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C ON FESSION S
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SAINT AUGUSTIN,
T R A D '0 C T I O N N O 0 V E L L E.

·T O M E P R E M I E R.

·
L E S

CONFESSIONS
D E

sAINT AU GUSTIN,
TRADUIT ES EN FRANC O IS
Avec le Latin à côté, *
E N R I c H I E s D E R E MA R 9 v E s
Hiſtoriques , Critiques @ Chronologiques.
Parle RévérendPere Dom " Religieux Bénédictin
de la Congrégation de S. Maur.
TO ME P R. E M I E R.

A P A B [S,
Chez P 1 E R R E - A L E x A N D R E M A R T I s s
Quay des Auguſtins, à l Ecu de France.
--•
- mmEnrEzEº

M. D C C. X L I.
Avec Approbation, & Privilége du Roy.
| PREFACE
- NT R E tant d'Ouvrages des Peres
|#% que la Sageſſe divine a ménagés
#| aux Fidéles, & qu'elle a fait paſſer
#l juſqu'à nous, il n'en eſt aucun qui
attache plus que les Confeſſions de ſaint Au
guſtin. Nous paſſons ſous ſilence que ce Li
vre eſt unique , qu'il n'a jamais eu ſon ſem
blable , & qu'il eſt preſque hors de doute
qu'il n'en aura jamais : ce qui fait ſon prix,
& ce qu'on ne doit jamais perdre de vûë ,
c'eſt qu'il fait ſans ceſſe je ne ſai quelle douce
illuſion au Lecteur , qu'il l'éclaire & le
charme, & que ſous ombre de lui préſenter
l'hiſtoire & la vie de S. Auguſtin , il lui met
devant les yeux la corruption de ſon propre
cœur. Ainſi les Confeſſions de ſaint Auguſtin
ſont auſſi les confeſſions de tous ceux qui les
liſent. Le portrait eſt d'après nature , il eſt
fait par le plus grand Peintre de l'Antiquité ;
" a3
vj P R E F A C E.
& comme le voile eſt levé , tout le monde
· s'y reconnoît , & éprouve en ſoi-même les
ſemences de ce qu'il lit. Le plus ou le moins
n'y fait rien : il ſert ſeulement à épargner à
ceux qui ne ſont pas faits à ces ſortes de dé
tails, la peine de les chercher, de les raſ
ſembler : on les trouve tous faits dans ces
Confeſſions , & l'on apprend à rougir avec
ſaint Auguſtin de tous les déreglemens qui
nous ſont communs avec lui. ' - .

· Mais où l'art de l'Auteur eſt le plus admi


rable, c'eſt en ce qu'il réünit dans un même
point de vûë la connoiſſance de Dieu & celle
de nous-mêmes,& qu'il nous fait paſſer ſans mi
lieu de l'une à l'autre. Ces connoiſſances, d'ail
leurs ſi importantes & ſi difficiles , ne coû
tent rien ici à acquerir. Il ſuffit de ſuivre
ſaint Auguſtin : avec un guide ſi éclairé on
va auſſi loin que le permettent les ténébres,
où la prévarication d'Adam a précipité tou
te ſa poſtérité. - -

| En effet, que ne nous découvre-t-il pas ?


Un fond de corruption inépuiſable ; une ſéve
· de péché , des ſens pervertis , les facultés
de l'ame troublées ; notre libre arbitre affoi
bli ; les mêmes paſſions dans tous les âges ;
des ténébres épaiſſes , une pente naturelle
au mal , un ſemblable éloignement pour le
bien ; l'orguëil né & concentré avec nous ;
P R E F A C E. vij
l'arrogance, l'entêtement, l'humeur, & l'a-
mour propre influant enſemble ou ſéparé
ment ſur tous nos mouvemens & ſur tou
tes nos actions ; notre dureté envers les au
tres ; notre délicateſſe & notçe ſenſibilité
pour nous , nos hauteurs avec les petits ;l'eſpe
ce de culte que nous rendons aux Grands ;
notre ardeur , notre paſſion pour les aiſes de
la vie, pour l'abondance, les richeſſes, les
honneurs & la gloire , nos jugemens préci
pités ; notre opiniâtreté ; l'attachement que
nous avons à la vie préſente, & l'indifférence
où nous ſommes pour la vie à venir.
Voilà le portrait que S. Auguſtin fait de
nous-mêmes à nous-mêmes , rien n'échappe
à ſa vûë : le cœur humain a beau s'en
velopper ; il n'y a plis ni replis , où il ne
s'inſinuë , qu'il ne ſonde & ne développe :
chûtes , plaïes, maladies, foibleſſes , lan
gueurs ; tout eſt mis au grand jour, & ca
ractériſé ou défini ſelon ſa nature , ſon gen
re & ſon eſpece : tout ce qu'il dit porte la
conviction , & .la conviction jetteroit l'ame
dans le déſeſpoir, ſi le S. Docteur ne tem
† la vûë qui le cauſe par une autre, qui
a releve & qui ranime ſon eſpérance.
* Cette autre vûë eſt Dieu même , & Dieu.
dans les Confeſſions de S. Auguſtin a des
charmes & des perfections, qui ne ſe ſont mon
34
viij P R E F A C E.
trées qu'à lui. C'eſt un Etre ſouverainement
bon , occupé ſans ceſſe du deſſein qu'il a for
mé de toute éternité de nous rendre heu
reux, & de ſe faire aimer de nous, il prend
mille formes pour attirer nos regards & ga
gner notre cœur ; il nous comble de graces
& de bienfaits ; il nous ſoûmet toutes les
créatures, & les fait ſervir à nos beſoins. Ici
c'eſt une tendre mere qui nous careſſe & nous
porte entre ſes bras : là ſous le ſymbole d'une
poule qui raſſemble ſes pouſſins , il nous cou
vre de ſes aîles & nous défend contre nos
ennemis. Par tout il eſt notre centre, notre
principe & notre fin , l'époux , la vie & la
nourriture de notre ame. Jamais nos infidé
lités ne l'ont rebuté : plus touché du tort que
/nous nous ſommes fait en nous ſéparant de lui,
que de l'injure qu'il a reçuë, il a gémi ſur
nos égaremens & les a fait ſervir à notre ſan
ctification. Enfin épuiſant les tréſors de ſa
tendreſſe & de ſa miſéricorde, il s'eſt dé
poüillé de ſa gloire , s'eſt revétu de nos in
firmités, & ſe chargeant de nos crimes , il
a verſé juſqu'à la derniére goute de ſon ſang
pour les expier , & nous ôter la crainte de la
punition. -

| Ces vérités conſolantes vis-à-vis des pre


miéres, & liées enſemble, opérent des effets
& des changemens, qui ſont autant de mira
P R E F A c E. | ix
cles de la grace. D'abord , c'eſt le mépris de
ſoi-même, l'horreur du vice & du péché ,
& une véritable défiance de ſes propres for
ces. C'eſt enſuite une charité ardente envers
Dieu, une entiere confiance en ſa bonté, &
un deſir ſincere de ſatisfaire à fa juſtice. Dès
† en eſt là, comme l'eſprit & le cœur
ont changés , on foule aux pieds les hon
neurs, on fuit ſes aiſes, on compte pour rien
les richeſſes, on eſtime la pauvreté, on ché
rit ſes freres, on gémit † la longueur de
la vie préſente, & l'on ſoûpire après l'Eter
Il1tC. - -

Ces gémiſſemens & ces ſoûpirs augmen


tent à meſure que S. Auguſtin conduit nos
yeux ſur notre propre excellence. Cette nou
velle vûë nous éleve au-deſſus de nous - mê
mes , & fait que nous admirons avec recon
noiſſance tant de tréſors dont nous ſommes
enrichis, & qui ne nous avoient jamais frap
pés : ce cœur plus vaſte que l'Univers ; ce !
goût pour la vérité ; ce deſir de l'immortali
té , ces recherches du ſouverain bien ; cet
entendement qui porte ſes regards juſqu'à
l'Etre ſuprême , & qui le découvre , cette
raiſon qui juge ſouverainement de tout ; ce .
fond inépuiſable de lumiere , de vérités &
de principes ſur quoi elle fonde ſes jugemens ;
ce génie qui invente & perfectionne les Arts
#

x P R E F A C E.
& les ſciences 5 cette mémoire qui rappro
che tous les tems, le paſſé, le préſent & l'a-
venir ; en un mot cet écoulement de vie, de
connoiſſance & de mouvement, qui va preſ
que de pair avec les pures Intelligences, &
qui ne voïant que Dieu au-deſſus de ſoi, ne
trouve ſon repos qu'en lui.
Chacun de ces points de vûë étend notre
eſprit, & change la face des objets.Ainſi par
tout où nous n'avions vû juſques-là que des
rochers affreux , des campagnes déſertes &
des arbres ſtériles, les Confeſſions de S. Au
guſtin en main nous appercevons de riches
moiſſons, des fontaines délicieuſes , des prés
émaillés, de beaux jardins, des fleurs, des
fruits, & des veines de diamans, qui condui
ſent à des choſes encore phus précieuſes. A
l'aſpect de tant d'objets , conſidérés ſous de
nouvelles faces, notre eſprit comme environ
-
né de lumiere paſſe de § en ſurpriſe,
de ſpectacle en ſpectacle, & ſaiſit des vérités
§ qui ne l'avoient point encore tou
ché, quoiqu'elles lui fuſſent naturelles & fa
milieres , & ces vérités lui font connoître de
Dieu, de nous-mêmes & des créatures, tout ce
qu'il lui eſt permis d'en ſavoir.
De Dieu , qu'en lui l'être, la vie & la vie
heureuſe ne ſont point choſes différentes :
qu'il eſt bon à un tel point, qu'il ne ſauroit
p R E F A C E. | xj
changer en mieux : Qu'il ne précede toutes
choſes, que parce que ſon Eternité eſt un point
continué : Qu'il ne veut rien qu'il n'ait toû
jours voulu : Qu'il eſt tout entier par tout ſans
que rien le contienne, le renferme ou le di
viſe : Que la main dont il ſoûtient toutes cho
ſes, eſt ſa vérité : Que ſa connoiſſance eſt la
cauſe & le fondement de la nôtre : Que rien
n'eſt fortuit ni imprévu à ſon égard : Que le
déſordre entre dans l'ordre qu'il a établi :
Qu'on ne le trouve qu'au-deſſus des ſens & de
l'imagination : Qu'en le fuïant on tombe en
tre les mains de ſa Juſtice : Que ſa Juſtice
eſt invariable, quoiqu'en différens tems elle
ordonne différentes choſes, &c. -

De nous - mêmes : Que rien dans lada


. ture n'eſt ſi grand que l'homme, & que c'eſt
*à quoi l'homme penſe le moins : Que c'eſt
dans le cœur que l'homme eſt ce qu'il eſt :
Qu'il porte gravées au fonds de ſon cœur
les vérités intellectuelles & mathématiques :
Que ſon eſprit contient & renferme tout ce
qu'il ne peut comprendre de lui-même : Qu'il
y a une partie de nous-mêmes par laquelle
nous appercevons Dieu : Que c'eſt par la Vé
rité éternelle que nous jugeons de toutes cho
ſes : Que l'amour eſt le poids de notre ame :
Qu'on n'aime quoi que ce ſoit qu'aux dépens
de l'amour qu'on doit à Dieu : Qu'encore
w
xij 7P R E F L4 C E.
que nos actions ſoient entiérement différen
tes, nous agiſſons tous par le même princi
pe : Que notre ame ne ſe nourrit que de ce
qui fait ſa joïe, &c. - -

Des créatures : Que l'informité de la ma


tiére eſt le principe & la cauſe des formes &
des changemens dont elle eſt ſuſceptible :
Qu'il y a des créatures qui ne ſont point ſu
· jettes au tems : Que le tems eſt la choſe la
plus connuë , & celle qu'on connoît le moins :
Que la nature du tems conſiſte dans le chan
gement des formes : Qu'il n'y a que †
† puiſſe meſurer le tems : Que chaque cho
e a ſon lieu , ſa place & ſon tems à quoi
elle convient : Qu'il n'y a point de ſubſtance
uvaiſe par ſa nature : Que le mal n'eſt point
une ſubſtance : Que ce qu'on cherche dans le
mal, eſt quelque choſe de bon, quoiqu'il ne
ſoit pas où on le cherche : Que l'exiſtence
des choſes fait voir qu'elles ne ſauroient être
par elles-mêmes : Que toutes les créatures
publient & portent à publier les loüanges de
Dieu , &c. • .

Voilà en petit ce que les treize Livres des


Confeſſions de S. Auguſtin ſont en grand.
Tout le monde ſait que le ſaint Docteur les
a faits pour loüer la juſtice & la miſéricorde
de Dieu ſur le bien & le mal qui ſe trou
voient en lui, & pour élever à Dieu le cœur
*.

P R E F A C E. xiij
& l'eſprit de ceux qui les liroient. Jamais
Ouvrage ne répondit mieux au deſſein de
l'Auteur. Je ne ſai même s'il n'a pas ſurpaſſé
ſon attente ; puiſqu'il eſt certain par S. Au
guſtin même , que la lecture de ce Livre
d'or plus de vingt-ſept ans après avoir été
donné au Publie, produiſoit l'effet qu'il s'é-
toit propoſé, non-ſeulement ſur lui-même,
mais encore ſur tous ceux qui pouvoient ſe
le procurer : car il ne fait pas difficulté de
nous apprendre, que c'étoit celui de tous
fes Ouvrages qui avoit eu plus de cours , &
qui étoit le plus goûté. Il eſt demeuré toû
jours le même, & les treize ſiécles † ſe ſont
écoulés depuis la mort de S. Auguſtin, n'ont
fait qu'augmenter ſon mérite & ſon prix ,
auſſi - bien que l'eſtime & la vogue générale
où il a toûjours été.
En effet, outre l'onction & un caractere
de ſainteté répandu par tout, qui inſpirent,
qui forment même dans tous les cœurs une
diſpoſition & un ſentiment général de reli
ion & de piété, il eſt ſemé de traits d'hi
§ , d'expériences , d'inſtructions, de ſen
tences & de maximes ſublimes qui édifient,
qui éclairent, qui touchent, & qu'on cher
cheroit vainement ailleurs : mais ce qui le re
leve infiniment , & qui nous regarde en par
ticulier, c'eſt qu'il repréſente & exprime ſi
47
-

xiv ZP R E F A. C E. .

bien tous les différens états que nous éprou


vons ſouvent , que tout le monde s'y retrou
ve, s'y reconnoît : qu'il fournit à chacun des
régles de conduite, des remédes contre les
tentations, des forces contre le décourage
ment, des conſolations intérieures contre les
peines d'eſprit, des lumieres-contre les dou
tes & l'irréſolution, des impreſſions ſecretes
contre la tiédeur , des reſſources contre le
déſeſpoir, & des paroles ou plutôt des prié
res ardentes , toûjours nouvelles & diverſi
fiées, pour s'entretenir avec Dieu. .
Il ne faut donc pas être ſurpris, s'il a fait
en tout tems les délices de toutes ſortes de
perſonnes de tout âge, de tout ſexe & de tou
te condition ; & l'on ne manque jamais d'é-
prouver, quand on vient à lire les Confeſ
ſions de S. Auguſtin pour la premiere fois ,
† ſoit qu'on ait toûjours marché en la pré
ence de Dieu , ou qu'on l'ait de tems en
· tems perdu de vûë , on a un ſenſible re
gret d'avoir connu trop tard un Ouvrage ſi
I 2 I'C . - -

C'eſt ſans doute à ces diſpoſitions , & au


cas qu'on en a°toûjours fait , qu'on doit le
grand nombre de Traductions , qui en ont
été faites en toutes ſortes de langues. Les
Traductions Françoiſes des derniers ſiécles
qui ſont venuës à notre connoiſſance , ſont
P R E F A C E. · xv

celle de M. Hennequin Evêque de Rennes,


celle du Pere Ceriſiers , celle de M. d'An
dilly , & enfin celle de M. Dubois de l'Aca
démie Françoiſe.
La Traduction de M. Hennequin eſt moins
une Traduction, qu'une paraphraſe, comme
l'Auteur même le reconnoit dans l'Epître dé
dicatoire adreſſée au Roi Henri II I. D'ail
leurs M. Hennequin ſemble s'être formé des
Confeſſions de S. Auguſtin une idée différen
te de celle que l'Auteur en avoit & que tout
le monde en a , puiſqu'il veut tirer de cet Ou
vrage un argument contre les Sectaires de nos
. jours en faveur du Sacrement de la Péniten
ce, & conſéquemment il rend littéralement
le latin Confeſſio & confiteri par Confeſſion &
confeſſer ; quoique S. Auguſtin cmploïe ſou
vent le premier pour ſignifier loüange & bé
nédiction, & le ſecond dans le ſens de loüer,
de bénir Dieu , de publier ſes loüanges.
Nous ne dirons rien de la Traduction du
P. Ceriſiers; c'eſt un je ne ſai quoi unique qui
perdroit à être défini.
La Traduction de M. d'Andilly eſt tout au
tre choſe : auſſi en 1 649 qu'elle parut pour .
la premiere fois , elle paſſa pour un chef
d'œuvre ſoit pour l'élégance, ſoit pour la fidé
Iité. Mais pluſieurs éditions qui ſuivirentim
· médiatement la premiére , mirent en évi
xvj ZP R E F A C E.

dence que l'Auteur étoit en état de la por


ter à une plus grande perfection : & c'eſt en
effet ce qu'il fit par le ſecours du texte latin
corrigé ſur pluſieurs Manuſcrits.
C'eſt après ces Traductions que M. Du
bois publia la ſienne , il la fit ſur l'édition
que nous avons donnée nous-mêmes en 1 679,
& qu'il reconnoît être la plus correfte de tou
tes les éditions Zatines. On ne ſauroit nier que
cette Traduction n'ait été bien reçuë , &
qu'elle n'ait de grandes beautés. Mais les fré
quens changemens que M. Dubois y fit d'a-
bord & enſuite le ſieur de la Bernaudiere ,
font douter qu'il ait toûjours entendu ſon
Auteur, ſurtout dans les endroits où S. Au
guſtin pour exprimer ces penſées recherchées,
qui lui ſont familieres, & qui ne ſe préſen
tent pas d'abord , emploïe des mots ſuſce
ptibles de pluſieurs ſens. D'ailſeurs on obſer
ve qu'en différens endroits M. Dubois prend
les termes latins en différentes acceptions :
Qu'il ne rend pas l'Ecriture avec la fidélité
que les régles preſcrivent : Qu'il a fait quel
ques notes qui éclairciſſent moins le texte
original, que le ſens même qu'il lui attribuë :
Qu'il donne trop ſouvent dans la périphraſe
& la déclamation : Qu'il ajoûte à la lettre :
Qu'il donne le ton à S. Auguſtin, & lui prête
ſon ſtile, & le tour de l'expreſſion : Enfin ,
qu'il
P R E F A C E. xvij
qu'il le fait parler à-peu-près comme il a fait
parler les Auteurs profanes qu'ila mis en Fran
çoIS. - - -

Voilà ce que nous ignorions, & ce que


nous ignorerions ſans doute encore , ſi l'on
ne nous eût demandé une nouvelle Tradu
ction des Confeſſions de S. Auguſtin. L'idée
avantageuſe que nous avions de celle de
M. Dubois, que nous n'avions jamais exa
minée , nous fit rejetter bien loin cette pro
poſition. On eut beau inſiſter ſur les défauts
qu'on nous expoſoit, & ſur le ſervice que
nous avions rendu au Public , en donnant
l'édition entiere de S. Auguſtin, qui, di
ſoit-on, nous mettoit mieux que tous au
tres en état de le faire parler en François.
Perſuadés qu'il étoit bien plus aiſé de ſentir
les endroits foibles d'une Traduction, que de
les corriger , & qu'autre choſe étoit de don
ner dans ſa pureté le texte original d'un Pere,
& autre choſe de lui faire parler notre Lan
gue; nous ne ſongions qu'à nous nourrir de
ſa doctrine, lorſqu'enfin ébranlés par les in
ſtances qu'on continuoit à nous faire, & en
Atraînés par le déſir de donner une nouvelle
édition latine des Confeſſions mêmes de ſaint
Auguſtin , nous entreprîmes la Traduction
qu'on nous demandoit.
Comme nous ne nous attendons pas que
Tome I.
xviij P R E F A C E.
le Public nous tienne compte des difficultés
qu'il a fallu ſurmonter, difficultés bien plus
grandes que nous ne les avions prévuës, il
ſuffit de dire en paſſant que nous n'avons
rien oublié pour rendre notre Traduction la
plus fidéle qu'il nous a été poſſible. Voici les
régles que nous avons ſuivies. -

1°. Quoique nous nous en tenions ordi


nairement au nombre des chapitres , dans
lequel les Modernes ont jugé à propos de
partager chaque Livre des Confeſſions : com
me nous nous ſommes apperçus que cette di
viſion coupoit le fil de la narration de ſaint
Auguſtin , & rendoit ſon ſtile lâche & lan
guiſſant ; nous n'avons point † ainſi
qu'on avoit fait juſqu'ici , les chapitres in
termédiaires, comme des chapitres iſolés &
à part : mais nous les avons traduits comme
faiſant partie de ceux qui les précédoient
immédiatement. Sur ce pied dans notre Tra
duction la narration & les matiéres mêmes que
S. Auguſtin traite avec plus ou moins d'éten
duë,ne commencent & ne finiſſent qu'où elles
doivent naturellement commencer & finir.
2°. Nous nous ſommes étudiés à bien en
tendre la force & la valeur des particules
qui ſervent de tranſition à S Auguſtin. Cette
étude paroît peu de choſe en elle-même,&c'eſt
peut-être la plus difficile & la plus rebutante
P R E F A C E. xix
de toutes , & celle qui emporte le plus de
tems. En effet, ce n'eſt point dans le génie
de la langue Latine qu'il faut chercher la ſi
gnification de quantité de termes que le ſaint
§ emploïe , mais dans la ſuite de ſon
raiſonnement , & dans le tour qu'il donne à
ſes penſées. -

3°. Nous n'avons pris d'autres libertés,


que celles que les régles de la Traduction
ermettent. Ainſi ſans nous attacher ſervi
† aux paroles , nous nous ſommes fait
une religion de rendre exactement le ſens de
l'original. Dans cette vûë nous avons mis en
œuvre autant qu'il a été poſſible les figures,
les expreſſions favorites , les antitheſes , les
pointes , les jeux de mots , & les alluſions
qui s'y ſont trouvées. En un mot nous avons
tâché de rendre S. Auguſtin trait pour trait.
4°. Nous avons jetté quelques notes cri
tiques, hiſtoriques & chronologiques à la
fin des chapitres qui pouvoient en avoir be
ſoin. Elles ſervent tantôt à répandre des lu
mieres ſur les endroits difficiles ; tantôt à
concilier les contradictions apparentes; quel
quefois à rapprocher des faits plus
éloignés , d'autrefois à fixer † ou moins
des
choſes dont parle S. Auguſtin, ou à ſuppléer
ce que ce Pere a jugé à propos de #mer
1]
XX P R E F A C E.
entiérement, ou de toucher ſeulement en
paſſant. -

5°. Pour donner plus de jour à ſaint Augu


ſtin , ou à notre Traduction , nous avons ſub
diviſé les nombres que nous avons mis les
premiers aux chapitres , en d'autres petits
nombres ou articles , qui renferment un ſens
complet. Ce ſont autant de repos qui ai
dent la mémoire ; qui délaſſent l'eſprit, &
qui font gliſſer dans le cœur généralement
tout ce qu'on lit.
6°. Enfin, à l'inſtar de M. Dubois nous
avons mis en lettres majuſcules les premiers
mots des Sentences & des Maximes, que tout
le monde doit regarder comme des régles de
· conduite. .

Quoique nous ſoïons bien éloignés de vou


loir établir notre Traduction ſur les débris
de celles qui ont paru , nous ne pouvons
nous empêcher de dire , qu'elle a l'avanta
ge d'avoir été faite non ſeulement ſur l'édi
tion même que nous avons donnée, mais en
core ſur des Manuſcrits d'Angleterre & de
Flandres, & ſur une ancienne édition Lati
ne, qui avoient échappé à toutes nos re
cherches, lorſque nous fîmes imprimer tous
les Ouvrages de ſaint Auguſtin. Comme ces
nouveaux ſecours nous ont fourni quantité
P R E F A c E. xxj
d'excellentes leçons qu'il a fallu inſerer dans
le texte original, notre Traduction ſe trou
ve différente des autres en bien des endroits.
Ainſi elle eſt nouvelle à toutes ſortes d'é-
gards. · . -

Les Manuſcrits d'Angleterre qui nous ont


été communiqués , ont été tirés , un de la
Bibliothéque Bodléïenne, deux du Collége
de Merton, & un quatriéme du Cabinet de
Guillaume Laud Archevêque de · Cantor
beri. Les Manuſcrits de Flandres appartien
nent aux Abbaïes de S. Bertin, de S. Gui
lain près de Mons, du S. Sépulchre de Cam
brai, d'Anchin ſur la Scarpe : un de chaque
Maiſon , & deux autres de ſaint Martin de
Tournai, que nous appellons deuxiéme &
troiſiéme de Tournai , parce qu'ils ne con
tiennent que des extraits des Confeſſions ,
† les diſtinguer d'un autre Manuſcrit de
a même Abbaïe dont nous allons parler, &
que nous appellons premier , d'autant qu'il
contient en entier les Confeſſions Tous ces
Manuſcrits ſont du 12 & 13 ſiécle. .
L'ancienne édition Latine dont nous avons
tiré de bons ſecours, eſt celle d'Ulimmerius
Chanoine Régulier de l'Abbaïe de S. Martin
de Louvain : elle eſt de l'an 1 5 63. C'eſt Dom
Philippe Lorthioir Bibliothéquaire de ſaint
Martin de Tournai, qui nous † a envoïé
llj
xxij P R E F A C E.
les diverſes leçons, auſſi-bien que des Ma
nuſcrits de ſon Abbaïe, & de ceux de S. Gui
lain & du S. Sépulchre.
Enfin, pour porter la nouvelle édition La- .
tine à toute la perfection qu'il ſeroit poſſible,
nous avons collationné de nouveau deux an
ciens Manuſcrits de cette Maiſon ", & celui
qui dans nos notes porte le nom de premier
de S. Martin de Tournai. Nous avons plus
fait encore : nous avons mis à profit pluſieurs
variantes leçons, que nous n'avions pas d'a-
bord emploïées, & dont les Manuſcrits que
nous avons vûs depuis, nous ont fait connoî
tre le prix. . -

| Cette édition Latine corrigée & travaillée


' avec le ſoin que nous venons d'expoſer, pa
roît ici pour la premiére fois."Nous l'avons
miſe à côté de la Traduction, afin qu'on pût
comparer l'une & l'autre, & que † COIIl

mençans qui prennent goût aux Ouvrages


de Saint Auguſtin, voïent à-peu-près la rou
te qu'il faut tenir pour attraper ſa penſée.
Ce qui eſt conſtant, c'eſt que les Confeſſions
de ce Pere.ſont comme l'introduction à tous
ſes autres Ecrits. Ainſi on ne ſauroit ni en
faire trop de cas , ni les lire aſſez ſouvent.
Nous obſerverons avant de finir ce que
*S. Germain-des-Prez : l'un a près de mille ans d'antiquité,
l'autre eſt du XII, ſiécle. - -
P R E F A C E. · xxiij
nous àvons marqué autre part, que ſaint Au
guſtin a cet avantage ſur les autres Peres ,
ue quelque éloquence que ces derniers faſ
ent paroître, ils ne brillent que ſur les ma
tiéres qu'ils ſavent parfaitement : au lieu que
notre S. Docteur ſe fait admirer lorſqu'il traite
même des ſujets qu'il ne ſauroit éclaircir ,
ou qu'il agite des queſtions qu'il ne peut ré
ſoudre. Car les raiſonnemens qu'il fait, les
autorités qu'il met en œuvre , en un mot,
tout juſqu'à ſes doutes, eſt inſtructif & une
ſource de lumieres pour ſes Lecteurs. Le di
xiéme & l'onziéme Livres de ſes Confeſſions
fourniſſent pluſieurs preuves de cette vérite.
La premiere eſt depuis la trente - uniéme
juſqu'à la quatre-vingt-uniéme page du ſecond
Tome, où S. Auguſtin épuiſant tout ce qu'on
a jamais dit & tout ce qu'on peut dire ſur la
mémoire, avouë pag 57. qu'il lui eſt impoſſi
ble de comprendre & d'expliquer la maniére
dont l'oubli eſt préſent à la mémoire. Mais
ce qu'il dit & qu'il répete pluſieurs fois, ſur
tout à la page 63 , que quand la mémoire a
oublié & perdu § choſe, c'eſt dans la
mémoire qu'on le cherche , & que c'eſt la
mémoire même qui le recouvre en le rappel
lant, leve la difficulté , & conduit naturelle
ment à ce que nous avons dit à la page 57,
que l'oubli eſt une vraïe ré # , & un
1V
xxiv P R E F A C E.
ſigne confus de la choſe que la mémoire a
perduë. Ainſi bien loin que l'oubli ſoit diffé
rent de la mémoire, ou que la préſence de
l'oubli efface de la mémoire ce qu'on a ou
lblié, elle y conſerve au contraire une notion
réelle quoique confuſe , de la choſe oubliée,
dont elle eſt une partie ; & cette partie ſert
en ſon tems à rappeller ou à recouvrer l'au
trC. .

La ſeconde preuve eſt aux pages 39 , 4o ,


4 I , 42 & 43 , où S. Auguſtin prouve que les
vérités intellectuelles , les vérités mathéma
tiques , l'idée de la vie heureuſe , &c. ſont
naturellement en nous ; & qu'ainſi quand on
nous en parle pour la premiére fois, on ne
fait que nous les indiquer. Auſſi les apperce
vons-nous incontinent dans notre eſprit, &
en reconnoiſſons - nous la vérité. Mais par
où, dit S. Auguſtin, ces choſes ſont-elles en
trées dans ma mémoire , & d'où y ſont-elles ve
nuès ? C'eſt ce que j'ignore. Cependant cette
image & cette reſſemblance de Dieu à la
§ nous avons été faits, & que S. Augu
ſtin nous met ſi ſouvent devant les yeux pour
nous faire reſſouvenir de notre excellence ,
& nous retirer de l'amour des choſes qui ſont
au deſſous de nous : cette image,dis-je,& cette
reſſemblance, quelque défigurée qu'elle ſoit
par le péché , conſerve encore beaucoup de
p R E F A C E. XXV

traits de ſon original : & ces traits ſont ces


lumieres, ces connoiſſances, ces vérités mê
mes qui nous ſont familieres, auſſi-bien que
l'amour du ſouverain bien, & qui nous frap
pent à meſure que l'âge vient à les dévelop
per.
Une troiſieme & derniére preuve ; car il
ſuffit de mettre le Lecteur ſur les voïes , eſt
la meilleure partie du onziéme Livre, où
ſaint Auguſtin conſidérant le tems à toutes
ſortes de jours , fait obſerver une infinité de
choſes qui ont échappé aux plus profonds
Philoſophes. Néanmoins le S. Docteur en
parlant ſi ſavamment du tems , dit en termes
exprès qu'il ne ſait ce que c'eſt que le tems ;
& que ce qu'il ſait uniquement, eſt que le
tems n'eſt pas le mouvement des corps, par
ce, dit - il , que c'eſt dans le tems que les
corps ſe meuvent. Cette raiſon a fait illuſion
aux Philoſophes qui ſont venus depuis le cin
quiéme ſiécle. Mais s'ils avoient fait atten
tion à ce que S. Auguſtin dit chap. xxvI. †
2 1 o : qu'on ne ſauroit meſurer la durée du
mouvement d'un corps, & ce qu'il met de
tems à aller d'un endroit à un autre ſans me
ſurer auſſi le tems dans lequel ce mouvement
ſe fait : ils auroient corrigé leurs idées , &
ils conviendroient de bonne foi que le tems
' n'eſt autre choſe que le mouvement, non de
xxvj P R E F A c E.
tel & de tel corps en particulier, mais de
tous les corps en général , & de toutes leurs
parties inſenſibles & inviſibles. La raiſon eſt
1°. que le tems n'eſt point un être abſolu
réellement diſtinct des êtres qui ſe ſuccedent.
Or comme il n'y a que les corps qui ſe ſucce- :
dent, & que les corps ne ſe ſuccedent que par
mouvement , le tems ou la ſucceſſion des
corps n'eſt autre choſe que le mouvement.
2°. On ne ſaurcit concevoir , moins en
core indiquer un ſeul inſtant, même de rai
ſon, où le tems puiſſe être ſans mouvement.
Le tems donc n'étant par lui-même qu'un
être idéal, doit néceſſairement être concen
tré dans le mouvement, & n'en être point di
ſtinct. -

3°. Etant également inconteſtable que le


tems n'eſt point un être abſolu , & que ce
qui n'eſt point un être abſolu ne ſauroit me
ſurer quoi que ce ſoit ; il eſt impoſſible que
le tems meſure, ou ſerve à meſurer le mouve
ment Au lieu que le mouvement imprimé
généralement dans tous les corps meſure le
tems de chaque choſe, ou plutôt la durée des
corps particuliers.
4°. Dès qu'il eſt prouvé que la meſure
du tems n'eſt point différente de la meſure
du mouvement, & que le tems n'eſt point
un être abſolu ; il eſt auſſi démontré que
P R E F A C E. xxvij
quand on meſure le tems , c'eſt vraiment le
mouvement qu'on meſure.
La ſource de l'erreur des Philoſophes dont
nous parlons, eſt qu'ils conſiderent le tems
du côté de la ſucceſſion de nos idées , &
non pas du côté de la ſucceſſion continuë
des §, cauſée par le mouvement con
tinu des corps. Mouvement ſi conſtant & ſi
général , qu'il fait paſſer à chaque inſtant
tous les corps d'une forme à une autre, ſoit
§ cette forme ſoit ſenſible, ſoit qu'elle ſoit
eulement inſenſible. Bien plus, il eſt ſi certain
que le flux continu du mouvement cauſe,ou oc
caſionne la ſucceſſion de nos idée s, que tiré le
mouvement des eſprits animaux la ſucceſſion
de nos idées ceſſe & n'eſt plus. D'ailleurs la ſuc
ceſſion de nos idées dépend à tel point du mou
vement, qu'on ne ſauroit en § la durée
ſans le ſecours du mouvement. Sur ce pied, ce
n'eſt point la lenteur ou la promptitude avec
laquelle ſe ſuccedent les idées dans différentes
perſonnes, qui fait que ces perſonnes trou
vent un tems plus long ou plus court, mais
le nombre plus ou moins grand d'idées qui
occupent l'eſprit de ces perſonnes pendant le
tems qu'elles trouvent plus ou moins court.
ºrºrRRrrººxxxxxxxxxxxxxE
A P P R O B A T I O N.

J# lû par ordre de Monſeigneur le Chancelier un


Manuſcrit intitulé, Les Confeſſions de Saint Auguſtin
traduites en François, Cette Traduction m'a paru très
fidéle. A Paris, ce 26 Novembre 1739.Signé ROBBE.

P E R 7M / S S I O NV
Du Supérieur Général de la congrégation de
S. Maur, Ordre de S. Benoit.
N$ US Supérieur Général de la Congrégation de
S. Maur, Ordre de S. Benoît : Vû l'Àpprobation
de M. Robbe Grand - Maître du Collége des Quatre
Nations , Docteur de Sorbonne , & Cenſeur Roïal
des Livres ;. Avons permis & permettons à Dom
J. M. Prêtre & Religieux de la même Congrégation,
de faire imprimer un Livre intitulé, Les Confeſſions
de Saint Auguſtin, Traduction nouvelle, avec le texte
Latin à côté, corrigé ſur quantité d'anciens Manuſ
crits qui n'avoient pas été conſultés. Donné à Paris
ce deuxiéme jour du mois de Mars de l'an mil ſept
cent quarante - un. -

Signé Fr. RENE' LANEAU Sup. Général


Par commandement du très R. P. Général.
Signé Fr. FRAN ç o 1 s D E L v 1 L L E, Secret
PRIVIL E G E DU ROY.

O U 1 s P A R L A G R A c E D E D 1 E U RoY DE
FR A N c E E T D E N A v A R R E : A nos amés &
féaux Conſeillers, les Gens tenans nos Cours de Par
lement , Maîtres des Requêtes ordinaires de notre
Hôtel, Grand Conſeil, Prevôt de Paris, Baillifs, Sé
néchaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Ju
ſticiers qu'il appartiendra ; SALUT. Notre bien amé
LE PE R E D o M J. M ** * Religieux Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur, Nous aïant fait
remontrer qu'il ſouhaiteroit faire imprimer & donner
au Public Les Confeſſions de Saint Auguſtin traduites
en François, avec le Latin à côté tiré de l'édition
des Bénédictins de la même Congrégation , revu
ſur d'anciens & de nouveaux Manuſcrits , enrichies
de Notes critiques, hiſtoriques & chronologiques ,
avec de nouveaux Sommaires ; s'il Nous plaiſoit lui
accorder nos Lettres de Privilége ſur ce néceſſaires,
offrant pour cet effet de le faire imprimer en bon pa
pier & beaux caracteres, ſuivant la feüille imprimée
& attachée pour modéle ſous le contreſcel des Pré
ſentes. A c E s CA U s E s, voulant traiter favorable
ment ledit Expoſant en faveur des Ouvrages dont il
a déja enrichi la République des Lettres ; Nous lui
avons permis & permettons par ces Préſentes de faire
imprimer ledit Livre ci-deſſus ſpécifié en François &
en Latin en un ou pluſieurs Volumes, conjointement
ou ſéparément, en telle forme & autant de fois que
bon lui ſemblera, & de le faire vendre & débiter par
tout notre Roïaume pendant le tems de neuf années
conſécutives, à compter du jour de la date deſdites
Préſentes. Faiſons défenſes à toutes ſortes de perſon
nes de quelque qualité & condition qu'elles ſoient
d'en introduire d'impreſſion étrangere dans aucun lieu
de notre obéiſſance , comme auſſi à tous Libraires ,
Imprimeurs & autres d'imprimer, faire imprimer, ven
dre, faire vendre , débiter ni contrefaire ledit Livre
ci-deſſus expoſé en François & en Latin en tout ni en
partie, ni d'en faire aucuns Extraits ſous quelque pré
texte que ce ſoit d'augmentation, correction , chan
gement de titre, même en feiiilles ſéparées ou autre
ment, ſans la permiſſion expreſſe & par écrit dudit
Expoſant ou de ceux qui auront droit de lui, à peine
de confiſcation des Exemplaires contrefaits , de ſix
mille livres d'amende contre chacun des Contrevenans,
dont un tiers à Nous , un tiers à l'Hôtel-Dieu de Pa
ris, l'autre tiers audit Expoſant, & de tous dépens,
dommages & intérêts ; à la charge que ces Préſentes
ſeront enregiſtrées tout au long ſur le Regiſtre de la
Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris
dans trois mois de la date d'icelles ; que l'impreſſion
de ce Livre ſera faite dans notre Roïaume & non
ailleurs; & que l'Impétrant ſe conformera en tout aux
Réglemens de la Librairie, & notamment à celui du
1 o Avrîl 1725. Et qu'avant que de l'expoſer en ven
te, le Manuſcrit ou imprimé † aura ſervi de co
pie à l'impreſſion dudit Livre, ſera remis dans le mê
me état où l'approbàtion y aura été donnée ès mains
de notre très cher & féal Chevalier le ſieur Dagueſſeau
Chancelier de France, Commandeur de nos ordres ,
& qu'il en ſera enſuite remis deux Exemplaires dans
notre Bibliothéque publique, un dans celle de notre
Château du Louvre , & un dans celle de notredit
| :
très - cher & féal Chevalier le Sieur Dagueſſeau
Chancelier de France, Commandeur de nos ordres ;
le tout à peine de nullité des Préſentes : du contenu
deſquelles Vous mandons & enjoignons de faire jouir
l'Expoſant ou ſes aïans cauſe pleinement & paiſible
ment, ſans ſouffrir qu'il leur ſoit fait aucun trouble
ou empêchement : Voulons que la copie deſdites Pré
ſentes qui ſera imprimée tout au long au commence
ment ou à la fin dudit Livre, ſoit tenuc pour dûement
ſignifiée , & qu'aux copies collationnées par l'un de
nos amés & féaux Conſeillers & Secretaires foi ſoit
ajoûtée comme à l'Original. Commandons au premier
notre Huiſſier ou Sergent de faire pour l'exécution d'i-
celles tous Actes requis & néceſſaires, ſins demander
autre permiſſion, nonobſtant Claneur de Haro, Char
tre Normande , & Lettres a ce contraires : Car tel
eſt notre plaiſir.º D o N N E à Verſailles le onziéme jour
du mois de Décembre, l'an de grace mil ſept cens tren
te-neuf,de norre Regne le vingt-cinquiéme. Par le Roi
en ſon Conſeil.

SA I N s o N.

Regiſtré enſemble la Ceſſion ci-après ſur le Regiſtre dix


de la Chambre Royale des Libraires & hmprimeurs de Pt
ris, N. 3 3o. Fol. 3 13. conformément aux anciens Ré
glemens confirmés par celui du 28 Février 1723. A Pa
ris, le 5 Janvier 174o. -

SAU G R A1 N, Syndic.
-
J'ai cédé & tranſporté le préſent Privilége pour toû
jours à M. P. AL E x A N D R E M A R T 1 N Libraire
à Paris, ſelon le Traité fait entre nous. A Paris, ce
21 Décembre 17 39. -

Fr. J. J. M.

LES CONFESSIONS
LEs
CONFESSIONS"
DE -

SAINT AUGUSTIN,
LIvRE PREMI E R
S O M M A I R E.

#zs | A 1 N T A U G U s T 1N commence par


# invoquer Dieu , & lui faire un aveu
%| général de ſes fautes. Il fait voir enſuite
" que c'eſt notre foi qui invoque & loué
Dieu, & explique ce que c'eſt qu'invoquer Dieu ,
& comment Dieu remplit & contient toutes choſes,
ſans en être ni rempli, ni contenu ; d'où il conclut
que le bonheur de l'homme eſt renfermé dans le
commandement que Dieu lui a fait de l'aimer. De
là ilpaſſe au détail de ce qu'il a fait, ou qui lui eſt
arrivé depuis ſa naiſſance juſqu'à la quinziéme
* Ecrites vers l'an de J E s U s - C H R I s T 4oo. )
Tom. I.

;
2, Les Confeſſions de S. Auguſtin,
année de ſon âge. Il remarque en paſſant la dépen
dance réciproque des enfans & des nourrices. Il
s'arrête un peu plus aux péchés que commettent les
enfans qui ſont au maillot. Régle dont il ſe ſert
pour les découvrir. Il enſeigne comment les enfans
apprennent à parler, & combien les fauſſes opinions
qu'on leur inſpire d'abord, leur ſont pernicieuſes.
Contradiction où les parens & les régens tombent
à cet égard. Il décrit la paſſion qu'il avoit pour le
jeu & les ſpectacles , & à quel point il deſiroit
avoir toûjours l'avantage ſur ſes compagnons. Il
tombe malade, & demande avec empreſſement le
baptême : & ſur ce qu'on remit à le lui conférer,
qu'il fût dans un âge plus avancé, il examineſ ce
délai étoit, ou m'étoit pas un bien pour lui. Les
honneurs & les richeſſes à quoi on vouloit qu'il
parvint, ne ſont qu'ignominie & indigence. Il
établit de tems en tems la grandeur , la toute
puiſſance & la bonté de Dieu, & en tire des con
ſéquences contre les Manichéens. Il cherche pour
quoi il avoit de l'averſion pour le Grec. Heureuſes
diſpoſitions que Dieu avoit miſes en lui ; il les lui
conſacre. Vols qu'il faiſoit à la maiſon de ſon pere,
pour avoir de quoi paier le plaiſir, que ſes com
pagnons lui vendoient, de joiier avec lui. Il vouloit
tromper, & n'être point trompé. D'où il infere
pour la ſeconde fois, qu'il n'y a point de vraie
innocence dans les enfans.
Livre premier, chapitre I. 3

# # ## # ## ## # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #s
C H A P IT R E P R E M I E R.

Dieu eſt audeſſus de toute loüange. C'eſt lui qui porte


l'homme à le louer. L'homme ne trouve ſon repos qu'en
Dieu. Lequel va devant d'invoquer , de louer , ou de
connoître Dieu. Il n'eſt que ceux qui cherchent Dieu, qui
le louent. C'eſt notre foi même qui loué & invoque Dieu.
Y. A G N U s es, I• O U s êtes infiniment
Domine , &
laudabilis valdè; ma ' grand , Seigneur, & (1)
gna virtus tua, & ſa au-deſſus de toute loüange ; votre Pſ. 144.
146. 5 .
pientiae tuæ non eſt puiſſance eſt ſans bornes, ainſi que
numerus. Et laudare
votre ſageſſe. Cependant un hom
te vult homo, aliqua me, cette partie de vos créatures
portio creaturæ tuae ;
& homo circumfe qui porte en ſoi, non ſeulement le
rens mortalitatem poids de ſa mortalité & de ſon
ſuam , circumferens péché, mais encore la marque ter
teſtimonium peccati rible que vous réſiſtez aux ſuper
ſui, & teſtimonium bes ; cet homme, dis je, l'une de
quia ſuperbis (a ) re vos créatures, entreprend de vous
ſiſtis , & tamen lau loüer. Vous lui faites même trou Jac. 4, 6,
dare te vult homo,
aliqua portio creatu ver du plaiſir à le faire; parceque
rae tuae. Tu excitas , c'eſt pour vous que vous nous avez
ut laudarete delectet ; faits, & que notre cœur eſt dans
quia FEcISTI nos ad le trouble & l'agitation, juſqu'à ce
te, & inquietum eſt
cor noſtrum, donec qu'il s'attache à vous, & s'y repoſe.
requieſcat in te.
Da mihi, Domine, Mais éclairez-moi, Seigneur, &
ſcire & intelligere , faites-moi ſavoir s'il faut commen
utrum fit prius, in cer par vous invoquer, ou par vous
(a) Germ. 1. Giſlen. Tornac. Camer. Bertinian. Lovan. cum
Sommalio , ſuperbis, Deus, reſiſtis.
A ij
4 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
loiier ; & s'il faut commencer par vocare te, an laudare
vous connoître, ou par vous invo te; & ſi ſcire te prius
ſit , an invocare te
quer. Mais le moïen de vous invo Sed quis te invocat,
quer » ſil'on ne vous connoît ? dès neſciens ( b ) te ? a
là ne s'expoſe-t-on pas à invoquer liud enim pro alio
poteſt invocare neſ
toute autre choſe que vous ? Ou ciens te. An potius
plûtôt, ne vous invoque-t-on pas, invocaris, ut ſciaris ?
afin de vous connoître ?
Cependant comment vous invo Quomodo autem
quer , ſil'on ne croit en vous ? Ou, invocabunt in quem
non crediderunt ? Aut
Rom. re. ćomment croire en vous, ſi l'on ne vºus quomodo credent ſi
1 4. annonce ?Tant il eſt vrai qu'il n'eſt ne prædicante ? Et
Pſ. 21. que ceux qui vous cherchent , qui laudabunt Dominum
27. vous louënt ; car ceux qu1 VOllS qui requirunt eum :
,º 7 cherchent vous trouvent, & auſſi Quaerentes enim in
venient eum , & in
tôt qu'on vous trouve, on vous venientes laudabunt
louë. CUlIIl.

| Que je vous cherche donc, Sei Quæram te, Do


gneur, en vous invoquant : & que mine , invocans te ;
& invocem te cre
je vouspuiſque
vous, invoque
vousenm'avez
croianº en
été an dens in te; pracdica
tus es enim nobis.
noncé. Oiii, mon Dieu , c'eſt ma Invocat te, Domi
foi, cette foi&dont ne, fides mea , quam
fait préſent, que vous m'avez
vous m'avez dediſti mihi, quam
inſpirée par la connoiſſance de inſpiraſti mihi per
humanitatem Filii
l'incarnation de votre Fils, & par tui, per miniſterium
le miniſtere de vos prédicateurs ; prædicatoris tui
- c'eſt elle-même qui vous invoque.
( b ) Germ. 2. omittit te.

R E M A R Q U E S.
(1) Aºººſſº de toute louange. Dans tous les treize Livres qui
compoſent ces Confeſſions, ſaint Auguſtin s'adreſſe & parle
Livre premier, Chapitre H. -

immédiatement à Dieu : tout le volume contient donc une ſeule &


même priere continuée, ſur quoi il y a pluſieurs réfléxions à faire,
qui doivent ſervir comme de Préliminaire & d'Introduction à tout
l'Ouvrage.
I. Saint Auguſtin commence ſa priere par loüer Dieu : c'eſt une
régle conſtante & inviolable que les Auteurs ſacrés & profanes ſans
exception ont ſuivie. Saint Auguſtin en parle ſur le Pſeaume 144.
n.3 I. auſſi-bien que l'Auteur de l'Ouvrage des Sacremens attribué
fauſſement à ſaint Ambroiſe. Cette régle eſt clairement marquée
dans l'Oraiſon Dominicale, qui eſt le modéle de toutes les excel
lentes prieres, puiſque les trois premieres demandes ont pour objet
la gloire de Dieu, l'étenduë de ſon culte, & l'établiſſemcnt de ſon
régne dans tous les cœurs.
II. Saint Auguſtin pour ſujet des loüanges qu'il donne à Dieu,
choiſit ſa puiſſance & ſa grandeur infinie, & il lui donne le titre de
Seigneur, au lieu que ſur la fin du Chapitre, lui rendant grace du
donineſtimable de la Foi, il l'appelle Dieu. C'eſt qu'il ſavoit auſſi-,
bien que Philon, que le terme Seigneur n'offre à l'eſprit que des
idées d'autorité, de domaine & d'empire abſolu : mais que celui de
Dieu eſt le nom d'une nature eſſentiellement bienfaiſante : auſſi,
ajoûte Philon, ce n'eſt point pour exercer ſa puiſſance, mais pour
faire éclater ſa bonté que Dieu a tiré les créatures du néant.
III. Quoique la fin de la loüange & du cantique-ſoit la même,
& que l'un & l'autre contienne ſouvent la même choſe ; cependant
les maîtres de la vie ſpirituelle y mettent cette différence, que la
loüange part du cœur, & le cantique de l'eſprit Incogn. in Pſ.
IV. Les Anciens partageoient la vie de l'homme en pluſieurs
âges, en enfance,. en puéritie , en adoleſcence, en jeuneſſe , en
virilité & en vieilleſſe. L'enfance comprenoit les ſept premieres
années depuis la naiſſance, la puéritie les ſept ſuivantes. Je ne par
Re point des autres, parceque cela ne fait rien au ſujet. Saint Au
guſtin, à l'exemple de ceux de ſon tems & de tous les anciens, diſ
tingue parfaitement ces deux âges dans ſes Confeſſions, ſur tout
dans le premier Livre. Comme on ne fait plus à préſent cette diſ
tinction, & qu'ainſi on n'a point de terme pour les déſigner, & qui
ſerve à les diſcerner, nous avons été obligés d'emploïer indifférem
ment le mot d'enfant & d'enfance, pour marquer les deux premiers
âges : mais nous avertiſſons que dans les ſept premiers Chapitres
du premier Livre, ils ſont mis pour exprimer l'enfance propre
ment dite des anciens : au lieu que dans les Chapitres ſuivans du
méme Livre ils ſont emploïés pour déſigner la puéritie. . -
6 Les confeſſions de S. Auguſtin,
c/Q$/QC/3C/2c/cc/3c/5c/5c/5c/5c/5c/55/SC/SS/5C/SS/5C/33/38/36/3
C H A P I T R E I I.

·Invoquer Dieu , c'eſt l'inviter à venir en nous. Nous.


n'invoquons Dieu, que parcequ'il eſt en nous, & que
nous ſommes en lui. Dieu eſt partout ; mais il n'eſt contenus
mulle part. Les créatures n'exiſteroient pas , ſi elles
n'exiſtoient en Dieu.
2. D. T comment invoquerai-je 2• E# quomodoin
vocabo Deum
mon Dieu & mon Seigneur, meum , Deum & Do
puiſqu'en l'invoquant, je l'invite à minum meum ? Quo
venir en moi ? Qu'y a-t-il en moi, niam utique in me
où mon Dieu puiſſe venir ? En quel ipſum cum vocabo,
endroit de moi viendroit le Dieu cüm invocabo eum.

qui a fait le ciel & la terre ? s Et quis locus eſt in


me, quò veniat in me
Deus meus? quòDeus
veniat in me , Deus
qui fecit cœlum & ter
· I'aIh ?

Seroit-il poſſible qu'il y eût en Itane,Domine Deus,


moi de quoi vous contenir, Sei meus, eſt quidquam
gneur ? Mais le ciel & la terre que in me quod capiat.
te ? An verò caelum
vous avez faits, & dans leſquels & terra, quæ feciſti ,
vous m'avez fait, ( 1 ) vous con & in quibus me feciſ
tiennent-ils eux-mêmes ? Ou plû ti , capiunt te ? An
tôt, n'eſt-ce pas que tout ce qui a quia fine te non eſſet
l'être, vous contient par-là même quidquid eſt, fit, ut
qu'il ne ſeroit pas, ſi vous ne l'a- quidquid eſt capiat
te ?
, viez fait.
Puis donc que j'ai l'être auſſi, & Quoniam itaque &
que je ne ſerois point fi vous n'é- ego ſum , quid peto
tiez en moi,pourquoi demandai-je non ut venias in me, qui
eſſem , niſi eſſes
que vous veniez en moi ? C'eſt que
Livre premier, Chapitre II. 7
in me ? Non enim je vous appelle de tous les lieux où
ego jam in (a) in vous êtes, des enfers même où je
feris ; & tamen etiam
ibi es : Nam etſi deſ ne ſuis pas : Car il eſt écrit, que ſi Pſ 138.
cendero in infernum, je deſcens dans l'enfer , ( 2 ) je vous y*
ades. trouverai.
Non ergo eſſem , C'eſt donc une vérité conſtante,
Deus meus, ( b ) non que je ne ſerois point, ſi vous n'é-
omnino eſſem , niſi tiez en moi ; mais ne vaudroit-il
eſſes in me. An po
tiiis non eſſem, niſi pas mieux dire que (3) je ne ſerois
eſſem in te, ex quo point dutout, ſi je n'étois en vous,
omnia , , per quem mon Dieu, d'où viennent toutes cho- Rom. 11.
omnia, 1n quo om ſes, par qui toutes choſes ſubſiſtent , & *
nia ? Etiam fic, Do en qui tout eſt contenu. Mais quoique
mine, etiam ſic, quò. cela ſoit ainſi, Seigneur, & qu'il
te 1nvoco , cum In te
ſim ? aut unde venias ne puiſſe être autrement, où veux
in me ? Quò enim re je, & (4) d'où veux-je que vous
cedam extra caelum veniez, puiſque je ſuis en vous ?
& terram, ut inde in
me veniat Deus meus,
D'ailleurs eſt-il quelque lieu au
delà des cieux & de la terre, où
qui dixit, Calum &» je puiſſe me retirer, & d'où 1I1OI1
terram ego impleo ?
Dieu puiſſe venir en moi , après
qu'il a dit qu'il remplit le Ciel & la Jer. 2;.
terre ? 2.4-

( a ) Ms. Theodoricenſis habet, ego ſum inferi, non intoleran


ter. Aliiplerique, egojam inferi. Librariorum lapſu , ut videtur
( b ) Bertinian. Non ergo eſſem, Deus meus, qui non omnino
eſſem.

R E M A R Q U E S.
(1) JVous contiennent-ils eux-mêmes ? L'Univers entier, dit Phi
lon, n'eſt point un domicile digne de Dieu, ni proportion
né à ſon immenſité : auſſi eſt-il lui même le lieu qu'il habite , il ſe
remplit lui ſeul & ſe ſuffit ; tandis qu'il remplit le yuide qui eſt ré
| A iiij
8 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
pandu dans toutes les créatures, & les contient ſans qu'elles puiſ
ſent le contenir, parce qu'il eſt ſimple & unique.
| | ( 2 ) fe vous y trouverai. Dieu remplit & pénétre toutes cho
ſes, & il ne laiſſe rien qui ne ſoit plein de lui. On ne ſauroit donc
le fuir ni ſe cacher à lui : on ne peut faire ni l'un ni l'autre mê
me à l'égard de l'Univers, puiſqu'on ne ſauroit éviter d'être en
quelqu'une des parties qui le compoſent. Philon.
( 3 ' Ou plutôt je ne ſerois point dutout , ſi je m'étois en vous.
Cette correction eſt très-vraïe & très-fine : voici la penſée de ſaint
Auguſtin. Dieu eſt également auteur de mon exiſtence & de mon
eſſence : & comme d'un côté mon exiſtence ſuppoſe néceſſairement
mon eſſence, & que d'autre part mon eſſence émane abſolument de
Dieu, dans qui elle eſt, & ſans qui elle n'auroit jamais été; je ne
ſerois point dutout ſi je n'étois en Dieu. Autrement : non ſeu
lement l'être, mais encore toutes les perfections de l'être ſont
en Dieu, & découlent de lui : car ce qui n'eſt point en lui & ne dé
coule point de lui, n'eſt rien, & ne peut être rien : ainſi je ne ſerois
point dutout, ſi je n'étois en Dieu.
(4) D'où veux-je que vous veniez en moi ? Aller & venir ſont des
termes qui ne ſe diſent, ni ne peuvent ſe dire proprement de Dieu ;
parce qu'ils renferment l'idée d'un ou de pluſieurs lieux oü l'on
n'eſt pas. Or il implique contradiction que Dieu ſe tranſporte quel
que part où il ne ſoit pas toûjours, puiſqu'il eſt partout & qu'il
contient toutes choſes. Dieu donc ne va jamais nulle part, ni ne :
vient d'aucun endroit. |
Livre premier, chapitre III. 9

###$ $ $#$##$#$# # # # # # # # # # # #4# # #

C H A P I T R E , I H I.

Dieu remplit l'univers , ſans qu'il y ſoit contenu. Diférence


qu'il y a entre la maniere dont Dieu remplit les créatures ,
& celle dont les liqueurs rempliſſent les vaſes qui les
contiennent. Dieu n'eſt point compoſé de parties. Il eſt
tout entier partout.

3. C APIUNT - NE 3 E# T-c E donc que le Ciel &


(a) ergo te cae la terre vous contiennent,
lum & terra, quo Seigneur , parceque vous les rem
niam tu imples ea ? pliſſez ? Ou eſt-ce qu'en les rem
An imples, & reſtat,
quoniam non te ca pliſſant, il reſte quelque choſe de
piunt ? Et quò refun vous, puiſqu'ils ne ſauroient vous
dis, quidquid imple contenir ? Mais où paſſe ce qui reſ
to caelo & terra reſtat
te, après qu'ils ſont ainſi remplis ?
ex te ? An non opus Ne § pas plûtôt dire , que
habes, ut (b ) quo (1) vous n'avez nul beſoin que rien
quam continearis qui vous contienne, dès-là que vous
contines omnia, quo
niam quæ imples , contenez toutes choſes ; parceque
continendo imples ? c'eſt en contenant toutes choſes
Non enim vaſa, quae que vous les rempliſſez ? En effet
te plena ſunt, ftabi
lem te faciunt ; quia les vaſes qui ſont pleins de vous,ne
etſi frangantur, non vous tiennent point, puiſque vous
effunderis. Et cüm ne vous répandez pas, quand ils
effunderis ſuper nos, viennent à ſe briſer. Auſſi lorſque
non tu jaces , ſed
vous daignez vous répandre dans
(a)) sic Bertin. Alii : capiunt ergo-ne te. · · ,·
( b Ut quoquam continearis. Sic optime Bened. Non enim hîe
de perſonis, ſed de loco agitur. At Tornac. Bertimiam. cum Lovan
ut à quoquam continearis.
Eo | Les confeſſions de s.Auguſtin,
nos cœurs , (2 ) vous ne vous ab erigis nos; nee tu (e ]
baiſfez pas, mais vous nous élevez diſſiparis, ſed colli
à vous ; & loin de vous écouler, gis nos.
vous nous retenez & nous réü
niſſez à vous.
Mais (3) eſt-ce de vous tout en Sed qui imples om
tier, que vous rempliſſez toutes nia te toto imples.
choſes ? Cependant comme toutes omnia ? An quia non
choſes ne ſauroient vous contenir, poſſunt te totum ca
pere omnia, partem
ne contiendroient - elles qu'une tui capiunt, & eam
partie de vous ? & ne contien dem partem ſimul
droient-elles toutes enſemble que omnia capiunt ? An
la même partie * Ou bien chaque ſingulas ſingula, &
majores majora , m1
être contient-il en particulier une InOfCS IIl1IlOfa Ca
artie diférente des autres ? Un
piunt ? Ergo eſt ali
être plus grand contient-il une qua pars ( d) tua ma
plus grande partie, & un être plus jor, aliqua minor ?
petit une plus petite ? Si cela eſt, An ubique totus es,
& res nulla te totum
il y a en vous des parties plus gran capit ?
des & plus petites. Mais ne faut-il
pas plûtôt dise que vous êtes par
tout tout entier, & que nul être
IlC VOl1S COnt1Cnt ?

(c ) Sic cum Benedict. Giſlen. &c. Quidam. Diſpergeris.


( d ) Bertin. Camerac. Tornac. & c. tui.

R E M A R Q U E S.
(1) JVous n'avez nul beſoin que rien vous contienne. Dieu rem
plit toutes choſes, dit Philon, mais c'eſt en les contenant,
& ſans enêtre contenu : c'eſt qu'il eſt ſeul qui ſoit partout,& qui ne
ſoit renfermé nulle part. Il eſt partout, parceque ſa puiſſance ſe
communique univerſellement à tout, ſans ſe partager , & qu'elle
tient inviſiblement toutes choſes liées les unes aux autres dans une
Livre premier, chapitre IV. II
parfaite harmonie. Il n'eſt renfermé nulle part, d'autant qu'aïant
créé & formé tous les corps, auſſi-bien que l'eſpace qu'ils occupent,
il eſt impoſſible que l'Auteur des créatures ſoit renfermé dans ſon
propre ouvrage. -

( 2 ) Vous ne vous abbaiſſez pas. Tous ces termes qui marquent


un mouvement ſucceſſif& paſſager, en haut, en bas, à droit, à
gauche , devant, derriere , & c. ne conviennent point à l'Etre
ſouverain ; puiſque de ſa nature il ne change point de lieu, &
u'il eſt lui-même le lieu de toutes choſes. Idem.
(3 ) Eſt-ce de vous tout entier que vous rempliſſez toutes choſes #
Dieu eſt tout entier en toutes choſes, & même dans chaque choſe
en particulier ; & néanmoins ni chaque choſe en particulier, ni
même toutes enſemble ne ſauroient le contenir. C'eſt que les
créatures, en quelque ſens qu'on les prenne ou qu'on les conſidere,
n'ont aucune proportion avec lui : leur capacité a des bornes, & il
eſt infini.

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C H A P I T R E I V.

Haute idée des perfections de Dieu. Tout ce qu'on peut dire


de Dieu n'a aucune proportion avec ce qu'il eſt.Malheur
à ceux qui ne parlent point de Dieu.
4 ( YU 1 D es ergo, 4, U'E T E s-voUs donc, mon
id Deus meus ? Dieu ? quêtes-vous, je vous
S# # prie ( 1 ) ſinonl le Seigneur
minus Deus ? Quis Dieu ? C
mon
Seigneur y a Pſ. 17e
enim Dominus, prae- leu : Larquet autre Seigneury º,
ter Dominum º"aut t-il que le Seigneur lui-même ?Et quel
quis Deus , præter autre Dieu y a-t-il que celui que nous
Deum noſtrumº Sum- adorons ? Vous êtes, ô mon Dieu,
# Pº†
tiſſime, omnipoten- infiniment
b infini
auguſte iſſant,
, infiniment
infini
tiſſime , miſericor- OIl » In niment pullant : 1
diſſime & juſtiſſimº , ment miſericordieux , infiniment
-
-
- - - /

ſecretiſſimé & pra - juſte, infiniment caché & préſent,


ſentiſſime : Pulcher- infiniment beau & invincible a
I 2, Les Confeſſions de S.Auguſtin,
auſſi ſtable qu'incomprehenſible ; rime & fortiſſime ;.
vous changez toutes choſes, tout ſtabilis & incompre
henſibilis ; immuta
immuable que vous êtes; ſans être bilis, mutans omnia ;
ſuſceptible ni de nouveauté ni de numquam novus ,
vieilleſſe, vous renouvellez toutes numquam vetus ; in
novans omnia & in
choſes, tandis que vous précipitez
inſenſiblement l'orgueilleux dans vetuſtatem perducens
ſuperbos, & neſciunt:
·- une vieilleſſe qui le conſume. Toû ſemper agens, ſemper
jours en action, toûjours en repos, quietus ; colligens ,
vous amaſſez ſans avoir beſoin de & non egens ; por
rien : vous portez, vous rempliſ tans, & implens, &
ſez, & vous ſoûtenez toutes cho protegens ; creans ,

ſes, en leur donnant l'être , l'ac & nutriens, & per


ficiens; quaerens ciim
croiſſement , & la perfection. nihil deſit tibi. A
Vous cherchez, quoique rien ne mas, nec aeſtuas ;ze
vous manque. Vous aimez ſans las , & ſecurus es ;
te , & non
paſſion, (2 ) vous êtes jaloux ſans pœnitet
doles ; iraſceris , &
trouble , vous vous repentez ſans tranquillus es : opera
chagrin, vous vous mettez en co mutas , nec mutas.
lere ſans émotion, vous changez conſilium.
vos ouvrages ſans changer vos
deſſeins. -

Vous reprenez ce que vous trou Recipis quod inve


vez, ſans avoir jamais rien perdu 5 nis , & numquam
ſans être pauvre , vous aimez à amifiſti.
inops, &
Numquam
gaudes lu
† ; ſans être avare, vous vou cris : numquam ava
ez que le bien que vous faites rus, & uſuras exigis :
vous profite , vous tirez de nous ſupererogatur tibi ,
un ſurplus de vos dons, & vous ut debeas : & quis
vous conſtituez notre débiteur. habet quidquam non
tuum ? Reddis debi
Mais ce ſurplus, d'où vient-il que ta, nulli debens : do
de vous ? Vous acquitez vos dettes, nas debita, nihil per
dens.
ſans que vous deviez rien à per
· ſonne : Enfin vous remettez ce
• º \º -

Livre premier, chapitre IV. [13


qu'on vous doit, ſans perdre quoi
- que ce ſoit de ce qui vous eſt dû.
Et quid diximus, Mais, ô mon Dieu, ma vie, &
Deus meus, vita mea, mes chaſtes délices, qu'eſt tout ce
dulcedo mea ſancta ?
Aut quid dicit ali-
que je viens de dire au prix de ce
A »

quis >†que vous êtes ? Et qu'eſt tout ce


-
)
-

§'§a§- qu'on peut dire en parlant de


bus de te, quoniam vous ? Toutefois ( 3 ) malheur à
loquaces muti ſunt ceux qui ne parlent point de vous,
puiſque ceux qui en parlent le plus,
ſont encore de vrais muets.
-

R E M A R Q U E S.
(1) /07U'êtes-vous, ſinon le Seigneur mon Dieu ? Philon expliquant
ces paroles de Jacob, le Seigneur ſera mon Dieu, dit que le
ſens eſt : c Il n'en agira plus en Seigneur avec moi, mais en Dieu ;
#
» je n'aurai point puiſſance à redouter , mais j'éprouverai par
» tout les effets de ſa bonté toute paternelle, en recevant ſes §
» & ſes graces à pleines mains. Qui pourroit concevoir, ajoute
» t-il, que le Seigneur & le Roi de toutes les créatures , ſans
» changer de nature, ſoit toûjours bon & tendre , qu'il répande
» ſans ceſſe ſes treſors, & qu'il ſoit la ſource intariſſable de tous les
» biens, & l'auteur de la félicité des bienheureux ? »
( 2 ) Vous êtes jaloux ſans trouble. L'Ecriture ſainte parle toû
jours de Dieu avec reſpect : il eſt vrai que pour s'accommoder aux
eſprits groſſiers, elle le compare à l'homme en général, & jamais
à aucun homme en particulier : ainſi elle le repréſente avec des
mains, des pieds, une bouche, parlant , en colere, reſpirant la
vengeance, # tranſportant en haut, en bas & de tous côtés , en
· quoi elle a moins égard à la force des termes, qu'au peu d'intelli
gence de quelques perſonnes, qui ne ſauroient concevoir Dieu,
ue ſous une forme ſenſible, & qui ne rentreroient jamais dans leur
evoir, s'ils n'entendoient dire que Dieu va, vient, monte, deſ
cend, crie, & entre en colere contre les pécheurs , & quelquefois
même ſans retour , qu'il a auſſi des traits, des glaives & d'autres
inſtrumens de vengeance pour punir à jamais les impies. Idem.
K4 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
( 3 ) Malheur à ceux qui ne parlent point de vous , puiſque
ceux qui en parlent le plus, ſont de vrais muets. L'Apôtre ſaint
Jude dit de même que les mondains ſont des nuées ſans cau, que
le vent emporte çà & là , ce ſont des arbres qui ne fleuriſſent qu'en
automne ; des arbres ſtériles, doublement morts & déracinés.
Philon tourne agréablement la même penſée; car après avoir dit
que les mondains ne portent aucun fruit, il ajoûte qu'ils ſont par
rapport à Dieu, ce qu'eſt le néant à l'égard du genre humain. Ce
pendant ſaint Auguſtin peut avoir en vûë ici les Manichéens, qu'il
appelle ſouvent loquaces muti, des jaſeurs muets. Voïez plus bas
liv. 7. chap. 2.
XXS2KXS>©S>CS AXS2KXS AXS>©S>(XS2©S>(XS
C H A P I T R E V,

Combien le Commandement d'aimer Dieu nous eſt avanta


geux. Ce que Dieu nous eſt. La foi fait que nous con
feſſons nos péchés , & que nous en obtenons le pardons
Dé toutes les erreurs la plus grande eſt celle de conteſter
avec Dieu.

5. UAN D me ſera-t-il permis 5. Q# mihi da


de me repoſer en vous ? bit acquieſce
Quand viendrez-vous dans mon re in te ? Quis mihi
dabit, ut venias in
cœur, pour l'enïvrer de vous-mê cor mcum , & ine
me ; afin que j'oublie tous mes bries illud, ut obli
maux, & que je m'attache à vous viſcar mala mea, &
comme à mon unique bien ? unum bonum meum
amplectar te ?
Dites-moi,de grace,ce que vous Quid mihi es ? Mi
m'êtes, ou faites-moi miſericorde, ſerere, ut loquar.
afin que je puiſſe le dire moi
même ?
D'autre part, que ſuis je à votre Quid tibi ſum ip
égard, pour me faire un comman ſe, ut amari te ju
dement exprès de vous aimer , ſur beas à me ; & niſi
Livre premier, chapitre V. 1;
faciam, iraſcaris mi
hi & mineris ingen
peine d'encourir votre colere, &
tes miſerias ? Parva de tomber dans une horrible mi
ne ipſa eſt, ( a ) ſi ſere, ſi je n'obéïs : Comme ſi ce
non amem te ? Hei n'en étoit pas une aſſez grande,
mihi !
que de ne point vous aimer.
Dic mihi per miſe
rationes tuas, Domi Ah !Seigneur mon Dieu, que
ne Deus meus, quid la grandeur de vos miſericordes
ſis mihi. Dic animae vous porte à me dire ce que vous
meae , Salus tua ego m'êtes : dites donc à mon ame : Je Pſ. 34-3:
ſum. Sic dic ut au ſuis ton ſalut.Mais dites-le lui d'une
diam. Ecce aures cor
dis mei ante te Do maniere qu'elle l'entende. Mon
cœur eſt en votre préſence : ou
mine : aperi eas, &
dic animae meae, Sa vrez ſes oreilles, & dites-lui.Jeſuis
lus tua ego ſum. Cur ton ſalut. Que je coure aprèsvotre
ram poſt vocem hanc, voix , & que je m'uniſſe à vous.
& apprehendam te.
Noli abſcondere à
me faciem tuam. Ne ( 1 ) me cachez plus votre
Moriar, ne moriar, beauté : qu'il m'en coûte la vie
ut eam videam. Pour la voir, de peur que je ne
meure éternellement, & que je
6. Anguſta eſt do
ne ſois ainſi privé de ma félicité.
mus animae meae , 6. La maiſon de mon ame eſt
quò venias ad eam ; bien étroite pour vous recevoir,
dilatetur abs te. Rui mais dilatez-la ; elle tombe en rui
noſa eſt, refice eam.ne, mais réparez-la , il y a bien de
Habet quæ offendant quoi bleſſer vos yeux, je le ſai,
oculos tuos , fateor
& ſcio : Sed quis je le confeſſe ; mais qui peut la pu
mundabit eam , aut rifier que vous ? Et à qui autre que
cui alteri, praeter te,
clamabo , Ab occul
vous dois-je dire : Seigneur , puri Pſ. 18.

tis meis munda me,


fiez-moi de mes péchés ſecrets , & I 3 •
Domine, & ab alienis n'imputez point à votre ſerviteur les
parce ſervo tuo ? fautes d'autrui. ? "
(a) In antiquis editis Bad. Am. & Er, necnon in Aquicinii. ad.
ditur, miſeria,
I6 Lés Confeſſions de S. Auguſtin,
Pſ. 115. C'eſt la foi qui me fait tenir ce Credo , propter
IO.
langage : ( 2 ) j'ai commencé par quod & loquor ; Do
mine tu ſcis. Nonne
Pſ. 3 1.5. m'accuſer moi-même devant vous
tibi prolocutus ſum
de mes iniquités; & vous avez eu adverſum me delicta
la bonté de me pardonner mes mea , Deus meus ;
déſordres. & tu ( b ) dimiſiſti
impietatem cordis
ImC1 ?

Jer. 2.9. Comme vous êtes la vérité par Non judicio con
eſſence, je n'ai garde de vouloir tendo tecum , qui
conteſter avec vous , ni par con Veritas es : & ego
Pſ 26. nolo fallere meip
12, ſequent me tromper, de peur d'ê- ſum, ne mentiatur
tre la dupe de l'illuſion que mon iniquitas mea ſibi.
iniquité ſe feroit à elle-même. Non ergo judicio
contendo tecum :
Non , Seigneur , je ne veux point
entrer en jugement avec vous ;
quia ſi iniquitates
obſervaveris, Domi
Pſ. 129. parceque ſi vous veniez à compter ne , Domine quis ſuſ
nos péchés , nul mortel ne pourroit en tinebit ?
ſoûtenir l'énorme multitude.
(b ) Bertin. remiſiſti.

