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1

DIRE

ET ESPRIT

S

L'INTELLIGENCE

DE

L'ÉCRITURE

D'APRÈS

ORIGÈNE

AUBIER

DU M~ME

Corpus mysticum, l'Eucharistie

AUTEUR

el

l'Eglise au

Moyen-Age,

édi-

tion augmentée.

Collection « Théologie )), Aubier,

 

Surnaturel,

études

historiques.

Collection

«

Théologie

)),

Aubier,

1946.

Catholicisme,

les aspects sociaux

du

dogme,

4 e édition.

Collection

« Unam Sanctam )), Editions du Cerf, 1947'

Le drame de

Proudhon et le christianisme. Editions du Seuil, 1945. Le fondement théologique des Missions. Collection «( La sphère

l'humanisme athée, 4 e édition. Editions Spes,

19 50 .

et la croix )), Editions du Seuil, 1946.

Paradoxes,

2 e édition. Collection « Le caillou blanc )), Éditions du

Temps présent,

1949.

De la connaissance de Dieu, 2 e édition augmentée.

Témoignage chrétien,

1948.

Éditions du

Affrontements mystiques. Éditions du Témoignage chrétien, 19 50 .

~

f

!

1

THÉOLOGIE

DIRECTION DE LA

FACULTÉ DE THÉOLOGIE S. J. DE LYON-FOURVIÈRE

ÉTUDES

PUBLIÉES

SOUS

LA

16

HENRI DE ~BAC

HISTOIRE

ET

ESPRIT

L'intelligence de l'Écriture d'après Origène

MCML

AUBIER

ÉDITIONS

MONTAIGNE,

PARIS

NIHIL

OBSTAT.

Lutetiae Parisiorum,

die

233.

Januarii

1950.

J. CARREYRE.

IMPRIMATUR.

Lutetiae Parisiorum,

die 243. Januarii

P. BOISARD,

vic. gén.

1950.

Droits de :traduction et de reproducJion réservés pour tous pays.

Copyright 1950 by Editions Montaigne.

NOTE

Nous citons habituellement Origène d'après l'édition du Corpus anténicéen de l'Académie de Prusse (dite édition de Berlin), et, pour les œuvres qui n'y figurent pas encore, d'après l'édition de la Rue, reproduite dans Migne, Patrologie grecque, t. II à 17. Quelques autres textes sont disséminés dans des éditions particulières. L'au- thenticité de nombreux passages ou fragments du commentaire des psaumes est mal assurée; nous avons évité de citer ces textes, ou nous avons indiqué nos réserves.

Die Griechischeln Chris"llichen SchriUsteller der ersN~ln drei Jahrun- derte. Origenes. (Leipzig) :

T.

1 (1899)

: ExhortaUon au martyre, éd. Kœtschau (Mart.).

 

Contra Celsum, ,1.

1-4, éd. Kœtschau (CC.).

 

T.

2 (1899)

: Contra Celsum,

1.

5-8,

éd.

Kœtschau (CC.).

 

De la Prière, éd. Kœtschau (Prière).

 

T.

3 (1901) : Homélies sur Jérémie" éd. Klostermann (Jer.).

 
 

Homélie sur 1 Sam., 28 (Sam.).

 

T.

4 (1903)

: Commentaire de

saint Jean,

éd.

Preuschen (Jo.).

T.

5 (1913)

: Periarchôn, éd. Kœtschau (PeL).

 

T.

6-7 (1920-19'21)

: Homélies sur l'Hexateuque,

éd.

Baehrens (Gen.,

 

Ex.,

Lev., Num., Jos., Jud.).

 

T.

8

(1925)

: Homélie sur 1 Reg.,

l,

éd. Baehrens (1 Reg.).

 
 

Hom.

et comm.

du Cantique, éd.

Baehrens (Cant. h.;

Cant.).

 

Hom.

sur Isaïe,

Jérémie

lat.,

Ezéchiel,

éd.

Baehrens

(Is., Jer.

lat., Ez.).

 

T.

9 (1930)

: Homélies sur Luc, éd. Rauer (Luc).

 

T.

JO (1935)

 

Tomes sur saint Matthieu, éd. Klostermann (Mat.).

T.

II (1933) : Série sur saint Matthieu, éd. Klostermann (Mat. ser.).

P.

G.,

t.

12

:

Selecta in Hept., in 1 Reg., in Job.

 
 

t.

I3

Comm. in Psalmos (Ps.). Selecta e't Fragm. in Prophetas.

t.

14

Comm. de l'Ep. aux Romains (Rom.). Fragments sur l'es Ep. ~e\ S. Paul.

6

NOTE

PITRA

: Analecta sacra,

Pitra) .

t.

3 (1883)': Orig0nes in Psalmos,

etc.

('Ps.

HARNACK-SCHMIDT: Texte und Untersuchungen

,

t.

38,

nO

2

(lgII)

Scholies

schol.).

sur

l'Apocalypse,

éd.

Diobouniotis-Harn~ck (Apoc.

:

J. A. F. GREGG : The comnwntary of Origen upon the Epistle to the!

Ephesians (The

Journal

of

Ig02,

pp.

233-244,

3g8-420,

Theological

554-57'6).

Studies,

vol.

3,

Ig01-

CL. JENKINS : Origen on l

Corinthians (ibid., vol. g, Ig07-1g08, pp. 231-

247, 3153-372, 500-514; vol.

JO,

Ig08-1g0g, pp.

2g~51).

RENÉ CADIOU: Commentaires inédUs des Psaumes (lg36).

Il faut ajouter' maintenant le Dialektos ou Entretien d'Origène

avec

Héraclide

et

les

évêques

ses

collègues

sur

Le

Pène\,

le

Fi'ls

et

l'âme, édité par Jean Schérer (publications de la Société Fouad 1 de papyrologie, textes et documents, IX, Le 'Caire, Ig4g). Nous n'avons pu utiliser comme il l'aurait fallu ce texte capital.

AUTRES AUTEURS FRÉQUEMMENT CITÉS

PAMPHILE: Apologie pour Ori'gène, P. G., t. 17. PHILON : Philonis Alexandl'ini opera quae supersunt recognove'runt,

Leopoldus

Cohn

et

Paulus

Wendland,

éd.

Minor

(Berlin,

18g,6 ss.).

,SAINT IRÉNÉE : Adve1'sus Haereses,

P.

G.,

t.

7.

 

SAINT

IRÉNÉE

, Recherches de science religieuse, t. 6 (1916).

:

Dùnonstration

traduction

Barthoulot,

dans

les

SAINT

JUSTIN

: Dialoguel

avec

Tryphon,

éd.

Archambault,

dans

la

coUection Hemmer-Lejay.

CL.ÉMENT

D'ALEXANDRIE

Berlin.

: édition

Staehlin,

,3 vol.,

dans le Corpus de

EUSÈBE : Histoire ecclésiasUque, éd. Grapin,

dans la collection Hem-

mer-Lejay.

(Les passages relatifs à Origène sont au t. ,2).

HUET: Origeniana, P. G., t. 17.

Nous citons les Recherches die! science religieuse Recherches.

sous le vocable

INTRODUCTION

Dom Capelle dut consacrer naguère un savant article à prouver que saint Ambroise ne prenait pas Melchisédech pour le Père éternel l Quel gros ouvrage ne faudrait-il pas, si l'on voulait établir avec le même soin, par l'examen minutieux de tant de textes allégués à tort et par la production de tant d'autres habi- tuellement méconnus, qu'OrIgène ne fut pas le fol « aIlégoriste » que si souvent l'on pense! L'erreur est si invétérée, elle a pour elle tant de garants, elle conspire, il faut le dire, avec tant de nos préjugés qu'il arrive aujourd'hui Bncore à de bons historiens de la renouveler, sans y regarder de plus près. Ceux même qui, de loin en loin, se lèvent pour la combattre, malgré qu'ils en aient, lui sacrifient encore. Tel, au siècle dernier, Mgr Freppel, qui se croyait généreux pour Origène en disa:nt que « même à l'égard des livres de l'Ancien Testament, ses préférences ne vont pas jusqu'à une exclusion systématique» de toute exégèse litté- raIe 2. Tel, plus près de nous, l'abbé Jules Martin, qui cepen- dant travaillait sur textes a. M. René Cadiou lui-même, au cours d'un excellent chapitre sur le symbolisme origénien, écrit: « Les Alexandrins sacrifièrent facilement l'histoire dans l'eur désir d'imposer le symbolisme, alors que la révélation chrétienne est d'abord un fait historique 4. » Cependant, si par,adoxale que la chose puisse paraître à un esprit moderne, l'un des intérêts de ce symbolisme, dans la pensée chrétienne des premiers siècles, n'a-t-il pas été précisément d'assurer à l'histoire un 'sens que lui déniait l'antiquité païenne? Et Origène n'a-t-il pas, mieux peut-

I. Dom B. Capelle, Notes de théologie ambrosienne. l, La personne de

Melchisédech, dans Recherches de théol. unc. et méd., :J. Cours d'éloquence sacrée, t. X,p. 140.

Ig31, pp.

183-18g.

3.

La critique biblique chez Origène, dans Annales de philos. chrét., t. CU,

:141

pp.

ss.

4.

La jeunesse d'Origène (1936)"

p.

54.

8

HISTOIRE

ET

ESPRIT

être que tûut autre, cûmmenté ce verset de 1"Épître aux Hébreux qui met si bien en valeur, dans sûn unicité, le « fait histûrique » auquel nûus crûyûns : « Le Christ s'est mûntré une seule fûis dans le cûurs des âges, pûur abûlir le péché par sûn sacrifice 5 » ? Le mût d'allég.orisme est spûntanément ass.ocié à l'exégèse .ori- génienne. Ce n'est certes p.oint à tûrt, si l'.on n'entend pas l'ex- primer par lui tûut entière, et tûus les griefs qu'.on résume en lui tie s.ont pas n.on plus sans .objet. Mais enc.ore le faudrait-il bien entendre. C'est un m.ot vague, aux significati.ons diverses 6. Or, de la ch.ose qu'il désigne, .ou qu'ûn crûit qu'il désigne dans le cas d'Origène, beauc.oup .ont tr.op de dédain p.our s'attarder à préciser les traits, si bien que l'idée qu'ils s'en fûrment échappe, par s.on incûnsistance même, à une discussi.on en règle. Quand .on pairle en ·effet d' « excès de symb.olisme », d' « allégûrisme .outré», que met-.on au juste s.ous ces expressi.ons? S'agit-il seu- lement, par exemple, d'un « manque de sûbriété », d'une trûp riche pr.ofusiûn de symb.oles, en s.orte que l'erreur serait « plutôt dans l'applicatiûn que dans la substance des chûses 1 »? S'agit- il au cûntraire de quelque principe c.orrûsif, qu'unI;) saine exégèse 'se doit de rep.ousser? N.ous aV.ons v.ouluessayer de tirer au clair une questiûn devenue si .obscure, en fûrçant d'abûrd, p.our ainsi dire, les jugements reçus à se préciser. Nûus n'avûns pas cherché à « défendre» Origène, mais simplement à sav.oir ce que, en fait, il avait pensé et dit.

. Quelques amis avaient entrepris de traduire, sur la versiûn de Rufin, les H.omélies sur l'Hexateuque. Ces traducti.ons figurèrent naturellement, quelque temps après, au prûgramme des S.ources chrétiennes, et l'ûn n.ous demanda d'y faire une intr.oductiûn. Telle fut l'.occasiûn de cette étude. Les H.omélies sur l'Hexateu- que n'étant guère d'un bout à l'autre qu'un vaste répertûire d'interprétatiûns « allégûriques », le sujet s'imp.osait à nûus. Ce qu'il cûmpûrtait d'étrange n.ous était un stimulant. Mais il nûus apparut vite que, p.our le traiter avec quelque fruit, il était néces- saire de l'envisager à la fûis dans l'œuvre entière d'Origène.

