Vous êtes sur la page 1sur 32
e e a UlnZalne 3f littéraire du 1 er au 15 octobre 1970 De Caulle
e
e
a
UlnZalne
3f
littéraire du 1 er au 15 octobre 1970
De Caulle
la fin d'une époque
Mauriac
poète
SOMMAIRE La guerre 3 LE LIVRE DE J .M.G. Le Clézio par Maurice Nadeau LA
SOMMAIRE
La guerre
3
LE
LIVRE DE
J .M.G. Le Clézio
par Maurice Nadeau
LA QUINZAINE
5
ROMANS FRANÇAIS
6
Michel Tournier
Jean Bouvier-Cavoret
Didier Pemerle
par Jean-Marie Magnan
par G.L.
par G.L.
7
Camille Bourniquel
8
Jean-Jacques Rochard
Hélène Cixous
par Jean Duvignaud
par Hélène de Wierlys
9
Guy Le Clec'h
Pierre Guyotat
Le roi des Aulnes
La deuxième personne
Assise detJant mon
décor de tempête
Sélinonte ou la clunabre
impériale
Apologie d'un salaud
Le troisième corps
Les commencements
La violence des pacifiques
Eden. Eden, Eden
par Philippe Boyer
par Maurice Chavardès
par Jean-Marie Magnan
10
LITTERATURE
Harry Mathews
Conversions
par Marcelin Pleynet
ETRANGERE
Minimythes
12
Istvan Orkeny
ENTRETIEN
Propos recueillis
par Claude Bonnefoy
14
Mauriac poète
par Marc Quaghebeur
16
EXPOSITIONS
Art et politique
Naïfs d'Ha,ïti
par Gérald Gassiot-Talabot
17
18
INEDIT
Proust et les signes
par Gilles Deleuze
21
HISTOIRE
Pol Ernst
Approches pascaliennes
par Samuel S.de Sacy
LITTERAIRE
23
HISTOIRE
Pierre Viansson-Ponté
Histoire de la République
gauUienne
Tome 1. La fin d'une époque
par Pierre Avril
25
THEATRE,
Théâtre en Perse
par Gilles Sandier
26
. Bourgeade répond à
Sollers
François Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
Conseiller: Joseph Breitbach.
22, rue de Grenelle, Paris (7 e ).
Téléphone: 222-94-03.
p.
1 D.R.
Comité de rédaction:
PuhliCité générale : au journal.
p.
3 Vasco
Georges Balandier,
Bernard Cazes,
François Châtelet,
Françoise Choay,
Dominique Fernandez,
Marc Ferro, Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinski.
Prix du nO au Canaâa : 75 cents.
p.
4 Gallimard
Abonnements :
p.
5 Keystone
Un an : 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois: 34 F, douze numéros.
Etudiants: réduction de 20 %.
Etranger: Un .an.: 70 F.
Six mois: 40 F.
Pour tout changement d'adresse :
p.
8 Stock
p.
9 Gallimard
p.
12 Gallimard
Secrétariat de la rédaction:
La Quinzaine
p.
15 Dazy
Anne Sarraute.
littéraire
p.
16 Henry Maitek
Courrier littéraire :
envoyer 3 timbres à 0,40 F.
Règlement par mandat, chèque
bancaire, chèque postal :
p. 16
D. R.
Adelaide Blasquez.
C.C.P. Paris 15551-53.
p.17 D.R.
Maquette de couverture :
Directeur de la publication:
p.
18
D. R.
Jacques Daniel.
François Emanuel.
p.
19 Snark
Rédaction., administration:
Imprimerie: Abexpress.
p.
21 Roger Viollet
Impreuion 5.1.5.5.
43, me du Temple, Paris (4 e ).
Téléphone: 887-48-58.
p.
23 Snark
Printed in France.
1 I.IV". D. Un visionnaire I.A QUINZAIN. 1 J .M.G. Le Clézio La Guerre Coll.
1 I.IV". D.
Un visionnaire
I.A QUINZAIN.
1 J .M.G. Le Clézio
La Guerre
Coll. Le Chemin
Gallimard éd., 290 p.
La notoriété est venue à
J.M.G. Le Clézio avec son
premier ouvrage et comme il.
n'a jamais déçu, sa voix, au-
jourd'hui, porte loin. Il n'a
pas voulu, en outre, se per-
dre dans les recherches' for-
melles et les exercices de
style, pressé qu'il est de
livrer un message tout per-
sonnel et qui lui tient à
cœur. A la fois essayiste,
romancier et poète dans le
même ouvrage, il se tient au-
dessus des genres et se mon-
tre «résolument moderne-.
Monsieur X protéiforme, ils
échangent volontiers à tout ID8-
tant leurs personnalités, en em·
pruntent d'étrangères et, avant
de se fondre dans la foule ano-
nyme, vont jusqu'à symboliser la
jeune fille éternelle (ou la fem-
me), le mâle séducteur, rêveur et
prédateur. Ils n'ont entre eux que
gure au premier chef - et voilà
le dernier pas franchi vers une
Apocalypse dont, en nouveau
prophète, l'auteur nous annonce
l'imminente venue: «Je vaÎ&
des rapports de connivence et
prêtent au besoin leur masque à
l'auteur. Si attentifs qu'ils soient
vous dire ce que je vois. C'est une
vision terrible, comme celle de
r os sous la chair, une vision qui
trace son dessin fulgurant sur les
vitres et sur les plaques de ci-
ment La fin est proche. Que
ceux qui ont des oreilles écou-
à la vie quotidienne, et plongés
tent
etc. Et de décrire toutes
en elle jusqu'à y disparaître, ils
ressemblent à ces êtres aux iden-
tités changeantes qui peuplent
nos songes, à ces créatures éva-
nescentes et douées pourtant
d'une autorité souveraine que
nous entrevoyons en rêve.
Loin de matérialiser le propos
de l'auteur, ils entraînent celui-
Les conquêtes désormais assu-
rées du Nouveau roman, les tra-
vaux qui ont pour ambition
d'aboutir à une «science de la
littérature on dirait qu'il les a
une fois pour toutes assumés,
qu'ils lui servent de tremplin
pour voir au-delà d'horizons par·
fois bornés et, au regard de ce
qu'il veut nous dire, il n'est pas
près de se laisser distraire par
des problèmes pour lui secon-
daires. Il va son chemin, parfois
tortueux, souvent hasardeux, et
alors qu'on craint de le voir tom-
ber du haut de son fil de funam-
bule ou qu'on le croit égaré dans
les sables, il opère de magnifi.
ques rétablissements, de soudai-
nes corrections de route. Il paraît
atteindre son but sans peine et
comme par hasard, au terme d'un
voyage qui nous a (et qui lui a)
réservé pas mal de surprises.
Avec ce septième ouvrage, Le
Clézio semble en tout cas et en
ce qui le concerne, avoir réglé
définitivement son compte au ro-
ci dans des contrées inconnues où
l'horrible le dispute à la féerie
et sur lesquelles règne un temps
Dessin àe Vasco
mythique dont l'éternel suspens
est fait d'une agitation folle, d'un
les catastrophes qui nous mena·
cent, l'une après l'autre ou toutes
ensemble, les forces destructrices
trouvant leur acmé dans une for-
midable explosion qui réduira le
globe en poussière et détraquera
jusqu'à la céleste horlogerie des
planètes. Emprisonnées dans la
matière, ou artificiellement susci-
tées par l'homme qui les utilise
dans ses machines, ses moteurs,
ses buildings, ses rotatives, ses
télés, ses transistors et bien enten·
du ses fusils et ses bombes, elles
attendent l'heure de la libération
sauvage qui les rendra maîtresses
d'un néant où elles s'annihileront
elles· mêmes. Après quoi, mais
pour qui ? règneront enfin le re-
pos et le silence.
Un visionnaire n'argumente
pas. Il montre et il décrit. Du
cosmique à l'élémentaire, Le Clé-
zio fait se succéder - dans le
tohu-bohu des phénomènes entre·
mêlés qui concourent à ce qu'on
appelle la marche du monde -
les spectacles divers où l'on voit
au mieux agir les forces d'agres-
sion. Foin de l'harmonieuse Na·
ture: c'est une guerre incessante
et impitoyable qu'elle recèle en
son sein. Foin de l'humanisme :
man. Le Procès.verbal en était
un. Le Déluge et Terra Amata
comportaient des éléments d'in-
trigue et des personnages identi-
fiables, et même dans le Livre
des fuites un être privilégié par
l'auteur faisait le lien entre aven-
tures et expériences qui se dérou-
laient aux quatre coins du mon·
de. Ici, rien de semblable : nulle
intrigue, mais un discours sans
cesse recommencé et qui paraît
tourner volontairement en rond.
L'auteur y met fin quand parais·
sent épuisées les richesses du
thème. Quant aux personnages,
une jeune fille, Bea B. et un
vibrionnement infini. A la vérité,
ce que nous donne à voir Le Clé-
zio, c'est l'ensemble et le détail
d'une vision, à la fois dans sa
fixité et ses métamorphoses. Son
talent d'écrivain et ses armes de
poète visent à nous permettre d'y
accéder, si possible de nous y ins-
taller en regardant toutes choses
par ses yeux. Alors s'évanouissent
raisons d'analyser, de séparer,
d'argumenter et' retombent com-
me fruits blets les judicieuses cri-
tiques que les culs de plomb se·
raient amenés à formuler. Le Clé-
zio réclame des lecteurs prêts
pour l'envol ou la descente en
eaux profondes. Et pourtant,
c'est bien sur cette terre et dans
ce monde-ci qu'il se meut, au
cœur de ce que nous appelons la
vie quotidienne.
Qu'il soit avant tout un vision-
naire, on s'en est aperçu dès le
Procès-verbal où son héros possé-
dait la rare faculté de voir le
monde par les yeux d'un chien,
ou, si l'on ose dire, d'un arbre,
d'un caillou. Que cette vision ne
soit guère idyllique, le Déluge
nous l'a prouvé où une ville en·
tière se pétrifiait soudain dans un
immense éclair blanc, avant de
tomber en cendres. Qu'elle le
porte aujourd'hui à voir la Créa-
tion, c'est·à·dire l'univers connais-
sable, comme une lutte féroce, in-
cessante et sans merci, à laquelle
se livrent tous les éléments qui
la constituent - l'humanité y fi-
si l'homme naît pour mourir, il
semble né davantage pour détrui·
re, anéantir et tuer, le plus ter-
rible n'étant pas la guerre qui
porte fièrement son nom, dans
l'affrontement des peuples en ar-
mes, avec son cortège d'atrocités
joyeuses et ses destructions célé-
brées dans l'enthousiasme. Une
agression plus sournoise, parce
que cachée dans les replis de la
vie quotidienne, sustentée par
l'homme à l'é[l:al de son plus cher
désir, caressée par lui et magni-
fiée sous tous les noms: beauté,
élégance, confort, progrès, moder-
nisme, multiforme et ubiquiste,
est perpétrée contre l'habitant
des cités modernes, contre le ci-
toyen béat et gavé des sociétés
de consommation. Elle habite le
béton cellulaire des villes nou-
velles, se glisse' sur l'autoroute et
règne dans le supermarché. Ses
déguisements? La voiture meur-
trière et suicidaire, le marteau-
piqueur, l'ébonite noire ou blan-
che du téléphone, la machine·
«encore plus perfectionnée:t et
le gadget dernier cri, l'objet pro-
liférant, le mot qui vole
sur les ondes ou éclate sur le pa-
pier.
Tous nos sens attaqués à la
fois, notre être vidé et retourné
comme un gant, que peut notre
tendre chair, que peu"ent n08
nerfs fragiles contre ces crocs, ces
griffes, ces ventouses que recèlent
objets lisses et brillants, machi-
nes huilées, moteurs qui ronron-
nent, tours de ciment qui, d'un
seul élan, trouent les nuages?
L'auto «avale la route, l'avion
déchire l'air, la perceuse justifie
son nom, et si nous sortons de
notre prison généralement douil-
lette, la rue saute sur nos épaules
et dirige nos pas. C'est là leur
destination et leur façon d'être.
Pourquoi faut·il que, victimes
aveugles en butte à tous les coupe,
totons entraînés toujours davan-
tage au cœur du tourbillon, noue
entonnions des hosannah en l'hon-
neur de ce qui nous mutile, nous
empoisonne, nous étouffe et nous
tue? De temps à autre, les plus
jeunes et les plus hardis font vo-
ler en éclats les vitrines, abattent
les poteaux de signalisation, met-
tent le feu aux voitures, sacca-
.
3
I.a Litt16raire du 1" au 15 octobre 1970
., Le .Ciézlo gent les antres à paperasses el, sous le pavé, croient retrouver la
.,
Le .Ciézlo
gent les antres à paperasses el,
sous le pavé, croient retrouver la
plage. Le monstre attendrit leur
chair à coups de gourdin et les
avale, les choses reprennent leur
cours qui mène au néanl.
Mieux qu'aucun autre, Le Clé·
zio sait nous parler de la Ville.
Elle hante ses rêves et nourrit ses
obsessions. Mieux qu'aucun autre,
il nous montre la longue bête
aux multiples anneaux qui rampe
sur l'autoroute et, quand il nous
installe à un carrefour particuliè.
rement animé ou sur l'escalier
roulant d'un Prisunic, nous con·
templons, fascinés et effrayés, ce
que nous avons perdu l'habitude
de voir. Nous sommes dans l'an·
tre de Gorgone, ou chez Pluton.
Aussi la satire qu'il fait de la
se retournent contre
elles·mêmes pour s'autodévorer?
En dépit de son thème. Le Clézio
fait confiance aux hommes qui
luttent pour leur pain, leur
champ, leur maison, au sourire
d'une jeune fille, au rire d'un
enfant. Tout pénétré de sagesse
bouddhique, il contemple la vie
d'un regard surplombant et la
voit dans ses métamorphoses.
« Quand il y a la guerre, c'e!t que
quelque cho!e en en train ,r appa·
raître La terre a commencé
nue, ce ne pourrait être après
tout que le dépouillement par le
serpent mythologique d'une peau
qui a trop servi, afin d'en revêtir
une nouvelle. Un monde s'écrou·
le, la vie continue.
aux fétiches et aux fantômes que
le bon plaisir des princes qui nous
gouvernent veut faire passer pour
la réalité
(Les artistes) tentent,
par.delà les fétiches et les fan-
tômes du pouvoir, de la consom-
mation et de l'idéologie, de dé-
couvrir la réalité, l'homme dé-
formé et son alternative. » Fût.ce,
ajouterons.nous, sans qu'ils aient
besoin de croire à un homme bon
hier
La jeune!$e et la beauté
!ont continuelle! Il y a de! mil-
lier! de cho!e! qui veulent venir
et qui cherchent à renver!er le!
ob!tacle!
Le Clézio perçoit cette perma·
nente réalité de choses, quelque
obscurcie qu'elle soit par les fu·
mées de la société industrielle,
son renouvellement constant, et il
sait qu'elle n'est pas en elIe·même
agressive, que tout dépend de
l'homme et des rapports qu'il en·
tretient avec elle. Son discours de
Cassandre justifie en fin de
compte ce propos de l'esthéticien
marxiste Ernst Fischer (1):
et parfait, ou se laissent séduire
par les sirènes du réalisme. 1 e
Clézio prouve qu'on y parvient
plus sûrement par la seule mise
en œuvre des obsessions et des
rêves, par le regard plongeant ou
infiniment détaché du visionnaire.
»
Maurice Nadeau
Cet optimisme n'est jamais
plus patent que dans la peinture
«Aujourd'hui comme hier, ce
sont l'art et la littérature qui s'op.
posent avec le plus d'opiniâtreté
(1) Dans un recueU d'essais à pa-
raltre prochainement aux Lettres Nou-
velles (Denoël) .
INFORMATIONS
teront quelques textes Inédits du
poète: Versant est.
A la radio
Au Seuil
On fait grand cas, aux éditions du
Seuil, du nouveau roman de Marle
Suslnl:
C'était cela
notre amour.
C'est bien diune·· histoire d'amour
qu'il s'agit et le titre annonce bien
la couleur; mals l'originalité de ce
livre, considéré comme le meilleur
qu'ait écrit jusqu'Ici l'auteur de Plein
soleil, de la Fiera et d'un Pas d'hom-
me, est de jouer sans cesse de sub-
tils chassés-croisés entre le temps
passé et le temps retrouvé, le Paris
de mal 1968 et le Paris de la Libé-
ration, les peines d'amours perdues
et l'obsession de la fldélité à soi-
même.
Photographie extraite àe l'ouvrage
Chez Gallimard
société de consommalion n'est·
elle qu'une des pièces du procès
qu'il intente à un régime depuis
plus longtemps établi, à des for·
ces autrement plus puissantes que
celles de la classe dominante. Ré·
gime que dès le quaternaire
l'homme a établi dans ses rap·
ports avec la nature afin de
l'exploiter et de la domestiquer.
Forces que l'enfant apporte avec
lui en naissant et qui visent à
écraser les autres, s'il devient
femme, par le charme et l'envoû-
tement, s'il devient homme adul·
te, par le commandement. Toute
forme d'expression, y compris
celle de l'artiste, est violence. La
douce beauté est pernicieuse en
ce qU'elle fait plier le genou.
Faut·i1 attendre que les forces
du détail, dans la longue contem·
plation du plus humble objet,
poussée jusqu'à l'extase. L'herbe
et le caillou y figurent, mais éga·
lement ce qui est sorti de l'intel·
Iigence et de la main de l'hom·
me: la pyramide de béton, une
roue de camion avec ses puissants
rayons d'acier tenus serrés par
de!! boulons bien placés, l'avion
qui file en sifflant dans l'azur
vierge, la voiture à la coque pro-
filée et au capot luisant, l'allu·
mette, le bouton. TI admire les
mille et une formes d'une créa·
tion continue et il croit celle-ci
capable de s'opposer aux forces
de destruction qu'elle porte en
son sein. La vraie guerre Ile dé·
roule entre le bien et le mal, en-
tre Ormuz et Ahriman. La «fin
proche» dont il annonce la ve·
Chez Gallimard, Robert Merle pu-
blie, avec Derrière la vitre, un roman
sur l'Université qui se présente
comme une sorte de radioscopie de
la jeunesse et des enseignants ayant,
pour toile de fond, la journée du
22 mars 1968 à Nanterre, revécue
heure par heure.
Chez le même éditeur, quatre poè-
tes modernes, ayant en commun le
goût des jeux combinatoires, le Mexi-
cain Octavio Paz, l'Italien Eduardo
Sangulnettl, l'Anglais Charles Tom·
IInson et le Français Jacques Rou-
baud se sont réunis pour ressusciter
une forme poétique collective qui fut
en extrême faveur au Japon entre le
VII' et le XV' siècle: le renga. Ils
nous donnent ainsi, précédé d'une
introduction de Claude Roy, un grand
poème moderne à quadruple réso-
nance: Renga. En octobre, paraîtront
aussi un recueil de poèmes, adaptés
du japonais, de Jacques Roubaud: le
Sentiment des choses et une sélec-
tion des poèmes écrits par Octavio
Paz entre 1957 et 1968 à quoi s'ajou-
A partir du lundi 5 octobre, sur
France Culture, tous les matins de
8 heures à 9 heures, • Les chemins
de la connaissance., renouvelant les
recherches de l'Heure de la Culture
française, présenteront une suite de
grandes enquêtes dont le caractère
commun est de jeter un pont entre
les diverses disciplines (histoire, lit-
térature, ethnologie. psychanalyse)
sur lesquelles se fonde une nouvelle
science de l'homme. A chacune de
ses séries seront consacrées dix à
douze émissions.
Le lundi, Michel Tournier, dont le
dernier roman • Le roi des Aulnes.
apparaît comme un des grands livres
de la saison, évoquera • Le Sahara,
désert vivant. et Claude Michel Ja-
lard inaugurera le 5 octobre • L'en-
cyclopédie ou la confession d'un siè-
cle. par un entretien avec Michel
Butor. Le mardi, Pierre Jeannin, pro-
fesseur aux Hautes Etudes, racontera
dans • Du sac d'écus a!J compte en
banque. l'histoire de l'argent et
Yves Cazaux, récent auteur de • Gull·
laume le Taciturne., analysera dans
• Aux sources de la liberté moderne,
le XVI' siècle. la naissance de la
pensée politique engagée en France
et aux Pays-Bas au temps de l'huma-
nisme. Le mercredi, Jacqueline Sorel
et Joseph Amegboh aborderont avec
• Mémoire d'un continent: Panorama
de l'histoire africaine. un domaine
à peu près Ignoré de nos contempo-
rains, la relation de l'Europe et du
continent noir avant la colonisation,
et Gilles Lapouge traitera d'un thème
particulièrement actuel: • L'homme
encombré •. Le samedi, Harold Portnoy
poursuivant ses recherches psycho-
pédagogiques étudiera • Le Psycholo-
que dans le monde moderne. et
Claude Mettra dans • Gueux, men-
diants et vagabonds. explorera la
mythologie de l'errance, d'Œdipe.: Il
Jack Kerouac.
4
ROMANS L/amour-ogre PRANÇAIS 1 Michel Tournier Le Roi des Aulnes Gallimard, éd., 400 p. Michel
ROMANS
L/amour-ogre
PRANÇAIS
1 Michel Tournier
Le Roi des Aulnes
Gallimard, éd., 400 p.
Michel Tournier avait eu l'au-
dace pour ses débuts de choisir un
grand sujet, une histoire univer-
sellement connue, de se mesurer
à une aventure exemplaire et de
la réécrire pour son propre comp-
te. Etonnons·nous davantage de
tout d'abord accepter le monde
adulte, il s'acquitte de ses fonc-
tions mais en homme éteint, en
somnambule, dont l'enfance est
la lancinante nostalgie. La guerre
seule le délivrera. Et, paradoxa.
lement, la captivité qui le con·
duira au terme d'un itinéraire
complexe dans une napola, une
de ces écoles paramilitaires des·
tinées aux enfants du Ille Reich :
ce titre : Vendredi ou les Limbes
quatre cents élèves qui, à la fa·
veur de l'effondrement de l'Alle·
magne tomberont peu à peu en
son pouvoir.
Entre le collège de Saint-Chris·
sexe, (le roman lui est dédié), la
justice frappe. Tiffauges risque
une peine de vingt ans de travaux
forcés pour un viol qu'il n'a pas
commis, dont l'idée ne l'effleure
même pas, tout à ses voluptés
bien à lui mais, hélas, assez con-
fuses au regard extérieur pour
autoriser la méprise et le faire
condamner.
Rien de semblable ne le mena·
ce plus à Kaltenborn. Si le fou
persévérait dans sa folie, il de·
du Pacifique qui donnait à Ven-
dredi, au sauvage et à l'enfant,
l'enfant· sauvage, la première pla-
ce et pouvait avertir le lecteur
perspicace d'une conversion radio
cale dans la manière d'aborder le
mythe, de traiter d'une recon-
quête du monde, qui appartient
depuis deux siècles au fond de
rêves de l'Occident, d'en recon·
sidérer la démarche et peut-être
de briser avec elle.
Livre de charme, d'un humour
savoureux et d'un lyrisme qui
n'excluait pas un engouement
pour la plus stricte exactitude,
jusqu'à se servir d'un vocabulaire
technique d'une extrême rigueur
dans le récit des diverses opéra-
tions-survie du naufragé - sui-
vant en cela l'esprit encyclopédi-
que du XVIII" siècle, dont le ro-
man n'allait pas sans se réclamer,
ne serait-ce que pour mieux le
contrecarrer et en moquer les li-
mites, Michel Tournier ne visait
à rien moins qu'à opérer une très
personnelle réconciliation avec le
mystère du règne enfantin, plus
tophe, où Tiffauges a fait toute!'
ses études comme interne et la
na pola de
Kaltenborn, des ana·
logies vont surgir, des liens se
nouer, des accords s'établir. Ain·
si déjà, dans Miracle de la Rose,
inconnu que le règne végétal ou
animal (écrivait Jean .C(J(:teaü).
Speranza, l'île de Robinson, pou-
vait assez bien figurer quelque
.vel't paradis de l'enfance redé-
. couverte, ou gagnée pour la pre·
fois, au terme d'un long
détour et avec toute la faim inas-
souvie d;un adulte. Le Roi des
Aulnes, le s·econd roman de Tour-
nier, est d'une autre qualité, beau-
coup plus douloureux et tendu :
l'Amour-Ogre dévore tout ce qu'il
touche. S'il déguste l'enfance,
c'est en la détruisant, même à
son corps défendant.
Abel Tiffauges, le héros du li·
vre, nous apparaît moins, en ef-
fet, comme un anarehiste pris au
piège du fascisme (selon le prière
d'insérer), que de l'enfance, mais
d'une enfance embrigadée, mobi-
lisée, tout entière soumise à
l'Etat·- en l'occurrence l'AIle-
magne nazie. Tiffauges ne peut
Jean Genet, du bagne d'enfants
de Mettray à la centrale de Fon-
tevrault, quelques années plus
tard, rencontrait son destin. Mais
alors qu'il cherchait d'une prison
à .l'autre à se charger de tous les
péchés du monde et à mener à
bien sa quête d'une sainteté ré-
prouvée, Tiffauges poursuit une
confirmation de sa nature féeri·
que et monstrueuse d'ogre, qu'une
parenthèse d'une dizaine d'an-
nées passées hors des murs, dans
