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SOMMAIRE a Jules Laforgue Poésies complètes par Claude Pichois LB LIVRB DB LA QUINZAINE Violette
SOMMAIRE
a
Jules
Laforgue
Poésies complètes
par Claude
Pichois
LB
LIVRB
DB
LA
QUINZAINE
Violette
Leduc
5
La
folie
en
tête
par Anne
Fabre-Luce
Michel Butor
8
La
rose
des
vents
par Roger
Borderie
Jean Pierre Faye
'1
ROMANS
.,RANÇAIS
Les
Troyens
par Marc
Saporta
Denys Viat
Le
cœur
en
bandoulière
par Alain
Clerval
Clarice
Lispector
Le bâtisseur de ruines
Le général de farmée. morte
par Michèle
Albrand
8
ROMANS
Ismaïl Kadaré
par Gilles
Lapouge
ETRANGERS
10
Portrait de Bergamin
par Claude Roy
et
Florence
Delav
Laco Novomesky
Villa Téréza et autres poèmes
par Serge Fauchereau
18
HISTOIRE
Dirigée par Claude Pichois
Littérature
française
par Claude
Bonnefoy
LITTERAIRE
14
Stéphane
Mallarmé
Correspondance
III,
1886-1889
par Michel
Décaudin
18
BXPOSITIONS
L'Afriqùe à Marseille
Un Californien à Amsterdam
par Guy
C.
Buysse
par Jean-Luc Verley
18
HISTOIRE
Martchenko
Mon témoignage
Les camps en U.R.S.S.
après Staline
par Roger Dadoun
20
L'homme Lénine
par Vladimir Socoline
21
Jean Charlot
Georges Clemenceau
Le
phénomène
gaulliste
23
Lettres à
une
amie
par Pierre Avril
par Madeleine Reberioux
(1923-1929)
24
THEATRE
Bernard
Shaw
Major
Barbara
par Gilles Sandier
25
CINEMA
Objectif: Vérité
par Jacques-Pierre Amette
w
28
EUILLETON
par Georges Perec
François Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits
photographiques
22, rue de Grenelle, Paris-7°.
Conseiller : Joseph Breitbach.
Comité de rédaction :
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222-94-03.
3
Pierre Cailler éd.
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4
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Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinski.
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Prix du n" au Canada : 75 cent'!.
5
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Lüfti Ozkok
p.
6
Vasco
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7
Le
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Il
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p.
13
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éd.
La Quinzaine
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15
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Adelaide Blasquez.
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littéraire
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Six mois : 34 F, douze numéros.
Etudiants : réduction de 20 %.
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Six mois : 40 F.
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17
D.R.
p.
19
Le
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p.21
Fayard éd.
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René Dazy
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2
LB LIVRB DB Laforgue en poche LA QUINZAINB le livre de poche, dans une culture
LB
LIVRB
DB
Laforgue en poche
LA QUINZAINB
le livre de poche, dans une
culture de masse, porte une
responsabilité grandissante.
Etudiants et lecteurs, ensei-
gnants parfois, ne voient pas
toujours la nécessité d'ac-
quérir le même texte à un
prix plus élevé. D'autant que
sa présentation matérielle
permet de l'utiliser dans des
circonstances où, naguère,
on aurait eu scrupule à ou-
vrir un volume : aux Essais
publiés dans la « Bibliothè-
que de la Pléiade -, Thibau-
det appliquait le mot de Cicé-
ron : nobiscum rusticantur.
Combien plus vrai, mainte-
nant, de ces petits livres !
parfois attacher plus d'importan-
par Claude Piohois
ce à la préface dont il pense qu'un
peu snob elle rajeunira un vieux·
texte. Mais la préface de A est in-
terchangeable avec la préface de
B
et, de toute manière, C pourrait
l'écrire, et D et E. Points de vue
ou guides
A l'autre extrémité du large
éventail dont se composent les
collections de livres de poche, il
est des auteurs qu'on ne peut
lire, qu'on ne doit lire que sous
cette forme : le texte est pur, il
est exhaustif. Ainsi du Tout Ubu
procuré par Maurice Saillet. Et
aujourd'hui des Poésies complètes
de Laforgue dues à Pascal Pia
( c: le livre de poche classique »,
n° 2109, 672 pages!).
Jules Laforgue
Poésies complètes
Présentation, notes
et variantes
de Pascal Pia
Livre de poche
De cette œuvre, on connaît de-
pnis longtemps l'histoire, du
moins sa fin, dessinée à grands
traits. En juillet 1885, paraissent
les Complaintes, en novembre de
la même année, l'Imitation de
Notre-Dame la Lune. A partir
d'avril 1886, Laforgue écrit les
Leur apparition a aussi coïnci-
dé avec le moindre respect porté
à l'ouvrage imprimé, relié ou sim-
plement broché -, à moins qu'el-
le ne l'ait provoqué. Il en allait
du livre comme du morceau de
pain qu'on avait brichaudé ou des
dernières gouttes de vin au fond
d'un verre, et peut-être pour les
mêmes raisons lointainement reli-
gieuses : un tabou l'écartait du
rebut; les ciseaux, les encres de
couleur n'osaient le défigurer.
Que de travaux se font, au con-
traire, à partir de deux exemplai-
res d'un titre publié, dans les col-
lections de poche : pages collées
sur de grandes feuilles, constella-
ti9ns de couleurs pour analyser,
décomposer, recomposer. Qui dira
si quelques formes de la nouvelle
critique ne sont pas nées de cette
commodité ?
pièces qu'il compte publier sous
le titre: des Fleurs de bonne vo-
lonté. Alors, dans la Vogue, en
Jula lAlor&ue, bois de Félix Vallolon
juiri-juillet 1886, il prend connais-
sance des Illuminations ainsi que
de vers libres de Gustave Kahn ;
sous ,cette influence, il rompt avec
son ancienne esthétique, peu ou
prou classique, assortie de disso-
nances, et il renonce à publier des
Fleurs de bonne volonté, qu'il va
traiter comme une carrière. Il en
extrait cinq poèmes dont il cons-
titue le Concile féerique, publié
dans la Vogue en juillet 1886, puis
en une plaquette. D'autres poè-
mes offrent des éléments aux
Derniers 'Vers - douze pièces,
dont onze furent insérées dans la
Vogue (août-octobre 1886) et dans
Un recueil, deux plaquettes, voi-
là les œuvres publiées par Lafor-
gue. L'édition de' Pascal Pia les
reproduit, bien entendu, et les
fait suivre des Fleurs de bonne
volonté et des Derniers Vers dont
Félix Fénéon et Edouard Dujar-
din avaient donné en 1890 une
transcription que le nouvel édi-
teur juge exemplaire, ,après en
avoir éprouvé l'exactitude au vu
des manuscrits. Ce sont les deux
dernières sections qui apportent
les plus grandes nouveautés.
la Revue indépendante (novembre
Encore faut-il que le texte soit
pur, fidèle. C'est loin d'être tou-
jour le cas. Quand se lit au début
d'un Oberman : c: On verra dans
ces lettres l'expression d'un hom-
me qui travaille », au lieu de :
c: On verra dans ces lettres l'ex-
pression d'un homme qui :rent, et
non d'un homme qui travaille »,
n'y a-t-il pas lieu d'être saisi de
doutes, qui s'étendent à l'ensem-
ble du volume? Une étude peut-
elle prendre appui sur ces sables
incertains? L'éditeur - au sens
commercial du terme - semble
1886) ; elles répondent à cette
confidence, de juillet 1886
c: r oublie de rimer, loublie le
nombre des syllabes, j'oublie la
distribution des strophes, mes li-
gnes commencent à la marge com-
me de la prose. L'ancienne stro-
phe ne reparaît que lorsqu'elle
peut être un quatrain populaire,
ete. ». Il est d'ailleurs probable
que Laforgue a récrit, dans le sens
d'une plus grande libération, cer-
tains des onze poèmes publiés et
que le dernier mot appartient non
aux imprimés, mais aux manus-
crits. Puis, c'est la maladie et, en
août 1887, la mort.
Les c:Poèmes posthumes divers»
rassemblent les pièces qui n'a-
vaient été recueillies ni par La-
forgue lui-même, ni par Fénéon et
Dujardin, mais qui sont entrées
ensuite dans les prétendues édI-
tions d'œuvres complètes procu-
rées par Camille Mauclair (1901-
1903) et Georges Jean.Aùbry
(commencée en 1922 et re~tée ina-
chevée), ainsi que par Sergio Ci-
gada dans son édition des Poesie
complete (Rome, Edizioni dell'
Ateneo, [1966], 2 vol.), désor-
mais incomplète, mais fort. bien
présentée, accompagnée de nom-
breuses variantes et préfacée par
Sergio Solmi. Les c: Poèmes iné-
dits », dernière sectiQn, le sont
au sens absolu - et c'est la plus
grande partie - ou, ayant été im-
primés du vivant de Laforgue
dans des périodiques quasiment
introuvables, n'avaient pas encore
été publiés en volume. Cette for-
mule a l'avantage de souligner le
considérable apport du «Livre de
poche », dont le juste sous-titre
est : Edition augmentée de soi-
xante-six poèmes inédits, mais elle
a l'inconvénient de disperser des
poésies vraiment contemporaines.
Par exemple, les «poèmes posthu-
mes divers » contiennent quatre
pièces publiées dans la Guêpe
(Toulouse) de juillet à septem-
bre 1879, et les « Poèmes inédits»
six pièces publiées à la même épo-
que dans le même périodique, plus
une partie en août 1879 dans
l'Enfer, autre petite revue toulou-
saine (leur auteur pensait alors les
recueillir sous le titre : Un amour
dans les tomb~). Pour suivre aussi
exactement que possible l'évolution
de Laforgue, il convient que le
lecteur établisse une table chrono-
logique en s'aidant des indications
données par Pascal Pia et dont
beaucoup résultent de sa patiente
et scrupulel,lSC étude des manus-
crits. Ce classement chronologique
est d'autant plus nécessaire que la
~
La QuinzùDe littéraire, du 16 GU 30 Gvril 1970
3
majeure partie des poésies retrou- vées est antérieure aux Complain- tes et représente donc une
majeure partie des poésies retrou-
vées est antérieure aux Complain-
tes et représente donc une impor-
tante époque de composition poé-
tique.
Comment expliquer le progrès
considérable que Pascal Pia vient
de faire accomplir à notre connais·
sance de Laforgue? Par le sort
désolant qui fut réservé aux pa-
piers de celui-ci, histoire doulou·
reuse qui fut racontée naguère par
un excellent laforguien, J .•L. De·
bauve, lequel nous promet deux
volumes de et sur Laforgue. Dans
la Revue d'Histoire littéraire· de
la France d'octobre-décembre 1964,
M. Debauve a mis en cause Ca-
Pascal Pia nous offre une édi-
tion savante - et critique, au vrai
sens du mot, car les notes recensent
toutes les variantes des poèmes, de
leurs brouillons et de leurs versions
successives. C'est donc là un état
présent de notre connaissance poé.
tique de Laforgue, et l'instrument
le plus sensible qui permette de
poursuivre l'heuristique. L'œuvre
poétique de Laforgue n'a sans
doute pas fini de livrer ses secrets :
des poèmes postérieurs. Il est par-
fois de ton plus ample, ainsi qu'il
convient à une inspiration volon·
tiers cosmique. Si l'on retire du
groupe des poèmes dont Mauclair
avait constitué le Sanglot de la
Terre, la Complainte de l'organiste
de Notre-Dame de Nice, dont on
ignore la date de composition, et
la Chanson du petit hypertrophi-
mille Mauclair, tartuffe du s)1UÙ>O-
lisme. Pascal Pia aggrave l'accu-
sation_ et la dirige également
« Il est à présumer - écrit Pascal
Pia - qu'on repérera çà et là
d'autres inédits de Laforgue et
d'autres versions de poèmes déjà
connus. » Mais l'essentiel est main·
tenant découvert, et c'est à Pascal
Pia que nous devrons pendant des
années de pouvoir lire un Laforgue
remembré.
contre X
: les inédits de Lafor·
Jules Laforgue à Berlin
gue communiqués au Mercure de
France, lorsque Mauclair prépara
sa mauvaise édition, furent si bien
que, composée dès 1882, et qui ne
semblent appartenir ni l'une ni
l'autre au Sanglot, on constate à
un certain moment le ferme des·
sein d'édifier un poème philoso-
phique. Mais déjà, et admirable-
ment, Laforgue sait tordre le cou
à l'éloquence : le sonnet sur l'Hé-
lène de Gustave Moreau, si par-
nassien de sujet, se termine en
pointe par un concetto à rebours.
De même, le sonnet suivant, Veillée
d'avril. Hélène est une petite bour-
geoise qui craint de « prendre
froid »;
une méditation sur « le
n'en eut pas connaissance
Depuis
conservés par cette maison que
Georges Jean-Aubry, qui prépara
la seconde édition du Mercure,
lors, ces manuscrits de poèmes,
pour ne pas parler des autres frag-
ments, ont été diaboliquement dis-
persés. Et il a fallu, des années
durant, la quête acharnée de Pas-
cal Pia aidé par des libraires et
des collectionneurs, pour que l'œu-
vre
de jeunesse (si l'on peut dire
)
de Laforgue retrouve un visage.
Traditionnellement, des éditions
s'ouvraient sur le Sanglot de la
Terre, recueil que Laforgue rêva
autour de 1880 et qui compta jus-
qu'à 1800 vers. Le titre de ce re-
cueil et son inspiration générale
étaient connus par la correspon-
dance. D'autre part, en préparant
la première édition du Mercure,
Mauclair avait reçu communication
de nombreux manuscrits inédits.
Par une sorte de soustraction hâ·
tive, de l'inconnu sur le connu, la
reconstitution du Sanglot, titre
béant, semblait légitime. Pascal
Pia se méfie : alors que Laforgue
nous a laissé une table des pièces
qui devaient entrer dans Des fleurs
de bonne volonté, le Sanglot de la
Terre n'existe qu'à l'état de projet:
Les poèmes retrouvés - grou·
pons sous ce titre les «Poèmes
posthumes divers» et les «Poè·
mes inédits ~ - ressuscitent le La·
forgue des années 80. Ils témoi·
gnent de l'extraordinaire souples-
se d'un poète moins précoce que
Rimbaud, mais aussi moins libre
que lui. Rimbaud pouvait con-
fesser le génie de Baudelaire sans
en être offusqué. Laforgue, dix
ans plus tard, sent peser sur lui
cette grande ombre. Il sait la ra·
nimer, en activer les ressources
poétiques. Là où Baudelaire n'o-
sait, s'échappant par la voie du
poème en prose, Laforgue, lui, ose.
Et l'on comprend peut-être
mieux, à lire les inédits recueillis
par Pascal Pia, l'admiration
vouée à Laforgue par un Ezra
Pound notamment, admiration
qu'il me sur ait plus chiche-
ment à Baudelaire, lequel lui
paraissait par foi s timoré. Si
l'on voulait à tout prix trouver
une formule, il faudrait imaginer
au point de départ de l'itinéraire
laforguien un Baudelaire compli.
qué de Charles Cros, - Hubert
Juin ayant avec raison attiré l'at-
tention 8ur les vertus provocantes
du Coffret de santal (1) .
pourquoi des choses de la terre »
se perd dans « Le roulement impur
d'un vieux fiacre attardé ». La
poésie traditionnelle est désamor·
cée ; atteinte est portée aux grands
thèmes, récrits sur un autre regis-
tre. A sa manière, Laforgue illustre
les « deux qualités littéraires fon-
damentales » que Baudelaire avait
consignées dans Fusées : « Surna-
turalisme et ironie » ; l'humour,· à
la Henri Heine, se substituant lci
à l'ironie.
L'expression cc poésies de jeu-
nesse » est restrictive, dépréciative :
on pense à des gammes, réservant
les mélodies aux recueils publiés
par Laforgue. Erreur. La publica-
tion des recueils s'explique par leur
unité : celle du genre (les Com-
plaintes), celle d'une typologie
(l'1mitation
),
celle d'un thème
(le Concile féérique). Mais non pas
par une différence de qualité :
Apothéose, Bouffée de printemps,
Excuse mélancolique, les Amou-
reux, Dans la rue, les Boulevards
- chacun fera son choix - sont
Mauclair, en choisissant, parmi les
inédits, vingt.neuf pièces, coiffées
par lui de ce titre, s'est·il demandé
« s'il n'en retenait pas de posté-
rieures à l'abandon du projet de
recueil poétique dont il prétendait
Le Laforgue d'avant
«1_ Complaintes»
donner un aperçu» ? Devant ce
parti-pris on comprend mieux la
volonté strictement scientifique du
nouvel éditeur. Celui-ci se refuse.
Dessin de Jules Laforgue
à remplacer de vieilles hypothèses
par d'autres, de crainte d'imposer
bientôt au lecteur des traditions
tQut aussi suspectes.
Ce Laforgue d'avant les Com-
plaintes, ce Laforgue de vingt ans
dont les lecteurs de la Quinzaine
littéraire ont déjà pu goûter la pri.
meur, ne rend pas toujours le son
volontairement aigrelet, agaçant
aux dents comme un fruit vert,
dignes des poèmes publiés jadis ou
naguère.
Pascal Pia n'a donc pas seule-
ment complété l'œuvre de Lafor-
gue : il a renouvelé la conception
que nous en pouvions avoir; il l'a
mise en perspective. Grâce à lui,
toute réticence doit céder. Laforgue
n'est plus comparable, à son dé-
triment : il est un très grand poète.
Claude
Pichois
1. Dans sa préface aux Œuvru poéti-
quu de Laforgue, éd. Pierre Belfond,
[1965], • Poche-Club poésie •.

Le Dtal d'être

Comment jamais réaliser la fin de la • bâtardise », des- serrer J'étau que constitue le passé et accomplir une véri- table naissance au monde ? Telle est la question que pose Violette Leduc dans ce livre qui reprend la quête d'une coïncidence avec soi- même commencée avec la Bâtarde. et qui confirme jus- qu'au délire J'impossibilité qu'il y a à vouloir nier le' déracinement fondamental qui est notre condition.

1

Violette Leduc

La folie en tête

Gallimard éd., 412 p.

Le « mal d'être », l'inadaptation profonde au monde et à autrui qui pouvaient aisément trouver leur jus- tification dans la guerre, la lutte contre la faim et le désespoir pré- sentés dans la Bâtarde ne peuvent plus servir d'explication dans la

Folie en tête. Les ponts sont pour ainsi dire coupés, qui mènent aux solutions pseudo - rationnelles, et force nous est maintenant de com- prendre que le déracinement et la déréliction de l'être sont en fait toujours antérieurs à la présence des situations traumatisantes elles- mêmes. Tout incline en fait à croire' que l'ensemble des activités mercan- tiles par exemple, auxquelles se li- vrait avec tant de passion l'héroïne, servaient seulement d'écran à une difficulté d'être plus générale, et qui se manifeste de manière déci- sive dans les rapports avec autrui comme horizon essentiel de toute expérience vécue par la narratrice

de

pentes névrotiques sur lesquelles ce bouleversant voyage intérieur nous invite à glisser, sont aussi le luxe particulier qui s'attache à 'la réus- site littéraire - réussite dans la- quelle cet autre lU:ll;e qu'est le suc- cès lui-même a toujours pour en- vers une transfiguration tragique du destin humain.

Considérés dans cette perspec- tive., les récidives mercantiles (vé- cues ou imaginées, peu importe) mais certes. incompréhensibles en face du « chemin» parcouru par l'auteur, son amour panique des objets et sa perpétuelle terreur du « besoin », s'expliquent ocmme ten- tatives désespérées d'ancrage dans le réel et non pas en tant que conduites d'aliénation.

la

Folie en

tête.

Pourtant, les

Le drame dans la possibilité rie

la

(( printemps » que représente

naissance à la vie littéraire et la consécration par l'écriture qui vien- dt-ah' enfin iustifier l'existence de l'écrivain dans le monde, c'est la présence des autres. C'est pat' eux que s'exprime la carence fondamen- tale contre laquelle l'œuvre s'in· surge comme devant un scandale. Ils sOnt véritablement (( l'enfer»

'diïns le sens sartrien, pour Violette Leduc qui ne vit leur présence que , sur le mode du refus de sa propre existence. Cette « affamée » dévo- re autrui de son désir pour se lais- ser ensuite détruire par lui. (( L'au- tre», qu'il soit Simone de Beau- voir, Jean Genet, ou Jacques - l'impossible amant - est toujours inaccessible parce que son désir est ( ailleurs». On sait, d'entrée de jeu, qu'il vise un autre être, un autre objet que la narratrice. Saisis un instant comme possibilités pro- videntielles de coïncidence avec soi et avec le monde, les autres ne tardent pas à se transformer en obstacles. Ils ne cessent alors de renvoyer, par leur seule existence,

à un don impossible d'eux-mêmes,

à une disponibilité dont l'absence ne peut que désespérer celle qui fixe sur eux son désir. Ce livre sera donc aussi une tra- géd~e : celle du désir et du, manque qui confirment l'impossibilité du bonheur et l'impuissance de vivre. Pour l'auteur, l'activité littéraire est à la fois le seul refuge qui de- meure devant l'échec dans le mon- de, et l'assurance tragique que l'on est toujours seul et abandonné de~ autres. L'écriture c'est donc al1S!Ü l'échec devant la vie, comme le remarquait Sartre, quand il écri- vait :

« Il n'y a pas de don d'affabu-

lation :

y truire virtuellement le monde par· ce qu'anse trouve dans l'impossi- bilité d'y vivre. Il n'y a pas de

la nécessité de dé-

il

a

don verbal : il y a l'amour des mots qui est un besoin, un vide,

une misère, une attention inquiète

qu'ils pa-

raissent recéler le secret de la

vie

qu'on leur porte parce

(1).

