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SOMMAIRE Miroslav Karléja 1 LE LIVRE DE LA QUINZAINE Je ne joue plus par Vladimir
SOMMAIRE
Miroslav Karléja
1
LE LIVRE
DE LA QUINZAINE
Je ne joue plus
par Vladimir Balvanovic
Josef Skvorecky
4
ROMAJf8
par Claude Bonnefoy
ETRANGERS
Véra Linhartova
8
David Boyer-
par Jean Wagner
John Kenneth Galbraith
Erskine Caldwell
L'Escadron blindé
Canon à l'écrevisse
Regards en coulisse
d'un tueur de pigeons
Le triomphe
Miss Mamma Aimée
par J. W.
par J. W.
7
Propos d'Alain
14
ROMANS rRANçAIS
Geneviève Serreau
Ce cher point du monde
par Bernard Pingaud
10
FANTASTIQUE
Tzvetan Todorov
par Dominique Fernandez
13
André Dhôtel
Introduction à la littérature
fantastique
Un jour vieltdra
par Lionel Mirisch
Lettres d'Ezra Pound
à James Joyce
avec les essais
de Pound sur Joyce
par Hélène Cixous
18
ARTS
John Berger
Art et révolution
17
Images tantriques
Le C.N .A.C. propose
Arts japonais d'aujourd'hui
par Marcel Billot
par J.-L. Verley
par J .-L.
Verley
18
par Françoise Choay
Edgar Morin
19
SOCIOLOGIE
Emile Durkheim
20
par Emmanuel Berl
par Jean Bazin
21
Marcel Mauss
La Rumeur d'Orléans
JOl/rnal sociologique
La science sociale et l'action
Œuvres
par Georges Condominas
Dominique Desanti
22
HISTOIRB
L ' Internationale
communiste
par Annie Kriegel
par Gilbert Walusinski
24
ilS PACE
Ouvrages sur la Lune
28 FEUILLBTON
w
par Georges Perec
28 THBATRE
August Strindberg
Jacques Kraemer
La Danse de mort
Splendeur et misère
de Minette la bonne Lorraine
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4
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8
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Gilbert Walusinski.
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10
Roger Viollet
La Quinzaine
p.
Il
litteraire
Roger Viollet
Roger Viollet
p.
15
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16
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17
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p.
22
Minuit éd.
p.
23
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Impression S.I.S.S.
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Roger Viollet
Rédaction; administration :
43, rue duTemple, Paris-4·
Téléphone: 887-48.58.
p.25
Payot éd.
Printed in France
p.
28
Bernand
z
Un dissident • Pour pouvoir faire honnê- tement ·son devoir, l'écrivain a besoin d'être dans
Un dissident
• Pour pouvoir faire honnê-
tement ·son devoir, l'écrivain
a besoin d'être dans un cer·
tain sens dissident, voire dé-
faitiste, aussi bien à l'égard
de l'Etat et des institutions,
qu'envers la nation et les au·
torités J) (1), déclarait, en
1968, l'écrivain croate Miro-
slav Karléja, romancier, poè-
te, dramaturge, polémiste et,
de toute façon, la personna-
lité la plus marquante des let-
tres yougoslaves contempo-
raines.
les :t, et cette intervention marque
le déplut d'une mutation irréver-
sible des lettres yougoslaves dans
leur ensemble.
Ces quelques points semblent
indispensables pour situer dans
son contexte le roman Je ne joue
plus, qui est, en une sorte
d'« anti-roman :t, publié en 1938,
une année avant l'éclatement de
l' c: affaire Karléja :., au moment
où celui-ci cessa lui·même de jouer
et de se taire devant les aberra-
tions de plus en plus manifestes
du stalinisme. Dialoguant en pri-
son avec un détenu politique, ré·
volutionnaire qui prône l'établis·
noir » que Karléja observe ici le
monde qui l'indigne et contre le-
quel son personnage sans nom (un
« innommable :., comme celui de
Beckett) se révolte jusqu'à la dé-
mence. Il nous faudrait, pour bien
dégager ces thèmes, revenir aux
nouvelles de l'Enterrement à Thé-
résienbourg (3) , et surtout au som-
bre Retour de Philippe Latinovicz
Miroslav Karléja
Miroslav Karléja
Je ne joue plw
sement d'un c: ordre supérieur :.
trad. du croate
Janine Matillon
Ed. du Seuil, 272 p.
aux traits singulièrement totaJi-
taristes, le héros du roman ne
pose-t.il pas à son interlocuteur
cette question prémonitoire
Pour ce qui est de la dissidence,
Karléja en fut toujours l'instiga-
teur, aussi bien à l'époque de
l'Empire austro-hongrois puis pen.
dant le Royaume de Yougoslavie
quand il s'érigea en accusateur
fulgurant d'une société « crimi-
nelle :t et avilie, qu'en Yougosla.
vie socialiste où il livra, en 1952,
sa célèbre bataille contre le c: ca-
iigulisme e8thétique :t de Jdanov.
D'où un véritable « mythe
Karléja :t non seulement en You·
goslavie, mais aussi dans certains
autres pays de l'Europe orientale.
Si l'on voulait en expliquer au-
jourd'hui la genèse, il faudrait
d'abord noter que, militant com-
muniste dès 1917, idéologue qui a
combattu, pendant l'entre-deux-
guerres, pour un « socialisme à
visage humain » avant la lettre,
Karléja n'a pourtant jamais cédé
à la tentation de soumettre ses
positions esthétiques aux mots
d'ordre de l'action révolution-
naire. C'est cette attitude qui fut
à l'origine, une décennie avant le
c: schisme » yougoslave de 1948,
d'un profond conflit dans les rangs
du P.C. yougoslave Miroslav
Karléja et ses quelques amis ne
manquèrent pas d'être qualifiés de
c: déviationnistes », « trotskys-
tes », «petits bourgeois» etc.
c: Est-ce que" l'assassi1U/.t consti·
tuera la base de cet ordre social
impérieur, comme cela se produit
chez nos capitalistes et chez leur!
gés :t, voit se déclancher un scan-
dale qui lui fera perdre sa situa-
tion, sa famille, ses biens, et qui
le mènera de prison en prison,
de l'hôpital à l'asile psychiatri-
que.
Les concitoyens troglodytes de
ce fauteur de troubles excuseraient
avocats? :. La réponse est lourde
de sens en cette seconde année
des procès de Moscou : « Tant
à la rigueur son c: inconduite »,
qu'il y a des ulcères, Monsieur le
Docteur, ·il y aura des chirur-
giens. » Entre le rôle de l'oppres-
seur et celui de l'hérétique, Kar·
léja choisit le second: «L'artiste,
déclare.t-il, semble beaucoup plus
proche de Lucifer que de Promé·
thée, ·son frère plus jeune et plw
mais ne lui pardonnent pas son
extraordinaire insolence : il n'a
pas honte d'être mis au ban de
la société. Comment absoudre ce
trouble·fête qui refuse de se dé-
battre dans les filets du Code pé.
nal, qui se laisse déposséder de
ses biens sans broncher ? Ils l'ont
sali et conspué, il ne se sent pas
pour autant déshonoré. Ils le font
Un anti.roman, publié en 1938, et qui, déjà, dénon·
les aberrations de plus en plus manifestes du
stalinisme.
(4) qui situent l'œuvre de K.arléja
dans le contexte d'Europe cen·
traIe, à côté de Holmannsthal, de
Kafka, de Broch, de Musil, de
Lukacs, voire même de Freud.
Le héros anonyme de ce roman
est un isolé, comme l'était La-
tinovicz, artiste solitaire, « en-
glué :t dans une « vie hrumeuse »
et c: sans racine », sentant (en
1932!) une ({ nausée» anà-
logue celle du Roquentin de Sar-
tre, ressemblance perçue aussi
bien par la critique yougoslave
qu'étrangère. Dans le monde sou-
terrain de ses personnages à la
dérive, c'est encore un être
conscient d'avoir rompu le pacte,
un ({ homme sans qualité », aussi
peu c: édifiant » que possible. Sa
révolte n'a aucun sens, elle n'a
pas d'avenir, mais, en même
temps, ne débouche·t-elle pas, sur
une prise de conscience ? Celle de
l'impossible acceptation de la
cruauté et de la bêtise. On re·
procha à Karléj.a « l'individua-
lisme », l'absence de « perspec-
tive historique », son « pessimisme
anarchisant », mais l'auteur
croate, continuera malgré tout son
incessante contestation : «Refuser
le monde, dira-t-il plus tard, est
une manière de raccepter. » Dans
1U/.ïf, auquel on a trop l'habitude
de l'assimiler. » (2)
passer pour fou, il ·ne s'en défend
pas. Il refuse la main de sa fille
à un grand notable de la ville non
ce désengagement engagé, l'Hom-
me ne se perd point.
Sa contestation est située aussi
bien au niveau du langage qu'au
niveau de la forme romanesque :
Ce roman-symptôme raconte
l'histoire d'un homme « qui dor-
à cause de la dot exigée (<< La
maison, je la lui aurais donnée »),
mait depuis plus de trente ans,
qui se réveille, qui se lève et com-
mence à marcher au milieu du dé·
sordre sous l'impulsion d'une pe-
tite vérité simple, logique et on ne
peut plus claire. :. Pour avoir dit
Immédiatement après la libéra-
tion, le grand « incorruptible »
eut le courage. de répondre par
un silence quasi systématique aux
dogmes du « réalisme socialiste »,
importé plus ou moins officielle·
ment en Yougoslavie. Au congrès
des Ecrivains tenu à Ljubljana en
1952, il n'hésite pas à réclamer le
à un omnipotent d'une capitale
provincale, à un « bienfaiteur na·
tional », qu'il est « criminel et
dépravé :. de se vanter du meurtre
de quatre paysans qui voulaient
lui voler quelques bouteilles de
vin, le héros sacrilège de Karléja,
un avocat qui avait vécu jusque
mais parce qu'il méprise cette fa·
mille. Ils l'ont déclaré politique-
ment dangereux, communiste, ils
n'en a pas honte. Bref, il ne joue
plus, il n'accepte plus la règle du
jeu, et commet ainsi le crime ma-
jeur aux yeux des défenseurs des
valeurs chrétiennes, bourgoises,
progressistes et autres. Ce côté
contestataire frappe même les plus
jeunes lecteurs, ceux dont les sou-
venirs ne remontent qu'à l'année
1968. Je ne joue plus est un texte
actuel et percutant.
Je ne joue plus est construit com-
me un puzzle et ressemble plus à
un « état de la question » qu'à
une fresque, au sens traditionnel.
Certains chapitres sont des chefs-
d'œuvre d'inspiration multiforme.
Ce « visionnaire » des lettres you-
goslaves - et slaves - s'offre
aujourd'hui au public françaill
avec son œuvre peut-être la plus
percutante. La traductrice, Janine
Matillon, a su trouver de très
ingénieuses équivalences.
Vladimir Balvanovic
1. « Le Monde Il du 28·12·1968.
2. P. Matvejevitch : «Entretiens avec
Karléja li, Ed. Naprijed, 1969.
droit
à la « simultanéité st y-
là toute sa vie c en zéro bien rangé
dans une foule de zéros bien ran-
3. Edition de Minuit, 1956.
C'est en réalité par un « côté
4. Calmann-Lévy, 1957.
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 man 1970
3
ROMANS :l:TRANGERS Du soldat Josef Skvorecky L'Escadron blindé 1 Traduit du tchèque par François Kerel
ROMANS
:l:TRANGERS
Du soldat
Josef Skvorecky
L'Escadron blindé
1
Traduit du tchèque
par François Kerel
Gallimard, 288 p.
1
Véra Linhartova
Canon à l'écrevisse
Traduit du tchèque
par Joseph et Denise Suchy
Ed. du Seuil, 224 p.
Rien ne ressemble moins au
réalisme truculent de l'Esca-
dron blindé que le symbo-
lisme subtil de Canon à
l'écrevisse. Les titres eux-
mêmes indiquent la différen-
ce de ton à moins qu'on ne
prenne le canon, ici accom-
modé à l'écrevisse, pour une
arme et non pour la forme
sommaire de la fugue. Ce-
pendant, les auteurs de ces
deux livres, Josef Skvorecky
et Véra Linhartova sont
tchèques.
Malgré la différence de leurs
styles - qui paraîtrait plus atté-
nuée si l'on se référait à un texte
plus récent de Skvorecky, mais qui
fut traduit en premier, la Légende
d'Emoke - ils ont en commun
le goût d'une écriture libre qui ne
s'embarrasse pas des règles, et en-
core moins des dogmes, pour dire
ce qui est ou ce qu'elle veut. Et
si l'on regarde de près fEscadron
blindé et Canon à l'écrevisse, on
constate encore ceci : les défini-
tions qui semblent d'abord leur
convenir, réalisme et symbolisme,
ne peuvent être qu'approximatives
et provisoires. Par-delà les scènes
de la vie de caserne, Skvorecky fait
le portrait de la bêtise. Derrière
l'onirisme de Linhartova se profile
le visage d'un monde, le nôtre, où
tout fait toujours question. Ici
comme là, l'écriture dit toujours
plus qu'il ne semble.
Le roman de Skvorecky a une
histoire. Ecrit en 1954, ce récit
des aventures du brave soldat Smi-
ricky dans une caserne de l'armée
populaire tchécoslovaque n'aurait
pu alors obtenir son visa de cen-
sure. Quatre ans après, du reste,
son auteur subissait les foudres de
l'idéologie officielle pour la publi-
cation des Lâches. Reconnu depuis
la parution de la Légende d'Emoke
en 1963 comme un des meilleurs
écrivains de sa génération, Skvo-
recky s'apprêtait à publier fEsca-
dron blindé lorsque les blindés so-
viétiques vinrent lui signifier l'in-
congruité d'un tel projet. De sur-
croît Skvorecky n'avait-il pas dé-
claré dans une interview à Antonin
Liehm, et cela avant même le prin-
temps de Prague, que sa génération
avait longtemps cru au socialisme
avant de prendre conscience que
le socialisme qu'on lui proposait
n'était qu'un mot auquel il impor-
tait désormais de donner « chair »
(1)? C'est pourquoi fEscadron
blindé voit le jour en France tan-
dis que son auteur enseigne dans
une université canadienne.
Au premier degré, il s'agit d'un
récit d'une bouffonnerie savou-
reuse, quelque chose comme la ren-
contre sous le portrait de Staline
de Schveik et de l'adjudant Flick.
Le tire-au-flanc et la baderne sont
ici les mêmes que dans toutes les
armées du monde. Le conscrit ne
peut supporter le règlement qu'en
s'en moquant; le gradé qui le fait
appliquer à la lettre, même s'il se
fait craindre, n'échappe pas au ridi-
cule. L'introduction de cours de
socialisme dans la pratique militaire
quotidienne ne change rien, mais
ajoute plutôt un piquant supplé-
mentaire. Qu'on imagine Flick ou
Hurluret, l'un jugulaire, l'autre re-
lativement bonnasse, enseignant la
politique avec la même subtilité
que le maniement d'armes.
Cela nous vaut des Gaîtés de
l'Escadron d'un nouveau genre où
les tics et les non·sens de la vie
militaire sont comme soulignés par
l'emploi d'un nouveau vocabulaire
qui, greffé sur l'ancien, devient vite
aussi stéréotypé. Quand, à la prison
du quartier, le commandant trouve
l'aspirant de garde galamment
occupé dans la cellule d'une pri-
sonnière ( auxiliaire féminine de
l'armée), sa colère (où rappel du
règlement, et références au parti
se mêlent à une jalousie secrète)
prend une dimension comique
étonnante.
L'Escadron blindé est plus qu'un
roman picaresque d'une cocasserie
extrême. Sous-titré « chronique de
la période des cultes », il dénonce
en même temps le formalisme de
l'instruction militaire et celui de
l'endoctrinement politique. Ici
comme là, Je cadre compte plus que
le contenu, l'apparence que la réa-
lité. Pris au piège vingt-quatre heu-
res sur vingt-quatre, le soldat voit
très vite quelles sont les failles de
celui-ci, comment il suffit de faire
semblant, de maquiller son scepti-
cisme ou sa désinvolture en sérieux
pour y échapper. Et Skvorecky
montre très bien comment ce jeu
se pratique à tous les échelons de
la hiérarchie, mais ne s'avoue vrai-
ment qu'au niveau des appelés,
comment aussi la sclérose des for-
mes militaires appelle en retour
l'ironie.
Paradoxalement, la leçon qu'il
nous donne est celle·ci : plongé
dans un monde absurde, confronté
à la bêtise militaire et militante, le
conscrit n'a d'autre ressources que
la ruse, la feinte ou l'humour.
Conçues pour l'abêtir, les caser-
4
Schveik à Kafka nes, à rebours, éveillent son intel- ligence. Mais contre eUes. Et que
Schveik à Kafka
nes, à rebours, éveillent son intel-
ligence. Mais contre eUes. Et que
P'tit Méphisto, le commandant sa-
dique et borné disparaisse à jamais
dans une trappe d'où seul pourrait
le sortir le croc à merdre du père
Ubu lui apparaît alors, à l'image de
l'armée, comme une farce colos-
sale et tragique.
Bééc1itions
Avec Véra Linhartova, le ton est
radicalement différent. La réalité
n'est plus dénoncée par son outran-
ce même, mais par son envers, le
rêve, l'irréel. Les textes réunis sous
le titre Canon à l'écrevisse et qui
furent écrits de 1960 à 1965 -
quand l'auteur avait de vingt à
vingt-deux ans - jouent sur di-
vers registres, réflexions, récits,
journal, poème en prose. En fait,
aucun n'est uniquement ce qu'il
parait être et tous ont en commun
de nous faire entendre une sorte
de narrateur anonyme, tantôt très
vieux, tantôt très jeune, qui, par-
fois, semble se confondre avec l'au-
teur (notamment dans Pro jeetion
picaresque sur arrière.plan et M ai-
son Loin) sans pourtant que le
féminin, sauf quelques très rares
fois et par une sorte d'inadvertance
voulue, soit jamais employé.
Cette voix, venu d'un « je »
mystérieux, sans visage, qui semble
constamment décentré, un peu en
dehors, au-dessus ou à côté de soi (le
thème du décentrement et du rap-
port à soi est du reste une des
constantes du livre) est ce qui don-
ne unité à l'ensemble. Même si
elle feint de n'être pas la même
et de nous projeter dans des direc-
tions différentes, d'emprunter des
langages différents, elle demeure
toujours reconnaissable. Elle est le
lieu où s'articulent les mots, où
leur référence aux choses s'énonce,
s'évanouit dans un tremblement, où
ils apprennent à se tenir seuls ou
à se donner pour le miroir, non
d'un monde, mais des multiples
dimensions du monde.
Ici nous ne sommes plus chez
Schveik, mais dans cette Prague
baroque et mystérieuse ou Rilke
et Kafka découvrirent, sans passer
semble-t.i! par les mêmes rues, que
le réel est bien plus que le réel,
où Apollinaire rencontrant Isaac
Laquedem franchit ensemble les
factices frontières du temps et de
l'espace. Comme Apollinaire, bien
qu'elle écrive tout autrement, Véra
Linhartova franchit ces frontières.
Concrètement, le narrateur de Tout
en Gris nous raconte comment il
Le 15 mars 1988 paraissait le premier
numéro de
«la Quinu.ine ».
La présente livraison, datée du 15 ma
1970, porte le numéro 91.
Profitons de l'occasion pour remeroier
tous oeux qui ont permis à «la Quinzaine»
d'entrer dans sa oinquième année d'ezistenoe:
Parmi les rééditons, paraîtront la
Gana, de Jean Douassot, chez Losfeld
(avec des dessins de l'auteur) ; Jacob
COW, le pirate, de Jean Paulhan, pu-
blié, dans le cadre de l'édition des.
Œuvres complètes de l'auteur, dans la
collection • Le prix des mots • de
Tchou; Sans annure, premier roman
de Jean Lorbais, paru autrefois chez
Plon et que l'auteur présente chez Gal-
limard en même temps qu'un nouveau
toman intitulé la MI au mond••
nos leoteurs et nos abonnée <particuliè-
rement oeux qui, parmi eux, ont souscrit des
amons);
nos aanonoeurs;
et, parmi nos 408 oollaborateurs, les 148
qui ont éorit régulièrement dans « la Quin-
zaine lit durant les 12 derniers mois.
C'est aussi la liberté ou cette vraie
vie dont Rimbaud se plaignait
qu'elle fût absente.
Les créatures imaginaires, même
celles imaginées par les autres, y
ont présence et poids. En quelques
enjambées on passe de la Venise
du XVIIIe siècle à la Prague d'au-
jourd'hui. Dans le même temps,
on rencontre Behrisch qui fut l'ami
de Goethe, on assiste au spectacle
de la comédie italienne, on monte
en ballon avec l'astronome Camille
Flammarion. on invente et on tue
des personnages. Dans un autre
texte, Divertissement polyphoni-
que, la frontière n'existe plus. La
folie, le délire qui $Ont peut-être
l'extrême lucidité ou la suprême
perception l'ont abolie. Dans une
même promenade à travers Prague
apparaissent successivement Char-
lie Parker, Verlaine et Rimbaud,
celui·ci dissimulant dans sa cham-
bre d'hôtel les chameaux de ses
caravanes, Dylan Thomas, Ni-
jinsky.
Comme dans tout ce qu'écrit
V êra Linhartova, on ne sait jamais
si ce sont la musique, la poésie et
la danse qui transcendent la réalité
ou bien si, pour les percevoir dans
toute leur force, il faut déjà avoir
fait le saut avec le narrateur. Un
double saut, à la fois dans le lan-
gage et de l'autre côté du miroir.
Le narrateur ne dit-il pas, à un
moment: « Le monde que
de représenter ressemble à la mort
un peu comme un décédé ressemble
à un trépassé» ?
V êra Linhartova connait tous les
bonheurs du langage et en pratique
toutes les ruses, de la phrase caden-
cée et comme portée par ses images
aux calembours où les mots se cas-
sent comme des noix pour révéler
des sens ou des apparentements
inattendus. Canon à l'écrevisse
nous révèle les facettes multiples
d'un écrivain qui devrait être l'un
des plus grands d'aujourd'hui, qui
ne cesse de jouer sur les ambiguï-
tés du langage et du monde pour
faire surgir autre chose par l'écri-
ture ou dans le recul de l'écriture
ou encore dans ce temps de l'incer-
titude que fait surgir l'écriture. Et
sa démarche est comme un écho
à la chanson d'Apollinaire :
Incertitude ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s'en vont les écrevisses
A reculons à reculons
Claude Bonnefoy
1. Antonin Liehm: Troï. Généraliona
(Gallimard ).
Ismaïl Kadaré
LB GiNiR1L
DB L'IRMiB MORTB
roman
traduit de l'albanais
Un roman de stature mondiale
la voix même de l'Albanie millé'.
naire.
Robert Escarpit
Albin Michel
« fait » le mur
de la réalité. De
l'autre ooté c'est peut-être le rêve.
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 1970

Après la rupture

David Boyer -

Regarda en coulisse d'un tueur de pigeom.

