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Entretiens avec des romancIers de l'Est· Du nouveau sur • 96 Hochhuth cree un scandale
Entretiens
avec
des
romancIers
de l'Est·
Du nouveau
sur
96
Hochhuth
cree
un scandale
.&m.alrik
et
,
en
1984
Barthes
SOMMAIRE J LE LIVRE DE LA QUINZAINE Massin La lettre et limage par RolaDd Barthes
SOMMAIRE
J
LE LIVRE
DE LA QUINZAINE
Massin
La lettre et limage
par RolaDd Barthes
4.
Georges Limbour
Loys MassoD
Des bouteilles dans les yeux
par Maurice Nadeau
par Maurice Chavardès
S
Mare Bernard
Mayorquinas
6
LITTERATURE
Zaharia StaDCU
La tribu
ETRA.NGERE
7
Kazimir BraDdys
9
Italo CalviDo
10
Luigi Malerba
11
BreDdaD BehaD
Temps zéro
Saut de la mort
Encore un verre avant
de partir
par Cella MiDart
par Claude Bonnefoy
propos recueillis par
Claude Bonnefoy
par C.B.
par Luc EvaroD
par Jou MODtague
lJ
.ESSAIS
14.
HISTOIRE
M. CODtat et Rybalka
Mikhaïl BakhtiDe
par Bernard PiDgaud
par Georges Nivat
LITTERAIRE
Les écrits de Sartre
Problèmes de la poétique
de Dostoïevski
La poétique de Dostoïevski
16
EXPOSITIONS
Trois Californiens à tODdre
Les galeries
17
BANDES DESSINEES
18
POLITIQUE
SaD J uaD
ADdrei Amalrik
par FraDçoise Choay
par Nicolas Bischower
par Mare Saporta
par Annie Kriegel
20
RELIGION
G. VaD der Leeuw
Xiris
L'Union soviétique
survivra-t-elle en 1984?
La religion dans son
essence et ses manifestations
Phénoménologie de la
religion
par Roger Bastide
22
LETTRE
RoH Hochhuth
D'ALLEMAGNE
propos recueillis par
IrmeliD Lebeer
24
Le Mai de Bordeaux
2S
ROMANS
Maurice ReDard
par Colette DemaD
par Serge Fàuchereau
POPULAIRES
26
FEUILLETON
Les mains d'Orlac
Le docteur Lerne
L'invitation à la peur
W
z7
TIlEAT.KI:
RolaDd furieu:E:
par Georges Perec
par Gilles Sandier
FraDçois Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire:
Crédiu photographiqae-
Conseilkr: Joseph Breithach.
22, rue. de GreDelle, Paris (7").
Télépho'ue : 222·94-03.
p.
1 Le Seuil
p.
3 Gallimard
Comité de rédaction :
Publicité générale: au journal.
p.
4 Françoise Thésée
Georges BalaDdier, Bernard Cazes,
FraDçoisChâtelet,
FraDçoise Choay,
Dominique FernaDdez,
Ferro, Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinskî.
p.
6 Cartier BressoD, Magnum
PlU du a O au Canada: 75 ceDts.
p.
7 Gallimard
Abonnemenu :
p.
9 Carla Certi
p.
10 Grauet
La Quinzaine
Un aD: 58 F, numér06.
Six mois: M F, douze numéro••
Etudiants: réductioD de 20 %.
Etranger: UD aD : 70 F.
Six mois: 40 F.
Pour tout changement .radreue :
p.
Il KeystoDe
Htteraire
Secrétariat de la' rédaction:
p.
13 Mare Ribaud, Magnum
Anne Sarraute.
p.
14
Le Seuil
Courrier litléraire :
p.
15
Le Seuil
Adelaide Blasquez.
p.
16
D. R.
p.
17 Laurence Sudre
Maquette decoutJerture:
eDvoyer 3 timbres à 0,30 F.
RèglemeDt par mandat, chèque
'bancaire, chèque postal :
Jacques Daniel
p.
18 Fayard
C.C.P. Parle 15 551·53.
p.23 D.R.
Rédaction, adminUtration:-
Directeur de la publication:
p. 25 Roger Viollet
43, rue du Temple, Paris (4").
François Emanuel
TéléphoDe
.
Imprimerie: Abe:E:prell8
PromôtiONiffJUion
Fabrication Promodü.
400, rue S",UODOré • Paria (r').
Impresàon S.I.s.s.
Printed ÎI& France
I.E I.IVRE DE L'esprit de la lettre I.A QUINZAINE par Roland Barthes Massin La lettre
I.E I.IVRE DE
L'esprit de la lettre
I.A QUINZAINE
par Roland Barthes
Massin
La lettre et fimage
naît, paraît-il, ces signifiants con-
tradictoires, ces ad"dâd, auxquels
1
Préface de R. Queneau
J.
Berque et J. P. Charnay ont
Gallimard, éd.,
228 p., l 106 ilL
Le livre de Massin est une belle
encyclopédie, d'informations et
d'images. Est-ce la Lettre qui en
est le
sujet ? Oui, sans doute : la
lettre occidentale, prise dans son
environnement, publicitaire ou
pictural, et dans sa vocation de
métamorphose figurative. Seule-
ment, il se trouve' que cet objet,
apparemment simple, facile à
identifier et à dénombrer, est
quelque peu diaboli'que: il s'en
va partout, et principalement à
son contraire même: c'est ce
qu'on appelle un signifiant
tradictoire, un énantiosème. Car
. d'une part la Lettre édicte la Loi
ce trajet circulaire de la lettre
et de la figure que Massin nous
permet d'entrevoir. Son livre,
comme toute encyclopédie réus-
sie (et celle-ci est d'autant plus
précieuse qu'elle est faite d'un
bon millier d'images), nous per-
met, nous fait une obligation de
redresser quelques-uns de nos
préjugés: c'est un livre heureux
(puisqu'il y est question du signi-
fiant), mais c'est aussi un livre
critique.
Tout d'abord, à parcourir ces
centaines de lettres figurées, ve-
nues de tous les siècles, des ate-
liers de copie du Moyen Age au
Sous-marin jaune des Beatles, il
est assez évident que la lettre
n'est pas le son; toute la linguis-
tique fait sortir le langage de la
parole, dont l'écriture ne serait
qu'un aménagement; le livre de
Massin proteste: le de-venir et
l'a-venir de la lettre (d'où elle
vient et où il lui reste, infiniment,
inlassablement., à aller) sont indé-
pendants du phonème. Ce foison-
nement impressionnant de lettres-
figures dit que le mot n'est pas le
seul entour, le seul résultat, la
seule transcendance de la lettre.
Les lettres servent à faire des
mots ? Sans doute, mais aussi au-
tre chose. Quoi ? des abécédaires.
L'alphabet est un système auto-
non de la communication mais de
la signifiance: aventure qui se
situe en marge des prétendues
finalités du langage et par là-
même au centre de son jeu.
Second objet de méditation (et
non des moindres), suscité par le
livre de Massin: la métaphore.
Ces vingt-six lettres de notre al-
phabet, aninIées, comme dit Mas-
sin, par des centaines d'artistes
de tous siècles, sont mises dans
un rapport métaphorique ,avec
autre chose que la lettre: des
animaux (oiseaux, poissons, ser-
pents, lapins, les uns mangeant
parfois les autres pour dessiner
un D, un E, un K, un L, etc.),
des hommes (silhouettes, mem-
bres, postures), -des monstres, des
végétaux (fleurs, pousses, troncs),
des .instruments (ciseaux, serpes,
faux, lunettes, trépieds, etc.):
consacré un livre important) : Z,
pour Hugo, c'est l'éclair, c'est
Dieu, mais pour Balzac, c'est la
lettre mauvaise, la lettre de la
déviance. Je regrette un peu que
Massin ne nous ait pas donné
quelque part une récapitulation
de tout le paradigme, mondial et
séculaire, d'une seule lettre (il en
avait les moyens): les
figures du M, par exemple, qui va
ici des trois Anges du Maître go-
thique aux deux pics neigeux de
Megève - dans une publicité -,
en passant par la fourche, l'hom-
me courbé, cUÎ8lle8 levées, cul of.
fert, le peintre et 80n chevalet et
les deux ménagères qui s'apprê-
tent à étirer un drap.
au nom de quoi peut être réduite
toute extravagance (<< Tenez-vous-
en, je vous prie, à la lettre du
texte :.), mais, d'autre part, de-
puis des siècles, comme le montre
Massin, elle' libère inlassablement
une profusion de symboles;
d'une part, elle «tient:t le lan-
gage, tout le langage écrit, dans
'le carcan de ses. 26 caractères
(pour nous Français) et ces ca-
ractères ne sont eux-mêmes que
l'agencement de quelques droites
et de quelques courbes; mais
Car - et c'est le troisième cha-
pitre de cette leçon en images sur
la métaphore - il est évident
qu'à for c e d'extra-vagances,
d'extra-versions, de migrations et
d'associations, la lettre n'est plus,
n'est pas l'origine de l'image:
toute métaphore est inoriginée,
dès qu'on passe de l'énoncé à
l'énonciation, de la parole à l'écri-
ture; le rapport ui
Jogique
est
circulaire, sans les
termes qu'il saisit SOlit flottants :
d'autre part, elle donne le départ ,nome, ici pourvu de prédicats
d'une imagerie vaste comme une
cosmographie ; elle signifie d'une
part l'extrême censure (beaucoup
de crimes commis au nom de la
Lettre), et d'autre part l'extrême
jouissance (toute la poésie, tout
l'inconscient sont retour à la Let-
tre) ; elle intéresse à la fois le
graphiste, le philologue, le pein-
tre, le juriste, le publicitaire, le
psychanalyste et l'écolier. La let-
suffisants qui en garantissent l'in-
dividualité: alphabets «grotes-
ques, diaboliques, comiques, nou-
veaux, enchantés:t, etc.; bref,
c'est un objet que sa fonction,
son lieu technique n'épuisent' pas:
tre tue et f esprit vivifie? Ce se-
rait simple s'il n'y avait précisé-
ment un esprit de la lettre, qui
vivifie la lettre; ou encore: si
l'extrême symbole ne S(' retrou-
vait être la lettre elle-même. C'est
c'est une chaîne signifiante, un
syntagme hors du sens, mais non
hors du signe. Tous les artistes
cités par Massin, moines, gra-
phistes, lithographes, peintres, ont
barré la route qui semble aller
naturellement de la première. à
la seconde articulation, de la let-
tre au mot, et ont pris un. autre
chemin, qui est le chemin, non
du langage, mais de l'écriture,
tout un catalogue des produits
naturels et humains vient doubler
la courte liste de l'alphabet: le
monde entier s'incorpore à la let-
tre, la lettre devient une image
dans le tapis du m9nde.
Certains traits constitutifs de
la métaphore sont ainsi illustrés,
éclairés, redressés. Tout d'abord
l'importance de ce que Jakobson
appelle le diagramme, qui est une
sorte d'analogie minimale, un
rapport simplement proportion-
nel, et non exhaustivement ana-
logique, entre la lettre et le mon-
de. Ainsi, en général, des calli-
grammes ou poèmes en forme
d'objets, dont Massin nous donne
une collection précieuse (parce
qu'on en parle toujours, mais
qu'on ne connaît jamais que ceux
d'Apollinaire). Ensuite, la nature
polysémique (on devrait pouvoir
dire pansémique) du signe-image:
libérée de son rôle linguistique
(faire partie d'un mot singulier),
une lettre peut tout dire: dans
cette région baroque où le sens
est détruit sous le symbole, une
même lettre peut signifier deux
contraires (1a arabe con-
dans les signes présentés, qui
commence? l'homme ou la let-
tre? Massin entre dans la méta-
phore par la lettre : il faut bien,
hélas ! donner un c sujet:. à nos
livres; mais on pourrait aussi y
entrer par l'autre bout, et faire
de la lettre une espèce d'homme,
d'objet, de végétal. La lettre n'est
en somme qu'une tête de pont
paradigmatique, arbitraire, parce
qu'il faut que le discours com-
mence (contrainte qui n'a pas en-
core été bien explorée), mais cette
tête peut être aussi une sortie, si
l'on conçoit par exemple, tels les
poètes et les mystagogues, que la
lettre (l'écriture) fonde le mon-
de. Assigner une origine à l'exp an-
!'ion métaphorique est toujours
une option, métaphysique, idéo-
logique. D'où l'importan'ce des
renversements d'origine (tel celui
que la psychanalyse opère sur la
lettre elle-même). En fait, Mas-
sin nous le dit sans cesse par ses
images, il n'y a que des chaînes
80ttantes de signifiants, qui pas-
sent, se traversent les unes les
IIUtres: l'écrit.nre est en fair.
Voyez le rapport de la lettre et
3
La Q.!!inzaine littéraire, du 1er ;lU 15 juin 1970

Massin

de la figure: toute la logique s'y épuise: 1) la lettre est la figure, cet 1 est un sablier; 2) la figure est dans la lettre, glissée tout en· tière dilns sa gaine, comme' ces deux acrobates lovés dans un 0 (Erté a fait un grand tlsage de cette in'J1irication, dans son pré· cieux alphabet, que Massin ne cite malheureusement pas) ; 3) la lettre est dans la figure (c'est le cas de tous les rébus) : puisqu'on n'arrête pas le symbole, c'est qu'il est réversible : 1 peut renvoyer à un couteau, mais le couteau n'est à son tour qu'un départ, au ter· me duquel (la psychanalyse l'a montré) vous pouvez retrouver 1 (pris dans tel mot qui importe à votre inconscient) : il n'y a ja· mais que des avatars. Tout cela dit combien le livre de Massin apporte d'éléments à l'approche actuelle du signifiant. L'écriture est faite de lettres, soit. Mais de quoi sont faites les let· tres'?' On peut chercher une ré· ponse historique - Ïnconnue en ce qui concerne notre alphabet; mais on peut au.ssi se servir de la question pour déplacer le pro· blème de l'origine, amener· une conceptualisation progressive de l'entre-deux, du rapport flottant, dont nous déterminons l'ancrage d'une façon toujours abusive. En Orient, dans cette civilisation idéographique, c'est ce qui est en· tre l'écriture et la peinture qui est tracé, sans' que l'on puisse ré· férer l'une à l'autre; ceci permet de déjouer cette loi scélérate de filiation, qui est notre Loi, pater· nelle, civile, mentale, scientifique:

loi ségrégative en vertu de. la· quelle nous expédions' d'un côté les· graphistes et de l'autre les peintres, d'un côté les romanciers et de l'autre les poètes; mais l'écriture est une: le discontinu qui la fonde partout fait de tout ce que. nous écrivons, peignons, traçOl.\s, un seul iexte. C'est ce que me montre le livre de Mas· sin. A nous de ne pas censurer ce champ matériel en réduisant la somme prodigieuse de ces let· tres.figures à une galerie d'extra· vagances et de rêves: la marge que nous concédons à ce qu'on peut appeler le baroque (pour nous faire comprendre des huma· nietes) est le lieu même où l'écri· vain, le peintre et le graphiste, en un mot le performateur de texte, doit travailler.

Roland Barthes

4

Ge()rges Lilnbour

texte, doit travailler. Roland Barthes 4 Ge()rges Lilnbour Georges Lim1Jour, dégustant un verre de rhum, chez

Georges Lim1Jour, dégustant un verre de rhum, chez Baccardi à Santiago de Cuba, juin 1961.

Au moment de mettre sous presse, nous apprenons la mort accidentelle de Georges Lim· b.our, en Espagne, le jour de la Pentecôte.

Il était venu du Havre à Pa· ris, comme Raymond Queneau et Jean Dubuffet, avec qui il était resté très lié. (II a notam· ment contribué à faire connaî·

tre le peintre dont il est le vra.i découvreur.) Poète rare, à qui Max Jacob avait prédit un grand avenir, qu'Aragon et Cocteau avaient publiquement salué com· me leur • maître,. (bien qu'ils fussent de la même généra· tion), à l'occasion d'un prix de poésie qui lui avait été décerné

il y a une dizaine d'années pour

un recueil introuvable et qui n'a

pas été réédité (Soleils bas, Galerie Simon, 1925), L1mbour

a surtout fait œuvre de conteur

et de romancier avec l'Illustre Cheval blanc (1930), les Vanil· Iiers (probablement son chef· d'œuvre, 1938), la Pie voleuse (1939), le Bridge de Mme Ly. ne (1948) et, en 1963, la Chasse au mérou qui le met soudain en vedette: Ces ouvrages insolites, chargés de poésie, d'ironie et d'émotion, porteurs d'un mer· veilleux qui s'allie au plus grand naturel, sont en même temps

engagés, quoique fort librement, dans les problèmes de l'époque (exploitation coloniale dans les Vanilliers, Guerre d'Espagne' dans la Pie voleuse, franquisme dans la Chasse au mérou).

.Avec ses amis André Mas· son et Michel Leiris, Georges Limbour était entré dans le groupe surréaliste en 1924. Fon· cièrement indépendant, dans son allure et son inspiration, il supporte mal la tutelle d'André Breton et fait partie de la char· rette des exclus du Deuxième Manifeste (1929). Il fuit alors les groupes, les partis, les cha· pelles, les modes, poursuit son activité en solitaire. D'où, sans doute, le son unique que ren· dent ses écrits. Grand amou· reux de la peinture, il se livre également en outsider à la cri· tique d'art, écrit des pages lu· mineuses et sensibles sur Du- buffet, Picasso, André Beaudin, S.uzanne . Roger, tout dernière- ment, Cesare Peverelli. Une au· tre de ses activités était moins connue: celle de professeur de philosophie qui a enseigné dans les instituts français d'Egypte, de Pologne, de divers pays bal· kaniques p'uis, finalement, dans un lycée de Paris. Les aspects multiples de cette figure qui sera pour nous inoubliable ont été vivement esquissés par quelques·uns de ses amis (dont les plus proches, Michel Leiris et André Masson) dans une re· vue de jeunes: • Atoll,. (octo· bre 1968), qui lui a consacré

. Du grand voyageur qu'a été toute sa vie Georges Limbour, nous venions de recevoir une carte postale envoyée de Cadix le 9 mai: • Maintenant, je sais ce qu'est l'Enfer: il s'appelle Urbanlsacion. Intégrale, catas- trophique, cancer et gangrène généralisée. C'est pire que la bombe atomique, qui est belle

et sûr qu'Apollinaire' l'aurait dé· corée, ornée féeriquement et chantée en' alexandrins et calli· grammes. Urbanisaclon; mot le plus sinistre du vocabulaire in-

un numéro spécial.

" Il nous y annon·

çait son retour. Ce soir, nous aurions sans doute parlé de • la petite ville chinoise,. dans la·

quelle, depuis longtemps, il se réfugiait avant de s'endormir. Maurice Nadeau

L'invisible

1 Loys Masson

De, bouteilles dans les yeux

Robert Laffont, éd., 368 p.

Avant sa mort, Loys Masson avait lui·même présenté les texte8 réunis sous le titre : Des bouteil-

le, dans les yeux. «Ce, histoires, une présence unit l'une ci l'autre et fait du livre un tout:

Satan, le vieil homme, IOlitaire, comme l'a nommé je ne sail qui. Et avec lui sa sainte ombre, l'al- cool, l'homme grandet maigre au visage trè$ beau, mais eXlaR-

gue

:. Ce qui caractérise effec.

tivement ce recueil - et qui fit l'originalité de quelques.uns des précédents Quvrages de Loys Mas· son, poèmC?s ou proses - est l'art de rendre palpable le mystète, d'imposer la présence .de l'invi8i- ble en lui conférant un poids tel que l'être humain en est littéra-

lement broyé. Dans la première des sept

velles ici regroupées, l'invi8ible

s'appelle «la Chose :

Elle 8e

, manifeste dans un cadre de perstitions et d'angoisse8. On peut. la considérer .comme .une prémo- nition: ce qu'elle annonce, c'est la venue de l'innommable, peut être la mort. Dans les Orpingtonl,

de Monsieur Beruf, ce dernier

personnage contient en lui

le mystère, il e,t presque le mys-

tère, et on se demande s'il n'in· carne pas finalement Satan, c le vieil homme solitaire L'inquiétant thaumaturge qui donne son titre à un autre récit

- c Saint Alias - pourrait

aussi figurer Lucifer. Un Lucifer inversé, qui damnerait les gens en leur facilitant le bonheur. On songe à un Monsieur Ouine angé- lique, encore qu'il y ait peu de ressemblances entre le dru Berna- nos et l'inquiet, le fragile Lo.Y8

Ma8son.