la vie courante, en se pliant à
une activité sans bonheur: celle
de garagiste, avait occultée.
Déjà, vers la fin de cette pé-
riode, le héros était parvenu de
tâtonnement en tâtonnement à re·
joindre l'enfance. Mais il ne
s'agissait point tant comme chez
un Salinger, de continuer à par-
Ier un langage qu'on devrait avoir
oublié, de se mouvoir au cœur
d'un domaine dont la clef aurait
. été égarée et de se persuader que
le pacte n'a point été rompu dans
l'amour et l'abjection ave·c un cer·
tain état de Non, pour Tif-
fauges, se sentir à l'aise avec les
enfants, de plain.pied avec eux,
ne suffit pas ; se découvrant ogre,
seule une véritable appropriation
pourra momentanément l'apai.
ser. Diverses pratiques ne peu-
vent manquer d'en découler, le
mettant sur la bonne voie.
D'abord le regret de l'atmosphè-
re épaisse et confinée des dor-
toirs, de leur densité, de leur sa-
turation, le pousse à errer autour
des collèges à l'heure des récréa·
tions. Il enregistre sur des ban-
des magnétiques tous les cris qui
montent d'une cour. Ce qu'il
nomme lui-même le pIege photo-
graphique et dont il use et abu·
se, lui assure le pouvoir despo-
tique: la possession des proies
enfantines convoitées. Il est une
source de joie plus vibrante:
celle qui consiste à porter l'en-
fant, la phorie, du nom même de
Christophe, le passeur, le géant
porte-Christ. Si elle se révèle ou
non une manière d'aimer, elle
diffère en tout de la volupté or-
dinaire étroitement et obscène-
ment localisée: vague de béati-
tude, qui irrigue les couches les
plus profondes, les extrémités les
plus lointaines. Ce n'était pas
viendrait sage affirme Blake dans
un de ses proverbes d'enfer. Il
sera enfin donné à Tiffauges de
vivre selon un système sans doute
perverti, mais parfait et cohé-
rent, qu'il réussira à opposer à
l'ordre du monde avant de suc·
comber : un système qui le libère.
Bonheur de courte durée ! Tif-
fauges recrute pour la napola. Il
parvient à la faveur d'un pro-
visoire relâchement de la disci-
pline, dû à la défaite allemande,
à transformer Kaltenborn, le
château de l'ogre, en un parc
d'enfants, où ne demeurent que
les plus jeunes. Et, somme toute,
nous aurions à faire à un bon
géant: il aime dormir sur une
literie bourrée des cheveux de ses
protégés après la tonte, à bouil-
lir avec eux dans l'immense chau.
dron que simule la salle de dou-
che, à partager leur sommeil de
plomb, préfigurateur d'un autre
sommeil, mortel celui-là, à goû-
ter avec volupté au miel que sé·
crète le fond de leurs oreilles.
La question, bientôt, se pose de
l'innocence de Tiffauges. Ne se
montre-t·il pas par trop sensible à
cette dépersonnalisation des en·
fants, à cette déspiritualisation,
une titillation égrillarde et limi-
tée, c'était une hilarité unanime
de tout mon être. La trémulation
de Robinson dans l'île de Speran-
zao
On conçoit certaine angoisse de
Tiffauges. Son identification avec
Weidmann qu'on guillotine sur
ces entrefaites : même poids, mê-
me taille, même date de naissan-
ce, également gaucher, un air de
ressemblance qui ne se discute
pas, voilà qui n'est pas pour le
rassurer. Il a beau se tourner vers
cette image du héros phorique :
à leur masse collégiale indiffé-
renciée, sans âme pour particula-
riser et alléger cette chair ano-
nyme dont il rêve et qu'il veut
rendue à sa pureté native, au
poids brut? Et s'il distingue quel.
ques sujets, il reste lucide sur cet·
te élection. Ce ne sont pas des
individus: qu'en ferait-il? Mais
de vivants symboles, enfants de-
venus leur propre signe. Des por-
te-drapeaux tout au plue! Et
l'emblème-humain (le Komman-
deur de Kaltenborn, le révèle ou
le rappelle à Tiffauges) est pro-
mu au sacrifice, à l'holocauste
Raspoutine, guérisseur du tsare-
vitch Alexis, assassiné pour s'être
opposé au déchaînement de la
guerre de 1914 et avoir prêché
scandaleusement l'innoncence du
suprême, à la destruction précisé-
ment de son humanité. Enfin
l'enfant mort se révèle pesanteur
inouïe, chair plus grave, plU5
marmoréenne: la dernière ten·
I.a Q!!'.u'ne Littâ'aJre du 1'" au 15 octobn 1970
5
Expériences • Michel Tournier tation de TiBauges? Et, bien sûr, devant les cadavres mutilés, dé-
Expériences
Michel Tournier
tation de TiBauges? Et, bien sûr,
devant les cadavres mutilés, dé-
chiquetés, méconnaiMables du
massacre des innocent8, par quoi
Be termine l'eXÏlltence de la na-
pola, il aura bien du mal à re-
,trouver les lingou charnels qu'il
voudrait charger sur ses épaules.
Mais si toute condensation, toute
eoncentration, au sens où il l'en-
tend, aboutiMait aU camp- de con-
centration? Cette découverte ne
lui Bera pas épargnée. Ephraim,
l'enfant juif, l'enfant porte-étoile,
qu'il recueillera évanoui dans un
f088é durant la débâcle, la lui
révèle.
rade, une chienlit, qui n'offrent
plO8 que lettres et chiBres, vidés
de Bens véritable, démonétisés,
une absurde et sanglante parade
de drapeaux et d'emblèmes SOO8
quoi défi)e une masse humaine
vouée à la perdition par des si-
gnes archaïques et vains qui ne
sont plO8 là que pour la forme,
privés de fond et de toute charge
réelle. Tiffauges ne proteste pas,
entre 88 masse d'enfant8 indiBé-
renciée et Be8 trois porte-drapeaux
en qui se résume l'essence enfan-
tine, trop occupé à ne pas perdre
l'équilibre.
Ce trop bref survol ne saurait
en aucun cas rendre compte, des
multiples pouvoirs du Roi des
Auln.e&, ce livre qui s'exprime aus-
si par des rapport8, toute une
architecture complexe et fatale
de symétries, d'inversions, de
permutations, de superpositions.
Maître d'un registre verbal pres-
que trop riche, mais plO8 que
dans le premier livre de l'auteur,
s'inscrivant avec plus de sponta-
néité et de naturelle aisance dans
le mouvement de la phrase, ce
Becond roman no08 parle, en ou-
tre, sur tOO8 les tons : le pamphlé-
taire ou le satirique: les Ecriu
.in.iltres, ce journal écrit de la
main gauche, où Tiffauges se dé:
Jean Bouvier-Cavouret
Didier Pemerle
1
La deuxième per.onne
AIIÏle devant mon
Coll. c l'Ecart :t
1
décor de tempête
Laffont éd., 192 p.
Coll. c l'Ecart :t
Laffont éd., 152 p.
Jean Bouvier-Cavoret annonce
son propos: il n'imagine pas
d'autre vocation à la littérature
que celle d'effectuer une plongée
dans l'inconsCient. Le titre de
son livre s'entend ainsi: la
deuxième personne est celle qui,
entre l'introspection et le compor-
tement, construit le discours de
l'auto-analyse. Le livre n'a donc
pas pour objet de relater une psy-
chanalyse mais bien d'être, lui-
même, une psychanalyse.
Ce récit relève-t-il de la scien·
ce fiction, de l'essai politique, de
la pataphysique ou de la pensée
automatique? Il nous entraîne
dans une Afrique imaginaire. La
ville de Douala a été reconstruite
sur le plan de Paris, ce qui per-
met à Didier Pemerle des cocas-
series de ce modèle: c Crabu re-
TiBauges est une victime des
signes. Il se croit l'objet d'atten-
tions spéciales, singulières, et il
Be veut voué à attendre des sym-
boles un éclaircÏ88ement sur Be8
démarches ultimes. En proie au
démon de l'analogie, toute erreur
d'interprétation des signes risque
de lui être fatale. De là découlent
pendant la drôle de guerre, son
ref08 et son incapacité d'appren-
dre l'alphabet télégraphique,
tient deux chambre. à fhôtel
Crillon, après quoi il fait quel-
que. pa. 'OUI les palmier. pour
retenir une table chez Maxim'.o :t
Plus tard, du reste, Paris sera à
son tour reconstruite, c par souci
d'économie:t, sur les plans de
Douala. La terre elle-même n'est
plus celle que nous connaissons :
Le péril
révèle un excellent sapeur c0-
lombophile: les pigeons voya-
geurs lui apparai88ent comme des
porte-8ignes vivant8 et palpitant8.
C'est assez dire qu'il redoute tout
écart trop grand, qui risque d'en-
traiDer une rupture dangereuse,
entre le symbole et la matière, la
forme et le contenu. Il ne s'atta-
che qu'à une réalité signifiante.
Et, s'il Be lie à la PrUBse orien- .
tale, s'il y voit sa patrie d'élec-
tion, c'est qu'elle lui devient
c pays des e88ences pures:t, où
.ym-
couvre en s'opposant à tout ce
qui l'entoure et l'empêche; le
comique farfelu de la drôle de
guerre; le récit d'aventure: la
cabane Canada où le héros dé-
'robe quelques heures chaque
jour au camp de prisonniers et
se rasBemble en vue d'un
destin ; le féerique d'un Perrault
qui serait allé j08qu'au bout de
ses hantises dans un univers de
cruauté (la description de G0e-
ring, de Be8 fastes et de ses bat-
tues monstrue08es) ; le lyrique :
la napola peuplée d'enfant8
blonds, de Jungmannen, dignes
successeurs des bOYlI-Scout8 de
Savonarole, monde clos, que l'on
croirait fermé à la pénétration
d'un adulte et sur quoi la Ben-
sualité de Tiffauges parvient à
ouvrir des portes mystérieuBe8
pour s'y introduire en frande;
l'épique enfin: l'écrasement de
l'Allemagne nazie et Tiffauges
portant l'enfant juif, l'étoile de
David, comme une image de par-
don, au milieu du massacre des
Innocent8, sur lequel Be8 yeux
s'ouvrent enfin : la beauté à faire
peur.
L'application de ces principes
u'est pas toujours convaincante.
L'auteur nous avertit, un peu
trop souvent d'ailleurs, que sa
tentative est audacieuse, scanda-
leuse et qu'elle ne va pas sans
péril. Le plO8 grand péril est
'peut-être celui de l'ennui qui sai-
sit le lecteur: cette longue pro-
menade, dans les limbes de l'in-
conscient, parmi les brumes et
les leurres, n'avère pas sa né-
cessité. Ou nous entraîne sur les
fleuves du c moi:t le plO8 pro-
fond, dans une lumière grise, sans
chaleur ni éclat et parmi des pay-
sages indéfinis. Des thèmes appa-
rai88ent et s'entrecroisent: celui
de la mort, celui de l'amour qui
associe à une femme toutes les
femmes et toutes les femmes,
bien sûr, à la mère, celui enfin de
la mémoire qui, pour Jean Bou-
vier-Cavouret, est celle des siè·
cles abolis, celle de tous les an-
cêtres qui préparaient, de science
certaiue et aveugle, la venue de
l'auteur de ce récit. Celui-ci nous
affirme que son effort a pour des-
un hydrotome, c'est-à-dire une
boule d'eau, s'est envolé du pôle
nord et s'est écrasé sur la lune,
les mB88es glaciaires des pôles
augmentent au point qu'on craint
ces .igne. corwen.tion.nels, ab-
.traits, futilu. En revanche, il Be
de voir la terre basculer sur son
axe, les océans s'assèchent et pour-
riMent
Dans ce décor d'apocalypse dé-
risoire, des personnages s'affai-
rent. Leurs tâches sont déroutan-
tes. L'humanité utilise-des tech·
niques avancées pour aMurer sa
survie: si la séchesse 's'étend, on
songe à renouveler l'atmosphère
en distillant les cadavres, encore
que ceux des vieillards produi-
sent, malheure08ement, bien peu
de vapeur d'eau. Dans les solitu-
des africaines, une usine est
vouée, dans le plO8 grand secret,
SOUI la lumière hyperboréenne
à vider le crâne des indigènes et
froide et pénétrante tous
le.
à remplacer les cervelles par un
boles brillent d'un éclat inégalé.
N'en doutons pas! Cette forme,
Beule et sans contenu, .qui Be lè-
verait c comme un vide fier dres-
sé:t, que Sartre dénonce comme
l'aspiration-limite de Genet, voilà
la peur, la hantise de TiBauges.
Et le piège auquel il se retrouve-
ra pris.
sein c de .ortir du labyrinthe de
l.e 'Kommanaeur 'lIe Ka1ten-
horn, ce vieux PrUB8ien féru de
sciences héraldiques, l'avait assez
averti. L'Apocalypse commence
lorsque le symbole n'est plO8 les-
té par rien, que le signe acquiert
'IOn autonomie, échappe à la cho-
lle ,symbolisée, la prend lui-même
en ,Charge, la dét1ore. L'Allemagne
iliizie, une caricature, une masca-
la .ub jecrit1ité:t. Il est pOMible
que, pour l'auteur, ce but ait en
effet été atteint. Reste à savoir
s'il suffit, pour se hi88er à l'ob-
jectivité, de supprimer toute al-
lusion au réel, tout personnage et
toute histoire. La lecture de ce
curieux roman de la vie mentale
ne permet guère de l'aMurer.
appareillage électrique, des ma-
quis se forment, des batailles ont
lieu. Ces quelques exemples indi·
quent le ton de l'ouvrage: féérie
de l'horreur, délire verbal, aboli-
tion de toute logique: Fred et
Grabu, les deux héros de cette
épopée saugrenue, peuvent bien
se tuer, ils demeurent en vie et
le don d'ubiquité semble être un
des trait8 des hommes et des fem-
mes de cette terre imaginaire. Le
récit de Didier Pemerle est très
bref, il ne compte que cent qua-
rante-huit pages: sans doute l'au-
teur a-t-il senti qu'il pouvait
difficilement poursuivre son expé-
rience au-delà. C.L.
Jean-Marie Magnan
CL.
,6
L'aventure d'écrire 1 Camille Bourniquel Sélinonte ou la Chambre Impériale Le Seuil éd., 256 p.
L'aventure d'écrire
1 Camille Bourniquel
Sélinonte
ou la Chambre Impériale
Le Seuil éd., 256 p.
la Doute d'être le 1lU-
jet de son propre discours ? Maïa
l'écrivain ne doit-il pas se résou-
dre à n'être indéfiniment que le
sujet d'un discours perdu? c Ces
«Parfois un simple mot
Le
permis. C'est du moins ce qu'on
croit. Mais aussitôt l'antonymie
sonore fait entendre en contre-
point le son grave et sombre,
-ante, déjà lourd des pesanteurs
d'orage, et d'un goût de cendre.
La main gauche vient porter le
trouble, laissant pressentir que
cette toute possibilité du livre se
heurte à son impossibilité même.
Où le nom clair de Sendra laisse
apparaître son ombre de Cendre.
Où le nom de Géro, le (h) éros
du livre, s'annule déjà du Zéro
ro, qui traverse sa vie et celle des
autres sans jamais s'arrêter nulle
part, voyageur sans bagages et
sans destination, est pourtant fas-
ciné par Atarasso. L'archéologie
apparaît ici comme un premier
maillon de la chaîne qui va nous
conduire à la question de l'écri-
ture, une sorte de réécriture de
l'histoire (mais écrit-on jamais
une histoire pour la première
fois ?), par ce déchiffrement mi-
nutieux des palimpsestes de pier-
res que sont les villes enfouies :
mots, tous ces mots
étaieRt-iû
livre annonce ainsi d'entrée le
lieu de son émergence et le véri-
table sens de son propos. Camille
Bourniquel est de ceux qui savent
ce qu'écrire veut dire: en cette
alliance toujours incertaine entre
les miens ? Qui pose la question,
les exigences du récit et la rigueur
de la langue. L'histoire, on y re-
viendra. Mais il importe d'abord
de repérer le lieu où elle se donne
qu'il recèle. Géro-Zéro: «le si-
gne creux de la numération de·
vient aussi bien le symbole d'un
manque (absence de chiffre, donc
de valeur) que celui d'une pléni.
tude (les décimales) et peut deve·
nir aussi le symbole de linfini
passant au peigne fin des dé-
bris, des tessons couverts d'écri-
ture ». Sendra sera le second mail-
lon, forçant le passage de la
fouille assyrienne à la fouille
d'écriture, ramenant à la ques-
tion de l'écrivain. Et d'ab9rd à
Géro.
L'ayant attiré dans la maison
d'Atarasso, elle va l'amener à re-
transcrire les carnets de notes de
son père, notes qui n'ont d'autre
intérêt qu'archéologique, la véri·
table écriture de l'archéologue
étant d'abord celle des pierres.
Mais sans en avoir conscience,
Géro va faire de ces notes un
véritable livre, son livre: Des·
c
ici? Est-ce Géro qui parle? Ou
le narrateur, qui fait, au début du
livre, la rencontre de Géro daDII
une salle d'hôpital, fasciné par ce
grand gaspilleur de dons qui Il'est
si bien laissé déposséder de
seule chose à laquelle il se llOit
justement donné : un livre. c Cee-
te aventure, dit le narrateur,
à lire ; de
dire que le propos du
romancier passe ici d'abord par
celui de l'écrivain, que pour ra·
conter l'histoire, il la faut d'abord
80umettre à la souveraineté des
mots, que le récit s'ordonne dans
un espace qui ne peut être repéré
et balisé qu'à se frotter d'abord
aux mots dont il va s'énoncer.
Telle est la partie qui se joue
là, sur les multiples portées d'une
partition dont les premières pa·
en forme d'ouverture, annon-
cent assez clairement le thème
central: un mot bien précis. Et
du même coup l'ouverture nous
indique le mode d'écoute ici re-
quis. Un mot: Sélinonte. Nom
de ville et d'impératrice, nom de
cette ville impériale aussi qu'est
le livre lui·même (son titre) : un
lieu de fouilles au même titre
que ces cités d'Assyrie décryptées
par l'archéologue Atarasso, cha·
que mot, chaque phrase, chaque
page annonçant déjà le mot, la
phrase ou la page encore cachés.
En a-t-on jamais fini avec l'ar-
chéologie du langage ?
suis-je celui qui la raconte, ou
est<e moi qui rai vécue?» Oa
C'est bien ainsi que nous sera
présenté Géro: l'homme de tou-
tes les possibilités mesurées à
l'impossibilité qui les englobe tou·
tes - et justement écrivant un
livre.
semt tenté de répondre que c'est
la même chose. Cette question,
chacun peut se la poser, à chaque
maillon de la chaîne qui se déve-
loppe ici: Atar88llO écrivant ses
livre!! de pierres, sur le terrain,
Géro écrivant Ilur Atar88llO, le IUU'-
rateur racontant l'histoire de Gé-
ro, et l'écrivain faisant ce livre
nommé Sélinonte, le nom même
Une femme
du livre de pierre d'AtarallllO. Et
Il en est de l'histoire ICI com-
me du livre, comme de n'importe
quelle chambre, impériale ou
pas: n'est-ce pas toujours à la
femme qu'il en faut demander la
chacun peut répondre qu'en l'oc>
currence, raconter l'aventure et"
vivre, c'est bien en effet nne seu-
cription d'un Empire Terrestre.
clé? «Une femme avait tout con·
duit. Celle-là même que dans
lheure la plus lucide, alors qu'il
la retrouvait chaque nuit et pou-
vait disposer d'elle à sa guise, il
avait nommé Sendra,
Empire qui en dissimule à peine
un autre, celui dont l'écrivain,
pour en être l'empereur, peut me-
surer à quel point il en est peu
le maître. Empire du langage où
les fouilles peuvent conduire à
d'étranges vérités, «ces mondes
Ie et même chose, quand c'est
d'abord de l'aventure d'écrire
qu'il s'apL
Aventure d'écrire
Ecrire l'aventlwe
enfouis où nous allons à la ren·
contre de nous· mêmes
Oui est l'auteur?
En sa musique
Sélinonte: comment ne pas
rentendre d'abord en sa musi-
que? En cette «turbulence ver·
baIe qui précède tout récit,
toute entreprise d'écriture. En sa
musique et en sa lumière, dans
c l'écho de son propre renonce-
Clair.obscur, main droite
et main gauche sur le clavier des
mots. Du côté de la lumière, de
la pure mélodie: Sélin·, sonnant
comme un nom de femme, à quoi
fait écho le nom de Sendra, pro-
noncé à l'italienne, sonorités fraî-
ches comme un carillon matinal
aux espoirs du jour, à la
nai88ance de toutes les possibili.
tés, .c'est·à·dire du livre juste·
ment, là où tous les coups sont
fille du célèbre archéologue Ata-
rasso, n'est pas sans évoquer la
wagnérienne Kundry: celle qui
ensorcelle. mais aussi celle qui ai-
de - à comprendre. A compren·
dre par exemple ce que c'est
qu'écrire; ce qu'il en coûte d'al-
ler ainsi aveuglément à travers
les mots vers la radicale dépos-
session de ce livre-objet où ils
viennent s'enfouir. «Qui peut
croire qu'il parle en son nom ?
Qui peut croire que l'écrivain est
véritablement le sujet du discours
qu'il prononce? Ou du moin!!
qu'il y a une quelconque signifia
cation à s'en attribuer la pro-
priété ? Telle est la terrible leçon
de l'ensorceleuse: une sorte d'ac-
te de naissance, quant à effacer
le nom, c'est bien le nommé qui
Quelques années plus tard, le
livre est publié par les soins de
Sendra, comme ouvrage posthu-
me d'Atarasso lui-même. Ainsi en
même temps que Géro comprend
qu'il a écrit un livre sans le sa·
voir, il lui faut en même temps
supporter le fait de n'en être pas
l'auteur: fait qui n·apparaîtra
comme vérité qu'à la fin du par-
cours, du livre que nOU8 sommes
en train de lire. Pas plus d'ail·
leurs qu'Atarasso n'est l'auteur
des villes qu ·il découvre, de Séli·
nonte par exemple. Mais alors, de
Sélinonte, qui est l'auteur?
A une telle question, il n'est
peut.être d'autre réponse que
Aventure d'écrire qui ne va pas
sans écrire l'aventure. C'est à
cette charnière que se tient l'écri-
vain, à la fois scribe et conteur,
entre le mot et ce qu'il dit, entre
l'écriture et le récit, courant tou-
jours le risque de se laisser dé-
porter d'un côté ou de l'autre,
soit vers la pure écriture qui ne
dit plus rien qu'e11e-même, llOit
vers la pure fiction qui ne Il'écrit
de rien, vers l'écriture saD8 hi&-
toire, ou vers l'histoire ll8IlIl écri·
ture.
Ne sachant trop qui est le
« J e
qui sur cet incertain lIeD-
tier de crête, tient la plume.
«Pourtant, ce Je (ce jeu)
à reprendre pied UA ÎIU-
taRt et à sortir du counmt qui
depuis toujoun. Ce
surgit. «Cendres vous m'aurez
obligé à renaître, à effacer en moi
cette obM:ure tentation de durer
jen, il se joue dlUlll La chambre
impériale pleine
de
mots, et
On comprendra mieux désor·
mais le sens de cette histoire. Gé-
c ce doute qui pour tous ceus
qui s'engagent dans une voie dif-
ficile a toujours été le chemin de
qu'auCUD Je n'habite: là où
s'écrit le livre.
Plailippe Boyer
lA f;b!in
iae Uttiraire du 1 er au 15 octobre 1970
7
La valise vide Arabesques J ean-J acques Rochard 1 Hélène Cixous . 1 Apologie d'un
La valise vide
Arabesques
J ean-J acques Rochard
1 Hélène Cixous .
1
Apologie d'un salaud
Le Troisième corps
Stock éd., 176 p.
Grasset éd., 226 p.
Les Commence men,,:;
Que sont-ils vraiment, ces gar-
çons bavards et nerveux qui asso-
cient le meurtre, la théologie et
la tendresse? Des tueurs au ser-
vice d'un communisme qui les
utilise et les contrôle en les mé-
prisant? Des enfants perdus de
la guerre dans une Amérique du
Sud vaguement dessinée ?
Un des personnages de l'Apolo-
I
Grasset éd., 251 p.
Jean-Jacques Rochard
Si Dedans (Prix Médicis 1969)
était, comme on l'a dit, le «ro-
man de l'encerclement », les deux
nouveaux livres qui viennent de
paraître feront peut-être figure
d'arabesques décrites à partir de
ce premier cercle.
qui visent sans doute à une sou-
veraineté encore non accomplie
par rapport au passé. Quant au
«troisième il habite les
deux romans car il est «le lieu
de l'immortalité que se consti-
tuent les amants: «Il se trouve
gie d'un salaud constate que
« r Anarchie est la seule réaction
honnête devant la société ». Mais
exécutions. Tout conduit à la
Révolution. On obtient du poli-
cier qu'il signe un chèque énor-
me transférant le trésor d'Etat
entre les mains de l'organisation.
Pourtant, les dés sont pipés et
