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e e a UlnZalne littéraire 3F Numéro 85 Du 15 au 31 décembre 1969 Les
e
e
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UlnZalne
littéraire
3F
Numéro 85
Du 15 au 31 décembre 1969
Les derniers textes de Merleau-Ponty
Klee et le visible
SOMMAIRE 3 LB LIVRB DE LA QUINZAINE Jean Rhys Bonjour minuit par Diane Fernandez 5
SOMMAIRE
3
LB LIVRB
DE LA QUINZAINE
Jean Rhys
Bonjour minuit
par Diane Fernandez
5
Les tigres sont
plus beaux à voir
Soljenitsyne, la Russie, l'exil
par Yves Léger
8
ROMANS rRANçAIS
Rafaël Pividal
par
J ean Wagner
.,
8
Louis Calaferte
Jean-Claude Montel
Roger Curel
Tentative de visite à une base
étrangère
Portrait de l'enfant
Le Carnaval
Brancula
par
par J. W.
par Joseph Guglielmi
Michel-Claude J alard
ROMANS ETRANGBRS
Carlo Cassola
10
Donald Barthelme
James Purdy
11
Lars Gyllensten
Fiorella
Blanche-Neige
Les œuvres d'Eustace
Infantilia
par Antoinette Fouque-Grugnardi
par Serge Fauchereau
par Alain Clerval
par Claude Bonnefoy
14
SELECTION
15
Les meilleurs livres pour enfants
Les meilleurs livres d'art de l'année
par Simone Lamblin
par Jean Selz
19
BXPOSITION
Klee et le visible
par Louis Marin
21
HISTOIRE
Peter Laslett
Le monde que nous avons perdu
par Philippe Aries
22
PHILOSOPHIB
Maurice Merleau-Ponty
La prose du monde
par Anne Fabre-Luce
24
R:BVUB
L'Arc nO 39
Butor
par Gilbert Lascault
25
CINBMA
Andréï Roublev
par Rachid Boudjedra
w
28
r:BUILLBTON
par Georges Perec
28
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Le Seuil
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Anne Sarraute.
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19
Photo X
p.
20
Photo X
p.
21
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Courrier littéraire :
Adelaide Blasquez.
Directeur de la publication
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25
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43, rue duTemple, Paris-4 e •
Téléphone: 887-48-58.
Printed in France
2

LE LIVRE DB

Une vérité implacable

LA QUINZAINE

Jean Rhys

Bon jour minuit

trad. de l'anglais par Jacqueline Bernard Les Lettres Nouvelles Denoël éd., 224 p.

Les tigres sont

plus beaux à voir

I

trad. de l'anglais

par Pierre Leyris

Mercure de France éd., 240 p.

Francis Wyndham (1), à qui nous devons de mieux connaÎ- tre Jean Rhys, cette roman- cière anglaise découverte dans les années 30 par Ford Madox Ford, redécouverte trente ans plus tard grâce à ce roman cruel et poétique qu'est Wide Sargasso Sea (1966) (2), note que cette œuvre insolite met en scène une héroïne, toujours la mê- me, « à différentes étapes de la vie ». De plus, qu'elle soit danseuse, comme dans Voya· ge in the Dark (1934), ou riche héritière créole devenue folle comme dans Wide Sar- gasso Sea, qu'elle soit mûre et blessée, lucide et aliénée comme dans Bonjour Minuit (1939), cette héroïne ne res- semble à aucune autre.

(1939), cette héroïne ne res- semble à aucune autre. Sa singularité vient de la for- me

Sa singularité vient de la for- me très particulière que prend son désespoir: une sorte d'ab- sence. Non qu'elle soit absente au monde dont elle continue d'at· tendre le meilleur, ou plutôt le pire, mais que, dressée à se quit. ter, elle se projette en surface, dans l'espoir de n'être plus attein· te.

Encore jeune, cette absente est une femme qui rêve, pour qui les visages sont des masques, les vil- les des chambres, les chambres des numéros. Retranchée derrière la tromperie qu'exerce le vête- ment, elle utilise les apparences, les méprise, les accepte dans une cynique humilité, pour leur qua· lité nécessaire de protection et de piège: le vêtement lui tient lieu d'identité. On devine que très tôt. peur, pudeur et pureté furent chez elle saisies à la gorge, mais non pas étranglées, car on les retrouve plus tard, chez l'hé- roïne vieillie, après une croissan-

ce souterraine et obstinée, durcies en méfiance désespérée. On verra comment, dans ce ré· cit admirable de véracité et

violence qu'est Bonjour Minuit,

cette méfiance conduit Sasha vers l'horreur d'une parodie qui affirme la beauté des illusions perdues. Si le désespoir des fem· mes dépeintes par Jean Rhys trahit un intense et romantique désir des choses, si grand qu'il plonge par· fois de l'autre côté, cependant il s'agit ici d'une désespérance qui crève tous les cadres, descend là où les personnages de Virginia Woolf et de Katherine Mansfield ne s'aventurent que peu, là où l'amour vénal, les ravages de l'al· cool, le détraquement de la machi- ne humaine, le suicide raté et fur· tif dans les toilettes, le visage ra- viné d'une femme que la boisson console et vieillit, nous entraînent dans une chute vertigineuse au bout de laquelle il n'y a, bien sûr. que la mort. Morts subites comme celle de la Grosse Fifi assassinée par son

gigolo (les Tigres sont plus beaI/x

à voir) ou le suicide d'Antoinet- te Cosway dans les flammes, (Wi-

de Sargasso Sea), morts contem·

plées par ceux qui survivent. vues la plupart du temps à tra- vers ces monstres que sont les femmes pour les autres femmes.

bêtes sarcasti-

ques ». Ou bien, morts à petit feu, imposées par les « gens res- pectables », dont la « cruauté ro- se, figée, innocente » déchire mieux que les griffes des félins. comme cette lente agonie d'une femme âgée et chauve à qui sa fille refuse une perruque, ou le coma de cette autre qui s'est en· fuie à demi-folle et nue dans la nuit, tandis que sa voisine se ter· re douillettement dans le lit con- jugal.

Peut-être aucun écrivain fem- me n'a-t-il parlé tout à fait com- me cela des femmes, denonçant

à la fois la cruauté qui leur est

propre et la cruauté de leur sort. Quelque chose en elles a été as-

sassiné: ce n'est pas l'innocence dont Jean Rhys montre combien elle se confond avec l'instinct vi- tal, nouvelle peau toujours prête

à se reformer comme le prouve

l'espoir, malgré la vieillesse, de connaître encore le plaisir pas- sionné ou l'obstination à survivre qui pousse une femme vers un chapeau comme vers un miracle, tendue vers cet objet risible,

«

sales

petites

La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969

« avide. désespérée, plein!' d'es- poir, complètement dingue ». Ce

qui a été tué, c'est la foi en la Beauté, la foi en l'Attente dont on devine qu'elles sont mortes d'avoir été trop grandes: main· tenant, à la monstruosité du Olé· diocre, ces femmes opposent le refus du non·être, la fuite en sur- face, l'absolu de la mort. C'est ici qu'intervient l'absence dont on parlait tout à l'heure, avec ses aliénations diverses: boisson, sommeil drogué, masque grotes· que du vêtement, catastrophes accueillies. « Après tout », dit

Sasha dans Bonjour Minuit, Il l'a- gitation n'est qu'en surface. Au

fond,

fond, il y a toujours l'eau sta·

Au

je indifférente.

gnante, calme, indifférente cette paix amère très proche de la mort. de la haine ».

Charlotte Brontë était, elle aussi fascinée par l'inégal COol' bat entre victimes et bourreaux. Sa protagoniste, Jane Eyre, petite gouvernante « sans relations. sans fortune, sans beauté » au· rait pu si facilement devenir la proie de la belle fiancée de Ro-

chester, « Blanche la parfaite, dame de qualité ». C'est précisé.

ment d'un autre personnage de Jane que Jean Rhys va s'é· prendre: la première femme de Rochester, créole devenue folle, enfermée, brisée, être humain dont le destin a fait une bête à

femme de Rochester, créole devenue folle, enfermée, brisée, être humain dont le destin a fait une
femme de Rochester, créole devenue folle, enfermée, brisée, être humain dont le destin a fait une
femme de Rochester, créole devenue folle, enfermée, brisée, être humain dont le destin a fait une