Les délires du «Capitaine Le. Gall en route vers c le8 eaux blanches de la vers c la glaciale est·ce le re- mords d'un meurtre ou le souve- nir d'un naufrage qui le8 provo- que? L'homme est possédé au 8ens théologique: Satan C'est Dieu pourtant qu'il supplie de le sauver. Et lorsqu'il déclare:

c La mer est peuplée d'une extra-

ordinaire se8 yeux

voient ce que le8 autres n'ont ja. mais vu. A une belle histoire de mer - l'auteur en avait déjà imaginé plusieurs: Tous le! cor·

,aire, sont morts, par exemple, ou

tout

Vivre à Majorque le Lagon de la Mi&éricorde - Marc Bernard s'ajoute la peinture d'une
Vivre à Majorque
le Lagon de la Mi&éricorde -
Marc Bernard
s'ajoute la peinture d'une halluci-
nation qui a ceci d'encore plus
étrange qu'elle est voulue et pro-
voquée par le machiavélique Le
Gall.
A l'opposé: l'hallucination du
petit Emmanuel, dans la plus
réussie des nouvelles, celle qui
donne au recueil son titre. Le
«vieil homme solitaire. est ici
le père de l'enfant, ou du moins
l'enfant confond-il l'image d'un
père ivrogne avec la silhouette du
Malin. Malentendu d'autant plus
1
Mayorquinas
autont qu'aux aigles, je n'allume-
rai& pas de feu, mai& mon cœur
Coll. Les Lettres nouvelles
Denoël éd., 260 p.
battrait plus vite. J'aurai& envie
de crier: «Nous ne sommes plus
seuls !
Comment ne pas être
«Si l on me demandait, pour-
quoi je fui& les hommes, je ne
saurai& quoi répondre. Ils ne
m'ont pas été dans l ensemble
hostiles, et je n'ai jamai& beau-
coup compté sur eux pour tenter
d'être heureux. Mayorquinas
ému par l'aridité du chemin par-
couru, par la certitude qu'il ne
peut être qu'à sens unique, puis-
que même les retours que l'on
voit tentés ici - en de petits
textes brefs et sans appel qui
constituent la seconde partie du
récit - ne font que marquer le
divorce d'avec les autres ?
pathétique qu'Emmanuel est la
pureté même et que son âme est
salie par la crédulité et l'insinua-
tion, par une représentation cul-
pabilisante de l'instinct, due à
une tante dévote et à une «né-
IJène. malgache bourrée de su-
perstitions.
De tous ces récits dont le cadre
est l'île Maurice, où naquit l'au-
teur, celui-ci rappelle le mieux
son enfance, à laquelle, dans une
chaleureuse préface, Claude Roy
attribue un des traits les plus
constants de l'œuvre de Loys
Masson - éternel enfant «puni.
d'être né dans une famille humi-
1iêe, offensée. D'où peut-être la
soif de l'ailleurs, la soif de l'ou-
bli - et le penchant à demander
cet oubli à la boisson. Tous les
personnages masculins du recueil
n'apporte en effet pas la réponse
à cette question; on y trouvera,
en revanche, quelques indications
concernant le long silence que
Marc Bernard vient de rompre en
publiant ce livre et qui révèle
que la coupure avec les hommes,
tout en ayant été - sciemment ou
non - la motivation première,
constitue à présent une justifica-
tion nouvelle de l'acte d'écrire:
« Il est passionnant, écrit Marc
Bernard, d'être celui qui interroge
et celui qui répond., et sans
« Remplacer la présence humaine
par celle du feu, c' est lune
del$ choses que je ne m'attendais
guère à trouver sur cette rive .•
-
En fait, débarquant avec sa
femme à Majorque pour finale-
ment y passer un automne et un
hiver, Marc Bernard avoue bien
ne s'être attendu à rien de parti-
culier. Tout au plus s'agissait-il
de parier sur l'insolite là où les
touristes s'entassent parce que les
rassure, précisément, la certitude
de trouver ce à quoi ils s'atten-
dent: mer, soleil, nature domp-
tée et loisirs organisés. Aussi
commence-t-il par comparer la
vision qu'il a, lui, de l'Ile, avec
la carte postale classique.
Rien ne coïncide. Etonné et
circonspect, il fait le tour de son
nouveau domaine, une «cala.
déserte et sa maison blanche de
type arabe, afin de ne rien per-
dre de la dualité de chaque cho-
il suffit, en effet, de peu de pa-
ges pour entendre battre le pouls
de l'Ile et couler son sang. Mais
à une vue des choses qui n'est
pas sans rappeler l'attention
qu'un Jean Grenier porte aux
menus détails de la vie quoti-
dienne, voici que se mêle bientôt
un souffle lyrique qui signifie
l'abordage vers des réalités moins
faciles à cerner.
Marc Bernard et sa femme Else
ont pris possession de l'Ile et de
la solitude pour désormais se
confondre avec elles. Ce pas fran-
chi, la situation acceptée et mê-
me savourée, il s'avère bientôt
qu'ayant réintégré sa peau
« d'homme préhistorique. et
s'étant fait reconnaître comme
tel par la nature, il s'agit à pré-
sent de s'accommoder d'une nou-
velle sorte de disponibilité, tout
intérieure celle-là. A lire les pa-
ges que Marc Bernard rédige à
partir de ce moment et d'où la
notion de Temps est rigoureuse-
ment absente, les rendant pour
cela même intensément dramati-
ques; on a le sentiment que la
communication qui s'est établie
ne concerne plus la face visible
de l'Ile, mais son essence même.
Dans ses grondements, dans les
étincelles et dans le tourbillon de
feu par lesquels elle manifeste
son humeur, l'Ile apparaît à Marc
Bernard comme exprimant de fa-
çon hallucinante ses propres tour-
doute l'intérêt de son livre tient-
il, très exactement, à ce glisse-
ment du dialogue qui, commencé
d'abord avec une terre mystérieu-
se, se poursuit peu après avec
soi-même. Mais tout a-t-il vrai-
ment été dit ici? L'élan poéti.
que qui soulève ce petit livre, qui
lui imprime cette trajectoire si·
nueuse et secrète, à qui mène-t·il
vraiment ? A cet autre, dont Marc
Bernard se sent maintenant cou-
pé, alors que toute son œuvre
était précisément quête du sem-
blable, ou à qUèlque chose qui
n'est pas nommé, dont on n'ose
pas, ici, prononcer le nom?
à l'exception d'Emmanuel -
boivent plus que de raison. Pres-
que tous ont l'ivresse contrite.
Visionnaire et poète, plus sans
doute 'que romancier, poète d'un
exotisme qui doit moins à la géo-
graphie qu'au folklore (les cou-
leurs, les parfums, la sensualité
qui imprègnent son œuvre sont
davantage typiques des mœurs
que des ciels), en mettant l'inso-
lite au cœur de ces textes afin de
mieux montrer la déréliction de
l'homme, Loys Masson s'est livré
d'une façon encore plus émou-
vante qu'il ne l'avait fait dans ses
juvéniles et provocantes 'confes-
ments: «Ce souvenir d'un ins-
tont de délire et lillusion d'avoir
vu le signe au moment où je les-
pérai&, je ne les échangerai& pour,
rien au monde, car ce tourbillon
né de la terre, ce cercle de feu
et de poussière a été comme la
passerelle entre deux univers, que
j'ai franchie en courant••
« C'est la nuit, pourtant tout
tourne; le grand manège vire
sans fin. Peut-être lm vieillard
actionne-t-il la roue, pensif, le re-
gard vague, d'un geste machinal.
Depuis le temps ! Pourquoi a-t-il
construit cette mécanique ? :.
Eh ,oui! Mayorquinas, livre
se:
le soleil qui se déguise tan-
Ce signe, il faudra pour le com-
prendre, patienter jusqu'à ce que
Marc Bernard apprenne lui·
même à le déchiffrer: «Comme
sions (Délivrez-nous du mal, Chro-
niques de la grande nuit, ou
Pour une Egli&e).
On y devine la détresse de
l'exilé en quête d'accueil, l'ingué-
rissable blessure d'une enfance
heurtée, la déception de l'écrivain
créole dont le nom s'est tôt im-
posé mais que ses pairs n'ont pas
toujours accueilli avec la chaleur
qu'il attendait, ami terriblement
exigeant et incommode.
monition, malgré sa fugacité, a-
t-elle tout de même été nommée.
Comment s'étonner, dès lors, de
ce qu'il guette tous les
ceux de la mer, ceux de la pluie
et même ceux des soucoupes vo-
Maurice Chavardès
tôt en Dr Jekyll et tantôt en
Mr Hyde, l'eau douce qui de-
meure introuvable en surface
alors qu'en profondeur il n'y a
que lacs et rivières, la traîtrise
de l'asparagus, si doux et tendre
en sortant de terre et finalement
invincible lorsqu'on s'imagine
pouvoir l'arracher.
Cet examen minutieux auquel
Marc Bernard se livre autour du
plus petit brin d'herbe, est
d'abord celui d'un médecin atten-
tif à ne rien perdre des moindres
symptômes d'un malade difficile ;
nous ne voyons autant dire per-
sonne et que personne ou pres-
que ne nous écrit, j'ai comme un
avant.goût de la mort. Ce n'est
pas désagréable Aussi la pré-
lantes ?: «Si je les voyai& pla.
ner au-dessus de moi, ou monter
et descendre gracieusement dans
un ciel qui paraît leur appartenir
d'un renoncement et d'une décou-
verte, ne serait-il pas, surtout, ce-
lui d'une absence? La dernière
page tournée, on a le sentiment
que quelque chose d'irréversible
s'est produit, et voilà pourquoi
on ne se souvient plus qu'indis-
tinctement du début, de l'arrivée
joyeuse, de la découverte d'une
île dont les facéties ont paru si
surprenantes. Cependant, Major-
que existe et elle est rassurante,
d'innombrables prospectus ne
cessent de le répéter, qui garan-
tissent au voyageur un retour
sans encombres.
Marc Bernard, quant à lui, est
revenu profondément changé de
son voyage; par-delà Majorque,
c'est de l'autre côté du miroir
qu'il a abouti. Privilège de poè-
te ? Assurément. Mais c'est l'hom-
me qui nous dit ce qu'il y a
trouvé.
Cella Minart
La Qyinzaine littéraire, du 1- 2U 15 juin 1970
5
LITTtRATVRE Entretiens avec tTRANGtRE Célèbre en Roumanie, Za- haria Stancu n'est pas incon- nu du
LITTtRATVRE
Entretiens avec
tTRANGtRE
Célèbre en Roumanie, Za-
haria Stancu n'est pas incon-
nu du public français. Jeu
avec la mort, roman étrange,
lyrique, violent, Ourouma, la
fille du Tartare, récit dont les
thèmes, la mer, les chevaux,
l'amour, et l'écriture rappe-
laient, retrouvaient la pureté
des chansons médiévales,
nous avaient déjà révélé ses
dons de conteur.
Ourouma, la fille
du Tartare
que
vous connaissez,
et
Les
Pieds Nus. Les romans du se-
cond cycle, intitulés Les Raci-
nes sont amères, présentent non
Zaharia Stancu
La Tribu
1
traduit du roumain
par Léon Negruzzi
Albin Michel éd., 376 p.
Avec la Tribu, qui n'a peut.
être pas, et pour des raisons logi-
ques qui tiennent à l'ampleur de
l'œuvre, la densité poétique des
précédents ouvrages, Stancu de-
vrait cependant rencontrer une
plus large audience. Et cela pour
deux raisons, apparemment con-
traires.
D'une part, la construction du
livre, la manière de raconter,
précise, réaliste, riche en détails
pittoresques, sont plus classiques,
plus immédiatement accessibles
au lecteur. D'autre part, l'histoire
est plus singulière encore, et plus
dépaysante - même si Ourouma
ouvrait sur le monde austère et
rude des paysans Tartares de la
Dobroudja, vaste plaine des bords
de la mer Noire. En effet, non
seulement la Tribu nous offre la
peinture d'une société close,
ayant se8 rites et ses traditions,
vivant résolument en marge, celle
des tziganes nomades, mais elle
montre cette société dans une
situation elle-même exceptionnel-
le: la déportation collective, du-
rant la guerre, dans un désert
glacial de l'Est de la Roumanie.
Aussi bien ce livre, qui est à la
fois url étonnant document et un
passionnant 'roman d'aventures,
occupe-t-il une place à part dans
l'œuvre de Zaharia Stancu.
seulement la vie des paysans,
mais toute la vie sociale et poli-
tique de la Roumanie à partir de
1922. Un des thèmes principaux
est la lutte, qui prit parfois des
formes assez dures, entre les dif-
férents partis politiques durant la
période de montée du fascisme.
Mon projet, actuellement, est de
continuer ce cycle jusqu'à· nos
jours, d'écrire fhistoire de toute
une époque de la Roumanie, mais
de f écrire en utilisant non le8
moyens de f historien, mais, au-
tant que j'en suis capable, ceux
de fartiste. Au reste, tous mes
romans sont écrits à la première
personne. Ils comprennent une
part importante d'autobiographie,
mais transformée par la littéra-
ture, accordée aux nécessités de
la fiction. Or la Tribu, qui n'ap-
partient à aucun de ces deux cy-
cles, ne comporte rien non plus
d'autobiographique. C'est un li-
vre que j'ai écrit à partir de faits
vécus par d'autres, et qui m'ont
été racontés.
pelait. Les petites filles tziganes
dansaient nues sous un vêtement
d' herbe, et tout le monde les ar-
rosait, pour appeler la pluie.
Quand ils les virent partir en. dé-
portation, les Roumains eurent
conscience que celle-ci était fun
- des crimes les plus absurdes, les
plus cruels de cette guerre.
C. B.: Vous dites, en exergue
de votre livre: C'est Alimut qui
m'a raconté tous ces événements.
Kéra a insisté pour que je les
mette sur le papier. Or, Alimut
tions avec les villageois ou le8 ci-
tadins, pour vendre ou acheter,
pour dire la bonne aventure, mais
on ne peut pénétrer facilement
chez eux. En Roumanie, toute-
fois, ils ne sont pas tous noma-
des. Les sédentaires sont beau-
coup plus intégrés à la vie con-
temporaine, mais même au jour-
d'hui les nomades conservent leurs
vieilles traditions. Si j'ai pu écri-
re ce livre, c'est que dans ma
jeunesse j'ai connu de très près
une de ces tribus, expérience que
j'ai décrite au dernier chapitre
des Pie d s Nus. Pendant la
guerre, le gouvernement fasciste,
raciste, a condamné tous le8 Tzi-
ganes à être déportés vers fEst
dans des régions presque déserti-
ques, que les combats, de surcroît,
avaient ravagées. Chaque tribu
était parquée en un endroit pré-
cis. Les Tziganes n'étaient pas ha-
bitués à vivre dans des conditions
aussi dures, et beaucoup sont
morts de froid et de faim. Il y
eut néanmoins des survivants. Ce
sont ceux-ci qui m'ont raconté
leur histoire.
C. B.: L'absurdité de cette
guerre, à la fois lointaine et pro-
che, à peine nommée mais tou-
jours menaçante pour les gens de
la tribu, apparaît bien dans votre
livre.
Z. S. : C'est une des raisons qui
m'ont polissé à récrire. l'ai voulu
montrer cette absurdité, comment
des gens qui n'avaient rien à faire
avec la guerre finissent, malgré
eux, par être concernés par elle.
Aussi, j'ai voulu faire de ces gens
très simples, très humbles que
sont les Tziganes, des héros qui
vivent leur tragédie avec une très
grande noblesse humaine. Enfin,
j'ai montré que même dans le8
situations les plus exceptionnelles,
les plus dangereuses, la vie con-
tinue avec ses soucis quotidiens,
ses désirs, ses rêves, ses amours,
ses haines.
Z.S.: Mes romans et mes con-
tes constituent deux grands cy-
cles étroitement liés entre eux.
Le premier, que j'ai commencé
en 1948, illustre les principaux as-
pects de la vie des paysans rou-
mains dans la période qui va du
début du siècle aux années 1920-
22. Il comprend des romans
et lCéra sont des membres de -la
tribu, le fils et la bru du chef, et
à ce titre, tiennent une place im-
portante dans le récit. Il s'agit
donc, dans celui-ci, de la transpo-
sition d'une aventure réelle. Mais
ce qui frappe, c'est la manière
dont vous décrivez, comme de l'in-
térieur, les comportements et les
rites des Tziganes. Au niveau des
sentiments, des passions, vous ré-
vélez leur humanité profonde, et
combien ils sont proches de nous.
Mais vous montrez également
comment ces sentiments, de joie,
de peur, d'amour, s'expriment
dans des gestes, des actes qui se
réfèrent à des traditions différen-
tes des nôtres, aux lois à la fois
cruelles et nobles de la tribu. Ce-
la suppose une grande connais-
sance de la vie des Tziganes.
C. B.: Vous dites à plusieurs
reprises dans votre récit que le
chef de la tribu, durant leur
voyage vers l'Est, croyait lire dans
les regards attristés des gendar-
mes, des villageois, l'annonce de
leur mort prochaine. Quels étaient
les rapports de la population avec
les Tziganes ?
comme Le Jeu avec la mort,
Z. S. : En Roumanie même, on
m'a souvent demandé: «Com-
ment avez-vous pu connaître ces
gens ? '> Ceux-ci, en effet, vivent
dans un cercle complètement fer-
mé. Ils ont, certes, quelques rela-
Z. S.: Les Tziganes sont des
gens très intéressants, très sympa-
thiques. Ils gagnaient leur - vie
comme forgerons, ou en disant la
bonne aventure. Quand la séche-
resse était trop grande, on les ap-
Dans son livre où la tragique
réalité prend les allures de l'épo-
pée, Zaharia Stancu a su très ha-
bilement mêler le drame histori-
que et les aventures individuelles,
les jeux de l'amour et ceux du
destin. Mais parce qu'il a su re-
créer poétiquement la vie de la
tribu, il a la pudeur de nommer
« roman ce que d'autres, moins
scrupuleux, baptiseraient «docu-
ment
Claude Bonnefoy
6
• deux rontanclers de l'Est Kazimierz Brandys est l'un des écrivains les plus singuliers de
deux rontanclers de l'Est
Kazimierz Brandys est l'un
des écrivains les plus singuliers
de la littérature polonaise con-
temporaine. Si ses romans se
réfèrent à la réalité polonaise
actuelle, directement ou implici-
tement, ils sont surtout intéres-
sants en ceci qu'ils contribuent,
au même titre que les meilleu-
res œuvres de l'avant-garde eu-
ropéenne ou américaine, à la
remise en question des formes
littéraires traditionnelles. D'au-
tre part, il propose moins une
nouvelle écriture qu'il ne cher-
che de nouvelles voies. Façon
d'être (Gallimard), le troisième
de ses livres à avoir été traduit
en français (voir Quinzaine
n° 79) ne ressemble pas aux
précédents, la Mère du roi
(Julliard), Lettres à Madame Z
(Gallimard), mais brise tout au-
tant avec les modes habituels
du récit. Aussi bien, Kazimierz
Brandys reconnaît volontiers
qu'il y a deux directions ou plu-
tôt cc deux trames» principales
dans son œuvre.
mais à mon avis, ce que j'ai
fait là n'était pas réussi. Egaie-
ment, à l'époque qui précéda oc-
tobre 56, en Pologne, j'ai écrit
une vingtaine de récits dont le
plus connu est la Défense de
Grenade où je tentais d'une ma-
nière plutôt artistique d'expri-
mer le difficile passage de la
période stalinienne à une étape
ultérieure.
C.B.: Façon d'être présente
une singulière particularité. Ce
roman est la description d'une
pièce de théâtre. En transpo-
sant vos indications, en conser-
vant les dialogues, on pourrait
en donner une représentation.
C.B.: Revenons à vos deux
trames principales. Dans Façon
d'être, qui illustre la première,·
la voix que l'on entend n'est
pas celle d'un héros de roman,
au sens classique, mais ce
pourrait être celle de n'importe
quI.
K.B. : J'appelle ce genre litté-
raire Cl: la prose scénique ». Pour
moi, les indications de jeux de
scène sont aussi des moyens
artistiques. Par exemple, je sug-
gère dans Façon d'être qu'un
metteur en scène devrait recou-
rir à trois comédiens pour jouer
le même rôle durant le specta-
cle. Le fait que les comédiens
soient interchangeables souli-
gne le caractère quasi anonyme
du héros. Mais en écrivant, je
ne pensais pas au théâtre, à
une représentation possible, je
donnais simplement ces indica-
tions pour renseigner le lecteur
sur la nature du personnage. Or
depuis, deux spectacles, l'un à
Varsovie sous forme de lecture
avec un seul acteur, l'autre à
Cracovie avec trois comédiens
dans le rôle principal et d'au-
tres pour interpréter la femme,
l'ami, le professeur de gymnas-
tique, ont été montés à partir
de ce texte.
C.B. : Comment se présentent
les romans appartenant au cy-
cle des Souvenirs du temps
présent?
K. B.: Lors de mes débuts
littéraires, dit-il, immédiatement
après la guerre, en 1946, j'ai pu-
blié le Cheval de Bois, roman
écrit à la première personne et
qui décrivait la vie d'un homme
moyen, d'un intellectuel quel-
conque dans une petite ville de
Pologne durant la guerre. En
1963, à la parution de Façon
d'être, les critiques ont recon-
nu dans ce livre l'esprit du Che-
val de Bois. La trame de ces
deux romans est la trame la
plus subjective, la plus fictive
de ma littérature. Dans le mê-
me temps, j'ai développé une
autre trame - moins subjective
malgré la résonance un peu sub-
jective de certains titres -
dans le cycle intitulé les Sou-
venirs du temps présent et qui
comprend notamment Lettres à
Madame Z, Joker, la Place du
Marché. Ces textes ne sont pas
de pure fiction littéraire, mais
proposent un collage de souve-
nirs, de lettres, de reportages,
de journal de voyage, d'essai et
K.B.: Dans ce livre, Je vou-
lais dire que l'être humain est
à la fois coupable et innocent.
Parfois mon narrateur s'accuse
de ses fautes, ou s'enfonce
dans ses péchés. Mais au mo-
ment de mourir, c'est lui qui par-
donne à Dieu de l'avoir créé, qui
absout Dieu de cette faute mé-
taphysique : la création de
l'existence. Dans le même es-
prit, j'ai écrit sous forme de
dialogue un court récit dont on
pourrait traduire le titre par
Trop vieux tous les deux. Ce ré-
cit met en scène un vieux cou-
ple habitant une maisonnette
des environs de Varsovie qui,
en attendant la visite des en-
fants et des petits-enfants, ba-
varde sur un banc, évoque des
souvenirs. Enfin les enfants ar-
rivent, mais même s'ils ne ve-
naient pas, ce serait la même
chose. Les deux vieux seront
encore là le lendemain. Pour
eux, Godot ne viendra pas car
ils n'ont rien à attendre, sauf
la mort.
roland auguet
cruauté
et civilisation:
les jeux •
romains
C.B.: Vous citez Godot. A
propos de Façon d'être, on a
évoqué la Dernière bande. De-
vez-vous beaucoup à Beckett?
de
fiction. Quand je. dis cc je »,
ici, c'est bien de moi qu'il s'agit.
Schématiquement donc, ma lit-
térature a deux profils. J'ajoute-
rai que dans les années 49-53,
j'ai essayé de me plier aux for-
mes du réalisme socialiste,
K.B. : En écrivant Façon
d'être, je ne connaissais pas la
Dernière bande. Mais je recon-
nais une certaine dette envers
Oh les beaux jours! Toutefois,
si je me suis inspiré d'un texte,
c'est surtout d'un petit récit de
Tchékhov: les Méfaits du tabac.
Rome: théâtre de la cruauté et de la violence. Ville
de spectacles hauts en couleur. Cité où l'angoisse prend
peu à peu le masque de la folie. En lisant l'ouvrage
fascinant de Roland Auguet, peinture d'un monde
délirant et tragique, "on comprend mieux comment
Rome a pu, presque sans s.:en apercevoir, s'offrir
lentement aux invasions barbares."
CLAUDE METTRA - L'Express
Un volume illustré: 24 F