la valise vide. Manuel rencontre
l'actuel président du pays, achète
son départ, le remplace. Qu'est-
ce qui est vraiment changé? Au
service de quoi se trouvent ces
garçons? On croyait changer le
sens du monde, on a simplement
assisté à un chantage. Et les ter-
roristes constatent qu'ils sont des
marionnettes.
Ce genre de désastre n'est pas
neuf. La littérature s'en est em-
parée depuis plus d'un siècle, de-
puis que les éternels EnjoIras ont
cru qu'en mourant sur une barri-
cade, ils mouraient pour quelque
chose. Transposé avec la force
qu'on sait, cette détresse ini>pire
Dans le Troisième Corps et les
Commencements, l'auteur semble
à rintersection de nos deux dé-
sirs tendus tout droits, issus du
même côté de nos langues unies
et silencieuses, et qui, ayant pères
et mères, origine et infini, se pré-
sente tout à coup de rautre côté,
sous la forme d'un troisième
corps en ce corps nous sommes
échangés jusqu'à fextrémité de la
ressemblance.» (Le Ille Corps,
ces jeunes gens ne sont pas exac-
tement anarchistes, pas plus d'ail-
leurs que communistes ou trot-
skystes. La destruction de l'Etat
ne les intéresse pas, pas autant
que celle de la société et des indi-
vidus qui la représentent. Au de-
meurant, ils ne manifestent au-
cun souci idéologique, tout en
chérissant les interminables confi-
dences, les dialogues avec des
moines ou des curés. A tout pren-
dre, ils ressemblent surtout aux
élèves des institutions religieuses.
De
ce livre bref et rapide (trop
p. 215.) Mais cet exorcisme que
l'amour érige contre les puissan-
ces de la mort, toujours à l'œuvre
dans la vie, il se poursuit aussi
dans l'acte même d'écrire qui, en
«donnant à voir », confère aux
fantasmes une force et une réa·
lité neuves. La narratrice peut
alors se posséder, se confirmer
dans son être à travers une cosmo-
gonie intérieure devenue mani-
feste, déchiffrable.
En dépit de l'identité de la
matière romanesque, le style d'Hé-
lène Cixous demeure, puissant,
nombreux, violent. Il est celui
rapide), fait de scènes violentes
«d'un guerrier de
la vie », dé-
mais cassées, seuls des personna-
ges émergent, tracés à gros coups
de crayon : Wladimir buté, silen-
cieux, Hugo, le métaphysicien
tendre du meurtre, Manuel le po-
liticien, Juan le curé défroqué, et
le narrateur, homme de main,
lui aussi, et qui rêve tendrement
à Lili Kangouroo, princesse loin-
taine, mystérieuse responsable po-
litique dont ils dépendent.
après 1830 le Lorenzaccio de Mus-
set: il quoi bon tuer le tyran,
puisque cela ne change rien?
Mais le tyran n'est-il pas tué pour
une raison plus profonde et ce
meurtre ne réhabilite-t·il pas une
petite canaille, à ses propres
en effet tisser de nouvelles toiles
autour de son enfance et des êtres
qui l'ont hantée. Elle continue
avec ces deux romans - qui au-
raient aussi bien pu n'en consti-
tuer qu'uu seul - une sorte de
résurrection-liquidation dont on
ne prévoit guère la fin. Ce genre
de matière n'est pas sans évoquer
le long périple analytique que
René-Victor Pilhes retraçait pa-
tiemment dans le Loum.
La narratrice remet ici en cau-
se sous une forme essentiellement
métaphorique, onirique et inter.
prétative le jeu des rapports et
des identités interchangeables qui
l'entourent: celle de la mère-fille-
femme, celle de l'amant-père-fils,
celle du père-mère-frère, à l'inté-
rieur d'une sorte de vertige
textuel où foisonnent les rêves et
les hallucinations signifiantes du
rêve éveillé. Cette matière, déjà
riche, s'articule en outre sur des
« textes» tels que la Gradiva de
Jensen commentée par Freud, le
Tremblement de terre au Chili
A
leur sujet, on parlera de
Drieu, de Malraux, d'Abellio. Ce
n'est pas tout à fait cela. Ces per-
sonnages ne revendiquent pas le
statut d'existence: ils se conten-
tent d'apparaître. Ce sont des vi-
sages, des fantasmes de souvenirs
ou de l'imagination, qu'importe!
Une certaine lecture de ce livre
en révélerait sans doute la trame
cachée : la violente haine portée
contre la paternelle société éta-
blie trouve sa compensation dans
une nostalgie profonde de la fé-
minité toujours perdue.
L'intrigue d'ailleurs renforce
cette impression : elle raconte un
échec et un échec qui affecte ces
chevaliers de fortune dans leur
'ressentiment et leur haine, la
seule chose qui leur reste. Ainsi,
les terroristes enlèvent le chef de
la police, coupable de multiples
yeux? Dostoïevski n'est plus très
loin.
J.-J. Rochard n'est pas Dos-
toïevski, et son livre (au titre dé-
plaisant) n'est pas les Possédés.
La rapidité schématique de l'ac-
tion et des personnages, une cer-
taine facilité dans la présentation
presque monotone de la vie de
ces terroristes, comprimés entre
le coup de feu, le demi-viol et
la méditation théologique gênent
la lecture. Pourtant le témoigna·
ge, fût-il imaginaire, s'impose:
les images haletantes nous sui·
vent, même si inquiétantes, si ir-
ritantes qu'elles soient. Il y a
quelque chose là. On souhaite-
rait, après Apologie d'un salaud,
de Kleist, et les tableaux de Klee
ou d'Dcello (l'admirable Saint-
Georges). Tout cela fait un peu
figure d'orage culturel et nuit à
la sobriété parfois très réelle du
sujet.
Celui-ci, on s'en rend compte,
touche au problème délicat de la
dissociation à 0 p é rel' entre
l'amour vécu comme adulte et
les liens de chair et d'idées qui
adhèrent en tant que passé à
l"être de la narratrice. C'est pour-
quoi celui qu'elle aime, T.t. (Tris-
tan) ou Saint-Georges doit assu-
mer une réalité mythique et
s'embarquer lui aussi sur les Lé·
thés analytiques qui semblent
occuper une place très - trop -
importante dans le livre. Les
relire les Réprouvés d'Ernst von
Salomon, qui reste la matrice de
ces légendes désespérées.
Commencements sont tout comme
le Troisième Corps une longue
cidé à vaincre ses démons inté-
rieurs, acharné dans sa quête et
sa possession du monde par le
langage. On ne peut qu'admirer
l'ampleur du registre, la varieté
des tons, qui va de la colère à
l'abandon savant, en passant par
l'angoisse, l'insolence, le rire, le
sang, les larmes. Mais tout ce que
ces arpèges brillants font surgir
devant nous, ces mères «pri.
mordiale(s), nombreuoe(s) », cet
amant cuirassé de lumière ou
transformé en une lointaine par-
turition, est comme secoué de
séismes secrets, de rages impuis-
santes et d'anxieux délires, com·
me si la narratrice ne parvenait
pas à «résoudre », à réduire à
merci le cortège des images qui
la poursuivent.
Après cette lecture difficile,
doublement exigeante par les va-
riations de la forme et le niveau
de culture qu'elle suppose, on ai·
me à se tourner vers l'image de
la Gradiva, «celle qui et
qui resplendit », silencieuse dans
le midi brûlant de Pompéi, s'avan-
çant lentement vers sa mort, là-
bas, dans l'ombre fraîche du
Temple
Jean Duvignaud
métaphore amoureuse et inquiète
à la fois, une création de mythe8
Hélène de W ierlYiJ
8
Un refus fraternel Un saccage 1 Guy Le Clec'h 1 Pierre Guyotat Place rase était
Un refus fraternel
Un saccage
1 Guy Le Clec'h
1 Pierre Guyotat
Place rase était faite pour écri·
La violence des pacifiques
son père lui brûle les doigts, lui
salit l'âme. Il l'appelle un «mal:t,
lui trouve une mauvaise odeur:
Eden, Eden, Eden
re Eden, Eden, Eden, qui se trou·
Albin Michel éd., 304 p.
Gallimard éd., 280 p.
Des Moissons de (abîme - pre·
c Il pue le cadavre :t, dit-il. Ceux
qui en ont et en usent sans scru-
pule ne sont pas de sa race.
Marville n'est, cependant, ni
un ascète ni un anachorète:
Un paroxysme monotone, à
cette phase aiguë de l'écriture se
vait en germe, tout entier con·
tenu, dans un texte d'une dizaine
de feuillets, paru en octobre 1967
sous le titre de Tam, Tam dans la
revue les Cahiers du Chemin et
miel' volet du triptyque intitulé:
situait Tombeau pour 500 000 sol·
c Les J ours de notre vie:t - le
personnage central, Jacques Mar-
,oille, émergeait comme un rêveur
velléitaire, ballotté par les événe-
ments, désabusé avant l'âge. Il
prend un autre visage dans ce
deuxième volet: la Violence des
pacifiques, où, d'homme quelcon.
que, il devient une sorte d'aven-
turier. Non que la chance lui
sourie, ni qu'il dirige d'une main
ferme sa barque entre les écueils.
Simplement, les écueils ne l'em·
pêchent pas d'affronter la haute
mer.
Par plusieurs aspects autobio-
graphiques, la narration gagne
en ampleur. Le mouvement de la
vie est plus perceptible, plus ou-
vert et multiforme que dans les
dats de Pierre Guyotat. Le récit
des faits était si exacerbé d'entrée
que l'on ne pouvait que par ana·
logie y retrouver l'habituelle pro-
gression dramatique. Eclatement
d'un monde qui n'en finissait pas
de s'éparpiller avec une puissance
égale de destruction morose. Un
cauchemar interminable, dont se
mêlaient les épisodes et se che·
vauchaient les péripéties, et où
prédominait le sentiment d'une
horrible répétition, éternel re-
tour, recommencement à perpé-
qui, déjà, prenait acte de cette
rupture consommée et en assu-
mait les conséquences, y puisait
ses pouvoirs. Mais de quel ordre
ou de quel chaos ?
Force du désespoir peut.être,
plus que puissance et qui se fai·
sait davantage jour dans la dou-
leur, les scènes de tuerie et de
massacre, que dans les jeux de la
volupté qui restaient en deça,
malgré l'irritation de tous les
sens, l'accumulation des détails
obscènes préparatoires, de l'in-
cantation à quoi le meurtre pou-
Moissons de (abîme. Le ton va-
rie selon que Marville se trouve
au chevet de son père mourant,
obsédé par les souvenirs de la
guerre de 1914, ou' en face de
son frère, un frère aussi différent
de lui que le blanc l'est du noir,
ou encore avec Claire - son pre-
mier amour, impossible à rani·
mer - Françoise - l'épouse
adultère et bourgeoise dont il
manque d'être le gigolo - Ca-
therine.enfin - la maîtresse fra-
gile parce que blessée dans son
enfance, semblable à lui comme
une sœur, au fond trop proche,
trop «parente» pour que leur
amour n'ait pas quelque chose
de monstrueux.
On serait tenté de voir en J ac-
ques Marville une sorte de hippy,
un non-violent de la trentaine, un
c pacifique:t, comme le suggère
le titre. A la vérité, Guy Le
Clec'h semble avoir voulu le pein-
dre en contestataire d'une société
qui écrase ceux qui refusent de
se plier à ses appétits. Il est l'un
de ces derniers. A force de coups
reçus, il s'est tanné le cuir; il a
appris l'obstination; sans cesser,
pour autant, d'être sensible et in-
quiet.
Des divers métiers qu'il accom-
plit - employé, chauffeur-livreur,
professeur, rewriter - pas un ne
convient à ses goûts et il les quit-
te tous par lassitude ou sur un
coup de tête. L'argent ne l'inté-
resse pas. Celui qu'il héritera de
quand les hasards de l'amitié ou
de l'amour lui sont favorables, il
ne fait pas le dédaigneux; il
mord à l'hameçon sans prudence
ni calcul. L'aventure, pour lui,
c'est l'existence. Ne cesserait·elle
pas de l'être si l'on pesait le pour
et le contre, si l'on conformait
ses actes au comportement géné-
l'al? «Je me bats seul:t, dit·il.
«Je ne veux rien pour moi. Donc,
j'ai le droit de tout exiger. :t Mais
il collectionne les échecs, un peu
comme le Salavin de Duhamel,
dont, avec moins de donquichot-
tisme, il est une moderne répli.
que.
Guy Le Clec'h le peint avec
juste ce qu'il faut de réalisme
pour que la silhouette soit discer-
nable. Il l'entoure d'un halo fan·
tastique, mêlant le rêve au vécu,
Iii' fantaisie au sordide. Méthode
qui peut déconcerter, mais qui
donne aussi, parfois, d'excellents
résultats: ainsi, l'apparition de
Catherine, dont l'image coïncide
miraculeusement avec l'un des
fantasmes de Marville. Le prodi-
ge devient soudain crédible;
l'univers rationnel bascule, chi·
mère et poésie confondues.
Ailleurs, la ville et ses habi-
tants s'estompent dans une aura
de folie ; ils ne sont plus qu'un
décor en proie au vertige, que la
foudre vient de frapper, et dont
le héros, pétrifié au bord d'un
trottoir, «sans appui, le préci.
pice sous ses pieds », découvre,
entre deux éclairs, «les façades
aux yeux crevés ».
Tout un monde que l'homme
du xx· siècle essaie d'oublier -
les cités atomisées, les laboratoi-
res de la torture, «les Juifs, les
Pierre Guyotat, debout, à gauche
Noirs, la guerre, les filles-mères,
les enfants abandonnés:t - me-
nace soudain la tranquillité des
égoïstes. Les refus de Marville,
même s'ils se manifestent parfois
avec violence, ne sont jamais dé-
nués de fraternité: les autres
existent aussi, plus souvent vic-
times que bourreaux, vers qui il
va, les mains nues, empli d'une
ardeur qui n'a pas trouvé encore
où se consumer.
tuité - loi même de l'enfer.
Au-delà de rappels, de rencon-
tres avec surtout le Miracle de la
Rose, il y avait entre Guyotat et
Genet une semblable nécessité
d'identifier leur cause avec celle
du tiers monde. Les Nègres et les
Paravents permettaient déjà à
'Genet de se retrouver dans les
opprimés et les parias, d'élargir
son cas. Guyotat aussi voudrait
être nègre. Mais il sait bien que
c'est par rapport au Blanc qu'il
souhaite la révolte noire «Et ça
c'est égoïste. C'est une forme de
néo-néocolonialisme:t, constatait·
il. C'était en tout cas une bien
intéressante insertion du chant.
dans un contexte extérieur à l'au-
teur. Et, bien sûr, le ton' même
du récit révélait davantage le my·
thologue que l'historien.
vait atteindre. Ainsi, du moins le
sentions-nous dans le Tombeau.
Cela se lisait dans son écriture.
Dans une première version du
Balcon de Genet, on voyait pa·
raitre un moment sur le plateau,
le sang, les larmes et le sperme
- trois jeunes gens très beaux
et blessés: . «Curieux mots ou
banales humeurs? ». Ils se plai-
gnaient d'avoir servi à une lon-
gue utilisation décorative et affir·
maient leur désir de lui échapper.
Chez Guyotat, ils débordent à
chaque page et les corps qui Be
cherchent, s'affrontent, en ruis-
sellent. On peut parler d'une in-
continence généralisée qui entraî-
ne celle du langage. Ils n'arrê-
tent pas de couler. «Des torrenu,
Maurice Chavardès
des fleuves, des cuvettes, des
pluies torrentieUes, des catarac-
I.a Cl!!buaine Littéraire du l· r au 15 octobre 1970
9
Le créateur les, de. «eysers:t, que l'écrivain De ce8IIe d'alimenter. Le lait est la source
Le créateur
les, de. «eysers:t, que l'écrivain
De ce8IIe d'alimenter.
Le lait est la source de tout
échange avec la femme : faim ra-
rement rB8888iée. Tari, il se re-
fuse le plO8 souvent et ne coule
pas à pour des lèvres avides.
Salives et b8'ves, par contre, for-
ment de véritables filets, réseaux
sur les COrp8 désiréB et tradUÏ8ent
l'exultation amoureUBe. lIB se
teintent à l'ordinaire de sang,
comme une roeée. VolDÏ88ures et
excréments soudain dévidés leur
meeèdent et une incroyable épaiB-
seur, deDBité de la matière (des
matière&) remonte et submerge
to08 les accouplés. La page en-
les mots s'embourbent. On
est comme bu et upiré par ce
chu dans la matière la
pb compacte où l'on s'enlise,
Harry Mathews
Conversions
Trad. de l'anglais
par Claude Portail
et Denis Roche avec
la collaboration de l'auteur
Gallimard éd., 208 p.
buer le rôle de justifier, d'une
part le ressassement perpétuel de
la religion philosophique, et,
d'autre part, le formalisme pro-
vincial et anémique qui caracté-
rise les derniers souffles du Nou-
veau roman.
mond Roussel. Il n'est pas ques-
tion ici de comparer Harry Ma-
thews à Raymond Roussel ou à
Lautréamont, ni de comparer
son livre aux Chants de Maldoror,
Le paradoxe
8Uftoque.
Tout amour, qui ne s'y écraBe
pas, dénonce dans le Aux même
de la parole, une furieUBe insa-
tiBfaetion. Longtemps les appels
se sont boU8CuléB, multipliés, ont
tournoyé au-de88U8 de leur objet,
invoquant avec des cris pusion-
néB tout un Babbat, où les jeunes
corp8 pourraient enfin
s'abîmer.
Aujourd'hui le Baccage l'em-
porte de pb en plO8 sur la pro-
lifération, les mots sont propul-
lléB au lieu de seulement s'agglo-
mérer ou s'agglutiner. Si tant de
phrases qui refUBent le tri, l'éla-
boration, la mise en valeur ou la
mise au point, se pou8Bent en
l'lIJlWl serré! et défilent sans solu-
tion de continuité, à perte de
vue, il fallait que le dru triom-
phe des courbes, méandre&, volu-
tes, qu'elles s'érigent.
Revêtu de tOO8 les attributs de
la force, délibérément, avec ce
d'être tOUjOurB à la limite
de toute teDBion, Guyotat, dans
IOn jU8qD'au-boutiBme exupéré
des actes, des attitudes, des faits
rapportés, aboutit dans Eden.
Eden. Eden à un nivellement dé-
La tradition romanesque pos-
sède aujourd'hui une histoire ca-
pable de comprendre et de répon-
dre des subtilités et des recher-
ches les plO8 byzantines. LaBBés
de se disputer un caractère, une
situation, une intrigue, un exo-
tisme de plus, il semble que les
nouveaux romanciers se trouvent
réduits à spéculer sur le dernier
avatar du genre «ésotérisme for-
mel:t. L'histoire des divers mou-
vements littéraires de ces cent
dernière& années, perçue commc
une addition de « trouvailles :t
plus ou moiDB heureuses, se trou·
ve ou bien condamnée à répéter,
avec variantes, les motifs décora-
tifs d'une même subjectivité, ou,
au mieux (1), à devoir témoigner
d'une évolution de type nette-
ment positiviste.
Les références lansoniennes
TI va de 80i que, da08 une telle
perspective, toute pratique litté-
raire déterminée à penser son
évolution historique d'un point
de vue dialectique va forcément
voir son travail aplati, écrasé, ré-
duit aux références lansoniennes.
Je pense ici, pour ne parler que
de la littérature française, aux
moments forts, quant à leurs ef-
fets révolutionnaires et à leur ra·
dicalité transformationnelle, que
80nt les œuvres de Lautréamont,
Rou88el, Artaud, Bataille; œu-
vres qrii se pensent dialectique-
ment'par rapport à l'histoire qui
les produit, et qui demandent à
être lues (auBBi bien les unes par
rapport aux autres) dans le mê-
me mode de production dialec-
tique. Faute de quoi, réduites à
une normalité (normalisée), leurs
transformations n'apparaissent
plus que 80US le mode de la «fan-
taisie:t humoristique et décora-
tive, quand ce n'est pas sous celui
d'une transgression dont on nous
suggérera alors qu'en dernière
instance le caractère ne peut être
que religieux. Livrées aux phago-
cytes lan80niens, les œuvres de
Lautréamont, Roussel, Artaud,
BataiDe, etc., vont se voir attri-
C'est ce contexte particulière-
ment chargé que le livre de Har-
ry Mathews, Conversions, prend
en considération, et c'est aux œu-
vres les plus marquantes de ce
champ littéraire que, finalement,
il renvoie. Le paradoxe veut que
cette leçon de maintien soit don-
née au dernier carré du Nouveau
roman, par un romancier anglo-
saxon. Cela n'est pourtant qu'ap-
paremment paradoxal; il con-
vient en effet de préciser, tout
d'abord, que Harry Mathews est
parfaitement bilingue, et que sa
culture est tout autant française
qu'anglo-saxoime.
La référence à Raymond Rous-
sel semble tout d'abord être la
référence maîtresse de Conver-
sions; l'épisode du roman qui a
pour titre «Les gitans:t se pré-
sente nettement sous la forme
semi-dramatique du déchiffre-
ment des énigmes dans les
« jeux:. rou88elliens (ce n'est cer-
tainement pas un hasard si la
première version de Conversions
paraît en anglais en 1960 dans
une revue publiée en France, et
qui avait pour titre Locus Solus).
Le livre toutefois ne saurait être
réduit à cette seule référence, et
si l'influence de Rou88el y est dé-
terminante, c'est sans doute
d'abord parce qu'elle autorise le
romancier américain à jouer tou-
tes les ressources de sa langue
sur un champ culturel qu'en der-
nière instance, Lautréamont et
Rou88el inévitablement renver-
sent.
mais de mettre en évidence et de
revenir sur ce paradoxe qui veut
que ce soit un écrivain anglo-
saxon qui fasse apparaître le ter-
rain sur lequel se déplace aujour-
d'hui toute une partie des der-
nières productions du Nouveau
roman; que ce soit un écrivain
anglo-saxon qui en démonte les
« platitudes» (fussent-elles valé-
rio-horgésiennes), qui en re-
marque les lignes de force.
Une série à énigmes
Conversions se présente comme
une série à énigmes avec appa-
remment toutes les caractéristi-
ques ùu roman feuilleton tel
qu'on le voit au milieu du
siècle surgir du Roman Noir.
C'est-à-ùire que la fortune (<< fa-
buleuse :.), et une fortune concrè-
tement monnayable: l'argent s'y
trouve être le facteur détermi-
nant de la fiction (de la fabula-
tion) et de la quête pour laquelle
le héros devra utiliser toutes les
ressources de sa chance, de son
avoir et de son savoir. Telle est
la grille qu'utilise Harry Mathews
en une série de scènes dont le
caractère parodique, aplatissant
tout effet· de fiction, ne cesse de
renvoyer à l'anachronisme des
formes romanesques que cette
grille met en scène.
L'apport anglo-saxon
finitif, un nivellement forcené.
Roussel, Lautréamont
Un livre BaD8 commencement ni
fin et dont la mise en 270 pages
fait figure de pis-aller Baugrenu.
Car on peut écrire à la limite que
chaque paBBage entre tirets le
:contient et qu'il pourrait intermi-
nablement se pourBuivre hors du
livre. Et ce n'est pu là sa moin-
dre é«alité. une égalité à pren-
dre ou à lai.eBer.
On .sait que la matrice formelle
des Chants de Maldoror est em-
Jean-Marie Ma«,",n
pruntée aux romans à épisodes,
au Roman Noir anglais et à ses
vulgarisations, le feuilleton popu-
laire (Sue: Latréaumont; Pon-
Iwn du Terrail: Rocambole),
c'est cette même «tranche roma-
nesque:t que Harry Mathews va
soumettre à l'influence de Ray-
Et je dirai que c'est plus parti-
culièrement ici qu'intervient l'ap-
port proprement anglo-saxon de
ce livre, dans l'écriture même de
Mathews, dans une écriture qui
utilise avec une grande virtuosité
toutes les ambiguïtés sémantiques
de l'anglais. Il faut noter que, de
ce point de vue, la traduction
française, si élaborée soit-elle, est
loin de bénéficier de la richesse
des jeux pluri-sémantiques de la
version anglaise (ambiguïtés, jeux
de mots, double, triple sens, pas-
tiches, etc.). C'est une des p!lrti-
cularités normatives de la phrase
française que d'écraser inévita-
blement la multiplicité des jeux
qu'elle autorise sous l'autorité
10