R E M A R Q U E S.
(1) N7# me cachez plus votre beauté, qu'ilm'en coûte la vie pour
la voir. Ce n'eſt point de la mort à ſoi-même qu'il eſt ici
queſtion : ſaint Auguſtin demande à Dieu de mourir véritablement,
afin de le voir , puiſqu'il ne peut avoir cet honneur qu'à ce prix,
ſelon cette parole de l'Ecriture, reçûë avec reſpect par toute l'anti
quité ſacrée & profane , qu'on ne pouvoit voir Dieu ſans mourir
Éxod. 33. 2 o. Quand Dieu apparut à Moïſe dans le buiſſon ar
dent, le ſaint Legiſlateur ſe couvrit le viſage, de peur de porter
ſes yeux ſur Dieu même, & de mourir ſur le champ. Gédéon aïant :

reconnu que c'étoit vraiment un Ange qu'il avoit vû, & qui s'étoit
entretenu avec lui, s'écria qu'il étoit perdu : mais le Seigneur le
raſſûra, en lui diſant qu'il ne mourroit point. Sur une ſemblable
apparition & un pareil entretien arrivés au pere & à la mere de
Samſon ,
· Eivre premier, Chapitre V. 17
Samſon, Manué dit à ſa femme : Nous allons mourir , puiſque
nous avons vû Dieu. Une pareille idée porta les trois Apôtres que
JE s U s-C H R 1 s T avoit choiſis pour être préſens à ſa Transfi
guration , à tomber le viſage contre terre au ſon de la voix du
Pere éternel, qui ſortoit de la nuée lumineuſe qui les environnoit
Le ſentiment des Peres, en particulier de ſaint Ambroiſe & de ſaint
Auguſtin, eſt que Dieu ne peut être vû des yeux du corps, & c'eſt
dans ce ſens que ſaint Paul dit, que Dieu eſt inviſible.
Les Païens étoient dans les mêmes principes s ils croïoient qu'ils
ne pouvoient voir les Dieux ſans mourir ou ſans tomber en dé
mence. La folie a toûjours paſſé dans leur eſprit pour un effet de la
vûë, ou de l'obſeſſion de quelque Divinité, telle que Pan, Cerès,
Hecaté, Cybele, Diane, les Corybantes, les Nymphes, &c. Tout
le monde § ce que la Fable raconte de Sémele , laquelle aïant
demandé à Jupiter de ſe montrer à elle avec toute ſa gloire, ne put
foûtenir tant d'éclat, & mourut incontinent.
Saint Auguſtin brûlant du deſir de voir Dieu, demande donc ici
de mourir de la mort du corps, afin de pouvoir ſatisfaire l'ardeur
dont il étoit conſumé, & de prévenir ainſi le danger où l'on eſt ſur
la terre, de mourir éternellement de la mort de l'ame.
( 2 ) j'ai commencé par m'accuſer moi-même devant vous de
mes iniquités. Saint Auguſtin nous apprend un moïen bien court
& bien facile d'obtenir la rémiſſion de nos péchés; c'eſt de les re
connoître nous-mêmes les premiers , de nous en accuſer , & de
nous en humilier devant Dieu : comme il eſt infiniment riche en
miſéricorde, il ne ſauroit tenir contre un aveu ſincere de la part du
pécheur, qui en le déſarmant, fait éclater ſa bonté, qui eſt le prin
cipal attribut de la Divinité. Il a voulu même que ſa conduite fût
la regle de la nôtre : ainfi nous trouvons que cette regle avoit été
érigée en Loi. Les Loix Romaines exemptoient des peines portées
contre les femmes adultéres, celles d'entre-elles qui alloient avoüer
eur crime devant les Ediles. Les Juges de l'Aréopage deman
doient toûjours aux criminels, avant # prononcer leur ſentence,.
quel ſupplice ils croïoient mériter : & s'ils ſe rendoient juſtice,
ils étoient traités doucement. Il n'y a que deux manieres de ſe pur
ger des fautes qu'on nous impute, dit Donat; l'une de prouver
qu'on eſt innocent; l'autre de s'avoüer coupable : la premiere
voïe fait évanoüir l'accuſation, la ſeconde nous excuſe. Refellit qui
megat : purgat qui fatetur & ſie defendit.Voulez-vous, dit Arrien,
cffacer votre péché, avoüez-le & témoignez-en votre repentir,
Tom, l, B
18 Les Confeſſions de S. Auguſtin »
(3) Si vous examinez nos péchés, &c. Si Dieu juge les hommes
ſans miſéricorde, pas un ne peut manquer de périr , car il n'en
eſt aucun qui n'ait fait quelque chûte volontaire ou involontaire.
Philon.

#::::::::::# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #
C H A P I T R E V I.

Pourquoi il vaut mieux s'adreſſer à Dieu qu'aux hommes.


Deſcription de l'homme dans ſon enfance. Providence
" admirable de Dieu à l'égard des enfans. Dépendance
réciproque des enfans & des nourrices. On n'a de lumie
res ſur le tems de l'enfance , que celles qu'on tire des en
fans & des perſonnes qui les élevent. Les cauſes de toutes --

choſes ſont en Dieu. Les tems paſſent en Dieu ; mais ils


ne paſſent pas pour lui. Les années de Dieu ſont un au
jourd'hui perpétuel, dont tous les inſtans ſont ſemblables.
Il faut louer Dieu des merveilles qu'on ne peut com -

prendre.
7 S† F R E z donc que je 7 S E D tamen ſine
m'adreſſe au moins à votre me loqui apud
miſericordiam tuam,
Gen. 18.
27.
miſericorde , quoique je ne ſois me terram & cine
que cendre & que pouſſiere. Oüi, rem. ( a ) Sinetamen
c'eſt à elle que je m'adreſſe, & non loqui, quoniam ecce
miſericordia tua eſt,
à un homme qui ſe mocqueroit de non homo irriſor
moi. Peut-être vous en mocquez meus , cui loquor.
vous auſſi ; mais vous changerez · Et tu fortaſſe irrides
bientôt en ma faveur, & vous au ' me , ſed converſus
miſereberis mei.
rez enfin pitié de moi.
Après tout, que veux-je vous Quid enim eſt quod
dire, ô mon Dieu, ſinon que je ne volo dicere, Domine
( a) Bertin. sum Camer, ſine me tamen loqui,
. £}vre premier, Chapitre VI. 19"
£)eus meus, nifi quia fai d'où je fuis venu en ce mon
Anefcio unde venerim
huc, in iftam, dicam
<de , ni fi la vie dont je joüis, doit
être appellée ou vie mortelle, ou
( b ) vitam morta
ÌTlOIt V1V21ntc.
lem, an mortem vi
talem, nefcio.
Et fufceperunt me Comme il ne me refte aucun
confolationes mifera fouvenir de ce qui fe paffa alors ;
cionum tuarum, ficut ceux dont vous m'avez fait naître.
audivi à parentibus m'ont appris que ( 1 ) votre mife
carnis meae , ( c ) ex
•quo&inqua formafti ricorde me fcqut entre fes bras,
me 1n tempore : non & pourvut à mes befoins , en me
enim ego memini. foiirniffant le lait quiétoit necef
Exceperunt ergo me faire à ma nourritufe. Car ni ma
confolationes T laétis mere , ni mes nourrices ne fe rem
humani. jNec mater
mea , vel nutrices pliffoient pas elles - mêmes les
meae fibi ubera imple mammelles : c'étoit vous, mon
bant ; fed tu mihi Dieu , qui les leur rempliffiez,
per cas dabas alimen
tum infantiae , fecun
É'; fuftenter mon enfance, felon
düm inftitutionem es décrets d'une providence qui
tuam, & divitias ( d ) £egle , & propoftionne tou? à
ad fundum ufque re 1'effence même de chaque ètre.
rum difpofitas.
( b ) Ita Mss. fermè- omnes &• editio per Antonium Arnalalum,
Idoäorem Sorbomicum adornata , ubi verbum , nefcio, refertur ad
./uperiorem fententiam, unde venerim hüc, quâ fe Auguffimus fi
gnificat circa anim& originem fluäuare. At Bad. Am. &. Er. ha
bent : in iftam dico mortalem vitam : mortalem dicam vitam , an
mortem vitalem nefcio. £uam leäionem Lovanienfes cum D. Du
beis ad trium MSS. fidem fic mutarumt : in iftam dicam mortalem
vitam, an mortem vitalem nefcio.
( c ) Aquicinâ. Torm. .1 Bad. Am.Er. &• Lov. Ex qua & in qua.
verius porro in feleäioribus MSS. &• im editione Autonii Armaldi
pro defignamdo utroque parente, ex quo & in qua;
( d) Ita Bertimian.quod firmatur Aquicimäenß cod. divitias uf- .
que fundamentum ad fundum ufque rerum difpofitas. Alii cum
editis, divitias ufquc ad fundum rerum difpofitas. _ .
- Bij
"2O Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
Tu etiam mihi da
C'étoit auſſi vous qui faiſiez que bas nolle ampliüs
je n'en voulois pas prendre au-de quàm dabas ; & nu
là de ce que vous vouliez m'en trientibus me dare
donner , & que celles qui me mihi velle quod eis
nourriſſoient, vouloient bien me dabas : dare enim

donner ce que vous leur donniez mihi per ordinatum


affectum volebant ,
pour moi : à quoi elles ſe por quo exte abundabant.
toient par un amour réglé, qui Nam bonum erat eis
les engageoit à me départir ce bonum meum ex eis,
que vous leur départiez abondam (e ) quod non ex eis,
ment. Or c'ètoit leur bien que le ſed pereas erat. Ex te
quippe bona omnia
bien que je tirois d'elles : il ne Deus, & ex Deo meo
venoit pas d'elles, mais de vous ſalus mihi univerſa.
par elles. Car tous les biens qui Quod animadverti
regardent l'ame & le corps vien poſtmodum, claman
nent de vous , ô mon Dieu , ainſi te te mihi per haec
quae tribuis intus
que je l'ai reconnu moi-même de ipſa
& foris.
puis au cri , que vous pouſſez
comme par la bouche de tant de
biens, que vous nous faites au de
dans & au dehors. Nam lune ſugere
Quant alors, tout ce que je ſa noram , & acquieſ
vois ſe réduiſoit à teter , à pren cere delectationibus ;
flere autem offènſio
dre plaiſir quand les choſes étoient
nes carnis meae , ni
agréables, & à pleurer lorſqu'el
hil ampliûs.
les ne l'étoient point. - 8. Pòſt & ridere
8. Enſuite je commençai à rire, cœpi, dormiens pri .
d'abord en dormant, puis éveillé; mò, deinde vigilans.
c'eſt ce qu'on m'a º#
, & je l'ai Hoc enim de me mi
crû , parceque je 'ai vû faire à hi indicatum eſt, &
credidi, quoniam ſic
d'autres enfans ; car je n'en ai con videmus & alios in
ſervé aucune idée. fantes : nam iſta mea •

non memini.
(e ) Bertin, quod exeis, ſed non per eas.
Livre premier, chapitre VI. 2,I

: Et ecce paulatim Peu à peu je vins à connoître


ſentiebam ubi eſſem :
& voluntates meas
les lieux où j'étois : & je m'effor
volebam oſtendere eis çois de faire entendre ce que je
per quos impleren voulois à ceux qui pouvoient me
rur, & non poteram; ſatisfaire ; mais je ne pouvois y
† illae intus erant , parvenir , d'autant que mes déſirs
ris autem illi : nec étoient renfermés en moi-même,
ullo ſuo ſenſt1 vale
bant introire in ani & que ces perſonnes étant au de
hors, ne pouvoient par aucun de,
mam meam. Itaque
jactabam membra & leurs ſens, lire dans mon ame..
voces, ſigna ſimilia C'eſt pourquoi je m'agitois , je
voluntatibus meis , criois, & je faiſois comme je pou
pauca quae poteram,
qualia poteram : non
vois quelques autres petits ſignes
enim erant veriſimi ſemblables, qui ne diſoient rien,
lia. Et cim mihi non pour indiquer les mouvemens de
obtemperabatur, vel mon ame , & lorſqu'on ne me ſa
non intellecto, vel ne tisfaiſoit pas, ſoit faute de m'en
obeſſet , indignabar tendre, § de peur que ce que je
non ſubditis majori
bus , & liberis non voulois ne me fût nuiſible, j'en
ſervientibus , & me trois en colere ſur ce que des per
de illis flendo vindi ſonnes libres, & que je devois reſ
cabam. Tales eſſe in
pecter, ne vouloient pas me ſer
fantes didici , quos vir ; & je me vengeois d'elles en
diſcere potui ; ' &
me talem fuiſſe ma pleurant. Tels ſont les enfans que
gis mihi ipſi indi j'ai pû voir , leſquels ſans le ſa
caverunt neſcientes , voir m'ont mieux appris que j'ai
quàm ſcientes nutri été comme eux , que ceux qu1
tOICS IIlCl.
m'ont élevé, quoiqu'ils le ſuſſent.
9. Et ecce infantia 9. Cependant mon enfance eſt
mea olim mortua éſt, paſſée , & je ſuis encore. Pour
& ego vivo. Tu au vous , Seigneur , vous êtes toû
tem Domine, qui & jours , & rien ne paſſe à votre
ſemper vivis, & nihil
anoritur in tc, quo égard : C'eſt que ( 2 ) vous êtes
B iij
22 Les confeſſions de s. Auguſtin ,
non ſeulement avant tous les ſié niam ante primordia
cles, mais encore avant tout ce ſaeculorum , & ante
omne quod vel ante
qu'on peut concevoir auparavant. dici poteſt tu es, &
Vous êtes Dieu, & le maître de Deus es, Dominuſ
tout ce que vous avez créé. Vous que , omnium quae
renfermez en vous-même les cau creaſti , & apud te
rerum omnium inſta
fes, & les principes de toutes les bilium ſtant cauſæ ;
choſes qui changent & qui s'é- & rerum omnium.
coulent , & vous contenez émi mutabilium immuta
nemment les idées éternelles de biles manent origi
tous les êtres paſſagers & deſtitués nes ; & omnium irra
de raiſon. tionabilium & tem
poralium ſempiter
1l2º V1VUIIlt I'at1O1QCS,

Me voici devant vous en qua Dic mihi ſupplici


lité de ſuppliant & de pauvre (3) : tuo, Deus & miſeri
dites-moi donc de grace , Dieu cors, miſero tuo, dic
miſéricordieux , ſi mon enfance a mihi, utrûm alicui
jam aetati meae mor
ſuccédé à quelqu'autre âge qui ne tuae ſucceſſerit infan
ſubſiſtoit plus, & ſi cet âge eſt le tia mea ; an illa eſt
tems que j'ai paſſé dans le ſein de quam egi intra viſce
ra matris meae ?
Ina ImlCI'C.
Nam & dé illâ mi
Il eſt vrai que j'ai oüi dire quel hi nonnihil indica
que choſe là-deſſus, & que j'ai vû tum eſt, & prægnan
moi-même des femmes enceintes. tes ipſe vidi feminas.
Mais avant ce tems-là étois-je Quid ante hanc e
quelque part?étois-je quelque cho tiam , dulcedo mea
Deus meus ? Fuine
ſe, ô mon Dieu, ô mes chaſtes dé
alicubi , aut aliquis ?
lices l Je n'ai que vous qui puiſſiez Nam quis mihi di
éclaicir mes doutes : car ni mon cat iſta, non habeo :
pere, ni ma mere, ni l'expérience nec pater nec mater
des autres, ni ma mémoire ne me potuerunt , nec alio- .
fourniſſent rien qui me fatisfaſſe. rum experimentum,
nec memoria mea.
Mais ne vous ririez-vous pas An irrides me iſta
Eivre premier, chapitre Vf. 23
quærentem, teque de de moi, & des queſtions que je
hoc quod novi lauda vous fais ? Et ne voulez-vous pas
ri à me jubes, (f) &
confiteri me tibi ? lûtôt que je vous louë, & vous
§ de ce qui eſt venu à ma
connoiſſance ?
1o. Confitebor tibi, 1o. Eh ! bien, je vous bénis,
Domine caeli & ter
ræ , laudem dicens Seigneur du ciel & de la terre ;
tibi de primordiis & je vous rens graces des premiers
infantiâ meâ , quae inſtans de ma vie, & du cours de
non memini ; & de
diſti ea homini ex
mon enfance, que je ne † rap
aliis de ſe conjicere, peller. C'eſt à vous que l'homme
& aučtoritatibus e doit, & ce qu'il tire † particula
tiam muliercularum, rités de ſon enfance en voïant les
multa de ſe credere. autres, & la créance qu'il donne à
de ſimples femmelettes ſur plu
ſieurs choſes qui le regardent.
Eram enim,. & vi J'étois donc dès-lors, & je vi
vebam etiam tunc ; vois : ſur la fin même de mon
& ſigna quibus ſen enfance je cherchois à faire des
ſa mea nota aliis
facerem, jam in fine ſignes , qui fiſſent connoître ce
infantiæ quaerebam. que je voulois. Quel autre que
Unde hoc tale ani vous ſeroit l'Auteur d'une telle
mal, niſi abste, Do créature ? Trouve-t-on quelqu'un
mine ? An quiſquam qui ſe puiſſe faire lui-même ? L'ê-
ſe faciendi erit arti
fex ; aut ulla vena tre & la vie qui paſſent en nous,
trahituraliundè, quâ ont-ils d'autre principe que l'ac
eſſe & vivere currat tion par laquelle vous nous tirez
in nos, præterquam du néant, Seigneur ; vous en qut
quòd tu facis nos,Do l'être & la vie ſont une même.
mine; cui eſſe & vi
choſe, parceque vous êtes ſouve
(f) Germ. uterque , Torn. 1.Lovan. cum Sommalio , an irrides
me iſta quaerentem te, qui de hoc quod novi laudari à me jubes
te & § 2 Ita etiam ferè Aquic. Aſt Giſlen. Camer & alii 144
in textu,
B iiij
'2.4 Les confeſſions de s. Auguſin ;
rainement l'être & la vie ? vere, non aliud at>
† aliud eſt ; quia
ummè eſſe , atque
ſummè vivere, idip
ſum es ?
En effet, vous êtes parfait au Summus enim es,
& non mutaris, ne
ſouverain degré, & vous n'êtes que peragitur in te
ſuſceptible d'aucun changement. hodiernus dies , &
Le jour préſent ne s'écoule point tamen in te peragi
pour vous, bien qu'il s'écoule en tur, quia in te ſunt
& iſta omnia. Non
vous, parceque tous les tems ſont enim haberent vias
en vous, & qu'ils ne pourroient tranſeundi , niſi con
s'écouler , ſi vous ne les conte
tineres ea. Et quo
niez. Auſſi vos années ſont-elles In1aIm ann1 tu1 noR

un jour toûjours préſent , puiſ (g) deficiunt , (h )


Pſ. 1c I. qu'elles ne paſſent point. Com anni tui hodiernus
4.3. dies. Et quàm multi
bien de jours ont paſſé pour nous jam dies noſtri & pa
& pour nos peres par cet aujour trum noſtrorum per
d'hui éternel, & ont reçû de lui hodiernum tUllIIIl

leur cours, & leur durée ? Com tranſierunt, & ex illo


bien d'autres paſſeront - ils de la acceperunt modos ,
même maniere, & tireront de-là & utcumque extite
runt ; & tranſibunt
le tems qu'ils ſeront ? adhuc alii, & acci
pient , & utcumque
exiſtent ?
Pour vous, Seigneur, vous êtes Tu autem idem ip
ſe es, & omnia craſ
toujours le même : vous ferez au tina atque ultrà, om
jourd'hui, & vous avez même dé niaque heſterna & re
ja fait aujourd'hui, non ſeulement trò , hodie facies ,
tout ce que vous ferez demain , hodie feciſti.
& dans la ſuite de tous les ſiécles ;
mais encore tout ce que vous fites
(g) Giſlen, deficient.
(h) Lov. an anni tui. Abeſt tamen an à noſtris MSS. & ab aliis
pleriſque editis,
tivre premier, chapitre VI. 25
hier, & que vous avez jamais fait.
Quid ad me , ſi Que puis-je faire ſi l'on ne com
quis non ( i) intelli- prend pas cette merveille ? Qu'on
gitº
dicensGaudeaº & iPſº
: Quid eſt hoc?, ſe réioüiſſe
j néanmoins, & qu
qu'oon
2

Gaudeat etiam fic; & s'écrie : guel eſt ce myſtére e, Qu'on


§ ſe réjouiſſe, dis-je, & qu'on ſoit
do invenire potiüs, plus aiſe de n'en pas trouver la
quàm inveniendonoa que
1IlVCIl1I€ tC.
clef,depourvû qu'onſans
la trouver, vousvous
trouve,
trou
ver vous-même.

( i) Ita optimè Aquic. Torn. & Giſlen. Editi verà, intelligat.


-

R E M A R Q U E s.
t1) JVotre miſéricorde me reput entre ſes bras. Saint Auguftin
nâquit le 1 ;. de Novembre de l'an 354.
( 2 ) Vous êtes non ſeulement avant tous les ſiécles , mais encore
vivant tout ce qu'on peut concevoir auparavant. Rien de créé ne
peut avoir été avant tous les fiécles, parceque la création de quel
§ être que ce ſoit, eſt néceſſairement liée au tems , & que les
iécles font partie du tems, & diſtinguent le tems. On ne ſauroit
donc concevoir rien d'exiſtant avant tous les ſiécles, cxcepté Dieu.
Néanmoins ſaint Auguſtin ſemble ſuppoſer le contraire ; mais c'eſt
qu'il réfute en paſſant les extravagances des Gnoſtiques, des Va
lentiniens & de quelques autres Hérétiques ſemblables, qui admet
toient pour dogmes, que leurs Eons exiſtoient longtems avant la
CICatIOn.

( 3 ) Me voici devant vous en qualité de ſuppliant. Les termes


de ſuppliant, & de pauvre, ou de malheureux , comme il y a dans
le Latin, ont dans l'original une force qu'on ne peut exprimer ni
rendre en François. Pour prendre la penſée de ſaint Auguſtin, il
faut ſe ſouvenir qu'anciennement la perſonne des ſupplians & des
malheureux étoit ſacrée, & que c'étoit une impiété de leur faire
la moindre inſulte , ou de leur refuſer les juſtes ſecours qu'ils de
mandoient, ſurtout lorſqu'ils étoient dans certains lieux qu'on
nommoit aſyles, & qu'on avoit dreſſés exprès pour eux ; ou du
moins, s'ils avoient pris la marque de ſupplians, telle qu'étoit chcn
2.6. Les Confeſſions de S.Auguſtin,
les Juifs un ſac pour vêtement, chez les Grecs des branches d'ars
bres, chez les Romains des voiles ou des bandelettes aux mains ;.
en Orient une corde à la tête; dans les Gaules l'épaule droite nuë,
&c. C'étoit Dieu même qui avoit inſpiré ces ſentimens en faveur
des ſupplians : il ordonne aux Juifs, en pluſieurs endroits de l'E-
criture, d'en bien uſer avec eux, & il prend partout le titre de mi
ſéricordieux & de pere des pauvres ;, ce qui avoit donné lieu aux
Païens d'imaginer leur Jupiter Iceſius, c'eſt-à-dire, protecteur des
ſupplians. /

Saint Auguſtin voulant donc obtenir de Dieu une grace qu'il


avoit fort à cœur, & après laquelle il ſoûpiroit ardemment depuis
ſa converſion, prend non ſeulement la qualité de ſuppliant & de
pauvre en général, mais encore de ſuppliant & de pauvre de Dieu
en particulier : & il demande ainſi, avec autant d'inſtance que
d'humilité, de connoître l'origine de l'ame, ſur laquelle il a tant
& ſi ſouvent écrit, ſans trouver à quoi il devoit s'en tenir. -

sºnºrºxxxºººººººººººººRRR
C H A P I T R. E. V I I.
Les enfans mêmes ne ſont point exemts de pèchés actuels, Af
quelle marque on connoît ces péchés. L'innocence des en
fans n'eſt que leur impuiſſance, & leur imbécillité. Trait
ſingulier d'un enfant. Pourquoi on ſouffre les défauts des
enfans. Quel don Dieu nous fait en nous donnant le corps
que nous avons. Le tems de l'enfance doit-il être compté
pour une partie de notre vie ?
"S† propice, ô
mon Dieu , & faites tom-
11 EX#vº,Dº.
L Vae §
b lere ſur l échés des hominum. Et nomo
hommes.
† ºº ººº
er votre colere ſur
Quoique ce ſoit un pe-
dicit hac, & miſere
ris ejus : quoniam tu
cheur qui vous parle ainſi, il eſt feciſti eum, & pecca
l'objet de vos miſéricordes, ( 1 ) tum non feciſti ince
parce que vous l'avez fait, & que
vous n'avez point fait ſon péché.
Livre premîer, chapitre VH. 27
Quis me (a) com · Qui pourra me rappeller les pé
memorat peccatum chés de mon enfance ? Car devant
infantiae meae ? quo
niam nemo mundus à vous perſonne n'eſt exempt de pé
peccato coram te; nec ché, pas même l'enfant d'un jour. Job. 25.4.
infans, cujus eſt unius Qui me rappellera donc mes pé
diei vita ſuper-ter chés ? Sera-ce cet enfant ſi tendre,
ram. Quis me com dans lequel je remarque ce qui ſe
memorat ? An quili
bet tantillus nunc paſſoit en moi à cet âge, & dont
parvulus, in quo vi je ne puis me reſſouvenir ?
deo quod non memi
ni de me ?
Quid ergo tunc Mais en quoi pouvois-je alors
cabam ? An quia pécher ? Etoit-ce en témoignant
uberibus inhiabam
par mes pleurs trop d'empreſſe
plorans ? Nam ſi nunc ment de teter ? Il eſt vrai que ſi je
faciam , non quidem
uberibus , ſed eſ me portois à préſent à prendre la
cae congruenti annis nourriture convenable à mon âge
meis ita inhians, de avec autant d'impatience, que je
ridebor atque re me portois à prendre celle qui
prehendar juſtiſſimè. m'étoit propre alors, je mérite
Tunc ergo reprehen rois la raillerie, & la correction
denda faciebam ; ſed
quia reprehendentem de tout le monde.Ainſi, quoique
intelligere non pote
ram, nec mos repre
l'uſage & la raiſon ne §
hendi me, nec ratio
point qu'on m'en fît des répri
ſinebat. Nam extir mandes, puiſque je n'aurois pas
pamus & ejicimus iſ entendu celui qui m'auroit repris;
ta creſcentes. Nec vi j'étois blâmable en cela ; auſſi me
di quemquam ſcien ſuis - je défait avec l'âge de ces
(a) Camer. Lovan. & Arnald. Quis mihi commemorat ? Bad.
Am. & Er. Quis mecum commemorat ? Sed vera lectio eſt quam
MSS. ope reſtituimus , juxta quem loquendi modum in libro de
Magiſtro cap. 1. dicit Auguſtinus : Duas jam loquendi cauſas con
ftituo, aut ut doceamus, aut ut commemoremus vel alios, vel
noſmetipſos.
28 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
mauvaiſes manieres, comme tout tem , cûm aliqu{d'
le monde fait : or on ne vit ja purgat, (b)bona pr
mais un homme ſenſé chercher à jicere. -

ſe corriger & à ſe défaire de ſes


bonnes qualités.
En effet, peut - on dire qu'à An pro tempore
cet âge il fût bien de pleurer, etiam illabona erant,
pour avoir des choſes qu'on ne flendo petere etiam
quod noxiè daretur ;
pouvoit me donner ſans me nui indignari acriter non
re : de me mettre en colere in ſubjectis hominibus,
différemment & contre ceux à qui liberis, & majoribus,
je devois la vie, & contre ceux hiſque à quibus ge
fur qui je n'avois aucun droit, nitus eſt ; multiſque
qui étoient tous libres, plus âgés † prudentiori
us , non ad nutum
& plus prudens que moi : de les veluntatis obtempe
frapper, & de leur faire tout le rantibus , feriendo
mal que je† , parce qu'ils nocere niti quantum
ne m'obéiſſoient point en des poteſt, quia non obe
choſes, qui § été perni ditur imperiis, qui
bus perniciosè obedi
cieuſes ? Tant il eſt vrai que l'in retur ? Ita imbecilli
nocence des enfans, ne réſide pas tas membrorum in
fantilium innocens
dans le cœur, mais dans l'impuiſ eſt , non animus in
ſance & dans la foibleſſe de leur fantium.
âge. -

Moi-même j'ai vû un enfant qui Vidi ego , & ex


ne parloit pas encore, tout pâle ' pertus ſum zelantem
de l'envie, qu'il portoit à un autre parvulum ; nondum
qui tetoit la même nourrice, & ſur loquebatur, & intue
batur pallidus amaro
lequeliljettoit des regards farou aſpectu collactaneum
ches.Qui n'a pas vû des traits ſem ſuum. Quis hoc igno
blables ? les meres & les nourrices, rat ? Expiare ſe dicunt
à les entendre, ( 2 ) en prévien iſta matres atque nu
( b ) MSS. Angl. Purgabat.
Zivre premier, chapitre VII. 29
trices, neſcio quibus nent les funeſtes effets par je ne
( c) remediis. ſai quels enchantemens.
Niſi verò & iſta Mais enfin, eſt - ce être inno
innocentia eſt , in
fonte lactis uber cent, que de ne vouloir pas qu'un
tim manante atque autre puiſe dans la même ſource
abundante, opis egen le lait dont il ne peut ſe paſſer,
tiſſimum , & ilload & qui coule abondamment pour
huc uno alimento
deux ? Cependant on ſouffre cela
vitam ducentem ,
conſortem non pati.
avec complaiſance, non que ce
Sed blandè toleran ne ſoit rien, ni que ce ſoit peu
tur harc; non quia de choſe, mais parce qu'il doit
nulla vel parva , ſed s'en aller avec le tems. Quoique
quia aetatis acceſſu yous approuviez cette conduite,
peritura ſunt. Quod Seigneur, on n'a garde de la te
licet probes, tamen
(d) ferri aequo ani nir avec des perſonnes d'un âge
mo eadem ipſa non plus avancé, où ces défauts ſont
poſſunt , quando in inſupportables.
aliquo annoſiore de
prehenduntur.
12. Tu itaque, Do 12. Vous exigez pourtant que
mine Deus meus, qui je vous louë de la vie que vous
dediſti vitam infanti, donnez à cet enfant, & du pre
& corpus, quod ita ſent que vous lui avez fait d'un
ut videmus inſtruxiſti
corps muni de tous ſes ſens, aſ
ſenſibus, compegiſti ſorti de tous ſes membres, orné
membris , figurâ de
coraſti, proque ejus de la proportion de toutes ſes
univerſitate atque in Parties , & doiié de ce puiſſant . -
columitate omnes co
inſtinct que vous communiquez à
natus animantis inſi tout ce qui reſpire, de veiller à
nuaſti, jubes me lau ſa conſervation. Vous voulez que
dare te in iſtis , &
confiteritibi, & pſal je vous beniſſe de tout cela , &
lere nomini tuo, Al que je vous en rende graces : Pſ. , I. »
• ( c ) Germ. ſecundus , quibus modis.
( d ) Ita optimè Tornac. I. cum antiquis editis. Alii minus probe ,
Quod licet probes, cum ferri, & c .
3e Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
quand vous ne m'auriez fait que tiſſime : quia Deus es
ces ſeuls biens, comme il n'y a omnipotens & bonus,
etiamſi ſola iſta fe
que vous qui aiez pû me les fai ciſſes quae nemo alius
re , je reconnoîtrois non ſeule poteſt facere niſi tu
ment votre puiſſance & votre une, à quo eſt omnis
bonté, mais encore votre unité modus , formoſiſſi
& votre beauté , d'où procédent , nia,
me, qui formas om
& lege tuâ or
l'eſſence & la forme de tous les dinas omnia.
êtres, auſſi-bien que l'ordre ad
mirable, que vous avez établi en
tr'eux.
| Hanc ergo aetatem,
Je ne ſaurois me réſoudre , ô Domine, quam me
vixiſſe non memini,
mon Dieu , à compter pour une de quâ aliis credidi,
partie de ma vie un tems, dont je & ( e ) quam · ma
egiſſe ex aliis infan
ne puis me reſſouvenir, & dont je † conjeci ; quam
ne ſai que ce que d'autres m'en quam iſta multûm fi
ont appris, & ce que j'ai remar da conjectura ſit, pi
get me annumerare
qué en d'autres enfans, quelque uic vitae meae quam
certain que ſoit tout cela ; car vivo in hoc ſaeculo.
ce tems eſt à mon égard comme Quantum enim atti
net ad oblivionismeae
celui que j'ai paſſé dans les en tenebras, par illi eſt
trailles de ma mere. Que ſi j'étois quam vixi in matris
utero. Quòd (f) ſi &
dès-lors criminel, ſi j'ai même été in iniquitate concep
Pſ. 5o. 7. conçu dans le péché, en quel lieu, tus ſum,& in peccatis
me mater mea inute
en quel tems votre eſclave, ô ro aluit, ubi oro te,
mon Dieu, peut-il dire avoir été Deus meus , ubi ,
innocent ? Mais je laiſſe-là tout Domine, ego ſervus
tuus, ubi aut quando
, cet âge: & quelle party prendrois innocens fui ? Sed ec
( * ) Aquie Torn. I. Bertin. & Lovan. Conſtanter cùm hîc tùne
elibi, qua me. .
(f) Omittitur, ſi & , in edit. Lov.
Livre premier, Chapitre VII. 3r
ee omitto illud tem- je, puiſqu'il ne m'en reſte pas le
pus.Et quid mihi jam moindre ſouvenir ?
cum eo eſt,cujus nulla
veſtigia recolo ?

R E M A R Q U E S.
(I) P Arce que vous l'avez fait. Cette penſée eſt tirée du Livre
de la Sageſſe, chap. 1 I. 25. Voici comme parle l'Auteur
Sacré : » Vous avez compaſſion de tous les hommes, Seigneur,
» parce que vous pouvez tout; & vous diſſimulez leurs péchés, afin
» qu'ils faſſent pénitence. Car vous aimez tout ce qui eſt, & vous
» ne haïſſez rien de tout ce que vous avez fait, puiſque ſi vous l'a-
» viez haï, vous ne l'auriez point créé. Qu'y a-t-il qui pût ſubſiſ
» ter ſans votre ordre ? Mais vous êtes indulgent envers tous,
» parce que tout eſt à vous, ô Seigneur, qui aimez les ames. »
(2 ) Les meres & les nourrices en préviennent les funeſtes effets.
C'eſt ainſi qu'il faut traduire cet endroit, qui n'a point été entendu.
On ne ſauroit exprimer à quel point les anciens étoient en garde con
tre l'envie & les envieux. Ils étoient fortement perſuadés que ceux
qui étoient rongés de ce vice, nuiſoient de toutes les parties de
leur corps, ſur tout des yeux & de l'haleine. Ils prétendoient mê
me que la ſeule volonté de l'envieux étoit capable de tout empoi
ſonner. Cette erreur avoit gagné tous les eſprits, même ceux des
Juifs, comme on le voit par plufieurs endroits de l'Ecriture, qui
parle ſouvent de l'envieux ſous le nom d'œil mauvais ou malin,
parce que les yeux ont paſſé ſouvent pour être le ſiége de l'envie.
Pour ſe garantir du mal qu'un envieux faiſoit ou pouvoit faire
par ſes regards ou autrement, on portoit ſur ſoi, ou l'on pendoit
en quelque lieu de la maiſon des figures mauſſades, ſales ou obſcé
nes Les Romains les appelloient amuletum , mutinum, bulla, &c.
qu'ils convertirent enfin en Dieu appellé Faſcinus, dont ils confie
rent le culte aux Veſtales. Ils attachoient ſa figure au col des en
fans de l'Empereur & à l'imperiale du char des Vainqueurs. Pline
lui donne le nom de Médecin de l'envie, & Plutarque dit que les
machines ridicules qui le repréſentoient, avoient la vertu d'attirer
tout le mal que l'envie a coutume de produire, de la même maniere
que les araignées, les crapaux & autres inſectes & animaux veni
meux, que certaines gens tiennent dans des vaſes d'argile & de
verre, attirent le venin des chambres où on les met. On trouve
52. Les Confeffions de S. Auguſtin ,
auſſi dans Théocrite; qu'on ſe crachoit dans le ſein, pour ſe gas
1antir des funeſtes effets de l'envie. -

Quoiqu'on crût que l'envie n'épargnoit perſonne , l'opinion


commune étoit que l'âge tendre des enfans les rendoit plus ſuſ
ceptibles de ſes atteintes, & qu'ainſi ils couroient plus de danger.
1Les meres & les nourrices, pour les mettre à couvert d'un mal
qu'elles croïoient préſent , leur pendoient au col des bulles, des
ſimples & des plantes, entre autres du corail & de l'ambre, ainfi
que cela ſe pratique aujourd'hui, ſans qu'on ſache bien pourquoi
on le fait. Or c'eſt cette précaution des meres & des nourrices que
s. Auguſtin décrit ici. Ce qui fait voir que le latin expiare ne doit
pas être rendu par expier, mais par garantir, détourner, conjurer :
c'eſt proprement l'averruncare du tems d'Auguſte. -

« ssººsººsººssº sººsººsºvº
C H A P I T R E V I I I.

Progrès des enfans à meſure qu'ils avancent en 4ge. Par


où les enfans apprennent à parler. Les mouvemens du
corps expriment parfaitement les ſentimens de l'ame.
L'uſage de la langue a établi le commerce qui eſt entre
les hommes.

I3. E Nmentcroiſſant
tous les inſenſible-
jours , je 13, NT9Nº#,º
infantiâ huc
ſuis venu à l'âge qu'on appelle pergens venu un pue
pueril, ou plûtôt cet âge m'eſt ritiam,vel potius ipſa
in me venit, & ſuc
venu trouver,'& a pris la place ceſſit infantiae ? Nec
de l'enfance ; cependant l'enfan ceſſit illa, quò enim
abiit ? & tamen jam
ce ne m'avoit point quitté, car non erat. Non enim
où ſeroit - elle aliée ? ſeulement eram infans qui non
elle n'étoit plus. Je n'étois pas farer , ſed jam puer
· non plus un enfant qui ne parle loquens eram.
pas encore , mais j'étois un en
fant qui commençoit à parler.
· Je me ſouviens aſſez bien de Et memini hoc; &
unde
Livre premier, Chapitre VIII. · 33
unde loqui didice tout cela ; & j'ai obſervé depuis
rim (a) poſt adverti. par où j'ai appris à parler : ce n'a
Non enim doccbant
me majores homi pas été par le ſecours des maî
nes, praebentes mihi tres qui m'aient préſenté les pa
verba certo aliquo roles rangées ſelon certaines ré
ordine doctrinae, ſi gles , comme on m'a montré
cut paulò poſt litte
ras: ſed egoipſe men les lettres , quand j'ai appris à
te quam dediſti mihi, lire, mais par la force de l'in
Deus meus, cum ge telligence dont vous m'avez doüé,
mitibus & vocibus ô mon Dieu ; car comme je
variis, & variis mem m'éforçois par des larmes , par
brorum motibus, ede
re vellem ſenſa cordis des cris, & par diférens mouve
mei, ut voluntati pa mens que je faiſois , de faire
reretur, nec valerem entendre ce que je voulois, afin
qux volebam omnia, qu'on y ſatisfît, & que je ne le
nec quibus volebam pouvois ni en toutes choſes, ni en
omnibus, (b) praeſo
nabam memoriâ,cim toutes manieres, je bégaiois à la
ipſi appellabant rem faveur de ma mémoire le ſon des
aliquam, & cûm ſe choſes que je voulois : parce que
cundum eam vocem je comprenois & retenois déja
corpus ad aliquid fort bien, que quand d'autres pro
movebant, videbam,
& tenebam hoc ab eis nonçoient quelque parole, & que
ſelon le ſon qui lui
eſt propre, ils
vocari rem illam ,
quod ſonabant cum s'avançoient vers certaines cho
eam vellent oſtende ſes, ce ſon étoit le nom qu'ils
re. Hoc autem eos
donnoient à la choſe qu'ils vou
velle, ex motu corpo
ris aperiebatur, tam loient déſigner. Or je ne me trom
quam verbis natura pois point à ces mouvemens du
libus omnium gen corps.Auſſi eſt-ce un langage re
( a ) Bertin. Didiceram..
(b ) Lov. Prenſabam. Bad. Am, Er. & Arn. cum nonnullis MSSS
Penſabam. Aquic. Tornac. Bertin. Giſlen. & Cam. Præſtabam.
Melior viſa eſt lectio MSS. Corbeienſis, Foſſatenſis & aliorum ep
tima nota, qui habent praeſonabam.
7 ome J, C
34 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
çû chez toutes les nations, pour tium , quae fiunt vul
tu, & nutu oculorum,
avoir, pour conſerver, pour re ceterorumque mem
fuſer , ou pour rejetter quelque brorum actu, & ſoni
choſe , de faire des ſignes des tu vocis indicante af
fectionem animi in
yeux, de la tête , ou des autres
parties du corps, ou enfin de for petendi s, habendis,
( c ) rejiciendis , fa
mer quelque ſon. ciendiſve rebus.
Ita verba in variis
C'eſt ainſi qu'à force d'entendre ſententiis locis ſuis
les mêmes termes, mis chacun en poſita, & crebrô au
ſa place dans les diférens diſcours dita, quarum rerum
qu'on tenoit devant moi, j'en ſigna eſſent paulatim
appris peu à peu la ſignification, colligebam, meaſque
voluntates , edo
& dreſſant ma langue à les pro jam
mitoin eis ſignis ore,
noncer , je m'en ſervis à expri per haec enunciabam.
mer mes penſées. Voilà de quelle Sic cum his inter
ſorte j'entrai en commerce avec quos eram , volunta
ceux qui m'environnoient : & ce tum enunciandarum
fut comme les premiers pas, que ſigna communicavi,
& vita humana pro
re ſe
je fis dans la carrie orageu de celloſam ſocietatem
la ſocieté humaine , demeurant altiüs ingreſſus ſum,
toûjours aſſujetti à mes parens, & pendens ex parentun
ſoûmis à la volonté des perſonnes - auctoritate, nutuque
majorum hominum
plus âgées.
: ( c ) Germ. prior, Bertin. Tornac. I. Giſlen. cum Sommalio, fu
giendis, faciendiſvc rebus. Dubois, rejiciendis, faciendiſve rebus.
Livre premier, Chapitre IX. · 35
S^t/&&&&cc/bc/bc/bc/ot/sºc/bc/sc/cc/cc/cc/bc/bc/3:c/sc/sc/s

- C H A P I T R E I X.
Faux préjugés qu'on inſpire aux enfans. La loi qu'on s'eſt
faite pour leur éducation, ne fait que multiplier les maux
auſquels les hommes ſont condamnés. Idée que S. Au
guſtin avoit de Dieu en ce tems-là. A quel point il crai
gnoit les châtimens. On punit les enfans pour les mêmes
fautes, qu'on paſſe aux hommes faits. -

I4• E U s, Deus E quelles miſeres, mon


meus, quas
-14.
· • Dien, & de quellesô fauſ
ibi miſerias expertus
ſum & ludificationes? ſes opinions n'étois-je point alors
quandoquidem rectè le joüet, quand pour fin de bien
vivere mihi puero id vivre, on me propoſoit à cet âge
proponebatur, ob de recevoir aveuglément les avis
temperare monenti de ceux qui m'inſtruiſoient, com
· bus, ut in hoc ſæculo
florerem , & excel me un moïen d'acquerir de la ré
lerem linguoſis arti putation, & d'exceller dans l'art
bus, ad honorem ho de bien parler; ce qui m'ouvriroit
minum & falſas di la porte aux vains honneurs, &
vitias famulantibus ? aux fauſſes richeſſes du ſiécle ?
Inde in ſcholam
Enſuite on me mit à l'école
datus ſum, ut diſce
rem litteras, in qui pour † à lire : j'étois aſ
bus quidutilitatiseſ ſès miſérable, pour ne pas voir
ſet ignorabam mi le bien qui m'en revenoit ; ce
ſer, & tamen , ſi ſe
nis in diſcendo eſ
pendant on ne manquoit †
de
§ . Lau · me châtier pour la moin re né
-

dabatur enim hoc à gligence à l'étude. Cette ſévéri


majoribus , & multi té étoit approuvée des perſonnes
ante nos vitam iſtam
d'un âge plus avancé , ſur ce
agentes ( a ) praeſtru que ceux qui nous avoient pré
( a ) Bertin, Præſtruxerunt.
C ij
36 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
cédés , ont fraïé le chemin fâ xerant aerumnoſas
cheux qu'on nous obligeoit de te vias, per quas tranſ
ire cogebamur, mul
nir, & ainſi ils ont multiplié les tiplicato labore &
peines & les maux , à quoi ſont dolore filiis Adam.
condamnés les enfans d'Adam.
Je rencontrai des maîtres qui Invenimus autem,
Domine , homines
vous invoquoient, ô mon Dieu, rogantes te, & didi
& je pris leurs leçons. Je conce cimus ab eis , ſen
vois § ſelon la portée de mon tientes te , ut pote
eſprit , que vous étiez quelque ramus, eſſe magnum
choſe de† , & qu'encore que aliquem, qui poſſes »
vous fuſſiez caché à nos ſens , etiam non apparens
ſenſibus noſtris,exau
vous pouviez nous exaucer & dire nos & ſubvenire
IlOl1S § Auſſi m'adreſſai-je
nobis. Nam puer cœ
à vous dès ce tems-là , comme à pi rogare te, auxi
mon appui , & à mon réfuge : & lium | & refugium
meum ; & in tuam in
je dénoüois ma langue en vous vocationem rumpe
· invoquant.J'étois petit, mais l'ar bam nodos linguae
deur avec laquelle je vous priois, meae ; & rogabam te
que je n'euſſe point le foiiet, n'é- parvus, non parvo af
toit pas de même. Lorſque pour fectu, ne in ſcholà
Pſ. 2 I. 3. mon bien , vous ne m'exauciez vapularem. Et cüm
me non exaudiebas,
pas , je voïois ceux dui avoient uod non erat ad in
autorité ſur moi, & mes parens § mihi, ri
même, qui sûrement ne vouloient debantur à majoribus
hominibus, uſque ab
pas, qu'il m'arrivât aucun mal, ipſis
rire des † que j'avois reçûs, mihiparentibus, qui
accidere mali
quoique ce fût pour moi le com nihil volebant , pla
·ble de tous les maux. gæ meæ, magnum
tunc & (b)grave ma
lum meum.
I 5. Je fai que par ſtupidité,(1) 15. Eſtne quiſ
( b ) Aquic. grande.
Livre premier, Chapitre IX. 37
quam, Domine, tam
magnus animus, præ
on peut parvenir à l'état que je
grandi affectu tibi vais dire ; mais je demande ſeu
cohaerens, eſtne , in lement, ô mon Dieu , s'il y a
quam, quiſquam (fa
cit enim hoc quaedam
† qui vous ſoit uni par
es liens de la charité aſſès forts,
etiam ſtoliditas ) eſt
ergo qui tibi piè co non ſeulement pour mépriſer les
haerendo ita ſit affe chevalets, les ongles de fer, ( 2 )
ctus granditer , ut & les autres tourmens de cette
eculcos & ungulas,. eſpece dont l'horreur eſt ſi natu
atque hujuſcemodi relle à tous les hommes, que ce
var1a tormenta , pro
quibus effugiendisti n'eſt qu'en tremblant qu'ils vous
bi per univerſas ter conjurent de les en garentir ; mais
12S CUInn tlImOIC IIla encore pour ſe mocquer de ceux
gno ſupplicatur, ita qui en ont grandºpeur ; comme
parvi acſtimet, ( c ) mon pere & ma mere ſe moc
deridens eos qui haec
acerbiſſimè formi quoient des châtimens que je re
dant , quemadmo cevois dans mon enfance, de mes
dum parentes noſtri maîtres ? Toutefois je n'en étois
ridebant tormenta pas moins effraïé, & je ne vous
uibus pueri à magi priois pas avec moins d'ardeur de
† affligebamur ? m'en exempter; quoique les
Non enim aut minüs je mé
ea metuebamus , aut ritaſſe bien en négligeant d'écri
minus te de his eva re, de lire, ou d'apprendre autant
dendis deprecaba qu'on le vouloit : car je ne man
mur ; & peccabamus quois ni de mémoire, ni d'eſprit,
tamen, minüs ſcri
bendo, aut legendo , & vous m'en aviez aſſès donné
aut cogitando de lit pour cet âge-là. Mais j'aimois à
teris quàm exigeba joüer : & mes maîtres m'en ſ§
tur à nobis. Non
enim deerat, Domi
niſſoient, bien qu'ils joiiaſſent
auſſi. Mais oN qUALIFIE du nom
ne, memoria vel in
genium,, quae nos d'affaires les jeux des hommes
( c) Ita optimè uterque Germ. ac vlimmerius, alii, diligens eos:
mmus probè. Paulo paſt Bad. Am. & Er. acerbiſſimè infiigunt.
C iij

»
38 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
faits : & les hommes faits ne châ habere voluiſti pro
illâ aetate ſatis ; ſed
tient les enfans que de ce qu'ils delectabat ludere ; &
font eux-mêmes ; & perſonne n'a
vindicabatur in nos
pitié ni des uns, ni des autres. ab eis qui talia uti
r
que agebant. SedMA
3 o R U M nugae ne
gotia vocantur; pue
rorum autem talia,
cüm fint, puniuntur
à majoribus, & ne
mo miſeratur pue
ros , vel illos , vel
utroſque.
En effet, un homme qui juge Niſi verò approbet
ſainement des choſes, pourroit-il quiſquam bonus re
approuver qu'à cet âge je fuſſe ba rum arbiter vapulaſ
ſe me , quia lude
tu pour avoir joüé à la paulme, & bam pilâ puer, & co
pour avoir par là retardé le pro ludo impediebar quà
grès que j'aurois dû faire dans l'é- minus celeriter diſce
tude, qui devoit me rendre plus riº rem litteras, quibus
dicule, quand je joüerois dans un major
derem;
deformiûs lu,
(d) aut aliud
âge plus avancé ? Eſt - ce que le
faciebat idem ipſe à
maître qui me châtioit , ne don quo vapulabam , qui
noit pas dans les mêmes excès ; ſi in aliqua quaeſtiun
cula à condoctore ſuo
lui qui au moindre avantage que
ſon Collegue avoit ſur lui dans victus eſſet, magis bi
le atque invidiâ ( e )
quelque queſtion de peu d'impor torqueretur > quam
tance, étoit plus piqué de colere ego cum un certam1
& d'envie, que je ne l'étois, lorſ ne pilae à conluſore
qu'un de mes Condiſciples mega meo ſuperabar,
gnoit à la paulme.
: ( d ) Apud Bad. Am. Er. & Lov. haud.
( e ) Bertin. Giſlen. & Torn. I. torquebatur,
- .
Livre premier, Chapitre IX. 39
R E M A R Q U E S.
(1 ) J E ſai que par ſtupidité, & c. Par ſtupidité S. Auguſtin
entend la férocité, la vaine gloire & autres paſſions ſem
blables de goût & de tempérament, qui portent certains aventu
riers à mépriſer, à braver même les plus cruels tourmens. L'hiſ
toire fournit l'exemple d'un Calanus, d'un Zarmanochegas & d'un
Peregrin, leſquels en différens tems ont fait dreſſer de ſang-froid
des bûchers avec faſte & un grand appareil, s'y ſont placés en pré
ſence d'un concours infini de monde, y ont fait mettre eux-mê
mes le feu, & y ont été ainſi §. . Perſonne n'ignore avec
quelle intrépidité Mutius Scevola brûla ſa main en préſence de
Porſenna, pour ſe punir d'avoir manqué ſon coup en tuant un
autre que Porſenna même. De tout tems dans les Indes la coûtume
a été, qu'après la mort du mari, celle de ſes femmes qui étoit
la plus chérie, ſe jettât elle-même dans les flâmes, & y expirât
ſur le corps de ſon époux. Cette pratique dure encore & s'obſerve
de la part des femmes avec une émulation qui n'a rien de leur ſexe
qu'une ſtupide opiniâtreté. Toutes aſpirent à cette gloire, & cha
cune fait valoir § droit avec chaleur ; & ce n'eſt qu'avec des yeux
d'envie qu'elles voient celle de leurs rivales qui a été préferée. Je
ne rapporte que ces traits entre mille autres qui ſe préſentent. On
ſent d'ailleurs aſſès que ceux qui ont donné, & qui donnent en
core ces ſortes de ſcénes, n'ont pû avoir pour motifs que l'oſten
tation, l'amour propre, le déſir de faire parler de ſoi , l'orgueil,
la haine & autres ſemblables vices ; & qu'il étoit réſervé à la Re
ligion Chrétienne, d'en produire de pareils par pure vertu.
( 2 ) Mépriſer les chevalets, les ongles de fer, & c. On peut juger
par ce ſeul endroit de la violence des tourmens, qu'on faiſoit ſouf
frir aux Martyrs, & quelle étoit la conſtance de ceux qui les ſoû
tenoient : elle tenoit du miracle , nul autre que Dieu ne pouvoit
l'inſpirer. On eſt encore ſaiſi d'horreur au ſimple récit des épreu
ves par où tant de Héros ont paſſé, & l'image des inſtrumens de
leurs ſupplices glace le ſang de quiconque les conſidere. Auſſi les
plus grands-Saints trembloient-ils dans la crainte de ne pouvoir
fournir leur carriere. Un beau mot de S. Paulin Evêque de Nole,
fait voir quelle étoit alors la ſituation des Martyrs, quoiqu'en des
circonſtances un peu différentes. Ce S, après avoir diſtribué aux pau
vres ſes richeſſes qui étoient immenſes, ſe vit avec toute l'Italie,
C iiij
4© Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
& en particulier avec ſes Diocéſains, en proie à la fureur des Goths,
Comme ces Barbares cherchoient moins à faire des conquêtes,
qu'un riche butin, il n'eſt aucun genre de torture qu'ils ne miſſent
en œuvre, pour obliger ceux qui tomboient entre leurs mains à
leur découvrir leurs tréſors ; ou du moins à leur paier une groſſe
rançon. Saint Paulin craignant pour lui un pareil traitement, s'a-
dreſſe à Dieu dans l'amertume de ſon cœur, & lui dit : » Ne per
» mettez pas, Seigneur, que je ſois tourmenté ni pour de l'or, ni
» pour de l'argent : Vous ſavez bien où ſont toutes mes richeſſes. »

22 *************************** As
C H A P I T R E X.

Les enfans péchent en n'obéiſſant pas à leurs maitres. Paſ


ſion que S. Auguſtin avoit pour le jeu & pour les ſpecta
cles. Contradictions où tombent les parens à cet égard.
16. C Ependant je vous offen 16. E T tamen pec
cabam, Do
- fois, ô mon Dieu, vous
mine Deus, ordina
qui êtes l'Auteur de toutes les tor & creator om
Créatures, ſans l'etre du péché , nium rerum natura
quoique vous le faſſiez ſervir à lium,peccatorum au
vos deſſeins : je péchois, dis-je, en tem tantum ( a ) or
dinator , Domine ,
n'obéiſſant pas à mes parens ni à Deus meus, pecca
mes maîtres; car mettant à part bam faciendo contra
l'intention, qu'ils avoient en me praccepta parentum &
faiſant étudier , je pouvois un magiſtrorum illorum.
jour faire un bon uſage de l'étu Poteram enim poſteà
( a ) In editionibus Am. Er. & Lov. legebatur,tantum non ordi
nator. Erratum, quod emendant editiones Bad. & Arn. & MsS.
plures ac potiores , à quibus abeſt negatio. Enimverà notum vulgo
eſt , id à Sančto Aug. paſſim confirmari, Deum juſtiſſimum eſſe
peccatorum ordinatorem. Sic lib. II. de civitat. Dei. c. 17. Deus ,
inquit, ſicut naturarum bonarum optimus creator eſt, ita mala
rum voluntatum juſtiſſimus ordinator.
Livre premier, Chapitre X. 4I
benè uti litteris quas de. Et ce n'étoit pas pour faire
volebant ut diſcerem, quelque choſe de meilleur, que
quocumque animo, je ne leur obéiſſois pas : mais c'eſt
illi mei. Non enim
meliora eligens ino d'un côté, qu'étant paſſionné pour
bediens eram , ſed le jeu, j'aimois à l'emporter ſur
amore ludendi,amans les autres, & que d'autre part mes
in certaminibus ſu
oreilles trouvoient un ſingulier
perbas victorias, & plaiſir à entendre déclamer cer
ſcalpi aures meas fal
ſis § , quo pru taines fables, qui puſſent aug
rirent ardentiüs, eâ menter la demangeaiſon que j'a-
dem curioſitate ma vois pour ces ſortes d'amuſe
gis magiſque per mens , demangeaiſon qui paſſant
( b ) oculos emicante
in ſpectacula ludoſ des oreilles juſques dans les yeux,
que majorum, quos faiſoit que je me portois avec
tamen qui edunt, eâ toute l'ardeur de mon cœur aux
dignitate praediti ex ſpectacles , où ſe rendoient les
cellunt, ut hoc paenè hommes faits. Ce qui eſt éton
omnes optent parvu
lis ſuis , quos tamen nant, c'eſt que ceux qui don
cædi libenter patiunnent ces ſpectacles, ſont élevés à
un ſi haut rang, qu'il n'y a preſque
tur, ſi ſpectaculis ta
libus impediantur à point de pere qui ne ſouhaite d'y
ſtudio, quo eos ad voir élever ſes enfans ( 1 ) : & ce
talia edenda cupiunt endantil ſouffre volontiersqu'on
pervenire.
† châtie, lorſque pour ſe trouver
aux ſpectacles, ils quittent leurs
études, par leſquelles néanmoins
ils veulent qu'ils ſe mettent en
· état de donner un jour des ſpe
| ctacles. )

Vide iſta, Domi Jettez, Seigneur, les yeux de


ne , miſericorditer, votre miſericorde ſur ce contraſ

( b ) Bertin. & Lov. eâdem curioſitate magis magiſque per ocu


los periculoſa emicante in ſpectacula. Optime.
42 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
te : délivrez-en ceux qui vous in- & libera nos jam in
voquent avec moi :délivrez - en º º; libera,
- - etiam eos qui non
auſſi ceux qui ne vous invoquent dum te invocant, ut
pas encore , afin qu'ils vous inyo- invocent te, & libe
quent, & que vous acheviez d'o- res cos.
pérer leur délivrance. -

R E M A R Q U E S.

(1) Il n'y a preſque point de Pere qui ne ſouhaite d'y voir éle
ver ſes enfans. C'eſt qu'il n'y avoit que les Magiſtrats, qui
euſſent le droit de donner des ſpectacles, & qu'on ne parvenoit
alors à la magiſtrature que par le mérite. Comme on étoit fou
des ſpectacles , les Magiſtrats ne pouvoient rien faire de plus
agréable que d'en donner ſouvent ; il eſt vrai qu'ils étoient reſ
treints à des ſpectacles particuliers, qui étoient tous en leur hon
neur, comme ils étoient à leurs dépens : au lieu que les ſpecta
cles publics & ordinaires, étant fixés par les loix, étoient conſacrés
aux Dieux, & que le tréſor public ou le fiſc en faiſoit la dépenſe.
L'une & l'autre ſorte de ſpectacles avoit cela de commun, qu'ils
coûtoient des ſommes immenſes ; qu'ils ſe donnoient pendant plu
ſieurs jours ; que les premiers jours étoient jours de fête : qu'ils
étoient mêlés de ſacrifices, & enfin que les Magiſtrats y préſi
doient, y avoient tous les honneurs, & y adjugeoient les prix aux
Vainqueurs. Deux choſes ont contribué à modérer d'abord, & en
ſuite à éteindre l'ardeur qu'on avoit pour les ſpectacles : 1o. La Rc
Iigion Chrétienne qui les a toûjours interdits aux Fidéles. 2°. La
ruine des familles entieres , que les frais des ſpectacles entraî
noient néceſſairement.
Livre premier, chapître XI. 43,
-

$36,38,3ec3e3638,3tºº38383e&se3638 se,3e#366636363eºs
--

C H A P I T R E XI.
- )

Il avoit ètè fait Catéchumene dès ſa plus tendre enfance.In


ſtructions qu'il recevoit alors de ſa mere. Il demande le
Baptême dans une maladie. Pourquoi on différa à le lui
conférer. Il examine ſi ce délai étoit, ou n'étoit pas un
bien pour lui.
17. U D IE RAM
enimegoad
17. E
Tant encore enfant, j'a-
vois oui dire quelque
huc puer de vitâ æ choſe de la vie éternelle , qui
terna nobis promiſsâ
per humilitatem Do nous a été promiſe par l'abaiſſe
mini Dei noſtri, deſ ment du Sauveur, lorſqu'il a dai
cendentis ad ſuper gné deſcendre juſqu'à nous ( 1 ),
biam noſtram ; & ſi our guérir notre orgueil; & par
gnabarjam ſigno cru es ſoins de ma mere qui avoit
cis ejus, & condiebar mis en vous toute ſa confiance,
ejus ſale, jam inde
ab utero matris meae, je continuois depuis ma naiſſan
quae multum ſperavit ce à recevoir les ſignes de Croix
in te. Vidiſti, Domi ( 2 ) qu'on faiſoit ſur moi à l'E-
ne, cüm adhuc puer gliſe , & j'avois part au Sel
eſſem, & quodam die
( a ) preſſu ſtomachi de la ſageſſe éternelle ; quand
repentè æſtuarem px un jour vous fûtes témoin avec
nè moriturus; vidiſti, quel empreſſement, & quelle foi
Deus meus, quoniam je demandai le baptême de JE
cuſtos meus jam eras, s U s - C H R I s T votre Fils , &
quo motu animi & notre Dieu , dans une attaque
quâ fide Baptiſmum
Chriſti tui , Dei & ſoudaine de mal d'eſtomac , qui
Domini mei, flagita penſa m'emporter. Comme vous
( a ) sic reperimus in melioribus Mrs. aſt Tornac. I. Camer.
Giſlen. nonnullique alii cum Arn. preſſus ſtomacho. Aquic. alii
que perpauci, preſſus ſtomachi.ſupple, dolore.
44 Les confeſſions de S. Auguſtin,
veilliez déja à mon ſalut, vous vi à pietate matris,
meae, & matris om
vites les vives inſtances que je fis nium noſtrûm Eccle
ſur cela à ma mere, & à l'Egliſe ſiae tuae.
qui eſt la Mere commune de nous
tOuS.
Cet accident troubla fort ma Et conturbata ma
mere ; mais ſa foi chaſte , qui ter carnis meae, quo
m'enfantoit ſpirituellement au niam & ſempiter
fond de ſon cœur, avec encore nam ſalutem meam .
chariûs parturiebat,
plus de tendreſſe, qu'elle ne m'a- corde caſto in fide,
voit enfanté dans le tems , fit tua, jam curaret fe
qu'elle tourna tous ſes ſoins à ſtinabunda, ut Sacra-:
me faire recevoir ſur le champ le mentis ſalutaribus-.
initiarer & abluerer,
divin Sacrement , où je devois te , Domine Jeſu ,
être lavé de mes péchés, en con confitens in remiſſio
nem peccatorum, niſi,
feſſant JEsUs-CHRIsT. Mais je re ſtatim recreatus eſ
vins tout-à-coup en ſanté ; ainſi ſem. Dilata eſt itaque
on remit à un autre tems à me
mundatio mea, quaſi
nétoïer de mes ſoüillures, ſur la neceſſe eſſet ut adhuc
créance que ſi je vivois, je ne ſordidarer , ſi vive
† manquer de me ſoüil
er de nouveau, & que LEs oF
rem, quia videlicet
PosT lavacrum illud

FENsEs commiſes après le Baptê major & periculoſior


in ſordibus delicto
me ſont & plus grieves, & plus rum reatus foret.
dangereuſes. --

Dès ce tems-là donc je croiois Ita jam crede


en vous, Seigneur , avec ma me bam, & illa, & om
re, & toute notre famille, excepté nis domus, niſi patcr
ſolus; qui tamen non
mon pere ; dont l'autorité ne ev1c1t 1n me jus ma
put vaincre dans mon eſprit celle ternae pietatis , quò
minus in Chriſtum
que la pieté de ma mere s'y étoit
acquiſe ; ni me détourner à ſon crederem , ſicut ille
nondum crediderat.
exemple, de croire en JE s U s Nam illa ſatagebat
Livre premier, Chapitre XI. '45
ait tu mihi pater eſſes, C H R 1s T. Auſſi s'appliquoit-elle
Deus meus , potiüs
quàm ille; & in hoc
uniquement à faire en † que
adjuvabas eam , ut je vous euſſe pour Pere, plûtôt
ſuperaret virum , cui ue ſon mari : en quoi vous lui
melior ſerviebat;quia § ſur lui tout l'avantage.
& in hoc tibi, utique Elle lui obéiſſoit néanmoins, bien
id jubenti, ſerviebat. qu'elle fût meilleure ; mais c'étoit
- -
obéir à vous-même, qui le lui
aviez commandé.- -

18. Rogo te, Deus 18. Je voudrois bien ſavoir, ô


·meus, vellem ſcire,
ſi tu etiam velles, quo
mon Dieu, ſi c'étoit votre bon
conſilio dilatus ſum, plaiſir , ſur quel fondement on
ne tunc baptizarer, différa mon Baptême, & ſi c'étoit
utrüm bono meomihi mon bien , qu'on lâchât ainſi la
quaſi laxata ſunt (b) bride à mes paſſions ? Eh ! peut
lora peccandi?Annon
laxata ſunt ? Unde er on dire qu'on ne l'ait point fait ?
go etiam nunc de aliis Ce refrein qu'on entend par tout .
atque aliis ſonat un ne le prouve-t'il pas aſſès ? Laiſ
dique in auribus no ſez-le , dit-on, qu'il faſſe ce qu'il
ſtris ? Sine illum, fa
voudra , il n'eſt pas encore baptiſé.
ciat ( c ) quod vult ;
mondum enim bapti Cependant, quand il eſt queſtion
de † ſanté du corps , on ne dit
zatus eſt : & tamen in
ſalute corporis non pas de même : Laiſſez-lui recevoir
dicimus, Sine, vul de nouvelles plaies, il n'eſt pas encore
neretur ampliùs, non guert. º
dum enim ſanatus
eſt. .
Quantò ergo me Qu'il m'eût été donc plus avan
litis, ( d ) ut citò ſa
narer, & id agere
tageux que j'euſſe alors reçû le
( b ) Uterque Germ. Cam. Aquic. Giſlen. Tornac. 1. cum Som
malio, quaſi laxata ſint lora peccandi, an non laxata ſint. Rectè.
( c ) Abeſt, quod vult, à MSS. optimis.
( d) Sic Bertin. Camer. Giſlen. Tornac. 1.Sommal. & alii , qui
bus coneinit Aquic. Meliüs, & ut citò ſanarer. Quidam , meliüs ,
& citò ſanarer.
46 Les Confeſſions de s, Auguſtin ,
Baptême, & que tous mes ſoins tur mecum , meorufn
meâque diligentiâ, ut
& ceux de mes parens, ſe fuſſent recepta
tournés à me conſerver par le ſe meae tutaſalus animae
eſſet tutelâ
cours de votre protection, la ſanté tuâ, qui dediſſes eam !
de mon ame, que j'aurois reçûë *
de vous !
Oüi, ſans doute : mais ma mere Melius verò. Sed
qui voïoit le débordement horri quot & quanti fluctus
ble de tentations, qui alloit fon impendere tentatio
dre ſur moi au ſortir de mon en num poſt pueritiam
videbantur ? Noverat
fance, aima mieux expoſer une eos jam illa mater
terre informe ( 3 ), que ces tenta & (e) terram magis
tions mêmes devoient aider à re per eos, unde poſteà
cevoir la forme de l'ame vivante, formarer quàm ipſam
que l'Image même de JE s U s jam effigiem com
mittere volebat.
C H R I s T.
" ( e ) Ita legit Arnald. Nec aliter ferunt plerique Mss. ſed varia
labes huic loco illata eſt in editis, è quibus Am. Er. & Lov. ſie
habent : & tibi tam eos. Bad. porrò, & territa per eos. Alii particu
lâ interpoſitâ, & terram magis per eos. Quam tamen particulam
non ineleganter interdum ſubintelligendam relinquit Auguſtinus. .

* .
R E M A R Q U E S. -

( 1) L Orſque le Sauveur a daigné deſcendre juſqu'à nous. Ter


tullien rétorque admirablement contre les Païens l'argu
ment qu'ils faiſoient aux Chrétiens : Qu'il étoit impoſſible que Dieu
ſe fût abaiſſé juſqu'à ſe revêtir de la nature humaine, & c. » C'eſt,
» dit-il, cette impoſſibilité même qui prouve évidemment ce Dog
» me capital de notre Religion ; car excepté Dieu, qui peut faire
des § impoſſibles ? » Cette réponſe § très-ſolide, & a lieu à
l'égard de toutes les miſérables chicanes que font les Hérétiques de
nos jours ſur différentes vérités. Mais avant de perdre de vûe celle
que Tertullien a ſû ſi bien établir, rapportons un beau mot de
Pline, qui fait parfaitement bien à ce ſujet. C'eſt que les Souve
rains qui ſont parvenus au faîte de la grandeur, n'ont qu'un moïen
Livre premier, Chapitre XI. 47
de s'élever encore plus haut, c'eſt de s'abaiſſer par des témoigna
ges de bonté vers ceux qui ſont au deſſous d'eux. Ainſi quoique
iDieu ne ſoit ſuſceptible ni d'élévation, ni de grandeur, on peut
dire, ce ſemble, en un fort bon ſens, qu'il a gagné à s'abaiſſer juſ
qu'à nous par le myſtere de l'Incarnation, puiſqu'il a fait voir
qu'il étoit infiniment plus miſéricordieux , que les hommes ne ls
pouvoient concevoir.
· ( 2 )-fe continuois depuis ma naiſſance à recevoir les ſignes de
croix,&c. C'eſt qu'il n'étoit pas permis aux Catéchuménes de faire
le ſigne de laCroix, ni de prendre eux-mêmes du ſel myſtérieux. La
même choſe s'obſervoit à l'égard du Symbole & de l'Oraiſon Domi
nicale : on ne leur permettoit ni de les apprendre, ni de les réci
ter : on ſe contentoit de les leur chanter & expliquer très - peu de
jours avant de leur conférer le Baptême ; au lieu qu'on leur don
fioit du ſel myſtérieux à chaque ſcrutin, & qu'on faiſoit ſur leur
front pluſieurs ſignes de Croix avant & après. 1°. Le Parrain & la
Marraine, 2o. un Acolythe, 3°. le Parrain, 4°. un autre Acolythe,
5o. le Parrain, 6o. un troiſiéme Acolythe, 7o.le Parrain, 8o. un
Prêtre, 9o. le Parrain. L'Egliſe Romaine avoit fixé à ſept le nom
bre des ſcrutins, pour honorer les ſept dons du Saint Eſprit. Les
ſcrutins commençoient le mercredi de la troiſiéme ſemaine de Ca
rême, & finiſſoient un des jours de la ſemaine Sainte. C'étoit tou
jours au dernier ſcrutin qu'on expliquoit pour la premiere fois le
Symbole aux Catéchuménes, qu'on appelloit alors Compétens.
(3 ) Ma mere aima mieux expoſer une terre informe , & c. Cet
èndroitqui paroît n'avoir été ni entendu, ni rendu, tire tout ſon
jour de cet autre du treiziéme Livre, chap. 34. » Que la forme
• des ames vivantes des Fidéles, confiſte dans le ſoin qu'elles ont
» de régler tous leurs mouvemens ſur les loix de la tempérance.»
Les vûes de Sainte Monique étoient donc de faire ſervir au bien de
ſon fils, le mal même que ſes paſſions & ſes tentations lui auroient
fait, & de ne pas profaner la ſainteté du Baptême.

G#)
48 Lcs confeſſions de S. Auguſtin,
#####â#
C H A P I T R E X I I.

on piche dans l'âge même où l'on paroît le moins expoſé à


écher. Dieu tire le mal du bien. Les richeſſes & les hon
meurs ne ſont en effet qu'indigence & ignominie. L'eſprit
déréglé eſt lui-même ſon bourreau.
I9 . Ais à l'âge même où j'é- 19. [ N ipsâ tamen
- M tois , & où ma mere
#
pueritiâ , de
mihi minus quàm
craignoit moins † moi le pé e adoleſcentiâ mes
ché, que dans ce ui qui le devoit tuebatur , non ama
ſuivre, je ne laiſſois pas de pécher, bam litteras, & me
car je n'aimois point l'étude , & in eas urgeri ode
je ne pouvois ſouffrir la violence ram ; & urgebar ta
men ; & benè mihi
qu'on me faiſoit là - deſſus. Ce fiebat , nec faciebam
pendant la violence continuoit ego benè; non enim
toujours, & elle tournoit en bien diſcerem, niſi coge
rer. NEMo autem in
our moi, quoique je ne fiſſe pas vitus benè facit ,
ien moi-même, puiſque je n'é- etiamſi bonum eſt,
tudiois que parce qu'on m'y obli quod facit. *
geoit. Or oN ne fait jamais bien
, dès quon agit par contrainte ,
quoique ce qu'on fait, ſoit un
bien en lui-même.
Ceux qui me preſſoient ainſi, Nec qui me urge
bant, benefaciebant s
ne faiſoient pas bien non plus : ſed benè mihi fiebat
auſſi le bien qui m'en revenoit, abs te, Deus meus
me venoit-il de vous, ômon Dieu. Illi enim non intue
Ils ſe mettoient peu en peine à bantur quò referrem
quoi je rapportaſſe ce qu'ils me quod me diſcere co
forçoient d'apprendre : pourvû gebant, †
ad ſatiandas inſatia
qu'il ſervît un jour à ſatisfaire la
bilcs
Livre premier, Chapitre XII. 49
biles cupiditates co aſſion inſatiable des biens & des
pioſae inopiae, & ig † quoique ce ne ſoit au
nominioſœ gloriae.
Tu verò cui numerati fond qu'indigence(1) & opprobre.
ſunt capilli capitis Vous au contraire, ô mon Dieu,
·
noftri , errore om qui tenez compte de tous les che- Ma, ro,
nium , qui mihi in veux de nos têtes, vous (2) mettiez *
ſtabant ut diſcerem , à profit leur faute & la mienne ;
utebaris adutilitatem
meam ; meo autem ,
la leur , en me faiſant tirer avan
qui diſcere nolebam, tage du joug qu'ils m'impoſoient
utebaris ad pœnam - d'étudier ; la mienne, en me fai
meam,quâ plecti non ſant porter juſtement la peine que
eram indignus, tan méritoit l'averſion que j'avois
tillus puer , & tantus
· peccator. Ita de non pour l'étude , & qui , tout petit
f§ tube enfant que j'étois , me rendoit
nefaciebas mihi ; & grand pécheur. Ainſi vous faiſiez
de peccante meipſo, mon bien, de ce que d'autres ne
juſtè retribuebas mi
hi. JUssIsT1 enim , faiſoient pas bien, & vous ( 3 )ti
& ſic eſt, ut pœna riez avec juſtice contre moi ma
ſua ſibi ſit omnis in punition de mon péché même.
ordinatus animus. Car T E L E s T l'ordre que vous
avez établi , que l'eſprit déréglé
eſt lui-même ſon bourreau.

R E M A R Q U E S.
(1) L# biens & les honneurs ne ſont au fond qu'indigence &»
opprobre. Le mende eſt rempli d'eſtime pour les biens &
pour les honneurs : c'eſt qu'il meſure la grandeur par-là ; mais
quelque cas qu'il faſſe des biens & des honneurs, il ne peut s'em
pêcher d'eſtimer & d'admirer ceux qui ſavent les mépriſer; preu
ve certaine que les biens ne ſont pas vraiment des biens, & que
les honneurs ne ſont pas effectivement des honneurs : mais que
les uns & les autres ſont, comme dit S. Auguſtin, indigence &
opprobre. V.