flammarion
La Q.yinzaine littéraire, du 1er au 15 ;uin 1970
7
Brandys INFORMATIONS K.B.: Ils ont pour origine mon expérience, notamment mes voyages en Yougoslavie, en
Brandys
INFORMATIONS
K.B.: Ils ont pour origine
mon expérience, notamment
mes voyages en Yougoslavie,
en Italie, aux Etats-Unis. 'le ma·
tériel essentiel est ce que je
pense, ce que je fais - y com-
pris mes travaux littéraires -
au cours de ces voyages. On y
trouve par exemple des rencon·
tres avec des étrangers, des
impressions d'un congrès litté-
raire à Belgrade entremêlées
avec mes brouillons, mes pro-
jets, mes notes, mes rêves noc-
turnes, mes souvenirs d'enfance
et les premières esquisses de
romans que j'essaie d'écrire en
voyageant. Tout cela ne crée
pas un désordre, mais au con-
traire s'ordonne selon une cer-
taine structure. Par exemple
dans la Place du Marché, je ne
voyage pas seulement aux
Etats-Unis, mais aussi, d'une
manière plus symbolique à la
recherche de l'innocence hu-
maine. Cette innocence, je ten-
te de la trouver dans mes sou-
venirs d'enfance, dans des ren-
contres avec certaines person-
nalités comme Thimotée Leary,
le prophète du L.S.D., sur les
traces des pionniers de l'ancien-
ne Amérique, ou encore dans
une fiction ethnologique que
j'essaie d'écrire durant le
voyage. Le sujet de celle-ci,
d'inspiration Levi-Straussienne,
est le mythe d'une tribu primi-
tive qui aurait existé jadis dans
les îles des mers du Sud. Une
autre fiction du même livre re-
joint celle-ci. C'est une sorte de
roman érotique qui met en
scène des gens moyens, une
dentiste et un petit employé.
Dans ce roman, l'innocence est
représentée par le fils de l'em-
ployé, ancien poliomyélitique,
qui ressemble à un ange. Or,
cet ange deviendra un savant
ethnologue et découvrira les
traces de la tribu primitive dans
les mers du Sud. J'ai voulu dire
là q.ùe même dans la vie la
plus grise, le monde le plus
plat, peut apparaître une géné-
ration, un individu qui sauve
tout. C'est là mon espoir.
Brandys
K.B.: Je ne vois pas de dif·
férence essentielle entre la lit-
téra'ture polonaise et la littéra-
ture européenne. Ce qui m'inté·
resse le plus, en Pologne ou en
Occident, ce ne sont ni les ro-
mans ni les anti-romans, mais
certaines recherches comme
celles de Claude Roy dans Moi
Je ou d'Adolf Rudnicki dans les
Feuillets bleus ou Witold Gom·
browicz dans son Journal et
que je classerais sous la déno·
mination d'auto· roman, bref
c'est le collage de l'autobiogra-
phie, de l'essai, du reportage,
de la fiction. Les ancêtres de ce
genre sont aussi bien Montai·
gne et Rousseau qu'Alexandre
Herzen. Pour moi, ce collage
n'est rien d'autre que le roman
contemporain. Le trait le plus
caractéristique du roman est la
variabilité. Le roman se recon·
naît à ce qu'il change toujours,
"Odyssée et la Bible (celle-ci
d'une manière toute modeme,
avec ses collages) étaient déjà
des romans comme le sont les
œuvres de Madame de La
Fayette, de Balzac, de Stendhal,
de Proust, de Joyce, de Kafka.
Les prosateurs contemporains
sont en train de chercher une
nouvelle forme de ce sac éter-
nel que fut toujours le roman,
ou de ce cc miroir sur la route »,
selon le mot de Stendhal, qui
reflète tout ce qui passe.
A l'occasion de l'exposition qui a
lieu actuellement au Grand-Palais, à
Paris, les éditions L.C.L. (diffusion
Garnier) nous proposent un album in-
titulé Matisse, Florilège des Amours
de Ronsard. Ce nouveau volume de la
collection «Les peintres du Livre.
présente vingt-trois poèmes et chan·
sons, accompagnés de soixante litho-
graphies du peintre.
Parmi les ouvrages sur Matisse ac-
tuellement disponibles, rappelons: M.
tisse, par Jean Selz, dans les • Gran·
des. monographies illustrées. de
Flammarion; Matisse, par Jacques
Lassaigne, dans la collection • Le goût
de notre temps. de Sklra et. chez
le même éditeur, dans la collection
les «Albums d'art Skira., un autre
volume intitulé lui aussi Matisse;
Matisse, par Gaston Diehl, publié par
T1sné-Vilo; Matisse, par' J .•J. Levêque,
aux éditions Cercle d'Art-Bordas (dlf·
fusion Vilo); Matisse. par J. Mar·
chiori à la Bibliothèque des Arts; Ma-
tisse, par Jean Guichard Meill chez
Hazan (diffusion Vilo) ; Matisse, dans
la collection • Les grands maitres du
dessin. du Cercle d'Art; Matisse,
période fauve et Matisse 1911-1930,
dans la collection «ABC. de Hazan
et, chez le même éditeur, dans la
collection • Bibliothèque Aldine des
arts", Matisse; Matisse ce vivant,
recueil de souvenirs par Raymond
Schollier chez Fayard. Signalons éga-
Iement qu'Aragon prépare actuelle-
ment un Important ouvrage sur le
peintre à paraitre chez Gallimard.
aussi d'une étude approfondie des
œuvres vocales, et Instrumentales, du
compositeur, appuyée sur les recher-
ches les plus récentes, par Karl Gel-
ringer, professeur à l'Université de
Californie et spécialiste de la musi-
que du XVIII' siècle. A paraître: l'Opé-
ra auJourd'hui, par Jacques long-
champs, critique musical du • Mon· .
de.; Debussy, Impresslonlsme et
symbolisme, par Jarocinski; les Qua-
tuors de Beethoven, par Joseph Ker-
man.
Il Histoire de la France"
Denoël inaugure une nouvelle col-
lectlon; «Histoire de la France ", qui,
sous la direction de François Dornic,
se propose d'aborder l'histoire glo-
bale de la France en faisant appel
aux techniques de l'anthropologie, de
la sociologie, de l'économie, etc. « His-
toire de la France" s'attachera à dé·
couvrir les articulations profondes
d'une archéologie nouvelle qui rende
compte des transformations de la so-
ciété, de l'économie et de la civili-
sation. C'est ainsi que le premier vo-
lume de la collection: la France de
la Révolution 1789·1799, est divisé en
trois parties: une «chronologie., qui
s'efforce de suivre pas à pas le dérou·
lement des événements; un • diction-
naire" qui fournit une mise au point
des connaissances actuelles sur les
sujets abordés; une • histoire globa-
le", au niveau des structures, des
problèmes politiques, économiques, so-
ciologiques, etc. Un Important appa-
reil critique complète l'ensemble.
Il Travaux "
Il Femmes dans la vie "
• Travaux" est le titre d'une nou-
velle collection des éditions de l'Ar·
che qui proposera des ouvrages très
divers: écrits sur le .théâtre, romans
étrangers, etc. Trois volumes sont sor-
tis en avril: l'Achat du cuivre, par
B. Brecht, entretiens sur une nouvelle
manière de faire du théâtre; Racine,
par Lucien Goldmann (réédition);
en co-édition par Grasset et
Le Centurion, la collection • Femmes
'dans la vie. traite de tous les pro-
blèmes qui préoccupent actuellement
les femmes, qu'il s'agisse de la sexua·
lité, de l'éducation, des activités de la
vie quotldi"mne, etc. Premiers titres:
Théâtre complet de Büchner, compre-
nant la Mort de Danton (traduit par
A. Adamov), Léonce et Léna et Woy-
zeck (traduits par Marthe Robert). A
paraître ce mois-el: le Petit organon
pour le théâtre, par Bertolt Brecht;
Musset, par Henri Lefebvre (réédl·
tlon); Itinéraire de Roger Planchon,
recueil de divers articles parus dans
• Théâtre populaire ". Les ouvrages, au
format 11/18, sont vendus 9 F.
l'Entente du couple, par Renée Mas-
sip; Comment plaire à tout âge, par
Simone Baron; la Femme et les ad0-
lescents, par Simone Fabien; la MaI-
son ouverte, par Ghislaine Lavagne.
"Les idées et les mœurs"
Il Musique"
C.B.: Comment situez-vous
votre œuvre dans la littérature
polonaise, plus largement dans
la littérature européenne, con-
temporaines ?
Propos recueillis par
Claude Bonnefoy
Sous la direction de François-Régis
Bastide, est lancée, ce mois-ei, aux
éditions du Seuil, une nouvelle collec-
tion: «Musique Le premier volume
de «Musique. Illustre bien l'esprit
de cette collection qui propose au pu-
blic amateur de musique des ouvrages
sérieux mais accessibles aux non spé-
clallstes: Il s'agit en effet d'une bio-
graphie de Jean-Sébastlen Bach, mals
Chez Flammarion sera Inaugurée en
juin une nouvelle collection Intitulée
• Les idées et les mœurs. et qui, en
six volumes, formera une vaste fres-
que sur les divers aspects de la vie
d'autrefois. Pourquoi les • idées et les
mœurs"? Parce que le principe qui
sert de point de départ à la collec-
tion est que les Idées et les mœurs,
plus encore que les événements, dé-
terminent une époque donnée. Aussi.
pour évoquer les périodes les plus si·
gnificatives de notre civilisation occi-
dentale, les auteurs ont recueilli des
témoignages très divers et rassemblé
une iconographie aussi abondante
qu'originale. Les deux premiers titres
paraissent ces Jours-el.
8
Le Sourire Qfwfq Italo Calvino Temps zéro 1 trad. de. l'italien par Jean Thibaudeau Seuil
Le Sourire Qfwfq
Italo Calvino
Temps zéro
1
trad. de. l'italien
par Jean Thibaudeau
Seuil éd., 160 p.
Depuis ses débuts, Italo Cal-
vino a toujours été le conteur de
l'inattendu. D'où les surprises
qu'il réserve au lecteur, non seu-
lement à l'intérieur d'un même
récit mais d'un livre sur l'autre.
Calvino sè reconnaît à ceci que,
le lait lunaire, épais comme du.
fromage blanc, il évoque l'échan-
ge de matière qui se fit entre
la planète et son satellite à la
faveur de ce rapprochement et
grâce aux lois de l'attraction réci-
proque. C'est alors selon lui que
la Terre perdit sa dureté, sa net-
teté, cette couche de matières lis-
ses (béton, plastique, verre, acier)
qui la recouvrait alors et qu'on
s'efforce péniblement de reconsti-
tuer aujourd'hui. Au reste, une
fois lancé sur l'apparition des
oiseaux, la mésaventure des cris-
taux, l'analogie du sang 'et la
mer qui fait que les amants sou-
haitent se replonger ensemble
dans le même flux primitif pour
le perpétuer, QfwEq pourrait
continuer interminablement. En
effet, il a tout vu, tout connu, et
il serait à même de récrire avec
le bon sens gouailleur du mon-
sieur qui était là et à qui on ne
la fait pas, toutes les œuvres de
la science, de la philosophie, de
la littérature, y compris les vi-
sionnaires, les fantaisistes et les
apocryphes. Et il le ferait si son
dernier avatar - dans la peau
d'un amateur de dolce vita, de
jolies filles et de puissantes voi-
tures - ne finissait dans un ac-
cident d'automobile, laissant Cal-
vino libre d'écouter ou de suivre
d'autres voix ou voies.
Cependant Calvino conduit
mieux que le docteur libertin res-
ponsable de la fâcheuse dispari-
tion du bavard cosmique. Il prend
les virages sans en avoir l'air, et
ses dérapages sont contrôlés. La
deuxième partie de Temps Zéro,
en est une sorte d'hom-
mage à Qlwfq, ou encore se
présente comme les œuvres pos-
thumes du susdit. Elle est l'his-
toire de celui-ci et en même
temps de l'évolution de la vie
depuis l'apparition de l'unicellu-
laire jusqu'à la mort du pluricel-
lulaire (supplanté par la machine
électronique qui conservera tout
en mémoire). C'est donc toujours
de la même chose qu'il est ques-
tion, et pourtant le ton a changé.
Il ne s'agit plus d'aventures inso-
lites sur un fond d'hypothèses
scientifiques, mais presque d'un
cours de biologie, de génétique
sur la mit08e, la meiose, la trans-
mission des caractères, le rôle de
la double hélice, mais d'un cours
truffé de métaphores, de remar-
ques ironiques, récrit de manière
subjective et aboutissant à des ré-
sultats cocasses que le lecteur dé-
couvrira avec ravissement. Et
c'est dans cette deuxième partie
que s'opère le renversement qui
caractérise les derniers textes du
recueil, de Temps Zéro au Com-
te de Monte-Cristo.
Les histoires de Qfwfq par-
taient d'hypothèses scientifiques,
d'un moment de l'évolution du
cosmos ou de la vie pour con-
ter les réactions, les aventures
d'individus, de personnages quel-
part sont concrètes, quotidiennes,
banales. Un archer primitif vise
un lion, un conducteur est pour-
suivi par un tueur, un amant rou-
le vers le domicile de sa maîtres-
se à la suite d'une conversation
téléphonique orageuse, un prison-
nier célèbre, Edmond Dantès,
rêve aux moyens de s'évader.
Tout est simple à première vue.
Mais comme dit Ionesco dans la
Cantatrice Chauve, «prenez un
du Baron Perché à Temps zéro
en passant par la Journée d'un
conques -
si on peut les nom-
scrutateur, ses livres ne se res-
semblent apparemment pas. Le
ton change. On passe du concret
au bizarre, de l'insolite au ra-
tionnel, et l'auteur semble jouer
à chat perché avec le réalisme, la
fantaisie et le fantastique. Mais
toujours, il y a quelque part quel-
que chose de déréglé. Les systè-
mes révèlent leur faille ou bien,
quand Calvino y met le doigt -
ou une goutte de son humour -
les mécaniques les mieux huilées
deviennent folles. L'invraisem-
blable se teinte d'évidence, la lo-
gique se prend à ses propres piè-
ges.
·Mais voici qu'avec Temps zéro,
le conteur nous réserve une nou-
velle ruse. Il feint d'abord d'être
le même et de nous entraîner en
terrain connu. Les récits qui ou-
vrent le recueil, non seulement
sont de la même veine que ceux
de Cosmieomies, mais ils ont le
même héros, si l'on peut dire, ou
du moins le même narrateur, le
multiforme et bavard Qfwfq qui,
microscopique ou volumineux,
llubtil ou jobard, fut, de la nébu-
leuse originelle aux temps moder-
nes, l'éternel témoin de l'univers,
de sa formation, de ses transfor-
mations et de ses caprices. QfwEq
continue donc à parler, glissant
son grain de sel dans les théories
cosmologiques, les élucubrations
cosmogoniques, illustrant d'exem-
ples surprenants les hypothèses,
sérieuses ou hasardeuses, des sa-
vants.
Ainsi, comme dans Cosmieo-
mies, il commence par nous par-
ler de la Lune et du temps où
celle-ci s'était rapprochée de la
Terre à un point tel que, selon
les calculs de Gerstenkom et
Mven, les continents terrestres
seraient des morceaux de Lune
tombés sur notre planète. Mais
cette fois-ci, QfwEq ne nous conte
plus comment il allait extraire
mer ainsi - ayant les goûts, les
habitudes et les travers du petit
bourgeois moyen qui n'aime pas
-
ou du gamin farceur qui ado-
re - les bouleversements. Ici,
au contraire, les situations de dé-
cercle et caressez-le, il deviendra
Les personnages que
Calvino met en scène dans ces
situations naturelles sont en proie
au démon de la logique. Si la
science a disparu avec Qfwfq,
son langage est resté et se met
à tourner tout seul, à rendre in-
Vient de paraître
Claude Simon
Orion aveugle
24 ILLUSTRATIONS
Dans toutes librairies
Volume broché 16.5 x 21.5 cm
couverture acétatée. F 35.-
Il a été tiré à part
1000 exemplaires numérotés
reliés pleine peau
VH
101
VH 101
OTTO HAHN Littérature et Mystification
PETER HANDKE Gaspard
ANDY WARHOL Comment devenir
un homosexuel professionnel
MARTIAL RAYSSE Les Socialistes
n'aiment pas leur mère
GYbRGY LIGETI De la forme musicale
DANIEL BUREN Mise en garde N° 3
LA REVUE
DE L'AVANT-GARDE
INTERNATIONALE
CARL ANDRE - MICHAËL HEIZER
DAVID LAMELAS - PIERO MANZONI
128 pages
70 illustrations
Dans toutes les bonnes librairies. Correspondance
et abonnement: 101, rue de Vaugirard _ Paris 6·
14 F
Editions Esselller
La Q,yinzaine littéraire, dù 1er au 15 juin 1970
9
• • Une vertIgIneuse Calvino Luigi Malerba Saut de la Mort 1 Trad. de l'italien
Une
vertIgIneuse
Calvino
Luigi Malerba
Saut de la Mort
1
Trad. de l'italien
par Jean-Noël Schifano
Grasset éd., 260 p.
Pourquoi diable Michelange10
Antonioni a-t-il été jusqu'à Za-
briskie pour tourner son dernier
film? Luigi Malerba aurait pu
lui confier que Paonne Point se
trouve à 24 kilomètres au Sud
de Rome; et question désert, la
plaine de Paonne «c'est un dé-
sert pire que le Sahara:ll. Il est
vrai que le moyen de locomo-
mier interrogatoire, Joseph dé-
couvre, entre autres, le prénom
du boucher: «Il s'appelle Jo-
seph comme moi, voilà qui ne
me plaît guère c'est-à-dire pas du
tout.:lI Ainsi commence la ronde
endiablée et cocasse des Joseph,
tous, l'un après l'autre, soupçonnés
par Joseph dit Joseph, d'être le
coupable. Joseph, l'émoucheur
d'Albano, qui prend un goût
étrangement sadique à tuer les
mouches; J 08eph, le maître na-
geur, dont le métier consiste, en
partie, à retirer des cadavres de
l'eau et qui peut tout aussi bien
éprouver la tentation de concur-
rencer la mer néfaste. De plus, le
maître nageur, comme l'émou-
cheur - et le protagoniste, d'ail-
brouillement du reclt construit
comme un labyrinthe d'où l'on ne
voudrait plus sortir tant il séduit,
il y a donc quatre Joseph prin-
cipaux (reflets, sans doute, du
protagoniste qui semble posséder
le pouvoir de se diviser en qua-
tre, «spontanément comme le ver
soi-disant solitaire :li!) qui mour-
ront tous, sauf le chineur, d'une
mort rocambolesque.
Par exemple, le boucher se
noiera dans vingt centimètres
d'eau, persuadé qu'il était, expli-
quera son épouse, de grimper à
un arbre!
tion dans Saut de la mort (1),
J 08eph dit
Joseph se sent aus-
c'est la bicyclette; que le «je
narrateur, Joseph dit Joseph, est
chineur de métier et qu'il tète
sa Rose (Rose ou Rosette ou Ro-
-
suffixe à Rose, s'il vous plaît, et
vous trouverez III Femme -)
entre deux bouffées de Gitanes,
refusant tout Zabriskie coït: pas
de pertes stupides d'énergie, sa-
pristi! Et surtout pas de pertes
de connaissance; car Joseph mè-
seblanche ou Roseclaire
un
leurs - possède «une bicyclette
noire de forme et de couleur:ll.
Malgré les remarques de «la
voix qui le double et lui dit, par
si persécuté, menacé par la po-
lice et par cette «voix qui
cessé de le poursuivre, cette
« voix qui semble être elle-mê-
me - déguisée - de l'auteur qui
pèse à sa créature (<< mon excel-
lent ami:ll, «mon bon ami », sont
les voyants lexicaux qui indiquent
solite ou insoluble ce qui d'abord
semblait aller de soi. On a l'im-
pression d'entrer alors dans un
monde où les miroirs eux-mêmes
deviendraient schizophrènes, au-
trement dit fêlés, à force de réflé-
chir. Et voici l'archer qui sou-
haite demeurer éternellement à
cheval sur sa flèche en un point T.
du temps mais qui ne peut ima-
giner l'intérêt de cette position
qu'en se transportant en TI, T'
ou T' c'est-à-dire au moment où
le lion soit sera mort soit lui aura
sauté dessus. De même Edmond
Dantès ne peut trouver la maniè-
re de s'évader qu'en inventant,
outre le roman de Dumas, la for-
teresse dont on ne pourrait s'éva-
der.
exemple, «Joseph, mon bon ami,
je suis navré mais tu fais rire les
chiens avec tes interrogatoires:ll,
une intervention brève de l'au-
teur auprès du «je:ll narrateur).
ne
l'enquête
Si «une voix:ll n'avait été là
pour le tirer vivement d'un som-
meil qui promettait d'être éter-
nel, Joseph ·dormirait encore, ber-
cé par Radio Vatican (ou le bour-
donnement d'un nuage de mou-
il n'en poursuit pas moins son en-
quête et découvre même, tout à
trac, que Rose lui a fait un petit
Joseph en catimini, pour ainsi di-
re, un fils âgé maintenant de 18
ans. A cette dernière nouvelle, il
pose la question capitale que tout
père, depuis Freud, formule au
sujet de son fils : «As-tu entendu
Et nous assistons, de chapitre en
chapitre, à l'irritation puis à la
révolte du personnage contre son
auteur, jusqu'à la séparation fi-
nale où Joseph rudoie son créa-
teur et
le dénonce à la police.
Ainsi, il poursuivra sa destinée
d'incomparable inquiéteur, désor-
mais seul sur la scène narrative.
ches? - au fond, peu importe
)
dire par hasard qu'il en veut à
Et ce serait bien regrettable: Jo-
seph est un impayable enquê-
teur; un fils clownesque d'Œdi-
pe et d'Agatha Christie qui dé-
masque et démystifie à coups
d'ingénuité. Aussi bien, le cou-
pable ne devrait pas lui échap-
per.
L'énigme première, la voici:
Mais ce n'est là qu'une tran-
che de ce livre vivant et étince-
lant qu'est Saut de la mort, de
Au terme, la perfection du rai-
sonnement aboutit au dérègle-
ment de la réalité comme à
l'impossibilité de sortir d'une si-
tuatiorl. Et dans le même mouve-
ment/ l'auteur réussit à conter
une histoire et à la détruire, à
faire de la littérature tout en
la niant, à récrire· et à effacer
l'œuvre d'Alexandre Dumas. Mais
si savants que soient les jeux
auxquels il se livre, Calvino ne
perd jamais le sourire de Qfwfq.
Et si nous sourions avec lui, c'est
pour oublier qu'il nous a pris
dans ses pièges.
qui a tranché la gorge de cet
homme, «ce vieux », qui gît dans
la plaine de Paonne, près de la
Tour médiévale? Des interroga-
toires burlesques vont former le
fil conducteur de l'enquête et du
livre. Joseph soupçonne d'abord
un boucher, coupable tout dési-
gné: en effet, son métier est de
tuer - des animaux, certes -
mais l'adresse avec laquelle il
découpe la viande n'est-elle pas
un sérieux indice (indice renfor-
cé par la méfiance qu'éprouve
l'enquêteur loufoque devant ses
petits yeux et ses oreilles qui re-
muent quand il parle!)? Et
puis, «blague à part on a aper-
çu le criminel sur une bicyclette
noire : le boucher en possède une
cette pirouette vertigineuse où les
vers, les chiens et les mouches ri-
golent à belles dents !
Dans une langue que Luigi Ma-
lerba excelle à chatouiller aux
mots sensibles, sont abordés les
thèmes les moins agréables d'une
Italie coupée en deux (la riche
plaine Paonne et la misérable
lande désertique au Sud de Ro-
me en sont un symbole) où rè-
gne un banditisme ici dénoncé
-
«Joseph le boucher de Paon-
ne est mort, s'il vous plaît. C'est
Claude Bonnefoy
identique
Au coul'8 de ce pre-
mort à son père ? :li Bref, le mort
du début - que ce soit un vrai
mort ou un fantasme trimballé
par le «je:ll narrateur - est à
notre sens (chacun poura interpré-
ter cette énigme-là à sa façon) le
père (ou un substitut) du protago-
niste: «Il y en a un déjà qui est
allongé dans le pré, entouré de
fourmis, le second pourrait être
toi, s'il vous se dit Jo-
seph après la révélation de Ro-
se, car «c'est ainsi que tourne la
roue de la vie.:lI
Nous vivons donc, dans ce ro-
man, une brillante et authentique
illustration du complexe d'Œdipe
(cf. pour l'autre composante de