Jean Rhys

3

INFORMATIONS Rhys CClDlere grisonnante et dont Jean Rhys fera l'héroïne de Wide Sar- gasso Sea.
INFORMATIONS
Rhys
CClDlere grisonnante et dont Jean
Rhys fera l'héroïne de Wide Sar-
gasso Sea. Ford Madox Ford
avait noté chez la romancière
cette « formidable peesque sinise
tre passion d'exposer le cas du
pauvee bougre ». Mais juste.
ment: l'épave, cette autee « ab·
sente », n'a plus rien à opposer
à la cruauté d'autrui: détruite,
elle tient la destruction en échec.
Le thème d'une force féminine
entravée, abîmée, dénaturée, vi·
dée, revient sans cesse dans cette
œuvre, notamment dans Bonjour
Minuit où Sasha avoue parfois
« être triste comme une lionne
de cirque ». L'intelligence n'of.
fre guère de consolations à ces
femmes pour qui des compensa-
tions restent des compensations
et les sublimations, des sublima·
tions. L'enfance n'offre pas da-
vantage son paradis : même si
Jean Rhys se réfère souvent à la
beauté brûlante de ces Antilles
où elle a grandi, pourtant la na·
ture qu'elle dépeint - avec un
prodigieux talent - est aussi car·
nivore et destructrice que celle
d'un Richard Hughes dans Cyclo-
ne à la Jamaïque. Vue de loin,
l'enfance reste un mirage; vue de
près, elle épouvante, avec ses ri-
tes magiques, ses filtres, ses appa·
ritions comme celle des deux rats
aux yeux de feu qui, sur le rebord
d'une fenêtre, contemplent fixe-
ment la créole de W.ide Sargasso
Sea. On le voit: ces héroïnes
n'appartiennent à aucun lieu ni à
personne; elles sont sans recours.
C'est en spectatrices étonnées
d'elles-mêmes qu'elles flotttent,
suffisamment averties au sein de
leur détachement pour savoie
combien les buts des hommes
sont obliques, qu'ils s'attachent à
elles par vanité, peur d'être seuls,
désir charnel ou besoin d'argent.
Eric Losfeld
en correctionnelle
Le thème de l'œuvre est celui
d'une dégradation fatale, dégra-
dation qui menace les femmes en
quête de cette perte de soi per-
mise au poète, au saint, à tous
ceux qui coïncident parfaitement
avec l'objet de leur passion. Mys.
tiques, ces passionnées se vou·
draient consumées, semblables à
Louise Labbé, mais doivent au
contraire se prêter à des comé·
dies, l'œil ouvert sur ce qu'on
leur prend. Cet univers est tissé
de scandales dont les plus cho-
quants sont les plus quotidiens :
Dans trois jours, le 18 décembre,
Eric Losfeld, directeur des Editions
du Terrain Vague, comparaîtra devant
le tribunal correctionnel de la Seine
pour infraction à la loi du 4 janvier
1967 sur les publications destinées
à la jeunesse. Selon les dispositions
de cette loi, le prévenu risque une
peine d'emprisonnement «de deux
mois à deux ans et une amende de
3.000 à 30.000 F le Tribunal pouvant
en outre ordonner la fermeture tota-
le ou partielle, à titre temporaire ou
définitif, de l'entreprise éditrice-.
la vieillesse, la cruauté. C'est
pourquoi il dérange. Mais Jean
Rhys écrit pour ceux qui aiment
la vérité implacable. Ceux-là re-
connaîtront dans ce monde brutal
et poétique l'envers d'eux-mêmes
soigneusement dissimulé par le
vêtement, l'habitude, la décence
- cet envers où se cache non
pas l'attrait voluptueux de la dé-
chéance si souvent décrit, mais
une tentation plus rare, celle d'un
pur désespoir comme alternative
de l'amour.
Eric Losfeld avait été en effet
averti qu'en vertu de cette loi et
pour avoir publié un certain nombre
d'ouvrages comme ceux d'Emma-
nuelle Arsan, il était tenu de remet-
tre au ministère de la Justice «trois
exemplaires de toute publication ana-
logue à celles déjà frappées d'inter-
dit, et d'en différer la mise en vente
durant les trois mois suivant le récé-
pissé de leur dépôt -. Curieusement
cette mesure ne porte pas le nom
de censure préalable.
C'est pour avoir refusé de subir
une censure qui n'ose pas dire son
nom qu'Eric Losfeld risque aujour·
d'hui la prison. Nous nous joignons
aux éditeurs, écrivains, intellectuels
qui se portent garants de l'honora·
bilité d'Eric Losfeld pour demander
l'acquittement de l'éditeur et la ré-
vision d'une loi à la fois odieuse et
ridicule.
En liaison avec cette affaire Mme
Lise Deharme, auteur de Oh! Vio-
lètte, publié au Terrain Vague et
frappé de trois interdictions : vente
aux mineurs, exposition, publicité,
s'étonne que son ouvrage, signé de
son nom (et, ajouterons-nous, un
nom d'écrivain honorablement
connu), illustré par Leonor Fini, soit
jugé plus subversif • que, par exem-
ple, les œuvres majeures du marquis
de Sade dont je me réjouis qu'elles
soient diffusées massivement dans
la jeunesse de ce pays - (Lise De-
harme fait allusion à des publica-
tions d'ouvrages de Sade en format
de poche). En conclusion de sa pro-
testation elle rappelle que Saint-Just
avait formulé une • loi fondamentale
de la République - dont le libellé fera
aujourd'hui sourire : «à savoir que
les gouvernants sont les domesti-
ques du peuple et non ses maîtres".
Diane F ernandez
(1) Francis Wyndham. Jean Rhys,
« Les lettres
nouvelles Il. Avril 68.
(2)
Wide Sargasso sea. Penguin
Books, prochainement traduit.
M.
vm.
Daw
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4
Soljenitsyne, la Russie, l'exil Ce «Graal» insaisissable Est-ce le même drame qui se rejoue? Il
Soljenitsyne, la Russie, l'exil
Ce «Graal» insaisissable
Est-ce le même drame qui se
rejoue? Il Y a douze ans déjà,
au terme d'une longue cam-
pagne de dénigrement, Boris
Pasternak se voyait offrir
l'exil, et, dans une lettre pa-
thétique adressée au chef du
gouvernement soviétique, qui
était alors Nikita Serguéïé-
vitch Khrouchtchev, il sup-
pliait qu'une mesure si extrê-
me ne fût point prise à son
égard. Car s'il existe des écri-
vains «transportables. d'un
pays à l'autre, voire même
des écrivains migrateurs,
pour d'autres, l'exil équivaut
à la mort.
Le portrait qu'en fait Soljenit-
syne est infini, toujours inache-
vé, toujours lyrique. Elle est ce
« Graal. mystique et insaisis-
sable qu'entrevoit le peintre
Kondrachov, elle est ce pays
doux des hautes eaux printaniè-
res dont rêvent les compagnons
de misère de Kostoglotov, mais
elle est aussi ce paysage vio-
lent, plus violent que ne l'ont
peint les Lévitan, et qui a pro-
duit, outre les interminables li-
gnées de Matriona résignées,
les suicidés du feu qu'étaient
les premiers Vieux Croyants, les
terroristes purs et indompta-
bles qu'étaient les Jéliabov ou
spontanée viennent la pureté et
la foi des Kostoglotov et des
Nerjine. Soljenitsyne affirme et
démontre que la vérité est l'ob-
jet même de la littérature.
L'admiration
pour Tolstoï
les Décembristes
Comment
Soljenitsyne pourrait-il abandon-
ner ce pays? Non, certes, que
l'amour de Soljenitsyne pour la
Russie soit exclusif du reste de
l'humanité ! Mais c'est par la
Russie que passe l'appel de Sol-
jenitsyne aux autres hommes,
ce sens de « l'humanité unique
et intégrale. auquel il fait allu-
sion dans sa récente lettre à
l'Union des Ecrivains pour pro-
tester contre son exclusion. L'er-
mite de Riazan ne quittera sa ta-
ble de travail que contraint et
forcé. Comment ne pas rappe-
De là son admiration pour
Tolstoï et son mépris pour une
certaine littérature servile qui
se soumet toujours au dernier
mort d'ordre politique. Dans le
Pavillon des Cancéreux, Solje-
nitsyne, à plusieurs reprises,
fait le procès de cette littératu-
re asservie. Or, c'est cette lit-
térature-là qui, aujourd'hui, se
venge, l'injurie aussi grossiè-
rement qu'elle avait injurié Pas-
ternak, et l'anathématise sans
même avoir lu ses œuvres.
C'est à ces écrivains-aboyeurs
protégeait Pasternak. Mais Sol-
jenitsyne est solidaire d'un com-
bat que mène avec lui toute une
intelligentsia soviétique qui
veut la libéralisation du socia-
lisme. La dernière lettre de Sol-
jenitsyne à l'Union des Ecri-
vains en est la preuve, puisque
Soljenitsyne lui-même lie son
cas à celui de Lidya Tchoukovs-
kaïa (auteur d'un récit très pur
sur la Russie terrorisée de 1937.
la Maison désertée) et Léon
Kopelev (germaniste connu et
compagnon de captivité de Sol-
jenitsyne). D'autres encore, non
nommés, sont certainement pré-
sents à la pensée de Soljenitsy-
ne. Soljenitsyne ne se sent pas
seul; il affirme que « les temps
frileux. des années 50 où l'on
pourchassait Pasternak, sont dé·
passés. Il sent à ses côtés qu'u-
ne communauté si lencieuse le
soutient et l'aide.
Nul doute qu'Alexandre Solje-
nitsyne n'appartienne à cette
seconde catégorie. Lié à la Rus-
sie par tout son être et toute
son œuvre, il peut, comme la
poétesse Anna Akhmatova, en
prologue à son inoubliable Re-
quiem, s'écrier:
Soljenitsyne est solidaire d'un oombat que mène
avec lui toute une intelligentsia soviétique qui
veut la libéralisation du sooialisme.
Non, je n'étais pas sous des
cieux étrangers
Et point niché sous une aile
étrangère!
J'étais alors avec tout mon peu-
ple,
Là où mon peuple, pour son
malheur, était.
ler les termes de sa lettre de
Mai 1967 au Congrès des Ecri-
vains : «Je suis tranquille; je
sais que je remplirai mon devoir
d'écrivain en toutes circonstan-
ces et peut-être après ma mort
avec plus de succès » ?
Or, voici qu'aujourd'hui des
voix funestes proposent à
Alexandre Soljenitsyne de s'exi-
ler, de rejoindre ces pays capi-
talistes « qui l'apprécient tant •.
Il n'est pas douteux que Solje-
nitsyne, avec plus de fermeté
encore que Pasternak, refusera
cet exil hors de la Russie. La
Un seul oritère:
la vérité
que Soljenitsyne, avec virulen-
ce, dit qu'il est temps de remet-
tre les montres à l'heure. Car
Soljenitsyne ne se croit pas
seul. Pour lui nul n'est à l'abri
de la voix de la vérité. Qu'elle
s'appuie sur la foi simple des
Matriona ou sur la foi tourmen-
tée des Chouloubine, la voix du
jugement moral, la voix de la
Personne finit toujours par se
faire entendre, même du ca-
mionneur Poddouïev et même
du diplomate libertin Volodine.
Russie
elle est vraiment l'ob-
jet incessant de son enquête,
de son amour, de son exigen-
ce morale. D'un bout à l'autre de
son œuvre, elle est là, héroïne
muette. C'est elle qu'incarnent
obstinément le rusé et prodigue
Ivan Denissovitch, l'humble et
désintéressée Matriona, elle
dont rêvent les malades du Pa-
villon des Cancéreux, elle que
chantent en mineur les poèmes
en prose, elle que poursuit in-
lassablement à travers son œu-
vre le peintre Kondrachov-Iva-
nov dans sa cellule monacale du
Premier Cercle.
L'œuvre entière de Soljenitsy-
ne nous semble être un Juge-
ment de notre Temps par la mé-
diation de la Russie. Voilà sans
doute ce qui lui attire tant de
haine. Voilà ce qui certainement
le relie à la grande littérature
classique russe et avant tout à
Tolstoï. Pour ce Jugement, Sol-
jenitsyne n'a qu'un seul critère,
mais un critère plus dur que le
diamant : la vérité. De sa dis-
torsion sont nés les tourments
dantesques de Chouloubine, le
bibliothécaire déclassé qui en-
fournait sur commande des ar-
mées de livres dans le poêle:
de sa falsification sont nées les
angoisses cauchemardesques
de Roussanov, le dénonciateur;
de sa recherche incessante et
De l'Union des Ecrivains, Sol-
jenitsyne ne recevait plus ni
droits d'auteur ni protection, ses
œuvres sont retirées des biblio-
thèques publiques, ses archives
lui sont confisquées. Autant di-
re que son exclusion de l'Union
n'ajoute pas grand chose à sa
courageuse solitude. Avant lui,
d'autres illustres écrivains so-
viétiques se sont vus ainsi frap-
pés d'excommunication. La seu-
le vraie question est : en reste-
ra-t-on là ? ou bien est-ce le pré-
lude à d'autres persécutions?
Il conviendrait peut-être qu'u-
ne autre communauté, celle des
écrivains de l'ouest, lui manifes-
te aussi son soutien. Les tou-
tes dernières nouvelles sont, en
effet, inquiétantes. Si l'on peut
laisser de côté les menaces ha-
bituelles du tristement célèbre
Cholokhov, il reste que les al-
lusions à on ne sait quelles utili-
sations «subversives. de droits
d'auteurs de Soljenitsyne à l'Oc-
cident sont d'assez funeste pré-
sage. Pourtant, il nous semble
difficile de croire que la Russie
puisse persévérer à persécuter
ainsi une des grandes voix qui
sont à son honneur, et plus in-
vraisemblable encore qu'elle
veuille l'exiler. Car si Soljenit-
syne est un juge rigoureux, voi-
re sévère, sa rigueur, nul ne
l'ignore, vaut pour nous tous, où
que nous soyons, car à nous
tous il a rendu le sens d'une lit-
térature qui contient, ainsi qu'il
est dit dans le Pavillon des Can-
céreux, « la petite question cru·
ciale dont la réponse livre
l'homme tout entier-.
Certes sa gloire mondiale pro-
tège Soljenitsyne comme elle
Yves Léger
5
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
ROMANS Au delà du désespoir FRANÇAIS Rafaël Pividal 1 Tentative de visite à une base
ROMANS
Au delà du désespoir
FRANÇAIS
Rafaël Pividal
1
Tentative de visite
à une base étrangère
Le Seuil éd. 127 p.
Avec Rafaël Pividal, nous som·
mes au·delà de la désespérance.
Kafka et Beckett, ces joyeux lu-
rons, sont depuis longtemps en·
terrés. Le monde a basculé et
l'homme a trouvé enfin le milieu
qui convient à sa nature : J'iner·
tie. Au moins, dans « désespé.
rance », y a-t·il le mot espérance.
Dans l'univers de Rafaël Pividal,
on n'a plus lieu d'être désespéré
puisque la notion d'espoir est
morte.
John, le héros, est un peintre
qui parcourt un monde complè.
tement décalé, un monde, nous
suggère l'auteur, qui, à grand.
peine, a survécu à une explosion
suicidaire. John vit d'une vie vé·
gétative et sa fonction de peintre
relève plus du passe·temps que
de la passion : il peint d'ailleurs
toujours le même tableau, tableau
qui n'a pour lui aucune significa.
tion.
Les aventures de John pour·
raient faire la matière d'un ro·
man picaresque : en l'occurrence,
il s'agit d'un roman picaresque à
rebours. Les gens qu'il rencontre
sont des imbéciles, John lui·même
n'a rien pour retenir notre atten.
tion. La base américaine où il
aboutit est devenue une bâtisse
morte, symbole dérisoire d'un
monde englouti et il n'y a plus
guère qu'un prêtre pour la pren.
dre au sérieux.
Bref, d'un ton allègre, M. Pivi-
dal nous entraîne au niveau le
plus accessible du néant quoti.
dien. Si l'humour ne manque pas
dans cet ouvrage. c'est tantôt un
humour acide et qui ne fait pas
rire, tantôt un humour lui aussi
plein de dérision qui pousse plus
au haussemeut d'épaules qu'au
rire (il va jusqu'au mauvais ca·
lembour : deux de ses héros s'ap.
pellent « John et Tan »). Et si,
à la dernière ligne, le héros a
trouvé la paix, c'est une paix qui
ressemble plus à la mort qu'à
l'équilibre : « John aperçut alors
dans le ciel, près d'un nuage pe-
tit, sans .forme, éclairé seulement
d'un côté, la liberté, le plaisir
d'être calme sans raison et sans
hâte ». C'est, en somme, l'inverse
de la proposition shakespea-
rienne : le monde est toujours
raconté par un idiot mais il n'y
Rajaël Pividal
a
plus ni bruit ni fureur.
Rafaël Pividal écrit avec une
n'appartient qu'à lui. Aux confins
du fantastique et du quotidien,
il impose sans effets déclamatoi·
res un univers obsédant.
p
u i s san c e d'envoÎltement qui
Jean Wagner
Recherche d'une pureté
1 Louis Calaferte
Portrait de fen/ant
Louis Calaferte appartient à
cette race d'hommes qui ne gué.
riront jamais de leur enfance. Ou
plus exactement de l'enfance
qu'ils n'ont pas eue. L'enfance
n'est pas pour eux un paradis
perdu mais un paradis qu'ils n'ont
pas connu : leur innocence était
pré.natale. Ses premiers livres qui
avaient un aspect autobiographi.
que immédiat n'ont pas suffi à le
libérer. Il y revient sans cesse :
tableau : c'est au point qu'une
critique psychanalytique s'avére·
rait indispensable pour relier
entre elles les diverses images que
peut prendre ce sang (et en même
temps, les multiples allusions au
rouge : un seau, des tuiles, des
habits, un sexe et même l'eau qui
coule) dans les différents con·
textes.
pressionnisme et de pudeur. Sur
trois livres (Septentrion, No man's
Denoël éd., 142 p.
land, Satori), il a privilégié avec
plus ou moins de bonheur l'as-
pect expressionniste de son talent.
Dans Rosa Mystica, c'est au con-
traire la pudeur, la réserve qui
prennent le pas. Avec Portrait de
f
enfant, Louis Calaferte a tenté
le danger aurait été de réécrire
jusqu'à la fin de sa vie Requiem
des innocents. On peut penser que
l'auteur en a été conscient puis·
qu'il est resté de longues années
à hésiter sur la voie à suivre. Avec
Rosa Mystica, l'an dernier et Por·
trait de f enfant, aujourd'hui, il
semhle bien qu'il ait trouvé son
second souffle.
Louis Calajerte
Portrait de f enfant se présente
Derrière ces tableaux, l'auteur
s'efface comme s'il ne nous livrait
que des pièces d'un dossier incom·
plet, qui ne peut être qu'incom.
plet. S'il s'agit d'un puzzle, c'est
un puzzle infini comme l'est toute
œuvre d'art. Si l'auteur se mani·
feste, ce ne peut être que par son
écriture. En l'occurence, une écri·
ture précise et pudique, toute en
demi·teintes et d'autant plus
empreinte de délicatesse que les
tableaux sont plus cruels. Là aussi,
c'est une écriture qui veut s'effa·
cer et pourtant, l'impression est
celle d'une fragilité cristalline que
la moindre trace expressionniste
pourrait érafler.
et réussi une synthèse des deux
aspects de sa personnalité : la
pudeur dans l'expression, la vio-
lence dans l'exprimé. C'est là
aussi où il trouve ses accents les
plus personnels et, paradoxale.
ment les plus forts. Portrait de
f
enfant est une eau·forte où, cer-
comme une suite de tableautins
sans autre lien entre eux que la
présence de cet enfant jamais
nommé, d'une famille campa·
gnarde aux contours assez flous
(il y a un père et une mère qui
meurent, une tante et un oncle,
une sœur mais les tableaux étant
rassemblés sans aucun souei diro-
nologique, ces personnages ne
jouent le plus souvent que le rôle
de catalyseur) et des thèmes qui
reviennent de manière obsession·
nelle : le sexe, la mort, la vieil·
lesse et surtout le sang, ce sang
qu'on retrouve presque à chaque
En ce sens, l'évolution de Cala·
ferte mérite qu'on s'y arrête : ses
deux premiers livres étaient dans
la tradition de Jules Vallès, un
Jules Vallès qui aurait lu Céline.
Ils formaient un mélange d'im·
précations et de tendresse, d'ex·
tes, domine le rouge du sang mais
où la violence restent voilée par
un halo de couleurs indéfinies.
En fait, cet itinéraire n'a guère
varié : c'est toujours la même
recherche d'une pureté tellement
absolue qu'elle en devient déses·
pérée. Si la vraie vie est ailleurs,
elle ne peut être que dans un âge
inconnu de l'homme. Peut·être ce
dernier en garde.t.il quelque mé-
diocre souvenir. C'est à la quête
de ce souvenir que, sans relâche,
se consacre Calaferte et c'est peut-
être de cette quête toujours vouée
à l'échec que chacun de ses récits
tient cette couleur mystique assez
insolite dans son œuvre. J. W.
6
La multitude Jean·Claude Montel la multitude carnavalesque (cOIn- 1 Le carnaval me « récriture portée
La multitude
Jean·Claude Montel
la multitude carnavalesque (cOIn-
1
Le carnaval
me « récriture
portée jusqu'à
Série « Change »,
Le Seuil éd., 128 p.
Le deuxième livre de Montel
(1), le Carnaval, constitue le pre·
mier titre des « volumes indivi·
duels » de la collection Change
qui nous promet par la suite Jean
Paris, Philippe Boyer, Jean.Pierre
Faye
son paroxysme ») peut tout re-
mettre en question, tout démys-
tifier et provoquer la dévaluation
de l'ordre imposé. L'étrange, l'im-
possible statut de l'écrivain expul.
sé de lui-même et dépossédé de
sa parole, « déjà mort avant de
naître », tout « silence et immo-
bilité » n'est pas le privilège hau-
tain, intemporel, hérité d'une
caste de loups solitaires et sacrés,
mais le fait d'une pratique, d'une
production sociales aliénantes que
l'écrivain est appelé dans le par-
tage de la peur, de l'exil et de la
colère, à transformer
Joseph Guglielmi
1. Voir coll.
" Ecrire". Seuil
Dans « le grand renferme·
ment » de la ville, c'est l'émeute
ou le carnaval qui gouverne de»
foules affrontées et malades. Ali
travers de l'oppression et de
l'ivresse généralisées, un corps
épie son double féminin ; un
corps en rupture d'hôpital ou
d'asile, déchiré par une longue
copulation douloureuse et cruelle,
toujours répétée et cependant dif·
férente :
La Quinzaine
LETTRES A
IIttt·r.urp
Jean-Claude Montel
mime la disparition du « person-
nage », déjà, lui-même raturé par
son travesti.
Nous avons reçu de M. Brian Crozier, auteur du Franco dont a rendu
compte M. Herbert Southworth, une lettre que nous publierons dans
notre prochain numéro, avec la réponse de M. Southworth.
« Elle apparaissait la dernière
mais était immédiatement reflé.
tée par toutes les glaces du café,
répandue en coulées rutilantes,
peinte, décolletée et mise à sang
sur les visages, sur les mains
Hautement politique, la pensée
de Montel vous fascine irrésisti·
blement en se mouvant toujours
à
la limite coupante du roman et
de l'essai : roman (comme dans
une certaine mesure les Plages)
de l'impossibilité du souvenir,
»
Car en ce lieu « d'un inachève·
ment permanent », les rapports
entre l'individu et la multitude ne
sont jamais le reflet d'une oppo·
sition commode où il y aurait d'un
côté l'unique, l'original (le bien)
et de l'autre le pluriel, le banal
(le mal). Au contraire, ici (comme
le précise le prière d'insérer),
« le sujet central, c'est la multi·
tude », le processus excessif qui
anéantit le signalement du « je
parlant, par des séries de multi.
plications et de variations d'iti.
néraires.
essai sur « l'expulsion de soi et
du monde » ; concept sur quoi
s'ouvre la seconde partie du livre
- la mieux venue - où la ré-
flexion la plus abstraite ne s'écarte
jamais (compte tenu des difficul-
tés d'accès du livre, qui tiennent
à
la complexité des rapports entre
l'homme et la cité, entre l'écri·
vain et l'écrit) d'une écoute con·
crète des pulsions du/des corps.
Autrement dit, l'exigence théori-
que ne contrarie en aucune façon
la passion narrative qui atteint,
par endroits, une véritable inten-
sité
« poétique » :
HActll:: L MIZRAHI
Dans le théâtre urbain, innom-
brable, anonyme, le corps (du
récit) peut se permettre de jouer
tous les rôles qu'une fiction verti.
gineuse lui dicte comme « le lieu
réel ( ) saturé de corps et de vi-
» Où tout est,
sans cesse, scandé par le combat
perpétuel et sanglant du désir
sexuel avec l'extrême douleur liée
à la dissolution de l'être.
« Tu cherchais.
Tu chercheras, mais quel
visage désormais ?
Quel
corps ? pris, renversé,
capturé dans son
sang et une main sur la
bouche pour que les cris
ne s'entendent pas ? »
Harry
sages (
) où tout serait en per-
pétuelle mutation
Et l'épuisement, la maladie, la
mort deviennent les habituels
compagnons de route ; on assiste
(on participe), en parodie, à la
destruction d'une ville, d'un ordre,
d'une civilisation, d'une parole
dont l' « impossibilité soudaine
Cependant, la dure et exacte
conscience « d'une oppression gé-
néralisée » (tant policière que
médicale) n'est en rien synonyme
d'une résignation ou d'un décou-
ragement qui trouverait un bel
exutoire par la pratique de la
seule magie verbale ! Non ! Car
7
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
ROIIANS .TRANG.RS Nazis et nymphomanes 1 Roger Curel Brancula Robert Lallont, éd. 503 p. On
ROIIANS
.TRANG.RS
Nazis et nymphomanes
1 Roger Curel
Brancula
Robert Lallont, éd. 503 p.
On termine les meilleures lec-
tures comme une partie de mer
à Etretat par exemple: après
avoir reçu le vent en pleine face,
jusqu'à être renversé, avoir fran·
chi des enclos de barbelés, s'être
enfoncé dans la boue et les ga-
lets, avoir contemplé un os de
seiche, maîtrisé quelques falaises,
au bout de quoi, on se sent harassé
et heureux. Alors c'est l'heure de
la récapitulation, où l'on met son
bonheur en ordre en reprenant
les choses à l'envers.
ment où. A l'inverse des Il noue
veaux romans », la clef, en effet.
se trouve à la fin, mais ce n'est
pas, comme dans un « policier »,
un lapin que l'auteur tire de son
chapeau, mais son roman lui·mê·
me dans la vérité finale de son
exercice, à l'issue d'un suspense
formel. C'est alors que, par la
bouche d'un de ses personnages.
il peut présenter son livre comme
un générique de film : chacun, du
créateur aux acteurs, est à sa pla.
ce et reçoit son visage; et le lec·
teur, à son siège de spectateur, n'a
plus qu'à applaudir l'aventure qui
s'est jouée pour lui.
« un sentier herbeux entre
deux rangs de vigne. D'autres
rangs, disposés transversalement,
divisaient le champ en autant de
Le sentier montait lui
aussi, légèrement, mais déjà on
voyait le terrain s'arrondir en une
croupe au·delà de laquelle émer·
geait la masse obscure d'une col·
line.
De même pour ce Brancula
merveilleusement harassant. Et
tant qu'à parler à rebrousse·lec·
ture, reportons· nous carrément au
petit aperçu du dos de couver·
ture: le livre y est traité de ro-
man-gigogne, considéré successive-
ment comme un roman d'espion-
nage, un roman picaresque, un ro-
lOan parisien, un double roman
d'amour, heureux et malheu·
reux
Comment conjuguer ce
FiorelLa s'arrêta au commence·
ment de la descente, dès que la vue
s'élargit. Le coteau était escar-
pé ; de petits champs oblongs,
avec un rang de vigne OIL une ban-
de de maïs, étaient soutenus par
des murs de pierre sèche. Plus
bas commençait le maquis, en ta·
ches toujours plus cialrsemées à
mesure qu'on se rapprochait du
lit d'un torrent. Immédiatement
après s'élevait la haute colline
sombre dont le sommet était à
contre· jour. »
foisonnement? L'auteur lui·mê-
me nous le suggère aux dernières
pages de son ouvrage: « dans
d'intériorité, ressourcés à leur
passé. D'où la démarche discon·
tinue du livre : bonds en avant.
récits parallèles, prospections ré·
gressives dans l'épaisseur du
temps ; d'où surtout la variété de
ses registres d'écriture, qui soIli·
tent tour à tour le cocasse langa.
gier, le délire poétique, la pein.
lUre <le mœurs, le journal intime,
le récit d'aventures, etc.
cette énorme partouze métaphv-
sique, chacun, dans la limite de
ses possibilités, s'est retourné
comme un gant et sacrifié. en
somme, à ce que, de près ou de
loin, avec les réserves d'usage. on
Mais de quel type d'aventure
s'agit.il? Roger Curel n'entend
pas plier sa plume à un argument
qui lui préexisterait et qu'il de-
vrait, par le fait, traiter: en œ
sens, cette aventure est fondamen-
talement littéraire. Mais il n'en-
tend pas, non plus, lui préexister
et n'affecter de ne voir en lui
qu'une des virtualités de son écri-
ture. Ses personnages et leurs
engagements romanesques ne sont
pas aléatoires ; mais ils ne se dé-
finissent que dans cet entre-deux
dynamique qu'est, par delà les
mots et en deçà des faits, l'espace
de la narration. Car c'est l'aven-
ture narrative en elle-même qui
est, d'abord, la visée de M. Curel:
des fonds éparpillés après la chute
du Ille Reich, et celui de Solange,
une nymphomane qui s'est suici·
dée et dont deux de ses anciens
amants tentent de décrypter le
secret. A ces deux thèmes qui,
chacun, mettent en jeu pratique·
ment tous les personnages mais
selon des séries et avec des va·
leurs différentes, correspondent
deux temps, présent pour le pre·
mier - c'est le roman d'action -
et passé pour le second, quête
rétrospective et analyse introspec·
tive (certains personnages n'étant
que présent - Brancula -, d'au-
tres que passé - Jean, Solange).
deux tonalités, la première bril-
lante et sarcastique, la seconde.
sensible et douloureuse, et, par.
tant, un double éclairage de plu-
sieurs des principaux personna·
ges, tantôt marionnettes à deuJj
dimensions, tantôt, au contraire.
lourds d'une dimension nouvelle:
Carlo Cassola
Fiorella
Récits.
Trad. de l'italien
par Philippe J accoltet
Le Seuil éd., 190 p.
Sous le regard de Fiorella, le
paysage toscan cher à Cassola, à
son chasseur, à ses personnages
au cœur aride n'a rien perdu de
sa beauté tranquille. Pourtant la
peut appeler la vérité
Une gros-
se faute, mes chers amis, il n'y
a pas de héros dans votre histoi-
re! Vous ressemblez à des peti-
tes roues d'engrenage et chacun
entraîne l'autre: serait-ce donc
vrai que tout le monde se décide
au hasard et que personne ne
pense ?
les données romanesques s'y su-
bordonnent, en tant que condi-
tions du jeu et points d'applica-
tion. Mais comme les fonctions
narratives, d'autre part, enrichis-
sent progressivement ces données,
les transforment et les accréditent,
