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Encyclopédie Médico-Chirurgicale 37-820-B-50

37-820-B-50

Hypnose et hypnothérapie
E Collot

Résumé. – Le terme hypnose fut créé par le chirurgien d’origine écossaise Braid (1795–1860) pour désigner
un ensemble de manifestations psychophysiologiques induites par suggestion, souvent comparé à tort au
sommeil. Bien que connues depuis l’Antiquité, l’étude systématique et l’utilisation à des fins thérapeutiques
de l’hypnose débutent en Europe avec Mesmer, médecin souabe né à Iznang (1734–1815). De nombreuses
études sociologiques et cliniques, ainsi qu’un ensemble de recherches en neurophysiologie et en psychologie
expérimentale, ont montré que l’hypnose possédait suffisamment de critères spécifiques pour être considérée
comme un état de conscience à part. Ni veille ni sommeil, avec lequel elle fut longtemps confondue et
comparée, elle ne peut pas davantage être assimilée au somnambulisme, même si le « somnambulisme
provoqué » fut parfois le terme utilisé pour la désigner, ni à aucun des stades du coma. L’hypnose partage
pourtant certains traits de chacun de ces états, et n’est pas sans évoquer par ailleurs certaines formes de
transe (les « états » de transe se caractérisent par de profondes modifications psychologiques et
neurophysiologiques, en particulier perte des repères spatiotemporels avec trouble de l’identité pouvant aller
jusqu’à la dissolution partielle du Moi et vécu hallucinatoire, insensibilité partielle ou complète) dont elle
pourrait constituer un modèle « occidental », voire expérimental.
© 2002 Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Mots-clés : hypnose, hypnothérapie, transe.

Introduction Mesmer, Freud et Baker Eddy… [59]. L’hypnotisme (les pratiques) et


l’hypnose (ce qui en découle pour le patient) sont loin d’être des
Les premières applications mesmériennes de l’hypnose ne phénomènes clairs. Il s’agit, de toute évidence, de mécanismes fort
recouvraient certes pas les différents états et situations complexes complexes, pour lesquels il n’existe que des hypothèses et des
de l’hypnose contemporaine. La formalisation actuelle de l’hypnose explications parcellaires. Il faudrait, pour expliciter l’hypnose avec
est très éloignée du mesmérisme, tout comme des conceptions de certitude, posséder une théorie des mécanismes
Charcot, Bernheim ou Freud. Ainsi, l’hypothèse de l’existence d’un psychophysiologiques de la « conscience », qui en explique la nature
« fluide magnétique », qui fonda la pratique de Mesmer, tomba-t- et le fonctionnement.
elle en désuétude dès l’époque de Puységur. Toutefois, l’hypothèse En conséquence, les applications médicales à proprement parler de
fluidique a toujours fait des émules. De nos jours encore, reliquat l’hypnose, l’hypnoanalgésie par exemple, reposent sur une approche
d’une lointaine tradition, elle persiste parmi les guérisseurs [20, 40]. empirique.
Ceux-ci se réclament de pratiques utilisant des « passes Quant aux applications psychothérapeutiques, elles s’étayent sur des
magnétiques » et se nomment « magnétiseurs », ou expliquent en modèles de la conscience qui ne constituent pas une réalité en soi,
termes énergétiques leur action thérapeutique, utilisant volontiers mais d’hypothétiques représentations analogiques : le conscient ou
des aimants, des cristaux… D’ailleurs, le langage a conservé la l’inconscient sont des catégories, des « boîtes noires » sans
coutume : ne dit-on pas parfois de quelqu’un qu’il possède contrepartie neurophysiologique. Indispensables et constructifs, ces
« beaucoup de fluide » ou encore qu’il possède un « regard modèles ne doivent pas être pris au sens d’une phénoménologie.
magnétique » ? Suggestion ou non, des guérisons L’hypnose n’est pas étrangère à l’élaboration de différentes
« psychosomatiques », indéniablement obtenues par Mesmer, aux approches thérapeutiques : il existe de fait une filiation directe entre
mains qui « pansent » les douleurs, les ulcères variqueux, les l’hypnose et le comportementalisme (Pavlov avait beaucoup
brûlures… le ou les facteurs de soin en jeu échappent aujourd’hui d’intérêt pour l’hypnose), tandis que la psychanalyse est née après
encore à l’entendement. la mise en acte de l’hypnotisme. A posteriori, ces théories éclairent
L’influence de Mesmer fut considérable : Lapassade [39] en évoque la en retour la phénoménologie de l’hypnose. C’est ainsi que
trace jusque dans différents systèmes de transe et dans les rituels l’hypnopsychothérapie contemporaine a largement bénéficié des
vaudous. Finalement, après plus d’un siècle de recherches qui aura travaux de Janet (1859-1947) [37] concernant la théorie de la
vu naître la psychologie scientifique, et cependant que les sciences désagrégation psychologique et, bien sûr, de la psychanalyse, qui
« exactes » ont réalisé de véritables miracles, l’énigme de la guérison fournit une représentation du fonctionnement psychique.
« par l’esprit » subsiste, comme l’exposait Sweig, comparant
Les pratiques actuelles ont en commun d’introduire l’hypnose et
d’en utiliser certaines propriétés dans les différents cadres théoriques
classiques, tels ceux des psychothérapies cognitives,
Edouard Collot : Psychiatre, psychanalyste, institut Paul Sivadon/Association « L’Élan retrouvé », 23, rue
comportementales, analytiques ou psychocorporelles (rebirth par
de La Rochefoucauld, 75009, Paris, France. exemple). Certaines techniques telles que la sophrologie, le rêve

Toute référence à cet article doit porter la mention : Collot E. Hypnose et hypnothérapie. Encycl Méd Chir (Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS, Paris, tous droits réservés), Psychiatrie, 37-820-B-50, 2002, 13 p.
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éveillé dirigé, la relaxation analytique, la relaxation de Schultz… théorisation et d’une utilisation médicale empirique. La pratique de
utilisent l’état hypnotique, nommé différemment selon la Mesmer était inspirée de sa théorie du « fluide magnétique animal »,
conceptualisation : « état sophronique » en sophrologie par exemple. nommée ainsi en raison de l’analogie avec la découverte, alors
En médecine générale, et malgré ce relatif vide conceptuel, l’hypnose récente, du magnétisme minéral, et de la toute jeune théorie
est susceptible d’aider au traitement de la plupart des affections newtonienne de la gravitation. Ces théories invitaient à penser que
psychosomatiques ou psychogènes (telles que certaines maladies de des actions, par une force invisible à distance, étaient possibles, et
la peau, de l’appareil cardiovasculaire, hypertension labile par fournissaient une alternative physicaliste à la tradition astrologique.
exemple, de l’appareil digestif…). L’hypnose est un traitement Mesmer est à l’origine d’une rupture épistémologique : pour la
d’appoint en anesthésiologie (hypnosédation), ou encore dans le première fois, les interprétations métaphysiques et magiques sont
traitement d’algies chroniques ou rebelles, et de certains syndromes abandonnées au profit d’hypothèses physiques.
associant inflammation et algie, comme le syndrome polyalgique À la suite d’un conflit qui l’opposait à la famille d’une jeune
idiopathique diffus… patiente, il fut rejeté par la communauté scientifique viennoise ; il
décida alors de se rendre à Paris en 1778.
Définition La pratique de Mesmer consistait à rétablir la circulation du fluide
dans les organes. Il utilisait pour ce faire différents remèdes : lait
L’état d’hypnose le plus léger est un état naturel, spontané, de la
antiacide, émétiques, purgatifs, tartre, onguents et magnésium. Mais
conscience en éveil, survenant fréquemment, sans sollicitation, au
la base du traitement de « désobstruction » s’opérait par le contact
cours de la journée… Différent du sommeil, c’est un état de veille
du patient avec le praticien : face à face, les pieds se touchant, les
qui débute volontiers comme une rêverie ou qui survient lorsque,
épaules de chaque patient au contact de celles du voisin etc, les
ne prêtant plus attention à l’environnement, le sujet ne semble plus
patients s’installaient autour d’un baquet dans lequel étaient
réagir facilement : il « n’entend » par exemple plus une question
immergées des tiges de fer contenant de l’eau et des ingrédients
banale formulée par une personne… il est « dans ses pensées », dans
(souffre et limaille de fer par exemple) aux fins de « magnétiser »
son être intérieur, se laissant aller dans un vécu imaginaire. Cette
l’eau. La guérison était obtenue à la suite d’une crise
hypnose naturelle, spontanée, se traduit par un effet de
« excitomotrice ».
« distraction » (ou d’absorption) plus ou moins approfondi.
En 1784, une commission royale condamne les pratiques de Mesmer,
Traditionnellement, l’état d’hypnose est induit par suggestion ou
jugées dangereuses pour la moralité… (cf La mesmeriade, ou le
autosuggestion.
triomphe du magnétisme, poème en trois chants, dédié à la lune :
Il existe un continuum d’états depuis les états légers, telle la rêverie,
Le magnétisme alors de l’amour fait la fête/C’est là que mon héros
jusqu’à l’hypnose profonde. Les manifestations spécifiques à
charmant, magnétisant/Sous un verrou fermé dissipe un feu
l’hypnose apparaissent plus ou moins fortement selon la
naissant/Il fait trouver l’endroit pour fixer la cruelle/Jamais son
personnalité du sujet, le mode d’induction de l’hypnose et la
heureux doigt ne trouve une rebelle) [19]. C’est la fin d’une épopée et
« profondeur » de la transe. Notons, parmi les manifestations les
Mesmer finira ses jours dans le dénuement.
plus typiques, la distorsion temporelle, l’augmentation de la
suggestibilité, la possibilité de réalisation de suggestions Cependant, un des grands pas franchis par Mesmer fut d’avoir
posthypnotiques, la catalepsie, l’analgésie, l’amnésie ou renoncé à l’explication métaphysique au profit d’une hypothèse
l’hypermnésie, ainsi qu’un ensemble de modifications cognitives, fluidique d’ordre physique. Il faut garder présent à l’esprit que
émotionnelles et physiologiques. Ces capacités, survenant avec ou Mesmer fut un incompris, probablement en avance sur son époque.
sans la détermination et le contrôle volontaire du sujet, sont mises à Il a réellement soulagé, voire fort probablement guéri, bon nombre
profit dans différentes applications thérapeutiques. Une grande de personnes présentant des affections psychosomatiques [29], dont
variété de vécus hypnotiques est obtenue selon différents paramètres le frère du marquis de Puységur, lui-même autre grand précurseur
parmi lesquels la profondeur de la transe, la personnalité du sujet, et initiateur de la psychothérapie. Mesmer propose donc une théorie
l’objectif recherché, la méthode d’induction (ou d’auto-induction), le et met au point une pratique, un rituel, dont il subsiste encore
type de relation mis en place par l’opérateur et le sujet… Des aujourd’hui la trace dans la représentation sociale collective de
différences parfois importantes ont pu être interprétées comme l’hypnose. Après avoir pris ses distances avec la causalité astrale, il
différents états, plutôt que comme différentes « configurations » d’un renonce aussi à la théorie de l’influence d’un magnétisme vivant et
même état. Cette variabilité a amené des chercheurs comme finit même par s’affranchir de la crise « excitomotrice » lorsqu’il
Weitzenhoffer et Hilgard [36, 57, 58], dans les années 1960, à créer s’aperçoit qu’elle n’est pas indispensable au traitement. Il inaugure
plusieurs échelles de mesure de l’« hypnotisabilité », échelles que une nouvelle façon de penser le soin, ouvrant ainsi l’ère du soin
Michaux [45] a utilisées en France dans une version simplifiée. rationnel (par opposition à magique) et des « psychothérapies ».