Violette Leduc ne dit pas autre

chose quand, à

té littéraire, elle conclut :

( Ecrire, c'est tremper sa plume dans l'eau de mer le premier jour des vacances. Le reste est combi-

naisons

tout le monde est écri-

propos de l'activi-

vain, après, ce sont des jeux de

glaces

fa-

çon pour attraper un papillon, c'est

Courir

d'une

certaine

avoir un style possible sur

en-ciel. Tout serait dit. » (p. 411).

Le réçit sera donc un constat d'échec, ou il ne sera pas. Il re- présentera la transfiguration et la destruction répétées des possibles qui s'annulent douloureusement dans une conscience crucifiée le long des années. Violette Leduc (( à bout de souffle», laisse fuser les métaphores et se débonder de grandes richesses intérieures sur un fond de négativité tragique. Elle crucifie les_ printemps de sa vie comme ceux de ses amours. Assumant jusqu'au bout son entre:

prise de destruction, elle fait de ses rapports avec les autres des théâtralisations intérieures (très sarrautiennes d'ailleurs) au sein desquelles, imaginaire et surréel président à la tétanisation dGulou- reuse des contraires: ou bien l'ab· sence d'autrui la confirme dans sa non-existence, ou bien ~lle tremble à l'idée d'oser exister devant lui. (De Genet elle dit: ( Je disparais quand il arrive », et elle ajoute un peu plus loin : « C'est terrible il m'accorde trop d'importance ».) .

Le monde de « l'autre » est donc vécu ainsi, sous le signe' d'une contradiction irréductible : il est en même temps l'objet d'un désir infini, et il est subi comme une menace perpétuelle et obstacle per- manent à la réalisation du désir. Violette Leduc nous donne dans ce livre un tableau des plus saisis- sants de la solitude à laquelle sont condamnés la femme, l'écrivain, solitude à laquelle ils se condam- nent aussi eux-mêmes. Mais cette ( aventure » est toute vibrante des paroles, des émois, des séismes qui font de ce destin difficile la ma- tière du livre. Dieu qui semble avoir donné à l'auteur « la per- miSsion de tout détruire » lui a aussi donné celle de tout faire renaître sous sa plume, dans un désordre qui est celui de la vitalité même de l'esprit et du cœur. C'est dans la contradiction et l'ambivalence i n t i mes de ce

« vécu » que réside la « vérité » du récit. L'amour y apparaît com- me la simultanéité déchirante du don et du refus de soi et de l'autre:

« C'est mon 'enfant, nous dit-elle de celui qu'elle aime. Je le couve. C'est en le couvant que je suis le plus vipérine. Je sors mon venin au moment où j'embrasserais le

dessus

ensuite je l'enveloppe de tulle.

Ecrire le mot im-

courbe

d'un

arc·

la

de

sa

main

Je

le

vomis,

le mot im- courbe d'un arc· la de sa main Je le vomis, Violette Leduc C'est

Violette Leduc

C'est mon guepter d'impossibilités, j'y suis reine. Je me perds en l'ai· mant, je me perds en le démolis·

Qu'est.ce qu'adorer? C'est

prier pour le boulet qu.'on a au pied ». (403).

Pourtant, les trêves ne sont pas absentes de ce livre, et parfois la « féroce abeille » se perd un instant dans le padum des fleurs qu'elle dévore. Paris s'enchante sous son

dard amoureux : « Des pierres, des rugueuses, des rébarbatives, des

le pont. Lointains

raffinés, lumières d'orient entre les branches ciselées. Notre·Dame est voilée de sris, enivrement» (243).

Les « cantiques » que sont pour .l'auteur les romans de Genet, trans- paraissent ainsi dans la poésie d'un paysage, ou dans le sordide-sublime d'une scène de prison, très Marat- Sade par ailleurs. Simone de Beauvoir est aussi une

Violette Leduc lui doit l'exi-

sant

symétriques

trêve

geance sécurisante d'une amitié

sûre, vécue à une distance consen- tie et conquise sur le désir, et qui en fait, la rassure en dépit des tourments qu'elle a pu provoquer chez un être qui ne cesse de trop demander à autrui. La sereine

« exemplarité » de cette amie qui lui demande toujours si « elle a travaillé», oriente chaque fois les tumultueuses gravitations de la narratrice vers un centre d'apaise- ment qu'elle s'acharnait à oublier et dont la présence fait que, sou- dain, les maléfices de la création

de signes,' et se transfor-

ment en grâces. Par elle, le côté positif de la création se fait jour dans le sens que Gracq lui donne quand il écrit : « Servir avec intel- ligence les fatalités de sa propre

nature, là réside le seul génie ».

Mais écrire, pour Violette Leduc, c'est aussi « prendre dans ses bras un absent »; c'est étreindre la

« tendre indifférence » du monde, l'aimer à fonds perdu et se perdre

aussi

d'accomplir par la lettre et ( avant la lettr~ » sa propre fin, et d'ac- quiescer par l'écriture à la double orgie de la vie et de la mort dont

l'être du monde nous propose le modèle.

Anne Fabre-Luce

chan.gent

en

lui,

pour

rien

Il

s'agit

de

1.

~. Cantat,

Sartre,

«la

M.

Rybalka

: w

Ecrits

Vocation

d'écrivain:o,

Gall. 1970, p. 696.