5. Hebr., IX, 26. Verset cité dans Per., 2, 3, 5 (p. 120). Cf. CC., 4, 12 (p. 282).

« On remarquera, écrit le R. P. Daniélou, Origène, p. 280, que dans cette lon- gue série de siècles (inaugurée par Origène), celui où le Christ s'est incarné

a une importance unique, qui n'est pas plus évacuée par les immensités sécu- laires .d'Origène que n'est évacuée la place unique de la terre, lieu de l'in- carnatIon du Christ, par la découverte des immensités stellaires. )}

6. Cf. Typologie et allégorisme, dans Recherches

7. Bainvel, De Scriptura sacra (1910), p.

199.

,

t.

XXXIV (1947).

INTRûDUCTION

Cûmme, l'écrivait tûut récemment E. Kl.ostermann 8, .on ne peut dans cette œuvre dissûcier cûmmentaires et h.omélies, SûUS le prétexte qu'ils cûrrespûndent à deux genres distincts: comme les hûmélies s.ont remplies de détails qui attestent un sûuci d'ûrdre scientifique, les c.ommentaires sûnt pleins de pré.occupatiûns spi- rituelles. Quant aux autres .ouvrages, tels le Peri Archôn .ou le C.ontra Celsum, leur appûrt est également capital. Mais à mesure que nûus y cherchiûns les infûrmati.ons -nécessaires, le sujet d'a- bûrd entrevu prenait à nos yeux une p.ortée plus vaste. Il ne ' s'agissait plus de mesurer, dans une exé.gèse, dûnnée, la part faite à la « lettre» .ou à l'histûire. Il ne s'agissait même plus seule- ment d'·exégèse. C'était tûute une pensée, tûute une vue du m.onde qui surgissait devant nûus. Tûute une interprétatiûn du christia- nisme, d.ont Origène, malgré bien des traits pers.onnels et parf.ois c.ontestables, était d'ailleurs m.oins l'auteur que le tém.oin. Mieux encûre : à travers cette « intelligence spirituelle» de l'Écriture, c'était le christianisme lui-même qui n.ous apparaissait c.omme prenant de s.oi une cûnscience réfléchie. Tel est le phénûmène, l'un des plus caractéristiques du premier âge chrétien, que, en fin de cûmpte, nûus avûns cherché à saisir. Depuis quelques années, les essais analûgues se multiplient, les uns simplement hist.oriques, les autres d'intenti.on d.octri- nale. Théûlûgiens et exégètes creusent le sujet, chacun sel.on sa discipline. p'artûut, en t.out sens, .on parle du « sens spirituel ». Des discussi.ons .ont eu lieu, qui ne furent pas tûutes stériles. Des pûints de vue nûuveaux .ont été dégagés. Des vérités traditi.on- nelles .ont été mises en un meilleur jûur. Nûtre tâche s'en trûuve facilitée. Le temps n'est pas mûr, cependant, p.our une synthèse c.omplète. Plutôt que d'envisager la questi.on dans t.oute s.on ampleur, ce qui nûus aurait .obligés à pénétrer de manière aven- tureuse sur le terrain biblique, nûus en s.ommesdûnc demeurés à nûtre prûjet primitif. Origène reste au centre de n.otre perspec- tive. C'est lui que nûus interrûgeûns, c'est dans sûn axe que n.ous nûus plaçûns. Simple chapitre - d'une imp.ortance hûrs de pair, il est vrai - de cette histûire de l'exégèse spirituelle, qui pûurrait être elle-même un chapitre impûrtant de l'hist.oire de la théû- lûgie. Nûtre dessein est d.onc hist.orique, - et nûtre méth.ode VûU-

? Formen der exegetischen Arbeiten des Orif/enes, daus Theol. zeltung, oct. 1947, col. 203-208,

Literatur-

10

HISTOIRE

ET

ESPRI'I

drait l'être aussI. Nous cherchons, répétons-le, ce qu'Origène a pensé en nous informant, sans choix préconçu, de ce qu'il a dit, .par une lecture aussi étendue et par une· exégèse aussi littérale que possible. Nous pratiquons de notre mieux à son égard cette « objectivité élémentaire qui consiste à le voir eXJactement dans le cadre des problèmes qui lui étaient contemporains et à com- prendre sa doctrine d'après les questions auxquelles elle répon- dait réellement ». C'est là précisément ce qui nous a paru man- quer dans certains travaux plus ou moins anciens, et c'est à y pourvoir que nous nous sommes employés avant tout. Mais un tel souci mène loin. Il force à réagir contre cette sorte d'objecti- vité injuste de quiconque ne sait plus voir, d'une œuvre devenue lointaine, que les dehors et les terminaisons figées. Il amène aussi bien vite à dépasser une méthode trop extrinsèque, par laquelle on n'obtiendrait encore, au mieux, qu'une exactitude presque insignifiante: trahison pire que bien des contresens. Sur les textes origéniens, bien des contresens ont été commis en effet. Mais ce qu'il y a peut-être lieu de regretter davantage, c'est que cette immense question de l'intelligence.spirituelle de l'Ecriture, telle que l'envisageait l'ancienne tradition chrétienne, ait été si souvent réduite aux proportions mesquines d'un débat sur le nombre et la valeur de certains « sens spirituels » cachés comme des rébus en certains coins de la Bible; c'est que, de toute la doctrine profonde élaborée par un Origène à ce sujet, ne soient si souvent retenus que les « excès» ou les « subtilités» de ses « allégorismes » A l'histoire d'un rite ou d'une institutio~, voire, moyennant quelques réserves, à celle d'une idée ou d'un dogme, on peut apporter sans autre préoaution une « contribu- tion historique ». Il suffit .d'appliquer les règles d'usage; Mais quand il s'agit d'une synthèse spirituelle, vécue et réfléchie dans une grande intelligence, que de reconstitutions, fruits d'une méthode « objective net « strictement historique », grossière- ment ou subtilement déformantes! Ceci 'soit dit non pour excuser en rien les défaillances de la méthode, mais pour en constater l'inévitable insuffisance. Pour atteindre ,au cœur d'une pensée vigoureuse, rien d'inadéquat comme une certaine prétention de pure objectivité. Si l'on veut avoir chance, même en simple his- torien, de comprendre, il faut, bon gré mal gré, s'expliquer à soi-même ce qu'on lit, il faut traduire, interpréter. Cela ne va pas sans risque, mais ce risque doit êtœ couru. L'analyse vr,ai- ment éclairante n'est pas une photographie ni un résumé maté-

INTRODUCTION

II

riel. Elle doit dégager l'essentiel, qui est presque toujours l'im- plicite. Elle doit mettre à nu les catégories cachées, déterminer les lignes de force. Sous les particularités de temps et de lieu, elle doit pénétrer jusqu'à l'éternel. Travail toujours incomplet.- sans doute; interprétation forcément partielle. Chaque époque, chaque historien, revenant sur les grandes œuvres du passé, en tire à la lumière un aspect, tandis que d'autres sont laissés dans l'ombre. En ce sens encore, on n'évite pas la subjectivfté. Néan~ moins, travail indispensable, d'autant plus indispensable que la pensée qu'on étudie est plus réellement pensée. On ne retrouve pas une pensée comme on reconstitue un fait. Qu'elle soit d'au- jourd'hui, d'hier ou de jadis, qu'elle offre plus ou moins de dif- ficultés d'approche à vaincre par les ressources de la science

historique et de ses auxiliaires,

cisme s'oblige à méconnaître 9. Dans le eas présent, pareil historicisme serait doublement trompeur. C'est que nous n'avons point affaire à l'œuvre d'un penseur solitaire, ni à un problème qui ne nous concernerait en rien. Cette œuvre s'inscrit dans une tradition qui nous porte nous-mêmes. Ce problème s'impose - sous des formes assuré- ment bien différentes selon les siècles - à toutes les générations chrétiennes. Toutes ont à le résoudre, en fin de compte, dans la même lumière. Si donc notre effort historique ne doit pas dévier en historicisme, notre effort parallèle d'objectivité ne doit pas non plus dévier en objectivisme. Vivant de la même foi qu'Ori- gène, membres de la même Église, .roulés, pour ainsi dire, dans le même flot traditionnel, c'est en vain que nous voudrions nous comporter en tout à son égard - comme à l'égard de tout autre dans cette longue chaîne de témoins qui remonte jusqu'aux apô- tres de Jésus ~ en observateurs du dehors. Ce serait nous inter- dire une seconde fois de le comprendre. Ce serait nous ôter, pour le juger, tout principe valable de discernement. Le principe de

méthode

invoqué. par Mühler pour l'histoire de 1"Église vaut

a fortiori pour l 'histoire de la pensée chrétienne : « Nous devons

vivre le christianisme de l 'histoire à décrire et ce christianisme doit vivre en nous, car le christianisme est avant tout une chose

elle a un dedans, que l 'histori-

g. Nous ne croyons pas qu'on puisse répondre à moins de frais au reproche

qu'adressait Karl Barth à ceux

fameux respect de l'histoire, écrivait-il, qui, malgré la beauté de l'expression,

signifie simplement qu'on renonce à toute compréhension, à toute explication sérieuses et respectueuses. Il

Ce

qui professent le respect de l'histoire

:

«

12

HISTOIRE

ET

ESPRIT

vivante et l 'histoire de l'Eglise est un développement de vie 10. » Ajoutons enfin qu'en présence de textes qui bien souvent nous déconcertent, un effort de surcroît devient nécessaire pour reproduire en nous le mouvement de l'esprit qui les a jadis ani- més. Sympathie voulue, docilité méthodique, dont il n'y a pas lieu de conclure que nous présentions l'exégèse origénienne comme un modèle à suivre de tout point. Nous en sommes très éloigné. Ce serait prendre notre effort à contresens que de l'ins- crire au compte de « la réaction antiscientifique », même atté-· nuée, même amendée, qui, nous dit-on, « domine actuellement dans les milieux spiritualistes ». Nous savons, certes, qu'il ya une critique aveugle et une fausse science. La science authenti- que elle-même n'est pas tout, surtout quand elle a pour objet des livres qui contiennent la Parole de Dieu. Elle n'en est pas moins précieuse, et nous considérerions comme néfaste au plus haut point tout ce qui tendrait le moins du monde à lui disputer son domaine ou à faire fi de ses résultats. Nous sommes d'ail- leurs persuadé qu'en ce qui concerne Origène, s'il faut ici noter une insuffisance, elle est bien moins de l'esprit qu_e des techni- ques. D'autre part, nous mesurons autant que quiconque la dis- tance qui nous sépare irrémédiablement de cet alexandrin du Ille siècle et de son univers intellectuel. Le fleuve ne remonte pas vers sa source. Pas plus que la vie elle-même, la pensée ne re-' brousse chemin. Aucun miracle" quan5i elle le voudrait, ne lui permettrait de ré,aliser un tel rêve. Peut-être néanmoins qu'a- près la longue course qu'elle vient de fournir à travers les terres desséchées du rationalisme et du positivisme, elle se trouve aujourd'hui mieux disposée - bien des signes semblent l'attes- ter - à comprendre et même à recueillir, pour lui rendre la vie en nous, ce qui s'est exprimé d'éternel en ces formes désormais mortes. Les puits qu'Origène a creusés jadis sont depuis long- temps ensablés. Mais la même nappe. profonde est toujours là, qu'il peut nous aider encore à retrouver, pour étancher la même soif 11.