¶ Marquis de Puységur (1751-1825)


Historique [3, 20, 29]

Le nom qui vient immédiatement après Mesmer est Amand-Marie-


Depuis l’Antiquité, différentes formes de transe apparentées à Jacques de Chastenet, marquis de Puységur. Colonel dans l’artillerie,
l’hypnose ont été utilisées par les guérisseurs et les sorciers. Malgré perçu comme un aristocrate philanthrope, il étonnait par son
les condamnations dont elle fut l’objet au XVIIIe siècle, l’hypnose humanisme, son esprit curieux de toute nouvelle science, son
survécut en grande partie grâce au spectacle (qui en faisait usage libéralisme en politique, bref par une grande ouverture d’esprit, bien
comme technique de manipulation grâce à l’augmentation de la qu’empreinte, selon certains historiens, d’une certaine naïveté. En
suggestibilité), à la mode « spirits », sous l’impulsion de Kardec au mars 1780, il emmène son frère Antoine-Hyacinth-Anne de
début du XXe siècle, et enfin grâce à une certaine « médecine Chastenet, le comte de Chastenet, officier naval, consulter Mesmer
parallèle »… Les conséquences de ces filiations ont été lourdes pour sur les conseils de ses médecins de Paris. Il présentait un asthme
l’hypnotisme, qui fut associé à une représentation très particulière, chronique particulièrement éprouvant dont rien ne venait à
plutôt d’ordre magique, qui n’a que peu à voir avec l’état en soi et bout. Mesmer le soigne par le toucher « transmetteur » du fluide
avec son utilisation psychologique ou médicale. C’est pourtant cette autour du baquet. La guérison complète survint 3 mois plus tard !
image qui s’est fixée dans la représentation sociale collective et dont C’est ainsi qu’Antoine de Chastenet commence à exercer le
pâtissent encore aujourd’hui les praticiens et les chercheurs. mesmérisme pour finir par l’introduire sur le Fréderic-Guillaume, le
navire qu’il commande.
GRANDS PRÉCURSEURS
Piqué par la guérison « miraculeuse » de son frère, le marquis de
¶ Mesmer (1734–1815) Puységur commence, lui aussi, à traiter de nombreux patients, dont
Grâce à Mesmer, ce phénomène de transe « à l’occidentale », appelé certains avec succès. Un de ses plus célèbres patients, un jeune
bien plus tard « hypnose » par Braid (1795-1860) fit l’objet d’une paysan de 23 ans, Victor Race, présentait une pathologie pulmonaire

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fébrile, avec un point douloureux au côté et crachait du sang. Après ÉMERGENCE DU CONCEPT D’INDUCTION
trois quarts d’heure de magnétisation, Victor tomba dans ce qui Comment est-on parvenu à « isoler » l’hypnotisme dans ce contexte,
semblait être un profond sommeil et se mit à parler, donnant alors à franchir le pas déjà inauguré par Puységur, du mesmérisme à
quelques consignes pour assurer le succès de son traitement. Il l’hypnotisme ?
guérit rapidement. Puységur découvrit ensuite que Victor possédait
certains « dons » qui ne se révélaient que pendant les cures, en ¶ « Passes magnétiques » et toucher
particulier celui de parler d’une « élégante manière », selon un mode
Mesmer est à l’origine d’une pratique centrée sur l’hypothèse du
d’expression tranchant radicalement avec la façon rustre dont il
magnétisme animal, utilisant en conséquence tout un dispositif, dont
s’exprimait habituellement, ainsi que le pouvoir d’aider le clinicien
le fameux « baquet » était l’élément primordial, condensateur et
dans la prise en charge d’autres malades, en donnant des indications
convecteur du fluide. La cure selon Mesmer reposait sur la
sur la nature de la maladie ou des conseils pour le traitement.
« transmission » du supposé fluide par des passes et le toucher du
Victime d’un succès grandissant à la suite de la guérison de Victor,
patient. Il en résultait une crise « excitomotrice » salutaire, assez
Puységur, débordé par les demandes de soin, a recours à un
similaire à la catharsis selon Breuer ou aux grandes crises
expédiant recommandé par Mesmer… et décide de magnétiser un
hystériques. Ces manifestations sont devenues rares, ce qui n’est pas
arbre dans le parc de son château de Buzancy afin d’y réunir
sans poser la question de la contagion mentale et de l’influence de
dessous les patients. Puységur établit un lien entre la parole qui
la représentation sociale dans la survenue de l’hypnose.
libère et la guérison de symptômes physiques. Il abandonne
rapidement l’hypothèse du magnétisme devenue inutile et rédige Toutefois, depuis Puységur, le mesmérisme a évolué selon deux
plusieurs articles pour décrire le « somnambulisme clairvoyant ». Il directions : le modèle de l’hypnose contemporaine, inauguré par
apparaît à beaucoup comme un précurseur, fondateur de Puységur et dont la « talking cure » est un dérivé, et celui du
l’hypnotisme du XIXe siècle qui donna naissance à la plupart des magnétisme, ancré dans la tradition fluidique, toujours d’actualité.
courants de psychothérapie contemporains… la psychanalyse est Les « magnétiseurs » pratiquent toujours en utilisant des « passes »,
née de l’apprentissage et de l’utilisation de l’hypnose par Freud. des gestes, des attouchements de certaines zones du corps,
l’utilisation d’aimants, de cristaux… ce qui, dans certaines
conditions, provoque aussi un état de transe.
MESMÉRISME ET HYPNOTISME EN EUROPE
¶ Imagination
Le courant « magnétique » essaime en Europe. À la même époque,
en Allemagne, Kluge publie, en 1811, Versuch einer Darstellung des L’abbé Faria (1756-1819), d’origine indoportugaise, né à Goa, fut
animalischen Magnetismus als Heilmittel [38], un des livres les plus professeur de philosophie à Marseille. Piètre enseignant, il décida
exhaustifs sur le sujet et qui fait la synthèse de 50 années de de tenter sa chance à Paris (49, rue de Clichy), où il ouvrit un « cours
pratiques et de théories sur le magnétisme animal. En France, entre de magnétisme libre et payant ». Ami de Chateaubriand, il aurait eu
1820 et 1840, le mesmérisme survit grâce à certains médecins : le des liens avec l’enseignement de Swedenborg. Très novateur, il fut
professeur Cheron, en poste à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris ; le le premier à introduire un procédé d’induction hypnotique agissant
docteur Rouillier, qui anime une école vitaliste à Montpellier et qui sur l’imagination, grâce à des suggestions d’hallucinations visuelles,
affirme dans Exposition physiologique des phénomènes du magnétisme auditives, olfactives, gustatives…
animal et du somnambulisme [50] que le somnambulisme est un état Il fut aussi le premier à reconnaître et à souligner le paradoxe de la
« sui generis » durant lequel les stimuli sensoriels externes sont situation hypnotique : il nommait le sommeil magnétique « sommeil
suspendus au profit des facultés de l’esprit… Cette opinion est lucide », et accordait davantage de vertu et de pouvoir à
encore partagée aujourd’hui. l’imagination qu’au fluide. Il construisit un ensemble théorique très
Le mouvement magnétique se répand rapidement, souvent mêlé au personnel. Ses travaux trouvèrent un écho favorable auprès de
mysticisme romantique : Goethe et Schelling en Allemagne, Dupotet, Bertrand (1795–1831), qui publia, entre autres, vers 1826, une étude
Lafontaine en France, mais aussi Dumas, Balzac… Elliotson en à propos des « tremblants des Cévennes » et des « possédés de
Angleterre, jusqu’aux États-Unis où le magnétisme est importé par Loudun ».
un Français, du Commun (professeur à West Point). Le mesmérisme
y est associé à tout un courant de remise en question des valeurs ¶ Induction par fixation (attention) sur un objet
sociales, depuis l’abolition de l’esclavage, l’émancipation des physique, sur la voix...
femmes, la remise en cause du travail des enfants, l’homéopathie, la Enfin, le docteur Braid, chirurgien d’origine écossaise initié au
phrénologie, le swedenborgianisme… mesmérisme par Lafontaine en 1841, inaugure des techniques
Swedenborg, illustre savant trop méconnu, associa d’induction physiques ou « rationnelles » par fixation d’un objet
fondamentalement la stricte observance des lois physiques avec la brillant, du doigt de l’opérateur, d’une chandelle (technique nommée
métaphysique. Il fut la figure emblématique de ceux qui luttèrent plus tard « phosphénisme »), ou du son d’un gong... Il explique sa
pour la reconnaissance d’un humanisme ayant toujours tendance à méthode dans Neuypnology ; or the Rationale of Nervous Sleep publié
être étouffé par le matérialisme, dont la grande tradition est en 1843 (London, Churchill). Cette technique donna beaucoup de
représentée par les tenants de « l’homme machine » à la manière de dérivés qui consistent à « saturer préférentiellement un sens » plutôt
Charcot. que de favoriser la « déprivation sensorielle » comme c’est le cas
Cartésien pointilleux, mathématicien, astronome, compositeur et dans les techniques d’induction contemporaines par relaxation. De
philosophe, Swedenborg, né à Stockholm (1688–1772), fut aussi plus, Braid introduit l’analgésie hypnotique dans un chapitre intitulé
inventeur (machine volante à hélice, machine à vapeur, appareil « Analgesia for minor operations », ainsi que différents protocoles de
sous-marin…) et théosophe. Esprit supérieur, polyglotte (il traitement pour les maladies de la peau, les migraines…
connaissait pas moins de 12 langues dont l’hébreu et l’araméen), il
connut, tout comme Jung, un état qu’il nomma « deliquium » et au PRÉMISSES DE L’HYPNOTISME CONTEMPORAIN
décours duquel il vécu une « illumination ». Il ne s’intéressa plus C’est vers 1875 que l’hypnose entre dans le domaine d’étude des
dès lors qu’à l’âme et à la mystique, décrivant avec une grande sciences objectives, avec quelques chercheurs célèbres : Griesinger
ardeur le monde « suprasensible », transcrivant ses songes et visions. (1817–1868) en Allemagne, Charcot (1825–1893), Magnan (1835–1916)
Le « fluide » mesmérien établit un lien de parenté étroit avec le et Richet (1850–1965) en France, dans la continuité des travaux de
thème fondamental de Swedenborg : les mondes sensible et Braid. C’est en 1875 que Richet, prix Nobel de médecine, publie ses
suprasensible se correspondraient étroitement. Dès l’origine, premiers résultats, puis en 1884, dans L’Homme et l’Intelligence, il
l’idéalisme et le matérialisme s’affrontent comme les deux pôles défend ardemment la théorie « étatique » et décrit pratiquement
irréductibles des sciences de l’homme. l’intégralité des phénomènes hypnotiques reconnus aujourd’hui.

