec le résultat subir les derniers outrages moraux,
que le cadre de Venise ne pouvait poraine (la guerre du Vietnam et de la contradiction insoluble pour les parfois même avec délectation (en ac-
manquer de faire naltre. Les respon- l'exploitation de l'homme par l'hom- organisateurs, entre leur volonté dé- ceptant sans sourcUler les quatre heu-
sables avaient l'intention de favoriser me). magogique de sortir des sentiers bat- res d'obsessions scatophiles et de défé-
les échanges d'expériences entre les tus et leur désir de ne pas se com- cation - au sens strict du terme -
di1Iérentes troupes, les étudiants et La seconde solution trouvée, beau- promettre aux yeux de leur public que nôus ont imposées les c cinéastes :t
le public vénitien. Les spectacles de- coup moins réussie, était un repli du traditionnel? Le choix des œuvres di- autrichiens Kurt Kren et otto Mühl),
vaient revêtir l'aspect de séances de théâtre sur lui-même, qui conduisait tes de contestation et de provocation en revanche, elle n'était pas décidée
travail et chaque pièce fut précédée A négliger le texte et même l'acteur était une concession faite au malaise à supporter des attaques plus consé-
d'une démonstration, par la troupe pour privilégier les éléments ludiques de certains intellectuels qui, dans une quentes sans broncher. Prudents, les
exécutante, de ses méthodes de tra- du spectacle: objets extérieurs ou im- société en crise, ne parviennent plus organisateurs ne nous ont montré au-
van; elle était suivie, le lendemain, provisations (Le Jardin de Paris; le A réaliser leur personnalité créatrice. cun exemple de cinéma parallèle re-
d'une discussion. L'organisation des groupe d'expérimentation de Rome et L'impuissance issue des problèmes éco- volutionnaire, tels qu'il existe aux
journées Underground fut inspirée le Centre de Recherches théâtrales de nomiques et politiques du cinéma est U.S.A., en Amérique du Sud, en Ita-
des mêmes soucis et des tables ron- Florence). Ce genre de spectacles peut transcendée, faute d'être résolue, par lie et en France.
des s'ajoutèrent à l'actif de ces ren- d'aUleurs fort bien se passer du spec- un mépris du public, dont la bêtise
La première semaine fut consacrée tateur qui, n'étant pas concerné, reste serait A la bue de ces difficultés. Marie-France Bridelance