A Butor reve sur Fourier Michel Butor La Rose du Ven.ù (32 Rhumbs pour véritable
A
Butor
reve sur Fourier
Michel Butor
La Rose du Ven.ù
(32
Rhumbs pour
véritable machine à rêver. Un
exemple de cette « forme unifiée »
qui faisait défaut à la Science·fic·
tion était trouvé, et ce petit livre
de 170 pages constitue un extraor·
dinaire répertoire de sujets de
Science·fiction. Sa force réside dans
le fait que chaque sujet s'inscrit
dans une vision globale, au lieu de
frapper d'impuissance l'imagina.
tion, en lui proposant des thèmes
de recherche divergents, fragmen.
taires, contradictoires. Bien au con·
traire, une nécessité organique
semble devoir présider ici aux des·
tinées de l'ensemble. En montrant
que les périodes futures peuvent
être déduites des périodes décrites,
Butor souligne que le système de
ce d'un projet de variation, de dif·
férenciation et de démultiplication
extrême ».
Charw Fourier)
1
Coll. te Le Chemin ».
Gallimard éd., 173 p.
On connaît la doubl.e prédi·
lection de Michel Butor pour
le rêve et la science. Elle
.trouve l'.occasion de s'accom·
plir, par exemple. dans l'évo-
cation de villes imaginaires.
La ville est à la fois le lieu
de ,mille techniques et un
produit de l'imagination. En
ce sens toutes les villes sont
imaginaires: nous avons bâti
nos rêves.
Inutile d'insister sur le fait que
cette « économie générale» dont
parle Pousseur, est précisément l'ob-
jectif visé par Fourier. Remarqua-
ble anticipation de ce structuraliste
avant la lettre, de ce structuraliste
visionnaire.
Fourier fonctionne.
Dès 1953, Butor consacrait quel.
ques pages pénétrantes à la science·
fiction. Il y était question de villes
futures, de villes prédites, et Butor
estimait qu'un système qui serait
assez fort pour intégrer les mythes
fondamentaux dans le corpus scien·
tifique contemporain., nous permet.
trait (nous obligerait) de construire
ces villes rêvées. Mais un tel systè.
me fait défaut et toujours selon
Butor, la science·fiction tourne à
vide. Ainsi Les récits de S·F tirent
leur puissance d'un grand rêve
commun que nous avons, mais ils
sont incapables pour l'instant de
lui donner une forme unifiée. C'est
une mythologie en poussière, im·
puissante, incapable d'orienter no·
tre action de façon précise.
A ceux qu'une lecture trop hâ·
tive abuserait et qui se refuseraient
à voir dans le fruit de la complicité
de Fourier et de Butor autre chose
qu'un tissu d'élucubrations gratui.
tes, nous ne saurions trop conseil·
1er de se reporter à un autre ouvra·
ge qui vient de paraître et mérite·
rait un long commentaire; il s'a·
git des excellents Fragments théo·
riques l, de Henri Pousseur essai
sur la musique expérimentale, pu-
blié par les Editions de l'Institut
de Sociologie de l'Université Libre
de Bruxelles. Le titre de la Conclu·
sion est à lui seul tout un program·
On imagine tout le parti que Bu·
tor pouvait tirer d'une telle struc·
ture génétique, qui recoupe, à cha·
que intersection du rêve et de la
science, ses propres recherches.
Fourier avait conçu cette pile géné.
ratrice de rêves; Butor fait passer
le courant. De l'hypothèse grandio-
se (tout ce qui dure est assimilable
à une onde) se déduisent indéfini·
ment de nouveaux mondes. Le poè.
te sans cesse à l'affût de nouvelles
fleurs, de nouveaux astres, de nou-
veaux sens, trouve ici l'occasion
d'ébaucher une véritable Petite En-
cyclopédie des Envies de vivre in·
par
connues. Les dernières pages du li·
vre sont d'une émouvante beauté.
L'essayiste, de son côté, instaure
une nouvelle pratique très complexe
et fructueuse de la lecture. Lectures
multiples : lecture de Fourier par
Fourier, impliquée dans le principe
même de l'extrapolation; lecture de
Butor par Butor à travers Fourier.
Ainsi lorsque Butor écrit : « Si la
~'fichcl But"r,
\ '"CO
me fouriériste
: Pour une périodi.
cité généralisée. On peut y lire ces
Il n'y a donc rien d'étonnant à
ce que Butor ait été fasciné par
l'œuvre de Charles Fourier qui of·
fre un modèle de structures d'une
incomparable richesse. Le Traité
dèle d'organisation c'est, pour Foù·
rier, la série de 32 termes, gamme
du nouveau monde harmonieux.
L'aspect scientifique précùrseur de
cette géniale rêverie à moins trait
à l'astrophysique ou aux sciences
naturelles (encore qu'il soit ici
abondamment question de Pluri-
lignes significatives :
pensée de Fourier nous apparaît
toujours à travers un brouillard, s'il
fLOUS faut perpétuellement ln re·
constituer ce n'est nullement là un
hasard; il convient que le· lecteur
languisse vers une harm.onie en-
de l'Harmonie Universelle, le Nou-
veau Monde Amoureux, le Nou-
veau Monde Industriel, Analogie et
Cosmogonie, la Fausse Industrie,
vers ou d'antibaleines et que la né·
cessité d'une Encxclopédie natura·
logique enluminée constamment
tr'aperçue », ne suggère-t-il pas une
relecture de ses propres harmonies
déguisées, étant entendu qu'un es·
sayiste commente toujours l'œuvre
de son auteur en des termes qu'il
souhaiterait voir appliquer à la
sienne propre ?
etc., constituent une somme de vè.
ritable cosmologie.fiction.
mise à jour, soit clairement établie)
qu'aux principes combinatoires sur
lesquels se fonde cette philosophie
sérielle.
Charles Fourier a imaginé un
modèle d'organisation de ses écrits,
destiné il régir en même temps que
ses livres, « aussi bien la suite des
âges de l'individu que celle des pé.
riodes de l'histoire humaine ». Ce
propos fait évidemment penser à la
démarche de savants (tout près de
nous : Einstein) partis à la recher·
che d'une formule unitaire, d'une
équation en tout cas d'une des plus
saisissantes tentatives jamais décri·
tes, de charpenter une mythologie
de notre temps. La base de ce mo-
La théorie de Fourier
oomme maohine à rêver
Selon Fourier, l'histoire de l'hu·.
manité comptera donc 32 périodes.
Il ne nous décrit que les neuf pre·
mières, mais la grille qu'il propose
est conçue en fonction d'une struc·
ture assez forte, et Butor est assez
rompu à ces sortes de rêveries sys·
tématiques, pour que ce dernier,
extrapolant, ait pu entreprendre de
compléter le tableau, se servant de
la théorie de Fourier comme d'Une
« Il semble possible de proposer
maintenant, comme développement
de la pensée sérielle, une méthode
« périodique» généralisée, capable
de donner à tout, au plus simple
comme au plus complexe, au connu
comme à l'inconnu, au tout nou·
veau comme au très ancien (et par
exemple aussi aux formulations
théoriques antérieures) un commun
dénominateur très proche de la réa·
lité, parce que répondant à la fois
aux propriétés synthétiques, concrè-
tes et qualitatives de l'ob jet et aux
exigences rationnelles de notre es·
prit, une méthode capable d'ouvrir
à tous ces domaines la voie d'un
fonctionnement coordonné, d'une
coopération fructueuse. Je trouve
cela d'autant plus utile que nous
avons justement besoin, pour réa·
liser les intentions formelles et ex-
pressives très vastes développées
par la musique sérielle de trouver
les moyens de réintégrer autant
que possible le simple et le défini,
de les mettre, par le truchement
d'une économie générale, au servi·
Ici Butor ne s'est pas contenté de
traverser le texte de Fourier d'une
lumière nouvelle; il s'est arrangé
pour que la théorie de Fourier tra·
verse d'une nouvelle lumière ses
propres écrits. Le résultat est sin·
gulier : les deux œuvres se traver·
sent mutuellement. En un sens Bu-
tor s'est approprié l'œuvre de Fou·
rier. On pourrait dire que désor·
mais le Traité de l'Harmonie Uni-
verselle fait partie de son œuvre.
Mais ce n'est pas tout: la Rose des
vents, de Michel Butor, doréna-
vant fait partie des œuvres complè.
tes de Charles Fourier.
Roger
Borderie
6
ROMANS Lire autrelDent FRANÇAIS Jean Pierre Faye sont impliquées les jeunes fem- Les Troyens 1
ROMANS
Lire autrelDent
FRANÇAIS
Jean Pierre Faye
sont
impliquées
les
jeunes
fem-
Les Troyens
1
hexagramme ou roman
Coll. Change Le Seuil, éd. 368 p.
mes.
Lorsque l'émeute éclate, en vil-
le, à la fin du livre, le lecteur est
incité, malgré qu'il en ait, à cher-
cher le rapport caché entre l'évé-
la bonne foi de J.P. Faye dont les
Troyens révèlent ainsi un certain
don inattendu de voyant.
Une obsourité
diftloile à peroer
Si
le lecteur des Troyens fait
preuve de patience, ou se pique
jeu des déductions que lui pro-
po~ l'auteur, un certain nombre
au
de
faits se dégagent bientôt du li·
vre où tout semble, à première
vue, hypothétique, et se regrou-
pent en certitudes. Ainsi, il appa-
raît de façon rassurante que, mal-
gré l'enchevêtrement initial des
notations éparses, l'on a affaire à
un début d'intrigue : le narra·
teur, livré à des recherches bi-
bliographiques se trouve à Troyes.
Par sa fenêtre, il observe une
jeune femme qu'il finit par ren·
contrer et avec qui il échange des
propos téléphoniques. Bien que
son nom varie parfois, elle répond
nement politique et l'intrigue
aIJ;loureuse. Mais en cours de rou·
te, la menace, réelle ou supposée
que fait planer la présence des
comploteurs ajoute au mystère
ambiant.
Pourtant, rien de tout cela n'est
vraiment apparent dans les pages
de Faye, ni même aisément com-
préhensible. Au contraire, le tex-
te, par ses implications incessan-
tes et ses sous-entendus, revêt une
telle obscurité que l'on ne parvient
à discerner ces faits qu'à force d'at-
tention.
Jean.Pierre Faye
au
diminutif de El.
De même, l'on apprend, sans
l'ombre d'un doute, que le biblio-
graphe a rencontré, pour son tra-
vail, une jolie documentaliste eu-
rasienne, du nom de Lé. Il entre-
tient aussi des rapports épistolai-
res avec une Vanna qu'il n'a ja-
mais vue.
L'un des aspects les plus intéres·
sants de l'exposé tient, notam-
ment, au fait que tous les héros
sont, de près ou de loin, affiliés à
des groupes rivaux' de linguistes
qui se livrent à des recherches
sur des dialectes divers, tandis
qu'une sorte de personnage supé-
rieur et lointain, connu de 'tous,
respecté, craint, même par ceux
qui semblent s'opposer à lui, ten·
te de mettre au point l'appareil
de synthèse, la machine à traduire
tous les parlers.
Bien que ses relations avec les
trois jeunes femmes ne soient ja-
mais claires, nombre de notations
érotiques, de mystérieuses anecdo-
tes induisent à se demander sans
cesse comment se dénoueront ces
liens ambigus et pour quelles nou-
velles liaisons. Tel est le suspense.
Une indioation
lourde de sens
roman ne convient plus à un mo-
de de narration de plus en plus
éloigné du discours romanesque
traditionnel. A son tour, cette in-
dication est lourde de sens. D'une
part, elle fait allusion aux cinq
récits antérieurs de l'auteur, aux-
quels le nouveau livre s'articule et
emprunte nombre de personnages.
D'autre part, ses six chapitres
permettent de dessiner entre les
protagonistes une série d'interpel-
lations dont la géométrie se révè·
le lorsque des calligrammes, en fin
d'ouvrage, font apparaître sur les
pages l'hexagramme de Pascal,
dessiné par des mots.
Le lecteur est enfin incité à re-
chercher des correspondances
souterraines à chaque carrefour :
Comme le parler de J.P. Faye
est aussi compliqué que possible,
et
néo-médiéval en diable, ce sus-
pense' est entretenu par la dé-
marche imposée au lecteur : celui-
lâche, comme si le roman était po-
licier, où tout l'intérêt consiste à
déjouer les ruses d'un auteur ap-
pliqué à brouiller les pistes. A
llette particularité près, que les
indices sont dans les mots et l'ex-
pression, non dans les faits.
Ces écoles de lexicologues sym-
bolisent-elles dans la pensée de
Faye l'émiettement des groupus-
cules de gauche? Plus précisé-
ment, veut-il dire que les éléments
divers du mouvement révolution·
naire international diffèrent sur-
tout par le langage et qu'il leur
faut avant tout chercher un dia-
lecte commun? Leurs études
théoriques signifient-elles que
toute révolution est, avant tout,
une question de vocabulaire ? Ou
bien ne. faut-il pas aller chercher
si loin l'explication d'une fantai-
sie allégorique ?
c'est l'usage de tournures emprun-
tées au vieux-français qui s'har-
monise discrètement avec les pré-
occupations des philologues ;
c'est la reversibilité des deux pré-
noms El et Lé, dont chacun est
l'envers de l'autre, mais qui, ac-
colés renvoient à l'éternel Fémi·
nin, Elle : c'est même, dans la
mesure où les comploteurs sup·
posés s'abritent derrière des re-
cherches sémantiques~l'allusion à
tel ou tel groupe de littérature
qui a cru ou voulu participer aux
événements de 68, sinon à ceux
qui ont suivi.
Reste que, pour le lecteur inat-
tentif, le texte tient du rébus, et
que chaque passage revêt une ob-
scurité difficile à percer. Peut-on
prendre plaisir à cet exercice
d'exégèse pe'rpéiuelle que consti-
tue la lecture' de l'hexagramme ?
Certes, mais l'on peut se deman-
der aussi pourquoi l'écrivain a
pris ce détour pour raconter une
histoire. Autant s'interroger sur
les raisons qui portent un auteur
de la Série noire à entourer un
meurtre de mystère. C'est là tout
le problème du choix d'un genre.
Mais encore, pourquoi introduî·
re dans un roman intellectuel de
haut vol, des procédés empruntés
à un genre mineur? Sans doute
parce que les procédés narratifs
audio-visuels remplissent le rôle
dévolu traditionnellement au ré-
cit. Pour éviter que celui-ci, sup-
planté par l'image, ne tombe en
désuétude, il faut que le public
apprenne à lire autrement.
La peinture est devenue abstrai·
te quand la photo a relevé l'art
de ses fonctions de copiste. Le ro-
man devient abstrait depuis que
la narration crève l'écran. Ce
n'est pas la première fois que des
écrivains - peu nombreux enco-
re, il est vrai - utilisent la page
comme un espace scénique à orga-
niser et intègrent au texte des cal-
ligrammes, non pas comme ceux
d'Apollinaire qui étaient des fins
en eux·mêmes, mais à titre d'élé-
ments inhérents à l'intrigue.
ci
doit déduire, détecter sans re-
La page oomme
espaoe soénique
A
cette première intrigue sen-
timentale, et qui se dessine assez
,-îte, dans l'entrelacs des lignes de
force, s'ajoute une dimension qui
ressortit plus ouvertement aux ro-
mans de mystère. Tout donne à
penser que les personnages obs-
curs, désignés sous le nom de «Té-
moins », pour être apparus lors
d'un minime accident de circula-
tion, font partie d'~n complot où
Car l'auteur a pris soin de lais-
ser dans le vague la relation qui
pourrait exister entre l'activité de
ces diverses organisations et les
troubles qlli ensanglantent la Cité.
Après tout, il pourrait s'agir d'évé-
nements séparés.
Tout cela, qui donne une idée
de la richesse intrinsèque de cet-
te splendide expérience littéraire,
est couronné par la meilleure des-
cription que l'on ait encore faite
des émeutes de mai 68
à ceci
Pourtant,
si
J.P.
Faye
a
pris
Au demeurant, il n'est pas im-
possible que J.P. Faye et une poi-
gnée d'autres ne soient, en la ma-
tière, destinés à faire subir au
roman une mutation aussi sensi-
ble que celle survenue dans la
sculpture contemporaine - mobi·
les et fers à souder - par rapport
à la rondebosse. A moins, tout
simplement, que contesté par la
télévision, le conteur ne soit en
passe de prendre la place laissée
vacante par le poète.
soin de
qualifier
son
œuvre
d' « hexagramme »,
ce
n'est
pas
seulement parce que le nom de
près que le livre était terminé (en
toutes ses parties, précise l'auteur
dans une note) en février 68. Le
croira qui voudra 'et qui connaît
Marc Saporta
La Quinzaine littéraire, du 16 ou 30 avril 1970
7
ROMAN.$ Le langage des pierres Denys Viat Clarice Lispector Le cœur en bandoulière Le bâtisseur
ROMAN.$
Le langage
des pierres
Denys Viat
Clarice Lispector
Le cœur en bandoulière
Le bâtisseur de ruines
1
Gallimard, éd., 144 p.
Enfin un jeune écrivain qui ne
s'est pas cru obligé de défaire le
langage, de céder au vertige de
l'espace en l'emplissant d'idéo-
grammes subtils, ni de prendre le
Livre pour un tabernacle. Denys
Viat s'abandonne au seul bonheur
d'écrire, de voir fuser en gerbes de
feu une imagination et une sensi-
bilité flamboyantes. Son premier et
bref roman frappe par un accent
lyrique, une superbe faite d'inso-
lence et de désinvolture que brise
soudain un sanglot ou un sarcasme
blessé, une démarche incisive et
baroque tout en ruptures, en vol·
tes et en retraits.
C'est dans la lignée de Morand,
Larbaud, Nimier et Fitzgerald qu'il
faut placer un récit imprégné d'in-
fluences littéraires qui orchestre
avec une somptuosité désespérée
des variations sur le thème roman·
tique de l'adieu à l'adolescence, ce
calamiteux passage de l'enfance à
l'âge d'homme. Théobald, son hé-
ros, est frère de Barnabooth par
l'exigence et l'humilité éperdue.
Pour se guérir du deuil de Sibylle,
noyée en mer, sa cousine et sa
maîtresse, le narrateur que l'ar-
gent, la fatigue des sens et des sen-
timents vouent à l'exil intérieur,
fait le tour du monde pour fuir
un baillement précoce. De Saint-
Tropez aux Baléares, à la Nouvelle
Orléans où, parmi les magnolias sur
le seuil des portiques à blanches
colonnades des demeures coloniales
se dresse l'ombre de Faulkner, ou
bien en Arabie sur les traces de
Nizan, Théobald se dissipe en aven·
tures et en fêtes galantes.
Comme Patrick Modiano avec
qui il mÎmifeste une parenté cer-
taine par l'humour et les pirouet-
tes, Denys Viat éprouve un plaisir
provocant à s'exhiber en des tra-
vestissements qui lui servent à se
perdre ou à ressaisir sa fuyante iden-
tité. L'enfance, l'amour et la mort
s'entrelacent en de savantes figu-
res que gâte, parfois, uI!e excessive
sophistication. Mais, nous retient
toujours un accent personnel qui
balance de la dérision glacée à
l'exaltation, de l'enjouement aux
crispations du défi, de la gouaille
aristocratique à l'humilité infinie,
où s'affirme la marque d'un écri-
vain de tempérament. Sans doute,
ce premier livre aura-t-il permis à
Denys Viat de jeter sa gourme, de
1 Trad. du brésilien
par Violante do Canto
Gallimard éd., 327 p.
troublé par la pitié ni par l'amour,
de n'avoir plus besoin de punir ni
de se punir - inopinément l'amour
pour le monde était né. Et le danger
est que s'il n'y prenait garde, il re-
noncerait à aller plus avant ». En-
« Monter la colline, s'arrêter au
sommet et, sans regarder, deviner,
au·delà de l'étendue conquise, la
ferme,
au loin
». Ce rêve d'éva-
sion de Joana, l'héroïne adolescen-
te du premier roman de Clarice
Lispector, Près du
cœur
sauvage
(Plon, 1954), Martin, l'homme, le
exprimer l'inexprimable, de le
tourner et le retourner, de tenter
de l'explorer jusqu'au fond, avec la
cruauté de projecteurs braqués, la
lumière trop crue a mangé le re-
lief, le vertige du mystère et la dou·
ceur des ombres. Les discours 'et les
mots se succèdent sans jamais se
confondre, sans ces retours et dé·
tours, fils impalpables, imprévisi-
bles associations, caprices du mot,
touches successives, jaillissements
que l'on trouve chez Virginia
Woolf, par exemple et qui sont la
réalise dans le Bâtisseur de ruines :
Vle.
il a su, à partir d'un geste de co~
1ère, d'un geste qui a tué, gravir
d'un (c grand bond» la colline pour
embrasser d'un regard neuf sur
l'autre versant la vallée où tout en
bas, dernière étape, la ferme, la
cc fazenda » et deux femmes sont là
pour abriter mais aussi le livrer -
refuge et guet.apens.
fin, au terme des renonciations, il
trouve avec extase le nom de sa
quête laborieuse : le salut. C'est à
ce moment. que surgit la punition,
la censure du vieux monde : l'in-
tervention ridicule du tribunal dé-
risoire et bavard - le professeur,
le maire, les inspecteurs - qui lui
révèle que même son crime n'a pas
abouti.
Michel Albrand
A la fin de son voyage, c'est donc
l'éblouissement de l'échec, mais
«
l'histoire d'un
homme ne serait·
elle
pas
toujours l'histoire de
son
LES
REVUES
échec? ».
La trame policière, le Crime et
son Châtiment, la piste perdue puis
retrouvée du meurtrier traqué qui,
après un long temps se laisse arrê-
ter, n'est évidemment ici que pré.
texte à la poursuite de cette allé-
gorie en trois parties, de ce voyage
intérieur du Nouveau Pélerin qui
pourrait avoir nom Chrétien, à. la
recherche de sa vérité, par-delà le
bien, purifié par l'acte du Mal
irrémédiable et nécessaire qui l'ar·
rache à la banalité, la contrainte du
quotidien et le délivre : (c Jusque
Histoire de la solitude et du si·
lence ; atmosphère lourde des nou-
velles de D.H. Lawrence transplan-
tée dans les plaines du Brésil où
l'homme, importun et désiré, re-
nard rôdeur, inquiète et tourmen-
te, réveille les élans du sang, les
pulsations sourdes, les envies
d'amour sans amour, vite calmées
et ne laissant que regrets ou ran-
cune, où trois êtres se côtoient, se
guettent et s'affrontent, impuis-
sants à partager joie ou angoisse
Les Temps Modernes
(N°
284).
-
Si
l'on excepte les
«
parce qu'on ne peut pas dire je
là. ce qu'il avait vu, il avait évité
de le voir, tout ce qu'il avait fait,
il ne l'avait pas fait vraiment, et
tout ce qu'il avait senti, il l'avait
senti de travers ».
A partir de ce moment, il se re-
trouve et se découvre comme il dé-
couvre, les yeux ouverts, la gran·
deur du monde- et le langage des
pierres. Comme si l'acte de mort
lui transfusait la vie. Clarice Lis-
pector l'avait déjà écrit : « N'est-ce
t'aime ». Un monde immense et clos
où la terre, la nature apporte son
écho : sèche, tourmentée et avide
de pluie ; décor de Chirico : désert
de pierres, arbre isolé, soleil énor-
me, à portée de main et qui rend
fou. Pour accuser mieux la profon-
deur de la désespérance, le vol de