e ef

OISI· d'un sens souverain, les traduc- tions de certains romans anglais prennent ainsi en français
OISI·
d'un sens souverain, les traduc-
tions de certains romans anglais
prennent ainsi en français un
poids et un «sérieux:t qui le
plus souvent les tue (je pense ici
aux traductions françaises de Ro-
nald Firbank).
consume, avec une joyeuse rapi-
dité, tout ce qu'elle met en jeu,
les névroses sont à l'avant-8Çène.
Le miroir culturel que Mathews
vient de promener tout au long
d'une histoire dont nous lIavons
bien qu'elle est morte, ne livre
plus que ces grandes figures occi-
dentales grimaçantes, ces vérita-
bles héros de c l'aventure :t roma-
nesque qui soumettent le récit
comme sa forme à leur prétexte
et auprès desquelles, Mathews le
montre bien, les personnages ne
sont que des pantins. c L' horloge
VH
N° 2 - QU'EST-CE QUE LA THEORIE?
Réponses de :
Roland BARTHES - Pierre BOURDIEU - Yona
FRIEDMAN - Lucien GOLMANN - Claude LEVI-:
101
Les trames
STRAUSS - Jean-François LYOTARD - André
MARTINET - J.-B. PONTALIS - Olivier REVAULT
D'ALLONNES - Alain ROBBE-GRILLET - Philippe
SOLLERS-Bernard TEYSSEDRE-Victor VASARELY
VH101
Ce n'est pourtant pas tout à
fait le cas du livre de Harry Ma-
thews qui, s'il ne répond pas
absolument, dans sa version fran-
çaise, de la virtuosité d'écriture
qu'il manifeste en anglais, n'en
livre pas moins une traduction
qui, pour l'essentiel, conserve au
jeu textuel l'étrangeté qui le
{:onstitue (je suppose que la col·
laboration de l'auteur avec les
traducteurs, Denis Roche et Clau-
de Portail, n'y est pas pour rien).
L'écriture de Harry Mathews, et
c'est là si je puis dire ce qui la
qualifie, ne se contente pas en
effet de reproduire tel quel le vi-
de des formes romanesques qu'el-
le utilise; elle en redouble jus-
qu'à la caricature les productions
fictives (idéologiques) qui leur
sont attachées. De sorte que les
figures centrales de ce «rêve
qu'est le «jeu» roma-
nesque, loin de dissimuler (der-
rière le glacis d'une pseudo-
objectivité Nouveau roman)
les contradictions idéologiques
qu'elles mettent en scène, se mar-
quent avec force et proportion-
nellement à l'invraisemblance
même de la fiction qui les pro-
duit.
LA REVUE
DE L'AVANT.GARDE
Dan. tout
le. bonne. libraIrie •• Corre.pondance
INTERNATIONALE
et abonnement: 101, rue de VaugIrard. Pari. 8"
lunaire ne m'ayant pas dévoilé la
troisième réponse, je décidai de
mettre fin à mes recherches. Ma
longue quête avait englouti da-
vantage que la petite somme que
128 pages
50 illustrations 14 F
Edition. E emer
j'avais un jour possédée
Il ne
me restait plus qu'à rentrer chez
moi et à commencer à rembour-
ser mes dettes. :t Le roman se ter-
mine ainsi, brusquement, et pres-
que sans raison, dirait-on, par un
apparent constat d'échec: c'est
que la preuve est faite de l'ana-
chronisme d'une démarche qui
prétendrait donner vérité. à une
fiction autre que celle qui sous-
crit toutes les formes fictives,
laisser la parole à un «créateur:t,
se déclarât-il apparemment oisif.
SIPTlIIBBB 1970
BBOIIISLAW IlAlBOWSD
Les dynamiques
de 1'6,olutlon nltDrelle
Les véritables. héroines
du débat
Recherche sur les "IaUODl raciales eu Afrique
Z1,70r
PIBUIBOBY
Irotlsme afriealD
Dans sa démonstration, le livre
de Harry Mathews réaffirme l'ir-
réductible radicalisme de l'inter-
vention roussellienne. Remettant
en jeu les «tics» de la tradition
romanesque, sa «longue quête
engloutit finalement davantage
que ce qu'il a jamais possédé:t ;
Le comportemeut senel des adolesceuts guiD6eDI
18,10 r
Br WOLr8U8 LIBIBIB
8pophobia
« L'animisme, la magie et les
enchantements, la toute-puissance
des pensées, les relations à la
La peur des femmes
Il,70r
PnTI'B BŒLlOTIIIQUB PAYOT
mort, les répétitions involontaires
et le complexe de castration
»
(1) sont les véritables «trames»
romanesques auxquelles les «con-
versions» de Harry Mathews don-
nent une évidence fonctionnelle
(dépouillée de toutes mystifica-
tions objectives). Les clefs, les
ressorts du récit suspendu (du
suspens) ayant perdu toute vrai-
semblance objective livrent, dans
leur exaspération, le schéma fan-
tasmatique qui conditionne. la
forme romanesque. On dirait fina-
lement du livre de Harry Ma-
thews que son ultime «conver-
sion:t, la plus décisive, est ·celle
du roman en névrof>e. Passée
c l'allégresse :t (comme dit le priè-
re d'insérer) d'une lecture qui
c'est dire que finalement le livre
réaffirme surtout l'irréductibilité
de cette intervention à elle-même.
Les véritables héroïnes du débat
(les névroses) ont rendu définiti-
vement anachroniques les cons-
tructions mécaniques de contes
somnifères, Lautréamont nous le
signalait déjà à la fin du sixième
r. et C. IlAS.A!1
Pou,olr, "soel6t6 et POlltlqâe
au Itats-:UDis
8,ur
Dr mCBABL 8AL1ft
TecJmlques Ps,ùotb6npeutlques
en m6deelDe
7,zor
P.B. CBOIIBABT de UDWI
des Chants de Maldoror;
des
sciences (la psychanalyse entre
Images de la eaJtDre
li,.'
autres, n'est-ce pas ?) nous ont de-
puis enseigné à déchiffrer quelle
surface sociale ces jeux névroti-
Dr LOmS LB'"
Phutastlea '
,
ques souscrivent
Que va faire
Dropes psJch6d6l1ques - Stup6fiaDts - BaIIuCÜlOl6Des
I,.r
maintenant l'oisive littérature?
Marcelin Pleynet
Catalogue sur deDWlde au BditioDi Payot
(1) Freud, « L'inquiétante étran-
geté •.
Semee QL 108, Boll1enrd SaiDt-8ermaiD, Paris s·
La Ql!inzainc Uttiraire du 1 er au 15 octobre 1970
11
ENTRETIEN Orkeny Istvan Orkeny Minimythes Traduit du hongrois par Tibor Tardos Coll. « du Monde
ENTRETIEN
Orkeny
Istvan Orkeny
Minimythes
Traduit du hongrois
par Tibor Tardos
Coll. « du
Monde entier •
Gallimard éd., 224 p.
Istvan Orkeny nous était con-
nu par une pièce singulière, à
l'humour subtil et noir, dénon-
çant symbol iquement toute for-
me d'occupation, d'intrusion
dans les affaires des autres,
une sorte de Victime du devoir
mencé à se manifester, à s'im-
poser, et l'un de ses meilleurs
représentants était le jeune Ti-
bor Déry. Et depuis quelques
années, on assiste à un renou-
veau. La vie littéraire hongroi-
se se fait plus riche, plus pétil-
lante, plus bouillonnante. Cer-
tes, le règne du roman tradi-
tionnel n'a pas cessé, mais à
côté de celui-ci, des recher-
ches personnelles voient le
jour.
Personnelles. cela signifie
donc qu'il n'y a pas d'écoles.
à arrière-plan politique, la Fa-
mille Tot (1)
qui fut jouée à
Paris
il y a deux ans. Aujour-
d'hui paraissent des Minimy-
tf1es, textes d'une extrême briè-
veté, de quelques lignes à
quelques pages, qui tiennent du
poème en prose, du conte, de
l'apologue, de la satire, où se
mêlent jusqu'à se confondre.
nous faisant rire en pleurs, le
grave et l'aigu, le drôle et le
1. O. Les groupes, les éco-
les, comme chez vous le sur-
réalisme, le nouveau roman
n'existent pas en Hongrie. Cer-
tes, il y a de bonnes relations
entre les écrivains qui tentent
de rompre avec les traditions.
Nous sommes des collègues,
des amis, mais nous ne travail-
lons pas ensemble, chacun
cherche son propre chemin.
tragique.
_
Pour les définir. il faudrait
évoquer ces dosages minutieux:
Vous-même, comment avez-
vous rompu avec la tradition?
des pharmaciens - mais Or-
keny, justement, ne fut-il pas
pharmacien avant de connaître
les cal"1ps: de concentration
allemand, de prisonniers
en
Russie, puis, après octobre
1956, le travail en usine pen-
dant six ans? -
qui aboutis-
sent à une minuscule pilule.
suffisante pour
réveiller un
mort et secouer les vivants. En
effet, les meilleurs de ces ré-
cits contiennent une véritable
charge explosive, un humour
noir et une imagination poéti-
que qui ne sont pas sans rap-
peler Jarry, Michaux ou Que-
neau, mais qui, dans les lettres
hongroises doivent rendre un
1. O. J'ai abandonné la voie
de la prose épique il y a une
douzaine d'années par révolte
contre l'faégémonie de l'expli-
cation. Et chez moi, ce n'est pas
l'écrivain qui s'est révolté
d'abord contre la manie de tout
dire, de décrire minutieusement
les paysages, de peindre les
personnages de pied en cap,
mais le lecteur. En lisant les
grands romans, souvent avec
admiration, je me suis aperçu
qu'il m'arrivait de tourner des
pages qui ne m'intéressaient
pas pour aller plus vite à l'es·
sentiel, à ce qui me semblait
important. La conclusion fut:
son nouveau.
quelques-uns de nos poètes au-
raient une réputation mondia-
1. O. En Hongrie, constate
Orkeny, autant dire que je suis
seul, que tous les écrivains qui
cherchent à rompre avec nos
traditions littéraires sont seuls.
avons une tradition de grands
conteurs dans la lignée de Bal-
zac, de Stendhal, de Flaubert,
et dont la prose coule comme
un grand fleuve.
étaient ces
le. Cela tient en partie à ce
que nos poètes ont toujours été
très sensibles aux situations
historiques, ont toujours parti-
pé aux événements comme
Petofi qui fut tué en 1849 dans
la lutte pour l'indépendance et
dont on disait qu'un seul de ses
poèmes pouvait faire éclater
Cette tradition est-elle tou-
jours vivante?
Quelles
tradi-
tions?
1. O. C'est un lieu commun
pour nous, la richesse de la lit-
térature hongroise est sa p0é-
sie. Nous pensons être un peu-
ple de poètes et si les difficul-
tés de langue n'existaient pas
une révolution. Ainsi, j'ai donc
avoué que notre prose et notre
théâtre n'ont pas une impor-
tance égale à celle de notre
poésie. Cependant il existe
d'excellents romanciers, nous
1. O. Moi-même, au début,
j'ai écrit selon cette grande
prose épique qui est toujours
très vivante, très riche, très
populaire. Mais naturellement,
ce n'est plus aujourd'hui le
seul style. Entre les deux guer-
res, une avant-garde a com-
pourquoi écrirai-je ce que le
lecteur sautera parce qu'il
l'imagine facilement? Par
exemple quand je lis la des-
cription d'une chambre, si pré-
cise soit·elle, ce n'est pas la
chambre de l'écrivain que je
vois, mais une chambre que je
connais, une chambre qui cor·
respond à mon idée de cham-
bre. Si j'écris qu'en rentrant
chez lui, un personnage est al·
lé dans sa chambre, cela suf·
fit. De même, alors qu'un pein-
tre nous montrera un paysage
avec une maison dont la chemi·
née fume, je me contenterai de
12
sur le fil du rasoir parler de la cheminée et de la fumée, laissant au
sur le fil du rasoir
parler de la cheminée et de la
fumée, laissant au lecteur le
soin d'imaginer le reste. Ainsi,
je me suis opposé au style épi-
gnes essentiels.
et il suffit d'un rien, d'un mot
en trop ou mal choisi pour per-
dre cet équilibre. Aussi je gas-
pille un nombre considérable
d'heures de travail, parfois pour
trouver un seul mot, celui qui
équilibrera la balance.
que chacun de vos récits illus-
tre ou moque un de ces fantas-
mes auquels nous sommes su-
jets. un de ces mythes dont
nous sommes victimes dans la
vie moderne.
nutes. C'est Claude Roy qui non
seulement m'a fait publier en
France, mais qui a trouvé ce
titre si parfait de Minimythes.
que en me limitant aux allu-
sions, à la recherche des si-
Propos recueillis par
Claude Bonnefoy
Jusque dans
le titre
vous
(l) La Famille Tot., Coll. Théâtre
Et vous avez parfaitement
réussi dans Minimythes.
avez trouvé le mot juste puis-
1. O. On me félicite toujours
pour ce titre. Mais en hongrois,
mon livre s'appelle Contes mi·
du monde entier, Gallimard.
1. O. Non sans difficultés.
Mon évolution a été très lente.
Je voulais me détacher du sty-
le épique, mais je n'avais rien
en Hongrie à quoi me rattacher.
Oisons que ce que j'écris au-
jourd'hui s'apparente au grotes-
que. Mais si dans votre littéra-
ture il y a une tradition du gro-
tesque, dans la nôtre, il n'y a
jamais eu dans ce genre que
des tentatives isolées, sans
lien entre elles. Il n'existait
pas de tradition, pas d'exem-
ples sur lesquels m'appuyer.
Comme tous les écrivains qui
poursuivent actuellement des
recherches personnelles en
Hongrie, j'ai dû défricher tout
seul mon chemin, et non sans
commettre beaucoup d'erreurs
ou de faux pas. En effet, lors-
qu'on n'utilise pas une écriture
déjà connue, il faut inventer
des choses qui parfois ont dé-
jà .été inventées ailleurs depuis
des·siècles. Il faut les réinven-
ter dans notre langue. Et cela
a des conséquences pratiques
très tristes pour l'écrivain. Ce-
la se solde d'abord par un nom-
bre considérable de pages
manquées, par des idées de
romans, de nouvelles, de piè-
ces qui paraissent faciles à
écrire mais deviennent impos-
sibles à réaliser dans cette
situation d'improvisation per-
manente.
Dans Minimythes, cependant.
vous avez trouvé un ton extrê-
mement rapide et allusif. mieux,
en quelques lignes vous parve-
nez à dévoiler ensemble la drô-
lerie et le tragique d'une situa-
tion.
1. O. S'il y a quatre-vingts
textes dans le recueil, j'en ai
bien quatre cents dans mes ti-
roirs, ratés ou à moitié réus·
sis. L'essence même du grotes-
que est de trouver un équilibre
entre le ridicule et le tragique.
On marche sur le fil du rasoir,
ia Littéraire du 1" ilU 15 octobre 1970
13
Mauriac Jl dort. Je forcerai les dieux même à se taire. J'anéantis le monde autour
Mauriac
Jl dort. Je forcerai les dieux
même à se taire.
J'anéantis le monde autour d'Atys
qui dort.
Le sommeil a rompu le faisceau
de ton corps,
Tes membres épandus se
partagent la terre,
Doux serpents déliés qui feignent
d'être morts,
Et Cybèle frémit jusque dans ses
abîmes
De ce trouble abandon sans
caresse et sans crime.
mie que repose fanneau de Méli-
sande et bien d'autres bagues per-
dues, et tous les secrets, et tous
les remords, et toutes les dou-
leurs et tous les songes dont nous
nous berçons jusqu'à notre der·
nier jour. C'est de cette eau som-
bre qu'ils remontent encore pour
(l)'aider à ne pas perdre cœur.»
déverse dans le souvenir qui éli·
mine peu à peu toute possibilité
d'authentique présence humaine
au profit d'un imaginaire et d'une
vie spirituelle mal médiatisée.
mi les hommes. Le Dieu de Mau-
riac est un dieu affectif destiné
notamment à combler les brisu·
l'es de l'enfance, mais imposé par
Les anges noirs
Auprès de Sangaris qu'il accueille
en ses songes,
Que suis-je, être sans forme et que
l'océan ronge,
Moi qui ne puis tenir dans
l'anneau de deux bras,
Reine à l'immense front que les
tristes marées
Ceignent de varech noir, de
méduses moirées!
Le défi adolescent à Dieu, la
passion de Genitrix, le privilège
accordé au sommeil et à l'odorat,
union de sensualité et de spiri-
tualité, l'imaginaire du serpent,
le frémissement de la chair cul-
pabilisée, le besoin d'une sexua·
lité qui ne soit pas telle que le
monde la connaît, l'obsession de
l'océan, de l'abîme, de l'immense,
l'impossible partage de l'âme
adolescente entre son désir infini
et le réel qui la brime, en ces
quelques vers sont contenus, mi-
raculeusement. Pourtant, ces
consonances, ces mouvements
Ilecrets d'une âme possessive, pas-
sionnée et brisée, dans la gangue
d'un vers aussi dépouillé que
l'acidité de la lande, peu les ont
écoutés 'parmi . ceux qui lisent
Mauriac. Le poète ne pardonnait
d'ailleurs pas aux critiques' cet
oubli qUi morfondait sa vieilles·
Ile. n me disait en janvier: « Vous
Peut·être le jour est-il venu
d'oser restituer à l'écrivain la part
la plus méconnue de son talent,
celle, la plus paradoxale, qui de-
vait contenir le nœud de l'œu·
vre et l'aboutissement de ses rê-
ves. L'énigme Mauriac semblait
toujours échapper au lecteur en
dépit des innombrables allusions
du romancier ou du mémorialiste.
Quel était le centre de formation
de ses volutes ? Pourquoi ces pas·
sions, cette œuvre? Les poèmes
nous aident à y répondre. La sin-
cérité du vieil homme ne pouvait
que nous y inciter puisque l'éter-
nel adolescent avait choisi, plus
que Gide peut.être, de se mettre
réellement à nu, pour se cerner
et pour être cerné. Ce n'est point
hasard si l'œuvre s'ouvrait sur un
prologue en vers; si elle incar-
nait dans ses romans des figures
de poètes, telles l'Augustin. de.
Préséances, l'Yves du Mystère
Frontenac ou le Pierre Costadot
Tes pas se perdent. Le silence
Est doux après ton aigre voix.
o volupté de ton absence!
elle comme un des éléments es-
sentiels qui ont nourri son passé.
Désireux de retrouver le paradis
perdu, il doit en retrouver la
composante religieuse qui en est
la clé de voûte et le fondement,
sans jamais pouvoir l'assumer
J'aime bien mieux que tes
tristesses
Le souvenir que tu me laisses
Quand je ne suis plus près de toi.
Ah! comme }e t'aimerais morte!
Tu fais fuir avec ton sourire
Ce que .mon rêve t'a prêté,
dans une réelle indépendance.
Aussi est·il contraint de l'assimi·
1er à une aura diffuse nommée
tendresse ou grâce. Chrétien ob-
sédé par la pureté morale réduite
à la chair, Mauriac recherche en
Jésus l'Ami capable de combler
le manque affectif qui l'occupe,
A vec ton sourire fardé
Et les mots qu'il ne faut pas dire.
Ce poème de 1909 priviléll;ie dé·
jà le souvenir et le passé que peut
magnifier l'imaginaire au détri·
ment de la réalité: il annonce la
conceptualisation de ces tendan·
ces dans le thème de l'incommu·
nicabilité des êtres de l'amour
humain, comme le penchant au
meurtre sexuel qui éclate, pour ne
citer qu'un titre, dans les An-
ges noirs, et se retrouve encore
capable de consoler l'enfant de
morts intimes et des morts
qu'il a aimés. Le climat de lan-
gueur de ses premiers poèmes
permet de s'y baigner à loisir.
Mauriac se condamne à la solitu-
de
créatrice du mal aimé, au cul·
te
du moi, à la sensiblerie des
correspondances, à l'obsession d'un
pur ampur qui n'est que désir
tandis qu'un catholicisme d'am·
biance colore d'élans une situa-
tion narcissique enfermée. En
fait ce climat des Mains jointes
n'est qu'un aboutissement, un voi·
le pudique qui recouvre un dra-
des Chemins de la Mer pour se
clore sur cet Adolescent d'Autre-
dans cet Adolescent d'autrefois
fois dont la parenté imaginaire
avec l'auteur n'est point fiction
mais réalité de l'en.deçà.
On a trop facilement négligé les
dont on a rarement percu la vé-
ritable Le viol et le
meurtre du, Pou dans cette œu-
vre ne sont pas un «deus ex ma·
china ». ns relèvent d'une sexua-
lité quelque peu voveuriste et
destructrice - qui s'accomplit
par intermédiaire, obtenant ainsi
me caché au cœur duquel la
sexualité brimée ne peut s'accom·
plir qu'en ses palliatifs. L'Enfant
chargé de chaînes, parce qu'il a
refusé de les rompre pour éviter
la révolte qui eût radié le Dieu
Mains jointes et f Adieu à fado-
de son enfance, se condamne à
.savez, même quand on est un
!rand écrivain et qu'on a reçu le
prix Nobel, il y a des échecs
qu'on est seul à connaître et qui
font mal. Mes poèmes sont de
ceux-là. Pourtant je ne suis que
lescence. Les tâtonnements d'une
œuvre, quand sa totalité nous per-
met un regard plus englobant,
apparaissent souvent très signifi.
catifs. Pès les premiers vers, la
Pécheresse préfigure les désirs
des grandes héroïnes condam·
nées à se contenter du péché ou
du rêve. Sans cesse elle imagine
la possibilité de .iouir sans être
soi·même atteint - tandis que
l'assassinat permet également l'in·
tériorisation de l'âme du Pou,
opération qui atténue la blessure
de la présence. Alain-Mauriac
peut idéaliser et se laisser empor-
poète.»
.
«que sur sa chair, la chair des
lèvres aimées s' écrase pour se
fondre ainsi qu'un fruit vivant. »
ter flans ses
êves.
n peut aimer
une attitude anémiée qui accep-
te les structures traditionnelles en
les contestant dans le secret de
son âme culpabilisée.
Ce visage mûri par l'âge don·
nera le contestataire vibrant, le
polémiste vif, demeuré cependant
fidèle au sillon qui le porta.
Les 28 poèmes d'Orages com·
posés entre 1912 et 1923, devaient
déchirer ce voile bien avant
les plus grands romans. Le poète,
Cette invite qu'il répétait à
chaque interview se glissait dans
les confidences des livres, des pré-
faces. Orages (1925), le Sang
L'Immuable côtoie l'obsession
de l'Inconnu et fIllusion de la vie
d'un plU amOllI' auquel ne se mê··
le plus la cbair présentée ici sous
l'aspect répugnant d'une fille laide.
L'ombre dp. ]a mère qui hante
J'Adolescent d'autrefois plane sur
Atys (1940) et fEbauche d'En·
dymion, «que (ses) lecteurs les
récusent ou non» sont à ses yeux
ses «modestes titres de poète;
(il) les revendique det'ant ceux
qui s'intéresseront encore à (lui)'
lorsqu.'(il) aur(a) quitté ce mon-
de. C'est ce chant qu'il faut bien
entendre pour (le) connaître.
C'est au fond de cette eau endor-
qui se perd dans les Sables et l'in·
tériorité. Mauriac affirmera tou·
jours ce 'côté de fidélité et de
qui procède de l'en·
racinement au cœur de la vie ter·
rienne, en même temps qu'il in·
sistera sur le caractère dérisoire
de notre incarnation éphémère.
Besoin d'éternité côtoyant le
néant dans une affectivité trouble,
la tristesse d'un enfant reclus se
ses premiers vers. Mauriac a reçu
d'elle la substance vivante suscep-
tible de l'accorder à la vie mais
aussi, hélas, la loi et la parole,
traditionnellement réservées au
père. Cette relation dueIle accen·
tuée pèsera lourdement sur le
destin du poète obsédé par un
univers fusionnaire qu'il projette
en Dieu faute de l'accomplir par·
sollicité par les corps, se décou·
vre sexué et se débat avec son
passé dualiste dans lequel la chair
était condamnée, et la sexualité
transformée en tendresse ou en
religiosité. Si Mauriac désire, son
dualisme lui insinue qu'il n'at-
teint que les corps, non les êtres ;
que le plaisir n'est qu'éphémère
alors qu'il désire l'éternel à la
manière de la durée infinie de
l'enfant. L'autre de l'amour n'est
plus la mère protectrice mais un
14
, poete être autonome qui ne Be contente pa8 de répondre aux sollicitations .te Narci8Be.
,
poete
être autonome qui ne Be contente
pa8 de répondre aux sollicitations
.te Narci8Be.
Et 8i le dé8ir est plu8 grand que
la pel'llOnne qu'il noue et trans-
CleIlde, Mauriac refuBe 8a puis.
.anee trouble, non spécifiquement
pel'llOnnelle, trop 8exuée. Plus
d'un titre de poèmes 8'intitule
geme de l'Âdolescent d'autre/où
d'être génial en ces expériences.
Journal de bord du dépouille-
ment, les poèmes Be taisent avec
la résolution du drame dans le
choix du chrétien et de l'homme
politique engagé. Outre que ce
silence subit atteste que Mauriac
n'est pas un tout grand poète,
La fusion avec la femme est impossible, le Dieu père est inter-
venu. C'est lui qu'il faut aimer. Les poèmes rassemblent toutes les
iInages, tous les mots signifiants que la prose allait véhiculer.
P«hé: ils traitent de l'amour
physique. De toute façon, «IIOW
tJaincw par le dégoût, ce
complice du Dieu qui IIOU& aime
phu que IIOW n'aimom 110& dé·
Le processus du 80uvenir
retrouve au terme de ce che-
min de feu, mais le conflit de
Dieu et Mammon a éclaté. Il s'in·
dans Souf/rance& du
.tien, dans Imomnie, parue dans
Plongées.
Un volume de poche devrait
réunir ces deux textes et Orages
parce qu'ils constituent les clefs
du . drame vécu dans sa forme la
plus pure, en trois registres dif·
férents. La 8incérité y est abso-
lue. Ou bien, à l'instar de Sartre,
il liquide Dieu pour se faire par
lui-même et pour lui·même, ou
bien, ce qui est son destin, il
retourne à l'enfance, accepte
Dieu, et renonce à l'amante pour
laisser paraître une image fémi·
nine maternelle. L'apaisement du
désir dans la vieillesse lui fera
bénir cette époque qui met un
terme aux menaces qu'a connues
80n moi adolescent.
Les textes déconcertent notre
sensibilité. Le désir n'est que dé·
sir, il n'est pas médiatisé par la
femme. Il s'accomplit dans l'im-
mortel Amour.
La langue est dépouillée de
tout fard ; une forme stricte l'en-
serre, qui la force à ne pas nous
dissoudre dans des images éphé-
mères. Aussi peut-on affirmer que
les poèmes de Mauriac consti-
tuent son laboratoire psychique,
qu'ils incarnent ses œuvres le!!
plus adulte8 en tant qu'homme,
mais qu'ils n'étaient pas dans le
l'aventure poétique n'aurait pu
totalement s'épanouir du fait de
son affection pour Musset, en dé-
pit de sa préférence pour Rim-
baud et Baudelaire.
Toutefois, le testameut du poè-
te demeure en ses vers. Son dra·