Trad. de l'américain par Jean.Pierre Allen. Caimann.Lévy éd., 228 p.

On le sait, il suffit d'un geste, d'un mot parfois pour qu'un hom- me parfaitement intégré dans une société devienne soudain en porte. à·faux. C'est le sujet, par exemple, d'un film récent, Charles mort ou vif qui nous décrit par le menu le mécanisme de la rupture. Regards

en coulisse d'un tueur de pigeom

se situe après la rupture lorsque le comportement quotidien de l'imlivi- du est pour le commun des mortels anormal. Pour l'écrivain, deux solutions :

l'une dramatique en un schéma dit kafkaïen où le décalage a des consé· quences violentes ou concentration- naires. L'autre est comique et plus spécifiquement burlesque. C'est celle qui fondait les films de McSennett et les premiers Chaplin. En littérature, les exemples sont rares: l'aspect visuel du gag ciné- matographique facilite une telle ex· pression. Aussi, le roman de David Boyer se distingue-t.il, par le ton, des autres (et très nombreux) ro- mans qui se veulent satires du mode de vie américain. Dès le premier paragraphe, nous connaissons la manière de Boyer :

Cl: La bonne femme dam mon taxi

LETTRES A. LA QUINZAINE

Benjamin Péret

L'article de Serge Fauchereau ,ur Péret est l'un dei plu. jrutes, dam le ton, et dei plru vrai&, dom la pemée, parmi les ClUe: nombreux tutes que la preue a cOnlenti à diffruer récemment.

Je souhaiterai& cependant qu'une erreur, grave à certains yelU, soit rectifiée: Péret n'a pas participé à la guerre d'Espagne dam les brigade& internationales mai& dom la colonne Durruti. Les brigades étaient entièrement contrôlées par l'appareil sta· linien et leurs chefs (Togliatti, Geroë,

) agissaient en liaison avec les

Marty

hommes du G.P.U. afin d'éliminer les révo- lutionnaires anarchistes et trot:r.kystes. Ceci n'implique, naturellement, aucune condom· nation ni même srupicion à l'égard des

combattants dei dites brigade& qui ne pou· vaient mesurer, à l'époque, l'ampleur de la peste contre·révolutionnaire stalinienne. MtJis quant à Péret, sa «religion lt était

faite.

Jean 5chuster

me dit que mon klaxon ne ferait pas fondre l'embouteillage. Je lui demandai d'où lui venait tant de sagesse. V ous êtes jeune, dit-elle, en vieillissant vous apprendrer. la ver· tu de patience. Les gem patients ont déjà deux pieda dam la tombe, dis.je, alors que mon klaxon est un cri de rage indomptable. S'il ne fait pas fondre les embouteillages, il me fait en tout cas le plus grand bien. V ous déshonorer. le saint jour de Noël, dit-elle. J'en étais ravi ».

Cette atmosphère invraisemblable et farfelue sera celle du livre jus- qu'à son terme aussi bien dans l'anecdote que dans le ton. Cette accumulation de détails cocasses qui heurtent le lecteur, dans le meilleur des cas, par le rire, désamorce en apparence les cris de rage impuis- sante de l'auteur mais, paradoxale- ment, c'est cette invraisemblance qui donne du poids à la satire. Cha- que personnage possède, au départ, des composantes qu'on pourrait ap· peler réalistes : le héros, chauffeur de taxi, sa mère, sa maîtresse, quel- ques femmes, ses amis, ses collègues de travail. Ce sont là personnages quotidiens qui pourraient peupler un roman naturaliste. Le contexte est tel qu'ils n'existent que par la dimension caricaturale que leur confère l'auteur. Il suffit d'un léger coup de pouce pour que, ce qui était normal devienne proche de la démence. Aussi ce livre où l'on rit souvent

Wyndham Lewi.

J'ai été extrêmement heureux de voir

que La Quinzaine Littéraire s'intéressait à Wyndham Lewis. L'utile et complète présentation de M. Fauchereau comporte les erreurs auxquelles on s'expose inévi· tablement avec un écrivain aussi mIll exploré par la critique que Lewis. Kandimky n'a jamais participé à Blast :

on relève seulement dons le premier nu· méro une présentation par le peintre

Wadsworth de «U eber

der KUnit lt. Ce n'est pas par Blast (1914) que Lewis en vint à la littérature : ses premiers textes furent publiés en 1909 par Ford Madox Ford. Quant au Red Priest, ce titre n'a rien de révélateur :

les journaux de l'époque étaient pleins du Red Dean de Canterbury. Croire que «l'homme qui a pu inti· tuler un livre les Juifs IlOnt·ils hu- mains ? ou ne saurait jamai& en être blan- chi », c'est tomber dam un piège rhé- torique cher à la satire anglaise : celui que tend Defoe dons The Shortest Way

with Dissenters ou Swift dam A Modest ProposaI. Inspiré d'un livre récent de J.G. Renier (The English, are they hu- man ?), cet ouvrage de 1939, derrière son titre provocant, constituait une dé·

da& Geistige in

est·il en fin de compte à peu près complètement désespéré. La seule valeur fi positive» du livre est le mouvement, l'agitation : l'amour, le travail, l'amitié et les quelques valeurs traditionnelles, mais tandis premier rang de ses soucis sont sapés par un humour corrosif qui ne respecte rien. En outre, dès que le sentiment semble affleurer, une pirouette de Boyer le fait aus- sitôt éclater. Il n'est pas interdit de voir là une sorte de négatif de la mystique beatnik : même besoin d'évasion, même contestation des valeurs traditionnelles mais tandis que les beatniks recherchaient une mystique, Boyer ne cherche plus rien. Et ce roman d'un chauffeur de taxi ne laisse pas d'inquiéter :

David Boyer qui n'a pas trente ans et qui est universitaire, appar- tient à la génération qui suit celle de Mailer, par exemple. A la colère de ce dernier, Boyer substitue un ricanement sec et sans illusion. A venture indéterminée, roman pi- caresque à rebours, ce livre mal composé qui progresse sans la moine dre logique interne, n'est peut-être pas un grand roman, mais il témoi- gne mieux que cent reportages d'un malaise qui n'en finit pas de déchi- rer l'Amérique. Que David Boyer ait opté pour le burlesque rend ce témoignage plus significatif.

Jean Wagner

noncwtwn sans équivoque dei persée cutions anti-sémites. D'une façon plus générale, et bien qu'ü y ait ici amplement matière à controverse, il me semble inexact d'assi- miler les attitudes politiques de Lewis dons les années trente à celles de ses amis Eliot, Pound et Campbell. Disons seulement ceci : le souci cOnltant de Lewis était la défeme de la paix. Lors- qu'ü est victime d'un coup de foudre passager pour Hitler en 1931, c'est qu'il croit avoir en lui « un homme de paix lt. Ses attaques contre le communisme de salon typique de l'intelligentsia anglaise d'alors, le ton nettement indépendant de ses épisodiques contributions à des pério- diques fascistes, tout comme les titres de ses pomphlets les plru significatifs, Left Wings Over Europe (1936) et Count your Dead : They are Alive! Or a new war in the making (1937), con- firment que la préoccupation de cet f18prit libre était la défense des hommes contre la montée des idéologies. V oru à l'échec, le pacifisme de Lewis n'était pas pour cela celui de Munich, ni celui, très tactique, des fascistes britanniques (ou).

Bernard Lafourcade

Carthage

Un économiste égaré

John Kenneth Galbraith

1

Le Triomphe

trad. de l'américain

par J. Collin.Lemercier

Gallimard éd., 281 p.

John Kenneth Galbraith, économiste célèbre, voulant traiter de la politique des Etat.Unis dans ses rapports avec lei pays d'Amérique latine, a choisi le r0- man. Il ne s'agit, en aucun cas, d'un ou- vrage littéraire: roman fonctionnel, fable didactique ayant pour seul but de nom livrer les mécanismes intemes de l'Admi· nistration américaine.

On ne s'improvise pas romancier, même romancier u populaire lt. Harold Robbina ou Frank Slaughter appliquent des recet· tes précises, recettes que, du reste, on apprend aux Etats-Unis dans des écoles spécialisées. Ces règles de métier leur per- mettent de parler d'un peu n'importe quoi en intéressant à coup sûr leur lecteur.

John Kenneth Galbraith a raté son coup: jamais le lecteur ne s'intéresae aux multiples grenouillages qui nous sont re- latés. On confond x et y, on ne voit ja· mais leur rôle exact et on se demande à chaque instant la nécessité profonde de ces pages. A nous, profanes, la plupart des faits racontés semblent tout juste di· gnes d'un paragraphe.

Pourtant, l'intérêt s'éveille dans le der· nier chapitre écrit d'une plume à la fois ironigue et lucide. Hélas, il commence à la page 266. On peut, sans inconvénient, le lire sans connaître le début.

I.W.

Le vieux Sud

Erskine Caldwell

1

Miss Mamma Aimée

trad. de l'américain

par Marie Tadié.

Albin Michel éd., 251 p.

Est-ce nous qui avons vieilli? Ou les couleurs dont nous parions la Route au tabac et surtout le Petit arpent du Bon Dieu n'étaient-elles pas aussi brillantes que nous l'avions cru ? Erskine Caldwell continue pourtant à moudre sa chanson du vieux Sud agonisant sans se soucier des critiques, qu'il ne lit jamais, de ses succès et de ses insuccès.

Dans Mûs Mamma aimée, tous les in· grédients sont là: le personnage central, une vieille propriétaire qui voit ses ter· res s'en aller au profit des Yankees, la fille prostituée, la belle-fille nymphomane, le fils anormal, l'autre fils qui égrène des folk-songs sur sa guitare, toute cette mé- nagerie à la fois cocasse et pitoyable est celle qui peuplait les meilleurs romans de Caldwell. Mais le cœur n'y est plus.

Le procédé se fait jour et l'on sent le marionnettiste qui tire les ficelles. Nous sommes loin de la sève qui jaillissait des premiers livres. A moins que nous soyons blasés Nous avons cependant appris une chose: à la düférence de Faulkner, qui a transformé le Sud en royaume mythique de notre malédiction, Caldwell s'est con- tenté de chanter nostalgiquement sa terre. C'est son charme et sa limite.

I.W.