l'oiseau, pérdu et retrouvé, toujours
présent, plumes chaudes et sang,
essor et chant, symbole de liberté
et de mort.
notes de cInéma, de musique et de
théâtre, ce numéro de mars des T.M.
est entièrement politique : il est
comme le dit Jacques Derrida dans
une polémique avec le poète Jacques.
Garelll qui l'avait pris à partie • pres-
Que exclusivement consacré à la révo-
lution, en cours ou à venir, à ses guer-
res et à ses guérillas à travers le
monde ". En l'occurrence: le marxisme
de Mao et la gauche européenne, le
Brésil, la Méditerranée des Polices,
le Mexique et, pour la France, une
analyse sévère du Parti Communiste
Français et des commentaires sur le
sort des travailleurs émigrés.
Cahiers des amis
de Valery Larbaud
un texte très émouvant de Claude Roy,
lauréat du prix V.L. -
Des lettres
pas dans le mal que l'on peut res-
pirer sans crainte, ouvrir à l'air
Histoire inquiétante, lente, en-
voûtante, difficile, dense, parfois
trop dense. Dans la mesure où l'in-
trigue n'est que prétexte, où le dé·
détail concret n'apparaît que pour
renforcer le battement des conscien-
ces, les monologues intérieurs enva-
hissent tout le champ : même si un
geste, un regard, un moment de la
nature viennent les éclairer, tous,
à la fin, étirés sur la longueur d'un
roman, finissent par se ressembler
et c'est là peut-être le défaut de ce
livre, de pêcher par excès, dans cet
a- priorisme d'incommunicabilité
des êtres, ce vouloir systématique.
ment poussé à l'excès de tout inté·
rioriser, on aboutit à une forme de
paralysie. A force de ne voir que le
(N° 5).
-
Pour ouvrir le numéro,
inédites
de
Larbaud
à Léon·Paul
Far-
gue et à J.G. Aubry sont,
en outre,
ses poumons ? » et Martin se sent
plus caline quand il voit dans sa
main l'oiseau qu'il vient d'y écra·
ser
De là, il reconstruit, prudem-
ment, sans cesse sur ses gardes,
pierre à pierre, son univers. Il va
vers un but encore confus, infor·
mulé, par le labeur imposé et ac-
cepté, l'héhétude, la lutte contre les
tentations, notamment la plus insi-
dieuse, celle du bonheur : c( A pré·
publiées en bonnes feuilles avant leur
parution chez Gallimard.
Aménophis
(N° 5).
-
Revue belge Qui se veut
expression
d'une
littérature parai·
se délivrer des boutons de fièvre qui
abîment son style.
Alain Clerval
sent qu'il avait créé de ses propres
mains la possibilité de ne plus être
victime ni bourreau, d'être en de-
hors du monde et de ne plus être
lèle ", c'est-à-dire une littérature Qui,
• en rupture avec la tradition cultu·
relie, propose une nouvelle explora-
tion de l'espace verbal et graphique,
et une intégration directe et révolu-
tionnaire des notions de temps, de
structure et d'énergie. Une littérature,
en somme, redevenue action ".
«
dedans» des choses, de vouloir
J.W.
8
Un grand rOlllan albanais De ce pays lointain et pres- que imaginaire qu'est l'Alba- nie,
Un grand rOlllan albanais
De ce pays lointain et pres-
que imaginaire qu'est l'Alba-
nie, un roman nous parvient
aujourd'hui et il étonne : il
ne sacrifie ni au réalisme so-
cialiste, ni à la propagande
maoïste. 1\ est profondément
incarné dans la réalité alba-
naise mais il est pur de tout
folklore et de tout régiona-
lisme. En vérité, cet écrivain
inconnu d'un pays dont la lit-
térature écrite est inexis-
tante ou ignorée nous pro-
pose d'emblée un livre. Re-
marquable.
Ismai! Kadaré
Dans les débuts, la mISSIon du
général se déroule assez bien. Com-
me l'armée italienne est parfaite-
ment administrée, les fossoyeurs se
guident sur des plans précis. Ils
creusent la terre à coup sûr et
trouvent tous les cadavres qu'ils
cherchent. Le général en tire va-
nité: «Nous sommes les fossoyeurs
les plus modernes du monde ». Il
serait presque gai, ce général cro·
que-mort. En même temps, il est
ému à l?idée de tous les orphelins,
de toutes les veuves pour lesquels il
est en train de gratter les boues de
l'Albanie. Le groupe accomplit di-
gnement son devoir : il déterre, il
contrôle, il vérifie, il établit des
listes. Il forme d'impeccables pe-
lotons de cadavres.
1
Le général de l'armée
morte
Albin Michel éd., 288 p.
La guerre parle
comme le serupule n'est pas son
fort, elle n'hésite pas à chaparder
les cadavres italiens et à les faire
passer pour siens. Quel sacrilège !
Tant de vilenie jette le général
italien dans l'indignation : « Les
restes de nos soldats vont être di.~­
tribués à des familles étrangères.
Ils nous chipent les nôtres ». Les
fossoyeurs s'acharnent mais rien ne
va plus. On creuse la terre et l'on
ne découvre pas le moindre cada-
vre parce que l'autre mission a
raflé auparavant toute la récolte
d'ossements. Tout cela est bien
décourageant. Les deux missions se
surveillent, se disputent les dépouil-
les comme deux troupeaux de hyè-
nes. Le devoir sacré du général
s'achève dans une sorte de déban-
dade qui répond, peut-être, à la
débandade de jadis, comme si les
fossoyeurs ne formaient que le du-
plicata grotesque, sinistre et spec-
tral des adolescents de jadis.
On a pu comparer ce roman au
Désert des Tatares, de Dino Buz·
zati et il est vrai que certains
accents sont communs aux deux
livres mais le récit d'Ismail Kadaré
n'est pas un récit fantastique. Ka-
daré n'a jamais besoin de recourir
à l'imaginaire pour nous donner
à voir ou à partager le ballet funè·
bre de ses fossoyeurs, leur ronde
dans les cercles interminables de
la mémoire, de la mort ou de la
détresse. En ce sens, il est plus
proche d'un écrivain visionnaire
comme Faulkner que d'écrivains
fantastiques comme Buzzati, Kafka
ou Gracq. Au vrai, il n'est pas
necessaire de lui chercher des pa·
rentages : ce livre se suffit à lui
même. Tour à tour cocasse et cruel,
sarcastique et jamais méchant, ten·
dre et désespéré, plein de verve
et grave cependant, ce livre annon·
ce la naissance d'un grand talent.
Gilles Lapouge
Il raconte une histoire de guerre
et c'est que la guerre est la grande
affaire de cette nation. On prétend
que chaque nourrisson y reçoit
un fusil dans son berceau. Devenus
grands, les Albanais brûlent d'uti·
liser ce fusil. Que cette anecdote
soit légende ou vérité, le sûr est
que les Albanais forment un peuple
de guerriers tout à fait redoutables.
Accrochés dans leurs montagnes
de début du monde, inaccessibles à
la peur, féroces et intraitables, ils
se battent comme des fauves, de·
puis le début des temps, contre tous
les conquérants qui ont tenté de
les soumettre. Le sol albanais est
plein de soldats tués. Parmi ces
peuples conquérants, il en est un
dont les souvenirs sont particuliè.
rement amers : l'Italie qui se lance
glorieusement contre la minuscule
Albanie, en 1938, et dont les lé·
gions sont décimées.
Mais le bonheur des commence·
ments ne dure pas. Une guerre a
beau être achevée depuis vingt am.
elle commet encore des méfaits. Les
signes inquiétants se multiplient.
Une vieille Albanaise mélange les
années et maudit les envahisseurs
étrangers. On dirait que la compa·
gnie des fossoyeurs a pouvoir de
remettre en marche le temps qui
s'était pétrifié depuis vingt ans. La
guerre parle, elle envoie des mes-
sages. Des bouts de passé sont arra-
chés en même temps que les cada-
vres : les papiers que l'on trouve
sur les morts, un médaillon autour
d'un ossement, le journal intime
d'un jeune soldat fasciste, tout cela
ranime les braises de l'ancien com·
bat, de l'ancienne misère. Un fos-
soyeur se blesse en maniant les dé-
pouilles, il meurt, comme si une
balle tirée vingt ans plus tôt attei-
gnait enfin sa cible. Le général
assiste, médusé, à ces malheurs. Il
entre dans l'horreur.
""4VRIL1970
IIIICII ILlIDE
De Ialmons à lengis-Khan
6tudu compuaUvu sur lu reUgioDS et le folklore de la Dacie et
de l'Europe orientale
29,70 F
SIIIIIL!
De la proleetton
une 6tude PSJchaDalJ1ique
24,80F
PETITE BIBLIOTBEQUE PAYOT
RICHIRD IVUS
Entretiens avec C.G. Jung
avec des commentaires d'Ernest .Jones
Cette guerre italo-albanaise fait
le thème du roman d'Ismai! Ka·
daré. Nous sommes en 1958, vingt
ans après les hostilités. Une mis-
sion italienne est envoyée en Alba-
nie pour arracher à la terre étran-
gère les restes des soldats morts
et les rapatrier. Ce devoir sacré
est confié à un général et à un
prêtre. Les deux hommes débar-
quent à Tirana par une neigeuse
journée d'automne. Un groupe de
cinq fossoyeurs leur est adjoint et
voici la funèbre petite équipe occu-
pée à fouiller les montagnes afin de
recomposer, sous forme d'ossements
enveloppés dans des sacs en nylon,
la brillante armée qui s'y décom·
posa vingt années auparavant.
P.P.B.I'166
4,35F
B. IIILmOWSII
1
La vie semeDe des sauvages
La brume, le froid,
l'épouvante, l'horreur
du nord-ouest de la 1161aD6sie
P.P.8
168
8,65F
ILBIRT ORIIIIR
La pluie ne cesse guère de tom·
ber, tout au long de la mission.
Dans la brume et le froid, l'équipe
poursuit son inventaire. L'épouvan-
te augmente et la dérision. Une
autre nation, qui a eu maille à par-
tir, elle aussi, avec les Albanais,
a dépêché dans le pays une mis·
sion identique mais cette mission
n'a pas des plans aussi remarqua-
bles que ceux des Italiens. Et
Les8aulols
P.P.B."167
8,65F
LI"'E
La révolution bolcheviste
P.P.8."u
5,80F
Catalogue sur simple demande à la Librairie Payot
service QL : 106, boulevard Saint· Germain - Paris 6·
La Quinzaine littéraire, du 16 GU 30 avril 1910
9
Portrait de Portrait? Plutôt idéograDlDte par Claude Boy Ce grand d'Espagne est un tout petit
Portrait de
Portrait? Plutôt idéograDlDte
par Claude Boy
Ce grand d'Espagne est un
tout petit homme, net com-
me un merle bien lissé,
juste plissé autour des yeux
noirs d'oiseau vif, les plis de
l'attention, de la malice ai-
guë, du chagrin tout de suite
déguisé en sourire.
On ne sait pas du tout s'il
est si léger que le vent va
l'emporter d'un coup de vent
amical, ou s'il est si ailé
qu'il va se jouer du vent, de
nous, de lui-même. Se jouer?
Est-ce que c'est bien le mot?
Il a l'air de s'amuser mais
c'est très gravement. Il fart
chavirer la barque des lo-
cutions toutes faites, il met
un bonnet d'âne aux idées
reçues, il bouscule les puis-
sants, les pesants (c'est
comme un pick-pocket, pour
mieux leur faire les poches
et prouver qu'elles étaient
vides), il lance des saillies
comme on lance des fléchet-
tes en papier, il birliboque
et fait mouche de toute étin-
celle. A première vue, on
croirait que dans le Qui-
chotte il a choisi, plutôt que
Sancho, trop lourd pour lui,
que don Quichotte, trop
grand, de jouer le personna-
ge du moulin à vent, le mou-
lin moqueur qui moud le
grain volant de la dérision.
Derrière la grâce des maniè-
res, et le sarcasme gai aux
lèvres, comme un œillet de
poète, rouge sang, ce mou-
lin est un moulin rural. A la
sagesse des nations de l'Es-
pagne paysanne, Bergamin a
fait don d'une moisson de
proverbes qui ont l'air immé-
moriaux, et de p 0 ème s
qui ont l'air d'écho de vieilles
chansons populaires. Quand
on y regarde d'un peu plus
près, ces proverbes sont lé-
gèrement sournois, déran-
geants, de bien inquiétants
dictons. Et ce folklore imagi-
naire, à mi-chemin de la pré-
ciosité et du bon sens rail-
leur, est tissé d'arrière-
pensées. Non : ce n'est pas
la sagesse des nations,
c'est la folie des nations
qu'on aurait mal examinées,
que Bergamin révèle.
Bergamin, c'est avant tout
deux yeux perçants. Il a l'air
d'un clown bien vêtu, céré-
monieux, catholique et nar-
quois; d'une balle de ping-
pong noire sur un jet d'eau
désinvolte; d'un merle (déjà
nommé) qui siffle en persi-
fiant; du maître des comé-
dies du Siècle d'Or, quand
il se déguise en valet, et
que ce seigneur se montre
plus agile à jouer des tours
aux grands que les Farceurs
eux-mêmes. Mais tout cela
n'est que l'apparence, la po-
litesse des apparences. A
lire José Bergamin, à écou-
ter don Pepe, on sait que le
rire ou le sourire aigu ne
sont en lui que les étoiles fi-
lantes d'une nuit admirable,
de cette noire, somptueuse
et fourmillante étoffe dont on
tisse les rêves. Toujours en
porte-à-faux entre exil et
absence, entre tragique vrai
et feinte frivolité, entre la
foi et l'humour critique, entre
le courage et l'ironie, José
Bergamin est un porte-à-faux
qui parle juste. Roseau qui
ne plie ni ne rompt, il répète
en riant que comme le Roi
Midas le Roi Franco a des
oreilles d'âne. Ecrire l'his-
toire de Bergamin, ce serait
écrire l'histoire de l'Espagne
quotidienne depuis trente
ans, qui meurt souvent et ne
se rend jamais. Mais ce se-
rait écrire aussi une histoire
plus ancienne, pareille à
celle des journées du drame
espagnol, où l'action se joue
dans cent lieux et sur plu-
sieurs plans, le Ciel. la
Terre, l'Enfer. Où se' rejoi-
gnent le sacré et le burles-
que, la théologie et la farce,
la politique et le jeu. Poète,
dramaturge, essayiste, José
Bergamin est un orchestre
où don Pepe fait semblant
parfois, malicieux, de n'être
que le joueur de flûte, là-bas,
entre la timbale et le bas-
son. Mais quand on s'appro-
che, on s'aperçoit que tous
les musiciens, le chef et le
compositeur ont son visage,
celui d'un petit homme qui
est un grand d'Espagne -
un grand écrivain de l'Espa-
gne.
Fils de Dieu et du Diable qui,
en Espagne, prennent souvent
le masque l'un de l'autre, José
Bergamin a, aujourd'hui, soixan-
te-quatorze ans. Cela a peu
d'importance puisqu'il se dit
mort et devenu fantôme. Image
qui est un concept. Si l'allégo-
rie dit une chose et en signifie
une autre, Bergamin dit bien
des choses qui en signifient
d'autres.
Ses mains ont manié l'écri-
ture comme une arme car il a
accompli le vœu de Machado et
d'Hernandez : .que la plume
vaille un pistolet! Il vit pauvre-
ment, comme un étudiant, dans
une chambre. En exil, comme
un politique. Dans une cham-
bre dans l'espace, comme le
poète. Et sa mince silhouette
toujours en marche, telle une
sculpture de Giacometti, sem-
ble avoir le temps avec sol.
A peine une brise avait-elle
rafraîchi l'Espagne et lui per-
mettait-on de rentrer, en 1958,
qu'il faisait une conférence sur
la censure et signait un mani-
feste en faveur des mineurs en
grève aux Asturies. Il fallut
regagner Paris. Maintenant, on
se méfie.
Ses œuvres, durant le plus
long exil qui dura deux décen-
nies, 1939-1958, portent le nom
des pays qu'il a occupés: Mexi-
que, Venezuela, Uruguay, Fran-
ce. Sa solitude morale et poli-
tique est telle que les infor-
mations les plus absurdes
courent sur lui. Le peintre Diego
Rivera va jusqu'à le dénoncer
comme agent bolchévique de-
vant la commission sénatoriale
américaine Dies. En fait, ce pas-
sager sans autres bagages que
sa famille - n'était-il pas hé-
roïque d' a v 0 i r alors une
famille ? - se pose dans les
universités pour que les étu-
diants le fassent vieillir, publie
des revues, des articles, des
livres. Il collaborera quinze ans
au Nacional de Caracas, jus-
qu'en mai 68, où l'on jugea son
enthousiasme irrationnel et dé-
finitivement impubliable.
Il avait quitté l'Espagne en
1938. Premier écrivain catholi-
que à se ranger aux côtés de
la République, il avait créé avec
Machado, Baeza, Alberti et Her-
nandez, l'Alliance des intellec-
tuels antifascistes dont l'acti-
vité incessante au front comme
à l'arrière-garde allait organiser
un congrès international des
écrivains à Madrid, pendant
l'été 37, et, plus tard, un autre
à Valence. Dans la bouche de
Guernico, personnage de l'Es-
poir, s'expriment certaines de
ses prises de position d'alors:
cc J'attends plus pour mon
Eglise de ce qui se passe main-
tenant ici, et même des sanc-
tuaires brûlés de Catalogne,
que des cent dernières années
de la catholique Espagne, Gar-
cia. »
Les années qui précédèrent
là guerre civile avaient été
d'une grande activité Intellec-
tuelle. Cruz y Raya que Berga-
min fonda en 1933, + et -,
revue d'affirmation et de néga-
tion, complétait la Revista de
Occidente d'Ortega y Gasset:
tandis que cette dernière ou-
vrait l'Espagne, l'autre l'enraci-
nait dans une terre qui était sa
tradition. La pure poésie espa-
gnole s'êst toujours allié le ré-
cit, a toujours chanté en racon·
tant, comme l'a exprimé,à tra-
vers une allitération qui est
presque un jeu de mots, Ma-
chado : • la poesia canta y
1.
Bergalllin cuenta •. Il s'agissait donc de mettre au présent le récit essentiel de l'Espagne,
Bergalllin
cuenta •. Il s'agissait donc de
mettre au présent le récit
essentiel de l'Espagne, en le
répétant de le découvrir.
Il veut délinéer l'objet des
systèmes de pensée qui occu-
pent le présent, défaire les faux
alliages entre activité intellec-
tuelle et étiquette confession-
nelle, dégager la structure de la
quête de ses finalités, bref, en
donnant des frontières claires à
la pensée retrouver celles de sa
vérité et défendre l'authenticité
du combat pour les frontières.
En fait il s'agit plus d'une dé-
marche formelle que d'un enga-
gement. Pourtant ceux qui l'en-
treprendraient se verraient vite
compromis dans une bataille
d'hommes.
Singulière démarche que
celle de ce jeune homme, fils
d'un ministre d'Alphonse XIII,
qui avait étudié le droit pour
préserver les lettres et préfé-
rait au bureau de son père dont
il fut secrétaire les cafés litté-
raires où explosa, en 1924,
l'Etoile et la Fusée, son premier
livre de • doutes aphoristi-
ques ". Nous pouvons remon-
ter jusqu'à la grande maison
pleine de frères et de sœurs où
il fut élevé par des servantes
andalouses « qui heureusement
étaient encore analphabètes,
c'est-à-dire conservaient une
fraîcheur d'imagination et de
langage qui correspondaient à
l'enfance, à mon enfance ou à
l'enfance de mon squelette D.
Ainsi arrivons-nous à ce pre-
mier souvenir, ce jour où, en
tombant, il fit connaissance
avec la douleur et où il prit
conscience que ce n'était pas
la terre qui était si dure mais
quelque chose en lui d'encore
plus dur qu'elle. • J'ai l'âme
dans les os ", dira son don Qui-
chotte. Et dans « l'invisible pré-
sence vive de la mort qui naît
avec le squelette» il allait cher-
cher son âme.
L'œuvre de Bergamin est dif-
ficile à trouver, elle existe par
fragments que republient timi-
dement les éditeurs de Madrid
et de Barcelone ou des maisons
d'édition latino-américaines. On
peut trouver traduits dans • les
Lettres Nouvelles " de mars 59
quelques-uns de ses Aphoris-
mes, dans la N.R.F. d'août 65
son Art de Birliboque. La ra-
diodiffusion a monté deux de
ses drames, Echo où est-tu?
et Médée. La télévision vient de
lui consacrer un film de deux
heures • Masques et Bergamas-
ques ou reportage sur un sque-
lette " tourné par Michel Mi-
trani. Mais l'édition complète
de son théâtre, de ses essais,
de ses poèmes, reste à faire.
Alors Bergamin a pris un
crayon. Il a dessiné un arbre
qui s'enracinait dans l'enfance,
la poésie, et dont le tronc,
mince comme celui d'un peu-
plier, s'appelait aphorisme. De
ce tronc s'évasaient deux bran-
ches principales : le théâtre et
l'essai. Les dernières frondai-
sons se perdaient à nouveau
dans le poème. Tel lui apparais-
sait l'arbre de son œuvre.
L'essayiste et le dramaturge
commencèrent, en effet, par
être aphoristiques. Que sa pro-
se réfracte ou réfléchisse les
auteurs qu'il interroge, qu'il
anime dans de brefs dialogues
leurs idées et les siennes, il
va toujours à toute allure. Mais
en compliquant son parcours.
Car les personnages connus
qu'il met en scène, Hamlet,
Faust, Sigismond ou don Juan
et don Quichotte (qui dialo-
loguent aux portes de l'enfer,
l'un voulant le quitter pour l'af-
firmer éternellement. l'autre y
entrer pour l'anéantir) doivent
répondre au sphinx espagnol
qui pose l'énigme du paradoxe.
Les voici projetés hors de leur
décor (l'œuvre d'où ils vien-
nent) et entraînés par un mou-
vement de spirale vertigineux
à tourner autour d'un autre axe
que le leur.• La paradoxe est
un parachute de la pensée. Je
fais des paradoxes pour ne pas
me casser la tête ". En d'autres
mots, pour survivre. Dans une
de ses Trois scènes à angle
droit, un profane, un bourgeois,
interroge anxieusement un moi-
ne dont la robe de bure s'en-
trouvre sur un costume d'Arle-
quin. Le paradoxe est ami du
masque. Et si le masque a ici
une telle importance c'est qu'à
travers lui, comme à travers le
paradoxe, s'exprime une vérité
dissimulée par ce second mas-
que qu'est le visage ou la pen-
sée droite. Dans Mélusine et
le miroir la thématique baroque
de l'apparence et du reflet, de
l'envers et de l'endroit, du dé-
menti. trouve son plus long dé-
veloppement. « J'ai toujours
pensé, écrit Bergamin, qu'un
masque qui se dévêt se sui-
cide D. Sur la fantasmagorie
bergamasque, quand les per-
sonnages cessent de se prou-
ver leur existence et se retrou-
vent seuls, plane la menace de
la
disparition. Tel est le sens
du
monologue inquiet de Mélu-
sine qui se mire: cc Qui deman-
de
au miroir son avis?
Si son savoir est connais-
sance ou pure intelligence? lt
Si l'aphorisme, ce • court-
circuit de la pensée ", est resté
l'expression favorite de l'au-
teur, c'est qu'il est un relai où
pensée et poésie se déchar-
gent. A peine cet éclair a-t-il
troublé l'atmosphère, à peine
a-t-il été formulé, qu'il disparaît.
A
nous les suites de l'orage.
La prose de Bergamin n'a,
elle, rien d'aérien. Terre mor-
celée en fragments de couleurs
différentes, compliquée d'une
multitude de sédiments divers,
éventée et irriguée de partout,
on ne découvre qu'à vol d'oi-
seau, enfin la lecture achevée,
la clarté géométrique de son
ordonnance. Ses essais - et
particulièrement "admirable
Frontières infernales de la poé-
sie - sont écrits dans une
langue concise, difficile, où