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L’interprétation de l’hypnose divise le monde scientifique du début Déjérine (1849-1917). Janet, grand admirateur des anciens
du siècle. Pour les uns, il existerait un état d’hypnose qui reposerait mesmériens, s’intéresse plus particulièrement à l’hystérie et aux
sur une spécificité anatomique (en lien avec l’hystérie). Pour Charcot doubles personnalités. Dans L’Automatisme psychologique (1889), il
par exemple, il existerait une localisation neuroanatomique propre à développe le concept de « désagrégation » comme hypothèse
l’hypnose (théorie de l’homme machine), tandis que, pour les autres, explicative de l’apparente émergence d’une double personnalité, ou
il n’existerait pas d’état spécifique, mais l’hypnose résulterait soit d’« existences psychologiques simultanées ». Ce « double » ne serait
d’un apprentissage, soit d’un comportement social régressif. que l’expression dans la dissociation d’une personnalité d’ordinaire
L’hypnose serait une modalité particulière d’expression psychique. occultée quoique bien présente. Finalement, bien que défenseur du
point de vue étatique, Janet ouvre la voie à la possibilité d’un
phénomène de dissociation naturelle, à l’œuvre de surcroît dans
De l’origine théorique l’hystérie. Janet développa quelques méthodes ingénieuses pour
induire l’écriture ou la parole automatique. Il nommait la plus
et épistémologique au statut simple de ces méthodes « distraction », tout simplement… C’est par
contemporain de l’hypnose exemple une suggestion formulée à voix chuchotée alors que le sujet
est en train de converser avec une tierce personne : fréquemment, le
sujet réalise la suggestion avec une totale « amnésie ». Ce courant se
DES ORIGINES développa en France sous l’impulsion de Grasset (1848-1918) à
Montpellier, ainsi qu’aux États-Unis avec Gurney (1847-1888), Sidis
¶ Courants étatiques et sociopsychologiques : (1867-1923) et Prince (1854-1929).
émergence et confrontation
¶ Hypnotisme selon Freud versus hypnothérapie
Pour l’école de Nancy dont Liébeault (1823–1904) est le père et
Bernheim (1840–1919) le fondateur, l’hypnose serait en effet une contemporaine : s’agit-il d’un même concept ?
propriété commune, indépendante d’un « sommeil artificiel » ou Freud (1856-1939) étudie l’hypnose avec Charcot en 1885 et avec
« état somnambulique ». À la limite, il pourrait ne pas y avoir d’état Bernheim en 1889. Il utilise la suggestion hypnotique, puis la
à proprement parler, mais simplement, selon Bernheim, « des méthode cathartique de Breuer. Il est classique de lire que Freud
phénomènes de suggestion exaltée qu’on peut produire dans le « abandonne » ensuite l’hypnose parce qu’il ne parvenait pas à
sommeil naturel ou provoqué ». Facultés d’imagination et crédulité traiter tous les patients avec cette méthode et qu’il aurait été par
seraient, toujours selon Bernheim, les deux attributs du renforcement ailleurs effrayé par les transferts amoureux qu’il déclenchait. (Sont-
de la suggestion, sans lien de parenté indispensable avec l’hystérie. ils d’ailleurs explicitement liés à l’hypnose ?)
Les médecins de cette école rangeaient probablement parmi les Lorsque Freud dit abandonner l’hypnose, il s’agit de savoir ce qu’il
sujets hypnotisables des patients n’éprouvant qu’un entend abandonner : est-ce bien l’hypnose dont il est question
engourdissement léger accompagné d’une augmentation de la aujourd’hui, ou est-ce l’hypnotisme selon Charcot et, à un moindre
suggestibilité naturelle. Bernheim publie d’ailleurs en 1884 un degré, celui de Bernheim, qui pratique davantage la suggestion, avec
ouvrage dont le titre est évocateur : De la suggestion dans l’état ou sans recours à l’hypnose ? Chertok [11] insiste à ce propos sur le
hypnotique et dans l’état de veille [4]. fait que Freud utilise indépendamment les expressions « thérapie
Cette hypothèse dite « antiétatiste » fut développée par des par hypnose » et « thérapie par suggestion ».
chercheurs contemporains, tels Sarbin (1962) ou Barber (1972). Voici ce qu’en dit Le Petit Abrégé de psychanalyse publié en 1924 :
Barber décrit l’état hypnotique en le comparant à l’état des « On ne surestimera jamais trop l’importance de l’hypnotisme dans
personnes qui assistent à un spectacle. Celles qui s’identifient aux la genèse de la psychanalyse. D’un point de vue théorique comme
acteurs perdent contact avec l’environnement… alors que d’autres d’un point de vue thérapeutique, la psychanalyse gère un héritage
conservent une attitude distanciée et critique. La « fascination » et qu’elle a reçu de l’hypnotisme, et encore, le pas le plus lourd de
l’état qui en résulte dépendraient par conséquent d’une décision du conséquences fut bien sa décision de renoncer à l’auxiliaire
sujet [1]. Pour Sarbin, par ailleurs, notre société a formé des modèles technique de l’hypnose. Il le fit pour deux motifs, premièrement
connus de « comportement hypnotique » ; les sujets hypnotisés parce que, malgré l’enseignement suivi chez Bernheim à Nancy, il
joueraient simplement un rôle, non par simple simulation, mais ne réussit pas à mettre sous hypnose un nombre suffisant de
plutôt par le biais d’un « jeu de rôle » [54]. patients, et deuxièmement parce qu’il n’était pas satisfait des
Toutefois, ce jeu du je n’institue que la racine de cet état de transe, résultats thérapeutiques de la catharsis fondée sur l’hypnose. (Ils
une manière de l’induire, qui repose en dernière analyse sur un état s’avéraient non durables.) […] Freud s’avisa alors de mettre à sa
neurophysiologique spécifique. Lapassade évoque à ce sujet la place la méthode de libre association, c’est-à-dire qu’il fit obligation
théâtralité des rites de transe et de possession en distinguant deux aux malades de renoncer à toute réflexion consciente et de
niveaux : celui de la transe et celui du rite [39]. s’abandonner, dans une concentration paisible, à la poursuite de
L’école de la Salpêtrière, avec à sa tête Charcot surnommé le leurs idées spontanées (non voulues), de palper la surface de leur
« Napoléon des névroses », réunit d’illustres élèves parmi lesquels conscience. […] On obtint un riche matériel d’idées, qui pouvait
Marie (1853-1940), de la Tourette (1857-1904), mais aussi des noms mener sur la trace de ce qui avait été oublié par le malade. […]
illustres tels que Bourneville, Babinski, venu tout spécialement de Libre association et art de l’interprétation remplissaient donc
Pologne, Richer… auxquels se rallieront par la suite Dumontpallier, désormais le même office qu’autrefois la mise sous hypnose. » Enfin,
puis Binet, Féré et Janet. Pour cette école, il existe une parenté étroite dans Interprétation des rêves, en 1900 [24], Freud écrit concernant la
entre l’hypnose et l’hystérie : outre l’analogie entre l’hypnose et le technique toute nouvelle de la psychanalyse : « La méthode exige
somnambulisme hystérique, il est parfois possible de faire et défaire une certaine préparation du malade. Il faut obtenir de lui à la fois
des symptômes… une plus grande attention à ses perceptions psychiques et la
suppression de la critique, qui ordinairement passe au crible les
¶ Janet (1859-1947), fondateur des théories modernes idées qui surgissent dans la conscience. Pour qu’il puisse observer
et se recueillir, il est bon de le mettre dans une position de repos, les
de l’hypnose
yeux fermés, pour qu’il élimine toute critique, il est indispensable
Pierre Janet, diplomé de l’École normale supérieure en 1882, de faire des recommandations formelles. On lui explique que le
professeur de philosophie au Havre, obtint un diplôme de docteur succès de la psychanalyse en dépend ; il faut qu’il fasse attention, il
en médecine en 1893 et fut professeur de psychologie expérimentale faut qu’il observe et communique tout ce qui lui vient à l’esprit. […]
au Collège de France en 1902. Il consulte à la Salpêtrière dans le Comme on le voit, il s’agit, en somme, de reconstituer un état
service de Charcot, ami de longue date du philosophe Paul Janet, psychique qui présente une certaine analogie avec l’état
oncle de Pierre, puis de ses successeurs, Raymond (1844-1910), et intermédiaire entre la veille et le sommeil et sans doute avec l’état

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hypnotique, au point de vue de la répartition de l’énergie psychique avec Hull dont il avait été l’élève, mais s’en était séparé parce que
(de l’attention mobile). […] Les représentations non voulues qui leurs points de vue différaient de manière radicale : Erickson
surgissent se transforment en images visuelles et auditives. » reprochait à Hull de n’entrevoir l’hypnose que par le biais de la
Il est manifeste que Freud abandonne l’hypnotisme, c’est-à-dire les recherche. Hull pensait par exemple pouvoir fonder une méthode
pratiques suggestives et autoritaires du début du siècle, et non pas de soin par le biais d’une technique d’induction standardisée,
l’hypnose ! La technique qu’il préconise réalise les conditions sine enregistrée (à l’époque sur rouleau de cire). En revanche, Erickson
qua non d’une induction hypnotique telle que nous la mit au point un protocole expérimental montrant « la spécificité
recommandons aujourd’hui dans l’hypnoanalyse ou les pratiques interpersonnelle de la relation hypnotique » [32, 43]. L’hypnose est,
d’inspirations analytiques. selon lui, avant tout un processus de communication mettant en
œuvre un profond échange affectif interindividuel. Il prêche en
Il existe bel et bien un changement de paradigme, passé inaperçu,
faveur de la singularité et considère la possibilité de penser la
peut-être par méconnaissance de la différence entre hypnotisme et
psychothérapie sans référence à un savoir sur le psychisme, en en
hypnose. Il existe au XIXe siècle une certaine confusion entre état et
déduisant le principe d’intervention psychothérapeutique.
« rituel », c’est-à-dire entre la transe en elle-même et ses
Watzlavick et ses collègues de l’école de Palo Alto, Grinder et Bander
« applications ». L’hypnotisme d’alors n’est en rien l’hypnotisme
fondateurs de la programmation neurolinguistique, ou Haley
contemporain. Il existe bien une « nouvelle hypnose », ou plus
s’inspirèrent de ses conceptions. Haley [31] reconnaît deux axes au
justement « un nouvel hypnotisme », dont l’ensemble du champ des
travail et conceptions d’Erickson : d’une part, l’importance de la
pratiques utilisant l’hypnose a bénéficié, et plus spécifiquement les
reconstitution ou de la reconstruction de la dimension « interne » de
approches développées par Erickson.
l’individu, de sa vision du monde, de l’expérience subjective en
utilisant l’hypnose qui lui semblait être un outil de prédilection et,
¶ Suggestion et hypnose d’autre part, les caractéristiques d’insertion dans le milieu familial,
Bien que l’état d’hypnose se caractérise, entre autres, par une social, sur lesquelles il travaillait par une approche « stratégique ».
suggestibilité accrue, hypnose et suggestion sont deux catégories Pour lui, écrit Haley, « le changement naissait d’un travail en
spécifiques. Les pratiques du début du siècle utilisaient va-et-vient sur ces deux niveaux, intrapsychique et
essentiellement la suggestion, au point que thérapie par suggestion comportemental/relationnel ».
et thérapie par hypnose sont longtemps restées synonymes. Tout Erickson, victime à 17 ans et à 50 ans d’attaques de poliomyélite,
porte à penser que les études sur l’hystérie ont contribué à avait une voix bitonale du fait d’une paralysie partielle d’une corde
confondre hypnose et suggestion, ce qui n’était pas le cas dans les vocale. Il avait été dyslexique, était daltonien et éprouvait des
pratiques de Puységur ou de Faria, car il s’agissait avant tout de difficultés à reconnaître les sons. Ces différents handicaps furent à
« faire et défaire des symptômes », selon le modèle pressenti de l’origine d’un travail sur lui-même qui l’amena à expérimenter et à
l’hypnose comme modèle d’hystérie expérimental. Il ne faut pas en développer des techniques qui lui furent sans nul doute précieuses
déduire pour autant qu’en cela réside le principal intérêt de dans son expérience professionnelle. Tous ceux qui l’approchèrent
l’utilisation contemporaine de l’hypnose. La suggestibilité accrue le reconnurent comme un homme possédant une forte personnalité,
pendant l’hypnose est un des éléments à prendre en compte, même doué d’un grand talent pour la communication. Habile et persuasif,
lorsqu’elle ne fait pas l’objet d’une utilisation préférentielle. il était aussi généreux et avait un sens de l’humour développé. Les
Toutefois, elle ne constitue pas l’intérêt majeur du recours à deux caractéristiques essentielles de sa pratique, l’intuition et la
l’hypnose, lequel offre surtout une ouverture sur l’imaginaire, et créativité, reposent sur ses capacités personnelles exceptionnelles
conséquemment sur un ensemble de ressources. d’intuition et de créativité, en plus d’un sens aigu de l’observation
et d’une fertile imagination. Erickson ne s’embarrasse pas d’une
¶ Hypnotisme selon Jung (1875-1961) élaboration théorique, mais met au point des « façons d’être », des
modes relationnels qui provoquent le changement. Il utilise très
Jung connut les mêmes déboires que Freud avec l’hypnotisme. Il se volontiers l’hypnose pour « mettre en pratique » des scénarios qu’il
résolut toutefois à tenter de comprendre les mécanismes invente en respectant les objectifs du patient. Il est parfois difficile
psychodynamiques à l’origine de l’hypnose, frustré « d’être de savoir si il y a ou non hypnose dans ses interventions… d’autant
dépossédé des effets du traitement ». De fait, inspiré par la plus que celle-ci est introduite dans le droit fil de l’entretien.
phénoménologie hypnotique, l’appareil psychique selon Jung et,
plus particulièrement, la théorie des « complexes » fournissent un ¶ Apports de l’expérimentation
remarquable modèle explicatif de la dissociation, des modifications Hilgard [34, 35, 36], de l’université de Stanford, s’inspire du concept de
psychologiques survenant dans l’hypnose, ainsi que de la survenue désagrégation de Janet et fonde celui de « néodissociation ». Il fait
de personnalités multiples. Par ailleurs, le concept d’archétype, en l’hypothèse d’un « observateur caché » (hidden observer) et évoque
tant que « signifiant », présent à la fois dans l’inconscient collectif et l’idée d’un « hypnotiseur interne », source d’auto-induction de la
dans le Moi, fournit un modèle de compréhension élégant de transe.
l’hypnose qui pourrait se concevoir comme un archétype original,
Barber, de la fondation Medfield, définit dans une première période
constitué par l’expérience individuelle et collective [33].
l’hypnose comme une réponse élevée à la suggestion [1]. Barber tente
de montrer que l’amnésie, la rigidité musculaire, la lévitation du
ÉVOLUTION DES CONCEPTS bras, certains effets physiologiques, pourraient être obtenus chez des
sujets non hypnotisés. Ces travaux furent toutefois critiqués tant il
¶ École américaine et concepts d’Erickson (1901–1980) semble difficile de différencier un sujet en hypnose d’un sujet sous
suggestion. Dans un second temps, Barber découvre que certains
L’hypnose est remise au goût du jour par Hull, un chercheur sujets présentent des capacités d’imagination hors du commun, et
passionné, qui avait publié en 1933 Hull’hypnosis and suggestibility établit un parallèle entre ces aptitudes et la survenue de
puis, peu de temps après, par les traitements des névroses de guerre. « personnalités multiples ». Dans les années 1970, partisan d’une
L’âge d’or de l’hypnose expérimentale se situe après les années 1960, approche sociopsychologique de l’hypnose, Spanos, de l’université
essentiellement aux États-Unis, avec Erickson, Sutcliffe, Pattie, de Carleton, considère celle-ci comme proche d’un jeu de rôle [56].
Weitzenhoffer… Weitzenhoffer et Hilgard ont mis au point l’échelle de susceptibilité
Erickson mène jusqu’en 1948 une carrière d’universitaire dans le hypnotique de Standford (1965), qui a pour objet de mesurer le
Massachusetts et le Michigan. Il s’installe ensuite, en partie pour degré d’hypnotisabilité. Il s’agit pour l’expérimentateur d’énoncer
des raisons de santé, en 1948 à Phœnix Arizona, où il travaille dans un texte standard d’accompagnement vers un état d’hypnose
le cadre modeste de sa résidence. Il fut aux États-Unis l’instigateur suggéré. Tout est explicité au fur et à mesure afin de faciliter la
d’un important courant de thérapies brèves. Il avait étudié l’hypnose collaboration du sujet, dans le sens d’établir une relation paritaire,