me y est inclus. L'épopée de
Sang d'Âty& un peu «surfaite:t à
ses dires, rassemble des donnée"
antérieures que la fin d'Orage&
laissait pressentir. Le conflit œdi·
pien y apparaît résolument. Atys
n'est qu'une immense construc-
tion mythique née du complexe
d'Œdipe vécu par le poète dan8
des coordonnées très particulières
et porté à un niveau élaboré de
conceptualisation poétique, inca·
pable cependant de résoudre lee
tensions puisqu'Endymion tente
une nouvelle fois d'y échapper.
Ce dernier eS8ai demeure inache-
vé. Le poète hanté par un besoin
d'amour qui serait «sans cares-
se et sans crime :t le projette avec
la femme en un ultime mythe
poétique. Séléné, déesse maternel·
le est condamnée à aimer un jeu.
ne adolescent en état de sommeil.
La fusion avec la femme est im-
possible, le Dieu père est inter-
venu. C'est Lui qu'il faut aimer.
En cet ultime élan le poète
rassemble une dernière fois tous
ses mythes. Les poèmes possèdent
le curieux privilège d'élaborer le
drame intérieur et de rassembler
en quelques vers toutes les ima·
ges, tous les mots signifiants que
la prose allait véhiculer dans cet·
te palpation sensuelle qui est d'un
grand poète incapable de se
créer en poésie.
Marc Quaghebeur
La Q!!Ïnzainc Littéraire du l or au 15 octobre 1970
EXPOSITIONS Art et politique Dans cette République Fé- dérale Allemande où le mar- ché et
EXPOSITIONS
Art et politique
Dans cette République Fé-
dérale Allemande où le mar-
ché et les entreprises des
musées semblent voués aux
séquelles du Pop américain
et du post-cinétisme, l'expo-
sition Kunst und Politlk t pré-
sentée par la Kunstverein de
Karlsruhe, a été pour beau-
coup une manière de révé-
lation.
Organisée par le Dr G. Buss·
mann de juin à septembre, elle
doit circuler dans les musées de
Wuppertal, de Francfort et à la
Kunsthalle de Bâle d'octobre à
mars.
Ce qui est intéressant dans cet·
te entreprise, c'est son caractère
objectif, éclectique et scientifique.
A la différence du Monde en
Quelftion que j'avais organisé en
1967 au Musée d'Art Moderne de
la ville de Paris et des derniers
salons de la jeune peinture, Kumt
und Politik a moins cherché à
prendre position sur le fond qu'à
donner un éventail, largement ou-
vert, des possibilités d'insertion
de la politique dans l'art, propo-
sition qui ne cesse dès qu'on
l'aborde de provoquer un certain
malaise depuis les excès désas·
treux du réalisme socialiste.
On s'est donc efforcé à Karls-
ruhe d'analyser les différents mo·
des d'approche, que ceux-ci relè·
vent du réalisme, de l'imagerie
structurée et décomposée, de l'en·
semblisme et du langage de l'ob·
jet, ou du happening, de l'action
et du choix conceptuel. Cela part
de la «Jeune Peinture et dc
Wolf Wostell: Chewing-gum th ermoélectronique
Guttuso qui montre à côté de toi·
les en «lecture une
étrange et belle composition con-
sacrée aux manifestations qui ont
eu lieu au village sicilien de Gi·
bellina, non reconstruit depuis
son anéantissement par un trem·
blement de terre. La scène est
revêtue du mystère des nuits de
la Saint.Jean, avec quelque chose
de lent, de solennel et de grave,
qui relève du rituel. Cela, donc,
va de Guttuso au conceptualiste
J06ef Beuys dont la participation
apparaît essentiellement, comme
il se doit, au niveau du catalo-
gue. Son apparition, avec son vi·
sage fermé et dur de métis in-
dien, coiffé d'un large feutre, a
fait partie d'un folklore somme
toute sympathique, au cours du
colloque qui a marqué le vernis-
sage de l'exposition et qui réunis·
sait, autour de Werner Hofman,
les dirigeants du groupe Tenden-
zen dc Munich (Richard Hiepe),
R. Kudicka, D. Schmidt, et
l'homme orchestre WoH Vostell.
Ce dernier a agi sur tous les
plans à la fois : peinture réaliste
et symboliste, imagerie emprun-
tée aux documents d'histoire et
d" actualité, schéma conceptuel
dans le catalogue, organisation
dans le musée d'un pseudo-camp
de concentration dans lequel le
spectateur muni d'une valiee mé-
tallique déclenchait, par eon
passage, un fond sonore et effec·
tuait eon parcours en marchant
sur des couverts d'aluminium.
Cette description rend mal l'ef·
fet angoissant et les prolonge.
ments mentaux de cette marche
dans le crissement des fourchet-
tes et des cuillers, écrasées par
les pas des visiteurs-participants,
entre deux rangées de barbelés.
V ostell attaque également sur
tous les plans: liberté sexuelle,
répression à Prague, souvenir de8
bombardements à la fin de la der·
nière guerre mondiale au cours
desquels les victimes furent pié.
gées et brûlées dans le bitume
fondu. Cette dispersion ne va pas
sans affaiblir la force, la cohé·
rence fondamentale du propos,
mais elle est la rançon inévitable
d'une extraordinaire puissance à
communiquer, d'une personnalité
exceptionnelle qui cherche les
cheminements d'une expression
particulière et spontanée plutôt
que l'accomplissement d'une dé·
monstration.
C'est la force satirique qui
éclate avant tout chez Arroyo,
dans le tableau collectif contre
les structuralistes de Aillaud, Bi·
ras, Fanti et Rieti, chez Erro
(dans la série des «Intérieurs
américains composés de deux
images contradictoires: une in·
trusion d'affiches politiques chi·
noises dans un chromo publici.
taire pour catalogue d'ameuble-
ment), chez Stenvert, qui procède
par un agencement didactique
d'objets, chez Griitske (dans son
inénarrable tableau représentant,
avec leurs bonne" têtes de grands-
pères, Freud, Marx et Marcuse
attablés en toute simplicité au·
tour de son fils, le petit Julius
Griitske), ou dans les composi.
tions de Cronica où sont mises en
page, là aussi, des images contra-
dictoires.
Cette force satirique - corro-
sive, amère ou désinvolte -- fait
place à une tension dramatique
immédiatement perceptible chez
Alvermann, Colin SeH, Spadari et
Baratella (travail collectif) , le
Tchèque Sovak, Paeffgen, Cano-
gar, le Grec Caniaris, manipula.
teur efficace d'objets, et surtout.
Genoves dont les suites narratives
sur les mouvements de foules 80nt
parmi les participations les plus
troublantes de cette exposition.
Errà: Intérieur américain n· 1
18
Naïfs d'Haïti Le pouvoir de l'image chez Ran· cillac ou chez BayrIe passe par une
Naïfs d'Haïti
Le pouvoir de l'image chez Ran·
cillac ou chez BayrIe passe par
une analyse de sa structure et,
chez Monory, par un écran oniri·
que où les conflits subjectifs trou-
vent lentement des solutions géné.
raIes, tandis que l'objet utilisé
par Caniaris, par Breuste Peter-
sen, par Stenvert
et
par V os tell
devient un élément efficace du
vocabulaire plastique.
Dans cet ensemble, les Anglo-
Saxons se sont tenus un peu en
marge: l'œuvre magistrale de
Kienholz, The Portable War Me-
morial, annoncée dans le catalo-
gue, n'avait pu malheureusement
être mise en place, mais les série
graphies de Warhol sur l'assas-
sinat du président Kennedy, les
collages de Tilson sur Martin Lu-
ther King, Che Guevara, Ma]·
colm X, très intéressants par la
logique de la mise en page, de-
meuraient, les uns et les autres,
un ton en dessous.
Télémaque était un invIte un
peu paradoxal dans cette exposi.
tion, avec sa grande et belle toile
Le récit de la vie quotidienne
d'un pays requiert, entre autres
exigences, la vigilance de la
perception. Mais cette vigilance
n'est pas seulement descriptive,
elle contribue aussi bien à mor-
celer qu'à fonder.
Quoi d'étonnant, alors, que la
tendance dite «naïve de la peine
ture haïtienne, longtemps ensor-
celée par le tourisme, se remette
à défaire si résolument un aspect
fondamental du langage pictural
conventionnel ?
Depuis le 25 lum dernier se
tient à Laval une exposition (1)
de peintres naïfs haïtiens. D'une
brèche, d'une fissure, d'un man·
que on a fait un regard, et, pour
la preInière fois, l'affranchisse·
ment que procure cette ouverture
n'a pas été assimilé, intégré à un
système de représentation, aux
coordonnées d'un ancêtre occiden-
tal. C'est que le monde a changé
et qu'il s'institue entre les diffé-
rents points du globe de nou-
veaux rapports.
Si le conservateur du musée de
One of 56000 marines, qui avait
Laval (2)
s'est tourné vers nos
été montrée la première fois à
Paris en 1965 à Figuration narra·
tive dans rart contemporain, et à
laquelle il s'est refusé par la suite
de donner une signification poli-
tique, malgré l'évidence de la
lecture que l'on peut en faire
(l'intervention des U.S.A. à Saint-
Domingne). Mais il est bon
qu'une exposition qui montrait
tant d'œuvres univoques, nettes
et péremptoires et qui comportait
une abondante et
sélection d'affiches, de cartes pos-
tales et de sérigraphies, parmi
lesquelles les variations sur le
rouge de Fromanger (que l'on
vient de voir galerie Bama), et
l'ensemble édité par Cueco à l'oc-
casion de son exposition à l'Arc,
abordât certaines marges d'ambi·
guïté, car l'ambiguïté appartient
à la nature même de l'image et
aux fausses certitudes du visuel.
Tous ceux qui jouent à renver-
ser les signes, à déconnecter le
sens ordinaire des spectacles, à
introduire un pouvoir subversif
dans le jeu des clichés, témoi-
gnent à leur manière du caraco
tère illimité du champ de signi-
fication de ces images.
Hyppolyte Hector: Pin-up de Haïti
Gérald Gassiot·Talabot
(1) Kunst und PoUtilt. Un catalo-
gue 20 x 2S cm, 208 pages, nombreu-
ses illustrations en noir. En langue
allemande. Badischer Kunstverein,
Karlsruhe.
peintres, a décidé de lcs montrer
au public français, d'instaurer un
véritable dialogue entre eux et
son pays, il faut y voir plus qu'un
signe.
L'un des «naïfs» haïtiens, Gé-
rard V alein, dont un tableau est
exposé à Laval nous fournira
peut-être un rudiment de réponse.
Certes, Gérard Valein vient d'être
primé au concours de Zagreb en
juillet 70 dans le cadre de l'Expo-
sition Internationale d'Art Naïf
(3), certes, il a une maîtrise de
la couleur et de la composition,
une puissance inventive qui fas·
cinent d'emblée, mais cela n'éclai·
re ni les raisons de son entreprise
ni nos recherches. Après des tours
et des détours, quand nous es-
sayons de saisir l'art de ce peintre,
nous nous trouvons devant des
surfaces, des contours, des cou-
leurs, des rythmes qui gardent
résolument un secret. Intentions,
motifs, prétextes, sujets ne prê·
tent à aucun commentaire. Plus,
ils voilent la clarté captivante du
tableau. Dès lors par quels moyens
ce peintre a-t-il pu ménager en-
tre ses lecteurs et lui ce vocabu-
laire, cet échange, cette articula-
tion et cette sorte d'explication?
Il semble qu'une stricte obéis-
sance à la poussée débordante du
réel, au lever rayonnant de la
vérité aient comblé en retour le
créateur d'un élan, d'un éclat vé-
ritablement enivrants. Peu préoc-
cupé d'esthétisme, d'intellectua-
lisme et de conventions, il s'en-
gage tout entier à faire surgir du
sein du peuple haïtien, si malléa-
ble, les résonances authentiques
qui font réfléchir. Si des accidents
de style propres aux naïfs tra·
versent son œuvre, ce serait une
erreur d'en profiter pour lier son
sort au destin d'une «école ». Ac-
cabler la quête d'un chercheur
de tout le poids d'une étiquette,
quand lui-même se réserve des
possibilités d'ouverture, ne pero
met surtout· pas de le compren-
dre.
L'éloquence plastique de V alein
dépasse la simple représentation.
Ses descriptions riches, minutieu·
ses, vivantes, mais souvent mélan-
coliques essaient toujours de cap-
ter le mouvement. Sa façon de
traiter la nature et la société tra-
duit un besoin de recueillement
et aussi de vie collective intense.
Même ses paysages sont de grands
reposoirs. Le milieu haïtien,
biance socio-culturelle n'ont pas
manqué d'imprégner le pinceau
du peintre. Des foules toujours
compactes redisent peut-être ses
preInières expériences. Il a dû
prendre très jeune la nécessité de
briser les écrans de
de demeurer au contact des ma&-
ses, puisqu'il avait neuf ans (4)
au moment de la désoccupatioo
militaire d'Haïti. Plus qu'une re-
présentation servile, plu8 que
plication d'une technique, la
peinture de Valein est une œuvre,
une création. Et son enracine-
ment est en Haïti, dans les rues
des villes, à la campagne, près
des autels du Vaudou. Richesse
d'inspiration, tenue picturale, in-
quiétude 8pirituelle, préoccupa-
tions socio-culturelles, voilà ce
que l'on ressent devant l'écriture·
de Valcio.
La générosité de l'auteur et soo
tempérament organisent - et ce-
la a certainement trompé· des
amateurs - occasionnellement un
La Q!!ilazainc Littéraire du 1 er au 15 oaobre 1970
17
INEDIT Haitl délall8ement pour les sens. On croit parfois entendre en regar· dant: le coq
INEDIT
Haitl
délall8ement pour les sens. On
croit parfois entendre en regar·
dant: le coq qui va être égorgé
au COUJ'll d'une cérémonie reli-
peuse est suggéré jusque dans son
chant, et le caquètement de la
poule qui sera • sacrifiée est aussi
perçu. Cette faculté n'est pas le
fait d'une improvisation. Elle sup-
pose une émotion, une sensibilité,
une énergie, un pouvoir propre-
ment créateurs. Pouvoir de sur·
prendre dans un même geste la
chose et son sens, de saisir le
monde, de créer une présence. Le
contenu social et spirituel de ses
tableaux devrait corriger un cer-
tain enthousiasme infantile pour
les c naïfs haïtiens ou contenir
un murmure· d'hostilité déguisée
envers eux.
Toute la peinture haïtienne,
c l'école naïve comme l'autre
tendance qui en diffère totale-
ment témoigne et, à nos yeux,
mérite de ce fait, notre respect.
Plus, ces deux grandes «écoles
ont dépassé le stade du simple té-
moignage pour établir, par delà
la palette, un dialogue silencieux
avec le monde, la seule façon
d'agir véritablement. C'est à la
fois l'acquis et le pensé du peuple
haïtien qui sont capturés et por-
tés au jour et délivrés par ces
régression en Haïti? Même si
on pouvait l'insérer dans une lon-
gue tradition caraïbéenne, lui
trouver des antécéd,ents sembla-
bles, établir qu'il ne s'agit que
d'une répétition, il resterait à
prouver son non-sena, son excen-
tration par rapport à l'histoire,
son caractère de «corps étran-
ger Mais un long et lent travail
de création a instruit ces «naïfs :.
et engendré à l'intérieur de leur
« cadre :. de grands changements,
de grandes métamorphoses. La
vérité qui se réveille sous leur
pinceau, l'horizon que leur ta-
bleau déploie sous nos yeux, tou-
te la nappe du quotidien qu'ils
remuent, tout cet espace socio-
culturel qu'ils décrivent, repren-
nent, reconstituent et diffusent,
tout cela a pour fonction de ré-
tablir la continuité de l'histoire
de notre pays, le sens de l'entre-
prise de Toussaint Louverture, de
l'Empereur Dessalines, du Roi
Christophe. Et notre problème
est de protéger cette peinture des
embûches du tourisme, comme il
convient de le faire pour le Vau-
dou.
Gilles Deleuze publie. aux
Pre s ses Universitaires de
France, une édition revue et
complétée d'un livre· fort re-
marqué il y a quelques an-
nées: Proust et les signes.
Nous sommes heureux de
donner ci-dessous de larges
extraits d'un chapitre inédit.
artistes.
Est-il besoin de souligner que le
phénomène «naïf n'est pas une
(1) Cette exposition est aujourd'hui
visible à Paris (Galerie Mona Lisa,
32, rue de Varenne, 7") •
(2) Jean-Pierre Bouvet.
(3) Le catalogue publié en serbo-
croate est intitulé: Naivni 70.
(4) Valcin est né en 1925. L'occupa-
tion m1l1taire d'Haïti par les Améri-
cains a duré de 1915 à 1934.
Bottex: La dernière Cène
La Recherche est bien produc.
tion de la vérité cherchée. Encore
o'y a-t-il pas la vérité, mais des
ordres de vérité comme des or-
dres de production. Et il ne suf-
fit même pas de dire qu'il y a
des vérités du temps retrouvé et
des vérités du temps perdu. Car
la grande systématisation finale
distingue, non pas deux ordres de
vérité, mais troÏ3. Il est vrai que
le premier ordre semble bien con-
cerner le temps retrouvé, puis-
qu'il englobe tous les cas de ré-
miniscences natWlClles et d'C88en-
ces esthétiques ; et que le deuxiè-
me et troisième ordres semblent
se confondre dans le flux du
temps perdu, et produire. des vé-
rités seulement secondaires qui
sont dites tantôt
tantôt «sertir:. ou «cimenter
celles du premier ordre. Pour·
tant la détermination des matiè-
res et le mouvement du texte
nous forcent à distinguer les trois
ordres. Le premier ordre qui se
présente se définit par les rémi·
niscences et essences, c'est-à-dire
par le plus singulier, et par la pro-
duction du temps retrouvé qui
leur correspond, par les condi-
tions et les agents de cette pro-
duction (signes naturels et artis-
tiques). Le deuxième ordre ne
concerne pas moins l'art et l' œu·
ne d'art; mais il groupe les plai-
sirs et les douleurs qui n'ont pas
leur plénitude en eux.mêmes, qui
renvoient à autre chose, même si
cette autre chose et sa finalité res-
tent inaperçus, signes mondains
et signes amoureux, bref tout ce
qui obéit à des lois générales et
intervient dans la production du
temps perdu (car le temps perdu,
lui aussi, est affaire de produc-
tion). Le troisième ordre enfin
concerne toujours l'art, mais se
définit par l'universelle altération,
la mort et l'idée de la mort, la
production de catastrophe (signes
de vieillissement, de maladie, de
mort). Quant au mouvement du
texte, ce n'est pas du tout de la
même façon que les vérités du
deuxième ordre viennent &eCOD-
der ou c enchâsser celles dlJ
premier ordre en leur donnaut
une sorte de correspondant, de
preuve a contrario dans un autre
domaine de production, et que
celles du troisième ordre vie
nent sans doute «sertir et «ci-
menter celles du premier, mais.
en leur opposant une véritable
« objection qui devra être «sur-
montée entre ces deux ordres·
de production.
Tout le problème est dans la
nature de ces trois ordres. Si 1IO\J8.
ne suivons pas l'ordre de présen-·
tation du temps retrouvé, qui
donne nécC88airement le primat à
celui-ci du point de vue de l'expo-
sé final, nous devons considérer
comme ordre primaire les
leurs et les plaisirs non pleins, à
finalité indéterminée, obéissant à
des lois générales. Or, bizarre-
ment, Proust groupe ici les v.
leurs de mondanité avec leUJ'll'
plaisirs frivoles, les val e urs·
d'amour avec leurs sou1lranee&,
et même les valeurs de soJJUDei)
avec leurs rêves. Dans la «voca-
tion d'un homme de lettres,
elles constituent toutes un «ap-
c'est-à-dire la fami-
liarité avec une matière brute
qu'on ne reconnaîtra que par
après dans le produit fini. Sans
doute ce sont des signes extrême-
ment différents, notamment Jes.
signes mondains et les signes de
l'amour, mais nous avons vu que
leur point commun était dans la
faculté qui les interprétait -
telligence, mais une intelligence
qui vient après au lieu de venir
avant, forcée par la contrainte du
signe. Et dans le sens qui corres-
pond à ces signes: toujours ODe
loi générale, que cette loi soit
celle d'un groupe comme dans la
mondanité, ou celle d'une série
d'êtres aimés c 0 mme dans
l'amour. Mais il ne s'agit encore
que de re88emblances grossières.
Si nous considérons de plus pm
cette première espèce de machine,
nous voyons qu'elle se définit
avant tout par une production
d'objets partiels tels qu'ils ont été
définis précédemment, fragments
sans totalité, parties morcelées,
vases sans communication, scènes
cloisonnées. Bien plus, s'il y a
toujours une loi générale, c'est
au sens particulier que la loi
prend chez Proust, ne rassem·
blant pas en un tout, mais au
contraire réglant les distances, les
18
Proust et les signes éloignements, les cloisonnements. Si les rêves du sommeil apparais- sent dans
Proust et les signes
éloignements, les cloisonnements.
Si les rêves du sommeil apparais-
sent dans ce groupe, c'est par
leur capacité de télescoper des
fragments, de faire rouler des uni-
vers différents et de franchir, sans
les annuler, les «distances énor·
mes
Les personnes dont nous
rêvons perdent leur caractère glo-
bal et sont traitées comme des
objets partiels, soit qu'une partie
d'elles soit prélevée par notre rê·
ve, soit qu'elles fonctionnent tout
entières comme de tels objets. Or
c'était bien ce que nous offrait le
matériau mondain : la possibilité
de prélever, comme dans un rêve
frivole, un mouvement d'épaules
sur une personne et un mouve-
ment de cou sur une autre, non
pas pour les totaliser, mais pour
les cloisonner l'un à l'autre. A
des temps vides, ou bien, du
point de vue du produit, des vé-
rités du temps retrouvé et des vé-
rités du temps perdu. L'ordre de
la résonance se distingue par les
facultés d'extraction ou d'inter·
prétation qu'il met en jeu, et par
la qualité de son produit qui est
aussi bien mode de production :
non plus une loi générale, de
groupe ou de série, mais une es·
sence singulière, essence locale ou
localisante dans le cas des signes
de réminiscence, essence indivi·
duante dans le cas des signes de
r art. La résonance ne repose pas
sur des morceaux qui lui seraient
plus forte raison le matériau
amoureux, où chacun des êtres
aimés fonctionne comme objet
partiel, « reflet fragmentaire.
d'une divinité dont on aperçoit
sous la personne globale les sexes
cloisonnés. Bref, l'idée de loi gé.
nérale chez Proust est insépara·
ble de la production des objets
partiels, et de la production des
vérités de groupe ou des vérités
de série correspondantes.
Le second type de machine pro·
duit des résonances, des effets de
résonance. Les plus célèbres sont
ceux de la mémoire involontaire,
qui font résonner deux moments,
un actuel et un ancien. Mais le
désir a lui-même des effets de ré-
sonance (ainsi les clochers de Mar-
tioville ne sont pas un cas de ré-
miniscence) . Plus encore, l'art
,produit des résonances qui ne
sont pas de la mémoire: «Des
impressions obscures avaient quel-
quefois sollicité ma pemée à la
façon de ces réminiscences, mais
qui cachaient non une sensation
d'autrefois, mais une vérité nou-
velle, une image précieuse que je
cherchais à découvrir par des ef-
fom du même genre que ceux
qu'on fait pour se rappeler quel-
que chose.» C'est que l'art fait
résonner deux objets lointains
c par le lien indescriptible d'une
alliance de mots ». On ne croira
pas que ce nouvel ordre de pro-
duction suppose la production
précédente des objets partiels, et
s'établisse à partir d'eux; ce se-
rait fausser le rapport entre les
deux ordres, qui n'est pas de fon-
dation. Le rapport est plutôt
comme entre des temps pleins et
fournis par les objets partiels;
elle ne totalise pas des morceaux
qui lui viendraient d'ailleurs. Elle
extrait elle-même ses propres
morceaux, et les fait réllonner
suivant leur finalité propre, mais
ne les totalise pas puisqu'il s'agit
toujours d'un «corps à corps.,
d'une «lutte. ou d'un «com-
bat
Et ce qui est produit par
le processus de résonance, dans
la machine à résonner, c'est l'es·
sence singulière, le Point de vue
supérieur aux deux moments qui
résonnent, en rupture avec la
chaîne associative qui va de l'un
à l'autre: Combray dans son es-
sence, tel qu'il ne fut pas vécu;
Combray comme Point de vue,
tel qu'il ne fut jamais vu.
Nous avons constaté précédem.
ment que le temps perdu et le
temps retrouvé avaient une mê-
me structure de morcellement ou
de fragmentation. Ce n'est pas là
qu'ils se distinguent. Il serait aussi
faux de présenter le temps perdu
comme improductif dans son or-
dre, que de présenter le temps
retrouvé comme totalisant dans le
sien. Il y a là au contraire deux
processus de production complé-
mentaires, chacun défini par les
morceaux qu'il fragmente, son
régime et ses produits, le temps
plein ou le temps vide qui l'ha·
bite. C'est même pourquoi Proust
ne voit pas d'opposition entre lei!
deux, mais définit la production
des objets partiels comme secon·
dant et enchâssant celle des ré-
sonances. Ainsi la «vocation» de
l'homme de lettres n'est pas seu-
lement faite de l'apprentissage ou
de la finalité indéterminée (temps
vide), mais de l'extase ou du but
final (temps plein).
Ce qui est nouveau chez Proust,
ce qui fait l'éternel succès et