l'aventure, initialement éparse et
diversement introduite, s'organise
et se resserre jusqu'au renverse-
ment final, véritable instant de
vérité où, la narration - et le
livre donc - achevés, il ne reste
plus qu'une histoire qui a été.
« maestra la jeune institutri·
ce, « aurait aimé voyager ». A
vingt-trois ans, bientôt viogt-qua-
tre, n'était jamais sortie de
Toscane, et pour son premier pos-
te elle avait « échoué à Métato »,
un petit village primitif et déso-
lé. C'était la guerre. Elle avait
beau se dire : « c'est moi qui ai
demandé la campagne; on se dé-
brouille mieux pour la nourriture
Personne, peut-être, sauf l'au-
teur. Ainsi le démiurge M. Curel
nous fait-il comprendre qu'il res-
te maître non seulement de la li·
berté de ses personnages mais
encore de leurs différents niveaux
d'existence, c'est·à-dire maître de
son récit et de ses différents mo-
des d'écriture. Ce qu'en revanche
il ne dit pas, c'est que dans cette
partouze, il nous réserve aussi
notre place, car, étant de cemt qui
racontent plutôt qu'ils ne rappor-
tent, il prend en charge également
son lecteur: d'où le plaisir de se
sentir conduit sans savoir exacte·
Cette histoire, bien sûr, on peut
la raconter: ce n'est pas raconter
le roman. Or, c'est la lecture qui
nous importe, ç'est-à-dire la partie
où l'auteur nous entraîne. On peut
la déchiffrer, comme une partition
musicale, y suivre le déploiement
et le contrepoint subtils des fonc-
tions narratives dans l'architectu-
re qu'elles édifient patiemment.
On y discernera ainsi deux thèmes
dominants : celui d'Ernst von
Brancula, un ancien nazi lancé à
la recherche d'un document·code
qui lui permettra de rassembler
Et telle est finalement la par-
touze : dans cet espace narratif
en incessante mouvance et au gré
des comhinaisons fonctionnelles
qui l'animent, les personnages de
Brancula ne sont jamais entière-
ment ce qu'ils sont et, seul, nous
l'avons vu, l'achèvement du livre
immobilisera leur figure. On voit
l'ampleur de l'entreprise et ses
difficultés. Il fallait un tempéra-
ment exceptionnel pour la conce·
voir et la soutenir. D'évidence,
M. Curel a réussi, avec une géné-
rosité tranquille qui donne, par-
fois, l'impression inquiétante qu'il
pourrait réécrire à lui seul toute
la littérature française de ces qua-
rante dernières années. Il n'en est
plus à son premier livre mais
semble, avec celui.ci, avoir épousé
la totalité de ses dons. On guette
avec impatience, maintenant, les
partis qu'il va lui falloir prendre
pour dépasser ses richesses et
troubler le trop entier bonheur
de lire qu'il vient de nous donner.
Michel-Claude }alard
et par le temps qui court la nour·
riture c'est r essentiel », elle était
envahie d'amertume à se retrou·
ver enceinte, avec son petit gar-
çon de deux ans et demi, dans la
chambre misérable qu'un châte-
lain méprisant lui avait cédée.
Elle avait fui Volterra, un mari
insouciant, des hostilités diver·
ses, mais l'entêtement, le courage
se payaient. C'était souvent dur,
toujours injuste d'être une fem·
me. Sans doute devait-elle « ins-
crire au passif du mariage de
n'avoir pu terminer ses études :t ;
sans doute ne pouvait-elle se per-
mettre d'entrer seule dans un ca-
fé ; mais comme Thérèse Des-
8
V lctlme• • et complice vir la littérature à la culture, aux sciençes de notre
V lctlme• •
et complice
vir la littérature à la culture, aux
sciençes de notre temps
Je ne
crois pas aux mouvements d'a·
vant-garde ; ce des maladies
infantiles. »
Cassola enferme Fiore]]a dans
le cercle éternel de la destinée
féminine, et, dans le second ré-
cit de ce recueil, affirme sa po·
sition comme véritable doctrine.
Fausto avait toujours été un
enfant « différent des autres ;,).
Il n'aimait pas la mer
; mais il
aimait lui le plus jeune de la fa·
mille, le départ en vacances, en
juillet, seul avec sa mère. Cette
année ses aînés étaient retenus à
Rome pour des examens. A Ma·
rina di Cecina. il préférait lire
que se baigner. Les Misérables,
plus proche de son cœur que Les
Fiancés, lui arrachait des lar-
mes délicieuses. A quinze ans, ce
fils de bourgeois vieilJissants rê-
vait de devenir un grand homme
comme Napoléon ou Garibaldi
mais, comme son père, il détestait
tout changement. Une courte vi-
site de celui-ci l'investit de ses
premiers pantalons longs.
En ces jours mémorables. sous
queyroux, elle fumait, comme
Emma Bovary elle lisait des ro-
mans. N'était·elle pas une dame,
au village ?
L'année tourne autour du pi.
vot
de
la constance paysanne.
Pour la citadine, au rythme des
saisons, - les gestes quotidiens tou-
jours les mêmes à accomplir - ne
laissent à l'esprit que le point de
liberté d'où s'engendre l'ennui.
Pourtant les choses changeaient.
Fiorella était doublement libé-
rée : par la naissance de sa fille ;
par la rupture avec son mari. El·
le avait tenu tête au Comte ; il
lui avait fait construire une mai·
son. Le docteur lui avait fait des
propositions dès son retour. Il
prenait, après bien des détours,
leur liaison scandaleuse au sé·
rieux. Il l'emmenait vivre, ailleurs,
avec ses enfants, l'existence de
dépendance argentée dont elle
rêvait. Au mieux de ce qu'elle
estimait être ses intérêts, Fiorella
maturément vieilli ; jaloux, muf·
fle, possessif, il savait, bon mâle
italien, jouer les sultans. Mais
avec lui, elle voyagerait plus loin
que la Toscane. Le divorce était
impossible, mais ailleurs elle pas-
serait pour l'épouse respectable
d'un honorable médecin. Tant que
cela durerait elle ne serait plus
pauvre. Elle avait déjà cédé beau-
coup ; elle était prête à toutes
les concessions. Moitié victime,
moitié complice.
Dans une situation en impasse,
solitaire, sordide, douloureuse, à
peine éclairée çà et là de l'amitié
fugitive de quelques bûcherons;
dans la vraisemblance obligée de
cette fiction, pareille conduite
est la seule liberté que Cassola
laissait à sa révolte. La sollicitu-
de de l'auteur l'a guidée à bon
port, à travers le récit, la tranche
de vie où il l'a mise au monde
et prise en charge, sous la dOUa
ble hypothèque de qui ils sont, l'un
et l'autre ; l'une pour révéler
l'autre. Si ce genre de « collage
est la seule issue permise à une
mère sans appui marital, à une
institutrice que son affranchisse-
ment économique n'a conduite
qu'à la pauvreté et l'insatisfac-
tion, c'est que FioreHa n'existe
que par la lettre et l'esprit de
qui ne peut écrire autrement
son histoire. Par un effet de
boomerang, la révolte individuel·
le consciente s'asservit à l'incon.
scient de celui qui y a travaillé.
Réduite, soumise au pouvoir de
l'homme qui la fait vivre et ou,
de celui qui l'écrit, Fiorella se
range dans une cohérence confor-
table, dans un conformisme de
survie, moderne et marginal jus.
te ce qu'il faut pour ne pas choa
quer. Mais dans cet ordre, elle
donne à lire, en retour, la néces-
sité conservatrice d'un texte qui
suivant une tradition conserva·
trice bien établie dans l'écono-
mie romanesque, avec art, dis-
crétion, probité et mesure, au nom
de « la vérité humaine mélan-
coliquement garde ses arrières,
littéraires et autres.
la protection ignorante, tendre,
et à peine castratrice, de ses pa.
rents, l'adolescent transi décou-
vrait une étrange émotion, au
plein soleil de toutes les jeunes
filles en bouton qui
sur la plage. Puis, Fausto tombait
amoureux d'Anna. Scrupules fié·
vreux, tentations secrètes, l'érotisa
me narcissique s'épanchait en su-
blimation poétique. En Fausto
grandissait « un chef ;,) moins vio·
lent que celui de Sartre, moins
élogieux que celui de Saint-John-
Perse, mais comme tant d'autres
en proie à tous les mots, dans l'in-
tinlité de ses genoux : « Ces quel-
ques semaines l'avaient profondé·
ment changé. Mais il était resté so-
litaire. Ainsi maintenant était-ce
dans la solitude qu'il savourait le
bonheur d'aimer
» « Si lui-même
un jour devenait écrivain réussirait.
il à exprimer ce qu'il ressentait à
présent? ».
Cassola déclarait, alors qu'on le
considérait comme un des maîtres
du « nouveau réalisme italien :
« La figure de l'artiste est pero
sonnification de la différence »
avait su écarter tel jeune bûche·
ron trop entreprenant, tel jeune
militant communiste qui voulait
l'initier à la politique.
« Je considère comme désastreu-
a dit un jour Cassola. La figure de
Fausto masque et dessine le por·
trait souvenir d'un artiste en jeu-
ne singe, dont Tonio Kroger se·
rait la doublure.
Le docteur avait douze ans de
plus qu'elle; il était laid et pré.
se certaine tendance d'aujourd'hui
qui observe la condition humaine
dans révolution politique et so-
ciale. L'homme à mon avis est
une solitude
Je refuse d'asser-
Antoinette Fouque.Grugnardi
9
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
Une féerie saugrenue Donald Barthelme Blanche.Neige 1 trad. de l'anglais par Céline Zins Gallimard éd.,
Une féerie saugrenue
Donald Barthelme
Blanche.Neige
1
trad. de l'anglais
par Céline Zins
Gallimard éd., 214 p.
seulement le canevas du célèbre
conte de fées, il le travestit. C'est
un genre littéraire bien connu;
pour s'en tenir à un répondant
ancien, rappelons comment Scar·
ron, en travestissant l'Enéide, cha-
hutait l'épopée de Virgile, en fai-
sant une histoire un peu grosse,
bourrée d'anachronismes et de dé-
tails farfelus, transformant les
héros en crocheteurs. Mais le ro·
man de Barthelme ne chahute pas
notre conte, il le saccage à cœur
joie : Blanche-Neige vit avec sept
laveurs de carreaux dont elle est
la maîtresse, ce qui ne l'empêche
pas de languir après Paul, un
« prince charmant » hélas ! bien
peu entreprenant. Rien n'arrive
comme dans le conte authentique
et le lecteur avait pu le pré-
voir : c'est le Prince qui boit le
liquide empoisonné préparé par
la méchante Jane, et les sept
« nains », de plus en plus las de
Blanche-Neige finissent par la
planter là.
Loin d'évoluer dans une atmos-
phère féerique, le roman saute
sans cesse de l'incongru au sau-
grenu : discussion des problèmes
posés par l'augmentation des
ordures dans notre civilisation ou
célébration de la seule vraie
guerre qui mérite pleinement son
nom, celle de 14-18
En liquidant
les conventions du conte, Bar-
thelme compte bien liquider
jusqu'à l'enfantillage, mais ce
n'est pas toujours un jeu inno-
cent; dans le roman apparaissent
des personnages dont les nom
sonnent plus ou moins familière-
ment : à côté d'un bar-restaurant
nommé La prochaine fois le feu,
Ouvrez le livre à n'importe
quel endroit, vous tomberez sur
un passage de ce type, que ni ce
qui précède ni ce qui suit n'éclair-
cit davantage : « La meringue
aussi celles du roman ou de la
géante monta jusqu'au plafond.
Nous étions tous dedans. Dan fer-
ma la télévision. On ne peut pas
faire la cuisine en suivant les re-
cettes de cette bonne femme. Les
proportions sont toujours fausses,
et je ne crois pas qu'il faille. met-
tre du houblon dans la meringue
de toute façon. - Je n'aime pas
votre monde, un point c'est tout,
déclara Blanche-Neige. Un monde
où de telles choses peuvent arri-
poésie : « Les causes profondes
de la poésie ont été amplement
mises à jour; et maintenant que
nous savons qu'il subsiste des
poches de poésie dans notre grand
pays, en particulier dans les gros
centres urbains, nous devrions être
en mesure de les liquider totale-
ment en une génération si nous
nous y mettons vraiment ». Guerre
Jane Villiers de l'Isle-Adam télé-
phone à Quistgaard ; dans la rue,
Fondue et Maeght passent en Vol-
kswagen
Parodies, pastiches,
provocations (ce questionnaire
adressé au lecteur qui clot la pre-
mière partie), néologismes, mots-
pièges, Barthelme possède tout un
arsenal pour inquiéter, voire du-
per son lecteur.
à la poésie, donc ; on la rempla-
cera par un composé pop à base
de procédés typographiques et
régurgitations de citations tirées
de Freud ou Emily Dickinson, le
tout rehaussé de poudre Ajax, de
Coca-Cola et de bière Kronen·
C'est finalement un écrivain
connaissant bien les ficelles de la
rhétorique et du romanesque qui
peut en deux pages télescoper la
Jeanne d'Arc de Dreyer et Hellza-
ver ». Il ne s'agit ici que de
Blanche-Neige préparant des me-
bourg. « Les temps sont mûrs pour
aidée par l'un des
«nains»,
et, dans le livre de Donald Bar-
thelme, de telles choses peuvent
arriver !
poppin, avec apparition d'Artaud
brandissant un crucifIX. Si l'on
voulait placer l'auteur sur quel-
que relevé de la topographie lit-
téraire, c'est du côté de René de
Obaldia qu'il faudrait regarder.
Blanche-Neige ne reprend pas
cela ». Est-ce vraiment de l'hu-
mour noir?
En fait, ce récit agressif est
très travaillé. L'auteur joue avec
les mots jusqu'à la préciosité ou
Serge Faucherf'nu
L'esprit du mal
James Purdy
Les œuvres d'Eustace
1
trad. de l'anglais
par Suzanne Mayoux
Gallimard éd., 256 p.
En situant dans le Chicago des
années 35, pendant la grande crise,
au cœur du quartier noir, la dé-
bâcle d'une minorité de bohèmes
et d'homosexuels qui jettent tous
l'ancre, un jour ou l'autre, chez
Eustace Chisholm, pédéraste et
parasite qui vit aux dépens de sa
femme Carla, une hystérique, et
pose au poète maudit, James
Purdy a fait un tableau de mœurs
d'une noirceur et d'une cruauté
rarement égalées. Pour nourrir
son grand œuvre, un intermina·
ble poème épique dont il écrit
les brouillons sur de vieux jour-
naux, Eustace Chisholm se vautre
avec l'avidité du vautour et se
repait de confidences qu'il arra-
che à tous les êtres à la dérive qui
viennent se confier à lui, mendier
un conseil ou un réconfort. Contre
sa disgrâce d'intellectuel raté et
d'homosexuel éconduit, Eustace
savoure une revanche en s'imagi-
nant tirer les ficelles d'un vrai
théâtre de la cruauté.
On peut très bien considérer,
qu'au delà de la satire d'une mi.
norité marginale, James Purdy
veut dénoncer, à travers ses stig-
mates et ses tares, une société qui
secrète le mal et expie ses origi.
nes. Mais, à notre sens, la matière
essentielle du livre est la peinture
d'amours interdites dont l'impas-
se, à l'image même du cercle vi·
cieux formé par la chaîne des
sentiments sans issue des person-
nages de l'Andromaque de Racine,
dérive vers la démence et la fu·
reur sadique. Eustace aime en
silence l'adolescent Amos Rat·
cliffe, fruit d'une union illégiti-
me, à la beauté d'ange noir, que
la misère oblige à accepter les
avances et les prodigalités d'un
Œdipe milliardaire, Reuben Mas-
terson, malgré la passion qui le
consume pour son logeur, Daniel
Haws, somnambule qui vient
toutes les nuits lui faire de brèves
et chastes visites.
La révélation qu'Eustace, qui
se targue de sonder les reins et
les cœurs, fait à Amos et Daniel
(les deux seuls êtres purs du livre)
de leur amour réciproque, a l'ef-
fet d'une agression sauvage: Amos
sombrera dans la déchéance vé-
nale, et Daniel qui s'engage dans
l'armée finira dans d'atroces souf-
frances, après avoir été affreuse-
ment mutilé par un tortionnaire,
le Capitaine Stadger, officier re·
foulé. Ici la démence atteint au
délire.
L'homosexualité illustre-t-elle
la malédiction qui condamne le
nouveau monde à tituber au bord
du gouffre, ou possède-t-elle par
elle-même le pouvoir d'introduire
ses adeptes au royaume des téné·
bres et de la chute? Au-delà de
la dépression, James Purdy ne
jette-t-il pas l'anathème contre
une civilisation manquée ? A cet
égard, Eustace figure l'esprit du
mal, apprenti sorcier et miroir
qui jette un sort à tous ceux qui
ont le malheur de se fier à son
mauvais génie.
Tout l'art de l'écrivain tient
dans l'économie et la densité de
moyens qui, cependant, attei·
gnent à une efficacité halluci·
nante. Son talent parvient à ren-
dre saisissants de vérité un uni-
vers et des situations à la fron-
tière du roman noir.
La perversité ouverte ou laten-
te, comme chez Daniel Haws,
dont les promenades nocturnes
trahissent un déséquilibre nais-
sant, est pour Purdy l'effet ultime
de la désagrégation de la réalité
sociale, une malédiction hérédi-
taire vouant les hommes à s'en-
tredéchirer ou à se laisser cor-
rompre par l'argent. Ici, on re-
trouve la marque de ce purita-
nisme américain dont l'indicible
réprobation couvre de son ombre
et oblitère les passions. La respec-
tabilité sociale et l'établissement
de la fortune, que la mère du
milliardaire Ruben Masterson
préserve avec un soin jaloux,
offrent le seul rempart qu'une
société inique soit susceptible
d'opposer au torrent des passions
et au naufrage collectif. Est-il
conclusion d'un plus sombre pes-
simisme ?
Alain Clerval
10
GRAND PRIX DE LA CRITIQUE LITTERAIRE Déchéance Maurice Nadeau Lars Gy llcnsten lnfantilia Trad. du
GRAND PRIX
DE LA CRITIQUE LITTERAIRE
Déchéance
Maurice Nadeau
Lars Gy llcnsten
lnfantilia
Trad. du suédois par
C. G. Bjurstrom et J. Queval
Coll. « Du Monde entier »
Gallimard éd. 256 p.
cil, c'est la djfficulté de vivre de
Karl-Axel, son incapacité à pour·
suivre une carrière, à fonder
vraiment un foyer, à sortir de
l'enfance enfin, de ses facilités et
de ses angoisses. A moitié entre·
tenu par les femmes ou semi·clo-
chard, il ne sait rien faire de sa
vie que ressasser ses comptines et
ses blagues de gamin, redire avec
une sor te d'incompréhension
naïve ses désirs vagues et ce re-
fus d'agir qui le conduisent. fétu
(ou fœtus si l'on cède au goÎlt de
Gyllensten pour les mots-valises
et les analogies révélatrices) hal-
lotté sur les eaux de la vie. d'un
travail, d'un semblant d'amour il
l'autre.
Gustave Flaubert écrivain
Dossiers des Lettres Nouvelles
Karl-Axel, le héros d'Infantilia
est un cousin suédois de Molloy.
Cousin et non neveu, encore
moins héritier, car s'ils ont des
points et même, en Joyce, un
grand-père commun, leurs arbres
généalogiques ne concordent pas
branche il branche. Au reste, ils
ont à peu de chose près, le même
âge et ne se connaissent pas.
Ecrit cn 1952, mais traduit seu-
lement maintenant, alors que Gyl.
lensten, médecin, poète, essayiste
et romancier est célèbre dans son
pays, Infantilia ne doit, en effet,
rien à Beckett. Si, le lisant, on
pense à Molloy, ce n'est point
tant parce qu'on y repérerait une
quelconque influence ou une trou-
blante ressemblance, mais parce
que des analogies thématique.
ont conduit Gyllensten à une re-
mise en cause du récit, à une re·
cherche formelle qui, pour n'être
pas identique à celle de Beckett,
est du moins similaire.
Sans doute l'histoire conserve-t-
elle chez Gyllensten une plus
grande place. Si au niveau de la
page, le narrateur ne cesse de
briser le fil de son récit, de mê·
1er mémoire et conscience pré·
sente, d'opérer des rapproche.
ments entre les difficultés et les
rêves de l'enfance et les préoccu·
pations du jour, l'ensemble l'es·
pecte une progression relative-
ment chronologique et suppose
même un « suspense». Pourquoi
Karl·Axel qui refuse, avec une
sorte de terreur panique de la pa-
ternité, de donner un enfant à
Clem, son épouse aimante (qu'il
n'aime pas), est-il amoureux de
Lucy, laquelle est enceinte d'un
autre ? Comment va-t-il et même
pourra·t·il organiser sa vie entre
ces deux femmes? Telles sont
les questions qui, apparemment,
se posent, et qui relèveraient,
semble-t-il, d'un traitement roma-
nesque traditionnel.
Comme chez Beckett, on re-
trouve le thème de la dissolution
de la conscience, de la vie réduite
à des réflexes physiologiques et
verbaux - encore que Gyllens-
ten aille en ce sens beaucoup
moins loin - ct aussi des remu-
gles d'éducation protestante. Karl·
Axel ne croit pas à la venue de
Godot, ne croit pas que personne
puisse quelque chose pour lui,
mais Jésus, qu'il tient à la fois
pour le rédempteur et le respon-
sable de tous les crimes commis
contre les « pécheurs » au nom
de l'amour, ne cesse de hanter sa
pensée, ou plutôt de se mêler aux
images brumeuses, graveleuses
ou désespérées qui la hantent. Son
refus de la paternité, sa nostalgie
de son enfance morte apparais·
sent alors comme liés à une se-
crète terreur, à une interrogation
non résolue concernant les mys-
tères de la vie et de sa transmis-
sIOn.
Pour décrire secrètement cette
expérience de la déchéance qui
est en même temps quête secrète
et innommée d'autre chose, Lars
Gyllensten a su trouver un lan-
gage où tournures enfantines, re-
dites, balbutiements, glissements
de sens, interjections et interroga-
tions simulent les mouvements
d'une pensée qui cherche son cen·
tre et ne peut que dériver. Sans
doute les traducteurs n'ont-ils pu
en rendre toutes les nuances, mais
leur excellent travail nous révèle
la démarche d'un auteur aussi
original que parfaitement contem-
porain de la littérature la plus
vivante.
En fait, ce qUI mtéresse l'au-
teur, ce qui est au centre du ré-
Claude Bonnefoy
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
11
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LE VOLUME 17 x 23 : 39 F
les mille et une bibles du sexe
UTTO RODOLPH
SELECTION Les Dteilleurs livres pour enfants 1 Images et comptines mins de la rue. V
SELECTION
Les Dteilleurs livres pour enfants
1 Images et comptines
mins de la rue. V ne journée d'a·
ventures et d'amitié.
de 12 à 14 ans
à partir de 3 à fi ans
a plus à dire qu'il n'y pm'nit d'a-
bord : on le lit d'un trait pour ses
trouvailles poétiques et cocasses,
pUls on le relit pour mieux le sa-
vourer.
Dick Bruna
Le petit marin
Nathan éd., 4,50 F
A suspendre dans tous les ar-
bres de Noël: un classique hollan-
dais enfin édité en France. Les ima-
ges les plus simples et les plus mo-
dernes pour les tout-petits. Dans la
même série : Le petit lapin dans
la neige, Le petit lapin à la mer.
grandes personnes se prêt,ent leurs
livres. Le monde est comme ça, ne
comptons pas sur les fées. Le mi-
racle de tous les jours, c:est l'ami-
tié. Remarquable mise en page où
les blancs sont l'espace ouvert à la
liberté du lecteur.
Ionesco
Conte nO 1
Images d'Etienne Delessert
Harlin Quist éd., 17,50 F
Texte plein d'humour, images
belles et sophistiquées. avec des
clins d' œil aux adultes assez heu-
reux pour aimer les livres d'en-
fants.
Le chasseur d'é'oiles
Pearce
Tom et le jardin de minuit
Ill. par Susan Einzig
Nathan éd., 12,50 F
Tom, en convalescence chez des
parents, passe ses nuits d'lns un
jardin qui n'existe pus, avec une
fille de son âge qui le prend pour
un fantôme. Qui rêve l'autre? Im-
possible d'en dire davantage, cela
gâcherait tout. Une bien jolie son·
gerie sur le rêve, le Téc/ et la durée.
de fi à 10 ans
Marcelle Vérité
300 contes pour bien s'endormir.
Images de Gyo Fujikawa
Gauthier-Languereau éd., 19,50 F
Comptines anglaises adaptées ell
français. V n grand album où le
texte joue avec les images. Les dou-
bles pages en couleurs sont comme
de grands tablaux : maison en for-
me de soulier où vivent des per-
sonnages amusants, paysage animé
d'enfants et de bêtes, navire sur la
mer, etc.
Eva Janikovszky
Basile et Barnabé
Images de Laszlo Reber
La Farandole éd., 7,70 F
Frais, drôle et bien adapté aux
enfants : deux petits teckels sont
las d'être pris l'un pour l'autre.
Comment faire? Vn problème qui
tourne au jeu.
Contes chinois
La steppe enchantée
Gründ éd., 14,50 F chaque vol.
Pour les amateurs de contes, deux
grands volumes : des heures de
lecture au pays de la magie, en
compagnie de héros qui savent ac-
cueillir l'e.'ttraordinaire srms per-
dre le bon sens ni la malice.
La nature, l'histoire,
le monde
de '1 à 10 ans
de 9 à 12 ans
Trois façons de peindre la Vle des
an,maux :
A.-M. Cocagnac
Les trois arbres du samo!,raï
Images d'Alain Le Foll
Ed. du
Cerf, 12 F.
Tomi Ungerer
Jean de la Lune
Ecole des loisirs éd., 16,80 F
Le petit bonhomme qui vit dans
la lnne n'est pas très bien reçu sur
terre. Devinez un peu comment il
s'en tirera '!
C'est un nô raconté dans un lan-
gage poétique et simple. Les ima-
ges transposent heureusement le
style japonais et leur mise en page
est très réussie.
Anne Barrett
Martin et le visage de pierre
Ill. par Patrice Harispe
Nathan éd., 12,50 F
Martin emménage avec ses pa-
rents dans un quartier déce'Jant, et
le comble, c'est qu'un 'l'oYOI' eÛ·
ge sa soumission sous peine des pi.
res représailles. Pas de pleurniche-
ries ni de recours à la famille :
Hélène Fatou
Vigie la marmotte
Images de May Angeli
Flammarion, Père Castor, 5 F
Jolies images, bon texte entre le
documentaire et l'anecdote. Les re-
productions sont excellentes, comme
la typographie.
Henriette FilIoux
Animaux en famille: Les :;uuris.
Images d'Iliane Roels
Ecole des loisirs éd., 4,90 F
1 Contes et romans
Martin prend ses responsabilités, il
défendra lui·même son indépendan-
ce en même temps que la paix de
la maison. Très agréable à lire et
bien mené.
de 6 à 10 ans
Malija Valjavec
L'anneau de Vania
Images de M. Stupica
Hatier éd., 4 F
V ne bague magique,
un gentil
berger et des animaux reCOllna'5-
sants font un album plein de char-
me dont les images ressemblent aux
peintures naïves slaves.
Harry Kullman
Le voyage secret
Ill. par Claes Backstrom
Nathan éd., 12,50 F
Autre aspect des rapports entre
enfants bourgeois et jeunes « ban-
des» : à la faveur d'une escapade
dans le quartier pauvre de la villè,
David, fils d'un avocat, t.a décou-
vrir la vie et les bagarn·:; des f!a-
Les images sont irrésistibles, le
texte un peu long. Trois autres al-
bums dans la même série . Les cas·
tors, Les manchots, Les cigognes.
Simone Lamblin
Et pour en savoir davantage, deman-
dez à la Joie par les livres, 59, av, du
Maine, tél. 326-50-48, le bulletin d'ana-
lyses de livres pour enfants, numéro
spécial de Noël.
Il se posait des questions. Ou plutôt une question
à partir de 10 ans
j"fllI de /0 /'ulle
à partir de '1 ans
James Krüss
Le chasseur d'étoiles
et autres contes
Images de Michel Siméon
Nathan éd., 12,50 F.
Un chef-d'œuvre de la littératu-
re allemande pour enfants. Le gar-
dien de phare et les amis qui lui
viennent de la mer se racontent des
histoires. C'est un petit livre qui
"'? "?
J?
Sempé
Marcellin Caillou
Denoël éd., 19,80 F
Puur les familles où enfants et
:
"1
> , J
l
v <
Sempé: Marcellin Caülou
14
Les Dleilleurs livres d'art de l'année Les grands thèBles Jean Deshayes D.A. Olderogge Les Civilisations
Les Dleilleurs livres d'art de l'année
Les grands thèBles
Jean Deshayes
D.A. Olderogge
Les Civilisations de l'Orient
Les Arts de l'Afrique Noire
ancien
214 ill. en noir, 8 pl. en couleurs,
79 cartes et plans.
Arthaud, éd., 676 p. 105 F.
Traduit du russe
par Alexandre Karvovski
168 pl. dont 41 en couleurs.
Cercle d'Art, éd., 200 p. 51 F.
Ouvrage de grande érudition, et
d'un constant attrait, qui éclaire la
naissance de ces civilisations, leur
montée progressive, la création des
cités, la formation des empires, et
leur destruction après une ère de
grandeur qui ne nous a été révélée,
dans beaucoup de cas, que par les
travaux entrepris depuis un siècle
dans les plus arides déserts. L'au-
teur, professeur d'archéologie orien-
tale à la Sorbonne, examine avec
une grande lucidité tous les aspects
de cette vaste histoire d'un passé
dont la connaissance est fondamen-
tale pour la compréhension des ori-
gines de l'humanité occidentale. Le
livre est illustré d'excellentes repro-
ductions d'œuvres et d'objets des
musées de Téhéran, Nicosie, Bag-
dad, Ankara, Jérusalem, Héra-
kleion, Karachi, etc. Rappelons les
derniers titres de cette collection
des « Grandes Civilisations» pu-
bliée sous la direction de Raymond
Bloch : la Civilisation de l'Europe
ancienne, de Guido A. M ansuelli,
et la Civilisation de la Renaissance,
de Jean Delumeau.
Si les ouvrages sur l'ethnographie
africaine se sont multipliés depuÏ$
quelques années, il en est peu qui,
autant que celui-ci, nous procurent
encore une impression de surprne
par la publication de documents à
peu près inconnus et d'un intérêt
exceptionnel. Toutes les pièces pré-
sentées dans le livre - d'extraor-
dinaires effigies rituelles, des mas-
ques, des bois sculptés, notamment
du Congo, du Cameroun, de la
Côte d'Ivoire - ont été photogra-
phiées dans les collections du
Musée ethnographique de Lénin-
grad. Cet ouvrage vient, en quel-
que sorte, compléter la Sculpture
africaine, de Ladislav Holy, publié
chez le même éditeur.
Jules David Prown
et Barbara Rose
La Peinture américaine
Traduit de l'américain
par Yves Rivière
100 pl. en couleurs.
Skira, éd., 240 p., 160 F.
Les civilisations de l'Orient ancien
Empreinte d'un cylindre néo-babylonien
Yvon Taillandier
L'Abstrait
1.000 ill. en couleurs.
Cercle d'Art, éd., 418 p. 123 F.