( 2 ) vous mettiez à profit leur faute & la mienne. Il n'eſt


Tom. I.
5o Les Confeſſions de S. Auguſtin,
vraiment que Dieu qui puiſſe tirer le bien du mal : cette vérité
eſt inconteſtable en tout point ; auſſi les plus grands hommes de
l'antiquité, ſurtout ceux qui ont voulu être de plus près les ſin
ges de la Divinité, & ébloüir leurs ſemblables, ſe ſont étudiés à
tourner en bien, ce qui étoit ou paſſoit pour mauvais aux yeux
du vulgaire ; par exemple, les mauvais augures. Céſar va por
ter la guerre en Afrique , en ſautant du vaiſſeau, il fait un faux
as. Comme il prévoit que cet accident va le ruiner dans l'eſprit
de ſes ſoldats, il fait ſemblant, non d'être tombé, mais de baiſer
la terre, qu'il va conquerir en s'écriant : ah ! je te tiens, Afri
que, tu ne m'échapperas pas. Un autre illuſtre Romain ſur le
oint de livrer la bataille, eut le chagrin de voir broncher ſon
cheval. Pour convertir en bien un pronoſtic ſi mauvais, il fit faire
tout de ſuite à ſon cheval un tour à droit, comme ſi le mouve
ment du cheval avoit été médité, & qu'il eût eu deſſein de ſaluer
les Dieux à la maniere des Romains. Ces traits d'eſprit & pluſieurs
autres ſemblables, que je pourrois rapporter, font voir que des
hommes peuvent bien ſe joüer des autres hommes, mais qu'ils ne
ſauroient ni les rendre bons , ni tirerdu mal qu'ils font autre cho
ſe que du mal.
( 3 ) Vous tiriez avec juſtice contre moi ma punition de mon
péché même. Le plus grand ennemi de l'homme , ſont les paſſions
qu'il idolâtre le plus : elles-mêmes le puniſſent du mal qu'il fait
en les ſatisfaiſant. Heureux s'il peut mettre fin ici bas aux tour
mens qu'elles lui font ſouffrir : mais malheur à lui, s'il vient à
ſurvivre à ſon ſupplice en ſurvivant à la perte de ſon innocen
ce : il aura pendant toute l'éternité ſes propres paſſions pour
bburreaux.
Livre premier, Chapitre XIII. 5t
, J8.38.3N--,N-:-5N.-N.-JR-CN.-5N :-5N 5 -5N.-9Q.
C H A P I T R E XI II.
· Averſion qu'il avoit pour le Grec. Son attachement aux
Fables. Son dégoût pour apprendre à lire & à écrire.
Source de la corruption de ſon goût. Aveuglement que
produit l'attachement aux Fables. L'étude des Fables eſt
pernicieuſes celle des premiers élemens des Lettres eſt utile.
ſQue marquent les Voiles qui pendoient aux portes des
Grammairiens. Embarras où Saint Auguſtin jettoit les
Grammairiens. Les Enfans péchent en préférant l'étude
des Fables à celle, où l'on apprend à lire & à écrire.
2 o. UID autem
erat cauſae
2o. D Es l'âge le plus tendre
cur Graecas litteras on me faiſoit apprendre
oderam, quibus pue le Grec; mais (1) je ne pouvois le
rulus imbuebar , ne ſouffrir, & je ne vois pas encore
nunc quidem mihi d'où me venoit cette averſion :
ſatis exploratum eſt. j'aimois au contraire fort le La
Adamaveram enim
Latinas , non quas tin, non pas ce que les ſimples
primi magiſtri, ſed maîtres d'école en apprennent
quas docent qui aux enfans, mais (2) ce qui eſt du
Grammatici vocan
reſſort des Grammairiens ; car ce
tur. Nam illas pri que m'en avoient appris ceux qui
mas, ubi legere , & m'avoient montré à lire, à écrire,
ſcribere , & numera
re diſcitur, non mi & à compter, m'avoit été auſſi
nüs oneroſas pœna inſuportable que tout le Grec en
leſque habebam ,, ſemble.
uàm omnes Graecas.'
Unde tamen & hoc, , Mais d'où me venoit cette aver
niſi de peccato & va
nitate vitae, (a ) quia ſion, que de mon péché, de ma ca
(a) MSS. Frequentes , quâ caro cram,
D ij
5 2, Les confeſſions de S. Auguſtin ,
ducité, de ce que j'étois chair (3), caro eram, & ſpiri
tus ambulans & non
Pſ. 77. 9 ;. & que ma vie n'étoit qu'un ſouffle, qui revertens ? Nam uti
va & ne revient plus. Car au fond, que meliores , quia
cette premiere étude étoit bien certiores erant pr1
plus utile , puiſqu'elle étoit plus mae illae litterae, qui
bus fiebat in me, &
ſolide & qu'elle me mettoit en factum eſt, & habeo
état pour ce tems-là , & pour le illud , ut & legam
reſte de ma vie , de lire & d'é- ſi quid ſcriptum in
crire tout ce que je voudrois. Au venio, & ſcribam ip
lieu que l'étude à laquelle je me ſe ſi quid volo, quàm
portois, m'obligeoit à charger ma illae, quibus tenere
mémoire (4) des aventures d'un cogebar AEnea neſcio
cujus errores, oblitus
certain Enée errant par le monde, errorum meorum ; &
tandis que je ne § ſeulement plorare Didonem

pas attention, que j'étois à votre mortuam, quia ſe oc


cidit { b ) ob amo
égard auſſi errant que lui ; & rem, cüm intereà me
qu'elle ( 5 ) m'apprenoit à pleurer ipſum in his à te mo
Didon ſe donnant la mort par un rientem , Deus vita
tranſport d'amour , ſans que je mea, ſiccis oculisfer
fiſſe le moindre retour ſur la rem miſerrimus.

mort , que ces Fables me don


noient en m'éloignant de vous,
ô mon Dieu , qui êtes ma vérita
ble vie.
2 I. Ah ! quelle plus grande mi 2 I. Q U I D enim
miſerius miſero non
ſere , que d'être inſenſible à ſa
propre miſere, & de pleurer la miſeran te ſeipſum; &
flente Didonis mor
mort que Didon ſe donne pour tem,quae fiebat aman
trop aimer Enée, & de ne point do AEneam, non flen
pleurer celle qu'on ſe donne, tC auteIn mOrtCml

faute de vous aimer, Seigneur, ſuam, quae fiebat non


lumiere de mon cœur , nourri amando te, Deus lu

( b ) Duo Germ. ab amore, qu4 lectio Auguſtinum redolet.


zivre premier, chapitre XIII. 53
men cordis mei, & ture ſpirituelle de mon ame, ob
panis oris intus ani jet de mon entendement & de
mae meae , & virtus
maritans mentem toutes mes penſées !
meam , & ſinum co
gitationis mea ?
N on te amabam : Je ne vous aimois donc pas , &
& fornicabar abs te , mon Dieu : je me ſéparois même
& fornicanti ſonabat de vous, en me proſtituant : &
undique, Euge, eu
e. Amicitia enim l'on applaudiſſoit # mes proſtitu
#. mundi , forni tions en me diſant, courage , cou Pſ. 34.21,
catio eſt abs te; & rage. Car l'amour du monde eſt Jac. 4-4-
euge, euge dicitur, vraiment une proſtitution, & les
ut pudeat, ſi non ita applaudiſſemens qu'on donne à
homo ſit.
ceux qui ſe proſtituent, font qu'ils
auroient honte de ne ſe point
proſtituer.
Et haec non flebam; Voilà pourtant ce que je ne
ſed flebam Didonem
pleurois point ; mais je pleurois
extinctam, ferroque Didon, qui avoit pris un parti
extrema ſecutam, ſe extrême en ſe tuant, quoiquej'en
quens ipſe extrema euſſe pris un ſemblable en vous
condita tua , relicto abandonnant , pour courir après
te, & ( c ) terra iens vos créatures les plus viles & les
in terram ; & fi pro lus abjectes ; m'attachant ainſi à
. hiberer ea legere, † terre , tout terre que j'étois
dolerem , quia non moi-même. Or, j'étois ſi attaché
V

à la lecture de ces bagatelles »


legerem quod dole
que quand on m'obligeoit de
rem. Talis dementia
l'interrompre , j'étois affligé de
honeſtiores &. ube
ne pouvoir point m'affliger. Et
riores litterae (d) pu ce ſont ces folies qui paſſent
( c ) Am. Er. & Lov. è terra iens in terram. .
( d ] Giſlen. Bertin. Aquic. Tornac, I. Camer. necnon Somma -
lins, putabantur, apprimè,.
D iij
54 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
ſous le nom de belles-Lettres, & tantur , quàm illae
qu'on croit être bien plus utiles , quibus legere & ſcri
que l'étude,où l'on apprend à lire bere didici. • .
& à écrire.
22. Mais que votre vérité, ô 22. Sed nunc in
animâ meâ clamet
mon Dieu , ſe faſſe maintenant
Deus meus, & veri
entendre à l'oreille de mon ame, tas tua dicat mihi ;
& qu'elle lui diſe , On ſe trompe , Non eſt ita , non eſt
on ſe trompe : la premiere étude eſt ita, melior eſt prorſus
doctrina illa prior.
préférable à la ſeconde.Auſſi ſuis Nam ecce paratior
je prêt à oublier ces courſes d'E- ſum obliviſci errores
née , & tous les contes de cette AEneae, atque omnia
nature , plûtôt que d'oublier à ejuſmodi, quàm ſcri
lire , & à écrire. bere & legere.
Je ſai bien qu'il ( 6) y a aux At enim vela pen
dent liminibus Gram
ortes des Grammairiens des voi
maticarum ſchola
§ : mais ces voiles ſervent moins rum , ſed non illa
à marquer la profondeur des my magis honorem ſe
ſteres cachés ſous l'écorce des fa cret1 , quam tegu
bles, qu'à couvrir l'erreur & l'é- mentum erroris ſig«
nificant.
garement de ceux qui les enſei
gnent. -

Non clament ad.


Qu'ils ſe gardent donc de s'é-
verſus me quos jam
lever contre moi : je ne les crains non timeo, dum con
pas , dès - là que je vous ouvre fiteor tibi quæ vult
mon cœur, & que je condamne anima mea , Deus
avec vous les routes mauvaiſes meus , & acquieſco
que j'ai tenuës, afin que je leur in reprehenſione ma
larum viarum mea
préfére déſormais celles de vos rum , ut diligam bo
ſaintes ordonnances. nas vias tuas.
Non clament ad
Qu'ils ſe gardent donc de ſe verſum me vendito
récrier contre ce que je dis, eux
res Grammaticae, vet
qui ( 7 ) font également métier
/
Eivre premier, Chapitre XIII. 5#
emptores : quia ſi de vendre ou d'acheter des paro
Proponam eis inter les ; car ſi je leur demande ſi E
rogans, utrum verum née a véritablement abordé à
ſit, quòd AEneam ali
quando Carthaginem Carthage, ainſi que le dit Virgile,
veniſſe Poëta dicit ; les moins habiles répondront
indoCtiores ſe neſcire qu'ils n'en ſavent rien , & ceux
reſpondebunt , doc qui en ſavent un peu plus, di
tiores autem etiam
negabunt verum eſſe. ront qu'il n'y a jamais abordé.
At ſi quæram, qui Mais ſi je leur demande com
bus litteris ſcribatur ment on doit écrire le nom d'E-
AEnez nomen, omnes née : tous , conformement aux
mihi qui haec didice régles de l'orthographe qu'ils ont
runt, verum reſpon
debunt, ſecundiimid appriſe, & à la forme des let
tres dont les hommes ſont con
pactum & placitum,
quo inter ſe homines venus entre eux, me rèpondront
iſta ſigna (e) firma de la même maniere, & ce qu'ils.
runt. Item fi quœram, répondront ſera vrai. Et ſi je leur
quid horum majore
vitæ hujus incommo demande encore lequel des deux
do quiſque obliviſca ſeroit plus fâcheux, ou d'oublier
tur, legere & ſcribe à lire & à écrire , ou d'oublier
re, an poëtica illa les fictions des Poëtes ? Qui ne
figmenta ; quis non voit ce que doit répondre qui
videat quid reſponſu
rus ſit, qui non eſt conque fait uſage de ſa raiſon ?
penitûs oblitus ſui ? Je péchois donc dans mon en
Peccabam ergopuer,
cum illa inania iſ fance , lorſque par goût & par
tis utilioribus amore inclination, je préférois ces fo
præponebam ; vel po lies à des choſes ſi utiles , ou
tiüsiſta oderam, illa
amabam.[Jam verô, plûtôt que je n'aimois que les
"Unum & unum duo, unes , & déteſtois les autres : en
Duo & duo quatuor, effet ce refrain, un & un ſont deux;.
odioſa cantio mihi

( e ) Giſlen. Aquic. & Camera. formarunt.


D iiij
56 Les Confeſſions de S. Auguſfin ,
deux & deux ſont quatre , m'é- erat , & dulciſſimum
toit inſupportable : au lieu qu'un ſpcctaculum vanita

épiſode auſſi vain que celui du
§ de bois § de gens de § # •

guerre, celui de l'embrâſement ſius umbra Creiiſa .


de Troie, (8) celui de l'ombre de
Créiiſe, étoit pour moi quelque
choſe de charmant. - -

R E M A R Q U E S.

(1) M Ais je ne pouvois le ſouffrir. Comme on ne fait gue


res de progrès dans une ſcience pour laquelle on a de
1'éloignement, Saint Auguſtin n'a jamais ſù que fort peu de Grec,
quoiqu'il ait lû quelque écrit de S. Epiphane ſans le § d'au
cune traduction. Il inſinue quelque part qu'en général les Afri
cains n'avoient que peu ou point d'habitude de la langue Grecque,
( 2 ) Ce qui eſt du reffort des Grammairiens. Voici un exemple
de la tyrannie de l'uſage : Saint Auguſtin qualifie du nom de
Grammairiens ceux qui faiſoient profeſſion d'enſeigner les belles
Lettres, & ne donne point ce titre aux Maîtres qui montroient
à lire, à écrire & la force des termes aux enfans, quoiqu'il leut
convint infiniment mieux qu'aux premiers, qu'on devoit appel
ler, & qu'on appelloit auſſi quelquefois Philologues ou Critiques.
Mais le nom de Grammairiens a toûjours été plus en vogue,
& leur eſt enfin demeuré , ſans doute, parce que le terme Grec
dont il eſt formé, a été emploïé dans la ſuite pour ſignifier
doctrine , comme il ſignifioit déja les caracteres des lettres.
( 3 ) De ce que j'étois chair. C'eſt le véritable ſens de cet en
droit , il eſt tiré de l'Ecriture, & c'eſt à quoi les Traducteurs
n'ont point pris garde. La chair & l'eſprit y ſont emploïés dans
le même ſens que dans ces paroles du Sauveur : La chair eſt foi
ble , & l'eſprit eſt prompt. A l'égard des paroles ſuivantes, on
trouve auſſi dans Homere , qu'on ne peut arrêter le ſouffle de la
vie quand il eſt ſur les levres ; & qu'il ne revient plus quand il
eſt une fois parti.
( 4 ) Des aventures d'un certain Enée. Les aventures d'Enée
ſont le ſujet de l'Enéïde de Virgile. Le Poëte donne Enée pour un
| Livre premier, chapitre XIII. ;7
Prince du Sang des Rois de Troie, & le fait fils d'Anchiſe & de
Vénus. Après l'embrâſement de Troie il lui fait faire pluſieurs
courſes en Aſie, en Sicile, en Afrique, & enfin dans le Latium en
Europe, où il épouſè Lavinie fille du Roi Latin, après avoir tué
deſa propre main Turnus Roi des Rutules ſon rival. Les ſix pre
miers Céſars croïoient deſcendre de lui , & ils étoient ſi entêtés
de cette chimere, que pluſieurs d'entre eux ont formé le deſſein
d'aller relever les murs de Troie, & d'en faire le ſiége de l'Empire
Romain. Homére ne donne pas une idée fort avantageuſe d'E-
née, pluſieurs Hiſtoriens, même Romains, ne font pas difficulté
de dire qu'il avoit trahi-ſa patrie, & livré Troie aux Grecs. Il y
en a encore qui ſoûtiennent avec fondement, qu'il n'eſt jamais
venu en Italie.
( 5 )Et m'apprenoit à pleurer Didon. S.Auguſtin ſuit ici Virgi
e, qui feint qu'Enée aïant abordé à Carthage où Didon regnoit,
inſpira de l'amour à cette Princeſſe, en eut un fils & la quitta ; ce
qui porta Didon à ſe donner la mort. Mais ce fait eſt faux dans
toutes ſes circonſtances ; car outre qu'il y eut un intervalle de plu
ſieurs ſiécles entre Enée & Didon , cette Princeſſe fit toûjours pro
feſſion d'une grande vertu. Elle étoit de Phénicie, oü elle por
toit le nom d'Eliſſe. Elle épouſa Sicharbas ou Sichée, que Pyg
malion roi de Tyr , & frere de Didon, maſſacra pour avoir ſes
tréſors. Didon outrée de la mort de ſon époux, qu'elle aimoit
uniquement, s'enfuit avec toutes les richeſſes qu'il lui avoit laiſ
ſées, & ſe retira ſur les côtes d'Afrique, où elle fit bâtir la ci
tadelle de Carthage.Après quoi ne pouvant éluder ni les pour
ſuites de ſes amans, ni mettre fin aux inſtances de ſes Sujets, qui
fouhaitoient qu'elle ſe mariât, elle aîma mieux ſe donner elle
même la mort, que de violer la foi qu'elle avoit promiſe à Si
charbas. : ,.

( 6 ) Il y a aux portes des Grammairiens des voiles. Autrefois


comme aujourd'hui chaque art & chaque profeſſion avoit ſes mar
ques & ſes enſeignes : les Philoſophes portoient un manteau & la
barbe ; les Grammairiens attachoient des voiles à leurs portes ,
les Rheteurs & les Sophiſtes prenoient pour ſymbole d'autres cho
ſes qu'il eſt inutile de détailler , mais il ne l'eſt pas d'obſerver,
que les voiles n'avoient pas toûjours été la marque diſtinctive des
Grammairiens ; puiſqu'avant JEsus-CHRIsT, & même plus de
cent ans après on ne trouve pas que les Païens, du moins Grecs
& Latins, ſe ſoient imaginés qu'il pût y avoir des myſteres ca
chés ſous les dehors de leur Mythologie. Ils n'en ſont même vc
58 Les confeſſions de s.Auguſtin,
nus-là, que pour parer aux coups que les Chrétiens portoient à
leur Religion en la démaſquant, & en étalant aux yeux de l'U-
nivers les ordures & les extravagances qui la compoſoient.
(7 ) Eux qui font métier de vendre ou d'acheter des paroles.
S. Auguſtin fait alluſion au double ſalaire que les Profeſſeurs ti
roient de leurs Ecoliers. Originairement ils enſeignoient pour
rien , ou plûtôt pour l'honneur. Le Sophiſte Protagoras eſt le
premier qui ait pris de l'argent de ſes Ecoliers, ce qui fit don
ner à ſes leçons le nom de paroles mercénaires. C'eſt comme
l'époque où finit le ſiécle des bons Profeſſeurs ou Sophiſtes , ainſi
u'on diſoit alors Juſques-là ils avoient été dans une grande con
§ à cauſe de leur érudition & de leur déſintéreſſement :
enſuite l'avarice gâta tout juſqu'aux ſciences qu'ils profeſſoient ;
ce qui les fit tomber dans le dernier mépris, & qui donna lieu.
à la guerre perpétuelle que Platon leur déclare dans ſes écrits
(8) L'ombre de Créüſe. Crétiſe étoit fille de Priam & premiere
femme d'Enée. Comme elle s'enfuioit de Troie avec ſon époux,
elle s'égara & mourut ſans qu'on ſache bien comment. Elle ap
parut incontinent à Enée, & après lui avoir prédit ce qui ſui
devoit arriver, elle lui dit un éternel adieu, & c'eſt à cet adieu.
tendre que S. Auguſtin fait ici alluſion.

#S32e#82,32s,S32e,S2#32 S32e
- C H A P I T R E X I V.

Snr quoi étoit fondée l'averſion qu'il avoit pour le Grec.


Par quels moiens il avoit appris le Latin. On ap
prend mieux par eſprit de curioſité, que par contrainte.
Dieu réprime les excès de la curioſité par la contrainte.
23- 'O ù vient donc qu'à cet *3: # R ergo
-

1 G
-
âge je haïſſois néan-
i fredonnoit t1am
.; G ra cam e
IaIIlIIlat1Cann
moins le Grec , qui oderam talia cantan
/

les mêmes chanſons? Car Homére tem : Nam & Home


m'étoit toûjours inſupportable , rus peritus texere ta
quoiqu'ilfictions
-reilles ſoit grand
, &maître en pa-
qu'il amuſe #ºllas
vanus, eſt,
ciſſimè & dul&
zivre premier, chapitre XIV. 5s
mlhi tamen amarus fort agréablement. Mais je croi
erat puero. Credo que les enfans qui ſont Grecs de
etiam Graecis pueris
Virgilius ita ſit, cüm naiſſance, ont le même dégoût
eum fic diſcerecogun pour Virgile, quand on les force
tur, ut ego illum ;vi d'étudier ce Poëte avec tant de
delicet (a) difficulter. difficulté , comme on me for
çoit d'étudier Homére.
Difficultas omnino C'eſt donc véritablement la
ediſcendae peregrinae difficulté qu'il y a d'apprendre
linguae quaſi felle aſ une langue étrangere, qui ré
pergebat omnes ſua pandoit de l'amertume ſur la
vitates Graecas fabu
loſarum narrratio douceur, que je trouvois dans les
num, Nulla enim ver fables des Grecs. Je ne ſavois
ba illa noveram , & pas un mot de leur langue : &
ſævis terroribus ac
pœnis, ut noſſemin
† emploïoit les menaces , &
ſtabatur mihi vehe les châtimens pour m'obliger à -

menter.
Nam & Latina ali º†
- Il eſt vrai que lorſque j'étois en
quando, infans uti maillot, je ne ſavois pas non plus
que, nulla noveram ; un mot de latin : je l'ai pourtant
& tamen advertendo
didici, ſine ullo metu
† ſans eſſuïer ni menaces ni
atque cruciatu, inter châtimens, à meſure que je deve
etiam blandimenta nois capable de réfléxion , parmi
nutricum, & joca ar les careſſes de mes nourrices , &
ridentium, & laetitiasparmi les ſoûris & les amuſe
alludentium. Didici
verò illa ſine pœnali mens de ceux qui me faiſoient
onere urgentium,cüm ·joüer. Oüi je l'ai appris , mais
me urgeret cor meum ſans avoir à craindre aucun mau

" ( a ) Locus intricatiſſimus, quem ſic legimus ac interpungi


•nus cum Aquic. Bertin. Cam. Giſlen. ac priore Germ. Vocem
enim , difficulter , ad pueros Gracos qui Virgilium diſcere tenen
tur, referendam putamus. Lov. & Arn. ut ego illum. Videlicet
difficulter, difficultas. ſUlim. videlicet difficultas omnino, & c,
4lii, videlicet difficultas difficultas,
6o Les confeſſions de S. Auguſtin,
vais traitement, & ſans que per ad parienda concepta
ſonne m'en preſsât ; mon cœur ſua ; ( b ) quae non
m'en preſſoit aſſès par le déſir poſſem , niſi aliqua
verba didiciſſem, non
dont je brûlois de faire entendre à docentibus , ſed à
mes penſées ; ce que je ne pou loquentibus, in quo
vois rum & ego auribus
† faire qu'en apprenant quel
ImOtS ,. que Je n'ap IcInO1S parturiebam quid
quid ſentiebam. Hinc
auCunS Ima1tICS 5 II1a1S C1C CCuX § elucet, majorem
que j'entendois parler autour de habere vim ad diſcen
moi, aux oreilles deſquels j'en da iſta liberam cu
fantois, pour ainſi dire, tout ce rioſitatem, quàm me
ticuloſam neceſſita
que je concevois. Ce qui fait voir tCIIl.
qu'on apprend bien mieux ces
choſes par curioſité volontaire,
que par contrainte, & par crainte.
Cependant, ô mon Dieu, il Sed illius fluxum
vous plaît de vous ſervir de ce haec reſtringit legi--
bus tuis, Deus, legi
frein, pour arrêter les excès de bus tuis, à magiſtro
la curioſité ; & c'eſt l'effet de vos rum ferulis uſque ad
admirables loix , qui embraſſant tentationes marty
tous les âges, s'étendent depuis rum , valentibus le
les férules des Régens ( 1 ) juſ gibus tuis miſcere ſa
lubres amaritudines,
qu'aux épreuves à quoi les Mar revocantes nos ad te,
tyrs ſont expoſés, & qui nous à jocunditate peſtife
font retourner à vous, en mê râ quâ receſſimus à tes
lant de ſalutaires amertumes aux
plaiſirs empoiſonnés, qui nous en
avoient ſéparés.
( b ) MSS. aliquot cum Arn. & quia non eſſet, niſi. Uterque
Germ. Giſlen. Camera. Tornac. 1, & Aquic. & quia non cſſent,
niſi. Alii nonnulli, & qua non noſſet, niſi, & c.
Livre premier, chapitre XV. Ér

R E M A R Q U E S,

(º)J "Uſqu'aux épreuves , à quoi les Martyrs ſont expoſés.Au


ſiécle de S. Auguſtin on donnoit communément le nom de
Martyrs à ceux qui étoient expoſés à ſouffrir pour la Religion,
quoiqu'ils n'euſſent pas l'honneur de répandre leur ſang. L'Égliſe
honore encore la mémoire de pluſieurs Saints ſemblables. Ce que
dit ici ſaint Auguſtin fait voir, que la providence éternelle avoit
réglé les perſécutions pour purifier les premiers Chrétiens, les
détacher des créatures & ſe les unir entiérement. On a de la peine
à concevoir que dans les beaux jours de l'Egliſe des hommes
dont le monde n'étoit pas digne, aïent eu beſoin d'être puri
fiés. Cependant la maxime de S. Auguſtin eſt vraie : d'où l'on
peut inférer quel détachement Dieu exige de nous.

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C H A P I T R E X V.

Excellente Priere pour les tems d'affliction. Il faut cona


ſacrer à Dieu tout ce qu'on a de lumieres & de ta
lens. Quoique l'étude de la Fable renferme quelque choſe
de bon, on ne devroit pas y appliquer les enfans.
* E† , Do- 24.(1) E XAUcEz , Seigneur,
- † l'humble priere que je

ficiat anima mea ſub vous fais ; afin que je ne tombe
/ (- • -

§ pas en défaillance ſous le poids


deficiam in confiten- de vos châtimens , & que je
miſerationes , ne ceſſe de vous loiier de la
do tibi
§, † eruiſti grace que vous m'avez faite, de
ºº ººº º me retirer de toutes les voies
meis peſſimis, ut dul- d'iniquité où i doi
ceſca#mihi ſuperom- d iniquite ou Je me perdois. Que
aes ſeductiones quas je trouve en vous infiniment plus
62 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
de douceurs, que dans les plaiſirs ſequebar, & amenitè
ſeduiſans, après leſquels j'ai cou validiſſimè; & am
ru. Que je vous aime ardem plexer manum tuam
totis praecordiis meis,
ment, & que je baiſe & embraſſe & ( a ) eruas me ab
de toutes les puiſſances de mon omni tentatione uſ,
ame votre main adorable , afin que in finem.
qu'elle me faſſe remporter la.vic
toire ſur toutes les tentations,
auſquelles je ſerai expoſé juſqu'à
la fin de ma vie.
Que tout ce que j'ai appris de Ecce enim tu, Do
bon & d'utile dans mon enfance, mine , Rex meus &
Deus meus, tibi ſer
ſerve donc à votre gloire, mon viat quidquid utile
Seigneur, ( 2 ) mon Roi & mon puer didici, tibi ſer
Dieu : Oiii, que tout ce que j'ai viat quod loquor, &
appris, à parler, à lire, à écrire, ſcribo, & lego, & nu
mero. Quoniam cüm
& à compter, vous ſoit conſacré vana diſcerem,tu diſ
en reconnoiſſance de la bonté
ciplinam dabas mihi ;
que vous avez eu de punir l'at & in eis vanis peccata
tachement † j'avois àme rem- . delečtationum mea-°
plir de choſes vaines, & de me rum dimiſiſti mihi.
Didici enim in eis
pardonner le plaiſir criminel que multa verba utilia ;
j'y ai pris. Ce n'eſt point que cette ſed & ( b ) quae in re
étude ne m'ait donné la connoiſ bus non vanis diſci
ſance de bien de bons termes : poſſunt; & ea via tuta
mais il y a des voies plus sûres eſt in quâ pueri am
( 3 ) pour l'acquerir ; & c'eſt par bularent. -

celles là ſeules qu'on devroit fai


re paſſer les enfans.
' (a) Giſlen.Tornac. I. Camera. Aquic. & Bertin. ut eruas. op
timè.
{ b ) Aquic. Torn. 1. Giſlen. Camer. & duo Germ. ſed & in re
bus non vanis diſci poſſunt. congruè. -
Livre premier, chapitre XV. 63

R E M A R Q U E S.
( 1) Exº , Seigneur, l'hnmble priere que je vous fais. Ce
Chapitre eſt une ſuite, ou plûtôt la concluſion du pré
cédent. S. Auguſtin y remercie Dieu des loix qu'il a ſi ſagement
établies, pour rappeller ceux qui s'en étoient écartés, en aſſai
ſonnant d'amertumes les plaiſirs empoiſonnés qui les attachoient
icibas.Il appelle ces amertumes, Correction, Main, ou Coups de
la main de Dieu. - -

( 2 ) Mon Roi, J'ai donné dans le premier Chapitre la véritable


notion de Seigneur & de Dieu : il faut donner ici celle de Roi .
afin qu'on ſente les juſtes raiſons qu'a eu S. Auguſtin de conſa
crer à Dieu toutes les lumieres de ſon eſprit , & le progrès
qu'il a fait dans ſes études. Un Roi eſt un chef, que les diffé
rens ordres & membres d'un Etat ſe choiſiſſent § pour
toûjours, & auquel ils ſe ſoûmettent volontairement pour leur
rendre la juſtice, les gouverner ſelon certaines loix fondamen
mentales & invariables , & pour les défendre. On a confondu
pendant long-tems le terme de Roi avec celui de Tyran, mais
dans la ſuite on n'a emploïé le dernier, que pour déſigner ou un
homme qui ſe portoit de lui - même pour chef contre la volo§
formelle de ceux qu'il vouloit gouverner & ſe ſoûmettre, ou
même un Roi légitime, qui violoit les loix & véxoit ſes Sujets.
Quoiqu'il y ait une grande différence entre l'autorité d'un Roi
& celle d'un Seigneur, les Romains ſembloient les †
puiſque tant qu'ils conſerverent une ombre de liberté, ils ne ſouf
frirent jamais que les Empereurs priſſent ni le titre de Roi, ni
celui de Seigneur. - - -

· ( 3 ) Il y a des voies plus sûres. Les voies dont il s'agit, ſone


celles que prirent les Chrétiens ſous Julien l'Apoſtat. Ce Prince au
déſeſpoir que les Profeſſeurs Chrétiens, en expliquant Homere &
les autres Auteurs claſſiques à leurs Diſciples, fiſſent voir le ridi
cule de la religion Païenne, publia deux loix : par la premiere, il
excluoit les Chrétiens de toute Chaire de § ; par l'autre, îl
interdiſoit aux Ecoliers Chrétiens, non ſeulement l'entrée des Col
leges publics, mais encore la lecture des Ecrivains profanes. Sur
quoi les plus habiles d'entre les Chrétiens, tels que S. Gregoire
de Nazianze, Apollinaire, un nommé Origene & quelques au -

-
/
64 Les confeſſions de S. Auguſtin,
tres qui étoient verſés en tous genres d'écrire, compoſerent eà
proſe & en vers une infinité de Traités ſur toutes ſortes de ſujets,
qu'ils mirent entre les mains des jeunes-Gens, où ils apprenoient
tout ce qui peut ſervir à polir & éclairer l'eſprit , à exercer la
† , & à former le cœur , ſans danger d'y ſucer le poiſon
U1 V1CC.

# # # # # # # # # # # # # # # #????????# # # # # # # # # # # # # # # # # # # #
C H A P I T R E X V I.
Funeſtes effets de la Coûtume. Combien les livres des Poé
tes ſont pernicieux à la Jeuneſſe. Pourquoi les Auteurs
de la Mythologie ont fait les Dieux impudiques. Vante
ries des Profeſſeurs. Abus que fait un Débauché de la
Fable de Danaé. Ce ſont les choſes & non les termes
qui corrompent les mœurs.
25• A 1 s malheur à toi, 25. Q E D væ tibi
flumen moris
torrent funeſte de la
humani ! ( a ) Quis
Coûtume ! Qui peut te réſiſter ? reſiſtet tibi ? Quam
Ne tariras-tu jamais ? Juſqu'à diu non ſiccaberis ?
uand entraîneras - tu les enfans Quouſque volves E
væ filios in mare
, d'Adam dans cette mer profonde magnum & formido
& dangereuſe , que ceux même loſum , quod vix
qui montent le vaiſſeau ſalutaire tranſeunt qui lignum
de la Croix , ont tant de peine conſcenderint ? Non- .
à paſſer? N'eſt-ce pas toi qui m'as ne ego in te ( b) legi
mis entre les mains les livres qui & tonantem Jovem

repréſentent Jupiter tonnant, (1) & adulterantem ? Et


& adultere tout enſemble. Quoi utique non poſſet
que ce ſoient deux traits qu'on haec duo ; ſed ac

(a) camerac. Quid reſiſtet tibi.


( b ) Bertin. Nonne ego intelligo, & tonantem Jovem. Non ita
probè. · tum
Livre premier, Chapitre XVI. É5
tum eſt , ut haberet ne ſauroit allier : ils ont pourtant
auctoritatem ad imi
tandum verum adul été médités, afin que l'adultere
terium , lenocinante ait un modéle qui autoriſe & ca
falſo tonitruo. noniſe ſes excès à la faveur d'un
tonnerre imaginaire. .
| Quis autem pe Mais (2 ) quel Philoſophe de
nulatorum magiſtro bon ſens peut entendre ſans in
rum ( c ) audit aure dignation , ce qu'un homme de
fobriâ, ex eodem pul
vere hominem cla même profeſſion vient nous dé
mantem & dicentem, biter : ( 3 ) Ce ſont toutes fictions
Fingebat haec Home d'Homere. Il a tranſporté aux Dieux
rus, & humana ad les foibleſſes des hommes ; j'aimerois
Deos transferebat: di
vina mallem ad nos ?
mieux , qu'il eût repréſenté les hom
Sed, veritis dicitur,
mes avec les vertus des Dieux ? Il
quòd fingebat haec n'eſt que trop vrai qu'Homére a
quidem ille, ſed ho bâti toutes ces fictions, mais c'eſt
minibus, flagitioſis toûjours en érigeant en Dieux des
divina tribuendo , ne
hommes perdus, afin que les cri
flagitia Hagitia ( d )
putarentur ; & ut mes les plus énormes ne puſſent
quiſquis ea feciſſet, plus paſſer pour des crimes, &
non homines perdi que ceux qui les commettroient,
ros, ſed caeleſtes deos paruſſent imiter, non des hom
videretur imitatus.
mes débauchés, mais les Divini
tés qui font leur ſéjour dans le
Ciel. -

26. Et tamen, ô 26. Cependant, ô fleuve infer


flumentartareum,ja nal, les enfans des hommes, l'ar
ctantur in te filiiho
minum cum merce gent à la main , ſe livrent à la
dibus ut haec diſcant; merci de tes flots, pour appren
& magna res agitur, dre ces maximes corrompuës : ce
( c ) Germ. poſterior, audiat, rečfè. - - -

( d ) Apud Lov, ne flagitia Putareñtur. Non imtegrè. ſLºlim. ut


in textu.

Tom. I. E
66 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
ſpectacle eſt d'une autre conſé cüm hoc agitnr pu
quence , (4 ) quand la ſcéne ſe blicè in foro, in con
paſſe dans les † publiques par ſpectu legum ſupra
mercedem ſalaria de
autorité des loix , qui ajoûtent cernentium ; & ſaxa
des gratifications au ſalaire or tua percutis & ſonas
dinaire. Là tu frappes en mu dicens, » Hinc verba
» diſcuntur : hinc ac
giſſant les rochers qui bordent
tes eaux , & tu fais retentir ces » quiritur eloquentia,
» rebus perſuadendis
paroles : « C'eſt ici où l'on ap » ſententiiſque expli
» prend la force des termes, c'eſt » candis maximè ne
» où l'on puiſe cette éloquence ſi » ceſſaria.22 Ita verò
- » néceſſaire pour bien exprimer non cognoſceremus
verba hacc ; imbrem
» ſes penſées, & pour perſuader aureum , & gre
» ſes Auditeurs. » Quoi, nous ne mium , & fucum , &
ſaurions point ce que ſignifient, templa cali, & alia
pluie d'or , ſein , illuſion , voûte du verba quae in eo loco
Ciel, & tels autres termes qui re ſcripta ſunt, niſiTe
rentius induceret ne
gardent le même ſujet , ſi Té quam adoleſcentem ,
rence n'avoit introduit dans une
proponentem ſibi Jo
de ſes Comédies un jeune débau vem ad exemplum
ché, qui ſe propoſe de conten ſtupri, dum ſpectat
ter ſa paſſion par l'exemple de tabulam quamdam
pictam in pariete,
Jupiter, en arrêtant ſes yeux ſur
une peinture à freſque, † fC
ubi inerat pictura
haec, Jovem quo pa
préſentoit ( 5 ) ce Dieu ſurpre cto Danaae miſiſſe
nant Danaé ſous la figure de je aiunt in gremium
ne ſai quelle pluie d'or, qu'il fai ( e ) quemdam im
ſoit tomber dans ſon ſein ? Voïez brem aureum , fu
cum factum mulieri ?
comme il ſait mettre à profit les Et vide quemadmo
leçons de ce prétendu maître du dum ſe concitat ad
Cielº » mais quel Dieu, dit-il ? libidinem, quaſi cae
» C'eſt celui - même qui par le leſti magiſterio. « At

" ( e ) Ita eleganter Germ.ſecundus. Alii , quondam.


Livre premier 2 chapitre XVI. -67

s» quem Deum , in » bruit de ſön tonnerre ébranle les


» quit ? Qui templa » voûtes du Ciel. Quoi, ce que ce
» caeli ſumma ſonitu
| » concutit. Ego ho » grand Dieu a fait , moi foible
» muncio id non fa » mortel je ne le ferois pas ? Oüi
» cerem ? Ego verò » vraiment, je l'ai fait, & de bon
» illud feci, ac lu » cœur. » .
» bens ». ·
Non omnino per · Ce n'eſt certainement pas l'ob
hanc turpitudinem ſcénité qui ſert ici à apprendre les
verba iſta commo
'dius diſcuntur, ſed § baroles qui compoſent cette fa
: mais ce ſont les paroles qui
per haec verba turpi
tudo iſta confidentius font qu'on ſe porte au crime
perpetratur. Non ac avec plus d'intrépidité. Je ne
cuſo verba, quaſi vaſa condamne point les paroles, que
electa atque pretioſa ; je regarde comme des vaſes ex
ſed vinum erroris,
quod in eis nobis quis & précieux : mais je dé
propinabatur ab e teſte le vin de l'erreur qui y
† doctoribus ; & eſt renfermé, & que des maîtres
niſi biberemus caede
bamur, nec appellare
† en étoient enyvrés nous pré
( e ) aliquem judi
entoient , ſur peine d'être châ
cem ſobrium licebat. tiés, ſi nous refuſions d'en boire,
ſans qu'il nous fût permis d'en
appeller au jugement d'un hom
me ſobre. -

Et tamenego, Deus Cependant , ô mon Dieu , en


meus, in cujus con la préſence de qui je rappelle
ſpectu jam ſecura eſt avec confiance les excès de mes
recordatio mea , li
benter hacc didici ; &
premieres années » voilà ce que
eis delectabar miſer ; j'apprenois volontiers ; j'en fai
& ob hoc bonae ſpei ſois même mon plaiſir , miſera
puer appellabar. ble que j'étois ; & c'eſt ſur cela
qu'on diſoit, que j'étois un enfant
de bonne eſpérance.
(f) Uterque Germ, & Aquic. appellare ad aliquem judicem.
E ij
ss Les Confeſſions de S. Auguſtin,

· R E M A R Q U E S.
(1 ) L# Livres qui repréſentent fupiter tonnant & adultere.
* Jupiter que la Fable donne pour être le pere des Dieux
& des hommes, étoit fils de Saturne & de Cybéle : comme il avoit
le ciel en partage, l'antiquité le repréſente armé de la foudre.
Son penchant pour les femmes l'a fait transformer tantôt en cy
gne, tantôt en taureau, quelquefois en aigle, d'autrefois en bé
lier, ici en ſerpent , & la en pluie d'or. Il eſt certain qu'il étoit
né ea Créte, qu'il y avoit regné, & qu'on y voïoit ſon tombeau
dans des tems aſſès bas.
( 2 ) Quel Philoſophe de bon ſens : à la lettre, quel de nos Mai
tres porte-manteaux, ou revêtus de manteaux. J'ai déja dit que
Ie manteau étoit la marque & comme le ſymbole des Philoſo
phes. Ciceron, que S. Auguſtin appelle auſſi porte-manteau, ex
eodem pulvere , ne ſouffre pas qu'on entende ici autre choſe ;
car quoiqu'il fût auſſi grand Philoſophe qu'il étoit excellent Ora
teur, il ne fut jamais Grammairien, du moins dans le ſens que
notre Saint parle des gens de cette profeſſion. Cependant ſi l'on
rapproche ce qui eſt dit dans la ſuite de ce qu'on a vû dans le
chap. 13. Pemulati Magiſtri, pourroient fort bien être les Gram
mairiens. Si cela eſt, c'étoient ceux que les Grecs du tems de ſaint
Auguſtin honoroient du nom de Sophiſtes, qui faifoient profeſ
ſion d'enſeigner une philoſophie civile & de former les jeunes
gens pour les mœurs & pour l'éloquence : & c'étoit proprement
à quoi ſe réduiſoit alors le métier de Philoſophe. A dire vrai,
Tertullien ſur la fin du livre qu'il a § à la loüange du
Manteau, fait gloire de dire que de ſon tems, tous ceux qui fai
ſoient profeſſion d'enſeigner les beaux arts, affectoient de porter
auſſi le Manteau. Mais tout ce qu'il dit, n'eſt qu'une fade décla
mation, qui ne met point le Manteau à couvert du mépris &
du décri général, où il étoit tombé depuis long-tems.
( 3 ) Ce ſont toutes fictions d'Homere. Homere eſt le plus ancien
Auteur profâne, dont les écrits ſe ſoient conſervés juſqu'à nous.
Quoiqu'il n'ait fait ou laiſſé que des vers, il a toûjours paſſé
pour le modéle des vrais Orateurs & des excellens Poëtes. Un
Ancien diſoit, que tous les Poëtes qui ſont venus après lui, n'é-
toient que des gueux revêtus de ſes dépoüilles. Les deux Poëmes
qui ont immortaliſé ſa mémoire, ſont l'Iliade & l'Odyſſée. C'eſt
Xivre premier , chapitre XVT 69,
principalement dans l'Iliade que ce Poëte donne aux Dieux les
foibleſſes des hommes, comme le lui reproche ici S. Auguſtia
d'après Ciceron.
,t 4) La ſcéne ſe paſſe dans les places publiques, Les places
publiques ou marchés des Anciens, étoient le théâtre & le ren
dez - vous des beaux eſprits & des grands hommes, & c'eſt-là
ue les uns & les autres s'éforçoient de briller, & de ſe ſurpaſ
§ mutuellement. C'étoient de grands bâtimens quarrés, ob
longs ou ovales, entourés d'un ou de pluſieurs portiques, & diſ
tribués auſſi en pluſieurs quartiers..C'eſt-là que ſe tenoient les
aſſemblées, qu'on haranguoit le peuple, qu'on rendoit la juſtice,
qu'on faiſoit les traités, qu'on plaidoit les cauſes des criminels,
u'on terminoit les différends & les procès, que ſe faiſoient les
élections des Magiſtrats, des Officiers, &c. qu'on jugeoit du mé
rite, qu'on célébroit les jeux, qu'on donnoit les ſpectacles, qu'on
vendoit les denrées & toutes ſortes de marchandiſes , & enfin
u'on faiſoit leçon publique à la jeuneſſe. D'abord tous les Pro
§ y furent admis ; mais dans la ſuite il n'y eut que ceux
qui furent nommés par le Magiſtrat , qui y fuſſent reçûs : tous les
autres étant exclus de cet honneur, comme S. Auguſtin l'inſinuë
clairement dans cet endroit.
( 5 ) Ce Dieu ſurprenant Danaé. Acriſe Roi d'Argos & pere
de Danaé, enferma ſa fille dans une tour d'airain pour l'empêr
cher de ſe marier, ſur la foi d'un Oracle qui avoit prédit, qu'un
fils qui naîtroit d'elle, devoit le déthrôner. Mais Jupiter ſe joüa
de toutes ſes précautions en ſe gliſſant dans le ſein de Danaé ſous
la forme d'une pluie d'or. Le Jupiter de la fable n'eſt autre que
Prétus, qui à force d'argent corrompit la fidélité des Gardes, pour
entrer dans la tour où Danaé étoit enfermée.

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7 #

- E iij
|
7o Ees confeſſions de S. Auguſtin ,
•e ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê ê 8
c H A P °T R E xv II.
Embarras où les Régens jettoient ſaint Auguſtin. Effets
· diférens que produiſent dans le cœur des enfans , les di
férens ſujets ſur leſquels on les exerce. Les applaudiſ
ſemens de ce monde qe ſont que du vent & de la fu
mée.

27. C OMME c'étoit à ces ré 27. I N E me ,


Deus meus ,
veries que j'épuiſois dicere aliquid & de
toute la vivacité de mon eſprit, ingenio meo, mune
ſouffrez, Seigneur , que je diſe re tuo, in quibus à
ici quelque choſe du don pré me deliramentis at
terebatur.
cieux que vous m'avez fait.
On me propoſoit une choſe Proponebatur enim
fort embarraſfante à cauſe de la mihi negotium ani
mae mea ſatis inquie
gloire, de la confuſion , ou du tum,praemio laudis &
châtiment qu'il y avoit à gagner (a) dedecoris, vel pla
en répétant les diſcours, que Vir garum metu, ut dice
gile fait tenir à Junon , lorſ rem verba Junonis
qu'elle ſe livre à la colere & au iraſcentis, & dolentis
quòd non poſſet Italiâ
chagrin , qu'elle a de ne pouvoir Teucrorum averterc.
empêcher le roi des Troïens d'a- regem,quae numquam
border en Italie. J'avois bien oiii Junonem dixiſſe au
dire, que Junon n'avoit pas dit dieram ; ſed figmen
un mot du monologue : mais nous torum poëticorum
étions forcés dans nos égare veſtigia errantes ſe
qui cogebamur ; &
mens d'entrer dans l'eſprit fabu tale aliquid dicere
leux du Poëte, & de dire à peu ſolutis verbis, quale
( a ) Germ. antiquior , Torn. I. Giſlen. Camer. Aquic. decoris.
#ortè concinnius.
- -
Livre premier, Chapitre XVII. 7t
Poëta dixiſſet verſi près en proſe ce qu'il avoit dit
bus. Et ille dicebat
laudabiliùs , in quo en vers. Et celui-là paſſoit pour
pro dignitate adum avoir mieux déclamé, qui avoit ſû
bratae perſonae, irae faire parler Junon ſelon ſon rang
ac doloris ſimilior & ſa dignité, & qui avoit expri
affectus eminebat , mé en des termes les mieux aſ
verbis ſententias (b ) ſortis, les mouvemens de ſa co
congruenter veſtien
tibus. lere & de ſon dépit.
Ut quid mihi il Mais ô mon Dieu , ô ma vé
lud, ô vera vita mea, ritable vie, à quoi me ſervoient
Deus meus, quod mi
hi recitanti acclama les applaudiſſemens, que je rece
batur prae multis co vois préférablement à mes con
aetaneis & conlectori diſciples & aux autres jeunes
bus meis ? Nonne cc
· ce illa omnia fumus
gens de mon âge ? N'étoit-ce pas
& ventus ? Itane aliud du vent & de la fumée que tout
non erat ubi exerce cela ? N'y avoit - il pas de ſujet
retur ingenium & plus propre à cultiver mon eſ
lingua mea ? Laudes prit, & à m'exercer à parler ? Vos,
tuae, Domine, lau loüanges , Seigneur , ( I ) vos
des tuae, per ſcriptu loüanges, dont l'Ecriture eſt rem
ras tuas, ſuſpende
rent palmitem cordis plie, auroient fixé l'inſtabilité de
mei ; & ( c ) non ra mon cœur : & il ne ſe ſeroit pas
peretur per inania laiſſé aller au gré de ces chime
nugarum, turpis prae
da volatilibus : Non
res, pour être ignominieuſement
enim uno modo ſa la proie des eſprits impurs qui vo
crificatur tranſgreſſo lent dans l'air : car il y a plu
ribus angelis. ſieurs manieres de ſacrifier aux
anges rebelles
( b ) Bertin. Aquic. Tornac. 1. Giſlen. congruentes..
( c ) Germ, alter , ut non raperctur. Optime.

E iiij
72 Ee5 Confeſſions de S. Auguſtin,

R E M A R Q U E S.
( 1 ) pro loüanges auroient fixé infailliblement l'inſtabilité. de,
/ mon cœur , & c. Pour entendre cet endroit & le reſte du.
chapitre, il faut rapprocher nos mœurs de celles du ſiécle de S,
Auguſtin, & faire attention à deux choſes : La premiere, que le la
tin inane ou inania que je rends ici par chimeres , ſignifie dans le
propre un eſpace où il n'y a aucun corps ſolide, comme l'eſpace
immenſe des airs, ou celui qu'habitent'les ombres dans les en
fers. La ſeconde, que les mots proie honteuſe des oiſeaux, mar
uent le plus § affront qui pouvoit arriver à quelqu'un après
# mort , c'étoit d'être expoſé en quelque endroit élevé, comme
ſur un arbre, ſur les murs d'une ville & ailleurs, pour être dévoré
par les vautours, & les autres oiſeaux carnaciers. -

Sur ces réfléxions il paroît que la penſée de ſaint Auguſtin eſt,


que ſi ſes Profeſſeurs lui avoient donné les loüanges du Seigneur
pour ſujet de ſes déclamations, ſon eſprit s'y ſeroit arrêté, & il ne ſe
ſeroit pas évanoüi dans les chimeres pernicieuſes des fictions, ce
qui étoit cauſe que ſon cœur étoit devenu la proie des démons, &
la victime de la vanité de ceux qui lui avoient mis en main des li
vres, dont le poiſon avoit entierement corrompu ſes mœurs.

C H A P I T R E x V I I I.
c'e qui l'avoit gâté dans ſon enfance. Dieu garde à pré
ſent le ſilence ſur nos déréglemens. Comment on s'éloi
gne de Dieu. Soin qu'ont les hommes d'obſerver les ré
gles de la Grammaire. Leur négligence à garder cel
les que Dieu a établies. Loi éternelle gravée dans le
cœur de tous les hommes. Conduite de Dieu à l'égard
des pécheurs. Aveuglement d'un homme qui ſe livre à
la haine. -

28. A 1 s jefaut
que - il s'étonner
donnaſſe aveu- 28. UtCIIl1 D Ill1
au
- uòd in vanita
glément dans des choſes ſi frivo- "º" "
L^
Livre premier, chapitre XVIII. 73
tes ita ferebar, & à les, & que je m'éloignaſſe ainſi
te, Deus meus, ibam de vous , ô mon Dieu, dans un
foras ; quando mihi
imitandi propone tems où l'on me propoſoit pour
bantur homines, qui
modéle des gens, que je voïois
aliqua facta ſua non couverts de confuſion ( 1 ) au.
mala ſi cum barbariſ moindre barbariſme ou ſoléciſ
mo aut ſolœciſmo
me, qu'on relevoit au milieu des
enunciarent, repre récits qu'ils faiſoient des traits
henſi confundeban
tur ; ſi autem libidi honorables de leur vie : au lieu
nes ſuas integris & qu'ils s'applaudiſſoient des loiian
ritè conſequentibus qu'on donnoit à l'élégance, à la
verbis copiosè orna pureté & à l'harmonie avec la
tèque narrarent, lau quelle ils débitoient leurs infa
dati gloriabantur ? IIl1CS, -

Vides hxc , Do Vous voïez cette dépravation,


mine, & taces ; lon Seigneur, & vous gardez le ſi
ganimis & multüm lence ; parce que vous êtes pa
miſericors & verax.
Numquid ſemper ta tient, plein de miſericorde, & ºº ° *
cebis ? ( a ) Et nunc fidéle dans vos promeſſes : mais
cruis de hoc imma vous tairez-vous toûjours ? Vous
niſſimo profundo vous contentez à préſent de reti
quaerentem te ani rer de cet horrible abîme, l'a-
mam , & ſitientem
delectationes tuas, & me qui vous cherche, qui ſoûpire
cujus cor dicit tibi ; après vos délices , & qui vous
quæſivi vultum tuum, dit ; j'ai cherché, Seigneur, & je Pſ. 25. 8•
vultum tuum, Domi chercherai toûjours la lumiere de
ne , requiram. Nam votre viſage : mais L E c oE U R
1oNGE (b ) à vultu
(a ) Am. Er. & Lov. Et non eruis. Sed meliùs longè Bad.
Arn. & MSS. précipui. Et nunc eruis.
| ( b ) Bertin. Aquic. Giſlen. & Torn. 1. longè eram. Tres verà
Angl. ivi longè à vultu tuo. apud Lov. ceſſeram.Am. & Er. re
ceſſeram. MS. Albinen. legit, in affectu eram. apud Bad. Arn, &
cateros ferè omnes MSS. generaliter effertur ſententia abſque ad
dito , ut intelligamus longè à Deo eſſe , qui ſunt in affectu te
nebroſo,
74 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
que ſes paſſions aveuglent, eſt tuo in affectu tene
bien éloigné de la voir, cette di- broſo.
vine lymiere. -

Car enfin, ce n'eſt point par Non enim pedi


un mouvement local & ſenſible, bus aut ſpatiis lo
qu'on s'éloigne, ou qu'on ſe rap- corum itur abs te»
proche de vous : le plus-jeune § 3Ult † # Aut
ºis 3 vos fils dont parle l'Evangile, § § § †
prit-il des chevaux : un char, ou rus vel naves quaeſi
un vaiſſeau ; ſe fit-il des aîles, ou vit, aut avolavit pen
enfin ſe ſervit-il de ſes pieds pour nâ viſibili, aut moto.
ſe tranſporter dans ce païs étran- poplite iter egit, ut
ger, où il diſſipa en excès & en § longinquâ regio
/ ne, vivens prodigè,
- -

débauches ce que vous lui aviez diſſipar§


donné en partant ? Que vous vous ras proficiſtenti.Dul
montriez bon Pere, quand vous cis Pater, quia dede
lui faiſiez
bien
partage de votre
, maisleque vous vous êtes "
& egenoInredeun
ras,dulcior. affectu
», s, q V OuS V ergo libidinoſo, id
InOntIC meilleur à ſon retour , en enim eſt tenebroſo,
recevant à bras ouverts un liber- atque id eſt longè à
tin réduit à la derniere miſere. vultu tuo.
Cet exemple fait voir, qu'être
éloigné de la lumiere de votre
viſage, c'eſt être plongé dans les
/ / / -

ténébres épaiſſes de ſes paſſions. ide, Domi


29. Voïez , mon Seigneur & 29. Vide, Domi
Di & ſid ne Deus, & patienter- .
mon Dieu, conu lerez avec vo ut vides vide, quo
tre § ordinaire, combien modo diligenter ob
les hommes ſont attentifs à ob- ſervent filii homi
ſerver religieuſement les régles, º Pº# †
† ceux qui les ont dévancés ont
- iation d
† & ſyllabarum,
accepta à prioribus
aires pour la prononciation des - locutoribus ; & à te
lettres & des ſyllabes , tandis accepta aeterna pa
qu'ils foulent aux pieds les loix cta perpetux ſalutis
Livre premier, Chapitre XVIII. 75
negligant ;ut qui illa éternelles, que vous avez établies
ſonorum vetera pla pour leur ſalut : en ſorte que ſi
cita teneat aut do
ceat, ſi contra diſ quelqu'un de ceux, qui font pro
ciplinam grammati feſſion de ſavoir ou d'enſeigner
cam , ſine aſpiratione les régles de la Grammaire, ve
primae ſyllabae, omi noit à prononcer homme ſans aſpi
mem dixerit, diſpli rer la premiere ſyllabe, il choque
ceat magis homini
bus, quàm ſi contra roit bien plus les hommes, qu'en
tua praecepta homi haïſſant au mépris de vos loix
nem oderit cum ſit un homme, quoiqu'il ſoit homme
homo. QUAsI vERo lui-même. (2) CoMME ſi on pou
quemlibet inimicum
hominem pernicio voit éprouver de la part d'un en
ſiüs ſentiat, quàm ip nemi quelque choſe de pire, que
ſum odium quo in la haine même qu'on lui por
eum irritatur ; aut te; ou qu'en perſécutant un au
vaſtet quiſquam per tre, on pût lui faire autant de
ſequendo alium gra
vitis, quàm cor ſuum mal, que cette paſſion en fait au
vaſtat inimicando. Et cœur qu'elle dévore. Cependant
certè NoN EsT inte LEs REGLEs de la Grammaire ne
rior litterarum ſcien eleur ſont pas ſi intimes, que la
tia, quàm ſcripta con conviction où ils ſont, qu'ils font Tob... re
ſcientia , id ſe alteri M. ttn. 7.
aux autres ce qu'ils ne voudroient
cere quod nolit pa •
t1 pas qu'on leur fit.
Quàm tu ſecretus Que vous êtes impénétrable ,
es, habitans in ex ô mon Dieu , qui ſeul avez la
celſis in ſilentio, Deus grandeur en partage. Vous ha
ſolus magnus,lege in bitez au plus haut des Cieux ;
fatigabili sPARGENs Vous vous tenez dans le ſilence ;
pœnales caecitates ſu
per illicitas cupidita & ſelon les decrets immuables de
tes ! votre juſtice ; voUs REPANDEz
des ténébres vengereſſes ſur les
aſſions déréglées des hommes.
Cûm homo elo
Quelles ténébres plus épaiſſes
quentiæ famam quæ
76 , Les Confeſſions de S. Auguſtin,
que celles de cet homme, qui rit, aſtans ante ho
voulant acquerir la réputation minem judicem, cir
cumſtante hominumr
d'être éloquent , pouſſe ſon en multitudine, inimi
nemi avec une fureur impitoïa cum ſuum odio im
ble en préſence d'un Juge, qui maniſſimo inſectans ,
eſt homme comme lui , & à la vigilantiſſimè cavet ,
face d'une multitude d'autres ne per linguœ erro
rem dicat inter homi
hommes. On voit qu'il s'obſerve hibus (c ) ; & ne per
de tous ſes ſens de peur de dire, mentis furorem ho
par exemple , au milieu les hom minem auferat ex
mes, pour au milieu des hommes ; & hominibus, non ca
il ne veut ſeulement pas s'apper- Vº
cevoir, que ſa fureur en faiſant
condamner cet homme , va le
raïer du catalogue des hommes,
(c) Lov. inter homines. Patet legendum eſſe cum Mss. in
ter hominibus , vel ſine aſpiratione, inter omines, quod Augu
ſtinus in exemplum affert locutionis incongrue & cavenda.

R E M A R Q U E s.
( 1 ) A "U moindre barbariſme ou ſoleciſme qu'on relevoit. Chez .
les Grecs & chez les Romains, s'il arrivoit qu'un Ora
teur ou quelqu'autre perſonne qui parloit en public, fît une faute
contre la pureté de la langue, ou contre la quantité ; ou bien qu'il
aſpirât ou n'aſpirât point les voïelles ſelon l'uſage établi & reçû ,
tout l'Auditoire prenoit feu , pour ainſi dire, & faiſoit tant de
bruit en différentes manieres , que l'Orateur étoit obligé de s'ar
rêter & de ſe corriger ſur le champ. Quelquefois même la con
fuſion étoit ſi grande , qu'il perdoit l'étoile & ſe retiroit. On
peut juger du peu d'égard qu'on avoit dans ces occaſions pour l'O-
rateur, par ce qui arriva au roi Démétrius. Ce Prince aſſiége la
ville d'Athénes & la prend. Enſuite voulant ſe concilier le cœur
des Athéniens, il fit une grande diſtribution de bled, & harangua
le peuple : par malheur il lui arriva de faire un barbariſme : auſſi
Livre premier, chapitre XIX. 77
rôt un Athénien ſe leva & le reprit tout haut. Démétrius ſubit
la correction, & la païa d'une ſeconde diſtribution qu'il ajoûta
à la premiere. Catulle dans un de ſes ouvrages tourne en ridicule
un Romain de ſon tems, qui s'aviſoit d'aſpirer des mots, qui de
voient ſe prononcer ſans aſpiration.
(2 ) Comme ſi l'on pouvoit éprouver de la part d'un ennemi
rien de pire, que la haine même qu'on lui porte. Cet endroit n'a
point été entendu : voici en deux mots la penſée de ſaint Auguſtin.
Il ſe récrie de ce qu'on eſt choqué de la faute qu'un Orateur fait
en n'aſpirant point le mot homme, & qu'on ne le ſoit point de
la haine implacable avec laquelle cet Orateur, qui'eſt homme,
parlant en préſence non ſeulement d'un Juge, mais encore d'un
grand nombre de ſpectateurs, qui ſont tous hommes , pourſuit la
mort d'un autre homme ; & que tous généralement effacent &
étouffent la loi naturelle qui eſt gravée au fond de leur cœur,
pour être uniquement attentifs à l'obſervation d'une régle pure
ment arbitraire de Grammaire. A quoi il ajoûte une réfléxion ,
qui eſt la cenſure de la fauſſe délicateſſe des hommes. C'eſt, dit
il, qu'on eſt moins piqué du mal qu'un ennemi nous fait, qu'on
ne l'eſt de la haine qu'il fait paroître à l'extérieur.

# ºv-##oº-##ºº-is#ºv-##ºtA##ºº-## 20 ## 20 ##º
C H A P I T R E X I X.

Force de l'exemple. On reçoit quelquefois des loüanges


en faiſant mal. Vols que faiſoit S. Auguſtin , cº pour
quoi. Bien qu'il n'aimât pas à être trompé, il trompoie
iui-même. C'eſt le même fond de dépravation qui eſt dans
les hommes faits & dans les enfans. Raiſon pourquoi Je
ſus-chriſt a promis les Cieux à ceux qui deviendroient
enfans.
;o. [ [ OR UM ego 3o. 'EroIT avec des diſpo
: 1 puer mo- - ſitions ſemblables, que
rum in limine jace- j'étois miſérablement couché dans
# un âge ſi tendre ſur le bord du
/

78 Les confeſſions de S.Auguſtin,


précipice ; je luttois comme les illa, ubi magis time
autres dans les combats que je li bam barbariſmumi
facere , quàm cave
vrois , & je craignois bien plus de bam, ſi facerem, noii
faire quelque faute contre la lan facientibus invidere.
gue, que de porter envie à ceux
qui n'en faiſoient point.
| Recevez, ô mon Dieu , l'hum Dico haec , &
ble aveu que je vous fais de tou confiteor tibi, Deus
tes mes miſeres , qui m'attiroient meus, in quibus lau
pourtant des loüanges de la part dabar ab eis, quibus
placere tunc mihi
de ceux, dont l'approbation étoit erat honeſtè vivere. .
alors l'unique régle, que je m'é- Non enim videbam
tois propoſée pour vivre avec voraginem turpitudi
honneur. Car je ne voïois pas le nus , un quam proje
étus eram ab oculis
gouffre d'infamie où j'étois plon tuis. Nam in illis
gé, & qui m'éloignoit de vous. jam quid me fœdius
En tout cela il n'y avoit rien de fuit ; ubi etiam tali
plus corrompu que moi , puiſ bus diſplicebam, fal
† la paſſion du jeu , l'amour lendo innumerabili
es ſpectacles, & la demangeai bus mendaciis & pa -
dagogum, & magiſ
ſon de contrefaire les baladins ;
tros , & parentes ,
me faiſoient emploïer une infi amore ludendi , ſtu
nité de menſonges pour tromper dio ſpectandi nuga
mon précepteur , mes régens & toria & imitandi, lu
mes parens, & par conſéquent dicrâ inquietudine #
pour leur déplaire.
Je dérobois même ce que je | Furta etiam facie
pouvois de l'office , & de la ta bam de cellario pa
† ſoit pour ſatisfaire ma gour rentum & de mensâ,
gulâ imperitante,
mandiſe, ſoit pour avoir de quoi vel
vel ut haberem quod
donner aux enfans, qui me ven darem pueris, ludum
doient le plaiſir de joüer avec ſuum mihi , quo pa
moi , bien qu'ils y euſſent leur riter utique delecta
Part. Et dans ce jeu je n'étois ſou bantur, tamen ven- .
Livre premier, chapitre XIX. 79
dentibus. . In quo vent occupé que du déſir de ſur
etiam ludo fraudu
lentas victorias, ipſe prendre furtivement ſur eux quel
(a ) vanâ excellentiae que avantage, tandis que j'étois
cupiditate victus, ſæ eſclave de la vaine gloire que je
pè aucupabar. Quid cherchois. Bien plus, je ne pou
autem tam nolebam
pati, atque atrociter vois ſouffrir qu'on me joüât les
ſi (b ) deprehende mêmes tours que je joüois aux
rem arguebam, quàm autres, & j'accablois de repro
id quod aliis facie · ches mes compagnons, quand je
bam ? & ſi depre les ſurprenois en faute : ſi j'étois
henſus arguerer, ſae ſurpris moi - même , & qu'on
vire magis quàm ce criât contre moi ; je prenois plû
dere libebat.
tôt le parti de m'emporter, que
, Iſtane eſt innocen
celui # céder.
centia puerilis ? Non Eſt-ce là ce qu'on appelle in
eſt, Domine, non eſt, nocence d'enfans ? Ah ! non ,
oro te, Deus meus. mon Dieu , non : ce n'eſt point
Nam haec ipſa ſunt, là innocence, tandis qu'ils ſont
quæ à paedagogis &
magiſtris, à nucibus ſous la diſcipline des Précepteurs
& (c) pilulis & paſ & des Régens, ( 1 ) les noix ( 2 )
ſeribus, ad præfectos les balles & les moineaux ſont
& reges , aurum , pour eux ce que l'argent les ter
prædia , mancipia , res & les eſclaves ſont aux Prin
† ipſa (d) omnino ces & aux Magiſtrats : avec le
ſuccedentibus majo
ribus aetatibus tran tems ces jeux d'enfans font place
ſeunt, ſicuti ferulis à des jeux plus ſérieux ; comme
· ( a ) Bertin. & Germ. 2. vanae excellentiae , rečiè.
(b ) Aquic. Giſlen. Camer. & Germ. 1. deprehenderam. Germ,
2. deprehenderer.
( c ) Aquic.Giſlen. & Camer. pinulis. Tornac. 1. pirulis. Som
malius, piſulis.
( d) Ita duo Germ. Aquie. Camer. Bertin. Tornac. 1. & Giſlen.
ºum Moreto. Alii cum editis, hæc ipſa omnino quæ ſuccedenti
bus.
#e Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
après les punitions,
grandes férules viennent de plus majora
cedunt.
ſupplicia ſuc #

Quand donc , mon Dieu & Humilitatis ergo


Mar 9. mon Roi, vous avez dit, que le † † †
I 4h
Roiaume
bl
des cieux eſt pour ceux qui probaſti,
-
†† cüm aiſti ;
reſſemblent aux enfans , vous avez § eſt regnum
eu moins en vûe leur innocence, calorum.
que l'humilité dont leur petiteſſe
eſt le ſymbole.

R E M A R Q U E S.
- l -

(1 )J oiser aux noix. C'étoit un jeu d'enfant, ainſi qu'il l'eſt


encore parmi nous. Il y avoit pluſieurs manieres de le
joüer , qu'on peut voir dans Ovide, Eraſme & ailleurs. Tous
les Romains indifféremment joiioient aux noix pendant les Sa
turnales. Suetone nous apprend qu'Auguſte y joüoit en tout tems,
quand il vouloit ou s'égaïer , ou ſe délaſſer : mais cela n'empê
choit pas qu'on ne regardât ce jeu comme propre & réſervé aux
enfans. Et cette idée avoit introduit la coûtume de jetter des
noix dans les ruës, oü paſſoit une nouvelle mariée , † elle ſe
rendoit pour la premiere fois à la maiſon de ſon époux ; pour
lui faire entendre, qu'elle devoit déſormais dire adieu aux jeux
d'enfant, & les fouler aux pieds comme les noix qu'on jettoit
ſur le chemin. -

| ( 2 ) Les balles. Les enfans joüent encore à la balle, mais je


ne vois pas bien, que ce ſoit le même jeu que celui dont ſaint
Auguſtin parle ici. Homere nous apprend que les femmes de ſon
tems joüoient à la paulme : il eſt viſible que le jeu de paulme à
quoi les femmes joiioient, n'étoit pas ſi fatigant que celui au
quel les hommes s'appliquoient, & c'eſt ſans doute le jeu qu'en
tend ſaint Auguſtin, & qui étoit par rapport à l'autre ce que le
jeu de la courte-boule eſt à l'égard du jeu du mail.

#C#
CHAPITRE xx.
Livre premier, chapitre XX. $r
#S&Sscccccocccoco-cccccco#ocococococccococococcºcocº .
C H A P I T R E xx. -

Dons ineſtimables que Dieu fait aux enfans. Reconnoiſſance


qu'ils lui en doivent. Dieu eſt néceſſairement bon. pºraie
ſource du péché. Les biens que Dieu nous fait , ſont nous
mêmes. Dieu en conſervant ſes dons, nous conſerve nous
mêmes.
-
/

3 I. Q E D tamen , 3 I. · EPENDANT , mon Sei


Domine, tibi - gneur & mon Dieu ,
excellentiſſimo atque auſſi bon , auſſi excellent Créa
optimo Conditori & teur , que ſage Modérateur de
Rectori univerſitatis,
Deo noſtro gratias,
l'Univers : je ne ſerois pas moins
obligé de vous témoigner une
etiamſi me puerum
tantûm eſſe voluiſ reconnoiſſance infinie , quand
ſes Eram enim etiam vous ne m'auriez pas laiſſé paſſer
l'âge de quatorze ans. Car j'avois
tunc; (a) vivebam at § l'être & la vie ; je joüiſ
que ſentiebam;meam ſois de mes ſens ; je veillois à
que incolumitatem , ma conſervation qui fait (1) par
(b) veſtigium ſecre tie de cette unité incompréhen
tiſſimae unitatis ex
ſible , qui compoſe toutes cho
quâ eram , curae ha ſes ; je maintenois tous mes ſens
bebam ; cuſtodiebam dans l'intégrité qui leur eſt pro
interiore ſenſu inte· pre par l'inſtinct naturel qui m'
gritatem ſenſuum portoit ; & quoique je n'euſſe
mcorum , inque ipſis que des penſées auſſi bornées
( a ) Aquic. Cam. Giſlen. Tornac. 1. Germ. prior, ac Lov. vi
debam , optimè : agit enim de state puerili , adeoque utebatur
*,
ſenſibus.
( b ) Bertin. Camer. & Giſlen, veſtigium ſecretiſima unita
tis, cujus curae habcbam. -

Tome I. F
82, Les Confeſſions de S. Auguſtin,
que l'étoient les choſes qui en parvis , parvarum
étoient l'objet, je faiſois mes dé que rerum cogitatio
nibus, veritate dele
lices de la vérité que j'y apper étabar.
CCVO1S.

Je ne voulois point être trom Falli nolebam ;me


pé ;j'avois la mémoire heureuſe, moriâ vigebam ; lo
cutione inſtruebar ;
j'apprenois à bien parler, j'étois amicitiâ mulcebar ;
ſenſible à l'amitié, j'avois de l'a- fugiebam dolorem ,
verſion pour la douleur, pour le abjectionem , igno
mépris & pour l'ignorance. Qu'y rantiam. Quid in tali
animante non mira
a-t'il dans une telle créature, qui bile atque laudabile ?
ne ſoit admirable & loiiable ?
32. Or tout cela ſont des dons 3 2. At iſta omnia
de votre libéralité, ô mon Dieu, Dei mei dona ſunt ;
non mihi ego dedi
car je ne me ſuis rien donné : tout hacc, & bona ſunt ;
cela eſt donc bon, & tout cela & haec omnia ego.
c'eſt moi-même : par conſéquent Bonus ergo eſt qui
celui qui m'a créé eſt bon , & fecit me, & ipſe eſt
même eſt mon bien ; auſſi je le bonum meum , & illi
exulto , bonis omni
benis avec joie de l'aſſemblage bus quibus etiam
des biens qui relevoient mon en puer eram. H o c
fance : & je reconnois que je ne ENIM peccabam,quod
péchois alors, que parce qu'au non in ipſo, ſed in
lieu de chercher en lui la vérité , creaturis ejus me at
les honneurs & moi - même avec que (c ) caeteras vo
luptates, ſublimita
tout ce qui pouvoit me faire plai tates, veritates quae
ſir ; je cherchois tout cela dans rebam ; atque ita ir
ſes créatures ; & qu'ainſi je me ruebam in dolores ,
( c ) Sic optimè Giſlen. Aquic. Bertin. Camer. Torn. I. cum Bad.
Am. Er. Lov. & Som. quibus concinit Germ. 1. In creaturis
ejus meaſque caeteras voluptates Quippe hoc loco fatetur Au
guſtinus ſe in eo peccaſſe quod nedum ſe , verum etiam ſubli
mitates, veritates & cateras voluptates non in Deo , ſed in
( }'é'4f417'j ; ejus quareret -
Livre premier, Chapitre XX. 83
confuſiones, errores. récipitois dans l'amertume, dans
a confuſion & dans l'erreur.
Gratias tibi dul Soïez donc beni , ô mon
cedo mea, & horor
meus , & fiducia
Dieu , qui êtes toutes mes déli
· mea , Deus meus ; ces , ma gloire & mon unique
gratias tibi , de do cônfiance.Je vous rends graces de
nis tuis, ſed tu mi tous les biens que vous m'avez
hi ea ſerva. Ita enim faits : mais § - les-moi,
ſervabis me , & au
gebuntur , & perfi je vous prie , c'eſt par - là que
cientur quae dediſti vous me conſerverez moi-même,
mihi, & ero ipſe te & tous les biens que vous m'a-
cum ; quia & ut ſim vez faits, croîtront & ſe perfec
tu dediſti mihi. tionneront; & ainſi je ſerai toû
jours avec vous , comme je ne
ſuis d'ailleurs que par vous.

R E M A R Q U E S.
(1) U# foible partie de cette unité incomprehenſible, qui
compoſe toutes choſes. Le total de l'univers comprend
une infinité d'êtres. Tous les êtres ſont liés entre eux non ſeu
lement quant à l'exiſtence, mais encore quant aux circonſtan
ces des rems & des lieux, où ils ſe trouveront pendant toute
l'éternité. Cette liaiſon forme en tout ſens un rapport récipro
que des uns aux autres, de chacun à tous , & de tous à cha
cun. Tout cela entre dans le plan admirable que Dieu a ſuivi
dans la création. Il n'eſt donc pas un ſeul être , quelque pe
tit qu'il ſoit, qui ne concoure parfaitement à l'harmonie géné
rale qui regne dans l'univers. Or c'eſt cette harmonie , qui fait
& conſtitue l'unité intime & incomprehenſible, dont parle ſaint
Auguſtin. -
LEs -

CONFESSIONS
- D E

SAINT AUGUSTIN,
LI VRE S E C O N D.

' S O M M A I R E.

# L fait le détail des déſordres où il


tomba durant ſa ſeiziéme année. Il
la paſſa toute entiere dans la mai
ſon de ſon pere. L'oiſiveté & la
grande liberté qu'on lui laiſſe , le
• précipitent dans une licence effrénée. Avis que
lui donne ſa mere ſur la chaſteté. Pourquoi
es parens ne le marient pas, quoiqu'ils duſſent
de A# Efforts que fait ſon pere pour l'envoier
étudier à Carthage. Sa vanité de vouloir paſſer
Les Confeſſions de S.Auguſfin, Livre II. 85
pour être auſſi méchant , & plus méchant que
ſes compagnons. Vol de poires qu'il fait uni
quement pour avoir le plaiſir de faire mal. En
quoi il ſe reconnoît plus coupable que les plus
grands ſcelerats, qui n'ont été tels qu'en vûe de
leur interêt Dans tous les vices il y a quel
que apparence de bien , mais celui qu'on y cher
che ne ſe trouve dans ſa pureté qu'en Dieu. Les
Juſtes & les Pénitens ſont également redeva
bles à la grace. Excellence des biens, que la juſ
tice & l'innocence procurent.. -

F iij
86 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
# # # ## # ## ## # #
C H A P IT R E P R E M I E R.