l'éternelle signification de la ma·
Proust en 1902
deleine, ce n'est pas la simple
existence de ces extases ou de ces
instants privilégiés. De tels ins-
tants, la littérature en fournit
d'innombrables exemples. Ce n'est
pas non plus seulement la maniè-
re originale dont Proust les pré-
sente et les analyse dans son style
à lui. C'est plutôt le fait qu'il les
produit, et que ces instaule de·
viennent l'effet d'une machine lit·
téraire. D'où la multiplication
des résonances à la fin de la Re·
cherche, chez Mme de Guennan-
tes, comme si la machine décou-
vrait son plein régime. Il ne
s'agit plus d'une expérience extra-
littéraire que l'homme de lettres
rapporte ou dont il profite, mais
d'une expérimentation artistique
produite par la littérature, d'un
effet de littérature, au sens où
l'on parle d'un effet électrique,
électro-magnétique, etc. C'est le
cas où jamais de dire : cela fonc-
tionne. Que l'art soit une machine
il produire, et notamment à pro-
duire des effets, Proust en a la
plus vive conscience. Des effets
sur les autres, puisque les lec-
teurs ou spectateurs se mettront
à découvrir, en eux·mêmes et
hors d'eux, des effets analogues
à ceux que l'œuvre d'art a su
produire. «Des femmes passent
dans la rue, différentes de celles
d'autrefois, puisque ce sont des
Renoir, ces Renoir où nous nous
refusions jadis à voir des femmes.
Les voitures aussi sont des Re-
noir, et l'eau et le ciel. • C'est en
ce sens que Proust dit que ses
propres livres sont des lunettes,
un instrument d'optique. Et il n'y
I.a Cl!!inzaioe l.ittéraire du 1"' au 15 octobre 1970
19
Proust a que quelques imbéciles pour trouver bête d'avoir éprouvé après la lecture de Proust
Proust
a que quelques imbéciles pour
trouver bête d'avoir éprouvé
après la lecture de Proust des
phénomènes analogues aux réso-
nances qu'il décrit. Il n'y a que
quelques pédants pour se deman-
der si ce sont des cas de paramné-
sie, d'ecmésie, d'hypermnésie,
alors que l'originalité de Proust
est d'avoir taillé dans ce domaine
un découpage et une
mécanique qui n'existaient pas
annt lui. Mais il ne s'agit pas
seulement d'effets produits sur
les autres. C' r œuvre d'art qui
produit en. elle-même et sur elle-
même propre! effets. et s'en
remplit. s'en. nourrit: elle se
nourrit des vérités qu'elle engen-
dre.
Il faut bien s'entendre: ce qui
est produit, ce n'est pas simple-
ment l'interprétation que Proust
donne de ces phénomènes de ré-
n'est pas seulement découvreur
ou créateur, mais producteur).
Dans le courant de la Recherche,
si la résonance comme extase ap-
parait bien comme le but final de
la vie, on ne voit pas bien ce
que l'art peut y ajouter, et le nar-
rateur éprouve sur l'art le8 plus
grands doutes. Alors la résonance
apparait comme productrice d'un
certain effet, mais dans des condi-
tions naturelles données, objecti-
ves et subjectives, et à travers la
machine inconsciente de la mé-
moire involontaire. Mais, à la fin,
on voit ce que l'art est capable
d'ajouter à la nature: il produit
des résonances elles-mêmes, par-
ce que le style fait résonner deux
objets quelconques et en dégage
une «image substi-
sonance (<< la
recherche des cau-
tuant aux' conditions déterminées
d'un. produit naturel inconscient
les libres conditions d'une pro-
duction. artistique. Dès lors l'art
deux objets, il produit l'épipha-
nie, dégageant l'image précieuse
des conditions naturelles qui la
déterminent pour la réincarner
dans les conditions artistiques
élues. «Signifiant et signifié fu-
sionnent par un court-circuit poé-
tiquement nécessaire, mais onto-
logiquement gratuit et imprévu.
Le langage chiffré ne se réfère
pas à un cosmos objectif, exté-
rieur à l'œuvre; sa compréhen-
sion n'a de valeur qu'à l'intérieur
de l'œuvre et se trouve condition-
née par .la structure de celle-ci.
L'œuvre en tant que Tout pro-
pose de nouvelles conventions
linguistiques auxquelles elle se
soumet et devient elle-même la
clef de son propre chiffre (l).
Bien plus, l'œuvre n'est un tout,
et, en un sens nouveau, qu'en ver-
tu de ces nouvelles conventions
ses Ou plutôt c'est tout le phé-
nomène lui-même qui est inter-
prétation. Bien sûr, il y a un as-
pect objectü du phénomène;
l'aspect objectif, par exemple,
c'est la saveur de la madeleine
comme qualité commune aux
deux moments. Bien sûr aussi, il
y a un aspect subjectif: la chaine
usociative qui lie tout le Com-
bray vécu à cette saveur. Mais si
la résonance a ainsi des condi-
tions objectives et subjectives, ce
qu'elle produit est d'une tout au-
o tre nature, l'Essence, l'Equiva-
. lent spirituel, puisque c'est ce
Combray qui ne fut jamais vu,
et qui est en rupture avec la
chaine subjective. Ce pourquoi
produire est autre chose que dé-
couvrir et créer ; et toute la Re-
cherche se détourne successive-
ment de l'observation des choses
apparait pour ce qu'il est, le but
final de la vie, que la vie ne peut
pas réaliser par elle-même ; et la
mémoire involontaire, n'utilisant
que des résonances données, n'est
plus qu'un commencement d'art
dans la vie, une première étape.
La Nature ou la vie, encore trop
lourdes, ont trouvé dans l'art leur
équivalent spirituel. Même la mé-
moire involontaire a trouvé son
équivalent spirituel, pure.
produite et productrice.
Tout l'intérêt se déplace donc
des instants naturels privilégiés à
la machine artistique capable de
les produire ou reproduire, de les
multiplier: le Livre. A cet égard,
nous ne voyons de comparaison
possible qu'avec Joyce et sa ma-
chine à épiphanies. Car Joyce
linguistiques.
Reste le troisième ordre prous-
tien, celui de l'altération et de la
mort universelles. Le salon de
Mme de Guermantes, avec le vieil-
lissement de ses hôtes, nous fait
assister à la distorsion des mor-
ceaux de visage, à la fragmenta-
tion des gestes, à l'incoordination
des muscles, aux changements de
couleur, à la formation des mous-
ses, lichens, taches huileuses sur
les corps, sublimes travestis, su-
blimes gagas. Partout l'approche
de la mort, le sentiment de la
présence d'une «terrible chose:t,
l'impression d'une fin dernière ou
même d'une catastrophe finale
sur un monde déclassé qui n'est
pas seulement régi par l'oubli,
mais rongé par le temps (<< déten-
dus ou brisés, les ressorts de la
machine refoulante ne fonction-
naient plus :t
).
et de l'imagination subjective. Or
plus la Recherche opère ce dou-
ble renoncement, cette double
épuration, d'autant plus le narra-
teur s'aperçoit que non seule-
ment la résonance est productrice
d'un effet esthétique, mais qu'elle
peut être elle-même produite,
qu'elle peut être elle-même un
aussi commence par chercher le
secret des épiphanies du côté de
l'objet, dans des contenus signi-
fiants ou des significations idéales,
puis dans l'expérience subjective
d'un esthète. C'est seulement lors-
que les contenus signifiants et les
significations idéales se sont effon-
drés au profit d'une multiplicité
de fragments et de chaos, mais
aussi les formes subjectives au
profit d'un impersonnel chaotique
et multiple, que l'œuvre d'art
prend tout son sens, c'est-à-dire
exactement tous les sens qu'on
veut d'après son fonctionnement
Or, ce dernier ordre pose d'au-
tant plus de problèmes qu'il sem-
ble s'insérer dans les deux au-
tres. Sous les extases, n'y avait-il
effet artistique.
Et sans doute c'est cela que le
narrateur ne savait pas dès le dé-
but. Mais toute la Recherche im-
plique un certain débat entre
l'art et la vie, une question de
leurs rapporta qui ne recevra de
réponse qu'à la fin du livre (et
qui recevra sa réponse précisé-
ment dans la découverte que l'art
- l'essentiel étant qu'elle fonc-
tionne, soyez-en sûrs. Alors l'ar-
tiste, et le lecteur à sa suite, est
celui qui «disentangles et «re-
embodies :t : faisant résonner
pas déjà vigilante l'idée de la
mort, et le glissement de l'ancien
,moment s'éloignant à toute vi-
tesse? Ainsi quand le narrateur
se penchait pour déboutonner sa
bottine, tout commençait exacte-
ment comme dans l'extase, l'actuel
moment résonnait avec l'ancien,
faisant revivre la grand-mère en
train de se pencher ; mais la joie
avait fait place à une insuppor-
table angoisse, l'accouplement
des deux moments s'était défait
au profit d'une fuite éperdue de
l'ancien, dans une certitude de
mort et de néant. De même, la
succession des moi distincts dans
les amours, ou même dans cha-
que amour, contenait déjà une
longue théorie des suicides et des
morta. Pourtant, alors que les
deux premiers ordres ne posaient
pas de problème particulier de
leur conciliation, bien que l'un
représentât le temps vide et l'au-
tre, le temps plein, l'un, le temps
perdu, et l'autre, le temps retrou-
vé, il y a maintenant au con-
traire une conciliation à trouver,
une contradiction à surmonter
entre ce troisième ordre et les
deux autres (ce pourquoi Proust
parle ici de «la plus grave des
objections:t contre l'on entre-
prise). C'est que les objets et les
moi partiels du premier ordre
portent la mort les uns contre
les autres, les uns par rapport aux
autres, chacun restant indifférent
à la mort de l'autre: ils ne déga-
gent donc pas encore ridée de la
mort comme baignant uniformé-
ment tous les morceaux, les en-
trainant vers une fin dernière
universelle. A plus forte raison
se manifeste une « contradic-
tion:t entre la survivance du
deuxième ordre et le néant du
troisième; entre «la fixité du
souvenir:t et «l'altération des
êtres:t, entre le but final extati-
que et la fin dernière catastro-
phique. Contradiction qui n'est
pas résolue dans le souvenir de
la grand-mère, mais qui réclame
d'autant plus un approfondisse-
ment: «Cette impression doulou-
reuse et actuellement incompré-
hensible, je savais non certes pas
si j'en dégagerais un peu de vé-
rité un jour, mais que si, ce peu
de vérité, je pouvais jamais
l'extraire, ce ne pourrait être que
d'elle, si particulière, si sponta-
née, qui n'avait été ni tracée par
mon intelligence, ni atténuée par
ma pusillanimité, mais que la
mort elle-même, la brusque révé-
lation de la mort, avait, comme
la foudre, creusée en moi, selon
un graphique surnaturel et inhu-
main, un double et mystérieux
sillon.:t La contradiction appa-·
rait ici sous sa forme la plus ai-
guë: les deux premiers· ordres
étaient productifs, et c'est par là
que leur conciliation ne posait
pas de problème particulier;
mais le troisième, dominé par
l"idée de mort, semble absolu-
ment catastrophique et improduc-
tü. Peut-on concevoir une machi-
ne capable d'extraire quelque-
20
Les "Pensées" de Pascal chose à partir de ce type d'im- pression douloureuse, et de
Les "Pensées"
de Pascal
chose à partir de ce type d'im-
pression douloureuse, et de pro-
duire certaines vérités? Tant
qu'on ne la conçoit pas, l'œuvre
d'art rencontre «la plus grave
des objections
ment, comme des géants, ploogés
dans les années, à des époques
vécues par eux, si distantes - en-
tre lesquelles tant de jours sont
Tenus se placer dans le
Trois siècles de
falsification
temps
Voilà que, par là mê-
me, nous sommes tout près de
résoudre l'objection ou la contra-
diction. L'idée de la mort cesse
d'être une «objection. pour au-
tant qu'on peut la rattacher à un
ordre de production, donc lui
donner sa place dans l'œuvre
d'art. Le mouvement forcé de
grande amplitude est une machi-
ne qui produit l'etlet de recul ou
l'idée de mort. Et, dans cet etlet,
c'est le temps lui-même qui de-
vient sensible: «Le Temps qui
d'habitude n'est pas visible, qui
pour le devenir cherche des
corps et, partout où il les ren-
contre, s'en empare pour montrer
sur eux sa lanterne
écartelant les morceaux et les
traits d'un visage qui vieillit,
vant sa «dimension
bIc •. Une machine du troisième
ordre vient se joindre aux deux
précédentes, qui produit le mou-
vement forcé et, par celui-ci,
l'idée de mort.
par Samuel S. de Sacy
En quoi consiste donc cette
idée de la mort, tout à fait ditlé-
rente de l'agressivité du premier
ordre (un peu comme, dans la
psychanalyse, l'instinct de mort
se distingue des pulsions destruc-
trices partielles)? Elle consiste
en un certain etlet de Temps.
Deux états d'une même personne
étant donnés, l'un ancien dont 00
se souvient, l'autre actuel, l'im-
pression de vieillissement de l'un
à l'autre a pour etlet de reculer
rancien «dans un pasBé plus que
lointain, presque invraisembla-
Pol Ernst
aussi, .ou
peu
s'en faut,
Approches pascaliennes
1
Préf. de Jean Mesnard
Duculot éd., 700 p.
Gembloux (Belgique)
qu'avec les meilleures Inten-
tions du monde on les fal-
sifie. SI bien qu'à leur égard
une des tâches de l'érudi-
tion moderne a été, para-
doxalement, de défaire. Un
ouvrage récent donne l'oce.
Voici
de
considérer cette
juste -
trois siècles tout
c'était en 1670 -
sion
étrange destinée.
ble., C!>mme si des périodes géo-
logiques avaient dû s'écouler. Car
«dans l'appréciation du temps
écoulé, il n'y a que le premier pas
qui coûte. 00 éprouve d'abord
heaucoup de peine à se figurer
que tant de temps ait passé, et
ensuite qu'il n'en ait pas passé
davantage. On n'avait jamais son-
gé que le XIII" siècle fût si loin,
et après 00 a peine à croire qu'il
puisse subsister encore des églises
du XIII" siècle •. C'est ainsi que
le mouvement du temps, d'un
passé au présent, se double d'un
mouvement forcé cl' amplitude
plus grande, en sens inverse, qui
halaie les deux moments, en ac-
cuse l'écart, et repousse le passé
plus loin dans le temps. C'est ce
second mouvement qui constitue
que paraissaient les 'enséM
de Pascal. Et trois siècles
Que s'est-il passé dans le sou-
venir de la grand-mère? Un mou-
vement forcé s'est enclenché sur
";,Air
:1
"
dans le temps un «horizon
Il
ne faut pas le confondre avec
l'écho de résonance; il dilate infi-
niment le temps, tandis que la
résonance le contracte au maxi-
mum. L'idée de la mort dès lors
est moins une coupure qu'un ef-
fet de mélange ou de confusion,
puisque l'amplitude du mouve-
ment forcé est occupé aussi hien
par des vivaots que par des morts,
tous des mourants, tous à demi
morts ou courant au tomheau.
Mais cette mi-mort est aussi hien
stature de géants puisque, au sein
de l'amplitude démesurée, on
peut décrire les hommes comme
des êtres monstrueux, «occupant
dans le Temps une place autre-
ment considérable que celle si
restreinte qui leur est réservée
dans l'espace, une place au con-
traire prolongée sans mesure,
puisqu'ils touchent simultané-
une résonance. L'amplitude por-
teuse de l'idée de mort a balayé
les instants résonants comme
tels. Mais la contradiction si vio-
lente entre le temps retrouvé et
le temps perdu se résout pour
autant qu'on rattache chacun des
deux à son ordre de production.
Toute la Recherche met en œu-
vre trois sortes de dans
la production du Livre: machi-
nes à ob jets partiels (pulsions),
machines à résonance (Eros), ma-
chines à mouvement forcé (Tha-
natos). Chacune produit des vé-
rités, puisqu'il appartient à la vé-
rité d'être produite, et d'être pro-
duite comme un etlet de temps :
le temps perdu, par fragmenta-
tion des objets partiels ; le temps
retrouvé, par résonance ; le temps
perdu d'une autre façon, par am·
plitude du mouvement forcé, cet-
te perte étant alors passée dans
l'œuvre et devenant la condition
de sa forme.
Gilles Deleuze
© P.U.F. éd.
(1) Umberto Eco, l'Œuvre ouverte,
Pascal, dessiné par Flandrin
le Seuil éd., 231 p.
Littéraire du l or au 15 octobre
1970
21
Pascal Dana un ancien bouquin hon- nête, banal et di8tingué, je lÏ8ai8 encore hier que
Pascal
Dana un ancien bouquin hon-
nête, banal et di8tingué, je lÏ8ai8
encore hier que la mort préma-
turée de Pucal, à trente-neuf am,
en 1662, avait ouvert dam notre
patrimoine national une creVU8e
qui ne se refermerait jamai8.
Cette orai80n funèbre, propre à
toucher le8 cœun sen8ible8, n'a
pu de sem. Il y a autrement de
force dam le rude averti8sement
de Descartes, que ce qui n'e8t
pa8 arrivé doit être re.gardé com-
me ayant été imp088ible ab801u-
ment.
Puca}, 8'il avait vécu, et à 8UP'
poser, pure hypothè8e, qu'il eût
pu mener 80n œuvre à terme, au-
rait été on ne 8ait quoi - autre,
en tout oa8, que celui en qui nOU8
vénéron8 l'auteur des Pemées.
Lesquelles n'étaient que des no-
te&, jetée8 à chaud 8ur le papier,
en vue d'une future, cohérente et
à détacher tant bien que mal -
et à arranger - .des morceaux
mieux peignés dont ils nrent en
1670 le8 Pensées de M. Pascal
sur la religion et quelques autres
sujets. Et voilà Pascal, qui ne
8'était jamais avisé d'écrire des
Pemées, refoulé de force parmi
le8 poli88eun de maxime8, sen·
tence8 et réflexiom morale8. Il y
resta 8i longtemp8 qu'aujourd'hui
même je n'a88urerai8 pa8 qu'on
l'ait tout à fait délié de cette 80-
ciété, honorable certe8, maÏ8 qui
n'était pa8 la 8ienne.
Le mythe du plan
Cependant, et tandi8 que les
éditiom successive8 se faisaient
peu à peu plu8 re8pectueu8e8, les
éditeun mieux informés, mai8
alléchés par l'excè8 invene, 8'in-
géniaient à découvrir ou plutôt à
ma88ive Apologie de la religion
inventer le plan de l'Apologie, et
chrétienne. Il 80ngeait vague-
ment à de8 forme8 : dialogue8, let-
tres; 8an8 avoir rien décidé.
N'aurait-il pu dérivé du côté de
Malebranche, et de ce8 ouvrage8
à recluser le8 Pemées en comé-
quence. Ici apparaît le mythe du
plan. Pardonnez-moi 8i je VOU8
8emble le décrire en trait8 de
caricature; mai8 je croÏ8 qu'il
zélé8 que le8 incrédule8 auxquels
on le8 de8tine 8'empre8sent d'aban-
donner aux croyant8, qui 8e con-
tentent de le8 re8pecter de loin ?
Se8 sept cents grandes pages
(comprenant, il est vrai, des
textes) sont d'analY8f" et de co
ment aire, non d'érudition. La pru-
dente modestie du mot Appro-
ches donne confiance. Et en ej(et,
puÏ8que maintenant nous SOOlJDe8
convaincus raisonnablement qu'.
chaque liasse répondait dam l'es-
prit de Pascal une famille ou
tribu d'idées, n'est-il pas légitime
de revenir, liasse par lia8se, aux
méthodes de l'interprétation ?
Peut·être cependant arrive-t-il
à M. Pol Ernst de se lai88er en-
trainer. Ainsi, non content de
cerner ce qu'il appelle avec jmr
te88e l' c unité de pemée :t de ch.
que liuse, il y cherche de su]'-
croit une unité logique, en raÏ80n
de laquelle il propose un clBll8e-
ment détaillé, pièce par pièce.
Pa8cal ne l'avait pu fait: faute
de loisir, ou parce que l'expé-
rience lui paraÏ8sait immaturée?
Celle-ci intéresse, elle ne convainc
pas; son défaut est de réduire
trop la marge d'indétermination
(il est vrai qu'on me reprochera
de tendre, pour ma part, à l'élar-
gir trop).
Les linéaments d'une
architecture
De cette audacieuse vigueur, de
ce8 raccourci8, de ce8 fulgura-
tion8, de cet emportement poéti-
que, de cette corre8pondance 8i
immédiate entre le8 ch08e8 dite8
et celui qui le8 dit, de ce mé-
lange 8i intime d'une âme et d'un
langage, de cette fiabilité - que
8erait·il re8té? En 1662, le 8tyle
Loui8 XIV achevait déjà de met-
tre en place le 8Y8tème de 80n
terrorisme. Il aurait bien fallu
céder aux pre88iom du goût, de
la 80ciété, des conseiller8; rabo-
ter et polir. Jamais c notre :t Pa8-
cal ne 8erait devenu le c vrai :t
Pascal; c notre:t Pascal nOU8 a
été octroyé par un fune8te et
Aller supposer encore un ordre
de liasse à liasse n'était ni moins
tentant, ni moins risqué. Et puis,
comme le suggère fort discrète·
ment M. Jean Mesnard dans sa
courte préface, qui eèt d'un
expert et qui est d'un maître,
toute la masse des fragments non
classés reste tenue à r écart: la
mettre à contribution, c'était re-
tomber aussitôt dans les vieilles
ornières de l'arbitraire, ce dont
M. Pol Ernest a eu bien rai80n
de se garder, et, néanmoins,
l'ignorer c'est imposer aux hypo-
thèses les mieux ordonnées une
lourde charge d'aléatoire.
Du moins l'auteur d'Appro-
bienheureux coup du 80rt.
Les Pemées: un enfant mer·
veilleusement naturel, et parfai-
tement illégitime. En 1662, les
gem de Port-Royal furent atter-
rés. 118 ne virent dan8 ce qu'avait
faut appuyer fort.
C'e8t se repré8enter l'écrivain
comme un écolier. C'e8t imaginer
qu'un écrivain, avant de rien
écrire de l'ouvrage qu'il projette,
commence par en dre8ser le plan ;
un joli plan bien net, bien arti-
culé, .bien 8ubdivisé, bien équili.
bré. Chaque idée qui 8e présente
doit trouver dan8 l'organisation
une place qui l'attend. La con-
ception toute di8tincte de l'exé-
cution, et antérieure à elle. Une
place pour chaque chose, chaque
chose à sa place. Aprè8 quoi, il
8uffit de s'installer dan8 l'atelier
pour procéder à la rédaction. Une
perquÏ8ition au peigne fin dan8
l'atelier pascalien ne devrait-elle
pa8 dévoiler au juge d'imtruction
le 8ecret du plan ?
La préface de Port-Royal, dè8
1670, décrivait mieux la réalité:
ches pascaliennes fait-il fort bien
lai88é Pa8cal qu'un fouillis de pa·
peruse8. 118 ne voulaient pa8 que
tout 8e perdit, et ils ne voyaient
pa8 comment tirer parti de ces
matériaux informe8; peut-être
apercevaient.ils de l'inconvenan-
ce, voire quelque délire, dan8 la
fougue de l'expre88ion.
c ou Lorsqu'il lui survenait quel-
ques nouvelles pemées, quelques
vues, quelques idées, ou même
quelque tour et quelques expres-
siam qu'il prévoyait lui pouvoir
un jour servir pour son dessein,
il aimait mieux en mettre quel-
que chose par écrit
:t (N'oubliez
pas le tourment de la maladie:
assiduité et continuité interdite8.)
Ce que nOU8 appelom le8 Pen-
sées corre8pond au premier âge
de la création littéraire, où 8e
re880rtir l'outrecuidance des bon·
nes gem d'autrefois qui n'hési-
taient pas à se substituer à Pas-
cal pour remédier à la défaillance
de ce pauvre homme. l'ious pou-
vons, par une lecture dévouée
comme doit être toute lecture,
accéder à un univen spirituel;
nous ne pouvons pas déboucher
sous les nobles portiques d'une
architecture intellectuelle dont il
n'a jamais existé que des linéa-
ments.
A la longue, ils 8e résignèrent
confondent encore la songerie, la
méditation et les essais du lan-
gage.
Réflexion errante, réflexion ce-
pendant; il ne 8e pouvait pa8
qu'un tel homme 8e sati8fit au
jour le jour de 8e8 petites note8,
san8 rêver de l'en8emble auquel
elle8 le préparaient. Durant le
deuxième tien de ce 8iècle-ci,
Zacharie Tourneur et Loui8 La-
fuma ont démontré qu'avant de
mourir Pascal avait commencé
lui-même à mettre un peu d'or·
dre dam 8es bouts de papier;
que, 8ans le savoir, nOU8 aviom
80U8 la main cette ébauche de
clu8ement ; et qu'il 8uffisait pour
la connaitre de déchitlrer des in-
dice8 matériel8, 8an8 recourir aux
dangereu8es ingéni08ités de l'in·
terprétation.
Le8 vingt-8ept c lia88e8:t ( ou
d088ien) qu'il avait ainsi formées
à partir de 8e8 manuscrit8 huar-
deux sont aujourd'hui recomti·
tuées avec un degré de vraÏ8em-
blance proche, apparemment, de
la certitude. Le8 texte8 y 80nt
non pa8 rangé8 par ordre, mai8
plutôt di8tribué8 8elon de8 affi-
nité8, certainement semible8 à
Pa8cal, que nous n'apercevons pa8
toujoun. Entre la pulvérulence
in8table de c pemée8:t 8éparée8
et l'abusive rigidité de8 c plan8 :t,
c'e8t un palier intermédiaire -
et quelque peu oscillant.
Car l'intérieur de chaque lia88e
est re8té inorganÏ8é. Le8 troi8 cino
quièmes de8 fragment8 sont res-
tés incla88és. Et les ,rapports des
liasses entre elles restent indéter-
minés. L'intention générale ne
prête pas au doute, çomme l'a
montré M. Jean Mesnard, l'un
des plus savants et même
temps des plus semés de nos paFi-
caliem ; mais les lignes générales
lie font que se laisser deviner
dans la discontinuité, les terre8
fermes ne font, îles ou. mêmc
archipels, non pas continents,
qu'émerger au sein de vastes es-
paces inorganisés.
Telle est la contrée, c humide
encore et molle du déluge et
gardant les empreintes d'un
géant, où M. Pol Ernst a établi
son campement d'explorateur. En
Mant à 80n expédition· un pro-
gramme sagement limité. Le titre
semblerait annoncer une ambi.
tieuse -randonnée à traven l'uni-
vers . pascalien: non, il ne s'agit
que des Pemées, et, parmi les
Pemées, que des vingt.sept lias-
ses.
Samuel S. de Sacy
22