80 ill. en noir, 30 pl. en cou!.,
19 cartes.
éd. Planète, 256 p, 67,25 F.
André Chastel
Le Mythe de la Renaissance
76 ill. en noir, 66 pl. en couleurs.
Skira, éd., 236 p. Il8 F.
Historiquement, ce livre, qui traite
de la période 1420-1520, se situe
avant la Crise de la Renaissance,
du même auteur, précédemment
publié, et qui concerne tout le XVIe
siècle à partir de 1520. Les deux
ouvrages forment un tout qui ap-
porte de nouvelles lumières sur les
caractères contradictoires des acti-
vités de l'homme nouveau dont les
idées transformèrent l'Europe sep-
tentrionale. Les belles planches en
couleurs de ce livre, comme de tous
ceux de la collection « Art, Idées,
Histoire », ajoutent un grand plai-
sir des yeux à celui d'une lecture
attachante.
Ce livre marque la place que les
Etats-Unis peuvent désormais re-
vendiquer dans l'histoire de l'art.
Le chemin parcouru, depuis les
portraitistes, parfois anonymes et
souvent naïfs, de la fin du XV Ile
siècle, jusqu'à « l'Ecole de New
York », à· l'expressionnisme abs-
trait, à l'art pop et à l'art minimal,
passe par le classicisme élégant de
John Singleton Copley, le roman-
tisme de Thomas Cole, et la pre-
mière expression du modernisme
que représentait Whistler. Mais
c'est seulement en 1913, avec l'Ar-
mory Show, que le grand boule-
versement pictural allait commen-.
cer. L'histoire, admirablement illus-
trée, de cette évolution, nous mon·
tre que bien des noms et bien des
œuvres nous étaient demeurés
tnconnus.
Dans' le cadre de la collection Il les
Métamorphoses de l'humanité »,
dirigée par Robert Philippe, et dans
le contexte d'une histoire des grands
événements mondiaux de la pre-
mière moitié du XXe siècle, l'au-
teur, avec une connaissance très
sûre et très étendue de son su jet,
retrace les étapes de la plus para-
doxale aventure que l'art ait
connue : son éloignement du mon-
de de l'objet, son accession à l'es-
thétique de l'abstraction.
V gste encyclopédie picturale qui ne
peut, certes, remplacer une histoire
de l'art ni satisfaire le spécialiste à
qui ce survol des œuvres «des
cavernes à notre temps» ne sau-
rait suffire, mais ouvrage utile au
jeune amateur désireux d'éclairer
ses premiers pas à la découverte de
la peinture.
Germain Bazin
Histoire de l'avant-garde en pein-
ture
Hachette, éd., 304 p., 125 F.
P.P. Kahane, P. Francastel,
G.C. Argan, M. Levey,
H.L.C. Jaffé et H. Hetl-Kuntze
Vingt müle ans de peinture
L'avant-garde n'est pas une in-
vention du XIXe ou XXe siècle. Le
conservateur en chef du Musée du
Louvre nous montre son évolution
depuis le XIIIe siècle, de Giotto à
Mondrian. Des illustrations bien
choisies et un texte d'une remar-
quable perspicacité.
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
15
Les Dleilleurs livres d'art de l'année sages et ces figures à la plume, au roseau
Les Dleilleurs livres d'art de l'année
sages et ces figures à la plume,
au roseau ou au pinceau, que sa
Les m.aîtres du dessin
personnalité et sa sensibüité se
sont révélées de la façon la plus
libre et la plus émouvante.
Windsor McCay
Little Nemo
108 histoires imagées en couleurs
et 151 en noir.
Pierre Horay, éd., 264 p. 83 F.
Charles Feld
Picasso. Dessins du 27-3-66 au
15-3-68.
Préface de René Char
405 reprod. en noir et en coul.
Cercle d'Art, éd., 256 p. 123 F.
Un très beau livre, non seulement
par le choix des dessins à l'encre
de ·Chine, au crayon noir, au
crayon bistre, aux crayons de
couleur, au fusain, à la sanguine,
à la craie, à l'huile, à la gouache,
au lavis, où s'exprime la merveil-
leuse activité graphique du pein-
mais aussi par la technique
de reproduction de ces œuvres
souvent rapides (dix dessins fu-
rent parfois exécutés dans la même
journée) où ne font pourtant ja-
mais défaut ni la maîtrise ni les
subtilités de la main. L'ouvrage,
que les sujets rassemblés situent
sous le si8ne d'une certaine allé·
gresse impudique, fait suite, par
sa présentation au Picasso Théâtre
de Douglas Cooper, précédemment
publié aux mêmes éditions et que
nous avons présenté l'année der-
nière dans notre nO 48.
Gabriela Kesnerova
et Petr Spiehnann
Les Dessins français de Prague
Traduit du tchèque
par Hana Hellerova.
44pl. en noir, 36 pl. en couleurs.
Cercle d'Art, éd. 192 p. 61 F.
Henry Bonnier
L'Univers de Rembrandt
80 reproductions de dessins.
Henri Scrépel, éd., 120 p., 34,50 F.
T r è s intéressante publication
d'œuvres pour la plupart incon-
nues ou inédites en France, pro-
venant principalement de la Ga-
lerie Nationale de Prague ( qui
Entre la peinture et l'eau-forte,
le dessin au lavis de bistre fut pour
le peintre son mode d'expression
préféré. Ce fut aussi dans ces pay-
avait organisé en 1963 une expo-
sition de 345 dessins français des
collections tchécoslovaques). Par-
mi les 80 reproductions du livre,
se signalent particulièrement à
l'attention les dessins de Guys,
Renoir, Braque, Bonnard, Bour-
delle, Pascin, et un admirable por-
trait de femme, aux crayons de
couleur, de Picasso, des environs
L'exposition « Bande dessinée et
figuration narrati·ve », au Musée
des Arts Décoratifs, nous avait
révélé il y a deux ans le nom et
l'œuvre d'un des plus originaux
précurseurs américains des mo-
dernes comics, Windsor McCay.
L'idée est excellente de publier en
France aujourd'hui cette série
d'images qui, sous le titre de Little
Nemo in Slumberland, parut dans
l'édition du New
York Herald entre 1904 et 1910.
Marqué par l'esprit du modern'
style, le fantastique orinique de
ces charmants dessins amusera
encore les enfants tout en rete-
nant l'attention des curieux du
pré·surréalisme.
de 1900.
5' volume des Introductions
à la nuit des temps
31' volume de la collection
La nuit des temps
lllllllili
GIYIIIE
Henri Focillon
Maîtres de l'estampe
103 ill. en noir.
AMG-Flammarion, éd., 192 p.,
IYllllll1
1111111
Aujourd'hui où s'affirme un
gtand mouvement d'intérêt pour
la gravure, on. lira avec plaisir
OUVIIR
PIIRRI
IIICIIDIR
DUIOURC-IOUIS
cette réédition des textes que F 0-
cillon a consacrés à Dürer, Elshei-
mer, Rembrandt, Callot, Tiepolo,
Goya, Daumier, Meryon, Ma-
net, etc. Ce sont des pages de
critique très vivantes. Cette même
petite collection,
« Images
et
idées », a récemment publié
l'Histoire de la critique d'art de
Lionello Venturi.
Jean.Pierre Seguin
Canards du siècle passé
80 pl. in-folio en noir.
Pierre Horay, éd., 224 p., 58 F.
un volume relié de 448 pages
2 planches couleurs, 155 photos
et 111 figures dans le texte
60 F.
photographies inédites de Zodiaque
un volume relié de 368 pages
dont 28 planches hélio
el 4 hors-texte couleurs 40 F
exclusivité weber
Si les illustrateurs de ces feuilles
qui représentent la première
forme de presse ülustrée ne peu-
vent être considérés comme des
« maîtres du dessin », ils furent
à coup sûr, en dépit de leur naïveté
et de leurs maladresses, des maî-
tres de l'imagerie en noir et blanc
dont la force expressive retrouve
la saveur des xylographies primi-
tives. (V oir notre nO 76).
Modigliani: Béatrice, 1915
16
Archéologie, Architecture 200 ill. en noir, 11 ill. en coul. Edita, Lausanne, 248 p., 103
Archéologie, Architecture
200 ill. en noir, 11 ill. en coul.
Edita, Lausanne, 248 p., 103 F.
Une abondante documentation
inédite sur la vie et le travail de
l'architecte catalan : ses pro jets et
ses rêves de visionnaire, ses réali-
Eglises russes
sations délirantes et ses curieuses
77
photos en noir et 4 en cou!
12
dessins.
Textes de Dostoïevski.
Zodiaque, éd., 200 p., 45 F.
méthodes de sculpture ornemen-
tale. Par des photos et des dessins
de Gaudi lui.même, nous pouvons
En s'unissant à l'architecture
slave préchrétienne, le style by-
zantin a fait naître en Russie ces
admirables églises en bois ou en
« dur », à clochers-peignes et à
toits en écailles, avec leurs hulbes
multiples ou leurs « botchkas Il
en pomme de pin, dont la cons-
truction offre parfois une extrava·
gante silhouette. De bons docu·
ments photographiques nous mon-
trent la diversité de leur style à
Pskov, à Novgorod, à Moscou, à
suivre l'élaboration et les premiè-
res étapes de la construction de
son chef-d'œuvre inachevé, la
Sagrada Familia, que Dali appelle
avec une admiration, elle aussi
délirante, une « gigantesque dent
cariée ».
A. Papageorgiu
Icones de Chypre
Nagel, éd., 120 p., 147,20 F.
M éliétovo, au Vieil 1zborsk et
dans l'île Ki;i, sur le lac Onéga.
Marcel Durliat et Victor Allègre
Pyrénées romana
L'art chypriote dans ce domaine se
beaucoup des Byzan-
tins, mais l'auteur, le meilleur spé·
cialiste de cette époque, insiste avec
bonheur sur les différences et par·
ticularités que la peinture des icô'
nes a réussi à créer dans cette île
lointaine, pendant un demi·millé·
150 photos en noir et 14 en cou!.
naire,
allant du XIe jusqu'au
Zodiaque, éd., 380 p., 45 F.
XVIII
siècle.
Avec ce livre (trentième titre de
la
collection « la Nuit des temps»)
et
avec Guyenne romane, de Pierre
Dubourg-Noves, dernier paru de
cette belle collection, se poursuit
l'exploration de la France romane
Marcel Brion
Les Médicis
Albin Michel, éd., 216 p., 75 F.
qui nous apporte une moisson tou-
jours nouvelle de documents. L'en·
semble de ces ouvrages constitue la
plus importante étude archélogique
entreprise sur le monde roman.
En complément à ces publications
et pour approfondir la significa-
tion de toute la symbolique conte·
nue dans leur iconographie, un
Lexique des symboles, par Olivier
Beigbeder, vient d'être publié aux
mêmes éditions dans la collection
« Introduction à la nuit des
temps ». Rappelons, enfin, l'inté·
rêt des deux volumes sur l'Art
scandinave, de Peter Anker et
Aron Andersson (également aux
éditions Zodiaque) que nous avons
eu l'occasion d'analyser dans
Florence et Rome, mais surtout
Florence, où s'épanouit l'art de la
Renaissance. Un texte précis et in·
telligent, des illustrations bien choi·
sies, nous donnent une image vi-
vante de cette époque.
Giuseppe Tucci :
Tibet : pays des neiges
Albin Michel, éd., 240.p., 59,60 F
Des images inconnues nous intro-
duisent dans un domaine artistique
trop souvent négligé, parce que dif-
ficilement
11DJTe nO 72.
plus récents : Japon, de Tomoya
Masuda, illustré de 90 photos de
y ukio Futagawa et de 48 plans
et cartes. Une des meilleures col-
lections consacrées à l'architecture.
P. Feller et F. Tourret
L'outil
Albert de Visscher, éd.
Yves Bottineau
Baroque ibérique
Dans ce dialogue de l'homme
avec la matière, nous suivons l'évo-
80
photos hors-texte d'Yvan Butler
lution de l'homo faber
Un sujet
25
plans et cartes.
rarement traité, des illustrations
Office du Livre, éd., Fribourg,
190 p., 45 F.
La grande séduction architecturale
de:. villes espagnoles, portugaises
et d'Amérique latine, tient, pour
une bonne part, à leurs églises
baroques. Ce livre, qui contient
une étude esthétique et technique
de ce style, accompagnée de pré-
cieux documents, fait partie de la
collection « Architecture univer-
selle » où furent déjà publiés Inde,
Monde grec, Mexique ancien, G0-
thique, etc. Parmi les titres les
R. Descharnes et C. Prévost
La Vision artistique et religieuse
de Gaudi
Préface de Salvador Dali
étonnantes, nous offrent· une ima·
ge inattendue de nos ancêtres.
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
17
Sélection Monographies Collections L'Univers des Formes Pierre Courthion Gallimard éd. Seurat 48 pl. en
Sélection
Monographies
Collections
L'Univers des Formes
Pierre Courthion
Gallimard éd.
Seurat
48
pl. en coul., 64 ill. en noir.
Cercle d'Art. éd., 162 p., 103 F.
mentaire et, aussi par une dispu-
sition graphique et typographiqw'
qui permet de trouver instantané·
ment le renseignement recherché.
constitue Un utile instrument de
connaissance et de travail. Pour
les auteurs du célèbre Polyptyque
de Saint·Bavon dont l'histoire est
compliquée et fertile en énigmes.
Kultermann, retrace l'évolution de
'l'architecture au cours de ces der-
niers cent ans et c( Terres cuites
précolombiennes » par Alexander
von Wuthenau, analyse l'art mexi·
cain.
Texte intéressant, écrit avec n·
gueur et s'appuyant sur une sé·
rieuse documentation. Il nous fait
mieuy connaître la vie assez secrète
et l' œuvre si volontaire de celui qui
fut le maître du pointillisme, et
dix années de travail suffirent à
rendre célèbre. Comme dans tous
les ouvrages de cette excellente col·
lection des « Grands peintres n,
chaque planche reproduite est ac-
compagnée d'un utile commen·
taire. Parmi les plus récents titres
de la même collection : Klee, de
Will Grohmann; Rembrandt. de
Ludwig M ünz; Goya, de José Gu-
diol; Modigliani, d'Alfred Werner.
Giuseppe Tucci
Rati-Lila
les
documents d'enquête sont par-
Deux volumes ont paru cette an-
née dans la collection dirigée par
André Malraux et André Parrot,
La Grèce classique, par Jean
Charbonneaux est le troisième to-
me consacré à la civilisation grec-
que, alors que Rome, centre du
pouvoir, par Bianchi Bandinelli,
Nagel éd., 170 p., 202,80 F.
ticulièrement intéressants. Parmi
les plus récents de la collection:
une série de trois
Raphaël, par Henri Zerner:
Dürer, par Pierre Vaisse; Botti·
celli, par André Chastel; Velas.
quez, par Yves Bottineau.
consacrés à l'art romain. Texte sÛr
et J1résentation somptueuse, com·
me d'habitude.
U art dans le Monde
Albin Michel éd.
Frank Elgar
Cézanne
108 ill. en noir, 55 ill. en coul.
Somogy, éd., 268 p. 40 F.
Deux volumes en 1969, très dif-
férents par leur sujet : « L'Arch'j.
te(:ture contemporaine» par Uelo
Ce titre apparemment mysté.
rieux se traduit très simplement
pal' les « Jeux de l'amour », Après
avoir étudié l'art érotique de la
Grèce, de Rome, de la Perse, de
l'Inde, du Japon et du Pérou, cette
collectioll IWUS conduit cette fois
au Nepal. Un texte savant, des il·
lustrations qui rappellent celles des
temples hinclous.
A lire cette étude sérieuse, pene-
Pierre Dufour
Picasso 1950·1968
32 pl. en coul., 23 ill. en noir.
Skira, éd., 140 p., 39,50 F.
Ce livre fait suite au Picasso de
Maurice Raynal qui, dans la même
collection du « Goût de notre
temps », étudiait l'œuvre du pein.
tre depuis ses débuts jusqu'au mi·
lieu du siècle. L'esthétique de
Picasso a, sans doute, subi moins
de transformations dans ces vingt
dernières années, mais il est inté·
ressant de voir comment s'est
accusé son « picassisme » dans les
thèmes auxquels il est demeuré fi.
dèle et dans ceux auxquels il s'est
nouvellement attaché. Le livre
fait, en outre, Une place aux tra·
vaux importants que furent et que
sont tou,jours pour lui la sculpture
et le dessin.
trante, sur la vie et sUr tous le.'
aspects de l'œuvre du peintre, 011
comprend pourquoi son influence
fut si grande, si déterminante pour
l'avenir de la peinture. « San.'
Cézanne, disait Fernand Léger, je
me demande parfois ce que serait
devenue la peinture actuelle». U"
bon livre et très utilement dom-
menté.
Gaston Diehl
Modigliani
51 pl. en couleurs, 19 ill. en nUll'
Flammarion, éd., 96 p., 20 F.
Albert Chatelet
Tout l'œuvre peint des frères
Van Eyck
91 reprod. en couleurs, 108 ill.
en noir
Catalogu,e des œuvres, chronologie,
bibliographie.
Flammarion, éd., 104 p., 22 F.
Texte intelligent 'et bon choix d,·
documents qui font revivre l'att"
chante personnalité de l'artiste."
fortement marquée, malgré la briè
veté de son dans ses nll'
célèbres, ses portraits et ses scrdJl-
tures moins connues, ainsi qu"
dans ses beaux dessins. Dans cett,
même collection des « Maîtres cl"
la peinture moderne'» : un Pi·
casso, époques bleu et rose. pU'
Denys' Chevalier.
Nagel Roy Mc Mullen
Le monde de Chagall
Gallimard, éd., 268 p., 130 F.
Nous avons déjà signalé à nos lec-
teurs l'intérêt de cette collection
des « Classiques de l'Art » où,
chaque livre, par l'importance et
la précision de son appareil docu·
Les photographies d'Izis nous intro-
duisimt dans l'intimité du peilltn'
et évoquent l'évolution de son "rt
pendant un demi-siècle.
La Je",me <i lu cui"'i",,,
18
EXPOSITION Klee et le visible L'exposition Paul Klee qui a lieu au Musée d'Art Moderne
EXPOSITION
Klee et le visible
L'exposition Paul Klee qui a
lieu au Musée d'Art Moderne
(1) est sans doute, comme le
soulignent les organisateurs,
à la fois l'occasion de dissi-
per un malentendu entre Klee
et la France, mais aussi celle
d'une découverte de ce qu'un
discours de la peinture peut
être; ce que, probablement,
n'a jamais cessé d'être, de-
puis les origines, ce discours.
La clarté de la présentation
des quelques deux cents ta-
bleaux et dessins, sa logique
chronologique, formelle et thé-
matique est bien faite pour favo-
riser cette découverte, d'autant
que l'accrochage dessine des ré-
currences, provoque des rappels
dans la - production - de l'ar-
tiste, comme dans la - récep-
tion - du contemplateur, pour
employer le vocabulaire de Klee.
Mis en évidence avec un tact
et une discrétion dont on ne
saurait trop louer M. Leymarie,
Mme Françoise Cachin-Nora, et
Mme Isabelle Fontaine, (ce sont
ces qualités qui font- du Musée
une vraie pédagogie), le chemi-
nement de Klee apparaît dans
son unité, mais à la façon de
cette «ligne active prenant li·
brement ses ébats; promenade
pour la promenade, sans but par·
ticulier D, qu'il pose comme
J'élément dynamique primitif
dans ses Esquisses: gratuité de
la démarche, variété du chemin
qui admet détours, - formes
d'accompagnement -, points de
rebroussement, ces formes du
libre jeu de la - fantaisie - ne
sont que le phénomène visible
d'un nécessaire, d'un inélucta-
ble retour à l' - origine - de la
présentation : Faisant partie du
même geste d'incision ou de dé-
chirure, mais déployé tout au
long d'une vie créatrice par - in-
volution -, est un deuxième mou-
vement, à la fois effet et condi-
tion du premier: cette mise en
question de la représentation
s'accomplit et se présente au
regard, comme son analyse,
comme l'apparition de ses élé-
ments archaïques, primitifs.
Mais cette analyse ne s'effectue
que dans et par la peinture :
elle ne se - dit - que dans le
• geste - pictural fondamental.
Au moment où l'esthétique s'in-
terroge sur les possibilités d'ap-
plication du modèle linguistique
à la substance visuelle, Klee,
par sa peinture, en écrit la sé-
miologie. Le système pictural
dans son œuvre
s 'y transpose
Klee: La légende du Nil
la peinture. D'où le contre-sens
sur la phrase fameuse, « l'art ne
reproduit pas le visible, il rend
visible
: contre-sens qui attri-
bue à l'invisible envers des cho-
et s'y traduit en peinture. Dès
lors, l'analyse ne dissout pas
l'objet, mais le montre dans son
articulation élémentaire, pour la
raison profonde que l'élément
pictural de Klee n'est jamais iso-
lé, substantiel. mais toujours
saisi dans sa relation avec d'au-
tres éléments : peinture struc-
turale - si l'on veut, ou modèle
d'une analyse structurale de la
peinture - à la condition de
comprendre que, pour Klee, la
structure n'est que la trace
d'une force, le sillage laissé par
une énergie, le jeu d'une acti-
vité élémentaire. - Ce serait une
erreur de penser que l'œuvre
veut une structure d'éléments
seuls. Les éléments doivent pro-
duire des formes
D la ligne
n'est que le sillage du point; le
point, grain d'énergie qui est et
ne peut être que ligne; les sur-
faces, des effets de l'énergie
peinture -
en son discours.
ses, le visible pictural. Depuis
le premier trait tracé sur une
paroi, la première tache colorée
posée sur un mur, peut-être la
peinture a-t-elle toujours com-
mencé à se dégager de cette
appartenance. C'est la représen-
tation elle-même que Klee dé-
nonce comme le lieu unique et
privilégié de toute figure pictu-
. raie. Comment? De plusieurs
façons : par la fonction signi-
fiante donnée à ce que l'on
appelle le -support- et qui, chez
Klee, est le tableau même: le
le nom de la représentation dans
ce lieu second, encadré par les
limites de ce qu'on appelle - un
tableau - et que notre percep-
tion habituée· depuis plusieurs
siècles ne reconnaît plus dans
son étrangeté : redondance de
la représentation picturale sur
elle-même, par laquelle elle se
nomme pour ce qu'elle est, non
une illusion, mais un simulacre
La plupart des tableaux de Klee
sont ainsi faits d'une première
surface plastique collée sur une
deuxième qui comporte le plus
souve·nt traits, bandes de cou-
leur, texte de la main de Klee,
linéaire dont la flèche noire
C'est ici ce qu'il faut dire en
trois propositions nées directe-
ment de la visite de cette pré-
cieuse exposition.
Klee ou la mise en question
de la représentation: qu'on ne
s'y trompe pas, cette mise en
question - parce qu'elle est
radicale - s'effectue toujours
etc
(Voir, à ce sujet, les préci-
- vers là-bas - est le symbole :
sions du catalogue). Enfin -
mais Klee le magicien connaît
bien d'autres moyens de méta-
morphoser les tableaux en simu-
lacres - par des coupures, des
césures qui traversent l'espace
de la représentation, il disjoint
ce qui était illusoirement conti-
nu, l'articule arbitrairement en
l'intégrant dans la surface se-
conde qui n'est plus tout à fait
celle du tableau, mais point en-
core notre espace : césure qui
est marque d'une inscription
plus définitive dont le tableau
est frappé et par laquelle il est
porté (ainsi l'extraordinaire Re-
gard d'Ahriman, 1920).
L'analyse· picturale de la re-
- déploiement croissant d'éner-
dans les marges du tableau ou
du dessin, par un biais. Ce n'est
point le représenté du tableau
que Klee délie de son apparte-
nance immédiate à la visibilité
- au champ réel des apparen-
tissu de jute accroche la pein-
ture de la brosse en fines hachu-
res qui sont celles de la trame
ou de la chaîne, mais qui sont
aussi ombres et volumes. Tout
le procès de production est à
découvert dans les traces lais-
sées par le geste pictural, le ta-
bleau est texte puisqu'il est si-
gnifiant dès le materiau même.
(Ainsi Colonie de cabanes, 1932
ou Chant d'amour par nouvelle
ces. Il n'aurait pu le faire qu'au
lune, 1939, etc
). Ou bien Klee
nom d'une essence cachée des
choses, d'un arrière-monde, dans
la description duquel s'engage,
pour s'y perdre, le discours sur
inscrira la représentation dans
un autre espace, lui-même mar-
qué par deux lignes horizontales
et par sa fine écriture donnant
gie à partir du blanc donné com-
me présent ou état vers le noir
émergeant, comme futur, com-
me action -. (La flèche noire
dans un jardin, 1929). Tout le
système des couleurs tel qu'il
apparaît dans l'enseignement
donné au Bauhaus n'est-il pas
une composition d'énergies tra·
versant l'univers et l'homme, et
dont le tableau est le diagram-
me d'inscription. (Ainsi l'impres-
sionnant clair-obscur en rouge
du Labyrinthe détruit, 1939) ?
C'est pourquoi l'analyse qu'est
le tableau n'est point morcel-
lante, mortifiante, alors que ce-
pendant s'effectue le retour aux
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
19
Klee et le visible éléments : parce que les élé- . la peinture en écriture,
Klee et le visible
éléments : parce que les élé- . la peinture en écriture, la lente
ments sur la surface du tableau
frayent des chemins les uns vers
Jes autres, chemins que l'œil du
contemplateur retrouve en les
traçant à nouveau : représenta-
tion. cc Action humaine (Genèse)
l'œuvre, qu'il s'agisse de produc·
tion ou de réception, est mouve-
ment (durée) ». Mais il faut
bien comprendre que ce mouve-
ment n'est pas création pure :
invasion des tableaux par les let-
tres qui s'y métamorphosent en
traits et en taches de couleurs,
en attendant que les tableaux
eux-mêmes redeviennent dans
leur apparence même des tex-
tes, ensembles profonds et di-
versifiés de signes énigmati-
de ce qui est fané 1918, Villa R
1919, Composition avec la lettre
B. L'ordre du contre ut 1921,
Regard de sorcière 1923 (où le
titre est inscrit dans un œil en
haut et à gauche), Mural 1924,
Villas florentines 1926, Détache-
ment de l'âme 1934, ou Rayon-
nement et Rotation, le livre
sa trace, d'une création du mon·
de qui n'est pas chatoiement
d'apparences et de choses, mais
écriture déjà écrite d'un texte
dont le parcours sans fin consti-
tue la figure, le simulacre en
surface du tableau.
/
-
"
/
le créateur ne coïncide pas avec
l'explosion énergétique de ('élé-
mentaire. Le créateur n'est créa-
teur qu'après coup. Si l'œuvre
est mouvement, cc ceci tient à la
limitation manuelle du créeteur
(il n'a que deux mains) : ceci
tient à la limitation de l'œil
L'œil doit brouter la surface,
l'absorber partie par partie et
remettre celles-ci au cerveau
L'œil suit les chemins qui lui
ont été ménagés dans l'œuvre »,
Genèse, création, l'œuvre, dans
l'ordre producteur ou dans l'or-
dre récepteur, n'est que l'enche-
vêtrement des chemins déjà tra-
cés, qu'il faut toujours à nou-
veau frayer interminablement.
(Par exemple, le fou en transe
de 1929, Mural 1924 ou Démon
au-dessus des bateaux 1916).
C'est pourquoi avec une égale
lucidité, Klee le créateur se si-
tue-t-i1 toujours après ou avant
la création, mais jamais dans le
point inassignable de l'origine
où pourtant il se trouve, mais
insaisissable : cc En ce monde.
nul ne peut me saisir car je
réside aussi bien chez les morts
que chez ceux qui ne sont pas
nés. Un peu plus près du cœur
de la création qu'il n'est d'usa-
ge. Et pourtant encore bien trop
loin ».
La peinture-écriture. Cette
troisième proposition pourrait
résulter des deux premières :
(J
Le signe de cette découverte,
c'est - et il faut méditer ce
titre - le grand échec de 1937
qui est comme la théorie en
peinture de cette remontée à la
source : damier frangé sur les
bords et qui y perd la régularité
de son système; où trois piè-
ces renversées attendent d'être
jouées. Grand échec, l'ambiguïté
du nom que Klee donne à ce ta·
bleau indique peut-être que la
langue de la création - le jeu
d'échecs et ses règles - ne
s'invente pas et que le jeu qui
s'y joue est un grand échec. En-
tendons que le peintre en
jouant - le créateur dans le
double sens du mot jeu, mime,
dans sa représentation, un jeu
primordial dont il n'écrit sur le
tableau que les traces qui ne
sont jamais le vrai jeu: le Grand
échec auquel font écho Clé brio
sée 1938 et le Labyrinthe détruit
1939. Echec du parcours complet
des chemins de la création parce
que . le • producteur - et le
récepteur - n'opèrent jamais
qu'avec des morceaux de clé,
parce que cette écriture a partie
liée avec la mort. (cc Cette étoile
enseignée à s'incliner» (1940).)
avec Klee, on découvre par la
mise en question de la repré-
sentation, que le retour à l'élé-
mentaire est le retour de la pein-
ture à l'écriture. Sans doute par-
lera-t-on, en ce point, de Klee
le dessinateur, le poète, le mu-
sicien, l'illustrateur de génie, de
Klee réalisant de subtiles et déli-
cates alchimies du mot, de la
lettre, du trait et de la couleur.
Mais ces remarques resteraient
de surface et ne définiraient que
des procédés, si elles ne se fon-
daient sur ce qui est à la fois le
plus essentiel et le plus appa-
rent : la progressive mutation de
Klee: Groupe de cinq
ques, portant, dans le jeu gra-
tuit de leurs rapports rigoureux
et fantaisistes, une polyvalence
infinie de sens; dont le jeu ou-
vert est le sens. (On pourrait
ainsi proposer le parcours sui-
vant dans l'exposition: X vert à
gauche et en haut 1915, Minia-
ture à la .Iettre E 1916, Miniature
d'images 1937 et le fantasmati-
que et scriptural Un visage et
aussi celui d'un corps 1939). Ce
sont alors les dernières œuvres
qui font apparaître ce qu'est la
peinture en toute simplicité :
L'ultime tableau inachevé en
porte l'image : la surface blan-
che, funèbre et passive, incisée
par une dizaine de • signes -
noirs qui, dans la trace de leur
énergie, articulent une platitude,
en la séparant d'avec elle-même;
en la traversant des marques
d'un énigmatique savoir; des
gestes, un jeu. Et il serait sans
doute essentiel de noter que les
étapes de cette redécouverte de
la peinture c'omme écriture -
mais dans la représentation -
furent deux sorties hors de
l'. Occident -, la Tunisie en
1914, l'Egypte en 1929.
Dans Platon, l'homme qui, en
maniant les couleurs et le trait.
joue avec l'illusion et crée des
simulacres, s'appelle le • zoo-
graphos -, celui qui écrit le Vi·
vant : jamais ce nom générique
n'aurait mieux convenu à Klee
le peintre. l'écrivain.
Louis Marin
signes écrits sur une surface,
c'est-à-dire traces d'un passage
qui ne peut êtrè saisi que dans
(1) du 25· novembre 1969 au
février 1970.
16
20