Satisfaction qu'une ame touchée goûte à rappeller ſes pé


chés. A quels excès s'eſt porté S. Auguſtin dans ſa
premiere jeuneſſe. A quoi tout cela a abouti.
* J# veux rappeller ici mes tur I• Eco R D AR 1
volo tranſac
pitudes paſſées, & ces plai tas fœditates meas ,
ſirs charnels qui ont corrompu & carnales corruptib
mon ame : ce n'eſt pas que je les nes animae mea ; non
aime , ô mon Dieu , mais afin quòd eas amem,ſed ut
que je vous aime vous-même : amem te, Deus meus.
Amore amoris tui
ou plûtôt c'eſt le plaiſir que je facio iſtud , recolens
rens à vous aimer, qui me porte vias meas nequiſſi
à repaſſer mes voies d'iniquité mas in amaritudine
dans l'amertume de mon cœur : recogitationis meae ,
( 1 ) afin que ce plaiſir ſi ſolide, | ut tu dulceſcas mihi,
ſi durable , ſi céleſte , qui n'eſt ' dulcedo
dulcedo non fallax,
felix & ſecu
autre que vous-même , m'occupe ra, & (a) colligas me
entierement & me retire de la à diſperſione in quâ
diſſipation, qui a partagé ſi fort fruſtatim diſciſſus
mon cœur , & l'a tenu attaché à ſum , dum ab uno te
averſus in multa eva
tant de différens objets , tandis nui.
qu'elle m'éloignoit de vous, qui
êtes l'unité ſouveraine.
Oiii , à la fleur de mon âge un Exarſi enim ali
tems a été, que je brûlois du dé † (b) ſatiari in
ſir d'aſſouvir la faim que j'avois eris in adoleſcentiâ ;
( a ) In editis, colligens me. Tres Angl. ut in textu ; optime.
( b ) Lov. cum antiquioribus editis, ſatiari in inferis. Ex
punximus in juxta Mss. & Arn,
| Livre ſecond, Chapitre I. 87
& ſilveſcete auſus des choſes d'ici bas, & tel qu'un
†-
ſis amoribus : & con- jeune arbre
cts ,qui pouſſe ſa ſéve de
ie livroi
abui ſpecies mea, ºu# Pº , Je #rois mon cœur
& computrui coram * différentes paſſions honteuſes º

oculis tuis , placens tout à la fois. Dès-là mon ame


mihi & placere cu- perdit ſa beauté, & parce que je
Piens oculis homi- me plaiſois à moi-même , & que
JlllIIl. - * _ \ -

je cherchois à plaire aux autres,


je n'étois à vos yeux qu'impureté
& corruption. -

R E M A R Q U E S.
( 1) A Fin que ce plaiſirſ ſolide ... m'occupe entiérement. Les
mondains ne ſauroient ſe perſuader que la joie & la
paix dont Dieu inonde & enivre une ame ici bas , ſoient au
deſſus de tous les plaiſirs des ſens. Qu'ils en croïent une fois
§ toutes à S. Auguſtin, qui avoit goûté la différence
t2tS, -
des deux

2: •-$
#### $ #
C H A P I T R E I I.

A quel point il ſe livre à la volupté. Dans combien de


maux & de peines la recherche des plaiſirs nous jette.
A quoi ſe borne la chaſteté conjugale. Combien l'état
de ceux qui ont la force de renoncer à la volupté ,
eſt plus heureux que celui des autres. Où l'on peut
trouver des plaiſirs purs & ſans mélange.
* E# quid erat 2. T qu'eſt-ce qui faiſoit mon
quod me de- 'plaiſir , ſinon d'aimer &
ºat : ººººº d'être aimé ? Mais comme je ne
& amari ? Sed non
tenebatur modus , me renfermois pas dans les bor
F iiij
88 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
nes que preſcrit l'union chaſte ab animo uſque ad,
& lumineuſe des eſprits, j'étois animum,quatenus eſt
comme étouffé & §par les (a) luminoſus limes
amicitia ; ſed exha
vapeurs, qui s'élevoient du bour labantur nebulae, de
bier de la concupiſcence, & des limosâ concupiſcen
ardeurs pétillantes d'une jeuneſ tiâ carnis & ſcatebrâ
ſe effrénée ; ainſi je ne pouvois pubertatis ; & obnu
diſcerner la ſerenité des ſentimens bilabant atque ob
fuſcabant cor meum,
de l'amitié, des mouvemens téné ut non diſcerneretur
breux d'une paſſion criminelle. ſerenitas dilectionis
L'un & l'autre boiiillonnoit con à caligine libidinis.
fuſément au milieu de mon cœur, Utrumque in confu
ſo œſtuabat , & ra
& emportoit la foibleſſe de mon piebat imbecillam
âge à travers les précipices des aetatem per abrupta
paſſions ; ainſi j'étois un homme ! cupiditatum , atque
plongé dans un abyme de crimes. ( b ) merſabar gurgi
te fiagitiorum.
Votre colere tonnoit ſur ma Invaluerat ſuper,
tête , & je ne m'en appercevois me ira tua , & neſ ,
point , parcequ'en punition de ciebam. ( c ) Obſur
dueram ſtridore ca
mon orgueil , ( 1 ) j'étois devenu tenæ mortalitatis
ſourd au bruit des chaînes de
mea , poenâ ſuperbiae
mort, que je traînois par tout. Je animae mcae , & i
m'éloignois de vous, & vous me bam longius à te, &
laiſſiez aller. Mes impudicités fai ſinebas ; & jactabar,
& effundebar, & dif
ſoient que mon cœur s'agitoit,
(a ) In editis ab Henrica Sommalio Societatis feſu & à Thoma
Blaſto legitur , limoſus limes. In Corbeienſ codice liminoſus.
"t'irohique ccrruptè. Illic enim deflet Auguſtinus quòd ſeſe intra
boneſte amicitie limites haud continuerit ; adeòque legendum cum
MSS. & a iis editis, luminoſus limes.
" ( b ) Ita Germ. poſterior , Alii cum editis, merſabat : minùs
placet.
( c ) In Lov. Som. & Blaſ obſordueram ſtridore. ſubſtituimus
cbſurdueram aliorum codicum autoritate, necnon exigente voca
ºuio, ſtridore, quod ad aures refertur.
) Lhvre ſecond, Chapitre II. 89
fluebam , & ebullie boüillonnoit , ſe répandoit , ſe
bam per fornicatio débordoit : & cependant vous
nes meas, & tacebas. gardiez le filence , ô mon Dieu,
O tardum gaudium qui
meum ! Tacebas avez fait trop tard mes déli
tunc, & ego ibam ces : oiii , vous vous taiſiez, tan
porrò longè à te, in dis que par une baſſeſſe mêlée
(d) plura & plura de ſuperbe, & avec des efforts
ſterilia ſemina do
lorum, ſuperbâ de
qui m'épuiſoient & m'ôtoient
jectione & inquietâ tout repos, je m'éloignois de vous
laſſitudine. en me plongeant dans une mul
3. Quis mihi ( e ) tiplicité de plaiſirs ſtériles, qui
modularetur aerum
ne me produiſoient que des pei
nam meam , & no
viſſimarum rerum fu nes & des chagrins.
gaces pulchritudines 3. O qui eût pû regler la paf- ..
in uſum verteret, fion qui les § Qui eût pû.
carumque ſuavitati me mettre en état de faire l'u-
bus metas praefige ſage que je devois, des beau
ret, ut ufque ad con tés , paſſageres de ces abjectes
jugale littus exaeſtua créatures, & de renfermer dans
rent fluctus aetatis
meae, ſi tranquillitas de juſtes bornes les plaiſirs qu'el
1n e1s non poterat les me donnoient ; afin que l'im
eſſe fine procreando pétuoſité de ma jeuneſſe s'en tînt
rum liberorum con
tenta, ſicut (f) prae du moins aux regles d'un lé
ſcribit lex tua, Do gitime mariage, ſi elle ne pou
mine , qui formas voit pas ſe contenir en n'en uſant
: etlam propaginem . que pour avoir des enfans. Car
(g) mortalitatis no c'EsT LA LoI que vous avez éta
ſtræ , potens impo
(d ) Bertin. Camer. Giſlen. in plurima & phura : concinnius.
( e ) Ita MSS. prime mots, ac propè omnes habent. Editi, mo
deraretur : at longè meliùs modularetur : ſic Gellius noét. att. lib.
1. I 5. ait lingua eſſe in promendo gratiam plurimam , ſi mo
deſta, & parca, & modulata ſit.
(f) Camer. Giſlen. ac Germ. antiquior, præſcripfit.
(g) In Aquic. Giſlen. Torn. 1, aliiſque optimis MSS. propagi
nem mortis noſtræ.
9o Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
blie, ô mon Dieu , en reglant la nere lenem manum ;
propagation de nos corps mor- † temperamentum
tels , par elle vous émouſſez les † paradiſo
» CClUl1aIU1In ? nOn,
-

pointes de ce mal, que nous n'au- § longè eſt à no


rions jamais ſenti dans le Para- bis omnipotentia tua,
dis terreſtre.Ainſi, quelqu'éloi- etiam ciim longè ſu
gnés que nous ſoïons de vous, mus * te.
votre puiſſance bienfaiſante ne
s'éloigne jamais de nous.
O ſi j'avois du moins prêté Aut certè ſonitum
une oreille attentive à ces paroles nubium tuarum vigi
que vous me faiſiez entendre du lantitis adverterem ,
e#id.#º1. haut des Cieux : Ceux qui veulent
- V
Tribulationem autem
carnis habebunt
- hu
Ibid. 2;. avoir une femme , auront a ſouffrir juſmodi : Ego autem
en leur chair bien des peines : & § parco, Et, Bo -
je voudrois vous les épargner. Et à num eſt homini mu
ces autres : Il ſeroit très-avantageux lierem non tangere
à l'homme de ſe paſſer de femme. Et # #ſº º
à ces autres : Celui qui n'eſt point ma- eſt , cogitat ea que
- - - - " ſunt Dei , quomodo
rié s'occupe du ſoin de ſervir le Sei- placeat Deº , qui
-

gneur , 6° de plaire à Dieu ; au autem matrimonio

lieu que celui qui eſt marié, s'occupe junºtuº ºſt , cºgitat
du ſoin des choſes du monde , & de ## 2

plaire à ſa femme : J'aurois été # §


plus attentif à cette divine voix , exaudirem vigilan
je me ſerois retranché toutes .. tior ; & abſciſus
les voluptés criminelles pour prºpter #num cº
Matth.s;. le Royaume des Cieux , & j'au- loº , felicior ex
pectarem amplexus
l -• - - -

rois ainſi attendu en paix le §


bonheur de joüir un jour de vos
chaſtes embraſſemens. -

4. Mais en vous abandonnant, 4. Sed efferbui mi-.


& en ſuivant le torrent de mes ſer , ſequens imPe
paſſions, je n'exhalois, miſerable " fluxus mei reli
Livre ſecond, Chapitre If. 9I
&tote : & exceſſi om que j'étois, que des flammes em
nia legitima tua , peſtées, & je franchiſſois toutes
nec evaſi flagella tua. les barrieres de vos ſaintes or
Quis † mOI

talium ? Nam tu donnances. Il eſt vrai que je ne


ſemper aderas, mi pouvois me dérober à vos châti
ſericorditer ſaeviens, mens ; mais qui peut s'y dérober ?
& amariſſimis aſper Vous étiez donc toûjours après
gens offenſionibus moi, uſant de rigueurs pleines de
omnes illicitas jo
cunditates meas ; ut miſericorde, & aſſaiſonnant tous
mes plaiſirs criminels de beau
ita quaererem ſine of
fenſione - jocundari.
coup d'amertumes, pour m'obli
Et ubi hoc poſſem, ger à chercher où je devois, des
non invenirem quid
ſans tache ; & quand je
quam praeter te, Do plaiſirs arrivé
mine , prœter te , ſerois là , à n'en trouver
qui fingis dolorem qu'en vous , ô mon Dieu ; vous Pſ. 93.1c.
in praecepto, & PER dont les préceptes n'ont de rude Deut. 32
cUTIs ut ſanes , &
occidis nos, ne mo que l'apparence; QUI FRAPEz pour
riamur abs te. guérir , & qui nous faites mourir
· à nous - mêmes , afin que nous
Ubi eram , &
ne mourions pas ſéparés de vous.
Où étois-je, & combien étois
quàm longè exula je loin des délices de votre mai
bam à deliciis do
mus tuae, anno il ſon dans cette ſeiziéme année de
lo ſexto decimo ae mon âge ? Alors la concupiſcence,
tatis carnis mea ,
paſſion effrenée, qui ſe permet
ciim accepit in me tout à la honte du genre humain
(h) ſceptrum, & to & au mépris de vos loix, m'aſſer
tas manus ei dedi,
veſania libidinis , li vit en ſorte que je m'y livraientie
centioſae per dedecus rement. Mes parens ſe mirent
humanum , illicitae. peu en peine de prévenir mes
autem per legeschûtes en me mariant ; helas ! Ils
, ( h ) Lov, som. & Blaſ accepit in me luxuria & totas manus
ei dedi veſania libidinis. In aliis pleriſque codicibus habetur in
reão , veſania, & abeſt vox , luxuria.-
-

92 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,


n'avoient d'autre ſoin que de me tuas ? Non fuit cura
faire apprendre à bien parler, mcorum ruentem ex
& à me rendre maître dans l'art ºPº ºº matrimº
nio ; ſed cura fuit
de perſuader. tantüm, ut diſcerem
ſermonem facere .
quàm optimum , &
perſuadere dictione.

R E M A R Q U E s.
(1) J 'Etoisdevenu ſourd au bruit. L'expérience nous apprend,
qu'un grand bruit comme celui du tonnerre & des cata
- - » A

ractes du Nil, rend ſourds ceux qui l'entendent de trop près.

# # # # # # # # # # # # # # # # #$ $ $ $ $ $ $
C H A P I T R E I I I.

on le retire de Madaure où il avoit commencé ſes étu


des, pour l'envoyer les achever à Carthage. Dérange
ment de conduite cauſé par l'interruption de ſes étu
des. Vûes différentes de ſes parens dans les efforts qu'ils
font pour lui procurer les moiens de s'avancer & de
ſe perfectionner. " Peu de cas qu'il fait des avis de ſa
mere. Il abuſe de l'indulgence de ſes parens. Il ſe
livre au feu de ſes paſſions.
5. [ L (1) y eut cette année inter- s. E T annº qui
> 7
ruption à mes études, parce- , dem illo in
termiſſa erant ſtudia
qu'étant de retour de Madaure, §
Ville voiſine où j'avois été faire
• r
reducto à Madauris
- A - - A

mes humanités , & prendre les in quâ vicinâ urbe


principes de l'éloquence , mon jam cœperam litte
Pere qui étoit
'ere qu1 etoit un ple Bour-
un ſimple bour- º ººlºº
toriac .°º"
percipiendae
Livre ſetond, Chapitre III. 95
·gratià peregrinari ,
geois de Thagaſte , conſultant
longinquioris apud
Carthaginem pere moins ſes forces que la nobleſſe
grinationis ſumptusde ſes ſentimens, la paſſa à faire
præparabantur, ani une ſomme pour m'envoïer à (2)
moſitate magis quàm Carthage , qui étoit bien plus
opibus patris , mu loin.
micipis Thagaſtenſis
admodüm tenuis.
f Cui narro haec ? Mais à qui fais-je ce récit ? Ce
Neque enim tibi , n'eſt point à vous, ô mon Dieu ;
Deus meus ; ſed a
pud te narro haec ge mais je le fais en votre préſen
ner1 meo , gener1 ce à mes freres , au genre hu
humano , quantulâ main, ou du moins au petit nom
cumque ex particulâ bre de ceux entre les mains de
incidere poteſt in iſ qui'tombera cet écrit. Et pour
tas meas litteras. Et
ut quid hoc ? Ut vi quoi le fais-je ? C'eſt afin qu'ils
conſiderent avec moi combien eſt
delicet ego, & quiſ
quis haec legit, cogi profond l'abyme, d'où nous de
temus de quàm ( a ) vons pouſſer nos cris pour les fai
profundo clamandum re arriver juſqu'à vous. Car qui
ïit adte. Et QUID pro écoutez-vous plus favorablement,
pius auribus tuis, ſi ue le cœur § celui qui déplore
cor confitens & vita
ex fide eſt. l
Quis enim non
† péchés, & qui vit de la †
extollebat laudibus
Cependant on donnoit de gran
"tunc hominem, pa
des loüanges à mon pere, ſur
rrem meum , quòd ce qu'il me donnoit beaucoup au
ultrà vires rei fa delà de ſes revenus pour aller
miliaris ſuae im ſi loin achever mes études ; tan
penderet filio quid dis que des perſonnes bien plus
quid etiam longè riches n'en faiſoient point autant
peregrinanti ſtudio
rum causâ opus eſſet ? pour leurs enfans. Mais ce pere
Multorum enim ci ſi zélé ne ſe mettoit point en pei
vium longè opulen ne ſi je faiſois des progrès §
(a) Duo Germ. camer. 41uie & Giſten. de quo profundo.
94 Les confſions de S. Auguſtin,
votre crainte, ni ſi j'étois cha tiorum nullum ta
ſte , pourvû que je cultivaſſe le negotium pro li
beris erat ; cüm in
l'éloquence ; quoique le champ tereà non ſatageret
de mon cœur dont vous êtes le idem pater , qualis
bon, l'unique & le véritable pro creſcerem tibi ; aut
priétaire, fût par là ſans culture. quàm caſtus eſſem ,
dummodò eſſem di
ſertus , vel deſertus
potids à culturâ tuâ,
Deus , qui es unus
verus & bonus L)o-
minus agritui cordis
Ine1.

5. Auſſi pendant cette ſeizié , 6. Sed ubi ſexto


il'o & decimo anno ,
me année de mon âge , que le
interpoſito otio ex
peu de bien de la famille m'obli neceſſitate domeſticâ,
gea de demeurer chez mes parens, · feriatus ab omni
comme j'étois ſans occupation & ſcholâ , cum paren
ſans étude, les ronces de mon tibus eſſe cœpi, ex
ceſſerunt caput meumi
incontinence pouſſerent tout - à - vepres libidinum ,
coup ſi fort, que j'en étois étouffé, & nulla erat eradi
ſans que perſonne ſe mît en état cans manus. Quin
de les arracher. Au contraire, un imô , ubi me ille pa
ter in balneis vidit
jour que j'étois dans le bain ,
mon pere appercevant dans mon pubeſcentem, & in
quietâ indutum ado
corps des marques de puberté, leſcentiâ, quaſi jam
ne manqua pas de témoigner à ma ex hoc in nepotes
mere la joie dont le combloit geſtiret #. gaudens
l'idée flateuſe des petits fils, que matri indicavit, gau
je pourrois lui donner. Joie fu dens vinolentiâ in
neſte , qui a ſa ſource dans l'eni quâ te iſte mundus
oblitus eſt creatorem
vrement que cauſe aux enfans du
ſiécle le vin qu'avale inſenſible ſuum , & creaturam
ment le cœur corrompu en s'atta tuam pro te amavit ,
· chant aux choſes d'ici - bas, en de vino inviſibili
Livre ſècond, Chapitre III. 95
( b ) perverſæ atque vous oubliant, & en aimant la
inclinatae in ima vo
luntatis ſuae. créature au lieu de vous, qui êtes
A
ſon Créateur.
l- Scd matris in pe Mais comme vous aviez déja
ctore jam inchoave commencé à faire votre temple
ras templum tuum , du cœur de ma mere, & que vous
& exordium ſanctae
habitationis tll3C. y habitiez , ce qui la diſtinguoit
Nam ille adhuc ca de mon pere, qui n'étoit Caté
techumenus, & hoc chumene que depuis peu, ſi elle
recens erat. Itaque il ſe réjoüit, ce fut avec crainte &
la exilivit, piâ tre tremblement. Car quoique je ne
pidatione ac tremo fuſſe pas encore baptiſé, elle ap
re, & quamvis mi
hi nondum fideli, ti prehenda que je ne §
dans les ſentiers tortueux , où
muit tamen vias diſ
tortas , in quibus marchent ceux qui vous tournent
ambulant qui ponunt le dos, au lieu de fixer ſur vous
ad te tergum & non leurs regards.
faciem.i -
7. Hei mihi ! & 7. Helas ! J'ai oſé dire que
audeo dicere tacuiſſe
te, Deus meus, cüm vous gardiez le ſilence , quand
irem abs te longiüs ? je m'éloignois le plus de vous :
Itane tu tacebas tunc Mais vous taiſiez-vous en effet ? Et
mihi ? Et cujus erant de quel autre que de vous étoient
niſi tua verba illa
les paroles que vous m'adreſſiez ſi
per matrem meam
fidelem tuam, quæ
ſouvent par la bouche de ma me
cantaſti in aures re, votre fidéle ſervante,ſans qu'-
meas ? Nec inde quid elles puſſent paſſer dans mon
quam deſcendit in cœur : Car je me ſouviens qu'elle
cor , ut facerem il avoit grand ſoin de me prendre
lud. Volebat enim il
la, & ſecretò me en particulier , & de m'avertir
mini ut monuerit , ſérieuſement de ne point tomber
cum ſolicitudine in dans aucune impureté, ſurtout

( b ) MS. Lyrenſis, perverſus atque inclinatus.


|

96 Les confeſſions de S. Auguſtin , - s .

dans l'adultere: Mais je traitois ces genti , ne ( c ) forni


avis de diſcours de femme , auſ carer , maximeque
ne adulterarem cu
quelsj'aurois eu honte de déferer. juſquam uxorem. .
C'étoient pourtant vos propres Qui mihi monitus
muliebres videban
avis qu'elle me portoit , & je
l'ignorois. Je croïois plûtôt que tur , quibus obtem
vous vous taiſiez, & qu'elle me perare erubeſcerem.
illi autem tui erant,
arloit, tandis que vous me par & neſciebam : & te
liez par elle : Ainſi c'étoit vous tacere putabam, at
que je mépriſois, moi votre ſervi que illam loqui, per
teur & le fils de votre ſervante. quam mihi tu non
tacebas : ( d ) & in
illâ contemnebaris à
me filio ejus , filio
ancilla tuæ ſervotuo.
Mais j'ignorois tout cela , Sed neſciebam ; &
parceque je courois dans le pré caecitate ibam
praeceps tantâ
, ut 1nter
cipice avec tant d'aveuglement , coaetaneos meOS pu
ue (3) quand mes Camarades deret me minoris de
§ en ma préſence le dé decoris, quoniam au
tail de leurs turpitudes , & qu'ils diebam eos jactantes
en tiroient d'autant plus de va flagitia ſua, & tantò
nité qu'elles étoient plus infames, gloriantes magis
quanto magis turpes
>

(4) j'avois honte d'être moins eſſent ; & libebatfa


corrompu : ainſi je me portois au cere non ſolum li
mal non ſeulement par le plai bidine facti, veriim
ſir de le faire , mais encore par etiam laudis. Quid
dignum eſt vitupe
celui de pouvoir m'en vanter. ratione niſi vitium ?
Quel renverſement! C'eſt le vice Ego ne vituperarer ,
qui merite le mépris , & moi je vitioſior fiebam ; &
voulois être plus vicieux pour ubi non ſuberat quo
(c)
( d ) Giſlen. ac Tornac.
Prior Germ. Giſlen.1.Aquic.
adulterarer.
& Cam, & illa contemneba
tur à me, à me filio ejus.
admiſſo
livre ſecond, chapitre III.
97
admiſſo æquarer per éviter d'être mépriſé : Et quand
ditis, fingebam me
· feciſſe quod non fe il manquoit à ma vie quelque
ceram , ne viderer trait, qui m'auroit mis au niveau
abjectior quò eram des gens perdus, je le ſuppoſois,
innocentior , & ne
de peur de paſſer pour †mépri
vilior haberer quò ſable que j'étois moins criminel,
eram caſtior.
& plus retenu.
8. Ecce cum qui
bus comitibus iter 8.Tels étoient les compagnons
agebam platearum avec qui je courois les de †
Babyloniac , & vo Babylone , me veautrant dans
lutabar in cœno ejus ſes bourbiers comme dans un lit
tanquam in ( e ) cin de roſes , ou dans un bain de
namis & unguentis
pretioſis. Et in um parfum : & afin que je ne pûſſe
bilico ejus , quô te pas me tirer du fond où j'étois
naciûs haererem, cal plongé , l'ennemi inviſible m'
cabat me inimicus tenoit preſſé avec les pieds. Il lui
inviſibilis, & ſedu
étoi t aiſé de me ſéduire, puiſque
cebat me , quia ego j'éto livr
(f) ſeductilis eram. is é à la ſéduction. Car
Non enim & illa , ma mer e, exce pté le ſoin extrême
quæ jam de medio qu'e lle avoi t eu de ſe tirer du
Babylonis fugerat, milieu de Babylone , n'appor
ſed ibat in ceteris
toit pas à tout le reſte la même
ejus tardior mater attentio
carnis meæ » ſicut n. Ainſi après m'avoir
monuit me pudici bien recommandé d'être chaſte,
tiam , ita curavit , quoiqu'elle comprît que ce que
uod de me à viro mon pere lui avoit appris, étoit
§ audierat , jam
dès lors, & ſeroit à l'avenir pour
que peſtilentioſum & moi la choſe du monde la plus
in poſterum pericu
loſum ſentiebat , funeſte, elle ne ſe mit pas en pei
coërcere termino ne de l'arrêter par le frein d'un lé
, conjugalis affectus , gitime mariage, ſi on ne pouvoit
ſi reſecari ad vivum l'exterminer entierement.
non poterat.
( e ) Bertin. in cinnamomis.
(f) Giſlen. ſeductibilis.
Tome I, G
98 Les Confeffions de S. Auguſtin,
Non curavit hoc,
Ce qui la retint fut la crainte quia metus erat ne .
que le mariage ne fît avorter l'eſ impediretur ſpes mea
perance qu'on avoit conçu de moi: compede uxoriâ ;
Non celle que cette bonne mC1C non ſpes illa, quam
avoit en vous pour la vie future : in te futuri ſœculi
habebat. mater, ſed
mais celle que j'avois donné de ſpes litterarum, quas
faire des progrès dans les belles ut noſſem nimis vo
lettres : Et c'étoit ce que mon pe lebat parens uterque :
re & ma mere ſouhaitoient avec ille , quia de te pro
trop d'ardeur : mais avec cette pè nihil cogitabat ,
de me autem inania ;
difference que lui en ne † illa autem, quia non
preſque point à vous, formoit ſolum nullo detri
de vains projets ſur mes talens : mento , ſed etiam
au lieu qu'elle regardoit ces étu nonnullo adjumento
des reglées, non ſeulement com ad te adipiſcendum
me ne pouvant pas me nuire, (g ) futura exiſtima
bat, uſitata illa ſtudia
mais encore comme devant me doctrinae. Ita enim
ſervir à vous poſſeder un jour. conjicio, recolens ut
C'eſt tout ce que je puis dire des poſſum mores paren
vûës qu'ils avoient l'un & l'au tllIIl IIlCOIllIIl.
tre, à en juger par l'idée qui
m'eſt reſtée de leurs mœurs.
· Ils firent une autre faute en Relaxabantur e
tiam mihi ad luden
me laiſſant trop de liberté dans dum habena , ultra
mes divertiſſemens, car comme temperamentum ſe
ils ne tenoient pas un juſte milieu veritatis in diſſolu
tionem affeétionum
à cet égard , cette liberté dégé
variarum ; & in om
neroit en libertinage : Ce qui nibus erat caligo in
formoit un nuage épais entre tercludens mihi,Deus
vous & moi , qui me cachoit la meus, ſerenitatem ve
lumiere de votre verité , ô mon ritatis tuae ; & prodi

(g ) Bertin, Giſlev. vlim ac Arn. profutura; haud malè.


Livre ſecond, Chapitre III. 99
bat tanquam ex adi- Dieu , ainſi (5) mon iniquité naiſſoit Pſ. 71.7.
pe uniquitas mea. comme de mon embonpoint.

R E M A R Q U E S.

( 1)J ! y eut cette année interruption à mes études. Cette in


terruption commença aux vacances de 369. & finit à
celles de 37o. - -

( 2 ) Pour m'envoier à Carthage. ce Il y fut entretenu non ſeule


» ment par l'argent de ſon pere, mais auſſi par l'aſſiſtance de Ro
» manien, le plus conſidérable des habitans de Thagaſte, qui avoit
» apparemment une maiſon à Carthage. [ Car le voïant quitter ſon
» pais en un âge ſi foible, pour aller étudier ailleurs, où il man
» quoit de beaucoup de choſes, il le fit loger chez lui, fournit à
» ſa dépenſe, & ce qui eſt encore plus pour ſaint Auguſtin plein
» d'amitié & de reconnoiſſance, il conçut pour lui une affection
» toute particuliere. ] Ce fut apparemment à Carthage, qu'Au
* guſtin étudia ſous un Démocrate, qu'il appelle ſon maître, &
• qui profeſſoit ſans doute la Rhétorique. » Tillemont hiſt. Eccl.
tom. 1 3.p. I I •
( 3 ) Quand mes camarades faiſoient. Je ne ſai ſi au nom
bre des camarades dont S. Auguſtin parle ici , il faut mettre un
nommé Simplice, dont il fait mention dans ſes écrits, comme
aïant été de ſes amis, & l'homme du monde qui eût le plus de
mémoire.
( 4 ) j'avois honte d'être moins corrompu. Vincent Rogatiſte,
qui avoit connu S. Auguſtin à Carthage, rendit depuis témoi
gnage qu'il étoit ennemi du trouble, & qu'il avoit de bonnes
IIlCcUlIS. . . .. e . … .. * -

( 5 ) Mon iniquité naiſſoit comme de mon embonpoint. C'eſt


à-dire, je faiſois ſervir au crime le bien que vous me faiſiez,
& la liberté dans laquelle mes parens me laiſſoient, )

@$
1oo Les Confeſſions de S. Auguſtin,
XXs2CS2AXS2(Xs2&Xs2CXS2ſXs2CXSXXS2CXS2CX
C H A P I T R E I V.

ſQuoique le larcin ſoit condamné par les loix Divines &


humaines , il va de nuit voler des poires avec ſes com
pagnons. Ce qu'il cherchoit dans cette occaſion , & ce qui
lui en revint.
9. OTRE loi , (1)Seigneur, 9. L' URTUM certè
condamne le larcin , & punit lex tua
Domine , & lex
cette loi eſt gravée ſi profondé ſcripta in cordibus
ment dans le cœur de l'homme , hominum , quam ne
que toute ſa dépravation ne ſçauipſa quidem delet
roit l'effacer. En effet, où eſt le
iniquitas. Quis enim
voleur qui verroit de bon œil ' fur aequo animo fu
rem patitur ? Nec co
un autre qui le voleroit ? Que pioſus adactum ino
dis-je un voleur ? Quelque riche piâ. Et ego furtum
qu'on ſoit, on ne pardonne ja facere volui , & fe
mais le vol à ceux qui ſont ré ci , nullâ compulſus
duits à la derniere miſere. Ce egeſtate (a) nec pe
nuriâ , ſed faſtidio
pendant j'ai voulu voler, & j'ai juſtitia , & ſaginâ
volé en effet ſans y être porté ni iniquitatis. Nam id
par la faim, ni par la néceſſité, furatus ſum quod
mais §
dégoût de la juſtice , ( b ) mihi abunda
& à force d'être méchant : Car bat , & multô me
liüs : nec eâ re vo
de ce que je volois , j'en avois lebam frui quam fur
en abondance , & de bien meil to appetebam , ſed
leure eſpece , & par ſurcroît je ipſo furto & pcccato.
volois non pour profiter du vol ,
mais pour le §
plaiſir de voler
& de pécher.
( a ) Mss. frequentiores, niſi penuriâ & faſtidio juſtitiæ.
( b ) Bertin. prétermittit, mihi.
Livre ſecond, chapitre IV. IO I

Arbor erat pyrus Au voiſinage de notre vigne


in viciniâ vineae no
il
ſtræ pomis onuſta, fruit,
y avoit un poirier chargé de
ncc formâ nec ſapo qui n'étoit ni beau, ni de
re ( c ) illecebroſis. fort bon goût : Nous fimes pour
Ad hanc excutien tant partie de le voler une trou
dam atque aſportan pe de méchans enfans que nous
dam nequiſſimi ado
leſcentuli perrexi étions. Ainſi ( 2 ) après avoir
mus , nočte intcm longtems folatré dans l'aire ſe
peſtâ, quouſque lu lon notre maudite coûtume ,
dum de § nous courûmes bien avant dans
more in areis pro la nuit ſecoüer cet arbre , &
duxeramus , & abſ
tulimus inde onera nous emportâmes une quantité
ingentia, non ad no prodigieuſe de poires : Nous en
ſtras epulas, ſed vel mangeâmes fort peu ; auſſi n'é-
projicienda porcis , toit-ce pas pour en manger que
etiamſi aliquid inde nous volions : Mais eût - il falu
comedimus ; dum
tamen fieret à nobis tout jetter aux pourceaux , nous
quod cô liberet (d) voulions faire une action , qui
quô non liceret. n'avoit pour nous d'autre agré
ment que celui d'être défenduë.
Ecce cor meum , Voici mon cœur, ô mon Dieu ;
Deus, ecce cor meum ce cœur dont vous avez eu pi
quod miſeratus es tié au fond même de l'abîme,
in imo abyſſi. Dicat eſt en votre préſence : Qu'il vous
tibi nunc ecce cor
meum , quid ibi diſe ce que je prétendois en m'é-
( e ) quaerebam , ut tudiant à être méchant ainſi gra
eſſem gratis malus , tuitement : Et pourquoi je n'a-
& malitiae meae cau
ſa nulla eſſet niſi
vois pour motif de ma méchan
ceté, que la méchanceté même
•.

( c ) Germ. 2. Illecebroſa.
(d) Bertin. Giſlen. Aquic. ac duo Germ. quòd non liceret.
( e ) Editi, quærebat, Aſt. Germ. poſterior , quaercbam ; me
Ja

G iij
1o2 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
Elle étoit affreuſe , néanmoins ( f) malitia. Fœda
erat & amavi eam ;
je l'aimois , j'aimois à périr j'ai>
amavi perire , ama
mois ma perte ſans aimer ce qui vi defectum meum ,
me faiſoit périr. O baſſeſſe de non illud ad quod
mon ame,qui ſe détachoit de vous deficiebam,ſed defec
qui êtes le ſoûtien de ſon être » tum meum ipſum a
pour ſe précipiter dans l'anéan † anima,
& diſſiliens à firma
tiſſement , & qui au lieu de por mento tuo in exter
ter ſes deſirs vers quelque objet minium , non ( g )
honorable , n'en avoit que pour
- dedecore aliquid ,
l'infamie même. ſed dedecus appe
tCIlS.

(f) Germ. 1. Bertin. Giſlen. Camer. & Aquic. hahent, niſi


malitia fœderata. Et amavi eam. Que lectio arridet : nam Aie
guſtinus paulo poſt c. 8. teſtatur furtum iſtud ſe ſolum mon fac
turum fuiſſe ; ac amaſſe ibi conſortium reorum cum quibus id
fecit.
(g) Giſlen. Camer. Aquic. non decus aliquod , ſed dcdecus
appetens , probè.

R E M A R Q U E S.

(1) Votre Loi condamne le larcin. Quoique le larcin ſoit dé


- fendu par la loi naturelle , on a vû des Etats où il étoit
permis , il eſt vrai que ce n'étoit qu'à certaines conditions, & afin
que les Particuliers fuſſent toûjours ſur leurs gardes. -

( 2 ) Après avoir long-tems folâtré dans l'aire. Dans l'Afrique,


en Italie, en Eſpagne & dans quelques Provinces méridionales de
la France, on ne ſerre pas les bleds dans la grange auſſi-tôt
qu'ils ſont coupés : mais on les porte en gerbes dans de grandes
places nuës , battuës & à découvert , où l'on entaſſe les gerbes
- avec ordre & ſymétrie, afin que le grain repoſe & ſe nourriſſe
pendant quelques jours , après quoi on le bat au même endroit.
Ce ſont ces places que Saint Auguſtin appelle aires, & qui étoient
le théâtre, où ce Pere dit qu'il avoit folâtré dans ſa jeuneſſe. On
voit regner les mêmes jeux & la même licence partout où ces ſor
tes d'aires ſont en uſage.
Livre ſecond, Chapitre V. I o3
# # # # # # # # # # # # # & # # # # # # # # # # # # # # # # #.
C H A P I T R E V.

Il ne faut jamais pour quoi que ce ſoit , ſe ſéparer de Dieu.


Les plus grands ſcélérats ne l'ont été, que pour leur pro
pre interêt.
I O. E TENIM ſpe I O. C A R enfin l'or, l'argent
cies eſt pul & généralement tous les
· chris corporibus , & Corps ont du moins leur beauté ;
auro, & argento, & le toucher & les autres ſens ont
omnibus : & in con
tactu carnis con chacun leur objet, dont le rapport
gruentia valet pluri les frappe bien agréablement , les
mum, ceteriſque ſen honneurs temporels, les préfectu
fibus eſt ſua cuique res,les charges & les dignités ren
accommodata modi
ficatio , corporum. ferment une autorité qui flate,
Habet ( a ) etiam d'où naît comme de ſon principe
honor temporalis ,
& imperitandi atque le deſir de la vengeance ; la vie
ſuperandi potentia même dont nous joüiſſons, atta
ſuum decus , unde che autant par elle-même, que
etiam vindictae avi
ditas oritur; & ta par la liaiſon dans laquelle elle
men in cuncta haec nous met avec ce qu'il y a de
adipiſcenda non eſt beau ici bas. Enfin il y a quel
egrediendum abs te,
Domine, neque de que choſe de bien doux dans les
viandum à lege tuâ. liens que forme l'amitié, en ne
Et vita quam hîc vi
vimus habet illece faiſant qu'un de pluſieurs eſprits.
bram ſuam, propter Or ces choſes & toutes les autres
quemdam modum ſemblables ſont les ſources du
decoris ſui, & con |

( a ) German. recentior, Habet etiam modum honor tempora


lis : optimè.
G iiij
I o4 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
péché, en ce qu'étant les der venientiam cum his
niers de tous les biens , elles dé omnibus infimis pul
chris. Amicitia quo
reglent le cœur de l'homme, & que hominum §
attirent ſes affections , au lieu nodo dulcis eſt, prop
ter unitatem de mul
de votre loi, de votre verité & tis animis. P R o p
T E R univerſa haec
de vous, Seigneur, qui êtes le bien atque hujuſmodi pec
ſouverain & élevé, Il eſt vrai catum admittitur ,
dum immoderatâ in
que le plaiſir qu'on goûte en vous iſta inclinatione ,
cüm extrema bona
eſt incomparable , ô mon Dieu , ſint, meliora & ſum
qui avez créé toutes choſes , en ma deſeruntur , tu
Domîne Deus noſter,
qui ſeul le Juſte trouve ſon plai & veritas tua , & lex
tua. Habent enim &
ſir, & qui faites les délices de haec ima delectatio- .
ceux qui ont le cœur droit : Ce nes , ſed non ſicut
Deus meus qui fecit
pendant toutes ces choſes ſont omnia, quia in ipſo
autant de reſſorts qui font agir le delectatur juſtus , &
ipſe eſt deliciae recto
pécheur. rum corde.
1 I. En effet, quand on cher 11. Cüm itaque de
che l'auteur d'un crime, & quels facinore quaeritur
quâ
motifs il a eu de le faire , on ne causâ factum ſit ,
credi non
ſolet , niſi
fait , ſelon la coûtume , tomber cüm appetitus adi
les ſoupçons que ſur ceux qui piſcendi alicujus il
ont pû être tentés, ou du de lorum bonorum ,
ſir d'acquerir , ou de la crain quae infima diximus,
eſſe potuiſſe appa
te de perdre quelqu'un de ces ruer1t , aut metus a
biens , que nous avons quali mittendi. Pulchra
fiés de derniers de tous ; puiſqu'- ſunt cnim & decora,
au fond ils ont leur beauté &
quamquam præ bo
leur utilité ; quoique au prix des
nis ſuperioribus &
Livre ſecond, chapitre V. 1e5
beatificis abjecta & biens éternels & céleſtes , ils
jacentia. ſoient vils & mépriſables.
Un tel a commis un meurtre :
Homicidium fecit :
Cur fecit ? Adamavit Voulez-vous ſavoir pourquoi il
ejus conjugem aut l'a commis ? C'eſt qu'il aimoit
praedium ; aut voluit la femme de celui qu'il a tué,
deprædari unde vive ou qu'il vouloit avoir ſes terres,
ret ; aut timuit ab il
lo tale aliquid amit
& le voler pour pouvoir ſubſiſ
tere ; aut laeſus ulciſ ter, ou qu'il craignoit un pareil
ci ſe exarſit. Num traitement de lui, ou enfin qu'il
homicidium ſine prétendoit tirer raiſon du tort
causâ faceret ipſo qu'il lui avoit fait. De bonne foi,
homicidio delectatus ;
Quis crediderit ?
qui croira jamais qu'il l'ait tué
purement pour le plaiſir de tuer ?
Nam & de quo di Il eſt vrai qu'on a dit d'un fu
ctum eſt vecordi & rieux & d'un brutal, qu'il étoit
nimis crudeli homi méchant & cruel de gaïeté de
ne , quôd gratuitò cœur ; mais ſon Hiſtorien rend
potius malus atque
crudelis erat , præ raiſon de ſon goût ; c'eſt, dit-il,
dicta eſt tamen cau pour empêcher que ſa main & ſon
ſa; Ne per otium, in cœur ne s'engourdiſſent par l'oiſi
quit, torpeſceret ma veté : Mais encore, pourqupi ce
mus autanimus.Quae la ? C'eſt qu'en s'exerçant ainſi au
re ( b ) id quoque , crime , dès qu'il ſeroit maître de
Cur ita ? Ut ſcilicet
illâ exercitatione ſce Rome, il diſpoſeroit des charges,
lerum captâ urbe , des troupes & des tréſors; il n'au
honores , imperia , roit rien à craindre de la ſévérité
divitias adſequeretur; des loix, & enfin il ne ſeroit
& careret metu le
gum, & difficultate
plus réduit au point de miſere où
rerum , propter ino le dérangement de ſes affaires,
piam rei familiaris, & les crimes dont il ſe ſentoit

( b ) Hunc locum ope duorum Germ. MSS. reſtituimus. Editi,


quare id quoque ? Cur ita ? .
1o6 Les Confeſſions de S. Auguſêin,
coupable, l'avoient mis ? On ne & conſcientiam ſce
peut donc point dire que Catilina lerum. Nec ipſe igi
ait aimé le mal, mais ce qui le tur Catilina amavit
lui faiſoit faire. -
facinora ſua , , ſed
utique aliud cujus
causâ illa faciebat.

33 3333333333333 $ à 43 43444444 44:33


C H A P I T R E V I.
Il cherche ce qui a pû le porter à ce larcin, & il trouve
que c'étoit le plaiſir d'agir avec quelque indépendance.
Dans tous les vices il y a quelque apparence de bien qui
ſéduit ; mais ce qu'on y cherche ne ſe trouve dans ſa
pureté qu'en Dieu.
I 2, U'A 1-je donc pû aimer I2 - U r D ergo,
Q en toi , larcin abomina miſer , in
te amavi , ô furtum,
ble , larcin nocturne que je fis meum , ô facinus il
à la ſeiziéme année de mon âge ? lud meum npcturnum
Car enfin tu n'avois aucune beau ſexti decimi anni aeta
tis meae ? Non enim
té , dès là que tu étois larcin ?
Es-tu même maintenant quelque pulchrum eras, cüm
furtum eſſes ; aut ve
choſe pour que je t'adreſſe la pa rô aliquid es ut lo
role ?
quar ad te.
Les poires que je dérobai , Pulchra erant po
ma illa quae furati
avoient bien leur beauté, puiſ ſumus
qu'elles étoient votre ouvrage, creatura , tuaquoniam
erant ,
Beauté ſouveraine , Bonté ineffa pulcherrime om
ble, Créateur de toutes choſes, nium , Creator om
mon ſouverain & véritable bien. nium , Deus bone ,
Deus ſummum bo
Oüi, elles avoient leur beauté.
Mais ce ne fut pas leur beauté num, & bonum ve
rum meum : Pulchra
qui me tenta, miſerable que j'é- erant illa poma , ſcd
|

zivre ſecond, chapitre VI. 1o7


non ipſa concupivit tois ;j'en avois de bien plus belles
anima mea miſerabi en abondance. Je ne les volai
lis ; erat enim mihi
meliorum copia ; illa donc que pour avoir le plaiſir
autem decerpſi tan de dérober : Auſſi les jettai - je
tüm ut furarer. Nam auſſitôt que je les eus priſes5 ainſi
decerpta projeci, e c'eſt mon péché ſeul qui fit mes
pulatus inde ſolam délices ; & je le ſavourai avec
iniquitatem, quâ lae complaiſance : Car ſi j'en man
tabar ( a ) fruens.
Nam etſi quid illo geai quelqu'une , je n'y trouvai
rum ppmorum intra d'autre goût que celui du crime. .
VIt 1n OS meum ,
condimentum (b] ibi
facinus erat.
Et nunc , Domine Je cherche maintenant, ô mon
Deus meus, quæro, Seigneur & mon Dieu , ce qui
quid me in furto de
lectaverit , & ecce a pû me plaire dans ce larcin :
ſpecies nulla eſt. Non Mais je n'y découvre aucune tra
dico ficut in æquitate ce de beauté ; je ne dis pas ſeu
atque prudentiâ ; ſedlement de celle, qui brille dans la
neque ſicut in mentejuſtice & dans la prudence : Mais
hominis atque me de celle-même qu'on remarque ou
moriâ & ſenſibus, & dans l'eſprit, ou dans la mémoi
vegetante ( c ) vitâ ; re, ou dans les ſens , ou dans
neque ſicut ſpecioſa la vie végetale, ou dans les aſ
ſunt ſidera & decora tres, ou dans ces eſpaces immen
locis ſuis, & terra & ſes que la terre & la mer occu
mare plena fœtibus, pent , & qui ſont remplis de
qui ſuccedunt naſcen corps, qui ſe ſuccedent les uns
do decedentibus;Non aux autres par la voie de la gé
ſaltem, ut eſt quæ · neration. Il n'a pas même l'om

( a ) Duo Angli. furens.


( b) In MSS. quatuor & Arn. condimentum mihi. Tornae.
2. condimentum mihi facinus fuit.
( c ) Bertin. vegetante animâ,
1 o8 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
bre de la beauté imaginaire, à la dam defectiva ſpe
faveur de laquelle certains vices cies & umbratica vi
ſeduiſent le cœur de l'homme. tiis fallentibus.

13. Par exemple l'orgiieil eſt 13. Nam & ſu


l'image de la grandeur ; cepen perbia celſitudinem
dant il n'y a que vous, ô mon imitatur, cüm tu ſis
Dieu, qui ſoïez élevé au deſſus unus ſuper omnia
Deus excelſus. Et
de toutes choſes. L'ambition a
ambitio quid niſiho
pour fin la gloire & les honneurs ; IlOI'CS quærit & glo
cependant à vous ſeul appartien riam , cûm tu ſis
nent toute gloire & tout hon prae cunctis honoran
neur durant l'éternité. Les Po dus unus & glorioſus
in œternum : Et ſæ
tentats avec leur hauteur & leurs
vitia poteſtatum ti
duretés cherchent à ſe faire crain- ' meri vult : Q_U I s
dre ; cependant V o U s meritez autem timendus niſi
unus Deus ? cujus po
ſeul notre crainte & nos reſpects, teſtati eripi aut ſub
parcequ'en aucun tems , ni en trahi quid poteſt ,
aucun lieu , ni en aucune circon quando, aut ubi, aut
ſtance que ce ſoit, il n'eſt ni quò, vel à quo po
teſt ? Et blanditiae
force, ni adreſſe qui puiſſe vous laſcivientium amari
arracher quelque choſe des mains. volunt ; ſed neque
Les douceurs des amans ont pour blandius eſt aliquid
objet des douceurs mutuelles : tuâ charitate , nec
Mais quoi de plus doux que vo amatur quidquam
tre charité, & quoi de plus ſa ſalubrius quàm illa
prae cunctis formoſa
lutaire que l'amour de votre ve & luminoſa veritas
rité , dont la beauté & l'éclat tua. Et curioſitas af
n'ont rien de pareil ? La curioſité fectare videtur ſtu- .
en apparence veut tout ſavoir. dium ſcientiae , cüm
Mais vos lumieres & vos con tu omnia ſummè no
veris.Ignorantia quo
noiſſances embraſſent générale que ipſa, atque ſtul
ment toutes choſes dans un ſou
titia ſimplicitatis &
verain dégré de perfection. L'ig innocentiae nomine
norance même & l'imbecillité ſe tegitur ; quia te ſim
Livre ſecond, Chapitre VI. Io9
plicius quidquam couvrent du nom de ſimplicité &
non reperitur. QUID d'innocence : Mais comme il n'eſt
tC autCIIl 1IlIlOCCn

tius, quandoquidem rien de ſi ſimple que vous ; ( 1 ) il


( d ) opera ſua malis n'eſt auſſi rien de ſi innocent,
inimica ſunt ? Et i puiſque L E s M E c H A N s n'ont
gnavia quaſi quietem d'autre mal,que celui qu'ils ſe font
appetIt : quae VerO
eux-mêmes. La pareſſe ſoûpire
qu1es certa praeter
Dominum ? Luxuria après le repos : Mais hors le Sei
ſatietatem atque a gneur il n'eſt point de repos aſſû
bundantiam ſe cupit ré. Le luxe ſe donne pour ri
vocari, tu autem es cheſſes & pour abondance : Mais
plenitudo, & indefi vous êtes la plénitude même de
ciens copia 1ncorrup toutes ſortes de biens & de dou
tibilis ſuavitatis. Ef
fuſio liberalitatis ob ceurs inaltérables. La prodigalité
tendit umbram ; ſed ſe couvre du manteau de la libé
bonorum omnium ralité : tandis qu'il n'eſt que vous
· largitor affluentiſſi qui répandiez à pleines mains
mus tu es. Avaritia , toutes ſortes de biens. L'avarice
multa poſſidere vult ?
& tu poſſides omnia. veut poſſeder beaucoup, & vous
( e ) Invidentia de poſſedez tout. L'envie s'efforce
excellentiâ litigat ; d'exceller : Mais l'excellence eſt
quid te excellentius ? votre partage. La colere veut ſe
Ira vindictam quæ faire juſtice elle-même : Mais qui
rit : te juſtiüs quis ſait ſe la faire avec autant d'é-
vindicat ? Timor in
ſolita & repentina quité que vous ? La crainte occu
exhorreſcit , rebus pée du ſoin de pourvoir à ſa sû
uae amantur adver reté, s'effraïe à la vûë des acci
antia , dum præca dens imprévûs & extraordinaires
, ( d ) 1ta in MSS. & antiquioribus editis ; cum in Lov. & Arn.
legatur, opera tua malis inimica ſunt ; contra mentem Auguſtini »
qui, niſi fallimur, probare intendit nihil Dei innocentie deregari
pœnâ malis irrogatá : quia ſi quid patiuntur mocumenti, totum in
ipſa eorum opera refundi debet. - - - -

( e ) Bertin. Giſlem. Torm. I. invidia.


I Iô Les confeſſions de S. Auguſtin,
qui menacent ce qu'on aime. vet ſecuritati : tibi
Mais comme il n'eſt rien pour enim quid inſolitum,
vous d'imprévû & d'extraordinai quid repentinum ?
Aut quis à te ſepa
re, rien ne peut vous ravir ce rat quod'diligis ? Aut
que vous aimez ; auſſi n'y-a-t'il de ubi niſi apud te firma
véritable sûreté qu'en vous. En ſecuritas ? Triſtitia
fin la triſteſſe ſe conſume en re rebus amiſſis conta
grets à la perte des biens, dont beſcit quibus ſe ob
lectabat cupiditas ,
la cupidité faiſoit ſes délices , uia ita ſibi nollet ,
parcequ'elle voudroit joüir du † tibi auferri ni
privilege que vous avez, de ne hil poteſt.
ſouffrir aucune perte.
14. Voilà comme l'A M E ſe I.4. Ita F O R N I
rend criminelle en ſe détournant c A T U R anima cum
avertitur abs te ; &
de vous , & en cherchant hors quaerit extra te ea quae
de vous ce qu'elle ne trouve dans pura & liquida non
toute ſa pureté qu'en vous , lorſ invenit , niſi cüm re
dit ad te. PERvERsE
qu'elle revient à vous.Ainſi ToUs te imitantur omncs
cEUx qui s'éloignent de vous , qui longè ſe à te fa
& qui s'élevent cOntre VOuS , ciunt , & extollunt ſe
vous copient mal : Mais en vous adverſum te. Sed e
copiant même de cette ſorte, ils tiam ſic te imitando ,
indicant Creatorem
prouvent que vous êtes l'Auteur
te eſſe omnis (f) na
de la nature, & par conſéquent turœ , & ideò non eſ
qu'il n'y a, quoi qu'on faſſe, nul ſe quò à te omni mo
moïen de s'éloigner entierement do recedatur.
de vous.
Qu'ai - je donc pû aimer dans Quid ergo in illo
ce larcin ? En quoi aurois-je pû furto ego dilexi ? &
in quo Dominu !
même , Seigneur , vous imiter meum vel vitiosè at
mal ? Ai - je pris plaiſir à violer que † imita
votre loi , ſinon avec une pleine tus ſum ? An libuit
(f) Aquic. creaturæ.
Livre ſecond, chapitre VI. , IIr
facere contra legem autorité que je n'avois pas, du
ſaltem fallaciâ, quia moins avec un pouvoir ſimulé :
potentatu non pote
ram, ut mancam li» & parceque l'impunité d'une ac
bertatem captivus i tion défenduë ( 2 ) étoit à mes
mitarer, faciendoim yeux une image ténébreuſe de
punè quod non lice
ret , tenebrosâ omni
tOlltC -† , ai-je voulu,
potentiae ſimilitudi
tout eſclave que j'étois, me don
ne ? Ecce eſt ille ſer ner des airs de faux indépendant ?
vus fugiens Domi Voilà donc cet eſclave qui (3 )
num ſuum , & conſe fuit ſon maître, & qui n'embraſ
cutus umbram.
ſe qu'une ombre ?
O putredo, ô mon O corruption ! ô vie monſ
ſtrum vitae, & mor
tis profunditas ! Po trueuſe ! ô abyme de mort ! Eſt
tuitne libere quod il poſſible que je n'aie pris plaiſir
non licebat, non ob à faire ce qui étoit défendu, que
aliud niſi quia non parcequ'il étoit défendu ? -
licebat ?

R E M A R Q U E S.
(1) I L n'eſt auſſi rien de ſi innocent. Saint Auguſtin emploïe
les termes, innocence & innocent, dans le ſens de, qui
m'eſt point malfaiſant : & c'eſt ſur quoi roule toute ſa penſée.
( 2 ) Etoit à mes yeux une image ténébreuſe de votre toute
puiſſance. Il dit la même choſe liv. x. n. 59. de tous ceux que le
démon engage dans ſes filets : t't te perverſa & diſtorta via imi
tanti # frigidique ſervirent.
( 3 ) Un eſclave qui fuit ſon maître, & qui n'embraſſe qu'une
ombre. Il eſt difficile de rendre toute la force du latin : c'eſt une
expreſſion figurée, réduite en maxime, qui faiſoit entendre qu'un
cſclave fugitif, en quittant la maiſon d'un bon maître, ne ga
gnoit autre choſe que la mort, ou à ſe tenir caché, & tomboit
ainſi dans un état pire que celui qu'il vouloit éviter. Le latin
umbra, dit tout cela. .
x 12 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
ç©ç©ç/3c/3c/3c/3c/5:/5C/5C/X/5C/55/SC/SC/5C/5S/5C/5C/3c/>ç,5

C H A P I T R E V I I.

Il benit Dieu de la grace qu'il lui a faite de rappeller


ſes péchés ſans en craindre la punition. Les Pénitens &
les Juſtes ſont également redevables à la grace , puiſ
que c'eſt elle qui retire les uns du mal , & en préſerve
les autres.

M 5. Q Ureconnoiſſa
E L s ſentimens de
nce ne doit
I 5. U 1 D retri
Q# Domi
no , quôd recolit
pas faire naître en moi la grace haec memoria mea ,
que vous me faites, de rappeller & anima mea non
tous ces traits ſans craindre le châ metuit inde ? Dili
timent qu'ils m'avoient merité ? gam te, Domine, &
Que je vous aime, ô mon Dieu, gratias agam , &
confitcar nomini tuo,
ue je vous rende un million quoniam tanta dimi
d'actions de graces, & que je be ſiſti mihi mala & ne
niſſe votre ſaint Nom de m'a- faria opera mea.
voir pardonné tant & de ſigrands
déſordres. . )
G R A T I AE tuæ
J'ATTRIBUE à votre grace & à
votre miſericorde , d'avoir fait deputo & miſericor
fondre mes péchés, comme la diae tuæ , quòd pec
cata mea tamquam
glace fond au ſoleil, & de m'a- glaciem ſolviſti.
voir garanti de tout le mal que je G R A T I AE tuae de

n'ai point fait : Eh ! Dans quels puto & quæcumque


excès n'aurois-je pas donné, moi non feci mala ; quid
enim non facere po
qui aimois le péché pour le ſeul tui, qui etiam gratui
plaiſir de pécher ? Ainſi l'aveu tum facinus amavi ?
que je fais, comprend la rémiſſion Et OMNIA mihi di
tant des péchés que j'ai commis miſſa eſſe fateor, &
volontairement , que de ceux quae meâ ſponte feci
-
- mala ,
, Livre ſecond, chapitre VII. I13
mala, & quœ te duce
- -
dont vous m'avez préſervé.
· IlODl ICC1.

Q U I s eſt homi , Quel eſt celui qui faiſant atten


num , qui ſuam co tion à ſa foibleſſe, oſe s'attribuer
gitans infirmitatem ,
audet viribus ſuis tri ce qu'il a de chaſteté & d'in
buere caſtitatem at nocence , & en infere qu'il eſt
que innocentiam ſuâ, moins obligé de vous aimer :
ut m1nus amet te , Comme s'il avoit eu moins be
uaſi minus ei neceſ
† fuerit miſeri ſoin de votre miſericorde, que
cordia tua, quâ do ceux qui obtiennent le pardon de
nas peccata converſis leurs péchés par une ſincere con
ad te ? º- •
verſion ? -
| Qui enim vocatus
à te ſecutus eſt vo Que celui qui aïant été docile .
cem tuam , & vitavit à votre voix, quand vous l'avez
ea quæ me de meipſo † , a évité †
voit que je rappelle, & que
recordantem & fa
tentem legit, non me
derideat ab eo medi
†u'il§ §#
1lC

en liſant ce que je dis de ma gué


co agrum ſanari ,
à quo ſibi præſtitum riſon ; puiſqu'elle a été procurée
eſt ut non a grotaret, par le medecin même qui a pré
vel potiiis ut minus venu ſa maladie , ou plûtôt qui
aegrotaret Et ideô te l'a empêché d'être auſſi malade.
tantumdem , imô ve
rò ampliüs diligat ; Et ainſi qu'il vous aime autant,
qula per quem II1C V1
· ou même qu'il vous aime davan
det tantis peccatorum tage , § ſent bien que le
meorum languoribus remede qui a refermé tant de
exui , per eum ſe plaies que j'ai reçûës, eſt le mê
videt tantis peccato me qui l'a garanti de celles qu'il
rum languoribus non ſe ſeroit faites lui-même.
implicari.
" .

- - • -- - - -

3Tom. I.
:I I4 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
sº.ººº º º º º º º º º º .
c H AP 1 T R E V III.

Le ſeul plaiſir de faire le mal en compagnie, l'avoit


porté à faire ce larcin. Ce plaiſir & ce larcin étoient
l'un & l'autre un néant.
I 6. U E M fruc
16. ( I ) U'A 1-je enfin re
- tiré , malheureux tum habui ,
miſer , aliquando in
que je ſuis , d'une conduite dont iis quae nunc reco
le ſouvenir me fait rougir, ſur lens erubeſco , ma
tout de ce larcin que je n'ai ai ximè in illo furto,
mé qu'autant qu'il étoit larcin ? in quo ipſum furtum
Pas autre choſe , puiſque CC amavi ? Nihil aliud ;
cüm & ipſum eſſet
larcin n'étoit rien ; en quoi j'étois nihil, & eo ipſo ego
plus miſerable. Cependant je me miſerior. Et tameu
ſouviens fort bien que je ne me ſolus id non fcciſſem,
ſerois jamais porté à le com ( a ) ſic recordor ani
mum tunc meum ,
mettre, ſi j'avois été ſeul. En le ſolus omnino id non
faiſant j'ai donc auſſi aimé la feciſſem. Ergo amavi
ſocieté des Complices que j'a- ibi etiam ( b) con
vois ? Par conſéquent outre le ſortium reorum cum
larcin j'aimois autre choſe ? Non quibus id feci. Non
certes ; puiſque ce que j'aimois ergo nihilaliud quàm
furtum amavi, imò
outre le larcin n'étoit qu'un vrai
/ > / ,• -
verò nihil aliud ,
néant. Qu'étoit-ce en effet ? Mais quia & illud nihil
qui peut m'expliquer ce que je eſt. Quid eſt, reve
-

( a) Alter è Germ. ſi.


( b) Codices plerique cum ſºlim. conſortium eorum. Malui
mus uti pauciores habent , conſortium reorum. Hoc enim verbo
S. Auguſtinus pectati illius ſui gravitatem amplificat , ſicuti dein
ceps facit, ſe & conſciorum animorum confricatione accenſum,
c conſortio ſimul peccantium deleãatum fuiſſe accuſans.
- • --
- - »
-

• Livre ſecond, chapitre VIII. 1 15 ,


rà ? Quis eſt qui do veux examiner , diſcuter, & éclai
ceat me, niſi qui il
luminat cor meum , cir ici , que celui qui connoît le
& diſcernit umbras fond de mon cœur , & qui péné
ejus ? Quid eſt quod
mihi venit in men
tre dans ſes replis les plus cachés ?
-

tcm quæreres & diſ -

cutere, & conſidera


rc ?
Quia fi tune ama
rem poma illa quac
Si j'avois été attiré par les poi
furatus ſum , & eis res que je volai , & par le §
frui ( c ) cuperem , d'en manger, j'aurois pû tout ſeul
oſſem etiam ſolus , commettre ce larcin, puiſque ma
i ſatis eſſet commit
malice ſuffiſoit pour me procurer
tere illam iniquita plaiſir ; & je n'aurois pas eu
ce
tem, quâ pervenirem beſoin de m'aſſocier avec des eſ
ad voluptatem meam;
nec confricatione ( d) prits de la trempe du mien, pour
conſciorum animorû enflammer ma cupidité, Mais
accenderem pruritum comme ce fruit n'avoit rien qui
cupiditatis meæ. Sed pût me tenter, le mal ſeul faiſoit
quoniam in illis po
mis voluptas mihi plaiſir conſiſ
mon plaiſir , & ce
non erat, ea erat in toit à pécher de compagnie.
ipſo facinore, quam
faciebat conſortium
ſimul peccantium. .
· ( c ) Bertin. Cœpiſſem.
( d ) Germ. 2. Conſociorum.

R E M A R Q U E S.
(1 ) Q# enfin retiré... Saint Auguſtin reprend ce qu'il
avoit commencé d'expliquer à la fin du chap. 6. Cette
ſuite eſt très-difficile, parce que ce Pere fait un jeu de mots de
ceux-ci , nihil aliud, qui fignifient tantôt un autre néant , tan
tôt rien autre choſe. Il appelle néant ſon larcin, auſſi bien que
le plaiſir qu'il avoit pris en le faiſant , parce que tout péché eſt
une privation de la juſtice & de la rcctitude de Dieu. "
H ij
I16 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
º-di-di-ai-d-ºr-º-dº-di-ad-d-at-dt ,
C H A P I T R E Ix.
ZMalice qu'il ſe propoſoit en faiſant ce larcin. Pourquoi
on rit quelquefois ſeul. Fruit qu'on retire de la com
pagnie des méchans.
17. C O M M E NT qualifier une 17. Q U I D erat il
le affectus
- telle dépravation ? Cer animi ? Certè. enim
tainement c'étoit quelque choſe planè turpis erat ni
de bien horrible, & j'étois bien mis , & vae mihi erat
malheureux d'être ſi déreglé. qui habebam illum.
Mais enfin qu'étoit-ce que ce dé Sed tamen quid erat ?
Delicta quis intelli
reglement ? Ah ! Qui connoit toute git à Rifus erat, quaſi
la nature des péchés ? C'étoit de ri titillato corde, quòd
Pſ. 18, 13. re entre nous avec épanchement fallebamus eos qui
de cœur aux dépens de ceux que hacc à nobis fieri non
nous volions, § ce que ne s'at putaban t , & vehe
menter holebant. Cur
tendant pas autour que nous leur ergo eo me delecta
jouïons, ils devoient concevoirun bat, ( a ) quo id non
dépit mortel de ceque nous faiſions faciebam ſolus ? An
contre leur gré.Pourquoi donc ces quia etiam nemo fa
cilè ſolus ridet ? Ne
plaiſirs ne me venoient-ils , que de mo quidem facilè ;
ce que je les prenoisen † ſed tamen etiam ſo- .
Eſt ce qu'on ne rit pas ſeul vo los & ſingulos homi
lontiers : Il eſt vrai que cela n'ar nes, cüm alius nemo
rive gueres : Cependant quand præſens eſt , dovincit
riſus aliquan , fi
quelque idée , ou quelque objet aliquid nimiè ridi
plaiſant frappe l'eſprit ou les culum vel ſenſibus
yeux, bien qu'on ſoit ſeul, on ne (b ] occurrit vel ani
- -

( a ) Germ. 2. Cam. Aquic. quod : optimè. | •


(b,) Bertim. occurrerit.
-

, Eivre ſecond,
>
Chapitre IX.
A -
117 ,
t
mo. At ego illud ſo peut s'empêcher quelquefois de
lus non facerem-, non rire. Quoiqu'il en ſoit, il eſt toû
facerem omnino, ſo
lus. jours bien certain que je n'aurois
pû jamais gagner ſur moi de
faire tout ſeul ce larcin.
Ecce eſt coram te, Je vous expoſe, ô mon Dieu,
Deus meus , viva avec la derniere candeur le ſou
recordatio animæ venir que je conſerve de mon
meae. Solus non face
crime : J'avouë que je ne l'aurois
rem furtum illud, in
quo me non libebat jamais commis ſeul, & que ce qui
me touchoit , n'étoit nullement
id quod furabar, ſed
quia furabar ; quod ce que je volois, mais le vol mê
me ſoium facere pror me : bien plus, je n'aurois pû
· ſus non liberet, nec être touché du vol même, s'il me
facerem. l'avoit fallu faire ſeul. -

O nimis inimica O liaiſon ennemie & perni


amicitia , ſeductio cieuſe ! ô égarement inconceva
mentis inveſtigabilis, ble de l'eſprit ! O jeux, ô ris dont
ex ludo & joco no tout le fruit eſt un deſir violent
cendiaviditas,& alie de nuire & de faire tort , ſans
ni damni appetitus ;
nullâ lucri mei, nul avoir en vûë ni profit, ni ven
lâ ulciſcendi libidi · geance : Et où auſſitôt que quel
ne; ſed cüm dicitur, qu'un de la troupe dit ; allons ,
eamus, faciamus, & faiſons, tous auroient honte de ne
pudet non eſſe impu pas ſecoüer toute honte !,
dentem.

H iij
118 Les Confeſſions de S. Auguſîin,

- C H A P I T R E X.

Etat déplorable ou il étoit tombé. Qualité des biens que


la juſtice & l'innocence procurent.
18. U 1 ( 1 ) peut démêler ce "Q† exaperie
iſtam tortuo
nœud tortueux, dont la
ſiſſimam & implica
naiſſance & l'iſſuë ſont également . tiſſimam nodoſita
imperceptibles ? Il fait horreur , tem ? Fœda eſt, nolo
je n'y veux arrêter ni les yeux de in eam intendere, no
l'eſprit, ni ceux du corps. C'eſt lo cam videre. Te vo
à vous ſeule que je veux les ou lo juſtitia & innocen
vrir, Juſtice & Innocence, dont tia, pulchra & deco
ra honeſtis luminibus
la beauté & la pureté fixent les & inſatiabili ſatie
regards des ames chaſtes, & qui tate. Quies eſt apud
enyvrez nos cœurs de délices , tc valdè, & vita im
ſans jamais les raſſaſier. C'eſt chez perturbabilis.Qui in
trat 1n te, Intrat 1n
Matth.25. vous qu'on trouve un repos dura
2 I .
ble, & une vie ſans trouble. Ceux gaudium Domini ſui ;
& non timebit , &
que vous admettez dans vos ta habebit ſe optimè in
bernacles, entrent dans la joie de optimo.
leur Seigneur. Exemts de toute
crainte , & concentrez dans le
ſouverain bien , ils ſont au com
ble de tous les biens.
C'eſt de vous que je me ſuis Defluxi abs te ego,
éloigné, ô mon Dieu, & j'ai paſ
ſé ma jeuneſſe à m'égarer, & à | & erravi, Deus meus,
me jetter dans des routes écartées, nimis devius à ſtabi
au lieu de m'attacher invariable
· ' » .
ment à votre immutabilité , & Iitate tuâ in adoleſ
|
/

Livre ſecond, Chapitre X. II9


centiâ , & factus ſum par là je ſuis devenu comme un
mihi regio egeſtatis. deſert, où regnent la faim & l'in
digence.

R E M A R Q U E S.

(1) ſ2 T0i peut démêler ce nœud tortueux ? S. Auguſtin com


pare ici les motifs qui font agir les pécheurs aux nœuds
célébres de l'antiquité, qui tenoient lieu de ſerrures, comme le
nœud Gordien, le nœud d'Ulyſſe, & c. Tout le monde ſait qu'on
ne pouvoit les défaire, parce que les parties des laqs qui les
compoſoient étoient ſi bien entrelaſſées, & rentroient tellement
les unes dans les autres, qu'on ne pouvoit en appercevoir , ni mê
uſt en deviner la naiſſance & l'iſſuë. .

• • •«

H iiij
coNFEssIoNs D E

SAINT AUGUSTIN,
LIVRE TROIS IEM E.
s o M M A I R E.
# E S occupations & ſon ardeur pour les,
# ſpectacles à Carthage. Inſolence des Eco
| liers de cette Ville. Liaiſon qu'il a
* avec eux , ſans parttciper aux déſordres
qu'ils commettoient.Ses progrès dans les études.Il
eſt tout à coup embraſé de l'amour de la ſageſſe. ll
veut lire l'Ecriture, & en eſt auſſi - tôt dégoûté.
Il tombe dans les erreurs des Manichéens, dont il
décrit & réfute en paſſant pluſieurs extravagances.
Douleur qu'a ſa mere de le voir infecté d'une héré
ſieſ déteſtable. Soins qu'elle ſe donne pour l'en ti
rer.Aſſurances qu'elle a de ſa future converſion.
Eivre troiſîéme, Chapitre H. I.2.1.

cet<::>:/>ces/sc/sc/sc/2: /sc/sc/svsc ococºc s:covsc/s


C HA P I T R E P R E M L E R.

Dans quel état & dans quelles diſpoſitions il arrive à


Carthage. Son ardeur pour les amours impudiques. Ce
qu'il y avoit du ſien & des Créatures. De combieu.
- d'amertumes ſes plaiſirs étoient tempérés.
I. E N 1 Cartha I. C# dans cet état que
ginem, & cir ( 1 ) j'arrivai à Carthage.
cumſtrepebat me un
dique ſartago fiagi Tout autour de moi pétilloient
tioſorum ( a ) amo les feux de l'amour impudique.
rum. Nondum ama Je n'avois encore aucune incli
bam , & ( b ) amare nation, mais je brûlois du deſir
amabam ; & ſecretio d'en former, & par un rafine
re indigentiâ oderam ment de miſere, je me voulois du
me minüs indigen
tem. Quaerebam quod mal de n'être pas plus miſerable.
amarem, amansama La paſſion d'aimer dont j'étois
re, & oderam ſecu poſſedé , me faiſoit chercher de
ritatem, & viam ſine
muſcipulis. ' ' '
quoi aimer. Un état tranquille
m'étoit odieux , & mon cœur
mettoit ſon bonheur à être pris.
Quoniam fames · C'eſt qu'aïant un beſoin extrê
mihi erat intus ab in me de cette nourriture interieu
teriori cibo , teipſo , re, qui n'eſt autre choſe que vous
Dcus meus ( & eâ fa même , ô mon Dieu , & ne ſen
me non eſuriebam,
ſed eram ſine deſide tant pas la faim qui me dévoroit,
rio alimentorum in j'étois ſans aucun deſir des ali
corruptibilium, non mens incorruptibles , dont j'étois
( a ) Giſlen. & Tornac. 1. annorum : lectio nitida.
( b) Giſlen Cam. Aquic. Bertin. cum Lov. & amari amabam,
moxque, amans amari. At Bad. Am. Er. Arn. & Ulim. cum cº
teris Mss. pro, amari , habent, amare, utroque lacos & meliùs.

1? 2,- Les confeſſions de S. Auguſtin,


d'autant plus dégoûté, que j'en † uia plenus eîs eram,
quò inanior, eò
étois plus vuide. Ainſi mon ame faſtidioſior. ) Et ideò
étoit malade, & elle ſe répandoit non benè valebat ani
miſerablement au dehors, pour ma mea ; & ulceroſa
trouver dans le commerce des projiciebat ſe foras
créatures de quoi étourdir la dé miſerabiliter , ſcalpi
avida contactu ſenſi
mangeaiſon, que lui cauſoient ſes bilium. Sed ſi non ha
bleſſures. Or on ne les recherche berent animam , non
roit pas , ſi elles n'avoient de utique amarentur.
quoi p1quer.
Amare & amari
Auſſi ne bornai-je pas mon plai dulce mihi erat, ma
ſir à aimer & à être aimé, mais
gis ſi ( & ) & amantis
à poſſeder ſurtout la perſonne qui corpore fruerer. Ve
m'aimoit. C'eſtpourquoi je ſoüil nam 1gitur amicitiae
lois(2) la pureté de l'amitié par les coinquinabam ſordi
ordures de mon incontinence, & bus concupiſcentiae,.
les vapeurs infernales, que jet candoremque ejus ob
nubilabam de tartaro
toit la corruption de mon cœur, libidinis ; & tamen
en terniſſoient l'éclat. Cependant fœdus atque inhoneſ
tout infame & deſordonné que tus, elegans & urba
j'étois, je me † par un ex nus eſſe geſtiebam ,
abundanti vanitate.
cès de vanité, de politeſſe & d'ur Rui etiam in amorem.
banité : & c'eſt cequi me préci quo cupicbam capi.
pita bientôt dans les filets de l'a-
mour, où je mourois d'envie d'ê-
tre pris.
Mais, ô mon Dieu , de com Deus meus, miſe
bien d'amertumes temperâtes ricordia mea, quanto
felle mihi ſuavitatem
vous alors miſericordieuſement
illam , & quàm bo
mes plaiſirs ! La tendreſſe même nus aſperſiſti ; quia
de l'objet de mon amour,ſa poſſeſ & amatus ſum , &
ſion, tout juſqu'à la douceur que perveni occultè ad
.( c) Bertin. ctiam. • ,
livre troiſîéme, Chapitre II. 123
vinculum fruendi; & j'avois à forger mes propres fers,
colligabar laetus a - étoit pour moi une † funeſte
rumnoſis nexibus, ut
cœderer virgis ferreis de jalouſie , de ſoupçons , de
ardentibus zeli , & craintes, de querelles & de pi
ſuſpicionum , & ti ques , dont j'étois cruellement
morum , & irarum déchiré comme par autant de ver
atque rixarum. ges de fer enflammé.

R E M A R Q U E S.

(1 lJ 'Arrivai à Carthage, C'eſt ſur la fin de l'an 37o.


" ( 2 )fe ſoüillois la pureté de l'amitié. Il parle de la
concubine qu'il prit en 371. n'aïant que 17. ans, C'eſt l'année
mêmc que ſon pere mourut.

### tºt
C H A P I T R E I I. -

Son ardeur pour les ſpectacles. D'où vient qu'en y aſſiſ


tant , on prend plaiſir à s'y attriſter. Caractere de la
véritable campaſſion. Comment la compaſſion dégénere
en vice. De quelle nature eſt celle que Dieu a de nos
miſeres. Effets funeſtes d'une fauſſe compaſſion.
2 .' A p IE B A NT
2. T[ 'A v o 1 s auſſi une paſſion
me ſpectacula
theatrica, plena ima J#. pour les ſpecta
ginibus miſeriarum cles du Théatre , parceque j'y
mcatum , & fomiti trouvois une vive peinture de mes
bus ignis mei. miſeres, & qu'ils ſervoient d'a-
morce aux feux qui me conſu
II1O1CIlt .

Quid eſt, quod ibi Mais d'où vient que quand on


homo vult dolere , aſſiſte à la repréſentation d'un ſu
-
F24 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
jet triſte & tragique,on aime à s'at cûm ſpectat luctuoſa
tendrir, & qu'on ne voudroit pas atque tragica , quae.
tamen pati ipſe nol
éprouver un ſemblable ſort ? Oüi: let ? & tamen pati
le Spectateur veut s'attriſter, & vult ex eis doloremr
ſa triſteſſe fait ſon plaiſir. D'où ſpectator , & dolor
vient cela, ſinon d'une étrange ipſe eſt voluptas ejus,
maladie d'eſprit; puiſqu'oN E s T † eſt, niſi (a) mi
erabilis inſania ?
d'autant plus touché aux ſpecta Nam E o M A G r s eis
cles, qu'on eſt moins guéri des movetur , quiſque ,
paſſions qu'on y étale ? Il eſt vrai quò minüs à talibus
qu'on appelle miſere le ſentiment affectibus ſanus eſt :
du mal qui eſt en nous, & qu'on quamquam cüm ipſe
patitur , miſeria ;
donne le nom de compaſſion à cüm aliis compatitur,
celui qu'on a du mal qui eſt dans, miſericordia dici ſo
les autres. let.