La Uttéraire, du 16 ;lU 31 juillet 1970 27


FEUILLETON

Fuentes

L'Amérique latine a de vieux Lme toule de petits postes strictement ou les conspue; les Officiels sont
comptes à régler avec ce maî- hiérarchisés peuvent lui être propo- assis dans les tribunes et un même
sés:serveur, crieur, balayeur, lanceur esprit les anime, un même combat
tre-serviteur, avec cette civili- 'decolombes, porteur de torche ou les galvanise, une même exaltation les
sation chrétienne. Pour Fuentes, d'étendard, mascotte, musicien, calli- traverse!
il ne sert plus à rien de les graphe, gardien de travée, etc.
Mais l'on connaît assez le monde W
ressasser, ils ne se régleront A première vue, il ne semble pas pour savoir Que ses lois les plus clé-
qu'avec les mitraillettes de la Qu'il soit très difficile à un Athlète mentes ne sont Jamais Que l'expres-
révolution. Intru6ion de la réa- de remplir les conditions requises pour sion d'une ironie un peu plus féroce.
lité dans un monde délabré quOi être admis à l'un ou l'autre de ces L'apparente générosité des règles qui
postes et bénéficier des prérogatives déterminent l'accession aux postes of-
nous est montré fermé, • œuf ficiels se heurte chaque fois au bon
qui leut sont. attachées et qui, pour
de lumière et de poussière-, minuscules qu'elles puissent paraître plaisir de la hiérarchie: ce Qu'un chro-
dit Fuentes. (exemption de corvées, droit aux dou- nométreur suggère, un arbitre peut le
ches, logement individualisé, libre ac- refuser; ce Qu'un arbitre promet, un
cès des stades, des vestiaires, des juge peut l'interdire; ce qu'un Juge
salons de réception, etc.) s'avèrent propose, un Directeur en dispose; ce
Maria. Casarès solNént indispensables à la simple Qu'un Directeur concède, un autre peut
survie du vétéran. Il y a tout d'abord le nier. Les grands Officiels ont tout
tout un système de points, primes et pouvoir; ils peuvent laisser faire com-
Maria Casarès donne à la fois bonifications qui sont comptabilisés me Ils peuvent Interdire; Ils peuvent
toutes les hauteurs et toutes tout au long de la carrière de l'Athlè- entériner le choix du hasard ou lui
te: le cumul des points s'effectue de préférer un hasard de leur choix; Ils
les brisures de ce rôle. Elle façon telle qu'il suffit en principe de peuvent décider et revenir à tout ins-
fa,it atteindre à la représenta- quatre années de performances régu- tant sur leur décision.
tion une dimension mythique. lières pour que l'ex-champion soit à
Il n'est jamais sOr qu'un Athlète, au
Elle est Donata • l'espérée et peu près assuré d'obtenir d'office une
place privilégiée. Il y a ensuite di· terme de sa carrière, parviendra à
la désespérée -, la femme à la verses combinaisons de victoires qui devenir Officiel et surtout, il n'est
cape de plumes blanches, réelle permettent aux vainqueurs de passer jamais sûr qu'il le restera. Mals, de
et Incertaine: «Mon apparition la frontière, de sauter la barrière dans toute façon, il n'a pas d'autre issue.
des délais encore plus courts: en Les vétérans chassés des équipes et
est si éclatante que certains qui n'ont pas obtenu de poste, ceux
croient percevoir la folie dans trois ans, si l'Athlète obtient un bre-
lan, c'est-à-dire s'il se classe second Que l'on appelle les mulets, n'ont au·
mon regard. Mon arrivée est si ou troisième trois fois de suite dans cun droit, n'ont aucune protection. Les
impréwe que certains disent les Olympiades: en deux ans, s'il ga· dortoirs, les réfectoires, les douches,
gne le doublé: deux victoires olympi- les vestiaires leur sont interdits. Ils
'se souvenir de son annonce. n'ont pas le droit de parler, Ils n'ont
ques de suite, performance considérée
Ma présence est si inoubliable
que certains affirment que je par comme la plus glorieuse de toutes
mais dont l'histoire W n'offre aucun
pas le droit de s'asseoir, Ils sont sou-
vent dépouillés de leur survêtement
et de leurs chaussures. Ils s'entas-
n'étais pas là. Sami Frey tou- exemple; ou même en un an, en une
seule saison, en gagnant un carré sent près des poubelles, Ils rôdent la
jours renaissant et vulnérable,
servant et dominant, inquiétant Georges Perec (une première place dans le cham-
pionnat de classement, dans les deux
nuit près des gibets, essayant, mal-
gré les gardes Qui les abattent à vue,
comme s'il était véhicule et championnats locaux, dans l'épreuve d'arracher aux charognes des vaincus
agent d'une puissance obscure. de sélection) ou un tiercé (premier lapidés et pendus Quelques lambeaux
de chair. Ils s'amassent en grappes
L'un et l'autre aveuglés plus au championnat de classement, pre-
compactes, essayant en vain de se
qu'aveugles, précis dans la di- mier à la sélection, premier à l'Olym-
piade), combinaison qui semble statis- réchauffer, de trouver un instant, dalls
rection et les buts de leurs tiquement la plus probable, mais qui la nuit glaciale, le sommeil.
mouvements mais cognant cha- se rencontre en fait extrêmement ra- Les petits officiels n'ont, à vrai
que objet, le regard lointain et rement. Il y a enfin, en bon accord dire, pas grand-chose à faire: les pré-
non fermé. avec l'esprit même de la vie W, di· posés aux douches tournent négligem-
vers systèmes apparemment fondés ment leurs robinets d'eau bouillante
sur le seul hasard: un Athfète mina- ou glacée; les coiffeurs passent leurs
ble, un crouille invétéré, incapable de tondeuses; les gardiens de travée
la moindre performance honnête, inca- font claquer leurs longs fouets; les
Jorge Lavelli pable de se faire un nom, pourra, du crieurs donnent le signal des applau-
jour au lendemain, devenir officiel: dissements et des huées.
il aura suffi, par exemple, que le
Jorge Lavelli, dans sa mise numéro de son dossard corresponde à Mais il faut que les hommes se lè-
en scène, a su intégrer le mou- la performance du vainqueur. vent et Qu'ils se mettent en rang. Il
......
vement des acteurs au rythme faut qu'ils sortent des chambrées
poétique du texte. Théâtre en L'abondance de ces leur préci- - Raus! Raus! - il faut qu'ils se
sion, le grand nombre et la variété mettent à courir - Schnell ! Schnell 1
effet de texte et de geste qui des possibilités offertes, peuvent lais- - Il faut Qu'Ils 'entrent sur le Stade
ne craint pas la difficulté d'une La frontière qui sépare les sportifs ser croire qu'il suffit vraiment de peu dans un ordre impeccable 1
.Iangue poétique dont Céline des officiels est d'autant plus marquée de choses pour qu'un Athlète devien-
qu'elle n'est pas absolument infran- ne Officiel. Comme si les lois W, en Les petits officiels, quels que soient
Zins a fait une très belle adap- leurs rangs, sont tout-puissants devant
chissable. Les lois W, d'ordinaire si affirmant vouloir récompenser aussi
tation. Les personnages sont laconiques, et dont le silence même bien le mérite sportif que la seule les Athlètes. Et Ils font rerspecter les
enfermés dans un décor de est une menace mortelle pour les régularité ou que la simple chance, dures lois du Sport avec une sauva-
Pace, sorte de conque de den- Athlètes qui en subissent le Joug, voulaient donner l'impression qu'Athlè· gerie décuplée par la terreur. Car Ils
telle grise et blanche, où les sont ici étonnamment prolixes: elles tes et Officiels appartiennent à la sont mieux nourris, mieux vêtus, car
décrivent, minutieusement, complai- même race, au même monde, comme ils dorment mieux et sont plus déten-
sons par bouffées viennent à la samment, presque avec générosité, s'Ils étaient tous de la même famille dus, mais leur sort est à jamais sus-
fois de l'extérieur et de l'inté- toutes les situations qui peuvent pero et qu'un même but les unissait: la pendu au regard courroucé d'un Direc·
rieur, où la réalité surgira plu- mettre à un Athlète d'accéder, après seule plus grande gloire du Sport; teur, à l'ombre qui passe sur le vi-
tôt qu'elle n'entrera pour met· Quelques années de compétition, à un comme si rien ne les séparait vrai- sage d'un Arbitre, à "humeur ou à
poste responsable, soit dans son Vil- ment: les concurrents rivalisent et la facétie d'un Juge.
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Livres publiés du 20 juin au 5 juillet
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La Littéraire, du 16 au 31 juillet 1970 29


L ivres publiés du 20 juin au ; juillet

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