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37-820-B-50 Hypnose et hypnothérapie Psychiatrie

permissive. Après cette phase dite d’induction, l’expérimentateur D’une part, les effets neurophysiologiques tels que l’abaissement du
formule des suggestions de différentes catégories, motrices, seuil de tolérance à la douleur (hypnosédation), la distorsion du
cœnesthésiques… jusqu’à suggérer des hallucinations. À l’issue de temps, l’hypermnésie, l’amnésie posthypnotique, l’accroissement de
la séance, l’analyse du comportement objectif et du vécu de séance la suggestibilité, la possibilité de réaliser des suggestions
par le sujet donne lieu à une cotation permettant de lui attribuer un posthypnotiques, la catalepsie, les hallucinations positives ou
score de susceptibilité hypnotique. négatives… prêchent en faveur d’« un dénominateur commun »
Cette échelle a été traduite en France par Petot (université Paris X- propre à l’ensemble des situations hypnotiques et renvoient à
Nanterre) et Michaux (Institut français d’hypnose et institut Paul l’hypothèse d’un état.
Sivadon) [45, 47]. Ce dernier a par ailleurs conduit une série de D’autre part, il est difficile de connaître précisément quand
recherches (utilisant une version simplifiée de l’échelle ; cette version commence la situation hypnotique… il existe différents types de
de l’échelle peut être obtenue par courrier auprès de l’Institut réponse à une induction standard…
français d’hypnose, 82, rue Marcadet, 75018 Paris), publiées dans sa Un ensemble d’études semble toutefois apporter de solides éléments
thèse de doctorat [44] qui porte, d’une part sur l’histoire et sur la en faveur de la thèse d’un état neurophysiologique spécifique à
représentation sociale de l’hypnose et, d’autre part, sur les l’hypnose, modulé par les intentions de la personne ou du couple
interactions entre le style de communication et la réponse soignant/soigné.
hypnotique. Il dégage quatre « catégories » de susceptibilité à
l’hypnose : les formes « somnambulique », « pseudoléthargique », Du point de vue des neurosciences
« cataleptique » et « léthargie-réveil » qu’il répartit en deux groupes.
Les deux premières représenteraient une forme d’hypnose • Électroencéphalographie
fusionnelle, de sujets acceptant la relation à l’autre, tandis que les L’analyse de l’électroencéphalogramme (EEG) [2, 5, 12, 17, 18, 21, 28, 30, 52, 53],
deux autres représenteraient inversement un moyen de défense vis- directe ou quantifiée, et l’enregistrement des différents paramètres
à-vis de la relation. physiologiques n’ont montré aucune particularité durant l’hypnose
Il n’y a pas de normes françaises de l’échelle de Standford, qui n’a « profonde ». On sait aujourd’hui que le somnambulisme naturel
jamais été utilisée avec une population normale française. Les seules (avec déplacement et/ou parole) survient pendant les phases 3 et 4
données disponibles fournies par Petot concernent des patients du sommeil NREM, et n’a donc rien en commun avec l’hypnose,
souffrant de troubles anxieux ou dépressifs examinés à l’unité qui est un état de veille. L’EEG de sujets hypnotisés n’est pas très
d’hypnothérapie de l’institut Paul Sivadon. Les 71 patients l’ayant différent de ceux en état de veille : tout au plus note-t-on parfois
passée en 1996 avaient un score moyen de 7,1 (sur 12) avec un écart- une prépondérance d’ondes alpha, comme dans l’état de
type de 2,6. présommeil, et peut-être une corrélation entre la survenue d’ondes
Par ailleurs, il y a peu de relations entre l’hypnotisabilité, telle frontales thêta et une plus grande capacité à l’hypnose… (cela est
qu’elle est évaluée par les échelles de susceptibilité hypnotique, et la retrouvé dans l’étude de Maquet et Faymonville, cf infra). Il faut
personnalité. Le seul trait de personnalité qui ait quelque rapport noter que l’EEG est, selon Barber, un indicateur faible des
avec l’hypnotisabilité est l’absorption dans l’imaginaire. Mais cette modifications des états mentaux (consulter à ce propos Barber TX,
relation est très modérée. Petot, qui a confirmé l’existence de cette Marihuana, Yoga and Hypnosis, Chicago, Adline Publishing Co, 1970,
relation chez les patients de l’institut de psychiatrie Paul Sivadon, a pages 21-22 et Kiloh LG, McComes AJ, Osselton JW, Uton ARM,
souligné qu’elle peut intéresser les chercheurs, parce qu’elle est Clinical Electroencephalography, 4e édition, London, Butterworths,
statistiquement significative, mais qu’elle ne peut guère aider les 1981, page 226). Ainsi, les études encéphalographiques semblent
cliniciens, parce qu’elle est beaucoup trop faible pour avoir une plutôt indiquer que l’hypnose est un état de présommeil.
portée pratique.
• Imagerie par résonance magnétique
Par ailleurs, Chertok publie plusieurs ouvrages de réflexion sur le
L’étude de Maquet, Faymonville et al, réalisée en 1997 [42], porte sur
rôle de l’hypnose dans l’émergence de la psychanalyse, et sur
la distribution des débits sanguins cérébraux, étudiés grâce à une
l’hypnose postanalytique [7, 8, 9, 10, 14]. Il impulse la création en 1980
caméra à positons (positon-emission tomography), chez un groupe de
du Laboratoire d’étude de l’hypnose et des influences sociales, au
sujets dans un état de repos, puis dans un état d’hypnose, alors que
sein de l’association L’Élan retrouvé, et du Groupement pour les
leur sont suggérés d’agréables souvenirs de leur histoire personnelle,
études et les applications médicales de l’hypnose, au sein duquel,
puisqu’on leur demande de se souvenir d’un moment agréable de
entre autres, des études sur l’hypnoanalgésie ont été menées [13].
leur vie. Il leur est finalement demandé de visualiser leur couleur
¶ L’hypnose est-elle un état neurophysiologique préférée. Il semble, selon cette étude, que l’état d’hypnose soit
associé à l’activation d’un ensemble étendu d’aires corticales
spécifique ou une manifestation du comportement
(occipitales, pariétales, précentrales, prémotrices), ainsi qu’au cortex
simplement suggérée ? préfrontal, ventrolatéral et occipital. Il en résulte que l’hypnose,
L’historique indique de façon flagrante qu’à chaque époque, et selon selon les auteurs, serait un « état d’éveil cérébral spécifique » : alors
les avancées de la science, les hypothèses concernant le phénomène que le sujet semble somnolent, il est l’acteur d’une expérience très
varient considérablement, tentant de le formaliser, alors qu’il semble vive qui emplit totalement sa conscience. Il s’agirait davantage d’une
toujours insaisissable. Entre réductionnisme et syncrétisme, la seule expérience de « revécu » que d’une simple remémoration.
façon d’échapper aux spéculations hasardeuses est de rester proche
de l’expérience clinique et de la recherche en neurophysiologie, • Études sur la douleur
conscient qu’il n’existe pas, en science comme ailleurs, d’objectivité L’étude réalisée par Willer, Michaux et al, publiée en 1997 [13, 16],
en soi, et que notre non-savoir est immense : il ne peut pas exister montre que la suggestion hypnotique d’analgésie provoque une
d’explication exhaustive et précise de l’hypnose tant que la question augmentation significative du seuil de tolérance à la douleur, ainsi
de l’émergence de la conscience dans le cerveau n’est pas résolue qu’une modification de l’ordre de 20 % ou plus du réflexe de flexion
avec certitude. nociceptif. Par ailleurs, le seuil de tolérance reste abaissé plusieurs
Existe-t-il vraiment « une » situation hypnotique, reposant sur un heures après qu’on a mis fin à la séance d’hypnose, ce qui suggère
état neuro-psycho-physiologique caractérisé et quantifiable ? Auquel que l’effet reposerait plutôt sur un « système » que sur la simple
cas, cet état constituerait le dénominateur commun des différents sécrétion d’un polypeptide.
comportements observés auxquels aboutissent les différents types En conclusion, il existe une forte présomption en faveur de la
d’inductions hypnotiques. À l’inverse, chacun de ces comportements spécificité de l’état d’hypnose, qui pourrait se définir comme un état
seraient-ils établis sur une configuration à la fois banale et spécifique « particulier » de veille pendant lequel se manifeste une forte activité
du psychisme, suggérant alors que l’hypnose ne pourrait être, in cérébrale organisée, susceptible de mettre en jeu des mécanismes
fine, qu’un jeu de rôle [15] ? neurophysiologiques complexes.