Mais enfin quelle peut être Sed qualis tatdem,


cette compaſſion, qui a pour cau miſericordia in rebus
ſe des cataſtrophes feintes & théa fictis & ſcenicis ? Non
enim ad ſubvenien
trales ? Car ce n'eſt point pour dum provocaturaudi
nous porter à ſecourir perſonne, ter, ſed tantûm ad do
qu'on les expoſe ſur la ſcene ; mais lendum invitatur : &
pour nous inviter à nous affliger ? (b)actori earumima
Or plus l'affliction eſt grande, ginum amplitis favet,
plus on eſt content de l'Acteur. cüm ampliüs dolet.
D'autre part , ſi ces aventures Et ſi calamitates illæ .
tragiques, ſoit qu'elles ſoient ti hominum, vel anti
rées de l'hiſtoire , ou qu'elles quæ, vel falſae, ſic
ſoient une pure fiction du Poëte, agantur, ut qui ſpe
ſont § d'une maniere ctat non doleat, ab
qui ne touche perſonne; on ſe ſccdit inde faſtidiens
retire plein d'ennui & de mécon-- & reprehendens. Si *

( a ) Mss. ſeptem , mirabilis inſania.


(b) Am. Er. & Lov. Auctori. - -

/
Livre troiſîéme, Chapitre II. 125
autem doleat, manet tentement : au lieu que ſi l'action
# * gºº-
ens lacrymatur.
eſt vive & va au cœur , on
redouble ſon attention , & l'on
prend plaiſir à répandre des lar
1IlCS. -

3. Ergo amantur 3. Aime-t-on donc la douleur ?


† º† Je ſai du moins qu'on ne ſe por
†,º †º
vult. An, ciim mi- -
qui fait plaiſir. Se
te, qu'à ce l'éloig > ,

ſerum neminem eſſe roit-ce que l eloignement qu'on


libeat, libet tamen a pour la miſere , n'exclut pas
eſſe , miſericordem , le plaiſir qu'il y a de compa
quºd quia non ſine tir aux maux des miſerables : &
dolore eſt, hac unâ ſentim 2 _ ^ • -

cauſâ amantur dolo- comme ce ſentiment n'eſt jamais -

rcS ? fans douleur ; on aime conſe


h iiavea qº la douleur ?
| Et hoc de illa venâ C'eſt de l'amitié la plus pure
amicitiæ eſt. Sed quò entiment :: Mai
vadit ? quò fluit ? Utque déecou1 c ce ſenti Mais
quid decurrit intor- où va t'il ? où tend-il ? pourquoi
rentem picis bullien- perd-il ce qu'il renferme de ce
tis ( d ) xſtus § · leſte & de divin ? pourquoi ſe
dinum,ººrarum
ººº ipſa change-t-il
in quos liº# s--. ſ
en paſſion déreglée
il d
/- •
?• •

mutatur & vertitur Pourquoi le PreciPitºt- dans ces


per nutum proprium, tOIICInS de poix embraſée 2 d'où
de cœleſti ſerenitate ſortent à gros boüillons les ar
detorta atque dejecta ? deurs infernales de la ſenſualité ?
| Repudietur ergo Faut-il donc bannir la compaſ
†#
quaquam.Ergo amen-
y a donc
ſion ? Non ſans doute. Il• ---
tur dolores aliquan- des cas où l'on peut aimer
- >
la
-

§ s§ve§- douleur. Toutefois , mon ame , Der., .


ditiam, anima mca, ſoïez en garde contre l'impure
' ( c ) Bertin. Aquic. Giſlen. Camera. Tornac. I. cum Lov. &»
Som. elaudunt commâ voce gaudens ; ac abſolutè incipiunt, la
chrymæ ergo amantur.
(d j Germ. I. Aquic. & Tornac. 1. in æſtus ; apprimè.
r26r Les confeſſions de s. Auguſtin,
té ſous la † de mon Dieu, ſub tutore Dco meo ;
Deo Patrum noſtro
du Dieu de nos peres, qui merite rum , & laudabili, &
d'être beni & loüé pendant toute ſuperexaltato in om
l'éternité. nia ſaecula, cave im
munditiam.
. A preſent même je ne ſuis pas
ſans compaſſion : mais au lieu
Neque enim nunc
non miſereor ; ſcd
qu'autrefois, tantôt partageant la tunc in theatris con
joie dont ces amans de Théatre † , cüm ſeſeamanti
audebam
frue
étoient comblés, quand ils parve bantur per flagitia,
noient criminellement à la poſſeſ quamvis haec imagi
ſion l'un de l'autre, quoique tout nariè ( e ) gererentur
ſe paſsât en idée; & tantôt compa in ludo ſpectaculi.
§ au chagrin qu'ils avoient de Cüm autem ſeſe amit
tebant , quaſi miſeri
ſe voir privés l'un de l'autre : Ces cors contriſtabar, &.
deux differens ſentimens me fai ( f) utrumque dele
ſoient également plaiſir. Mainte ctabat tamen. Nunc
nant au contraire, un homme qui verò magis miſeror
ſe réjoüit d'avoir ſatisfait ſa paſ gaudentem in fiagi
tio, quàm velut ( g )
ſion , me fait plus de pitié, que dura perpeſſum detri
quand il eſt dans la douleur mento pernicioſae vo
d'avoir perdu l'objet d'une vo luptatis, & amiſſione
miſera felicitatis.
lupté pernicieuſe, & d'une feli
cité criminelle. -
- -

· C'eſt-là une véritable compaſ Haec certè verior


ſion ; la douleur qu'elle impri miſericordia , ſed
non in eâ delectat (h)
me , n'eſt point de celles qui font dolor. Nam etſi ap
plaiſir : Car encore que celui qui probatur officio cha
( e ) Ita reſtituimus ope Ms. Germ. ſecundi. Antea legebatur,
gererent ; mon ita probè. -
-

(f) Aquie. Giſlen. Camer. Bertin. ac Tornac. 1. me delectabat.


( g ) Tornac. 2. dura perpeſſum detrimenta pernicioſæ volup
tatis , miſerae felicitatis.
(h ) Aquie. Bertin. Camer. Giſlen. Tornac. 1. cum Am. Bad.
Er. Lov. ac Som. delečtatur cor,
- Livre troiſième, chapitre II.
N.
12y
ritatis qui dolet mi compatit aux maux d'autrui, ait
ſerum ; mallet tamen la gloire de pratiquer la charité ;
utique non eſſe quod dès-là qu'il eſt vraiment compa
doleret, qui germa
nitus miſericors eſt. tiſſant , il ſeroit fâché d'avoir
Si enim eſt malevola occaſion de l'être : puiſqu'il eſt
benevolentia , quod autant impoſſible qu'un cœur de
fieri non poteſt ; po cette ſorte ſouhaite qu'il y ait
teſt & ille qui vera des miſerables, afin d'avoir lieu
citer ſinceriterque
miſeretur, cupere eſ de compatir à leurs maux, qu'il
ſe (i) miſeros ut eſt impoſſible qu'un cœur vrai
miſereatur. ment bon ſouhaite du mal aux
2lllICS. - ).

Nonnullus itaque Il y a donc une douleur qui eſt


dolor approbandus , loüable , quoiqu'il n'y en ait
nullus amandus eſt.
Hoc enim tu, Domi † qu'on doive aimer. En ef
ne Deus, qui animas t la compaſſion que vous nous
amas , longè (k) la portez, ô mon Dieu, qui cheriſ
teque purius quam ſez tendrement nos ames , ne
nos, & incorruptibi l'emporte en tout ſens ſur celle
litis miſereris, quòd
nullo dolore ſaucia que nous avons pour nous-mè
» / / -

ris. Et ad haec quis mes, & n'eſt dégagée de toute car.,.,a


idoneus ? impureté, que parcequ'elle n'eſt
jamais alterée par la moindre
douleur. Mais qui peut atteindre
là ? - •
:

4. At ego tunc mi 14. Moi au contraire, miſera


ſer dolere amabam,
& quaerebam ut eſſet ble que j'étois, j'aimois la dou
quod dolerem, quan leur : car c'eſt ce que je cherchois
do mihi in aerumnâ dans la repréſentation d'aventu
alienâ & falsâ & ( l ) res, tragiques à la verité, mais
ſaltatoriâ , ea magis étrangeres, fabuleuſes & dignes
(i) Germ. poſterior , miſeriores. *
( k ) Aquic. Giſlem. Tornac. 1. ac uterque Germ. altèque.
(l) Germ. alter, falſatoria.
-

128 Les confeſſions de S. Auguſtln,


de riſée ; puiſque le rôle qui me placebat actio Hiſ
trionis , meque alli
plaiſoit & m'attachoit le plus , ciebat vehementiüs ,
étoit celui qui me tiroit des lar quâ mihi lacrymae ex
mes. Mais § s'en étonner ? cutiebantur. Quid au
J'étois une brebis couverte de ga tem mirum ; cüm in
le , qui s'étoit écartée de votre felix pecus aberrans
troupeau , & qui ne vouloit pas à grege tuo , & im
patiens cuſtodia tuae,
ſe tenir ſous votre houlette. turpi ſcabie fœdarer ?
Et c'eſt de là que venoit l'attrait Et inde erant dolo
que j'avois pour la douleur. Il eſt rum amores , non
vrai que je n'aurois pas voulu quibus altiüs penetra
rer, non enum ama
u'elle eût été bien avant , ni
§ véritablement ce que j'ai bam talia perpeti qua
Iia (m) ſpectare, ſed
mois tant à voir repréſenter. J'é- quibus auditis & fic
tois ſeulement bien aiſe que ces tis, tamquam in ſu
récits & ces fictions fiſſent ſentir perficie raderer ;
à mon cœur cette pointe de dou quos tamen , quaſi
ungues ſcalpentium,
leur qui ne fait, pour ainſi dire, fervidus tumor, & ta
qu'effleurer la peau ; mais il m'ar bes, & ſanies horrida
rivoit ce qu'éprouvent toûjours conſequebatur. Talis
ceux qui prennent plaiſir à ſe gra vita mea numquid vi
ta erat , Deus meus $
ter ; j'augmentois l'inflammation
de mes ulceres, & le pus & la
bouë s'y engendroit. Une telle
vie , ô mon Dieu , étoit-elle une
vie ? -

( m ) Bertin. ſpectarem : Concinnius.


CHAPITRE III.
Livre troiſiéme, chapitre HI. 129
# # # #::::::::::::::::::::::::::::::::# ## # # #
C H A P I T R E I I I.

Dieu tournoit contre lui ſes crimes en ſupplice. Excès où


il ſe porte dans l'Egliſe un jour de Fête , & pendant
la célébration des Myſteres. Il devient le premier de
ſa claſſe. Inſolence des Ecoliers de Carthage. -

5 ( # votre mi j. E T circumvola
ſericorde voloit autour de - bat ſuper me fi
moi , & tout corrompu que j'é- delis à longè miſeri
cordia tua.In quantas
tois par toutes ſortes de déborde iniquitates diſtabui ,
mens & de curioſités ſacriléges , & ſacrilegam curioſi
qui me conduiſoient, à meſure tàtem ſecutus ſum ,
ut deſerentem te de -
que je vous abandonnois, aux plus duceret me ad ima
baſſes perfidies, & à cette chaîne infida, & circumven
d'actions criminelles, qui étoient toria obſequia daemo
autant de ſacrifices , qui conſa niorum ; quibus im
croient au démon le mal que je molabam facta mea
faiſois ; elle daignoit me † mala, & in omnibu
flagellabas me.
de loin , & tourner tout en ſup
plices contre moi.
Néanmoins , j'oſai un jour Auſus ſum etiam
de fête, & pendant la célébra in celebritate ſolem
tion de vos myſteres former des nitatum tuarum, in
tra parietes Eccleſiæ
deſirs impudiques, & conclure un tuae concupiſcere ,
traité qui ne devoit produire que & agere negotium
des fruits de mort. Vous eûtes procurandi fructus
mortis. Unde me ver
ſoin de m'en bien punir, mais
non pas à proportion de mon cri beraſti gravibus pœ
me , Miſericorde infinie de mon · nis; ſed nihil ad cul
pam meam , ô tu
Dieu , & mon refuge contre les praegrandis miſeri
épouvantables ennemis, au mi cordia mea , Deus
Tom. I. I
1 3o Les Confeſſions de S. Augujiin,
lieu deſquels j'allois errant tête meus, refugium meſi
à terribilibus nocen
levée , afin de m'éloigner de tibus, in quibus va
vous de plus en plus; aimant non gatus ſum praefidenti
vos voies , mais les miennes , & collo ( a ) ad longè
courant en eſclave fugitif après recedendum à te ;
amans vias meas &
un phantôme de liberté.
non tuas ; amans fu- .
gitivam libertatem.
6. Les études à quoi l'on don 6. Habebant & illa
ne le nom de belles - lettres , ſtudia quae honeſta
vocabantur, ductum
m'ouvroient un chemin pour bril ſuum , intuentem fo
ler dans le barreau, & me faire ra litigioſa, ut excel
un nom d'autant plus grand , lerem in eis , hoc
que je ſaurois mieux déguiſer la laudabilior quo frau
dulentior. Tanta eſt
verité. Tant les hommes ſont
caecitas hominum ,
aveugles, qu'ils font vanité de de cœcitate etiam glo
, leur aveuglement ! riantium! -

J'étois le premier de la claſſe Et majorjam eram


in ſcholâ rhetoris ,
de Rhetorique , & la joie que
j'en avois m'enfloit d'orguëil & & gaudebam ſuper
bè, & tumebam ty
de vaine gloire : Vous ſavez pour pho; quamquam lon
tant, Seigneur , que j'étois bien gè ſedatior, Domine
plus moderé, que ceux qu'on ap tu ſcis , & remotus
omnino ab everſioni
pelle ( 1 ) frondeurs ; car ce nQm
bus quas faciebant
ſiniſtre & diabolique eſt à pré Everſores (hoc enim
ſent un titre de galanterie. J'a- nomen ( b ) ſcaevum
vois un ( 2 ) éloignement entier & diabolicum velut
pour tous les déſordres qu'ils com inſigne urbanitatis
mettoient : Mais je vivois avec eſt) inter quos vive
bam , pudore impu
eux avec une eſpece de pudeur denti, quia talis non
(a) Aquie. Camer. Giſlen. Bertin. Tornac. 1. necnon Som.
à longè recedendo à te.
( º ) Sie juxta vetuſtos codices ſcribendum hic, ſcævum, ideſt,
iſtrum. -

(
Livre troiſiéme, Chapitre III. 13 f
eram ; & cum eis
eram , & amicitiis impudente, parceque je ne leur
corum delectabar ali reſſemblois pas. Je me mêlois
†, à quorum donc parmi eux , j'étois même
ſemper factis abhor quelquefois bien aiſe d'être de
rebam , hoc eſt, ab leurs amis, quoique j'euſſe toû
•verſionibus quibus jours horreur de leurs actions ,
protervè inſectaban- . c'eſt-à-dire de l'inſolence avec la
tur ignotorum vere
cundiam, quam per quelle(3)ils déconcertoient la re
turbarent gratis illu tenuë des nouveaux venus, en
dendo , atque inde leur faiſant de gaïeté de cœur
paſcendo , malevolas mille pieces ſanglantes, qui les
laetitias ſuas. Nihil
eſt illo actu ſimi
démontoient, & dont leur joie
lius actibus daemonio maligne ſe repaiſſoit. Rien au
rum. Quid itaque ve monde n'approche plus de la ma
rius quàm Everſores lice des démons. Et c'eſt bien
vocarentur ? Everſi
avec raiſon qu'ils portent le nom
planè priüs ipſi † de frondeurs : mais ils ſont les
perverſi , deridendi
tibus eos & ſeducen premiers frondés & ballottés par
tibus fallacibus oc le malin eſprit qui les trompe ,
cultè ſpiritibus, in & qui ſe joiie d'eux, en cela même
eo ipſo quò alios irri qu'ils aiment à ſe joüer des au
dere amant & fallere.
tres , & à les tromper.

R E M A R Q U E S.
(1) C Eux: qu'on appelle Frondeurs. Je n'ai point trouvé de
-

mot plus propre pour rendre le latin Everſores.


( 2 ) j'avois un éloignement entier. Voïez plus haut liv. 2.
chap. 3 & liv. 4 chap. 2. -

( 3 ) Ils déconcertoient la retenuë des nouveaux venus.La pein


ture que fait ſaint Gregoire de Nazianze des Ecoliers d'Athénes,
revient parfaitement à celle que ſaint Auguſtin trace ici en deux
mots de ceux de Carthage. ce Autant, dit-il, qu'il y avoit de dif
» férens Profeſſeurs , autant il y avoit de différentes bandes d'Eco
» liers qui emploïoient toutes ſortes de voies, pour procurer de
I ij
I 32, Les Confeffions de S. Auguſtin,
» nouveaux Diſciples à leurs Maîtres. Ils aſſiégeoient les che
» mins, les rivieres, les montagnes, les ports, les villes mêmes.
» Pat tout ils avoient des § , & fur les avis qu'ils re
» cevoient, ils prenoient les plus juſtes meſures, afin que ceux
» qui ſe tranſportoient à Athénes pour étudier, tombaſſent entre
» leurs mains, & ne puſſent leur échaper. Quand donc quelqu'un
» arrivoit , ils ſc ſaiſiſſoient de lui de gré ou de force , le tour
» noient de tous les côtés, le railloient, le baffoüoient, 1e bât
» toient, le démontoient & le ſubjuguoient en l'obligeant ainſi à -
» prendre parti parmi eux. Cela fait, ils le conduiſoient au bain
» deux à deux à égale diſtance par la place publique. La marche
» avoit tout l'air d'une pompe ou d'un triomphe. A la porte du
ºº bain on faiſoit des cris , des huées & des contorſions horribles.
2° Le Candidat entroit ſeul : du bain on ſe rendoit avec le même
* appareil chez quelqu'un de la troupe, qui régaloit là compagnie.
» Ce ſpectacle, ajoûte ſaint Gregoire, § les Etrangers, ap
* prêtoit à rire aux Athéniens, & étoit inſupportable au nouveau
* venu, qui n'y trouvoit rien de ſatisfaiſant, que le plaiſir d'en
°° être délivré. >>

C3C3C3C32323238323332323232323
C H A P I T R E IV.
Son application à l'étude de l'éloquence. Combien la lec
ture de l'Hortenſe de Ciceron lui donna d'amour pour
la ſageſſe. Différence des bons & des mauvais Philo
· ſophes. Effet que produiſoit en lui le reſpect qu'on lui
· avoit inſpiré dès ſon enfance pour le nom de J. C.
7. C 'E T o 1T avec de telles 7. [ NrER hos ego,
gens (1 les
•> / _
tendre J étudiois
-
) qu'en
livresunq"º
âge ſi
| * _ * _ -1 _ T | • • • ,†
bros
> -

eloquentiae, in
tent de l'éloquence ; où par une - quâ eminere cupie
fin auſſi damnable que ſtérile, & bam, fine damnabili
animé
té des par le plaiſir
hommes que la vani-
m'inſpiroit # ventoſo
, je # , Pºr gau
vanitatis huma

ſouhaitois d'exceller. -
Livre troiſiéme, chapitre IV. I33
Et uſitato jam diſ Je ſuiyois le train ordinaire ,
cendi ordine perve
neram in - librum & ( 2 ) j'en étois à un livre d'un
quemdam cujuſdam certain Ciceron, dont preſque
Ciceronis ; cujus lin tour le monde admire l'élocution
guam ferè omnes mi ſans en eſtimer le cœur. Ce li
rantur , pectus non
ita : ſed liber ille Vre eſt intitulé Hortenſe, & com
ipſius exhortationem, me ce n'eſt qu'une exhortation
continet ad Philoſo à la Philoſophie, il changea mes
phiam , & vocatur affections , m'inſpira de nouvel
Hortenſius. Ille verò les penſées & d'autres deſirs, &
liber mutavit affec
tum meum , & ad fit que je vous adreſſai , Sei
teipſum , Domine, gneur , des prieres bien différen
mutavit preces meas, tes de celles, que je faiſois au
& vota ac deſideria Paravant.Tout à-coupje n'eus que
mea fecit alia. Viluit du mépris pour les vaines eſpe
mihi repentè omnis rances du ſiécle , je fus embra
vana ſpes, & immor
talitatem ſapientiae ſé d'un amour incroïable pour
concupiſcebam aeſtu la ſageſſe éternelle , & je com
cordis incredibili , . mençai dès lors à me lever pour
& ſurgere cœperam retourner à vous. J'étois déja
ut ad te redirem. Non
enim ad acuendam dans ma dix-neuviéme année, & il
linguam ( quod vide y avoir plus de deux ans que mon
bar emere maternis pere étoit mort. Loin donc de
(a)mercibus,cümage faire ſervir la lecture de ce livre,
rem annum aetatisun & ce qu'il en coûtoit à ma mere
devigefimum , jam à acquerir le talent de bien par
defuncto patre ante
biennium ) non ergo ler » à quoi je paroiſſois donner
ad acuendam linguam tous mes ſoins : Je laiſſois là les
referebam illum li paroles , pour me pénétrer des
brum ; neque mihi verités, qu'il renfermoit
locutionem, ſed quod
loquebatur perſuaſe
rat. *
8. Quomodo arde 8. Quelle ardeur n'avois-je pas
( a ) Ita optimè Bertin. Alii cum editis , mercedibus.
I iij
I 34 Les confeſſions de s. Auguſfin,
de reprendre mon vol , & de bam , Deus meus ,
paſſer d'ici-bas juſqu'à vous ? Et quomodo ardebam
revolare à terrenis ad
j'ignorois quelle part vous aviez te, & neſciebam quid
à ces mouvemens : car la philo ageres mecum ! Apud
ſophie , à quoi ce livre me por te eſt enim ſapientia.
toit, eſt l'amour de la ſageſſe : Amor autem ſapien
tiae nomen Græcum
or c'eſt en vous que la ſageſſe ré habet pixocopiav, quò.
fide uniquement. Comme il eſt me accendebant illa
des gens qui font ſervir le nom ſi litteræ. Sunt qui ſe
doux & ſi beau de la philoſo ducant per Philoſo
phie à ſeduire les autres , & à cou - †, magno &
vrir leurs erreurs ; cet écrit mar lando & honeſto no
mine colorantes &
que & dépeint preſque tous ceux fucantes errores fuos :
qui en ce tems † , & jufqu'alors & propè omnes, qui
avoient fait ce métier indigne. ex illis & ſupra tem
On y trouve ſur-tout cet avis § poribus tales erant,
notantur in eo libro,
taire que votre Eſprit ſaint a & demonſtrantur ; &
donnépar le canal d'un de vos ſer & manifeſtatur ibiſa
ſ'or, 2.3. viteurs auſſi bon que† : » Pre lutifera illa admoni
» nez garde que perſonne ne vous tio ſpiritus tui , per
ſervum tuum bonum
» ſurprenne par les raiſonne
& pium , Videte ne
» mens vains & trompeurs de la quis vos decipiat per
» Philoſophie, fondée ſur la tra Philoſophiam & ina
» dition des hommes, & ſur les mem ſeductionem , ſe
cundùm traditionem
» principes d'une ſcience naturel
» le & mondaine, & qui n'eſt pas hominum , ſecundùm.
elementa hujus mun
» ſelon la doctrine de Jeſus-Chriſt, di, & non ſecundùm
» en qui habite ſubſtantiellement Chriſtum : quia in
» toute la plénitude de la Divi ipſo inhabitat omnis
• nité. 22, plenitudo divinitatis
corporaliter. -

Quant à moi, vous ſavez , ô Et ego illo tempo


lumiere de mon ame , qu'en ce re,ſcis tu, lumen cor
tems là cet oracle de l'Apôtre dis mei, quoniam
-Eivre troiſéme, chapitre IV. I35
nondum mihi hacc , n'étoit pas encore venu à ma con
Apoſtolica nota e
rant ; hoc tamen ſo noiſſance. Ce qui me plaiſoit uni
lo delectabar in illâ
quement dans Ciceron, c'eſt qu'il
exhortatione , quôd m'exhortoit de m'attacher non à
non illam aut illam
ſectam , ſed ipſam une ſecte de Philoſophes , plûtôt
quaecumque eſſet, ſa qu'à une autre, mais d'aimer, de
pientiam ut dilige
rem, & quaererem, & rechercher,& d'acquerir la ſageſſe
adſequerer, & tene
rem atque amplexa telle qu'elle étoit en ſoi, & d'en
· rer fortiter , exci faire mes délices. Cette maxime
tabar ſèrmone il
lo , & accendebar m'embraſoit de plus en plus. Une
& ardebam : & hoc ſeule choſe ralentiſſoit mon ar
( b ) ſolum me in
tantâ flagrantiâ re deur ; c'eſt que je n'y voïois
frangebat, quod no pas le nom de Jeſus-Chriſt votre
men Chriſti non e
rat ibi. Quoniam Fils & mon Sauveur, ce beau nom
hoc nomen , ſecun
dum miſericordiam que votre miſericorde m'avoit
tuam, Domine, hoc fait ſucer avec le lait , & qui
nomen Salvatoris
étoit gravéau fond de mon cœur.
mei, Filii tui in ipſo
adhuc lacte matris
tcnerum cor meum
Or de quelque érudition , de
(c) præbiberat,& altè quelque élégance , & de quelque
retinebat ; & quid verité que fût rempli un ouvrage
uid ſine hoc nomine
§ litte où ce nom ne ſe trouvoit pas, il
ratum td)&expolitum
& veridicum,non me ne me ſatisfaiſoit pas entiere
totum rapiebat. ment. . -

( b ) Sic MSS. propè omnes cum Bad. neque ſecùs Am. & Er.
niſ quod ſcribunt, refringebat.At Lov. & Arn. habent , & hoc
ſolo in me tanta flagrantia refrigebat. - - - - - -

( e ) Duo Germ. Aquic. Giſlen. Bertin. ac Torn. I. piè biberat,


optimè.
( d ) Bertin. litterarium. I iiij
| 136 Les Confeſſions de S. Auguſtin,

R E M A R Q U E S.
( 1) E N un âge ſi tendre. J'ai déja remarqué qu'il n'avoit que,
· ' * dix-ſept ans, quand il arriva à Carthage.
( 2 ) f'en étois à un certain livre de Ciceron. Il ne lut ce li
vre qu'à l'âge de dix-neuf ans, comme il le dit lui-même plus
bas.

sx.sº.2º.ºº-sº-sº-sº-sº-sº-sº-sº-sº-sº.
c H A P 1 T R E v.
Il entreprend de lire l'Ecriture, dont il eſt auſſi-tôt dégoûté.
Pourquoi il n'y trouvoit pas les charmes, qu'il y décou
vrit depuis ?

· 9. C 'E s T pourquoi je me 9. 1 ſ T A Q U E inſ


titui animum
| tournai du côté de l'E-
criture ſainte dans le deſſein intendere in Scriptu
ras ſanctas, (a) ut vi
de voir ce que c'étoit. Mais je derem quales eſſent.
trouvai incontinent que c'eſt un Et ecce video rem
livré auſſi incompréhenſible aux non compertam ſu
ſuperbes, qu'il eſt au-deſſus de la perbis., neque nuda
portée des enfans. Simple à la tam pueris , ſed in
ceſſu humilem, ſuc
verité pour le ſtile, mais ſublime ceſſu excelſam, & ve
pour le fond ; du reſte rempli de latam myſteriis : &
myſteres. Je n'étois nullement & non eram ego talis .
propre à en avoir la clef, ni ut intrare in eam poſ
ſem , aut inclinare
aſſez ſouple pour m'y proportion cervicem ad ejusgreſ
ner. Le jugement que j'en porte ſus. Non enim ſicut
à préſent, n'eſt pas celui que j'en modò loquor ita ſen
· portai alors : Mais je ſai bien ſi, cüm attendi ad
(a) Aquie. camer. & uterque Germ. & videre, reäë.
i ! l.
Livre troiſiéme, chapitre
V. 137
illam Scripturam ; qu'elle ne me parut pas meriter
ſed viſa eſt mihi in d'être comparée avec la dignité
digna quam Tullia des écrits de Ciceron. L'enflure
nae dignitati compa
rarem. Tumor enim de mon cœur faiſoit que j'étois re
meus refugiebat mo buté de ſon uniformité ; & que
dum ejus, & acies mes yeux ne pénétroient point au
mea non penetrabat delà de l'écorce de la lettre. Ce
interiora ejus. Ve endant elle s'éleve, mais avec
rumtamen illa erat
, qua creſceret cum † petits ; & moi j'aurois eu hon
parvulis. Sed ego de te d'être de ce nombre ; parce
dignabar eſſe parvu ue je me croïois grand à force
lus, & turgidus faſ
tu mihi grandis vi
§ -

debar. - -

- -

3ºººl-;s23:32:3ºg49t32339t39232932g329322&2334g32332:3943?gº2g2ºº3: $ A2
## # # # # # # # ## # # # # # # # # # # # # ## # # # # ##
rv + ºsmºsesresressesrºsaeseetres essesxtºaesºetcesºectºrxs
C H A P I T R E V I.
Fl donne aveuglément dans les erreurs des Manichéens. Ce
' qui fut cauſe de ſa chûte. Appas dont ces Hérétiques
e ſervoient pour ſéduire les eſprits. A quel point leurs
dogmes étoient groſſiers. Différence infinie entre ce qu'ils
débitoient de Dieu, & ſes perfections infinies. Ce n'eſt
point par les ſens , mais par l'entendement qu'il faut
-
-

chercher Dieu.
1o. [ N c 1 D 1 ita 1o. ^ E T T E fauſſe idée fit
que in homi que je tombai (1) entre
nes ſuperbè deli
rantes , & carnales les mains de certaines gens, qui
nimis, & loquaces , ſont également extravagans, or
in quorum ore laquei gueilleux , charnels , & grands
diaboli , & viſcum
parleurs. Toutes leurs paroles
confectum commix ſont des piéges de Sathan, & com
138 Les confeſſions de S. Auguſtin,
me un charme compoſé de ſylla tione ſyllabarum no
bes qui entrent dans votre nom, minis tui, & Domi
dans celui du Seigneur Jeſus, & ni Jeſu Chriſti , &
Paracleti conſolatoris
dans celui du ſaint - Eſprit , ce noſtri Spiritus ſanc
divin Conſolateur de nos ames.
ti. (a ) Hccc nomina
Ils ont toûjours ces ſaints noms non recedebant de ore
dans la bouche ; mais ce n'eſt qu'- eorum , ſed tenus ſo
un ſon vain, & une articulation no & ſtrepitu linguae,
ceterum cor inane ve
ſtérile ; car la verité eſt bannie ri. Et dicebant : Ve
de leur cœur. Cependant ils me ritas , veritas ; &
crioient ſans ceſſe Verité, verité, multûm eam dice
& ils faiſoient retentir ce mot à bant mihi , & nuſ
mes oreilles : mais la verité n'é- uam erat incis ; ſed
alſa loquebantur ,
toit point en eux. Auſſi ne me non de te tantüm, qui
diſoient-ils que des choſes fauſſes, | verè Veritas es, ſed
non ſeulement de vous, qui êtes etiam de iſtis elemen
vraîment la verité, mais encore tis hujus mundi,crea
des élémens de l'Univers, qui turâ tuâ , de quibus
etiam vera dicentes
ſont l'ouvrage de vos mains. Sur Philoſophos tranſ
quoi, ô mon Pere ſouveraine gredi debui prae amo
ment bon, qui êtes la beauté de re tuo , mi Pater ,
toutes les belles choſes, l'amour ſummè bone , pul
que je vous dois , m'obligeoit chritudo pulchrorum
omnium.
de remonter plus haut que les
Philoſophes , quoiqu'ils ne me
propoſaſſent rien qui ne fût vrai.
O Verité, Verité, avec quelle O (b ) Veritas ,.
ardeur ſoûpirois- je après vous, Veritas, quàm inti
mè etiam tum me
uand ces Hérét
§ & dansiques dans leurs
un grand nom
dullae animi mei ſuſ
pirabant tibi , cüm
bre de volumes énormes me pré te illi ſonarent mihi
frequenter & multi
( a ) Lov. haec enim omnia, & c.
- A -

( b ) Germ. poſterior , ô vera veritas


zivre troiſiéme , chapitre VI. 13 3
pliciter voce ſolâ, & ſentoient ſouvent , & en difé
Iibris (c) multis & rentes manieres les ſeules ſyllabes
ingentibus ! de votre nom ! -

Et illa erant fercu


Voilà les metz qu'ils me ſer
la, in quibus mihi voient, lorſque j'étois le plus af
eſurienti te, infere famé de vous. Mais au † de
bantur pro te ſol &
luna, pulchra opera vous, ils m'offroient le ſoleil &
tua ; ſed tamen opera la lune , qui ſont bien quelque
tua , non tu, nec ip choſe de beau, mais qui ne ſont
ſa prima. Priora enim
fpiritalia opera tua que vos ouvrages, & non pas
quàm iſta corporea , vous, ni même vos ouvrages les
quamvis lucida & cæ lus parfaits. Car vos créatures
leſtia. † ſont au-deſſus de ces
corps, tout céleſtes & lumineux
qu'ils ſont.
At ego nec priora Ce n'étoient pas même des
illa, ſed teipſam , te
Veritas, in quâ non créatures du premier ordre , dont
eſt commutatio, nec je voulois paſſionnement me rem
momenti obumbra plir : mais de vous, Verité éter
tio, eſuriebam & ſi nelle, qui n'êtes ſuſceptible d'au
tiebam : & appone cune viciſſitude, & qui (2) ne pou-Jac - 17
bantur adhuc mihi
in illis ferculis phan vez être obſcurcie même legere
taſmata ſplendida , ment. Toutefois on venoit en
quibus jam melius core m'offrir des chimeres bril
erat amare iſtum ſo lantes qui faiſoient illuſion à l'eſ
lem , ſaltem iſtis o prit, & qu'il étoit moins pardon
culis verum , quàm
illa falſa , animo de nable d'aimer, que ce ſoleil qui
cepto per oculos. au moins à nos yeux eſt un être
véritable. - -

Et tamen quia te Cependant je m'en repaiſſois,


( d) putabam , man parce que je les prenois pour vous:
( c ) Camer. & libris Solis : optimè ; id eſt, de Sole agentibus.
( d ) Tornac. 1. atque Bertin. potabam : non incongruè.
14o Les Confeſſions de S. Auguſtin,
Mais je ne m'y portois pas avec ducabam ; non avidé
avidité, d'autant que vous ne m'y †, quia , nec
apiebas in ore mco
faiſiez pas trouver le goût que ſicuti es : neque enim
l'on trouve en vous:& comme ces tu eras figmenta illa
êtres imaginaires étoient toute inania, nec nutriebar
autfe § que vous, ils m'épui eis , ſed exhauriebar
ſoient au lieu de me ſuſtenter. magis.
Quoique les viandes que l'on Cibus in ſomnis ſi
voit en ſonge ne nourriſſent millimus eſt cibis vi
ilantium ;; quo
q ta
point, parce que ce ne ſont que men dormientes non
des ſonges : elles ſont du moins aluntur , dormiunt
entierement ſemblables à celles enim. Atilla, nec ſi
dont on ſe nourrit : Mais pour ces milia erant ullo mo
autres, elles n'ont aucune propor do tibi , ſicut nunc
tion avec vous, ainſi que vous me mihi locuta es : quia
illa erant corporalia
l'avez appris depuis : auſſi ne ſont phantaſmata , falſa
elles que des corps phantaſtiques, corpora, quibus cer
& des êtres faux qui ont moins tiora ſunt vera cor
de réalité que les Corps céleſtes pora iſta , quæ vide
mus viſu carneo ,
& terreſtres , que nous voïons ſive cœleſtia ſive tcr
des yeux du corps, que les bêtes reſtria. Cum pecu
& les oiſeaux voïent de même, dibus & volatifibus
& qui ont quelque choſe de plus videmus haec, & cer
réel, que les images que nous nous tiora ſunt quàm cum
imaginamur ea. Et
en formons. Bien plus, les ima rurſus certiüs imagi
ges que nous nous en formons, namur ea , quàm ex
ont beaucoup plus de réalité que eis ſuſpicamur alia
les phantômes énormes & infi grandiora & infinita,
quae omnino nulla
nis, que nous prenions de là occa ſunt
ſion d'imaginer, & qui ne ſont tunc ;paſcebar
qualibus ego
inani
rien dans la nature. Auſſi ne fai bus, & non paſcebar.
ſois-je que m'en repaître, ſans y
trouver de quoi me nourrir.
Pour vous, mon amour , en At tu , amor meus,
Livre troiſiéme, chapitre VI. I4I
in quem deficio ut qui je me perds † II1C TC
fortis ſim , nec iſta trouver & reprendre mes for
corpora es quae vide ces, vous n'êtes ni ces corps que
mus, quamquam 1n
caelo ; nec ea es quæ nous voïons dans les Cieux , ni
non videmus ibiiquia ceux que nous n'y voïons pas :
tu iſta condidiſti, nec
parceque vous les avez créés , &
in ſummis tuis con
ditionibus habes. qu'ils ne ſont pas même ce que
vous avez créé de plus excellent.
Quantò ergo longè es Combien êtes - vous diférent de
à phantaſmatibus il
lis meis , phantaſ cesºphantômes, que mon eſprit
matibus corporum avoit forgés à plaiſir ſur des corps
u3: OmnlIlO IlOIl

§, quibus certioqui n'exiſtent en aucune manie


res ſunt phantaſiae re, & qui dès là ſont moins fon
corporum eorum quae dés, que les idées qu'on a des
ſunt ; & eis certiora corps qui exiſtent , de même que
corpora, quæ tamen les idées qu'on ſe forme de ces
non es. Sed nec ani
ma es, quae vita eſt
corps , ſont bien moins fondées
corporum, ideo me que ces corps mêmes ? Cepen
lior vita corporum , dant vous n'êtes point ces corps,
† quàm cor ni même l'ame qui donne la vie
pora : ſed tu vita es aux corps, en quoi elle eſt plus no
an1marum , V1ta V1
ble & quelque choſe de plus cer
tarum , vivens teip
sâ, & non mutaris , tain que les corps qu'elle anime.
vita animae meac. Mais , ô vie de mon cœur , vous
êtes la vie des ames , la vie de
tout ce qui vit , vous vivez de
vous-même , & vous ne ſouffrez
aucune alteration. -

11. Ubi ergo mihi 1 I. Où étiez-vous alors à mon


tunc eras , & quàm égard, ô mon Dieu : Et combien
longè : Et longè pere étiez-vous loin de moi ? Mais c'é-
grinabar abs te , ex
cluſus & à ſiliquis toit bien plûtôt moi qui errois
porcorum , quos de loin de vous, & qui ( 3 ) comme
ſiliquis paſcebam. l'enfant prodigue, étois dépourvû
I42 Les Confeſſions de s. Auguſtin,
Quanto enim melios
du gland dont j'engraiſſois les res
pourceaux. Les ſornettes des GrammaticorumI

Grammairiens & les fables des & Poëtarum ( e ) fa


bellae, quàm illa de
Poëtes étoient donc quelque cho cipula ! Nam verſus
ſe de bien meilleur que ces miſe & carmen , & Medea
rables illuſions. En effet la poëſie, volans, utiliores cer
les pieces de Théatre, celle mê tè , quàm quinque
elementa variè fuca
me où Medée eſt repréſentée en ta, propter quinque
l'air, ont quelque choſe de plus antra tenebrarum ,
ſolide que les cinq élemens que ces uae omnino nulla
unt , & occidunt
impoſteurs placent dans cinqantres credentem. Nam ver
ténébreux. Tout cela n'eſt rien ; ſum & carmen etiam
tout cela cependant donne la mort ad vera (f) pulmen
à quiconque le croit : au lieu que ta transfero : Volan
la (4) poëſie -fait certainement tem autem Medeam
etſi cantabam , non
vivre les Poëtes. D'ailleurs la (5) aſſerebam ; & ſi can
fable de Medée, ſoit que je la de tari audiebam, non
bitaſſe, ſoit que d'autres la dé credebam : illa autem
bitaſſent devant moi , je n'avois { g ) crcdidi.
garde ni de la donner , ni de la
prendre pour une hiſtoire. Mais
pour ces phantômes , je les re
cevois comme des réalités.
Par quels degrés miſerable que Va , vae, quibus
j'étois, ſuis - je tombé dans cet † §
abyme ! C'eſt, Seigneur, car il um in profunda in
faut que je vous confeſſe mes mi feri ! quippe laborans
ſeres, puiſque vous en avez eu & aeſtuans inopiâ ve
ri , cüm te , Deus
pitié dans le tems que je ne ſon meus , t tibi enim
( e ) Alter è Germ. Quantô enim melior eſt Grammaticorum
& Poetarum fabula.
(f) Sie MSS. cum Bad. Am. Arn. ubi Er. & Lov. reddunt ,
elementa. Angl. bulmenta.
(g ) Germ. 2. credebam , melius.
| Livre troiſiéme, chapitre VI. 143
confiteor, qui me mi geois pas à vous en faire l'aveu ;
ſeratus es & nondum
confitentem ) cüm te c'eſt qu'en m'agitant, & en fai
non ſecundüm intel ſant des efforts pour vous trou
lcctum mentis, quo yer , je n'étois point éclairé par
me praeſtare voluiſti la verité , & que j'emploïois à
belluis , ſed ſecun
düm ſenſum carnis Vous chercher les organes de mes
ſens, & non pas mon entende
quaererem. Tu autem
eras interior intimo ment , par où vous avez voulu
mco , & ſuperior me diſtinguer des bêtes ; quoique
ſummo meo.
vous fuſſiez plus élevé que mon
ame , & plus intime que ce qu'il
y a en elle de plus intime.
Offendi (h ) in il C'eſt ainſi que je tombai entre
lam mulierem auda les mains de cette femme au
cem , inopem pru dacieuſe & inſenſée dont Salo
dentiae , aenigma Sa
lomonis , ſedentem mon fait une peinture myſtérieu
ſuper ſellam in fori ſe, & qu'il repréſente aſſiſe de
bus , & dicentem : vant ſa porte criant aux paſſans,
Panes occultos liben
ter edite, & aquam Prenez hardiment de ce pain que rrov,.
dulcem furtivam bibi
j'ai fait en cachete , & bûvez de cet
te. Quae me ſeduxit, te eau qui eſt d'autant plus délicieu
quia invenit foris haſe, qu'elle eſt dérobée. Elle n'eut pas
bitantem in (i ) o grand'peine à me ſeduire, par
culo carnis meae ; & ce qu'elle me trouva occupé à
talia ruminantem a
pud me, qualia per m'entretenir des objets, que les
(k ) illum voraſſem. yeux de la chair avoient fait paſſer
dans mon cœur. -

(h ) Revocamus particulam , in , ex cod. Bertin. & priori


Germ.
( i ) camer. in oculis carnis meae : rečfè.
( k ) Giſlen. Bertin.ac Camer. Per illam.
144 Les confeſſions de S. Auguſtin,
R É M A R Q U E S.
(1) T E tombai entre les mains de certaines gens. C'étoit ed
J 374. Il fut lié avec les Manichéens pendant neuf ans,
comme il le dit pluſieurs fois dans ſes écrits; & il ne les quitta ,
ou plûtôt il ne ſe dégoûta d'eux qu'en 383. & à la vingt-hui
tiéme année de ſon âge, où il vit clairement qu'on ne pouvoit
faire nul fond ſur les réveries qu'ils débitoient. Cependant il
ne rompit point ouvertement avec eux, & ne prit aucun parti
fixe ſur la Religion, Il attendit ſeulement qu'il trouvât quel
que choſe de mieux à quoi il pût s'attacher. Tout cela eſt mar
qué dans ſes Confeſſions, & tranche toutes les difficultés que
§ naître quelques expreſſions , dont il ſe ſert en différens en
droits.
( 2 ) Vous ne pouvez être obſcurcie même légerement. C'eſt le
véritable ſens de ce paſſage de l'Epître de S. Jacques : Nous le
devons à la verſion Italique, dont S. Auguſtin ſe ſervoit. Par
là nous apprenons qu'il y a faute dans le texte Grec & dans le
texte Latin, & qu'au lieu de Tpor#s & rozziaoua & viciſſitudinis
obumbratio, il faut lire , orès darooxixºux momenti obumbratio : ce
qui fait un ſens ſuivi & lié avec ce qui précede : car il marque
qu'en Dieu, Pere des lumieres, il n'y a ni tache ni ombre, qui
altere ou affoibliſſe, même légerement, l'éclat des lumieres dont
il eſt eſſentiellement la ſource & le principe , tandis qu'en liſant
autrement, on ne voit pas bien ni ce que l'Apôtre dit, ni ce
qu'il a voulu dire. - -

( 3 ) Comme l'Enfant-prodigue j'étois dépourvû du gland, dont


j'engraiſſois les pourceaux. Saint Jerôme s'eſt ſervi de la même
expreſſion pour marquer les fables des Poëtes, & les Grammai
riens mêmes. Par le gland , dont S. Auguſtin dit qu'il engraiſſoit
les pourceaux, il faut entendre la Grammaire qu'il enſeignoit
alors à Thagaſte, ſelon Poſſidius , & où il étoit revenu, com
me toute la ſuite le fait voir.
(4 | La Poéſie fait vivre le Poète. J'exprime à la lettre l'an
tithéſe de S. Auguſtin. On ne voit pas ſur quoi ſont fondées
les conjectures de quelques Savans, qui croient que cet endroit
eſt le même que Petilien explique d'un philtre amoureux, qu'il
accuſoit S. Auguſtin d'avoir donné à une femme du conſentement
même de ſon mari. Voïez les chapitres 16. & 17. du troiſiéme li
vre, contra litteras Petiliami.
(5) L4
\

Livre troiſîéme, Chapitre VII. 145


( 5 ) La fable de Médée. Médée outrée de ce que Jaſon l'a-
bandonnoit pour épouſer Glauca fille de Créon Roi de Corinthe,
ſe ſervit des enfans mêmes qu'elle avoit eu de Jaſon, pour por
ter des préſens empoiſonnés à ſa rivale. Le poiſon étoit ſi ſubtil
qu'il paſſa de Glauca à Créon, qui étoit venu recevoir ſes der
niers ſoûpirs. Pour comble d'horreur , Médée voulant pouſſer à
bout Jaſon, tua de ſes propres mains ſes enfans , & s'élevant en
l'air ſur un char traîné par des dragons, elle inſulta à la dou
leur de Jaſon, lui reprocha ſa perfidie & ſe retira à Athenes. .
( 6 ) c'eſt ainſi que je tombai. Tout ce qui eſt dit ici & dans
le chapitre ſuivant, ne renferme qu'une partie des raiſons, qui
ſéduiſirent S. Auguſtin : on peut voir les autres dans le treizié
me tome de l'Hiſtoire Eccleſiaſtique de M. Tillemont, chap. 8. .

*3:3:3::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
- CHA P I T RE v II.
Queſtions abſurdes qui l'avoient fait tomber dans les er
reurs des Manichéens. De quelle ſubſtance eſt Dieu.
Accord de l'immutabilité de la juſtice de Dieu, avec
la diverſité des préceptes qui ont été ordonnés en divers
tems. Exemples qui font toucher au doigt cet accord.
I2 . N† \ 12. ^T AR ne reconnoiſſant nul
| . enim aliud autre être qui exiſtât vrai
verè quod eſt ; & - A , • • •
W -- : ment par lui - même , je croïois
- -

quaſi acutulè , mo- -- h d'eſprit , d'é


vebar, ut ſuffragarer agir en homme d'e prit, epou
ſtultis deceptoribus, ſer les ſentimens de ces extrava
ciim à me quare- gans ſeducteurs , quand ils me
§ † ? º•
utIUlIll tOlIIla COI-
venoient demander , d'où venoit
. Q : TY . • -

poreâ Deus finiretur, le mal , Si Dieu avoit une forme


& haberet capillos & corporelle qui fût circonſcrite ;
ungues , & utrûm ju- S'il avoit des cheveux & des on
ſti exiſtimandi eſſent gles; & Si des gens qui avoient
qui haberent uxores pluſieurs femmes à la fois , qui
multas ſimul, & oc- \ - -

Tome I. K.
146 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
étoient homicides, & qui ſacri ciderent homines, &
ſacrificarent de ani
Reg. 3. 1°,
4D.
fioient des animaux , pouvoient malibus.
paſſer pour Juſtes.
Ignorant comme j'étois , ces Quibus, ( a ) re
queſtions m'embarraſſoient & rum ignarus per
turbabar ; & recedens
m'éloignoient de la vérité par les à veritate, ire in eam
routes mêmes que je croïois de mihi videbar ; quia
voir m'y conduire ; parce que je non noveram malum

ne ſavois pas que le mal n'étoit non eſſe niſi privatio


que la privation du bien juſ nem boni, uſque ad
quod omnino non eſt.
qu'au néant incluſivement. Et Quod unde viderem,
comment l'aurois-je ſû , moi qui cujus videre uſque ad
n'avois que mes yeux pour voir corpus erat oculis,
ce qui eſt corporel, & mon ima & animo uſque ad
gination, pour me repréſenter un phantaſma ?
phantôme ? Et non noveram
Joan. 4 J'ignorois auſſi que Dieu eſt Deum eſſe ſpiritum ,
2.4»
eſprit ; qu'il n'a point de parties non cui membra eſ
qui s'étendent en long & en lar ſent per longum &
ge, & que ſon eſſence ne conſiſte latum , (b ) nec cui
pas à être un volume de matiere, eſſe moles eſſet ; quia
moles in parte minor
parce que tout volume eſt moin eſt quàm in toto ſuo;
dre en ſes parties, qu'en ſon tout; & ſi infinita ſit , mi
& quand on ſuppoſeroit ce volu nor eſt in aliquâ par
me infini, il ſeroit moins grand te certo ſpatio defi
dans ſes parties, que dans ſa to nitâ, quàm per infi
nitum : & non eſt
talité, & ainſi il ne ſeroit pas tota ubique , ſicut
tout entier par tout; ce qui n'ap ſpiritus : ſicut Deus.
partient qu'à un eſprit, & à Dieu. Et quid in nobis eſſet,
Je ne ſavois pas non plus ce qu'il ſecundüm quod eſſe
' ( a ) Giſlen. camer. Bertin. Tornac. 1. Aquic. Ulim. & Arn.
quibus rebus ignarus perturbabar.
| ( b ) Giſlen. cum Torn. 1. nec cui moles eſſet. Germ. poſterior ,
nec cui eſſe moles poſſit ; quia & c.
4 ,

Livre troiſiéme, chapitre VII. 147


mus ſimiles Deo, (c) y avoit en nous , en quoi nous
& rectè in Scripturis
diceremur ad imagi étions ſemblables à Dieu, ni pour Geneº H
nem Dei ; prorſus
ignorabam. A
quoi l'Ecriture diſoit avec fon 27.
ement » que nous avons été créés
à ſon Image. -

, 13. Et non nove 13. Je n'avois aucune idée de


ram juſtitiam veram
interiorem , non ex
la juſtice vraiment interieure, qui
conſuetudine judi régle ſes jugemens , non ſur la
cantem, ſed ex lege coûtume , mais ſur la rectitude de
( d ) rectiſſimâ Dei la loi du Tout - puiſſant ; & qui
omnipotentis , quâ étant par tout & toûjours la mê
formarentur mores me, a donné naiſſance à tant de
regionum & dierum différentes pratiques conformes
† regionibus & die au génie des nations, & propor
bus : cûm ipſa ubique
ac ſemper eſſet, non tionnées aux tems, quoiqu'elle ne
alibi alia , nec aliàs ſoit ſuſceptible d'aucun change
aliter ; ſecundüm
quam juſti eſſent A ment. C'eſt de cette juſtice qu'é-
braham, & Iſaac, & toient juſtes Abraham, Iſaac, Ja
Jacob, & Moïſes, & cob, Moïſe, David, & tous ces
David , & illi om ſaints Perſonnages qui ont été
nes laudati ore Dei : loüés de la bouche de Dieu mê
ſed eos ab imperitis
judicari iniquos , ju me. Je ſavois encore moins que
dicantibus ex humano ceux qui jugeant ſur des princi
die, & univerſos mo pes humains , & décidant des
res humani generis mœurs de l'Univers ſur leur goût
ex parte moris ſui particulier, oſoient taxer d'injuſ
metientibus : tam tice tous ces grands Patriarches,
quam ſi quis neſcius étoient des ignorans : ſemblables
in armamentis quid à un homme qui ne ſachant pas
( c ) Ita quatuor Angl. cum utroque Germ. ac Camer. Editi ,
& ſi rectè in Scriptura diceremur : minùs rectè.
( d ) Germ. recentior , lege juſtiſſimâ. Quatuor Angl. lege le
étiſſimâ. probè,
K ij

-N
148 Les confeſſions de S. Auguſtin,
( e ) cui membro ac
l'uſage & la deſtination de cha commodatum ſit ,
que armure, voudroit mettre des ocreâ velitcaput con
Cuiſſards à la tête & un caſque tegi , & galeâ calcea
aux pieds, & murmureroit de ce ri, & murmuret quôd
que l'un ne viendroit pas bien à non aptè conveniat :
aut in uno die, in
l'autre : ou qui un jour qu'il n'y dicto à pomeridia
a marché que juſqu'à midi, ſe nis horis juſtitio,
plaindroit de ce qu'il ne lui ſe quiſquam ſtomache
tur non ſibi concedi
roit pas permis de mettre en
vente l'après-dînée ce qu'il y au quid venale propo
nere, qu1a mane con
roit pû mettre le matin : ou qui ceſſum eſt : aut in unâ
s'étonneroit qu'en une même mai domo videat aliquid
ſon, l'eſclave qui eſt deſtiné à ver tractari manibus à
ſer à boire, ne pût pas porter la quoq uam ſervo, quod
facere non ſinatur qui
main à certaines choſes qu'un au pocula miniſtrat, aut
tre pourroit toucher ; ou qu'on aliquid poſt praeſepia
fît derriere l'écurie , ce que la fieri, quod ante men
bienſéance ne ſouffre pas qu'on ſam prohibeatur , &
faſſe à la ſalle où l'on mange : ou indignetur, cüm ſit
unum habitaculum &
qui enfin trouveroit mauvais , una familia , non u
qu'en une même maiſon & dans bique atque omnibus
une même famille tous ne fuſſent idem tribui.
pas également partagés.
Tels ſont ceux qui ne peuvent Sic ſunt iſti qui
ſouffrir qu'on leur diſe , qu'il a indignantur, cüm au
dierint illo ſaeculo li
été permis aux Juſtes des pre cuiſſe ( f) juſtis ali
miers ſiécles, ce qui ne l'eſt plus quid quod iſto non
à ceux de notre tems , & que licet juſtis; & quia
Dieu ſelon la diverſité des tems illis aliud praecepit
a ordonné autre choſe aux uns Deus , iſtis aliud pro

( e ) Camer. Giſlen. Tornac. r. Aquie. & Ulim. quid cuique


membro. Optime.
(f) Camer. Sanctis.
Livre troiſiéme, Chapitre VII. I49
temporalibus cauſis , & autre choſe aux autres, quoi
cûm eidem juſtitiae que les uns & les autres n'aient
utrique ſervierint : eû que la même juſtice pour ré
cum in uno homine ,
& in uno die, & in gle : ils ont pourtant l'experience,
unis œdibus videant qu'en un même corps ce qui
aliud alii mcmbro vient bien à une partie, ne con
congruere , & aliud vient pas à une autre ; qu'en un
jam dudum licuiſſe, même jour ce qui étoit permis
( g ) & poſt horam
non licere : quid une heure auparavant , ne l'eſt
dam in illo angulo plus une heure après ; & dans la
permitti aut juberi, , même maiſon que ce qu'on laiſſe,
quod in iſto (h) jux- . ou même qu'on fait faire dans un
ta vetetur & vindi
CCtUlI . coin , on le défend , & on le pu
nit dans un autre.
Numquid juſtitia , Ce n'eſt point au reſte que la
varia eſt & mutabi
lis ? Sed tempora, juſtice change ou varie , mais les
quibus praeſidet, non tems à quoi elle préſide, ne s'é-
pariter eunt ; tempo coulent pas tous enſemble ; car il
ra enim ſunt. eſt de la nature des tems de ve
nir à la ſuite les uns des autres.
Homines autem , D'autre part, comme la vie des
quorum vita ſuper hommes eſt courte , & que leur
terram brevis eſt,
quia ſenſu non va eſprit eſt trop borné pour pou
lent cauſas contexere voir pénétrer les principes ſur
ſœculorum priorum , leſquels ſe gouvernoient † dif
aliarumque gentium, férentes nations des ſiécles paſ
quas experti non ſunt, ſés, & comparer ce qu'ils n'ont
cum his quas experti
ſunt ; in uno autem † vû avec ce qui eſt ſous
corpore, vel die, vel eurs yeux : & qu'ils diſtinguent
domo, facilè poſſunt parfaitement ce qui convient &
videre quid cui mem à chaque partie d'un même corps,
bro, quibus momen & à chaque heure d'un même
, (g) sic Bertin. Editi pratermittunt , &.
| (h) Ita optimè Germ. 1. ac Bertin. Editi , juſtè.
K iij
15o Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
jour , & à chaque coin & à tis, quibus partibus
chaque perſonne d'une même perſoniſ-ve congruatt
in illis offenduntur ;
maiſon ; ils condamnent l'un & his ſerviunt. .
s'attachent à l'autre.
14. Voilà ce que je ne ſavois 14. Haec ego tunc.
pas, & qui ne m'étoit pas encore neſciebam, & non ad
vertebam ; & ferie
venu dans l'eſprit; tout cela pour bant undique iſta
tant ſautoit aux yeux ; car quand oculos meos , & non
je faiſois des vers, je ſavois fort videbam. Et canta
bien qu'il ne m'étoit pas permis bam carmina, & non
de mettre toutes ſortes de pieds mihi licebat ponere
dans toutes ſortes de vers, mais † quemlibet u
ilibet, ſed in alio.
dans tel & tel vers tel & tel pied, atque alio metro, ali
& dans tel endroit d'un tel vers, & ter atque aliter, & in
non par tout, le même pied; par uno aliquo verſu non,
ce que la poëſie ſans être diffé omnibus locis eum
rente en différentes rencontres, dem pedem : Et ars
réuniſſoit toutes ces différences, ipſa quâ canebam,
non habebat aliud ali
bi, ſed omnia ſimul.
Je ne voïois donc pas alors Et non intuebar.
que la juſtice ſur laquelle s'é- juſtitiam cui ſervi
toient réglés les Saints des tems rent boni & ſancti
paſſés, renfermoit d'une maniere homines, longè ex
cellentiüs atque ſu
encore plus excellente & plus blimius habere ſimul
parfaite tous les différens pré omnia quae ( i ) præ
ceptes qu'elle a jamais faits, ſans cepit , & nullâ ex
qu'elle ſoit ſuſceptible de la parte variari , & ta
men var11s tempor1
moindre variation : car elle n'or bus non omnia ſimul,
donne pas toutes choſes en mê ſed propria diſtri
me tems : mais elle aſſortit ſes buentem ac praeci
préceptes aux ſiécles pour leſ pientem. Et repre
(i ) Aquic. Bertin. Camer. Giſlen. Torn. I. & Lov. addunt,
Deus Sed ea vox abeſt à potioribus MSS. & pleriſque editis , quia
ju* hic laudatur juſtitia, non eſt alia ab ipſo Deo qui pracepit,

»
Livre troiſîéme, chapitre VIII. I5 I

hendebam caecus pios uels ils ſont faits. Ainſi je con


patres, non ſolüm ſi
cut Deus juberet at
§ en aveugle les ſaints Pa
que inſpiraret uten triarches , qui non ſeulement
tes praeſentibus, ve s'accommodoient aux uſages de
rüm quoque , ſicut leur tems de la maniere que
Deus revelaret futura Dieu le leur ordonnoit, & qu'il
praenuntiantes.•.
les inſpiroit ; mais qui encore
rédiſoient l'avenir comme il le
eur réveloit.

,SN.5N-SN.-5 :-5N.3X.-5N-5N.-5N : 58 58 58.5K.


C H A P I T R E V I I I.

Règle pour diſcerner ce qui eſt mauvais en ſoi, & ce qui


ne l'eſt que par rapport aux circonſtances des tems &
des lieux. Soûmiſſion que l'on doit aux ordres de Dieu.
Des péchés contre Dieu & contre le prochain. Princi
pes fondamentaux de toute la Morale Chrétienne. .
1j. UMQUI D
aliquando
I 5. M A 1s qu'on m'aſſigne
un tems & un lieu, où
aut alicubi injuſtum
eſt diligere Deum ex ç'ait été un mal d'aimer Dieu de Deut. 6. *.
toto corde , & ex to tout ſon cœur , de toute ſon Mat.22.3 -
tâ animâ, & ex totâ ame, & de tout ſon eſprit, &
mente ; & diligere d'aimer ſon prochain comme ſoi
proximum tamquam même ? Un tel amour eſt le fond
( a) ſeipſum ? Itaque de la juſtice même. ToUs LEs
FLAGITIA quae ſunt cRIMEs donc qui attaquent cette
contra naturam ubi vertu , tels qu'étoient ceux des
que ac ſemper deteſ habitans de Sodome , ſont par Gen. 19.
14•
tanda atque punienda tout & en tout tems également
;

( a ) Ita optimè Camerae Tornac. 1. & Aquic. Alii, cum edi


tis , teipſum , non ita probè.
K iiij
152 Les Confèſſions de S. Auguſfin ,
exécrables & puniſſables. Ainſi ſunt, qualia Sodo
quand même tous les hommes ſimitarum
omnes
fuerunt;qua:
gentes face
s'accorderoient à les commettre ; rent, eodem criminis
ils n'en ſeroient pas moins cou-, reatu Divinâ lege te
- pables devant Dieu, qui n'a pas nerentur, quae non ſic
fecit homines ut ſe
fait les hommes pour uſer ainſi
les uns des autres. ET c'EsT rom illo utereneur modos
V1oLATUR quippe
pre l'union intime qui doit être ipſa ſocietas quae cum
entre lui & nous, que de ſoiiil Deo nobis eſſe debet,
ler par des déréglemens auſſi abo cüm eadem natura ,
minables la pureté de la nature, cujus ille auctor ef,
dont il eſt auteur. -
libidinis perverſitate
polluitur.
Pour ce qui n'eſt crime qu'en QUAE autem con
tant qu'il eſt contraire auX IIlCeurS tra mores hominu
des peuples, il faut l'éviter ſui · rum
ſunt flagitia, promo
diverſitate vitan
vant la différence des mœurs de
da ſunt ; ut pactum
chaque peuple. Sur ce pied nul inter fe civitatis aut
homme, ſoit citoïen, ſoit étran gentis, conſuetudine
ger, ne doit jamais aller contre vel lege firmatum ,
ce qui eſt paſſé en régle ou en nullâ civis aut pere
grini libidine viole
coûtume dans un païs, parce que tur. T U R P I s enim
ToUT membre qui n'a point de omnis pars eſt ſuo
rapport à ſon corps, ſe deshon univerſo non con
nore, & mérite d'être retranché. gruens.
Mais ſi c'eſt Dieu qui ordonne Cüm autem Deus
quelque choſe de contraire aux aliquid contra mo
rem aut pactum quo
réglemens de quélque peuple que rumlibet jubet , et ſi
ce ſoit, il faut le faire , quoi numquam ibi factum
u'il ne ſe ſoit jamais fait ; il eſt , faciendum eſt ;
§ le renouveller s'il a été in & ſi omiſſum, inſtau
terrompu, & l'établir s'il n'a ja randum ; & ſi inſti
tutum non erat, inſti
mais été établi. Car s'il eſt per tuendum eſt. Si enim
mis à un Roi dans l'étenduë de
Regi licet, in civita
ſon roïaume de faire des ordon te cui regnat , jubere
Livre troiſiéme, chapitre VIII. 153
aliquid quod neque nances que ni lui ni ſes prédé
ante illum quiſquam, ceſſeurs n'avoient faites ; en pa
ncc ipſe umquam juſ
ſerat, & non contra reil cas bien loin que l'obéiſſance
ſocietatem civitatis bleſſe les loix de la ſocieté, c'eſt
ei obtemperatur, imò que de ne
au contraire les violer
contra ſocietatem
pas obéir : la maxime générale
non obtemperatur de tous les peuples étant qu'IL
( GENERALE quippe FAUT oE EIR A soN RoY : com
pactum eſt ſocictatis
humanae obedire Re bien plus doit - on ſans héſiter
gibus ſuis ) quantò obéir à Dieu , dont la Roïauté
magis Deo , regna-
- 9, . s'étend ſur toutes les Créatures ?
tori univerſæ creatu
ra ſua , ad ea quæ Puiſqu'IL N'EsT point de puiſſan
juſſerit fine dubita ce qui ne lui ſoit auſſi ſubor- .
tione ſerviendum eſt ? donnée, que dans les ſocietés hu
SICUT enim in pote IIla1IlCS les Magiſtrats ſubalternes
ſtatibus ſocietatis hu
le ſont aux premiers Magiſtrats.
manae major poteſtas
minori ad obedien
dum prœponitur, ita
Deus omnibus.
16. Item in faci 16. Du nombre des crimes qui
noribus , ubi libido attaquent la ſocieté civile, eſt la
eſt nocendi, ſive per
contumeliam , ſive paſſion de nuire à ſon prochain,
per injuriam : & u ſoit en l'outrageant ou en lui fai
trumque vel ulciſ ſant quelque tort; ou bien, réiiniſ
cendi causâ , ſicut ſant ces deux objets, en ſe ven
inimico inimicus : geant de lui , comme on fait d'un
vel adipiſcendi ali ennemi ; ou en s'emparant de ſon
cujus extrà commo
di, ſicut latro viato bien, ainſi que les voleurs; ou en
ri : vel evitandi mali, prévenant quelque mal que l'on
ſicut ei qui timetur : en craint; ou en lui portant envie
vel invidendo , ſicut à l'exemple de ces miſerables, qui
feliciori miſerior ,
aut in aliquo proſpe ne ſauroient ſouffrir que d'autres
ratus , ei quem ſibi ſoient heureux ; ou qui même
acquar1 t1met, aut ac étant dans la proſpérité , crai
I54 Les Confeſſions de s, Auguſfin,
gnent que d'autres ne s'élevent qualem dolet : vel ſo•
auſſi haut qu'eux ; ou qui conçoi lâ voluptate alieni
mali, ſicut ſpectato
vent de la haine contre ceux qui res gladiatorum, aut
vont de pair avec eux , ou enfin irriſores, aut illuſo
en prenant plaiſir à ſe repaître des res quorumlibet.
maux d'autrui , comme ceux qui
aiment les combats des gladia
teurs, ou ceux qui font métier
d'inſulter indifféremment tout le
, monde, & de s'en mocquer.
C'eſt généralement en ces bran Haec ſunt capita
ches que l'injuſtice ſe partage : iniquitatis, quæ pub
il n'en eſt point qui n'ait pour lulant principandi &
Exod. 2o.
tige conjointement ou ſéparé ſpectandi & ſentiendi
2» libidine, aut unâ, aut
ment l'orgueil, la curioſité, & la duabus earum, aut ſi
pente aux plaiſirs ſenſuels. Or, mul omnibus. Et vi
mon Dieu ſouverainement doux vitur malè adverſus
& infiniment élevé, tous les dé tria & ſeptem, pſal
terium decem chor
ſordres de la vie ſont autant de
darum decalogum
tranſgreſſions ( 1 ) des trois pre tuum, Deus altiſſime
miers, & des ſept derniers pré & dulciſſime.
ceptes de votre décalogue, figuré
Pſal. 32.2. par le pſaltérion à dix cordes,
Mais comment les péchés des Sed quæ flagitia
hommes peuvent-ils vous offen · in te, qui non cor
· rumperis ? Aut quae.
ſer ou vous nuire ; vous , qui adverſus te facinora,
êtes également incorruptible & à cui noceri non poteſt?
couvert de tout attentat ? Ah ! Sec Hoc vINDICAs ,
c'eſt que voUs vous êtes chargé quod in ſe homines
de † le mal que les hommes perpetrant : ( b ) qui
etiam cüm in te pec
ſe ont réciproquement ; outre cant , impiè faciunt
qu'en vous offenſant ils portent in animas ſuas, &
des coups mortels à leur ame, & mentituriniquitas ſi
( b ) Sic Germ. prior Editi, quia,
Eivre troiſiéme, Chapitre VIII. 155
bi, ſive corrumpendo de-là leur iniquité tourne contre Pal.2.I.
· ac pervertendo natu eux , ſoit qu'ils corrompent &
ram ſuam , quam tu détruiſent la nature que vous
feciſti & ordinaſti ;
vel immoderatè uten avez créée & établie † qu'ils
do conceſſis rebus ;
vel in non conceſſa
bleſſent les loix de la tempéran
ce dans l'uſage qu'ils font des
flagrando in eum u biens que vous leur avez permis :
ſum qui eſt contra
naturam ; aut reite ſoit qu'au mépris de vos défen
nentur,animo & ver ſes, ils brûlent d'une paſſion in
bis ſaevientes adver fâme qui viole les loix de la na-Rom-ac.
sus te, & adversüs ſti ture. Ou que roulant des deſſeins
mulum calcitrantes:
aut cum diſruptis li & tenant des diſcours qui vous
mitibus humanae ſo offenſent , ils regimbent ainſi Aa. 9 .
cietatis, laetantur au contre l'éperon; ou que rompant
daces privatis conci les nœuds de la ſocieté civile , ils
liationibus aut di mettent témérairement leur fatis
remptionibus, prout
( c ) quidque delecta
faction à former des liaiſons ou
verit, aut offenderit. des diviſions particulieres , ſelon
que l'état préſent des choſes leur
laît ou leur déplaît.
Et ea fiunt , cùm tu Et c'eſt ce qui arrive (2 ) quand
derelinqueris fons vi on vous abandonne, ô mon Dieu,
tae, qui es unus & vous qui êtes la ſource de la vie
Verus creator & rec
tor univerſitatis ; & & l'unique & véritable Auteur de
rivatâ ſuperbiâ di l'Univers, & de l'ordre qui y re
§ in parte unum gne ; & que par un orgueil que
falſum. Itaque PIE l'amour propre ſuggere, on ſe ti
TATE humili reditur
in te, & purgas nos re à part pour s'attacher à un
à conſuetudine malâ, faux §. AUssI ne ſe rappro
& propitius es pec che-t-on de vous , que par une
catis confitentium , humble pieté : c'eſt alors que vous
& exaudis gemitus nous guériſſez de nos mauvaiſes
( c ) Ita optime Mss. frequentiores. Aſt Ulim. ac Arn. prout
quiſque. Bertin. prout quibus , malè.
w

156 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,


habitudes, que vous remettez les compeditorum,& ſol
péchés à ceux qui les reconnoiſ vis à vinculis quæ.
ſent devant vous, & que prêtant nobis fecimus ; ſi jam
l'oreille aux gémiſſemens que
nous pouſſons du milieu des † non erigamus adver
sus te cornua falſae
que nos iniquités avoient forgés, libertatis , avaritiâ
vous mettez fin à notre eſclava
§ pourvû que l'amour d'une plus habendi,& dam
auſſe liberté , à force d'éten no totum amittendi »

dre ſon domaine, & de perdre amplius amando pro


tout pour tout avoir » IlC IlOllS prium noſtrum,quàm
porte pas à nous élever contre te omnium bonum,
vous , & à préférer notre bien
particulier à vous - même , qui
êtes le bien général de toutes les
Créatures.

R E M A R Q U E s.
(1) L# trois premiers & les ſept derniers préceptes du Dé
calogue. S. Auguſtin ne fait cette diſtinction, que parce
que Dieu l'avoit faite en remettant à Moïſe les deux Tables où
il avoit gravé ſes Commandemens. Une de ces Tables conte
noit les trois préceptes qui regardoient Dieu ſeul ; le ſept autres
préceptes étoient écrits † la ſeconde Table , & ils avoient le
Prochain pour objet. Comme le nombre de trois & de ſept
étoit bien plus myſtérieux que les autres, ſelon les Platoniciens &
S. Auguſtin même, ce Pere n'a eu garde de manquer de les ſpéci
fier, quoiqu'il ne s'y arrête pas , comme il fait ordinairement.
(2) Quand on vous abandonne. Le comble du malheur, dit
S. Gregoire de Nazianze, c'eſt d'abandonner Dicu.

e#?
Livre troiſiéme, Chapitre IX. ' 157
#'& & k # k# k # k# k# &k k' &k 3k ,k 3k &k 3 k &k 5 k&, k&, k3 A& ,k #k #k #4 #Ar #Mr # A # 4# ##.
4. * v * x * + * + * + * r * * + * + * r * r 4 M r * + * A
## # ## # # # # # # # # # # # Q 2-9 # , # # # # ,r # # # çº

C H A P I T R E I X.

Nature des péchés de ceux qui s'avancent dans le bien.


Actions qui paroiſſent être des crimes ou des attentats.
Obligation d'obéir à Dieu. Vues que doivent avoir ceux
qui lui obéiſſent.
17. Q E D inter fla
gitia & faci
I7. L Es fautes de ceux qui
nora, & tam multas
font des progrès dans le
iniquitates ſunt pec
bien , tiennent le milieu (1) entre
cata proficientium ; les crimes & les forfaits, & quan
quae à bene judican tité d'excès qui bleſſent la juſtice :
tibus & vituperantur car les gens éclairés les condam
ex regula perfectio
nis, & § ſpe nent quand ils en jugent par les
frugis, ſicut herba § régles les plus parfaites , tandis
getis. qu'ils les loüent en les conſidé
rant du côté des fruits qu'on en
eſpere, comme on ſe réjoüit de
voir le bled qui pouſſe bien,
quoiqu'il ſoit encore en herbe.
Et ſunt quaedam ſi Il y a encore des actions qui
milia vel fiagitio vel ont l'air & l'apparence de cri
facinori , & non ſunt mes ou de § , mais qui ne
peccata, quia nec te
offendunt, Dominum ſont point des péchés, parce qu'el
Deum noſtrum, nec les ne vous offenſent point, mon
ſociale conſortium ; Seigneur & mon Dieu , ni ne
cüm conciliantur ali ſont point contre les loix de la
qua in uſum vitæ , ſocieté humaine; comme l'atten
congrua tempori, &
incertum eſt an libi tion de faire à propos des amas
dine habendi , aut des choſes néceſſaires à la vie ,
puniuntut corrigendi lorſqu'on n'a aucune preuve que
158 Les Confeſſions de s, Auguſtin,
l'avarice y ait quelque part ; ou ſtudio , poteſtate or
dinatâ , & incertum
la punition des coupables faite eſt an libidine nocen
par une autorité légitime , & di. Multa itaque fa
qu'on ignore ſi le juge avoit pour cta quae hominibus
motif l'envie de faire ſouffrir le improbanda videren
criminel. Par où l'on voit qu'IL tur, teſtimonio tuo
Y A bien des actions qui ſont approbata ſunt : &
MULTA , laudata ab
mauvaiſes aux yeux des hommes, hominibus, te teſte
& qui né le ſont pas aux vôtres; damnantur, cüm ſæ
& mille autres que les hommes pèſe aliter habet ſpe
loüent, & que vous condamnez ; cies facti , & aliter
facientis animus, at
parce que autre choſe eſt l'exte que articulus occulti
rieur de l'action, autre choſe l'in
temporis.
tention de celui qui agit, & la
circonſtance ſecrete du tems dans
laquelle il s'eſt déterminé.
Lors donc qu'il vous arrive Ciim verò aliquid
de commander tout à coup quel tu repentè inuſitatum
que choſe d'extraordinaire & & improviſum impe- .
d'imprévû , quand même vous
l'auriez § défendu, quand ras , etiamſi hoc
même vous cacheriez les raiſons aliquando •vetuiſti ,
que vous avez de le comman quamvis cauſam im
der , quand même enfin ce que perii tui pro tempore
vous commandez, ſeroit contrai occultes, & quamvis
re aux ſtatuts de quelque ſocieté contra pačtum ſit ali
particuliere, qui doute que vous quorum hominum ſo
ne deviez être obéi , puiſqu'UNE
s o c 1 E T E' n'eſt juſte & légiti cietatis, quis dubitet
me, qu'autant qu'elle vous eſt eſſe faciendum, quan
§ 2 Mais heureux ceux do EA jUsTA eſt ſo
qui comprennent que c'eſt vous cietas hominum quæ
ui commandez. Car ceux qui ſervit tibi ? Sed beati
§ profeſſion de vous ſervir ,
Livre troiſiéme, Chapitre X. 159
ºui te imperaſſe font tout ce que vous comman
ſciunt. Fiunt enim
dmnia à ſervientibus dez, ſoit en vûë de remplir des
tibi, vel ad exhiben devoirs marqués pour le tems
dum quod ad præ
ſens opus eſt, vel ad
- noncer
Préſent les
: ſoit
§ qu'ilà s'agiſſe
venir.
d'§
futura prænuntianda.