l'œuvre interrogée et la répon-
se donnée, les citations et les
découvertes, les échos et la
voix, se mêlent inexorablement.
« Sur Sénèque, Dante, Rojas,
mes yeux furent toujours p0-
sés. Parce que d:ms ces neuf
je sens vraiment une vie éter-
nelle. D C'est à chacun d'entre
eLix - pré-chrétien ou antichré-
tien - qu'il demande : où est
l'Enfer, en-deçà ou au-delà de la
mort? La véhémence du ques-
tionneur semble prouver que
l'enfer n'est pas pour lui une
illusion mythique mais bien une
réalité v ive que l'homme
contemporain élude en le limi-
tant à ('infernale expérience hu-
maine, en niant la possibilité de
son prolongement au-delà de la
vie. Partant de Sénèque qui
affirme • pire que la mort est
sa tanière ", Bergamin décou-
vre que dans l'homme est la
tanière. C'est l'affirmation tra-
gique qu'il poursuit dans ce
songe de la vie qu'est la litté-
rature. En retrouvant l'hispani-
té de Sénèque, que Nietzsche
appelait toréador de la vertu,
le sénéquisme de Shakespeare,
le stoïcisme maudit de Sade
(cc ne pas rire, ne pas pleurer:
comprendre D) ou la surhu-
maine libération morale de
Nietzsche, Bergamin découvre
l'action dramatique d'affronter
d'éviter à la fois la philosophie
et la religion. Pour cet Espagnol
dont on ignore ce qu'il regarde
sans sourire, l'art du torero. cc ce
jeu de pure intelligence où le
joueur risque sa vie If symbo-
lise l'attitude exmplaire
Shakespeare,
Cervantes,
Que-
vedo, Sade, Byron, Nietzsche
Florence Delay
11
1 Quinzaine littbrahe, du 16 /lU 30 avril 1970
POÉSIE Novornesky Laco Novomesky Villa T éréza et autres poèmes Trad. du slovaque par H.
POÉSIE
Novornesky
Laco Novomesky
Villa T éréza et autres poèmes
Trad. du slovaque
par H. Deluy et F. Kérel
Suivi d'un entretien
avec A. Liehm
Postface de J. Felix
P.J. Oswald éd., 142 p.
grisés de tant de découvertes,
cependant qu'au-dessus de nos
têtes et sur Prague dans r ombre
la bannière et le vent battaient
des mains dans le ciel de
novembre.
convictions communistes restées
intactes après avoir tant souffert;
un homme grand qui parle «A
voix haute ~ :
- Ça faisait mal?
- Ça faisait mal, et comment
Dans une collection qui, la pre-
mière, nous a donné un choix de
poèmes de Khlebnikov et de Vla-
dimir Holan, un Russe et un
Tchèque, parait aujourd'hui une
anthologie de textes du plus
grand poète slovaque contempo-
rain, Laco Novomesky.
Villa Téréza, le long poème qui
ouvre le recueil est la preoùère
œuvre que Novomesky donna au
public lorsqu'il eut de nouveau
Novembre. Octobre était donc
déjà passé. En filigrane du poème
a toujours couru l'histoire person-
nelle du poète. Le lecteur est en-
traîné par le mouvement de Villa
Téréza, mais certaines allusions
lui échappent. Les poèmes les
plus courts de la seconde partie
du recueil le touchent, le frap-
pent, le heurtent davantage (et le
changement de traducteur, peut-
être, n'y est pas pour rien). Le
plus bouleversant dans l'œuvre de
cet homme emprisonné, bâillonné,
est sa confiance en l'avenir, ses
Et aujourd'hui je ne sais plus
ce qui faisait le plus mal ;
Le dégradant va-et-vient dans la
crasse et les ruisseaux,
Les montagnes d'humiliations,
r offense et la faim,
Ou le regret de tout ce que jadis
j'aimai
Je recommencerais par là
où nous avons commencé.
Avec plaisir. Comme un savant
étudie les microbes
Qui le tuent.
Serge
Fauchereau
l'autorisation de
publier, qui lui
avait été retirée douze ans plus
tôt. Avec un détail aussi tragique,
il faut bien en venir à quelques
éléments biographiques puisque,
outre la vie de l'homme qui ap-
partient à l'Histoire - à la pou-
tre horizontale de ce grand H,
Staline fit pendre Clementis et
Slansky -, l'œuvre du poète nous
y invite.
Novomesky n'avait pas vingt-
trois ans lorsqu'il publia Diman-
che, son premier rècueil, en 1927.
C'est l'heureuse période de la vie
du jeune écrivain slovaque évo-
l'éducation, poste qu'il occupera
jusqu'à son arrestation en 1951.
Accusés de trahison, Novomesky,
Clementis et quelques autres sont
condamnés. Le poète échappe aux
potences staliniennes mais passe-
ra plusieurs années en prison.
Grâcié mais gardé à vue, il en
Qui est-ce?
sort à Noël 1955 (Sortir de la gri-
saille des années avec un petit pa-
quet sous le bras, aller et passer
Voici les lauréats:
devant la sentinelle
).
Il devra
quée dans Villa Téréza.
Installé à Prague, il est mêlé à
toutes les recherches de l'avant-
garde sans s'engager dans aucun
mouvement littéraire : une pho-
tographie de l'époque montre un
jeune homme souriant en compa-
gnie d'un petit groupe au bord
d'un lac où l'on reconnaît IIya
Ehrenbourg, Roman Jakobson et
Vladioùr Clementis. C'est désor-
mais un écrivain connu et un où-
litant communiste actif que l'on
verra dans des conférences à Mos-
cou, à Paris ou à Madrid. Après
l'invasion nazie, Novomesky parti-
cipe à la résistance et à la forma-
tion du gouvernement tchécoslo-
vaque en exil. Il écrit alors les
attendre 1963 pour être réhabilité
et autorisé à publier. Retiré des
affaires publiques, Novomesky
continue cependant à suivre at-
tentivement la vie sociale de son
pays : à la fin de ce volume, dans
un entretien avec Antonin Liehm,
on le voit analyser avec intransi-
geance l'antagonisme Tchèques-
Slovaques et les dangers qu'il re-
présente puisque toute interven-
tion étrangère (1938 ou 1968) en
a toujours profité.
Dans la Villa Téréza habitait
dans les années vingt, Antonov-
Ovséenko, «Chef de la mission
diplomatique de l'URSS en Tché-
coslovaquie ~; c'est à cet hom-
Comme nous J'avons dit dans notre dernjer numéro, aucun
des participants au jeu Imaginé par Pierre Bourgeade n'a ré-
pondu aux douze questions posées. JI nous a semblé, toute-
fois, qu'un grand nombre d'entre eux, avaient des qualités de
limiers littéraires qui méritent d'être récompensées.
A. M ,-M, André Angoujard à Rennes et Yves Mathez à Bon-
court (Jura Suisse) qui ont fourni six réponses justes, nous
offrons un volume à choisir dans la Bibliothèque de la Pléiade.
MM. Hubert Brlcaud à Cholet, Jean-François Marquet à
Tours, Tiar Malek à Paris (14') qui ont fourni cinq réponses
exactes ont droit à un volume de leur choix dont le prix n'ex-
cède pas 30 F.
MM. Henri Gautreau à La Baule, qui avait pris un brillant
me «in justement rayé de r his-
toire de la révolution d'Octobre
et des premières années de
départ et Jean-Patrick Imbert à Toulouse (4 réponses justes)
verront leur abonnement à La Quinzaine littéraire prolongé
de six mois.
rUnion Soviétique~que le poème
poèmes de D'un crayon de contre-
bande :
Cimetières immenses, angoisse
sans limites,
Age de crânes fracassés
et de rêves fusillés
Tant de raisons
de se poser la question
Etre ou ne pas être
Abonnement prolongé de trois mois pour Albert Bensous·
san à Rennes, Pierre Berthon à Bellerive-sur-Allier, Nicole Gil-
bert à Paris-1S", Line Hémery à Paris-Se, Pierre Lepère à Paris-
15", Isabelle Micha à Bruxelles, Alain Montandon à Paris-12"
O. Denys à St-Etienne, Bernard Plouzennec à Quimper, Jean
Quéguiner à Melun, Gyula Sipos à Paris-14· qui ont fourni
trois réponses exactes.
Pierre Bourgeade et La Quinzaine littéraire s'en voudraient
de ne pas remercier également les malchanceux qui, par
leur nombre et leur empressement, ont contribué à l'intérêt
du jeu.
A
la
libération,
il
est
nommé
Commissaire
à
la
culture
et
à
est dédié. Intéressé par toutes les
recherches artistiques, Ovséenko
recevait volontiers les écrivains de
l'époque. Et ce sont leurs discus-
sions d'alors que Novomesky se
remémore, entre ceux qui vou-
laient une littérature prolétarien-
ne et ceux qui suivaient Nezval et
les théories poétistes. Discussions
passionnées et fraternelles, heu-
reuse époque dont un poète garde
la nostalgie :
12
Nos lettres leur juste place. Mais c'est au seuil de l'ouvrage de Jean·Char- les Payen
Nos lettres
leur juste place. Mais c'est au
seuil de l'ouvrage de Jean·Char-
les Payen que, dans une intro-
duction générale à la collection,
Claude Pichois qui la dirige pré-
cise les intentions et la structure
de celle-ci.
Vient de paraître
Roland Barthes
Littérature Fra n ç ais e est
d'abord une histoire de notre lit-
térature, les origines à 1960. Elle
doit être un instrument de travail
L'empire
des signes
-
dont l'absence se faisait sentir,
42 ILLUSTRATIONS
Mme DI
LA FAYETTE
Dans toutes librairies
Volume broché 16.5 x 21.5 cm
11 a été tiré à part
1000 exemplaires numérotés
Littérature
Française
couverture acétatée. F 35.-
reliés pleine peau
1 Coll.
dirigée
par
Claude
Pichois
Arthaud
éd.
I
lean Charles Payen
Le Moyen Age 1
de~ origines à 1300
Tome 1, 360 n.
les histoires littéraires existantes
étant soit trop brèves, soit partiel-
les ou partiales, soit écrites de
seconde main, soit trop marquées
par l'influence classique - pour
les étudiants et les chercheurs.
D'où la présence en fin de volu-
me de dictionnaires et de ta-
bleaux. D'où la rédaction de cha-
cune des parties par un spécia.
liste de l'époque concernée. En
même temps, elle se veut d'une
lecture agréable pour le profane
qui se réjouira de certaines for·
mules aussi vives qu'heureuseSl
Antoine Adam
L'âge classique 1
1
1624-1660
Tome 6, 312 p.
de Raymond Pouilliart, qui sui·
vra avec plaisir Jean Charles
Payen dans ce monde médiéval
où « la nature collabore avec la
grâce ».
Les Lettres
Nouvelles
Pierre Clarac
L'âge classique Il
Mais comment écrire l'histoire
littéraire? Cela déjà faisait pro-
blème alors même - il n'y a pas
1
si
longtemps - que celle·ci domi·
.1660.1680
Tome 7, 328 p.
nait l'enseignement et la critique
universitaires. Depuis, la « noua
BertoIt
Raymond Pouilliart
Le Romantisme III
1 1869-1896
Brecht
Tome 14, 340 p.
« Le Moyen Age des ongmes
à 1300 ~ est le quatrième volume
paru, mais selon l'ordre logique
et chronologique, le premier des
seize tomes de la collection Lit-
térature Française. Depuis la pa·
rution, il y a deux ans, de l'étude
remarquable d'Antoine Adam sur
les débuts de rAge classique, on
connaissait le style de la collec·
tion, on appréciait que chaque ou-
vrage fût complété par un tableau
synoptique, une bibliographie et
surtout un très précieux diction·
naire des auteurs et des œuvres
où les « minores » eux·mêmes, les
« laissés.pour.compte » des ordi·
naires histoires littéraires qui ne
s'embarrassent guère des victimes
de Malherbe ou de Boileau, sont
traités avec précision et remis à
velle critique » influencée par les
sciences humaines a proposé d'au·
tres méthodes d'approche des
œuvres littéraires. Sans doute,
ces méthodes ne sont pas appli.
cables telles quelles dans un ou·
vrage aussi vaste et dont le but
est d'être une « encyclopédie de
la littérature française ». Toute·
fois, elles ne sont pas ignorées,
et au passage, J. C. Payen montre
bien comment la littérature mé·
diévale «
se prête à r analyse
Souvenirs de Max Frisch
Karl Korsch et Brecht
Hanns Eisler
et le "Manifeste communiste"
structurale ». Surtout, Claude Pi·
chois, dans son introduction, pré.
cise qu'une encyclopédie, au sens
du XVIIIe siècle ne peut se borner
à un ensemble de constatations,
mais suppose une interprétation,
des choix et des refus. Pour don-
ner une unité à sa collection, il
Nick Ra11lson
L'or et l'argent chez Jules Verne
.--- Jean Chesneaux:
--- Charles
Juliet: Propos de Bram Van Veld~----
Poèmes d'André Chédid--- - Serge
~~~
M~D~
a
procédé à un découpage en vo-
Marcei Jean-- José Pierre
Domini'l"e Nores
lumes se référant non plus à l'his-
toire événementielle (1610, géné-
ralement adopté par les manuels
comme date charnière entre le
XVIe siècle et le pré.classicisme
« ne met en évidence qu'un cou·
teau et une vell.ve : ce ne sont
13
La Quinzaine littéraire, du 16 ·au 30 avril 1970
Le pa de& objeü, de& perlOnnage& littéraires :t), mais à la notion de Age (encore
Le
pa de& objeü, de& perlOnnage&
littéraires :t), mais à la notion de
Age (encore que ceux d'Antoine
Adam et de Raymond Pouilliart
par Michel Déeaudin
c générations littéraires :t. De
même, il impose à tous les ouvra-
ges une structure commune. Mais
ce découpage et cette structure
sont suffisamment souples pour
que chaque auteur puisse, à l'inté-
rieur, maDÜester ses goûts com-
me adopter des méthodes person-
nelles d'analyse.
graphier ses poesIes pour une édi-
tion à 40 exemplaires que doit réa-
liser Edouard Dujardin. Mais Va·
nier ne lui apporte que mécomptes
et cet amoureux de la belle typ0-
Pour la perspective d'ensemble,
Claude Pichois la définit ainsi :
graphie qu'il est se révolte. Et s'il
fait remarquer à Gustave Kahn que
l'absence de ponctuation dans le
manuscrit de M'introduire dans ton
c La littérature n'est pas un
en-soi. Elle est une manifestation
histoire
est « à dessein », n'est-il
- privilégiée, certes, par sa tIQ-
riété et ses nuances infiniu - de
r histoire des sociétés. :t Chaque
volume part donc de l'infrastruc-
ture politique, économique et so-
ciale d'une époque pour aboutir,
après un panorama de l'activité
littéraire au sens large, à une ana·
lyse des œuvres majeures. Mais
sur ce canevas, chacun brode Be-
lon son tempérament ou intro-
duit les variantes qu'impose la
période traitée. Si Pierre Clarac
décrit les événements et les
œuvres de la période cla88ique,
avec du reste une clarté et une
honnêteté scrupuleuses, Jean
Charles Payen n'hésite pas à don-
ner une analyse brillante de la
civilisation médiévale, à proposer
une interprétation de la poétique
des troubadours. De même cha-
que auteur met l'accent sur un ou
plusieurs problèmes. On sait gré
à Pierre Clarac de nous exposer
ce qu'était la situation matérielle
de l'écrivain au XVII" siècle, à
Antoine Adam d'insister sur le
problème de la langue au moment
de la formation du cla88icisme et
de donner la parole aux baroques
et aux précieux. à Raymond
Pouilllart de dégager le rôle de la
presse littéraire, de chercher dans
les expériences des symbolistes,
les sources de la littérature mo-
derne, d'analyser les thématiques
du naturalisme et du symbolisme,
de sortir de l'ombre où les aban-
donnaient les manuels Cros, Da-
rien ou Elémir Bourges, à Jean
Charles Payen de taire le point
sur la culture médiévale et de rap-
peler les règles de l'ancien fran-
çais.
p088èdent des qualités similaires),
qui illustre le mieux ce que peut,
ce que doit être l'histoire littérai-
re aujourd'hui : non pas une sui·
te de petits faits, une succession
ou un cha88é-croiBé d'influences et
de querelles, mais une analyse des
mouvements de pensée et des phé-
nomènes de création, une mise en
évidence des langages - ou des
genres - littéraires, de leur ac·
cord avec ou de leur avance sur
la culture de leur temps.
Sans doute la tâche de J .C.
Payen était-elle facilitée par le
fait qu'on ne compte pas au
Moyen Age d'individualités aU88i
marquantes que dans les siècles
suivants, que la littérature médié-
vale, souvent anonyme, est une
littérature où non seulement do-
minent formes fixes et conven-
tions, mais où les histoires elles-'
mêmes sont infiniment reprises,
la nouveauté du dire important
plus que celle du contenu. Enco-
re fallait-il qu'il sût se servir de
ces atouts, ce qu'il a fait avec une
singulière maîtrise et, souvent,
aveé un réel bonheur d'écriture.
Par exemple, les chapitres qu'il
« Comme si les poètes
avaient une vie! • s'écriait
un correspondant de l'abbé
Brémond, pour la plus grande
satisfaction du fougueux in-
venteur de la poésie pure.
Mais les poètes ont, aussi,
une vie : les biographes le
savent comme les collection-
neurs d'autographes, et les
éc:litions de correspondances
sont là pour nous le rappeler.
S'agirait-il même de Mallar-
mé, dont l'œuvre, écrite ou
rêvée, semble tellement déta-
chée d'une existence qu'on
imagine petite et monotone,
l'homme ne cesse de ren-
voyer au poète, par un jeu
d'échos plus subtils, mais
peut-être plus impérieux, que
ceux dont se contente trop
souvent l'histoire -littérair.e.
pas contraint d'expliquer un peu
plus tard à Dujardin que s'il a
ponctué tel autre po ème, c'est
li parce que somme toute ü ne faut
pas nous meUre tout le monde à
dos » ? TI fait heureusement, grâce
à Verhaeren, la connaissance d'un
éditeur bruxellois, Deman, pour qui
il éprouve rapidement une estime
affectueuse. Si
Avec l'éditeur DemtIA
On n'a pas d'emmerdement,
Stéphane Mallarmé
Correspondance, III, 1886·1889
a consacres aux structures menta-
recueillie, classée et annotée par
Henri Mondor èt
les du Moyen Age, au rapport de
l'homme à la mort, au temps ou à
sa condition terrestre, nourris de
références historiques et d'exem-
ples littéraires, constituent plus
qu'une transition entre le tableau
de la civilisation médiévale et la
description des différents genres
poétiques, ils montrent le lien
étroit entre la littérature et la vie,
ils révèlent comment troubadours
et romanciers cristallisèrent les
tendances latentes, tendirent à
leur _public un miroir inquiétant
ou merveilleux ou lire et recon··
naître le visage de leur propre
monde.
Uyod James Austin
Gallimard éd., 446 p.
ce n'est pas seulement parce que
ce Belge travaille consciencieuse-
ment et avec goût, c'est aussi par-
ce qu'il est, à sa manière, poète, et
que l'édition devient une collabo-
ration:
En même temps, Payen comme
Adam pour le baroque, Clarac
pour le classicisme, Pouilliart pour
le naturalisme ou le symbolisme;
dégage tout ce qui dans la littéra-
ture médiévale annonce l'évolu-
tion ultérieure ou fait signe, de
très loin, aux recherches d'aujour-
d'hui. Et ce n'est pas le moindre
mérite de son essai, comme celui
de toute la collection, que de nous
offrir une histoire littéraire non
seulement dépoussiérée mais qui
ensemble attise notre curiosité,
accroisse nos connaissances et fas-
Ce ~iSième tome de sa coues-
pondancegénérale a été établi par
LJ. Austin avec une rigueur et une
science exemplaires. TI nous propose
plus de 400 lettres (parmi lesquelles
50 {( fantômes », lettres perdues
mais attestées par les J:épow;c;, des
destinataires) étalées sur quatre ans
de 1886 à 1889. Mallarmé appro-
che de la cinquantaine. TI est pro-
fesseur d'anglais à Rollin - ft. un
peu par accident », dira en 1887
un inspecteur général. TI s'échappe
de Paris pour Valvins le plus sou-
vent possible; ce sont ses seuls
voyages, ·avec deux courts séjours
à Royat où l'attendent Méry Lau-
rent et le Dr Evans. Nous sommes
dans les belles années du Symbo-
lisme. Les jeunes poètes, habitués
des mardis ou désirant y être ad-
mis, le vénèrent comme leur maî-
Nous avons encore bien des cho-
ses à nous dire, vous l'éditeur qui
allez jusqu'à la poésie et à son deve-
nir nouveau; moi, le leUré qui
mise à ce que le texte faue corps
àvec le papier même. Noue point
de jonction est absolu
.Que fait-il paraître? Peu de
chose, en somme. Des poèmes dans
les revues amies. Une édition de
ses Poésies en tirage de luxe, qne,
ou plutôt deux rééditions (à la
suite d'un différend avec Vanier)
de l'Après-midi d'un faune. Un
projet, le Tiroir de laque, n'abou-
tira qu'en 1891 sous le titre Page&.
Quant au Grand Œuvre, il en parle,
il y pense. A Pica à la fin de 1886
il résume son idéal :
tre -
et ne manquent pas d'ail-
Si, avec ses quatre premiers vo-
lumes, remarquablement illustrés,
Liuérature Française s'annonce
comme une collection de haute
qualité, indispensable à quicon-
que s'intére88e à l'histoire de nos
lettres, c'est peut-être l'essai de
Jean Charles Payeo sur le Moyen
leurs - signe des temps - de lui
donner du « Maître ».
se écho à nos preoccupations.
Claude Bonnefoy
Le voici aux prises avec ses édi-
teurs dans des discussions qui nous
rappellent que le poème, s'il est un
objet, n'est trop souvent qu'un objet
imparfait. Sans doute il peut calli-
Je crois que la liuérature, reprise
à sa source qui est l'Art et la
Science, nous fournira un Théâtre,
dont le& représentations seront le
vrai culte moderne; un Livre, ex-
plication de l'lwmme suffisante à
nos plus beaux rêve&. Je crois tout
cela écrit dans la nature de façon
à ne laisser fermer le& yeux qu'aux
intéressés à ne rien voir. CeUe
œuvre existe, tout le monde l'a ten-
tée sans le savoir; ü n'est pa un
• poète et sa vIe Cet artiste obsede d'absolu a le sens du « joli
poète et sa
vIe
Cet artiste obsede d'absolu a le
sens du « joli D, du « charmant D :
deux adjectifs qui reviennent sou-
vent sous sa plume. Cet homme qui
affirme son « goût de solitaire » vit
entouré d'amis. Il manifeste, dans
tous les rapports humains, d'une
extraordinaire gentillesse, qui sem-
ble être plus qu'une affabilité ex-
quise de sudace. Il n'a pas seule-
ment de l'attention pour les jeunes
symbolistes les plus proches de lui,
Dujardin, Kahn, Vielé - Griffin,
Henri de Régnier. Il fait également
l'éloge de François Coppée et de
Catulle Mendès, dont il apprécie
« la rareté et magnificence d'écri-
ture D, de Paul Adam et d'Ernest
Raynaud.
Avec cela, toujours un certain
sourire qui affleure, dans les adres-
ses en vers, ou dans d'autres jeux
de langage. A Champsaur, dont il
vient de voir la pantomime Lulu,
il avouequ'il préfère « Lulu lu D ;
ou il rédige - le remarquera qui
voudra - un télégramme eJ1. octo-
syllabes : li: Je vous souhaite un
bonheur neuf en 1889 ».
pour le vieux compagnon malade
et sans ressources, veille sur ses der-
niers jours, s'occupe de l'avenir de
son fils. On est aussi frappé du ton
particulier de ses lettres à Méry
Laurent. A elle, et à elle seule (une
version plus anodine est destinée
à la famille) il raconte l'épisode
tragi-comique d'une chute où il a
failli rouler sous un train : il faut