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Psychiatrie Hypnose et hypnothérapie 37-820-B-50

Du point de vue de la psychologie selon un comportement acquis par un consensus social, une
représentation magique entretenue et véhiculée par la littérature ou
• L’hypnose spontanée ou « naturelle » joue-t-elle un rôle ? le cinéma par exemple. Cette hypothèse a été étayée à partir des
travaux sur l’hystérie, dont l’hypnose peut apparaître comme un
Il est difficile d’attribuer un sens précis, univoque, à l’hypnose
« modèle expérimental ». La « dissociation » (ce terme a remplacé
spontanée. Elle pourrait être considérée comme un état de mise en
celui de « désagrégation » psychologique fondé par Janet) qui se
veille d’une partie du cerveau, dans un simple but de repos, ou dans
manifeste dans l’hypnose pourrait être le mécanisme supposé à
l’objectif de favoriser l’automatisation de certaines tâches, ou encore
l’origine de l’amnésie, (pouvant être suggérée dans l’hypnose) et de
de faciliter les associations d’idées et donc l’émergence de la pensée.
la catalepsie, manifestations comparables à celles survenant dans
L’état « créatif » est proche d’un état de transe hypnotique : le sujet
l’hystérie. Sarbin et, plus récemment, Spanos (1986) proposent une
semble totalement absent à l’environnement. L’enfant, par exemple,
hypothèse selon laquelle l’état d’hypnose serait une réponse
peut rester de longs moments dans un état de rêverie hypnotique
conforme à la représentation sociale [54, 55] . Pour étayer cette
« spontané », vivant un véritable rêve éveillé. Par ailleurs, il existe
hypothèse, certains auteurs se réfèrent à une étude selon laquelle la
une forme de comportement hypnotique propre aux animaux et
suggestibilité hypnotique pourrait être augmentée de façon durable
variable dans son mode d’expression selon les espèces. Il s’agit
par un protocole d’apprentissage [6]. Cet argument doit toutefois être
souvent d’un effet de sidération induit par un prédateur
pondéré par le fait que l’état d’hypnose n’est pas nécessairement
(serpent/oiseau, varan/poule, chien à l’arrêt etc) (Le docteur Fort
associé à la suggestion, avec laquelle il fut toutefois longtemps
avait mis au point une technique lui permettant d’hypnotiser des
confondu ! Par ailleurs, à elle seule, cette hypothèse n’est pas
sangliers d’élevage : il lui suffisait de stimuler, à l’aide d’une
suffisante pour expliquer certains phénomènes psychosomatiques
baguette de bois, la région de l’aine d’un des animaux, pour
tels que l’analgésie ou l’hypnosédation.
provoquer un état cataleptique. Le plus surprenant est que les autres
animaux de l’élevage sombraient alors par mimétisme dans le même Une autre hypothèse consiste à envisager l’hypnose comme établie
état, s’affalant sur le sol.) principalement ou exclusivement sur un état neurophysiologique,
dont la dissociation serait une caractéristique. Prince, dans une
• Échelle de mesure des manifestations survenant pendant l’hypnose communication en 1910 [48, 49], propose déjà une hypothèse plaçant la
dissociation au centre du mécanisme du rêve. L’amnésie apparaîtrait
Il était indispensable de définir, à partir d’un ensemble de alors comme une fonction naturelle du psychisme, comme la
manifestations cliniques, les critères minimaux à partir desquels il dissociation dont il résulterait des états de conscience particuliers,
était possible, de par le monde et en dépit des variations culturelles, caractérisés par l’émergence d’une personnalité sous-jacente, non
de s’assurer qu’un sujet présentait ou non un état d’hypnose. habituellement exprimée. À la différence de Janet, Prince ne
L’échelle de mesure d’hypnotisabilité de Stanford répond à cette considère déjà plus en 1910 la dissociation comme un mécanisme
attente [44, 47, 58]. L’hypnose étant un phénomène dont la profondeur propre à l’hystérie. Nous savons que Freud n’était pas d’accord avec
est variable selon les sujets, l’échelle mesure le degré cette hypothèse… Voici ce qu’il écrit à ce propos : « Il (Prince)
d’hypnotisabilité, c’est-à-dire la capacité d’un sujet à manifester les rappelle (par là) au lecteur que, dans toutes ses descriptions d’états
différentes caractéristiques retrouvées traditionnellement dans dissociés (dissociated states), il n’a jamais tenté d’interprétation
l’hypnose (quelle que soit la méthode d’induction ou d’auto- dynamique. Sinon, il aurait découvert que le refoulement (ou la
induction utilisée). résistance qu’il provoque) est à l’origine des dissociations, tout
Le degré d’hypnotisabilité indique la profondeur de la transe, mais autant que de l’amnésie qui frappe leur contenu psychique. » [24] Les
ne renseigne pas sur les mécanismes neurophysiologiques et/ou études postérieures, en particulier celles de Hilgard, confirment
psychologiques à l’œuvre. toutefois les dires de Prince, sans invalider pour autant les
Soit l’hypnose est un comportement d’adaptation à l’environnement, hypothèses de Freud. La dissociation est probablement à l’œuvre
déclenché spontanément par les circonstances extérieures, soit tout aussi bien dans un contexte naturel que dans certaines
l’hypnose est un état obtenu plus ou moins facilement par une pathologies : l’hystérie, mais aussi les personnalités multiples, les
décision volontaire du sujet, avec ou non intervention d’un états crépusculaires… Hilgard, dans les années 1977, publie un
opérateur. ouvrage intitulé Divided Consciousness [35] . Se situant dans la
Dans les deux cas, l’état dans lequel le sujet se trouve est similaire, perspective des hypothèses de Prince, il développe la théorie dite de
au degré de profondeur près (qui dépend soit de la violence du la « néodissociation » qui rend compte du comportement
facteur environnant déclenchant, soit de la capacité à entrer dans la hypnotique par un phénomène de dissociation accompagné d’une
transe). Dans tous les cas, il existerait des prérequis psychiques ou barrière amnésique entre le conscient et le subconscient. À défaut
neurobiologiques favorables et nécessaires à la survenue de la transe. d’en connaître le mécanisme, la dissociation est une des
caractéristiques de l’hypnose, présente a minima dès le stade de la
Du point de vue psychologique, deux ensembles de facteurs sont en rêverie : le sujet est en partie présent et en partie « absorbé », absent.
jeu : la dissociation et la régression ontogénique. Cette distraction survient lorsqu’un sujet effectue une tâche
accaparante ou encore, comme dans l’hypnose induite, lorsque son
• Dissociation attention est maintenue sur un « ailleurs » par l’induction ou
La première hypothèse psychodynamique concernant la survenue simplement le propos de l’hypnotiseur.
de ces « prérequis », entendre par là les dispositions naturelles, Cette dissociation s’accompagne naturellement, spontanément,
psychophysiologiques, indispensables à la survenue des d’une régression formelle : sommation de la régression ontogénique
manifestations de l’hypnose, pose comme axiome que l’hypnose et temporelle. C’est un mouvement qui porte le sujet vers le
serait, par analogie, un jeu de rôle [51], une réponse « conforme à une relâchement du contrôle volontaire, vigile, laissant place au
représentation sociale »1 agit sous l’influence de la suggestion, voire, flottement des pensées, éminemment proche de la « libre
pourquoi pas, du principe d’autorité. De la même façon qu’un association ». Le sujet semble « présent » à deux niveaux
enfant va pour une première fois chez un chirurgien dentiste avec simultanément. Il reste conscient et présent à la réalité qui l’entoure,
une idée préconçue de la peur qu’il doit a priori ressentir, en capable de réagir et de se « réassocier » en cas de nécessité ou
l’absence d’expérience propre et du fait de ce qu’il a entendu dire d’urgence, de façon spontanée, sans que l’opérateur ait besoin
par son entourage, un sujet confronté à l’hypnose risque de réagir d’intervenir. Beaucoup de sujets non familiarisés avec les techniques
d’hypnose ou de méditation pensent ne pas être entrés dans
l’hypnose simplement parce qu’ils entendaient des bruits dans la
(1) Voir à ce sujet Moscovici. La représentation sociale est un concept qui définit « la rumeur ». pièce ; en fait, cela correspond la plupart du temps à une anxiété
La rumeur n’est pas encore et ne sera peut-être jamais un concept scientifique, ce peut être s’opposant au « lâcher prise ». L’expérience de la perte de contrôle,
simplement une croyance établie sur la propagation des « on-dit ». même en l’absence de toute forme de prise de « pouvoir » de

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37-820-B-50 Hypnose et hypnothérapie Psychiatrie

l’opérateur, réactualise l’angoisse de mort. C’est d’ailleurs ce qui se perpétue une époque primitive de l’humanité, que nous ne
amène les sujets en thérapie à vivre une véritable expérience pourrions plus guère atteindre par une voie directe » [24]. C’est sans
intérieure qui peut être superficielle, ou bien riche et profonde (cela doute là un des points d’articulation avec la notion d’inconscient
dépend de la profondeur de la transe). Le premier « niveau de collectif et d’archétype de Jung. À partir de ces considérations, il est
réalité » est vécu en tâche de fond, en arrière-plan : la réalité manifeste que l’hypnose situe le sujet dans un mode favorisant
environnante est perçue a minima ; ce sont surtout les automatismes l’expression des structures affectives plutôt que des structures
qui permettent l’interaction physique avec l’environnement. Le cognitives.
second niveau, celui de la réalité psychique, est vécu plus Il n’existe en conclusion pas d’argument solide étayant l’idée d’une
intensément, avec une grande profondeur, et d’infinies possibilités opposition entre différents types d’hypnose, en particulier l’hypnose
d’articulation, d’association, de condensation avec les contenus dite parfois « traditionnelle » en opposition à une « nouvelle
mnésiques, y compris sous formes cœnesthésiques (mise en relation hypnose ». L’hypnose repose en effet sur un état mental spécifique
du corps physique, fantasmatique et des processus psychiques). Tout au cours duquel s’établit une communication très particulière. De la
se passe comme si, demeurant au plan de la réalité objective, le sujet façon de mettre en œuvre ces capacités inhabituelles de
accédait à une réalité plus vaste. C’est en collaboration avec cette communiquer dépend la pratique. Il existe, de fait, autant de
partie du psychisme du sujet que le psychothérapeute va œuvrer. pratiques que d’écoles et, d’une certaine façon, il n’est pas faux de
La dissociation est d’autant plus manifeste que le phénomène de dire qu’il y a autant de pratiques que de couples
transe s’accentue, ce qui repose essentiellement sur les capacités du thérapeutes/patients ! L’effet thérapeutique résulte de cette
sujet à « entrer dans la transe ». cocréation, qui représente un effort original pour tenter de résoudre
La dissociation devient une hypothèse explicative de certaines la problématique du patient. Ainsi, la « nouvelle hypnose » (en
manifestations propres à l’hypnose. Alors que le corps physique se référence aux pratiques d’Erickson) est plutôt une nouvelle stratégie
relaxe et que les sensations s’estompent, il apparaît par exemple à la thérapeutique ayant, entre autres, recours à l’hypnose. Milton
conscience un corps fantasmatique, avec parfois des douleurs ou des Erickson établit de nouvelles règles qui fixent un cadre
tensions. Elles correspondent le plus souvent à des mises en thérapeutique très différent et très original s’inscrivant
représentation d’affects refoulés ou non représentables, auxquels le historiquement dans la lignée des pratiques inaugurées par
sujet peut alors avoir accès, grâce au recours à la technique de « libre Puységur et Faria.
association » : il se crée ainsi un lien entre la psyché et le soma. Cela
corrobore l’hypothèse de l’existence d’un continuum depuis la
conscience « biologique » ou « biochimique » jusqu’à la conscience Problématique des inductions
« psychique ». En conséquence, et bien que la nature du lien entre le
Les méthodes d’induction hypnotique (ou d’auto-induction lorsqu’il
phénomène moléculaire et les processus de pensées nous échappent
y a absence de tiers) sont des procédés mis en œuvre pour engager
aujourd’hui, l’hypnose apparaît comme un lieu privilégié où ce lien
le patient vers un état hypnotique. L’utilisation de suggestions est le
se manifeste.
moyen le plus classique d’induire l’hypnose. Toutefois, la réponse à
L’imagerie mentale se trouve, quant à elle, spontanément stimulée, une induction standard n’est pas univoque [44] ; elle dépend de
délivrée des processus de la vision, elle est proche de l’hallucination nombreux facteurs, dont :
ou du rêve, et permet des « revécus » de situations ou de rêves. Il
s’agit là du fameux mécanisme « rétrograde » de circulation de – la personnalité du patient (pathologie, capacité d’insight…) et celle
l’influx nerveux proposé par Freud dans sa première topique de l’opérateur ;
(traduit par « régression »). En d’autres termes, l’hypnose – la représentation de l’hypnose, consciente et inconsciente, du
favoriserait les mécanismes « primaires » de fonctionnement mental. thérapeute et du patient ;
L’hypnothérapie utilise cette capacité à mettre en situation différents
– le degré « d’attente croyante » du patient ;
niveaux de réalité. Les situations créées par le patient, le thérapeute,
ou cocréées, bien que « virtuelles », font partie de la réalité – l’attente inconsciente du thérapeute qui s’exprime en deçà du
psychique du sujet et permettent de véritables processus de langage à travers l’intention. L’effet Rosenthal ou phénomène de
changement. La conscience vit selon un rythme propre (comme dans « prédiction autoréalisante » : le patient se conforme à l’attente du
les situations d’isolation sensorielle) et la survenue d’une distorsion thérapeute (tout comme au cours de la thérapie, les rêves de
du temps est constante. « confirmation » peuvent devenir des rêves de « complaisance »),
attente qui peut le confiner dans une forme d’hypnose et, par
• Régression ontogénétique conséquent, dans un rôle inconsciemment assigné par les convictions
Ainsi donc, dans l’hypnose comme dans le rêve, un mécanisme de du thérapeute ; à noter que l’influence de l’outil, qui peut aller
circulation rétrograde des influx nerveux (les perceptions jusqu’à remplir la fonction d’idéologie, est manifeste dans tout
proviennent directement du cerveau et non des extrémités contexte thérapeutique et psychanalytique compris ;
sensorielles), place le sujet dans une situation de « retour à un mode – les circonstances et l’environnement (le cadre) dans lesquels a lieu
de fonctionnement psychique précoce, prélangagier ». Tout se passe l’expérience de l’hypnose.
comme si, dans l’hypnose, le sujet expérimentait l’ensemble des
Il faut distinguer les inductions standards, difficilement utilisables
contenus de son psychisme, au détriment de ses perceptions
en clinique, des inductions cliniques, qui sont toujours des
extemporanées. Il existe par conséquent une possibilité d’accès
formulations spécifiques proposées en tenant compte du patient et
privilégié à l’ensemble des informations enregistrées dans le
de sa problématique. L’induction d’hypnose devient alors le temps
cerveau, y compris celles relatives à des vécus très précoces… C’est
de cocréation d’un espace favorable à l’échange entre le thérapeute
ainsi que l’hypnose se caractérise par l’abondance de l’imagerie
et le patient.
mentale, de souvenirs parfois très anciens, de réminiscences
olfactives, cœnesthésiques, voire symboliques, sans qu’il soit Tous les facteurs énoncés ci-dessus constituent un ensemble de
vraiment possible de les ordonnancer. Freud pensait que cette suggestions contingentes, dont la prise en compte permet d’en
régression ontogénétique s’accompagnait d’une régression limiter les effets indésirables ou d’en accroître les effets attendus.
temporelle (ce qui est le plus primitif dans la structure psychique La suggestion, qu’elle soit directe ou indirecte, n’est pas
est aussi le plus éloigné dans le temps) et nommait la sommation de indispensable pour induire l’état d’hypnose, qui peut être obtenu
ces régressions la régression « formelle ». Il pensait même que par d’autres voies : inductions par déprivation ou saturation
l’hypnose, tout comme le rêve, était le seul moyen d’accéder à une sensorielle, par sidération, inductions « conversationnelles », par
forme de régression « phylogénétique », c’est-à-dire celle qui pantomime…
permettrait la résurgence du passé de l’espèce. Nous pressentons L’auto-induction de l’hypnose est obtenue soit par autosuggestion,
toute la justesse des paroles de Nietzsche, disant que « dans le rêve les consignes étant « relayées » par une partie du Moi, soit par des