10. J.-A. Moehler, Première préface à L'Unité dans l'Eglise, Cf. le commen-

IX

(1919), p. 314. II. Nous remercions le R. P. Chiffiot, directeur des Editions du Cerf de nous avoir permis d'utiliser pour cet ouvrage nos introductions aux Homélies

taire que le P. de Grandmaison donne de ce passage, Recherches

,

t.

d'Origène parues dans la cQllection des Sources chrétiennes.

CHAPITRE

PREMIER

GRIEFS

CONTRE

ORIGÈNE

1. Suite d'anathèmes

« Extravagances! », « jeupuériJ2 », « étranges divagations 3 »,

« dévergondage de l'imagination 4 » : beaucoup ne découvrent rien d'autre dans les interminables pages des commentaires ou des homélies d'Origène. L'allégorisation qu'elles ne cessent de faire des données bibliques n'est à leurs yeux qu'un immense -

et fastidieux contresens. Elle procède tout entière, pensent-ils, d'une « méthode chimérique », elle est le fruit d'une « hermé-

par une

« audacieuse originalité » qui constituait alors « dans toute la force du terme une rupture avec la tradition 6 », que pour déve- lopper « ses vues personnelles » sous le couvert d'une explica- tion des Livres saints. C'était pour lui, nous assure-t-on, une manière d' « infuser largement l'hellénisme dans la tradition biblique 7 » et de substituer à ({ l'absurdité du texte pris dans

neutique décevante 5 ». Leur auteur ne s'y serait livré,

I. Cf. Yves Courtonne, Saint Basile et l'hellénisme (1934), p. 67·

: « L'exégèse allégo-

rique, voilà l'unique procédé de découverte, réel ou apparent, qui constitue

la méthode d'Origène, si l'on peut donner le nom de méthode à ce jeu d'ima- gination. » P. de Labriolle, Saint Ambroise et l'exégèse allégorique, dans Annales de philos. chrét., t. CLV, p. 603 : « Des érudits tels que saint Jérôme ne purent s'empêcher de remarquer ce qu'il y avait d'un peu puéril dans ce jeu. 3; F. Cumont, Recherches sur le symbolisme funéraire des Romains (1942),

p.

2.

J.

Denis, De la philosophie

d'Origène (1884), p.

33

»

10, note.

4. E. Amann, Revue des sciences relÎlJ

5. F. Gumont,

6. L. Gry, Le Millénarisme (1904), p. 96, note 3.

7. A. etM. Croiset, Hist.

,

t. XVI (1936), p. 403, note.

op.

cit., p.

de

10.

la litt,

grecque, t. V (1931), p. 851.

14

HISTOIRE

ET

ESPRIT

son sens littéral» une « vérité métaphysique» reçue d'ailleurs 8.

L'allégorie était le « moyen réputé savant, scientifique, philoso- phique. de discerner dans les écrits antiques et vénérés à titre d'oracles une philosophie et une théologie » : Origène s'en serait emparé parce qu'il en avait besoin, et il en aurait employé les

du

symbolisme légué aux chrétiens par l'antiquité païenne et par le judaïsme 10 et participant à « l'aberration d€ son siècle 11 », il

aurait cherché de la sorte à surmonter le conflit qu'il sentait en lui-même entre l'hellénisme et la nouvelle foi : en effet, gr,âce à un tel traitement de l'Écriture, celle-ci trouvait enfin en celui- là sa signification spirituelle, et la lettre de Moïse ou même du Christ conduisait à l'esprit de Platon 12. Rien n'illustrerait mieux « l'incroyable puissance d'illusion dont est capable l'esprit humain 13 ». La pensée du commentateur, en ré,alité, ne devrait donc rien

à l'Evangile 14. Chez lui, les mots seraient chrétiens, mais les

procédés 'subtils avec une virtuosité sans pareille 9. Abusant

pensées seraient grecques 15. Fortement affectée d'une « tendance rationaliste 16 », sa méthode ne serait qu'une tentative « pour sauver l'idée du naufrage des faits », pour retrouver l'essence de la religion « après avoir ruiné l 'historicité des textes sacrés », et l'on devrait le considérer comme l'ancêtre des grands idéa- listes modernes, l'auteur du dangereux principe, rongeur de toute « foi positive », qui devait aboutir un jour à la Vie de Jésus d'un Strauss 17. Tandis que d'autres exégètes, plus simplement

8. E. Vacherot, Hist. critique de l'Ecole d'Alexandrie, t. 1 (1846), pp. 282-283.

g. Eugène de Faye, Esquisse de la pensée d'Origène (lg25), p.

la. Cf. Albert Rivaud, Hist. de la philosophie, t. 1 (lg48), p. 4g3,-sur le sym-

118, est d'une infor-

40.

bolisme des Pères en général; la notice sur Origène, mation peu sûre. 1I. Denis, op. cit., p. 33.

p.

12. Anders Nygren, Agape and Eros,trad.

Watson, P.

2, vol.

l, pp.

136~137

et 153-154 : « Origen, in fact, lives his religions life in both of the two rival

spiritual worlds. He is by fullest conviction a Christian, but an equally COl1-

vinced Platonist

he finds in the allegorical method of interpretation. By its aid he could rein- terpret the Platonic arguments and myths in a biblical direction. But, still

more important, thanks to the allegorical interpretation of Scripture, he

could also regard Platonism as the hidden, spiritual meaning of Christianity. »

The possibility of a reconciliation of the conflicting motifs

13. Eugène de Faye,

14. Eugène de Faye, Origène, t. III (lg28), pp. 15g-160.

Origène, t. 1 (1(l:l3),

p.

95.

15. Reinhold Seeberg, Lehrbuch der Dogmengeschichte, t. 1 (lg:2O), p. 506.

16. Luecke, Hermeneutik, cité par Hagenbach, History of christian Doctri-

nes, t. l, p. 126. Lücke ajoutait d'ailleurs: « tendance dont Origène lui-même n'avait pas conscienœ ». I? Albert Lévy, David-Frédéric ,Strauss (lglO), p. 56. Edgar Quinet, De la Vie de Jésus par le Docteur Strauss, dans Revue des Deux Mondes, 1 er décem- bre 1838, p. 5g:.l : C( Ce système (de l'interprétation allégorique}, qui dans le

GRIEFS

CONTRE

ORIGÈNE

15

chrétiens, s'occupaient des besoins du peuple, s'attachant à la lettre des Livres saints selon la croyance commune de l'Église,

notre grand alexandrin, délaissant les préoccupations pastorales immédiatement pratiques, n'aurait guère songé qu'aux intellec- tuels à convertir 18. Pour les attirer,il aurait appliqué à la Bible

la leur à l'égard de leurs anciens poètes et

la méthode qui était

de leurs mystères. Il aurait ainsi « transformé des légendes anti- ques en des mythes philosophiques 19 ») et son exégèse aurait pris, « en face de l'Ancien Testament, l'attitude de la philoso- phie stoïcienne vis-à-vis d'Homère et de la mythologie popu- laire 20 ». « Sauf les intentions », elle équivaudrait à « la critique d'un Celse et d'un Porphyre 21 ». Son résultat serait de « déna- turer le sens de l'Écriture » et de « faire dévier le christianisme positif dans l'idéalisme platonicien 22 ». Renchérissant sur l'exé-

gèse d'un Philon, elle volatiliserait le sens littéral, le sens réel des textes, en le déclarant partout « absurde 23 ». Elle ne voudrait voir « daRs le texte sacré qu'une perpétuelle allégorie 24 » et, pour le profit d'une apologétique douteuse et d'une théologie sus- pecte, elle ir,ait jusqu'à nier l'historicité des récits révélés ll5

fond est le seul vraiment dangereux pour la croyance en Allemagne, remonte

principalement à Origène

puisque, après avoir spéculé sur des événements comme sur des figures, il n'y

avait qu'un pas à faire pour s'attacher exclusivement au sens idéal, et que l'allégorie était toujours près d'absorber l'histoire. La lettre tue, mais l'esprit vivifie. Mais qui ne voit qu'à son tour l'esprit en grandissant peut tuer et remplacer la lettre? Ceci est l'histoire de toute la pbilosophie idéaliste dans ses rapports avec la foi positive. >1

Un danger imminent couvait dans cette doctrine,

18. P. de Labriolle, loc. cit., p. 600. Cf. Hist. générale de l'Eglise, par Fliche-

critique du Vieux Testa-

ment, 1.

Ig. E. de Faye, Origène, t. 1 (lg23), p. :10. Telle était aussi, est-il besoin de le dire, l'interprétation de Louis Ménard, dans son Banquet d'Alexandrie (Rêveries d'un païen mystique, éd. définitive, IgII, pp. 64-83).

Martin, t. IV (lg37), p. 32. Déjà Richard Simon, H.

3,

c.

9 (n.

éd.,

1685, p. 3g1).

20. A. Baumstarck, Liturgie comparée, dans Irenikon, Ig34, p. 17. Rendant

compte de l'ouvrage de R. Cadiou, La jeunesse d'Origène, le R. P. de Ghel- linck observe que son explication de l'allégorisme origénien « fait la place

bien étroite aux rationalisants païens» : Nouvelle revue théologique, t. LXIII (lg36), p. g38.

:.1I.

Vacherot, loc.

cit.

2:.1. F. Boulenger, Grégoire de Nazianze, Discours funèbres (lg06)., pp. ex- CXI. Origène aurait eu « pour but constant d'accorder les saints Livres avec la science et la raison ».

23. E. de Faye, Oriffène, t. l, pp. 1la et II5. Da.ns les homé.lies sur la

Genèse et sur l'Exode, « partout l'histoire est sacrifiée à l'allégorie. A plu-

sieurs reprises, Origène écarte le sens littéral parce qu'il le considère comme

inadmissible

Le plus souvent., il le déclare absurde

».

24.

Paul

Monceaux,

Hist.

littéraire

de

l'Afrique

chrétienne,

t.

1 (lg01),

p. 346. Vacherot,

op.

cit., p.

286.