R E M A R Q U E S.
( 1 ) Z'Ntre les crimes & les forfaits. Par crime , flagitium ,
S. Auguſtin entend un † qui ſoüille le pécheur ſans
faire tort à † onne : & par for ait ou attentat, facinus, il mar
º \. • » -

que un péc é où le corps, le bien, ou l'honneur du prochain eſt


intereſſé.

ººººeºº3º3º8363eeseºseºsss38,3e3e3gse3gsºs
C H A P I T R E X.
Pº quel excès d'extravagance il étoit tombé en ſuivant
les principes des Manichéens touchant certains fruits.
18. H AE c ego ne 18. C OMME j'ignorois ces my
ſciens, irri
debam illos ſanctos ſteres, je me ( 1 ) moc
ſervos & prophetas quois des Saints qui avoient été
tuos. ( a ) sed quid vos ſerviteurs & vos Prophétes.
agebam, cüm irride Mais que gagnois-je à me moc
bam eos, niſi ut ir quer d'eux , ſinon de me faire
riderer abs te, ſen mocquer moi-même de vous, en
ſim atque paulatim
perductus ad eas nu donnant peu à peu & inſenſi
gas, ut crederem fi blement dans cette extravagan
cum plorare cüm de ce , de croire qu'on ne pouvoit
CCTP1tur , & matrem ciieillir une figue, que la figue
( a ) Sic Germ. antiquior, Aquic. Camerac. Giſlen. & Tornac.
J. Alii cum editis , &.
I6o Les confeſſions de s. AuguAin ;
& l'arbre que les Manichéens ap ejus arborem, lacry
mis lacteis ? Quam
pelloient # mere, ne verſaſſent
des larmes de lait : & néanmoins
tamen ficum ſi come
diſſet aliquis ſanctus,
ſi quelqu'un du nombre de leurs alieno ſanè non ſuo
Saints ou Elus, venoit à manger ſcelere decerptam ,
cette figue, & à la digerer, pour miſceret viſceribus ,
& anhelaret de illâ
vû qu'il n'eût point de part au Angelos , imò verò
crime qu'il y avoit à la ciieillir , particulas Dei , ge
il exhaloit au moïen des gémiſ mendo in oratione
ſemens qu'il pouſſe dans l'orai atque ructando, quae
ſon, des Anges & même des par particulae ſummi &
ticules de la ſubſtance du Dieu veri Dei ligatæ fuiſ
ſent in illo pomo,
ſouverain & véritable ; particu niſi Electi ſanctidente
les qui ſeroient reſté attachées à ac ventre ſolveren
ce fruit , ſi elles n'en avoient été tur. Et credidi miſer
détachées par les dents de cet magis eſſe miſericor
Elu, & par le diſſolvant de ſon diam præſtandam
fructibus terrae, quàm
eſtomach. Ainſi j'étois aſſès miſé hominibus propter
rable , pour croire qu'il falloit quos naſcerentur. Si
avoir plûtôt pitié des fruits de la quis enim eſuriens
terré, que des hommes pour qui peteret qui Mani
ils ſont faits. Car dans cette Secte chaeus non eſſet, quaſi
capitali , ſupplicio
on a pour dogme , que donner damnanda buccella
une figue à tout autre qu'à un videretur, ſi ei dare
Manichéen , de quelque faim
2* - / 2
tllI.

qu'il ſoit preſſé, c'eſt quaſi la


condamner au dernier ſupplice.

R E M A R Q U E S.
(1 ) I E me mocquois des Saints qui avoient été vos Prophétes.
J Obſervez que S. Auguſtin ne dit pas, qu'il ſe mocquoit
des Saints & des Prophétes , mais des Saints qui étoient Pro
phétes, & qu'il prenoit occaſion de ſe mocquer d'eux des actions
mêmes qui étoient autant de prophéties & de myſteres.
CHAP.
Livre troifîéme, chapitre xi. I4 I

C H A P I T R E x I.
#Douleur de ſainte Monique de voir ſon fils Manichéen,
· Larmes qu'elle verſe à ce ſujet. Elle le chaſſe de ſa
table. Elle le reprend en conſéquence d'un ſonge pro
phétique qui lui annonce ſa converſion future.
19. E T miſiſti ma profondes
num tuam cx
alto, & de hac pro
19.
C 'EsT de ces
ténébres que vous m'a-
fundâ caligine eruiſti vez tiré en me tendant la main
animam meam , cüm du haut du Ciel, quand ma mere
pro me fleret ad te votre fidéle ſervante verſoit de
mater mea, fidelis vant vous bien plus de larmes
tua , amplius quàm pour moi , que les autres meres
flent matres corporea
funera. Videbat enim n'en verſent, quand elles voïent
illa mortem meam , porter en terre leurs enfans. Car
ex fide & ſpiritu ſa foi & les lumieres que vous
quem habebat ex te, lui communiquiez , faiſoient
& exaudiſti eam, Do
mine. Exaudiſti eam,
qu'elle me conſidéroit comme
nec deſpexiſti lacry mort. Mais vous avez daigné
mas ejus, cüm pro l'exaucer, mon Dieu. Oüi, vous
fluentes rigarent ter avez daigné l'exaucer : & vous
ram ſub oculis ejus, n'avez pû tenir contre ce torrent
in omni loco ora de larmes, dont elle arroſoit tous
tionis ( a ) exaudiſti
eam. Nam unde illud les lieux où elle répandoit ſon
ſomnium , quo eam cœur en votre préſence. Car de
conſolatus es, ut vi quel autre que de vous, lui ſe
vere ( b ) me conce roit venu ce ſonge qui lui don
( a ) Bertin, Aquic. & Giſlen. & exaudiſti CaIm. .. :
( b ) Germ. I. Camerac. Aquic. Bertin. & Giſlen, ut vivere
me ſecum crederet, & haberet mecum eamdem menſam. Bad.
Am. Er. & Lov. me ſecum crederet & habere ſecum , &c. Sed
legendum cum MSS. potioribns , me concederet, vel cum Arn, me
ſecum concederet. "

Tome I.
162, Les confeſſions de s. Auguſtin,
na tant de conſolation, (1) qu'el deret & habere ſecum
le me permit de demeurer & de camdem menſam in
domo , quod nolle
manger avec elle ; ce qu'elle ne cœperat, averſans &
ſouffroit plus depuis quelque deteſtans , blaſphe
tems, par averſion pour la Secte · mias erroris mei, Vi
infâme que j'avois embraſſée.Un dit enim ſtantem ſe
in quadam regulâ li
jour donc qu'elle dormoit, elle gneâ , & §
ſe vit ſur une régle de bois, tou tem ad ſe juvenem
te baignée de larmes & plongée ſplendidum , hila
dans ſa douleur , quand un jeu rem atque arridentem
ne homme éclatant de lumiere, ſibi , ctim illa eſſet
moerens , & moerore
s'approcha d'un viſage gai & ſoû confecta. Qui cüm
riant, & lui demanda le ſujet de cauſas quaeſiſſet ab eâ
ſa triſteſſe, & de tant de pleurs mœſtitiae ſuae, quoti
qu'elle répandoit tous les jours ; dianarumque lacry
& cela # cet air qui marque marum , docendi , ut
ordinairement moins de curioſi aſſolet, non diſcendi
gratiâ, atque illa reſ
té, que d'envie d'annoncer quel pondiſſet , perditio
ue bonne nouvelle. Elle répon nem meam ſe plan
† que c'étoit ma perte qu'elle gere , juſſiſſe illum
quò ſecura eſſet , at
pleuroit. Sur quoi il lui dit de que admonuiſſe ut
ſe raſſûrer, & de faire attention attenderet, & vide
que j'étois où elle étoit. En effet ret ubi eſſet illa, ibi
s'étant tournée, elle m'apperçut eſſe & me. Quod illa
auprès d'elle ſur la même régle. ubi attendit , vidit
me juxta ſe in eâdem
D'où lui ſeroit venu un tel ſujet regulâ ſtantem.
Un
de conſolation, que de la bonté de hoc , niſi quia
avec laquelle vous écoutiez les erant aures tuae ad
gémiſſemens de ſon cœur ? Que cor ejus ? O tu bone
vous êtes bon , Seigneur tout omnipotens, qui s1c
cURAs unumquem
puiſſant ! VoUs AvEz ſoin d'un que noſtrûm , tam
chacun de nous, comme ſi cha quam ſolum cures ;
cun de nous étoit ſeul, & vous & ſic omnes, tam
avez autant de ſoin de tous, que quam ſingulos.
, de chacun en particulier.
Livre troiſiéme , Chapitre XI. 163
· 1o. Unde illud e 2o. D'où auroit-elle encore tiré
tiam , quòd cüm mi cette réponſe ſi juſte, lorſque
hi narraſſet ipſum vi
ſum , & ego ad id m'aïant fait part de ce ſonge,
trahere conarer , ut & moi voulant en inférer, qu'el
illa ſe potitis non deſ le ne devoit pas déſeſperer d'ê-
peraret futuram eſſe tre un jour ce que j'étois, elle
quod eram , conti répliqua ſur le champ, & ſans
nuô ſine aliquâ haeſi balancer ; Non , dit-elle : car il ne
tatione, Non, inquit;
mon enim mihi dictum m'a point été dit : Vous êtes où il eſt :
eſt, Ubi ille , ibi & mais , il eſt où vous êtes ? '
tu ; ſed , ſUbi tu , ibi
c3 ille ?
Confiteor tibi, Do Je vous rends graces, ô mon
mine, recordationem Dieu ; car autant que je m'en
meam, quantum re
colo, quod ſaepè non
ſouviens, je fus alors, comme je
tacui , ampliüs me l'ai dit pluſieurs fois, plus frappé
iſto per matrem vi de la réponſe que vous me fîtes
gilantem reſponſo par la bouche de ma pieuſe me
tuo, quòd tam vicinâ re, que du ſonge même par le
interpretationis falſi uel vous vouliez bien pour mo
tate turbata non eſt ; § ſon affliction, lui faire en
& tam citò vidit
quod videndum fuit trevoir une joie, qu'elle ne de
( quod ego certè an voit goûter que long-tems après.
tequam dixiſſet, non Pour elle , bien loin d'ètre ſeu
§ etiam tum lement ébranlée par ma fauſſe
commotum fuiſſe ,
quàm ipſo ſomnio interprétation, quelque apparen
uo feminae piae gau te qu'elle fût , elle vit ſur le
§ , tanto poſt fu champ ce qu'il falloit voir, & ce
turum , ad conſola que je n'avois pû appercevoir
tionem tunc praeſen avant qu'elle me l'eût dit,
tis ſolicitudinis , tan
tô antè prædictum
eſt.
Nam novem fer · (2 ) Car je demeurai près de
mè anni ſecuti ſunt , neuf ans au fond de cet abîme
L ij
164 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
d'impureté & d'aveuglement.Je quibus ego in illo ſi
faiſois bien des efforts pour m'en mo profundi ac tene
bris falſitatis ; cum
tirer ; mais ils ne ſervoient qu'à ſaepè ſurgere conarer,
m'enfoncer davantage: tandis que & gravitis alliderer,
volutatus ſum : cüm
cette vèuve chaſte, pieuſe & tem tamenilla vidua caſ
pérante , telle que vous les ai ta , pia & ſobria ,
mez, animée par l'eſpérance que quales amas, jam qui
vous lui aviez donnée , redou dem ſpe alacrior, ſed
bloit à toutes les heures du jour fletu & gemitu non
ſes pleurs & ſes gémiſſemens , ſegnior, non deſineret
horis omnibus ora
pour obtenir de vous ma con
tionum ſuarum de
verſion. Mais bien que vous euſ me plangere ad te.
ſiez égard à ſes prieres, vous Et intrabant in con
me laiſſiez toûjours engager de ſpectum tuum preces
plus en plus dans les ténébres de ejus, & me tamen di
mittebas adhuc volvi
IIlOIl CI:ICuI - & involvi illâ caligi
- • -- 1 ^ - -

IlC»

R E M A R Q U E S.

(1 ) E Lle me permit de demeurer & de manger avec elle. Pen


- dant le tems que ſainte Monique n'avoit pas permis à
ſon fils de demeurer avec elle, Romanien ce riche citoien de Tha
gaſte dont nous avons déja parlé, le retira chez lui, le conſi
dera ſi fort, & lui témoignatant d'amitié, qu'on lui rendoit au
tant d'honneurs qu'à lui-même. S. Auguſtin étoit donc revenu de
Carthage à Thagaſte, quoiqu'il n'en diſe rien.
( 2 ) je demeurai cependant encore près de neuf ans. Saint Au
guſtin dit en pluſieurs endroits de ſes écrits, qu'il ſuivit durant
neuf ans entiers les erreurs des Manichéens. Ces neuf ans doivent
finir au dégoût que Fauſte le plus célébre Docteur de cette Secte, lui
en donna par ſes réponſes, c'eſt-à-dire, à l'an 383.Ainſi il tomba
dans l'héréſie en 373. ou 374. dans la 19. ou 2o. année de ſon
âge, aſſez peu de tems après qu'il eut lû l'Hortence de Ciceron.
Tillemont, hiſt, Eccl. t. 13. p. 23.
Livre troiſiéme, Chapitre XII. I 65

$2:;$2:,S32;:;$2:;$2::$2:,S32e
C H A P I T R E X I I.

Moiens que prenoit Sainte Monique pour la converſion


de ſon fils. Entretien qu'elle eut ſur cela avec un ſaint
Evêque. Parole conſolante de cet Evêque qui lui faia
ſoit eſpérer ce qu'elle ſouhaitoit avec tant d'ardeur.
2 I. TN T dediſti al 2 I• N T R E une infinité de
terum reſpon traits que je paſſe, ſoit
ſum ( a) interim , parce que je ne ſaurois les rap
quod recolo : nam & peller, ſoit qu'il me tarde de re
multa prœtereo,prop
ter quod propero ad prendre la ſuite de mes confeſ
ea quae me magis ur ſions, je ne puis oublier une ré
gent confiteri tibi, & ponſe preſque ſemblable que
multa non memini ; vous ſuggerates à un de vos Saints
dediſti ergo alterum,
per ſacerdotem tuum Evêques, qui avoit été élevé &
quemdam Epiſco nourri dans l'Egliſe, & qui étoit
pum , nutritum In
verſé dans vos divines Ecritures.
Eccleſiâ & exercita ( 1 ) Ma Mere le prioit un jour,
tum in libris tuis. , comme elle faiſoit tous les Sa
Quem ciim illa femi
na rogaſſet, ut digna
vans qu'elle rencontroit, de vou
retur mecum collo loir bien entrer en conférence
qui, & refellere er avec moi, de combattre mes er
rores mcos , & ( b ) reurs, & de me faire paſſer de
dedocere me mala , la mauvaiſe à la bonne doctri
ac docere bona ( fa ne. Il refuſa de le faire, & il fit
ciebat enim hoc, ſi
quos fortè idoneos ſagement, à ce que j'ai compris
inveniſſet)noluit ille; · depuis, s'excuſant ſur mon in
( a ) Germ. I. Aquic. Giſlen. Torn, r. Camerac. reſponſum
iterum. Probè.
( b ) Bertin. dedoceret. ... doceret.
L iij
166 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
docilité, qui venoit de ce que j'é- prudenter ſanè, quan
· tois enthouſiaſmé de la nouveauté tûm ſenſi poſteà. Reſ
† enim me ad
, de cette Secte, & de la vanité muc eſſe indocilem ,
que je tirois d'avoir pouſſé à bout eò quòd inflatus eſ
pluſieurs ignorans † mes ſo ſem novitate haereſis
hiſmes, comme elle - même le illius , & nonnullis
† avoit raconté. « Mais, ajoûta quæſtiunculis jam
multos imperitos e
» t-il , laiſſez - le faire : priez xagitaſſem , ſicut illa
» bien pour lui ſeulement : ſes le † ei. Sed.
» ctures lui feront aſſez voir la ſine , inquit, illum
s nature de l'erreur, & l'impiété ibi ; & tantùm roga
pro eo Dominum; ipſe
» énorme du Manichéiſme. * Il legendo reperiet, quis
lui conta tout de ſuite, qu'il avoit ille ſit error & quan
été lui-même mis entre les mains ta impietas. Simul
de ces Hérétiques par ſa Mere , etiam narravit , ſe
qu'ils avoient § ; & qu'aïant quoque parvulum à
non ſeulement lû , mais encore ſeductâ matre ſuâ da
tum fuiſſe Mani
tranſcrit preſque tous leurs li chaeis, & omnes pa -
vres, il avoit vû par lui-même, nè non legiſſe tan
& ſans le ſecours de perſonne, tiim , verum etiam,
combien cette héréſie étoit dé ſcriptitaſſe libros eo
teſtable : ce qui la lui avoit fait rum , ſibique appa
ruiſſe, nullo contrà
· abandonner. Après quoi, voïant · diſputante & convin
que ma Mere bien loin de goû cente, quàm eſſet illa
ter cet avis, fondoit en larmes, ſecta fugienda ; ita
& faiſoit de nouvelles inſtances que fugiſſe. Quae cüm
ille dixiſſet , atque
pour l'engager à me voir , & à illa nollet adquieſ
entrer en diſpute avec moi : « Re cere, ſed inſtaret ma
» tirez-vous, lui dit-il d'un air gis deprecando &
» qui marquoit qu'elle commen ubertim flendo , ut
me videret , & me
» çoit à l'ennuïer : continuez ce cum diſſereret ; ille
» genre de vie, il eſt impoſſible jam ſubſtomachans
» que le fils de tant de larmes taedio : Vade , inquît, .
» périſſe. » Ce qu'elle reçut , à ce à me , ita vivas :
Livre troiſiéme, chapitre XII. 167
(e) fierinon poteſt ut qu'elle m'a ſouvent dit depuis 2

filius iſtarum
marum pereat.
# O
comme une voix qui lui ſeroit ve
©© iel.
illa ita ſe accepiſſe, nuë du Ciel
inter colloquia ſua,
mecum ſœpè recor
dabatur, ac ſi de caelo
ſonuiſſet.
( e ) camevac, Giſten. & Bertin. fieri enim non poteſt.

R E M A R Q U E s.
( I ) M A Mere le prioit un jour. Il faut mettre cette convers
ſation ſur la fin de 374. ou en 375.
L E S

CONFESSIONS D E ·

SAINT AUGUSTIN,
LIVRE QUATRIEME.
S O M M A I R E.
# L décrit d'une maniere fort touchan
# #| te ce qui lui arriva pendant les neuf
# années qu'il fut dans l'héréſie déteſta
$º # 2lble des Manichéens, & l'abus qu'il
faiſoit de ſon eſprit, pour y entrainer les autres
& embarraſſer les Catholiques. Il profeſſe la Gram
maire & la Rhétorique avec toute la probité qu'on
pouvoit déſirer. Il diſpute le prix de la Poéſie, &
rejette les offres qu'on lui fait de le lui faire
remporter par des voies illicites.A l'occaſion d'une
/ I69
femme qu'il entretient, & dont il croioit ne pou
voir ſe paſſer, il remarque la différence qu'il »
a entre ces ſortes de commerces & un légitime
zmariage. Il s'entête de l'Aſtrologie judiciaire , &
me veut point ſe rendre aux avis ſalutaires
de ceux qui vouloient l'en déſabuſer. Excès de
douleur qu'il reſſent de la perte d'un ami, que la
conformité d'âge & de mœurs lui rendoit fort
cher. Pourquoi il trouvoit de la douceur à s'affli
er. Nature & Caracteres de la vraie amitié. Cau
ſe préciſe de toutes nos afflictions. Réflexions qui
de conduiſîrent à la diſtinction de la Beauté & de
la Convenance , ſur quoi il fît un ouvrage. Ef
forts inutiles qu'il fait pour connoître par le
moien de cette diſtinction la nature de Dieu &
ſelle de ſon ame. .
17e Les Confeſſions de S. Auguſtin, "x .

# # # # # # # # # # # # # # && b#s
C H A P IT R E P R E M I E R.
Il entraîne les autres dans l'erreur. Moiens dont il ſe ſers
pour cela. La vaine gloire le # à diſputer le prix
de la Poéſie. Obſervances éta lies par les Manichéens
pour expier les péchés. Il continue à faire un humble
aveu de ſa miſere. Graces qu'il rend à Dieu de l'en
avoir tiré,
1. U R A N T les neuf ans ( 1 ) |) E R idemi
qui s'écoulerent † tempus an
ma dix-neuviéme année, juſqu'à norum novem , ab
undeviceſimo anno
ma vingt-huitiéme, je paſſai le aetatis meae, uſque
tems à me laiſſer ſéduire , & à , ad duodetriceſimum,
( 1 ) ſeduire les autres : livré à ſeducebamur & ſedu
différentes paſſions, j'étois égale cebamus falſi atque
fallentes in variis cu
· ment trompeur & trompé; ouver piditatibus; & palam
tement à la faveur des arts libé
per doctrinas quas li
raux que j'enſeignois ; en cachet berales vocant , oc
te ſous le maſque d'un faux cultè autem , falſo
nom de religion ;là ſuperbe, ici nomine religionis ;
hîc ſuperbi, ibi ſuper
ſuperſtitieux, & par tout ne me ſtitioſi, ubique vani.
repaiſſant que de vanité. Car ſi Hâc popularis gloriae
d'un côté je courois après la fu ſectantes inanitatem,
mée d'une gloire populaire dans uſque ad theatricos
les acclamations de théâtre, ( 2 ) plauſus, & conten
tioſa ( a ) carmina ,
dans le concours des prix & des & agonem corona
couronnes fragiles qu'on donne rum fœnearum , &
| pour les ouvrages d'eſprit, dans ſpectaculorum nugas,
es folies des ſpectacles & les ex & intemperantiam li
(a ) Aquic. Tornac. 1. & Bertin. cum Bad. Am. Er. & Lov
certamina,
, Eivre quatriéme, Chapitre I.
W. 2 - . •
17 r
2
bidinum : Illâc au
cès de l'amour impudique ; d'au
tem purgari nos a tre part, comme c'étoient toutes
iſtis ſordibus expe
tentes, cüm eis qui ſoiiillures , dont je ſouhaittois
appellarentur Electi d'être purifié, je portois de quoi
& ſancti, afferremus manger à ceux que ces Héréti
eſcas,de quibus nobis ques appellent Elûs & Saints ;
in officinâ aqualiculi afin que dans l'attelier de leur eſ
ſui fabricarent Ange
los & Deos per quos tomac , ils fabriquaſſent des An
liberaremur ; & ſec ges & ( 3 ) des Dieux, qui pûſ
tabar - iſta atque fa ſent me délivrer. C'étoit-là mon
ciebam cum amicis étude & mes occupations avec
meis , per me ac quelques-uns de mes amis abuſés
mecum deceptis.
4 comme moi, & qui l'étoient mê
me par mo1.
Irrideant me arro Que ces Orgueilleux que vous
antes , & nondum n'avez pas encore ſalutairement
§ proſtrati &
humiliés & abattus, ſe mocquent
eliſi à te,Deus meus :
| ego tamen confitear de moi : je ne laiſſerai pas de
tibi dedecora mea , confeſſer mes turpitudes à la gloi
in laude tuâ. Sine re de votre nom. Permettez
me, obſecro, & da moi , faites-moi même la grace
mihi circumire præ de parcourir exactement tous les
ſenti memoriâ prae tours & retours de mes égare
teritos circuitus er
roris mei, & immo mens, & recevez le détail que
lare tibi hoſtiam ju j'en fais comme un ſacrifice de
bilationis. Q_U I D loüanges, que je vous offre. Car Pſ. 16. 5.
enim ſum ego mihi enfin , MoI-MESME à moi-même
ſine te, niſi dux in
præceps ? Aut quid que ſuis-je qu'un guide qui con
ſum cum mihi bcne duit au précipice : & quand je
eſt, niſi ſugens lac ſuis bien avec vous, ſuis-je au
tuum , aut fruens te, tre choſe qu'un enfant qui ſuce
cibo qui non corrum le lait de vos mammelles, ou
pitur ? Et quis homo tout au plus qu'un homme fait,
eſt quilibet homo ,
cum ſit homo ? Sed qui ſe nourrit du pain incorrup
172, Les Confeſſions de S. Auguſtin,
tible qui eſt vous - même ? Bien irrideant nos fortes
plus, un homme quel qu'il ſoit, # Pº# ºs -
eſt-il autre choſe qu'un homme ? †† & §
ainſi que les eſprits forts & que º""
les puiſſans du § ſe mocquent
de nous : pour nous qui ſommes
ces foibles & ces pauvres de l'E-
vangile, nous vous benirons éter
nellement.
- - - • - x

R E M A R Q U E S.
(1) O Ty ſéduire les autres. Entr'autres Alipe, Romanien ;
Honorat , &c.
( 2 ) Dans le concours des prix & des couronnes fragiles. L'o-
riginal porte, dans le concours du prix de la Poëſie & des couron
mes de foin : parce que les couronnes propoſées & décernées aux
Vainqueurs, n'étoient que de laurier, d'olivier, ou même d'ache,
d'anet, &c ou enfin de fleurs & de choſes ſemblables, qui ſe flé
triſſoient le jour même. -

( 3 ) Ils fabriquaſſent des Anges & des Dieux. Il entend les


particules de l'eſſence divine, que les Manichéens croïoient être
attachées aux fruits, & que leurs Elûs détachoient avec les dents,
& le diſſolvant de leur eſtomach. Voïez le chap. Io. du livre pré
cédent. - -
Livre quatriéme , chapitre II. 173
25,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5
C H A P I T R E I I.

H enſeigne la Rhétorique. Sa bonne foi & ſon exačii


tude dans cet emploi. Il entretient une femme à la
quelle il # fidélité. Différence entre un légitime
mariage ces ſortes de commerces. Réponſe qu'il fit à
un Devin qui s'offroit de lui faire remporter le prix
de la Poéſie. Idées fauſſes qu'il avoit de la nature de
L)ieu.

#. OcEBAM in
2. T 'ENsEIGNoIs la Rhétorique
illis annis ar
tem rhetoricam ; &
J en ce tems-là , & maîtriſé
victorioſam loquaci par la cupidité, je faiſois trafic
tatem victus cupidi de cet étalage de paroles, qui ſe
tate vendebam. Ma rend maître des cœurs. Vous ſa
lebam tamen, Domi vez, Seigneur , que ( 1 ) j'étois
ne tu ſcis, bonos ha bien aiſe de n'avoir que des
bere diſcipulos, ſicut
appellantur boni, & Ecoliers ſages, au moins de ceux
eos ſine dolo doce u'on nomme tels dans le monde.
bam dolos ; non qui Je ne leur faiſois point fineſſe des
bus contra caput in fineſſes de l'art ; afin qu'ils s'en.
nocentis agerent, ſed ſerviſſent, non pas à faire périr
aliquando pro capite
nocentis. Et Deus vi les innocens, mais à ſauver quel
diſti de longinquo quefois la vie aux criminels.
lapſantem in lubri Vous voïiez de loin, Seigneur ,
co, & in multo fumo chanceler dans un chemin ſi
ſcintillantem fidem
meam, quamexhibe
gliſſant, & étinceller au milieu
d'une épaiſſe fumée , la bonne
bam in illo magiſte
rio diligentibus va foi avec laquelle j'exerçois ma
nitatem , & quaeren profeſſion avec des diſciples, qui
tibus mendacium, ſo ne cherchoient , non plus que
cius corum.
moi, que le menſonge & n'ai
moient que la vanité.
| 174 tes confeſſions de S. Auguſtin ,
J'avois déja une femme , non In illis annis unani
de celles qu'on prend en légiti habebam , non eò ,
quod legitimum vo
me mariage , mais telle qu'il catur conjugio cogni
avoit plû à mon impudicité folle tam , ſed quam in
& § de ſe la choiſir.Je ne dagaverat vagus ar
voïois qu'elle, & je lui gardois dor , inops pruden
fidélité : néanmoins je ſentois vi tiae; ſed unam tamen,
ci quoque ſervans
vement deſlors la différence qu'il thori fidem , in quâ
y a entre un véritable mariage, ſanè experirer exem
qui a pour fin d'avoir des en plo meo, quid diſta
§ & ces ſortes d'engagemens ret inter conjugalis
que l'eſprit de débauche fait placiti modum, quod
contracter , & où les enfans vien fœderatum eſſet gene
nent contre l'intention de ceux randi gratiâ, & pac
tum libidinoſi amo
ui leur donnent la vie , ſans, ris, ubi proles etiam
qu'ils puiſſent s'empêcher de les contra votum naſci
aimer quand ils ſont nés. tur, quamvis jam
nata cogat ſe diligi.
3. Je me ſouviens auſſi que 3. Recolo etiam ,
m'étant mis ſur les rangs pour cüm mihi theatrici
diſputer le prix de la Poëſie dra carminis certamen
matique, (2 )je ne ſai quel Dé inirç placuiſſet, man
daſſe mihi neſcio
vin me fit demander ce que je quem Haruſpicem ,
voulois lui donner, & qu'il me quid ei dare merce
le feroit adjuger. Moi, qui avois dis vellem ut vince
en horreur ces myſteres abomi rem ; me autem fœda
illa ſacramenta dete
nables, je fis réponſe que quand ſtatum & abomina
la couronne ſeroit d'un or qui tum reſpondiſſe, Nec
me conduiroit à l'immortalité , ſi corona illa eſſet
# ne voudrois pas que pour me immortaliter aurea,
a procurer , on fît mourir une muſcam pro victoriâ
mouche. Car je ſavois qu'il de meâ necari me ſinere.
Necaturus enim erat
voit offrir aux démons des ani ille in ſacrificiis ſuis
maux en ſacrifice, afin de me les animantia, & illis
rendre favorables.Mais, ô Dieu honoribus invitatu
\

Livre quatriéme, chapitre II. 175


rus mihi ſuffragatura de mon cœur, ce n'eſt point par
daemonia videbatur.
Sed hoc quoque ma attachement pour vous, que je
Hum non ex tua ( a ) rejettai cette abomination, parce
caſtitate repudiavi, que je ne ſavois encore ce que c'eſt
Deus cordis mei, non que vous aimer, & que je ne con
enim amare te nove
noiſſois qu'une lumiere purement
ram, qui niſi fulgo corporelle, qui me tenoit lieu
res corporeos cogita
re non noveram. Ta de vous. Or une ame qui ſoû-*º :*. 17.
libus enim figmentis pire après ces phantômes, n'eſt
ſuſpirans anima , elle pas adultere, ne met-elle pas
nonne fornicatur abs
ſon eſpérance dans le menſonge,
te, & fidit in falſis,
& paſcit ventos ? Sed & ne ſe repaît - elle pas de vens ? oſée.12..
videlicet ſacrificari Hélas ! je ne voulois pas qu'on
pro me nollem dae ſacrifiât pour moi aux démons,
monibus, quibus me & je m'y ſacrifiois moi-même par
illâ ſuperſtitione ipſe la fauſſe religion que je †
ſacrificabam. Quid
eſt enim aliud ven ſois : car ſe repaître de vens ,
tos paſcere, quàm ip qu'eſt-ce autre choſe que d'être
ſos paſcere , hoc eſt la pâture des démons, c'eſt-à-
errando eis eſſe vo dire, être par ſes égaremens leur
luptati atque deriſui ? joüet & le ſujet de leur divertiſ
ſement.

(a) Bad. Am. & Er. ſubſtituunt. caritate.

R E M A R Q U E S.
[ 1 lJ 'Etois bien aiſe de n'avoir que des Ecoliers ſages. J'ai déja
- remarqué, que c'étoit une juſtice que Vincent chef des
Rogatiſtes de ſon tems, lui avoit rendu publiquement. Il avoit
connu le Saint à Carthage dans le tems qu'il y étudioit, & il l'a-
voit toûjours vû aimer la paix, & haïr le déſordre. D'autre part,
on peut juger du ſoin que ſaint Auguſtin prenoit de bien régler
ſa claſſe & ſes Ecoliers, par les grands'hommes qu'il eut le bon
heur de former, & dont il fait par tout l'éloge ; tels étoient Li
A.
176 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
centius & ſon frere, fils de Romanien ſon intime ami, Eulogé
qui lui ſucceda dans la chaire de Rhétorique , S. Alipe, &c.
( 2 ) je ne ſai quel Devin. Ce pourroit bien être un certain
Albicere fort connu de ſaint Auguſtin , & célébre par la facilité
qu'il avoit à deviner & à répondre juſte à ceux qui le venoient
conſulter. Ce Devin faiſoit ſa demeure à Carthage, & ce n'eſt
qu'à Carthage que nous ſavons que ſaint Auguſtin a diſputé le
prix de la Poëſie. -

## #
C H A P I T R E III.

Son entêtement pour l'Aſtrologie judiciaire. Combien elle -

eſt contraire aux principes du Chriſtianiſme & à la


probité. Entretiens qu'il avoit ſur ce ſujet avec Vin
dicien & Nebride. Raiſons convaincantes qu'ils lui ap
portoient pour le faire revenir de ſes préjugés.
4. INSI, parce que ces au 4. T DEoQUE illos
tres Rèveurs qu'on nom , 1 (a) Planos,quos
me Aſtrologues, § all
Mathematicos vo
cun ſacrifice, & ne s'addreſſoient
cant, planè conſulere
non deſiſtebam, quòd
oint aux démons pour faire † nullum eis eſſet
† prédictions, je ne ceſſois acrificium ; & nullæ
preces ad aliquem
de les conſulter ; action que la
· pieté vraiment chrétienne im ſpiritum ob divina
tionem dirigerentur :
prouve & condamne ; car le bien quod tamen Chriſtia
de l'homme conſiſte à confeſſer ſes pé na & vera pietas con
«hés, Seigneur, & à vous dire, ſequenter repellit &
( a ) In quibuſdam editionibus , Planetarios. Ita in ipſa edi
aione Lovanienſium per Typographorum oſcitantiam ; quandoqui
· dem in ſuis caſtigationibus aiunt , rectiùs videri ſibi legendum ,
Planos, id eſt, Impoſtores, quo nomine appellatos olim fuiſſe Ma
thematicos palam eſt. Hoc porro nomen aliàs adbibet Auguſtinus ;
ut lib. 3. cont, Academ. c. 1 5.
damnat
*.
- Livre quatriéme , Chapitre III. 177
dâinnat. Bonum eſt Aiez pitié de moi : guériſſez les bleſ- Iſ.ſ 4o.r s5
enim confiteri tibi ,
Bomine, & dicere :
fures que mon ame s'eſt fait par le
Miſerere mei , cura péché , & au lieu d'abuſer de vo
animam meam , quo tre miſericorde pour pécher avec
aiam peccavi tibi ; plus de licence, il faut ſe ſouve
neque ad licentiam nir de cette parole du Sauveur ;
peccandi aburi indul
Vous voilà maintenant guéri; gar Joan ,
gentiâ tuâ, ſed me
IniniſſeDominicae vo dez-vous bien déſormais de pécher, I 4 »
cis, Ecce ſanus factus de peur qu'il ne vous arrive quelque
es , jam noli peccare, choſe de pire. Doctrine ſalutaire
me quid tibi deterius que ces impoſteurs s'efforcent
contingat. Quam to de détruire , en diſant : « Il eſt
tam illi ſalubrita
tem interficere co » réglé dans le Ciel que vous ne
nantur, cüm dicunt, » ſauriez éviter de pécher : (1) c'eſt
ce De caelo tibi eſt » Vénus, c'eſt Saturne ou Mars
» inevitabilis cauſa
» qui 1'ont décidé. » C'eſt-à-dire,
» peccandi; & Venus que pour diſculper l'homme, qui
» hoc fecit , aut Sa
22 turnus, aut Mars: » n'eſt que chair & ſang , & une
ſcilicet ut homo ſine ſuperbe pourriture, il faut ren
culpâ ſit, caro & ſan dre coupable le Créateur & le
guis & ſuperba putre Modérateur des aſtres, qui n'eſt
do ; culpandus ſit au autre que vous , ô mon Dieu,
tem caeli ac ſiderum
creator & ordinator. douceur ineffable , ſource de ju Mat,
Et quis eſt hic, niſi ſtice, qui rendez à chacun ſelon,7.
Deus noſter, ſuavitas ſes œuvres, & ne mépriſez point rſ 5o. ;.
& origo juſtitiae, qui un cœur centrit & humilié. º
reddis unicuique ſe
cundüm opera ejus, &
cor contritum & hu
miliatum non ſpernis?
5. Erat eo tempore 5. ( 2 ) En ce tems là vivoit un
vir ſagax ( b ) medi homme d'eſprit, habile & célébre
( b) Duo Germ. Aquic. cum Bertin. Medicinæ artis. Agit de
Vindiciano ex nomine poſteà deſignato. lib. 7. c. 6. & ab ipſo
laudato in epiſº. 5. ad Marcellimum.
Tom. I. M.
CONFESSIONS
D E -

SAINT AUGUSTIN,
LIVRE QUATRIEME.
S O M M A I R E.
#R | L décrit d'une maniere fort touchan
L i - • . -

| te ce qui lui arriva pendant Les neuf


$ années qu'il fut dans l'héréſie déteſta
$ # Alble des Manichéens, & l'abus qu'il
faiſoit de ſon eſprit, pour y entrainer les autres
& embarraſſer les Catholiques. Il profeſſe la Gram
maire & la Rhétorique avec toute la probité qu'on
pouvoit déſirer. Il diſpute le prix de la Poéſie, &
rejette les offres qu'on lui fait de le lui faire
remporter par des voies illicites.A l'occaſion d'une
/ I69
femme qu'il entretient, & dont il croioit ne pou
voir ſe paſſer, il remarque la différence qu'il »
a entre ces ſortes de commerces & un légitime
zmariage. Il s'entête de l'Aſtrologie judiciaire , &
ne veut point ſe rendre aux avis ſalutaires
de ceux qui vouloient l'en déſabuſer. Excès de
douleur qu'il reſſent de la perte d'un ami, que la
conformité d'âge & de mœurs lui rendoit fort
cher. Pourquoi il trouvoit de la douceur à s'affli
ger. Nature & Caracteres de la vraie amitié. Cau
ſe préciſe de toutes nos afflictions. Réflexions qui
le conduiſîrent à la diſtinction de la Beauté & de
la Convenance , ſur quoi il fit un ouvrage. Ef
forts inutiles qu'il fait pour connoître par le
moien de cette diſtinction la nature de Dieu &
ſelle de ſon ame. .
17e Les confeſſions de S. Auguſtin, "X .

# # # # # # # # # # # # # # #& b#s
- C H A P IT R E P R E M I E R.
Il entraîne les autres dans l'erreur. Moiens dont il ſe ſers
our cela. La vaine gloire le # à diſputer le prix
de la Poéſie. Obſervances éta lies par les Manichéens
pour expier les péchés. Il continue à faire un humble
aveu de ſa miſere. Graces qu'il rend à Dieu de l'en
avoir tiré,
M• U R A N T les neuf ans ( 1) ER idemi
qui s'écoulerent depuis tempus an
ma dix-neuviéme année, † norum novem , ab
undeviceſimo anno
ma vingt-huitiéme, je paſſai le aetatis meae, uſque
tems à me laiſſer ſéduire , & à ad duodetriceſimum,
( 1 ) ſeduire les autres : livré à ſeducebamur & ſedu
différentes paſſions, j'étois égale cebamus falſi atque
fallentes in variis cu
· ment trompeur & trompé; ouver piditatibus; & palam
tement à la faveur des arts libé
er doctrinas quas li
raux que j'enſeignois; en cachet § vocant , oc
te ſous le maſque d'un faux cultè autem , falſo
nom de religion ;là ſuperbe, ici nomine religionis ;
hîc ſuperbi, ibi ſuper
ſuperſtitieux, & par tout ne me § , ubique vani.
repaiſſant que de vanité. Car ſi Hâc popularis gloriae
d'un côté je courois après la fu ſectantes inanitatem,
mée d'une gloire populaire dans uſque ad theatricos
les acclamations de théâtre, ( 2 ) plauſus, & conten
tioſa ( a) carmina ,
dans le concours des prix & des & agonem corona
couronnes fragiles qu'on donne rum fœnearum , &
ur les ouvrages d'eſprit, dans ſpectaculorum nugas,
es folies des ſpectacles & les ex & intemperantiam li
(a ) Aquic. Tornac. 1. & Bertin. cum Bad. Am. Er. & Lov
certamina,
· Eivre quatriéme, Chapitre I.
A 2 - . •
17 r
bidinum : Illâc au cès de l'amour impudique ; d'au
tem purgari nos ab tre part , comme c'étoient toutes
iſtis ſordibus expe
tentes, cüm eis qui ſoiiillures , dont je ſouhaittois
appellarentur Electi d'être purifié, je portois de quoi
& ſancti, afferremus manger à ceux que ces Héréti
eſcas,de quibus nobis ` ques appellent Elûs & Saints ;
in officinâ aqualiculi afin que dans l'attelier de leur eſ
ſui fabricarent Ange
los & Deos per quos tomac , ils fabriquaſſent des An
liberaremur , & ſec ges & ( 3 ) des Dieux, qui pûſ
tabar - iſta atque fa ſent me délivrer. C'étoit-là mon
ciebam cum amicis
meis , per me ac
étude & mes occupations avec
quelques-uns de mes amis abuſés
mecum dcceptis. COmme moi , & qui l'étoient mê
me par mo1.
Irrideant me arro Que ces Orgueilleux que vous
†, & nondum n'avez pas encore ſalutairement
alubriter proſtrati & humiliés & abattus, ſe mocquent
eliſi à te,Deus meus : de moi : je ne laiſſerai pas de
ego tamen confitear confeſſer mes turpitudes à † gloi
tibi dedecora mea ,
in laude tuâ. Sine re de votre nom. Permettez
me, obſecro, & da moi , faites-moi même la grace
mihi circumire præ de parcourir exactement tous les
ſenti memoriâ prae tours & retours de mes égare
teritos circuitus er
roris mei, & immo mens, & recevez le détail que
lare tibi hoſtiam ju j'en fais comme un ſacrifice de
bilationis. Q_U 1 D loiianges, que je vous offre. Car Pſ. 16. K.
enim ſum ego mihi enfin , MoI-MESME à moi-même
ſine te, niſi dux in
præceps ? Aut quid que ſuis-je qu'un guide qui con
ſum cüm mihi bcne duit au précipice : & quand je
eſt, niſi ſugens lac ſuis bien avec vous, ſuis-je au
tuum, aut fruens te, tre choſe qu'un enfant qui ſuce
cibo qui non corrum le lait de vos mammelles, ou
pitur ? Et quis homo
eſt quilibet homo , tout au plus qu'un homme fait,
cum fit homo ? Sed qui ſe nourrit du pain incorrup
172, Les Confeſſions de S. Auguſtin,
tible qui eſt vous-même ? Bien irrideant nos fortes
lus, un homme quel qu'il ſoit, & Pote tes , nos au
eſt-il autre choſe qu'un homme ? †# § &
ainſi que les eſprits forts & que *""
les puiſſans du § ſe mocquent
de nous : pour nous qui ſommes
ces foibles & ces pauvres de l'E-
vangile, nous vous benirons éter
nellement.

R E M A R Q U E S.

(1) O ſv ſéduire les autres. Entr'autres Alipe, Romanien ;


Honorat , &c.
( 2 ) Dans le concours des prix & des couronnes fragiles. L'o-
riginal porte, dans le concours du prix de la Poèſie & des couron
nes de foin : parce que les couronnes propoſées & décernées aux
Vainqueurs, n'étoient que de laurier, d'olivier, ou même d'ache,
d'anet, &c ou enfin de fleurs & de choſes ſemblables, qui ſe flé
triſſoient le jour même. - -

( 3 ) Ils fabriquaſſent des Anges & des Dieux. Il entend les


particules de l'eſſence divine, que les Manichéens croïoient être
attachées aux fruits, & que leurs Elûs détachoient avec les dents,
& le diſſolvant de leur eſtomach. Voïez le chap. Io. du livre pré
cédent. - -
Livre quatriéme, Chapitre II. 173
25,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5,5#
C H A P I T R E I I.

H enſeigne la Rhétorique. Sa bonne foi & ſon exatii


tude dans cet emploi. Il entretient une femme à la
quelle il # fidélité. Différence entre un légitime
mariage ces ſortes de commerces. Réponſe qu'il fit à
un Devin qui s'offroit de lui faire remporter le prix
de la Poéſie. Idées fauſſes qu'il avoit de la nature de
Dieu.

#. OcEBAM in
2. T 'ENsEIGNoIs la Rhétorique
illis annis ar
en ce tems-là , & maîtriſé
tem rhetoricam ; &
victorioſam loquaci par la cupidité, je faiſois trafic
tatem victus cupidi de cet étalage de paroles, qui ſe
tate vendebam. Ma rend maître des cœurs. Vous ſa
lebam tamen, Domi vez, Seigneur , que ( 1 ) j'étois
ne tu ſcis, bonos ha bien aiſe de n'avoir que des
bere diſcipulos, ſicut
appellantur boni, & Ecoliers ſages, au moins de ceux
eos ſine dolo doce u'on nomme tels dans le monde.
bam dolos ; non qui Je ne leur faiſois point fineſſe des
bus contra caput in fineſſes de l'art ; afin qu'ils s'en.
nocentis agerent, ſed ſerviſſent, non pas à faire périr
aliquando pro capite
nocentis. Et Deus vi les innocens, mais à ſauver quel
diſti de longinquo quefois la vie aux criminels.
lapſantem in lubri Vous voïiez de loin, Seigneur ,
co, & in multo fumo chanceler dans un chemin ſi
ſcintillantem fidem
meam, quamexhibe
gliſſant, & étinceller au milieu
bam in illo magiſte d'une épaiſſe fumée , la bonne
rio diligentibus va foi avec laquelle j'exerçois ma
nitatem , & quaeren profeſſion avec des diſciples, qui
tibus mendacium, ſo ne cherchoient , non plus que
cius corum.
moi , que le menſonge & n'ai
moient que la vanité.
174 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
J'avois déja une femme , non In illis annis unani
de celles qu'on prend en légiti habebam , non eò ,
me mariage , mais telle qu'il quod legitimum vo
catur conjugio cogni
avoit plû à mon impudicité folle tam , ſed quam in
& § de ſe la choiſir.Je ne dagaverat vagus ar
voïois qu'elle, & je lui gardois dor , inops pruden
fidélité : néanmoins je ſentois vi tiae; ſed unam tamen,
vement deſlors la différence qu'il ci quoque ſervans
thori fidem , in quâ
y a entre un véritable mariage, ſanè experirer exem
qui a pour fin d'avoir des en plo meo, quid diſta
§ , & ces ſortes d'engagemens ret inter conjugalis
que l'eſprit de débauche fait placiti modum, quod
contracter , & où les enfans vien fœderatum eſſet gene
nent contre l'intention de ceux randi gratiâ, & pac
tum libidinoſi amo
qui leur donnent la vie , ſans ris, ubi proles etiam
qu'ils puiſſent s'empêcher de les contra votum naſci
aimer quand ils ſont nés. tur , quamvis jam
nata cogat ſe diligi.
3. Je me ſouviens auſſi que 3. Recolo etiam ,
m'étant mis ſur les rangs pour cüm mihi theatrici
carminis certamen
diſputer le prix de la Poëſie dra
matique, (2 )je ne ſai quel Dé inirç placuiſſet, man
daſſe mili neſcio
vin me fit demander ce que je quem Haruſpicem ,
voulois lui donner, & qu'il me quid ei dare merce
le feroit adjuger. Moi, qui avois dis vellem ut vince
en horreur ces myſteres abomi rem ; me autem fœda
illa ſacramenta dete
nables, je fis réponſe que quand ſtatum & abomina
la couronne ſeroit d'un or qui tum reſpondiſſe, Nec
me conduiroit à l'immortalité , ſi corona illa eſſet
#a procurer
ne voudrois pas que pour me
, on fît mourir une
immortaliter aurea,
muſcam pro victoriâ
meâ necari me ſinere.
mouche. Car je ſavois qu'il de Necaturus enim erat
voit offrir aux démons des ani
ille in ſacrificiis ſuis
maux en ſacrifice, afin de me les
animantia , & illis
rendre favorables. Mais, ô Dieu -
honoribus invitatu
\

Livre quatriéme, chapitre II. 17y


rus mihi ſuffragatura de mon cœur, ce n'eſt point par
daemonia videbatur.
Sed hoc quoque ma attachement pour vous, que je
Hum non ex tua ( a ) rejettai cette abomination, parce
caſtitate repudiavi, que je ne ſavois encore ce que c'eſt
Deus cordis mei, non que vous aimer, & que je ne con
enim amare te nove
noiſſois qu'une lumiere purement
ram, qui niſi fulgo corporelle, qui me tenoit lieu
· res corporeos cogita de vous. Or une ame qui ſoû Pſ. 72.17.
re non noveram. Ta
libus enim figmentis pire après ces phantômes, n'eſt
ſuſpirans anima , elle pas adultere, ne met-elle pas
nonne fornicatur abs
ſon eſpérance dans le menſonge,
te, & fidit in falſis,
& paſcit ventos ? Sed & ne ſe repaît - elle pas de vens ? Oſée, 12. r. .
videlicet ſacrificari Hélas ! je ne voulois pas qu'on
pro me nollem dae ſacrifiât pour moi aux démons,
monibus, quibus me & je m'y ſacrifiois moi-même par
illâ ſuperſtitione ipſe
ſacrificabam. Quid'
la fauſſe religion que je †
eſt enim aliud ven ſois : car ſe repaître de vens ,
tos paſcere, quàm ip qu'eſt-ce autre choſe que d'être
ſos paſcere ; hoc eſt la pâture des démons, c'eſt-à-
errando eis eſſe vo dire, être par ſes égaremens leur
luptati atque deriſui ? joiiet & le ſujet de leur divertiſ
ſement. -

(a) Bad. Am. & Er. ſubſtituunt. caritate.

R E M A R Q U E S.
[ 1 1J 'Etois bien miſe de n'avoir que des Ecoliers ſages. J'ai déja
- remarqué, que c'étoit une juſtice que Vincent chef des
Rogatiſtes de ſon tems, lui avoit rendu publiquement. Il avoit
connu le Saint à Carthage dans le tems qu'il y étudioit, & il l'a-
voit toûjours vû aimer la paix, & haïr le déſordre. D'autre part,
on peut juger du ſoin que ſaint Auguſtin prenoit de bien régler
ſa claſſe & ſes Ecoliers, par les grands'hommes qu'il eut le bon
heur de former, & dont il fait par tout l'éloge , tels étoient Li
176 Les confeſſions de S. Auguſtin ,
centius & ſon frere, fils de Romanien ſon intime ami, Eulogé
qui lui ſucceda dans la chaire de Rhétorique , S. Alipe, &c.
( 2 ) je ne ſai quel Devin. Ce pourroit bien être un certain
Albicere fort connu de ſaint Auguſtin , & célébre par la facilité
qu'il avoit à deviner & à répondre juſte à ceux qui le venoient
conſulter. Ce Devin faiſoit ſa demeurc à Carthage, & ce n'eſt
qu'à Carthage que nous ſavons que ſaint Auguſtin a diſputé le
prix de la Poëſie. - -

## RRRRRRRRRRRRRRR
C H A P I T R E II I.

Son entêtement pour l'Aſtrologie judiciaire. Combien elle


eſt contraire aux principes du Chriſtianiſme & à la
robité. Entretiens qu'il avoit ſur ce ſujet avec Vin
dicien & Nebride. Raiſons convaincantes qu'ils lui ap
portoient pour le faire revenir de ſes préjugés.

4. INsI, parce que ces au 4• I DEoQUE illos


tres Rêveurs qu'on nom (a) Planos,quos
vo
Mathematicos
me Aſtrologues, n'offroient au cant, planè conſulere
cun ſacrifice, & ne s'addreſſoient non deſiſtebam, quòd
oint aux démons pour faire † nullum eis eſſet
† prédictions, je ne ceſſois acrificium ; & nullæ
preces ad aliquem
de les conſulter ; action que la ſpiritum ob divina
· pieté vraiment chrétienne im tionem dirigerentur :
rouve & condamne ; car le bien quod tamen Chriſtia
de l'homme conſiſte à confeſſer ſes pé na & vera pietas con
«hés, Seigneur, & à vous dire, ſequenter repcllit &
( a ) In quibuſdam editionibus , Planetarios. Ita in ipſa edi
aiome Lovanienſium per Typographorum oſcitantiam ; quandoqui
· dem in ſuis caſtigationibus aiunt , rectiùs videri ſibi legendum ,
Planos , id eſt, Impoſtores, quo nomine appellatos olim fuiſſe Ma
thematicos palam eſt. Hoe porro nomen aliàs adbibet Auguſtinus ;
ut lib. 3. cont, Academ. c. 1 5.
damnat
*.
- Livre quatriéme Chapitre
> III. 177
dahnnat. Bonum eſt
Aiez pitié de moi : guériſſez les bleſ Fſ.| ſ. 49°
rr. 5
enim confiteri tibi , 5
Bomine, & dicere :
fures que mon ame s'eſt fait par le
Miſerere mei , cura péché , & au lieu d'abuſer de vo
animam meam , quo tre miſericorde pour pécher avec
aiam peccavi tibi ; plus de licence, il faut ſe ſouve
neque ad licentiam nir de cette parole du Sauveur ;
peccandi aburi indul
gentiâ tuâ, ſed me Vous voilà maintenant guéri; gar Joan ,
miniſſeDominicae vo dez-vous bien déſormais de pécher, 14.
cis, Ecce ſanus factus de peur qu'il ne vous arrive quelque
es , jam noli peccare, choſe de pire. Doctrine ſalutaire
me quid tibi deterius que ces impoſteurs s'efforcent
contingat. Quam to
tam illi ſalubrita de détruire , en diſant : « Il eſt
tem interficere co » réglé dans le Ciel que vous ne
nantur, cüm dicunt, » ſauriez éviter de pécher : (1) c'eſt
ce De caelo tibi eſt » Vénus, c'eſt Saturne ou Mars
» inevitabilis cauſa
32 † & Venus
» qui 1'ont décidé. » C'eſt-à-dire,
» hoc fecit , aut Sa que pour diſculper l'homme, qui
» turnus, aut Mars: » n'eſt que chair & ſang , & une
ſcilicet ut homo ſine ſuperbe pourriture, il faut ren
culpâ ſit, caro & ſan dre coupable le Créateur & le
guis & ſuperba putre Modérateur des aſtres, qui n'eſt
do ; culpandus ſit au autre que vous , ô mon Dieu,
tem caeli ac ſiderum
creator & ordinator. douceur ineffable, ſource de ju Mafa
Et quis eſt hic, niſi ſtice, qui rendez à chacun ſelon, 7.
Deus noſter, ſuavitas ſes œuvres, & ne mépriſez point rſ 5o. ;.
& origo juſtitiœ, qui un cœur centrit & humilié. .
reddis unicuique ſe
cundüm opera ejus, &
cor contritum & hu
miliatum non ſpernis?
5. Erat eo tempore 5. ( 2 ) En ce tems-là vivoit un
vir ſagax ( b ) medi homme d'eſprit, habile & célébre
( b) Duo Germ. Aquic. cum Bertin. Medicinæ artis. Agit de
Vindiciano ex nomine poſteà deſignato. lib. 7, c. 6. & ab ipſo
laudato in epiſº. 5. ad Marcellimum. -

Tom. I. M.
178 Les confeſſions de S. Auguſtin,
^ ." ca artis peritiſſimus ,
Médecin ; qui en qualité de Pro atque
, -- conſul, & non pas à raiſon de mus ; inquieâ (nobiliſſi
c ) pro
ſa profeſſion, avoit mis ſur ma conſule manu ſuâ co
tête malade, la couronne que j'a- ronam illam agoniſ
vois diſputée; & quoique dans la ticam impoſuerat non
maladie dont j'étois travaillé , ſano capiti mco, ſed
non ut medicus.Nam
, je n'aïe eu d'autre Médecin que illius morbi tu ſana
Jae , « vous , qui faites grace aux hum tor, qui reſiſtis ſu
bles & réſiſtez aux ſuperbes , perbis, humilibus au
vous ne laiſſâtes pas cependant tem das gratiam.
de vous ſervir de ce bon vieil Numquid tamen e
lard pour me ſecourir, & appli tiam per illum ſenem
defuiſti mihi, aut de
quer des remedes à mon ame. ſtitiſti mederi animae
Imc3C ?
Comme j'étois entré dans ſa Quia enim factus
familiarité, & que j'aimois fort ei eram familiarior,
à l'entendre, parce que ſans par & ejus ſermonibus
(erant enim fine ver
ler avec beaucoup de pureté, il borum cultu vivaci
s'énonçoit d'ailleurs fort agréa tate ſententiarum jo
blement, & que tout ce qu'il di cundi & graves) aſſi
ſoit étoient autant de ſentences duus & fixus inha

vives & preſſantes, il connut aux rebam; ubi cognovit


ex colloquio meo,
entretiens que j'eus avec lui, que libris genethliaco
· j'étois fort attaché aux livres des rum eſſe me dedi
tireurs d'horoſcope ; il m'avertit tum, benignè ac pa
ternè monuit ut cos
avec une bonté vraiment pater
nelle, de les laiſſer là , & de ne abjicerem, neque cu
ram & operam rebus
pas perdre à une étude vaine utilibus neceſſariam
d'elle-même, un tems & des ſoins illi vanitati fruſtrà
dont j'avois beſoin pour des cho impenderem, dicens
ſes infiniment plus utiles : il me ita ſe (d) illam di
- dit même qu'étant jeune, il s'y diciſſe, ut ejus pro
(c ) Germ. 2. Proconſul.
(4) I. Germ. Bertin. Torn. 1. Camer. Giſlen. & Aquic. illa.
Livre quatriéme, Chapitre III. 17g
feſſionem primis an étoit appliqué en vûë d'en tirer
nis aetatis ſuae de
ferre voluiſſet quâ des ſecours pour ſubſiſter : qu'au
vitam degeret , & fi reſte puiſqu'il étoit venu à bout
Hippocratem intel d'entendre Hippocrate, il auroit
lexiſſet,& illas utique ſans doute déchiffré le grimoire
litteras ( e ) potuiſſe des Aſtrologues : mais qu'aïant
intelligere ; & tamen reconnu la fauſſeté de leur art, il
non ob aliam cau
ſam ſe poſteà illis re y avoit renoncé pour ſe perfec
lictis Medecinam aſ tionner dans la Médecine : n'é•
ſecutum , niſi quôd tant pas d'un honnête homme de
•as falſiſſimas com
periſſet ; & nollet vir faire métier de tromper pour
ravis decipiendis avoir de quoi ſe ſoûtenir. « La
§ib § victum » Chaire de Rhétorique, ajoûta
uuaerere. ce At tu, in »t'il, eſt pour vous un bon éta
s, qu1t , quo te 1n » bliſſement dans le monde.Ainſi
» hominibus ſuſtétas
» Rhetoricam tenes ; » c'eſt ſans y être forcé & pure
» hanc autem falla » ment par goût, que vous vous
» ciam libero ſtudio, » appliquez à des connoiſſances
s» non neceſſitate rei
» ſi trompeuſes. Or vous de
» familiaris ſectaris ; »vez vous en rapporter d'autant
» quò magis mihi te
» oportet de illâ cre » plus à ce que je vous dis ,
» dere, qui eam tam » qu'aïant eu deſſein de tirer uni
• perfectè diſcere ela »quement de-là de quoi vivre,
»boravi, quàm ex eâ »je n'ai rien oublié pour en ſa
» ſolâ vivere volui. >>
»voir tout le fin. » Sur quoi lui
A quo ego cûm quae aïant demandé comment il pou
ſiſſem, quae cauſa er
go faceret ut multa voit donc ſe faire, que les Aſ
inde vera pronuncia trologues rencontraſſent ſouvent;
rentur; reſpondit il il répondit du mieux qu'il put ,
le, ut potuit, vim que c'étoit § la force du deſ
fortis hoc facere in
rerum naturâ uſque tin qui influoit dans toutes les
quaque diffuſam. Si parties de l'Univers. « Car diſoit
( e ) Ita optime uterque Germ, Aquie & Angl. Mss. Editi,
potuiſſet,
M ij
18o Les confeſſions de S. Auguſtin,
»il, ( 3 ) quand on conſulte au enim de (f)paginis
Poëta cujuſpiam lon
» hazard un Poëte, qui en écri gè aliud canentis at
» vant a eu en vûë tout autre ue intendentis, cüm
» choſe que ce qu'on cherche, ſi § quis conſulit,
mirabiliter conſonus
»l'on tire ſouvent un vers qui
» vient merveilleuſement à l'affai negotio ſœpè verſus
exiret ; mirandum
» re qu'on veut éclaircir; il n'eſt non eſſe dicebat , ſi
» pas ſurprenant que l'ame de ex animâ humanâ,
» l'Aſtrologue, par un inſtinct qui ſuperiore aliquo in
| » l'entraîne ſans qu'elle s'en ap ſtinctu,neſciente quid
» perçoive, réponde par § :>
in ſe fieret, non arte
ſed ſorte ſonaret ali
» & non par aucune régle de l'art, quid quod interro
» conformément aux interêts & gantis rebus factiſ
» aux aventures de celui qui l'in que concineret.
» terroge. » . " -

6. Voilà les lumieres que vous 6. Et hoc quidem


ab
me fites alors donner par ce Mé lumillo vel per il
procuraſti mihi,
decin , ou que vous me donnâ & quid ipſe poſteà
tes vous - mème par ſon canal : per meipſum quare
comme c'eſt vous auſſi qui avez rem , in memoriâ
meâ deiineaſti. Tunc
tracé dans mon eſprit les pre
mieres notions des § que je autem, nec ipſe, nec
chariſſimus meus Ne
devois approfondir dans la ſuite. bridius , adoleſcens
Mais pour lors ni ce vieillard, valdè bonus & valdè
ni mon cher Nébride, cet excel (g) caſtus, irridens
totum illud divina
lent jeune-homme ſi chaſte, qui
ſe mocquoit de toute cette eſ tionis genus, perſua
dere mihi potuerunt
pece de divination , ne purent , ut haec abjicerem ;
jamais m'en détacher, parce que quoniam me ampliüs
f) Apud Am. Er & Lov, de Paganis : quibus perperam
ſuffragantur aliquot MSS.
(g ) Editi , cautus , aſí caſtus, legendum invictè probant due
Germ. & Aquic. neenon qua de Nebridio refert Auguſtinus Conf.
lib. 9. m. 6. - - •
-

• Livre quatriéme, Chapitre HIf. 18 r .


ipſorum auctorum je déférois plus à l'autorité de
ºovebºt auctoriºs , ceux qui en ont écrit ; & que

quale quaerebam do- dans mes recherches je n'avois
|N . " -

cumentum adhuc in- encorc pu trouver aucune bonne.


veneram, quo mihi raiſon , qui me fît voir claire
ſine ambiguitate ap- ment que ce que les Aſtrologues.
parºt, qu a ºis diſoient de vrai à ceux qui les
†forte
rentur, # vel ſor- conſultoient, venoit plûtôt du
' 1 , ' ) 1 ." 2° ſº .

te , non arte inſpe- . hazard ou du ſort , que de l'inſ


ctorum ſiderum dici. pection des aſtres.

R E M A R Q U. E. S.
(1) CEſt Venus, c'eſt Saturne, ou Mars qui l'ont décidé. Selon
les principes de l'Aſtrologie judiciaire, il n'arrive rien
dans le monde ſublunaire, que par la vertu & l'influence des aſ
tres : ainſi l'homme n'eſt point libre. - -

( 2 ) En ce tems-là vivoit un homme d'eſprit. C'étoit Vindi


cien,Vicaire & Comte des premiers Médecins : deux loix que
nous avons dans le code Théodoſien, & qui lui ſont adreſſées,
juſtifient ce que dit ſaint Auguſtin , qu'il étoit habilé & célé
bre Médecin. La date de ces loix, qui eſt l'an 378. & 379. prou
ve qu'il n'a été Proconſul qu'après ces années, & qu'ainſi S.Au
guſtin n'a remporté le prix de la Poëſie qu'à l'âge de 1 5. ou de
26. ans. Saint Auguſtin rapporte de Vindicien un mot qui lui
fait honneur. Il ordonna un jour à un Malade , un remede
qui le guérit. Quelques années après la même perſonne étant
atteinte de la même maladie, emploïa le même remede ſans
conſulter Vindicien. Le remede au lieu de lui faire du bien, lui
aïant fait du mal, le Malade ſe plaignit amérement du remede
au Médecin. Vindicien en homme d'eſprit lui dit , qu'il ne s'é-
toit trouvé ſi mal de ſon remede, que parce qu'il l'avoit pris
ſans le conſulter. Entre pluſieurs perſonnes qui l'entendirent par
ler de la ſorte, quelques-uns formerent des ſoupçons ſur la ma
niere dont il exerçoit ſa profeſſion : mais il les diſſipa ſur le
champ, en répondant à ceux qui avoient de lui & de ſes reme
des une idée déſavantageuſe, & qui le pricrent de vouloir bien
- M iij
182 Les confeſſions de S. Auguſtin, .
s'expliquer : * C'eſt, dit-il, que je me ſerois bien gardé de faire
» prendre à un homme âgé un remede, qui n'eſt bon qu'à des
» jeunes gens. 2a . - | -3
( 3 ) Quand on conſulte au hazard un Poète. Les Païens en
ſe faiſant Chrétiens, ne ſe défirent pas tout-à-fait de cette ſu
erſtition : ils n'y firent d'abord d'autre changement, que celui
des livres ſur leſquels il formerent leurs prédictions : ainſi au
iieu des Poëtes profânes, ils prirent des livres de l'Ecriture , ou
autres conſacrés par l'Egliſe ; & c'eſt ce qu'ils appellerent Sorts
des Saints & des Apôtres.Voici ce qu'ils obſervoient là-deſſus. Ils
prenoient un ou pluſieurs livres deſtinés à cet effet , on les ou
vroit & on les mettoit ſur l'Autel un peu avant que le troiſiéme
jour de jeûne & de prieres, qu'on faiſoit ſervir de préparation,
fût expiré : après quoi on examinoit le paſſage ou les premieres
lignes, ſur leſquels on jettoit d'abord les yeux, & on les regar
doit comme renfermant & expliquant la volonté & les decrets du
Ciel, & découvrant infailliblement le ſuccès de l'affaire que l'on
conſultoit. -

tocºcoc^c/2c/cc/oc^c^c^cºco22c^&&&^cºvºc^>a
C H A P I T R E I V. " >

Amitié étroite qu'il contracte avec un jeune-homme de ſon


âge , à qui il inſpire ſon erreur.Merveilleux change
ment que produiſit le baptême dans ce jeune-homme ,
quoiqu'il lui eût été conféré dans un moment où il étois
ſans connoiſſance. Cet ami lui eſt ravi tout - à - coups
Dans quel excès de triſteſſe & de douleur ce coup ino
piné jetta S. Auguſtin. -
-

7. EN ce même tems, & lorſ- 7. [ N illis annis ,


-
que ( 1 ) je commençoisiſ.à
- - tempore
quo
1Il
primum
IIlllIl1C1"

enſeigner dans le lieu de ma naiſ- § quo natus ſum


ſance, je fis un ami que la con- docere cœperam ,
formité d'inclinations & de ſen- comparaveram ami
timens me rendit infiniment cher. cum, ſocietate ſtu
Il étoit de même âge que moi » diorum nimis cha
Livre quatriéme, chapitre IV. 183
rum, coaevum mihi , & ainſi que moi dans la fleur de
& conflorentem flore
adoleſcentiae. Mecum
la jeuneſſe : nous nous étions vû
croître l'un & l'autre : nous
puer creverat, & pa
riter in ſcholam iera avions été à l'école enſemble, &
mus, pariterque lu nous avions de même joüé en
ſeramus. Sed non ſemble. Mais l'amitié que j'eus
dum erat fic amicus, d'abord pour lui , n'étoit pas à
quamquam ne tunc
quidem ſicuti eſt vera beaucoup près au degré où je la
amicitia ; quia N o N
portai depuis ; celle ci même n'é-
EsT vERA niſî cûm toit pas une vraie amitie ; car IL
eam tu adglutinas in N'Y A de vraie amitié que celle
ter · inhaerentes tibi
charitate diffusâ in
que vous formez entre ceux que
cordibus noſtris per vous vous attachez par la charité
Spiritum , ſanctum que répand dans nos cœurs le S. Eſ
ui datus eſt nobis. prit qui nous eſt donné.
Sed tamen dulcis
Cependant cette amitié avoit
erat nimis (a) coacta pour moi des charmes infinis,
fervore parilium ſtu
diorum. Nam & à fi parce qu'elle étoit cimentée d'une
de verâ , quam non grande reſſemblance de mœurs.
germanitus & peni Auſſi, de la véritable Religion
tüs adoleſcens tene
dans laquelle cet ami n'étoit gue
bat, deflexeram ego res ferme, & qu'il n'obſervoit
eum in ſuperſtitioſas
fabellas & pernicio qu'en jeune-homme de ſon âge,
fas,propter quas plan je l'entraînai dans ces fables &
gebat me mater. Me ces ſuperſtitions pernicieuſes, qui
cum jam errabat in faiſoient verſer pour moi tant
animo homo ille, & de larmes à ma mere. Tout donc
non poterat anima
mea fine illo. Et ecce juſqu'à l'erreur qu'il avoit em
tu, imminens dorſo braſſée , faiſoit que je ne pou
fugitivorum tuorum, vois vivre ſans lui : quand vous,
Deus ultionum &
Seigneur, qui êtes tout-à-la-fois
( a ) Germ. 2. Torn. 3. ae Lov. cocta. Bertin. Aquiç. Tor
nae, 1. Giſlem. 6 Camer. coacto.
M iiij
1 84 Les Confeſſions de S. Auguſtin ; .
& le Dieu des vengeances, qui · fons miſericordia
rum ( b ) ſimul, qui
voulez ratraper vos efclaves fu convertis
Pſ. 9:. r. nos ad te
gitifs, & ce Pere des miſericor
miris modis, ecce ab- .
des, qui nous faites retourner à ſtulifti hominem de
vous par des voies admirables, hac vitâ , cüm vix
vous m'enlevâtes cet ami avant expleviſſet annum in
amicitiâ meâ, ſuavi,
ue j'euſſe pû joiiir un an entier mihi ſuper omnes
† ſon amitié , qui faifoit alors ſuavitates illius vitae
le plus grand plaiſir de ma vie. meae. . -

8. Qui ſera jamais en état de , 8. Quis laudes tuas


enumerat unus in ſe
faire le détail de tous les ſujets
uno quas expertus
qu'il a de vous benir, à s'en te eſt ? Quid tunc feci
nir même à ceux qui le regar ſti, Deus meus, &
dent uniquement. Où en vintes quàm inveſtigabilis
tes-vous alors , ô mon Dieu, & abyſſus judiciorum
combien l'abîme de vos juge tuorum ! Cüm enim
laboraret ille febri
mens eſt - il impénétrable ? Ce
jeune-homme conſumé par la fié bus, jacuit diu ſine
ſenſu inſudere letali.
vre , & affoibli par une ſueur Et , cùm deſperare
mortelle, tombe en ſyncope & tur , baptizatus eſt
reſte long-tems dans cet état : neſciens,me non cu
rante, & praeſumente
comme on n'en eſpéroit plus rien, id retinere potiiis
on le baptiſa ſans qu'il le ſût, animam ejus quod à
Je m'en mis peu en peine, bien me acceperat , non
perſuadé que ſon ame retiendroit quod in neſcientis
corpore fiebat. Longè
mieux les ſentimens que je lui autem aliter erat :
avois inſpirés , que la vertu du nam recreatus eſt &
ſacrement que ſon corps avoit ſalvus factus.
reçu ſans connoiſſance : mais il
en alla tout autrement ; il revint
& ce fut ſon ſalut. . "

(b) In editis Am. Er & Eov. ſimulque convertens. Paulº


poſt apud Lov. legere eſt, ſuper omnes civitates, pro, ſuavitates.
zivre quatrième, chapitre IV. i85
Statimque, ut pri Comme donc nous tenions trop
müm cum eo loqui l'un à l'autre , je ne le quittois
potui ( potui autem
mox ut ille potuit ; point. Ainſi dès qu'il fut en état
quando non diſcede de me parler, j'entrepris de le
bam, & nimis pen railler† le Baptême qu'il avoit
debamus ex invicem) reçu ſans connoiſſance ni ſen
tentavi apud illum timent , mais qu'il ſavoit alors
irridere, tamquam &
illo irriſuro mecum , qu'on lui avoit donné. Lui, au
Baptiſmum quem ac · lieu d'entrer dans la raillerie ,
ceperat, mente atque ainſi que je m'y attendois, té
ſenſu abſentiſſimus , moigna m'avoir autant en hor
ſed tamen jam ſe ac reur que ſi j'euſſe été ſon enne
cepiſſe didicerat. At mi; & il me dit avec un coura
ille ita me exhorruit
ut inimicum ; admo ge admirable, qui lui vint tout
nuitque # mirabili & à-coup, de ne lui plus tenir ce
repentinâ libertate , langage, ſi je voulois être de ſes
ut ſi amicus eſſe vel
lem , talia ſibi dicere amis. Frappé & troublé de cette
deſinerem, Ego au réponſe, je remis à lui décou
tem ſtupefactus atque vrir les diſpoſitions où j'étois,
· turbatus diſtuli om qu'il ſe rétablît & que ſes forces
nes motus meos, ut
me permiſſent de le tourner com
convaleſceret priiis,
eſſetque idoneus viri me je voudrois. Mais peu de
bus valetudinis cum jours après la fievre lui prit, &
quo agere poſſem il mourut dans un de ces mo
quod vellem. Sed il mens où je n'étois pas auprès de
le, abreptus demen lui. Par-là vous le dérobâtes aux
tiae mea , ut apud te
ſervaretur conſola traits de ma folie, pour être au
tioni meae, poſt pau près de vous le ſujet de ma con
cos dies, me abſen ſolation. . , - -

te, repetitur febribus


& defungitur.
· 9. Quo dolore con 9. Sa perte remplit mon cœur
tenebratum eſt cor
meum ; & quidquid
de ténébres ; partout où je jet- .
aſpicicbam mors e tois les yeux , je ne voïois que
186 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
la mort : mon païs devint mon rat. Et erat mihi pa
ſupplice, & la maiſon de mon tria ſupplicium, &
pere un ſéjour inſupportable. paterna domus mira
infelicitas : & quid
Tout ce qui m'étoit doux avec
quid cum illo com
lui , ſans †faiſoit mon tour municaveram , ſine
ment : mes yeux le cherchoient illo in (c) cruciatum
par tout, & ils ne le trouvoient immanem verterat.
as : enfin je déteſtois toutes cho Expetebant eum un
dique oculi mei , &
ſes, parce qu'il ne s'offroit nulle non dabatur mihi ; &
part. Je ne pouvois plus me dire, oderam omnia, ( d )
comme quand il vivoit & qu'il quia non haberent
étoit abſent ; le voilà qui va ve eum. Nec mihi jam
mir. Mon état étoit un problème dicere poterant, Ecce
veniet, ſicut cüm vi
· que je ne pouvois réſoudre.Je veret, quando abſens
ne faiſois que me queſtionner ; erat. Factus eram ipſe
pourquoi êtes - vous triſte, diſois-je mihi magna quaeſtio;
à mon ame, & pourquoi me trou & interrogabam ani
blez-vous ? Et elle ne me répon mam meam , quare
triſtis eſſet, & quare
doit rien ; ſi je lui diſois d'eſpé conturbaret me val
rer en Dieu , elle refuſoit avec dè ; & nihil noverat
raiſon de m'obéir ; parce que cet reſpondere mihi. Et
ami ſi cher qu'elle avoit perdu, ſi dicebam : Spera in
avoit un fond de réalité & de Deum, juſtè non ob
temperabat , quia ve
bonté que n'avoit pas le phantô rior erat & melior
me, dans lequel je voulois qu'elle homo quem chariſ
mît ſon eſpérance.Je ne trouvois ſimum amiſerat ,
donc de § que dans mes quàm phantaſma in
larmes : & comme elles prirent quod ſperare jubeba
tur. Solus fletus erat
la place de mon ami , elles firent dulcis mihi, & ſucceſ
toutes mes délices. ſerat amico meo in
deliciis animi mei.
- ( c ) Torn. 2. in cruciatum mîhi vertebat. Torn. 3. in cru
ciatum immanem vertebatur. Mox 1. Germ. expectabant eum.
t ( d ) Germ. 1. omnia que non haberent eum. Germ. 2. omnia
quod, &c. Bertin, Camer. Tornac. 1. & Giſlen. omnia, quand°
non habcrcm eum.
Livre quatriéme, chapitre V. 187

R E M A R Q U E S,
(1) Lorſque je commençois à enſeigner dans le lieu de ma
- naiſſance. C'eſt ſans doute en 375. ou 376. Car S, Au
guſtin étudioit encore à Carthage en 374, où ſans le ſecours
d'aucun maître il trouva de lui-même la clef des catégories d'A-
riſtote. Reſte à ſçavoir ſi c'étoit la Grammaire ou la Rhétori
que qu'il enſeignoit à Thagaſte : Poſſidius dit clairement qu'il y
enſeigna, au moins d'abord, la Grammaire ; & ce que S. Augu
ſtin dit dans le ſecond chapitre de ce livre, inſinuë , ce ſemble,
aſſez clairement, qu'il a pû un an après ouvrir à Thagaſte une
claſſe de Rhétorique, qu'il aura continué après les vacances à Car
† Ainſi il n'a enſeigné que deux ans dans le lieu de ſa naiſ
IlCC• - -

· ººººººº
C H A P I T R E V.