lire cette lettre du 15 août 1889.
Surtout on entrevoit, bien que L,J.
Austin ait écarté de cette Corres-
pondance les billets que lui adres-
sait Mallarmé, le rôle qu'elle joua
dans sa vie. En 1888, « l'excellent
docteur et Madame Laurent »,
comme il l'écrit à « Mesdames Mal-
larmé D lui réservent le meilleur
accueil à Royat. L'an suivant, il.
écourte son séjour et envoie à Méry
cette lettre du Il septembre, qui
est une de celles où il se livre le
plus, dans sa « sensibilité aiguë »
et .ses ~mplexités. « Le cœur, lui
dit-il, je ne sais ce que cela signi-
fie. Le cerveau, avec je goûte mon
art et j'aimai quelques amis ». Aveu
terrible, mais ensuite : « Vois donc,
Mais cet enjouement n'est-il pas
un masque, ou plutôt une conduite
de sauvegarde ? Même à sa femme
ou à sa fille, quelle que soit la sen-
sibilité des lettres qu'il leur envoie,
Mallarmé se donne peu. Il a beau-
coup d'interlocuteurs, mais com-
bien de confidents? On ne peut
douter de la profondeur de l'amitié
qu'il porte à Villiers de l'Isle-Adam
quand on voit son dévouement dis-
cret et efficace : il collecte des fonds
il n'y a sur rien presque de rapport
entre nos pensées, et l'attrait seu-
lement qu'en tant que femme tu as
pour moi est merveilleux de sur-
vivre à tout cela, ce miracle subi
représente assez généralement ce
qu'on nomme de l'amour; hors lui,
quoi ? D Pour terminer ainsi : « Si
un grand dévouement sûr. Tu l'au·
ras ». Limites et élans, il est tout
entier, et à découvert, dans ce mou-
vement.
Michel
Décaudin
Portrait' de Méry Laurent par Manet
genre ou un pitre, qui n'en ait
retrouvé un trait sans le savoir.
.Montrer cela et soulever un coin
du voile de ce que peut être pareil
poème, est dans un isolement mon
plaisir et ma torture.
C'est sa tapisserie de Pénélope-
l'expression est de lui. Il ne la re-
prend que, semble-t-il, pour la dé-
truire ou l'abandonner à nouveau.
Est-ce pour s'encourager lui-même,
ou parce qu'il a conscience de la
nouveauté de l'entreprise ? Il songe
à une « publicité D, qui consisterait
à « jongler avec le contenu d'un
livre D, dans le courant de l'hiver
1888-1889. Mais rien ne se fera.
On touche par transparence, dans
ce jeu de confidences voilées, de
promesses vagues et de silences di-
latoires, tout le drame secret de la
vocation et de la création mallar-
méennes.
Vient de paraître
Roger~aillois
L'écriture
Plaisir et torture, quête essen-
tielle. A, Mockel le 9 février 1889
il confie:
des pierres
Vous avez mis le doigt singuliè-
rement sur ce point que tout ou le
peu que j'ai livré est chose de tran-
sition. Le reste, ce qu'il faut faire,
à quoi je m'obstine, dùssé-je y lais-
l'âme, est à des siècles d'ici
45 ILLUSTRATIONS
Dans toutes librairies
Volume broché 16.5 x 21.5 cm
couverture acétatée. F 35.-
Il
a été tiré à
part
1000 exemplaires numérotés
reliés pleÎne peau
ser
15
La Quinzaine littéraire, du 16 GU 30 livra 1970
BXPOSITIONS L'Afrique à Marseille Il se pourrait bien que l'expo- sition Arts africains (1) qui
BXPOSITIONS
L'Afrique
à Marseille
Il se pourrait bien que l'expo-
sition Arts africains (1) qui
vient de s'ouvrir au Musée Can-
tini de Marseille constitue un
tournant dans notre approche
d'un univers dont nous com-
mençons à peine à entrevoir le
dessein. Le titre même choisi
par les organisateurs de cette
exposition est révélateur de leur
démarche. Celle-ci s'inscrit en
effet dans un processus de dé-
mythification qui se veut aussi
retour à la genèse d'un monde
de formes profondément origi-
nales. On sait le choc que la ré-
vélation de ces formes provo-
qua en Europe. Le caractère sis-
mique de cette découverte et
l'odeur de poudre et de razzia
qui lui sont associés ont sans
doute marqué notre attitude à
l'égard des arts d'Afrique. L'am-
biguïté de cette attitude est le
résultat de réactions profondé-
ment divergentes.
Le souci de ne pas imposer
nos catégories esthétiques occi-
paraissent exclusivement liés à
leur destination fonctionnelle
ou religieuse, l'une comme l'au-
tre énigmatique, à l'exclusion
de toute considération esthéti-
que proprement dite.
Une telle approche est aussi
peu satisfaisante que si nous
avions analysé pendant des dé-
cades les fresques de la Renais-
sance italienne en nous atta-
chant uniquement à leur valeur
didactique ou à leur enseigne-
ment historique et religieux,
sans jamais nous soucier de la
technique de la fresque, ni de
la personnalité de Giotto, Ma-
saccio, Mantegna, et della Fran-
cesca, ni de l'évolution de la
perspective dans l'œuvre de ces
différents artistes. Il semble
que les arts de l'Afrique émer-
gent peu à peu de la conjuration
de silence et d'ignorance, où ils
se sont trouvés confondus par
notre vénération hypostatique.
Enfin, il faut aussi se féliciter
du choix des objets exposés.
Les expositions d'art africain se
limitent trop souvent à une sé-
lection de statuettes, de mas-
ques et de bijoux. Les armes et
les outils de la vie quotidienne
ne sont pas jugés dignes de no-
tre délectation. Les organisa-
teurs de l'exposition de Marseil-
le ont eu le singulier mérite de
ne pas négliger ces témoigna-
ges subtils et émouvants de la
sensibilité esthétique africaine
que sont, dans leur simplicité,
les peignes ou les poulies de
métier à tisser baoulé. C'est
qu'on y voit affleurer avec une
fraîcheur bouleversante une re-
cherche de la beauté, qui ne se
laisse pas réduire à la seule no-
tion d'adéquation fonctionnelle
ou d'efficacité pratique. On y
touche du doigt l'éveil d'une di-
mension Douvelle. Il y a là. en
attente, tout un monde que nous
avons à peine commencé à dé-
couvrir : celui de l'artiste afri-
cain, dont l'œuvre se veut une
création et pas seulement
('émanation d'une ombre fécon-
de. 11 est grand temps d'aban-
donner le mythe. secrètement
paternaliste d'une Afrique peu-
plée de formes, vaste grenier à
l'imagination fertile dont l'in-
conscient collectif engendre
comme par enchantement ces
masques et ces statues, qui ne
trouveraient que dans notre re-
gard le fondement de leur sta-
tut esthétique.
Au delà des poncifs de la cos-
mogonie nègre et de la pensée
sauvage, les arts d'Afrique nous
ramènent ainsi à leurs auteurs;
par où il eût fallu commencer.
L'exposition de Marseille cons-
titue à cet égard une véritable
- initiation -, entendue cette fois
non plus comme la découverte
d'un mode d'emploi ou d'une ex-
plication rituelle, mais comme
l'apprentissage d'une vision
nouvelle.
Le Stedelijk Museum d'Ams-
terdam présente actuellement
dix - tableaux» de J'artiste cali-
fornien Edward Kienholz, réàli-
tés
durant la dernière décade
(1).
Il s'agit d'assemblage~, c'est-à-
dire de collages tridimension-
nels constitués par la juxtaposi-
tion d'objets préexistants et de
-sculptures- créées. Par rapport
à de nombreux - assembleurs»
américains que cette démarche
a conduit, vers les années 60 au
Pop-art, Kienholz présente une
grande originalité, tant dans ses
techniques que dans le regard
qu'il jette sur la Société. Sa dé-
nonciation de l' - American Way
of Life» ne s'attarde pas à sa
forme la plus visible (la publi-
cité, la société de consomma-
tion) mais aborde brutalement
les tabous les plus intangibles
L'exposition de Marseille iI-
(présence de la décadence et
de la souillure humaine, frustra-
tions sexuelles, a b sur dit é
~onfortable des certitudes so-
ciales ou patriotiques).
L'apprendssage d'une vision nouvelle
Les - tableaux - de Kienholz
sont des pièces entières, avec
leur mobilier, leur plancher, les
bibelots, les objets courants qui
dentales à un champ qui sem-
blait récuser leur ordonnance
et leur discipline peut paraître
à première vue une préoccupa-
tion honorable. Sous les dehors
d'une apparente déférence, elle
se double toutefois d'un certain
mépris à l'égard d'un univers
que l'on préfère laisser à
l'écart du domaine esthétique
pour ne pas avoir à en rendre
compte. La magie et le ritualis-
me deviennent ainsi les alibis et
les fausses clés de l'art primi-
tif, à l'instar de ces vestiges
des religions désertées que l'ef-
fet diluant du syncrétisme a pri-
vé de leur signification premiè-
re et de leur saveur originale. Il
y a là un mécanisme de sublima-
tion empreint d'une singulière
duplicité, comme si nous cher-
chions à justifier notre effrac-
tion et la fascination qu'exerce
sur nous cet univers en le reje-
tant dans les ténèbres herméti-
ques de rites mystérieux et
d'usages inconnus. Cette démar-
che, qui tient de l'exorcisme,
aboutit à confondre l'ensemble
de l'art africain dans l'anonymat
rassurant d'une nuit peuplée de
phantasmes et de mythes obs-
curs. Sculptures et objets y ap-
lustre cette approche nouvelle
qui transparaît dans la belle pré-
face (2) de Jacqueline Delange
sur laquelle s'ouvre le catalo-
gue. Celui-ci ne comporte pas
moins de deux cents pièces,
dont la plupart sont d'une gran-
de beauté. Or, la majeure partie
d'entre elles - et sans doute
les plus remarquables - pro-
viennent de musées peu connus
ou de collections privées. Au
premier rang de celles-ci. il faut
citer la collection de L.P. Guerre
qui livre ici quelques pièces
maîtresses : un masque Bamba-
ra couvert de cuivre martelé,
trois statuettes Fang d'une pati-
ne superbe. et des figures de
reliquaire Ba-Kota dont le géo-
métrisme rigoureux et le regard
fendu rappellent le Senecio de
Klee. Certains musées de pro-
vince nous apportent également
des révélations. A l'entrée de
l'exposition, on se trouve ac-
cueilli par une majestueuse di-
vinité Baga, provenant du Mu-
sée d'Histoire Naturelle de Tou-
louse, tandis que le Bénin est
admirablement représenté par:
- traînent - après usage
dans
lesquelles sont incorporés des
mannequins néo-surréalistes de
taille humaine. A cet égard,
l'œuvre la plus caractéristique,
Roxy (1961), évoque un fameux
bordel de Las Vegas. La recons-
titution a été effectuée avec une
minutie d'entomologiste : let-
tres de famille et souvenirs per-
sonnels dans le sac des - pen-
sionnaires -. portrait du général
Mac-Arthur au mur; un calen-
drier publicitaire et les magazi-
nes datent la scène de juin 1943.
Au son d'un juke-boxe diffusant
des airs à la mode pendant la
seconde guerre mondiale, Ma-
dame, grotesque figure affublée
d'un crâne de porc, veille sur
ses filles
Dans toutes ces scè-
Guy C. Buysse.
1. Jusqu'au 20 mal.
2. Artistes
et
iugements
esthé·
tiques.
Bibliographie
P. lempels : La philosophie bantoue,
Présence Africaine,
1949.
G. Balandier : Afrique ambiguë. Plon
1957.
W. Fagg : Sculptures africaines.
une tête de Reine-Mère, prove-
nant des musées de la ville de
Liverpool.
Hazan, 1965.
M. Leiris
et
J.
Delange
:
Afrique
noire, N.R.F., 1967.
nes. la juxtaposition, soigneuse-
ment étudiée dans ses moindres
détails, d'objets usuels. parfois
démodés ou même choquants,
empruntés à la banalité de la vie
quotidienne. crée, par l'accumu-
lation des anecdotes, une super-
réalité oppressive physique-
ment insupportable. Les envi-
ronnements de Kienholz atta-
quent le public et exigent de lui
une réponse qui ne peut guère
être autre chose que des grin-
16
Un Calif'ornien à Amsterdam cements de dents. Entrez, Mes- sieurs et Mesdames, entrez. Vous y
Un Calif'ornien à Amsterdam
cements de dents. Entrez, Mes-
sieurs et Mesdames, entrez.
Vous y verrez une vieille fem-
me sans amis et sans parents,
seule avec ses souvenirs (soi-
gneusement mis en conserve
dans des bocaux), qui attend la
mort: vous y verrez, grandeur
nature, le rêve d'un vieil homme
incurable condamné à vivre. En-
trez Monsieur, venez faire
l'amour a v e c Mademoiselle
Cockeyed Jonny au bordel Roxy;
une poubelle (marquée • Love •
sur le couvercle pour éviter tou-
te confusion) recueillera votre
précieuse semence de bon ci-
toyen et/ou de bon père de fa-
mille. Voyeur, vous préférez
peut-être revivre la première ex-
périence sexuelle de milliers de
jeunes Américains en pénétrant
dans une Dodge 38 où un hom-
me en treillis (pas un militaire;
du treillis de cage à lapin) cul-
bute des morceaux d'une fem-
me après des libations dont té-
moignent les bouteilles de bière
vides qui jonchent le sol
Quel
mauvais goût! Vous trouveriez
sans doute de meilleur ton une
pure description d'opération iIIé·
gale (1962) : au premier plan,
des cotons tachés de sang et,
dans des récipients en émail,
des instruments chirurgicaux
rouillés et également tachés;
un tabouret en bois rouge (trois
pieds contournés) devant un
siège à roulettes d'infirme. Une
lampe (pied en cuivre, abat-jour
défraîchi tombé en arrière)
éclaire ce qui se trouve posé
sur un drap souillé recouvrant le
siège: un sac avachi, de forme
indécise, fendu sur le devant;
par cette fente s'échappe ce qui
reste (une poignée d'une matiè-
re meuble, de couleur cendre).
Il n'y a pas dans l'art contem-
porain d'œuvre qui exprime une
telle agonie.
Edward
Kieoholz
: L'hôpital
d'état,
concept
tableau 64.
Ce tableau est relatif à un vieillard
interné dans un hôpital psychiatrique
d'Etat. Il est sur un lit, les bras atta-
chés, dans une chambre nue (l'œuvre
sera constituée d'une chambre réelle
avec des murs, un plafond, un plan-
cher, une porte verrouillée, "etc.). Il
lit, il y a sa réplique exacte, y com-
pris le lit (les lits sont superposés,
comme des couchettes). Le person-
nage supérieur aura aussi la tête·aqua-
rium, deux poissons noirs, etc. Mais
de surcroît, il sera entouré d'une sorte
de bulle de plastique transparent
(peut-être semblable à un ballon de
bande dessinée) représentant les
pensées du vieil homme.
Sa pensée ne peut pas le situer en
dehors de l'instant présent. Il est
condamné à rester là pour le restant
de sa vie.
PRIX : première partie : 15.000 dol-
lars; deuxième partie : 1.000 dol-
lars; troisième partie : les frais plus
les gages de l'artiste.
plaque de brol')ze, portant le titre
de l'œuvre et, au verso, la des-
cription de celle-ci. L'acquéreur
du concept-tableau (pour un
prix fort sérieux
)
signe avec
y aura
seulement
un
bassin
et une
table
d'hôpital
(hors d'atteinte).
L'homme est nu. Il souffre. On l'a bat·
tu sur l'estomac avec une barre de
savon enveloppée dans une serviette
(pour ne pas faire d'ecchymoses). Sa
tête est un bocal éclaird contenant de
l'eau et deux poissons noirs vivants.
Il est couché immobile sur le côté.
Au-dessus du vieil homme dans le
Les sujets sont variés, tou-
jours perturbants. « White Vi-
sions of Sugar Plume Danced in
their Heads» (1964), dont le ti-
tre se réfère à un poème enfan-
tin, traite des phantasmes
sexuels nécessaires aux rap-
ports d'un homme et d'une fem-
me qui s'ennuient mutuellement.
L'œuvre se situe sur plusieurs
plans temporels : l'image du
couple se déshabillant est figée
dans le miroir; dans le lit les
deux corps s'étreignent sous les
draps tandis que s'écartent les
têtes, démesurément gonflées
par les images érotiques aux-
quelles l'autre n'a point de part
(on peut apercevoir ces images
par l'intermédiaire de deux len-
tilles). Le Mémorial de guerre
transportable (1968), où des sol·
dats sans visage piquent le dra-
peau américain au centre d'une
table de jardin, à côté d'une bu-
vette et d'un distributeur auto-
matique, est un violent constat
de l'absurdité de la guerre qui
a fait accuser son auteur d'in-
sulte à l'Amérique
Les difficultés de réalisation
et de transport de tels • ta-
bleaux. (il y a aussi un coup
de patte aux collectionneurs qui
achètent l'art contemporain pour
spéculer) ont conduit l'auteur à
réaliser virtuellement une partie
de son œuvre sous forme de
concepts-tableaux. Il s'agit d'une
l'artiste un contrat (d'une iro-
nique minutie bien digne de
Keinholz) qui lui accorde la pro-
priété potentielle de l'œuvre. Si
le bailleur le souhaite, il peut
faire exécuter par l'artiste,
moyennant une petite somme
supplémentaire, un dessin. En-
fin, dans un troisième temps, il
peut faire réaliser l'œuvre à ses
frais. Le seul concept-tableau
existant sous les trois formes
est l'hôpital d'Etat (1966), qui
appartient encore à l'artiste (en
1948 Kienholz avait travaillé
dans un hôpital psychiatrique et
avait été horrifié des traite-
ments que subissaient les mala-
des) .
Jean-Luc
Verley
1. L'exposition vient du musée d'art
moderne de Stockholm; après Amster·
dam, elle Ira à Düsseldorf.
Le Qwai
imt UtténUe, da 16
30 .ml 1970
17
HISTOIRE Martchenko Après six années de dépor- tation (1961-1966) dans un camp de Mordavle -
HISTOIRE
Martchenko
Après six années de dépor-
tation (1961-1966) dans un
camp de Mordavle - qu'il
décrit dans son livre qui
vient de paraître en français
sous le titre mon Témoignage
- Anatoli Martchenko est
arrêté à nouveau le 29 juil-
let 1968 pour avoir publique-
ment affirmé sa solidarité
avec le parti communiste
tchécoslovaque; sous pré-
On voit que le témoignage de
Martchenko ne doit d'être connu
qu'à un miraculeux concours de
circonstances; en quoi, il s'appa-
rente aux témoignages .du même
type, à ces œuvres exceptionnelles,
singulières, redoutables, qui par-
viennent, par la voix d'un individu
devenu pour nous unique, irrem-
plaçable, à nous faire entendre les
pulsations même de l'histoire :
té de camp stalinien devait être
d'environ douze mois, selon les esti-
mations des différents témoins, et
notamment de Martchenko; elle
n'était guère que de trois à quatre
mois dans les camps nazis (7).
Le déporté de camp stalinien ne
dispose pas seulement d'un peu
plus de temps ; l'hypocrisie du sys-
tème - « l'homme est le capital le
plus précieux» disait Staline -
texte d'une infraction •
au
lui accorde un
de Il matière
règlement sur
les
passe-
ports -, il est condamné à un
an de déportation; le jour
même de sa libération, le
20 août 1969, il se voit en-
core condamné à deux ans de
déportation supplémentaires
en raison de son attitude au
camp.
rait sous le pus; cela n'exige au-
cun soin, décrète ]e médecin
du camp; comme Daniel tient
le coup, l'administration lui
inflige, sous le prétexte toujours
disponible de c non-exécution
des normes ~, quinze jours
de cachot, suivis de dix jours sup-
plémentaires. « Il faut simplement
lui faire la peau~, constate Mart-
cbenko.
Lui-même a failli crever de cette
façon : le 17 mars 1966, décharge-
ment - à la main - de trois wa-
gons pleins de rondins de bouleaux
d'un mètre et demi. recouverts
d'une mélasse de neige et d'eau;
ce travail exténuant terminé, atten-
te de l'escorte dans le vent glacial,
pendant une heure. Brûlant de fiè-
vre, saisi de vomissements, Mart-
chenko est transporté à l'infirme-
rie ; il reste six ou sept jours sans
soin, attendant la visite d'un oto-
rhino qui prescrit des piqûres
inefficaces; pendant vingt jours,
avec une température proche de
40°, il est soigné par un voisin,
qui réussit à faire tomber la
fièvre; envoyé par ses amis
de baraquement, un déporté
médecin diagnostique une mé-
ningite purulente; mais cela n'em-
pêche pas le médecin du camp de
renvoyer Martchenko dans une
équipe d'urgence - celle qui exé-
cute les travaux les plus durs ; sur-
vient, quelques jours après, une
commission de Santé : «deux in-
connus en civil, trois femmes, n0-
tre chirurgien aux bras tatoués
comme un pilier de prison. Tous
bien habillés, bien nourris, bien
propres. Des médecins!» Mart-
chenko expose son cas - et la com-
mission le classe - elle est venue
pour cela - travailleur de 1re
catégorie, c'est-à-dire apte à tous les
travaux, et dépose le rapport sui-
vant : «Le service médical du
camp nO Il atteste que le détenu
Martchenko A.T. n'a pas besoin de
soins. Signé : le chef de la commis-
sion médicale du Doubrovlag, ma·
jor du service médical, Petrouchev-
ski D. Martchenko réussit à survi-
vre pendant quatre mois, jusqu'à
sa libération ; il se rend alors chez
le Dr. G.V. Skourevitch, agrégé de
médecine, qui l'opère d'urgence de
l'oreille gauche, puis de l'oreille
droite. « Après quoi, raconte Mart-
chenko, il me déclara qu'il lui arri-
vait rarement de recevoir des mala-
des dans un état aussi grave et me-
l'Accusé, d'Alexandre Weissberg
(1), ouvrage disparu de la circula-
tion, et que, curieusement, aucun
éditeur ne cherche à re-publier;
le Pain amer, de Jozsef Lengyel
(2), le Vertige, d'Evguénia Guinz-
bourg 3) ; Récits de Kolyma, de
VarIam Chalamov (4) , et les
livres de Soljenitsyne (5)
Mon
Martchenko
Mon témoignage
Les camps en U.R.S.S. aprè&
Staline
Coll. Combats,
Seuil, éd., 332 p.
Témoignage d'Anatoli Martchen-
ko met une nouvelle fois à
nu les procédés caractéristiques
de tout camp de concentration, qu'il
soit nazi ou stalinien, ou relevant
de tout autre système répressif :
le travail et la famine brisent les
forces de l'individu ; les maladie~ le
mettent à la merci de la mort ; le
cachot, les coups, parfois les armes
l'achèvent; l'extermination - de
l'opposition d'abord, puis de toutes
les oppositions possibles et imagi-
nables, puis de tout ce qui porte la
plus infime marque d'altérité, (et
qui. n'en porte pas ? jusqu'au bour-
reau lui-même qui finit par avoir
peur de son ombre) - se poursuit
à un rythme relativement régulier,
menée danS certains cas jusqu'à
son terme, comme ce fut le cas pour
toute la génération bolchevique dé-
truite par Staline, ou pour l'ethnie
tzigane détruite par Hitler.
peu
humaine», il a un peu plus de
chair, un peu plus de sang, un peu
plus de parole disponibles - et il
s'en sert, en tournant presque tou-
jours contre lui-même la maigre
énergie qui lui reste. I( TOI~s les
déportés de Mordavie connaissent »
l'histoire de Nicolas Chtcherbakov,
dit Martchenko qui lui avait remis
une lame de rasoir. Il Nicolas s'était