25. R.-H. Malden, The Journal of theol. Studies, t. XVI, pp. 5II et 512 :

« It is doubtful whether the Bible should be considered to have any literaI

He reads the Bible without any hist.()rical perspective whate-

meaning at aIl

HISTOIRE, ET

ESPRIT

Une pareille méthode « risquait de laisser s'évanouir en spécu- lations vaporeuses les solides réalités de la foi 26 ». C'était « la porte ouverte au sens privé, aux hardiesses de la pensée, aux spéculations de la philosophie ambiante ». Ainsi Origène, trou- vant « n'importe quelle doctrine en n'importe quel texte », en ser,ait « arrivé à construire un système où le christianisme pou- vait difficilement se reconnaître, une sorte de compromis entre l'Evangile et la Gnose 27 » Tel est, avec ses principales variantes, le jugement qui préva- lait hier et qui, malgré 9-e bons travaux trop peu connus, se répète encore aujourd'hui. Croyants et incroyants s'y rencon- trent, rivalisant d'anathèmes. Une tr,adition invétérée semble les autoriser. « Il s'est répandu dans les ,esprits des ténèbres extra- ordinaires de prévention contre ce grand homme », disait à juste

titre un

quoi et sous quelles influences. Pour ne pas remonter mainte- nant jusqu'à l'antiquité, rappelons que Richard Simon reproche à Origène d'affecter « je ne say quelle Theologie profonde» et de porter « si loin le sens spirituel qu'il semble détruire la vérité de l'histoire 29 ». Tel était déjà l'avis, du célèbre cardinal du Per-

ron. Selon lui, le « fourneau d'Origène

distille et alambique

toute la Religion en allégories »; « par le mensonge de ses allé- gories, il déprave la vérité de l'histoire », ne cessant de « fondre et dissoudre toute la solidité de l'Écriture en songes et rêveries »,

de convertir toute sa substance « en vanitez et élusions », et, par

historien du XVIIe siècle 28. Nous verrons plus loin pour-

As a Jew even Philo had to pay sorne regard to the literaI and histori-

cal sense of the Old Testament; but the reins of Origen's imagination knew

no such restraining influence

ver

»

26. Aimé Puech, Hist. de la litt. grecque chrétienne, t. II, p. 411.

27. L. ;Duchesne, Hist. anc. de l'Eglise, t. I,5 e éd., pp. 356-357. Mgr Du-

chesne écrivait déjà en 1877, De Macario Magnete et scriptis ejus, p. 25 :

cc Excedit (Macarius) limites et sensus haud dubie historicos allegorica exposi- tione evertit. Audaciam igitur eam exosi plerique Orientalium partium doc- tore,s non diu se continuerunt, quin adversus allegorias, Origenellique prin- cipem earum fautorem, acriter contenderent. »

28. De la Motte, Tertullien et Origène (1675), p. 574 : cc L'idée odieuse que

l'on s'est formée de sa personne a obscurci toutes les circonstances de son histoire », - mais plus encore elle a fait se méprendre sur sa pensée. Cf.

p. 766 : cc L'on vit, par un étrange renversement

ses interprétations toutes

divines de l']kriture, qui l'avaient fait admirer de toute la terre, s'effacer

tout d'un coup de l'esprit de tout le monde

»

2g. Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament

(16g3), pp. 46 et 47, Richard Simon eût été plus é,quitable s'il s'en était tenu à ce qu'il venait de dire: cc On a reproché autrefois aux Chrétiens qu'Origène étoit l'auteur de ces sens mystiques, qu'ils trouvoient dans la Loy de Moyse :

mais on ne leur rendoit pas justice en cela, puisque les Juifs les avoient mis en usage lontems auparavant, et qu'il sont même autorisez par saint PauL·»

GRIEFS

CONTRE

ORIGÈNE

cette abolition du sens littéral, de « réduire en fumée les princi-

paux

spirituelle », « impies spiritualités », prononce le cardinal 30. Son souci de lutte antlprotestante renforce son préjugé;, mais ses lecteurs ne devaient point s'étonner d'un tel verdict, depuis

articles du Symbole ». - « Maladie spirituelle », « phrénésie

longtemps en cours. A la fin du XIIIe sièc;le, un Ulrich de Stras- bourg ne caractérisait-il pas « l'erreur d'Origène» en ces ter- mes: « Tout doit êtr'e si bien entendu spirituellement qu'il n'y

a rien de vrai dans la lettre de l'Ancien Testament 31 »?

A ce verdict, n'opposons pour l'instant qu'un double témoi-

gnage. Celui de Dom Ceillier d'abord, déclarant qu' « on ne peut douter qu'il (Origène) n'ait eu pour le sens littéral une affec- tion toute singulière» et qu' « il s'est toujours éloigné de deux écu:eils également dangereux dans l'explication de l'\Écriture sainte : l'un de vouloir tout interpréter à la lettre, et l'autre de

tout prendre dans un sens spiritue1 32 ». Puis celui du

P. Lagrange: « La vérité est qu'Origène met rarement en doute la réalité des faits 33. » S'il arrive si souvent qu'on s'y méprenne,

c'est peut-être qu'au lieu de le lire - du moins de le lire autre- ment que par fragments - on se laisse influencer par un certain nombre de causes, qu'il pourra être bon d'indiquer et de discu- ter dès ce premier chapitre, afin de dégager le terrain. Presque toujours, notons-le tout d'abord, les exemples qu'on allègue pour soutenir qu'Origène méconnaît la réalité de l'his- toire biblique sont pris à ses commentaires du récit concernant la création du monde, le paradis terrestre, la tentation et la chute. Ainsi ~hez du Perron. Ainsi, depuis, chez maint autre. Comme si cette page initiale de nos "Livres saints n'offrait pas

en ,effet un caractère unique, appelant de l'exégète un traitement

à partI Comme s'il n'apparaissait pas de plus en plus clairement

vouloir

qu'il est impossible de la comparer à une histoire du temps des Rois ou du temps des Macchabéesl Sans professer avant la lettre nos théories sur les « genres littéraires », Origène se montre ici,

à

sa manière, précurseur d'une saine critique. Est-il vraiment

30. Traité de l'Eucharistie (1622), 1. :!, p. :lIg; 1. l,

31. Liber de summo bono, 1. l, tract. :!, C. 10.

32. Apologie de la morale des Pères de l'Eglise (1718), pp. IOg-II:!.

p.

140,

etc.

33. Eclaircissements sur la méthode historique (lg05), p. 26. Et Revue bibli-

que, t. IX (lg00), p. 2g4 : cc Le défaut de la lettre est pour Origène plutôt une insuffisance pour l'enseignement chrétien qu'une absence de fondement his- torique; le sens littéral est toujours supposé » (à propos des Tractatus Ori-

genis).

HISTOIRE

ET

ESPRIT

nécessaire de faire profession générale d' allégorisme pour se demander avec lui: Quel homme de bon sens admettrait qu'il

y a eu succession de jours et de nuits, de soirs et de· matins,

sans lune ni soleil? Qui serait assez sot pour penser que Dieu a planté de ses mains un jardin comme ferait un j,ardinier, etc

Il est tout normal, au contraire, de reconnaître avec lui, malgré

l'indignation de l'empereur Justinien 34, qu'il y a là des ensei-

gnements profonds, à entendre Tp01t'lXroC; et non c>cof.1anxroc; 35.

Et qu'y ,a-t-il de scandaleux à penser qu' « il ne faut pas prendre

les choses à la lettre (xaTà. T~V npoXEtpoTÉpav ÈX()oX~v), comme font ceux pour qui un espace de six jours a été effectivement employé à la création du monde 36 »? Ou bien encore, s'il s'agit du paradis lui-même, croit-on vraiment que nous aurions avan-

tage à suivre plutôt saint :Épiphane, qui s'écriait, pour attester

la réalité matérielle des faits qu'Origène lui semblait volatiliser :

« J'ai vu moi-même l'eau du Géhon, je l'ai vue, dis-je, de mes yeux de chair, c'est une eau qui se laisse palper, boire, et qui n'a rien de spiritueJ37 »? Ne vaudra-t-il pas mieux imiter la réserve d'un saint Grégoire de Nazianze, disant : « Dieu installa

l'homme dans le paradis, - quel que

même l'attitude d'un saint Cyrille d'Alexandrie, tout heureux de pouvoir opposer aux r,ailleries de Julien l'Apostat sur l'histoire du paradis l'interprétation reçue de son grand devancier? 39

Il nous est difficile, avouons-le, de partager ici l'émotion que manifestait Dom Bernard Maréchal lorsqu'il écrivait : (,( C'est, selon lui, une grossièreté de s'imaginer que Dieu ait planté un

fût

ce paradis 38

»,

ou

jardin,

se soit promené dans le paradis terrestre, qu'A-

» N'oublions pas, au reste,

dàm s'y soit caché sous un arbre 40

34. Lettre à Menas, in fine (Mansi, Concil., t. IX, 533 A).

3:14)1; cf. CC., 6, 50-51 (pp. 121-123). ,Ainsi fait très juste-

ment A. van Hoonacker, dans Ephem. theol. lovanienses, t. XVII (1941), p. :125; mais il se croit tenu, comme pour s'excuser, de dire d'abord: « Ori- gène poussait certes trop loin l'amour de l'allégorie, et il est tombé dans de

graves erreurs. »

35. Per.,

4,

3,

1 (p.

36. CC.,

6,

60

(p.

131). Après Méthode d'Olympe, De resurrectione, 1. l,

C. 4 et 32 (pp. 224 et 270), saint :Épiphane s'indignera du mot qu'on attribuait

à Origène : « Dieu était donc corroyeur, pour faire à Adam des vêtements de peau! » (Haer. 64, c. 63, p. 500).

37. Lettre à Jean de Jérusalem, c. 5 (P. G., 43, 386 BeC). Déjà Méthode avait

critiqué l'idée origénienne du paradis: De resurrectione, 1. l, c. 55 (pp. 313-

314). Cf. CC.,

4,

39 (pp.

311-313).

.

38. Discours 38, c.

3g. Contre Julien, 1. 3 (P. G". 76, 613 ss.).

D

(P. G.,

36,

324 B).

« Contra

Gazilaeos » del l'imperatore Giulianoe il « Contra Julianum » di San Curillo

Alessandrino (1928), pp. 97-100.

Cf.P.

Regazzoni,

Il

40. Concordance

des saints Pères de

l'Eglise

(17/j8),. t.

II,

p.

322. Cf.

Ori-

gène, Sur la prière, c.

23,

n.

3 (trad.

Bardy, p. 108).

GRIEFS

CONTRE

ORIGÈNE

que (( dans les cinq premiers siècles, l'interprétation allégorique des six jours a pour elle la presque unanimité des Pères 41 »; Mais surtout ne manquons pas de voir queœlle-ci, même qHand elle s'étend, comme chez Origène, à toute la suite du récit, y compris la chute, n'est absolument pas du même type que celles des philosophes païens commentant leurs fables, ni même que celles d'un Philon commentant Moïse.n· ne peut s'agit, bien entendu, de nier qu'à l'un comme aux autres Origène 9,oive beaucoup. Il était de son temps et de son milieu. Mais qu'on ne ccmfonde pas un fait de culture et un fait de doctrine! Qu'on sache apercevoir, 'Sous les ressemblances de surface, l'antago- nisme des assertions foncières, sous l-es emprunts apparents les transform,ations radicales! Pour les philosophes, dans tolites les histoires qui servent d'étoffe à leurs théories, il n'est pas ques- tion d'êtres personnels ni de faits spirituels;. l'individualité sen- sible des héros ou des dieux se transforme sous leur regard en la nature des choses, ou de l'âme humaine, ou de la divinité partout diffuse; leur « allégorie » (leur ùnovoia) dissipe toute histoire, tout drame réel; elle fait tout « évanouir dans les. élé- ments du monde 42 ». Si l'on veut, disent-ils, rendre « intelligi- bles » les mythes, leur trouv~r un « sens spirituel », y déchiffrer « les énigmes divines » qu'ils recèlent, la première condition est de se persuader que rien n'est vraiment arrivé de ce qu'ils mettent en scène : car « le mythe distribue dans le temps et sépare des êtres qui ne sont pas séparés, il fait naître ce qui n'a jamais commencé 43 ». Pour Philon lui-même, qui repousse le pur allégorisme et l'assimilation des récits de la Bible aux fables d'Homère 44, les choses et les personnes même dont parle le texte sacré sont surtout des symboles - quoi qu'il en soit de leur réa- lité propre - des facultés ou des états intérieurs de l'âme. Tel est le point de vue qui l',intéresse au premier chef 45. Tout son trai.té des Allégories des Lois, par exemple, est un traité de la sensation et de l'intelligence, auquel s'adjoint une théorie du progrès moral. Aussi son exégèse peut-elle souvent encore être

41. J. Martin,

Philon,

p.

38.

42. Homélies clémentines, homo 6, C.20 (P. G., 2, 2o-n3).

43. Plotin, Ennéades,

3,

5,

g. (éd.