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Psychiatrie Hypnose et hypnothérapie 37-820-B-50

stimuli répétitifs (musique de transe par exemple), ou encore par le haut par des ballons... L’opérateur maintient le bras puis le lâche
l’isolation sensorielle, les techniques de méditation ; certaines progressivement en formulant des suggestions de légèreté. Le bras
drogues peuvent engendrer ou accroître l’hypnose. Une technique en lévitation signe la dissociation. Un travail thérapeutique peut
abandonnée aujourd’hui du fait de son absence d’efficacité, la alors être entrepris.
narcoanalyse, consistait par exemple à utiliser par voie intraveineuse Les inductions par fixation de l’attention utilisent toutes sortes de
une amphétamine et un barbiturique d’action courte : il en résultait supports : fixation du regard sur un objet, sur le doigt de l’opérateur,
une dissociation artificielle. Certaines drogues, traditionnellement sur la voix… Cela aboutit à créer un « rétrécissement » du champ de
utilisées par les chamans, telle la psylocybine, permettent, à qui est la vigilance sur l’objet fixé. Il s’ensuit une dissociation, une partie de
initié et expérimenté, de vivre des états de dissociation prononcée la conscience du sujet est rivée sur l’objet fixé tandis qu’une autre
tout en conservant la maîtrise de l’accès aux deux « statuts » de la partie est accessible à des suggestions diverses, sommeil, détente
conscience, réel ou virtuel. par exemple, selon le projet thérapeutique.
À différentes approches thérapeutiques correspondent différentes S’en rapprochent les inductions ou auto-inductions par déprivation
catégories d’induction, auxquelles correspondent des modes de sensorielle (caisson d’isolation sensoriel par exemple) ou par
communication (d’interventions thérapeutiques) souhaités, selon la saturation des sens par stimulations répétées (musique répétitive par
finalité de l’utilisation de l’hypnose. Il est donc possible de rendre exemple). Ces inductions ne nécessitent pas l’intervention d’un
compte, d’une façon toutefois relative (car les différentes inductions opérateur, ni par conséquent de suggestions particulières.
peuvent toujours être mêlées), des pratiques, en se référant aux
différents types d’induction. C’est la demande et la problématique Les inductions stimulant l’imagination consistent à « emmener » et
du patient qui doivent, in fine, définir l’approche thérapeutique « accompagner » la personne dans un univers virtuel qui fait sens
souhaitable, recours à l’hypnose y compris. pour elle. Ce peut être un lieu favori de son enfance (ce qui aide à la
régression) ou tout autre construction fantasmatique reposant sur la
Il existe par conséquent maintes façons de mettre en œuvre des réalisation de désirs, lieux de loisirs, de plaisirs, de vacances… le
techniques de soins spécifiques intégrant l’hypnose, ce qui crée sujet se projette dans un univers artificiel qu’il partage avec le
souvent une certaine confusion dans les esprits en ce qui concerne thérapeute et auquel il peut accorder une valeur de quasi-réalité…
l’hypnose en soi : ce qui provoque et accentue l’effet de régression et de dissociation.
– dans le contexte de la psychothérapie : modèles comportemental, Après quelques minutes, le sujet est entièrement absorbé dans son
cognitif, stratégique et psychanalytique… ; rêve toutefois « lucide ». Il devient alors possible de mettre en œuvre
des métaphores invitant au changement. Parmi ces techniques
– en médecine : traitement de la douleur chronique, des douleurs d’induction, notons les méthodes de décompte (marches d’escalier
aiguës, des explorations fonctionnelles douloureuses, soins aux par exemple), la méthode invitant à accélérer le rythme respiratoire
brûlés, microchirurgie, chirurgie dentaire, traitement d’appoint en l’associant à l’idée de courir et d’atteindre une porte qui ouvre
d’affections psychosomatiques… sur le monde intérieur…
Il est évident que chacune de ces catégories d’intervention soignante
Au cours des inductions par relaxation musculaire, dérivées des
requiert une induction d’hypnose spécifique.
techniques mises au point par Jacobson ou Schultz par exemple, il
est possible d’introduire et de travailler à partir d’éléments
DIFFÉRENTS TYPES D’INDUCTIONS D’HYPNOSE biographiques ou de métaphores.
Il faut conserver à l’esprit cette « relativité » de la notion d’induction D’autres inductions utilisent la dynamique du souffle, inspirées du
et répéter que des inductions « standards » ne sont pas adaptées au rebirth. L’hyperventilation et les différentes techniques respiratoires
travail clinique, qui se doit de respecter la singularité inhérente à la permettent de déconcentrer l’attention et de proposer de
constitution de l’alliance thérapeutique. nombreuses formes de travail psychocorporel.
Les trois types d’induction « classiques » mentionnés plus avant, nés Les inductions conversationnelles et stratégiques (selon Erickson par
des techniques de soin « historiques », constituent encore des exemple) visent à engendrer une confusion par un effet du discours.
catégories qui font sens. Il s’agit des inductions par le toucher, par Il s’ensuit une perte relative des repères logiques, alors utilisée pour
la fixation de l’attention et par l’imagination. S’y ajoute les pratiques placer habilement des suggestions, directes ou indirectes, construire
d’induction non formalisées et conversationnelles systématisées par des métaphores propices au changement ou amener, par une
Erickson. stratégie d’un jeu de questions/réponses, à modifier les perceptions
que le patient a de sa situation…
Les inductions par le toucher, s’inspirant des rituels propres au
magnétisme mesmérien, ne sont plus guère utilisées. Elles
consistaient à effectuer des frôlements de part et d’autre du corps QUELLES INDUCTIONS POUR QUELLES APPLICATIONS ?
du patient, le long des bras, en général de haut en bas, en position
debout. La catalepsie était alors induite par des suggestions de ¶ En psychothérapie
rigidité musculaire et, enfin, le sujet était placé en position allongée.
Ces « passes » étaient ensuite complétées par le toucher du front et Deux catégories d’induction s’opposent formellement, car à chacune
le frôlement du visage, qui aidaient à provoquer la fermeture des de ses approches correspond un mode d’entrée dans l’hypnose
paupières. Diverses suggestions de lourdeur et de pesanteur adapté et divergent.
complétaient ces manipulations. Cette technique est encore Soit l’installation dans l’hypnose est un temps préalable à
employée par les hypnotiseurs de music-hall pour obtenir la raideur l’application des outils thérapeutiques spécifiques, techniques
cataleptique. Ces inductions reposent surtout sur l’effet de comportementales, cognitives ou stratégiques par exemple.
suggestion massif, concomitant à la représentation magique de L’observateur ou le praticien peuvent aisément différencier le temps
l’hypnose, et n’ont plus guère d’utilisation en clinique. d’induction du temps thérapeutique. Voici un exemple. Un patient
En revanche, cette technique est proche de la « chute en arrière », souffre d’une phobie simple. Il est adressé chez un hypnothérapeute
dans laquelle les mains de l’opérateur placées dans le dos du sujet comportementaliste qui met en œuvre une technique de
sont censées l’attirer comme des aimants… jusqu’à provoquer la désensibilisation sous hypnose. Le traitement se déroule en deux
chute… retenue par l’hypnotiseur. Cette technique peut encore être temps bien distincts : après une phase d’induction hypnotique à
utilisée en guise de test de suggestibilité plutôt que proprement parler, une exposition progressive au symptôme est
d’hypnotisabilité. proposée. La désensibilisation est pratiquée « in vitro ».
Enfin, différentes techniques font appel à des suggestions motrices, À l’opposé, il est difficile, sinon impossible, de séparer le temps
comme la lévitation du bras par exemple ; il est demandé au sujet d’induction du temps thérapeutique. Dans le cadre des thérapies
d’imaginer que le vent soulève son bras ou que celui-ci est tiré vers stratégiques ou d’inspiration psychanalytique, il s’agit d’un réel

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37-820-B-50 Hypnose et hypnothérapie Psychiatrie