Pourquoi les larmes ſont douces aux perſonnes affligées.


Io, T nunc, Do- I o. A 1 N T E N A N T que
mine , jam " -r - _ •

illa tranſierunt , & tout cela eſt paſſé, Sei


-

"

tempore lenitum eſt


- gneur , & que le tems a ſſer
- - - -
fermé
à 2

vulnus meum. Poſ. ºº plaïe , puis-je m'adreſſer à


ſumne audire abs te, VOuS # êtes la vérité, & appro
-
/ -- ,

qui veritas es, & ad- cher l'oreille de mon cœur de


moverc aurem cordis
mei ori tuo, ut dicas
votre bouche ſacrée , pour en
mihi cur fletus dul tendre la véritable raiſon pour
cis ſit miſeris ? quoi les malheureux trouvent de
la douceur à pleurer ?
An tu , quamvis Car enfin, préſent à tout com
ubique adſis, longè me vous l'êtes, pourriez-vous ne
abjeciſti à te miſe
riam noſtram : Et tu point prendre connoiſſance de
r

183 Zes confeſſions de S. Auguſtin :


nos miſeres? Il eſt vrai que tan in te manes, nos aur
dis que nous ſommes le joüet tem in experimentis
des viciſſitudes de cette vie, rien volvimur : & tamen,
nifi ad aures tuas plo
ne trouble la tranquillité dont raremus, nihil reſidui
vous joüiſſez en vous-même : mais de ſpe noſtrâ fieret.
il ne l'eſt pas moins que nous ſe
rions ſans reſſource, ſi nous ne
répandions nos larmes en votre
préſence.
D'où donc les gémiſſemens, Unde igitur ſiavis
les plaintes, les pleurs & les ſoû fructus de amaritu
pirs, qui ſont tous fruits d'une dine vitæ carpitur ,
vie pleine d'amertume, peuvent gernere & flere, &
ils tirer la douceur que nous y ſuſpirare & conquerie
trouvons ? Eſt-ce de l'eſpérance An hoc ( a ) ibi dulce
que vous daignerez nous exau eſt, quèd ſperamus
cer ? Oiii, ſi c'étoient autant de exaudire tc ? Rectè iſ
prieres ; parce que nous aurions tud in precibus, quia
un but à quoi nous voudrions par deſiderium perve
venir. Mais pouvois-je avoir une niendi habent. Num
telle vûë dans la douleur & le
quid in dolore amiſſat
deüil, où me jettoit la perte de rei, & luctu quo tunC
mon ami ? Car n'eſpérant plus de operiebar ? Neque
le voir revivre, & ne ſongeant enim ſperabam revi
pas même à vous le demander viſcere illum, aut hoc
par mes larmes, je me contentois petebam lacrymis ,
de pleurer & de gémir unique ſed tantüm dolebam
ment, parce que j'étois miſéra & flebam : miſer enim
ble, & que j'avois perdu celui eram , & amiſeram
qui faiſoit toute ma joie. Ne ſe gaudium meum. An
roit-ce pas plûtôt que les larmes, & fletus res amara
toutes améres qu'elles ſont d'el
(a) Germ. 2. Bertin. Aquic. Giſlen, Torn. I. An. Er, Lov»
é Som. An hoc tibi ?
Livre quatriéme, Chapitre VI. 189
eſt , & prae faſtidio les-mêmes, ne deviennent dou
rerum quibus priùs ces que quand on conçoit du dé
fruebamur , & tunc
dum ab eis abhorre goût & de l'horreur pour les cho
mus delectat ? ſes,dont la poſſeſſion faiſoit notre
plaiſir ?
$ } } } } } } # # # # # # # # # # ### ##### } ## # # #
C H A P I T R E , V I.

Pourquoi on s'afflige des pertes qu'on fait. En quel état le


mit la douleur qu'il reſſentoit de la mort de ſon ami.
I l. UID autem I I. M† à quoi bon ſe ré
iſta loquor? pandre en diſcours ? il
non enim tempus
uaerendi nunc eſt , ne s'agit pas à préſent de vous
§ confitendi tibi. faire des queſtions, mais de vous
Miſer eram, & MISER avoiier mes miſeres. J'étois mi
eſt omnis animus ſérable, comme le ſont tous ceux
vinctus amicitiâ re
rum mortalium ; &
qui s'attachent à des choſes qui
dilaniatur ciim eas paſſent; & l'on n'eſt déchiré lorſ
amittit, & tunc ſen qu'on vient à les perdre , que
tit miſeriam , quâ parce qu'on ſent la miſere où l'on
miſer eſt & ante
étoit avant qu'on les eût per
quam amittat eas. duës.
Sic ego eram illo Voilà l'état où j'étois alors : je
tempore, & flebam pleurois amérement, & l'amer
amariſſimè , & re tume de mes larmes faiſoit ma
quieſcebam in ama
ritudine. Ita miſer conſolation : j'étois donc ainſi mi
eram , & habc ſérable , & cette miſérable vie
bam chariorem illo
amico meo vitam ip
que je traînois, m'étoit plus chere
ſam miſeram. Nam ue mon ami : car quoique j'euſſe
quamvis eam mutare
§ de la changer , je n'aurois
vellem : nollem ta pourtant pas mieux aimé la per
men amittere magis dre,que le perdre lui-même.Je ne
19o Les Confeſſions de S, Auguſtin ,
ſai même ſi j'aurois voulu la don quàm illum. Et neſ .
ner pour lui, ( 1 ) comme on le cio an vellem vel pro
dit (ſi pourtant on dit vrai ) d'O- illo, ſicut de Oreſte
& Pylade traditur, ſi
reſte & de Pylade, qui vouloient non fingitur , qui
ou mourir l'un pour l'autre, ou vellent pro invicem
mourir tous deux enſemble, par vel ſimul mori, quia
ce que ne point vivre enſemble, morte pejus eis erat
non ſimul vivere. Sed
étoit pour eux quelque choſe de in me neſcio quis af
· pire que la mort. Pour moi, j'é- fectus nimis huic
tois dans des diſpoſitions toutes contrarius ortus erati .
contraires , car bien que je fuſſe & taedium vivendi
entierement dégoûté de la vie, erat in me graviſſi
mum , & moriendi
je craignois la mort. C'eſt, je
croi, que plus j'avois aime mon metus. Credo , quà
magis illum ama
ami, plus je déteſtois & craignois bam , eô magis mor
la mort qui me l'avoit enlevé, tem, quae † illum
la regardant comme un ennemi abſtulerat, tamquam
qui devoit faire main-baſſe ſur atrociſſimam inimi
cam oderam & time
tous les hommes, puiſqu'elle n'a- bam ; & eam repentè
voit pas épargné celui-là. conſumpturam ` om
nes homines puta
bam
tuit.
, quia illum po-

Telle étoit alors ma façon de Sic eram omnino ;


penſer ; car je m'en ſouviens. memini. Ecce cor
Voilà mon cœur , ô mon Dieu 5 meum , Deus meus :
ſondez-le, & aſſûrez-vous vous ecce intus vide quia
même que ma mémoire eft fidé memini , ſpes mea,
le : l'eſpérance que j'ai en vous , ui me mundas à ta
le §à § de la ſoüil lium affectionum im
munditiâ , dirigens
lure de ces ſortes d'affections 2
oculos meos ad te, &
elle tient mes yeux levés vers evellens de laqueo
Pſ. 24. 15. vous, & retire mes pieds du pié pedes meos. Mirabar
CIlIIn CCtCrOS morta
ge où j'avois donné : il étoit ſi
les vivere; quia ille,
groſſier, que je trouvois étrange quem quaſi non mo
livré quatriéme, chapitre v1. 15r
titurum dilexeram, que le reſte des mortels fuſſent
mortuus erat ; & me
en vie, après que celui que j'a-
magis, quia illi ( a )
altereram,vivere illo vois aimé , comme s'il n'eût dû.
mortuo mirabar. Be jamais mourir, étoit mort; & par
nè quidam dixit de
amico ſuo , Dimi º que j'étois à ſon égard un§
dium anime (b) mea : #re lui-même, j'étois encore plus
nam ego ſenſi, ani ſurpris que lui mort je puſſe vi
mam meam , & ani
mam illius unam
Vre.A quoi revient §
fuiſſe animam in
º° qu'un Auteur a dit de ſ§
duobus corporibus : ami , qu'il étoit la moitié . ſonr
& ideô mihi horrori ºmº : car j'éprouvois que ( 2) mon
ºrat vita, quia nole ame & celle de mon ami , n'é-
bam dimidius vivere. toient qu'une ſeule ame en deux
Et ideô fortè mori º°rPs : ainſi j'avois la vie en ho -
metuebam, ne totus
ille moreretur º » Parce que je ne pouvois me
multiim amaveram.
quem
§ à ne vivre que par une
t.
moitié de moi même Peut- être
auſſi, que la raiſon pourquoi je
craignois de mourir , c'étoit afin
que celui que j'avois ſi chérement
ººmé , ne mourût pas tout entier.
( * ) ſºterque Germ. & vlim. ille alter eram. Camer. & Ber.
#in. ille & alter eram.
(b ) Duo Germ. Bertin. Torn. 1. Giſſen. & Camer. ſuae; reäè.

R E M A R Q U E S.
( 1) Omme on le dit d'oreſte & de Pylade. C'étoient deux
amis inſéparables, qui partageoient la fortune lu§ -

l'autre : Pylade pourtant mettoit plus du fien qu'Oreſte, parce


que celui-ci étant l'objet de la colere des Dieux , à cauſe des
crimes plus noirs les uns que les autres qu'il avoit commis,
expoſoit Pylade à tous les revers qu'il eſſuïoit lui-même. Le
Pºis où ils coururent le plus de danger , c'eſt § Scythie ,
\ -

192 Les Confeſſions de S. Auguſtin,


où Oreſte fut obligé de ſe rendre par ordre d'un Oracle pour
enlever la ſtatuë de Diane Taurique. Pylade ne manqua pas de
l'accompagner. Ils furent pris quand ils étoient ſur le point d'e-
xécuter leur deſſein, & condamnés ſelon les loix du païs à être
offerts en ſacrifice. Iphigenie ſœur d'Oreſte, qu'elle ne connoiſ
ſoit pas, fut chargée en qualité de Prêtreſſe, de les immoler.
Cependant ayant appris qu'ils étoient Grecs, & qu'ils avoient des
liaiſons avec ſes parens, elle offrit par commiſeration de n'en
égorger qu'un, & de renvoïer l'autre. Alors Pylade & Oreſte ſe
diſputerent † l'honneur de mourir l'un pour l'autre.
Le combat finit par la délivrance de tous deux. Car Iphigenie
aïant appris leur nom & leur hiſtoire, leur livra la ſtatuë qu'ils
vouloient emporter, & ſe ſauva avec eux. La fable ajoûte que
Pylade étant mort , Oreſte vint aux enfers lui rendre viſite.
(2) Mon ame & celle de mon ami n'étoient qu'une ſeule ame
en deux corps. Saint Auguſtin dans ſes rétractations, liv. 2. chap.
6. dit que cet endroit juſqu'à la fin, eſt plûtôt une vaine déclama
tion, qu'une vraie confeſſion de ſes miſeres, bian qu'il ſoit adouci
par le mot de peut-être.

XXs2KXS2(XSXXSXXSXXSXX-2(XSXXs2&XS×X,
C H A P I T R E V I I.

Diverſes agitations où le jetta cette mort. Qu'il étoit


alors incapable de ſe tourner vers Dieu : qu'il l'auroit
- même fait inutilement. Il prend le parti de quitter les
lieux qui lui rappelloient ſon ami.
I2. UELLE folie de ne ſa- 12. Dementiam,,
" " $ voir pas aimer les hom-
mes §iment en hommes , & de † homines as neſcientem
hu
- - O1 s;. maniter ! O ſtultum
† impatiemment les accidens hominem, immode
umains ! C'étoit pourtant le dé- ratè humana patien
faut où je donnois à plein : tranſ- tem , quod ego une
A • - |
ports, ſoûpirs, larmes, trouble, † ! Itaque eſtua
* | \ / » / • bam , ſuſpirabam ,
voilà
ibl mon
i d état. Je n'étois
i d ſuſcep-
ſeil §CDaIIl rbabar ;:
». turbabar

ºble ni de repos , ni de conſeil. nec requies erat, nec


conſilium. .
Livre quatriéme, chapitre VII. 193
conſilium. Portabam
enim conſciſſam & J'étois auſſi en peine de ſuppor
· cruentam animam
tet mon ame ainſi déchirée &
meam , impatientem enſanglantée , qu'elle étoit en
à me portari ; & ubi peine de me ſupporter.Je n'ima
cam ponerem non 1n
veniebam : non in a
ginois pour elle aucune ſituation
moenis nemoribus ;
tranquille. Ni les bois les plus
non in ludis atque agréables, ni les jeux , ni les
cantibus ; nec in ſua concerts, ni les lieux qui répan
veolentibus locis; nec doient un doux parfum , ni les
in conviviis appara feſtins, ni la § , ni en
tis; neque in volupta fin les Auteurs & les Poëtes, ne
te cubilis & lečti ;
non denique in libris pouvoient lui faire goûter aucun ^
atque carminibus ac repos. Tout juſqu'à la lumiere
quieſcebat. Horre me faiſoit horreur ; & tout ce
bant omnia, & ipſa qui n'étoit pas cet ami , m'étoit .
lux : & quidquid non odieux & inſupportable, excepté
erat quod ille erat ,
improbum & odio les gémiſſemens & les larmes, qui
me conſoloient un peu.Ainſi dès
ſum erat, præter ge
mitum & lacrymas , §
qu'on entreprenoit m'en tirer,
nam in eis ſolis ali j'étois accablé du poids de ma mi
quantula requies; ubi ſere.
autem inde aufereba
tur anima mea , one
#-
rabat me grandis ſar
cina miſeriae.
(a) Ad te,Domine,.
levanda erat & curan J'aurois dû m'élever juſqu'à
da. Sciebam , ſed nec vous, pour obtenir ma guériſon :
volebam, nec vale je le ſavois , mais je n'y voulois
bam , eò magis quia pas entendre , & j'en étois d'au
non mihi eras ali
quid ſolidum & fir
tant plus incapable, que ce que je
mum çüm de te cogi
concevois de vous, n'étoit pour
tabam. Non enim tu moi ni certain ni ſolide.Car ce

( a) Ita magno conſenſu Mss. paucis exceptis qui habent vel,


à te, vel cum editis , quae à te.
Tome I. N
194 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
n'étoit rien moins que vous , eras,ſed vanum phan»
puiſqu'un vain phantôme & mon taſma ; & error meus
erat Deus meus. Si
erreur étoit mon Dieu. Auſſi ,
conabar eam ibi po
quand je m'efforçois de me jetter nere ut requieſceret ,
entre les bras de ce Dieu pour per inane labebatur ,
& iterum ruebat ſu
y chercher du repos, je trouvois
un vuide ſans fond , où je per per me; & ego mihi
remanſeram | infelix
dois pied : ainſi je retombois ſur locus , ubi nec eſſe
moi-même qui n'étois pour moi poſſem , nec inde re
même qu'une demeure inſuppor cedere. Quò enim cor
table, où je ne pouvois me te meum fugeret à cor
nir , & d'où je ne pouvois me de meo ? Quô à me
tirer. Car où mon cœur auroit-il ipſo fugerem, quô
me non ſequerer ? Et
pû ſe retirer & s'éloigner de lui tamen fugi de patriâ:
même ? où m'enfuir & me fuir Minus enim eum
moi-même ? où enfin me laiſſer quaerebant oculi mei,
ubi videre non ſole
moi-même ? Cependant je quit bant, atque à Thaga
tai la ville de ma naiſſance ; &
ſtenſi oppido veni
parce que mes yeux cherchoient Carthaginem.
moins mon ami dans les lieux ,
où ils n'avoient pas accoûtumé
de le voir, ( 1 ) de Thagaſte je
vins à Carthage.

R E M A R Q U E S.
(1) D E Thagaſte je vins à Carthage. La perte de ſon ami
ne fut pas le ſeul motif qui le porta à s'éloigner de
ſa patrie, puiſqu'il avouë ailleurs que le déſir qu'il avoit de s'é-
lever à une fortune plus brillante , entra un peu dans la réſolu
tion qu'il prit de retourner à Carthage. Romanien qui fut le ſeul
de ſes amis à qui il fit part de ſon deſſein, eut beau s'y oppoſer,
il céda enfin aux vûës ambitieuſes d'Auguſtin , & les favoriſa
même en lui fourniſſant tout ce qui lui étoit néceſſaire pour
faire agréablement ſon voïage, & pour ſe ſoûtenir dans la ca
§ l'Afrique. C'étoit ſur la fin de 377. & non ſur la fin
JLivre quatriéme, Chapitre VIII. 195
de 378 comme le veut M. de Tillemont, & quelques autres cri
tiques. . - • • " . - -

En effet , après ce que dit S.Auguſtin dans le dernier chapi


tre de ce livre, des lectures prodigieuſes qu'il avoit fai§ à l'âge
de près de 2o. ans, & par conſéquent en 374 & la facilité avec
laquelle il avoit acquis de lui - même, & ſans le ſecours d'aucun
Maître, la connoiſſance des Arts liberaux, la Rhetorique, la Dia
lectique , la Muſique, l'Arythmétique, la Géométrie , on ne ſe
Perſuadera jamais qu'il ait reſté à Carthage au delà des .
cances de 375 , afin de n'être pas à charge à ſa mere. Or il eſt
certain que S. Auguſtin de retour à Thagaſte, n'y a reſté que deux
ans » & qu'il les a emploiés à enſeigner, pour ſubvenir aux b .
ſoins de ſes parens, qui ne pouvoient ſe paſſer de ce ſecours.
Voïez l'ouvrage contre les Académiciens, liv. .. chap. 2. n. 4.
# # # # # ## # # & # & # & # # # # # # # # # # # # # # # # #
C H A P I T R E V I I I.
Le tems, le changement de lieu, & la douceur qu'il trou
voit dans le commerce de ſes amis, diſſiperent peu à peu
ſa douleur. Ce qui fait la douceur de l'amitié.
I ;. O N vacant
tempora ,
I3. LE tems opére toûjours
nec otiosè volvuntur: quelque changement : en
per ſenſus noſtros fa s'écoulant il agit ſur nos ſens, &
ciunt in animo mira il produit dans nos eſprits des ef
opera. Ecce venic fets admirables. J'éprouvai donc
bant & praeteribant bien-tôt que les jours venant &
, de die in diem; & ve
niendo & prætereun ſe ſuccedant les uns aux autres,
do inſerebant mihi traçoient en moi de nouvelles
ſpecies alias, & alias idées , faiſoient dans mon eſprit
memorias ; & paula de nouvelles impreſſions, & me
tim reſarciebant me,
redonnoient le goût des choſes
priſtinis generibus
delectationum, qui qui m'avoient fait plaiſir autre
bus cedebat dolor fois : ainſi je revenois peu à peu,
mcus ille ; ſed ſucce & ma douleur cédoit à d'autres
- · N ij
196 | Les Confeſſions de S. Auguſtin,
ſentimens qui n'étoient pas à la vé debant non quidefit
dolores alii , cauſæ
rité de nouvelles douleurs, mais tamen aliorum dolo
qui en étoient des ſemences, Car rum. Nam unde me
pourquoi ayois je été ſi aiſément facillimè & in inti
pénétré de la plus vive douleur, ma dolor ille pene
ſinon parce que j'avois fondé traverat, niſi quia
fuderam in arenam
mon amour ſur le ſable, en ai
animam meam , di
mant comme ne devant point ligendo moriturum
mourir , un homme qui devoit ac ſi non moriturum?
mourir ?
Ce qui contribua le plus à me Maximè quippe me
conſoler & à me remettre, ce fut reparabant atque re
crcabant aliorum a
le commerce de quelques autres micorum ſolatia;cum
amis,avec leſquels j'aimois ce que quibus amabam quod
j'aimois au lieu de vous ; cet ob pro te amabam ; &
Jet pourtant n'étoit qu'un aſſem lahoc&erat ingens fabu
longum menda
blage de fables & de menſonges cium , cujus adulte
qui en flattant mes oreilles, cor rinâ confricatione
rompoient nos ames par l'aſſidui corrumpebatur mens
té criminelle avec laquelle nous noſtra pruriens in au
nous en entretenions.Mais ces fa ribus. Sed illa mihi
fabula non (a)morie
| bles ne paſſoient point pour moi batur, ſi quis amico
avec ceux de mes amis qui ve IlIIIl IncOrllm Inorc
noient à mourir. retur.
Bien d'autres choſes encore Alia erant quae in
m'attachoient fortement à eux , eis ampliiis capiebant
comme de nous entretenir & de animum, colloqui &
corridere, & viciſſim
rire enſemble , de nous donner benevolè obſequi , ſi
réciproquement des marques de mul legere libros
déférence , de lire enſemble des dulciloquos , ſimul
nugari , & ſimul ho
livres agréables, de nous amuſer neſtari ; diſſentire in
enſemble, de converſer honnête terdum ſine odio ,
ment enſemble, de diſputer en tamquam ipſe homo
(a) Dubois. ex conjeciurâ , medebatur, corruptè.
Livre quatriéme , Chapitre LX. 197
ſecum, atque ipsâra ſemble, mais ſans fiel & comme ,
riſſimâ - diſſenſione
condire conſenſiones avec d'autres nous-mêmes, & par
plurimas ; docere ali ces ſortes de diſputes qui arri
quid invicem , aut voient rarement , aſſaiſonner le
diſcere ab invicem ; plaiſir de convenir ſur tout le reſ-:
deſiderare , abſentes
te; de nous inſtruire tour-à-tour,
cum i b) moleſtiâ, ſuſ
cipere venientes cum ou d'apprendre quelque choſe al
laetitiâ. His atque. ternativement les uns des autres ;.
hujuſmodi ſignis, à d'attendre avec empreſſement le
corde amantium & retour des abſens ; de les voir ar
redamantium proce river avec joie : enfin de former
dentibus per os, per
linguam , oculos , & les eſprits les uns des autres, &
mille motus gratiſſi de tous n'en faire qu'un ſeul au
mos, quaſi fomiti moïen de ces égards & d'autres
bus, animos confiare, ſemblables, à quoi le cœur de
& ex pluribus unum ceux qui s'entr'aiment , fait ſer
facere vir la bouche, les yeux , l'air &
tOlIt qui † le mieux ex
ce

primer mille ſentimens, qui en


tretiennent agréablement l'ami
tié. , -
( k ) Bertin. cum modeſtiâ.
gçcctcccccccccococcccccºço cococococscecoc^c/sc/3&cºc^c/3
- C H A P I T R E I X.
- -- -

Ce qu'on cherche dans les véritables amis. Moien aſſûré


de ne les jamais perdre. Il n'y a que Dieu que
nous ne ſaurions perdre malgré 770MS. .
I 4.
H·Oc eſt quod
diligitur in
I.4 . V / O 1 L A ce qu'on aime
amicis ; & ſic diligi
dans les amis , & qu'on
tur, ut rea ſibi ſit aime à un tel point , qu'un coeur
humana conſcientia , ſe fait un crime de ne point répon
N iij
198* Les Confeſſions de S. Auguſtin,
dre aux tendreſſes d'un autre de ſi non amaverit reda
quelque côté que l'amitié ait mantem , aut ſi a
mantem non redama
commencé , & d'attendre de lui
verit, nihil quaerens
autre choſe que des démonſtra-/ ex ejus corpore prae
tions d'amitié. De-là viennent ces ter indicia benevo
larmes qu'on verſe à la perte de lentiae. Hinc ille luc
ſes amis, de là ces § qui tus , ſi quis moria
tur, & tenebrae dolo
aigriſſent notre douleur , de-là rum, & versâ dulce
ce ſerrement de cœur qui arrive dine in amaritudi
uand ce qui faiſoit ſa § » nem cor madidum ,
# tourne en amertume , de là & ex amiſsâ vitâ mo
rientium mors vi
enfin ce prodigieux renverſe
ment en ce que la mort de ceux ventium. BEATUs qui
amat te , & amicum.
qui s'en vont, fait que la vie de in te , & inimicum
ceux qui demeurent, n'eſt plus propter te. S o L U s
qu'une mort. HEUREUx qui vous enim nullum carum
aime , & qui aime ſon ami en amittit, cui omnes
in illo cari ſunt qui
vous , & ſon ennemi pour l'a- non amittitur. Et.
mour de vous : LUI sEUL ne perd quis eſt iſte niſi Deus
aucun de ſes amis , parce qu'il noſter, Deus qui fe
aime tous les hommes en celui cit caelum & terram,
qu'on ne ſauroit perdre. Et qui & implet ea, quia im
eſt celui-là , ſinon notre Dieu , § fecit ea ?
le Dieu qui a fait le Ciel & la * · -'. #

Terre, qui les remplit, & (1) c'eſt


en les rempliſſant qu'il les a " .
· faits ? . "

PERsoNNE ne vous perd que TE NEMo amittît;


celui qui vous abandonne : mais niſi qui dimittit. Et
celui qui vous abandonne où va qui dimittit, quà it,
t-ilº vers qui ſe retire-t-il, ſinon aut quò fugit, niſi à
de vous-même favorable à vous te placido ad tc ira
même irrité ? Car où ne trouve tum?Nam ubi non in
ra-t-il pas votre loi, & en elle ſa vcnit legem tuam in

--
Livre quatriéme, Chapitre X. I99.
pœnâ ſuâ Et les ua punition , puiſque votre loi eſt la .# º.
- '---- * - , • 7 42 •
veritas, & Veritas tu vérité, qui n'eſt autre que vous.j§n.14.s,

R E M A R Q U E S.
(1 ) ET c'eſt en les rempliſſant qu'il les a faits. Comme Dieu
- ne remplit que ce qui exiſte, & que rien n'exiſte qu'en
lui ; ce n'ſtq u'en rempliſſant toutes choſes , qu'il leur donne l'e-
xiſtence.

rrnrnrnnrrnrrnnnnnnnnnnn
C H A P I T R E X.

A quoi ſe réduit ce qu'il y a de beau & de bon hors de


· Dieu. Comment toutes les choſes qui paſſent , ne ſons
que des parties d'un tout. Quel uſage il en faut faire.
Pourquoi elles déchirent l'ame qui a le malheur de s'y
attacher.
#5. EUs virtu
I 5 -- Feu des vertus , rappel Pſ.79. 4.
tum , con lez nous à vous , montrez
· verte nos, & oſtende
faciem tuam, & ſalvi vous à nous, & nous ſerons ſaavés.
crimus. Nam QUo Car DE QUELQUE côTE' que ſe
QUovERsUM ſe ver tourne le cœur de l'homme , s'il
terit anima homi ne ſe fixe en vous, il s'attache à
nis, ad dolores figi des objets qui ſont pour lui une
tur alibi præterquam ſource de douleurs , vainement
te , tametſi figitur in
in pulchris extra te, ont-ils leur beauté : il ſuffit qu'ils
& extra ſe, quae ta ſoient hors de vous & de lui.
men nulla eſſent, niſi Ils ne ſeroient pas cependant , ſi
eſſent abs te , quæ yous ne les aviez créés : ils naiſ
oriuntur & occidunt ; ſent & ils meurent : en naiſſant
& oriendo quaſi eſſe
incipiunt, & creſcunt •ils commencent d'être ; ils croiſ
ut perficiantur , & ſent enſuite pour arriver à la per
- : . :: , N iiij
2,OO
Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
fection , après quoi on les voit perfecta ſeneſcunt &
intereunt : & (a) non
décheoir & mourir. Il y en a omnia ſeneſcunt, &
pourtant qui meurent avant qu'ils
- A p • -
omnia intereunt. Er
aïent eû le tems de décheoir.Ainſi
go cüm oriuntur &
ils ne peuvent naître & faire le tendunt eſſe, quôma
moindre progrès , que la même gis celeriter creſcunt
rapidité qui les conduit à la per ut ſînt, eò magis feſ
feétion de leur être , ne les pré tinant ut non ſint«
Sic eſt modus eerum :
cipite vers le néant. Telle eſt Tantum dediſti eis,
leur nature ; ils tiennent ſeule quia partes ſunt re
ment de vous qu'ils faſſent partie rum, quae non ſunt
omnes ſimul; ſed de
des choſes qui n'exiſtent pas tou cedendo ac ſucceden
tes à la fois, & qui néanmoins do agunt omnes uni
compoſent tout l'Univers en paſ verſum cujus partes.
ſant tour-à-tour , & en prenant ſunt. Ecce ſic (b) per
la place les unes des autres. Il en agitur & ſermo no
eſt de tout cela comme des pa ſter, per ſigna ſonan
t1a : nOn en1Im CI1t
roles qui entrent dans un diſ totus ſermo, ſi unum
cours : le diſcours n'eſt fini & par vcrbum non decedat,
fait , qu'après que les paroles pro cüm ſonuerit partes
noncées , ont fait place aux ſui ſuas, ut ſuccedat a
liud.
vantes , & que chacune a fait re
tentir ſucceſſivement toutes les
ſyllabes qui lui ſont propres.
Que mon ame vous louë donc, Laudet te ex illis
ô mon Dieu , de tous les êtres anima mea , Deus
creator omnium ; ſed
paſſagers, que vous avez créés : non in eis infigatur
mais préſervez la de s'y attacher,
† amoris pez
& de ſe laiſſer ſurprendre" aux enſus corporis. Eunt
charmes, que les ſens ne manque enim quò ( c ) ibant,
roient pas d'y trouver. Car (1) en ut non ſint, & conſ

( a ) Seguimur MSS. in editis parrà ſublatá negatione, etenim


omnia ſeneſcunt.
( b ) Bertin. pergit.
( c ) MSS. Tres, eunt enim quô ? ut non ſint. Imperitè.
Livre quatriéme, chapitre X. 2ô x
cindunt eam deſide
riis peſtilentioſis : ſe portant à leur fin qui eſt le
néant, ils la déchirent par les dé
quoniam ipſa eſſe
vult , & requieſcere ſirs empoiſonnés qu'ils lui inſpi
amat 1n eis quae a
mat. In illis autem
rent, comme de ſubſiſter toûjours,
& de pouvoir ſe repoſer dans
non eſt ubi, quia non ce qu'elle aime. Mais ces cho- .
ſtant : fugiunt,& quis ſes n'aïant ni ſolidité ni conſiſ
ea ſequitur ſenſu car
nis, aut quis ea com tance , elles s'échappent avec
prehendit, vel cüm tant de rapidité, qu'aucun de nos
praeſtà ſunt ? ſens ne peut les ſuivre, ni mê
#.
me les retenir dans le tems qu'ils
en joüiſſent
Tardus eſt enim
ſenſus carnis, quo
C'eſt que nos ſens tiennent
niam ſenſus carnis de la nature des corps dont nous
eſt ; & ipſe eſt mo ſommes revêtus , qui retardent
dus ejus. Sufficit ad leur courſe. Ils ont bien ce qu'il
aliud , ad quod fac faut d'activité pour les fonctions
tus eſt; ad illud.au à quoi ils ſont deſtinés : mais ils
tem non ſufficit , ut
teneat tranſcurrentia ne ſauroient arrêter des choſes ,
ab initio debito , uſ qui fuient depuis les deux points
que ad finem debi marqués de leur commencement
tum. In verbo enim & de leur fin. Car votre parole
tuo per quod crean éternelle qui les a créées , leur
tur , ibi audiunt ,
HINc ET HUcUsQUE, dit : Vous partirez d'ici, & vous
n'irez que juſques-là.

R E M A R Q U E S.
(1) E N ſe portant à leur fin, ils la déchirent. Je ne eomprens
pas bien ici M. Dubois , il lit dans le latin : Eunt enim,
uò ? ut non ſint, & il prétend que cette leçon eſt la bonne ; parce,
dit-il, qu'elle eſt appuïée ſur trois manuſcrits & ſur un paſſage du
27. chapitre du 2. livre du libre Arbitre. On lui paſſe les trois
manuſcrits : mais on ne convient pas que le paſſage de l'ouvrage du
libre Arbitre, favoriſe la leçon des manuſcrits : quoi qu'il en ſoit,
on eſt en droit de lui demander pourquoi dans ſa traduction , il
n'a pas ſuivi la leçon pour laquelle il s'eſt ſi fort déclaré ?
2o2 Les Confeſſions de S. Auguſtin,

C H A P I T R E X I.

Réfléxions ſur le néant & la vanité des choſes qui paſ


· ſent. Diſcours que Dieu nous tient pour nous en
déprendre & nous attacher à lui.
16.
«.
C vanité,
EssE de courir après la
ô mon ame, &
I6, OLI eſſe va
na , anima
mea, & obſurdeſcere
prens garde que le bourdonne in aure cordis , tu
ment qu'elle éleve autour de toi, multu vanitatis tuae.
ne faſſe contracter à ton cœur Audi & tu. Verbum
une ſurdité mortelle. Ecoute donc ipſum clamat ut re
deas : & 1B1 eſt lo
bien : le Verbe même te crie de cus quietis impertur
revenir & de cHERcHER en lui ce
babilis , ubi non de
repos inaltérable, que goûte l'a- ſeritûr amor, ſi ipſe
mour qui eſt aſſûré de n'être ja non deſerat. Ecce il
la diſcedunt ut alia
mais rejetté, s'il ne ſe réfroidit le .
ſuccedant , & omni
premier. Tu vois que les Créatu bus ſuis , partibus
res paſſent, afin que d'autres pren conſtet infima uni
nent leur place, & que le mon verſitas. Numquid e
de inférieur raſſemble ainſi tou go aliquò diſcedo, ait
tes les arties dont il doit être Verbum Dei ? Ibi fige
manſionem tuam : ibi
çompoſé. Puis donc que le Verbe commenda quidquid
t'aſſûre qu'il ne paſſe point, c'EsT - inde habes , anima
en lui que tu dois te fixer, mon mea, ſaltem fatigata,
ame , & dépoſer entre ſes mains . fallaciis. VERI TATI
ce que tu en as reçû , du moins commenda quidquid.
après le tems qu'il y a que tu tibi eſt à Veritate ,
& non perdes ali
es abuſée. Donne en garde à la quid, & refloreſcent
Vérité tout ce que tu tiens de la putrida tua, & ſana
Vérité , & tu ne feras aucune bun:ur omnes lan
Livre quatriéme, chapitre XI. 2o3
guores tui, & fluxa perte ; au contraire ce qu'il y a en
tua reformabuntur,
& renovabuntur & toi de corrompu reprendra vie,
conſtringentur ad te, tes plaies ſe refermeront, ce que
& non te deponent tu as de caduque rajeunira, ſe re
uò (a) deſcendunt , nouvellera & ne fera plus qu'un
§ ſtabunt tecum , tout avec toi ; & bien loin de
& permanebunt ad t'entraîner au néant où il tend,
ſemper ſtantem ac il s'attachera avec toi à ton Dieu
permanentem Deum.
qui demeure éternellement.
17. Ut quid per
verſa ſequeris car les17.Pourquo i t'égarer en ſuivant
mouvemens de ta chair ? c'eſt
nem tuam ? Ipſa te
ſequatur converſa. bien plûtôt à elle à revenir & à
Quidquid per illam te ſuivre. Toutes les choſes dont
ſentis, in parte eſt : elle fait paſſer le ſentiment juſqu'à
& ignoras totum, cu
jus hae partes ſunt , toi, ne ſont que des parties d'un
& delectant tetamen. tout que tu ne connois pas ; el
Sed ſi ad totum com les te plaiſent néanmoins : mais
prehendendum eſſet ſi tes ſens étoient en état de ſai
idoneus ſenſus carnis ſir le tout dont ils font eux-mê
tuae ; ac non & ipſe
in parte univerſi ac mes partie, & qu'en punition de
cepiſſet , pro pœnâ
ton péché , ils n'euſſent pas été
tuâ, juſtum modum, bornés, tu voudrois que l'objet
velles ut tranſiret qui te charme à préſent paſsât,
quidquid exiſtit in afin que le tout enſemble te fît
præſentiâ, ut magis beaucoup
tibi omnia placerent. plus de plaiſir. Celui
Nam & quod loqui de tes ſens par où tu entens ce
mur per eumdem qu'on te dit,fait bien ſentir cette
· ſenſum carnis audis ; vérité : tu ne voudrois sûrement
& non vis utique ſta § que le ſon des premieres ſyl
re ſyllabas, ſed tranſ abes durât toûjours ; tu veux au
volare, ut aliae ve
niant , & totum au contraire qu'il paſſe rapidement,
dias. Ita ſemper om afin d'entendre lé ſon des au
mia quibus unum ali tres, & d'emporter le diſcours en
(a) Bertin. Giſlen. ac Tornac. I. Diſcedunt.
ze4 Les Confeſſions de S. Auguſfin,
tier. Il en eſt de même de toutes quid conſtat, & non
ſimul ſunt omnia ea
les choſes qui ſont compoſées de conſtat, plus
parties, qui n'exiſtent † tOU1tCS 'quibus
deiectant omnia ,
à la fois ; le tout quand on peut uàm ſingula, fi poſ
l'avoir, fait bien plus de plaiſir, † ſentiri omnia.
que ſes parties. Mais nôtre Dieu quiSed longè his melior
qui a fait toutes choſes, fait en ipſe fecit omnia ; &
eſt Deus noſter ;
core infiniment plus de plaiſir ; & non diſcedit , quia
parce qu'il ne # point, & que nec ſucceditur ci.
rien ne peut lui ſucceder.
# 2 ## 2º-## ov-is# 2 # # ºv ##ººA##ºv ##ºv-## #
C H A P I T R E XI I.

Des Créatures , il faut remonter à Dieu. Où Dieu fait ſon


ſéjour. Quelle folie de le chercher ou il n'eſt pas. Le
Fils de Dieu s'eſt incarnè pour nous apprendre à ren
trer en nous-mémes & le trouver. En retournant à ſon
Pere , il ne s'eſt point retiré de nous. Nous ſommes
tombés pour avoir voulu nous élever.
18. I la beauté des corps te I 8. K SI placent
corpora ,
touche, prens de là ſujet Deum ex illis lauda ;
de loiier Dieu ; FAIs paſſer ton & IN artificem corum
amour de l'ouvrage à l'ouvrier , retorque amorem , ne
de peur que le plaiſir que tu as in his quae tibi pla
à les aimer, ne vienne à lui dé CCIlt tul diſpliceas.
plaire.
Si c'eſt les ames qui te plai Si placent animae,
ſent, aime - les en Dieu ; autre in Deo amentur ,
quia & ipſœ mutabi
ment elles t'échapperont & tom les ſunt , & in illo fi
beront dans le néant , parce xc ſtabiliuntur, alio
* Hiic retraximus initium num. 18. & capitis xII. quæ an
tea Paulô infrà, nec proprio loco, affixa erant.
Livre quatriéme, Chapitre XII. 2o5
quin irent & peri qu'elles ne ſont par elles-mêmes
rent. In illo ergo qu'inſtabilité ; au lieu qu'en lui el
amentur ; & rape ad les deviennent ſtables & ſolides.
eum tecum ſa) quas
potes , : & dicº eis , C'eſt donc en lui que tu dois les
HU N C amemus , aimer , & raſſembler celles que
hunc amemus : ipſe
fecit haec, & non eſt
tu pourras † les porter vers
longè. Non enim fe
lui. Repéte-leur ſans ceſſe : c'EsT
cit atque abiit , ſed LUI que nous devons aimer : c'eſt
ex illoin illo ſunt. lui qui a fait tout ce qui s'offre
à nos yeux, & il n'en eſt pas
loin ; car il ne s'eſt pas retiré
après la création : mais tout eſt
en lui , comme tout vient de lui.
( b) Ecce, ubi eſt, Voici où il fait ſon ſéjour. C'eſt
nbi ſapit veritas. In dans l'ame qui a le goût de la vé
timus cordi eſt, ſed rité : il eſt au fond de notre cœur:
cor erravit ab eo. Re
dite, prævaricatores, mais notre cœur s'eſt éloigné de
ad cor , & inhaerete lui : « Rentrez donc dans votre Iſa. 4s s,
illi qui fecit vos. Sta cœur, prévaricateurs, » & atta
te cum eo, & ſtabi chez-vous à celui qui vous a faits:
tis : REQUIEscITE in
fixez-vous en lui, & vous ſerez
co ; & quieti eritis. inébranlables : REposEz-vous en
lui, & vous joüirez d'un parfait
repos.
Quò itis in aſpera? Où prétendez-vous aller par
quò itis ? B o N U M des ſentiers ainſi eſcarpés ? où
quod amatis ab illo courez-yous ? LE BIEN que vous
eſt ; ſed quantum eſt
aimez, vient de lui : mais qu'eſt
ad illum ? bonum eſt ce que ce bien au prix de lui ?
& ſuave ; ſed ama Ce bien eſt doux & agréable :
rum erit juſtè, quia mais on n'y trouve que de l'amer
INJusTE amatur, de tume, en punition de ce qu'oN
( a ) Camer. Giſlen. cum Tornac. I. & 2. quos.
| ( b ) In Codd. Sorbon. Germ. 2. & Torn. 3. Ecce ibi eſt. .
/

2b6 | Les Confeſſions de S. Auguſtin,


AIME INIUsTEMENT au lieu de ſerto illo, quidquid
ab illo eſt.
Dieu ce qui vient de lui.
Que gagnez-vous à tenir toû Quò vobis adhuc
& adhuc ambulare
jours des routes difficiles & pé vias difficiles & labo
nibles ? le repos n'eſt pas où vous rioſas ? Non eſt re
le cherchez. Cherchez tant qu'il
quies ubi quaeritis
vous plaira , ce que vous § eam. Quærite quod
chez : mais ſachez qu'1 L N'E s T quæritis,ſed IB1 NoN
P A s où vous le cherchez. Vous eſt ubi quaeritis. Bea
cherchez la vie heureuſe dans la tam vitam quaeritis
1n regione mortis :
région de la mort : elle n'y eſt non eſt illic. Quo
pas. Car comment peut-elle être modo enim beata vi
où il n'y a point de vie ? . ta, ubi nec vita ?
19. Celui qui eſt notre vérita 19. Et deſcendit htic
ble vie , eſt deſcendu ici bas : il ipſa vita noſtra, &
tulit mortem noſ
a pris ſur lui la mort à laquelle tram, & occidit eam
nous étions condamnés, & l'a fait de abundantiâ vitæ
mourir par cette abondance de ſuae : & tonuit cla
vie, qui lui eſt propre : il nous mans, ut redeamus
a crié d'une voix de tonnerre, de hinc ad eum, in il
lud ſecretum unde
quitter le lieu de notre exil pour proceſſit ad nos , in
retourner à lui,& de porter nos re ipſum primüm virgi
gards juſqu'à ce thrône inacceſſi nalem uterum, ubi
ble, d'où il s'eſt avancé vers nous. ei nupſit humana
creatura , caro mor
Le premier pas qu'il a fait, a talis, ne eſſet ſemper
été d'épouſer la nature humaine mortalis, & inde ve
dans le ſein de la Vierge, afin lut ſponſus procedens
que notre chair mortelle parvînt de thalamo ſuo,exul
un jour à l'immortalité. De-là, tavit ut gigas ad cur
Pſ. 18. 6. COIIlIIlC llIl † qui ſort de ſon rendam viam. Non
enim tardavit, ſed
lit nuptial, il a fourni ſa carriere cucurrit ; clamans di
en geant qui court ſans s'arrê ctis, factis , morte,
ter : criant par ſes paroles, par ſes vitâ , deſcenſu, aſ
actions, par ſa vie, par ſa mort, cenſu, clamans ut rc
Livre quatriéme, Chapitre XII. 2o7
deamus ad eum. Et par ſa deſcente aux enfers, par
diſceſſit ab oculis,
ut redeamus ad cor,
ſon retour vers ſon Pere, que
nous retournions à lui. Il s'eſt
& inveniamus eum.
Abſceſſit enim , & ſouſtrait à nos yeux, afin que
ecce hîc eſt. Noluit nous rentrions dans notre cœur,
nobiſcum diu eſſe, & & que nous le trouvions : car il
non reliquit nos. ( c ) s'eſt retiré en telle ſorte qu'il eſt
Illuc enim abſceſſit,
unde numquam receſ toûjours ici : ainſi en ne voulant
ſit, quia mundus per pas être long-tems avec nous ou
eum factus eſt, & in vertement, il ne nous a point
hoc mundo erat, & quittés : parce qu'il n'a fait que
venit in hunc mun
dum peccatores ſal-- rentrer d'où il n'eſt jamais ſorti ;
vos facere ; cui confi- † c'eſt de là qu il a fait le mon-Joan. °.
-,? V " _>* -

tetur anima mea, (d) e ; & qu'il étoit même dans le 1.Tim. .
-

§ ſane am, quia monde quand il y eſt venu ſau-*


peccavit illi.
ver les pécheurs. C'eſt lui que
mon ame benit , afin qu'il la
guériſſe des bleſſures qu'elle s'eſt
fait en l'offenſant. 7

Filii hominum, uſ Enfans des hommes, juſques à pr 4 ;.


quequò graves corde? quand aurez-vous le cœur appe
Numquid & poſt (e ) ſanti. Après que la vie eſt deſ
deſcenſum vitæ non
vultis aſcendere & vi cenduë vers vous, refuſerez-vous rr 7.,.
vere ? Sed quò aſcen de monter vers elle, & de vivre
ditis quando in alto de ſa propre vie ? Mais où mon
eſtis, & poſuiſtis in tez-vous, quand vous vous éle
cœlum os veſtrum ?
D E s c E N D I T E ut vez & que vous oſez affronter le
aſcendatis, & aſcen Ciel ? D E s c E N D E z donc pour
datis ad Deum : CE - monter & monter juſqu'à Dieu :
cIDIsTIs enim, aſcé car VOUS ESTES TOMBEZ CIl VOllS
dendo contra (f) cû. élevant contre lui.
( c ) Bertin. illò.
( d ) Ita Bertin. Aquic. Camer. Tornac. I. Giſlen. Lov. & Arn,
Alti, & ſanat eam.
(e ) Benignianenſis codex optima nota , poſt diſceſſum vitz.
• (f) Germ. 2. as Tormae. .. Dcum, -
2o8 Les confeſſions de s. Auguſtin »
Voilà ce que tu dois leur dire, Dic eis iſta, uë
ô mon ame , afin qu'ils pleurent plorent in convalle
dans cette vallée de larmes, & plorationis ; & ſic eos
rape tecum ad Deum:
que tu les portes à Dieu,ainſi que quia de ſpiritu ejus
toi : & ce ſera ſon eſprit qui t'a- haec dicis eis, ſi dicis
nimera, ſi en parlant tu brûles t15.ardens igne charita
du feu de la charité.

# # # # # # # # # # # # #::::::::::::::::::::::::::::::
C H A P I T R E X I I I.

Les réfléxions qu'il fait ſur la nature des choſes paſ


ſageres qui nous attachent , le conduiſent à la diſtinc
tion de la Beauté, & de la Convenance, ſur quoi
il fait un ouvrage.
'2o. 'EToIENT des myſteres 2.O. AE e tunc

C qui m'étoient alors in IlOIl

ram; & amabam pul


IlOVC

connus : auſſi aimois-je les beau chra inferiora , &


tés d'ici bas, & je me précipi ibam in profundum ;
tois ainſi dans l'abîme : « Aimons & dicebam amicis
meis, ccNum amamus
» nous, diſois-je à mes amis ,
» aliquid, niſi pul
» quelque choſe qui ne ſoit beau ? » chrum? Quid eſt er
» Qu'eſt-ce donc que ce beau ? En » go pulchrum, &
» quoi confiſte la beauté ? Qu'eſt » quid eſt pulchritu
» ce qui nous attire & nous atta » do ? Quid eſt quod
» che aux choſes que nous ai 22 nos allicit & ( a )
» mons ? Car ſi elles étoient ſans » colligat rebus quas
» amamus? Niſi enim
» bonté & ſans beauté , elles ne » eſlet in eis decus &
» nous toucheroient pas. » » ſpecies, nullo modo
» nos ad ſe move
32 l Cllt. 22

Ét je trouvai en réfléchiſſant, Et animadverte


que dans les corps autre choſe bam, & videbam, in
(a) sic optimè prior Germ. Alii , conciliat.
ipſis
Livre quatriéme , chapitre XIV. 2o9
ipſis corporibus aliud étoit la beauté qui réſulte du
eſfe quaſi totum , & tout, autre choſe la convenance
ideò pulchrum, aliud d'une choſe à une autre, comme
:aUIICITi quod ideò de
ceret, quonlam apte d'un partie à ſon tout, ou d'un
accommodaretur afi ſoulier au pied, & ainſi du reſte.
cui , ſicut pars cor Cette découverte que je tirai de
poris ad univerſum mes plus profondes méditations »
ſuum , aut , calcea
mentum ad pedem , me porta à faire ſur la Beauté &
& ſimilia. Et iſta con ſur la Convenance deux ou trois
ſideratio ſcaturivit in livres. Vous ſavez combien il
anirho meo ex intimo en avoit , ô mon Dieu ; car je l'ai
corde meo; & ſcripſi oublié, parce que je n'en ai plus
libros de Pulchro &
Apto, puto duos aut rien, & que j'ai tout égaré je ne
tres , tu ſcis , Deus ; ſai comment, .

nam excidit mihi :


non enim habemus
eos, ſed aberraverunt
à nobis, neſcio quo
modo.

SR SR6-5-28-38.38.38.sº.38.-º.sº : 5.5R
C H A P I T R E XI V.

Le bien qu'il entend dire d'Hierius le porte à lui dédier


ſon Ouvrage de la Beauté & de la Convenance. Ce
qui fait qu'on aime ceux dont on entend dire du bien ,
quoiqu'on ne les connoiſſe pas. D'où vient que les honnê
tes gens ſont bien aiſes d'être aimés plûtôt d'une ma
miere , que d'une autre. Incompréhenſibilité du cœur de
l'homme. Quelle miſere c'eſt de régler ſes affectionsſur la
langage des hommes.
2 I. UID eſt au 2 I. A 1 s qu'eſt-ce qui me
tem quod porta, ô mon Seigneur
me movit, Domine
& mon Dieu, à dédier cet Ou -4

2Tome I.
2 1e . Les confeſſions de S. Auguſtin ,
vrage à Hierius Orateur de la Deus meus , ut ad
(a) Hierium Romanae
ville de Rome, que je n'avois ja urbis oratorem ſcri
, mais vû, mais qu'une grande ré berem illos libros,
putation de doctrine me faiſoit ai quem non noveram
mer : D'ailleurs quelques bons facie, ſed amaveram
mots qu'on m'avoit rapportés de hominem ex doctri

lui, m'avoient extrèmement plû : nae famâ quae illi cla


mais ce qui me le faiſoit eſtimer ra erat ; & quaedam
verba ejus audieram ,
davantage,c'eſt qu'il étoit généra & placuerant mihi ?
lement goûté & loüé , & qu'on Sed magis, quia pla
cebat aliis, & §.
étoit ſurpris qu'étant Syrien de bant eum laudibus ,
naiſſance , il eût joint à l'éloquen ſtupentes quôd ex
ce des Grecs celle des Romains » homine Syro, docto
& qu'il poſſedât au plus haut † priüs Græcæ facun
ce qui concerne l'étude de la ſa diae, poſtea in Lati
nâ etiam ( b ) dictor
geſſe. mirabilis extitiſſet ,
& eſſet ſcientiſſimus
rerum ad ſtudium ſa
pientiae pertinentiü,
mihi placebat.
Laudatur homo, &
voilà comme les loüanges font amatur abſens. U
aimer ceux qu'on ne connoît pas. trumnam ab ore
Seroit-ce que cet amour pa e de laudantis intrat in
la bouche de ceux qui loiient » cor audientis amor
ille ? Abſit : Sed ex
dans le cœur de ceux qui enten amante alio accendi
dent loiier 2 Non : mais l'amour tur alius : Hinc enim
des uns fait naître celui des au amatur qui laudatur,
tres : car on n'aime celui qu'on dum non fallaci cor
entend loiier , qu'autant qu'on de laudatoris praedi
( a ) sic ſeribitur in editione Lov. & in Mss. pleriſque. At
in Bad. Am. Er. Arn. & quatuor MSS. Icherium.
( b ) In Bertin. utroque Germ. Tornae. I. Camer. Giſlen. ae
Editis, doctor. In duobus M5S. Lov. dictator, corruptè ſcilicet
pro dictor. -
Livre quatriéme, chapitre XIV. 211
cari creditur, id eſt , croit que les loüanges qu'on lui
cüm amans eum lau donne, partent d'un cœur ſincere
dat. & touché. -

22. Sic enim tunc 22. Ainſi je réglois alors l'a-


amabam homines ,
ex hominum judicio:
mour que j'avois pour les hom
non enim ex tuo , mes ſur le jugement des homa
Deus meus, in quo mes-mêmes, & non ſur le vôtre ,
nemo fallitur, Sed ta ô mon Dieu, ſuivant lequel on
men cur non ſicut au ne peut jamais ſe tromper, Ce
riga nobilis, ſicut pendant pourquoi cet amour n'é-
· venator ſtudiis popu
Iaribus diffamatus , toit-il pas comme celui qu'on
ſed longè aliter & porte à un homme qui ſe diſtin
graviter,& ita quem gue à la courſe des chevaux , ou
admodum & me lau ( 1 ) qui dans les combats des bê
darivellem : Non au
tem vellem ita lau
tes s'eſt rendu célébre par les ac
dari & amari me ut clamations du peuple ? Pourquoi,
hiſtriones , quam
dis-je, étoit-il ſi § & de
quam eos & ipſe lau la nature de celui que j'aurois
darem & amarem ; ſouhaité qu'on eût eu pour moi ?
ſed eligens latere, Car je n'aurois voulu être ni loüé
quàm ita notus eſſe ; ni aimé comme le ſont les Co
: ( c ) vel haberi
•dio,quàm ſic amari médiens, quoique je les loiiaſſe
& les aimaſſe moi-même : & j'au
rois bien mieux aimé demeurer
inconnu , que d'être connu com
me ils le ſont. Bien plus, j'aurois
préféré la haine à tout l'amour
qu'on leur porte.
, Qui eſt-ce qui régle dans une
Ubi diſtribuuntur même
iſta pondera vario ame les poids d'amours ſi
rum & diverſorum différens & ſi diſparats : Pour
amorum in animâ
· unâ ? Quid eſt, quod quoi eft-ce que j'aime dans un au°
" ,
( e ) Bertin. velle .
C) ij
212 , Les Confeſſions de S. Auguſtin,
tre ce que je hais † , puiſ- amo in # † ».
orter qu'on rurſu s, niſi ) dete
em,
que je Il C ſaurois ſupp non à me ( dodiſſ
-

- upp
aimât en moi pareille choſe : Ce- ſtarer & repellerem,
· pendant cet autre eſt un homme § § uterque noſ
comme moi. Ainſi on ne peut Pas trûm homo : Non
· dire qu'on aime un farceur, qui † † bo
eſt notre ſemblable, comme O1'l § §
aime un bon cheval, puiſqu'on ne ſi poſſet, hoc & de
voudroit jamais être ce cheval , hiſ§ §
quand même cela ſe pourroit. eſt, qui naturæ noſ
•» trae ſocius eſt.

Eſt-ce donc que j'aime dans un Ergone amo in ho


homme ce que je hais & ne vou- mine quod odi eſſe,
drois point être , tout homme cüm ſim homo Gran
ue je ſuis ? L'homme eſt in- † eſt ip
- #henſible.Ses cheveux dont ºº 3 ºulus etlam
Mat.1e.je. comprenenn - capillos tu, Domine,
vous tenez compte , Seigneur, numeratos habes, &
ſans qu'un ſeul vous échappe » IlOn minuunturin te :
ſont plus faciles à compter que & tamen capilli ejus
les mouvemens & les ſentimens magis numerabiles
ſunt, quàm affcctus
de ſon cœur. ejus & motus cordis
23. Pour cet Orateur, il étoit - - ejus.
2.3. At ille rhctor -

de la claſſe de ceux que j'aimois ex § §ra§


au point que j'aurois voulu lui quem ſic amabam ,
reſſembler : en quoi j'errois au † # † ta
F - •• • | . cm : CII a DaIIl ty
gré du vent de mon orgüeil & de pho, & circumfere
1m6S alltICSpaſſions, tandis 9ºº bar omni vento , &
vous me conduiſiez toûjours de §mis occul§ guber
l'œil ſans m'en appercevoir. · nabar abs te.
Mais comment ſai-je, & ſur Et unde ſcio , &
quoi puis-je fonder l'aveu que je unde certus confi
vous fais, que l'amour que je lui teor tibi, quôd illum
( d) Bertin. Aquic. Tornac. I. Camer. Giſlem. & Som. deteſ
12l'CtWll •
Livre quatriéme, Chapitre XIV. zI3
in amore laudantium
portois , venoit plûtôt de celui
magis amaveram, qu'avoient pour cet habile hom
† in rebus ipſis me ceux qui le loüoient, que des
e quibus laudabatur?
Quia ſi non laudatum choſes mêmes qui lui attiroient
vituperarent eum , ii ces loüanges ? C'eſt que ſi au lieu.
dem ipſi , & vitupe de le loiier de ces choſes, ils les
rando atque ſpernen avoient rapportées en le blâmant
do ea ipſa narrarent ,
non accenderer in & en le mépriſant, ils ne me
eum , & non excita l'auroient fait ni aimer ni eſti
rer. Et certè res non mer. Cependant ç'eût été toû
aliae forent, nec ho jours & le même homme, & les
mo ipſe alius , ſcd mêmes choſes qu'on en auroit di
tantummodò alius
affectus narrantium. tes : & il n'y eût eu que les diſpo
ſitions de ceux qui en auroient
parlé, qui euſſent été différentes
Ecce ubi jacet ani- . | Telle eſt la miſere d'une ame
ma infirma, nondum qui ne s'attache pas encore à la
haerens ſoliditati ve
ritatis. Sicut aurae .
ſolide vérité : elle avance, elle
linguarum flaverint à recule, elle s'agite & ſe replie
pectoribus opinan- . ſelon que ſoufflent la langue & le
tium , ita fertur & cœur de ceux qui lui parlent : &
vertitur, torquetur ac . fa lumiere s'obſcurcit en ſorte
retorquetur , & ob
nubilatur ci lumen , qu'elle ne peut voir la vérité qui
& non cernitur veri eſt préſente à ſes yeux.
tas : & ecce eſt ante
I}OS.
Et magnum quid C'étoit beaucoup pour moi #
dam mihi erat, ſi ce grand homme vît mon ouyra
ſermo meus & ſtu ge & mes occupations : l'approba
dia mea illi viro in tion dont il les auroit honorés,
noteſcerent ; quae ſi m'auroit enflammé davantage ,
probaret, flagrarem & s'il l'eût refuſée, ç'eût été un
magis ; ſi autem im coup cruel pour un cœur auſſi
probaret,ſauciaretur vain que le mien , & auſſi vuide
O iij
414 Les confeſſions de S. Auguſtin a
de
qu'en ſolidité qu'on ne trouve ſoliditatis
la vous. - -
# ºtuæ. # inaº
" Cependant je faiſois mon plai- # tame Puºhºum
ſir de repaſſer dans mon eſprit la † † † 2,
différence de la Beauté & de la ram, libenter §
Convenance, ſurquoi je lui aVO1s verſabam ob ( e )
écrit ; & je l'admirois ſans l'appro- os contemplationis
bation de perſonne.
- -
mee, & nullo col
laudatore mirabar.

( e ) Arn. cum editione Moreti, an. 165o. ſic habet , animo


verſabam, & oſtentationem contemplationis meae. MSS. plurimi,
modos contemplationis.

R E M A R Q U E S.
( 1 ) () ſUi dans les combats des bêtes , s'eſt rendu célébre. Ces
- combats ſe faiſoient dans l'amphithéâtre, dans le cir
que , ou dans quclqu'autre lieu dreſſé exprès. Ils faiſoient par
tie des jeux publics. Il n'y avoit gueres que des eſclaves , des
gladiateurs, & des criminels, qui entraſſent en lice. On donnoit
cette ſorte de ſpectacle pour accoûtumer & familiariſer avec le
ſang les yeux des Citoïens, & inſpirer de l'émulation aux jeu
nes gens, par les loüanges qu'on donnoit aux Combattans qui
pbattoient le plus de bêtes. -
Livre quatriémé, Chapitre XV. 2 15
& 3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,3,
C HA P I T R E X V.

ce que c'eſt que la Beauté & la Convenance. Ce qui


l'empêchoit d'avoir quelque notion de ſon ame. Quelle
idée il avoit du principe du bien & du principe du mal.
Qualité qu'il imaginoit dans la nature du mal. Com
bien toutes ces notions étoient fauſſes. Pourquoi il ne \

pouvoit en former de vraies. Queſtion impertinente qu'il


faiſoit aux Catholiques. Ce qui l'avoit mis hors d'étas
d'écouter la vérité.
24. Q E D tantae rei 24- , A 1 s comme je n'avois
cardinem in encore aucune idée de
arte tuâ nondum vi
debam , Omnipo votre ſageſſe , Seigneur tout
tens, qui facis mira uiſſant, & ſeul auteur des mer
bilia ſolus; & ibat veilles de la nature , je ne pou
animus meus per for vois pénétrer le fond d'une ſi
mas corporeas ; &
Pulchrum, quod per
† queſtion. Je parcourois
ſeipſum , Aptum, es formes corporelles : & je ne
autem , quod ad ali diſtinguois la Beauté de la Conve
quid accommodatum nance , qu'en ce que je définiſ
deceret , definiebam ſois la premiere, ce qui plaît par
& diſtinguebam , & lui-même, & l'autre ce qui plaît
exemplis corporeis
aſtruebam. Et con par le rapport qu'il a à §
verti me ad animi autre choſe : & j'appuïois cette
naturam ; & non me définition ſur des exemples tirés
finebat falſa opinio, des choſes corporelles. De-là je
quam de ſpiritalibus paſſai à mon ame pour en conſi
habebam, verum cer dérer la nature : mais les fauſſes
nere. Et irruebat in
opinions dont j'étois imbû ſur les
oculos ipſa vis veri : ſubſtances ſpirituelles , m'empê
& avertebam palpi choient de voir la Vérité. Elle
O iiij . .
'iI6 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
tantem mentem a5
avoit pourtant aſſez de force
pour frapper mes yeux : mais je incorporeâ re, ad li
neamenta, & colo
détournois incontinent ma vûë res, & tumentes ma
chancelante de tout ce qui eſt gnitudines. Et quia
incorporel, pour la porter ſur les non poteram ea vr
couleurs , les traits, & ces ſortes dere in animo, pu
de grandeurs qui ſont ſuſcepti tabam me non poſ
ſe videre animum
bles de rarefaction. Et parce que II1CUlIIl «
ie ne voïois rien de ſembla
le dans mon eſprit , j'en con
tluois que je ne pouvois de mê
me voir mon eſprit.
Or comme j'aimois la paix qui Et cûm in virtute
eſt attachée à la vertu , & que je pacem amarem , iIs
vitioſitate autem o
haïſſois la diſcorde qui eſt inſépa diſſem diſcordiam ;
rable du vice : j'obſervois qu'en in illâ unitatem , in
l'un il y avoit de l'unité, & de la iſtâ quamdam divi
diviſion dans l'autre. Dans l'uni ſionem notabam. In

té je plaçois l'ame raiſonnable que illâ unitate mens


rationalis & natura
avec la nature de la vérité & du veritatis ac ſummi
ſouverain bien ; & je faiſois con boni mihi eſſe vide
ſiſter, miſérable que j'étois, dans batur : in iſtâ verò
la diviſion la ſubſtance de je ne diviſione, (a ) irra
tionalis vitae neſcio
ſai quelle vie qui eſt contre la
raiſon, avec la nature du mal , quam ſubſtantiam &
& naturam ſummi
que je conſidérois non ſeulement mali, quæ non ſolüm
comme une ſubſtance, mais en eſſet ſubſtantia, ſed
core comme une ſubſtance eſ omnino vita eſſet, &
tamen abs te non eſ
ſentiellement vivante, qui ne ve ſet , Deus meus, ex
noit pourtant pas de vous , ô quo ſunt omnia, mi
mon Dieu , qui avez fait toutes ſer opinabar. Et ta
choſes. La premiere, je l'appel men illam Monadem
lois unité : & j'en faiſois une in appellabam , tam
( a ) Apud Lov. rationalis , mendosè ut patet.
Livre quatriême, chapitre XV. 217
quam fine ullo (b) ſe telligence qui n'avoit aucun ſexe.
xu mentem, hanc ve Je nommois la ſeconde dualité,
rò Dyadem, iram in
facinoribus libidi † que je la ſubdiviſois en co
nem in flagitiis, neſ ere, & en intemperance; regar
ciens quid loquerer. dant l'une comme la ſource du
Non enim noveram crime , & l'autre comme le prin
neque didiceram, nec cipe du vice. Je ne ſavois ce que
ullam ſubſtantiam
malum eſfe, ncc ip je diſois ; car je n'avois ni appris,
ſam mentem noſtram ni compris que le mal n'eſt
ſummum atque in point une ſubſtance, & que no
commutabile bonum. tre ame ne ſauroit être le bien
ſouverain & immuabfe. -

25. Sicut enim FA Il eſt pourtant certain qu'IL


eINORA ſunt , ſi vi N'Y A de crimes, qu'autant que
tioſus eſt ille animi .
motus in quo eſt im le principe des mouvemens de
petus, & ſe jactat in l'ame eſt déréglé, & ne garde
ſolenter ac turbidè ; ni ordre ni proportion , & que
ET FLAGITIA, ſi eſt LE vIcE vient d'un penchant im
immoderata illa ani
modéré pour les plaiſirs des ſens :
mae affectio , quâ ainſi dès que l'entendement de
carnales hauriuntur
voluptates ; ita ER l'homme eſt bleſſé, l'ERREUR &
RoREs & falſae opi les fauſſes opinions dont il eſt
niones vitam conta prévenu, gâtent tout ce qu'il y a
minant, ſi rationalis de plus pur dans ſa vie : & c'eſt
mens ipſa vitioſa eſt, l'état où j'étois alors, parce que
qualis in me tunc
erat, neſciente alio j'ignorois que mon ame n'étoit
lumine illam illuſ point de la nature de la vérité,
trandam eſſe, ut ſit & qu'elle avoit beſoin pour y par
particeps veritatis, ticiper, d'être éclairée d'une au
quia non eſt ipſa na tre lumiere. Et cette autre lu
tura veritatis. Quo
niam tu illuminabis miere eſt vous , ô mon Sei
lucernam meam, Do gneur & mon Dieu, qui éclai Pſ. t7.2».
( b ) In Mss. quinque non detericris nota habetur, ſenſu, pro
ſexu.
*
218 Les Confeſſions de S. Auguſtin , #

rez mon eſprit, & qui en chaſ mine Deus meus, if4
ſez les ténébres. Car nous n'a- luminabis tenebras
O3Il,
1. vons que ce qué nous recevons meas ; & de plenitu
1! de votre plénitude. Vous êtes la
dine tuâ nos omnes
( c ) accipimus. Es
véritable lumiere qui éclaire tout enim tu lumen ve
homme qui vient au monde, & rum, quod illuminat
omnem hominem
Jac. 1. 1
| vous n'êtes ſuſceptible ni de venicntem in hunc
’ changement ni du plus léger ob mundum ; quia in te
ſcurciſſement. non eſt tranſmuta
tio, nec momcnti ob
umbratio.
26. Cepéhdant je m'efforçois 26.Sed ego cona
de m'élever vers vous; mais par bar ad te » & repel
lebar abs te, ut ſa
ce que vous réſiſtez aux ſuper perem mortem, quo
1. Pet. ;. bes, vous me repouſſiez; & ainſi
IOs
niam ſuperbis reſi
je n'avois de goût que pour ce ſtis.
qui me donnoit la mort.
Vit-on auſſi d'orgiieil & d'ex Quid autem ſuper
travagance plus grande que celle bius, quàm ut aſſe
rerem, mirâ demen
qui me faiſoit dire , que j'étois tiâ, me id eſſe natu
naturellement ce que vous êtes ? raliter quod tu es ?
car j'étois ſujet au changement, Cüm enim ego eſſem
& cette vérité m'étoit d'autant mutabilis, & eò mi
plus ſenſible, que je n'avois en hi manifeſtum eſſet,
vie d'arriver à la ſageſſe que pour quòd ideô utique ſa
piens eſſe cupiebam,
devenir meilleur : cependant ut ex deteriore me
j'aimois mieux croire que vous lior fierem , male
êtes ſujet à changer , que de bam tamen etiam te
penſer que je n'étois pas de mê opinari mutabilem ,
me nature que vous. quàm me non hoc
eſſe quod tu es,
Vous me repouſſiez donc , & Itaque repeſlebar,
| yous réſiſtiez à l'enflure de mon & reſiſtebas ventoſae
cervici meæ , & ima
orgüeil : de mon côté, je m'occu
( c ) Ita Germ. 1. Camer. & Tornac. I. Editi, accepimus
Livre quatriéme, chapitre XV. 219,
ginabar formas cor- pois à forger des images corpo
poreas, & caro ca - relles, & tout chair que j'étois,
nem † & -je faiſois le procès à la chair :
† † mon eſprit s'égaroit, & ne re-ºzºs.
ad te, & ambulando tournoit point encore à vous :
ambulabam in ea ainſi j'allois me pénétrant de plus
qua non ſunt, neque en plus des choſes, qui n'étoient
inte , nºque º ºº » ni en vous , ni en moi , ni dans
† # † les corps : & qui bien loin d'être
§ §, l'ouvrage de votre vérité, ve
ſed à mcâ vanitate noient purement de mon ima
fingebantur ex cor- gination, qui les forfhoit ſur les
pore. - corps que je voïois. -

Et dicebam parvu Cependant j'addreſſois la pa


lis fidelibus tuis, ci role à vos fidéles ſerviteurs, &
vibus meis , à qui mes concitoïens, que leur vertu
bus neſciens exula rend petits à leurs yeux , & dont
bam , dicebam illis j'étois alors malheureuſement fé
-

garrulus & º°Pº »


paré ſans le ſavoir ; & je leur
diſois d'un ton fade & railleur ,
cur erge errat anima comment l'ame qui eſt l'ouvrage de
quam fecit Deus : Et Dieu, peut - elle tomber ainſi dans
mihi nolebam dici, l'erreur ? Et je ne pouvois ſouffrir
cur ergo errat Deustqu'on me répliquât : Mais com
Et contendebam ma- ment eſt-ce que Dieu même peut y
gis incommutabilem tomber ? Car plûtôt que de recon
tuam ſubſtantiam co noître que l'ame s'étoit égarée
volontairement, & que ſon éga
actam errare , quam rement étoit
la punition de ſon
meam mutabilem péché ; je ſoûtenois toûjours que
ſpontè deviaſſe & (d) votre ſubſtance même, quelque
pœnâ errare confite- immuable qu'elle ſoit, avoit été
bar. forcée d'errer.
( d) Giſten. plenè, Editi , penè errare , manifeſio lapſu.
a2o Ees Confeſſions de S. Auguſtin ,
27. Et eram ætate
27. ( 1 ) J'avois vingt - ſix à annorum fortaſſe vi
vingt-ſept ans, quand je fis cet ginti-ſex aut ſeptem,
ouvrage. Tous ces phantômes cüm illa volumina
corporels , dont je m'occupois ſcripſi, volvens apud.
alors , formoient un bruit aux me corporalia fig-.
oreilles de mon cœur : j'avois menta, obſtrepentia
cordis mei auribus,
beau, charmante vérité , les prê quas intendebam ,
ter au ſon de votre ſecrete har dulcis Veritas , in in
monie, en meditant ſur la Beauté teriorem melodiam
& la Convenance, & brûler du dé tuam cogitans de
ſir de m'approcher de l'époux & Pulchro & Apto ; &
ſtare cupiens & au
joan.3-29- d'entendre ſa voix : j'en étois em
pêché par le bruit de mes er dire te , & gaudio
gaudere propter vo
reurS qui attiroit au dehors tou
cem ſponſi, & non
, * te mon attention, & par le poids † ; quia voci
UlS CIIOI1S InC1 Ia
de mon orgüeil qui me pré
cipitoit vers les choſes groſſie- -
piebar foras, & pon
res : car vous ne faiſiez entendre dere ſuperbiae meae
in ima decidebam.
à mon cœur aucune parole de Non enim dabas au
joie & de conſolation , ni treſ ditui meo gaudium
rô ;°.1o.ſaillir mon corps, †º qu'il n'a- & laetitiam, aut exul
tabant oſſa mea, quae
voit pas été humilié. humiliata non erant

R E M A R Q U E S.

(1 ) J# vingt-ſix à vingt-ſept ans, quand je fis l'ouvrage


de la Beauté & de la Convenance. Il raconte dans le cha
pitre ſuivant le progrès qu'il fit dans l'étude à l'âge de près de
vingt ans : preuve convaincante qu'il ne garde pas l'ordre des tems,
& qu'il rapporte les actions de ſa vie ſelon qu'elles ſe préſentent
à ſa mémoire, ou qu'elles ſont liées les unes aux autres.
Livre quatriéme, Chapitre XVI. 221
, 68838838383º3º3º63ss3638363scast 33638363,33,3 gsx 3
C H A P I T R E XV I.

Avant l'âge de vingt ans, il entend ſans Maître les Ca


tégories d'Ariſtote , & ce qui regarde l'Eloquence , la
Dialectique , la Géométrie , la Muſique , & l'Arithmé
tique. Idée extravagante qu'il a de la Nature de Dieu.
Combien l'ouverture qu'il avoit pour les ſciences, lui
étoit inutile. Qu'on eſt heureux quand on ſe tient dans
le ſein de l'Egliſe, & dans la ſoimiſſion qu'on doit à
la Foi.