ce complexe, la Femme-Mère) et
de la culpabilité - d'autant plus
angoissante qu'elle est incons-
ciente -, conséquence première
de ce complexe, chez le «je
narrateur qui projette son anti-
que désir de mort (ou son acte
criminel réel) sur d'autres Jo-
seph - l'homonymie facilitant
cette projection. Si l'on veut
d'abord s'en tenir au seul dé-
peut être la Mafia sicilienne qui
r a tué, c'est d'elle que dépend
rabattage clandestin de tout le
Latium:ll - dans le cours même
du récit, dénonciation judicieuse-
ment intégrée aux extraordinaires
aventures du protagoniste. Et si
l'on peut aisément mettre sur le
compte de la schizophrénie les
incohérences de pensée et d'ac-
tion de Joseph, ces «incohéren-
ces» sont tout de même savam-
ment placées par Malerba pour
10
• pIrouette Avant de partir '? Q . donner à son personnage la tail- le
pIrouette
Avant
de partir
'? Q .
donner à son personnage la tail-
le réelle d'un être vivant aujour-
d'hui sur un globe pollué par le
mazout (sur les plages), les gaz
carboniques ( dans les villes), et
les poisons en tout genre.
Tels ces gouvernements coupa-
bles d'incapacité - même si
dans le monde tous les présidents
de la République ne se prénom-
ment pas Joseph. «Autrefois on
qui a tue. U1 tue encore
?
« C'EST VOUS
Luigi Malerha, ce magicien du
langage, cet alchimiste du temps
et de l'espace, des formes, des
couleurs et des sensations, qui
peint un paysage en trois mots et
«le pire des mondes:t en un
éclat de rire, a écrit un roman
Genet écrivait pour le
ces récits sont déjà inconsciem-
ment censurés. On n'y trouvera
pas grand-chose qui touche à la
religion, à l'amour ou à la révo-
lution, mais on y trouvera beau·
coup d'humour. Qui pourrait re-
fermer un livre qui commence
comme par hasard: «rai connu
« moderne:t, au sens stendhalien
parlait des vernis allemands, dit
le protagoniste (au sujet de sa bi-
cyclette, bien sûr 1), désormais on
peut employer les vernis natio-
naux ils sont même meilleurs.:t
Surtout quand un clergé obtus les
fait briller. En effet, que peut
comprendre, par exemple, le prê-
tre de' Paonne auprès de l'émou-
cheur qui, sur son lit d'hôpital,
lui confie: «j'entends la mysté-
rieuse syllabe de la création :
du terme, un roman témoin d'une
société et d'une époque, et qui vit,
loin d'une littérature frelatée en
cure chez Enzyme ou rendant avec
force spasmes des mots chiqués.
Disons enfin, que Saut de la mort,
plein d'humour et de cocasseries,
est cependant dominé par la cou-
leur noire (bicyclettes, journaux,
vêtements, voitures, oiseaux, etc.).
le titre du recueil est dé-
sormais chargé d'une tragi-
que ironie. Brendan Behan
est parti et nous ne lèverons
plus nos verres avec lui de
ce côté de la tombe. Et pour·
tant, ces brefs récits sont
l'œuvre d'un jeune homme
qui commence à découvrir
son talent d'écrivain. A dé·
couvrir qu'il a quelque chose
à dire que les gens paieront
pour entendre. Et j'insiste
sur le paiement, car derrière
les jeux et les mots, on sent
déjà la tragédie.
Brendan Behan
un homme de Nicholas Street qui
s'est assis sur le trône cl' Angle-
terre
?
Ce type-là était peintre en bâti-
ment, comme Brendan lui·même
et son père avant lui (Behan répé-
tait volontiers que son père était
Encore un Verre
avant de partir
Président du Syndicat des Pein-
tres en Bâtiment) et il refaisait
les du palais
de Bu-
OM?
Noirs et nus, en effet, sont ces fan-
tastiques «événements de Paon·
ne:t reflétés par ce chineur tour·
menté qui, dans une manière de
« conversation au Latium, ac-
cuse une Capitale, un Pays et un
Monde postiches. C'est une drôle
de création poétique, cette histoi·
re inquiétante, un roman d'une
rare authenticité.
Ceci encore: Ionesco, Beckett,
Aymé, etc., ce brillant écrivain
d'outre-Alpes ne s'est·il pas, dans
cet ouvrage, débarrassé de ses
Trad. de l'anglais
par Paul·Henri Claudel
Gallimard éd., 201 p.
Le trait le plus caractéristique
du jeune Behan était l'énergie:
ckingham, travaux qui lui va·
laient du reste quelques avanta-
ges en nature, puisqu'ils l'habili-
«A présent, je n'en S6J& pas
plus qu'avant:t dit· le prêtre:
pour lui, certes, le mot de passe
ne peut-être l'homme.
taient à vendre de l'Eau du Pa-
lais à des royalistes fervents. Un
jour qu'il peignait l'escalier, «un
pied menu et ravissamment chaus-
On voit le genre
mais ce
Saut de la mort est donc aussi
le roman d'une schizophrénie
géographique et sociale; le ro-
man de l'Italie mutilée. Tous ces
cous coupés, doigt coupé, jambes
coupées, ces yeux qu'on ne vou-
drait pas avoir, peuvent être, en-
tre autres, le symbole de ce cli-
vage entre deux Italies, entre
deux Mondes.
Anti-héros d'une «hilarodys-
sée» miniaturisée par un orfèvre,
Joseph le chineur se sert incons-
ciemment de tous les prétextes
qu'i()n ne saurait assez apprécier,
c'est combien le plus simple ré·
cit est riche de la culture du
petit peuple de Dublin, culture
toute locale et internationale à
la
fois. Internationale, parce qu'il
« pères ?
Car Malerba est ici
avec sa chemise ouverte et ses
boucles noires, il avait l'air d'un
jeune taureau, dangereux, mais
joyeux. Avant de bien le connaî-
tre, je l'ai vu poursuivre un des
meilleurs poètes irlandais, Pa-
trick Kavanagh, à toute allure, le
long de la rue la plus élégante
de Dublin. Mais il s'était arrangé
pour ne pas le rattraper ; en dé-
pit de ses allures de forçat, la vio-
lence de Brendan était celle du
langage plutôt que celle du
geste.
Ce qui le différenciait des au-
tres jeunes écrivains réunis cha-
que jour dans les bars ou les
sous-sols, comme les Catacombes
y
avait toujours quelqu'un de la
Malerba, avant tout. Un grand
créateur qui s'affirme.
Luc Evaron
famille qui avait fait les campa-
gnes d' Mrique du Sud ou d'Inde
dans l'armée anglaise, ou travaillé
dans les chantiers ou dans les
(1) C'est le second roman de Luigi
Malerba dont l'œuvre est traduite
dans de nombreux pays. Son pre-
mier roman : le Serpent canniba-
- tous passionnants, ô comhien !
le -
paru en Italie après un re-
(L'Homme de Gingembre de Don-
- pour atermoyer la découverte
cueil
de nouvelles intitulé
la
du coupahle : et ce sont alors ces
regards stupéfaits et indignés qu'il
jette sur le monde et les gens qui
l'entourent. Et, en fin de compte,
Scoperta dell' Alfabeto - fut pu-
blié en France, par Grasset, en
1967. La traduction est de Mi-
chèle
Causse. N° 30 de la- Quin·
zaine Iittéralre-.
leavy (1) donne un aperçu de
cette institution maléfique), c'est
que Behan avait déjà accumulé
une expérience à lui. Encore ado-
lescent, il s'était engagé dans l'ar-
mée clandestine irlandaise et avait
été envoyé en prison. Bien d'au·
tres fanatiques ont fait de même,
mais Brendan venait de la classe
ouvrière et ne s'était pas dissocié
des prisonniers de droit commun;
la prison avait été pour lui une
sorte d'internat, assez rude. A
vrai dire, il était le premier repré.
sentant des taudis de la rive nord
à émerger depuis O'Casey; et il
est sans doute le dernier.
C'est l'écume de ces premières
pintes de Guinness que représen-
te ce recueil, fait surtout de con-
versations de bistrot. Publiés dans
le plus orthodoxe des journaux
irlandais (un peu comme si Jean
chemins de fer en Angleterre ou
aux Etats-Unis. Internationale
dans les idées aussi: il ne faut
pas oublier que Marx et Engels
pensaient tous deux que la révo-
lution aurait pu commencer en
Irlande. La longue grève de 1913
avait été l'une des plus sauvages
d'Europe, et si James Connolly et
son Armée de Citoyens avaient
survécu à la Révolution de 1916,
l'Irlande aurait pu être une pre-
mière version de Cuba.
Mais 1916 était une révolution
nationaliste et non pas socialiste ;
comparé à celui de O'Casey, le
monde de Behan est sur le déclin.
L'humour est sa dernière défense,
qui rend même la défaite accep-
table. Quelques ouvriers rassem-
blés autour d'un trou entonnent
«Bon Anniversaire
Est-ce la
fête du contremaître? demande
un nouveau. - Non, c'est le
deuxième anniversaire du trou.
La plaisanterie peut même
adoucir l'horreur de la guerre.
La Q!!inzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970
11
Behan COLLECTIONS R.êver de vertu des rêves: conter peu et don- ner beaucoup. Ils donnent
Behan
COLLECTIONS
R.êver de
vertu des rêves: conter peu et don-
ner beaucoup. Ils donnent à
voir le
(Vilo)
Revenir, c'est mourir un peu: mou-
rir à ce qu'on laisse. La douane, la
grève des transports, les factures im·
payées, le travail en retard et le quo-
tidien, plus quotidien que jamais, nous
attendent à la fin de l'échappée belle.
On rêvait d'un pays, le rêve s'est réa-
lisé, Il est derrière nous: Il faut re-
commencer les rêves à l'envers, com-
me on reprojette à l'envers la bobine
d'un film.
Dans l'aller et retour des rêves de
voyages, L. Larfillon a voulu, avec sa
monde à qui prend le départ et à qui
s'en déprend .• Rien que la terre.?
Sûrement pas: rêver de toute la terre,
ce n'est pas rien.
A paraitre prochainement:
Rêver de la Tunisie
Rêver de la Camargue
Rêver de l'Espagne
Rêver du Portugal
Q!!e j'aime
(co-édition Sun-Vilo)
collection • Rêver de
, ouvrir la plus
sûre agence de tourisme: le tourisme
des songes, des songes vrais. Le tou-
risme des tapis volants de papier et
d'Images, qui donnent l'envie d'aller,
le sourire d'ami été, la nostalgie heu·
reuse de retrouver, et la consolation
d'être revenu. Invitation et incitation
au voyage, la prolongation en harmo-
niques de celui qui s'est clos, ouver-
ture sur les horizons à explorer ou
réouverture des horizons parcourus,
c'est à des rêveurs toujours un peu
amoureux, et donc rêveurs lucides
(qui aime bien, connaît bien), que
L. LarflIIon a demandé d'être les gui-
des de son Agence Générale du Rêve
vagabond.
Editeur des voyages, L. Larflllon est
en train de faire le voyage d'un édi-
teur: Il fait quitter à son navire·
"amarrage, traditionnel dans l'édition,
du 6' arrondissement, pour aller jeter
l'ancre au large et presque à la cam-
pagne - enfin dans le 15' arrondisse-
ment. Tandis que ses livres vont s'ins-
taller, eux, vraiment à la campagne,
à 40 kilomètres de Paris. J'ai vu pas-
ser ainsi devant mol, par camions en-
tiers, des tonnes de lettres d'amour:
les vingt titres de la collection • Que
j'aime -. Belle cargaison.
Des albums. Les éditions Vilo-Sun
voudraient que la collection • Que j'al·
me ., ce soit davantage. Et
Ils y sont
parvenus. Un recueil de cartes pos-
tales reliées, ce n'est pas un livre,
De J.-P. Clébert à Duché
c'est seulement un mémorandum. " y
a beaucoup d'images dans chaque vo-
lume de • Que j'aime -
(120 docu-
Un Dublinois échappe aux balle!'
des Boers, parce qu'avec son col-
back, il a l'air d'un hérisson.
Bien des rescapés, cependant, de-
viennent «candidats au garage
pour cerveaux malades », comme
le Sergent Cloonoe qui «faisait
sortir sa femme du lit à une heu-
re et demie du matin pour lui
faire faire. de lordre serré et de
lentraînement ·à la baïonnette
avec un balai ». En fin de compte,
seule la légende importe: «Es-
suie ta baïonnette, Kinsella, tn en
as tué suffisamment », dit l'illus-
tre Lord Roberts, en félicitant un
fusilier dublinois.
Pour Behan, la vraie gnerre
n'est Val' contre les Boers, mais
(et le jeu de mots est intradui-
sible) contre les bores, les fâ·
cheux, les emmerdeur!.'. Dans ces
rédts, comme plus tard dans Un
Otage, une foule d'hommes et
d'idées se mêlent, conservés dans
la solidarité de l'alcool. En cas
de querelle entre anciens combat-
tants des armées républicaine et
anglaise, il y a toujours un poi-
vrot pour s'interposer: «A qu.oi
bon aller maînterwnt se disputer
pour cela ? Ne sont-il, pas au jour-
tf hui tous morts depuis long-
.temps, de toute manière? :t
Contre l'ennui, l'arme déci·
sive, c'est le langage, chanté, par-
lé, écrit, dans cet ordre. En vrai
Dublinois, Behan est fasciné par
le verbe; S8 prose, comme celle
des autobiographies de O'Casey,
devient aisément une sorte de
sous-J oyce, truffée de calembours.
Les noms de ses personnages ca-
ractérisent leurs humeurs, Maria
Concepta la mégère, Tambour, le
peintre, et pour l'orchestre, les
Canards Boiteux. Quant à l'au-
teur, tous s'accordent à l'appeler
« Behing », ce qui convient par-
faitement, car s'il y a jamaIs eu
un «human being », un être hue
main, c'est bien Brendan.
Le traducteur lutte vaillam-
ment avec ce riche patois, sans
presque de défaillance. (Comment
pourrait-il savoir que «mot»
n'est pas un mot, mais une petite
amie?) Mais j'aurais aimé que
Rêver de Paris? Qui peut le faire
mieux que J.·P. Clébert, qui ne salt
Jamais très bien s'il est Clébert rêvant
de Paris ou Paris rêvant de Clébert?
Armond Lanoux sait Rêver des Châ-
teaux de la Loire, Georges Blond Rê-
Ifer de la France. Si on descend au
Sud, tiens: Jean-Paul Clébert est là,
en train de Rêver à la Provence:
ments photos, dont douze en cou-
leurs). Mais Il y a plus: la présence
d'un écrivain, la tenue d'un texte, et
ce mariage d'amour entre un homme
et un pays qui rend l'un et l'autre
Inoubliables.
Dan. leur .ecret
Jean·Paul est resté à Paris, Clébert
lézarde au soleil. Au soleil? C'est
Rêver de la Grèce qu'aime par-dessus
tout Michel Déon, qui y vit, et la vit,
d'île en île et de vague en vague. So-
leil encore, le Rêver du Maroc de
Séfrioui. Et si trop de soleil éblouit,
traversons la Manche avec Jean Du·
ché, qui s'habille à Londres et qui
est anglomane comme d'autres sont
amateurs de peinture ou de tabatiè·
res: Rêver des Iles Britanniques est
Iln vice secret, et récompensé.
Une ville? C'est ce qui se passe
entre Venise et Cocteau, entre Marcel
Aymé et Paris, entre Florence et Paul
Morand. Mais la cité et son ami de
cœur nous mettent ici dans leur se·
cret. Comme nous mettent dans la
confidence de leur complicité (et de
leur savoir partagé) Jean Giono, pro·
meneur à Rome, Robert Guillain au
Japon, Max Pol Fouchet au Mexique,
Pierre Gaxotte à Versailles, Jean Char·
donne au Portugal.
On
parle parfois
de
• Grands
La lanterne magique
La lanterne magique et le vol en·
chanté des albums • Rêver
de
pro·
l'édition française conservât les il·
lustrations de la jeune femme de
Brendan. Elles cement la joyeuse
innocence de l'époque, avant que
le jeune taureau n'ait compris
que le seul spectacle qui puisse
satisfaire le grand public soit ce-
lui de sa mise à mort.
John Montague
jette sur l'écran des projets de voyage
ou des souvenirs de vacances. Cent
soixante-dix photographies dans cha·
que volume, dont quarante en cou-
leurs. Le lecteur. amoureux de cartes
et d'estampes. trouve ici son compte,
l'amateur d'histoire la trouve, qu'on
lui conte, et le flâneur des grandes
routes se voit indiquer les hauts lieux
de chaque pays et les Itinéraires de
noms -. ,II n'y a peut·être que de
vrais talents et de vraies beautés.
Mais le grand nom de "Inde, marié
Ici au nom de Jean Guéhenno, c'est
autre chose que deux. grands noms -,
c'est l'intelligence de la passion pour
un pays. Les Alpes • vécues. par
Maurice Herzog, ce n'est • deux ve-
dettes à "affiche -, c'est un homme
qui fait corps avec la montagne et la
possède comme on possède les se·
crets d'un être.
A paraître:
son plus vif plaisir.
Edltés simultanément en français,
anglais et allemand, avec un tirage
San Francisco que J'aime
Londres que J'aime
La Hollande que j'aime
La Yougoslavie que j'aime
(1) Publié aux. Lettres Nouvelles •
Denoël éd.
de départ de 30 000 exemplaires, les
albums • Rêver de
- ont une autre
A.B.
12
ESSAIS Un ntonuntent public • Il n'est pas plaisant d'être traité de son vivant comme
ESSAIS
Un ntonuntent public
• Il n'est pas plaisant d'être
traité de son vivant comme
un monument public Jt, écri-
vait Sartre dès 1945. Ceux qui
le connaissent savent que
l'écrivain le plus courageux
de notre temps est aussi le
moins soucieux de sa figure
historique, et que sa gloire
l'encombre plus qu'elle ne le
satisfait. Mais le fait est là :
Sartre joue depuis vingt-cinq
ans sur la scène publique un
rôle qu'aucun écrivain, sans
doute, n'avait jamais joué
avant lui.
c mettre en place •• C'est ce que
Contat et Rybalka ont fait, au
prix d'un labeur énorme. Le&
Ecrits de Sartre constituent l'ins-
trument de travail dont aucun
exégète ne pourra plus, désor·
mais, se passer.
Ajoutons qu'en appendice, figue
rent quelque 250 pages de c textes
retrouvés ., les uns complètement
inconnus, les autres égarés dans
des publications aujourd'hui in.
trouvables, qui méritent tous, à
quelque titre, l'attention: les pre·
miers récits de Sartre, sa première
pièce, Bariona, des fragments non
utilisés de Qu' est-ce que la litté·
rature? ou du Saint-Genet, de
M. Contal et Rybalka
l
Les écrits de Sartre
Gallimard éd., 792 p.
brefs essais phénoménologiques
comme le très beau Visages, des
réflexions sur le théâtre, le ciné-
ma, la poésie.
C'est dire l'intérêt que présen-
te, a priori, un recensement de
ses multiples écrits. Si MM. Con-
tat et Rybalka s'étaient contentés
d'un simple travail d'érudition,
ils auraient déjà fait Ulle œuvre
très utile. Mais, par sa forme et
par son contenu, leur livre va
beaucoup plus loin. Il inaugure
un genre, la «bibliographie com·
qui, pour reprendre
l'heureuse expression des auteurs,
vise à reconstituer la «vie biblio·
graphique de
I/œuvre
la vie
Ces mots marquent à la fois
les limites et l'originalité de l'en·
treprise. La biographie de Sartre
n'est évoquée ici que pour autant
qu'elle aide à situer certains
textes; la vie n'éclaire pas l'œu-
vre, c'est plutôt l'œuvre qui éclai·
re la vie; et le «commentaire
ne va jamais jusqu'à l'interpréta.
tion. Il arrive à Contat et Ry.
balka de porter des jugements,
de signaler tel écrit qui leur pa·
raît plus intéressant qu'un autre.
Mais leur but n'est pas de nous
donner un point de vUe person·
nel sur Sartre. Il est plutôt de
réunir, autour de références pré-
cises (on en compte 511 jusqu'à
la fin de 1969) des informations,
des citations, des rappels qui
pourraient servir de base à, une
étude ultérieure. Avant d'interpré.
ter une œuvre, il faut d'abord la
L'intérêt principal du livre, à
mon avis, n'est pas seulement
dans la masse des renseignements
qu'il fournit, l'éclairage qu'il don·
ne sur certains moments peu con·
nus de l'évolution de Sartre. Il
n'est pas seulement de nous rap-
peler, textes à l'appui, quelques
scandales oubliés et la résistance
obstinée à laquelle l' pure·
ment littéraire de Sartre aussi
bien que son action politique
s'est toujours heurtée dans cere
tains milieux. Pour la première
fois peut.être, ce travail biblio-
graphique met en lumière un
trait particulier de l'écrivain mo-
derne, plus évident sans doute'
chez Sartre que chez n'importe
qui, mais dont la critique devra
tenir compte de plus en plus: à
savoir que toute œuvre s'accom·
pagne désormais de son propre
commentaire. L'écrivain, aujour.
d'hui, ne se contente pas d'écri·
re: il parle - de lui, des au·
tres -, il prend des attitudes pu·
bliques, signe des pétitions, inter-
vient dans des domaines qui ne
relèvent pas de 8a compétence
immédiate. On l'attaque, il se dé·
fend; on le critique, il se justi·
fie; on l'interroge, il répond -
bref, il a un avis sur tout. Ainsi
s'élabore, en marge de l'œuvre of·
ficielle, celle qui est réunie en vo·
lumes, une œuvre seconde, dis-
persée dans des textes de circons·
tance, qui prolongent, explicitent
et parfois corrigent la première.
Ces textes, généralement, ne 8ur·
vivent pa8. 118 ont été dits à la
radio, prononcés dans de8 confé·
rences ou de8 colloques, ou pu·
blié8 80US forme d'entretiens,
dans des journaux ou revue8. Si
l'auteur ne prend pas 80in de les
réunir lui· même, dans quelque
volume, on. les oublie vite. Pour·
tant, ils font partie de l'œuvre,
comme le reste - comme ces
brouillons, ces inédits, ces varian·
tes auxquels, seuls, se limitait
jusqu'à présent la curiosité des
interprètes.
Certes - Contat et Rybalka
ont raison de le souligner - de
tels écrits doivent être maniég
avec prudence. Beaucoup n'ont
pas été revus par l'auteur, et la
transcription de ses propos n'est
pas toujours fidèle. La plupart
reflètent une opinion du moment,
exprimée dans le feu de l'impro.
visation; telle phrase que l'au·
teur n'aurait vraisemblablement
pas écrite, mais qu'il a dite, prête
plan que Qu'est-ce que la littéra-
ture? ni voir dans l'entretien de
l'Arc sur le structuralisme, en
1966, qui n'en fit pa8 moins, un
prolongement direct de la Criti-
que de la raison dialectique. Mais,
préci8ément parce que l'interview
se situe' à un autre niveau que
l'écrit, elle est souvent plus signi.
ficative. SOU8 la pensée propre·
ment dite, de tels textes révèlent
l'attitude générale, la réaction
instinctive, ce que cette pensée
nuance et atténue en l'élaborant,
mais qui en constitue le fond
permanent.
Une sugesdon
à confusion et suscite des malen·
tendus; et si l'on relit ces textes
à la' suite, on y trouve sans doute
bien des contradictions.
Vouloir exploiter ces malenten·
dus ou ces contradictions contre
l'écrivain serait faire preuve
d'une grande mauvaise foi, car il
y a des niveaux différents dan8
l'expression 'd'une pensée. Pour
prendre des exemples précis, on
ne peut pas placer la fameuse
interview du Monde, qui fit tant
de bruit en 1964, sur le même
Ainsi l'attachement de Sartre à
des notions comme celle de sujet
ou de praxis, son sens de l'enga.
gement ou de la liberté apparais·
sent·ils d'autant plus clairement
dans ces écrits périssables qu'il a
moins cherché à peser ses formu·
les. Je suggère que Contat et Ry.
baIka, après avoir fait la partie
la plus ingrate du travail, qui
consistait à repérer et réunir le8
textes, nous donnent une «édi·
tion commentée des entretiens
les plus importants de Sartre. Ce
serait le complément naturel à
cette pas8ionnante bibliographie.
Bernard Pingaud
La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970
13