« accompagnement », qui vise, dès le début de l’induction, à ne pas Excepté dans la chirurgie lourde (où l’induction doit être reprise de
précéder la personne (c’est la règle de neutralité), à l’observer et à temps à autre afin d’accompagner le patient), la technique
l’aider à franchir les caps de ses propres difficultés, en mettant à sa d’induction est la plus brève possible (de 5 à 10 minutes). La
disposition les outils facilitants propres à l’hypnose. Plus la personne coopération du patient est indispensable et généralement obtenue
s’engage dans l’hypnose, plus elle accepte d’entrer dans un d’office (car c’est dans son intérêt). Elle consiste soit à utiliser une
processus de régression, correspondant au « lâcher prise », plus elle suggestion motrice, telle la lévitation du bras, ce qui contribue à une
évolue dans son for intérieur comme « un poisson dans l’eau », plus dissociation rapide, soit à donner des consignes de relaxation puis
elle se dévoile à elle-même, plus elle s’appuie aussi sur la relation de concentration sur la zone ou l’organe concerné.
avec le thérapeute : l’empathie caractérise l’accompagnement dans
l’hypnose.
L’induction est alors déjà un temps thérapeutique indissociable du Applications de l’hypnose
corps de la séance en soi, dont elle représente le commencement.
C’est bien de la spécificité de la relation que naissent l’originalité, la
singularité nécessaire à déclencher le désir et la possibilité de TECHNIQUES DE PSYCHOTHÉRAPIE
changement chez le patient, et non de l’état d’hypnose en soi, lequel Il faut donc différencier :
repose toujours, peu ou prou, sur les bases que nous avons
préalablement définies. – les pratiques reposant essentiellement, sinon exclusivement, sur
Au titre des variables à prendre en compte sont importants le cadre, la suggestion ;
les connaissances théoriques du thérapeute, sa capacité d’analyse – celles reposant sur les caractéristiques propres à l’hypnose, autres
intellectuelle de la situation. Ils sont l’architecture, le « scaffolding » que la suggestibilité accrue.
comme dirait Winnicott, indispensable à l’établissement d’une
alliance thérapeutique. ¶ Techniques d’hypnosuggestion
Puis il se cocrée une « bulle affective », un lieu de « holding », où se
manifeste le « champ transférentiel ». C’est un lieu de création dans Dans le premier cas, la relation induite par l’hypnotiseur est de
lequel vont se manifester, se représenter, à la fois le théâtre de la nature directive, voire autoritaire : le thérapeute s’efforce de recourir
problématique du patient, ses problématiques non encore essentiellement aux suggestions et adopte de ce fait une position
représentées, mais aussi ce que cela réactive dans l’inconscient du « dominante ». Ferenczi (1873-1933) [22, 23] opposait l’hypnose
thérapeute. permissive, qu’il nommait « maternelle », à cette hypnose autoritaire,
De la capacité à entrer dans la problématique du patient dépend dite « paternelle », en référence au complexe d’Œdipe qui devait
l’issue de la séance. expliciter la suggestion et l’hypnose selon la qualité de la régression
du sujet : ce serait dans ce cas l’attitude du sujet qui déterminerait la
Une métaphore pourrait peut-être aider à comprendre les tenants et
qualité du transfert hypnotique. Cette explication pourrait rendre
aboutissants de la séance d’hypnothérapie. Lorsque nous assistons à
compte de la trop grande « docilité » de certains patients. Quoi qu’il
un spectacle de danse, nous sommes sensibles à l’effet artistique,
en soit, le changement n’a d’effet durable que dans la mesure où le
par exemple l’effet de « cygne » évoqué par le danseur. L’aspect
patient est susceptible d’être manipulé par le thérapeute selon une
technique doit disparaître si nous voulons nous laisser
relation qui peut aller jusqu’à laisser la toute-puissance du
« transporter » par l’effet artistique. Mais il faut au danseur toute la
thérapeute s’exprimer… Fort heureusement, nous savons que ce
maîtrise de la technicité pour qu’elle n’apparaisse pas… C’est
type de « conditionnement » est très peu efficace, la suggestion
lorsque la technique est transcendée qu’apparaît le plaisir et la magie
n’ayant en règle générale qu’un effet limité dans le temps. Par
du spectacle. Le danseur mime un acte qui est perçu par le
ailleurs, les résistances du patient sont en général réactivées par une
spectateur à un niveau très subtil de sa conscience : à ce stade, il
attitude autoritaire, probablement parce que le transfert se doit de
existe aussi une cocréation grâce à la capacité de l’humain à
naître d’abord du côté du patient et non l’inverse : l’hypnose,
fabriquer de purs produits symboliques.
contrairement à une représentation commune, ne fait pas tomber les
Voici un exemple : dans un contexte d’hypnothérapie, un patient se résistances, mais les renforce bien au contraire, par l’effet de
trouve bloqué dans une problématique exprimée par une régression induit. C’est semble-t-il une des raisons qui poussa Freud
métaphore. Il se ressent bloqué au-dessus d’une tombe, une jambe à abandonner cette pratique hypnotique. Cet hypnotisme
retenu par un défunt. Il exprime qu’il ne peut se dégager, ce qui est traditionnel n’est plus guère de mode, mais peut encore être utilisé
une façon de réclamer une forme d’aide pour dépasser cette aujourd’hui avec parcimonie dans le traitement de problèmes
situation vécue avec beaucoup d’angoisse. La tâche du thérapeute simples, la réduction du tabagisme par exemple. Il est à noter que,
serait par exemple de proposer au patient de demander à ce défunt dans ce cas, le traitement repose davantage sur l’autosuggestion (les
ce qui l’amène à le retenir… tout en manifestant auprès du patient suggestions du thérapeute sont acceptées et « relayées » par le
une forme de réassurance. La tâche de l’hypnothérapeute ne consiste patient), proportionnelle à l’« attente croyante » du patient, c’est-à-
pas à interpréter, pour lui-même ou pour le patient, ce qui pourrait dire à la suggestion contingente à la situation (le patient opte pour
être le fruit d’une élaboration logique, théorique (il pourrait s’agir ce mode de traitement et son « adhésion » constitue une suggestion
d’un deuil non résolu, d’une culpabilité vis-à-vis d’un défunt ou en soi suffisante pour provoquer le succès de la thérapeutique).
encore de la résurgence d’un secret de famille…), mais
d’accompagner le patient à dépasser son blocage au sein même de Les diverses techniques de suggestion (directes, indirectes ou
la métaphore, qui est réalité psychique. Par ailleurs, ce patient contingentes) trouvent aujourd’hui une application dans les
exprime de cette façon cette problématique avec ce thérapeute. Il thérapies cognitives et comportementales. Il ne s’agit pas ici
l’exprimerait peut-être autrement avec un autre thérapeute. En effet, d’obtenir des changements par des suggestions autoritaires
dans l’espace transférentiel de la séance d’hypnose, le patient formulées simplement, mais par l’utilisation de suggestions
exprime sa problématique en cohérence avec ce que son inconscient appropriées utilisées après une reconstruction préalable durant la
(ici au sens large) ressent de l’inconscient du thérapeute. séance d’hypnose de la situation dans laquelle se manifestent les
symptômes. Ainsi est-il possible de recréer « in vitro » une situation
En conclusion, la technique d’induction dépend des choix
d’apprentissage ou de déconditionnement. Par exemple, demander
thérapeutiques qui dépendent eux-mêmes de la pathologie et de la
au patient phobique durant la séance d’hypnose de visualiser un
nature de la demande.
ascenseur et lui proposer progressivement de l’accompagner dans
¶ En médecine, chirurgie dentaire et chirurgie cette situation phobogène, jusqu’à ce que la désensibilisation soit
La question est sensiblement différente dès qu’il s’agit d’applications obtenue. De la même façon, l’hypnose peut être utilisée comme outil
médicales stricto sensu. Il s’agit dans la plupart des cas d’amener le pour l’analyse et l’apprentissage de séquences de comportements.
patient à exercer un contrôle sur un organe ou un système. Dans le second cas, l’analyse est de loin plus complexe.

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Psychiatrie Hypnose et hypnothérapie 37-820-B-50