BI8TOIRB

Un monde perdu

Il Y a sans doute moins de différences entre une commu- nauté médiévale, ou qui sait? néolithique, et un village du XVII" siècle, qu'entre ce vil- lage et celuj qu'il est devenu de nos jours. Extraordinaire constance, quasi millénaire :

elle nous a échappé tant que nous avons écouté les seuls auteurs des documents d'his- toire, les Iitterati, qui savaient lire et écrire comme ils par- Iaient, c'est-à-dire comme nous. Aussi, comme nous changeaient-ils, sollicités par le mouvement perpétuel de la culture. Mais combien étaient-ils au XVII" siècle ?

Peter Laslett

Le monde que nous avons perdu

1

coll. Nouvelle hiblio-

scientifique Flammarion éd., 296 p.

,Vers 1680, dans une paroisse normande étudiée par Henry et Gautier, un époux sur cinq signait, le registre. Au comté de Surry en 1642, les deux tiers des hommes de plus de dix-huit ans étaient incapables de signer sinon par

une marque : « il en était ainsi -

cela laisse rêveur, avoue P.

des pères de Shakes-

peare et de Newton ». Même dans

les familles de privilégiés, les hommes souvent lisaient en chan- tonnant et en trébuchant, comme les qui apprennent.

Laslett -

Ce petit nombre de litterati constituait toute la société poli- tique et intellectuelle, et plus gé- néralement, il maintenait et déve- loppait une civilisation déjà ancienne, la civilisation de l'écri- ture, la nôtre. Mais cette civili- sation, familière à l'Histoire, était emboîtée dans un autre monde, où les transmissions demeuraient toujours orales : le Monde que

nous avons perdu, titre du livre

de P. Laslett, son historien anglais.

Ce titre n'implique aucune nostalgie - au moins consciente. P. Laslett sait trop bien comment on tombait vite au-dessous du mi- nimum de subsistance, combien tôt on mourrait. Mais peut-être l'Anglëterre a-t-elle étê au XVII" 8iècle moin8 mi8érable que la France, les « mortalité8 y fu- rent moins caractérisées, moins

cycliques. Effets d'une population égale à quatre fois moins celle de la France. Toute l'Angleterre était alors moins peuplée que Londres ou Paris d'aujourd'hui.

Le monde des litterati était ce- lui de notre pensée, de notre art, de notre science : nous le connais- sons en long, en large et en tra- vers : « Le monde que nous avons perdu était celui de nos ancêtres et nous venons juste de le décou- vrir en France, il y a une tren- taine d'années. Peter Laslett l'ex- plore en Angleterre, avec la cu- riosité d'un ethnologue et l'esprit critique d'un historien positif à qui on n'en conte point.

Le monde que nous avons perdu ne différait pas de celui des pri- vilégiés seulement pas l'absence d'éducation scolaire, par les con- duites requises, mais il avait une autre biologie : l'âge de la pu- berté y était plus tardif, l'activité sexuelle plus courte. « Les privi-

légiés (mieux nourris) ont dû être plus grands, plus lourds, plus dé- veloppés et plus précoces dans leur formation physiologique que les autres et muer plus tôt :1>. En

Angleterre Chérubin aurait eu poil au menton et voix de basse s'il était gentilhomme ; l'ambi- guïté des travestis baroques serait alors un caractère populaire ? On sait qu'à l'époque contemporaine, l'âge de la maturité sexuelle des filles a passé en Suède de quinze ans sept mois en 1905 à quatorze ans un mois en 1949, et aux Etats- Unis de quatorze ans un mois en 1904 à douze ans neuf mois en 1951. Si on en croit Shakespeare, mais il ne faut pas le prendre à la lettre, les filles de la noblesse anglaise au temps des Tudor étaient pubères au même âge que celles de nos sociétés industrielles avancées.