HISTOIRII L'exploration LITTllRAIRII Miklllu1 Bakhtine ProbreJne$ de la poétique de Dostoiet1ski Trad. du rosse
HISTOIRII
L'exploration
LITTllRAIRII
Miklllu1 Bakhtine
ProbreJne$ de la poétique
de Dostoiet1ski
Trad. du rosse
par Guy Verret
L'Age d'Homme éd., 325 p.
La poétique de Dostoiet1ski
Trad. du ru88e
par J. Kolitahefl
Coll. c Pierre Vives
Seuil éd., 336 p.
par rapport aux formalistes, un
dissident ou plutôt un marginal.
Mais son ouvrage est néanmoins
fondamentalement formaliste en
ce qu'il ramène la nouveauté de
Dostoïevski à une innovation
structurelle: le roman polypho-
nique. Le roman de Dostoïevski
est radiealement opposé au ro-
man monologique traditionnel, ce-
lui où les personnages sont tous
des objets agencés, animés par la
volonté d'auteur, par le regard
d'auteur, seul sujet véritable.
Chez Dostoïevski, cette primauté
du regard de l'auteur disparaît et
tout s'organise en un échange de
regards, en un dialogue de cons-
ciences qui, à l'inverse du roman
monologique, ne peut pas avoir
de fin, c'est-à-dire se résoudre en
un accord majeur final. Chaque
parole est une parole adressée à
un autre, en lutte clandestine
. avec un autre, et chaque mot du
héros n'est que provocation ou
orientation à l'égard de cet au-
tre.
Bakhtine, pour mieux souli-
gner sa démonstration, s'attaque
Exhumés d'un long oubli, et
aussi des limbes où tombent en
Union soviétique les auteurs
idéologiquement coudamnés, les
c formalistes ru88e8 sont aujour-
d'hui à l'honneur chez nous et
même refont surface en Union
soviétique. Chez nous, les réfé-
rences à leur œuvre sont nom-
breuses, une anthologie de textes
leur a été consacrée. Le groupe
de jeunes universitaires et criti-
ques rosses que l'on baptise de ce
nom a, de 1915 à 1929, formulé
avec une géniale précocité l'es-
sentiel de cette révolution coper-
nicienne qui consiste à analyser
dans le texte littéraire ce qui le
différencie des autres textes,
dans le discours à faire l'inven-
taire d'une morphologie et non
des fables dont se nourrit ce dis-
cours. Peut-être parce que la tra-
dition radicale, utilitariste et
scientiste avait été en Russie
poussée à des extrêmes quasi pa-
thologiques, les Russes se sont les
premiers avisés que contenus et
formes n'ont en littérature qu'un
rapport second et que les genres
littéraires ont leurs· propres muta-
tions et séismes. A la fois .érudits
et passionnés, portés par l'expé-
rimentalisme poétique de leurs
amis poètes futuristes, les forma-
listes russes définirent d'abord la
spécificité du langage poétique
(principale victime de la critique
traditiQDDelle), puis élaborèrent
une sorte de syntaxe historique
des littéraires. Cervantes,
Sterne, Tolstoï furent dans cette
seconde étape le matériau d'élec-
tion des formalistes.
Mais aussi Dostoïevski. Deux
traductions paraissent aujourd'hui
simultanément d'un même ou-
vrage c formaliste ru88e: les
ProbreJne$ de la Poétique de
DostoïetJski de Mikhail Bakhtine.
Ce livre . parut d'abord à Moscou
en 1929, puis, revu et complété,
il fit sa réapparition, toujours à
Moscon, en 1963. Bakhtine est,
DostoïevsD eD 1847
14
de l'interdit principalement aux récits de Dostoïevski qui sont en appa· rence des monologues, les
de l'interdit
principalement aux récits de
Dostoïevski qui sont en appa·
rence des monologues, les Note!
écrite! clam un !ous.!ol, ou la
Douce. Même seul, le héros de
Dostoïevski est en perpétuel dia·
logue et affrontement. Rongé par
cet affrontement, l'homme du
SouNol dira: c Cela fait qua·
rante ans d'affilée que par un
petit trou j'écoute vos paroles."
Mais par ce trou, ou cet œil, c'est
toute l'affluence des autres qui
pénètre. Dans les grands romans,
cet œil devient immense, chacun
est comme constamment surveillé,
sondé par l'autre dans une con·
frontation publique et inlassable.
n n'y a chez Dostoïevski ni caraco
tères, ni types sociaux, ni vérita·
bles relations familiales, il y a
avant tout des consciences qui,
d'emblée, d'une- façon imma·
nente, sont engagées dans une op·
tion existentielle et la confron-
tent à celle des autres. Et cette
confrontation est d'autant plus
pathétique et sans issue que cha·
que consciençe entend les voix
des autres, résonne à leur appel
et qu'un extraordinaire réseau
souterrain de connivences, de di-
Vination, de complicité s'établit
entre les voix et entre les re-
gards. Ainsi entre Porphyre et
Raskolnikov, entre Mychkine et
Rogojine, entre Ivan et Aliocha.
Avant Bakhtine, le grand poète
symboliste russe Viatcheslav Iva·
nov avait souligné la qualité de
c pénétration du discours du
héros dostoÏevskien. Ce discours
est pénétrant, c'est-à-dire divina-
toire parce que l'autre est profon.
dément présent dans le moi,
parce que le tu est ce qui fonde
le discours de chaque conscience.
Mais en même temps, cette péné-
tration ne paralyse pas, ne mu-
tile pas, ne dit pas le dernier mot
parce qu'elle se heurte à une li-
berté intérieure qui est un noyau
profondément irréductible au mo-
nologue.
pénètre le quotidien, où le fantas-
tique rôde autour du coutumier
parce que les masques sociaux et
psychologiques so.ot levés et que
seules apparaissent, dans leur
jaillissement spontané, les cons-
ciences. Et dans les particularités
et artifices du roman dostoÏevs-
kien (trame policière, permanen-
ce du thème de la bouffonnerie,
ches burlesques de toutes sortes
qui servent à pr01Joquer l'homme.
Depuis Pétrone, Apulée, Lucien,
en passant par les dialogues mé-
diévaux, cette tradition s'est trans-
mise à Cervantes, à Rabelais, à
Swift. Bakhtine e,plique par la
résurgence de ce genre plusieurs
caractères spécifiques de l'œuvre
de Dostoïevski: les confronta-
tions insolites, les doubles paro-
diques (Raskolnikov - Svidrigaï-
lov, Ivan - Smerdiakov, etc.)
l'atmosphère de place publique
conférée aux principaux lieux de
l'action, le rôle essentiel joué par
le scandale. Certains schémas ty-
piquement carnavalesques lui
semblent sous-tendre des situa-
tions de persounages d08toÏevs-
kiens: Raskolnikov couronné et
découronné devant le peuple,
comme le bouffon du Carnaval,
ou encore le mythe de Stavro-
guine Prince et Tsar (aux yeux
de la Boiteuse puis de Pierre
Verkhovenski) .
Armé de cette hypothèse de
travail, Bakhtine nous fait relire
toute l'œuvre de Dostoïevski et
attire notre attention sur deux
courts textes qui sont à son avis
deux chefs· d' œuvre de la satire
ménippée: Bobok (1873) et Le
tion carnavalesque où brusque-
ment «les cordes pourries tom-
bent ». Le scandale et ]a profa.
nation ouvrent la voie au n'ai
dialogue des consciences. Ce scan-
dale, dans l'œuvre de Dostoïevski,
c'est le résidu moderne de J'an·
cienne liberté carnavalesque où
les hommes de l'Antiquité et du
Moyen Age avaient trouvé leur
antidote au monde des contrain-
tes sociales ou religieuses.
A trop expliquer, J'ouvrage de
Bakhtine provoque des soupçons:
1860 : Retour :4 la vie
rêtJe d'un homme ridicule (1877).
La véritable originalité de
Bakhtine est de rechercher à
quelle filiation littéraire ratta-
cher Dostoïevski. Et c'est là qu'il
formule sa grande découverte,
l'idée de la littérature carnava-
lesque. Ni biographique, ni so-
cial, ni psychologique, le roman
polyphonique de Dostoïevski lui
apparaît comme un genre spécifi-
que où le dialogue est à jamais
inachevé, où l'exceptiounel inter-
mélange du tragique et de l'actua-
lité vivante proche du fait divers),
Bakhtine voit l'héritage d'un
genre littéraire antique qui fut
toujours marginal, parce qu'à
toutes les époques il a reflété la
vie en marge des normes : la tra-,
dition carnavalesque. Hiatus dans
la continuité historique ou épi-
que des nations, le carnaval re-
présente un affranchissement, li-
mité dans le temps, de toutes les
contraintes sociales. C'est un
spectacle syncrétique où tous 80nt
acteurs, où s'abolit la distance so-
ciale, où le sacré est profané, le
bouffon couronné puis décou-
ronné, où la place publique se
substitue au palais. La fête car-
navalesque par excellence, c'est
celle des Saturnales. Or sous la
protection des· libertés carnava-
lesques se sont développés des
genres littéraires mineurs, bouf-
fons, comiques, triviaux ou paro-
diques, dont le prototype est la
Satire Ménippée inventée au
III" siècle avant J ésus-Chrlst par
le cynique Ménippe de Gadara.
Exubérante, affranchie des inter-
dits, la satire ménippée (ou plu.
tôt les satires ménippées) sont
des sortes de dialogues philoso-
phiques menés dans le désordre
des pérégrinations et des embû-
Bobok est assurément un étrange
récit: un narrateur surprend au
cimetière les conversations entre
les morts les plus récents aux-
quels, dit-il, est donnée une der-
nière et fugitive vie de la cons-
cience, qui s'éteint en trois à qua-
tre mois. Les dalles s'entrouvrent
et une sorte de carnaval cynique
et provocant commence. 'Pour
passer leurs trois mois de sursis,
les morts conviennent de parler
sans avoir honte de rien. «Là-
haut, tout était ligoté par des cor-
des pourries. A bas les cordes!
et vivons deux mois dans la vé-
rité la plus impudente! Dévoi-
lons-nous et dénudons-nous!
Ceci est en quelque sorte la de-
vise même de l'affranchissement
carnavalesque et une des clés de
l'univers dostoïevskien. Cette clé,
c'est la liberté de l'aveu, liberté
qu'est-ce que cette c mémoire
objective du genre à laquelle
obéirait Dostoïevski? Nous vou·
Ions bien admettre qUe Dostoïevs-
ki appartienne à une tradition du
défoulement carnavalesque, ou,
comme le dit Julia Kristeva, de
« l'exploration de l'interdit
mais nous restons quelque peu
sur notre faim en ce qui con·
cerne les mécanismes de cette mé-
moire ou les raisons propres à
Dostoïevski de cette désacralisa-
tion. En fin de compte, l'ouvrage
de Bakhtine, si riche d'idées et
de rapprochements, porte moins
sur Dostoïevski que sur ce qu'il
appelle la tradition carnavales-
que dans la littérature. Là est son
intuition centrale et nous pou-
vons que souhaiter aux lecteurs
français de pouvoir bientôt lire,
en plus de la Poétique de Doa-
toïevski, l'excellent FrançoÎ$ Ra-
belais et la culture populaire du
Moyen Age et de la RenaÎ6aance,
paru en 1965 à Moscou, et qui
reprend cette étude de la désa.
cralisation carnavalesque et du
rire collectif comme c une des
formes universelles de la vérité
Ainsi dans toute son œuvre,
Bakhtine affirme l'existence d'un
courant littéraire anticanonique,
à la fois populaire et philoso-
phique, auquel il rattache aussi
bien Socrate ou Rabelais que
Dostoïevski. Dans cette perspec-
tive, l'utopie à Dostoïevski,
ou plutôt les deUx utopies con.
currentes, celle du Grand Inqui-
siteur et celle des Noces de Cana,
se réduisent un peu à un exer-
cice «cutltrapuntique
qui, du Sous-sol aux Frères Kara-
Georgea Nivat
maz01J, alimente le dialogue dos-
toÏevskien. La fête chez N astassia
Philippovna, le repas funéraire
qui suit la mort de Marmeladov,
la grande scène dans le salon de
Varvara Pétrovna, la confronta·
tion familiale dans la cellule de
Zossime sont des scènes de libéra-
La traduction de Ouy Venet est
fidèle, élégante et répugne aux excès
de jargon spécialisé. Celle d'Isabelle
Kolitcheff adapte ou modi1le en bien
des endroits, mals sans trahir l'en-
semble. Dans sa substantielle presen-
tation, Julia Krt8teva replace Bathtl-
ne dans l'histoire, le langage et me-
me l'actualité structuraliste (ou plu-
tôt tel-queU1enne),
La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970
15
EXPOSITIONS Trois Californiens à Londres Dans La Tate Gallery, ce temple de Turner qui consacre
EXPOSITIONS
Trois
Californiens à Londres
Dans
La Tate Gallery, ce temple de
Turner qui consacre aussi' une
partie de ses galeries à l'art
contemporain, sait, exemplaire-
ment, faire alterner les exposi-
tions temporaires. Hier, l'. Ima-
ge élizabéthaine" et sa valeur
d'icône, commentée par quel-
ques portraits métaphysiques,
Nora Speyer
par le la
poésie (métaphysique) et la
musique du temps. Aujourd'hui,
une des plus intéressantes ma-
nifestations consacrées en Eu-
rope à l'art de l'environnement.
Nous n'avons pas revu un ensemble
important de Speyer depuis sa pre-
mière exposition parisienne à la gale-
rie Facchetti en 1963. Le temps ne
fait que confirmer l'intérêt d'Une
œuvre miirie dans la solitude, loin
du monde et des modes - fait excep-
tionnel aux Etats-Unis, les toiles de
grand format - des nus pour la plu-.
part exposés aujourd'hui, se signalent
par leur puissance et l'économie des
moyens: construction elliptique, mais
architecturée, couleur limitée à une
gamme de rouges-brun, mais d'Une
matière somptueuse.
(Galerie Speyer.)
L'espace d'exposition a été li-
vré sans restrictions, pour qu'ils
en fassent l'usage de leur choix
à trois artistes de Californie.
dont seul Larry Bell a exposé
en France (galerie Sonnabend,
1967) .
Bell, Irwin et Wheeler appar-
tiennent à un groupe d'artistes
établis à Venice, près de Los
Angeles. Ils tentent d'agir sur
la sensibilité visuelle en refu-
sant au spectateur toute lecture
de contenu, en supprimant tou-
te connotation au profit d'une
intensification de la perception.
Davantage leur entreprise se si-
tue aux seuils les plus bas de
l'information perceptive, dans
un processus contraire à celui
de la tradition occidentale et
dont l'ascèce évoquerait bien
plutôt la démarche des artistes
zen.
Le moindre intérêt de l'expo·
sition de la Tate Gallery n'est
sans doute pas de faire apparaÎ-
tre - involontairement - à la
fois la puissance et la précarité
de l'art de l'environnement. Ain-
si Larry Bell propose une pièce
plongée dans l'obscurité où le
spectateur dispose seulement,
pour suivre son chemin, de l'en-
trée à la sortie, de la mince in-
dication fournie par deux frag-
ments lumineux linéaires qui
traduisent l'orientation des deux
parois sur lesquelles ils sont
placés à trois mètres et demi
du sol. Une expérience analo-
gue tentée au Museum of Mo-
dern Art de New York fut, nous
dit-on, vécue à un tel niveau
d'intensité psychologique, qu'el-
le provoqua des CI actes de van·
dalisme ". Le public anglais,
moins traumatisable, aurait plu-
tôt tendance à utiliser le dispo-
sitif pour un approfondissement
Alechinsky
Les gravures exposées à la Hune
livrent comme une sorte de dénude-
ment de la démarche et de l'œuvre
d'Alechinsky. Plus explicitement que
sa peinture, en effet, elles témoignent
du don graphique exceptionnel et de
la déroutante facilité de l'artiste. Mais
ce trait torturé par le caprice, la
réminiscence ou la parodie laisse aussi
mieux percevoir la gratuité et le ba-
vardage où s'enlise cette œuvre.
(La Hune.)
Man Ray
Dough Wheeler
tactile des relations humaines,
comme semblent en témoigner
les bruits divers et rires de
femmes qui, du
matin au soir, égayent l'oreille
des gardiens.
Côté Wheeler, des paralléli·
pipèdes de plastique, lumineux,
restent désespérément parallé-
lipipèdes de plastique, lumi·
neux malgré une somptueuse
moquette blanche et malgré la
blancheur des murs.
Mais comment définir le gouf-
fre qui sépare le vide-vide et le
vide de la plénitude? Car le
miracle peut se produire, com-
me en témoigne l'environne-
ment de Robert Irwin, à propos
duquel on voudrait parler de
magie.
A l'analyse, les moyens sont
simples. Sur un mur blanc, fixé
par un cylindre de métal, un
disque d'aluminium légèrement
connexe, recouvert d'un enduit
plastique blanc, sauf une bande
centrale parallèle au mur. La
baguette magique: quatre pro-
jecteurs, deux en haut et deux
en bas. Pénétrant dans la pièce,
on est fasciné par la présence
d'une sphère translucide qui,
parmi quatre sphères grises,
semble caressée d'un fulgurant
rayon métallique, dans un va et
vient incessant. Ici l'objectif de
l'artiste est atteint. Le specta-
teur s'oublie dans la réalité des
ombres (portées sur le mur par
les projecteurs) . Non seulement
l'attention est captée, mais par
quasiment rien. La puissance
d'un pareil mirage, voilà le trau-
matisme - et qui présage une
révolution.
R. Irwin est né en 1928. Il
s'est adonné à l'expressionnis-
me abstrait jusqu'en 1959 où il
a commencé de s'orienter vers
des recherches optiques. En Eu-
rope, des œuvres de lui ont
été montrées à Cassel (Docu-
menta 1968), au Stedelijk Mu-
seum d'Amsterdam, pUis à
Eindhoven. Souhaitons que Pa·
ris l'accueille bientôt.
Françoise Choay
Les dessins de Man Ray pour illus-
trer Breton sont sertis dans une guir-
lande d'œuvres évoquant la carrière
du peintre-photographe-surréaliste. Ce
contexte aide à mieux situer la suite
graphique de «La ballade des dames
hors du temps» dont le trait évoque
curieusement la manière de Matisse
et qui confirment ce que nous savions
de Man Ray : non créateur de formes,
mais bricoleur subtil dont l'intelli-
gence de se dément jamais.
(Galerie du XX, siècle, jusqu'au
15 juin.)
Alain Kirili
. Dans une galerie vide, un fichier
du bureau avec des fiches portant les
noms d'artistes contemporains dans
le vent, par exemple: Rauschen-
berg Robert, numéro de codification
3390720907 25 M. Figurez-vous qu'il
ne s'agit de rien de moins que de
repenser radicalement la problémati-
que de l'art! Les derniers nés de
l'art (Art conceptuel, Art pauvre)
continuant à perpétuer une vision
personnelle et phantasmatique de
l'artiste, cette codification d'artistes
entend enfin faire triompher l'obJec-
16
les galeries Entre le roDtan et la T.V. Serge San Juan 1 X/ris Losfeld éd.
les galeries
Entre
le roDtan et la T.V.
Serge San Juan
1
X/ris
Losfeld éd. 70 p.
La recherche de nouvelles techni-
ques narratives est en grande partie
le résultat de la concurrence faite à
l'Image mentale par l'Image réelle, au
roman par le cinéma et la télévision.
La caméra-stylo de Robbe-Grillet et
les procédés de l'école du regard cor-
respondaient (à cinquante ans de dis-
tance) aÙx expérienèes des cubistes
traqués par les photographes dans le
réduit des objets.
partir de photos des bandes reprises
dans des publications pour la jeunesse,
à défaut des plaques originales dis-
parues, tout cela empêchait le public
de . prendre au sérieux' ce qui sem-
blait être une nouvelle forme de sno-
bisme ou un engouement passager.
. X/ris que publie Serge San Juan aux
éditions Losfeld montre bien que la
B. D. a enfin accédé au stade de la
maturité.
Une esclave sexuelle
Une réhaoilitation
Un oas-relief de Marc Boussac
tivité et l'info)."mation scientifique
et M. Kirili se souvient de ses tra-
vaux pratiques d'économie quand il
était étudiant. Souhaitons-lui que ce
«travail neuf,' vivant, subversif»
tienne la fiche
Certes, la littérature objectale pré-
sentait aussi un avantage autre que
purement technique, pour l'écrivain;
elle annonçait avec une remarquable
intuition ('obsession des • choses -
qu'un Georges Perec développerait
bientôt et qui formerait le fonds com-
mun d'une certaine Idéologie, alors
en gestation. Mals il était normal qu'on
ne. s'en tînt pas là. D'ailleurs le rallie-
ment d'un Robbe-Grillet aux modes
d'expression cinématographiques _de-
vait bientôt prouver que le fameux
• nouveau-roman -, pour Intéressant
qu'il fût, ne parvenait pas à déplacer