Deux modèles thérapeutiques utilisent les potentialités précitées de du patient, lui permettant ainsi de venir à bout des résistances en
l’hypnose : dissociation et régression, ouverture sur l’imaginaire. Ce rendant à la conscience ce que l’inconscient lui avait caché. C’était
sont : le modèle stratégique, en grande partie inspiré par la pratique souligner l’importance, sinon la prépondérance, de l’acte intellectuel
d’Erickson, et l’hypnoanalyse. Très différents, voire opposés dans posé dans et par la cure comme régulateur des affects, des pulsions
leur conception, ces modèles demandent à être explicités et du Surmoi supposés à l’origine de la névrose [25].
séparément. Rappelons que la technique de suggestion (l’hypnotisme ou la
psychothérapie suggestive) fut abandonnée par Freud dès 1889,
¶ Thérapies « stratégiques » inspirées d’Erickson lorsqu’il inaugura avec le traitement d’Emmy von N., la méthode
et hypnose « conversationnelle » hypnocathartique élaborée par Breuer. Freud écrit à ce propos en
Ces thérapies se développent autour de trois concepts élémentaires, 1888 dans la « Communication préliminaire » des Études sur
nécessaires selon Erickson pour déclencher un « changement » et l’hystérie [26] : « La remémoration dénuée d’affect (affekloses Erinnern)
dont la stratégie repose sur l’impact interpersonnel du thérapeute est presque toujours sans effet ; le processus psychique qui avait
sans que le patient en prenne conscience ; elle inclut l’attribution de surgi originellement doit être répété de façon aussi vivante que
consignes qui amènent un changement de comportement et elle possible (lebhaft… wiederholt), remis au stadum nascendi et alors
insiste sur la communication métaphorique [32, 41]. “verbalisé” ». Puis, en 1892, il inaugure la méthode de remémoration
consciente ou des « associations libres », technique progressivement
À aucun moment du traitement, le thérapeute ne doit expliciter au
épurée de tout élément suggestif jusqu’à l’abandon de l’hypnose
patient ce qu’il a perçu de la nature de ses troubles. Il s’agit d’éviter
vers 1896. Freud fonde alors la psychanalyse, die eigentliche
l’introspection. En effet, l’analyse pragmatique ainsi formulée
Psychoanalyse.
rencontrerait les résistances du patient et risquerait de renforcer ses
efforts non conscients pour « ne pas guérir » : il risquerait alors de Toutefois, il affirma beaucoup plus tard, en 1920, que la technique
s’enfermer dans des raisonnements logiques visant à rationaliser ses requerrait d’une part que le patient se place dans un « état »
troubles. d’association libre (qui est une transe légère) et que d’autre part
l’analyste soit dans un « état » d’écoute flottante, qu’il définissait
Le thérapeute doit s’adresser au patient de manière à éviter toute
ainsi : « l’expérience montra rapidement que le médecin analysant
analyse critique par celui-ci. Il utilise pour ce faire des techniques
se comporte ici de la façon la plus adéquate s’il s’abandonne lui-
de communication spécifiques : mises en situation métaphorique de
même, dans un état d’attention uniformément flottante, à sa propre
la problématique du patient ainsi que d’un ensemble de solutions
activité inconsciente, évite le plus possible de réfléchir et d’élaborer
« envisageables » ; suggestions paradoxales ; prescription du
des attentes conscientes, ne veut, de ce qu’il a entendu, rien fixer en
symptôme ; utilisation du symptôme comme outil thérapeutique…
particulier dans sa mémoire et capte de la sorte l’inconscient du
L’ensemble du traitement peut être contenu dans cette perspective patient avec son propre inconscient [27] ».
métaphorique, tout en évitant d’être un « conditionnement ». Il ne Ainsi donc, si Freud renonce à l’hypnosuggestion et à la prétendue
s’agit pas d’une manipulation à l’insu du patient dans la mesure où « remémoration » hypnotique qui faisait l’intérêt de la méthode, il
il s’agit d’une stratégie organisée pour obtenir la coopération du ne renonce ni aux processus infralangagiers propres à l’hypnose, ni
patient nécessaire au changement qu’il demande. Il s’agit en somme à la verbalisation, en conscience, pendant l’hypnose : il les considère
de promouvoir un processus de changement suggéré, ou plutôt simplement comme ne faisant pas partie de l’hypnose. Car chacun
« esquissé » par un « recadrage » de la problématique, proposé à comprend que Freud, pour des raisons historiques, ne concevait
travers une mise en représentation imaginaire. Le patient utilise ou l’hypnose que comme un état somnambulique propre à la pratique
non, en dernier lieu, les solutions indirectement évoquées. La de la suggestion, telle que Bernheim la pratiquait. La plupart des
personnalité du thérapeute joue malgré tout un rôle considérable, auteurs contemporains, sans doute par défaut d’expérience,
non seulement son charisme, mais aussi son « savoir-faire », sa réagissent de même. Ils considèrent en général l’hypnose comme
créativité qu’il doit mettre en œuvre en temps réel ! Le thérapeute « un état d’absence, d’inconscience, d’oubli de soi »… [11]. Or, le sujet
doit donc rester vigilant afin de respecter la nature et la personnalité dans la transe hypnotique est hautement présent à lui-même ! L’effet
du patient. d’amnésie qui peut être mis en évidence et qui évoque sans
La métaphore provoque par un changement sémantique l’accession ambiguïté la censure n’empêche pas que se produise un important
à « une autre réalité », ou à « un autre niveau de réalité » et, de ce travail d’élaboration pendant la transe, agi dans le transfert. Par
fait, à des solutions qui vont s’imposer alors qu’elles n’étaient pas ailleurs, la transe légère rend parfaitement compatible la
même envisageables. Ainsi, la métaphore de l’oiseau donne « des simultanéité des processus narratifs et infralangagiers.
ailes » et de la légèreté, qui autoriseront peut-être un patient à Dans l’hypnoanalyse, l’hypnose est utilisée comme un outil facilitant
vaincre une difficulté, insurmontable dans la réalité… grâce à tout l’accès à des zones de la psyché non accessibles habituellement. Il
un ensemble symbolique projeté dans la situation métaphorique. ne s’agit pas de rendre la personne plus suggestible afin de
Cette technique permet d’introduire l’idée d’un changement l’influencer par de quelconques suggestions, fussent-elles indirectes
inimaginable dans la réalité parce que soumis aux règles drastiques ou métaphoriques, mais d’ouvrir des espaces intérieurs, de relancer
de la conscience vigile et des blocages qu’elle impose. les processus de créativité, de permettre de mettre en œuvre le corps
symbolique, de faciliter la constitution d’espaces métaphoriques
¶ Hypnoanalyse
propres à favoriser l’expression et les facultés de représentation.
De l’hypnose à la psychanalyse, il existe bien plus qu’une filiation. L’hypnoanalyse contemporaine propose au patient, par la
Il s’agit plutôt d’entrelacs, laissant transparaître au sein même de la formulation d’une règle fondamentale élargie, une technique
cure analytique la plus orthodoxe, aux yeux de l’observateur attentif, activant les processus primaires de fonctionnement mental et
des manifestations typiques de l’hypnose et par conséquent les favorisant une relation d’objet précoce. Ainsi que l’écrit Palaci [46],
questions afférentes à la transe, à la suggestion et à l’affect. Il n’est c’est une méthode d’exploration de l’inconscient venant en aide à
hélas possible ici que d’être bref. Mais disons simplement que l’association libre, dont elle fait également usage. Ce renoncement
l’hypnose n’a jamais quitté complètement la psychanalyse, bien que relatif de la parole par rapport à l’autre amène habituellement le
beaucoup se soient acharnés à l’en faire sortir, étant persuadés que patient à spontanément régresser, voire à entrer dans une transe
l’hypnose était une sorte de coma dans lequel le sujet perdait son légère : ce renoncement au contrôle conscient est obtenu ipso facto
identité et se livrait à l’autre : ce qui est un malentendu issu des dans la transe hypnotique légère, qui, rappelons-le, est une
pratiques du XIXe siècle…. La question serait plutôt comment et régression auto-induite. Le patient s’éloigne d’autant plus du
pourquoi réintroduire l’hypnose « postanalytique » dans la pratique discours intellectuel, d’un mode « cérébral », qu’il entre dans
analytique ? l’hypnose légère. Cette méthode n’est pas utilisable avec tous les
Freud faisait du transfert le pivot de la cure, en posant l’hypothèse patients. En effet, l’introduction de l’hypnose demande une grande
que l’analyse du transfert éveillerait pleinement l’intérêt intellectuel participation du patient qui se trouve plongé radicalement et

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37-820-B-50 Hypnose et hypnothérapie Psychiatrie

rapidement au sein de conflits intrapsychiques, éventuellement de Une mention particulière doit être faite en ce qui concerne la
réactualisations traumatiques et assez souvent de vécus pratique obstétricale. Bien que l’analgésie péridurale et le
cœnesthésiques correspondant à des affects non représentables. déclenchement « planifié » des accouchements lui aient fait perdre
L’hypnose réactive les processus primaires, les comportements de l’intérêt, l’hypnothérapie reste une excellente méthode de
infantiles, les conflits précoces refoulés. Cet ensemble de matériel préparation à l’accouchement et d’accompagnement pendant
est de l’ordre de la mimesis plutôt que de la diegesis pour reprendre l’accouchement. Il s’avère même parfois possible de favoriser une
la distinction qu’introduit Platon entre mime et discours : l’hypnose, date précise pour l’accouchement (non loin du terme bien entendu).
nous l’avons dit plus avant, est un revécu, sans être toutefois
nécessairement une catharsis au sens d’Aristote ou Breuer. Le temps ¶ Médecine générale
de perlaboration est d’ailleurs essentiel et le thérapeute peut
proposer au patient d’alterner séances d’hypnose et séances de L’hypnose peut être un outil adjuvant intéressant à utiliser dans des
« parole ». Le plus souvent, le patient gère lui-même cette contextes cliniques aussi variés que le traitement d’appoint des
répartition, et utilise de moins en moins l’hypnose au fur et à mesure acouphènes, de l’hypertension labile, des colopathies fonctionnelles,
que la fin du traitement approche. Le transfert est lui-même de l’asthme, du psoriasis, de l’eczéma…
oscillant : archaïque, préœdipien, symbiotique dans les temps forts Ce peut être un appoint en petite chirurgie ou face à des situations
de l’hypnose, et il n’est pas sans évoquer le lien affectif et viscéral d’urgence auxquelles le praticien de médecine rurale peut avoir
qui unit la mère et le nourrisson. Il évolue selon la problématique affaire.
vers tous types de transferts « classiques » au fur et à mesure du
déroulement de la cure.
Les indications de l’hypnoanalyse sont les mêmes que celles de Place et indication de l’hypnothérapie
l’analyse classique. Toutefois, l’hypnose met en acte plus
expressément le corps symbolique et le vécu cœnesthésique avec les
traumatismes ou les conflits internes. L’hypnoanalyse peut donc être Comme nous l’avons expliqué tout au long de cet article, il n’existe
a priori un outil de choix pour des patients présentant une pas d’indications précises et spécifiques à l’hypnothérapie. Tout au
symptomatologie à expression psychosomatique. plus retiendra-t-on que l’hypnocomportementalisme permet des
traitements par désensibilisation « in vitro ».

HYPNOSE EN MÉDECINE
Autrement dit, il faut se méfier des manuels dans lesquels on
propose de maigrir en dix séances, ou de l’affirmation qu’un fumeur
¶ Médecine psychosomatique ou buveur invétéré pourra stopper en tant de séances : c’est possible,
mais ce n’est en aucun cas une certitude.
Les problèmes psychosomatiques ou la pathologie fonctionnelle se
traitent grâce aux capacités du sujet à couper la boucle pendant Les techniques d’hypnosuggestion ou d’hypnothérapie stratégique
l’hypnose, qui, par le biais du système nerveux autonome, exerce ne semblent pas, selon les études statistiques, donner des résultats
une pression sur un organe ou une fonction. supérieurs à d’autres techniques, telles que l’auriculothérapie par
exemple. En revanche, certains patients sont plus réceptifs à une
L’hypnose peut être utilisée par exemple dans des affections aussi
technique plutôt qu’à une autre, ce qui dépend de nombreux
diverses que les cystalgies à urines claires, les colopathies
facteurs, tels que la personnalité du patient, la fonction
fonctionnelles, les ulcères dits de stress, l’asthme, les manifestations
« économique » ou la place du symptôme dans son équilibre
allergiques, le syndrome dit de spasmophilie, le hoquet ou les
psychique, dans sa vie etc.
spasmes de la glotte, l’obésité, l’hypertension artérielle labile,
l’eczéma… la liste exhaustive serait longue puisque beaucoup Il est également faux de prétendre que les apprentissages seraient
d’organes sont gérés par le système nerveux autonome. Dans la nettement améliorés par l’hypnose. En revanche, l’apprentissage de
majorité des cas, l’hypnose n’intervient que comme un traitement l’hypnose lève indubitablement les inhibitions, renforce la
d’appoint, venant renforcer par effet de synergie additive le motivation, augmente la capacité d’attention et donc, dans le
traitement classique. meilleur des cas, stimule la fonction mnésique. Autrement dit, un
L’intérêt de l’hypnose associée au traitement classique est : peintre ou un musicien peut bénéficier, tout comme un sportif, de
séances d’hypnose pour « affirmer » son talent. Mais le fait de lever
– la diminution des doses de médicaments, la prise en charge de la les inhibitions ne transforme pas un peintre quelconque, sans
pathologie par le patient lui-même ; inspiration et sans technique, en un peintre de talent !
– la moindre fréquence des rechutes et l’allongement du temps entre Enfin, toutes les techniques de psychothérapie ou presque peuvent
les crises lorsque la pathologie évolue par crises. s’enrichir de ce remarquable outil.
L’intérêt pour le patient, la famille et la communauté est évident, en Les associations d’idées deviendront plus intenses, la
termes de confort et de coût. communication s’en trouvera enrichie et la création d’une alliance
Dans le meilleur des cas, la pathologie hautement liée au psychisme thérapeutique facilitée. Autrement dit, l’hypnose est un remarquable
cède et le traitement médicamenteux peut être stoppé. outil d’entrée en matière thérapeutique. Outre le fait de faciliter la
L’hypnose pourrait renforcer l’immunité cellulaire en augmentant cocréation d’une alliance thérapeutique, la séance d’hypnose attire
la sécrétion des lymphocytes T. très rapidement l’attention du patient et du thérapeute sur la
problématique de fond. Il n’est pas rare par exemple que, dès la
¶ Traitement de la douleur première séance, l’attention du patient et du thérapeute soit attirée
Les algies essentielles chroniques ou rebelles, celles des brûlés, des vers une sensation particulière du corps (fantasmatique), qui
cancéreux… font l’objet de protocoles d’hypnoanalgésie. Il peut permettra la résurgence d’un traumatisme affectif qui va rapidement
s’agir par exemple de dériver la douleur en l’associant à un vécu s’y associer dans le décours de la séance.
différent et en en modifiant le vécu psychoaffectif, en limitant L’hypnose trouve une indication privilégiée dans les traitements qui
l’angoisse de mort etc. piétinent, s’enferment dans la plainte, s’éternisent dans des discours
De même peuvent être prises en charge les douleurs iatrogènes, factuels, des ratiocinations et qui contribuent à cérébraliser la
chirurgie, explorations fonctionnelles, chirurgie dentaire, effets thérapie, ou à l’enfermer dans un système défensif de type déni ou
secondaires des antimitotiques. En chirurgie, des suggestions défenses maniaques. De même, les problématiques paradoxales, « je
peuvent être données afin d’éviter le saignement pendant veux guérir/je ne veux pas guérir », trouvent non pas une panacée,
l’intervention, puis les effets secondaires du stress tissulaire tels mais un outil supplémentaire par l’introduction de l’hypnose dans
l’œdème post-traumatique, les douleurs de la suture et les douleurs le cadre thérapeutique, à la condition que le thérapeute se le soit
postopératoires. approprié et qu’il l’ait intégré à sa pratique habituelle.

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Psychiatrie Hypnose et hypnothérapie 37-820-B-50

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