d'abord fait tatouer sur l'oreille,
avant de se la trancher (sinon le
sang se serait écoulé complètement
avant qu'il n'y parvînt) ; e Don
L'objectif poursuivi par les auto-
rités soviétiques et leurs exécutants,
les administrations judiciaire et pé-
nitentiaire, est clair : elles veulent
]a peau de Martchenko - elle veu-
lent, par l'action conjuguée de la.
famine, de l'épuisement et de la
maladie, le faure crever dans un
camp, de « mort naturelle » - seu-
le .façon de le faire taire, comme
c'est aussi la seule façon d'en finir
avec les Soljenitsyne, les Daniel,
pour le XXII" congrès du PCUS ».
Puis il s'amputa, cogna à la porte
et, lorsqtle le surveillant se présen-
ta et ouvrit la porte massive de
l'extérieur, Nicolas lui jeta à tra-
vers la grille son oreille avec cette
dédicace ». Encore ce geste a·t-il
un charme à la Van Gogh! La
réalité est souvent beaucoup plus
horrible. eParfois, écrit Martchen-
ko, dans des moments de désespoir
impuissant, je me suis surpris
moi-même à penser : « Ah, faire
quelque chose! Jeter à la face des
tortionnaires un morceau de mon
corps!» Des déportés se livraient
à des actes d'auto-cannibalisme :
les Siniavski
Aussi, ces quelques
lignes consacrées au témoignage de
Martchenko ne peuvent avoir d'ob-
jectif plus impérieux que de faire
savoir qu'à cet instant même Mart-
chenko est en train d'être assassiné.
Assassiné selon la méthode qu'il
décrit dans son livre lorsqu'il évo-
que l'arrivée et le séjour de Iouli
Daniel dans le camp de Mordavie.
Premier contact avec l'écrivain,
dans un éclat d'humour: « Nous
Certaines gens, généralement pro-
gres.'listes, s'amusent à distinguer
camp nazi et camp stalinien; un
ancien déporté des camps nazis ré-
tablit l'identité fondamentale des
systèmes lorsqu'il écrit: « Des hom-
mes qui ont vécu à Auschwitz et à
Buchenwald vont entendre des
nous
serrons la main
En parlant,
il tend l'oreille droite et me deman-
de de hausser la voix. En lui répon-
dant, je tends aussi vers lui l'oreille
droite et mets ma main en cornet.
Nous sommes collègues, aussi
hommes qui ont vécu à Kolyma et
Magadan». (6). L'identité fonda-
mentale réside dans l'administra-
tion systématique et massive de la
mort; si différence il y a, elle
tient dans le « style», lui-même
déterminé par les conditions spéci-
fiques de « travail»; les nazis
étaient pressés par le temps et limi-
tés par l'espace, d'où leurs métho-
des d'extermination «intensive»,
si l'on peut dire; le système sta-
linien disposait de plus de temps et
de plus d'espace, d'où son style
d'extermination « ex t e n s ive» ;
«l'espérance de vie» d'un dépor-
« Dans une cellule, rapporte Mart-
chenko, des déportés s'étaient pro-
curé une lame et, depuis quelques
jours, entassaient du papier. Lors-
que tout fut prêt, chacun découpa
un morceau de sa propre chair, cer-
tains du ventre, d'autres de la jam-
be. Ils recueillirent tout le sang
dans une assiette, firent du feu de
papier et de livres, y jetèrent la
chair et se mirent à faire cuire leur
rôti. Lorsque les gardiens s'aper-
çurent du désordre, la cuisson
n'était pas terminée et les dépor-
tés, se bousculant et se brûlant, at-
trapaient les morceaux dans ras-
siette et se les fourraient dans la
bouche
~ Un personnage remar-
sourds l'un que l'autre D. Daniel est
a.ffecté aux travaux les plus durs :
décharger de lourdes pièces de bois,
naçant
Il me dit que lorsqu'il
alors qu'il souffre d'une blessure
de guerre au bras; la blessure
suppure, un fragment d'os appa·
perça mon tympan, le pus jaillit
quable dans ce domaine était Iouri
Panov, qui était dans la cellule où
eurent lieu ces agapes : Il Panov
avait déjà plusieurs fois découpé
des morceaux de son propre corps
comme un liquide à haute pres-
sion. ~
pour les jeter à la face des gardiens
à travers le guichet; il s'était éven-
18
tré plus d'une fois et avait sorti ses intestins; il s'était ouvert les veines, avait
tré plus d'une fois et avait sorti
ses intestins; il s'était ouvert les
veines, avait mené de longues grè-
ves de la faim, avalé toutes sorte~
de choses et on lui avait ouvert le
ventre et l'estomac à l'hôpital
Pourtant, il sortit de Vladimir vi-
ESPRIT
vant,
puis on l'envoya au camp
11,0 7 et au camp 11,0
Il ».
MOUNIER
Chalamov dit, dans les Récits
de Kolyma, qu'un déporté qui a
perdu le sens de l'humour est déjà
un homme fini. Au cœur même de
ses descriptions cannibaliques, Mart-
chenko évoque le tour qu'il joua,
avec ses compagnons, au vieux
Tkatch, qui avait de grandes et
belles oreilles et crut longtemps
que Martchenko voulait les lui cro-
quer. Peu de temps avant sa libé-
ration, convoqué par les instruc-
teurs du KGB chargés de son « édu-
cation», Martchenko les met sé-
rieusement dans l'embarras en leur
posant la questiQn : « Je vous de-
DE
NOUVEAU
J. Conilh, J.M. Domenach
.M. Reggui, M. Steiner.
LA QUESTION
NATIONALE
AU QU~BEC
Anatoli Martche'lko.
JEAN GENET
mande à quel type de communiste
vous appartenez : les communistes
parallèles, les communistes perpen-
diculaires ou les communistes en
traite
Les camps de concen·
des
cancéreux,
Julliard
1968;
Le
Pre-
tration où r on encage les déte-
nus politiques en U.R.S.S. au·
Inier cercle,
l.affont,
1968.
ou le théâtre
de la haine
6. Cité dans Récits de Kolyma, préface.
7. Le bilan des massacres et de l'exter-
jourd'hui sont aussi terrifiants que
mination dans le système stalinien reste
diagonale ? » Et les autres de cher-
cher une réponse dans des collec-
tions de journaux. Mais ce qui don-
ne au livre de Martchenko une for-
ce incomparable, c'est la volonté
farouche, inflexible, de ne pas se
soumettre, de ne pas se résigner -
de témoigner. A aucun moment, le
débardeur Martchenko, né de pa-
les camps
de Staline
»
Assuré du silence de ses compli-
ces internationaux, la machine
stalinienne continue à broyer; mais
si la solidarité du crime unit en-
core les dirigeants du Kremlin (les
Kossyguine, Brejnev, Souslov, Kiri-
lenko, Mazourov etc.) et les privi-
légiés de l'appareil, les finalités de-
viennent de plus en plus confuses,
les contradictions plus insupporta-
bles, les échecs plus apparents et
plus sordides. Le courage, la téna-
cité et la ~nérositéd'un Martchen·
ko ne sont pas seulement les quali-
tés propres d'un individu, ils sont
aussi et surtout l'expression d'un
nouvel état de la conscience politi-
que en U.R.S.S., telle qu'elle se
manifeste avec une particulière vi-
gueur dans le Samizdat 1 (8) ; si
quelques années de déportation ont
fait du débardeur Anatoli Mart-
chenko un écrivain remarquable et
un esprit politique lucide et auda-
cieux, c'est peut-être qu'une géné-
ration nouvelle est prête à entrer
sur la scène de l'histoire et à de-
mander des comptes.
considérable; cr. les évaluations indiquées
dans le livre de Robert Conquest, The
Great Terror (Macmillan) et reprises
dans un article de Prelwes (no 215-216,
février-mars 1969), où il cite Soljenitsyne
qui, dans Le Premier Cercle, évaluait la
population des camps en 1949 à 12-15
millions, et surtout le document du sa-
vant atomique et académicien André
Sakharov évaluant à 10-15 millions au
moins le nombre des morts du fait des
exécutions ou des conditions de détention
sous Staline; selon Sakharov, 1.150.000
membres du parti communiste soviétique
auraient péri dans les purges.
LA PO~SIE
HONGROISE
CONTEMPORAINE
AVRIL
1970 :
10
F
rents « totalement illettrés» n'ac-
cepte de passer aux fameux
« aveux » ; il tient tête, autant qu'il
est possible, à ses bourreaux, s'ef-
force de comprendre le système qui
l'écrase, lit les classiques du com-
munisme, et accède ainsi à une
conscience révolutionnaire qui de-
19, rue Jacob. Paris 6 e
ESPRIT
C.C.P.
Paris 1154-5\
8. Seuil,
1970.
Cf.
La Quinzaine
Lit,-
téraire,
nO 90.
vient son arme privilégiée
face. au
M.
stalinisme. On comprend alors que
témoigner devienne le sens même
de sa vie : « raconter la vérité sur
les camps et les prisons où l'on jette
aujourd'hui les détenus politi-
A.u-
Ville
Dak
ques », c'est dénoncer le bluff de la
déstalinisation; « on a puni les
coupables des crimes monstrueux
commis hier, on a réhabilité les
~uscrit un abonnement
o d'un
an
58
F
/
Etranger 70 F
o
de six
mois
34
F
/
Etranger 40 F
règlement joint par
victimes }) ? « Rien n'est plus faux,
dit Martchenko. Combien de victi-
mes a-toOn réhabilitées après leur
mort, combien de victimes oubliées
croupissent aujourd'hui encore dans
les camps, combien de nouvelles
victimes s'y entassent; combien
cremprisonneurs, crenquêteurs, de
bourreaux occupent aujourcrhui
encore leur poste ou vivent
tranquillement de leur grasse re-
o mandat postal
0 chèque postal
o chèque bancaire
Roger Dadoun
Renvoyez celle carte à
La Quinzaine
1. FasqueUe éditeUl'S, Paris, 1953.
Iltü,
ln
2. Coll. Lettres Nouvelles, Denoël, 1965.
3. Seuil. 1967.
43 rue du 'feml'I.,', Paru •.
c.c.P. 15.551.53 Paris
4. Coll. Lettres Nouvelles, Denoël, 1969.
5. Voir notamment Une joumée d'Ivan
Denissovitch, Julliard, 1963; Le Pavillon
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 avril 1970
19
L'homme Le 22 avril de cette année, l'URSS célèbre le centième anniversaire de la naissance
L'homme
Le 22 avril de cette année,
l'URSS célèbre le centième
anniversaire de la naissance
de Vladimir Illitch Lénine,
fondateur de l'Etat soviétique
et grand inspirateur du com-
munisme mondial.
Depuis des mois déjà, tous
les peuples de l'URSS, l'éco-
le, les entreprises, l'armée,
l'information dédient au cen-
tenaire 1es efforts, les
prouesses, la fleur de leurs
accomplissements.
très fort, comme
un bambin
heureux, puis gentiment se dé·
robe : cc Qu'est-ce que tu feras
quand tu seras grand?»
- cc Conducteur de tram, et
toi? »
Vladimir Socoline est un ancien
diplomate soviétique qui vit actuelle·
ment en Suisse. Enfant, il a approché
Lénine de près, comme le montrent
les souvenirs que nous avons choisi
de publier en raison de leur ton très
personnel et qui tranche sur les géné·
ralités dont nous sommes actuelle·
ment abreuvés à l'occasion d'un cen·
tenaire. Vladimir Socoline, qui a rom-
pu avec le régime stalinien du vivant
de
vie
Staline, a brossé un tableau de la
de ses compatriotes dans un ro·
man naguère publié chez Robert Laf·
font
:
Trois
Kopecks.
Le
texte
qu'II
la stature de l'homme, son
rôle, sa légende émergent du
broui liard sanglant de notre
temps et s'érigent sur le socle
cardinal de l'Histoire dans une
aura d'amour et de contesta-
tion. Le vieux venin s'aigrit, ses
séquelles suintent, les cultes
ennemis se disputent les droits
et les feuilles ruissellent d'eau
lustrale à la rose.
nous a envoyé a été écrit directement
en français.
Ci·dessus
Lénine en
1920.
bas l'armée! » et cc Vive l'ar-
mée rouge!
». Sans
le savoir,
ils déchiffraient avec
brio
le
Ci.dessous
:
Lénine et Kroupskaïa pen·
dant un défilé des milices populaires le
25
mai
1919.
scénario plus discret des novi-
ces attardés de l'An Un.
Ces
photographies,
co=e
celle
de
I~
De son vivant, Lénine ne fut
pas une idole. Sa réflexion cri-
tique dans la simplicité n'écra-
sait pas l'ami qui demandait à
voir et lorsqu'il brandissait les
armes du courroux, ni caprices,
ni orgueil, ni les à-coups cruels
ne guidaient son combat. L'in-
finitésimal démon des vanités
futiles ne s'aventurait pas dans
l'ombre du prestige et nulle
présomption .ne ternissait la
sobre majesté des projets pla·
nétaires.
page 21, sont extraites de Lénine vivant,
Je le revois sur la Place
Rouge, le 7 novembre 1918, pre-
mier anniversaire de la Révo-
lution. Il se tenait à gauche de
la plaque commémorative qu'il
venait d'inaugurer, à quelques
pas seulement de son futur
tombeau. On ne se pressait pas
autour de lui. Personne pour
mendier une marque exclusive.
Ouelques hommes de la • Vieil-
le Garde » devisaient entre eux,
tandis que Trotsky, un peu plus
loin, caracolait sur un cheval
maigre devant des détache·
ments sans panache de la jeune
Armée rouge. Ouelques-uns des
« viennent-ensuite » contem-
plaient la scène en échangeant
des propos où l'ironie et un brin
de cynisme, se mêlaient à l'ad-
miration.
Fayard éditeur, où sont reproduites de
nombreuses photos inédites.
Cinq ans plus tard, des délé·
gués français débouchant sur la
Place Rouge où la milice prépa-
rait la voie au défilé de troupes
déjà belles lançaient, rieurs
des : cc Mort aux vaches! »,
cc La police avec nous! », cc A
Les
souvenirs
sans
nombre
fleurissent le mémorial.
Je le revois, assis devant ce
bureau net comme l'établi d'un
travailleur de choc : la tête
Illitch fait signe à un jeunot,
lui demande des nouvelles de
sa famille, l'interroge sur son
travail. Peut·être prend-il plai-
sir à s'entendre rappeler la cé-
lèbre bise de 1908, lors du
retour à Genève, capitale du
refuge. Les petits yeux en vrille
sondent le jeune homme qui les
voit soudain grands et remplis
de douceur. Ce regard, presque
fixe l'espace d'une minute,
s'implante au fond de l'âme et
ne pourra mourir. L'épouse,
attentive et soucieuse, inter-
vient: cc Volodia, viens, tu pren·
dras froid». Sans escorte,
IIlitch et sa femme traversent la
Place Rouge. Une voiture les
attend près du Musée d'Histoi·
re. Un • hourra » solitaire les
salue au
passage .
il
lève un re·
gard attentif vers l'interlocu-
teur. Là, un éclair moqueur sil·
lonne le sourire; là, un mot
téméraire, une idée trop crue
déclenchent le plissement de la
lèvre et des rides légères qui
ourlent l'oreille fine.
Illitch
vient
un
instant
s.'as-
seoir chez des amis. L'enfant
de la maison grimpe sur ses
genoux et lui fait part tout haut
des • secrets " que l'on chu-
chote : cc Tu ressembles à So-
crate, il n'était pas bien beau;
Papa est plus
joli, mais on
di-
rait le tsar, tandis que l'oncle
Koba (Staline), avec son fou·
lard affreux et sa vilaine cas-
quette, c'est un vrai voyou, tu
ne trouves pas? » Illitch rit
Les assemblées, les mee-
tings tant de fois décrits ! Pen-
ché, un peu voûté, Lénine par-
court les planches. Les mains
tantôt rivées au. revers du ves-
ton, tantôt projetées en avant,
il expose, expnque, fait péné-
trer l'idée. Son débit curieuse-
ment grasseyant module des
phrases sans fioritures. Un mot
livresque lui échappe-t-il, le voi-
là traduit en langage général. Il
n'est pas le plus grand orateur
du pays mais le plus simple, le
plus substantiel. Certaines sail-
lies provoquent plus de rires
que les siennes, telle pérorai-
son déchaîne des tempêtes que
ses discours ne provoquent pas,
20

. penchée de côté,

Lénine Le gaullisme Jean Charlot, qui a donné, il y a trois ans la première
Lénine
Le gaullisme
Jean Charlot, qui a donné, il
y a trois ans la première étu-
de scientifique de l'UNR (1),
reprend, aujourd'hui, son su-
jet en l'élargissant à l'ensem-
ble du gaullisme et en le re-
plaçant dans la vie politique
française. Intéressant parce
qu'il s'attache à un phénomè-
ne qui nous concerne tous,
son livre l'est plus encore
comme témoignage des tra-
vaux de la nouvelle généra-
tion des politistes français.
Jean Charlot
1
Le phénomène gaulliste
Fayard, 204 p.
performances de l'UDR. Sile parti
réussit et si son succès renforce le
régime, c'est que .l'interprétation
a bien mis en lumière une « loi »
du développement de la y. Répu-
blique. Le raisonnement théorique
avait permis à l'auteur d'affirmer
que le gaullisme devait normale-
ment survivre à son fondateur, non
grâce à l'inertie des comportements,
mais parce que l'intervention du
général avait entraîné une transfoI:-
mation du système politique. Dans
la mesure où l'UNR (puis UDR).
en appliquait les règles du jeu, le
parti gaulliste devenait un élément
nécessaire du nouveau régime et
tendait ainsi à acquérir une exis-
tence autonome, objective par rap-.
port à son leader.
Le gaullisme ne se ramène pas à
une aventure exceptionnelle ni à
un phénomène de conjoncture. Il
est certes cela, aussi, mais l'obser-
vateur attentif décèle des transfor-
mations autrement significatives
lorsqu'il dépasse la simple chro-
nique du règne.
Jean Charlot a eu recours à
l'analyse fonctionnelle dont Geor-
ges Lavau vient de tirer des résul-
tats si prometteurs en l'appliquant
au PCF (dans le Communisme en
France, paru l'an dernier chez
Armand Colin). Cette méthode, que
les sociologues connaissent bien,
consiste à considérer les différentes
manifestations de l'activité politi-
que du point de vue de leur parti-
cipation à la vie de l'ensemhle
dont elles dépendent (soit pour le
renforcer, soit pour l'affaiblir). Ain-
si l'UNR s'interprétait-elle par sa
fonction dans le système nouveau
de la y. Répuhlique : « Faire
La première phase de la muta-
tion s'est produite à l'automne
1962, lorsque le gaullisme « parti-
san » a commencé à se détacher du
gaullisme « d'unanimité ». On avait
cru discerner l'amorce du déclin
dans cette réduction, mais c'Jtait
une erreur de perspective : la dé-
monstration est, sur· ce point, par-
ticulièrement frappante. La courbe
du {( gaullisme référendaire »,
observe Jean Charlot n'a cessé de
décroître et elle est passée au-des-
sous de la ligne de flottaison des
50 % lors de la dernière consul-
tation (47 % de « oui »). Inverse-
ment, la courbe du « gaullisme lé-
gislatif » n'a cessé de s'élever :
19,5 ro en 1958 ; 35,4 % en 1962 ;
37,7 % en 1967 et enfin 43,6 %
en 1968.
Certes, la multiplicité des procé.
Lénine dans la cour du Kremlin.
mais, l'ivresse passée, c'est à
son enseignement à lui que la
pensée s'attache.
Ni ascète ni saint, sans
nimbe ni auréole, l'homme Lé-
nine ressemblait à tous ceux
qu'il aimait. L'éclat de son génie
ne terrassait personne. Le plus
effacé des humbles ne bégayait
pas devant lui. Le démiurge est
venu plus tard, des histoires
d'outre-tombe. Lui se trompait,
avouait, réparait si possible, et
même s'excusait. Ce n'était pas
« le rêveur du Kremlin • que
Wells imagina, mais le chef de
file engagé dans un monde sans
route, un monde inexploré aux
fondrières piégées. Ni géants
maléfiques ni moulins à vent
pour cet homme de justice. Peu
d'aléas, au fond, mais des
erreurs humaines, l'héritage sé-
culaire et l'ennemi puissant.
Je me souviens du soir où,
figé à mon poste, j'attendais les
nouvelles que le cœur refusait.
Implorant du regard le cadran
de l'automatique, je crois que
je priais pour que rien n'arrivât.
qu'un système ·parlementaire et ma-
joritaire soit possible dans un pays
où le multipartisme et la force des'
barrières idéologiques ont créé une
longue tradition de régime d'assem-
blée ».
dures a pu donner le change. Elle.
l'a même donné au principal inté·
ressé dont Alain Lancelot avait no-
té qu'il abordait l'élection présiden-
tielle de 1965 comme un nouveau'·
referendum. Mais dès cette époque,
le ballotage de décembre 1965 si-
gnifiait que sa statue échappait à
Pygmalion
La confirmation en a
été apportée, définitivement, le 27
avril 1969.
Le phénomène majoritaire qui a
accompagné le principat du géné-
« Il est mort. Faites venir
le sculpteur et les anatomistes,
les embaumeurs aussi, mais ne
leur dites rien ».
C'est ainsi qu'en secret, le
21 janvier 1924, j'appris en fré-
missant, la mort du chef aimé
dont d'immenses multitudes
chérissent la mémoire dans le
recuei llement.
-
Vladimir Socoline
ral de Gaulle s'est d'abord mani-
festé grâce aux instroments de la
« démocratie directe » (ou plébisci-
taire) mais ceux-ci étaient étroite-
ment personnels et d'un maniement
.exceptionnel. Il fallait qu'une orga-
nisation prenne le relais en prolon-
geant et en stabilisant l'adhésion
populaire immédiate. Tel était le
rôle du parti gaulliste. C'est par
rapport à ce schéma fonctionnaliste
que Jean Charlot a apprécié les
Le fait que l'œuvre échappait au
sculpteur ne voulait pas dire qu'elle
allait nécessairement passer à l'op-
position ! Tout au plus pouvait-on
penser qu'elle se donnerait à qui
respecterait ses lois. Or l'opposition
n'est pas allée au bout de ses efforts
d'adaptation. Elle a affronté l'épreu.
ve de la seconde élection prési-
dentielle en adoptant un comporte-
ment « dysfonctionnel » : son suc-
<cès paraissait peu compatible 2,vec
le maintien du régime majoritaire.
~
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 avril 1970
2J
en est résultée a très naturellement dissipé l'amhiguïté des rapports du gaullisme du général avec
en est résultée a très naturellement
dissipé l'amhiguïté des rapports du
gaullisme du général avec la gau-
che. Le parti gaulliste de 1968-
1969, nous montre Jean Charlot,
est « le fédérateur de la droite )
en face d'une gauche toujours en
miettes
Cette première partie est
la plus neuve de l'ouvrage. La se-
conde
«( le gaullisme des groupes
gaullistes ») est plus descriptive :
ciliation de la droite et du suffrage
universel. La droite s'était toujours
méfiée de lui, avant de découvrir le
parti qu'elle pouvait en tirer (par
exemple en juin 1968). Aussi ses
conceptions tendaient-elles toujours
à l'enfermer dans des limites aussi
étroites que possible. Or la Consti-
tution de 1958, de ce point de vue
était d'inspiration « réactionnaire l)
En faoe d'une gauohe en miettes, le gaullisme, oonsi·
déré dans sa longue période, apparaît comme l'agent de
réoonoiliation entre la droite et le suffrage universel.
elle analyse les « trois âges » du
gaullisme et dresse l'inventaire des
diverses organisations. La dernière,
assez brève, esquisse les portraits
des deux occupants successifs de
l'Elysée.
selon le mot de Raymond Aron,
puisqu'elle soumettait le seul or-
gane populaire, c'est-à-dire l'Assem·
blée nationale, à la double tutelle