le champ romanesque suffisamment
pour le mettre hors d'atteinte des
agressions et des empiètements du
récit filmé.
L'Intrigue en est encore relativement
simple, mals elle est en prise directe
sur les mythes et les fantasmes con-
temporains : dans un univers qu'il est
loisible de situer sur une autre pla-
nète (et par là on rejoint un autre
genre littéraire qui suit la même évo-
lution, à savoir la science-fiétlon) la
jeune et farouche Xiris subit un condi-
tionnement qui doit la transformer eh
esclave' sexuelle; elle réussira .à fo·
menter une révolte pour échapper à
son sort, mals en voyant les émeu-
tiers se conduire avec une sauvagerie
égale à celle des anciens maîtres du
pays, elle se sauvera dans le cosmos
en faisant exploser derrière elle J'en-
gin (atomique?) qui détruira oppres-
seurs et opprimés.
L'inconscient collectif
(Galerie Daniel Templon, jusqu'au
23 mai 1970.)
Empreintes et déchirures composent
des reliefs blanc sur blanc où la lu-
mière accroche le grain du plâtre,
caresse des muqueuses de papier.
.IL tenu .à présenter simulta-
nément ses grands «plâtres abstraits»
récents et ses «femmes» aux hanches
larges, .aux sexes gontlés, et insiste
sur l'unité qu'il accorde à ces deux
aspects de son travail toujours déve-
loppés simultanément. La variété des
techniques et la richesse des formes
gardent à Marc Boussac une place
privilégie dans l'Ecole du «Blanc»
dont il fut l'un des précurseurs. Quel-
queS œuvres récentes sur plomb nous
font, en contraste, découvrir la som-
bre douceur de ce métal.
Ainsi, ses premières toiles étant
datées de 1908, c'est plus de soixante
années de peinture que résume cett
exposition de Bourges. Le chemin
parcouru est singulier depuis le jour
où le jeune Hayden quitta l'Ecole
Polytechnique de Varsovie pour venir
s'installer à Montparnasse. Nous en
retiendrons deux périodes qui consti-
tuent les deux phases de son évolu-
tion: la période cubiste de l'après-
guerre 1914-1918, durant laquelle son
nom s'était imposé à côté de· ceux
de Picasso, de Braque, de Metzinger,'
de Severini, sur les cimaises de la
Galerie Léonce Rosenberg, et les der-
nières quinze années de sa vie, impli-
quant ce renouvellement total de sa
manière que nous ont progressivement
révélé les présentations de la Galerie
Suillerot et la grande exposition de
1968 au Musée national d'Art mo-
derne.
C'est dans cet échec qu'il faut cher-
cher la raison d'une résurgence de la
bande dessinée. Ce n'est pas un ha·
sard si, à la même époque, ce genre
généralement peu
prisé des • lec-
Marc Boussac
teurs - commençait à faire l'objet d'une
réhabilLtation - à vrai dire quelque
peu prématurée encore.
Bandes pour adultes
En effet, si l'on commence déjà à
parler alors de bandes pour adultes,
si l'on organise des clubs dotés de
revues comme l'érudit • Giff Wiff-,
si l'on publie, au Pavillon de Marsan
un important catalogue initiatique pour
accompagner une fort belle exposi-
tion • Bandes dessinées et Figuration
narrative -, il faut convenir qu'à ce
moment-là les réimpressions font fi-
gure d'exhumations et que les sym-
pathisants eux-mêmes sont plus sen-
sibles à la qualité documentaire des
B. D. remises dans le commerce qu'à
leur valeur plastlco-Iittéralre.
Cet apologue est remarquablement
servi par les procédés picturaux de
Serge San Juan qui se révèle, par la
même occasion, un artiste capable de
pratiquer l'osmose entre l'Image et le
texte, de faire dire à celle-là plus
que n'en révèle celui-cI. JI en va ainsi
par exemple de l'utilisation du person-
nage de garde mobile casqué dont les
photos de mai 68 ont érigé la si-
lhouette en symbole. On peut en dire
autant du recours aux procédés de
l'art psychédélique. Si la B. D. par-
vient, par ces moyens, à donner une
représentation adéqliate de l'incons-
cielJt collectif, il n'eét pas impossible
qu'elle ait trouvé sil vraie vole.
(Galerie Coard, jusqu'au 21 juin.>
Hayden, à Bourges
Or, le fait le plus remarquable de
ces deux manières à priori aussi dif-'
férentes l'une de l'autre qu'elles sont,
l'une de l'autre, éloignées dans le
temps, est précisément le rapport qui.
existe entre elles, fondé non sur un
même langage pictural, non sur une
même esthétique de la représentation,
mais sur une même faculté de
Hayden, et qui nous livre le point
le plus sensible de sa personnalité,
d'associer une distribution rigoureuse,
presque mathématique, des formes ou
des plans colorés avec cette sorte de
délicate incertitude qui donnait tant
de grâce à ses compositions cubistes
et qui apporte une dimension de
réalité distancée à ses dernières toi-
les où les sujets sont amenés à ne
signifier presque plus un paysage,
presque plus une nature morte, et où
toute chose est perçue comme au tra-
vers d'une divagation de l'esprit en'"
chantée.
L'Indigence des intrigues, le côté
quasi folklorique de dessins désuets,
la mauvaise qualité des reproductions
généralement réalisées en offset à
Sur les procédés néo-romanesques,
elle offre l'avantage de donner à voir.
Sur la télévision, elle l'emporte par la
liberté du graphisme et de la composi-
tion. Elle garde avec le roman le con-
tact par le recours à l'Image mentale
qu'elle se contente d'expliciter, enc.ore
que son Irréalisme systématique con-
cède des marges à l'interprétation;
des marges que Serge San Juan a
souci de préserver en évitant de cou-
vrir l'espace scénique de la page blan-
che pour que le • troisième œil - du
lecteur y trouve des vides à meubler.
Marc Seporta
Le 12 mai dernier, huit jours avant
l'inauguration de la rétrospective que
lui consacre actuellement la ville de
Bourges, à sa Maison de la CUlture,
Henri Hayden mOurait. Un infarctus
était venu à bout de ses solides
quatre-vingt-six ans: en mars, il·
traVaillait encore à une série de
gouaches.
GALERIE RI \lE DROITE
3, rue Duras - P
•• ris Se - 265-33-45
GINA PANE
11 JUIN
- 20 JUILLET
.Jean 8eIs
17
LaQ!:!iDzaine du 1.r au 15 juin 1970 _
POLIT IQUE 1 Amalrik L'Union soviétique survivra-t-elle en 1984? Fayard éd., 118 p. citoyen soviétique
POLIT IQUE
1 Amalrik
L'Union soviétique
survivra-t-elle en 1984?
Fayard éd., 118 p.
citoyen soviétique de 32 ans. Né
en 1938 à Moscou d'un père histo-
rien, il a lui· même fait des étu-
des d'histoire à l'Université de
Moscou. Exclusion (pour avoir
écrit, sur les origines de l'Etat
russe, une thèse dont les conclu-
sions ne ratifient par l'orthodoxie
chauvine grand-ru88e) ; petits mé-
tiers ; prison en 1965 (pour avoir
écrit des pièces de théâtre qui
n'ont pourtant jamais été ni
jouées ni publiées); relégation
en Sibérie'; retour à Moscou fin
1966; journalisme (à l'agence de
presse li{Of)Osti): aujourd'hui,
l'auteur cultiverait dans 80n vil-
lage des concombres et des toma-
tes.
de membres actifs et quelques
centaines de ilympathisants ; au·
delà, nne aura attentive et silen·
cieuse.
soviétique enregistre en effet les
faiblesses intrinsèques de la cou·
che ou cluse qui constitue le, fon·
dement social du Mouvement:
son inévitable médiocrité d'en.
- Compo!lition !lociale : le
Un journaliste américain a par-
lé récemment de la «gauche din-
Il faut admettre que le
lourd handicap de cette «idiotie
rurale dont s'agaçait le cher
Marx et qui grève notre patri-
moine, empêche qu'en France on
atteigne de manière très signifi-
cative le niveau de dérèglement
nécessaire à la production d'une
telle gauche. Aussi demeurons-
nous seulement affligés d'une gau-
che frivole.
monde « académique comme on
dit en pays socialiste, mais, sur
la bue du dépouillement statis·
tique d'une population de 738
perSonnes ayant signé pétitions et
lettres individuelles à l'occuion
de divers procès d'opinion (tel
que le procès Guinzbourg), il est
à noter que le pourcentage d'étu.
diants (5 %) est très faible par
rapport à celui des scientifiques
semble, résultat des ponctions sé-
lectives d'une épuration continû.
ment pratiquée sur plusieurs dé-
cennies; la conscience qu'elle a
de son impui88ance; sa passivité
essentielle, produit inéluctable du
statut de fonctionnaire qui est ce-
lui de tous 8e8 membres.
Frivole ? Disons : étourdie. Par
exemple? Elle avait longtemps
localisé dans la République des
Soviets sa rêverie sur le thème de
la société parfaite. Déception:
l'Union soviétique n'est pas ce
qu'on croyait. Alors l'Union sovié-
tique? Rayée. Plus: démodée.
Parlez-nous de la Chine, ou mê-
me de Cuba, de Marx, de Lénine,
de Trotsky, de Rosa Luxemburg,
de Gramsci, de Makno. de Bou·
kharine, de Kautsy, de Bernstein
à la rigueur. Mais parler de
Brejnev?
Pourtant, comment oublier que
sous les quatre lettres du sigle à
peine cinquantenaire et déjà vieil-
lot d'U.R.S.S. se cache un grand
peuple - se cachent de grands
peuples dont l'aventure malheu·
reuse se poursuit, fût-ce en se traî·
nant, et donc, au demeurant, le
poids reste considérable dans
l'aventure humaine globale?
Bref, une biographie assez clu·
sique de contestataire post-stali-
nien. Ce qui n'est pu clusique,
c'est la qull1'aôtaine de pages écri·
tes par Amalrik et traduites pour
nous par Michel Tatu: la pre-
mière analyse socio-politique, par
un Soviétique, du système de pou·
voir soviétique. Une analyse' si
topique que cette fois, on n'a pas
seulement envie de saluer un texte
qui authentifie, fût-ee dans une
langue maladroite et comme
émaillée de naïvetés, ce qu'on sa·
vàit et disait à l'Occident, mais
un vrai texte qui dit mieux et
plus que ce' que disent les' polito-
logues occidentaux, cela dans la
langue même de la politologie.
Au bout du compte, une telle
couche, réglée de manière si
fondamentale par des mécanismes
auto-conservateurs, peut bien, au
prix pour le régime de conces·
sions et d'aménagements limités
(la reconnai88ance, en particulier,
d'un ordre juridique, d'une léga·
lité qui ne soit pas seulement
« socialiste , constituer para-
doxalement un phénomène «an·
tientropique en d'autres ter-
mes, une telle opposition (dont la
situation ou la fonction n'est pu
sans rappeler, mais à l'inverse du
point de vue de son idéologie, le
«marxisme légal des années 90
du siècle dernier) concourt à
l'immobilité du système, immobi·
lité qui est précisément la mal"
que du système de pouvoir post.
stalinien: «Une cluse moyenne
p888ive fait face à une élite bu·
reaucratique pa88ive.
Andréi Amalrik
Heureusement, l'événement -
politique, littéraire et autre -
dément l'obsolescence à laquelle
le bon goût parisien condamne
les hommes, les pays, les périodes,
les sujets qu'il décrète ne plus
Andréi Amalrik en arrive donc
à privilégier, à ce niveau, l'hypo-
thèse d'uJœ -stabilité du régime.
Stabilité qui est enlisement, en·
gourdissement, ankylose. La «li-
béralisation en cours, sous cet
angle, n'est pas «un renouvelle-
ment mais comme la décrépitude
du régime dont «le résultat lo-
gique sera la mort de celui.ci,
une mort à laquelle fera suite
l'anarchie :te
«fairë
Une analyse en deux parties.
Dans un premier chapitre, Amal·
rik part de l'idée que la «révolu-
tion au sommet dont Khroucht·
chev fut l'animateur, a rendu du
jeu aux conduites rigidement ca·
nalisées de la société stalinienne.
Ce «jeu s'est traduit en parti.
culier par l'émergence d'une for-
ce autonome, «indépendante du
gouvernement », qu'Amalrik pro-
pose de dénommer Mouvement
démocratique.
L'é'Vénement en l'occurrence,
c'est, entre tous et ]es plus ré-
cents, la publication, chez Fayard,
d'un court texte signé Andréi
Amalrik - L'Union soviétique
survivra·t-elle en 1984 ?
La «fiche» de ce Mouvement
démocratique est aisée à établir :
(45 %), ce qui donnerait à pen·
sel' que l'image sociale du Mou·
vement reflète moins un état de
l'opinion universitaire que le de-
gré de la llberté d'expre88ion laie-
sée à chacune de ses parties (les
spécialistes, comme on sait, jouis-
sant d'une marge très particu.
lière). Amalrik en convient d'ail-
leurs implicitement puisque, réflé·
chissant sur une caractérisation
sociale du Mouvement, il élimine
successivement les termes d'intel-
ligentsia et de classe moyenne
pour retenir celui de «classe des
spécialistes
- Composante idéologique:
Un événement? Double. Par le
caractère exceptionnel du ,docu-
ment russe qui nous est soumis.
Par le caractère non moins excep-
tionnel de la préface française
due à Alain Besançon.
trois courants y participent, s'y
marient ou s'y combattent sans
qu'on puisse aujourd'hui encore
parler ni de syncrétisme ni de
dominante - un courant de re-
tour à un marxisme-léninisme
« authentique ), un courant chré·
tien, un courant libéral.
Andréi Amalrik est donc un
- lorce: «quelques dizaines
Notion capitale : elle comman·
de le pronostic qu' Amalrik se ris-
que à produire quant au dévelop-
pement de cette opposition et sur·
tout quant à sa fonction dans le
système.
Avec une lucidité remarquable-
ment peu «russe et daDil' le ca·
dre d'une analyse résolument
concrète et empirique, l'historien
Cette perspective ne pourrait
être modifiée que si la base so-
ciale du Mouvement démocrati-
que se modifiait, par exemple en
acquérant une dimension large.
ment populaire. Amalrik ne die-
simule pas à ce propos son scepti.
cisme : s'il croit pouvoir caracté-
riser l'état d'esprit des mU8e8
comme un «mécontentement pu-
il ne voit, pas comment le
peuple pourrait se jeter dans une
action positive: déjà handicapé
par son arriération culturelle per-
sistante, par le martèlement idéo-
logique epI'il subit, par 88 dénatu·
18
en 1984? ration (c la prolétarisation du vil- lage a engendré une classe étran- ge
en 1984?
ration (c la prolétarisation du vil-
lage a engendré une classe étran-
ge - ni paysanne ni ouvrière ,
le peuple serait encore paralysé
par deux idées qui font tradition-
nellement partie de son bagage
mental: qu'il se fait du
pouvoir - le pouvoir ne saurait
être qu'un pouvoir fort; l'idée
de justice - c l'aspect le plus
destructeur de la psychologie
Ainsi, conclut AmaIrik,
En fait, arrivé à ce point, et
pour poursuivre notre ré6.exion
sur les devenirs possibles de
l'aventure soviétique, c'est moins
vers le second chapitre d'Amalrik,
consacré à des analyses un peu
aventureuses de stratégie mon-
diale, qu'il faut nous tourner,
que nous retourner vers la pré-
face d'Alain Besançon.
c les deux idées qui sont com-
prises par le peuple et lui sont les
plus proches sont également hos-
tiles aux idées démocratiques, les-
quelles se fondent sur l'individua-
delà l'Union soviétique, à recon-
naître la Russie et la culture
russe, à fréquenter familièrement
l'univers de Pouchkine ou de
Dostoïevski ne pouvait être que
stupéfait· ou révolté par le ton
de la traduction, un ton juste
s'il s'était agi d'un intellectuel
parisien du type courant, détaché
et gentiment cynique, mais assu-
rément pas le ton d'une intellec-
tuelle russe, habillée de parme
et de violine, aspirant à la sain-
teté, au moins à la pureté, pour-
tant convaincue de succomber et
d'ailleurs succombant au péché,
voulant bien faire et faisant mal
(ou ne faisant rien), effarouchée
par ce qui, pour elle, est le com·
ble de l'inculture et de la vulga-
rité - le laisser-aller du langage
-, affolée, désolée, sincère, ah!
combien sincère, de cette sincé-
rité accablante, désarmante, sal-
vatrice, destructrice quand il fau-
drait d'abord de la lucidité et
du bon sens.
Alain Besançon propose dans son
nouveau texte-préface une his-
toire de l'intelligentsia russe
dans la Russie prérévolutionnaire,
des valeurs qu'elle sélectionna et
de leur avatar - la loi, la jus-
tice, la grâce (la sainteté) - et
du rôle de l'idéologie comme ver·
rou de sûreté interdisant au re·
foulé de monter à la conscience.
Il est désormais exclu qu'on
puisse oser une prospective con·
cernant l'Union soviétique sans se
référer à ces pages majeures, sé-
vères, graves, exactes.
Annie Kriegel
(Moscou.
A. F. P.).
-
L'écrivain
lisme
Dans ces conditions, l'opposi-
tion intérieure ne semble pas en
mesure de fournir l'énergie grâce
à laquelle le système d'ensemble
André Amalrik. auteùr de l'ouvrage
clandestin L'Union soviétique survlvr.
to8lle en 1984 1, a été arrêté Jeudi
dans un village de la région de Ria-
zan. Il a été emmené à Moscou par
des policiers de la sécurité d'Etat.
(Le Monde, 23 maL)
pourrait faire mieux que s'auto.
conserver. L'opposition dont tout
système politique global semble
avoir besoin pour être par elle
soit, au pire, dynamité, soit,. au
mieux, dynamisé, Staline la fabri-
quait lui-même artificiellement:
Alain Besançon avait déjà,
c'était l'objet spécifique des pur-
ges et des procès. En ne pouvànt
ou ne voulant plus avoir recours
à ce type d'opposition d'autant
mieux contrôlée qu'elle était
agencée dans le sérail, les diri-
geants soviétiques apparaissent
paradoxalement l'en-
dans un précédent ouvrage, diffi·
cile, téméraire et envoûtant, Le
Tsarevitch
i m mol é,
mis
en
Avant de partir.
rêvez a vos vacances
vironnement, ses demandes et ses
exigences sont coupées d'une c so-
ciété de caste Or,
comment durer sans la capacité
d'assimiler le changement, com-
ment durer si la durée n'équivaut
qu'à la sclérose ?
Un seul mot résumera l'exacte
impre88ion ressentie à la lecture
de cet essai-préface: c Enfin !
Enfin quoi? Enfin une ré6.exion
exigeante, savante, étendue dans
le temps, vaste dans ses champs
d'intervention - parce qu'elle a
mesuré l'épai88eur ru88e de l'his-
toire soviétique, une ré6.exion qui
part d'une interrogation fonda-
mentale: quelle est la consis-
tance et l'ordre de la pensée,
quels strates, quels dépôts d'idées
se sont accumulés dans l'être
d'un jeune intellectuel soviéti-
que, avec quels éléments humains,
sociaux, économiques, culturels,
spirituels, un jeune Russe d'au-
jourd'hui peut-il tenter d'orgàni-
ser des réseaux significatifs du
monde où il vit, d'interpréter ce
monde et, peut-être, le façon-
ner ou refaçonner? Quels sont
les thèmes, les valeurs, les phan-
tasmes, les rêves, les acquis, les
échecs qui meublent et structu-
rent et donnent prise sur le réel
à la mémoire de chaque homme
russe et de la société soviétique
tout entière ?
REVER DE
Interrogation fondamentale:
C'est ici qu'Amalrik introduit
logiquement une autre série de
données: celle liée à la p088ibi-
lité de recourir, pour en faire un
foyer de dynamisme interne, à
des c ennemis extérieurs qui ne
seraient pas des ennemis c inté-
rieurs extérieurs (comme dans le
cas des grands procès) mais des
ennemis. extérieurs à la fois à
l'Empire et au régime; il pénè-
alors dans le domaine de la
politique étrangère, avec cette
for m u 1e remarquable: c·Le
mieux est de le comparer [le ré-
gime existant aujourd'hui] au ré-
gime bonapartiste de Napoléo;.l
m. Si l'on s'en tient à cette com-
paraison, le Proche-Orient sera
son Mexique, la Tchécoslovaquie
son domaine pontifical, et la
Chine son Empire germanique.
car· elle seule peut fournir un
minimum de rigueur, de sécu-
rité et de solidité aux spécula-
tions sur les issues offertes à
l'U.R.S.S. pour sortir d'elle-même
en persévérant dans son être,
pour rompre les blocages qui la
figent sur place, pour lui permet-
tre de retrouver le fil du récit
russe.