De Gaulle et l'Algérie

Pierre Yiansson-Ponté

HÏ!Jtoire de la République

1

gaullienne

Tome 1 : La fin d'une époque

Fayard éd., 578 p.

La sociologie de la ye Répu- blique pourrait se caractériser par trois traits. Les électeurs y sont nombreux, les militants par- cimonieux, et les lecteurs cu- rieux On écrit beaucoup sur le régime, en effet, au point que lorsqu'une nouvelle vague de chroniques politiques s'annonce, comme en cette rentrée, le moins blasé commence à éprouver une légère nausée: encore les aven- tures du général ! Pourtant, avec fHÏ!Jtoire de la

République gaullienne de Pierre

Yiausson-Ponté, il vaudrait mieux dire: déjà une histoire! L'au- teur se défend certes d'avoir fait

c: un travail scientifique:. et pré-

ne s'agit c: ni d'une re-

cise qu'il

cherche ni d'une approche neu- maÏ!J d'un récit qui vÏ!Je à mettre un peu d'ordre

dam : Cette modes-

tie ne va probablement pas sans quelque orgueil, dans la mesure où le dessein de c: mettre un peu

d'ordre dam :. signi-

fie en réalité : présenter une pre- mière synthèse de la République gaullienne. Or la tâche est encore pleine d'embûches pour l'histo- rien classique qui ne dispose que d'une documentation officieuse, indiscrète et douteuse. Le terme

vier 1959, on assiste à la mise en place de la ye République, avec l'abdication du Parlement devant l'émeute du Forum, la préparation de la constitution, le- référendum et les élections légis-- latives, et enfin l'accession à 1. présidence de la République. L'année qui suit. est celle de l'expérimentation du nouveau ré- gime (9 janvier 1959 - 23 janvier 1960) : elle s'achève sur les bar- ricades d'Alger. Viennent alors

grands jours:. qui s'éten-

dent jusqu'à l'ouverture de la conférence d'Evian, le 20 mai 1961, et enfin c: la paix:., qui at- tend encore quatorze mois. Mais si le cadre est algéri(;n, le contenu est beaucoup plus large puisqu'il s'agit d'une histoire de la République gaullienne. A l'in- térieur de son découpage, P.