Propos d'Alain Un nouveau choix de Pro- pos d'Alain va paraître le mois prochain dans
Propos d'Alain
Un nouveau choix de Pro-
pos d'Alain va paraître
le
mois prochain dans la Biblio-
thèque de la Pléiade (et y
prendre sa place à côté de
celui que Maurice Savin nous
a donné déjà en 1956). "
comportera, sur l'aventureuse
histoire de l'entreprise, une
importante documentat ion
biographique, bibliographique,
critique. Le classement chro-
nologique des textes, de 1906
à 1914 puis de 1921 à 1936,
donne lieu à une observation
singulière : après deux tiers
de siècle parfois (ou pres-
Que), on n'a aucune peine à
exhumer encore des Propos
écrits pourtant jour après
jour, selon les hasards de la
circonstance, de l'instant et
de l'humeur - qui gardent in-
tacts la naïveté de leur fraî-
cheur, le mordant de leur pé-
nétration.
Trahir
Comme je lisais l'Histoire d'un Paysan d'Erckmann-Chatrian,
je vivais, par l'imagination, au temps de la Révolution française;
je cherchais à comprendre comme ce peuple, si longtemps tyran·
nisé, dépouillé et méprisé, avait montré soudainement sa puis-
sance, simplement par sa confiance en lui-même; mais j'admirais
aussi cette ruse des privilégiés, qui promettaient toujours et puis
reprenaient leurs promesses, et qui passaient d'une folle confiance
à une terreur folle, selon les acclamations et les grondements
populaires. Dès que les choses revenaient à une espèce d'équi·
libre, ils reprenaient espoir dans le vieil art de gouverner, éprouvé
par tant de siècles; toujours la modération glissait à la trahison;
toujours le pouvoir absolu se reformait par une espèce de cristal-
lisation inévitable:\ L'Empire, la Restauration, l'Empire encore,
groupèrent les mêmes forces; toute l'élite toujours se retrouva
au centre, se recruta de la même manière, essaya la même résis-
tance enragée; et toujours des succès étonnants lui donnèrent
raison. Ceux qui disent que la monarchie est un état naturel auquel
on revient toujours, disent une chose assez évidente. Et pour moi
les réactionnaires d'aujourd'hUi ressemblent à ceux de ce temps-là.
JI y a une cour, aujourd'hUi comme autrefois. et des courtisans,
même sans roi. Il y a une vie riche et ornée; l'homme qui se
permet d'y entrer y perd pour toujours la liberté de son jugement.
C'est inévitable. La vie qui se passe au bal, au souper, au théâtre,
à la parure, est une espèce de preuve par elle-même, et bien
puissante. Et l'opinion académicienne, qui est celle des femmes
les plus brillantes, des écrivains, des danseurs, des avocats, des
médecins, de tous les riches enfin et de leurs parasites, l'opinion
académiCienne a bientôt décrassé l'esprit de n'importe quel ambi-
tieux. Qu'un homme de bonne foi veuille bien réfléchir à ceci,
qu'un succès quelconque, dans le monde qui fait le succès, se
mesure toujours exactement à la quantité d'esprit monarchique
que l'on peut montrer. Et l'élite, malgré une frivolité d'apparence,
sait très bien reconnaître le plus petit grain de trahison; chacun
est payé sur l'heure, et selon son mérite. En sorte qu'il faut dire
qu'à mesure qu'un homme se pousse dans le monde, il est plus
étroitement ligoté. • La pensée d'un homme en place, c'est son
traitement.; cette forte maxime de Proudhon trouve son appli-
cation dès que l'on a un ascenseur, une auto et un jour de
réception. " n'est pas un écrivain qui .puisse vivre de sa plume
et en même temps mépriser ouvertement ce genre d'avantages.
On peut en revenir, mais il faut passer par là ; ou bien alors vivre
en sauvage, j'entends renoncer à toute espèce d'Importance.
On se demande souvent pourquoi les réactionnaires se fient
à des traîtres, qui ont suivi visiblement leur intérêt propre, et
vont ingénuement du côté où on sait louer. Mais justement la
trahison est une espèce de garantie, si l'on ose dire; car l'intérêt
ne change point; il n'est pas tantôt ici, tantôt là; il tire toujours
à droite. En sorte que celui qui a trahi le peuple apparaît comme
dominé pour toujours par le luxe, par la vie facile, par les éloges,
par le salaire enfin de l'Homme d'Etat. L'autre parti n'offre rien
de pareil. " n'y a donc point deux tentations, il n'yen a qu'une.
JI n'y a point deux espèces de trahison, il n'yen a qu'une. Toute
la faiblesse de n'importe quel homme le tire du même côté. La
pente est à droite.
12 mars 1914.
La Quinzaine littéraire, du 16 /lU 31 nuIT' 1970
1
Alain Je1Ul rameaux Quand le Parti radical sera réorganisé fortement, il faudra une espèce d'initiation
Alain
Je1Ul rameaux
Quand le Parti radical sera réorganisé fortement, il faudra une
espèce d'initiation propre à former les jeunes et à réchauffer
leur courage. Je passe sur les principes et sur les programmes,
et je pense surtout à un certain nombre de vérités désagréables
qu'il sera bon d'annoncer en une fols è l'enfant du peuple, dès
qu'il aura pris ses grades.
«Tu es assurément, lui dirais-je, un brave ami du peuple; et
ce que tu promets tu le feras. Mais tu es aussi assez ambitieux,
et cela est bien naturel. Assez de charlatans et d'aventuriers ont
été portés sur le pavois, encensés dans les journaux et considérés
par les rois: tu penses qu'II est temps que les vrais amis du
peuple arrivent aussi à cette gloire, qu'ils auront bien méritée.
Tu t'y prépares, sans méditer aucune injustice. Eh bien, il faut
que tu le saches, cette gloire, tu ne l'auras pas. Le pouvoir, sans
doute, si tu veux, mais non pas la gloire. La gloire, en politique,
est le salaire de l'Injustice.
• Songes-y bien, avant d'entrer dans cet enfer. Laisse toute
espérance. Tu n'auras que de rudes amis, fort occupés, très loin
de toi, et qui n'écrivent point dans les journaux, Tout le reste,
toute l'Académie, tous les lettrés, tous les dramaturges, tous les
écrivains, tous les sociologues, tous les directeurs de théâtre,
tous les acteurs, toutes les actrices, tous les marchands et mar-
chandes de luxe, tous les marchands et marchandes de plaisir,
tout ce beau monde te méprisera d'abord ouvertement, et te jugera
inculte, ignorant, paresseux, ivrogne et mal tenu. En vain, tu liras
tout ce qu'il faut lire: en vain, tu iras te montrer avec ta femme
à ces spectacles bien parisiens où la salle est ornée d'une guir-
lande de femmes jolies et faciles en étalage: en vain, tu seras
élégant dans tes discours; en vain, tu citeras Barrès. Ces poli-
tesses seront comptées pour rien si tu n'y mêles pas quelques
marques assez claires de ton mépris pour l'électeur ignorant, et
pour la petite mare dont les grenouilles t'ont pris pour roi. On
t'observera; on attendra que tu trahisses.
«Alors, comme par magie, ton nom ira de journal en journal,
d'ambassade en ambassade, à travers toute l'Europe. Les femmes
brillantes viendront comme au théâtre pour t'entendre. Tu seras
orateur; tu seras homme d'Etat: on te décrira élégant et beau,
même si tu gardes ta redingote provinciale et ta moustache d'ou-
vrier. Car l'élite juge d'après re cœur et ne trompe jamais. Observe
bien quel est le plus étonnant succès de ce temps, et comment
il a été obtenu. D'après cela, juge de ce qui t'attend si tu restes
l'ami du peuple et le défenseur des pauvres et des artisans .•
Oui, je dirais tout de suite la chose comme elle est. Une petite
pluie enrhume; une bonne douche réchauffe. 7 avril 1913.
L'aD 2000
L1TTtRATUREIBEAUX.ARTS
les .
ga erl . IDralrle
1
'" 7 RUE DE RENNES PARIS 6'
TËLËPHDNE 548.73-82
Ils en sont tous à nous parler de l'an 2000, comme s'ils y
étaient; ce ne sont qu'omnibus volants et maisons de cinquante
étages. Ces merveilles, et bien d'autres qu'il n'est pas difficile
d'imaginer, n'ont rien qui dépasse la puissance humaine. Toute·
fois, il en est de ce luxe comme de tout luxe; il est limité non
pas par la pauvreté de l'imagination humaine, mais par les res-
sources qu'une juste répartition nous laissera: et il est inévi-
table que toutes ces folles dépenses soient arrêtées un jour ou
l'autre. Tant que les travailleurs n'auront pas une vie facile, et
l'avenir assuré, on peut compter qu'ils réclameront; et certaine-
ment ce qu'on leur abandonnera encore sera pris sur toutes ces
dépenses de luxe; car comment faire? Mais bien plus; je les
suppose tous bien payés, et assurés contre tous maux et acci-
dents; Ils voudront peut-être alors travailler moins, et ces heures
de travail seront prises sur les travaux de luxe, et non sur les
travaux de nécessité. Voilà à quoi Il faut s'atendre.
Si l'inégalité des conditions subsistait, sans aggravation, il fau-
drait encore compter avec le Suffrage Universel et les progrès de
l'instruction; les esclaves seront de moins en moins dociles, il
faut bien se mettre cela dans la tête. Mais considérez aussi que
toute invention nouvelle, qui n'est pas d'utilité stricte, consomme
des journées de travail et réduit la provision des objets utiles;
ainsi l'injustice se trouvera aggravée, et il faudra bien que tout
craque à la fin.
Comment se fera cette réaction Inévitable contre les gaspilleurs
de la fortune publique? Je ne sais. Peut·être y aura·t·i1 une révo-
lution violente, qui ramènera pour un temps l'égalitê des fortunes,
et l'heureuse médiocrité pour tous. Je crois plutôt que tout se
fera en douceur, par l'effet de crises économiques qui ruineront
les grosses fortunes, et mettront fin à ces folles entreprises, qui
bâtissent de nouvelles Pyramides avec le pain des pauvres gens.
Toujours est·i1 que nous partons trop tôt et trop vite. On n'aurait
pas dû organiser les téléphones tant que tous ceux qui travaillent
ne sont pas convenablement logés et nourris; et il fallait donner
de beaux jardins aux enfants pauvres avant d'élever les mâts de
la télégraphie sans fil: cela est de bon sens; il faut penser au
pain quotidien avant de s'acheter des diamants.
Malheureusement ce n'est pas le bon sens qui règle la produc-
tion: c'est l'ennui des riches, et l'aveuglement Incroyable des
pauvres. Tous admirent l'homme volant et rêvent aux miracles de
la science, sans penser que nous voilà en octobre, et qu'une foule
de petits bonshommes n'ont point de chaussons de laine pour
l'hiver qui vient. On admire que les Pharaons aient trouvé assez
d'esclaves pour bâtir les Pyramides. Ninive a été rebâtie bien des
fois, et Babylone avait des jardins suspendus. Mals tous ces pays
sont maintenant des déserts de sable, sans doute par l'excès du
luxe et de "injustice. Nous ne retomberons pas si bas, parce que
nous ne volerons pas si haut. Nos esclaves ont appris à lire, et
nos Pharaons n'achèveront point leurs Pyramides. 13 octobre 1908 .
ROMANS L'ennelllÎ FRANÇAIS Sous une phrase célèbre de Rimbaud, qui lui fournit son titre, le
ROMANS L'ennelllÎ
FRANÇAIS
Sous une phrase célèbre de
Rimbaud, qui lui fournit son
titre, le roman de Geneviève
Serreau porte cette épigra-
phe tirée d'un texte de
Michaux : cc L'homme - son
être essentiel - n'est qu'un
point. C'est ce seul point que
la mort avale D. VoiJà, d'em-
blée, mis en place les trois
thèmes du livre· l'action
(c'est-à-dire la Révolution),
l'homme, la mort.
ture plus attentive découvrira
dans son récit un autre niveau,
que j'appellerai, faute de mieux,
celui de la dépossession.
Geneviève Serreau
1
Ce cher point du monde
Lorris est quelqu'un qui ne s'ap-
partient pas, qui trouve (ou pro-
jette) toujours sa vérité hors de
lui. L'ambiguïté du roman tient
à ce flottement fondamental, qui
nous interdit aU1l8i bien d'y voir
une c histoire:t réelle ou imagi-
naire' une allégorie politique ou
métaphysique, que de considérer
son personnage principal comme
un «héros positif », dont le com-
portement pourrait se ranger sous
des catégories rassurantes, - les
Coll. Les Lettres Nouvelles.
Denoël éd., 196 p.
Trois thèmes, ou plutôt trois
questions: car chacun d'eux souf-
fre lui-même d'une ambiguïté.
Comment concilier, dans l'action
révolutionnaire, justice et violen-
ce, organisation et vivacité '1 De
quel côté se situe l'homme, ici
figuré par un révolutionnaire
amateur qui est aussi un comé-
dien professionnel : côté théâtre
ou côté «praxis », côté jeu ou
côté discipline? Enfin quand
meurt-on ? Ce qui revient à dire
où est la mort, où est la vie ?
Aux premières pages du récit,
L.K. Lorris observé par un
tiers, 1'« imperceptible témoin»
entouré de livres, dans lequel on
reconnaît, comme aux premières
fois les deux trajets : car l'image
initiale, renforcée par la présence
invisible de l'observateur-narra-
teur, fail peser sur l'ensemble du
récit un soupçon d'irréalité qui ne
se dissipera jamais complètement.
Mais pour que ce soupçon soit vé-
rifié, pour que Lorris rencontre
vraiment lia mort, il faut aussi que
lignes de Dans le labyrinthe de
Rohbe-Grillet, le romancier lui-
même - fait l'expérience prémo-
nitoire de !ta propre mort. Il se
voit à la fois mort et vivant,
« chu» et «debout », immobile
et en marche. L'image reviendra
à plusieurs reprises au cours du
roman. Elle s'imposera finalement
à la dernière page, justifiée par
un probable assassinat, sans qu'on
puisse pourtant affirmer que la
réalité confirme la prémonition.
Il se pourrait que ces deux morts
soient tout aussi fietives l'une que
l'autre. Il se pourrait, comme le
suggère l'auteur, qu'un intervalle
de quelques secondes seulement
les sépare, et par conséquent
qu'entre temps, il ne se soit rien
passé. Le livre a ainsi la forme
d'une boucle reliant deux points
très voisins sur une droite; on
peut aller directement d'A en B.
On peut aussi suivre toute la
courbe.
Le lecteur reoonnaîtra
au 'passage plusieurs de.
figures qui obsèdent notre
univers.
la suite ne soit pas une simple
parenthèse : la mort a besoin de
ce détour pour être crue.
J'ai cité Dans le labyrinthe. Le
Lire Ce cher point du monde,
c'est, il me semble, suivre à la
lecteur familier du roman moder-
ne reconnaîtra au passage plu-
sieurs des figures qui obsèdent no-
tre univers et resteront vraisem-
blablement comme les traits ca-
ractéristiques de la littérature de
ces vingt dernières années : le la-
byrinthe, bien sûr (je pense à
l'épisode du château de Mortelan-
ge, vaste construction marienba-
des que où des serviteurs désignés
par de simples numéros accom-
plissent silencieusement des tâ-
ches mystérieuses et spécifiques),
la Révolution (avec son cortège de
violences aveugles, la dureté de
ses choix), le dédoublement (qui
n'est peut-être qu'une fuite, mais
qui est peut-être aussi la vérité
même, symbolisée par le théâtre,
représentation dans la représenta-
tion) , et ce complot universel,
anonyme, figure la plus profonde
du mécanisme social, qui semble
avoir pris, dans nos récits, la pla-
ce des vieilles intrigues psycholo-
giques. Kafka, Borges, Beckett ne
sont pas loin.
. On pensera aussi, parce que le
livre paraît en 1970, à des événe-
ments récents. Il est permis d'ima-
giner, par exemple, que l'Organi-
sation, c'est le Parti communiste,
ou plus généralement le stalinis-
me, et que les insurgés des Hau-
tes-Fagnes, ce sont les gauchistes
de mai 1968. Auquel cas, Lorris,
pris entre deux feux (entre deux
jeux) , trahissant involontaire-
ment les uns et les autres, et tra-
hissant les deux au profit du théâ-
tre, représenterait assez bien l'in-
tellectuel de gauche d'aujour-
d'hui, qu'une sincérité sans em-
ploi, une rigueur purement néga-
tive, prive du confort de l'efficaci-
té sans lui donner la sécurité de
la bonne conscience.
Ces références grossières ris-
quent de dissimuler l'essentiel, et
le reproche qu'on serait tenté de
faire à Geneviève Serreau serait
plutôt d'avoir, par une affabula-
tion un peu surchargée, un peu
trop symbolique, prêté le flanc à
des interprétations qui ne peu-
vent être que réductrices. Une lec-
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 man 1970
FANTASTIQUE Unem.achine plus rassurantes étant, hien sûr, celles de 1'« action Ce n'est pas un
FANTASTIQUE
Unem.achine
plus rassurantes étant, hien sûr,
celles de 1'« action Ce n'est pas
un hasard si Lorris fait partie
d'une troupe théâtrale; ce n'est
pas un hasard non plus s'il passe
sa vie à jouer avec des douhles : à
commencer par ce Monsieur Elka
imaginaire qu'il a fahriqué de ses
initiales, et dont les mésaventures
contées avec une tendre ironie
coupent le roman d'épisodes inat·
tendus, - pour continuer par Sé-
hastien, le jeune neveu retrouvé
dans une ville qui
lui offre, à vingt ans de distance,
outrr. If' l'ouvenir d'une jeune fem-
me autrefois aimée {Anna, douhle
elle-même de ces deux douhles
que sont Lucia l'actrice et Tanka
la conspiratIjce), le miroir' de sa
propre incertitude.
Les plus helles pages du roman,
écrites dans un style haché, vio-
lent, rapide, d'une remarquahle
efficacité narrative, sont celles où
se laisse voir à découvert ce filon
imaginatif, dont le déroulement
obéit davantage aux lois incon-
grues du rêve qu'à la pesante dia-
lectique révolutionnaire. Ici enco-
re, on pense à l'auteur du Châ-
teau. Sébastien ne nous est-il pas
présenté comme «un petit Franz
Kafka au mince sourire»? Ce
petit Kafka, rouage minuscule
d'une organisation qui le manœu-
vre, a, en vérité, hien autre chose
en tête que la Révolution. Il est
plus proche de Peter Ibhetson et
des égarés du romantisme alle-
mand que des stratèges de la pri-
se du pouvoir ou des théoriciens
de la société de consommation.
C'est un homme qui rêve et que
son rêve tue. C'est un homme qui
aime et que son amour tue. «Un
homme, voilà tout ». Mais aussi,
«le premier ennemi visible. Le
seul appartement ». Celui qui ne
se laissera pas réduire.
La littérature, si elle veut dire
quelque chose, n'a peut-être rien
de plus à nous dire, en ces temps
de répression, que cette obstiua-
tion-là. Rien d'autre à désigner
qu'un «point du monde », parmi
des millions d'autres points, que
la mort - ce cortège de répu-
gnants coléoptères qui apparaît
à la fin du livre - peut hien
«,avaler» : tant qu'il y aura un
«imperceptible témoin» pour
saluer sa défaite. Même s'il devait
dire· finalement qu'il n'a «rien
vu » La partie ne sera pas jouée
et les nécrophiles de tous bords
n'auront pas vaincu.
Ça y est : l'âme roman-
tique et le rêve ont été hap-
pés par l'engrenage. Avant
toute discussion raisonnée,
disons notre déception de
simple lecteur, qui se fiche
pas mal de la m é t h 0 d e
employée, pourvu que le
rés u 1ta t soit intéressant.
L'application de la méthode
structuraliste à littérature
fantastique a b 0 u t i t à
une
suite de petits résumés, cor-
rects et secs, d'œuvres dont
nous attendions, en raison de
la personnalité parUculière-
ment complexe de leurs au-
teurs (Poe, Hoffman, Gogol.
Nerval, etc.) et de l'origina-
lité du genre choisi, une lec-
ture radieusement. agressjve-
ment moderne. les voici au
contraire non seulement clas·
sées et étiquetées selon un
système assez tâtillon et em-
brouillé. mais encore dépouil-
lées de toutes jes interpréta-
tions suggestives qu'on avait
pu en donner, et douées
comme des papillons morts
dans leurs boîtes de verre.
Tzvetan Todorov
1
Introduction à la
littérature
Le Seuil éd., 192 p.
Le rôle du crItIque n'a nulle-
ment consisté à nous faire péné-
trer plus avant dans la compré-
hension de ces textes, mais à nous
en retirer, pour ainsi dire, la
jouissance, à nous forcer à couper
les relations personnelles que
nous avions pu établir avec eux.
Vous croiriez que toute critique
devrait chercher à nous fournir
de nouveaux motifs de nous sen·
tir liés aux œuvres que nous
aimons ? Erreur ! La grande af·
faire aujourd'hui c'est de traiter
la littérature comme un tas de
cailloux ramassés dans le désert.
Quelle race étrange de gens !
Cuvier, à partir de l'unique ver-
tèbre qu'il possédait, recomposait
tout un univers disparu. Eux, qui
ont à leur disposition les monde!\
riches et complets de tant d'écri-
vains, ils ne s'intéressent qu'à. la
vertèbre.
étions ! Nous pour qui la moitié
de l'intérêt d'une critique réside
dans la personnalité du critique !
Et de nous Tappeler, avec un
étonnement honteux, toutes les
fois où nous nous sommes laissés
refaire, comme des nigauds : par
le Poe de Baudelaire, par le Bau-
hommes de lettres. Les réponses,
hélas, seront hien déprimantes.
On voit partout, dès aujourd'hui,
les effets de cette obsession : un
conformisme ahurissant de la cri-
tique dite d'avant-garde, une
obéissance servile au vocabulaire
de l'école, une peur horrible d'a-
voir l'air original. Qui oserait
écrire encore des essais avec la
liherté, la sensibilité, la pulpeuse
nonchalance d'un Marcel Moré,
le dernier amateur, dont le recueil
posthume La Foudre de Dieu au·
Au reste, Todorov, qui a cet
immense mérite, dans la cohorte
des suiveurs, d'être clair, facile,
intelligible, d'éviter l'hermétisme
et le charabia si fort prisés de
nos jours et de définir les mots.
quand il - les emploie hors de
l'usage; joint à ces qualités.l'hon-
Déteté et la modestie.
dt'>!{ .,;//-;-Yô
; /,,1"•• '. :!.J <(,."
delaire de Sartre, par le Lautréa-
mont de Bachelard, par le Rim·
baud d'Yves Bonnefoy Mais Te-
venons à
des pensées plus
sérieuses.
«En poétique, on se contente
d'établir la présence de certaim
ra été le plus beau livre critique
de l'année? Pour un .Roland'
Barthes, qui étincelle de talent
et sait faire naître en quelques
phrases qui n'appartiennent qu'à
lui le monde tout entier d'un
écrivain, avec ses vertèbres et ses
lois peut-être, niais aussi avec.B.OJ1
épaisseur et sa saveur, ses cir-
cuits souterraÎlis et 1le8 dimen-
sions mystérieuses (cf. l'amusant
aperçu sur Jules Verne dans le
premier numéro de la revue
« Poétique »), que de V adius et
de· Trissotins ! Todorov, certes,
n'est ni l'un ni l'autre; je trouve
quand même comique qu'il repro-
che à Northrop Frye de faire un
usage trop fréquènt du mot MI.
vent : péché capital contre le
devoir de n'imprimer que des
certitudes indiscutables- ! (Notons
à ce propos que Todorov est un
des rares critiques français à
avoir une connaissance de pre-
mière main du Formalisme russe
et du New Criticism américain).
« N ow comidérom rœuvre lit-
téraire comme une structure qui
peut recevoir un nombre indé-
fini d'interprétatiom; celles-ci
dépendent du temps et du lieu de
leur énonciation, de la personna-
lité du critique, de la configura-
tion contemporaine des théories
et ainsi· de suite.
Notre tâche, en revanche, la
description de cette structure
crewe qu'imprègnent les inter-
prétatiom critiques et des
éléments dam r œuvre;
mais on
peut acquérir un degré élevé de
certitude,· cette connaissance se
laissant vérifier par UM série de
procédures. Le critique, lui, se
donne une· tâche plw ambitiewe :
nommer le sem de rœuvre; mais
de cette activité, le résultat ne
peut se prétendre ni scientifique
Le sem étant dédaigneusement
abandonné aux critiques,
men de la structure revient donc
aù poéticien. Par structure, il
faut comprendre tous les élé-
ments littéraires de l'œuvre"-non
seulement respect verbal et syn-
taxique (s'arrêter là serait
her dans les vieilles distinctions
ni c objectif'.' (p. 149)
entre formes et contenw) , mais
Bernard Pingaud
lecteurs. » (p. 101) Naïf que nous
n faudra un jour étudier pour-
quoi la frénésie de rivaliser
les hommes de science a saisi les
surtout l'aspect sémantique, c'est-
à-dire les thèmes. Naturellement,
nous attendions l'auteur à l'étude
10
• qUI lDoud du vide structuraliste des thèmes. Puisque le mot de thème est gardé,
qUI lDoud du vide
structuraliste des thèmes. Puisque
le mot de thème est gardé, que
recouvre-t-il de nouveau,- qui avait
échappé à la critique thématique ?
Tout de 8uite nOU8 pre88entons
que la réussite ou l'échec du livre
va se jouer dans la 8econde partie,
consacrée aux thèmes. Et en effet,
après les cent premières pages,
arides et chipoteuses, employée8
surtout à réfuter l'interprétation
des précédents exégètes du fantas-
tique et à préciser le credo mé-
thologique (anathème sur Roger
Caillois, indulgence pour Jean-
Pierre Richard, dithyrambe8 pour
le groupe 8tructuraliste français),
voici tout à coup une matière net-
tement plus abondante, un peu de
chair autour de la vertèbre.
systèmes imaginés depuis Taine ?
Voici un exemple précis de con-
tre-vérité. Puisque les thème8du
je, selon Todorov, ressortissent à
une perception du monde plutôt
qu'à une interaction avec lui, les-
voilà liés plus particulièrement au
sens de la vue. Or les contes de
Hoffmann révèlent en plein les
structures du je. Donc Hoffmann
est l'écrivain fanta8tique où tout'
se ramène au regard. Pas de
chance. Hoffmann composait de
la musique en même temps qu'il
tel qu'il se manifeste dans le
Moine, ou de la mort, dans la
Morte amoureu8e, comme r aurait
fait une critique des thèmes;
nous nOllS sommes contenté de si-
g",aler leur existence. Le résultat
est une connaissance à la fois plus
limitée et moins dÏ&cutable. :.
(p. 149). Merci bien! Quand je lis
le Nez de Gogol, je vois bien qu'il
s'agit d'un nez, je n'ai pas besoin
qu'un autre me c désigne:t ce
nez. Chercher la 8tructure et rien