Dans le monde que nous avons perdu, on se mariait au contraire beaucoup plus tard que Roméo et Juliette: les femmes vers vingt- quatre ans, les hommes vers vingt- huit' : voici des chiffres qui sur- prendront et qui sont cependant certains et qui caractérisent mieux que de longues analyses la vie de nos ancêtres. Le retard du mariage s'explique parce qu'il était le principal (et je crois, le seul volontaire) moyen de liID.1ter les naissances, parce qu'il fallait attendre pour marier une place

disponible dans l'économie du groupe, et enfin à cause de l'âge tardif de la maturité sexuelle. D'où cette constatation, qui fait intervenir des nécessités sociales plutôt que des interdits religieux :

« La chasteté s'imposait pendant une plus grande partie de la vie des individus que de nos jours,

acceptée comme (impératif mo- ral de tout chrétien protestant, processus sans nul doute terminé à répoque victorienne ». L'histoire

vraie fourmille ainsi de cocasse- ries pleines de sens !

Elle ne sert plus seulement au divertissement de l'honnête hom-

sert plus seulement au divertissement de l'honnête hom- d'une part parce que nombre d'en- tre eux
sert plus seulement au divertissement de l'honnête hom- d'une part parce que nombre d'en- tre eux
sert plus seulement au divertissement de l'honnête hom- d'une part parce que nombre d'en- tre eux
sert plus seulement au divertissement de l'honnête hom- d'une part parce que nombre d'en- tre eux

d'une part parce que nombre d'en- tre eux étaient trop jeunes pour

d'autre part parce que

le mariage, s'il leur était jamais

possible (il y avait beaucoup de célibataires prolongés, en parti- culier dans le groupe très nom- breux des serviteurs), durait vrai-

semblablement moins longtemps :1>.

se marier

On pouvait, certes, avoir des relations en dehors du mariage ! Et le fait est qu'on s'en privait moins dans l'Angleterre puritaine

que dans la France janséniste, quadrillée de missions. Des cou- tumes médiévales ont persisté jus- qu'au XVIIIe siècle en certaines d'Angleterre. qui tolé- raient des relations sexuelles entre les accordailles et le ma-

riage

mariage s'étendait le long d'une durée que le concile de Trente a réduit à l'instant de la cérémonie. Avouons avec P. Laslett qu'il

« faudrait une étude intéressante et minutieùse pour déterminer comment la règle établie par rE/llise catholique arriva à être

: reste d'un temps où, le

me ou à la curiosité gratuite du savant. Elle est la référence né- cessaire à l'homme d'aujourd'hui pour prendre conscience de son présent qu'il ne distingue pas dans la coulée du vécu. Il doit sor- tir de son temps pour le situer dans le champ d'une perception objective. Réciproquement d'ail- leurs, nous ne connaissons pas le passé total, comme il a été vécu, mais nous distinguons ce qui dan8 ce passé diffère de notre présent. P. Laslett a voulu conserver le8 deux mouvements: d'abord faire l'histoire à l'envers, en remontant du présent vécu et non connu ; ensuite redescendre du passé de- venu sensible au présent restruc- turé. Ainsi l'un de8 derniers cha- pitres e8t-il consacré à la société anglaise au début du xx" siècle, et l'étude de la misère du XVIII" siè- cle a amené son auteur à poser à sa façon le fameux problème