Bréhier,

t.

III,

p.

86).

Cf.

cours

7

:

«

Les

choses

divines,

que

les

oreilles

du

vulgaire

ne

Julien,

Dis-

pourraÎent

recevoir, s'y coulent au moyen d'une mise en scène mythique. »

114. De conf· ling., 2-3 (t. II, p. 21g). De migr. Abr., 8g-go (t. II, p. 277), ele. 45; Sur Philon et l'histoire, voir Lagrange, Le Judaïsme avant Jésus-Christ,

dans Epheme-

pp.

551-554:

F.

Grégoire,

Le Messie

chez Philon d'Alexandrie,

rides

,

t.

XIV

(1937).

20

mSTOIRE

ET

ESPRIT

dite, comme celle des Grecs, une « physica ratio 4.6 ». Même quand elle s'intéresse à la vie spirituelle et à la destinée de l'âme, elle développe encore un allégorisme intemporel, qui ne soutient aucun r,apport interne avec l'histoire biblique. Il en va bien autrement d'Origène. Pour lui, sans préjudice d'un tel genre de symbolisme qu'il n'avait aucune raison de repousser 'systématiquement (mais qui, en fait est chez lui assez rare'l il

parce qu'il s :;git

s'agit toujours essentiellement d'un~histoire,

toujours d'actes et de rapports personnels. Cela est aussi vrai des premières pages de la Genèse que de l'ensemble de la Bible. Cette histoire, dans le cas présent, il la spiritualise, ou, si l'on préfère, il l'intériorise : il ne la détruit aucunement. Elle demeure dans sa pensée, quoique selon des modes peut-être dis~utables, ce qu'elle était dans la Bible et ce qu'elle est encore pour l'E- glise : le premier acte du drame de notre salut 47.

2. Les anciennes querelles

On s'est ici laissé trop impressionner par le souvenir d'an- ciennes querelles. On a trop écouté, par exemple, les accusations lancées par saint Jérôme à la suite du patriarche d'Alexandrie Théophile, celles ,aussi de saint Epiphane. Mais les unes et les autres manquent également de sérieux. Les premières sont trop passionnées, trop intéressées aussi pour être recevables. On sait la désinvolture avec laquelle Jérôme, cédant aux injonctions d'un certain Atarbius et calquant sa conduite sur celle du peu recom- mandable Théophile, fit subitement succéder le blâme à l'éloge,

- sans cesser de éopier jusque dans ses allégories celui qu'il se

46. C'~s~ l'expl"ess}~n par laquelle Firmicus Maternus, De errore profana- rum rehgwnum, deslgne à la fois les interprétations « naturistes )) ou cos- miques et celles que nous nOIl].merions plutôt « spiritualistes )) (c. 3, n. 2 et 4; c. 7, n. 8; éd. Heuten, p. 47 et 63). Cf. Philon lui-même, Allégories des Lois,

10, 25; 1. 2, 2, 5; 1. 3, 5, 16 (éd. Bréhier, pp. i,8 82, 158). Sur l'exégèse

de Philon, on relira le ;ugement de saint Augustin,' Contra Faustum mani-

12, c. 3g (P. L., 42, 274-275); ibid., c. 40 : différence entre l'intel-

chaeum, 1.

ligence de l'Ancien Testament par les chrétiens et l'int.erprétation des mythes

par les philosophes (col.

1.

l,

275-276).

47· On a parlé. aussi des « errements )) d'Origène à propos de son interpré-

tation allégorique des trois premiers chapitres d'Osée. Cependant, il est suivi

en cela par plus d'un

Hoonacker. Cf.

Revue biblique, t. XXV (1\)16), pp. 344 et 347.

dans

Fhmgst.enberg, Trochon, V1111

critique moderne

: Keil,

P. Cruveilhier, L'interprétation historique d'Osée

"

1-111

GRIEFS

CONTRE

ORIGENE

21

mettait à vilipender 48. Saint Augustin ne pouvait s'empêcher de lui manifester son étonnement d'une telle versatilité 49. N'avait- il pas commencé par traiter de « chiens aboyants »·les contemp- teurs d'Origène? S'ils condamnent, disait-il, notre Adamante, ce n'est pas que celui-ci soit vraiment hérétique : c'est qu'ils ne peuvent souffrir la gloire de son éloquence et de sa science 50. Ille déclarait, reprenant un mot de Didyme, H le 'Second maître des. :Églises, après saint Paul 5 ! ». Si averti que l'on soit du tempéra- ment fougueux de Jérôme et des· excès de polémique auxquels il se laissait emporter, on a peine à s'expliquer qu'il ait pu si

furieusement traiter de « délires » les explications du grand exégète auquel il devait tant 52. On ne comprend guère non plus qu'il ait pu louer et traduire avec complaisance les injures d'un homme qui parlait couramment des « basphèmes n d'Origène, de ses « erreurs scélérates », de ses « folies n, de ses « fraudes n, etc. 53. L'enfer, disait encore Théophile, n'a rien imaginé de pire, rien de pire n'est jamais sorti de Sodome ou de Baby-

lone

phlets aussi méchants et aussi injustes que celui qui visait saint Jean Chrysostome, et que dans le même temps Jérôme s'em- ployait aussi à faire connaître au monde latin. Quant aux accu- sations de 'Saint Épiphane, elles trahissent un manque évident d'information. Homme étroit et de peu de jugement quoique d'intentions droites, l'évêque de Salamine recueille contre Ori-

54 L 'historien ne peut retenir de tels témoignages. Pam-

48. Par exemple, dans son commentaire de Jérémie, Jérôme pille Origène

sans le nommer, « et pour ne pas s'exposer au reproche d'origénisme, il mêle à ses emprunts de violentes attaques contre l'exégèse allégorique. Il va même, dans une lettre au pape Damase, jusqu'à s'approprier le Juif derrière lequel Origène abritait déjà ses interprétations )) (Paul Lejay, Revue d'hist. et de

relig., IgOO, p. 74). M. G. Bardy a not.é aussi « l'embarras )) de JérÔme

litt.

et « la faiblesse de certains de ses procédés polémiques ) dans son dénigre-

ment d'Origène, Recherches sur

principiis )) d'Origène, pp. 22-23.

du texte et des versions du « De

l'histoire

4g.« Origenem vero ac Didymum, reprehensos abs te lego in recentioribus

opusculis tuis, et non mediocriter nec de mediocribus quaestionibus, quamvis Origenem mirabiliter ante laudaveris. )) Dans JérÔme, Epistolae (Hilberg,

, 50. Lettre 33, à Paula, n. 5 : On condamne notre Adamantius, « non prop- ter dogmatum novitatem, non propter haeresim, ut nunc adyersus eum rabidi

t. II, p. 414).

canes simulant, sed quia gloriam eloquentiae ejus et scientiae ferre non pote- rant et illo dicente omnes muti putabantur )) (Hilberg, t. l, p. 25g).

51. « Alterum post Apostolum Ecclesiarum magistrum )) (p. 318).

52. In Jeremiam (P. L., 24, 833 A, 862 A).« Allegoricus semper interpres, et

historiae fugiens veritatem

53. Jérôme, Epistolae, éd. Hilberg, t. II, pp. 143, 157-158, 162-175, Igl-206,

etc. Cf. In Isaiam, prologus : « Lilberis allegoriae spaHis evagatur, et ingenium

suum facit Ecclesiae sacramenta )) (P. L., 24,

))

(849 C),

etc.

154), etc.

54. Epistula paschalis (Jérôme, Epist. 96, éd. Hilberg, t. II, p. 170).

:3

22

HISTOIRE

ET

ESPRIT

gène une légende absurde. Il avait, dit joliment Tillemont, « autant de zèle, mais non autant de lumière que saint Atha- nase », et « on peut le soupçonner de s'être laissé surprendre» 1i5. Il « croyait légèrement ce qui lui était rapporté, manquait de discernement dans l'examen des faits, et suivait plutôt son zèle que sa raison 56 ». Il ne craignait pas de déformer et de simpli- fier à outrance les opinions qu'il entendait condamner. « On ne relève pas sans souffrir, nous dit le R. P. Maurice Villain, les formules massives découpées inconsidérément » par le saint homme « à travers le Periarchôn et les commentaires, isolées de leur contexte, défigurées même, et dont l'implacable critique tir.e les conséquences les plus .étrangères à la pensée de leur auteur 57 ». Il en faut dire autant de certains jugements portés par les écri- vains de rÉcole d'Antioche, un Diodore de Tarse, un Théodore de Mopsueste, un Eustathe d'Antioche. Ces hommes sont grands, eux aussi, dans l 'histoire de l'exégèse. Mais ce sont des rivaux, et qui ne surent point être équitables. Sans doute irrités par de maladroits imitateurs du maître, ils ne comprennent plus la situation à laquelle celui-ci avait dû faire face 58. Aussi ne sont- ils pas disposés mêIne à lui accorder les circonstances atténuan- tes. Leur hostilité va jusqu'aux injures 59. Leur injustice ne recule pas devant l'absurde. Diodore, leur chef de file, incrimine l'A- lexandrin pour avoir traité d'allégories les récits de Moïse, alors qu'on les appellerait, dit-il, plus exactement « énigmes »; mais c'est qu'il entend uniquement ce mot d'allégorie au sens grec, qui supprimait la réalité de l'histoire, et non au sens paulinien,

55.

Mémoires

, t. III,

2 e éd.,

p.

592; .t.

X, ,p.

495.

56.

Cf. Essai sur la formation du dogme .catholique (anonyme), t. 1.(1842),

p. II4, .d'après Socrate, suivi par Tillemont et Dupin. cc Es'prit pointilleux et

19l19,

57. Rufin d'Aquilée, la querelle autour d'Origène, dans Recherches, t. XXVII

64,

De inspiratione sacrae Scripturae(2

le jugement de Jérôme et d'Épiphane : « Inter aIia erronea quae i.n Origene notant Epiphanius, Hieronymus et alii, iIlud quoque invenitur, quod allego-

ricussensus interpres exsistat, historiae fugiens veritatem. »

58. Cf. G. Contestin, Origène exégète, dans Revue des sc. ecclés.1866, t. II,

p. 493 : « Avec la fin dl.l Ille siècle, les hérksies du judaïsme avaient perdu

leur prestige et toute leur importance. En face des œuvres du Docteur alexan- drin, on se demandait dès lors pourquoi cet appel incessant à l'esprit

59. « Radoteurs », « conteurs de fables », « mauvais plaisants », (c insen-

sés », telles sont quelques-unes des épithètes que Théodore applique aux dis- ciples d'Origène: In Zachariam (P. G., 66, 508, 513, 560); In Mich. (P. G., 66, 377). On sait qu'il avait écrit contre eux un traité (( sur l'allégorie et l'his-

toire ».

Cependant, dans son traité

e éd., 1906, p. 71), Billot semble faire sien

(1937), pp.

p. XXIII).

subtil,

mais

assez

borné

»

(J.

Labourt,

t.

Saint

II.

Jérôme,

-

lettres,

t.

l,

8"9. Cf. Epiphane, Haer.