que la structure revient souvent à
écrivait des récits, et c'est lui qui
la pure tautologie.
a formulé la théorie des corres-
pondances que Baudelaire a citée
dans le Salon de 1846 : c L'odeur
des soucÏ& bruns et rouges produit
surtout un effet magique sur mtI
personne. Elle me fait tomber
dans une profonde rêverie, et j'en-
tends alors comme dans le lointain
les sons graves et profonds du
Reste l'objection majeure. La
distinction des thèmes du je et
du tu correspond, ainsi que le
rappelle Todorov, à la distinction
établie par Freud entre le monde
une totalité et unité dynamique:.
Il y aurait deux séries de thè-
mes dans la littérature fantasti-
que. D'une part les thèmes du
je, qui mettent en question le8
relations de l'homme avec l'uni-
vers, ses notion8 de temps et d'es-
pace, et condui8ent au monde des
métamorphoses, du dédoublement
et de la folie. D'autre part les
thèmes du tu, qui mettent en
question les relations de l'homme
avec son désir et avec son incons-
cient, et conduisent au monde de
la sexualité, de la cruauté et de
la mort.
dè la psychose et celui de la né-
vrose. C'était donc cela, la rai·
son pour laquelle on avait tout
(p. 100) et Ile refuller absolument,
d'autre part, à tenir compte de
l'interaetion entre l'écrivain et
son œuvre, n'est-ee pas Ile condam·
hautboÏ&. » Pas une seule ligne de
à coup senti passer un souffie vi·
ner
vifiant ! La bonne vieille théorie
à ne qu'un tout petit
bout de celle-ci ?
psychanalytique était venue prê-
ter renfort, encore verte malgré
son âge, et bourrée de choses à
dire, et ravie de communiquer
un peu de sa vitalité à sa cadette
rabougrie et pâlote.
Cette position est si intenable
qu'elle POU8llC le plus honnête à
la mauvaÎIle foi. Il le trouve que
l'objet de la controverse va être
encore Hoffmann. Citation de
Mais ici, coup de pied de l'âne :
Cette di8tinction éveille aussitôt
en nous un souvenir que -Toda-
rov, il faut le reconnaître; va un
peu plus loin, honnêtement, nOU8
remettre précis en mémoire. Pour
le moment, enchantés d'avoir en-
fin quelque chose de substantiel
à déguster, nous risquerions de
ne pas prendre garde que cette
révélation ultrascientifique des
8tructures n'est pas moins sujette
à caution, pas moins arbitraire,
pas moins louche que le dépistage
des thèmes par les vieux moyens
empiriques. Pourquoi ces deux
séries du je et du tu ? Pourquoi
ces deux-là seulement ? Pourquoi
par exemple (p. 146), les préoc-
cupations relatives aux cadavres
et au vampirisme seraient-elles
liées au thème de l'amour ? Où
est la différence entre les thèmes
etructuraux d'une œuvre et les
thème8 appartenant en propre à
l'écrivain, sinon dane la fantaisie
de l'exégète? A quoi bon une
méthode qui tout en brimant
cette fantaisie par les restrictions
bureaucratiques qu'elle lui im-
pole, n'offre pae plus de garanties
ecientifiques qu'aucun des autres
après avoir rendu son hommage,
Todorov se demande s'il ne vient
pas de commettre l'hérésie des
hérésies. Le crime de Freud, et
Freud : «E.T.A. Hoffmann était
renfant d'un marÙJge malheu-
reux. Lorsqu'il avait troi, ans, son
père .e sépara de sa petite f.
miUe et ne revint plus jamais au·
près d'elle:., etc. (p. 159 : le «et
de
ceux qui essayent d'appliquer
la
psychanalyse à la critique lit-
caetera:. est de Tedorov. Corn.
mentaire de Todorov : «Holf-
téraire, consiste, on le sait, à
mtlnn, qui a été un enfant mol.
croire que le texte désigne autre
ch08e que le texte, qu'il renvoie
heureux, décrit les peurs de
r en-
à un auteur, qu'il est l'expression
Deein exécuté par Poe
de pensées, de sentiments ou de
fantasmes. Stupide crédulité ! Le
texte n'est que le texte ! Le texte,
mot-talisman, mot-tabou de l'é-
cole,_ Ils répètent «le te-exte:.
avec une ferveur tremblante,
comme l'immortel Brid'Oison ré-
fance; maù pour que celte
constatation ait une valeur expli-
cative, il faudrait prouver soit que
tous les écrivains malheureux dans
leur enfance font de même, soit
que toutel les descriptions Je
peurs enfantine, viennent d'écri-
vains dont r enfance a été mal-
heureuse :.
Todorov sur Hoffmann ne pour-
rait faire croire que cet écrivain
était capable d'écrire une phrase
comme celle-là, pourtant si mer-
veilleusement révélatrice de son
génie. A force de ne vouloir tâter
que du certain, la méthode fa-
brique du faux, et e8camote l'im-
portant.
pétait «la fa-orme :t. On rit, d'ac-
cord, mais c'est plutôt conster-
nant. Consternant d'entendre quel-
qu'un d'intelligent déclarer que
pour préserver la 8pécificité de
la
littérature il faut étudier celle·
ci
à part de8 hommes qui l'ont
écrite : comme si le meilleur
moyen, justement, de nier cette
Ainsi, les thèmes de l'inceste _ spécificité n'était pas d'examiner
et de l'homosexualité, 8i fréquents
la littérature fanta8tique,
sont expédiés ensemble en deux
pages. Rien à dire sur le sujet,
pas plus que sur le nez de GogoL
«NofU n'avOlU pas cherché ci don-
ner une interprétlrtion du dém,
les œuvres d'art du même œil
que n'importe quel autre produit
de l'industrie humaine, comme
des moteurs de voiture, par
exemple. Dire d'un côté que l'am-
biance de la nouvelle critique est
de «considérer r œuvre comme
Non, non et non! Freud n'a
jamais voulu «expliquer:t l'œu-
vre de Hoffmann par le trauma
de 8a troisième année ! Il est vrai
que de nombreux disciples de
Freud, avec leur zèle un peu pri.
maire, ont donné crédit à cette
opinion ridicule que la psycha-
nalyse fournirait, à la demande,
des clefs pour ouvrir les portes.
Mai8 pas tOU8 le8 disciples de
Freud : qu'on se rapporte seule-
ment à l'C88ai magistral de Mar-
the Robert 8ur Van Gogh : elle
ne se contente pa8 de «désigner_
le soleil et les cyprès, elle les in·
La Quiuaine littéraire, du 16 au 31
1970
11
Les revues Todorov tègre dans l'ensemble d'une vie et d'une œuvre, avec un égal sen-
Les revues
Todorov
tègre dans l'ensemble d'une vie
et d'une œuvre, avec un égal sen-
timent de ce qu'est la psychologie
et de ce qu'est la peinture. De
toute façon, rendre responsable
des abus de ses émules Freud
lui-même (lui qui savait parler
des écrivains avec une compré-
hension si mesurée et avec une
telle méfiance envers sa propre
méthode), c'est commettre une
falsification volontaire. Freud ne
pense pas que parce qu'on a été
malheureux à trois ans on écrira
Poétique
veut Weinrich -
possède le statut de la
Tel Quel
parole.
(N° 40 - Hiver 1970). -
La création aux éditions du Seuil d'une
nouvelle revue, Poétique, illustre le pro-
fond changement intervenu en France
dans les méthodes, comme dans les inten-
tions, de la critique littéraire. Le sous-
titre précise ces intentions: revue de
théorie et d'analyse littéraires. C'est dire
que les animateurs de la revue - Hélène
Cixous, Gérard Genette et Tzvetan Todo-
rov - entendent le mot Poétique dans
l'acception d'Aristote. Ils veulent considé-
rer les formes et les genres en tant que
tels, dans le dessein d'établir une théorie
du discours littéraire.
La part insolite de ce numéro revient à
une autre œuvre étrangère, les extraits
d'un ouvrage de Khlebnikov, Livre de.
préceptes, présentés par T-odorov. Khleb-
nikov, chef de file des futuristes russes,
était un esprit étrange, à mi·chemin du
délire et de la logique. Hanté à la fois
par les nombres et par le langage, il a lais-
sé des teJttes surprenan18 où s'entend un
écho bizarre de certaines intuitions de
Mallarmé ou de Jarry. Ainsi, Khlebnikov
fait·il apparaître des séries gouvernant le
retour, dans l'histoire, des événements de
même nature. Par exemple, les débuts de
tous les Etats sont séparés par un nom-
bre d'années constant (365 + 48) n =
L'essentiel de ce numéro est constitué par
un inédit de Georges Bataille: Le Ber-
ceau de l'humanité consacré aux décou-
vertes archéologiques de la Vézère. Paule
Thévenin poursuit sa lecture d'Antonin
Artaud tandis que Marcelin Pleynet
nous donne des extraits d'un long texte :
Incantation dite au bandeau d'or. Outre
un entretien avec le romancier Jacques
Henric, qui nous donne sa conception de
l'avant.garde révolutionnaire, Philippe
Sollers dont on ignorait les qualités de
sinologue, nous donne la traduction de
dix poèmes récents de Mao-Tse·Tung.
à quarante-cinq ans la Princesse
La Revue de Paris
Brambilla, ni que tous les en-
Iants placés dans la même situa-
413 n
(Angleterre 827 • A Il e ID a g n e
(Février 1978).
- Au sommaire, René Huyghe, Margue-
tion doivent avoir le même destin.
Mais il pense qu'un homme ne
peut pas être tout à fait le même
si son père l'a abandonné trop
jeune, et il suggère que si on
veut comprendre à fond et l'hom-
me Hoffmann et l'œuvre (les deux
étant liés à vrai dire), il faudrait
suivre dans le développement de
la biographie de Hoffmann et
dans la construction de son œu-
vre, parallèlement, les répercus-
sions du choc infantile, indiqué
ici comme l'élément de départ
qui en se mélangeant à tous les
autres épisodes de la vie aura
donné sa coloration particulière
Ils rompent avec des habitudes criti-
ques nées du mouvement romantique et
qui distribuaient toute la lumière sur l'in-
dividu créateur, sur sa psychologie ou sur
l'insertion de l'œuvre dans l'histoire.
1.240 • Russie 1.653). On voit ce qui a
pu intriguer un homme comme Todorov
dans ce poète mathématicien : la présence
d'un ordre, d'un code, qui informerait
l'histoire comme un code sous· tend le
discours.
rite Yourcenar, Marcel Thiry, Roger Cail-
lois, Gérard Mourgue ainsi que des étu-
des sur Jule. de Goncourt (par Florics
Dulmet) et sur Hector Berlioz (par B.éa-
trice Didier et Françoise de la Sablière).
A cel inventaire trop rapide, on vou-
drait ajouter deux remarques. La première
concerne les relations de telles recherches
et de l'histoire. Certes, Poétique veut
rompre avec la critique romantique, ob-
sédée par l'histoire littéraire. Mais, l'his-
toire n'est pas pour autant escamotée. Elle
est présente, même si son objet est dé-
placé: « Nous ne voulons ptU, écrit Poé-
SJ'llepses
(N°s 1 et 2). -
Une jeune
revue créée par les étudian18 grenoblois.
Voix très jeunes et maladroites où, au mi-
lieu de réminiscences presque obligatoires,
tique, i&norer que (cette) littéralité, dam
lu éléments comtitutifs de son jeu com-
porte, ou plutôt constitue elle. même une
histoire, qu'aucune théorie ri&oureU&e-
ment conduite ne peut lon&temps mécol'}-
naître. Cette histoirè de la littérature
qui, après plus d'un demi-siècle d'histoire
des voix fraîches se font entendre, celles
notamment de Marc Degryse et de Ber-
nard Gautheron. L'important est surtout
que cette revue est imprimée &"Jtuitement
par l'imprimerie de la faculté des Lettres
et des Sciences de Grenoble. Cet exemple
d'une université s'intéressant à la créa-
tion poétique est suffisamment exception-
nel pour qu'on le souligne
J.W,
à la personnalité du conteur. La
littéraire, nous fait encore si lourdement
seule réponse à cette suggestion
de Freud consisterait à écrire
une psycho biographie et une psy-
chocritique de Hoffmann, tâche
bien évidemment plus longue et
difficile que de dégager au ha-
sard quelques thèmes coupés du
contexte vital et tendancieuse-
ment regroupés.
Un tel programme effarouchera cer-
tains qui verront se dessiner, derrière de
telles notions, celle, plus rébarbative et
peut·être inquiétante, de science de la lit-
térature. Mais la lecture du premier nu-
méro (il en paraîtra quatre par an) fera
justice de ces alarmes. La revue est étran-
gère à tout dogmatisme. Elle se montre
accueillante et ne s'enferme pas dans un
carcan. Il est vrai que la majorité des
articles manient les méthodes de la lin-
guistique, de la rhétorique, de la stylisti-
que ou de la sémiologie. Certaines études
opèrent par d'autres voies. C'est avec le
soutien de la psychanalyse qu'Hélène
Cixous analyse la fonction de l'écritur.e
chez Henry James.
L'Ara
défaut, nous voudriom aussi favoriser son
élaboration ».
Il était légitime qu'une revue de cette
sorte fût ouverte par Roland Barthes.
« Par où commencer?» s'interroge-t-il et
quel critique, en effet, ne s'est pas posé
cette question? Comment choisir le fil
De ce souci théorique, le premier nu-
méro présente quelques illustrations.
Hans-Robert Jauss étudie la littérature
médiévale en fonction de la théorie des
genres. En réalité, il apporte une contri-
- ou la pertinence - qui permettra de
bu tion à l' histoire des genre
Il est vrai
Sortant d'un musée où trop de com-
mentaires l'avaient depuis longtemps re-
clus, Beethoven, deux siècles après lia
naissance, cesse d'être un événement et
reprend vie à notre lumière. « Beethoven
au présent JI pourrait être le titre du der-
nier numéro de l'ARC, et non par le
seul fait qu'elle ait été rédigée par des
auteurs contemporains, mais aussi par la
volonté de ceux-ci de ne considérer que
la permanence d'une œuvre musicale.
Mais trêve de cette guerre d'u-
sure entre différentes méthodes.
La critique moderne étouffe sous
la méthodologie. L'œuvre de l'é-
crivain ne sert plus que de loin-
tain prétexte à des disputes entre
docteurs qui savent à peine de
quoi ils parlent. A lire cette In-
troduction à la littérature fantas-
tique, à voir une machine si mi-
nutieusement mise au point mou-
dre du vide pendant deux cents
pages, on se dit que pour faire
de la bonne critique tempéra-
ment vaut mieux qu'instruments,
et que nul ne devrait se mêler de
littérature avant d'être sûr de pos-
séder, en même temps qu'un ne
pour sentir le parfum des soucis,
des oreilles pour entendre le son
des hautbois.
dévider les réseaux secrets d'une œuvre ?
Il n'est pas certain que Barthes apporte
réponse décisive à travers l'exemple qu'il
traite - L'Ile mystérieuse, de Jules Ver-
ne, mais le décodage qu'il fait de la
prose vernienne est fascinant. Au point
qu'cn se demande, au risque de déplaire
à Poétique, si le talent de celui qui manie
la méthode structurale n'est pas plus ef-
ficace que la méthode elle·même.
que les formalistes russes avaient déjà
perçu que les genres ont une histoire, mais
celle·ci était conçue comme un processus
immanent à l'évolution des systèmes litté-
raires en tant que tels. Au contraire, Jauss
tient que l'historicité d'un genre ne
s'épuise pas dans une succession de sys-
tèmes et qu'il faut tenir compte de la
« Ce n'est ptU moi qui parle de Beetho-
ven, c'est Beethoven qui parle de moi.
Il parle de 1I0US Il, écrit André Boucou-
rechliev dans sa préface.
celle
fonction exercée par la littérature dans
la société ou dans la vie.
A travers une quinzaine d'articles réu-
Le renouveau critique dont témoigne
Poétique a été précédé - ou bien il est
accompagné - par des recherches étran-
gères: Formalisme russe, New Criticism
anglo-saxon, Literaturwissenschaft alle-
mande. Dans Poétique, Harald Weinrich
examine les structures narratives du my-
the. Texte pénétrant dont la conséquence
est de corriger les lectures que nous fai-
sons ordinairement des mythes. Le mythe,
selon Weinrich, est narration, non argu-
mentation logique. Or, l'occident moderne
ne peut pas s'interdire d'infuser, à l'inté-
rieur d'un code narratif, des codes argu-
mentatifs et rationnels. Pour Weinrich,
même un homme aussi scrupuleux que
Lévi.Strauss n'échappe pas toujours à
cette tentation. C'est que la linguistique
structurale de la «première génération JI
n'offre de méthode que pour une linguis-
tique de la lanBU6, alors que le mythe
La dernière remarque nous reportera
au titre choisi pour la revue. Pour Aris-
tote et pour tous les critiqJl.es classiques,
la théorie littéraire analysait formes et
genres en vue d'ériger en norme la tra-
dition existante. Le vécu littéraire se trou-
vait canonisé et tout décodage s'opérait
à travers la grille de la norme. Les criti-
ques de Poétique renversent ce parti. Ils
mettent l'accent moins sur le discours
que sur les possibles du discours. Autre-
ment dit, les œuvres écrites sont regar-
dées comme des modèles réels qui n'ex-
cluent pas d'autres combinaisons. Il de-
meure toujours un autre passible du dis-
cours littéraire, derrière le réel des œu-
vres écrites. L'objet de la théorie litté-
raire - et l'on voit a leurer ici un thè-
me cher à Roman Jakobson - devient
alors, au-delà du réel littéraire, tout le vir-
tuel de la littérature.
nissant les signatures de compositeurs
tels que Stravinsky, Pousseur, Stockhau-
sen, de musicologues ou de sociologues,
se recompose la quête d'un musicien, à la
fois précise et ineffable comme le temps
qui ne l'a pas mesuré.
La conscience politique de Beethoven,
révolutionnaire tel que le décrivent Bri-
gitte et Jean Massin, la relation de son
œuvre au monde, interrogation de Roland
Barthes, ou encore la lente recherche de
son identité (comme celle d'un Perceval)
retracée par Alfred Kern, tous ces actes
d'une pensée révélée se confondent avec
nos exigences les plus profondes et les
plus obscures.
Si un tel parti pris a pu entraîner quel-
Dominique Fernandez
ques auteurs dans des considérations par-
fois aventureuses (Dominique Jameux ou
Stockhausen notamment), la plupart des
études s'appuient sur des faits précis.
- s'il est stricte narration, comme le
G-. L.
L.D.
12
Vie secrète 1 André Dhôtel petite fille aimée et lointaine, Un jour viendra viendrait-elle ?
Vie secrète
1 André Dhôtel
petite fille aimée et lointaine,
Un jour viendra
viendrait-elle ?
Irait-il là-bas ?
Gallimard éd., 194 p.
Antoine, repris par son «insou-
CrS.FANTI
semhle s'en désintéres-
Un nouveau livre d'André Dhô-
tel, c'est l'espoir d'un voyage, de
rencontres inattendues, de paysa-
ges d'enfance retrouvés, d'une
amitié secrète, et toujours, tout au
bout, tout à la fin, d'une silhouet-
te de jeune fille qui dit «Oui
sans cesser d'être, délicieusement,
mystérieuse. Et Dhôtel ne déçoit
jamais cet espoir, même s'il se
répète, même si ses itinéraires et
ses visages ne sont plus, ne veu-
lent plus être, tout à fait une sur-
prise.
L'enfant, le jeune homme, puis
l'homme d'Un jour viendra fait
partie de ces enchanteurs enchan-
tés. Parce qu'il recherche, parce
qu'ils pressent, une grâce enfouie
au plus profond (et en même
temps au delà) des billes de ver-
re, des cartes postales, en somme
des images. (Il n'était pas capable
de s'intéresser à autre chose qu'à
des images), Antoine éprouve le
besoin irrésistible de s'emparer
de celles-ci. Objets «sans prix:t :
ser. Etendu dans sa prairie, il
revoit les images saintes de f égli-
se de Bloise, et c'est alors qu'il
est saisi d'une joyeuse et inébran-
lable certitude.
COITII
Confiance dans les images, con-
fiance dans les mots. Tel l'Enfant
qui disait n'importe quoi pour si-
gnifier qu'il y avait en lui ou au-
tour de lui quelque chose d'inex-
primable, André Dhôtel écrit des
livres admirablement saugrenus,
au double pouvoir d'évocation et
d'invocation. Son étrangeté, c'est
la simplicité que nous ne savons
plus voir. Dhôtel, dans Un jour
viendra comme dans tous ses li-
vres, nous fait découvrir une vie
tissée de secrets, qui sont les nô-
tres comme les siens, mais que lui
connaît par cœur.
LB
Lionel Mime
quatre psychanalyses
un médecin,
un prêtre,
un officier supérieur américain,
une jeune eurasienne
pour les habitants de la petite
ville, Antoine n'est pas un voleur.
mais un kleptomane. On ne le
craint pas, mais on se méfie de
lui. Comme le petit Gallpard Fon-
tarelle du Pays où fon n'arrive
jamais, qui suscitait malgré lui
des catastrophes, Antoine est
c: marqué :t, mis à l'écart.
Car longtemps le merveilleux
qui pèse sur sa volonté lui aura
semblé une malédiction. Et puis
tribulations, voyages fantastiques
comme ceux de lulin Grainebis,
ne sont pas son fort. Son fantas-
tique est plus intérieur : à qui
sait rêver sur une image le voyage
paraît inutile. Antoine rêve, et
alors son rêve lui apporte une
brusque insouciance : les choses
sont toujours pleines de promes-
ses. Il suffit de contempler, inter-
minablement, certaine prairie,
pour y découvrir un monde, l'ima-
ge du monde, peut-être le monde.
Pour le reste, la vie, le bonheur,
après tout un jour viendra
Etre heureux ne veut sans dou-
te rien dire pour André Dhôtel,
dans la mesure où le bonheur ré-
sulte d'une quelconque c: satis-
faction ». Il est en quelque sorte
le poète des mains vides, et des
cœurs qui débordent. Trop pleins
d'un amour qui, ici en particulier,
tend à dépasser son but le plus
immédiat, même si ce but fut lon-
guement poursuivi. Clarisse, la
parmi
tous les romans
parus en 1969
une descente aux enfers
de l'inconscient
qu.i remet en cause l'homme normal
FLAMMARIDN
les lauréats
des prix de
fin d'année
ont décerné
le
PRIX HERMES
à
l'AMATEUR
DE CAFE
d'Edouard
Mattéi
LAFfONT
13
Pound POIIDAII C. 8 1 Lettres d'Ezra Pound fi James Joyce avec les essais de
Pound
POIIDAII C. 8
1
Lettres d'Ezra Pound
fi James Joyce
avec les essais
de Pound sur Joyce
Mercure de France, éd. 350 p.
Pound est à Londres depuis
1908, Joyce en exil italien de-
puis 1904. Ils n'ont pratique-
ment rien publié. Mais Joyce
travaille déjà à Dédalus lors·
qu'en 1913, Pound lui écrit
pour la première fois, à l'ins·
tigation de W.B. Yeats, pour
lui demander de contribuer à
son anthologie des Imagistes,
Alors commence une corres-
pondance qui se constitue en
histoire de la Bataille de la
entre 1912-13 et 1941,
bataille dont Pound fut l'ani·
.mateur et le théoricien iné-
puisable.
Son but : la libération de l'écri·
ture par la libéralisation de l'édi-
tion, donc du système social qui
l'assume. Pound attaque sans répit
l'écriture bourgeoise, conformiste,
avare, représentée par Shaw •
Bennett - Chesterton, et prône les
« révolutionnaires » T.S. Eliot -
Lewis • Joyce, désignant bientôt
comme triade responsable de la
coupure de l'écriture e.e. cummings
- Lewis • Joyce, meurtriers de
la molle prose anglo-saxonne;
Joyce jouissant du privilège d'être
le premier, le plus monumental,
et le successeur de Flaubert qu'il
prolonge et dépasse en tout.
Introduite par Forrest Read qui
fournit leur contexte biographique
et insère les essais critiques de
Pound sur Joyce, cette correspon.
dance met en scène les épisodes
d'une relation ambiguë entre deux
personnalités dissemblables jus-
qu'au contraste. La relation vaut
surtout parce qu'elle renvoie de
lettre en lettre au rapport de cha-
cun d'eux à son art, et plus généra-
lement à la conception et l'élabo-
ration de l'écriture, en métamor-
phose surtout dans l'entre-deux
guerres. Le dévouement de Pound
à Joyce est moins le fait de l'amitié
que d'un procès d'identification du
poète à celui dont il reconnaît, avec
une immédiateté surprenante, qu'il
est le maître unique du texte en
prose. L'identification vire assez vite
à la frustration, lorsque le maître
prend son dû sans jamais recon·
naître la valeur créatrice de celui
qui lui fraie un chemin, jusqu'à
prendre soin de sa santé, de se"
enfants, en faisant son affaire lit-
téraire, par un respect suprême
pour l'état d'écrivain. Il faut que
Joyce écrive dans les conditions de
son choix même si ce choix res-
semble à un parasitisme organisé.
C'est Joyce le précurseur que Pound
protège beaucoup plus que l'homme.
Quant à Joyce il concède à
Pound, - dont il semble oublier
l'entreprise poétique, - une grande
intelligence. Leur rencontre au
bout de sept ans de correspon-
dance (et sur l'insistance de Pound),
est un simulacre : facticité, signe
que s'ils se trouvent ce n'est jamais
qu'au lieu où tous deux font cause
commune contre l'interdit qui veut
maintenir la littérature sous le joug
de «
la bigoterie bestiale » du lce-
teur, de l'avarice des « pourvoyeurs
en littérature » et de la censure dont
le chantage est tel que, depuis 1907,
Joyce n'a pu encore trouver l'édi-
teur qui se risquerait à publier Gem
de Dublin. Jusqu'à la publication
difficile d'Ulysse par la Little Re-
view ( deux fois saisie) les lettres
de Pound sont d'abord l'écho d'une
lutte incessante pour
publier, diffu-
ser Joyce, en mettant à contribution
un réseau d'influences hétéroclites,
INFORMATIONS
part dans la mer Egée et plus préci-
sément sur l'île volcanique de San-
torin. Ce sont les restes de cette civi-
lisation, en particulier l'admirable pa-
lais de Cnossos, qui aurai.ent alimenté
la légende de l'Atlantide. Une légende
dont le premier propagateur s'appelle
Platon, dans le Critias, et qui plaçait
déjà l'Atlantide (du nom d'Atlas) en
Méditerranée.
Jaok London
Léon Trotsky, tous relatifs à la der-
nière Guerre mondiale : Sur la Deuxiè-
me Guerre mondiale. Dans sa préface
ce recueil, Daniel Guérin fait un
rapide décompte des prophéties de
Trotsky et constate qu'elles se sont
presque toutes réalisées. Toujours de
Trotsky, Buchet-Chastel réédite le
Marx.
à
Jean Dubuffet
Les faSCicules XI et XII du Cata-
logue des travaux de Jean Dubuffet
viennent de paraître (distribution
Weber). Le faSCicule XI rassemble ce
qùl se rapporte à • charrettes. jardins,
personnages monolithes, le XII est
consacré aux • Travaux d'assem·
blages •.
Les amateurs des romans de Jack
London (récemment réédités par Gal-