Yiansson-Ponté avait le choix en- tre une présentation sptématique (politique intérieure, reJations in- ternationales, économie, etc.) et une présentation chronologique. Il n'a choisi ni l'une ni l'autre, préférant organiser chaque pé- riode en cinq chapitres caracté- risés chacun par une idée domi- nante, correspondant à un grou- pe d'événements. Pour ne pas tomber dans l'impressionnisme et la confusion, il lui fallait maîtri- ser son sujet parfaitement - ce qui ne surprendra pas chez le rédacteur en chef du Monde - et répartir les faits selon cette démarche compréhensive. Il y était aidé par l'unité qu'apportait

c: les

c: d'intoxe:. n'a-t-il _pas -'été - in- - le principal acteur. La documen-

tation, que l'on sent considéra- ble, est filtrée, décantée et, pour alléger le' récit, une chronologie est renvoyée à la fin du volume qui comporte en outre les résul. tats deS élections et des référen- dums, ainsi que la composition des gouvernements, et un index des noms cités (pratique hélas!

trop rare dans l'édition française). Le récit témoigne d'une gran- de sobriété en ce qui concerne les anecdotes dont on a été quel- que peu saturé par l'hagiogra- phie gaullienne. Mais des détails choisis viennent l'arrimer (la pro- menade en barque de Khrouch- tchev et du général, chantant les Bateliers de la Yolga sur l'étang_

de Rambouillet ), et la relation

des moments de crise est d'une précision exemplaire. Pratiqué- ment tout y est, sans tomber dans-

la·sécheresse de l'énumération Di

venté par la ye?

L'HÏ!Jtoire de la République

gaullienne est divisée en deux parties; le premier tome qui vient de paraître concerne la guerre d'Algérie, de mai 1958 à juillet 1962, tandis que le second volume ira jusqu'au référendum du 27 avril 1969. L'articulation correspond en effet à la césure essentielle du régime qui est né de la crise algérienne, mais qui a eu l'ambition d'être tout autre chose qu'un phénomène conjonc. turel et qui s'est profondément transformé ensuite. L'auteur disposait ainsi d'un fil conducteur pour présenter les cinquante mois qui suivirent le retour du général jusqu'à la paix. Il a découpé cette première pha- se en quatre périodes qui corres- pondent aux étapes du règlement algérien: du 13 mai 1958 au 8 jan-

La Uttéraire du 1'" au 15 1970

au 8 jan- La Uttéraire du 1'" au 15 1970 en direct Les grands problèmes d'aujourd'hui
au 8 jan- La Uttéraire du 1'" au 15 1970 en direct Les grands problèmes d'aujourd'hui

en direct

Les grands problèmes d'aujourd'hui

Une nouvelle collection, un nouveau style

LES OUVRIERS

Une enquête de Philippe Gavi

cc Un excellent tableau-témoignage de la classe ouvrière deux ans après Mai 68».

L'EXPRESS

Prochains volumes à paraÎtre:

GUERRE -CIVILE EN IRLANDE LES ENFANTS DE FIRST STREET

Une école à New York

par Christian Casteran

par George Denisson

El DIRECT

MERCURE DE FRANCE

DE FIRST STREET Une école à New York par Christian Casteran par George Denisson El DIRECT
En De Gaulle pécher par excès allusif. Un point à noter cependant: l'auteur écrit page
En
De Gaulle
pécher par excès allusif. Un point
à noter cependant: l'auteur écrit
page 140, et à nouveau page 234,
que le Conseil de cahinet du
10 janvier 1959.fut «le premier
et le le général ne pou-
vant admettre que les ministres
l!e réunissent en dehors de sa pré-
sence (le Conseil de cahinet est
la réunion du gouvernement à
Matignon sous la présidence du
Premier ministre). C'est en effet
le seul qui fit l'ohjet d'un com-
muniqué officiel, mais il semhle
que le gouvernement ait tenu une
quinzaine de réunIons de ce ty-
pe en 1959-1960, notamment à la
veille des sessions parlementai-
res.
Sur le fond, c'est naturellement
la stratégie algérienne du général
de Gaulle qui est au cœur de
ce récit. Huit ans après, elle laisse
le lecteur perplexe. N'était-elle
pas toujours en retard sur la réa-
lité, progressant certes vers la
paix, mais allongeant les délais
par des exigences qu'il fallut
ahandonner les unes après les
autres? P. Viansson-Ponté le
signale, avec un soupçon de
cruauté, à chaque étape (la «paix
des hraves », l'autodétermination,
Melun, Evian, Lugrin et enfin les
Rousses). Le refus d'admettre
l'organisation extérieure comme
interlocuteur, puis de traiter des
aspects politiques dans la négo-
ciation, les exigences sur le Sa-
hara, hientôt ouhliées, tout cela
était-il indispensahle pour con-
duire les espoirs, peu à peu, à
l'idée de «dégagement»? Ou
hien s'agissait-il d'erreurs de con-
ception et de tactique qui ont non
seulement retardé l'issue, mais
ont de surcroît exaspéré l'opinion
européenne jusqu'à « l'apoca.
Witkiewicz
Linguistes du XVIIIe
Sous le titre Varia Linguistiea,
lypse de l'O.A.S. ? L'auteur rap-
pelle les critiques des impatients
et les plaidoyers des prudents,
mais il ne se prononce pas. Il
s'est affirmé «sans passion mais
non sans opinion» et ne manque
pas, à l'occasion, de juger avec
sévérité. Peut-être estime-t-il un
peu vain de tenter de départager
les thèses d'une controverse qui
durera, comme la paix manquée
de 1917 continue d'opposer les
partisans de Clemenceau à ceux
Les Editions «L'Age d'hom-
me à Lausanne, qui nous ont
permis de lire, entre autres, Pé-
tersbourg d'André Biély; le Sceau
égyptien d'Ossip Mandelstamm,
publient l'un des trois grands ro-
mans du Polonais Witkiewicz:
rInassouvissement. Génie multi·
les éditions Ducros, à Bordeaux,
rassemblent en un volume des
textes de Maupertuis, Turgot,
Condillac, Du Marsais, Adam
Smith relatifs au langage. On y
voit s'élahorer une c linguisti-
que qui commence à prendre,
en ce XVIIIe siècle, une allure
et on comprend
peut-être mieux le hut que s'était
donné Rousseau dans son Essai
«
sur rorigine des langues. On y
de Caillaux
En tout cas, il
écarte le déhat d'un mot, con-
cluant «qu'aucun réquisitoire ne
pourra retirer au régime le mé-
rite d'avoir résolu le dernier pro-
hlème de la décolonisation ». On
en donne acte volontiers au ré-
gime, tout en espérant que le
rédacteur en chef du Monde y
reviendra à la fin de son histoire.
forme, Witkiewicz, qui fut aussi
peintre et dramaturge (22 de ses
pièces ont pu être sauvées et l'une
d'elles sera prochainement jouée
à Paris), appartenait à l'avant-
garde polonaise des années vingt.
Il s'est donné la mort en
lors de l'entrée des troupes alle-
mandes et russes en Pologne. Jo-
sé Pierre a parlé de lui dans ces
colonnes (voir la Quinzaine nO 80)
et nous publierons prochainement
un texte sur lui de l'auteur des
voit surtout, précise Michèle Du-
chet dans sa préface, «les limites
de la métaphysique expérimen-
tale qui 6Cmble préoccuper tous
les auteurs du XVIII"
(Textes rassemhlés et annotés par
Charles Porset, notices hihliogra-
phiques, 356 p.)
Feuillets bleus, Adolf Rudnicki.
Réservons donc cette question
sous hénéfice d'inventaire futur.
Mais il est une autre interroga-
tion qui s'élève dès maintenant à
la lecture de l'ouvrage. La phase
algérienne de la Ve Répuhlique
se détache en perspective, elle
est devenue de l'histoire; con-
naissant la suite, on se prend à
se demander si la loi non écrite
de notre vie puhlique qui affec-
tait à un gouvernement ou à un
homme la mission de résoudre un
problème, après quoi il était con·
gédié, n'exprimait pas, en fin de
compte, une certaine sagesse
Le théâtre de Wietkiewicz a com-
mencé d'être publié par le même
éditeur (2 volumes puhliés, 4 à
paraître) et trois de ses pièces
(dont les Cordonniers,
« pièce
L'hermétisme à
la portée de tous
scientifique en trois actes avec des
chansonnettes ») figurent dans
« Théâtre du monde entier» chez
Gallimard. L'inassouvissement est
traduit et préfacé par Alain V an
Crugten qui nous annonce un es-
sai sur l'auteur. 526 pages d'une
lecture pleine de surprises. Nous
y reviendrons.
René Alleau, dont la réputa-
tion n'est plus à faire en matière
de «sciences secrètes », inaugure
une « Bibliotheca Hermetica
dont Denoël assure la diffusion.
Il compte y publier «les chefs-
d'œuvre de l'hermétisme », ou-
vrages généralement introuva-
bles qui traitent d'alchimie, d'as-
trologie et de magie. Premiers ti-
La réalité dépasse
la fiction
tres: le Livre des figures hiéro-
Pierre Avril
Julliard réédite rAssassinat de
Trotsky, de Julian Gorkin, qui
avait paru aux éditions SELF peu
après la guerre, et qui portait le
nom d'un co-auteur: le chef de
la police de Mexico. Julian Gor-
kin avait eu en effet à sa dispo-
glyphiques de Nicolas Flamel
(avec une étude historique d'Eu-
gène Canseliet, 234 p., 29 F) ,
rAlchimie et les alchimistes de
M.
Louis Figuier (première édition:
VW.
1854) qui donne des reproduc-
tions de pièces fabriquées à l'aide
de l'or alchimique (?) (408 p.,
Dau
36 F), la Magie et rastrologie,
d'Alfred Maury (publié en 1860
lOuscrit un abonD_Dt
par l'auteur de le Sommeil et les
D d'un an 58 F 1 Etranger 70 F
o de six mois 34 F 1 Etranger 40 F
règlement joint par
o mandat postal 0 chèque postal
Rêves) (432 p., 38 F). René Al-
leau s'élève contre le qualificatif
de «fausses sciences» donné aux
domaines dont il s'occupe et con-
o chèque bancaire
Renvoye2 celle carle.
teste qu'elles aient été à l'origine
de nos sciences expérimentales. Il
préfère les rattacher à « un savoir
La Quinzaine
traditionnel »
«dont la valeur
Hu
lre
43 rue du ·rem"I
Paril 4.
poétique nous dispense d'une cri-
tique scientifique arhitraire et
c.c.r. 15.SH.53 Paris
sition des centaines de pièces offi-
cielles ayant servi au procès de
l'assassin, Jacques Mornard-Mer·
cader. Depuis, il a complété sa
documentation, grâce surtout aux
confidences de chefs communistes
espagnols qui ont «miraculeuse-
ment» réussi à sortir d'U.R.S.S.
La troisième partie de son ou-
vrage est ainsi inédite. Si l'en-
semble gar de l'allure d'un
«grand roman policier », c'est
qu'en ce cas, remarque Gorkin,
inadéquate
». Voici donc, qui
la réalité dépasse la fiction. (320 p,
l'eût dit? l'hermétisme à la por-
22,50 F.)
tée de tous.
24
feuilletant Théâtre en Perse Déjà, l'histoire . rence, le champ d'une culture et comment la
feuilletant
Théâtre en Perse
Déjà, l'histoire
. rence, le champ d'une culture
et comment la question philoso-
phique 8e pose, continue à 8e po-
Dans 8a collection de manuels,
Bordas publie la Littérature en
ser
». Champ à l'intérieur du-
France depuis 1945, due à quatre
universitaire8 intelligents et in·
formé8 qui n'hésitent pas à pré-
senter à n08 étudiants des auteurs
encore actuellement en pleine
activité et dont l'œuvre est loin
d'être close. Ce qui les amène à
choisir et à prendre parti. Et ce
qui nous donne une histoire «vi·
L'appareil pédagogique
est réduit au minimum. Les
textes choisis - qui viennent
après d'alertes mises en place -
devraient donner le goût d'en sa-
voir davantage par des lecture!;
complète8. (850 pages, relié: 39 F,
broché: 32 F.)
quel, pendant plus de deux siè-
cles, pensèrent les générations
bourgeoises et rationalistes, figure
du savoir classique (440 p.).
Diderot
Yves Benot publie chez Mas-
pero un Diderot qui vient certes
après de nombreuses études, en
France et à l'étranger, mais où il
mis en relief le côté « athéiste »
de son modèle et son «anticolo-
a
nialisme Il l'appelle, à juste ti-
tre, «un destructeur de som-
meil» (le 80mmeil dogmatique
s'entend) et montre comment,
e
assailli de questions, et obligé
Babeuf
Comment peut-on être Fran-
çais ? Les Persans, eux, ont bien
de la chance, et du génie. Nous
n'avons qu'Avignon et ses fas-
tes médiocres. Les Persans,
eux, pour éblouir le critique oc-
cidental qui débarque tout ému
déjà des souvenirs de Chardin
et de Gobineau, non contents
de disposer des coupoles d'Is-
pahan, des jardins de Chi raz
(pas de rossignols, mais des
musiques superbes), des palais
et tombeaux des rois achémé-
nides, du soleil couchant sur
Persépolis, et des yeux en
amande aussi beaux dans les
ruelles que sur les miniatures,
lui assènent soudain, à ce criti-
que, le plus incontestable gra-
tin du théâtre occidental: Gro-
towski (le Prince Constant), le
Bread and Puppet (Fire) et les
Bonnes dans la mise en scène
de Garcia. Ajoutez Xenakis et
Mozart, Webern et Monteverdi:
François Maspero réédite l'un
des ouvrages les plus importants
de Maurice Dommanget: Sur
de 8'interroger, de chercher da-
Diderot n'en était pas
moins parvenu à désirer «l'exter-
mination rationnelle des oppres-
seurs (336 p.).
Babeuf et
la
conjuration des
Egaux. L'auteur y a ajouté qua-
tre études inédites formant cha-
pitres, si bien qu'est maintenant
complètement éclairée la figure
_de ce premier e communiste»
moderne, mort sur l'échafaud le
28 mai 1791, et à qui Marx et.
AUBIER
MONTAIGNE
notre culture occidentale, com-
me on voit, pouvait faire la
fière.
Si même j'avais un grief à
formuler à l'encontre de ce
4" Festival de Chiraz-Persépolis,
par ailleurs très intelligemment
13 quai Conti Paris
1 conçu, et non sans une certaine
1 hardiesse, ce serait d'avoir
Sunday O. ANOZIE
dans cette confrontation Orient-
Engels, dans le Manifeste com-
sociologie
du roman africain
muniste, rendront un hommage
mérité (392 p.).
l A travers la nouvelle littérature afri-
caine les changements politiques
et sociaux de "Afrique d'aujour-
d'hui.
21,00
Ces messieurs de
Port-Royal
les petites collections
la philosophie en poche
Dans la collection de poche
«Science de Flam·
marion publie la fameuse et trop
Auguste
COMTE
peu connue Logique de Port-
1 Pour réformer la société
Occident qui servait de thème
au festival, fait la part trop
belle à l'Occident. Puisqu'il
s'agissait de confronter des for-
mes de théâtre rituel, et puis-
que Cham, cérémonie du Né-
pal, n'a pas pu franchir les fron-
tières, on eût souhaité au
moins, en fait de cérémonial
d'Asie - en l'occurrence la
danse classique de l'Inde -,
une exhibition de Bharatana-
tyam moins racoleuse que celle
qu'il nous fut donné de voir, en
fait de cérémonial africain, une
démonstration moins purement
acrobatique et 'folklorique que
celle du Ballet national du Sé-
négal, et en fait de chant négro-
américain, autre chose que les
Saple Singers, ces sœurs Etien-
ne sorties de la Case de l'on-
cle Tom. Les concerts de musi-
_que traditionnelle, de l'Iran, du
Vietnam, ou de l'Inde, étaient
en revanche très beaux, à voir
comme à entendre, la manipu-
lation des instruments com-
plexes d'où l'Orient tire ses mu-
siques étant théâtre à elle
seule.
Pour en revenir à cette notion
de théâtre rituel. la fête théâ-
trale de Chiraz-Persépolis nous
aura permis, entre autres cho-
ses, de vérifier cette évidence
que ce n'est pas le rituel à lui
seul qui fait le théâtre, mais ce
qui est signifié dans ce rituel.
Exhumer un rituel pour le pro-
duire en spectacle, c'est chose
de foire, ou de musée. Utiliser
les formes d'un rituel comme
véhicule de significations nou-
velles, c'est proprement là fai-
re œuvre théâtrale. C'est ce
que font, chacun sur son mode.
Grotowski, le Bread and Puppet.
et Garcia, utilisant des liturgies
diverses comme un langage vi-
vant pour nous dire des choses
qui peuvent. aujourd'hui, con-
cerner des hommes, déranger
des consciences, voire donner
le branle à des actes. C'est en
ce sens que le rituel d'exor-
cisme de Garcia, au service
d'une œuvre aussi violente que
les Bonnes et d'un tel pouvoir
de dénonciation, ou celui du
Bread and Puppet, au service
d'un engagement politique pré-
cis, m'a paru, dans cette con-
frontatioo,. siRgulièrement plus
ouvert, donc plus rtche- de signi-
fications possibles, que l'admi-
rable exercrce· liturgique-· de·
Grotowski, qui semble toujours
se complaire à lui-même: per-
fection close. Il faudra bien un
jour ouvrir le dossier Gro-
towski; disons seulement que
cette messe dite en chapelle
(55 fidèles, cette fois-ci, à cha-
que office), cette Passion tou-
jours recommencée devant une
élite petite de spectateurs pri-
vilégiés, m'a paru, cette fois, un
peu formelle, initiatique, et
comme coupée de la vie.
Royal. Due à Antoine Arnauld et
Pierre Nicole, elle s'intitulait plus
6,90
bilingue Aubler-i=lammarion
exactement la Logique ou r art de
Le Bread and
Puppet
penser. C'est le titre que l'édi-
teur a retenu et qui se poursui-
vait ainsi: «contenant, outre les
règles communes, plusieurs obser-
vations nouvelles, propres à for-
mer le Dans sa pré-
face, notre collaborateur Louis
Marin remarque que cet ouvrage
qui connut cinq rééditions, cons-
tamment revues, corrigées et
complétées, au cours du XVII" siè-
cle, montre, «plus nettement
qu'aucun autre texte de l'époque
classique, comment s'organise,
dans la dispersion et l'incohé-
KLEIST
lia marquise d'O
4,50
CERVANTES
I
le mariage trompeur
et Colloque des chiens
4,50
LEWIS CARROLL
1 Alice. au pays des
merveilles
6,50
al
Il est vrai qu'on avait vu la
veille - ce fut un des moments
les plus forts du festival - le
Bread and Puppet, allant au-de-
vant de ce public que tous les
festivals ignorent, qu'ils soient
d'Avignon, de Nancy ou de Chi-
raz, manipuler ses grandes ma-
rionnettes devant des enfants
et des gens du peuple, un ven-
dredi après-midi (c'est le' di-
manche musulman) dans un
parc de la ville. On leur racon-
tait l'Histoire du roi, de ce roi
La Q.!!buaine Uttérairc du l or au 15 octobre 1970
25
LI'1TIIILU'UIUl Théltre en Perse 70 qui avait dans son royaume un prêtre, et un homme
LI'1TIIILU'UIUl
Théltre en Perse
70
qui avait dans son royaume un
prêtre, et un homme bleu et
un homme rouge, et un peuple
aussi; un jour sl.lrgit un dra-
gon; le roi fit appel à un grand
guerrier. Et le grand guerrier
tua le dragon. Puis il tua le
prêtre. Puis il tua l'homme rou-
ge. Puis il tua l'homme bleu.
Puis il tua le roi. Puis (ici deux
dénouements), 1) il voulut
tuer le peuple, mais le peuple
le tua (dénouement • progres-
siste .), 2) il tua le
peuple et
la Mort vint alors le saisir
(c'est cette fin-là qui fut jouée).
Dans ce contact passionné, pas-
sionnant, d'une foule simple, et
d'une forme d'art aussi simple
et aussi forte de signification,
le mot de • théâtre populaire.
trouvait un sens, et le phéno-
mène théâtral une raison d'être.
plutôt du Ta'zieh qu'elle n'en
constituait véritablement un;
c'en était en tout cas une forme
très élaborée, voire sophisti-
quée, et, semble-t-i1, très occi-
dentalisée. C'était une histoire
d'amour, de mort, de guerre, de
talisman et de destin, contée
dans le style liturgique d'une
extrême lenteur par un jeune
metteur en scène visiblement
au fait des méthodes scéniques
occidentales; c'était un peu la
Tragédie grecque jouée naguère
par le Groupe Antique de la
Sorbonne; c'était propre,. clair.
bien mis en place, assez beau
parfois dans les déplacements
et les chœurs parlés, mais en-
nuyeux, un peu scolaire, et sans
grande invention.
Sollers et moi, nous ne par-
Ions pas la même langue. Ce
que Sollers a appris dans les
livres, moi, je l'ai appris dans
la vie. Quand je lis Marx, je
peux me permettre d'en lais-
ser, car l'essentiel de ce que
j'y apprends, je le savais avant
de le lire. Lorsque Sollers lit
Marx, il n'ose rien laisser tom-
ber, car ce qu'il y apprend, il
ne le savait pas avant. Il est
né dans le beurre. Il n'a pas
vu un seul ouvrier avant d'avoir
vingt ans. Bourgeois jusqu'à la
moelle, il m'adresse la pire in-
sulte qu'il connaisse: • Petit
bourgeois . parisien. • Mais je
ne suis pas parisien et je ne
suis pas bourgeois. Lorsque
Sollers et Faye allaient au ly-
cée Saint-Sulpice, dans la gran-
le et armés de Karl Marx. vien-
nent leur faire la morale.
Ce. que je pense aujourd'hui
de la société, je le pensais à
sept ans. Dans le village où je
suis né, il y avait deux châte-
lains. Tout le monde, au villa-
ge, y compris les gens de ma
famille, leur parlait avec un res-
pect qui me restait dans la gor-
ge, et chaque fois que je pas-
sais près du château où ils vi-
vaient dans leur curieuse so-
litude, je pensais que c'étaient
des voleurs et je pensais, qu'un
jour, je les aurais. Sollers me
traite de bourgeois; il connaît
Freud mieux que moi: cette
injure s'adresse à lui-même. Je
le comprends. Je comprends
Faye. Je comprends que ces pe-
tits messieurs soient plus sta-
Un théâtre rituel
et populaire :
le Ta'zieh
Il est plus hasardeux, pour
nous autres occidentaux, de for-
muler un jugement sur les re-
présentations d'une autre forme
de théâtre authentiquement ri-
tuel et populaire, spécifique-
ment persan celui-là, le Ta'zieh.
Née de la célébration, par
l'Islam chi'ite, du martyre de
l'Imam Hosseyn massacré en
680 par le calife ommeyade Va-
zid, cette forme de théâtre, as-
sez proche, semble-t-il, de no-
tre théâtre médiéval, à mi-che-
min entre la cérémonie du
culte et la représentation théâ-
trale, s'est jouée longtemps
dans les villages, dans les mos-
quées. Théâtre non-profession-
nel, comme au Moyen Age, où
acteurs et spectateurs étaient