de l'affluent worker et de la classe

moyenne. Une société découvre son image dans le « miroir du temps

Philippe Ariès

PHILOSOPHIE Le devenir des 1 Maurice Merleau-Pontv à quel point les six essais conte· La
PHILOSOPHIE
Le devenir des
1 Maurice Merleau-Pontv
à quel point les six essais conte·
La Prose du Monde
nus dans « la Prose du Monde ».
Gallimard. éd .•
211 p.
ouvrage inachevé de Maurice Mer·
leau-Ponty, anticipent sur l'am·
pleur considérable qu'a pu prendre
Que le langage soit comme une
doublure de l'Etre, et que l'homme
rêve d'un âge d'or où se trouve·
rait réalisée l'adéquation parfaite
du signe et du sens, voilà qui
rejoint étrangement le souci ma·
jeur qui semble préoccuper le mon-
de intellectuel d'aujourd'hui -
souci qui va des recherches linguis.
tiques de Jakobson et de Chomsky
aux interprétations de l'incons-
cient comme langage par Lacan,
aux travaux sur l'économie et le
procès du texte basés sur les For-
malistes russes et les doctrines
Marxistes, en passant par les théo-
ries de Mac Luhan sur le « méta-
langage » Joycien. C'est assez dire
le problème du langage et celui de
la communication dans les dix
dernières années.
l'explosion de la vIsIon classique
dans la pelDture moderne que
Malraux expliquait par un retonr
au sujet, Merleau-Ponty y voit
l'inauguration d'un monde sans
« a priori II auquel nous convoque
la vision du tableau. La peinture
moderne n'est pas un désordre,
Dans un temps où tout semble
conspirer à expulser le « sujet ))
du texte et à faire de ce dernier
un être en soi qu'on peut sou-
mettre à une analyse objective -
une dynamique du « sujet par·
lant )) que Merleau-Ponty essaie
de constituer, dynamique que l'on
sent se poursuivre avec une remar-
quable cohérence théorique dans
les autres textes de la Prose du
Monde. Ce qui domine ici l'en·
semble de la réflexion c'est le
point de vue de la perception du
sujet et celui des relations que ce-
lui-ci entretient en tant que corps
avec le monde. Pour Merleau·
Pont y, il ne saurait y avoir de
point de vue de Sirius concernant
la nature du langage et la recher·
che d'une « grammaire pUre)l est
une entreprise vouée à l'échec. Il
faut renoncer à l'algorithme et
elle est une « logique allusive du
monde dans laquelle la vérité ne
serait plus de l'ordre de la confor.
mité avec les
ob jets ou les modèles
et ceci à un tel point que la méta-
physique du signe qu'inaugure la
grammaire générative de Chomsky
fait figure de « régression subjec.
tive » - la réflexion de Merleau-
extérieurs ll. (L'auteur rejoint ici
la distinction que fait Barthes
entre l'écriture classique et mo-
derne dans
le
Degré Zéro
de
l'Ecriture ).
« penser la conscience dans les.
hasards du langage ll. Ce dernier
Le
ESPRIT
Ponty, toute centrée sur le sujet
vivant et percevant, sur l'expé-
rience paradoxale, existentielle et
mystérieuse qu'est la communicn-
tion, pourra paraître dépassée.
Avant d'aborder le contenu dc
ces essais, il faut dire quelques
mots de l'aventure des œuvres ma·
nuscrites ou déjà publiées qui les
constituent, et dont Claude Lefort
tente de retracer l'histoire com-
plexe dans sa préface.
est la pulsation des rapports avec
autrui et à ce titre. son ambiWlité
demeure entière, car il y a deux
sortes de langages : celui qui est
parlé et qui se fait après-coup dans
le dialogue disparaissant devant le
sens dont il est porteur, et le lan-
parlant qui se fait dans le
moment de l'expression et permet
au Il parleur II de glisser des signes
aux sens.
La signification de l'œuvre qui
permet de reconstituer le schéma
intérieur de l'artiste réside dans
que ce P. Francastel appelle le
style. Celui-ci ne pré.existe pas à
l'œuvre, il n'est pas non plus une
« représentation », il « reprend et
dépasse la mise en forme des élé·
ments du monde Qui est commen·
cée dans la perception ll. La signi.
Deux ouvrages
guerre du
Biafra
Il semble que dès 1952. Mer-
leau-Pont y ait envisagé d'écrire
deux ouvrages dont le propos com-
mun était de « fonder· sur la
découverte du corps
une théorie
La crise des
Maisons
de Jeunes
concrète de l'esprit ». Le premier
de nature théorique devait être
articulé sur une conception nou-
velle de l'expression, et s'intituler
Quand il dit à propos de l'œu-
vre littéraire que le lecteur ·apporte
le langage parlé et l'auteur le lan-
gage parlant, parce que le premier
s'approprie les significations du
livre, il fonde le langage (tout
comme Sartre auquel il se réfère)
comme intentionalité signifiante :
« Origine de la Vérité »; en on
c'est-à-dire que le sens du texte
réside en dehors de ce qui est écrit.
Comprendre le langage équivaut
alors à discriminer entre les signes
fication se présente comme une
« fécondité indéfinie » (la Stil-
tung husserlienne) qui accompa-
la manifestation des signes.
t'indissoluble liaison du sens
avec le monde du lana:aa:e de la
perception, Merleau-Ponty la sou·
lignera encore, quelques mois
avaut sa mort, en disant à propos
de l'inconscient « qu'à ses yeux,
retrouve des éléments importants
dans l'essai intitulé la Science et
pour explorer Il
l'allure et les
l'ouverture à l'être n'est pas lin-
guistique, et que c'est dans la
perception qu'il voit le lieu natal
de la parole )l (1).
contours d'un univers de sens »
l'expérience de l'expression et sur-
tout dans le Visible et l'Invisible. Le
Dépasser
la société de
consommation
second, de nature plus littéraire est
resté à l'état de fragment sous le
titre de Prose du Monde. L'essai
sur « le langage indirect », publié
dans les Temps Modernes en juin
1952 sous une forme plus accom-
plie, sera plus tard intégré au vo.
qui pré-existe à toute parole et qui
s'ordonne dan s l'universalité
concrète et existentielle du lan·
gage.
L'être dans le langalfe
En accord avec Husserl pour qui
lume de Signes en 1959. De toute
évidence la pensée du philosophe
L'éducation
de la petite
enfance
lIon croit toujours trouver l'être
dans le langage car c'est
ment l'être que vise le langage ll,
a subi un changement d'orienta.
tion profond entre 1952 et 1959 :
Merleau-Ponty pense que la visée
propre au langage est de trouver
d'où l'abandon de projets litté.
et de constituer l'être
par un
raires (i.e.· des études sur
Sten-
dhal, Valéry, Breton, Artaud) au
profit d'une remise en question
des philosophies de la conscience
Décembre 1969, 7 F
et des fondements ontologiques du
I( faire ».
Pour le peintre comme pour
l'écrivain, il y a migration d'un
sens épars dans l'expérience sur
la toile ou sur la page; chacun
d'eux transpose à sa manière la
mouvance du réel pour la faire·
E
\lpRIT 19, rue Jacob, Paris 6 e
l'
C.C.P. Paris 1154-51
corps qui prendront leur place
dans l'œuvre avant la mort de
l'lIUteur.
Dans le premier essai, « le lan-
tôme d'un langage pur », c'est
entrer dans un univers dominé,
péremptoire, dans lequel le champ
perceptif se recompose. Quant· à
Le sens véritable de l'œuvre
hante celle-ci, telle « la brume de
chaleur )l dont parlait Sartre, à
travers l'holocauste des objets ou
des mots qu'opèrent les créateurs.
Ce « style » qui est à la fois
sur-signification, structure et ou·
verture du sens vers d'autres sens,
réalise l'ambïa:uité fondamentale et
le décentrement subtil qui s'atta.
che à la parole et à la représen.
tation picturale. La signification
est une « latence » de l'œuvre,
une « matrice d'idées » non for.
mulées mais présente entre les
mots.
Pourtant, une distinction de-
meure entre la peinture et la crea·
tion littéraire : l'écrivain écrit SUI
l'horizon d'un acquis linguistique
( voir la distinction barthienne de
la Langue et de la Forme) alon
que le peintre, s'il fait, lui aussi,
sortir la culture de son « cercle
22
• sIgnes tacite et mortel », va plus loin en mettant en suspens toute la
sIgnes
tacite et mortel », va plus loin en
mettant en suspens toute la pein-
ture qui l'a précédé. Et si l'on re-
connaît dans l'écrivain les trans-
formations qu'il a fait suhir à la
langue, l'expérience du peintre
cesse d'être identifiable en passant
dans ses successeurs. Dans ce sens
la peinture est « muette » et ren-
voie à un esprit situé hors d'elle-
même. Le langage littéraire au
contraire, manifeste un passé qui
a été compris et « récupère les
choses » pour le langage en tant
que tel.
Dans le paradoxe qu'est l'ex-
pression, ce que l'artiste a à dire
« c'est en réalité l'excès de ce qu'il
vit sur ce qui a déjà été dit ». En
face de ce problème, la philosophie
doit se contenter « de montrer du
doigt comment par la déformation
cohérente, l'homme en vient à par-
ler une langue anonyme, et par la
déformation cohérente de cette
langue, à exprimer ce qui n'exis-
tait que pour lui » (2).
Le langage mathématique
C'est vers la notion de vérité du
langage que se tourne maintenant
la réflexion du philosophe. Pour-
quoi, dit-il, ne pas interroger le
langage le plus défini qui soit,
celui des mathématiques, pour ten-
ter de retrouver ce sens supplé-
mentaire, ce surcroît de significa-
Maurice Merleau-Ponty
tion qui hante le langage en géné-
ral et que nous appelons vérité?
Celle-ci n'est-elle pas apparemment
tout entière contenue dans les rela-
tions immuables posées par les
nombres entiers, par exemple? Et
dans son discours. le lanŒaŒe ma-
thématique n'épuise ses significa-
tions dans les synthèses nouvelles
que peut susciter l'interrogation de
ses structures; il demeure ouvert
sur un horizon de relations à cons-
truire : cette opération vivante,
ce « bougé » dans la restructura-
tion des contenus de la connais-
sance, .reparaît dans toutes les for-
mes de langage telle « l'ombre por-
ment dans les horizons de sens qui
dominent le dialogue avec autrui.
Ce qui est visé dans ce rapport
avec l'Autre, c'est un au-delà du
langage. Tels deux cercles presque
concentriques mai s présentant
d'une autre forme de « corporéité
anonyme et participable, celle de
si l'intelligence pratique fait que
les structurations perceptives ré-
pondent à un désir de signifier, ne
peut-on penser que la construction
des connaissances visant une vé-
rité d'ordre mathématique est
entre eux « un léger et mysté-
rieux décalage », les sujets par-
tée de la perception du monde ",
exempte de ce gauchissement par·
ticulier? Le langage mathéma-
tique serait alors un « système
et les structures se dépassent sans
cesse vers leurs transformations
dans le domaine des chiffres com-
me dans celui des mots ". Pour
Merleau-Ponty, l'algorithme n'est
qu'un cas possible de la parole
dans lequel la vérité se retrouve
comme anticipation et par glisse-
ment de sens. Cette parole, « elle
lants s'atteignent, se reconnaissent
et s'éprouvent dans leur relation
primordiale et charnelle avec le
monde.
Prendre conscience d'autrui,
c'est manifester la généralité de
mon corps à travers lui dans l'uni-
d'équivalences rigoureuses qui
ignorent le temps et qui réalise
l'immanence irrécusable du nou-
veau dans l'ancien ». Mais com-
versalité du sentir
« le perçois
des comportements immergés dans
le même monde que moi, parce que
le monde que je perçois traîne en-
core avec lui ma corporéité ". La
la parole ". A la fois communauté
d'être et de « faire l', la langue
permet à l'individualité du sentir
« de se sublimer jusqu'à la com-
munication l,.
A u-delà des analogies perçues
dans le dialogue, des différences
surgissent qui constituent les sens
nouveaux des structures ouverte!!
sur lesquelles il se fonde. Les su-
jets accèdent aux nouvelles signi-
fications par le côté de leur expé-
rience qui en fait déjà partie. Il
doit donc y avoir des « points
d'amorçage II pour toutes les idées
et il doit exister des configurations
liées à elles, qui constituent un
ment les découvertes sont-elles
possibles dans de telles conditions?
Merleau-Ponty en déduit que l'être
mathématique et ses propriétés
-sont également soumis à « une
monde
presque invisible « le
parole de l'autre vient s'insérer « à
est le véhicule de notre mouvement
l'ers la vérité, comme le corps est
le véhicule de notre être dans le
monde ».
la jointure du monde et de moi-
monde culturel l', lieu de conver-
gence secrète de tous les vecteurs
structure du devenir de la con-
même l'; elle prolonge et trans-
forme le rapport muet de ma per-
ception initiale et atteint mes
et
masqués situés dans
le discours.
naissance » et à un dynamisme
secret qui fait que cette dernière
marche vers la totalité d'un sens.
Ainsi, pas plus que le langage
écrit ou parlé n'épuise ses sens
Cette ouverture des structures
vers des significations ultérieures,
ce devenir du sens pré-tracé dans
les énoncés du monde et de la cul-
ture, l'auteur le retrouve égale-
significations comme j'atteins les
siennes
La langue implique un
rapport primordial des sujets à la
parole, et le fait que cette langue
soit commune dénonce l'existence
Deux notions importantes émer-
gent de la richesse de ces essais
dans lesquels la densité de la pen-
sée rivalise avec la pureté rle la
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
23
Merleau-PoDt)' BEVUE L'Arc n° Butor 39 • • prose : c'est d'abord celle de la
Merleau-PoDt)'
BEVUE
L'Arc n°
Butor
39 •
prose : c'est d'abord celle de la
vérité comme équilibre en moûve-
ment dans le dillcours : le sens
nouveau y émerge par décentra-
tion et recentration; l'idée nou-
velle organise son propre réseau
de paroles pour la signifier. Cet
équilibre indique que la vérité est
toujours en sursis dans les struc-
tures du langage. Mais plus impor-
tant encore est le fait que pour
Merleau-Ponty le langage est com-
?osé de signifiants quasi corporels,
il est assimilé à un geste comme
il le dira lui-même (voir Signes),
et comme geste, il est indissocia-
blement lié à notre perception du
monde par le corps.
Comme Raymond Roussel (qu'il ne
cesse de relire), Butor aime et connaît
les machines. Elles le fascinent. Il a
conçu le numéro de l'Arc qui lui était
confié comme une machine infiniment
complexe. Tout y fonctionne avec pré.
cision. Lorsque, dans le numéro, Roger
Kempf décrit l'Orrington Botel, il pré.
cise que c rien n'y est laissé au hasard,
pas même le pire): métaphore d'un
numéro où rien n'est laissé au hasard.
pas même les lieux où le hasard, les
jeux combinatoires, les rêveries inter·
viennent dans le texte.
librement l'expression de J. Lacan) n'a
été mieux mis en lumière.
Les textes sont plus ou moins courts.
Très nombreux. Certains constituent
richesse à des extraits de Jules Verne,
de Fourier (sur la ponctuation), de
Humboldt, de Regnard, ou du Chinois
Se Ma Ts'ien.
des listes de suggestions. Germes de
textes. Graines de discours. c Le som·
maire de ce numéro recense une cino
quantaine de rubriques dont chacune
pourrait faire fobjet d'une revue pa-
raissant tous les six mois pendant vingt
cinq ans.) L'entreprise rappelle celle
de Queneau mettant dans un seul livre
Ce surgissement de l'imaginaire s'ac·
compagne d'une mise en lumière de
J'importance de l'image, trop souvent
négligée par les philosophies du lan.
gage. Auteur d'un livre appelé lllw-
trations, travaillant avec les peintres,
Butor remet l'image à l'honneur, com.
me le fait J.F. Lyotard dans la théorie
Kn face des con-
temporaines, dominées par des
« points aveugles » comme l'im-
pensé, l'agonie du « sujet
» dans
son propre discours, et les marées
imprévisibles de l'inconscient, la
pensée de Merleau-Ponty réveille
la nostalgie de la cohérence exis-
tentielle de l'homme dans le
monde - encore qu'il ait inclus
dans sa réflexion un pari pour
l'envers de la perception et pour
l'invisible dans ses derniers écrits
Un scrupuleux souci de perfection
stylistique et typographique vient se
subordonner à une volonté de modi·
fication. Cette volonté porte, de ma·
nière immédiate, sur l'organisation du
numéro. Plutôt que de réunir une
série de textes critiques consacrés à
Butor, on a préféré donner carte blan·
che à l'écrivain. Carte blanche comme
celles que les géographies anciennes
donnaient des régions encore inexplo-
rées. Aidé de ses collaborateurs (en
particulier H. Ronse et R. Borderie).
Butor y a inscrit cinq grandes régions,
cinq continents: Arts et Métiers;
Sites; Musées; Spectacles; Livres.
Ainsi se constitue une sorte d'environ·
nement de Butor. Des objets, des espa·
ces qui attendaient d'être repris par
lui, sont décrits et le définissent: c Ce
numéro est r occasion pour moi
de
(voir le Visible et l'Invisible). A la
lecture de ces essais, l'algorithme
qu'il a lui-même proPosé pour
1'homme conscience + corps
= monde se pare soudain d'une
séduction que d'aucuns reconnaî-
tront pour leur. On y trouvera en
effet une unité profonde qui tient
à un enracinement des sujets en
tant que tels dans le monde;
l'accent de la réflexion porte tou·
jours sur un au-delà, sur un. deve-
nir du sens ou de l'homme qui
prend l'apparence d'une ouver-
ture indéfinie mais positive. Cet
avenir qui transparaît dans le dis-
cours ou dans la création artis-
tique, il est à découvrir et à cons-
truire ( dans le sens anglais du
terme), dans un monde qui le dé-
ploie en une ouverture indéfinie
vers d'autres significations.
C'est peut-être dans la mesure
où notre quête de l'irréductible
dans l'homme d'aujourd'hui de-
meure ouverte de la même manière
que celle de Merleau-Ponty, que
nos efforts se trouveront coïncider
naturellement avec le souci fonda·
mental dont ce philosophe fit le
centre de sa réflexion.
demander aux gens de traiter à ma
place un certain nombre de sujets que
Je n'avais pas eu l'occasion JUSqU'alOT.•
d'aborder. Leur rôle n'est pas d'en
parler comme 1en aurais parlé moi·
même; le recours à leur participation
n'est en rien un piso(lller. Au contraire
fintroduction de leur voix dans le mor·
ceau doit finalement apparaîlre comme
la meilleure façon que lavais de le
jouer.>
Ce procédé de composition a de cu·
rieuses et importantes conséquences.
Tout d'abord, il vient mettre en ques-
tion la ligne de partage, trop souvent
encore acceptée, entre critique et écri·
ture c créatrice). Le texte critique
cesse d'être un discours sur un dis-
cours; il n'est pas non plus une ma-
nière de parler d'un auteur privilégié.
Il vient continuer un discours préala.
ble, lui apporter des variations; il
s'applique à des objets possibles de ce
texte premier. Certains articles sont
des pastiches de Butor, et l'on sait
depuis ceux de Proust (pastichant
Sainte·Beuve ou Flaubert) combien le
pastiche est compréhension et. explica.
tion de l'écrivain pastiché. D'autres
textes vont plus loin. Semblables aux
livres imaginaires (d'ailleurs recensés
dans un article du numéro: le livre
blanc mortel des Mille et une nuits, les
œuvres posthumes d'Aspern évoquées
par H. James, etc.), ils constituent les
fragments d'œuvres imaginaires, possi.
bles de Butor.
Michel Butor
mince la possibilité de multiples poè-
mes; elle évoque la machine à penser
de Laputa inventée par Swift.
philosophique. Chaque section du nu·
méro de l'Arc, c a été conçue autour
tfrm foyer
qm est (image >.
Le numéro c Butor> de f Arc ins-
taure d'autres étonnements encore. Il
montre l'imaginaire où l'on
s'y attend le moins. Dans les machines
par exemple. N on pas seulement dans
d'étranges automates orientaux, mais
dans une calculatrice électronique.
Pour Butor, les machines sont aussi
des machines à rêver L'imaginaire Ile
découvre é.galement à l'intérieur de la
culture la plus traditionnelle. La lec·
ture attentive des livres révèle d·admi.
rables délires rationnels chez les au-
teurs les plus détériorés par la péda.
gogie qui prétend les enseigner: Au·
guste Comte par exemple. Une subtile
pratique de la citation rend toute leur
Ainsi se définit un rapport original
de Butor avec la culture occidentale.
La
culture est dans tous le.
Anne Fabre-Luce
(l) Intervention au VI" Colloque de
Bonneval. L'inconscient, Paris, Des-
clée de Brouwer, 1966, p. 143.
(2) Voir Critique, n° 270, Nov. 69.
Article de Louis Marin, Il Le discours
de la Figure Il.
A ce moment se pose avec acuité le
problème: qui parle? Butor est à la
fois l'origine et la fin de chacun des
textes. Généralement, il n'en est pas
l'auteur; il n'a même pas choisi Je
sujet: une correspondance s'est établie
entre le désir de Butor et celui de
René Micha ou de Georges Raillard.
Jamais peut·être autant qu'ici le rôle
du discours de fautre (pour employer
sens que peut prendre ce verbe. Elle
est détenue; confrontée aux· culture.
autres. On peut user et abuser d'elle.
La pervertir. La· duper aussi et la sé·
duire: la détourner des habitudet
qu'elle s'est données et qui la stéri·
lisent. On la révèle aussi à elle-même
comme possédée, hantée par ce qu'elle
nie parfois explicitement: l'image plus
forte que la parole ; le rationnel lié à
l'imaginaire ; le nœud qui nuit le tech·
nique et l'onirique.
Gilbert LascaUlt
24
CINEMA Andrei Roublev Espaces gigantesques que la lenteur du • travelling » rend plus immenses.
CINEMA
Andrei Roublev
Espaces gigantesques que la
lenteur du • travelling » rend
plus immenses. Un homme qui
s'envole dans un ballon et
l'écran devient plus vertigineux
à force de lenteur et de mouve-
ments en arc de cercle sur la
plaine envahie par les Tartares.
Silhouettes minces et voûtées
dans la pluie torrentielle qui
rend les pélerins plus frileux,
plus vulnérables et comme
inconsistants
Roublev, un
moine du XV' siècle entreprend,
avec deux compagnons, un
voyage qui doit le mener jus-
qu'à Moscou où il doit peindre
les fresques d'une nouvelle
église. Le voyage est long et
pénible parce que devant la
cruauté des hommes le moine
doute. Il ne connaissait pas le
pays et le voilà sorti de son
monastère et livré au monde
et au réel. Il traverse le pays
comme un étranger, ne compre-
nant pas les autres et n'arri-
vant pas à se faire comprendre
par eux.
Pourquoi peindre
les
fres-
ques ? Surtout comme le sug-
gère le maître de Roublev, un
peintre surnommé le Grec, il
va falloir dessiner un démon
qui crache du feu! • Il ne faut
pas faire peur au peuple » dit
le moine, mais l'Eglise aussi
joue un rôle répressif : on tor-
ture à deux pas un homme qui
n'a' peut-être pas la foi; ail-
Alldreï Roublev
leurs, on crucifie un autre sous
les yeux terrifiés de sa mère
et de sa femme. Pourquoi créer
- Roublev hésite chaque fois
qu'on lui demande de peindre
- si c'est pour terroriser ce
peuple que ravagent la misère,
les invasions tartares et le
pouvoir despotique des popes
et des princes ? Roublev hé-
site mais ne se décide jamais
seurs parce qu'elle est fascinée
par l'or de leurs tuniques. Cette
fête païenne à la gloire de l'a-
mour physique et dont il pres-
sent la noblesse même s'il la
condamne. La profanation des
églises qu'il décore et à laquel-
le il assiste impuissant et dé-
goûté. Tout est échec, mais il
reste quand même un héros ad-
mirable dans la mesure où il
doute et où il hésite; tout à
fait différent de ces héros cou-
lés d'un bloc, rigides et braves.
Lui ne cesse de se remettre et
de remettre le monde en ques-
tion:
à renoncer. Il est faible. Isolé
et coupé de ceux qu'il voudrait
défendre. Il n'ose pas se révol-
ter même si sur le visage de
Solimitzine qui interprète très
sobrement et très efficacement
le rôle du moine, apparaît quel·
que chose entre l'exaspération
muette et la haine froide. Ré-
volte individuelle! Jamais ra-
menée au niveau de l'expres·
sion réelle.
Le c'hemin de la renonciation
est long et pénible et Roublev
doute de sa foi et de sa voie.
Mais le doute reste inconsis-
tant et irréalisé car l'environne-
ment incite à l'émerveillement.
grâce à la caméra de Yousov,
extraordinaire de virtuosité et
de maîtrise née de la tradition
du cinéma soviétique. L'image
atténue le fracas des idées
pour un moment seulement,
puis elle les fait éclater, explo-
ser.
La dernière partie du film est
consacrée à la fabrication d'une
cloche - toujours ce thème ob·
sédant de la création chez Tar-
kowsky - qui est le prétexte à
l'utilisation de plans multiples
qui se coupent et se recoupent
dans un grouillement de foules
et de voix, de cordes, d'écha-
faudages compliqués, de boue
et de sueur. Hymne à la créa-
tion collective face à l'échec in-
dividuel de Roublev? Peut-être.
Mais si le moine est de plus en
plus déchiré et demeure un
un être inutile et négatif, il n'en
reste pas moins qu'il est positi-
vement négatif car il est la
conscience· douloureuse et in-
quiète du peuple russe.
Auparavant, Roublev avait ac-
cumulé les échecs : cette jeune
fille traumatisée par une atta-
que des Tartares qu'il sauve et
qui le quitte de son plein gré
pour suivre ses propres oppres-
Entre temps, tout est prétex-
te pour Tarkowsky à création. Il
arrive ainsi .à remplir l'espace
de formes et de structures
agressives au gré de la
té du scénario et surtout du
plaisir de nous éblouir. Structu-
res et formes. fantastiques !
Chaque . séquence est un ta-
bleau qui bouge, quasiment abs-
trait, quasiment figuratif. Tout
un art que de savoir agencer
les visages d'une grande beauté
• on pense beaucoup à Dreyer -
et les poutres et les échafauda-
ges et le linge qui sèche. La ca·
méra de Yousov fait le reste et
crée l'illusion de ces chevau-
chées tartares inoubliables, en
gros plans lumineux parfois et
en plans flous et bougés, une
autre fois. Puis après le bruit et
la guerre, encore un cheval
splendide qui emplit l'écran et
s'ébat au ralenti: ce n'est que
pour le plaisir de transcender
l'image. Exultation! Exultation
malgré la cruauté et la déchéan-
ce de l'homme entrevus dès le
début du film avec ce fou qui
fait le clown ou ce clown qui
joue au fou et force une assem-
bl-ée inquiète à rire quasi mé·
caniquement, jusqu'à ce que
l'armée vienne l'arrêter et lui
briser sa cithare - encore un
symbole! -
On a parlé d'Eisenstein au su-
jet de ce film, cela n'a rien à
voir. Il s'agit d'un film contem-
porain qui pose des problèmes
de toujours : l'artiste devant le
réel terrible et affligeant, et
surtout la difficulté d'être, de
croire et de créer. Tarkowsky a
une façon précieuse et très per-
sonnelle de nous parler de pro-
blèmes cruellement actuels, à
travers l'histoire d'un peintre-
moine du XV, siècle. Comme
quoi les choses et les hommes
ne changent pas - ou si peu.
. Rachid Boudjedra
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
COLLECTIONS L'encyclopédie Bordas Un ne saurait mieux illustrer l'es· prit de cette encyclopédie en vingt
COLLECTIONS
L'encyclopédie Bordas
Un ne saurait mieux illustrer l'es·
prit de cette encyclopédie en vingt
volumes dont chacun
se
présente
comme un ouvrage complet sur une
question particulière et où l'on trou·
vera aussi bien un exposé des thè·
ses situationistes que la recette de
la paella, les
l'historique du
règles
du
rugby
ou
mouvement dada,
qu'en précisant qu'elle est l'œuvre
nen pas d'une équipe anonyme mais
d'un seul
homme, Roger Caratini.
Cette option de départ lui confère
tout naturellement une unité et une
originalité de ton qui ne la distingue
nombre de parti·pris qui répondaient
du reste à son tempérament et à sa
formation. Plus intéressé par les
faits économiques que par les idéo-
logies, par les structures d'ensem-
ble que par les personnalités, par les
problèmes d'ordre général que par
l'anecdote, il s'est efforcé d'offrir à
ses lecteurs des livres moins faits
pour être consultés que pour être
lus et d'où se trouve systématique-
ment élagué tout ce qu'ils seraient
assurés de trouver dans les manuels
ou dans les autres publications de ce
genre.
pas moins des encyclopédies de type
académique que des ouvrages de vul·
garisation que l'on nous propose
généralement sous cette appellation.
Ancien psychanalyste orienté par
goût vers les problèmes psycho-