limard) liront avec intérêt et profit
un Jack London, l'aventurier des mers,
d'Irving Stone, aux éditions Stock. Ils
y liront ie récit d'une vie assurément
plus mouvementée que celle de Pa·
pillon et vouée à des Idéaux, disons
moins terre à terre. Ce vagabond qui
commence à écrire à 19 ans et qui,
très jeune, conquiert la gloire, a
connu à peu près tout de ce que pou-
Jésus, par un Juil
L. Moyen Age
Un livre
sur Jésus, écrit par un
Juif, est publié par le Seuil. Il s'agit
du Jésus, de David Flusser, professeur
Au oommencement
La nouvelle Histoire de la littéra-
ture française, dirigée par Claude Pi-
chois aux Editions Arthaud, s'enrichit
d'un nouveau volume : L. Moyen Age,
tome l, • Des origines à 1300 •. Il est
de M. Jean-Charles Payen, professeur
à l'université de Caen. Comme les
volumes précédemment publiés dans la
même collection, il comprend une
Anthologie, un Dictionnaire des au-
teurs et des œuvres, une Bibliographie
et une Chronologie.
vait offrir la vie d'un XIX' siècle finis-
sant à un aventurier de son espèce
et qui, originalité supplémentaire,
était devenu socialiste avant d'attein-
dre sa majorité. Plusieurs fois à la
tête de fortunes considérables (ga-
gnées par ses livres), il en fit pro-
fiter trop d'amis pour finir dans la
peau d'un nanti. A 41
ans, à court
Les Editions Paul Castella, à Albeuve
(Suisse) . publient en allemand. fran-
çais et anglais les premiers versets
du premier chapitre de la Genèse,
avec des i1Iustratlons d'Adrian Frutl·
ger. 400 exemplaires à 61,50 francs
français l'un.
l'université hébraïque de Jérusalem
et spécialiste de l'époque du Nouveau
Testament. M. B.D. Dupuy, a.p. qui
préface le volume dans sa traduction
de l'allemand, se déclare satisfait des
positions de l'auteur et pense que
• s'II est certain que l'ouvrage inté-
ressera les juifs, Il ne sera pas moins
à
d'argent, pessimiste et alcoolique, Il
se donne la mort.
Alice
précieux pour les chrétiens -. La
préfacier va plus loin encore: • L'ess&i
de D. Flusser, s'adresse aux
libres penseurs comme aux croyants,
aux chrétiens comme aux juifs, et
Interpelle les uns et les autres éga-
L. plus grand inoonnu
du XIX- aiècl.
Henri Parisot, qui a passé un bonne
partie de son temps à traouire et re-
traduire Allee au pays des merveilles,
en donne une version remaniée et qu'il
souhaite • définitive. pour la collec-
tion bilingue Aubier·Flammarion.
lement
Oui eût osé rêver d'Url
oecuménisme - aussi large?
L'Atlantide
Ouel est le plus grand Inconnu du
XIX' siècle? M. Alain Rey, qui dirige
la rédaction du dictionnaire Robert,
a répondu : Littré. Littré, théoricien
de la médecine, historien des Idées.
philosophe, poète, traducteur, témoin
politique et auteur, bien sûr, du fa-
meux dictionnaire. Dans le volume
qu'il lui consacre SOUI le titre : Littré,
l'humanllte et les mots (Gallimard.
les Essais), il montre comment le
• Littré. cache une épopée : la • célé-
bration de l'Homme en proie au
Temps et aux Mots Immortels •. '
Albert-Marie Sohmidt
L'Atlantide, la vérité derrière la lé-
gende, tel est le titre d'un ouvrage
en forme d'album remarquablement
Illustré qu'ont écrit MM. Galanopoulos
et Edward Bacon et qu'a traduit .de
l'anglais Tanette Prigent pour Albin
Michel. Les deux autetJrs, un archéo-
logue et un physicien, qui ont décelé
l'existence d'une énorme éruption ·'vol·
CanlqUe à l'Age du Bronze. prétendent
que ce désastre balaya en 24 heures
une civilisation qui existait quelque
Les Editions Rencontre Inaugure, la
t
Trotsky
Après avoir publié La Révolution
française et nous, de Daniel Guérin,
La crise de la social-démocratie suivie
de sa critique par lénine, de Rosa
Luxemburg. les Editions la Taupe, à
Bruxelles (106, rue Augustln-Delporte)
font paraTtre un recueil d'articles de
Bibliothèque des Lettres anciennes
et modernes. par la réédition d'un
ouvrage Introuvable ; La poésie scIen·
tiflque en France au XVI' siècle, thèse
de doctorat ès-Iettres 'soutenue en
1938 par le regretté Albert-Marie
Schmidt. Le même éditeur a recueilli
du même auteur ses alertes chronl·
ques hebdomadaires : Chroniques de
Réforme ••
1.
et Joyce depuis le Fonds Royal Anglais, jus· qu'aux mécènes de tout plumage. lutter pour
et Joyce
depuis le Fonds Royal Anglais, jus·
qu'aux mécènes de tout plumage.
lutter pour Joyce c'est aussi lutter
contre les institutions réactionnaires
et leur langage.
D'où l'intérêt des essais critiques
qui portent sur Joyce et, à partir de
Joyce, sur l'objectif du texte, sur les
droits du langage à dire vrai, même
si c'est faire violence, sur l'économie
du détail dans le récit en prose, bref
tout ce « dossier du réalisme », qu'à
propos de Joyce, Pound constitue
en doctrine.
Depuis le premier essai de Pound
sur Gens de Dublin (The Egoist,
juillet 1914) jusqu'aux articles
dont il accompagne la puhlication
fait, alors le héraut de l'avènement
mussolinien et s'engage dans l'im.
mense discours radiodiffusé qui le
mènera jusqu'aux Cantos Pisans.
Le silence de Joyce est l'accompa.
gnement de la partition ironique de
Finnegans Wake où se joue une cri·
tique des fausses valeurs, fiers à
bras muscoliniens. Reste à lire les
véritables « correspondances » entre
Joyce et Pound: elles ont lieu dans
leur écriture par le système de la
citation et de la référence culturelle,
fin en soi pour Pound, renvoi iro·
nique pour Joyce qui ne croit pas
à la culture mais au jeu de sa re·
de Dedalus et Ulysse, et jusqu'au
Joyce et Pound, à Parill en 1923.
présentation, qui ne croit pas à
l'argent mais le prend à son signe,
et s'amuse de voir Pound (la livre,
le livre) prendre son propre nom
bilan qu'il donne (1933) à The
English Review, avec ses deux ver·
sants, l'un portant Joyce au som·
met, l'autre le précipitant avec haro
gne, en passant par des fléchisse·
ments, se déploie une lecture de
Joyce, modèle d'une lecture mili·
tante qui veut faire loi : « Tous
à la lettre. L'y prenant à son tour,
nous vivons me semblent plus inté·
ressants que la période qui me pa.
raît appartenir à la réminiscence
dit une fois pour toutes, puis doit
se figer en ce moment des temps
modernes que Pound appelait dès
- telle qu'elle me semble domi·
ner Anna Livia et le reste des
méandres joyciens ». Finnegans
1912.
les hommes doivent s'unir pour
célébrer Ulysse» (The Dial, juin
1922). Il: Ulysse résume l'Europe
d'avant.guerre, la noirceur, la fan.
ge, la pagaüle d'une « civüisation })
mue par ses forces déguisées et une
presse vendue, la mollesse géné.
rale, la condition réservée à l'intel·
ligence individuelle dans ce ga·
chis! Bloom, pour une grande part,
est cette fange. le crois que celui
Wake serait l'erreur et aussi la
faute de Joyce qui démontre une
passivité répugnante et un refus de
ce que la terminologie fascisante de
Pound appelle « le sain » : « ü
Pound se défait de Joyce avec le
sentiment d'être devenu l'instru·
ment d'une gloire et d'une perver·
sion au lieu d'être l'agent d'une
révolution virile et réaliste. TI se
avec cette maitrise du travesti
comme caricature du changement,
qui fait paraître et dispàraître
Pound, son repoundant, porteur de
ses lettres, dans le rôle du porte.
parole braillard et furieux, frère
facteur du rusé scripteur qui est,
n'est pas, Joyce. Hélène Cixous
s'est accroupi dans le buisson de
ses pensées, ü s'est murmuré des
choses, il a entendu sa voix enre·
gistrée sur disque, et ü
a pensé à
des sons des sons, murmurés dans
son gilet
Il est tout à fait incons·
qui ne lit pas Gens de Duhlin,
Dedalus et Ulysse pour son
cient des idées dominantes et ré·
volutionnaires de ces dix dernières
années. »
est un imbécile, et pour revenir
au public
- celui qui n'a pas
lu ces trois livres est impropre à
l'enseignement de la littérature
dans un lycée
le ne parle pas sim·
plement de la littérature anglaise
ou américaine, mais de toute la lit·
térature, car la littérature n'est pas
morcelée par les frontœres politi.
La métaphore scatologique,
l'âpreté du ton, indiquent bien que
le prétexte politique est l'écran
d'une aversion latente qui se révé·
lait dès l'origine sous le couvert
des deux écritures, en-deçà de l'His·
toire et du changement: lorsqu'en
1918 Pound évoquait ses déhoires,
il signalait en clair son propre re·
ques ».
Se montre ICI la démarche
didactique de Pound: il s'agit de
faire bénéficier autrui (de force)
de sa découverte; et d'abord ses
collègues écrivains, pour les inciter
à bien écrire; puis les enseignants
et étudiants de la littérature. La
marche est un aller·retour de l'écri·
ture·lecture, un acte total. « Sa
critique et sa poésie, disait T.S.
Eliot, sa théorie et sa pratique cam·
posent une seule œuvre ». La direc·
tion se fait de plus en plus impé.
rieuse : change, make new. Lors·
que Pound se retournera contre
Joyce, il le fera au nom de « la
conscience du présent» dont Joyce
serait dépourvu: « Les temps que
foulement : « l'espère que tu aime·
ras mon Propertius. - l'ai autant
de difficulté que toi à me faire
publier - bien que je sois beau·
coup plus modéré et bien moins
indécent - au moins je suis peut.
être un peu plus phallique, mais
m'intéressent moins les excréments
et les fèces humains et les puces
paraissent peu, etc. - même ceUes
de l'éditeur - le public lecteur
semble être horripilé par les très
imprévisibles tournures du lan·
gage - toute référence à une habi·
tude ancutrale ». Les premiers
chapitres d'Ulysse lui avaient paru
être la catharsis attendue. Mais
une catharsis doit s'épuiser d'elle·
même : elle met un terme, tout est
15
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 1970
ARTS • # • Un sculpteur SOVIetique John Berger Art et Révolution 1 80 illustrations
ARTS
#
Un sculpteur SOVIetique
John Berger
Art et Révolution
1
80 illustrations
Dossiers des Lettres Nouvelles
Denoël éd., 205 p.
c Aujourd'hui, la
vérité est
née », dit John Berger. Cette vé·
rité, c'est la conquête par des mil·
lions d'exploités de leur liherté,
de leur personnalité. C'est la con·
quête de l'égalité indispensable à
la civilisation qui s'élabore à par-
tir des facultés nouvelles que la
recherche fait naître dans tous les
domaines, tant scientifiques que
culturels ou spirituels. Cette véri·
té nous concerne tous. Ne pas la
reconnaître c'est nier les valeurs
dont nous nous réclamons, c'est
courir au suicide que d'en entra·
ver la marche et c'est combattre
pour tout ce qui a une significa.
tion humaine que de participer à
la lutte qu'elle implique.
Pas un continent n'échappe à
cette revendication, à cette néces-
sité. La planète entière est désor·
mais ouverte. Nul ne peut ignorer
les exactions actuelles de l'impé.
rialisme, même si ses méthodes
se renouvellent. Il y a toujours
une voix qui s'élève pour les stig.
matiser et c'est le plus souvent
celle d'un peuple entier qui entre
dans la lutte, conscient de l'enjeu
de son combat, de sa durée, prêt
à toutes les souffrances et décidé
à les surmonter. Face à cette dé-
termination, l'impérialisme, en
dépit de son pouvoir et de ses ri·
chesses, ne signifie plus rien. L'jr.
résistible besoin d'exister des peu-
ples opprimés, de nier l'altérité
qui leur est imposée depuis des
siècles, le condamne de façon iné·
luctable, et la décadence de no-
tre société n'est rien d'autre que
le signe de cette condamnation. Il
n'est d'autre alternative qu'un
monde où règne l'égalité. cOu
cette exigence est satisfaite, dit
Berger, ou il ne nous reste plus
qu'à renier nos facultés et à rédui-
re à rien notre existence même ».
artistes à renier cette vocation et
à se vouloir avant tout révolution·
naires. D'autres, plus lucides peut.
être, entendent mettre au service
de la Révolution les moyens qui
sont les leurs, soit qu'ils sapent
le monde impérialiste en dénon·
çant par leurs œuvres ses tares et
ses crimes, soit que par des re-
cherches formelles ils participent
à l'élaboration d'un nouveau lan·
gage qui sera celui de l'homme de
demain.
Ces deux attitudes répondent
l'une comme l'autre à l'appel de
John Berger. Pourtant c'est à une
troisième qu'il se réfère pour
aborder les rapports de l'Art et
de la Révolution, et qui paraît un
peu en retrait. La raison en est
probablement que lorsque cet es·
sai a été écrit, en 1966-67, le fait
révolutionnaire n'avait pas dans
le monde occidental, la résonance
qu'il a aujourd'hui. Il en résulte
un décalage qui restreint l'étude
de ces rapports à un aspect que
l'on pourrait presque dire classi·
que : la résistance à l'oppression.
Décalage encore accentué par
l'exemple proposé, lequel ne re-
lève pas spécifiquement de la lut·
te anti.impérialiste.
Neizvestny est un sculpteur so-
viétique auquel John Berger s'est
attaché, malgré quelques réticen-
ces à l'égard de son œuvre sur le
plan esthétique. Il a 43 ans et vit
à Moscou. Bien qu'officiellement
condamné pour ses vues «déca.
dentes et antipatriotiques », il
continue cependant à travailler,
accumulant les projets et les ma·
quettes d'œuvres monumentales,
réussissant à vendre, particulière.
ment dans les milieux scientifi·
ques, des sculptures de petit for.
mat qui lui permettent de vivre.
Privé de commandes officielles, se
procurant par ruse les matériaux
nécessaires, prêt à renoncer à une
vie qu'il sait constamment mena·
cée : c Vous
parlez à un homme
capable de se tuer à tout moment.
Vos menaces n'ont pas de sens
Le constat est lucide, le cri
d'alarme salutaire. La Révolution
est œuvre de civilisation et par
ce qu'il peut avoir de visionnaire,
de prophétique, l'Art a vocation
d'y participer. Cela n'est jamais
tant apparu qu'aujourd'hui, mais
aussi dans le plus grand désarroi.
La prise de conscience certaine et
récente de cette situation révolu·
tionnaire conduit même certains
pour moi », répond.il à Kroucht.
chev. Il est une figure de proue
de l'opposition au régime.
Apparemment, son œuvre n'a
rien de révolutionnaire. De l'aveu
même de Berger, elle relève d'une
esthétique dépassée. Le paradoxe
est qu'elle apparaisse telle parce
que condamnée par un régime
dont la vocation est précisément
la Révolution. Mais on connaît les
conceptions du stalinisme en ma·
tière d'art et il est évident que,
face au réalisme socialiste, la
sculpture de Neizvestny, qui veut
exprimer l'homme dans sa mou·
vante totalité, ne peut qu'être
clandestine, ce qui ne signifie pas
silencieuse. Son existence même
est parole et ce que les statues ne
peuvent que murmurer faute
d'être publiquement érigées, la té-
nacité, l'opiniâtreté de Neizvestny
à poursuivre son œuvre envers et
contre tout, le proclament. Il re·
joint, par ce comportement, la lut-
te des peuples exploités dont l'are
me la plus sûre est l'endurance,
cette forme nouvelle du courage,
dit l'auteur, qui n'est plus lié
comme autrefois au libre choix
du héros, mais à l'idée de liberté
qui lui donne son sens.
Pour John Berger, l'œuvre de
Neizvestny est un «monument in-
térimaire à l'endurance ». On ne
peut mieux indiquer sa portée :
elle symbolise un stade premier
de l'action révolutionnaire que
définissent des conditions malheu-
reusement trop précises pour po-
ser dans toute leur les
rapports de l'Art et de la Révolu·
tion.
Neizvestny: Homme bleué, bronze 1957.
Marcel
II
Images tantriques L'amateur d'analogies s'en donnera à cœur joie devant la «modernité * de certaines
Images tantriques
L'amateur d'analogies s'en donnera
à cœur joie devant la «modernité *
de certaines œuvres tantriques expo-
les Impératives hampes
de l'alphabet de la langue des dieux.
sées actuellement au
Point Cardi-
nal (1) : et de parler d'art optique à
propos de ces images constituées de
petits carrés rouges, verts et jaunes,
de Sonia Delaunay devant ces disques
de couleur qui se recouvrent partiel-
lement, voire d'Arman devant ce rec-
tangle entièrement rempli de signes
identiques (vir9ules, personnages?).
C'est en tout cas un non-sens de
regarder ces Images comme si elles
avaient été conçues pour orner les
palais de quelques amateurs « éclai-
rés " assez raffinés pour apprécier
Vasarely avec deux siècles d'avance
Il ne s'agit pas Ici d'œuvres achevées
destinées à être montrées, comme
certaines peintures du Tibet ou du
Népal que l'on a pu voir en Occident,
mals de schémas et de diagrammes
(yantras) destinés à illustrer et à
enseigner des points de philosophie et
de science : explications astrono-
miques ou métaphysiques. La réalisa-
tion d'un yantra est un acte de médi-
tation, qui se rattache· à la pratique
du yoga, et qui donne à son exécu-
tant un pouvoir proportionnel à
titude et à l'abstraction de la repré·
sentatlon. Dans ces peintures, tout
est surdéterminé et les lignes et
signes graphiques constituent un lan-
gage symbolisant les rapports de
l'homme et de l'univers :
comme le dit Henri Michaux dans le
magnifique poème Inédit «Vantra"
qui préface le catalogue de cette
exposition.
Tantra est à la fols une cosmogonie
unifiant toutes les connaissances hu-
maines et une méthode scientifique
par laquelle l'homme est censé libérer
son pouvoir spirituel et accroître sa
connaissance (Tantra dérive de la ra-
cine sanscrite tan qui signifie expan-
sion). Certains yantras sont des re-
présentations graphiques (dont les
lignes sont harmonisées comme les
notes d'e musique d'une raga) des
« sons mentaux" (mantras), vibra-
tions fondamentales qui interviennent
à la fois dans la création et la destruc-
tion de toute forme et sont à la base
du système tantrique d'explication du
monde.
Tout mantra est lié à des groupe-
ments de .Iettres de l'alphabet sans-
crit et à des parties du corps; il lui
correspond une couleur et une forme.
On verra à l'exposition du Point Car-
dinal quelques-unes de ces pierres
(lingam, pierre-phallus) qui sont des
expressions modernes d'une forme
traditionnelle « sans âge" et rèprésen-
tant un son primaire intervenu dans la
création du monde.
J.-L. Verley
labyrInthes où s'Inslnuent et ser,
pentent
1. 3, rue Jacob, 3, rue Cardinale.
Le C. N.A. C.
propose •
Pour la seconde fois. le cen-
tre national d'art contemporain
(C.N.A.C.) présente un choix
(1) groupant une quarantaine
de dessins, peintures et sculp-
tures acquis ces dernières an-
nées par l'Etat sur proposition
du C.N.A.C. Une des vocations
de cet organisme est en effet de
constituer un fonds national
d'art contemporain destiné à ali-
menter les musées, maisons de
la culture et expositions et à
constituer les premiers élé-
ments pour un
" musée du XX·
siècle" dont la création est en-
visagée dans les six années à
venir.
Ce qui frappe dès l'abord est
la volonté d'une prospection in·
ternationale, à la recherche
d'œuvres significatives de notre
temps. La présente exposition
réunit un tiers d'artistes fran-
çais, un tiers d'artistes étran-
gers et un tiers d'artistes
étrangers vivant hors de France.
C'est ainsi qu'on découvre
avec étonnement qu'aucune œu·
vre de Mark Tobey (né en 1890;
rétrospectives dans les plus
grands musées du monde, y
compris au Pavillon de Marsan
en 1961) ne figurait dans les
musées français : une grande
toile de 1966 représente ici cet
artiste. Quant à Asger Jorn, un
des fondateurs du groupe Cobra
en 1948, il a fallu attendre 1968
pour le voir figurer dans l'inven·
taire officiel. On remarquera
une grande pièce de Lee Bonte-
cou, où à la toile tendue sur des
armatures se mêlent des élé-
ments polychromes de cuir tan-
dis que le polyester recouvre
d'un parchemin les protubéran-
ces de l'œuvre; un mur de
Louise Nevelson lui fait face.
Quelques semaines après sa
mort, on est heureux de trou-
ver une peinture de Mark
Rothke qui surprendra peut-être
les amateurs habitués à des toi·
les très colorées et très vi-
brantes.
Qu'y a·t-il donc de changé, de
différent, dans la politique des
achats de l'Etat? Sans remon-
ter au scandale des impression·
nistes, disons que le budget des
achats était intégré au tradition-
nel budget des Beaux-Arts et
soumis comme tel à toutes les
interventions et sollicitations
mondaines ou parlementaires;
soumis aussi aux demandes des
ambassades, préfectures etc
par l'intermédiaire du mobilier
national. La part de l'art contem·
porain dans ce budget était
d'ailleurs très réduite et les
achats étaient faits d'abord en
fonction, non des œuvres, mais
des artistes : c'est ainsi que
certains émargeaient régulière-
ment (en 1960, on avait acheté
65 tableaux de Brayer et 40 ta-
bleaux de Chapelain-Midy pour
un seul Matisse) tandis
sous prétexte de " présence de
l'Etat ". les inspecteurs des
Beaux-Arts achetaient au rabais
des œuvres mineures après
chaque exposition de galerie -
avec exclusion, bien entendu,
des artistes étrangers et des
galeries d'avant-garde -. On
aboutissait ainsi, alors que cer-
taines toiles s'entassaient dans
la poussière des réserves, à une
ignorance systématique de tou-
te une partie de l'art en train de
se faire. A partir de 1960, avec
le ministère Malraux et la pré·
sence de Gaétan Picon à la di-
rection générale des Arts et let-
tres, on assiste à un redresse-
ment, mais limité à certains ar·
tistes et là encore presque ex-
clusivement français. C'est ce-
pendant ce qui a permis au
C.N.A.C. d'être. Il a été conçu
en fait comme un organisme de
prospection, destiné d'abord à
réorganiser le dépôt des œu-
vres de l'Etat en répartissant
les collections existantes entre
le Mobilier national et le fonds
national d'art contemporain dont
il a la gestion, à combler les in-
nombrables lacunes des collec-
tions actuelles d'art moderne et
à rendre compte de l'art vivant
toutes ses expressions
plastiques. Le C.N.A.C. n'est pas
un musée : pour lui les problè-
mes de conservation n'existent
pas; il se situe, au-delà du
musée, dans une prospective
d'information, de stimulation, de
communication et il lui importe
peu d'avoir des collections pré-
sentées de manière permanen·
te. Ajoutons à cela son existen·
ce précaire, le renouvellement
périodique de son directeur qui
doit être en mesure de dire,
avec son équipe : vous m'avez
nommé pour six ans maximum,
je crois que finalement, c'est
cela qui est important pendant
ces six ans. Cette solution dans
le temps est essentielle pour
garder un contact continuel
avec la réalité artistique.
J.-L. Verley
1. 11, rue
Berryer, Paris· S', dll
6 mars au 30 mars 1970.
1'1
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 1970
Arts japonais d'aujourd'hui La main, de YaiJl.amoto, 1934. Une exposition intéressante au pre· mier chef
Arts japonais
d'aujourd'hui
La main, de YaiJl.amoto, 1934.
Une exposition intéressante au pre·
mier chef par ies questions qu'elle
pose. Elle réunit une sélection de
soixante-seize œuvres de l'avant-garde
japonaise, celle que nous ne connais-
sons pas, parce que ses représentants
ne se sont pas expatriés et demeurent
au Japon.
Ce n'est point cependant que leur
écriture ne nous soit familière. I.a
diversité de ces œuvres bi et tri-
dimensionnelles reflète celle qui ca·
ractérise aujourd'huI la production
• artistique • de l'Occident. D'où l'oc·
casion d'une interrogation générale sur
l'art dans la société industrielle et
'd'un questionnement plus particulier
sur son avatar japonais. Ouel sera le
destin de la maîtrise technique affir.
mée dans la majorité de ces peintures,
sculptures et œuvres graphiques? le
patient artisanat dont elles
est-il, comme le pensait Mathieu, con·
damné à mort par l'Occident? D'autre
Part, une tradition du signe et de la
contemplation qui nous est étrangère
n'aura-t·elle pas le pouvoir de donner
au minimal et parfois même à l'Op art
un poids et un sens qui, à l'origine,
leur faisaient défaut? En revanche, on
se demandera si le pop peut avoir au
Japon un autre destin que le forma-
lisme montré à Cernuschi et où l'on
cherche en vain le type d'humour et
d'ironie qui ont fondé le pop art et
que sut pourtant manier magistrale-
ment un Japonais de Paris, Tetsuml
Kudo. Bref, l'exposition du Musée Cer-
nuschi incite li s'interroger sur le des·
tin des cultures originales dans le
grand brassage planétaire d'auJour-
d'hui.
Mais elle livre aussi quelques cer·
titudes
: la pérennité de la calilgra.
phie, la vigueur tranquille de quelques
œuvres, telles les merveilleux para·
vents de Sato et les grandes construc·
tions de Asal et enfin l'art consommé
de l'accrochage dO li Vadlm Ellsséef
li qui sa science de la civilisation nip-
pone a permis de dépasser le dispa-
rate de ces témoignages pour nous
en faire percevoir et nous en impo-
ser l'unité.
Françoise Choay
(f) Musée Cernuschi, JUSqu'oU
12 avril. Du 14 au 19 mars seront pré·
sentées des démonstrations de la
cérémonie du thé. A partir du 20 mars
démonstrations d'arrangements de
fleurs.
Une nouvelle forme d'équipement culturel
LE COLLÈGE GUILLAUME BUDÉ DE YERRES
a
1 CES 1200 éléves : enseignement général
b
1 CES ·1200 éléves : enseignement
scientifique et spécialisé
c
1 CES j 200 éléves : enseignement pratique
d
1 Restaurant libre-service. salles
de réunion, centre médico-scolaire
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1 Logements de fonction
f