. C'est parce que cette interro-
gation fondamentale n'est pas po-
sée, même par trop de slavisants
français qui se bornent à «comp-
ter les verstes de chemins de fer
et les pouds de seigle qu'a pu
se produire un incident comme
la fausse traduction, par Michel
Cournot, du livre .de Svetlana Al-
liluieva. Qui ne pas .
l'Union soviétique peut en effet
considérer que la traduction en
cause, même deci-delà infidèle,
était dans l'ensemble correcte.
Qui, par contre, a appris, par-
œuvre la démarche, d'une singu-
lière richesse, de l'anthropologie
psychanalytique: par une écoute
des textes - pas ceux des té-
moins de second ordre qui ne
sont c fidèles et «réalistes
qu'autant qu'ils sont pauvres et
secs, mais c ce massif central de
la littérature russe que forment
ensemble dans leurs correspon-
dances multipliées Pouchkine, Go-
gol et Dostoïevski - il avait
tenté de retrouver la configura-
tion symbolique de la loi dans
la culture russe, symbolique qui
s'exprime dans la relation à Dieu
et dans la relation au Souverain.
Historien slavisant mais aussi
praticien initié à la pratique psy-
chanalytique, Alain Besançon
fait ainsi le juste pari que, si
crise soviétique il y a, celle-ci
peut être partiellement décrite
dans ses manifestations économi-
ques, politiques ou autres, mais
elle ne saurait être saisie dans
son unité et à sa racine qu'au ni-
veau profond, dérobé, en partie
inconscient de fidentité russe.
Avec une maturité et une sû-
reté plus évidentes encore, ayant
ré6.échi sur les travaux des grands
slavisants américains des vingt
dernières années - Raeff, Malia,
Ulam, Fainsod, Cherniavsky -
19
La Q
uinzaine
littéraire, du 1er au 15 juill 1970
REI.ICION ' ']' Ph enomeno ogle ,e Bien que la phénoménolo- gie de la religion
REI.ICION
'
']'
Ph
enomeno ogle
,e
Bien que la phénoménolo-
gie de la religion ait près d'un
siècle d'existence maintenant,
c'est G. Van der Leeuw qui
en est le plus célèbre repré-
sentant et c'est bien à travers
lui qu'il convient d'étudier le
mouvement.
le sens dernier, n'est jamais at·
teint: «le sens dernier est en
même temps la limite du
Mais, par un paradoxe apparent,
qui n'en est pas un, ce qui est
vrai de la religion, qu'elle est «ce
crifice, du service liturgique - ou
encore la figure de la mère, du
sauveur, du père comme objets
de l'expérience religieuse - du
roi divin, du sorcier, du prêtre,
du prédicateur, si l'on met au
qui
se dérobe au
«ce
contraire l'accent sur le sujet
Et
qui reste est vrai aussi
de la science - toute compréhen.
sion, lorsqu'elle est poulltlée jus-
G. Van Der Leeuw
après, elle regarde ce qui se mon·
tre, afin de le comprendre et d'en
saisir le sens véritable. Deux con-
séquences s'en dégagent:
La Religion dans son essence
et ses manifestations
,Phénoménologie de la Religion
Trad. par J. Marty
Payot, éd., 693 p.
qu'au bout, et quel que soit son
objet, est donc finalement reli·
gieuse. Si l'epoché est nécessaire,
le «regard aimant qui décou-
vre les significations profondes,
dans «ce qui se
montre de la
religion, est aussi nécessaire.
Le point de départ de la phé.
noménologie, c'est naturellement
l'étude des phénomènes. Le phé-
nomène, c'est ce qui se montre;
or le fait de se montrer concerne
aulltli bien ce qui se montre (l'ob-
jet), que celui à qui cela est mon·
tré (le sujet). Mais on ne peut
séparer les deux, car l'objet ne
peut jamais s'appréhender qu'à
travers un sujet, et réciproque-
ment la conscience du sujet est
toujours relative à un objet; elle
n'est jamais conscience de rien.
La phénoménologie se distingue
donc nettement de l'empirisme,
qui prétend connaître l'objet en
lui-même, en le détachant de
l'expérience vécue, en le chosi-
fiant - comme de la psychologie,
qui étudie les sentiments en de-
hors des objets qui les orientent
et leur donnent une signification
spécifique.
La possibilité d'une phénomé-
nologie religieuse étant ainsi affir·
mée, en quoi consistera-t·elle?
Elle part de l'expérience vécue,
conditionnée objectivement, puis-
qu'il n'y a pas, comme nous
l'avons dit, d'intérieur' sans exté·
rieur; une pierre sainte est vé-
cue comme crainte ou comme
amour. C'est pourquoi elle com·
mence par l'angoisse, 'mais cette
angoisse n'est pas un simple senti.
ment, réductible à l'analyse psy-
chologique; elle est une expé-
,rience existentielle, qui se trouve
En premier lieu que, contraire-
ment au positivisme, plus particu.
lièrement au positivisme évolu·
tionniste, qui a régné dans les
esprits à la fin du XIX· et au dé·
but du xx· siècle, elle ne se po-
sera jamais le problème de l'ori·
gine et de l'évolution des reli-
gions. Elle s'interdit de bâtir un
roman. Elle reste sur le terrain
solide des Par
à
la base de toute vie dépassant
ce qui n'est que pure donnée. Ce·
pendant cette expérience elle-
même est insaisissable; on est
obligé de la reconstruire; on
passe ainsi de l'expérience vécue
contre, et c'est là la seconde con-
séquence de la définition donnée
de notre discipline, lorsqu'elle
voudra les comprendre, puisque
tout extérieur repose sur un inté-
rieur et réciproquement, que des
coupures par consequent se pro-
duiront, distinguant telle expé-
rience du sacré de telle autre,
elle aboutira à une classification.
La phénoménologie religieuse est
essentiellement - du moins dans
le livre dont nous rendons compte,
car cet élément classificatoire, tout
en étant présent dans un autre
livre de Van der Leeuw, fHomme
voit pas très grande différence en-
tre les descriptions empiriques
des phénomènes religieux et les
actes de saisie phénoménologique
de ces mêmes phénomènes. Cer-
tes, l'auteur est bien obligé de
partir des données recueillies par
l'histoire des religions et par
l'ethnologie religieuse, mais, trop
souvent, à mon gré, il reste trop
près de ses lectures. Au point
que l'on trouve des paragraphes
entiers, chez 'lui qui se refuse
pourtant à étudier l'origine et
l'évolution des religions, qui gar-
dent - des livres où la docu-
mentation a été puisée - un cer-
tain climat encore d'évolution-
nisme, surtout dans la première
partie. Disons, pour ne pas 'pous-
ser notre critique trop lOIn, qui
gardent le souci de la «genèse
et pas seulement de
Les typologies du monde ou de la
figure sont mieux venues que cel-
les de l'objet ou du sujet - en
tout cas, par rapport aux classi-
fications des empiristes, beaucoup
plus originales et allant plus loin.
à
la compréhension, qui la struc·
primitif et la religion (P.U.F.) ;
Mais alors, peut-on faire une
phénoménologie de la religion?
Le' sacré se définit par la transcen-
dance et, dans nos religions uni-
versalistes, par la Révélation. Or
la, phénoménologie ne veut pas
être une métaphysique, elle étu-
die les phénomènes, non ce qu'il
y a .derrière eux; la Révéla-
tiqn «mise entre parenthè-
c'est fepoché phénoméno-
logique. Mais même ainsi, ne
franchissons-nous pas un premier
obstaèle que pour tomber sur un
second. Ce qui caractérise en ef-
fet la religion, c'est que l'homme
n'accepte pas la vie . qui lui est
donnée, il cherche la puissance
qui l'enrichira; il essaie aussi de
trouver un sens, à son existence ;
il découvre ainsi peri à peu que
toute chose au monde a, aussi, sa
sipifi.cation religieuse; cepen-
dant 'le, sem du, tout, c'est-à-dire
ture, qui établit une connexion
entre ses éléments ; l'homme élu-
cide ce qu'il a vécu, il essaie de
comprendre ce qui s'est montré.
La compréhension aboutit à son
tour à la signification : le factum
empirique ou métaphysique (sui.
vant qu'il est donné dans une reli-
gion primitive ou universaliste)
èst devenu alors un datum, c'est.
à-dire une expression (du sacré),
une parole vivante qui parle à
l'homme.
Comme on le voit, et èontraire-
ment à ce que l'on pense souvent
(en confondant la phénoménolo-
gie avéc l'existentialisme), la
phénoménologie religieuse n'est
pas pure appréhension, plus ou
moins inexprimable, du sacré;
elle donne, comme toute disci-
pline scientifique, des noms aux
phénomènes, tout en les insérant
bien entendu, dans la vie : expé-
riences' de la purification, du sa-'
y est tout de même moins appa·
rent - une typologie. Et les ty.
pes auxquels elle aboutit (ceux
de l'objet de la religion, du sujet
de la religion, de l'action récipro-
que de l'objet et du sujet, du
monde et des figures, c'est.à-dire
des divers types de religion et des
types de fondateurs) sont naturel-
lement des types
donc des «images au
sens webérien du terme. Et alhms
jusqu'au bout de notre pensée,
des constructions de la raison.
On voit donc combien ont tort
ceux qui reprochent à la phéno-
ménologie de nous lancer dans
des gouffres, de nous rejeter au
pur vécu et à l'inconnaissable, elle
est au contraire - à partir certes
de ce vécu, mais le dépassant -
effort de compréhension ration·
nelle.
La question se pose alors. à
nous de savoir le pourquoi de
cette tentation de la description
empirique des phénomènes, qui
précède celle plus proprement
phénoménologiqlle.' Je n'en vois
qu'une raison, c'est que - comme
Van der Leeuw le reconnaît lui·
même - son examen des problè.
mes religieux a son point de dé-
p art dan sIe christia.nisme
(p. 629). Certes, dès qu'apparais-
sent dans son œuvre, la figure du
médiateur, et le passage des reli-
gions d'équilibre (de prestation
entre l'homme et Dieu) aux reli·
gions de la distance (où la Foi
est nécessaire) , il introduit de
suite l'epoché. Mais,
l'étude de la religion ne peut ja-
mais être détachée du condition-
nement religieux de celui qui s'y
livre. Un bouddhiste pourrait
faire une phénoménologie de la
religion en prenant la sienne pour
point de départ. Ce serait à la
théologie de décider laquelle est
la plus valable. «Nous considé-
Ce qui fait que, bien souvent,
en lisant Van der Leeuw; on ne
rons le christianisme comme la fi-
gure centrale de toutes les reli-
gions historiques. D'aüleurs la
« comparaison des religions en-
tre elles n'est possible que du
point de vue de la position qu'on
prend soi-même dans la vie.
C'est parce qu'il est parti de ce
20
de la religion postulat, d'ailleurs en grande par· tie jU8tifié, qu'il a bien été obligé,
de la religion
postulat, d'ailleurs en grande par·
tie jU8tifié, qu'il a bien été obligé,
pour les religions non-chrétiennes,
de 8'adresser aux empiristes, pour
chercher après ce qu'il pouvait y
avoir, dans ces expérience8 «au-
tres de ré80nances aptes à être
re88enties sur la longueur d'ondes
d'une conscience chrétienne.
La compréhension des expé-
riences d'autrui est certe8 difficile.
Elle néces8ite un effort de conver-
sion et je prends le mot dans
son sens religieux. Et certes
aussi, cette conversion est, à la
limite, impo88ible. Cependant si
nOU8 acceptons que le phénomè.
ne, c'est ce qui se montre, nous
devons dire que c'est ce qui se
montre à celui qui vit ce phéno-
mène, non à l'étranger - et que,
pour l'étranger, c'est ce qui s'en-
tend par l'oreille. La phénoméno-
logie doit aboutir finalement à
laisser parler les hommes sur
leurs objets et leurs vies religieu-
ses, non à interpréter ces expé.
riences - ce qui risque d'y intro-
duire notre propre conditionne-
ment religieux. Comme le boud-
dhiste dont parle Van der Leeuw,
l'idéal serait d'avoir non une
phénoménologie, mais des phéno-
ménologies, des animistes comme
des polythéistes, des orientaux
comme des occidentaux, à travers
toute une série de discours reli-
gieux ; et tant pis si elles ne sont
pas comparables !
Durkheim n'avait donc pas tort
de demander au savant d'étudier
les faits sociaux «comme des
chose8 il ne faut pas oublier
que pour lui ces cho8es n'étaient
pas forcément des réalité8 maté-
rielles, mais aussi des réalités
psychiques; 80n erreur serait
d'un autre ordre: d'avoir consi-
déré les faits religieux comme des
sentiments, sans voir - ce qui
est la base de toute phénoméno-
logie - que tout intérieur est
orienté, par conséquent, détermi-
né par un extérieur: n'ayant pas
voulu prendre en compte cet
« c'est·à·dire les cho-
ses 8acrées, il ne lui restait plus
d'autre objet possible alors que
celui qu'il pouvait 8e donner, par
un raisonnement de nature philo-
sophique: la société. Lévy-Brühl,
«le mal et Leenhardt
nOU8 montrent la voie, dans la
mesure où ils ont voulu .« écou.
non dans celle où ils ont
voulu expliquer, d'une phénomé-
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remboursés.
21
La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970
LETTRE D'ALLEMAGNE Rolf Hochhuth • J'avais annoncé une c0mé- l'ère de Che Guevara, • est
LETTRE
D'ALLEMAGNE Rolf Hochhuth
• J'avais annoncé une c0mé-
l'ère de Che Guevara, • est
aussi historiquement probable
que techniquement possible-.
Le cerveau du complot fomenté
à l'intérieur de l'Establishment
même, est le sénateur améri-
cain David Nicolson, millionnai-
re de son état et ami intime
de Johnson, qui cherche à dé-
truire l'hégémonie politique des
cent-vingt grandes familles amé-
ricaines et à répartir plus juste-
ment les fruits de la prospérité
industrielle. Nic ols 0 n peut
compter, dans son entreprise,
sur la collaboration des gueril-
leros cubains, de certains mem-
bres de l'Etat-major, voire de la
Centrale Electronique du Penta-
gone. Mais à la veille du jour
• J -,
il commet une erreur fa-
die. C'est de nouveau une tra-
gédie. Rien à faire. On ne chan-
ge pas de peau. D Ainsi parle
Rolf Hochhuth en présentant sa
nouvelle pièce Guérillas, don-
née en première mondiale au
Staatstheater de Stuttgart dans
une mise en scène de Peter Pa-
litzsch. Elle sera reprise, par la
suite, dans une dizaine de théâ-
tres de langue allemande. A l''en-
contre de ses deux premières
pièces, le Vicaire et les Soldats
tale: il envoie sa femme, nantie
d'informations secrètes, au Gua-
temala, où elle se fera tuer par
des agents de la C.I.A. Lorsqu'il
apprendra cet assassinat, Nicol-
- centrées sur des personna-
ges historiques: le Pape Pie XII
et Churchill -, Guérillas est
une œuvre d'anticipation politi-
que. Elle décrit un coup d'Etat
en Amérique du Nord qui, à
son se rendra compte que sa
conjuration - l'opération Aube
,- a été éventée et qu'il a perdu
la partie. Dans Guérillas -
dont la version intégrale publiée
par Rowohlt comporte quatre
heures de spectacle - les dia-
logues sont entrecoupés de
commentaires de l'auteur et de
citations empruntées à des arti-
cles de journaux et à des essais
politiques. La nouvelle pièce de
Hochhuth présente ainsi, une
fois de plus, un mélange de fic-
tion et de réalité et charrie,
malgré son caractère utopique,
quelques • révélations - qui, si
elles ne sont pas susceptibles
de provoquer une contre-mani-
festation aux flambeaux de
10000 catholiques bâlois, n'en
feront pas moins grincer des
dents dans plus d'une chancel-
lerie. Peu avant la première de
Stuttgart, notre collaboratrice a
rencontré, à Zurich, Rolf Hoch·
huth qui est, à trente-huit ans,
l'auteur allemand dbnt les piè-
ces ont déchaîné le plus de pas-
sions depuis Brecht. Elle lui a
posé quelques questions sur
GuérillaS et sur ses idées en
matière de théâtre.
I.L. Vos deux premières piè-
ces ont déclenché des polémi-
ques dans le monde entier.
Guérillas contient-elle, de nou-
veau, des révélations qui ris-
quent de faire scandale?
ment les conjurés veulent-ils
instaurer?
R.H. Aucune de mes pièces
ne contient des. révélations D.
Le silence du Pape Pie XII à pro-
pos d'Auschwitz et l'extermina-
tion délibérée de populations
civiles durant la deuxième guer-
re mondiale étaient des faits
largement connus.
Il est vrai que le théâtre por-
te à la conscience d'un grand
nombre de gens des faits révé-
lés depuis longtemps par les
historiens.
R.H. Ils ne demandent' que
l'application réelle de la Cons-
titution. Ils veulent instaurer un
Etat constitutionnel basé sur la
justice sociale et la pluralité
des partis en renversant l'oligar-
chie ploutocratique, ce club des
cent vingts familles qui te pos.
sèdent toutes les autres D, dé-
tiennent 80 % des biens du pays
et contrôlent les deux grands
partis d'Etat tout autant que le
seul quotidien new·yorkais qui
ait réussi à survivre.
Les analyses de H.G. Wells,
Galbraith, Mathias et Lundberg
nous ont appris qu'aux Etats-
Unis, plus d'un cinquième de la
population végète en dessous
du te seuil de la pauvreté D dé-
terminé par l'administration elle-
même, alors qu'en 1968 par
exemple, l'Etat a dépensé 40 fois
plus d'argent pour l'armement
directement l'appareil de la pa-
lice n'a, elle, aucune chance de
réussir.
Souvent, l'échec d'une utopie
n'est pas imputable à une im·
possibilité matérielle, ou tech·
nique, mais à une absence de
foi paralysante chez les contem·
porains. D'après Galbraith, te il
faut bien que quelqu'un com·
mence. Si l'on ne devait se
vouer qu'à des idées politiqùe-
ment réalisables aujourd'hui, on
ferait mieux de se battre pour
une meilleure distribution du
courrier et de laisser tomber
tout le reste-_
Guérillas est, en quelque sor·
te, une illustration théâtrale du
célèbre manuel du coup d'Etat
d'Edward Luttwak qui révèle la
réussite de 73 coups d'Etat
dans 46 pays durant les dix der·
'
Hopkins - des hommes qui se
sont trouvés au sommet de la
pyramide et qui ont eu en mains
tout l'appareil de l'Etat. ROose-
velt descendait d'une famille de
millionnaires et avait, en mime
temps, une très grande cons·
cience sociale. Il a été le M'ira-
beau de l'Amérique, un Mira-
beau qui a réussi. Churchill a
dit à son propos: Roosevelt a
épargné la révolution aux Amé-
ricains.
I.L. Sur qui votre sénateur
et ses principaux acolytes peu·
'vent-ils compter pour mener à
bien leur entreprise?
I.L.
Ouel est le sujet de vo-
tre nouvelle pièce?
nières ani1ées.
R.H.
Guérillas déc rit un'
coup d'Etat en Amérique du
Nord., Je suis parti notamment
de la constatation banale, fami-
lière à tout lecteur de journal,
que les Etats-Unis sont le seul
pays civilisé du monde où
cun parti ouvrier n'a été en me-
sure d'envoyer un candidat aux
élections présidentielles. Tout
le monde sait que, le jour des
élections, un conducteur de bus
n'a d'autre choix qu'entre le can-
didat des Kennedy et celui des
Rockefeller.
- c'est-à-dire pour l'industrie
- que pour les pauvres.
I.L. N'est-il pas illogique que
ce coup d'Etat soit l'œuvre d'un
sénateur millionnaire, c'est-à-
dire d'un membre du groupe
qu'il s'agit d'éliminer?
I.L. L'idée d'un coup d'Etat
en Amérique n'est-elle pas en-
tièrement utopique?
R.H. Il n'y a que les gens In-
tégrés dans l'appareil et occu·
R.H. De toute façon, If! coup
pant des situations-clé - offi·
ciers supérieurs, sénateurs, etc.
R.H. Les principaux protago-
nistes du coup d'Etat doivent
nécessairement faire partie de
l'Establishment, mais Ils n'en
ont pas moins besoin de s'ailier
aux groupes extrémistes dans
la rue, aux guerilleros urbains.
Selon des enquêtes effectuées
pour le compte du Pentagone
par des militaires comme le cé·
lèbre colonel Rigg, les déten-
teurs du pouvoir savent qu'une
seule méthode permet de com·
battre une Insurrection urbaine :
d'Etat me parait le modèle de
subversion le moins sanglant, le
- qui puissent exécuter un tel
seul à pouvoir -