»

GRIEFS

CONTRE

ORIGÈNE

qui était habituelleme~t celui. d'Origè,ne

« les novateurs en Ecnture samte » d aVOIr eux-memes « mtro-

duit l'allégorie, non pas au sens de l'Apôtre, mais bien selon

leur vaine opinion, forçant

l'une de l'autre des choses entièrement étrangères». MalS, dans sa généralité, son accusation est insoute~able. ~~ :este,.~e. seul. exemple qu'il apporte à l'appui de son dlre.e,st tIre du re~It de la création d'Ève : au lieu du serpent, Ongene met le dIable, alors que, selon le texte sacré, « le diable agissait par l'intermé- diaire du serpent 60 ». Autant qu'on peut s'en rendre. com.pt~, son traité sur la différence entre l'allégorie et la théOrIe faIsaIt une large place aux querelles de mots. Son dis~ipl~ :héodo~e, qui devait partager les infortunes posthumes d Ongene, mele ensemble comme le feront nombre de modernes, les deux repro- ches de négation de la lettre et d'abus du sens typI~ue . ~I aussi fait dévier le débat sur l'interprétation du paradIS, dont Il veut tout entendre au sens le plus strictement littéral, tout comme saint Epiphane 62. Allegoriae nubilo universa confundit :

ainsi parle l'auteur d'un petit traité, Contra Origenem de visione Isai'oe' mais ce n'est qu'un cri de .mauvaise humeur, qu'il est impo;sible de prendre au sérieux. Faut-il attribuer cet écrit Eustathe,? On en serait peiné pour lui 63. Selon B. Altaner, Il serait plutôt à mettre au compte du patriarche Théophile, et les accusations qu'il contient d'impiété, de blasphème et de men- songe rendent cette attribution fort plausible 64. L'évêque d'An-

Sans do~te il a.ccuse

ainsi le lecteur à entendre à ~a place

61

L

.

,

60.

. 61. in Galat., IV, 24 (Swete, pp. 73-75), et Mansi, Concil. nova collectw, t. IX,

Préface au Commentaire sur les Psaumes et Préface au psaume 1I8; trad. Recherches, t. IX (1919), pp. 89 et 9 5

Mariès

p.

sévérité de Théodore s'explique par le faIt qu Il (~s,est cru o~hg~ d: revendI-

quer âprement les droits primordiaux du sens ~ltteral.' ca~hon !?d~spensable d'authentique interprétation », en un temps ou la sItu~tlOn n etaIt plus la même qu'au temps d'Origène. Cf. pevreesse, Essai sur Theodore de Mopsueste,

dans

3

I04-105; cf. pp. 107, II8-124, etc. Malgré. dAes doutes ,e~l.ls par

t

excesslv.e .

2I 1.

62.

Cf.

Devreesse,

Revue

biblique,

XLV

3

)1936~, pp.

7 0 -. 38

2;

L'

p. 6~~8Traité édité par

(19 03 ), pp.

Dom

Morin,

Analecta mal'edsolana,

vol: 3!

P.

G.

Marcati, Dom Morin pensait que l'auteur ne pouval~ et~ê 9ue Je['~me. Le

R.

P. Cavallera (Saint Jérôme, t. II, 1922.' ,pp. 81-86) l~cllllait à ,crOl~e que

c'était la traduction (par Jérôme) d'un traIte grec; p~ut-etre de Theophl~e, o~

d'Epiphane, ou d'Eustathe. «( Mentit.us esse convlllcl~ur )~, « Ta~ta Ongen~s desaevit audacia, ut dum apud impentos quosqu~ et sl~phces gl?nam quaer~t novitate verborum, hominem se .esse non novent »'. (( Juxta dehramenta On- genis », « juda Origenis furorem », « blasphemat », Il est coupable de « teme-

ritas »,

«( amentia »,

(

impietas », etc. : tel est le. ton

?

64.

B. Altaner, TVer ist d'er Verfasser des Tractatus tH ISal?,m, VII,

1-7L'

Theol.

Revue,

t.

XLII

(1943),

pp.

147-151.

En

1942,

W.

DI,etschen

 

comme auteur

Didyme

:

cf.

Bulletin de

théol.

anc.

et med.,

t

V,

n

:61.

M.

Michel

Spanneut (Recherches

sur

les

écrits

d'Eustathe

d'Antwche,

LIlle,

HISTOIRE

ET

ESPRIT

tioche est en tout cas responsable d'un traité sur la Sorcière d'Endor, dans lequel il accuse Origène d' « allégoriser toutes les ~criture'S65 ». Ses arguments supposent une incompréhension si manifeste qu'on ne les lit pas sans « stupeur 66 ». Il ne les déve- loppe d'ailleurs que pour reprocher à Origène de se contredire en voulant prendre à la lettre « ce seul passage » de la Bible, au

» comme il le fait lui-même :

« Lui qui à son habitude farcit tout d'allégories, il n'a pas su expliquer en figure les seules parole's de la Pythonisse 167 » Si bien qu'en réalité le véritable grief de cet Antiochien contre le maître d'Alexandrie est un grief d'étroit littéralismel 68

Nous verrons plus loin comment peut s'expliquer l'opposition d' « Antioche» et d' « Alexandrie », et quelle en est la significa- tion historique. Disons seulement ici que la forme qu'elle a revêtue est regrettable. Elle devait causer ainsi plus tard une 'série de méprises, sur le compte des Antiochiens aussi bien que sur celui des Alexandrins. Moins d'un siècle après la mort de Diodore de Tarse, l'historien Socrate, bientôt 'suivi par Sozo- mène, ne devait-il pas le représenter comme repoussant toute

( théorie 69 »? Et n'est-il pas courant d'entendredire que l'~cole

d'Antioche, est attachée en exégèse à la lettre pure? 70 Ge serait

lieu de l' « expliquer en figure

Ig48) se rallie à cette opinion, qui nous paratt néanmoins bien invraisembla- ble. L'attribution à Eustathe serait à écarter pour des raisons de doctrine christologique (Ibid., p. go).

Par-

lant du par~dis que Dieu avait planté en Éden, il n'a pas horreur d'appeler fables le récit sur les choses crées et achevées par Pieu, tel que son serviteur

Moïse l'a consi?nél

N'allégorise:t-il pas aussi le récit des puits creusés par

Abraham? Il tire tout en allégones tIré,es des noms et volatilise les> choses

» (P. G., 18, 656-

Il a rempli l'univers de son verbiage incontinent et vain

657.) Sur cet opuscule, voir Spanneut, op. cit., pp. 57-62. Grâce à Dieu, il ne

nous décou~re pa~ (c tous les aspects du génie d'Eustathe » (p. 62).

65. Koc't'cX 'OpLyévouç dç 't'o lyyOCO''t'pL(J.u6ou 6e6>p"l)(J.oc, C.2I et 22

:

«

66. Cf. VmcenzI, In S. Gregorii Nysseni et Origenis scripta

,

t.

II (1864),

p. 35g.

67.

C.

22

~P. G.,

18, 660). L'opinion d'Origène est une nouveauté (664 D)

venant de ~'I~norance ou de l'ambition maligne et favorisant la superstitio~ (668-66g). SI Ion avoue que les chants d'Homère et d'Hésiode sont des fables

combien plus devra-t-on l'admettre des discours que tient une femme fanati~ que! (672 C), etc.

68. Dans ses Origeniana, 1. 2, C. 2, q. 13, n. 5 (1°73-1°74), Huet tancera ver-

tem~!lt Eust~the. (c On ne peut se .défendre, dira le P. Prat (Origène, p. XLIII) de 1 ImpreSSIOn que le docte patnarche d'Antioche a mal choisi son terrain d'attaque. » Sur la résurrection de Lazare, sur la Pythonisse elle-même Eus- tathe n'a pas compris Origène. L'a-t-il lu seulement? Peut-être rie l'atiaaue- t-~l que. d'aprè.s des citations de Méthode d'Olympe. C'était l'hypothèse' de Vmcenzl, op. cd., pp. 376-377.

69; .Socrate, Hist.

ecclésiastique, 1. 6 c.

3

(P. G.,

67, 668 A).

Sozomène, Hist.

écrivait; cc La loi con-

eccleswshque, 1. 8, c. 2 (P. G., 67, 1516 A).

70. Alors que Théodore de Mopsueste, par exemple,

GRIEFS

CONT'Rg

ORIGÈNE

d'ailleurs une vue fautive que de résumer cette opposition dans un conflit entre la « science » et l' « esprit ». Alexandrie, qui était au temps d'Origène « la ville la plus turbulente du monde 71 », était aussi « le laboratoire de toutes les variétés de science 72 ». Non moins que la mystique ou les spéculations aven- tureuses, la gr,ammaire et l'érudition critique y florissaient. Et, si savants que dussent être au siècle suiv.ant un DiodOre et un Théodore 73, Origène l'était sans doute davantage, comme il l'é-

tait beaucoup plus

qu'Hippolyte son contemporain u.

Il

« est

toute la science de

son temps 75 ». Nul,

dans l'antiquité

chré-

tienne, n'a fait un travail comparable à celui que représente le monument de ses Hexaples 75. Celui qui voudrait aujourd'hui s'autoriser de 'Son exégèse « spirituelle » pour négliger l'effort critique ou même pour suspecter à un titre quelconque ceux qui s'y spécialisent serait aussi loin de son propre esprit que de celui des Antiochiens. Nous n'en avons pas fini avec les témoignages trompeurs. Trop facilement aussi, des historiens en ont cru les assertions d'un

Photius ou d'un Porphyre. Selon Photius, la méthode d'exégèse « allégorique» n'aurait pas de fondement dans la tradition primitive de l':f:glise; elle ne serait qu'une tradition alexandrine, venue en droite ligne de

tient l'ombre de toutes les réalités de l'Évangile II (In Zachariam, IX, 8-10' '

P. G., 66, 556). 71. René Arnou, Le désir de Dieu dans la philosophie de Plotin, p. 13.

72. Grégoire de Nazianze, moge de Césaire, c. 6, n. :1 (éd. Boulenger, p. II).

Elle était cc le foyer de la bonne critique II (R. Smother, Recherches, t. XXIV,

1934,

p.

30).

73.

Le commentaire des Psaumes de Théodore, par exemple, dénote cc une

science peu commune de la Bible; l'hébreu, le syriaque, Symmaque très sou- vent, un peu plus rare~ent Aquila et Theodotion, ont été interrogés, compa- rés avec les Septante, dIscutés, quelquefois préférés II (R. Devreesse Le com-

mentaire de Théodore de Mopsueste sur les Psaumes, Ig3g, p. VI)

74. Hippolyte prend le texte biblique cc tel qu'il est, sans se demander si tel

ou tel chapitre est écrit en hébreu ou en araméen, si tel récit n'existe qu'en

grec

Les problèmes de critique textuelle ne l'intéressent pas plus que la

solution précise des questions purement profanes » (G. Bardy, Hippolyte, Commentaire sur Daniel, cc Sources chrétiennes Il, Introduction, pp. 40 et 41).

75. Batiffol, A.nciennes littératures chrétiennes, littérature grecque, p. 167.

.7.6. Cf. G. Bardy, Simples remarques sur les ouvrages et les manuscrits bûmgues, dans Vivre et Penser (Revue biblique, Ig44), pp. :l4g-:l53. M. Bardy

(c si

?bserve aussi, ~ ~a suite de saint Jérôme (De viris inlustribus, c. 54), que

mcomplète qu aIt été la connaissance de la langue hébraïque possédée par Origène, elle n'en était pas moins quelque chose d'étonnant pour ce temps» (Recherches sur l'histoire du texte et des versions latines de cc De Principiis Il

d'O.rigène, Ig2.3, p. 6, n. 3). Dans ses commentaires, Origène cc explique les momdres détaIls; en philologue et en historien averti, il discute les variantes

II (Bardy, Ori-

des textes, les problèmes de chronologie et de topographie gène, dans D. T. C., t. XI, col. 1500.)