1 Salle de sports avec gradins (1000 places)
et salles spécialisées
9
/ Piscine
ltl)'.
t
.'.
h 1 Installations sportives de plein air
i
1 Formation professionnelle
"'li
et promotion
sociale
41 j 1 Bibliothéque, discothéque
k
1
1 Centre d'action sociale.
garderie d'enfants; conseils sociaux.
accueil des anciens
Maison des jeunes
1
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1 Centre d'action culturelle:
théâtre. galerie d'exposition, musée.
centre (l'enseignement artistique
n
1 Foyer des Jeunes Travailleurs
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18
SOCIOLOGIE Hallucination collective 1 Edgar Morin La rumeur crOrléans aussi petite et, d'ordinaire aussi calme
SOCIOLOGIE
Hallucination collective
1 Edgar Morin
La rumeur crOrléans
aussi petite et, d'ordinaire aussi
calme qu'Orléans, ait pu être
frappée d'une telle hallucination.
Et, bien sûr, que les commerçants
victimes de cette rumeur halluci·
natoire aient tous été des Juifs.
Le catalogue des persécutions an·
tisémites est, certes, volumineux.
Mais 'à chacune, on avait trouvé
France. On n'a pas l'idée d'un
Tartarin d'Orléans
Le Seuil éd. 232 p.
Il n'est pas possible de laisser
la
recherche et la technique déve·
Chacun son goût. Le mien ne
me porte pas particulièrement
vers la sociologie, les sociologues
se sont beaucoup plus multipliés
que la sociologie elle-même.
Edgar Morin serait à juste tI-
tre fâché si on ne regardait pas
la Rumeur comme une enquête
sociologique parmi les autres.
Mais son livre prend une impor.
tance et un intérêt exceptionnels
-
sinon des justifications - au
moins des explications rationnel·
les qui - en un certain sens -
rassuraient : les pogroms tsaristes
étaient des crimes, mais ne po-
saient pas de problèmes : com-
plots policiers ourdis afin de dé-
tourner sur les communautés jui.
lopper de plus en plus vite les
pouvoirs de l'homme, si on ne
parvient pas à diaguostiquer, à
prédire, à combattre les maladies
de l'esprit humain et des sociétés
humaines. La sociologie, à cet
égard n'est malheureusement pas
plus avancée que la médecine au
temps de Molière. Les idées absur-
des et délirantes courent les rues,
comme les microbes. Pourquoi,
tantôt sont-elles sans effets graves
-
sans doute à cause du sujet
ves les colères des populations ex-
cédées par leurs difficultés écono-
et
tantôt se propagent-elles jus-
qu'il traite - et qui, d'autre part
ne permettait pas un développe.
ment trop vaste, et un volume
trop massif.
mique
et par les abus de gouver-
nements despotiques.
Edgar Morin
qu'à produire les épidémies les
plus effroyables?' La France a
condamné l'antisémitisme de l'af-
faire Dreyfus comme l'Allemagne
celui de Hitler; elles ne l'ont ,pas
A
Orléans, on note, certes, la
Un phénqmène bizarre
Un phénomène bizarre s'est
produit l'an passé, à Orléans. Le
bruit soudain court que des jeu-
nes filles disparaissent. Victimes
d'une «traite des blanches dont
on ignore d'ailleurs les bénéficiai-
res et les destinataires. On dit
seulement qu'elles ont été enle-
vées -pour les livrer à la pros-
titution, selon toute vraisemblan-
ce - et que les enlèvements se
sont opérés dans les arrière-bou-
tiques de magasins de nouveautés
JÙtramodernes. Leurs éventaires
rancœur - bien connue - du
petit commerce déclinant contre
les magasins aux succursales mul-
tiples ou autres dont ils ne peu-
vent soutenir la concurrence. Mais
si ces commerçants se trouvaient
ainsi conditionnés pour croire la
rumeur, rien ne permet de pen-
ser qu'ils l'aient inventée. Elle ne
fut pas l'effet d'un complot pré-
conçu : puisqu'il sera facile de
constater que de toutes les jeu-
nes filles «enlevées aucune n'a
quitté la ville. Et cette ville ne
s'est jamais révélée particulière-
ment antisémite.
mand, accablé par la crise mon-
diale, je sais que si en 1913 et
même en 1922, j'avais, à Fribourg
en Brisgau, prophétisé le racisme
nazi, je n'eusse trouvé ni un pro-
fesseur, ni un étudiant, ni un
balayeur de rues pour douter que
je sois fou.
La Rumeur crOrléans nous
du tout expliqué. Je comprends
qu'on ait pu croire Dreyfus un
espion allemand, quoique ce fût
peu vraisemblable ; mais pas que
même dans la meilleure société
parisienne, on ait pu croire que
l'empereur Guillaume II lui écri·
vait des lettres personnelles. Pour-
tant, la logique devait sans cesse
exposer que c'était absurde. Dans
aucune civilisation la folie n'a sé·
avertit que le pire est toujours
possible et que la folie menace à
tout moment chacun. On le sait
bien, Voltaire l'a beaucoup répé-
té. Encore faudrait-il ne pas cons-
tamment l'oublier. Orléans, dont
Edgar Morin nous montre la cri-
se de délire, la province qui l'en·
vironne, le peuple, qui l'habite
sont parmi les plus sensés, les plus
doux, les plus raisonnables de
vi
plus terriblement que dans la
nôtre. Et aucune ne l'a aussi peu
redoutée
Il faut rendre grâces à Edgar
Morin de n'avoir fait aucune ten·
tative - vaine - pour rassurer,
scintillants attiraient la jeunesse,
chacun d'eux comportait un ou
plusieurs salons d'essayage : les
jeunes filles y entraient et n'en
. revenaient pas. Disparues. Tous
ces magasins, cinq, dans l'espèce,
étaient tenus par des Juifs. La ru·
meur s'enfle comme la calomnie
et
fait de son mieux pour raviver
Un risque atrooe
en nous la juste crainte de la
démence.
Emmanuel Berl
au
point de surexciter la population
et de menacer l'ordre public.
dans le Barbier de Séville -
Elle cessera d'ailleurs aussi vite
et bizarrement qu'elle s'est propa·
gée. En effet, aucune jeune fille
d'Orléans n'a disparu : la seule
difficulté de l'enquête - dont
elle viendra d'ailleurs vite à bout
-
c'est qu'il ne s'est rien passé.
« La rumeur est d'autant plus
troublalite et éclairante. Toute
ville, tout village peut être victi-
me d'une hallucination collective
analogue à celle d'Orléans. Toute
personne, tout groupe de la ville
ou du village sont par là menacés
par un risque atroce - auquel les
Juifs semblent particulièrement
exposés - mais dont ils n'ont pas
le monopole. Il y a l'affaire Drey-
fus, mais avant elle l'affaire Ca-
las. Il y a «la nuit de cristal
dans l'Allemagne de Hitler, mais
«les possédés de Loudun dans
la Fiance de Richelieu.
M.
Ville
Daw
lIOuscrit un abonnement
0' d'un 58 F ./ Etranger 70 F
o de six mois 34 F / Etranger 40 F
règlement joint par
o mandat postal 0 chèque postal
o chèque bancaire
Ceux 'même qui ont le plus contri·
bué à la propagation de la rumeur
se défendent d'y avoir jamais cru.
Renvoyez cette carte il
A
quelle diathèse, à quel virus
Ils finissent par soupçonner les
commerçants juifs de l'avoir eux-
mêmes propagée - pour se faire
la publicité !
imputer le mal ? Et où en trouver
le remède? Je regrette que le
nazisme ait suscité plus d'horreur
et de réquisitoires que d'analyses.
La Quinzaine
l'n'rai"
43 rue du rempl>:. Paria 4,
c.c.P. 15.S!l1.53 Paris
On a beau me dire : Hitler procè-
Il est. déconcertant lIll'une ville , de de la misère du aIle·
1.
La QuiDzaine littéraire, du 16 /lU 31 JJUIT' 1970
La sociologie Durkheim Emile Durkheim Journal Sociologique de celui de Marx dans la premiè- re
La sociologie
Durkheim
Emile Durkheim
Journal Sociologique
de celui de Marx dans la premiè-
re préface du Capital. Du même
1
PUF éd., 725 p.
coup la société cesse d'être «œu-
ments s'en dégagent pour le socio-
logue
Cependant, ce double dépasse-
La science sociale et r action
vre humaine
,
instrument entre
PUF éd., 334 p.
nos mains, et donc objet d'un art
art politique pour devenir pur ob-
ment de l'idéologie philosophi-
que est sans doute plus apparent
que réel. Si, en effet « les sociétés
jet de
i:héorie. '< La science n'ap-
En-deçà d'une pensée figée
dans la rigide cohérence de
ses grands produits acadé-
miques, on trouvera ici da-
vantage l'expression de son
cheminement au fil des
confrontations multiples avec
son environnement théorique
ou politique. D'où une foi-
sonnante diversité de pro-
pos; le premier recueil (les
contributions de Durkheim à
« L'année sociologique» (1)
est pour une large part sous
le signe d'une régression aux
origines (. pour savoir com-
ment une réalité sociale est
faite. il faut savoir comment
elle s'est faite »): le toté-
misme et les systèmes de
parenté y tiennent une place
de choix. les textes du se·
cond s'organisent plutôt au-
tour de ce sujet de thèse que
Durkheim encore normalien
dépose en 1881 : « Les rap-
ports de l'individualisme et
du socialisme ».
parait que quand l'esprit, faistmt
abstraction de toute préoccupa-
tion pratique, aborde les chQses à
seule fin de se les représenter
:jont des organismes, elles se dis-
tinguent des organismes purement
physiques en ce qu'elles sont es·
sentiellement des consciences
;
la
réalité sociale «est d'ordre psy-
Pourtant ce modèle biologique est
par lui· même
perturbant, «r être
social n'étant réductible à aucun
chique, et rob jet essentiel de la
sociologie est de rechercher com-
ment se forment et se combinent
autre
A l'issue de ce premier
les représentations collectives
parcours, l'objet social a conquis
Lévi-Strauss (tel celui de la Geste
tr Asdiwal) chez qui le système se-
rait encore étroitement mêlé à
l'histoire. Car pour Durkheim -
heureuse conséquence d'un évolu-
tionisme par ailleurs périmé -
les peuples primitifs « ont une
histoire », ils ne sont pas seule-
ment dedans. Certes la religion
n'est plus considérée comme le
phénomène social par excellence
dont tous les autres découlent;
pourtant Louis Dumont n'est-il
pas à cet égard un fidèle disciple?
De Durkheim à cette ethnologie
structuraliste contemporaine un
(<< L'ethnologie est d'abord une
«ses deux caractères les plus es-
sentiels : «sa positivité et sa
même découpage de l'objet socio-
psychologie
,
dira Lévi-Strauss),
spécifité
(2, 1re partie).
Ce n'est là encore que la préhis-
toire «métaphysique
de la so-
et tout spécialement celles qui
ont force morale ou force de loi.
Pour Durkheim la cohérence
d'mie société réside avant tout
dans ses institutions et dans ses
ciologie. Avec Comte et Spencer
on n'a guère «qu'une méditation
philosophique sur la sociabilité
humaine en général plutôt qu'une
étude spéciale des faits sociaux
normes. D'où la myopie d'une
ethnologie qui sous la société lé·
gale du clan ou de la phratrie,
souvent ne voit pas ces «agrégats
logique privilégié, un même avan·
tage donné aux systèmes de repré-
sentations sur les structures 8ocia-
les qui s'y expriment.
TI est vrai que Lévi·Strau8s pro-
clame hautement le «primat de!
infrastructures
; mais au geste
magnanime par lequel il en délè-
gue l'étude à la cohorte des démo-
de fait
autour desquels s'organi.
graphes, historiens
il est, SOU8
Dénoncer ce < scandale
du pseu-
do-sociologue s'abstenant de dout
commerce avec le détail des faits
sent la vie économique ou les ten·
sions politiques. Non qu'il «faille
étudier une croyance ou une ins-
titution en la laissant en l'air,
un marxisme des mots plus que
du projet, étrangement proche de
son maitre Durkheim. Sans doute
sociaux
et pour qui la sociologie
le concept durkheimien de «sub-
n'a pas encore «cessé trêtre une
sans la relier au système social
dont elle fait partie », comme
Durkheim reproche à Frazer de
strat
conviendrait-il mieux ici.
forme de la littérature purement
De même que la structure < réa·
dialectique
; démolir l'édifice
git
à l'événement, de même le
creux de ces «histoires universel·
le faire; non pas que «la vie
sociale doive s'expliquer par ]a
conception que s'en font ceux qui
« substrat» «affecte les phéno-
les
qui ne voient pas que «le
Dans les deux cas pourtant l'es-
sentiel est ailleurs : en un dis-
COUI'! épistémologique d'une éton-
nante rigueur, Durkheim tient ici
le journal de la genèse d'une
science et de la constitution de
son objet.
Deux phases dans cette genèse,
l'une qui le précède, l'autre qu'il
développement humain doit être
figuré non sous la forme trune li-
gne où les sociétés viendraient se
mènes sociaux », sans pour autant
que les «causes sociales, partant
y
participent
: la critique mar-
d'ordre moral
Cessent d'être pré-
xiste est sur ce plan féconde. Mais
disposer les unes derrières les au-
tres, mais comme un arbre aux
rameaux multiples et divergents
en-deça des consciences indivi·
duelles ou des rationalisations a
posteriori, il y a les systèmes de
représentations : «les sociétés ne
dominantes. D'un geste très paral-
lèle Durkheim fait de ce substrat
;
sont rien si elles ne sont pas des
systèmes de représentations
; en-
l'objet d'une «morphologie socia-
le >, science annexe et complf-
mentaire, mais subordonnée et !lé-
parée de la sociologie proprement
dite.
deça des «pratiques
,
il y a le
inaugure. l>e «cene sCience nee
tr hier et qui ne compte encore
qu'un petit nombre de principel
réaliser l'union entre d'une part
la multitude incohérente des
quasi-sciences, inconscientes de
l'unité profonde de leur objet, ac-
cumulation8 de données sans mé-
thode ni concepts et de l'autre
la sociologie «planant trop haut
«schème conceptuel qui les or-
ganise, dirait Lévi-Strauss. La lec-
Dans l'édifice global de la socio-
logie tel que le construit Dur·
ture de ce Journal sociologique
définitivement établis
,
Durkheim
au-dessus faits
; rendre
po-
refait d'abord le parcours préala-
ble (des économistes classique8 à
Comte et à Spencer). Contre le
sitive cette curieuse divi8ion in-
ternationale du travail entre la llO-
ciologie «science essentiellement
«préjugé dualiste
contre «f es-
française et «les écoles histori-
ques et ethnographiques de l'Al-
ne peut manquer de suggérer l'im·
pres8ion que la nouveauté de la
technique 8tructurali8te est peut-
être le masque d'une profonde
continuité sous-jacente.
kheim (<< une science n'est vrai-
ment constituée que quand elle
s' est divisée et subdivisée»), la
e physiologie sociale» doit 1'6m-
porter sur la «morphologie
,
prit habitué depuis des siècles à
concevoir un abîme entre le mon-
de physique et ce qu'on appelle
lemagne et de l'Angleterre
,
tel-
les sont les tâches que Durkheim
Certe8, la belle unité du toté·
misme' s'est dissoute; mais l'ad-
,
l'étude des fonctions sur l'étude
des organisations. Ainsi la reli-
gion en tant que telle (institu-
tions, croyances
) n'intéresse pa8
le monde humain
,
Durkheim re-
se donne en fondant en 1896
mirable texte de «l'Année
sur
prend à 80n compte le geste fon-
dateur, « très légitime induc-
« r Année sociologique
,
.labora-
toire permanent d'ethnologie .en
chambre (mais on sait qu'au dire
de Lévi-Strauss, Durkheim recons-
truit les sociétés australiennes
plu8 fidèlement qu'on ne les avait
observées) où se tient une sorte
de discours intermédiaire, chargé
«les formes primitives de classi-
fication:. indique que la rupture
le sociologue : «si elle appartient
. à la sociologie, c'est en tant qu'el-
le exerce une influence régulatri-
tion : «tous les êtres de la na-
ture relèvent de la scieMe posi-
tive, c'est·à-dire que tout s' y passe
suivant des lois nécessaires
n'est pas si nette
En montrant
ce sur les sociétés
(2 p. 193). A
; or
qu'un même modèle préside à la
répartition des homme8 en grou-
pes et à la classification des cho-
«les sociétés sont dans la nature
,
mieux, étant «une sorte d'orga-
ni!me
,
elles sont nature. Ge8te
inverse en apparence de celui de
C. Lévi-Strauy et le pIns proche
de soumettre le matériau brut «à
une première élaboration indi-
quant aux lecteurs quels enseigne-
ses, que «la hiérarchie logique
n'est qu'un autre aspect de la hié-
rarchie sociale et funité même de
la collectivité étendue à funi-
la limite l'objet n'est plus la so-
ciété, mais plutôt la cohésion so-
ciale, ce «consensus universel que
la vie sociale manifeste nécessai-
rement au plus haut degré»
(Comte). Le conflit, asocial, e8t
donc extra-sociologique. La con-
tiers
,
Durkheim annonce un
frontation avec le marxisme (2,
Mauss Marcel Mauss Œuvres Présentation de Victor Karady ront en Mauss un homme de cu]·
Mauss
Marcel Mauss
Œuvres
Présentation de Victor Karady
ront en Mauss un homme de cu]·
ture ouverte.
J'ai trouvé dans cet ouvrage ce
T.
1 : les fonctions sociales du
sacré, 633 p.
qui m'attirait lorsque, étudiant, je
m'étais mis à rechercher tout ce
T.
II. : Représentations collecti-
ves et diversités des civilisa-
tions, 739 p.
T. III. : Cohésion sociale et divi·
qui était sorti de sa plume. Cet ac·
cord entre la richesse foisonnante
des idées et le goût et le sens du
concret, ce flair aigu pour déceler
sions de la sociologie, 734 p.
le
fait pertinent qui impose l'ima·
Minuit éd.
ge
et le geste à l'argument.
On sait que Mauss n'a jamais
de son vivant publié d'étude de
la taille d'un livre. Les Mélanges
Voici l'un des ouvrages les
plus importants publiés ces
dernières années : il rend
enfin accessible la totalité de
l'œuvre de Mauss.
d'histoire des religions (1909, ré-
édité en 1929) sont un recueil
d'article écrits en collaboration avec
Henri Hubert, et le Manuel d'ethno·
graphie (1947, réédité en 1967),
a été rédigé. par Denise Paulme
Déjà, la parution en 1950, l'an-
née même de sa mort, de Sociolo-
gie et Anthropologie, (précédé d'une
introduction par Claude Lévi·
Strauss) qui marque une date im.
portante dans la connaissance de
l'œuvre maussienne, avait offert en
un volume six textes majeurs (dont
d'après les sténotypies des cours
qu'il a professé à l'Institut d'Ethno-
logie. La Prière, qui devait consti-
tuer sa thèse d'Etat, n'a jamais été
achevée, de même que la Nation.
Sociologie et Anthropologie (1950,
réédité en 1966), si important pour
la diffusion des idées maussiennes
le célèbre Essai sur le Don) de l'un
des tout premiers parmi les fonda-
teurs de l'Ethnologie moderne.
D'autres études, qui méritaient tout
autant une nouvelle publication,
restaient enfouies dans des numé-
ros depuis longtemps épuisés de
différentes revues scientifiques. Les
Œuvres que M. Victor Karady a
reçueillies et regroupées dans les
trois volumes que publient les édi·
tions de Minuit nous les restituent,
mais enrobées de tout ce que Mauss
est, comme le premier volume cité,
un recueil d'études.
Les Œuvres apparaissent comme
le livre reconstitué dont Mauss
aurait éparpillé les différents cha-
pitres. Et pourtant, cet ouvrage,
par la force des choses; rassemllle
Emile Durkheim
textes 9 et 12) est ici fort éclai-
rante : le capitalisme est un dé-
veloppement normal, il ne peut
donc être dysharmonique et s'au-
qui apprendra à findividu qu'il
n'est pas un empire dans un em-
pire, mais f organe d'un organis-
me et lui montrer tout ce qu'il y
a de beau à s'acquitter conscien-
cieusement de son rôle d'organe ».
a écrit sous les formes les plus di·
verses : notes, compte.rendus, parti-
cipation à des débats, etc. Aucun de
ces textes ne laisse indifférent, tous
s'avèrent, au contraire, utiles pour
la reconstitution de dans
sa totalité.
todétruire. «L'homme est homme
parce qu'il a une vie sociale» :
Le rassemblement de cette pro-
duction disparate ne manque pas
d'être impressionnant. Ceux qui
n'ont pu jusqu'ici approcher qu'en
il ne peut donc vouloir détruire
la société, vouloir la barbarie.
La cohésion sociale est objet pri-
vilégié parce qu'elle est d'abord
valeur suprême.
Le socialisme révolutionnaire
est donc sans fondement et qui
plus est négation de tout «socia-
lisme », puisqu'il met l'accent
plus est, négation de tout «socia-
que sur ce qui l'unit, sur «l'inso-
lidarité » des classes plus que sur
la solidarité des hommes. Mieux
vaut tenter de faire que cette so-
ciété écartelée par «ce triste·
On verra très nettement dans ce
deuxième recueil (fort bien éclai-
ré par l'introduction de J .-C. Fil-
loux) comment, au moment mê-
me où elle découpe le plus rigou-
reusement son objet, la théorie
durkheimienne bascule en idéo-
logie conservatrice.
partie l'œuvre de Mauss seront frap-
pés par son érudition prodigieuse,
d'autant qu'elle a abordé les do-
maines les plus variés; ethnologie
et sociologie, psychologie et linguis-
tique, indologie et études hébraÏ-
ques, économie, droit et sciences
politiques. Erudition servie par ]a
connaissance d'un nombre consi.
dérable de langues écrites (il suffit
de consulter les titres des ouvrages
analysés par Marcel Mauss pour
s'en rendre compte). Contrairement
conflit de classes» «reprenne coJ],s-
cience de son unité organique» ;
1. Tous les articles sont repris. Parmi
les comptes rendus d'ouvrages, J. Duvi·
gnaud a choisi ceux qui présentent un in·
térêt méthodologique. L'absence d'un in-
dex thématique. est regrettable.
à ce qu'on rencontre chez la plu-
telle est la tâche pratique assi-
gnée à la sociologie : «c'est elle
part des érudits, cet immense sa-
voir n'est jamais payé de lourdeur.
Beaucoup,. j'en suis sûr, découvri-
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mari 1970
21
HISTOIRE tera que sous la forme d'analyses critiques ». Ils font partie inté· grante de
HISTOIRE
tera que sous la forme d'analyses
critiques ». Ils font partie inté·
grante de l'œuvre maussienne où
ils forment souvent le point de dé·
part de réflexions servant de base
à des essais ultérieurs. La majorité
d'entre eux méritent d'être consi-
dérés en eux-mêmes. J'avoue que
c'est presque autant la lecture de
ces analyses critiques que celle des
articles originaux qui m'a poussé
à acheter sur mon maigre pécule
de matelot, les uns après les autres,
les différents numéros de l'Année
Deux 1ivres consacrés à
la Troisième internationale :
l'un, publié par Editori Riuniti
tionale communiste a eu finale-
ment raison : elle a écrit, et cela
devient de plus en plus rare, un
- maison qui appartient au
livre qui n'existait pas.
Cette réussite essentielle est le
fruit d'une série de partis judi.
cieux. Elle a d'abord écarté le.
partj qui guide trop souvent les
historiens des institutions supra-
nationales : les réduire à la suc-
cession de leurs congrès. Elle a
en effet d'entrée de jeu marqué
sociologique.
Des études et des articles
rassemblés qui eonstituent
un des plus grands ouvrages
de sociologie.
Parti communiste italien -
est la traduction italienne
d'une étude due à un jeune
universitaire tchèque, Milos
Hajek, dont le travail a paru
en tchèque à l'automne 1969
sous un titre plus rigoureux,
Front unique. Les orientations
politiques de l'Internation4de
communiste de 1921 à
(1); l'autre. L'internatio"ale
Communiste, dû à Dominique
Desanti, est la version enri·
chie d'un ouvrage d'abord
écrit pour la Bibliothèque de
la Culture historique et· pu-
bliée par elle l'an dernier en
édition-club.
que l'Internationale c.ommunisle
Marcel Mauu
lui aussi des articles célèbres dont
certains sont achevés, comme celui
qu'il écrivit avec Emile Durkheim
sur .« quelques formes primitives
de classification », ou avec Henri
Hubert sur « la nature et la fonc-
'tion du sacrifice ». Ces textes (j'ai
pris à dessein deux études faites·
en collaboration), entourés et
appuyés d'autres écrits de tous gen-
res et de formes variées réintègrent
un ensemble cohérent.
Ces trois volumes restituent le
climat réel de l'œuvre maussienne :
Paradoxalement, ce savant de
cabinet, qui n'a guère voyagé que
pour participer à des Congrès ou
pour donner des conférences, a été
l'un des plus grands promoteurs, de
la recherche sur le terrain. C'est
lui qui est pour ses élèves à l'ori·
gine de la première école anthro-
pologique française qui ait pu riva-
liser en ce domaine avec les écoles
anglo-saxonnes.
Comment entrer dans le détail
de cette œuvre considérable en un
si court espace ? Sa variété est telle
que même si la dominante reste
sociologique, .ou ethnologique, les
tenants des autres sciences humai-
nes y trouvent leur bien, qu'il
s'agisse des psychologues, des lin·
guistes ou des philologues, des spé.
cialistes de littérature comparée,
etc., Si la matière rend parfois le
sujet austère, tout y est exprimé
« en elair », sans jargon. Cette œu·
vre anthropologique, dans le sens
plein du terme, a été constamment
en avance sur son époque et ce
n'est qu'aujourd'hui qu'elle peut
être estimée à ses justes dimen·
sions : l'œuvre d'un géant.
On ne peut qu'admirer le travail
accompli par Victor Karady, non
seulement dans la collecte, mais
dans le regroupement de cette
œuvre multiforme, pour l'appareil
critique qu'il a fourni et sa solide
présentation de l'œuvre. Il faut
également féliciter l'éditeur d'avoir
consenti, fait malheureusement
trop rare en France et qui mérite
d'être souligné, à publier les volu·
mineux index qui accompagnent
l'ensemble.
1 ·1Dominique Desanti.
L' Internationale Communiste.
Coll. Etudes et documents.
Payot, éd. 400 p.
une recherche passionnée, ouverte
sur les domaines les plus divers,
abordant toutes les disciplines des
sciences humaines, une recherche
en perpétuel renouvellement où les
écrits de circonstance (notices, inter-
ventions à des débats, etc.), jouent
un rôle souvent de premier plan.
Comme le dit fort justement Victor
Karady dans sa présentation: «De
Deux ouvrages, certes, diffé-