pédagogiques et notamment vers la
sociologie de la communication du
savoir, Roger Caratini a adopté déli-
bérément, pour mener à bien cette
ambitieuse entreprise, un certain
Aussi. quel que soit le domaine
concerné, les données traditionnelles
sont·elles systématiquement traitées
sous forme de résumés ou de tableaux
synoptiques, ce qui permet à l'auteur
de s'étendre plus longuement sur des
questions mal connues du public en
les analysant sous l'angle des théories
les plus actuelles. On ne s'étonnera
donc pas, par exemple, de l'importance
donnée, dans le volume consacré à
l'histoire universelle, à l'épopée de
Gengis Khan alors que la figure de
Jeanne d'Arc n'est évoquée que dans
un court paragraphe, l'auteur jugeant
apparemment que l'unification de
l'Asie au XIII" siècle présente plus
d'intérêt pour la compréhension des
problèmes qui se posent actuellement
dans le monde que le prurit nationa-
liste des Français du XV' siècle. Et
si, dans l'Aventure littéraire de l'hu-
manité (S'et 9' volumes de la collec·
tion), il ne s'appesantit guère sur les
classiques ou les romantiques, c'est
pour mieux approfondir, selon les mé-
thodes de la critique contemporaine,
les grands courants qui, à partir de
Baudelaire et de Rimbaud, allaient nous
mener jusqu'à Proust, Joyce et
Beckett.
Afrique, Amérique centrale, Amérique
du Sud, Océanie, régions polaires,
Visages de la terre : géographie géné.
logie, héraldique. Ce classement thé-
matique, qui correspond dans ses gran·
des lignes à celui de la Classification
Décimale établi par l'Insti-
tut International de Documentation de
La Have et que l'auteur considère
comme une solution de pis-aller pré·
sente en tout cas l'avantage de per-
mettre aux lecteurs d'acheter les volu-
mes séparément. Chaque livre est en
outre pourvu d'un index alphabétique
qui leur permet de retrouver immédia-
tement un renseignement précis
contenu dans le corps de l'ouvrage
et un 21' volume est prévu qui rassem·
blera l'ensemble des index ainsi que
des bibliographies et autres rensei-
gnements généraux.
Inaugurée en avril 1965, • Bordas En·
cyclopédie. compte aujourd'hui six
titres: la Vie animale, Astronomie
(Prix du Meilleur Livre Scientifique
1965), Philisophle et religions, His-
toire universelle 1 : Histoire ancienne,
Histoire universelle Il : Europe, Asie,
La présentation des livres posait un
problème non moins délicat car ce
n'était pas la moindre des gageures po-
sées par une telle entreprise que de
faire tenir dans le cadre restreint
qu'impose leur prix de vente relative
FEUILLETON
Et ensuite?
Et ensuite quoi?
Que viens-je faire d'autre dans cette histoire que d'y avoir
un homonyme noyé?
- Pour l'instant, rien. Ce serait plutôt à mon tour d'y entrer.
Le bref résumé de ces événements vous a peut-être fait croire que
je connaissais intimement la famille Winckler ou que j'appartenais
au Réseau dont l'aide vous permit de trouver ici-même, sous le
couvert d'une nouvelle identité, une sécurité que, jusqu'à présent,
rien n'est venu menacer. Il n'en est rien. Jusqu'il y a quinze mois,
plus précisément jusqu'au 9 mai de l'année dernière, date la plus
probable du naufrage, votre histoire, comme celle de votre homo·
nyme, m'était inconnue. Bien que médiocre mélomane, le nom
de Caecilia Winckler m'était familier et je crois bien que je l'avais
entendu chanter le rôle de Desdemona au Metropolitan peu de
temps avant la guerre. Par contre, sans avoir jamais été en rela-
tion directe avec elle ni avec aucun de ses membres, je connais-
sais de nom l'Organisation qui vous soutint et j'appréciais le tra·
vail considérable qu'elle faisait sur tous les fronts du globe. C'était
une sympathie en quelque sorte professionnelle : je m'occupe,
en effet, et c'est même à ce titre que j'interviens aujourd'hui dans
l'histoire de Gaspard et par contre-coup dans la vôtre, je m'occupe
d'une Société de Secours aux Naufragés. C'est une association
privée, internationale, qui reçoit des fonds provenant soit d'organi-
sations de bienfaisance, soit de dons privés, soit de quelques
par Georges Perec
institutions gouvernementales ou municipales, le Ministère de la
Marine Marchande, par exemple, ou l'Union des chambres de
commerce de la mer du Nord, soit, principalement, des compagnies
d'Assurances. C'était, à l'origine, une sorte d'annexe du Bureau
Veritas. Vous ne savez pas ce qu'est le Bureau Véritas ?
- Non, avouai-je.
Résumé des chapitres précédents.
Réfugié dans une petite ville d'Allemagne, un soldat déserteur,
Gaspard Winckler, apprend d'un certain Otto Apfelstahl qu'il tient
son nom d'un jeune sourd-muet parti pour faire le tour du monde
et dont le yacht a fait naufrage au large de la Terre de Feu.
- C'est une organisation fondée au début du XIX· siècle et
qui publie chaque année tout un ensemble de statistiques concer·
nant les constructions navales, les naufrages et les avaries. A la
fin du siècle dernier, un des dirigeants du Bureau émit le vœu,
dans son testament, qu'une partie des subventions, alors très
importantes, que les gouvernements versaient chaque a.nnée à
l'organisation soit consacrée à secourir les naufragés, au lieu de
se contenter de les compter. Cette suggestion était parfaitement
26
ment modique (- de 30 F avec un ti· rage de départ de 75.000 exemplaires)
ment modique (- de 30 F avec un ti·
rage de départ de 75.000 exemplaires)
un exposé synthétique de toutes les
connaissances sur telle ou telle ques-
tion. Aussi, chaque volume, limité à
quelque 180 pages, est-il divisé en
deux parties, la première réservée au
texte, abondamment illustrée et pour-
vue d'une cartographie abondante ainsi
que de nombreux schémas explica-
tifs, la seconde exclusivement consa-
crée à des renseignements chronolo·
giques et bibliographiques ainsi qu'à
des tableaux synoptiques et des glos-
saires, groupant les informations pures
qui ne doivent pas encombrer le cours
de l'exposé. Par son antl-conformisme
et sa qualité, l'illustration mérite tous
les éloges : miniatures, gravures an·
clennes, photographies modernes en
couleur (comme c'est le cas dans le
chapitre consacré à la révolution de
mai 68), œuvres d'artistes contempo-
rains, affiches, dessins, voire portraits
inédits (comme le portrait du philoso-
phe allemand Max Stirner par Engels),
etc, le tout prolongeant le texte et
permettant une fois de plus de resi-
tuer tel événement du passé, tel sys-
tème philosophique, apparemment dé-
passé, dans le monde d'aujourd'hui.
A paraître
ture et arts apparentés, dessin et mé-
tiers d'art, peinture, photographie, ci·
néma, musique et danse).
Matière Inerte, matière vivante (géo-
logie, biologie, paléontologie).
Jeux, Divertissements, Sports.
Médecine.
Art de l'ingénieur.
Techniques et métiers (agriculture
et agronomie, économie domestique,
communications, industries chimiques
et apparentées, technologie générale,
industries et métiers divers, construc·
tion, industries du bâtiment).
Les lois de la nature (physique, chi·
mie).
L'aventure littéraire de l'humanité
(théorie de la littérature, littérature
anglaise, allemande, française, italien·
ne, espagnole et apparentée. littéra-
ture classique grecque et latine. Lit·
térature russe. Autres littératures).
La vie des plantes (botanique).
Les nombres et l'espace (Mathéma-
tiques) .
Sciences sociales (sociologie, la vie
politique, économie politique, législa-
tion, administration publique, prévoyan.
ce, alde-soclale, associations, ensel·
gnement et éducation, la vie commer·
ciale, les coutumes, philologie et lin-
guistique) .
Beaux·Arts (urbanisme et aménage·
ment du territoire, architecture, sculp-
La Quinzaine
Iltt'ralre
ABONNEZ-vous
abonnez-VOUS
étrangère aux statuts du Bureau, mais la mode était alors aux
Sociétés de Sauvetage et le Conseil d'administration décida de
consacrer 0,5 % de son budget annuel à la création d'un orga-
nisme philanthropique qui serait chargé de rassembler toutes les
données concernant les navires en détresse et, dans la mesure
ses faibles moyens, de leur porter secours. Un peu plus tard,
Je Lloyd's Register of Shipping et l'American Bureau of Shipping,
, deux organisations rivales du Bureau Veritas, s'associèrent à cet
effort et la Société de Secours aux Naufragés put se développer
tant bien que mal.
sur une plate-forme de glace qui diminue de jour en jour. C'est à
des naufragés de ce type que notre aide peut s'appliquer le plus
efficacement. Les grands navires suivent des itinéraires connus
et les secours peuvent presque toujours s'organiser très vite,
même en cas d'avarie grave ou de sinistre criminel. Notre action
concerne surtout les isolés, les yachts, les petites embarcations de
plaisance, les chalutiers désemparés. Grâce à un réseau de corres-
pondants aujourd'hui mis en place à tous les endroits névralgiques,
nous pouvons, en un tem'ps record, recueillir tous les renseigne-
- Je ne vois pas très bien comment vous pouvez opérer; lors-
qu'un bateau sombre, vous n'êtes évidemment pas sur place!
Otto Apfelstahl me considéra en silence pendant quelques se-
condes. Je m'aperçus que le bar était à nouveau déserté; seul, tout
au fond, un barman en' veste noire - ni celui qui m'avait servi,
ni l'un de ceux qui étaient arrivés ensuite - allumait des bougies
fichées dans des vieilles bouteilles et en garnissait les tables.
Je regardai ma montre; il était neuf heures du soir. M'appelais-je
encore Gaspard Winckler?
Ou irais-je le chercher à l'autre bout du monde?
ments nécessaires et coordonner les opérations de sauvetage.
C'est à nos bureaux que parviennent les bouteilles à la mer et leur
équivalent moderne, les S.O.S. de détresse émis par les navires
en perdition. Et si, le plus souvent hélas, nos recherches n'aboutis-
sent qu'à la découverte de cadavres à moitié déchiquetés déjà
par les oiseaux de mer, il peut se faire aussi que l'une de nos
vedettes, l'un de nos avions ou de nos hélicoptères, arrive à temps
sur les lieux du naufrage pour récupérer une ou deux vies humaines.
- Mais n'avez-vous pas dit tout à l'heure que le naufrage du
Sylvandre remontait à quinze mois?
- En effet. Pourquoi cette question?
- Lorsqu'un bateau sombre, reprit enfin Otto Apfelstahl (et sa
- Je suppose que vous attendez de moi que je participe à cette
voix me paraissait étonnamment proche, et le moindre de ses mots
m'atteignait comme s'il m'avait parlé de moi), ou bien il y a, pas
trop loin, un autre navire qui vient lui porter "ecours, c'est ce qui
se passe dans le meilleur des cas, ou bien il n'yen a pas, et les
passagers s'entassent à bord des canots pneumatiques ou sur des
radeaux de fortune, ou dérivent accrochés à des espars, à des
épaves, désemparés, que les courants entraînent. La plupart sont
recherche?
- C'est exact, dit Otto Apfelstahl, je voudrais que vous partiez
là-bas et que vous retrouviez Gaspard Winckler.
- Mais pourquoi?
- Pourquoi pas?
- Non, je veux dire, quel espoir raisonnable pouvez-vous encore
nourrir de retrouver un naufragé quinze mois après?
engloutis dans les trois ou quatre heures qui suivent, mais certains
trouvent, dans on ne sait quel espoir, la force de survivre, pendant
des jours, pendant des semaines. On en a retrouvé un, il y a
quelques années, à plus de 8000 kms du lieu de son naufrage,
amarré à un tonneau à moitié rongé par le sel, mais encore
vivant après plus de trois semaines de détresse. Vous savez peut-
être qu'un stewart de la marine marchande britannique a survécu
4 mois et demi, du 23 novembre 1942 au 5 avril 1943, sur un radeau
après que son navire eut été coulé dans l'Atlantique au large des
Açores. Ces exemples sont rares, mais ils existent, de même qu'il
arrive encore aujourd'hui que des naufragés soient jetés sur un
récif, ou sur une île déserte, ou qu'ils trouvent un refuge fragile
- Nous avons repéré le Sylvandre dix-huit heures seulement
après qu'il ait envoyé ses signaux de détresse. Il s'était éventré
sur les brisants d'un minuscule îlot, au sud de l'Ile Santa Ines,
par 54° 35' de latitude sud et 73° 14' de longitude ouest. En dépit
d'un vent extrêmement violent, une équipe de secours de la Pro-
tection Civile Chilienne a réussi à atteindre le yacht quelques
heures plus tard, le lendemain matin. A l'intérieur, ils ont trouvé
cinq cadavres; ils ont pu les identifier: c'étaient Zeppo et Felipe,
Angus Pilgrim, Hugh Barton et Caecilia Winckler. Mais il manquait
le sixème passager, un enfant d'une dizaine d'années, Gaspard
Winckler.
(à suivre)
La Quinzaine littéraire. du 15 au 31 décembre 1969
THEATRE Découverte de l'Open Theater Spectacle de l'Open Theater, de New York Théâtre de la
THEATRE
Découverte de l'Open Theater
Spectacle de l'Open Theater,
de New York
Théâtre de la Cité
Universitaire.
troupe a travaillé avec le • li-
ving "), mais le style de
l' • Open
Theater ", moins dio-
nysiaque, plus critique, a une
pr.écision plus chirurgicale.
Une leçon d'anatomie
ti de l'Opéra de quat'sous et la
manière dont le délire burles-
que est réglé comme papier à
musique semblent assez nette-
ment se référer à lui. En tout
cas, Brecht ou pas Brecht, ce
spectacle atteint une sorte de
perfection dans la drôlerie inso-
lite, et dans l'horreur fraîche et
joyeuse.
Aussi bien la dernière créa·
tion collective de la troupe, Ter·
Après le • Bread and Puppet
Theater ", voici passant à son
tour par Paris, et accueilli au
Théâtre de la Cité Universitaire
qui s'affirme décidément com-
me le réceptacle ultime du
théâtre de recherche, voici
l'. Open Theater" : l'Amérique
nous donne une leçon.
Un ieu de olowns
minai la mor-
gue, en somme), est-elle une
sorte d'analyse clinique de l'a-
gonie, une exploration profonde
de ce moment où .Ies mourants
sont possédés par les morts ",
dans une prodigieuse leçon d'a-
natomie qui pourrait se souve-
nir de Rembrandt. On explore les
corps, . vêtus d'un oripeau blanc
d'hôpital s'acheminant vers le
suaire - on explore les corps
dans leur dégradation, leurs
convulsions et leurs cris; avec
un réalisme stylisé jusqu'au fan·
tastique, la troupe opère sur ce
lieu ultime, l'hôpital-morgue,
un travail analogue à celui
elle? - s'est demandé Chaikin -
quel rapport y avait-il entre le
meurtre d'Abel et celui des
Kennedy ? La violence était-elle
inévitable, ou tout aurait-il pu se
passer différemment? A partir
de là - dit-il - chaque acteur a
proposé les images dynamiques
que lui inspiraient l'état d'inno-
cence, la du sexe,
le premier meurtre ". Et en ef-
fet, les images jaillissent, com-
me si, soudain, les chapiteaux
d'Autun prenaient vie : le Jar-
din d'Eden, Eve et le Serpent,
et la pomme croquée, Dieu, dans
sa malédiction promettant à
l'homme un monde où l'action
ne sera pas la sœur du rêve, et
Caïn découvrant que tuer, c'est
donner la mort, et les hommes
inventant avec une gaucherie ir-
résistible les positions de l'a-
mour, comme des .grotesques"
de GOYÇl - l'humour de ce ta-
bleau scrabreux tient du chef-
d'œuvre.
D'admirables oomédiens
qu'opérait le
• living" (The
Brig)
sur
un
pénitencier
de
• marines ".
"
v
a
Une double leçon
: le • Bread
du
génie
là-dedans. Jamais
and Puppet ", avec ses manne-
quins géants, son matériau chré-
tien, et sa force de contestation
politique, nous avait montré ce
que peut être une forme de
théâtre capable aujourd'hui de
descendre dans la rue et de par-
Ier aux foules (qui, en France,
l'a pu faire?). L'. Open Thea-
ter ", lui, au moment où l'on voit
balbutier chez nous les groupes
de création collective, livrés à
de vaines gesticulations approxi-
matives, gratuites et sans por-
tée (voir encore, tout récem-
ment, La douloureuse mutation
des Zupattes, création collecti-
ve animée pourtant par Philip-
pe Adrien), l'. Open Theater"
nous propose le spectacle
èxemplaire d'une méthode de
jeu collectif, véritablement éla-
borée et aboutissant à une per-
fection sytlistique qui se fonde
à la fois sur la dynamique du
geste (toujours l'héritage de
Stanislawski), sur la précision
fantastique qui la sert, et sur
l'usage d'une ironie et d'un hu-
mour qui font au geste un con-
trepoint constant. Certes, le «li-
ving Theater " est passé par là.
(J; Chaikin, le directeur de la
théâtre ne m'avait rendu si pro-
che l'humaine carcasse' et la
transe qui la saisit dans le ves-
'tibule de la mort. On pense aux
Ecorchés, au Jugement Dernier
du tympan de Bourges, à la
Danse macabre de La Chaise-
Dieu. • Quiconque meurt, meurt
à douleur" jamais' Villon
n'avait reçu au théâtre pareille
illustration.
«Le Serpent»
L'autre création collective, Le
Serpent (. rite sur une structure
de Van Itallie,,) demeure plus
proche de l'exercice destiné à
illustrer un système de jeu, mais
le résultat est assez remarqua-
ble. Sur le plateau, des acteurs
en tenue de scène miment, sur
un rythme saccadé, avec une
précision chronométrique, le
« film" de l'assassinat de Ken-
nedy ; puis ie « film" repasse à
l'envers. Là-dessus, on débou-
che sur la Genèse. «En quoi
cette histoire nous concernait-
On conçoit que des acteurs
formés à une telle discipline wl-
lective et à une telle dynamique
de jeu soient, individuellement,
d'admirables comédiens. Ils
l'ont montré dans Fin de par·
tie de Beckett, et dans Ubu co·
cu. Moins parfaite qu'Ubu Roi,
plus délirante et' surréaliste,
cette horrifique guignolerie avec
pompe à merdre, crocodile,
Memnon l'Egyptien, où l'on voit
les Paladins empaler une sorte
de Docteur Faustroll, torturer
un Monsieur riche avec com-
mentaire anatomique, et la
Conscience d'Ubu, ectoplasme
à cheveux verts, sortir d'une
cuvette de chiottes, cette gui-
gnolerie prête à tous les exer-
cices. Traité ici dans le style
des bandes dessinées et des
films' d'épol,lvante, en guignol
fantastique èt freudien qui tient
de Frankenstein et du Bal des
Vampires, ce spectacle est un
chef-d'œuvre du burlesque si-
nistre. Et l'inattendu, c'est que,
là où Artaud pourrait mener la
danse (on voit même scène
une messe noire), on volt sou-
dain paraître Brecht : les
« songs " qui ponctuent le spec-
tacle, le style de jeu ironique
et critique, I,ln Ubu truand sor-
Même perfection, mais d'un
autre ordre, pour Fin de partie.
Tout le pittoresque funèbre, ce-
lui du dernier jour du monde,
et le cérémonial shakespearien
par quoi la mise en scène de
Roger Blin donnait à la pièce,
même dans l'humour, une gra-
vité solennelle, est ici retiré. On
est en face d'un jeu de clowns
conduit avec la précision des
acteurs japonais et des marion-
nettes chinoises. Du coup l'œu-
vre perd sans doute cette durée
i.nsolite qui, chez Blin, donnait
à la fable son pouvoir d'envoû-
tement, comme elle perd aussi
la tendresse toujours sous-ja-
cente à ce texte acéré. Moins
métaphysique, la clownerie tra-
gique gagne ici en cruauté, et
en humour noir : Beckett l'irlan-
dais apparaît plus précisément.
Jouée sur le rythme nerveux et
saccadé qui est le propre de la
troupe, la pièce trouve, dans
"horreur et la drôlerie, une per-
fection glacée à la fois mathé-
matique et médicale, qui est
bien aussi celle de Beckett.
Chaikin joue Hamm avec une
méchanceté sèche, très remar·
quable. Quant aux acteurs des
poubelles - jouant non plus seu-
lement de la tête, mais de tout
le buste -, ce ne sont plus deux
larves tendres en train de pour-
rir, ce sont deux marionnettes
terribles, deux' spectres d'outre-
tombe dont le raffinement dans
la grimace et l'élégance dans
l'horreur, ont une dimension dif-
ficilement imaginable.
Bref, il est dommage qu'une
telle équipe de théâtre ne soit
pas restée assez longtemps
pour que tout ce qui prétend, à
Paris, se mêler d'art dramati-
que, soit allé prendre leçon.
Gilles Sandier
28
Livres publiés du 20 novelllbre au 5 décelD bre 1969 •••••••• •. Poèmes élisabéthains ROMANS
Livres publiés
du 20 novelllbre au 5 décelD bre 1969
•••••••• •. Poèmes élisabéthains
ROMANS
POESIE
choisis, traduits
d'un des grands témoins
de ce temps, exécuté
HISTOIRE
ETRANGERS
et
présentés par
par les nazis en 1945,
l'histoire
de l'Allemagne
de l'Europe
S. Spender.
et de "Eglise
sous Hitler.
chronique d'un Instant.
Trad. de l'espagnol
par René L.F. Durand
1 planche hors-texte
Michelle Loi
L'Ultra de la révolution
Fayard, 378 p., 20 F.
Une biographie de ce
jacobin de la première
heure qui, après avoir
aidé à l'ascension
de Robespierre, fut l'un
des principaux artisans
de sa chute.
LITTÉRAIRE
Philippe de Rothschild
Salvador Elizondo
Farabœuf ou la
Jacques Audiberti
L'Empire et la Trappe
Gallimard, 192 p., 20 F.
Préface d'A. Pieyre de
Mandiargues et
Edition bilingue
Seghers, 416 p., 9,90 F.
Poètes
du peuple chinois
128 p., 13,50 F.
Gallimard,
192 p., 14 F.
Pierre Jean Oswald
L. S. Senghor
Elégie des alizés
avec une lithographie
Autour du thème
obsessionnel de la
torture, une enquête
fiévreuse sur l'identité
du supplice et de
Coll.
- La poésie des
• Victor Chlovskl
Léon Tolstoi
Tome 1 : 1828-1870.
Trad. du russe
par André Robel.
Tolstoï tel que le
pays sociallstes-.
Les -poètes du peuple-
nés du Grand Bond qui
originale de M. Chagall
Editions Maritimes
Lucien Rioux
Gilles Vigneault
Coll. - Poésie et
chansons -.
Seghers, 192 p.,
9,50 F.
et
d'Outremer, dift.
Seuil, 32 p., 95 F.
voient ses compatriotes,
les Soviétiques
d'aujourd'hui.
Olga Bernai
Langage et fiction
dans le roman
de Beckett
Gallimard, 240 p., 18 F.
L'œuvre de Beckett,
miroir des
transformations
radicales
de la littérature,
de la philosophie
et de l'art du XX' siècle.
(tirage limité).
l'extase.
précéda la Révoluti.on
Culturelle.
Paul Claudel
Journal"
Un chanteur du Québec
qui fut bûcheron puis
professeur avant de se
lancer dans la chanson.
• Josef Skvorecky
L'escadron blindé
BIOGRAPHIES
Trad. du tchèque par
François Kérel
Introduction
de F. Varillon
Texte établi et annoté
Gallimard, 288 p.,
Pablo Neruda
Résidence sur la terre
Trad. de l'espagnol
par Guy Suarès
Gallimard, 236 p., 18 F.
1933-1955
20 F.
Un livre écrit en 1954,
mais qui, par son
E. Bethge
• Laco Novomesky
contenu, rejoint
les œuvres les plus
récentes de la
littérature tchèque où
le Pouvoir est visé.
dans ce qu'II a
d'essentiel : son mode
d'expression.
Villa Tereza
et autres poèmes
Dietrich Bonhoeffer
Vie, pensée, témoignage
Traduction
144
p., 13,50 F.
de E. de Peyer.
Pierre Jean Oswald
Coll. - La poésie
des pays socialistes-.
Le plus grand poète
slovaque contemporain.
Coédition
Labor et Fidès
Genève et Le Centurion,
900 p., 60 F.
par F. Varillon
et J. Petit .
- Bibliothèque
de la Pléiade-.
Gallimard, 1 388 p., 60 F.
Les années de la
retraite, de la guerre
et de l'occupation.
Walter S. Ross
La traversée de
l'Atlantique avec
Charles Lindbergh,
le dernier héros.
Nombr. illustrations
France-Empire,
310 p, 19,20 F.
Le portrait d'un homme
Joseph Delteil
Ouvrage collectif publié
sous la direction
de Donato Pelayo
Edition Subervle, Rodez,
216 p.
Delteil vu par
ses contemporains
(voir le n° 58
de la Quinzaine).
Intègre quoique
faillible, l'histoire d'une • Northrop Frye
vie exceptionnelle aussi
bien par ses triomphes
Anatomie de la critique
Traduit de l'anglais
Jacques Guilaine
A travers la biographie
Billaud-Varenne
publics que par par Guy Durand
ses tragédies privées. - Bibliothèque des
Une nouvelle forme d'équipement culturel
LE COLLÈGE GUILLAUME BUDÉ DE YERRES
a 1 CES 1200 élèves : enseignement général
b/ CES 1200 élèves: enseignement
scientifique et spécialisé
c / CES 1200 élèves : enseignement pratique
d 1 Restaurant libre-service. salles
de réunion. centre médico-scolaire
e 1 Logements de fonction
f 1 Salle de sports avec (100à plaàs)'
et salles spécialisées
g / Piscine
, .'
h 1 1nstallations sportives de plein air
i 1 Formation professionnelle
'li
et promotion
sociale
j / Bibliothèque. discothèque
k / Centre d'action sociale.
garderie d·enfants. conseils sociaux.
accueil des anciens
1 /
Maison des jeunes
m 1 Centre d'action culturelle:
théâtre. galerie q'exposition. musée.
centre d'enseignement artistique
n / Foyer des' Jeunes Travailleurs
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SPORTIFS, SOCIAUX ET CULTURELS DE LA COMMUNE.
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TOUT AU LONG DE LA JOURNËE, DE LA SEMAINE ET DE L'ANNËE, PAR LES JEUNES COMME PAR LES ADULTES,
ASSURE LEUR PLEIN EMPLOI.
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La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 1969
29
Livres publiés du 20 novembre au 5 décembre 1969 Sciences Humaines" Gallimard, 456 p., 38
Livres publiés du 20 novembre au 5 décembre 1969
Sciences Humaines"
Gallimard, 456 p., 38 F.
Le premier ouvrage
traduit en français
de ce professeur
canadien considéré
comme le plus Illustre
héritier de l'école
américaine de la
• New Crltlcism ".
Ed. du Mont-Blanc,
Par un professeur
Introduction et
200 p.,
26,75 F
et
animateur
commentaire par
d'
• Ecoles de parents-,
littérature, le théâtre,
la linguistique
saussurienne
et la psychanalyse.
POLITIQUB
Pierre Grimai
BCONOMIE
Bruno Bettelheim
La forteresse vide
Trad. de l'anglais
par R. Humery
la
description
P.U.F., 128 p., 14 F.
d'une expérience menée
avec de petits groupes
d'adolescents.
Daniel Artigues
28 pl. hors-texte
Gallimard, 588 p, 48 F.
Le plus important
Louis Vax et
Anne Lucas
Textes philosophiques
allemands
L'Opus Dei en
Editions Ruedo Iberlco.
HISTOIRB
184 p., 21 F.
A. Colin, 368 p., 14,30 F.
PHILOSOPHIB
LING UISTIQUB
L'étonnante aventure
de ce groupement
né en
1928
André Miguel
Achille Chavée
des ouvrages de
ce psychologue
autrichien, spécialisé
et qui a marqué toute
l'évolution idéologique
35 Illustrations
Seghers, 192 p., 9,50 F.
Un grand poète
dans le traitement
des enfants
psychotiques,
Une anthologie en
allemand de
;Jhllosophes classiques
OU contemporains.
et politique
Maurice Blondel
de l'Espagne
Johannès Wehrlé
d'après 1.939.
surréaliste belge.
Correspondance
Georges Poulet
Qui était Baudelaire?
Notes documentaires
de Robert Kopp
24 pl. en couleurs,
Emile Durkheim
Journal sociologique
Introduction et notes
de Jean Duvignaud
P.U.F., 728 p., 50 F.
Edition, commentaires
C. Chenot
et notes
ESSAIS
Georges Bonnet
Vingt ans de vie
politique : de
Clemenceau à Daladier
Fayard, 288 p., 20 F.
L'histoire de l'entre-
deux-guerres évoquée
par un homme qui a
occupé les premiers
postes de l'Etat.
R. Beaunez
par H. de Lubac
Aubier-Montaigne,
Villes et· citoyens
Editions Ouvrières,
736 p., 60 F.
216 p., 16 F.
Inaugurant la collection
93 III. en noir.
Dominique Aubier
Plaidoirie pour une
cause gagnée
Tome Il : de l'urgence
du Sabbat
Ed. du Mont-Blanc,
304 p., 34 F.
La science cérébrale
et le symbolisme
du Sabbat.
Georges Dupeux
La France de
1945 à 1965
Skira, 190 p., 48 F.
Le poète vu à travers
son œuvre,
son entourage,
ses admirations et l'art
de son temps.
Ernest Jones
Théorie et pratique
de la psychanalyse
Avant-propos de
Claude Girard
Payot, 480 p., 48,45 F.
Par l'un des fondateurs
de la psychanalyse,
célèbre
par sa biographie
de Freud.
• Ferdinand Brunot
Histoire de la langue
française des origines
à nos jours· Tome XI :
30 figures
A. Colin, 384 p., 14,30 F.
Le français au dehors
sous la révolution.
Avant-propos
et bibliographie
par J. Godechot
Une étude appuyée sur
de nombreux
documents
et augmentée d'une
bibliographie et de
tableaux synoptiques.
• Pouvoir local ", une
méthode d'enquête pour
la connaissance
et l'analyse d'une ville.
La société française
1815-1914, vue par
les romanciers.
Sous la direction
de Pierre Gulral
A. Colin, 214 p., 40,15 F.
Un ouvrage inédit,
rédigé peu avant
• Maurice Blanchot
L'entretien infini
.Nino Frank
Les années 30
Mic!.el Drancourt
Cinquante millions
d'héritiers
Bilan d'un règne
et prOfJramme
pour dl'Ç ans .
Fayard, 352 poo 2;l F.
Oswalt Kolle
138
III. en noir