'

HIsTOIRE

ET

ESPRIT

Philon 77. Or c',est là certainement une erreur. « Lourd dogma- ticien: a écrit Mühl-er, Photius était absorbé par ses formules et il n'était pas en état de discerner l'unité intérieure sous la diversité des expressions 78 »; pas davantage, ajouterons-nous, d'apercevoir, sous certaines analogies et nonobstant certains emprunts, les diversités de doctrine et d'attitude. Ce qui nous rest.e de l'ancienne homilétique chrétienne, aussi bien qu'une œuvre comme le Dialogue de saint Justin ou comme le quatrième livre de l'Adversus Haereses, sans parler des écrits du Nouveau Testam~nt; lui-même, suffit à réfuter l'assertion du savant mais

Anastase le Sinaïte était

bien plus proche de la vérité lorsqu'il. écrivait que « les plus anciens des Églises », c'est-à-dire, outre Philon, « le célèbre

Papias de Hiérapolis, et Irénée de Lyon, et Justin martyr et phi-

», avaient « contemplé spiri-

tu~llement les choses dites du pa.radis en les rapportant à l'É- glise du Christ 80 ». Plus radicale que celle de Photius était l'assertion de Porphyre, selon qui Origène aurait tout simplement emprunté aux « Grecs» les procédés propres à le débarrasser d'une Bible qui le gênait et dont il avait honte. La fortune de cette page a· été si grande qu'il im porte de la relire :

Certaines gens, remplis du désir de trouver le moyen, non pas de l:ompretout fait avec la pauvreté des écritures judaïques, mais de s en affranchIr, recourent à des commentaires qui sont incohérents et sans rapport avec les textes, et qui apportent, non pas une ex- plication satisfaisante pour les étrangers, mais de l'admiration et de la louange pour les gens de la· maison. Ils prônent en effet comme ~es énigmes les choses qui, che~ Moïse, sont dites clairement, et Ils les proclament pompeusement des oracles pleins de mystères cachés; ils fascinent par la fumée de l'orgueil le sens critique de l'âme, puis ils font des commentaires Cette sorte d'absurdité vient d'un homme que j'ai rencontré

Grec élevé dans les doctrines

dans ma première jeunesse, Origène

grecques, il est allé échouer dans cette entreprise barbare. Dans sa conduite il vivait en chrétien, et à l'encontre des lois; mais dans les croyances relatives aux choses et à la divinité, il était Gr'ec, et il

partial patriarche de Constantinople 79.

losophe, et l'Alexandrin Pantène

77. Biblioth.,

78. Vie d'Athanase le Grand, 1. l,

c.

105

(P. G.,

103,

373 A).

tr. fr.,

p

82.

Essai sur

l'unité de la Révélation biblique (1942). Comme on pourra s'en rendre compte

par la suite de cet ouvrage, l'exégèse origénienne est à certains égards plus proche de celle d'Irénée que de celle de Clément.

que de

ce qm 1 mteresse, malS sa remarque peut etre géneralisée.

79. On trouvera des indications dans l'ouvrage de P. Lestringant

80

In,.He;aemeron,.

1.

7

(P. G.,

89,

961-.962).

An,astase

ne

parle ici

GRIEFS

CONTRK ORIGÈNE

transportait l'art des Grecs. aux fables étrangères. Il fréquentait sans cesse Platon; les œuvres de Numénius, de Kronius, d'Apollo- phane, de Longin, de Moderatus, de Nicomaque et des hommes ins- truits dans les doctrines pythagoriciennes, étaient son entretien; il se servait. aussi des livres de Chérémon le- Stoïque et de Cornutus. C'est auprès d'eux qu'il connut la méthode allégorique des mys- tères des Grecs; il l'adapta ensuite aux Écritures d,es Juifs 81.

Il est vrai qu'Origène fut quelque temps l'élève d'Ammonius Saccas;m.ais il n'était plus alors « dans sa première jeunesse -».

Il avait déjà fourni une première carrière de catéchiste et entre- pris de grands travaux: 'Sur l"Écriture. Il est vrai aussi qu'avant le Periarchôn il avait rédigé des Stromates et quelques autres courts traités philosophiques; mais l'initiation à l'hellénisme dont témoignent ces ouvrages n'en était pas moins lflfdive 82. « Il a été élevé dans une foi entière et f.ervente, ,et il s'est fait philosophe plus tard, pendant quelque temps 83. » Porphyre se trompe donc, ou du moins il présente les choses sous un jour fortement ten- dancieux, en laissant croire qu'Origène avait reçu une éducation païenne. Sans doute il ne dit pas absolument, comme le lui repro-

l'accusant de « mensonge »,

qu'Origène a passé du pa,g-anisme au christianisme; la question de

conversion religieuse proprement dite n'est pas dans sa perspec- tive. Son jugement n'en est pas moins à l'inverse de la réalité des faits 86. Il est « aussi faux que le serait celui d'un chrétien qui

mais ses doctrines

ne sont autre chose que des emprunts au christianisme 87 ». Et

chent Tillemont 84 et La ~1otte 85 en

diraï't d'un néopla tonicien : il ,a vécu en païen,

81. Dans Eusèbe, Hist.

eccl.,

6,

19,

9

(t.

l,

p.

:lO5).· Cf.

P. ·de Labriolle,

La

réaction païenne, pp.

262-265.

82. Cependant, reproche analogue de la part de Marcel d'Ancyre : il aurait

« abordé la théologie en sortant des écoles philosophiques, avant d'étudier suffisamment l'Ecriture )) (Eusèbe, Contra Marcellum, 1. 4; P. G., 24, 7 61 ). Justinien dira dans sa Lettre à Menas: cc C'est aux fables des Grecs qu'il a été

nourri)) (Mansi, Concil., t. IX, 492 C).

83. René

Cadiou,

Le

développement

d'une

théologie,

dans

Recherches,

t.

XXIII (1933):,

p.

412.

84. , t. III, p. 497.

Mémoires

Tertullien

85. et Origène, pp.

177 et 388-389.

86. c( Le philosophe néoplatonicien, disait cependant E. de Fa'Ye, mérite

ici ·la plus grande confiance. Il· est fort exactement renseigné. )) A la page sui-

vante, il est vrai, le même auteur ajoutait :·cc Il croit qu'Origène est né païen,

a

é,té élevé païen )); mais il l'en excusait aussitôt au prix d'une, hypothèse :

cc

L'erreur s'explique facilement, si l'on admet qu'en· effet Origène est né

avant que son père' devînt chrétien)) (Origène, t. l, pp. 20 et 21). L'hypothèse

se précise dans Esquisse de la pensée d'Origène (1(j25)', p. I7 : cc Il avait peut-

être sept ou huit ans quand son père Léonide se fit chrétien avec sa famille. ))

Hypothèse plus que gratuite, et qui n'expliquerait rien.

87. Aimé Puech; Hist. de la litt. grecque chr., t. II, p. ho. De même Denis,

crois pas qu'une étude attentive et sans parti pris de

op. cit., p. 12 : c(Je ne

ses Olrvrages confirme ce préjugé.

))

tn'STOIRÊ

ÈT

E:SPRlf

c'est « contre toute vérité» qu'il attribue à son adversaire une év.olution de la pensée profane à la pensée chrétienne 88. Ce der- nier dit lui-même, dans une lettre où il explique pourquoi il s'est adonné à partir d'un certain temps à la science des Grecs :. « Je me consacrais à la prédication; la. renommée de mon enseigne- ment se répandait, et il venait à moi tantôt des hérétiques, tantôt des Grecs formés aux études helléniques et surtout à la philoso- phie; cela m'engagea à examiner les opinions des hérétiques et ce que les philosophes font profession de dire sur la vérité 89. » Rien là que de très naturel, ni qui ne réponde parfaitement aux fa.ïts que nous connaissons d'autre part. Tillemont a donc raison de dire « qu'il n'étudia la philosophie qu'après s'être rendu célèbre dans l'école des Catéchèses 90 ». Au l'este, l'œuvre d'Ori- gène conserve un témoignage fort explicite, qui suffirait, s'il en était besoin, à convaincre d'erreur son critique sur l'origine de l'exégèse « allégorique» chez les chrétiens. Le Contra Celsum contient en effet une citation de Celse, se plaignant de ce que « les plus raisonnables d'entre les Juifs et les chrétiens expli- quent ces choses (de la Bible) allégoriquement, ou plutôt, en ayant honte, recourent à l'allégorie (xa:tacpEuYElV ÊTel T~V CtÀÀT\- yopiav) 91 ». Voulant à son tour attaquer la Bible, Porphyre devait frustrer les « Galiléens » des ressources que la méthode allégorique pouvait leur offrir pour sa défense. Renouvelant l'œuvre de Celse, qu'Origène venait précisément de réfuter, il entendait bien ne pas se laisser priver des avantages dont son prédécesseur .a,vait joui dans sa polémique. Aussi ne songe-t-il point à remarquer que Celse lui-même le contredisait par avance en accusant, bien avant l'époque même d'Origène, les chrétiens de chercher à allégoriser leurs livres 92.

88. L. Duchesne, Hist. anc. de l'Eglise, 1. l, 5 e éd., p. 343, note. Cf. Régnier,

Principes suivis par les Pères de l'Eglise dans l'interprétation allégorique de

l'A

gnage de Porphyre n'a qu'une très médiocre valeur )). A propos de la men-

tion de Longin il ajoutait : ClOU Porphyre a commis une grave inadvertance, ou le morceau que lui attribue Eusèbe est inauthentique. )) Mais il se pourrait qu'au lieu de Longin il faille lire Il Albinos Il.

T. (1856), p. l, note 1. Denis, op. cit., p. 13, pensait aussi que le le témoi-

8g. Dans Eusèbe, Hist.

go. Mémoires

,

t.

III,

eccl.,

6,

2 e

éd.,

Ig,

I2

p.

516.

(t.

II,

p.

!.lIo).

gI. CC., 4, 48 (pp. 320-321). Cependant, la critique faite par Porphyre

était déjà adressée à Origène de son vivant. Cf. Gen., h. 13, 3 : Il Ta science vient de notrlOl culture, ta recherche et ton enseignement eux-mêmes sont pris

à notre école)) (pp.

g!l. Porphyre Il a menti impudemment )), dira Vasquez; la méthode d'Ori-

gène vient et. de Philon, et des apôtres, et du Christ lui-même ( In Primam,

II6-lq).

C.

!l.

q.

l,

a.