rents : les auteurs n'avaient ni
les mêmes ambitions ni les mêmes
méthodes, moins encore les mê-
mes techniques. Et pourtant deux
ouvrages qui - ont un air de pa-
renté. D'àhord parce qu'ils sont
tous les deux marqués par une
même démarche intellectuelle :
n'était pas une fédération plus ou
moins lâche de groupes et de cou-
rants dont les représentants se ren-
contraient périodiquement au
Kremlin : mais une organisation
fortement centralisée et hiérarchi···
sée dont les décisions, prises en
dernier re8sort au centre mosco-
vite, commandaient non de ma-
nière épisodique mais en perma-··
nence la pratique des
Il en résulte que, si les
congrès sont des moments forts où
peut être repérée la part puhlique
des hilans et des perspectivell que
l'Internationale souhaitait dresser
pour sa propre édification, il. ne
sauraient accaparer l'attention et
la substance d'une histoire de l'ins-·
titution dans ses profondeurs et 88
continuité réelles.
fait, si l'on prend en compte ces
écrits divers, non seulement les di-
mensions de l'œuvre s'étendent dé·
mesurément, mais la distinction
même entre écrits majeurs et mi-
neurs s'émousse pour laisser appa-
TGÎtre, à la limite, un continuum
de thèmes plus ou moins dévelop-
pés dont les unités de structuration
semblent être moins les articles
GChevés que des constellations de
lextes thématiquement divergents. »
Parmi ces écrits divers, prenons
comme exemple les compte-rendus
d'ouvrages: leur importance a été
capitale dans le travail de cette
équipe que constitue l'école socio-
logique française, et Victor Karady
rappelle justement que « certains
ils n'entendent ni légitimer à tout
prix ni dénoncer, mais saisir de
l'intérieur la part de l'8tionalité
à laquelle obéit dans ses objectifs,
ses décisions et ses structures toute
institution politique quelle qu'elle
soit. Ensuite parce qu'ils sont fon-
dés sur les mêmes sources - le
livre tchèque ne fait aucune réfé-
rence à des sources inconnues à
l'Ouest, mais, au contraire, s'ap-
puie pleinement sur des sources
qui ont été mises à jour dans les
dernières années soit en Europe
occidentale soit en Amérique : ce
qui revient à dire que l'historien
tchèque n'a pas eu accès aux ar-
chives du Komintern dont tout
laisse pourtant penser qu'elles
existent bel et bien, au moins en
partie (2).
grands thèmes de l'Ecole -
telle
la théorie des mythes - ne subsis-
Georges Condominas
Dominique Desanti, quand elle
prit la décision, hasardeuse au
premier abord, de se lancer dans
cette vaste entreprise : écrire une
histoire synthétique de l'Interna-
a ensuite très tôt aper·
çu que '*-cune des grandes déci·
sions stratégiques prises par
l'Internationale avait eu un im·
pact privilégié dans un pays parti.
culier : au lieu donc de tenter
la gageure impossihle de rendre
compte et du mouvement com·
muniste, vu d'en haut, à l'écheDe
internationale et de ses innom-
brables sections, légales ou clan·
destines, vu par en has, Dominique
Desanti, à chaque étape, a concen·
tré le faisceau de ses analyses sur
le secteur-clef de l'époque: l'Alle·
magne au début des années 20,
la Chine en 1925-1928, la France
et l'Espagne au temps du Front
populaire. Ce parti a permis qu'en
moins de 400 pages l'essentiel soit
mis en place, fermement dessiné,
et que le lecteur puisse enfin
s'orienter dans la hroussaille des
affaires, querelles, procès dont le
savoir communiste diffus a vague·
ment gardé la trace sans bien
être au clair de ce dont il retour-
nait.
L'Internationale communiste Enfin, l'Internationale commu- niste, et c'est le troisième parti de
L'Internationale communiste
Enfin, l'Internationale commu-
niste, et c'est le troisième parti
de l'auteur, fut, dans son noyau
dur, le noyau de ses dirigeants,
fonctionnaires, représentants et
mandataires - ceux que Domini-
que Desanti appelle les « komin-
terniens :. - une société étroite
et close d'hommes sans rivage qui
tentèrent de donner à la dimen-
sion révolutionnaire la priorité sur
toutes les autres, par lesquelles
l'individu ou le groupe social peut
se définir. Ce pari, il ne s'agit pas
de savoir s'il a été gagné ou perdu,
mais d'abord d'observer ce qu'il a
produit : un certain type d'hom-
mes uniformément marqués par
un destin tragique.
Dominique Desanti a bien senti
qu'on ne pouvait en rester au dé-
chiffrement des résolutions et des
discours, des tactiques et des stra-
tégies, des calculs et des objectifs,
qu'il fallait restituer et dépeindre
la rencontre d'une certaine forme
de logique et de raisonnement -
la' théorie bolchévique - avec des
tempéraments : elle a trouvé là
un terrain où son expérience de
journaliste et son ancienne fami-
liarité avec les hommes et les cho·
ses du monde communiste d'après
la seconde guerre mondiale lui
ont donné une savoureuse aisance.
Le lecteur ne saurait qu'apprécier
le soin avec lequel elle établit des
figures dont, en attendant la pu-
blication prochaine, par Branco
Lazitch, d'un dictionnaire biogra-
phique de l'Internationale commu-
niste qui constituera une contri-
bution érudite majeure, le portrait
est souvent difficile à tracer en
raison des couches successives, ha·
giographiques ou démonologiques,
qui les recouvrent dans la mé·
moire collective.
Seul devait être nécessairement
absent de cette galerie de por-
traits, le portrait de celui qui,
pourtant leur modèle à tous et
leur recours, n'a pas à paraître
dans une histoire du Komintern :
tiels et sectoriels qui finissent par
ne plus se subordonner au dessein
général.
Il apparaît maintenant que ce
schéma doit être raffiné : deux
facteurs, opposés dans leur es-
sence, semblent s'ajouter pour ex-
pliquer la disparition de la III·
Internationale. L'un est bien le
renversement, dans le cadre de
l'accession à la maturité, d'un cer-
tain nombre de sections nationa-
les, d'une tendance à l'autre, le
passage de la phase A à la phase
B : de la convergence et de l'ho-
mogénéité unitaires à l'hétérogé.
néité et la dispersion pluralistes.
Ce facteur s'exerce en particulier
Dominique Desanti
tionales sont, relativement aux
phénomènes qu'elles incarnent,
beaucoup plus résistantes : en par-
ticulier la IV Internationale,
malgré bien des avatars et compte
tenu d'une tendance insurmonta-
ble à la scissiparité interne, la-
quelle peut d'ailleurs être para-
doxalement vue comme la cause
majeure de la remarquable en-
sur les marges et explique que l'on
passe d'une période d'adhésions
retentissantes cumulatives à une
période de départs fracassants et
de scissions. Mais, dans le même
temps, un second facteur, fonda-
mentalement différent, contribue
lui aussi à la disparition institu-
tionnelle de la Troisième Inter-
nationale : c'est l'intériorisation
du modèle qu'a constitué le parti
communiste bolchévik pour toutes
L'Internationale oommuniste fut, dans le nOJ'au de
ses dirigeants, fonctionnaires, représelltants et manda-
taires, une société étroite et olose d'hommes sans rivage.
(2) Outre qu'en effet qu'un jeune' cher-
cheur français a pu récemment étudier à
Mosœu' un fonds inédit portant sur les re-
lations entre la C.G.T.U. et l'lnternati&-
nale Syndicale Rouge dans' les année.s
20 et 30, un second indice est formel :
en 1969 a été publié à Moscou, par l'Ins-
titut du Marxisme-léninisme auprès du
Comité central du P.C.U.s. un volume
de 600 pages : L'Internationale com-
muniste. Un bref aperçu historique. Cette
durance d'une institution pourtant
ultra-minoritaire et battue par
bien des vents contraires. On se-
rait donc tenté de chercher le fac-
teur primordial commun à la fai-
ble longévité Internationales 1
les sections adhérentes à l'I.C. A
partir du moment en effet où ce
modèle est suffisamment intério-
risé, il n'est plus nécessaire de
le soutenir par une infrastructure
institutionnelle lourde. Un système
et III dans la conception initiale
qui a également commandé leur
structure : l'une et l'autre se veu-
lent des organisations où l'homo-
généité due à l'autorité du pou-
plus léger de rencontres et de.
confrontations a-périodiques, le
Staline. Comme le Sacré est hors
du champ d'une histoire de l'ins-
titution chargée d'administrer le
Sacré.
Comme la r· Internationale,
celle de Marx, la Troisième Inter-
nationale eut, relativement à la
Stabilité du phénomène commu-
niste maintenant cinquantenaire,
une faible longévité : elle dispa-
raît en 1943 après vingt-quatre ans
d'existence. D'une certaine ma-
nière, la III" et la IVe Interna-
voir central doit l'emporter sur les
ferments particularistes et centri-
fuges qui travaillent les sections
nationales. Bref, leur mort et leur
disparition seraient le produit de
plus souvent bilatérales, et parfois
mondiales, suffit à maintenir la
fidélité au modèle.
Le moins qu'on puisse dire, c'est
que ce processus d'intériorisation
du modèle, la III" Internationale
le réyssit magistralement, en tout
la contradiction inéluctable entre'
les deux phases de tout mouve-
ment révolutionnaire : la phase
A où toutes les forces de subver-
cas en ce qui concerne la section
française. C'est le mérite du livre
attachant de Dominique Desanti
de noue rappeler le prix qui fut
payé pour cette réussite.
version officielle (en russe) de l'his·
toire du Komintern, à la rédaction de
laquelle ont participé Jacques. Duclos et
Georges Cogniot - leur nom se trouve
parmi une quinzaine d'autres collabora·
teurs - confirme par exemple, en s'apr
puyant explicitement sur des références
des points importants qui
furent longtemps débattus à l'Occident.
Entre autres, le moment exact où la
stratégie antifasciste du Front Populaire
fut adoptée par les instances dirigeantes
de l'Internationale : c'est ·le 14 ju'n
1934 qu'au nom du Parti bolchevik,
D. Manouilsky présenta, à la 1" séance
de la session préparatoire du 7' congrè!
du Komintern, le rapport sur «Les
tâches primordiales de la classe ouvrière
dans les pays capitalistes développés).
Recoupement qui vient authentifier de
manière indiscutable le témoignage d'Al.
bert Vas88rt (déposé à la Librairie Hoo-
ver) selon lequel Manouilski lui avait
déclaré en mai 1934 que
c le P.C. fran.
sion semblent converger dans un
·dessein unique, la phase B où le
desseip. primitif se dissocie et se
ramifie en série de desseins par-
Annie Kriegel
çais devait adopter une nouvelle poli-
tique sous le signe du mouvement anti·
fasciste aux environs du milieu de juin
(1934) :. et lui avait révélé au début de
juin que Staline avait approuvé ce tour.
nant. Cf Daniel Brower. The ReID ]QI;Oo
(l) Milos Hajek. Storia deU interrunio-
bina•. The French communiat party and
the Popular Front. Cornell Univ. Pres
n:ale comunista (1921.1935). Roma, Edi.
tion Riuniti : 1969.
1968, p. 9 et 50.
23
La Quinzaine littéraire, du 16 aù 31 marI 1970
La lune Il semble qu'II soit tout de même plus facile d'écrire des livres sur
La lune
Il semble qu'II soit tout de
même plus facile d'écrire des
livres sur la lune que d'y al·
1er : la production littéraire
de ces derniers mois le prou-
verait. Il serait absurde de
s'en plaindre; chacun trou-
vera à satisfaire ses goûts ou
sa curiosité, depuis la plus
simple vulgarisation jusqu'à
l'ouvrage scientifique en pas-
sant par le farfelu ou la ré-
flexion politleo-économlque,
l'un n'excluant pas l'autre, on
s'en doute.
exempt de remarques aventureuses,
par exemple sut « l'homme d'ail·
leurs ». Je préfèl'e pourtant ce livre
au Voici l'espace (6) par W. von
Braun qui, dans la même collec-
tion, reprend sans changement des
exposés dits de grande vulgarisa-
tion : ce n'est, certes, pas dans ee
genre d'ouvrage que vous réviserez
les grands principes de la mécani-
que.
Sous le titre accrocheur la Lune
est à vendre, François de Closets,
bien connu des téléspectateurs, trai·
te un sujet précisé par le sous-
titre : «
mais les bénéfices sont
Aucune émission télévisée n'a at·
tiré autant de monde que, ce 20
juillet 1969, le premier pas de Neil
Armstrong sur la Lune. Excellent
prétexte pour offrir à la curiosité
du grand public des alhums d'ima-
ges. P. de Latil, dans la Lunè et
les planètes (1), en profite pour
donner à ses lecteurs que j'imagine
jeunes, une information générale
sur l'astronomie. La rédaction qui
veut être simple n'évite pas certai-
nes déclarations excessives (dire par
exemple que Galilée est le créateur
de l'astronomie). L'Atlas de la
F/g.1.
conqùête de la Lune (2), par Pa-
La lune telle que l'a vue et dessinée Galilée en 1610.
trick Moore, est à la fois mieux do-
cumenté, largement illustré de do-
cuments bien choisis relatifs, pour
une bonne part, au premier débar-
quement et commentés de façon
plus précise. Seul débordement du
sujet annoncé par le titre: la pré-
sentation des remarquables clichés
de Mars pris par Mariner VI ; c'est
préparer le lecteur à l'étape suivan-
te, envisagée par l'astronautique
américaine, envoyer deux hommes
sur Mars en 1980 !
Après ces deux albums qui s'in-
téressent plus à l'objet visité qu'au
voyage, il y a les livres consacrés à
celui-ci : sa préparation sur le plan
scientifique; obtenir du gouverne-
ment américain qu'il prenne la dé-
cision, c'est-à-dire qu'il donne un
budget à la NASA; la fabrication
des engins, l'entraînement des hom-
mes, la programmation méticuleu-
se des opérations de montage, de
lancement, de récupération. Le gros
livre de H. Pichler, Conquête de la
Lune (3), envisage tous ces épiso-
des depuis l'origine du projet Apol.
10 jusqu'au premier débarquement.
Faisant pendant au précédent, le'
même éditeur donne l'Exploration
que l'Etat soviétique est très dis-
cret sur ses installations ou ses pro-
jets. Les réalisations ont été pour-
tant assez impressionnantes pour
pour autoriser une plus large et
plus libre puhlicité. Mais tout se
tient et la science n'est pas libre là
où des écrivains sont emprisonnés
ou pourchassés.
Remarque qui nous amènerait à
la question « Pourquoi la Lu-
ne? » (5). Sous ce titre, J .• E. Cha-
ron donne, dans une collection trop
souvent suspecte, un exposé intéres-
sant des raisons qui justifient cette
coûteuse expédition lunaire. En
passant, je sais gré à l'auteur de
citer les passages du Sidereus N un-
cius dans lesquels Galilée rend
compte de ses observations de la
Lune. Conformément au. genre de
la maison, l'ouvrage n'est pas
en orbite terrestre ». Avec compé-
tence mais sans prétention, l'auteur
. examine tous les problèmes politi-
ques ou économiques posés par un
projet tel qu'Apollo. Comment le
pays de la libre entreprise devait-il
transformer ses habitudes, modifier
ses structures pour mener à bien
une telle entreprise ? On a dit qUe
la NASA était devenue un Etat
dans l'Etat. En tout cas, le défi lan-
cé par Kennedy a été tenu ; ce qui
est loin de régler tous les problè-
mes; ceux du devenir de la NASA.
le projet Apollo achevé, sont encore
en suspens. Faut·illaisser aux seuls
citoyens américains la charge d'en
décider? Si l'exploration des pla.
nètes ne peut se concevoir qu'au
nom de l'humanité toute entière;
est-il Possible. de laisser au seul
contribuable américain l'honneur
d'en assurer l'énorme budget ? Il
n'est pas besoin d'une longue ré-
flexion pour mesurer combien les
structures nationales de nos pays
terriens sont anachroniques eu
égard aux problèmes que la science
envisage.
1. P. de Latil: La Lune et le! pla-
nète!, 190 p., 200 photographies en
noir et en couleur, Hachette.
2. Patrick Mool'e : Atlas de la conquête
de la lune, traduit de l'anglais, 48 p.
grand format, P"yot, Lausanne.
avec des dessins de Politzer et Pichon,
232 p.,
9. Armstrong, Aldrin, Collins: Le dialo-
gue Lune-Terre, présenté par AlJ:iert
Ducrocq, 232 p., Calmann.Lévy.
3. Herbert Pichler : Conquête de la
Lune, traduit de l'américain, avec
une préface de Wernher von Braun,
320 p., 56 photographies, Buchet·
Chastel.
10. Jean·Claude Pecker: L'œtronomie
expérimentale, collection (l la Science
vivante D, 156 p., Presses Universitai·
l'es de France.
4. William Shelton : L'Exploration !o'
viétique de l'e!pace, traduit de l'amé-
ricain. avec une préface de Guer·
man Titov, 348 p., Buchet-Chastel.
11. Jean·Claude Pecker: Le. ob!eTtlll-
toire! !patiaux, collection (l la Scien.
ce vivante li, 180 p., PresseS Universi·
taires de France.
12. Pierre Bourge et Jean Lacroux:
A l'affut de! étoile!, manuel pratique
de l'astronome amateur, 302 p., Du·
5. Jean E, Charon : Pourquoi la Lune ?
256
p., collection Planète.
nod.
6. von
W.
Braun
: Voici
l'e!pace,
256
p., collection Planète.
Des journaux comme EconomÎ&t
de Londres ont déjà posé la ques-
tion et nous aurions tous avantage
à nous la poser : il n 'y a que périls
à attendre d'un nouveau clivage
entre pays développés et sur-déve-
loppés. Il est déjà bien tard pour
faire revivre un vrai esprit de coo-
pération entre tous les peuples ; les
difficultés du choix de l'emplace-
ment du grand accélérateur de par·
ticules européen justifient toutes
les craintes; des égoïsmes d'un au-
tre âge, une difficulté insurmonta-
ble à concevoir un avenir ne peu-
vent s'expliquer que par une pro-
fonde ignorance des possibilités de
la science.
soviétique de l'espace (4) par W.
13. L'A!tronomie, revue mensuelle de la
Société Astronomique de France (28,
rue St·Dominique, Paris-7 e ).
Shelton à l'objectivité duquel l'as-
tronaute russe Titov 'rend homma-
ge. On regrette ici qu'il n'y ait pas
de photographies mais on sait assez
7. François de Closets: La Lune est
à vendre, essai, 216 p., Denoël.
14. 1.·B. Biot: Etudu !ur l'œtronomie
indienne et !ur l'œtronomie chinoUe,
Faut-il ranger dans le genre far·
felu annoncé au début le recueil
8. Alain Bosquet: Adieu à la Lune,
400 p., Albert Blanchard,
Adieu à la Lune (8) où Alain Bos-
quet a réuni des poèmes inspirés
24
et les astronomes par la Lune, des citations d'auteurs de tous les temps et de
et les astronomes
par la Lune, des citations d'auteurs
de tous les temps et de tous les
pays, y compris Cyrano de Bregerac
et Fontenelle. Farfelu, ou n'oserait
pas le dire si les références pour
chaque texte cité étaient données;
cela n'aurait rien enlevé au carac-
tère amusant du livre illustré de
dessins par Politzer et Pichon. Du
farfelu authentique, im voici pour-
tant, et - de l'involontaire, sous la
plume du préfacier à Le dialogue
Lune-Terre (9) qui reproduit (on
fait livre de tout) les propos échan-
gés entre le véhicule et la NASA
tout au long de ce voyage histori-
« voisines » (un pont que la lumiè-
re franchit en 100 000 ans
) ?
que : «
c'est un événement plus
important même que l'apparition
de l'homme .sur la Terre », déclare
ce préfacier enthousiaste, soucieux
pourtant de renvoyer le lecteur,
pour plus ample information à ses
propres ouvrages.
Après tout cela, il ne reste plus
qu'à se demander s'il existe encore
une recherche astronomique. Ou,
pour poser mieux la question :
Après avoir examiné les livres
sur le débarquement lunaire, livres
forcément axés sur l'événement et
par conséquent un peu obnubilés
par la prouesse technique ou spor-
tive, j'ai trouvé ou retrouvé dans
les deux livres de Pecker de' vérita-
bles ouvrages scientifiques. Ecrits,
non pour les astronomes profession-
nels (qui suivent les revues savan-
tes spécialisées), mais pour les nom-
breux amis de la science qui aiment
savoir, par un informateur direct,
où en est la recherche. Rares sont
les spécialistes qui prennent sur
leurs occupations le temps d'écrire
de tels livres. L'existence d'une
culture est pourtant à ce prix.
Je voudrais citer encore deux li-
vres récents qui doivent participer
à cette heureuse action culturelle.
Celui de P. Bourge et J. Lacroux.
A l'affût des étoiles (12) est un ma-
l'avènement de l'astronautique a-t-il
une répercussion sur l'astronomie
proprement dite? « L'intersection
des deux ensembles « astronomie »
et « recherche spatiale» est enco-
re
de peu d'étendue. Mais cette
La lune telle que l'ont photographiée les astronautes d'Apollo VIII en décembre 1968.
étendue augmente régulièrement. »
Cette phrase de J.-C. Pecker, pro-
fesseur au Collège de France, situe
l'intérêt de son livre L'astronomie
expérimentale (10):
L'astronomie était-elle fondée
sur la seule observation, l'expéri-
mentation n'y jouait-elle aucun rô-
le? Pecker montre d'abord que la
distinction entre observation et ex-
périmentation est parfois subtile.
Cependant,. il faut reconnaître que
les satellites artificiels ont introduit
une mécanique céleste expérimenta-
le à laquelle les Laplace ne pou-
vaient penser. Dans ce domaine,
l'apport de l'astronautique est évi-
dent. L'exploration directe du mon-
de extra-terrestre, - l'analyse des
roches lunaires rapportées par les
deux équipages ayant débarqué -,
fournit des renseignements d'un in-
déniable' intérêt. Cela conduit Pec-
ker à reprendre le vieil et séduisant
problème de la pluralité des mondes
habités où· il présente des projets sé-
rieux de communication extra-ter-
restre (le projet Ozma auquel il a
fallu renoncer et qui consistait à
capter, s'il existait, un rayonnement
radio-électrique émis par des êtres
ayant comme nous connaissance de
l'importance dans la nature du
rayonnement de 21 cm de longueur
d'onde). Il met en garde, aussi et
à juste titre, contre les hypothèses
aventureuses exploitées sans vergo-
gne par une certaine presse : ce
satellite creux de Mars, par exem-
ple.
J.-C. Pecker, qui fut pendant
plusieurs années secrétaire général
de l'Union Astronomique Interna-
tionale est bien placé pour juger de
la « contamination » que la recher-
che spatiale a valu à l'astronomie.
Des intérêts (ou des égoïsmes) na-
tionaux, le secret (en raison d'im-
plications militaires) sont venus
compromettre l'heureux climat de
coopération internationale qui ré-
gnait dans la recherche astronomi-
que (même si ce n'était pas tou-
jours le paradis de l'entente cordia-
le). Même du point de vue techni-
que, la recherche spatiale, dans la
fougue qui tient à sa nouveauté,
n'est pas encore intégrée dans la
recherche astronomique générale
comme la radio-astronomie en quel-
ques vingt ans a su le faire. Mais
cela viendra.
A partir de la Terre, à travers l'at-
mosphère, nous ne pouvons tout
voir : opacité de cette atmosphère
pour les petites longueurs d'onde
(dans l'ultra-violet), turbulence, dif-
fusion. Par ailleurs, le champ ma-
gnétique terrestre fait un barrage
aux particules (la figure, p. 74,
montre assez dans quelle situation
étrange nous nous trouvons grâce
à l'action conjuguée du champ ma-
gnétique terrestre et du « vent so-
laire », ce courant de particules
dont, il y a seulement vingt ans, on
soupçonnait à peine l'importance).
nuel pratique de l'astronome ama-
teur écrit par des hommes qui ani-
ment des groupements populaires.
L'usage de ce livre complété par
la lecture suivie de l'Astrono-
mie (13), l'excellente revue men·
suelle de la Société Astronomique
de France, devrait aider beaucoup
de jeunes gens à prendre un contact
direct avec l'observation : n'ou-
blions pas que le ciel est à tout le
monde!
L'autre livre est d'un genre tout
différent; c'est la réédition des Etu-
des sur l'astronomie indienne et sur
l'astronomie chinoise (14) par J.-B.
Biot. Si, sur la Chine, les ouvrages
de Needham (en anglais) ont appor-
té de plus amples renseignements,
la réédition du livre classique de
Biot sera néanmoins appréciée. Il
ne faut pas croire, en effet, que
tout est dit dans l'histoire de l'as-
tronomie. Ne lisait-on pas récem-
ment, dans notre excellent confrè-
re The Times Literary Supplement
Dans un deuxième ouvrage aus-
si solide et aussi passionnant que
le précédent, J
.-C.
.Pecker étudie
pourquoi et comment les Observa-
toires spatiaux (11) ajouteront aux
Sans abandonner les grands ob-
servatoires terrestres dont les instru-
ments resteront indispensables (ne
serait-ce que pour servir de bancs
d'essai à de plus amples projets spa-
tiaux forcément plus coûteux), les
observatoires spatiaux, lunaires ou
circum·terrestres ne manqueront
pas d'ajouter à notre connaissance
de l'Univers des informations que
nous ne pouvons soupçonner. Ce ne
sera encore qu'une étape : se déga-
gera-t-on jamais 'de cette « poussiè-
re » qui, non seulement remplit le
soit-disant vide interplanétaire mais
obscurcit encore les espaces inter-
stellaires à l'intérieur de notre Ga-
laxie et établit· comme de frêles
ponts de matière entre galaxies
(23-10-69) que l'Anglais Thomas
Harriot avait utilisé la lunette plu-
sieurs mois avant Galilée ? Il sem-
ble que ces admirateurs de Hamot
aillent un peu loin; mais il n'est
pas douteux que leur homme ait
dessiné, dès 1610, une carte de la
Lune où l'on peut facilement repé-
rer cette « Mer de la Tranquilité »
où le 20 juillet 1969 Armstrong et
Aldrin sont venus mettre un peu
du trouble ou de l'émotion qui agi-
tait les millions d'hommes specta-
teurs de leur exploit.
L'astronomie continue.
puissants moyens dont nous dispo-
sons déjà pour explorer l'Univers.
Gilbert Walusinski
25
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 maTS 1970