d'un Président et d'un Sénat issus
de la même base de notables rasiiis
(les mêmes qui, plus tard
).
Dès lors une majorité de Français
pouvait bien souhaiter le départ du
Général, mais il ne s'en trouvait
plus assez pour se mettre d'accord.
sur une succession qui ne fût pas
gaulliste au sens objectif (c'est-à-
dire, conforme aux lois du système
nouveau).
de popularité et d'impopularité du
président de la République y sont
parallèles. (bien que décalées res-
pectivement vers le haut et le bas)
à celles du Gouvernement.
La première partie de l'ouvrage
est consacrée à l'étude du « gaul-
lisme de l'opinion ». Les données
électorales y sont éclairées par les
sondages. Ces éléments permettent
de dégager deux époques bien dis-
tinctes : la période algérienne, du-
rant laquelle le général est un
leader d'union nationale, et la pé-
riode suivante, pendant laquellè il
apparaît de plus ep plus comme le
chef d'une majorité. Les courbes
L'éclat d'une personnalité a mas-
qué la réalité d'une transformation
de l'opinion qui s'est concrétisée
dans l'apparition, avec l'U.D.R., d~
ce que l'auteur appelle « un parU
d'électeurs» caractéristique des dé-
mocraties industrielles. Ce parti est
aussi un parti dominant pour la
bonne raison que l'introduction de
ce type d'organisation politique
dans un .système de partis multi-
ples tel que nous le connaissions,
bouleverse les règles antérieures de
répartition des forces.
La simplification objective qui
La qualification du gaullisme
comme fédérateur de la droite ne
fera sans doute pas plaisir à bien
des gaullistes historiques qui ver-
ront la confirmation de leur pho.
bie du pompidolisme. Quant aux
antigaullistes, ils contesteront un~
vision un peu irénique de la y. Re-
publique dont l'auteur re~ie~~ sur-
tout ce qui conforte la validIte abs-
traite de son schéma. En forçant
parfois les analogies, Jean Charlot
a peut-être affaibli la portée de sa
démonstration, selon laquelle la
mutation a rapproché le régime
français du système anglais tel
qu'il fonctionne globalement. Il
pourrait répondre que les imper.
fections qu'un observateur plus
critique relève volontiers sont
des scories et, surtout, qu'elles
s'expliquent par l'absence d'op-
position cohérente : une telle
opposition est en effet néces-
saire pour contraindre la ma·
jorité, par la pression qu'elle exerce
sur elle, à un respect plus attentif
des droits de la minorité. Il n'em-
pêche qu'une pareille lacune prive
le système d'un élément essentiel
de so~ équilibre, et donc de sa vali-
dité.
Etait-ce une ruse de l'Histoire
ou du Général ? A lire les exégètes
autorisés, comme Michel Debré
«( Est-il possible d'asseoir l'auto-
rité sur un suffrage aussi divisé? »
interrogeait-il en août 58 pour écar·
ter la désignation du Président au
suffrage universel), on ne le pense
pas. Certes, l'ancien Premier minis-
tre, s'est toujours mépris sur le sens
des mouvements contemporains,
mais le général de Gaulle lui-même
avait esquissé son modèle dans le
discours de Bayeux, qui préfigurait
le texte de 1958. Or, il procédait de
la même inspiration « réactionnai-
re ». Tout y était fondé sur un
Etat fort et indépendant des fou-
cades électorales. Analysé (c ex
ante ", l'équilibre institutionnel de
la y. République était donc exac-
tement l'inverse de celui qui s'est
établi c( ex post l).
Jean Charlot n'évoque pas cet
aspect qui affecte évidemment la
clairvoyance du gaullisme originel :
peut-être sa démonstration n'en
aurait-elle été que plus frappante
encore, puisque la logique du sys-
tème l'a emporté malgré le contre-
sens initial de ses fondateurs !
On voudrait plutôt 'signaler un
point historiquement curieux. Con-
sidéré dans la longue période, le
gaullisme objectif analysé par l'au-
teur apparaît l'agent de la récon·
Pierre Avril
)ui=aw
littéraire
de
fé-
vr.
Le Tigre • • IntIme Le roman par lettres surgit, en tant que genre littéraire
Le Tigre
IntIme
Le roman par lettres surgit,
en tant que genre littéraire
au XVIII" siècle et enchante
pour un siècle le lecteur de
son apparente authenticité et
du jeu de miroirs qu'il rend
possible. Balzac y met en
1840 un point d'orgue avec
les admirables Mémoires de
deux jeunes mariées. Les édi-
tions de correspondances
auront la vie plus dure, plus
longue : Diderot et Sophie,
Hugo et Juliette, ou, dans un
autre • genre -, Charles Bru-
nellière, armateur nantais de
la fin du XIX' siècle, franc-
maçon, socialiste, qui garda
sa vie durant copie de toutes
les lettres qu'il écrivit à sa
famille, à ses amis (1).
1 Georges Clemenceau
Lettres
à
une
amie
1923-1929
Gallimard éd., 650 p.
Lorsque les épîtres voyagent
d'un sexe à l'autre, c'est générale-
ment l'homme qui l'emporte. La
femme est plus discrète, plus me-
nacée aussi, dès qu'il s'agit d'une
correspondance amoureuse. Ainsi
Marguerite Baldensperger - en-
tre 'quarante et cinquante ans,
épouse d'un professeur à la Sor-
bonne, et, comme on dit en
milieu protestant, «dame d'œu-
vres» - demande-t-ellç à Geor-
ges Clemenceau - entre quatre-
vingt et quatre-vingt-dix ans,
anticlérical, maire de Paris
sous la Commune, et «premier
flic de France» - de détruire
chacune des quelque sept cents let-
tres qu'elle lui adresse entre 1923
et 1929; et il les détruit. Mais
Clemenceau, lui, 'n'exige, ne sug-
gère rien de tel. Ses quelque sept
cents lettres sont conservées. Elles
sont même, quarante ans plus tard,
publiées, à la N.R.F. bien sûr, et
sous un titre modeste : Lettre!; à
une amie. De la longue épître au
court billet, voici la dernière cor-
respondance du Tigre.
Il faut tout de suite dire qu'elle
est dépourvue de tout intérêt poli-
tique. Que Clemenceau ne se soit
jamais senti «aucune sympathie
pour les Soviets» (24-7-29), on s'en
doutait. Qu'il méprise Tardieu pour
avoir aœepté d'entrer dans le mi-
nistère de son vieil ennemi Poin-
caré - cet Il: accident» lui fait
« pour la France beaucoup de pei-
ne » (1-8-26) - il n'y a guère lieu
de s'en étonner. La portée publi-
que des lettres est quasi nulle, mê-
me si l'on voit se profiler au loin
la silhouette du colonel House ou
si l'on apprend avec émotion que
Louis Lépine le grand «préfet»
du début du siècle, resté fort lié
avec son ancien ministre de l'inté-
rieur et président du Conseil, con-
tinuait à quatre-vingt-deux ans, en
1928, d'aller à pied, de Paris à
Versailles, déjeuner le dimanche
chez sa fille : la police conserve.
La haine aussi. L'irénisme n'a
jamais caractérisé Georges Clemen-
ceau, et il ne fut jamais très scru-
puleux sur le choix des moyens. De
Jules Ferry à Joseph Caillaux, ils
sont nombreux ceux dont il brisa
ou lenta de briser la carrière. Maie;
s'il donnait des coups, il en rece-
vait aussi : au temps de Panama,
ses relations avec Cornélius Herz
lui valurent d'apparaître comme le
porte-drapeau de la corruption de
la république bourgeoise et ses
choix politiques dessinèrent sur sa
personne l'image du vassal de l'An-
gleterre alors haïe : «aoh! yes! »
criait-on à ses trousses, dans la rue,
et, en plein Parlement : « Qu'il
parle anglais! ». Ce sont là polé-
miques véhémentes, entre égaux
somme toute, entre députés suscep-
tibles de devenir un jour ministres
et journalistes susceptibles de de-
venir un jour députés. L'homme y
révèle sa pugnacité. Mais elle
s'exerce aussi par la provocation, la
machination policière, pour la-
quelle il n'hésita pas à utiliser tous
les moyens que mettait à sa dis-
position l'appareil d'Etat, dès qu'il
flJt président du Conseil. Jacques
Julliard l'a démontré à propos de
cette tuerie ouvrière, l'affaire de
Draveil - Villeneuve-Saint-George,
en 1908 (2).
Ce ministre de l'intérieur accom-
pli, « voué au mépris » comme on
disait avant guerre, dans les grou-
pes socialistes et les sections cégé-
tistes, le voici amoureux. A quatre-
vingt-deux ans? Pourquoi pas?
« La main dans la main », «les
yeux dans les yeux », comme il
l'écrit quotidiennement à son amie
lorsque Paris ne les réunit pas. Un
amour véritable, car, au bout de
quelques mois, il tourne à l'habitu-
de, à l'affection. Un amour vérita-
ble car, au début, il n'est même
gne
parfois
d'un
cri
d'angoisse
«Est-il donc possible que je sois
impuissant à vous aider? ». Au
monde et le sera jusqu'au jour où
l'humanité aura tout au moins dis-
paru » (5-4-1925).
reste, la plume est allègre, le voca-
bulaire vif et ~-arié, et le récit <plo-
tidien, avant de se muer en train-
train, donne à voir en ce vieillard,
que ronge une toux diabétique, un
être amoureux des roses et des pins,
de l'océan surtout, qui bat les pla-
ges de sa Vendée.
Beaucoup de mièvreries bien sûr,
qui ne sont telles que dans la me-
sure où elles sont publiées et qui
font regretter souvent - une fois
n'est pas coutume - l'intégralité
de la publication. Une dose raison-
nable aussi de mesquineries finan-
cières, d'incompréhension devant
sa propre famille. Tout ceci coexis-
te avec qne grande, une belle con,s-
cience de soi. Je préfère ce mot à
Décidément,
fou
de politique,
ivre de pouvoir - « Il n'y a rien
de plus malheureux que d'être le
plus fort,
pas
sans
agrément»
mais ce malheur 1le va
-
ou livré
aux joies de
la terre ou, à la -ten-
cebÜ d'orgueil. « Ma raison d'être
est d'enfanter des ouragans'» s'é-
crie-t-il le 9 septembre 1924. Son
goût de la vie jaillit en août 1929,
à quelques semaines de la mort -
« Fatigué, mais pas fini de vivre l)
dresse d'une femme, c'est bien le
mêJhe Clemenceau -. Sa vie pu-
blique est terminée : il en fait des
testaments, au soir de sa pensée.
Ses choix, ses préférences, qu'il
esquisse souvent au fil des page,s,
ses silences aussi nous apprennent
beaucoup sur l'homme et ses con-
tradictions. Au petit jeu des
amours, Clemenceau eût répondu
pêle-mêle : Claude Monet et Gus-
tave Lanson, Beethoven et Edmond
de Rothschild. Mais Bourdelle
qu'on lui a signalé comme « cubis-
te» l'inquiète, la Commune est
« loin », l'affaire Dreyfus oubliée,
le pauvre Marcelin Albert et l'in-
dicateur Métivier aussi : « Gran-
deQ.l's et misères d'une victoire ».
pas égoïste
:
« le
voudrais
que
- et son mépris de l'humanité -
quelque chose
vous
fût
venu
qui
Madeleine Reberioux
vous
créât
une
saveur des
choses
en
tous
temps,
en
tous
lieux»;
cette sorte d'assurance dans le pou-
voir d'un grand amour de créer
chez l'autre le bonheur s'accompa-
mais non des êtres - qui dès leurs
premières rencontres avait écarté
de lui Jaurès, surgit à maintes re-
prises au milieu de ses protesta-
tions d'amour: « le Pflrle au nom
de la médiocrité qui est la loi du
1. Cf. Claude Willard. La correspon-
dance de Ch,Jrles BruneUière, socialiste
nantais 1880-1917, Klincksieck, 1968.
2. Jacques Julliard, Clemenceau brio
seur de sri!ves, « Archives », 1965.
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 avril 1970
%3
THÉATRB Shaw socialiste? 1 Bernard Shaw Major Barbara Théâtre de l'Est parisien Bernard Shaw, qui
THÉATRB
Shaw socialiste?
1 Bernard Shaw
Major Barbara
Théâtre de l'Est parisien
Bernard Shaw, qui avait le
goût du paradoxe, doit bien rire
dans sa barbe et sa tombe : il
aura fait grimper sur la scène
du TEP, Pierre Dux et lise Dela-
mare, figures mythologiques du
Boulevard et de la Comédie
Française, assurant du même
coup le triomphe d'un vieux
théâtre sur une scène habituel-
lement ouverte à d'autres exer-
cices; et il aura d'autre part,
avec une pièce grinçante et so-
cialiste sur l'Armée du Salut et
les marchands de canons, en-
thousiasmé la critique bourgeoi-
se. Voilà, du coup, - en appa-
rence du moins, - deux para-
doxes.
Cela dit, pourquoi pas ? Pour-
quoi ne pas jouet cette pièce au
d'Undershaft; mais à peine s'y
est-il rallié qu'aussitôt il lui sau-
te aux yeux que cette logique,
c'est celle d'Ubu : un sophisme
s'ouvrant sur la monstruosité;
la logique capitaliste est irréfu-
table, soit; il n'y a pas d'autre
solution que de se rallier à son
ordre, soit: mais comme on ne
se rallie pas à Ubu, c'est donc
qu'il faut l'abattre; il Y a donc
une solution : changer radicale·
ment le monde; la logique de
Krupp n'avait oublié qu'une cho-,
se : la possibilité, pour la -lutte
de classes, de se faire révolu-
tion; la logique ubuesque y ra-
mène le spectateur.
Brecht, dans un texte de 1926,
rendant hommage à Shaw, de
faire, dans ses œuvres, « hardi·
ment appel à l'entendement - et
de « prendre
plaisir à semer le
TEP ? Major Barbara, qui date
de 1905 était une œuvre inédi-
te en France. Rétoré a eu raison
de la présenter, Il aurait pu seu-
lement la faire plus méchante,
et moins équivoque qu'il ne l'a
faite : Il est vrai qu'elle aurait
moins plu.
La pièce, en son temps, avait
de quoi provoquer. Elle a pour
héros une sorte de Krupp - Il
s'appelle Undershaft - cyni-
que, sans complexes et sans
masque, et d'une logique imper-
turbable. l'argent n'a pas
d'odeur (c'était le titre de la
première pièce de Shaw, nou-
Arlette Tépbany et Pierre Dux.
vellement acquis au socialis-
me) : ce milliatdaire a une -usi-
du monde; ses principes seuls
sont adaptés à la nature des
choses, pas d'autre solution que
de se rallier à lui; (au J- acte
on a visité l'usine de mort, usi-
ne - modèle évidemment avec
dispensaire, log e men t s ou-
vriers, gros salaires et tutti
quanti) , et en effet tout cède de-
vant cette démonstration :
s'incline. Après tout, il ne serait
pas le seul. Cette logique, un
peu moins cyniquement exhibée
fait aujourd'hui fortune ; c'est
un langage qu'on parle volon-
tiers, du côté des maîtres et
qu'on sera assez enclin à écou-
ter, de l'autre côté, • tant que,
ne de mort • pOur faire des mil-
- pour citer Sartre - le Parti
liards et fonder sa puisssance.
A sa fille, qui s'était engagée
dans -l'Armée du Salut (- Major
Barbara .) Il va prouver en sor-
tant son carnet de chèques, que
cette - usine de rédemption •
fonctionne avec les chèques
des fabricants de whisky et des
marchants de canons, et qu'au
demeurant cette pieuse engean-
ce, ôtant des cœurs des pau-
vres la haine et la colère, leur
ôte du même coup l'idée de se
révolter ou la tentation de se
faire socialistes (. vous avez
les remerciements de la grande
industrie -) ; à son fils, honnête
jeune homme qui veut faire de
la politique. il démontre où est
le vrai siège du pouvoir: .Je suis
l'aristocratique rombière, - sa
femme -, qui méprisait en lui
le self-made man, est retournée
de fond en comble, sa fille cla-
que la porte de l'Armée du Sa-
lut; il n'est pas jusqu'au petit
prof de grec, ami de la fille et
salutiste lui aussi, - ironique,
pacifiste et vaguement sociali-
sant - qui ne soit conquis :
le gouvernement de ton pays-.
(Marx ne dit rien d'autre). Tout
cède à sa logique: il est l'ordre
après tout, ce capitalisme intel-
ligent et dynamique est une es-
pèce d'humanisme; avec de
meilleurs salaires, que diable,
on apprend à se mieux respec-
ter (et à respecter l'ordre éta-
bli) ; bref, • tourner le dos à
Undershaft, c'est tourner le dos
à la vie.; tout le monde s'in-
cline.
Et pour un peu, il semblerait
que Bernard Shaw, lui aussi,
Communiste français restera le
plus grand parti conservateur
de France-.
Mais, en fait, entendre ainsi
la pièce, admettre que l'auteur,
lui aussi, se rallie à l'idée de la
fatalité du capitalisme, c'est fai-
re bon marché de l'humour de
Shaw, de ce même G. B. Shaw
qui, d'ailleurs, après la lecture
du Capital, disait que ce livre
• constituait contre la société
bourgeoise le plus inexorable
réquisitoire qui ait jamais été
écrit -. Il est déjà plaisant d'en-
tendre un marchand de canons
reprendre cyniquement à son
compte l'analyse marxiste :
mais l'humour de Shaw pousse
plus loin le paradoxe, puisqu'il
conduit le spectateur à ce point
extrême où Il est presque con·
traint de se rallier à la logique
trouble dans le système de nos
associations d'idées -, ajoutait
que Shaw «est convaincu qu'il
n'y a rien à retarder en ce mon-
de hormis le regard tranquille
et incorruptible de l'homme du
commun -. Ce regard-là déman-
tèle immédiatement la logique
d'Undershaft.
Mais tous n'ont pas nécessai-
rement le regard tranquille et
incorruptible de l'homme du
commun. Ils peuvent donc à leur
aise • récupérer. la pièce, et
s'ébrouer là-dedans comme ils
feraient dans de l'Anouilh; la
chose leur est d'autant plus fa-
cile que, pour ce qui est de la
forme dramatique, il n'y a pas
grande différence entre les
deux: un Anouilh socialiste (1)
aurait écrit cette pièce grinçan-
te. le tort de Rétoré est d'avoir
facilité la confusion. Shaw n'est
pas Brecht, certes; mais puis-
que l'un retrouvait dans l'autre
quelque chose de sa propre dé-
marche, Rétoré aurait pu es-
sayer de nous faire songer à
Brecht au lieu d'accuser la res-
semblance avec Anouilh. Une
autre mise en scène moins uni-
ment boulevardière, et d'autres
acteurs moins imperturbable-
ment boulevardiers, auraient pu
nous faire oublier la facture
conventionnelle de la pièce et,
par delà cette forme discrète,
faire éclater -, et sans équivo-
que, ce qui n'est pas le cas ici
-, le sens d'une pièce qui peut
être singulièrement percutante.
Mais cela aurait fait grincer
trop de dents. Il était plus ten-
tant de les faire sourire.
Gilles Sandier
INFORMATIONS CINEMA Objectif' : Vérité le jeune cinéma américain explose. Nous avons eu droit, depuis
INFORMATIONS
CINEMA
Objectif' : Vérité
le jeune cinéma américain
explose. Nous avons eu droit,
depuis quelques mois, à une
bonne dizaine de films turbu-
lents, passionnants, authenti-
qUes, sortant des studios car·
tonnés pour courir les rues, se
répandre dans la vie quotidien-
ne américaine, interroger les re-
présentants du Black Power, les
manifestants contre la guerre
du Vietnam, rencontrant des
hippies, interrogeant des flics,
bref un cinéma documentaire
qui change le présent en Histoi-
re et qui fait de l'Histoire un ré-
cit cinématographique. Alors
que le cinéma français s'accro-
che au divertissement psycholo-
gique (signe évident d'on sait
quoi !) ou au divertissement dit
• du samedi soir ., alors que les
auteurs les plus turbulents (Go-
dard, mais aussi beaucoup de
jeunes inconnus) pratiquent un
cinéma muet, un cinéma enfer-
mé dans les bobines de fer
blanc, un cinéma qui ne peut
pas se montrer parce que les
Etats généraux du cinéma sont
relégués à l'époque héroïque
des révolutions manquées,
alors qu'au niveau de la censure
inconsciente les cinéastes de
renom pratiquent une politique
de refuge (dans l'Histoire, la
psychiatrie, le policier ou le dé-
sespoir métaphysique), alors
qu'il n'est donc plus possible de
parler de cinéma français docu-
mentaire, le cinéma américain
travaille sur le vif, le présent,
les secousses d'une société em-
pêtrée dans ses contradictions;
le cinéma américain parle, lui,
fait parler, et dresse procès-ver-
baux et procès-images avec des
coups de zoom, avec des inter-
views cU'eillies au vol dans une
rue de Chicago ou dans une ra-
me du métro aérien. Bref: c'est
l'actualité saisie au vol. la poli-
tique redécouverte à l'indicatif
présent. Bref, c'est l'Amérique
vue - par les cinéastes améri-
cains. Imaginez la Frànce des
commerçants contestataires fil-
mée par Chabrol. Imaginez le
problème de l'Université filmé
par Truffaut. Imaginez la grève
des cheminots vue par Jean-
Pierre Melville. Eh bien' non,
n'est-ce pas, vous n'arrivez pas
à imaginer ça et vous avez ral-
son. C'est pas demain qu'on
verra ça. Nous restent un petit
Eustache par-ci, un petit Rei-
DeUZième l'estival
du Livre à Niee
Le deuxième Festtval International
du Livre se déroulera à Nice du 26
mal au 1er juin 1970. Un certain nom-
bre de manifestations ont été préwes
par ses organisateurs pour illustrer le
but premier de ce Festival, qui est de
réunir, autour de cet élément commun
qu'est le livre, les spécialistes les
plus divers, depuis les librairies Jus-
qu'aux représentants des associations
populaires, en passant par les auteurs,
les bibliothécaires, la presse, les re-
présentants des lecteurs, etc.
chenbach par-là. Quelques miet-
tes de Jean-Pierre Mocky. Pour
le reste allez voir Objectif
Vérité? de Haskell Wexler.
Qu'est-ce
donc
qu'Objectif
Vérité? C'est un film d'une ba-
nalité décourageante. le héros
est reportèr pour une chaîne de
télévision. Il se promène, camé-
ra sur l'épaule et court les ac-
cidents de voiture, les réunions
politiques, les manifs, les crimi-
nels à la petite semaine. Il cou-
che avec une infirmière. Il a un
poster de Jean-Paul Belmondo
dans sa chambre et surtout il a
des idées généreuses, humanis-
tes. Il donne dans le style. p'tit
gars courageux., honnête, qui
n'hésite pas à dénoncer la vio-
lence de la police et la démago-
gie des politiciens locaux. Ce
reporter fait donc du cinéma po-
litique et son objectif, c'est la
vérité. Mais tout ceci ne tient
pas le coup quand les choses se
gâtent. Par exemple, au cours
des émeutes à Chicago en 1968,
les choses se sont gâtées. les
flics ont tapé trop dur. Et les ma-
nifestants pacifistes ont essayé
de tenir bon. lé fait-divers s'é-
crase dans des images chahu-
tées de sang, de têtes labou-
rée.s, de corps emmenés dans
des ambulances aux sirènes
hurlantes. Mais la bonne cons-
cience du reporter en prendra
encore un coup. En mieux et en
plus -fort. Au- cours d'un entre-
tien, plutôt d'une tentative d'en-
tretien, avec le Black Power. Ici
le dialogue est impossible. le
reporter s'aperçoit qu'il est
floué. Ses belles idées de blanc
bien propre, sûr de tenir la Vé-
rité dans son objectif de caméra
fichera le camp. l'objectivité est
un luxe de reporter blanc. Mais