peut-être! -
éviter les massacres d'une guer·
re civile. Une révolution déclen-
I.L. Ouel genre de gouverne-
chée dans la rue et affrontant
coup d'Etat. Ce n'est pas un ha-
sard si les véritables révolution-
naires que l'Amérique ait comp-
tés au cours de ce siècle soient
Franklin Roosevelt et Harry
la mise en place d'un système
d'espionnage au sein de la gué-
rilla même. L'Establishment doit
recourir ainsi au moyen que Je
considère comme seul apte Il
renverser le pouvoir: au noyau-
tage de l'adversaire.
22
nous parle de "Guérillas" Dans ses études publiées par l'hebdomadaire Newsweek, le colonel Rigg a
nous parle de "Guérillas"
Dans ses études publiées par
l'hebdomadaire Newsweek, le
colonel Rigg a comparé la Jun-
I.L. Comment avez· vous
construit votre nouvelle pièce?
gle des gratte-ciel à la jungle
vietnamienne et démontré qu'il
n'existe d'autre possibilité de
mater par des moyens militaires
une insurrection habilement me-
née sur le plan tactique que
celle de raser complètement les
grandes villes, à l'image de Sta-
lingrad.
I.L. Pourquoi avoir cherché,
une fois de plus, la cible de vos
critiques à J'étranger?
R.H. J'ai tiré les leçons de
mes expériences précédentes.
Le Vicaire était trop chargé, trop
explicite ausssi. En m'inspirant
de Woyzeck (qu'il faut lire et
relire), j'al essayé de bâtir des
scènes courtes - pleines de
trous - que le public est Invité
à combler par son Imagination.
Ce procédé, mieux qu'aucun au-
tre, crée le suspense et soutient
la progression dramatique.
R.H. Ma pièce est fondée
sur
la thèse qu'un coup d'Etat
doit
avoir lieu au centre même
des grandes puissances pour
avoir quelque chance de succès.
Dans les Etats satellites, coups
d'Etat et révolutions seraient
automatiquement annihilés: en
Allemagne de l'Est, en Tchécos-
I.L. Le Vicaire et Les Soldats
ont eu une très grande influen-
ce sur la littérature allemande;
vous passez pour le • père du
théâtre documentaire-.
lovaquie, en Hongrie par l'Ar-
mée Rouge - à Téhéran ou à
Athènes par la C.I.A.
Comme l'Allemagne, mon
pays, est un Etat satellite des
Etats-Unis (d'année en année
s'intensifie le processus qui voit
les
industries allemandes les
plus
rentables passer aux mains
des
Américains - ce que de
Rolf Hochhuth
Gaulle voulait éviter à l'Euro-
pe), j'ai -le droit d'écrire une
pièce comme Guérillas au mê-
me titre que Servan-Schreiber a
accompli soli devoir de Fran-
çais, en sonnant l'alarme contre
les menées américaines au sein
du Marché commun.
C'est ce principe que J'ai essayé
de mettre en pratique dans Gué-
rillas.
I.L. Vous
citez Marx
croyez-vous à la justesse de
J'analyse marxiste des événe-
ments historiques?
I.L. Votre modèle de subver-
sion n'est donc pas applicable
en Europe?
R.H. Le noyautage de l'appa-
reil comme seul moyen de
changement" vaut aussi pour
l'Europe. Si les étudiants ne
comprennent pas cette néces-
sité - que Rudi Dutschke a
d'ailleurs soulignée avec son
R.H. Cette étiquette me dé-
plait, mals on me l'a collée mal-
gré mes protestations répétées.
Des documents ne feront jamais
une pièce. Le Vicaire n'est pas
plus documentaire qu'une Dis-
pute fraternelle à Habsbourg.
Grillparzer avait compulsé des
documents, lui aussi. Die Ermitt-
lung (l'Enquête) de Weiss,
voilà du pur théâtNt documen-
taire, car Il porte la scène
les minutes du procès d'Ausch·
witz, condensées, mals littéra-
les. Le cas Oppenheimer de
Kipphardt relève du même prin·
cipe. Dans mes pièces, certains
personnages sont entièrement
fictifs - Riccardo Fontana, par
exemple, l'un des personnages-
clé du Vicaire. S'il est vrai que
des prêtres ont été tués dans
les camps de concentration, un
Jésuite comme Fontana, appar-
tenant à la haute société ro-
maine et choisissant de partao
ger le sort des déportés, n'a
jamais existé dans la réalité.
C'est d'ailleurs une des raisons
pour lesquelles jd. trouve Injuste
qu'on m'accuse d:1avoir maltraité
l'église dans le Vicaire.
I.L.
Cela
signifie - t - il
que
extraordinaire formule de la
ft longue marche à travers les
institutions» -, ils n'auront
même pas droit à une note en
vous prenez des libertés avec
la vérité historique?
R.H.
Non, Je la respecte -
bas
de page dans l'histoire du
beaucoup plus puissants que les
Rockefeller qui sont milliardai-
res.
Si Marx croyait que l'expro-
priation conduirait à l'égalité,
cela est dû au caractère idéa-
liste et eschatologique de la
pensée allemande qui considère
que l'humanité est en route soit
vers le paradis, soit vers une
société sans classes, soit, der-
nière instance, conçue par Mar-
cuse, vers une Commune dont
les membres, grâce à une révo-
lution instinctuelle, biologique
et psychique, seraient devenus
tous bons et débarrassés des
tentations de la soclété« d'abon-
dance D.
i.a puissance est une instance
amorale, qu'elle se trouve en-
tre les mains de l'individu ou
entre celles de l'Etat. La fai-
blesse seule humanise les
XX
siècle.
Je crois au- principe de Marx
selon lequel ft toute vraie théo-
rie doit se développer à partir
de situations concrètes et des
rapports de force existants D.
R.H. C 0 m m e Tocqueville
pour la démocratie, Marx affir-
me que le communisme fera ré-
gner l'égalité. Mais je suis
d'avis que Marx s'est trompé
sur deux points
d'une part, il ne fait aucune pia-
ce à l'Opposition. Son système
demande donc à être complété
à la lumière des expériences
historiques du XX" siècle. Marx
n'a pas vu, d'autre part, que la
cause profonde de l'oppression
des masses ce n'était pas la
propriété, mals la puissance.
C'est la puissance qui distingue
les hommes entre eux - la
moindre hiérarchie dans l'em-
ploi est déjà source d'oppres-
sion. Les maitres du Kremlin,
sans être des possédants, sont
grandes nations. Chaque Etat
est honnête dans la mesure où
a peur.
Si l'Etat est seul propriétaire,
il est aussi seul à détenir le
pouvoir
Il
mais je suis d'avis que le théâ-
tre ne doit pas faire concurren-
ce aux actualités filmées ou à
l'histoire. Rien que par sa durée
limitée, une pièce de théâtre ne
pourra Jamais se mesurer à un
volume documentaire comme
La Q!!inzaine littéraire, du 1er ;lU 15 juin, 1970
23
Le Mai de Bordeaux Hoehhuth le Troisième Reich et les Juifs de Poliakoff·Wulff. Le théâtre
Le Mai
de Bordeaux
Hoehhuth
le Troisième Reich et les Juifs
de Poliakoff·Wulff. Le théâtre
n'est pas mû par des faits, mais
par des hommes. Ce n'est pas
la matière, mais le personnage
qui rend la pièce intéressante.
I.L. Adorno vous a reproché
de présenter l'histoire comme
si elle était faite par des indi-
vidus, alors que nous sommes
depuis longtemps régis par des
puissances anonymes auxquel-
les l'Individu ne sert plus que
de façade.
(tH. Oui. Je suis d'avis que
chaque individu doit répondre de
ses actes, et cela même aux
échelons les moins' élevés.
Ouant aux puissants, on peut
prouver jusque dans les ordres
du jour que les décisions les
plus graves de notre siècle ont
été prises par une poignée de
gens.
I.L. Vous posez, dans vos
pièces, les grands problèmes
moraux de notre époque. Ont-
elles opéré des changements?
R.H. Oui, dans Minima Mo-
ralla, Adomo a même écrit:
«C'est déjà une effronterie,
pour beaucoup de gens, que de
dire « Je -. Je trouve cela inad·
missible. J'estime que chaque
homme a le droit de considérer
sa personne et son destin com·
me uniques et irremplaçables.
D'ailleurs: Adorno enseignait
la philosophie à Francfort. S'il
pensait que l'individu ne sait
pas ce qu'il fait, qu'il n'est qu'un
numéro dans la masse, pourquoi
n'est·iI pas allé au Palais de
Justice où se déroulait le pro-
cès d'Auschwitz pour dire aux
juges: tous ces gens, vous
n'avez qu'à les renvoyer chez
eux, Ils ne savaient pas ce qu'ils
faisaient, ils n'étaient que les
rouages d'un appareil ?
«On me prend pour un maî-
tre de l'ironie. Pourtant, l'idée
ne me serait pas-venue d'ériger
une statue de la liberté dans le
port de New york.-
Bernard Shaw, cité par Hoch-
huth en exergue à sa nouvelle
pièce.
Pièces de Rolf Hochhuth
Le Vicaire (Ed. Rowohlt, 1963. Ed.
du Seuil, 1964). Sujet: le Pape
Pie XII et son silence devant le
drame juif de la Seconde Guerre
mondiale. Traduite en 16 langues.
Représentée dans 26 pays.
Les Soldats (Ed. Rowohlt, 1967. Ed.
du Seuil, 1968). Sujet: les res·
!t 0nsabilltés de Churchill dans le
.' bardement des villes aile-
m ndes et dans la mort mysté-
rieuse du général Sikorski, chef
dugouvemement polonais en
exil. dix fols. Représen-
tée' dans 11 pays.
Guérillas (Ed. Rowohlt, 1970). Su-
, et: un coup d'Etat fomenté à
'Intérieur de l'Establishment amé-
ricain. Anticipation d'un événe-
ment • politiquement probable et
techniquement réalisable-.
R.H. C'est difficile à dire.
J'ai appris, toutefois, par des
théologiens catholiques, que le
Vicaire avait contribué, dans
une certaine mesure, à la libé-
ralisation du clergé.
Je regrette, par contre, que le
niessage des Soldats n'ait pas
été entendu. J'ai écrit cette
pièce après avoir appris, au
siège de la Croix Rouge, à Ge-
nève, qu'il n'existait aucune
convention internationale régle-
mentant la guerre aérienne.
Ouand les Américains déver·
sent, par exemple, leurs bom-
bes sur les populatiOns civiles
du Vietnam, Ils ne violent pas
1es conventions de la Croix
Rouge, parce que celles.el ne
s'appliquent qu'à la guerre ter·
restre et navale. C'est parfaite-
ment absurde.
SI le Président Nixon annonce,
aujourd'hui, que des troupes
américaines seront retirées du
Vietnam, c'est que l'armée cie
l'air lui aura promis de créer
une ceinture de térres brûlées
telle que les troupes n'auront
même plus besoin d'y aller.
I.L. VOUS croyez à la respon-
sabilité totale de chaque hom-
me?
Propos recueillis
lrmelin Lebeer
Le Mal de Bordeaux est clas·
sique. G.lorieusement. Désespé-
rément. Le Mai, ce n'est pas,
comme à Aix, une idée, une in-
tention, une volonté, mais une .
addition. L'addition d'un certain
nombre de chefs, de solistes,
de danseurs. L'addition du bon
et du moins bon. Un peu au ha-
sard des disponibilités des uns
et des autres. Sans thème, sans
colonne vertébrale, donc sans
grande chance d'attirer un pu·
blic extérieur à la ville, même
si les citadins s'estiment satis-
faits.
Hétérogène, le programme se
devait d'être inégal. Je n'énumé-
rerai pas ici les spectacles les
moins intéressants ou les plus
décevants. Je me bornerai à re-
gretter que le Parsifal qui avait
été choisi pour la soirée d'ou-
verture n'ait pas su traduire la
ferveur musicale, la poésie reli-
gieuse qui fait le mystère et le
charme de cet ouvrage wagné-
rien.
En revanche, le premier con-
cert du Mai fut d'une poignante
beauté. Marie-Madeleine et Mau-
rice Duruflé étaient à l'orgue.
S'appelant, se répondant, croi-
sant fugues, chorales, cantates
de Bach, œuvres de Tourne·
mire, d'une sidérale pureté. Ce
Bordelais inspiré réussit à épa-
nouir l'originalité de son talent
tout en s'inscrivant dans la tra·
dition des grands maîtres. Ma·
rie-Madeleine et Maurice Duru-
flé ont en partage une telle In-
telligence du cœur et des
doigts, qu'ils ont su nous trans-
mettre la quintessence de rê-
ves, de poèmes intérieurs qui
nous laissèrent bouleversés.
Le lendemain, autre fête de
l'esprit: franchies les douves
de l'austère et délicat château
de La Brède, dans l'enchante-
ment d'une lumière dorée, un
public surpris et ravi a pu dé-
couvrir, sous les voûtes de la
bibliothèque de Montesquieu,
un étrange bonheur. Celui d'en-
tendre deux Quatuors et le Trio
de Gabriel Fauré, joués par le
directeur du Conservatoire Na-
tional Supérieur de
Raymond Gallois-Montbrun, qui
avait réuni autour de lui Co-
lette Lequlen, André Navarra et
Jean Hubeau. Bonheur rare, car
les Interprètes donnèrent de
ces œuvres de Fauré, une Inter-
prétation puissante et virile,
passionnée, qui exaltait le gé-
nie d'un compositeur si mal
connu et souvent si mal joué.
Zino Francescatti porta le
concerto en Ré Majeur Opus 35
de Tchaïkowsky jusqu'au subli-
me. Michèle Boegner donna du
concerto n° 20 en Ré Mineur de
Mozart une exécution étourdis·
sante. L'orchestre national de
l'O.R.T.F., sous la direction de
Jean Martinon et Paul Klecki,
fut excellent. Katia et Marielle
Labèque confirmèrent avec au-
tant de charme que d'éclat les
promesses d'un double, Jeune et
riche talent, se jouant avec une
passion toute juvénile des ara-
besques difficiles de Stravinsky
ou de Bartok.
Enfin la chorale de chambre
Madrigal de Bucarest révéla une
étonnante maîtrise du chant • a
capella -.
Le Harkness ballet de New
York, dont on attendait beau-
coup, offrit ce qu'il est convenu
d'appeler un bon spectacle. Une
technique solide, un travail sé-
rieux, mais une chorégraphie
sans originalité et dépourvue du
jaillissement créateur d'un Mau-
rice Béjart. La plus belle soirée
du Mai, ou du moins la plus
parfaite, c'est-à-dire au sens
premier du terme, la plus ache-
vée, le Festival la dut au T.N.P.
Il ne s'agissait, du moins le di·
sait-on, que de jouer • l'Illusion
Comique - de Pierre Corneille.
De cette œuvre baroque et gé-
néralement ignorée, Georges
Wilson a extrait un pur chef-
d'œuvre de théâtre, d'humour,
d'intelligence, d'esprit. Tout est
raffiné à l'extrême. L'originalité
des décors, le somptueux des
costumes signés par Jacques Le
Marquet, l'accompagnement mu-
sical de Georges Delerue.
Grâce à l'exposition de la Ga-
lerie des Beaux-Arts, le Festival
de Bordeaux se prolongera jus-
qu'au mois de septembre. Ce
dernier rameau n'est pas le
moins intéresssant : c'est à une
véritable rétrospective de Dufy
que nous sommes conviés. Une
centaine de toiles, de gouaches,
de dessins, d'aquarelles retra-
cent l'évolution d'un art tour à
tour tenté par le foisonnement
du fauvisme, l'austérité rigide
du
cubisme, les sortilèges du .
primitivisme. Colette Deman
24
ROIIA.NS Maurice Renard POPULA.IRES 1 Maurice Renard Lea mairu d'Orlae Préface de P.-A. Touttain Le
ROIIA.NS
Maurice Renard
POPULA.IRES
1 Maurice Renard
Lea mairu d'Orlae
Préface de P.-A. Touttain
Le docteur Lerne
1
Préface de H. Juin
L'invitation à la peur
1 Préface de P. Rambaud
Coll. «Domaine fantastique
Pierre BeHond éd.,
pionnage, voire de bandes deesi-
nées. Où le lecteur se délectait
d'une intrigue inédite, riche en
imbroglios dramatiques, il fallait
à présent une trame simple, une
écriture élémentaire, avec en re-
vanche quantité de coups de feu,
bagarres et vamps, jeux brutaux
ou d'un érotisme primaire. Ce
nouveau lecteur ne veut plus
d'histoires aussi complexes que
256 p., 280 p., 208 p.
les Mairu d'Orlae ou le Maitre de
Cette nouvelle édition est desti-
née à redécouvrir le vrai Maurice
Renard, déclare le préfacier des
Mairu d'Orlae. Dédié à Wells, le
Docteur Lerne remontait en effet
à 1907. Romancier prolifique,
Maurice Renard a surtout connu
le succès entre les deux guerres
mondiales, grâce à ses feuilletons
et aux centaines de contes qu'il
écrivit pour le journal le Matin.
A cette époque, les éditions et les
rééditions de ses œuvres se suc-
cédaient, d'autant plus que le ci-
néma, en 1924 puis en 1935, avait
.adapté avec bonheur l'une d'en-
la lumière; il ne peut plus com-
prendre l'érotisme exaspéré du
Docteur Lerne, car les tournures
et les mots même lui font défaut,
non que l'écriture en soit savante,
mais parce que, sans être un grand
maître de style, Maurice Renard
reste toujours soucieux de la te-
nue et de la précision de ce qu'il
écrit.
tre elles, les Mains d'Orlae.
Après la seconde guerre mon-
diale, le romancier étant mort en-
tre temps, on pouvait croire que
8es livres allaient tomber dans
l'oubli. Il n'en est rien, puisque
les éditions Tallandier firent plu-
sieurs fois reparaître de ses ro-
mans dans .leurs collections popu-
laires, volumes à bon marché, des-
tinés à un large public se préoc-
cupant peu du renom littéraire
de l'auteur mais des qualités pal-
pitantes de ses histoires. La der-
nière en date de ces éditions, qua-
tre volumes, était de 1958 ; inter-
venant à un moment où le public
de lecteurs et la diffusion des li-
vres étaient en pleine mutation,
après l'expansion du livre de po-
che (objet bien différent du livre
de «série de Tallan-
dier par exemple, mais c'est là un
autre problème), cette dernière
série hésitant dans sa présenta-
tion entre le livre populaire et le
livre ordinaire, ne répondait pas
au conditionnement que le public
attendait dorénavant d'un livre. Il
se produisait simultanément un
changement de la demande: où
l'on attendait des «grandes aven-
tures et voyages
des «romans on
voulait maintenant d'autres lec-
tures (la télévision y était-elle
pour quelque chose?) sous for-
me de romans policiers ou d'es-
Maurice Renard n'est plus un
auteur populaire, pas plus que
Jean de la Hire ou Gustave Le
Rouge, ses contemporains. Des au-
teurs comme Renard, qui n'avaient
eu d'autre ambition que de con-
ter des histoires de leur inven-
tion, qui ne se prenaient pas pour
des maîtres (que sont devenus les
Marcel Prévost, les René Bazin,
de l'Académie française?), voici
qu'on crée pour eux de belles col-
lections où l'on entend faire redé-
Maurice Renard
couvrir leur vrai vi3age. Cette
Maurice Renard est à la jonc-
nouvelle édition des œuvres de
Maurice Renard montre ce qu'il
faut entendre par là: cette œu-
vre n'eut pas à subir vraiment de
temps de purgatoire puisqu'il fut
toujours possible de trouver quel-
ques-uns de ses livres en librai-
rie, mais, négligence des éditeurs
ou peut-être de l'auteur, ils
étaient souvent déformés par des
coupures et des édulcorations;
faute de procéder à ces aména-
gements, comme dans certaines
tion de deux époques. Venu du
dix-neuvième, on trouve chez lui
l'attirail savoureux du roman-
feuilleton : vendetta, enfants trou-
vés toujours de haut lignage, châ-
teaux, sociétés secrètes
Avec,
sans doute, ce côté roman-feuille-
ton, il y a chez Renard un conser-
vatisme endurci pour lequel le
monde, par exemple, ne peut
qu'être divisé entre maîtres et
serviteurs: entre, ici, financiers,
aristocrates, et, là, domestiques,
éditions du Docteur Lerne, on
paysans fidèles et respectueux,
précisait sans rire dans les Mairu
d'Orlae de 1933 que l'ouvrage ne
pouvait être mis entre toutes lea.
mains. Aujourd'hui, les amateurs
se réjouiront de voir des réédi-
tions intégrales de ces deux li-
n'ont droit de cité que les artistes
et les hommes de science. S'il ar-
rive par exception que l'on évo-
que la petite ou moyenne bour-
Lerne (frère du docteur Cornélius
de Le Rouge), le chirurgien au
nom transparent de Cerral, qui
greffera de nouvelles mains à
Orlac - songeons que dans le
même moment, chez Gaston Le-
roux, le Kanak pratiquait l'opé-
ration inverse sur Chéri-Bibi, ne
lui laiesant que les mains. Avec
la fascination de la science, la
première avant-guerre avait aussi
une passion pour les expériences
métapsychologiques, comme pour
les grandes affaires criminelles,
du Sâr Péladan à la bande à Bon-
no(. Dans Orlae et dans Lerne, les
spéculations sur la vie et la mort
n'excluent ni les tables tournan-
tes ni les enquêtes policières. Le
geoisie, comme dans les •. médium criminel des Mains d'Or-
vres;