ESPRIT

POUR ARREnR UN

L'extermination des Indiens

LE CAPITALISME AUJOURD'HUI

SYNDICATS ET PARTIS

DU

COMMUNISME

L'U.R.S.S. et la science Le socialisme de Richta Le tournant de Garaudy La foi de Diilas

MARS 1970 : 8 F

E \1l

l'

t RI T 19, rue Jacob, Paris 6 c.c.P. Paris 1154-51

e

COLLECTIONS

L'aventure des civili.ations

• L'aventure des civilisations - est le titre d'une collection internationale d'histoire qui sera Inaugurée sous peu chez Fayard. Conçue par une équipe

d'universitaires venus du monde en- tier, elle se propose de mettre en relief. Il travers l'histoire de ces dra- mes collectifs que sont toutes les civi- lisations, le dynamisme de toute so- ciété humaine, son génie créateur. sa

capacité de renouvellement.

Elle entend ainsi ajouter à l'intérêt scientifique des ouvrages qui. de l'Egypte ancienne ou de la Chine jus- qu'aux sociétés Industrielles néo- techniques des pays en pointe, s'arti- culeront en un vaste tableau d'en- semble, un coefficient pratique sus- ceptible de leur gagner la faveur de tous ceux qui recherchent auourd'hul des exemples d'adaptation et de créa- tivité ou qui s'Interrogent sur les voles de celle-cI.

• L'aventure des civilisations - sera divisée en trois grandes qui comprendront chacune une dizaine de volumes abondamment Illustrés :

• Antiquité -, • Moyen Age et Temps

modernes -. • l'Epoque contempo- raine -. Parmi les premIers titres à paraître : l'Univers du Moyen Age, par FrIedrich Heer, professeur d'histoire

par Georges Perec

Dès la fondation de W, il fut décidé que le nom des vainqueurs serait pieusement conservé dans la mémoire des hommes et qu'ils seraient donnés à tous ceux qui leur succède- raient au palmarès. L'usage s'imposa dès les secondes Olym- plades: le vainqueur du 100 m reçut le titre de Jones, celui du 200 le titre de Mac Millan ; ceux du 400, du 800, du marathon, du 110 m haies, du saut en longueur, du saut en hauteur, etc., furent respectivement appelés Gustafson, Müller, Schollaert. Kekkonen, Hauptmann, Andrews, etc.

La coutume se généralisa bientôt, non seulement à toutes les compétitions, mais aussi aux seconds et troisièmes qui, d'abord glorifiés par l'adjonction à leurs noms des qualificatifs honorifiques

et • de bronze ", se virent à leur tour décerner pour

titre le nom du plus ancien de ceux qui avaient occupé leur place.

Il était évident que ces titres, comme des médailles, symboles de victoire, n'allaient pas tarder à devenir plus impor· tants que le nom des Athlètes. Pourquoi dire d'un vainqueur : il s'appelle Martin, il est champion olympique du 1.500 m, ou Il s'appelle Lewis, il est second au triple saut dans le match local W-ouest W, alors qu'il suffit, et qu'il est plus glorieux de dire: il est le Schreiber, ou il est Van den Bergh. L'abandon des noms

• d'argent

des idées Il l'université de Vienne, qui nous offre Ici une vivante peinture des conditions sociales et Intellec- tuelles, ainsi que des forces en évo- lution, prédominantes en cette pé- rlode; l'Expérience grecque, par Cecil Maurice Bowra, historien et poète, professeur Il l'Université d'Oxford, el dont l'ouvrage a été salué comme unI" œuvre d'art par la presse britannique; l'Epopée des Phéniciens, par Sabatlno Moscatl, étude exhaustive sur une civilisatIon des plus énigmatiques due è un des plus grands spécialistes mondiaux en la matière, professeur de philologIe sémitique Il l'Université de Rome; l'Ere des révolutions (1789- 1848), par Eric J. Hobsbawm, auteur, notamment, d'un ouvrage paru che7. Fayard et intitulé les Primitifs de la révolte dans l'Europe moderne (voir le n" 3 de la Quinzaine).

Chez le même éditeur (associé avec Denoël pour la circonstance), dans la collectIon • Le trésor spirituel de "humanité -, René Labat, André Ca· quot, Maurice Sznycer et Maurice Vleyra publient, sous le titre les Reli· glons du Proche-Orient asiatique, un ouvrage où se trouvent rassemblés, traduits et expliqués tout un ensemble de textes religieux de cette région dont certains n'ont été exhumés que depuis quelques années, et qui éclai- rent le milieu spirituel dans lequel la Bible hébraïque a pris naissance et s'est développée. Ces documents, replacés ainsi dans leurs contextes

historique et doctrinal et dont la plu- part n'avalent jamais été traduits en français jusqu'Ici, témoignent en outre d'une pensée originale par rapport au judaïsme et nous permettent de re· trouver, Il travers les rites, les mythes et les légendes des civilisations an- ciennes de Mésopotamie, de Canaan et des Hittites, nos propres sources lointaines. L'ouvrage, en tout état de cause, Illustre bien le but et les cri- tères de la collection qui sont de réu- nir les traditions et textes fondamen· taux des grandes religions ou mou- vements spirituels du monde en des ouvrages d'une haute l'Igueur scienti· flque et d'une grande tenue littéraire.

Rappelons que la collection - Le trésor spirituel de l'humanité - com- prendra au total une quinzaine de volumes qui vont de l'hindouisme aux religions traditionnelles de l'Afrique noire, de "Amérique précolombienne et de l'Océanie, en passant par le bouddhisme, l'Islam, les religions de la Chine et du Japon, les religions

La librairie du Drugstore des Champs Elysées a le plaisir de vous inviter à rencontrer ALBERT MEMMI qui signera l'ensemble de ses livres à l'oc- casion de la parution de son ro- man cc LE SCORPION », le mer- credi 18 mars de 18 à 20 heures.

propres appartenait à la logique W : bientôt l'identité des Athlètes se confondit avec l'énoncé de leurs performances. A partir de cette idée-clé : un Athlète n'est que ce que sont ses victoires, s'est édifié un système onomastique aussi subtil que rigoureux.

Les novices n'ont pas de nom. On les appelle simplement Novices. On les reconnaît à ce qu'ils n'ont pas de W sur le dos de leurs survêtements, mais un large triangle d'étoffe blanche.

Les Athlètes en exercice n'ont pas de nom, mais, tout au plus,

des sobriquets qui, à l'origine, faisaient allusion à des particula- rités physiques (le Fluet, Bec-de-Lièvre, le Rouquin), morales (le Rusé, le Lourdaud, le Bouillant, le Trouillard), ethniques ou régionales (le Frison, le Sudète, l'Insulaire) ou même s'inspiraient, sinon de l'anthroponymie indienne, du moins de son Imitation scoute (Cœur de Lion, Bison Ravi, Jaguar Véloce, etc.). Mals l'Administration n'a jamais vu d'un bon œil l'existence de ces sobriquets qui, extrêmement populaires chez les Athlètes, ris- quaient de dévaloriser l'usage des noms-titres. Non seulement elle ne les accepta jamais officiellement (pour eUe un Athlète, en dehors des noms que peuvent lui valoir ses victoires, n'est que l'initiale de son village assorti d'un numéro d'ordre), mais elle 8 même réussi, d'une part à en limiter l'usage à l'intérieur des villages, évitant par là qu'ils se popula'risent auprès du public des stades, d'autre part à interdire leur renouvellement. Les sobriquets sont désormais héréditaires : l'Athlète qui quitte son équipe laisse au novice qui le remplace son nom officiel (son numéro d'ordre dans le vil liage) et son surnom. On a pu l'Ire,

ou un obèse

quelque temps, de voir un géant baptisé. le Nabot

répondant au nom de Maigrichon. Mais, dès la 3- génération, les sobriquets avaient perdu tous leurs pouvoirs évocateurs; Ils n'étaient plus que des repères atones, à peine plus humains que les matricules officiels. Désormais, seuls comptaient les noms donnés par les victoires.

anciennes du Proche et du Moyen· Orient, les religions des Celtes, des Germains, des Scandinaves,
anciennes du Proche et du Moyen·
Orient, les religions des Celtes, des
Germains, des Scandinaves, des Eu·
rasiens. Premier titre paru : les Rell·
glons d'Afrique noire, documents choi·
sis et présentés par Louis Vincent·
Thomas, Bertrand Luneau et Jean
Doneux.
frontation ouverte où les jeunes pour·
ront exposer les raisons de leurs
engagements en un dialogue contra-
dictoire; • Recherches d'histoire reli·
gieuse ., réalisée avec le concours du
C.N.R.S. et qui s'appuiera sur de nom·
breux documents pour la plupart iné-
dits. Premiers titres à paraître dans la
collection • Carrefour des jeunes. :
Le Livre de Poohe
Le Livre de Poche ressuscite le ro-
man • populaire • dont les deux maî-
tres incontestés furent Alexandre Du-
mas et Michel Zévaco. Repris par
Arthème Fayard en 1917 dans sa col·
lection du • Livre populaire ., réédités
vingt ans plus tard et épuisés depuis
plusieurs années, la c