10; dlSp.

d,

~

,1

GRIEFS

CONTRE

ORIGi<:NE

Ces erreurs historiques ne sont chez Porphyre que le dehors d'une .erreur d'interprétation plus foncière. Son conservatisme

hautain, son mépris d'une religion « barbare» le rendaient inca- pable de cornprendre non seulement la v,a,leur, mais l'originalité même de l'attitude chrétienne en face du double Testament. Comme tant d'autres après lui, et jusqu'en notre siècle, il n'ima- ginait pas qu'une pensée qui n'était p·oint méprisable pût aussi

Cependant, dit

très bien Mgr Freppel, « Origène n'avait nul besoin d'apprendre des représentants de l'hellénisme que l'Ancien Testa,ment est une figure du Nouveau 93 ». Rappelons-nous en outre que Por-

phyre pratiquait lui-même un allégorisme au profit de la cause païenne - qu'on songe à son traité sur L'Antre' des Nymphes. Il était donc naturellement porté, par cette raison particulière autant que par toute sa mentaEté hellénique, à concevoir de la même façon l'allégorisme qu'il rencontrait chez son émule chré- tien. Et oela d'autant plus que ce qui l'intéressait - ou l'irritait

- plus particulièrement, c'était les essais pour interpréter le

récit des origines humaines et pour expliquer les anthropomor- phismes bibliques. Eusèbe, qui nous a conservé son témoignage, en perçoit bien la faiblesse; mais il y trouve un côté flatteur qui, sans décourager son indignation, l'empêche de le critiquer autant

qu'il conviendrait. « Ceci soit dit, conclut-il, comme preuve de la calomnie de ce diseur de mensonge's, et aussi de· la grande habileté d'Origène, même dans la science des Grecs 94,. » Les lecteurs d'Eusèbe n'ont trop souvent retenu que la dernière par- tie de ce jugement, ce qui leur a fait accepter sans réserve l'as- sertion de Porphyre. Beaucoup la citent sans la critiquer 95. Quelques-uns en élargissent la portée au maximum, en décla-

n'être point infidèle à l'esprit du christianisme

g3. Cours d'éloquence sacrée, t. X, p. 158. g4. Loc. cit., p. 20g. Jugement analogue dans La Motte, op. cit., p. 387:

se sent obligé de louer l'habileté d'Origène sur ce point, quoi-

que, par une très grande malignité, il retourne cette louange contre sa per-

sonne d'une manière très fausse et très odieuse. et contre la religion chré-

tienne

g5. Cf. P. de Labriolle, loc. cit., p. 5g6 : Il Au témoignage de Porphyre, il aurait largement profité des ouvrages des stoïciens Chérémon et Cornutus; et la façon dont ceux-ci interprétaient les mystères grecs lui aurait donné l'idée

d'en faire autant pour les écritures juives. )) Seeberg, op. cit., p. 506.

A. Nygren, op. cit., p. 154 : Il His younger contemporary, the Neoplatonis phi-

II J. Lebreton, dans l'Hist. de l'E-

glise de Fliche-Martin, t. II, p. 28!l, etc. Dans le bon cfiapitre qu'il consacre à Origène (Fatalisme et liberté dans l'antiquité grecque, p. 2g4), Dom Armand David cite cependant, sans le discuter, le témoignage de Porphyre sur la lec- ture par Origène des livres stoïciens, Il à l'école desquels il apprit à manier l'allégorie 1).

losopher Porphyry, aptly write of him

CI Porphyre

))

Jo

HISTOIRE

ET

ESPRIT

rant qu' « un homme tel que Porphyre a pu donner son appro- bation à la théologie d'Origène en rejetant seulement les « fables étrangères» qu'il y ,atvait mêlées 96 ». « A part la malveillance, dit un autre, la définition que Porphyre formule· dB l'allégorie est parfaite; elle s'applique à merveille à l'exégèse d'Origène 97. »

3,.

Origène contre Origène

Pourquoi donc accorder ainsi plus de crédit à la malveillance d'un adversaire mal informé qu'à l'apologie d'un disciple? Cette préférence étonnante a une excuse. Origène lui-même semble l'avoir d'av,ance approuvée par quelques"un.es de ses déclarations. Dans son traité Contre Celse, il lui arrive de se placer au point de vue de son adversaire, et l'argumentation qu'il entre- prend ad hominem l'amène à fausser les perspectives de sa pro- pre pensée. Il pratique volontiers, remarquons'-le, ce genre (j'ar- gumentation. Celse se moque de la trahison de Judas: il répond que Platon fut trahi par Aristote 98. On ne veut pas croire à la résurrection de Jésus : Platon n'a-t-il pas cependant écrit d'Er, fils d'Arménius, qu'au bout de douz'e jours il s'était relevé de

son bûcher ?99 Si l'on a raison

un Fils de Dieu n'est descendu sur terre, qu'en sera-t-il de ces dieux grecs qui viennent y rendre des oracles? (( Apollon, Escu- lape et tous les autres seront des dieux venus du ciel, et le Logos incarné ne pourrait être qu'un démon? 100 » Au reste, pour auto- riser la foi dans sa naissance divine, Jésus n'a-t-il pas fait des actions plus merveilleuses que celles des dieux de la f:able ? 101

de dire que jamais un Dieu ni

96. Harnack, Précis de l'histoire des dogmes, tr. Choisy, p.

97. E. de Faye, Origène, t.

100.

d'Alès a pro-

noncé un "jugement sévère, mais juste : ce n'est, a-t-il écrit, (( qu'un long

contresens )J (Recherches, t. XX,

l, 12 : Après une observa-

tion du dehors, Celse croit (( tout savoir du christianisme )J. (Prétention bien

après un rapide voyage en Égypte, en Perse ou

aux Indes, nous disions en avoir pénétré tous les mystères (pp. 64-65).

arrogante! C'est comme si,

l,

p.

20.

Sur cet ouvrage, le R. P.

265).

1930, p.

98. CC.,

l,

65

(p.

118). Raisonnement analogue,

99.

CC., 2,

16

(p.

145).

100.

CC., 5,

2

(p.

3).

101. CC.,

r',

67

(p.

121).

Cf.

70

:

((

Le

corps d'un

dieu, dit-il encore,

ne

se

sert pas .d'u.ne voix pareille à la nôtre

cette obJectIon.

Grecs, sous les noms de Pythien

Mais il n'y a rien de plus faible que

les

et de Didymée, s'€, sert bien d'une voix pa-

Car

on

lui dira

qu'Apollon,

qui

passe

pour dieu

parmi

reille toutes

les

fois

qu'il

fait

parler

la

Pythie

ou

la

prêtresse

de

Milet

»

(p.I24). Raisonnements analogues dans Clément, Strom., l, p. 102); 6, 3, 28 (p. 4[14), etc.

24,

163

(t.

II,

1

GRIEFS

CONTRE

ORIGÈNE

31

On le voit, dans cette manière de raisonner, Origène se contente d'une analogie grossière; bien plus, il n'y cherche pour ainsi dire qu'un premier contact avec l'adversaire, sans souci encore de vérité proprement dite; c'est ce qui lui fait écriTe, par exem- ple, non sans quelque désinvolture, à propos de l'étoile qui guida les Mages : (( S'il faut maintenant examiner ce qui nous est dit touchant les Mages et touchant l'apparition de cette étoile, j'en raisonnerai avec les Grecs sur un principe, et ~vec les Juifs sur un autre 102. » Dans son apologie des Écritures, il ne raisonne pas avec plus de rigueur. Celse a tort (( de s'imaginer que, pour les entendre, il se faut arrêter au sens littéral de la Loi et des Pro- phètes, sans en chercher de plus sublime lOS ». Il va donc reven- diquer contre lui le droit qu'ont les chrétiens de s'attacher à ce sens plus sublime, sans d'abord le déterminer davantage: il lui suffira d'écarter l'objection par les principes de l'objectant. Celse s'était moqué du (( mythe» d'Ève; il lui répond par la fable de Pandore : (( Faut-il prendre allégoriquement ce que raconte Hésiode sur la femme, qu'il prétend donnée aux hommes par Zeus pour punir le larcin du feu, et au contraire n'apercevoir aucun sens caché dans le récit qui nous montre la femme tirée par Dieu de la côte de l 'homme pendant son sommeil? Quelle, bonne foi y a-t-il à admirer le récit d'Hésiode comme un mys- tère philosophique voilé par une fahle.et à Tailler celui de Moïse comme n'offrant rien de plus à l'esprit que son sens littéral? 104 » Pour écarter les indignations et les railleries à l'adresse de la Bible, il fait donc ressortir les analogies qui existent entre -cer- tains de ses récits et ceux de la tradition grecque ou des autres traditions païennes; si, à ces derniers, les intellectuels savent trouver une signification profonde, les chrétiens n'en peuvent-ils faire autant pour les leurs? (( Quoi! les Grecs auront le privilège de couvrir d'un voile leur sagesse, les Égyptiens et les autres

auront ·la même liberté, mais les Juifs, avec

peuples barbares

leur législation et tout ce qu'ils ont d'écrivains, passeront en votre esprit pour les plus gro'ssiers de tous les hommes? Cette nation sera donc la seule sur qui Dieu n'aura versé aucun rayon de sa lumière? 105 » Pourquoi toujours un traitement de défa- veur lorsqu'il s'agit de la Bible? (( Quand on: lit dans les auteurs

102. 59 (p.

CC., 'l,

110).

 

CC., 7,

103. 18

(p.

170).

CC.,

104. 17

4.

et

38

(pp.

286 et 308-311).

105. 38 (p.

CC.,

4,

310).

HISTOIRE

ET

ESPRIT

grecs la généalogie fabuleuse de leurs dieux et l 'histoire de leurs douze principales divinités, on explique cela par l'allégorie et on admire : nos livres sacrés, au contraire, quoi qu'ils racon- tent, c'est un parti pris de les tourner en ridicule 106. » Origène y revient à mainte reprise. L'argument lui tient à cœur et il le sent irréfutable. :Mais jamais il ne le pousse jusqu'au point où, sous l'analogie, percerait la différence. « Quand les ~gyptiens débitent leurs fables, dit-il encore, .l'on s'imagine que c'est qu'ils cachent leur philosophie sous des figures et des énig- mes; mais quand Moïse, après avoir écrit des histoires pour ins- truire toute une nation, lui donne aussi des lois pour la gouver- ner, l'on veut que ce ne soient que des contes sans fondement, qui ne peuvent même recevoir de sens allégorique 107. » Aussi est- il reconnaissant à Numénius, qui par exception, bien que non chrétien, « a reconnu que nos .:Écritures contenaient des allégo- ries et non point des absurdités 108 ». Il n'en fallait pas tant pour induire en erreur des lecteurs pressés et déjà pleins de préjugés. Origène les avertissait cepen- dans lui-même : « Quiconque, disait-il, entreprendra de lire cette apologie verra qu'elle n'est pas écrite pour les vrais fidèles, mais pour ceux qui n'ont goûté aucunement la foi au Christ ou pour c.eux qui, comme dit l'Apôtre, sont faibles dans la fop09. » Saint Jérôme aussi aurait pu servir à les détromper. Comme on lui reprochait certains arguments de sa polémique avec Jovinien, il faisait judicieusement appel, pour se défendre, aux nécessités de la controverse et il ne manquait pas de citer Origène et son Contra Celsum 110. Cette fois, il avait raison. Ce traité d'apolo- gétique ne nous livre pas sur notre sujet la pensée profonde d'Origène. « Nous empruntons parfois, dit-il, des expressions aux païens pour les conduire à la foi 111. » De même use-t-il de tous les rapprochements propres à justifier auprès d'eux la doc-

106. CC., 4, 48 (pp. 3:10-3:11).

107. CC.,

l,

:ro (p.

71); cf.

12 (pp. 64-65).

CC.,

108. 4,

51

(p.

3:r4).

lOg.

CC.,

praef.

6

(p.

54).

pIura esse genera dicendi, et inter

caetera, aliud esse Il gymnatikôs Il

Methodius, Eusebius, Apollinaris multis versuum millibus scribunt adversus Celsum et Porphyrium : considerate, quibus argumentis et quam lubricis pro- blemata diab91~ spiritu contexta subvertant, et, quia interdum coguntur loqui,

non quod senhunt, sed quod necesse est, dicantur esse gentiles

t.

Freppel, op. cit., p. :r83 : I( Envisagée comme argument ad hominem

la thèse

IIO. Ep., XLIX, 13 : Il Legimus in scholis

scribere, aliud « dogmatikôs Il

Origenes,

Il (Hilberg,

:r3,

:r73 A-B).

l,

pp.

368-370). Cf. Adversas Jovinianum, 1.

l,

n.

4:r

(P. L.,

d~Origène ne laisse rien