2.8. E† quid mi 28. IN s 1, que me ſervoit,


hi proderat, à l'âge de près de vingt
uòd annos natus
§ viginti cüm in ans, d'avoir lû & compris ſeul
manus meas veniſ les Catégories d'Ariſtote , qui
ſent Ariſtotelica quae m'étoient tombées entre les
dam , quas appel mains ? Le ton pompeux & em
lant decem cathego phatique avec lequel le maître
rias , quarum nomi
ne, cüm eas Rhetor de Rhétorique que j'avois à Car
Carthaginenſis ma thage, & quelques autres qui paſ
giſter meus buccis ſoient pour habiles , pronon
typho crepantibus çoient ce mot , me fi# ſoû
commemoraret , &
alii qui docti habe
pirer avec reſpect après l'intelli
bantur, tamquam in gence de tout l'ouvrage , comme
neſcio quid magnum après quelque choſe de ſublime
& divinum ſuſpenſus & de divin. Cependant quand
inhiabam, legi eas j'eus conferé avec ceux qui en
ſolus , & intellexi ?
Quas cüm contuliſ avoient fait une étude particuliere
ſem cum eis, qui ſe ſous d'excellens maîtres, & qu'ils
dicebant vix eas ma
m'eurent avoiié qu'avec le ſecours
giſtris eruditiſſimis,
non loquentibus tan des figures qu'on leur traçoit ſur
Rim, ſcd multa in le ſable, ils avoient eu bien de
222 Les confeſſions de s. Auguſtia ,
la peine à l'entendre ; je trouvai pulvere #
ſIc ni
bus , intellexiſſe;
qu'ils ne pouvoient m'en dire all hil inde aliud mihi
-

tre choſe,que ce que j'avois com | dicere potuerunt ,


pris de moi-même quàm ego ſolus apud
meipſum legens cos
• Il me paroiſſoit au reſte qu'A- gnoveram. -

Et ſatis apertè mi
hi videbantur lo4
riſtote traite aſſez clairement des quentes de ſubſtan
tiis, ſicuti eſt homo ;
ſubſtances & de tout ce qui y eſt & quæ in illis eſſent ;
compris ; par exemple , parlant ſicuti eſt figura ho
minis, qualis ſit ; &
d'un homme, il conſidére ſa fi ſtatura, quot pedum
gure, ſa taille, ſes affinités ; en ſit; & cognatio, cujus
frater ſit ; aut ubi ſit
quel lieu il eſt ; en quel tems il conſtitutus;aut quan
eſt né ; s'il eſt debout ou aſſis ; do natus, aut ſtet ,
aut ſedeat, aut cal
s'il eſt habillé , ou armé ; s'il ceatus vel armatus
ſit ; aut aliquid fa
eſt agent ou paſſif; & générale ciat, aut patiaturali
ment tout ce qui rentre dans l'un quid; & quaecumque
in his novem generi
des neuf chefs dont je viens de bus, quorum exem
donner quelques exemples , ou pli gratiâ quaedam
poſui , vel in ipſo
même dans le genre de ſubſtan ſubſtantiae genere in
ce, ce qui va à l'infini. numerabilia repea
riuntur.
29. Quel fruit † donc 29. Quid hoc mi
- -

retirer d'une connoiſſance qui hi proderat, quando


m'étoit nuiſible ; puiſque ſur ce & oberat ; cüm etiam
te, Deus meus ; mi
principe que tout eſt renfermé rabiliter ſimplicem
dans ces dix Catégories, je pré atque incommutabi
tendois vous comprendre , ô
lem, illis decem prae
mon Dieu , tout infiniment ſim dicamentis , putans
Ple & immuable que vous êtes, quidquid eſſet omni
/

Livre quatriéme, chapitre XVI. 22.3


no comprehenſum, comme ſi votre propre gran
ſic intelligere cona deur & votre beauté étoient des
rer, quaſi & tu ſub
jectus eſſes magnitu qualités à l'égard de votre ſub
dini tuae aut pulchri ſtance ; & qu'ainſi l'une & l'autre
tudini , ut illa eſſent fût en vous, comme un accident
in te quaſi in ſubje eſt dans ſon ſujet, ou dans quel
cto, ſicut in corpore,
ciim tua magnitudo que corps : au lieu que vous êtes
& tua pulchritudo tu vous-même votre grandeur &
ipſe ſis, corpus autem votre beauté ; & qu'un corps au
non eoſit magnum & contraire , n'eſt ni grand ni beau
pulchrum quo cor entant qu'il eſt corps ; puiſque
pus eſt; quia & ſi mi
nus magnum & mi quand il ſeroit moins grand &
nüs pulchrum eſſet, moins beau , il ne laiſſeroit pas
nihilominus corpus d'être corps.
eſſet. )
Falſitas enim erat
L'idée que j'avois donc de
quam de te cogita vous, n'avoit été formée ni par
bam, non veritas ; &
figmenta miſeriae la vérité , ni par la ſolidité de
meae , non firma votre félicité, mais par le men
menta beatitudinis ſonge, & par mon extravagante
tuae. Juſſeras enim , miſere : ainſi s'accompliſſoit en
& ita fiebat in me,
ut terra ſpinas & tri
moi ce que vous aviez établi,
bulos pareret mihi, & que la terre ne produiroit pour
cum labore perveni moi que des chardons & des épi
rem ad panem meum. nes, & que je n'en tirerois de
quoi me nourrir, qu'avec beau
coup de travail. -

3 o. Et quid mihi 3o. Et que me ſervoit, eſcla


proderat, quòd om ve de mes paſſions au point que
nes libros artium
quas Liberales vo j'étois alors, d'avoir lû & en .. .2 . "

cant, tunc nequiſſi tendu ſans le ſecours de perſon


mus malarum cupi ne, tout ce que j'avois rencontré
ditatum ſervus, per de livres qui traitent des Arts,
meipſum legi & in à quoi on donne le nom de li
224 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
béraux. J'avois beau en faire mes tellexi quoſcumqué
† potui
délices : j'ignorois d'où venoit ce debam ? Et gau
in eis, & neſ
qu'ils ont de véritable & de ciebam unde eſſet
certa1n , parce que je tourno1s quidquid ibi verum
le dos à #
lumiere , & que je & certum eſſet : dor
ſum enim habebam
ne regardois que ce qui étoit
éclairé , ſans être éclairé moi ad lumen , & ad ea
mème. quae illuminantur fa
ciem : unde ipſa fa
cies mea , quâ illu
minata cernebam ,
non illuminabatur.
J'appris auſſi ſans beaucoup dé Quidquid de arte
eine & ſans maître tout ce que loquendi & diſſe
j'ai acquis d'Eloquence , de Dia rendi , quidquid de
lectique, de Géométrie, de Mu dimenſionibus figu
rarum , & de muſi
ſique , & d'Arithmétique. Vous cis, & de numeris,
le ſavez , mon Seigneur & mon ſine magnâ difficul
Dieu , puiſque cette facilité & tate, nullo hominum
cette ouverture d'eſprit, étoit un tradente intellexi,ſcis
tu , Domine Deus
don de votre libéralité, que j'au meus, quia & celeri
rois dû vous conſacrer , & que tas intelligendi, (a)
je ne faiſois ſervir qu'à ma per & diſpiciendi acumé,
te ; parce que voulant avoir en donum tuum eſt : ſed
non inde ſacrifica
ma diſpoſition cette excellente
portion de mon bien , & ne bam tibi. Itaque mi
hi non ad uſum, ſed
Pſ 58.1o. vous laiſſant point en garde les ad perniciem magis
richeſſes de mon eſprit, je me valebat : quia tam
ſuis éloigné de vous , pour aller bonam partem ſub
dans une terre éloignée, où j'ai ſtantiæ meæ ſategi
tout conſumé en ſuivant mes habere in poteſtate,&
Luc.15. vz. fortitudinem meam
paſſions comme autant de proſ non ad te cuſtodie

( a ) In Germ. 2. ac antiquioribus editionihus , diſcendi. Ber


tin. Giſlen. Tornac. 2.Lov. & Arn. diſputandi. At in Mss. plu
ribus, diſpiciendi acumen, qua germana leciio viſa eſt.
2n72
Livre quatriéme, chapitre XVI. z2f
bam , ſed profectus
ſum abste iº longin tituées. Et que me ſervoit d'a-
quam regionem , ut Voir de ſi beaux talens, & d'en
eam diſſiparem in(b) faire un ſi mauvais uſage ? Car
meretrices cupidita je ne m'appercevois de la diffi
tcs. Nam quid mihi culté que les meilleurs eſprits,
Proderat bona res ,
non utenti benè? Non & les plus appliqués avoient à
cnim ſentiebam illas comprendre ces ſiences, que par
artes, etiam ab ſtu celle qu'ils avoient à entendre
dioſis & ingenioſis, mes explications : auſſi celui-là
intelligi,
difficillimè
niſi cum eis eaſdem † pour être le plus ha
conabar cxponere : & ile, qui me ſuivoit de plus près.
erat ille excellentiſ
ſimus in eis, qui me
cxponentem non tar
diüs ſequeretur.
3 I. Scd quid mihi 3 I. Mais quel avantage reti
hoc proderat, putanti rois-je de tout cela , mon Sei
quòd tu, Domine
Deus Veritas, corpus gneur & mon Dieu , puiſque je
eſſes lucidum & im conſidérois votre éternelle Véri
menſum, & ego fru té, comme un corps lumineux,
ſtum de illo corpore d'une étenduë infinie, dont j'é-
Nimia perverſitas ! tois moi-même une portion ? Dé
Sed ſic eram,nec eru
beſco, Deus meus, réglement déteſtable ! c'étoit ce
confiteri tibi in rne pendant le mien : car je ne rou
miſericordias tuas,& gis point à † de célébrer
invocare te, qui non la grandeur de votre miſéricorde
erubui tunc profiteri & de vous invoquer, puiſque je
hominibus blaſphe
miias meas, & latra ne rougiſſois pas alors de publier
re adverſum te. mes blaſphêmes, & d'invectiver
COIlUTC VOllS,

( b ) Lov. cum antiquioribus editionibus,meretricias, Mss. ver5


cum Arn. meretrices. Quod vocabulum uſurpavit Auguſtinus ab eo
loe° Evangelii , ad quem alludit. Mox Bsrtin. Torn. 1. & Giſten. .
cupiditatis mex.
Tome I. l?
22 & . Les Confeſſions de S. Auguſtin, -

Que me ſervoit donc cet eſ Quid ergo mih?


tunc proderat inge
prit qui pénétroit toutes ces nium per illas doc
ſiences, & entendoit tant de li trinas agile, & nullo
vres difficiles ſans l'aide de per adminiculo humani
ſonne, tandis que ſur le point magiſterii tot nodo
eſſentiel de la Religion, il don fiſſimi libri enodati ,
cum deformiter , &
noit dans des égaremens auſſi ſacrilegâ turpitudi
honteux que ſacriléges : Une ne in doctrinâ pie
moindre pénétration pouvoit-elle tatis errarem ? Aut
à proportion nuire à ( 1 ) vos en quid tantûm oberat
fans , puiſqu'ils ne s'éloignoient parvulis tuis longè
point de vous, & qu'ils étoient tardiùs ingenium ,
en sûreté comme des pouſſins cüm à te longè non
recederent, ut in ni
dans le ſein de votre Egliſe, at do Eccleſiae tuae turi
tendant que les plumes & les aî plumeſcerent, & alas
les de leur charité , ſe fortifiaſ charitatis alimento
ſanae fidei nutrirent ?
ſent par l'aliment d'une ſalutaire
foi ?
O mon Seigneur & mon Dieu, O Domine Deus
que ce ſoit à l'ombre de vos aîles noſter, in velamento
alarum tuarum ſpe
rt e,. s. que nous eſpérions. Protégez remus : & protege
1fa.46.4. nous, portez - nous : aufſi-bien, nos, & porta nos. Tu
eſt - ce vous qui portez vos en portabis & parvulos,
fans, & qui leur continuez ce & uſque ad canes tu
ſoin dans letIr vieilleſſe, & ainſi portabis : quoniam
F 1 R M 1 T A s noſtra
NoTRE FoRcE n'eſt vraiment for quando tu es , tunc
ce, qu'autant que vous - même eſt firmitas : cüm au
êtes notre force. Hors de là c'eſt tem noſtra eſt, infir
foibleſſe. mitas eſt.

NoTRE BrEN eſt toûjours en V 1 v 1 r apud te


vous : c'eſt pour nous en être dé ſemper bonum no
tournés, que nous avons donné ſtrum ; & quia inde
averſi ſumus , per
dans le mal. Il faut donc, Sei ve1ſi ſumus. Re
gneur, que nous retournions à no vertamur. jam , Do
litre quatriéme, chapitre XVf.
mine, ut non everta
427 -

tre bien, pour prévenir notre per4


mur, quia vivit apud
te ſine ullo defcótu te 5 il ſubſiſte toûjours en vous .
bonum noſtrum,quod ſans diminution ; & ce bien eſt
tu ipſe es : & non c) vous-même. Nous ne craindrons
timebimus ne non ſit jamais que le lieu où nous devons
quò redeamus, quia retourner ne ſoit plus, parce que
nos inde ruimus; no
is autem abſentibus nous en ſommes tombés : notre
non ruit domus no chûte n'a pas-attiré celle de no
ſtra, aeternitas tua tre demeure, puiſque ce n'eſt au
tre ehoſe que votre éternité. .
( e) sie due Germ. Aquie. Torn. I. & 2. camer. Giſten. Éov
º5lim. Som. Arn. & Moret. Alii, timemus.
-

C. —r—**---- >

R E M A R Q U E s. :
( 1 ) p^ os Enfans. Ce ſont ces humbles de cœur, qu'il cherchois
· à embarraſſer par ſes ſophiſmes. :
LE S

CONFESSIONS D E

SAINT AUGUSTIN,
LIVRE CINQUIE'ME.
-TT

s o M M A I R E.
Vingt-neuf ans il voit Fauſfe & con
fére avec lui : mais au lieu des éclair
s ciſſemens qu'il en attendoit depuis long
| tems , il n'en reçoit qu'un humble aveu
de ſon ignorance : ce qui le fit pancher vers le
Pyrrhoniſme, où il ſe confirma par l'examen qu'il
Jît du ſyſtême des Manichéens ſur le Monde viſ
ble , & du ſyſtéme des Philoſophes ; celui de ces
derniers, lui paroiſſant bien plus probable que ce
lui des autres. Comme il ne pouvoit s'accommos
« - -,

- - | | . - 222
ider des mœurs des Ecoliers de Carthage, il va
enſeigner la Rhétorique à Rome, ſans pouvoir
en être détourné par les pleurs & les inſtances
de ſa Mere , mais en arrivant il tombe malade
à l'extrémité. A peine eſt-il revenu de ſa mala
die, qu'il apprend que les Ecoliers de Rome, ſans
avoir les défauts de ceux de Carthage , en avoient
d'autres qui n'étoient gueres plus ſupportables ;
ce qui le détermine à ſolliciter la Chaire de Rhé
torique de Milan. L'aiant obtenuë, il ſe rend aſſi
du aux ſermons de S. Ambroiſe ; ce qui acheve
de le détromper, & le porte à rompre avec les
Manichéens : mais ne voiant encore rien de mieux,
il prend la réſolution de demeurer Catéchuméne
dans l'Egliſe, juſqu'à ce qu'il vit de quel côté i4
devoit tourner. - -. ' < } !

r iit
z39 Les Confeſſions de S. Auguſtin, ,
#
# # : &#52E5
- ' .. \ , ^ • - --

CH A P I T R E P R E M I E R,
Excellente prière. Dans quelle vûë il expoſe les miſeri
cordes de Dieu ſur lui. Pourquoi il n'y a rien en nous
qui échappe à la connoiſſance, ou qui réſiſte à la puiſ
ſance de Dieu. Différentes manieres par où toutes les
| Créatures publient ſes louanges. Quel uſage nous devans
| faire des Créatures. . -

* \ I. R, EcEvEz le ſacrifice de
mes confeſſions,que vous .
1. A CcIPE ſacrifi
3A cium 'confeſ
offre ma bouche , ô mon Dieu ;
-
† , de
linguae meae ,
IT1211L1
cette bouche que vous avez for- quam formaſti & ex
mee , & que vous excitez a be- citaſti,ut (a)confitea
pt.s. ,t.ºir votre nom, Guériſſez toutes tur nomini tuo; & ſa
' ' les puiſſances de mon ame, afin # † mea,&
rr 4.e. qu'elles s'écrient, Seigneur, qui § †
vous eſt ſemblable , Car celui § do§e quidin
† vous fait le détail de ce qui -
ſe agatur , qui tibi *. -

e paſſe en lui, ne vous apprend confitetur, quia ocu


rien ; parce qu'IL N'Y A ni cœurs§ tuum non exclu
- r » it cor clauſum , ncc
>* -

quelque impénétrable qu'il ſoit, § repel


ou vos yeux ne liſent » Ill pécheur lit duritia hominum;
endurci , qui tienne contre la ſed ſolvis eam cüm
force de votre bras, & dont vo- voles, aut miſerans
tre miſericorde ou votre juſtice º# #º,º
ne v1enne aà
- bout ; # # C Cll16 VOll
* eſt
calore ſe abſcondat à
qui tuo.
êtes un feu , de la chaleur du- ^"
ºf s. 7. quel perſonne n'eſt à couvert- - -

' Que mon ame vous loue donç, Sed te laudct ani
(a) Torn. .. & 3. confitcar.
Livre cinquiéme, chapitre II. ·2 3I ·
ma mea, ut amet te;
& confiteatur tibi
mais que ce ſoit pour vous ai
miſerationes tuas, ut mer : & qu'elle reconnoiſſe en
laudet te. Non ceſſat Votre préſence VOS miſéricordes #.
nec tacet laudes tuas mais que ce ſoit pour vous loiier :
univerſacreaturatua, car c'eſt un devoir dont toutes
nec ſpiritus omnis les créatures ne ceſſent jamais de
hominis, per os con s'acquitter : l'homme le fait par
verſum ad te ; nec lui-même en s'addreſſant immé
animalia, nee corpo
ralia per os conſide diatement à vous , les animaux &
rantium ea ; ut exur les corps inſenſibles publient vos
gat inte à laſſitudine loüanges par la bouche de ceux
anima noſtra , inni
tens eis quæ feciſti,
qui les conſiderent, afin que no
tre ame ſe ſerve des créatures.
& tranſiens ad te,
qui feciſti haec mira comme d'appui & de degré pour
biliter : & ibi refec s'élever vers vous, qui les avez.
tio & vera fortitudo. faites avec une ſageſſe admira
ble , & qu'elle s'élance juſques .
dans votre ſein , pour y trouver
la fin de ſes agitations, s'y nour
rir , & y prendre de véritables,
forces.

?$ ?528 ?$ $8 ?&?$?$ ?$ ?$?$ ?$ ?$?$?$?$?$.


C H A P I T R E I I.

Miſere de ceux qui s'éloignent de Dieu. En quoi ils


contribuent à la beauté de l'Univers. Bonheur de ceux
qui retournent à Dieu. Ce qui empêche qu'on ne la
trouves

4, D A N T & fu• 2• UE les eſprits inquiets &t


giant à te in les méchans entrepren
quieti & iniqui : & nent de vous fuir : ils ne ſau
tu vides cos, & diſ -
P iiij
*32 les Confeſſions de s'. Auguſtin ,
roient ſe dérober à vos regards, tinguis umbras ; &?
qui percent & qui diſcernent les ccce pulchra ſunt
ombres. Le tout dont ils font par cum eis omnia , &
tie eſt parfait, quoiqu'ils ſoient ipſi turpes ſunt. Et
quid nocuerunt tibi,
eux-mêmes difformes. Ainſi en aut 1n quo Imperium
quoi peuvent-ils vous nuire , ou tuum dehoneſtave
répandre des taches ſur votre em runt, à caelis uſque in
Pire , dont l'ordre & la perfec noviſſima, juſtum &
tion éclate depuis le haut des integrum? Quô enim
fugerunt cüm fuge
Cieux juſqu'au fond de l'abîme ! rent à facie tuâ, aut
Où couroient-ils quand ils vous
ubi tu non invenis
ºº ºº 7 fuioient , & quel eſt l'endroit où cos ? Sed ( a ) fuge
vous ne puiſſiez pas les trouver ? runt , ut non vide
mais ils n'ont gagné autre choſe rent te videntem ſe ;
à vous fuir, que de ne pas voir atque excæcati in te
que vous les voïez, & de heurter offenderent, quia non
contre vous dans leur aveugle deſeris aliquid eo
ºP º * : ment , parce que vous ne perdez rum quae feciſti; in te
de vûë , rien de ce que vous
(b) offenderent inju
avez fait.Ainſi ces injuſtes n'ont ſti, & juſtè vexaren
heurté contre vous, que pour tur ; ſubtrahentes ſe
porter la juſte punition de leur lenitati tuæ & offen
crime. Ils ont voulu ſe ſouſtraire dentes in rectitudi
à votre bonté , & la rectitude nem tuam , & caden
de votre juſtice contre laquelle tes in aſperitatem
ils ont donné, en les repouſſant (c) ſuam ; Videlicet
-

( a ) Torn. 3, Sed fugiunt, ut non videant te videntem ſe , at


que excaecati in te offendunt quia non deſeris aliquid eorum quae
§ In te offenderunt injuſti, ut juſtè, &c.
(b) Jta codices plerique, & elegantius videtur, quam ſ rupto
periodi nexu nova incipiat ſententia hoc modo : In te offenderunt
injuſti , ut juſtè, &c, uti habent nonnulli MSS. cum Arn.
( c ) Subſtit imus , ſuam, ex MSS, melioris note, loco , tuam »
quod in codicibus vulgatis & in MSS. nonnuliis reperitur,

|
Livre cinquiime, Chapitre II. 233
lieſclunt quod ubi les a livrés à leur propre dépra
que ſis, quem nullus vation. Inſenſés ;ils ne voïent pas
circumſcribit locus,
& ſolus es prœſens, que vous êtes partout , & que
ctiam iis qui longè comme aucun lieu ne ſauroit
fiunt à te. vous enfermer , vous ſeul êtes
préſent à ceux mêmes que leur
malice éloigne de vous.
Convertantur ergo Qu'ils ſe convertiſſent donc &
& quærant te; quia qu'ils vous cherchent, parce que
non ſicut ipſi (d) de vous ne vous retirez pas de vos
ſeruerunt Creatorem
ſuum , ita & tu de créatures, comme elles ſe reti
ſeruiſti creaturam rent de vous. Qu'ils ſe convertiſ
tuam. Ipſi convertan ſent, dis-je, & qu'ils vous cher
tur & quaerant te ; & chent , & ils vous trouveront
ecce ibi es in corde
eorum, in corde con
dans leur cœur ; car vous êtes
fitentium tibi , & dans le cœur de ceux qui vous
projicientium ſe in expoſent leur état, qui ſe jettent
te, & plorantium in entre vos bras, & pleurent leurs
ſinu tuo poſt vias . égaremens, qui leur ont coûté
ſuas difficiles : & tu
facilis (e) tergens la tant de peines. La bonté avec
crymas eorum , & laquelle vous eſſuïez leurs lar
magis plorant , & mes, fait qu'ils en répandent da
gaudent in fletibus : vantage, & qu'ils en font leurs
quoniam tu , Domi délices; parce que Vous, qui êtes
ne, non aliquis ho
mo caro & ſanguis, leur Créateur, & leur Rédemp
ſed tu, Domine, qui teur , les renouvellez & les con
feciſti, reficis & con ſolez, & non pas les hommes ,
ſolaris eos.
qui ne ſont que chair & ſang.
Et ubi ego eram Où étois-je donc quand je vous
( d ) Bertin. Torn. 1. Camer. & Giſlen. deſeruerunt te creato
rem ſuum, ita & tu.
( e ) Bertin. Aquic. Camer. Giſlen. duo Torn. ſ0lim. & Mo
ret, Et tu facilis terges lachrymas , ut magis plorcnt & gau
dcant,
#.34 Les confeſſions de s. Auguſtin,
| cherchois? Je vous avois devant quandote quxrebam?
Et tu eras ante me ;
moi : mais j'étois ſi loin hors de
ego autem & à me
moi , que ne pouvant me trou diſceſſeram, nec me
ver moi-même , j'étois moins en inveniebam ; quantà
état de vous trouver, m: nus te ?

######
C H A P I T R E III,
Arrivée de Fauſte à Carthage, ſon caraciere & ſes ta
· lens. Combien les découvertes que les Philoſophes ont fai
tes dans la nature , ſont au-deſſus des fables des Ma
nichéens. Pourquoi ces grands eſprits n'ont pû parve
xir à connoître Dieu. Ils ont abuſé des connoiſſances
qu'il leur donnoit , au lieu de lui en faire un ſacri
· fice. Ils n'ont pas connu Jeſus-Chriſt , qui eſt l'unique
voie qui conduit à l'immortalité. Ceux d'entr'eux qui
ont connu Dieu, ne l'ont pas glorifié.
3. RoLoQUAR in
;. I E vais repaſſer en la pré
- J ſence de mon Dieu ma - conſpectu Dei
mei annum illum uu
vingt-neuviéme année. ( 1 ) Cer detriceſimum aetatis
tain Evêque des Manichéens ap meae. Jam venerat
pellé Fauſte, arriva enfin à Car Carthaginem quidam
thage. Les charmes de ſon élo Manichaeorum cpiſ
quence étoient un piége dange ne,copus, Fauſtus nomi
magnus laqueus
reux, dont le démon ſe ſervoit diaboli ; & multi im
pour ſurprendre tant d'ames qui plicabanturin eo per
tomboient dans ſes filets, Je ne illecebram , ſuavilo
pus donc m'empêcher de loüer quentiæ , quam ego ,
tametſi laudabam ,
ſes diſcours ; mais comme j'étois, diſcernebam tamen à
pour ainſi dire, affamé de con veritate rerum qua
noître la vérité , & que j'étois rum diſcendarum a
attentif à diſcerner ce qu'il di vidus eram : ncc quae
Livre cinquiéme, Chapitre III. 23 5
ſi vaſculo ſermonis, ſoit de la maniere dont il le di
ſed quid mihi ſcien ſoit , je conſiderois bien moins
tiae comedendum ap
neret, nominatus la beauté des plats, que la qua
apud eos ille Fauſtus, lité des viandes que me ſervoit
intuebar. Famaenim un homme auſſi célébre dans ſa
de illo prælocuta mi Secte , & qu'on donnoit pour
hi erat, quòd eſſet être fort verſé dans toute §
honeſtarum omnium d'arts & de ſciences. Alors com
doctrinarum peritiſ
ſimus, & apprimè parant une partie de ce que j'a-
diſciplinis libcrali vois lû & retenu de tant d'écrits
bus eruditus, Et quo des Philoſophes que j'avois feüil
niam multa philoſo letés, avec ces longues fables des
horum legeram ,
§-§ manda Manichéens , je trouvois bien
lus de vraiſemblance dans les
ta retinebam, ex eis
quacdam compara
bam illis Manichaco
§ de ces grands génies,
qui ont eu aſſez de pénétration
rum longis fabulis ; pour dévoiler & démêler la na-sar. 13 »
& mihi probabiliora turC » quoiqu'ils
n'aient pû en
iſta videbantur quae
dixerunt illi , qui découvrir l'Auteur , parce que
tantum potuerunt va ELEvE'au point que vous l'ètes , pg,,r.s.
ſere, ut poſſent aeſ vous regardez favorablement les
timare ſaeculum , humbles, & vous vous tenez loin
quamquam ejus De des eſprits orgüeilleux. Ainſi,
m1num m1n1me 1n
venerint. Quoniam vous ne vous rendez acceſſible
MAGNUs es Domine, qu'à ceux qui ont le cœur con
& humilia reſpicis, trit , & vous ne permettez pas
excelſa autem à lon
gè cognoſcis ; nec ue les ſuperbes vous trouvent ,
propinquas niſi ob euſſent-ils la ſcience & la curio
tritis corde , nec in ſité qu'il faut pour compter les
veniris à lu§rbi , étoiles & les grains de ſable de
nec ſi illi curiosâ pe la mer, pour meſurer l'étenduë
ritiâ numerent ſtel du ciel, & connoître le cours des
las & arenam , & di
metiantur ſidereas aſtrçs
plagas , & veſtigent
vias aſtrorum "
-

«
236 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
4.C'eſt que ſe ſervant de l'eſ 4. Mente enim ſu#
quaerunt iſta, & in- .
tit que vous leur avez donné, genio quod tu dediſti
ils n'ont emploïé leur induſtrie eis : & multa invcne
qu'à ces recherches : il eſt vrai runt, & praenuncia
u'ils ont fait un grand nombre verunt ante multos
annos defectus lumi
† découvertes ; car ils ont pré
dit pluſieurs années auparavant narium Solis & Lu
nae, quoi die , quâ
les éclipſes du ſoleil & de la lu horâ, quanrâ ex par
ne ; leur grandeur, & le jour & te futuri eſſent; &
l'heure qu'elles devoient arriver; non eos fefellit nu
& comme leur calcul étoit juf merus, & ita factum
te, l'évenement s'eſt trouvé con eſt ut prænunciave
runt : & ſcripſerunt
forme à la prédiction. Ils ont regulas indagatas, &
même inventé & laiſſé des régles leguntur hodie, atque
sûres, dont on ſe ſert encore au ex eis praenunciatur,
jourd'hui ; au moïen de quoi on quo anno & quo
· trouve l'année, le mois, le jour menſe anni ; & quo,
& l'heure des éclipſes avec les die menſis , & quâ
horâ diei , & quotâ
degrez d'immerſion ; & ces ré parte luminis ſui de
gles ſont infaillibles. fectura ſit Luna vel
Sol : & ita fiet ut pro
nunciatur.
Et mirantur hace
Tout cela eſt pour les hommes homines, & ſtupent
un ſujet d'admiration ; mais tan qui neſciunt ea, &
dis que ceux qui n'y voient gou cxultant atque extol
tC » § § ceux luntur qui ſciunt ; &
qui s'y entendent, s'y plaiſent & per impiam ſuper
biam recedentes &
s'en glorifient par un orgüeil im deficientes à lumine
pie, qui fait qu'au moment même tuo , tantò antè Solis
qu'ils prévoïent les éclipſes des defectum futurum
§ ne voïent pas celle où ils prævident, & in præ
ſentiâ ſuum non vi
tombent en s'éloignant de votre
lumiere, faute de chercher avec dent ; non enim reli
giosè quaerunt unde
une pieté religieuſe d'où leur habeant ingenium
Livre cinquiéme, chapitre III. 237
quo iſta quærunt. Et vient cet eſprit capable de faire
invenientes quia tu ces recherches : & s'ils décou
feciſti eos , non ipſi vrent que c'eſt vous qui les avez
dant tibi ſe, ut ſer faits , ils ne ſe donnent point à
ves quod feciſti, & vous, afin que vous conſerviez
quales ſe ipſi fece en eux votre ouvrage , n1 ne
rant (a ) occidunt ſe s'immolent à votre gloire, tels
tibi , & trucidant qu'ils ſe ſont faits eux-mêmes ;
exaltationes ſuas, ſi c'eſt- à - dire, ils ne font mou
cut volatilia ; & cu rir ni leur orgüeil qui les éle
rioſitates ſuas, ſicut ve juſqu'aux nuës comme des oi
ſeaux , ni leur curioſité qui les
piſces maris, quibus porte à ſe faire jour dans le ſein
perambulant ſecretas de la nature, comme les poiſſonr
ſemitas abyſſi : & lu qui parcourent les ſentiers des abî
xurias ſuas ſicut pe mes les plus profonds , ni leur ſen
cora campi ; ut tu, ſualité qui les rend ſemblables
Deus , ignis edax ,
allX † † paiſſent dans les
conſumas mortuas champs : afin que vous , mon
Ctiras corum,recreans
Dieu, qui êtes un feu dévorant, Deut. 4
conſumiez dans leur cœur les *4-
- - A
cDs immortaliter.
paſſions & les afflictions d'eſprit
ui leur donnent la mort , & y
renouvelliez le principe de l'im
mortalité. -

5. Sed non nove


runt viam , Verbum 5. Mais ils ne connoiſſent pas
tuum , per quod fe la voie qui y conduit, qui n'eſt
ciſti ea quae nume autre que votre Verbe , par le- Joan r4
rant, & ipſos qui nu quel vous avez fait & les éten-º
merant , & ſenſum duës immenſes qu'ils meſurent,
· ( a ) Arn. MSS. duo , occidant , moxque , trucident. Alii ple
rique codices comprobant alteram lectionem, qua paululùm obſcura
eſt propter diſtantiam particula negantis referenda etiam ad ver2
ba, occidunt & trucidant.
238 Les confeſſions de S. Auguſtin 2
• & ceux mêmes qui les meſurent, quo cernunt quae nu
merant , & mentemr
Pſ. 14-. r & les † où ils apperçoi de quâ numerant ; &
vent ce qu'ils meſurent , & l'eſ ſapientiæ tuæ non eſt
† qui vient à bout de les me numérus. Ipſe autem
urer , c'eſt que votre ſageſſe eſt Unigenitus factus eſt
au deſſus de toute meſure. Or nobis ſapientia , &
votre Fils unique s'eſt fait lui juſtitia, & ſanctifi
catio, & numeratus
1.Cor. 1. même notre ſageſſe , notre juſ eſt inter nos, & ſol
3e- tice, notre ſanctification : il a vit tributum Caeſari.
bien voulu être comme un d'en
Mat. 22:
tre nous , & païer le tribut à
2i- Ceſar.
ils ne connoiſſent † cétte Non noverunt hané
voie par laquelle ils devroient viam quâ deſcendant
deſcendre d'eux - mêmes juſqu'à ad illum à ſe, & per
eum aſcendant ad
lui , & remonter par lui juſqu'à eum. Non noverunt
lui-même. Non, ils ne la con hanc viam; &putant
noiſſent pas; puiſqu'en ſe flattant ſe excehſos eſſe cum
d'être auſſi élevés & âuffi lumi fideribus & lucidos ;
& ecce ruerunt in ter
- neux que des aſtres, ils ſe ſont ram, & obſcuratum
· vû précipités ſur la terre , &* eſt inſipiens cor eo
Rem 1.,r, leur cœur inſenſé a été rempli de rum. Et multa vera
ténébres. Ils diſent pourtant bien de creatura dicunt ,
des choſes vraies ſur les créatu & Vcritatem , crea
turae artificem , non
res : mais ils ne cherchent pas
avec un religieux reſpect la vé piè quxrunt, & ideà
non inveniunt : aut ſr
rité qui les a faites; ainſi ils ne inveniunt, cognoſ
-
la trouvent pas, ou s'ils la trou centes Deum, non ſi
vent & qu'ils reconnoiſſent que c'eſt cut Deum honorant,
Dieu, ils ne le glorifient pas com aut gratias agunt ;
ſed evaneſcunt in co
me Dieu , & au lieu de le benir ,
ils ſe perdent dans leurs vains rai gitationibus ſuis, &
dicunt ſe eſſe ſapien
ſonnemens. Ils ſe donnent pour ſages, tes, ſibi tribuendo
en s'attribuant ce qui vient quæ tua ſunt : ac ger .
Lliire cinquiémé » chapitre III. - 239 s .
hóc ſtudent, perver vous, en même tems qu'ils vous
fiſſimâ cœcitate,etiam
tibi tribuere quae ſua
attribuent par un aveuglement
ſunt, mendacia ſci déteſtable ce qui ne vient que
licet in te conferen d'eux. Car ils attachent le men
tes qui Veritas es; & ſonge à votre nature, bien qu'-
immutantes gloriam elle ſoit la vérité par eſſence, &
incorrupti Dei in ſi ils transferent l'honneur qui n'eſt
militudinem imagi dû qu'au Dieu incorruptible à l'i-
nis corruptibilis ho
minis, & volucrum, mage d'un homme corruptible, & à
& quadrupedum , & des figures d'oiſeaux, de bêtes à qua
ſerpentum ; & con tre pieds & de ſerpens. Enfin ils
Verrunt veritatemi
transforment la vérité en menſonge ,
tuam in mendacium, & rendent à la creature l'adoration
& colunt & ſerviunt
creaturae potiùs quàm & le culte ſouverain , au lieu de le
Creatori. rendre au Créateur. -

6. Muſta tamen 6. Je ne laiſſois pas,de rete


ab eis ex ipsâ creatu nir bien des choſes vraies qu'ils
râ vera dicta retine
ont dites touchant les créatures,
bam ; & occurrebat
mihi ratio, per nu parce que je les voïois fondées
meros & " ordinem fur le calcul , ſur l'ordre des
temporum, & viſibi tems, & ſur la révolution des aſ
les atteſtationes ſide tres : ainſi conférant tout cela
rum ; & conferebam
cum dictisManichaei, avec ce tiſſu d'extravagances que
Manichée a écrit ſur la même
(b) qui de his rebus
multa ſcripfit, copio matiere, je ne trouvois point dans
ſiſſimè delirans , & les volumes immenſes de ce vi
non mihi occurrebat fionnaire la raiſon mi des ſol
ratio nec ſolſtitiorum
& æquinoctiorum ,
ſtices, ni des équinoxes, ni des
nec defectuum lumi éclipſes , ni des autres choſes
narium , nec quid ſemblables que j'avois vûës dans
quid tale in fibris ſœ les livres des Philoſophes païens.
| cnlaris ſapientiae di Cependant on exigeoit de moi
( b ) Hanc lectionem debemus codici Camer. cujus loco Arms
c# alii legunt mendosè, quæ.
24d , Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
une foi aveugle pour des réveries diceram. Ibi autem4
auſſi étrangeres au ſujet , ſans credere jubebar, & ad
illas rationes nume
qu'on ſe mît en peine d'infirmer ris & oculis meis ex
les régles qu'au § & à l'œil ploratas non occur
je voïois être infaillibles. rebat, & longè di
verſum erat.

R E M A R Q U E S.

(1) C Ertain Evêque des Manichéens appellé Fauſte, arriva à


Carthage. Il étoit de Mileve ville de Numidie. Les Ma
nichéens avoient conçû tant d'eſtime pour lui, qu'ils ne ceſſoient
de le prôner par tout ; ils le donnoient ſur tout à ſaint Auguſtin
comme aïant des lumieres au-delà de ce qu'il en falloit pour ré
ſoudre ſes doutes. Cependant toute ſon érudition ſe réduiſoit à
l'éloquence , & à quelques humanités qu'il poſſedoit aſſez bien,
avec quoi il faſcinoit les yeux de ceux qui vouloient bien être ſé
duits, & leur déroboit la connoiſſance des défauts dont il étoit
rempli.

33 33 3 3 3 3 3 3 3 3 4 à 3 3 3 3 3 3 34434343 # # #
C H A P I T R E I V.

Les hommes ne ſauroient être heureux ſans connoître &


glorifier Dieu.
7. M ces AIs, ô Dieu de vérité, 7. N U M Q U I D,
Domine Deus
ſortes de connoiſ
veritatis , quiſquis
ſances procurent-elles à l'hom novit iſta jam placet
me l'honneur de vous plaire ? Ah, tibi ? Infelix enim
malheureux celui qui les poſſede, homo qui ſcit illa
& qui ne vous connoît pas ! heu omnia , te autem
neſcit : beatus autem
reux au contraire celui qui vous qui te ſcit, etiamſi
connoît, & qui ne les poſſede illa neſciat. Qui ve
pas ! ceux mêmes qui vous con rò & te & illa novit,
1l013
Livre cinquiéme, Chapitre IV. 24I
non propter illa bea noiſſent, & qui ſavent ces choſes,
tiòr, ſed propter te n'en ſont pas plus heureux †
ſolum beatus eſt, ſi
cognoſcens te ſicut les ſavoir. Ce qui fait leur bon
Deum glorificet, & heur , c'eſt que vous connoiſſant
gratias agat, & non ils vous glorifient, ils vous beniſſent, Rom.1.1t.
cvaneſcat in cogita ne s'égarent pas dans leurs vaines
tionibus ſuis. Sicut
penſées. Car de la même maniere
enim melior eſt qui
novit peſſidere arbo qu'un homme qui ſait vous ren
rem,& de uſu ejus ti dre graces du fruit qu'il retire
bi gratias agit,quam d'un arbre , dont vous lui avez
vis neſciat vel quot confié la poſſeſſion, mais dont il
cubitis alta ſit , vel
uantâ latitudine dif ignore la † la groſſeur & le
§ , quàm ille qui nombre des branches , vous eſt
eam metitur , & om bien plus agréable qu'un autre qui
nes ramos ejus nu ſauroit tout cela, & qui n'aïant
merat, & neque poſ | aucun droit à cet arbre , négli
ſidet eam , neque · geroit de connoître & d'aimer
creatorem ejus novit
aut diligit , ſic fidelis celui qui l'a fait : de même u N 2.Cor. 6 .
homo , cujus totus F1 D E L E qui a le monde enrier lO•
mtundus divitiarum pour ſon domaine, s'il poſſede
eſt, & quaſi nihil ha tout comme n'aïant rien, & qu'il
bens omnia poſſidet, me s'attache qu'à vous, de qui
inhaerendo tibi , cui
ſerviunt omnia , toutes choſes dépendent : parce
quamvis nec ſaltem qu'il ignoreroit ce que c'eſt que
Septemtrionum gy l'étoile polaire, ce ſeroit une fo
ros noverit, dubitare lie de douter des avantages qu'il
ſtultum eſt quin uti a ſur tout autre qui ſauroit me
que melior ſit, quàm
menſor caeli , & nu ſurer le ciel , compter les étoi
merator ſiderum , & les & peſer les élemens; mais qui
penſor elementorum, ne penſeroit pas à vous, qui avez
& negligens tut, qui
omnia in menſurâ &
fait tout avec poids, nombre & Sap. 18. 2t .
meſure.
numero & pondere
diſpoſuiſti.
Tom. I. Q
242 Les Confeſſions de S. Auguſtin,

C H A P I T R E V.

Impudence de Manichée. La pieté tient lieu de toute ſa


geſſe. C'eſt autant contre la pieté de faire parade de
ce que l'on ſait, que de ſe vanter de ſavoir ce qu'on ne
ſait pas. Manichée confondu par ſes propres écrits. Le
défaut de ſience qui n'intereſſe pas la religion , ne nuit
pas au ſalut A quel point ſaint Auguſtin étoit prévenu
en faveur de Manichée.
8. M AIs ( 1 ) qui ſe ſeroit at 8. Q ED tamen quis
quaerebat Mani
tendu qu'un Manichée
dût écrire ſur ces choſes - là, chacum neſcio quem
etiam iſta ſcribere,
puiſqu'on peut faire des progrès ſine quorum peritiâ
dans la pieté ſans les apprendre ? pietas diſci poterat ?
Job.s. Car vous avez dit , que (2 ) le ca Dixiſti enim homini,
&8.
pital de la ſience de l'homme conſi Ecce pietas eſt ſapien
tia , quam ille igno
jtoit à vous honorer. Ainſi Mani rare poſſet etiamſi
chée pouvoit fort bien n'avoir ni , iſta perfectè noſſet :
pieté ni religion , & néanmoins iſta verò, quia non
poſſeder parfaitement ces con tiſſimè
noverat , impuden
audens doce
noiſſances. Mais l'impudence
re, prorſus illam noſ
qu'il a eu d'en faire des leçons ſe non poſſet. VANI
aux autres ſans en avoir au TAS # enim mun
cune teinture , fait clairement dana iſta etiam nota
entendre que ſes diſpoſitions profiteri ; pietas au
tem tibi , confiteri.
étoient incompatibles avec la Unde ille devius ad
pieté. Car c'EsT vANITE d'éta hoc iſta multum lo
ler ces ſiences mondaines, quel cutus eſt , ut convi
que verſé qu'on y ſoit ; & c'eſt ctus ab eis qui iſta
pieté de vous en faire homma verè didiciſſent, quis
ge.Ainſi cet extravagant ne ſem cſſet ejus ſenſus in
-

Livre cinquiéme , chapitre V. 243


ceteris quae abditiora ble s'être étendu là-deſſus, qu'a-
ſunt manifeſtè cog fin qu'il fût confondu par les
noſceretur.Non enim
parvi (a ) aeſtimari gens du métier, & qu'on vît de
ſe voluit , ſed Spiri quel eſprit il étoit poſſedé, quand
tum ſanctum , con traitant des myſteres de ſa ſecte
ſolatorem & ditato il vouloit, par exemple, qu'on
rem fidelium tuo eût de lui # grandes idées, &
rum, auctoritate ple
nariâ perſonaliter in qu'il s'efforçoit de faire accroi
ſe eſſe perſuadere co re que le Saint Eſprit, qui rem
natus eſt. lit de conſolation & de dons
céleſtes les Fidéles, réſidoit per
ſonnellement en lui avec toute
l'étenduë de ſa puiſſance. -

Itaque cûm de ca - Ainſi étant convaincu de faux


lo ac § & de So
en ce qu'il a dit du ciel , des
lis ac Lunae motibus étoiles & du cours du ſoleil &
falſa dixiſſe depre
henderetur, quam de la lune , bien que ( 3 ) ces
vis ad doctrinam re ſortes de choſes n'intereſſent pas
ligionis iſta non per la religion , ſon audace ſacrilége
tineant, tamen auſus
ejus ſacrilegos fuiſſe eſt miſe en évidence par la va
ſatis emineret; cüm nité inſenſée qu'il a eu d'avan
ea non ſolüm igno cer comme venant d'une perſon
rata , ſed etiam ( b ) ne divine, tout ce qu'il diſoit
falſa tam veſanâ ſu ſur une matiere que non ſeule
perbia vanitate di
ceret, ut ea tamquam
ment il n'entendoit pas, mais ſur
divinae perſonae tri laquelle encore il a dit tant de
buere ſibi niteretur. fauſſetés. -

9. Cüm enim au 9. Qu'un Chrétien & un de


dio Chriſtianum ali
mes Freres en Jeſus-Chriſt quel
quem fratrem, illum qu'il ſoit , faute d'être inſtruit
( a ) Ita optimè duo Germ. cum Arn. At Bertin. exiſtimare
Alii , exiſtimari.
(b ) Hunc locum emaculavimus ope utriuſque Germ. Camer.
Torn. 1. Giſlen. & Ulim. Arn. autem & Moret, falſata tam ve
· ſana Alii, falſata veſana
Q. ij
f.44 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
dans ces ſiences , prenne en ma aut illum iſta neſ
préſence une choſe pour une au cientem, & aliud pro
alio ſentientem , pa
tre ; je prens patience, & pour tienter intueor opi
vû que les idées qu'il a de vous, nantem hominem ;
ô mon Dieu Createur de toutes nec illi obeſſe video,
choſes , ne ſoient pas indignes cüm de te, Domine
Creator omnium,non
de vous, je ne vois pas que l'i-
gnorance où il eſt ſur la ſitua credat indigna , ſi
fortè ſitus & habitus
rion ou la proprieté des corps, CICatUlf32 corporalis
nuiſe à ſon ſalut , mais elle y ignoret. Obeſt autem
nuiroit, s'il croïoit que ce qu'il † ad ipſam do
avance, fait partie des dogmes trinae pietatis for
de la religion , & s'il avoit la té mam pertinere arbi
tretur , & pertina
mérité de donner pour certain cius affirmare audeat
ce qu'il ignore. La Charité com quod ignorat. Sed
me une bonne mere ſupporte ces etiam talis infirmi
ſortes de mépriſes dans un Néo tas in fidei cunabulis
à charitate matre ſuſ
#ph. 4.13
phyte, juſquà ce que ſon renouvel tinetur, donec aſſur
lement le faſſe parvenir à l'état gat novus homo in
d'un homme parfait , où il ne puiſſe virum perfectum, &
ſe laiſſer emporter à tous les vens circumferri non coſ
des opinions des hommes. Mais qui ſit omni vento §.
trinae. In illo autem
ne rejetteroit & ne déteſteroit qui doctor, qui auc
la folie de celui qui s'érigeant tor, qui dux & prin
en docteur , en maître, en chef ceps , eorum quibus
illa ſuaderet ita fieri
& en guide de ceux à qui il veut auſus eſt , ut qui
perſuader ſes imaginations,auroit eum ſequerentur ;
l'inſolence de faire accroire à ſes non quemlibct ho
minem, ſed Spiritum
tuum ſanctum ſe ſe
ſectateurs qu'ils ne ſuivent pas
qui arbitrarentur ;
un homme ſimplement , mais le quis tantam demen
tiam, ſicubi falſa di
Saint-Eſprit, dans le tems qu'on xiſſe convinceretur,
le, convaincroit de fauſſeté, ſur non deteſtandam lon
Livre cinquiéme, Chapitre V. 245
geque abjiciendam des points qui ne ſauroient être
eſſe judicaret ? conteſtés ? " - -

Sed tamen liquidò Mais je ne voïois pas bien en


nondum compere- core ſi l'on ne pourroit point
#m , uºm etiº , par les écrits de Manichée, ren
ſecundùm ejus verba
viciſſitudines lon-
` dre --raiſon de la longueur & de
/ - •

giorum & breviorum la brieveté des jours & des nuits,


dierum atque noc du cercle que font le jour & la
tium, & § noctis nuit en ſe ſuccedant, des éclip
& dici, & dºliqui ſes & des autres phénoménes
luminum, & ſi quid que j'avois trouvé ailleurs expli
iuſmodi in aliis li- / / 2

§ qués. Du reſte, ſuppoſé qu'on le


A - > W -

exponi : ut ſi fortè Put » ſans m aſſûrer ſi ce


qu'il
poſſet, incertum qui- avançoit étoit vrai ou non ; j'é-
dem mihi fieret u- tois diſpoſé à m'en tenir à ſes ré
trüm ita ſe res habe- veries, à cauſe de l'opinion que
ret an non ita ; ſed ad , - - /

§ j'avois de ſa ſainteté
auctoritatem propter •
creditam ſanctitatem -

præponerem..
•. "

R E M A R Q U E S.
-

( 1} ſUi ſe ſeroit attendu qu'un Manichée dût écrire ſur ces


choſes-là ? Manichée appellé d'abord Cubrique, puis Ma
nés & enfin Manichée étoit Perſan & eſclave d'une riche veuve,
qui le fit héritier de ſes biens & des livres d'un nommé Scythien,
que Terbinthe ſon Diſciple laiſſa en mourant chez elle. Preſ
que toute ſa ſience conſiſtoit dans les livres de Scythien dont
il ſe diſoit Auteur , & à quoi il ajoûta beaucoup de fables & de
réveries. Il établiſſoit pour dogmes, qu'il y avoit deux princi
pes oppoſés, l'un du bien & l'autre du mal , que la lumiere vi
fible, ſur tout celle du Soleil & de la Lune, étoit la ſubſtance mê
me de Dieu & du bon principe ; qu'il y avoit eu un combat en
tre le bon & le mauvais principe ; que le bon principe y avoit
Q iij
246 Les Confeſſions de S. Auguſtin ,
erdu une partie de ſa ſubſtance , que cette partie avoit été m&.
§ & confonduë avec la matiere qui tombe ſous n9s ſens, mê
me avec nos ames ; qu'ainſi nous avions deux ames, l'une bon
ne, l'autre mauvaiſe. Que Jeſus-Chriſt n'étoit venu que pour
délivrer les ames : qu'à l'égard des particules de la ſubſtance du
bon principe, qui étoient mêlées avec les corps , il n'y avoit
§ celles qui étoient liées à des choſes manducables, qui puſ
ent en être tirées ; encore falloit - il que ce fût par des Mani
chéens parfaits , & § les choſes manducables n'euſſent point eu
vie.Je paſſe une infinité d'abſurdités plus groſſieres les unes que
les autres. Manichée fut écorché vif, après avoir eſſuïé une lon
gue priſon, dont il avoit eu d'abord le ſecret de s'évader. Sa mort
arriva vers l'an 278,
( 2 ) Le capital de la Sience. Il y a dans l'original de la Sa
geſſe ; les Anciens par Sageſſe, entendoient la connoiſſance &
l'intelligence de toutes choſes , c'eſt ce qu'on a appellé depuis
Encyclapedie.
, ( 3 ) Ces ſortes de choſes n'intereſſent pas la Religion. Il parle
de la vraie Religion, & non de celle dcs Manichéens, qui étoit
concentrée dans les fables que Manichée avoit fabriquées ſur le
Soleil, la Lune & les autres Aſtres : delà dépend l'intelligence de
ce chapitre. - -

$s,S2 SS2 S32 $2:,32,32s


C H A P I T R E V I.

Idée avantageuſe qu'on lui avoit donné de Fauſte. Son


véritable caraciere. Difficulté qu'il eut de l'entretenir
en particulier. La vérité ou la fauſſeté des choſes eſt
indépendante de la maniere dont on les propoſe. S. Aur
guſtin reconnoît l'éloquence & l'ignorance de Fauſte.
M,O. ENDANT l'eſpace de près 1o. E T Per annos
de neuf ans, que je paſ- fermè ipſos
ſai à écouter les Manichéens ſans † * . quibus eos
- - †º animo vagabundus
pouvoir fixer mon eſprit , j'at- audivi, nimis exten
tendois l'atrivée de ce Fauſte to deſiderio ventu
Livre cinquiéme, Chapitre VI. 247
rum expectabam iſ avec une très-grande impatience.
tum Fauſtum. Ceteri
enim eorum, in quos Car tout ce que j'en avois pû
fortè incurriſſem,qui rencontrer d'autres qui n'avoient
talium rerum quaeſ
tionibus à me objec
†eurparer aux objections que je
faiſois ſur ces matieres ,
tis deficiebant, illum m'aſſûroient qu'il devoit venir, &
mihi promittebant ;
cujus adventu colla qu'à la premiere conférence que
toque colloquio fa j'aurois avec lui , il réſoudroit
cillimè mihi haec, & ſolidement toutes ces difficultés,
ſi qua fortè majora & de plus grandes encore s'il
quaererem , enodatiſ m'en venoit.
ſimè expedirentur.
Ergo ubi venit,ex Dès qu'il fut arrivé, je trouvai
pertus ſum hominem un homme agréable,qui ſe faiſoit
gratum & jocundum écouter avec plaiſir, & qui dé
verbis ; & ea ipſa
bitoit avec plus de grace que les
quae illi ſolent dicere
multò ſuaviiis gar autres les contes qu'ils ont ac
rientem. Sed quid ad coûtumé de faire. Mais que ſer
meam ſitim, pretio voient à ma ſoif les charmes de
ſiorum , poculorum l'échanſon, & ſes coupes de prix ?
decentiſſimus miniſ
trator ? Jam rebus J'avois les oreilles batuës de
talibus ſatiatœ erant ces choſes ; & je ne les trou
aures meae : nec ideô vois pas meilleures pour être
mihi meliora vide
mieux dites , ni plus fondées
bantur, quia meliiis. pour être mieux débitées : de
dicebantur : nec ideò
vera, quia diſerta ; même que le docteur ne me pa
nec ideò ſapiens aniroiſſoit pas plus profond , parce
ma, quia vultus con que ſa mine étoit plus gracieuſe
gruus, & decorum & ſon diſcours fleuri. Ceux qui
eloquium.Illi autem, me l'avoient annoncé ne jugeoient
qui eum mihi pro- .
mittebant , non boni pas bien des choſes ; car il ne
rerum exiſtimatores leur avoit paru ſage & habile ,
erant ; & ideò illis que parce qu'ils prenoient plaiſir
videbatur prudens & à l'entendre parler.
ſapiens , quia delec
tabat cos loquens. Q iiij
248 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
J'ai connu des gens bien diffé Senſi autem aliud
· rens qui ne reçoivent pas la vé genus hominum e
tiam veritatem ha
rité, & l'ont pour § par bere ſuſpectam, & ei
cela ſeul qu'elle leur eſt propoſée nolle acquieſcere, ſi
dans un diſcours ſoûtenu & étu compto atque uberi
dié. Mais vous m'aviez déja fait ſermone promeretur.
connoître, ô mon Dieu, par des Me autem jam do
voies ſecretes & admirables, que cueras, Deus meus,
les uns & les autres ſont dans miris & occultis mo
l'erreur : & ce qui me perſuade dis, & proptereà cre
que c'eſt vous-même qui me don do quòd tu me do
niez cette connoiſſance, c'eſt que cueris, quoniam ve
l'objet en eſt vrai , & que le rum eſt, nec quiſ
vrai, quelque part qu'il ſoit, & quam praeter te alius
eſt doctor veri, ubi
ar quelque canal qu'il paſſe,
n'a que vous pour auteur & pour cumque & undecum
maître. V o U s M'A v 1 E z donc que claruerit, jam er
go ABs TE DIDIcE
déja fait connoître qu'il ne fal
RAM , nec eò debere
loit pas ſe mettre dans l'eſprit ,
videri aliquid verum
que les choſes fuſſent vraies pour dici, quia eloquenter
être bien dites, ni qu'elles fuſ
dicitur; nec eè fal
ſent fauſſes pour l'être mal : ou
bien qu'elles fuſſent vraies, par ſum, quia incompo
ce qu'elles étoient dites cruë ſitè ſonant ſigna la
biorum. Rurſus, nec
ment & ſans fard, ni qu'elles
fuſſent fauſſes, dès - là qu'elles ideò verum , quia
étoient relevées par un diſcours impolitè enunciatur,
brillant : qu'il en étoit de la vé nec ideò falſum, quia
rité & de la fauſſeté comme des ſplendidus ſermo eſt,
viandes bonnes & mauvaiſes; & ſed perinde eſſe ſa
de l'élegance & de la barbarie pientiam & ſtulti
tiam ſicut ſunt cibi
du diſcours , comme des plats utiles & inutiles : ver
d'argent & de terre ; de mème bis autem ornatis &
donc que toutes ſortes de vian
Livre cinquiéme, Chapitre Vf. t49
inornatis, ſicut vaſs des pouvoient être ſervies dans
urbanis & ruſticanis, des plats d'argent ou d'argile :
utroſque cibos poſſe les choſes vraies ou fauſſes pou
miniſtrari. voient auſſi être bien ou mal
traitées & débitées.
11. Igituraviditas 1 I. La grande envie que j'a-
mea, quâ illum ( a )
-tanto tempore expe vois eu de voir Fauſte, & qui me
l'avoit fait attendre durant tant
ctaveram hominem,
delectabatur quidem d'années, fut agréablement ſa
motu affectuque diſ tisfaite & par l'action avec laquel
putantis , & verbis le il parloit, & par la maniere
congruentibus, atque
ad veſtiendas ſenten dont il touchoit les paſſions, &
tias facilè occurren par la facilité qu'il avoit à trou
tibus. Delečtabar au ver les expreſſions les plus pro
tem, & cum multis » pres à peindre ſes penſées. Je
vel etiam præ multis païois le plaiſir que j'en avois,
laudabam ac effere- .
bam ; ſed moleſtè ha des loüanges que je lui donnois
bebam quòd in cœtu avec les autres , & même plus
audientium non ſine abondamment que les autres.
rer illi ingerere & Mais j'avois de la peine de ce
partiri cum co curas
qu'il ne parloit preſque jamais
quaeſtionum mca
rum , conferendo fa u'en public , où il n'auroit pas
miliariter, & acci § que j'entraſſe familiére
piendo ac reddendo ment en conférence avec lui,
ſermonem. Quod ubi pour lui communiquer & propo
potui, & aures ejus ſer mes difficultés , & recevoir
cum familiaribus
meis, eoque tempore ſès réponſes. C'eſt pourtant à
occupare cœp1 quo quoi je parvins avec quelques
non dedeceret alter uns de mes amis. Je ſaiſis pour
nis diſſerere, & pro · cela le premier moment que je
tuli quacdam quae me
movebant ; expertus pûs trouver, où la bienſéance
ſum priüs hominem permettoit que chacun parlât à
expertem liberalium ſon tour. Je lui dis donc ce qui
( a ) Bertin. tantopere.
25es Les Confeſſions de S. Auguſfin,
me faiſoit de la peine. Je recon diſciplinarum , niff
nus d'abord qu'il n'avoit aucune Grammaticae, atque
teinture des ſiences , à la réſer ejus ipſius uſitato
modo. Et quia lege
ve de la Grammaire , qu'il ne rat aliquas Tullia
ſavoit même que paſſablement. nas Orationes , &
Cependant comme il avoit lû pauciſſimos Senecae
quelques oraiſons de Ciceron, libros, & nonnulla
Poëtarum, & ſuae ſe
un petit nombre de livres de Se Ctae ſi qua volumina
neque , quelques endroits des Latinè atque compo
Poëtes, & ce qu'il y avoit de li ſitè conſcripta erant,
vres de ſa Secte les mieux écrits & quia aderat quoti
diana ſermocinandi
en latin, & qu'il étoit tous les
exercitatio, inde ſup
jours dans l'uſage de parler , il petebat cloquium ;.
avoit acquis une facilité de s'é- quod fiebat accep
noncer, que ſon eſprit & certai tius , magiſque ſedu
ctorium moderami
nes graces naturelles rendoient
agréable & ſéduiſante. -
ne ingenii , & quo
dam lepore naturali.
Les choſes que je viens de rap Itane eſt ut recolo,.
peller, ne ſe #ont-elles point paſ- . Domine Deus meus,
arbiter conſcientiac
ſées de la ſorte, mon Seigneur meae ? Coram te cor
& mon Dieu , qui jugez de ma meum , & recordatio
conſience , & devant qui mon mea , qui me tunc
cœur & mon ſouvenir ſont à dé agebas, abdito ſecre
couvert ? Vous régliez alors par to providentiae tuae,
& inhoneſtos errores
les reſſorts ſecrets de votre pro mcos jam converte
vidence les pas que je faiſois, & bas ante faciem
vous commenciez à me mettre meam , ut vidercm
devant les yeux mes honteux éga & odiſſem.
remens, afin que la vûë m'en fît
horreur.
\.

Livre cinquiéme, chapitre VII. 25 r


%XSXXS3&X-XX-XX-XX-XX-XXSxxxxxxs
C H A P I T R E V I I.
Fl oblige Fauſte de reconnoître lui-même ſon inſuffiſance.
Modeſtie de ce dernier à cet égard. Fauſte qui étoit
un piége pour tant d'autres , tire S. Auguſtin de celui
où il étoit pris. Que c'ètoit Dieu qui avoit réglé tous
cela.
5I2.. AM poſtea
quam ille
I2 » A U s s 1 dès que je fus
aſſûré que Fauſte n'a-
mihi imperitus ea
rum artium, quibus voit pas les premiers élemens des
eum excellere puta ſiences, dans leſquelles je m'é-
veram ſatis apparuit, tois figuré qu'il excelloit, je com
deſperare cœpi poſ mençai à perdre l'eſpérance que
ſe eum mihi illa quae j'avois conçu , qu'il pourroit
me movebant aperire
atque diſſolvere,quo éclaircir & trancher les difficul
rum quidem ignarus tés qui m'arrêtoient. Il auroit pû
poſſet veritatem tene cependant n'être pas en état de
re pietatis , ſed ſi le faire , ſans s'écarter de la vé
Manichaeus non eſſet.
rité inſéparable de la Religion ,
Libri quippe eorum
pleni ſunt longiſſimis poſé qu'il n'eût pas été Mani
fabulis, de Cœlo , & chéen, parce que les dogmes ca
Sideribus, & Sole & pitaux § Manichéiſme ne ſont
Lunâ: quæ mihi eum, qu'un compoſé de fables ſans fin
quod utique cupie ſur le Ciel , le Soleil , la Lune
bam, collatis nume
rorum rationibus , & tous les Aſtres. Or je voulois
( a ) quas alibi ego que Fauſte mît en parallele ces
legeram , utrûm po réveries avec le calcul des Aſ
tius ita eſſent ut tronomes que j'avois lû , & qu'il
Manichaei libris con
tinebantur, an certè
, me fît voir clairement qu'elles
(a) Germ. prior, Torn. 1. Camer. Giſlen. Ulim. & Moret Quos,
re#è.
t Y2 | Les Conftffons de S. Auguſlim,
étoient ou mieux, ou du moins vel par etiam inde
auſſi fondées; & j'étois déja pré ratio redderetur, ſub
venu qu'il n'étoit pas en état de tiliter explicare poſſe
jam non arbitrabar.
le faire. Auſſi quand ce vint à Quae tamen ubi con
, examiner & à peſer ce que j'a- ſideranda & diſcu
vois préparé , il prit un air mo tienda protuli , mo
deſte , & refuſa de ſe charger deſtè ſanè ille , nec
d'un tel fardeau. C'eſt qu'il ſa auſus eſt ſubire ip
ſam ſarcinam. No
voit qu'il n'entendoit rien à ce verat enim ſe iſta
la ; & il ne rougit point de l'a- non noſſe, nec euma
voüer. Car il n'étoit pas comme puduit confiteri.Non
tant d'autres dont j'avois eſſuïé erat de talibus, qua
le babil, & qui voulant tout les multos loquaces
m'apprendre , ne m'avoient dit paſſus eram, conan
tes ea me docere, &
que des riens. Fauſte au contrai dicentes nihil. Iſte
re étoit franc , & bien qu'il verò cor habebat, etſi
ne le fût pas à votre égard, il non rectum ad te,
ne ſe commettoit gueres. Ainſi nec tamen nimis in
convaincu qu'il étoit de ſon ig cautum ad ſeipſum.
Non uſquequaque
norance , il ne voulut pas s'en imperitus erat impe
gager imprudemment dans une ritiae ſuae ; & noluit
diſpute d'où il ne pourroit ja ſe temerè diſputando
mais ſe tirer , ſans être en état in ea coarctari, unde
nec exitus ei ullus ,
de ſe revencher ; & c'eſt ce qui nec facilis eſſet redi
me le fit eſtimer davantage. Car tus. Etiam hinc mi
L A M o D E s T 1 E & la candeur hi amplius placuit.
eſt préférable à la connoiſſance P u L c H R 1 o R eſt
des choſes que je voulois ſavoir. enim temperantia
confitentis animi ,
Or il ne s'eſt jamais démenti quàm ilia qua noſſe
toutes les fois que je lui ai pro cupiebam ; & eum in
poſé des queſtions, qui étoient au omnibus difficiliori
deſſus de lui. bus & ſubtilioribus
•.
quæſtionibus talem
inveniebam.
-
Livre cinquiéme, Chapitre VII. 25 ;
13. { b ) Refracto
itaque ſtudio quod 13. L'ardeur que j'avois pour
intenderam in Ma la doctrine des Manichéens, s'é-
nichaei litteras, ma tant ainſi rallentie, & comptant
giſque deſeſperans encore moins ſur leurs autres
CCtCI1S COTUlITl
Docteurs, après que celui qu'ils
doctoribus , quando vantoient tant, s'étoit montré ſi
in multis quae me ignorant en tous les points qui
movebant , ita ille
nominatus apparuit ; me faiſoient de la peine, je liai
co pi cum eo pro ſtu commerce avec lui pour cette
dio ejusagere vitam, ſorte d'étude qu'il aimoit fort,
quo ipſe flagrabat in & dont je faiſois moi-même pro
eas litteras quas tunc
jam rhetor Carthagi feſſion à Carthage où j'enſeignois
ni adoleſcentes doce la Rhétorique aux jeunes-gens.
bam, & legere cum Ainſi je ne lus avec lui que des
eo, ſive qux ille au Auteurs qu'il étoit bien aiſe de
dita deſideraret, ſive
quae ipſe tali inge
rappeller, ou qui étoient à la por
nio apta exiſtima tée de ſon eſprit. Du reſte, tou
rem. Ceterüm cona tes les vûës que j'avois ſur les
tus omnis meus, quo progrès, que je m'étois propoſé
proficere in illâ ſectâ de faire dans cette Secte , fu
(c) ſtatueram,illo ho rent rompuës dès que je l'eus
mune cognito pror
ſus intercidit ; non ut ſondé. Je ne m'en retirai pour
ab eis omnino ſepara tant pas tout-à-fait : mais ne trou
rer, ſed quaſi melius vant rien de meilleur , je crus
quidquam non inve devoir me contenter du parti où
niens eo, quo jam je m'étois jetté , je ne # COIIl
quoquo modo irrue ment , en attendant qu'il s'en
ram COntClltUIS 1IltC
rim eſſe decreveram, préſentât quelqu'autre qui méri
niſi aliquid fortè , tât de lui être préféré.
quod magis eligen
dum eſſet, eluceret.
Ita ille Fauſtus, qui C'eſt ainſi que ce Fauſte qui
( b ) Bertin.ac Moret. rcfractoque ſtudio quo.
( c ) Aquic. ſtudueram
254 Les Confeſſions de S. Auguſtin,
avoit été pour tant d'autres un multis laqueus mor
piége de mort, commença ſans le tis extitit , meum ,
ſavoir & ſans le vouloir, à me quo captus eram ,
relaxare jam cœpe
tirer de celui où j'étois pris : car rat, nec volens , nec
les mains inviſibles de votre ſciens. Manus enim
Providence ne m'abandonnoient tuæ,Deus meus,inab
point, ô mon Dieu, tandis que dito providentiae tuae
non deſerebant ani
ma mere vous offroit en ſacrifi
mam meam , & de
ce jour & nuit pour moi le ſang ſanguine cordis ma
de ſon cœur , qui couloit par ſes tris meae, per lacry
larmes. C'étoit donc vous, Sei mas ejus diebus ac
gneur , qui par des reſſorts ca noctibus pro me ſa
tibi ; &
chés & admirables, produiſiez en crificabatur
egiſti mecum (d) mi
moi ces effets ſurprenans; parce ris & occultis modis.
Pſ. ;é, 24 que l'homme ne ſe plait à marcher Tu illud egiſti, Deus
dans vos voies , que quand vous meus. Nam à Domi
conduiſez ſes pas. Et oU 1 P E U T mogreſſus hominis di
ménager notre ſalut, que votre riguntur , & viam
ejus volet. Aut QUAs
main qui a ſeule le ſecret de ré procuratio ſalutis,
tablir ſes ouvrages dans leur pre praeter manum tuam
mier état ? -
reficientem quæ feci
ſti ?
-

( d ) Ita hunc locum mancum reſarcimus ex 2. Germ. Torn, 1:


Bertin.Aquic. Giſlen. vlim. Arn. Moret. & c.
Livre cinquiéme, chapitre VIII. 25 ;
3N. W.SN R : N-5N-º-5-5-5-5 × × × .
C H A P I T R E V III.

Ce qui lui fit prendre la réſolution de quitter Carthage pour


aller enſeigner à Rome. Différence des Ecoliers de ces
deux villes. Dieu fait ſervir à notre ſalut les choſes à
quoi nous porte notre cupidité. Ce que fait ſainte AMo
nique pour empêcher le voiage de ſon fils. Commens
il ſe démêla d'elle. Regrets de cette ſainte femme quand
elle le vit parti. Ces regrets étoient un reſte de la puni
tion à quoi Eve avoit été condamnée. Parti qu'elle prie
pour ſe conſoler.
* E G1sT 1 ergo
mecum ut mi
I4- C 'EToIT donc vous qui
hi perſuaderetur Ro me portâtes à donner
mam pergere; & po les mains à la propoſition qu'on
tiüs ibi docere quod me fit d'aller à Rome , & d'y
docebam Carthagine. enſeigner plûtôt qu'à Carthage :
Et hoc unde mihi car je veux déclarer en votre
perſuaſum ſit , non préſence ce qui me fit prendre
praeteribo confiteri
tibi : quoniam & in cette réſolution; parce qu'en tou
his altiſſimi tui re tes ces choſes on doit reconnoî
ceſſus, & praeſentiſ tre la profondeur de vos con
ſima in nos miſeri
ſeils, & publier votre miſericor
cordia tua cogitanda de, qui a toûjours les yeux ſur
& prædicanda eſt. 11OllS•

Non ideò Romam Ce n'eſt point les vûës du gain


pergere volui, quod & d'une plus grande diſtinction
majores quaeſtus,ma que mes amis me faiſoient envi
jorque mihi dignitas
ab amicis qui hoc ſager , qui me déterminerent au
ſuadebant promitte voïage de Rome, (1) quoique je
batur, quamquam & ne fuſſe pas inſenſible alors à
iſta ducebant ani tout cela : la grande & la ſeule
º,

-
256 Les confeſſions de S. Auguſtin,
mum tunc meum ,
raiſon qui me fit prendre ce par
ti , c'eſt que j'avois appris que ſedilla {a) erat cauſa
maxima, & paenèſo
les Ecoliers y étoient moins tur la, quòd audiebam
bulens, & qu'on leur faiſoit gar quietiiis ibi ſtudere
der une § line ſi exacte , adoleſcentes ; & or
qu'ils n'oſoient ſe jetter en foule, dinatiore diſciplinae
coercitione ſedari, ne
ni d'un air arrogant dans la claſſe in ejus ſcholam quo
d'un autre maître que le leur ; & magiſtro IlOIl lltUl1l
qu'ils ne pouvoient y entrer qu'a- turpaſſim & proter
vec ſon agrément. A Carthage ve 1rruant ; nec eos
au contraire, la licence qui re admitti omnino, niſi
ne parmi les Ecoliers, eſt auſſi ille permiſerit. Con
§ qu'inſuportable : car ils tra, apud Carthagi
nem fœda eſt & in
entrent dans les claſſes des autres temperans licentia
avec une impudence qui appro ſcholaſticorum. Ir
che de la fureur, & y troublent rumpunt impuden
ter, & propè furiosâ
l'ordre que le maître y a établi fronte perturbant or
pour l'avancement des Ecoliers. dinem, quem quiſ
Ils font d'un ſang-froid étonnant que diſcipulis ad
mille outrages que les loix ne proficiendum inſti
manqueroient pas de punir, ſi la tuerit. Multa inju
rioſa faciunt, mirâ
Coûtume ne les autoriſoit. En hebetudine , & pu
nienda legibus, niſi
quoi ils ſont d'autant plus miſéra conſuetudo patrona
bles, qu'outre qu'ils font, comme ſit ; hoc miſeriores
eos oſtendens, quò
s'il étoit permis, ce que votre loi jam quaſi liceat fa
éternelle ne permettra jamais, ils ciunt quod per tuam
aeternam legem num
croïent le faire impunément , quam licebit ; & im
quoique l'aveuglement avec le punè ſe facere arbi
trantur ; cum ipsâ fa
quel ils le font, ſoit une puni ciendi çaecitate pu
(a) Bertin. Camer. Torn. I. Aquic. Giſlen, Vlim. & Moret.
illa erat tunc cauſa maxima.
niantur,
- à Livre cinquiéme,
- -
chapitre vrff, 257
Hiantur, & incompa tion plus grande,que le mal qu'ils
rabiliter patiantur . font ſouffrir aux autres. '
pejora quàm faciunt.
Ergo quos mores , Comme donc en enſeignant
tüm ſtuderem, meos (2)je me voïois obligé de fouffrir
eſſe(b)nolui, eos cûm
docerem cogebar per
dans les autres des manieres, à
peti alienos : & ideò quoi je n'avois pû me faire quand
placebat ire ubi talia j'étudiois, j'étois bien aiſè de
non fieri omnes qui
moverant indicabant.
paſſer dans des lieux où tout le
monde m'aſſûroit, qu'il ne ſe paſ
Verüm autem tu , ſoit rien de ſemblable. C'étoit
ſpes mea , & portio
Inea in terrâ viven pourtant vous qui êtes mon eſ
tium, ad mutandum pérance & mon partage dans la P : 14fi d,
terrarum locum pro terre des vivans , c'étoit vous
ſalute animae meæ , qui vous ſerviez de ceux qui n'ai
& Carthagini ſtimu moient que cette vie de mort,
los quibüs inde avel
lerer admovebas, & pout me faire changer de lieu ,
Romae illecebras qui & me faire entrer dans la voie
bus attraherer pro du ſalut, emploïant les excès ex
onebas mihi , per travagans des uns pour me faire
† qui ( c ) di= quitter Carthage , & les vaines
ligebant vitam mor
tuam, hinc inſana fa promeſſes des autres pour m'at
cientes , inde vana tirer à Rome : ainſi vous faiſiez
pollicentes ; & ad ſervir ſecrettement leur perverſi
corrigendos greſſus té & la mienne propre à redreſ
meos utebaris occul
tè & illorum & mea ſer mes voies. Car tandis que les
perverſitate. Nam & uns en troublant mon repos
qui perturbabant o étoient des aveugles & des fu
tium meum fœdâ ra rieux , & que les autres en vou
- (b) Cod. Sorbonicus ac Torn. 11 meos eſſe volul. Conſentit Ga L
licaverſio Arn. ſed alii eodices , etiam Arn in Latino textu ;
ahbent, nolui. Et reipſa cùm in ſchola Rhetoris ſtuderet Auguſti
mus, fuit longè ſedatior, ut ait ſuprà lib. 3. c.;. :

( c ) Ita optimè Bertin. Came. Aquic. Torn. I. Giſlen. Arn. ac


Moret. Alii , diligunt.
Tome I. R.
258 Les confeſſions de s.Auguſtin, t .
lant me faire changer de lieu, bie cæcierant , & qui
invitabant ad aliud ,
étoient des charnels ; moi en dé
terram ſapiebant;ego
teſtant d'un côté une véritable autem, qui deteſta
miſere , je cherchois de l'autre bar hîc veram miſe
une fauſſe félicité. riam,illic falſam fe
-
- ' ' ,
licitatem appetebam.
15. Mais vous ſaviez , mon 1 f. Sed quare hinc
abirem & illuc irem,
Dieu , pourquoi je quittois un tu ſciebas Deus ; nec
endroit & j'allois dans un autre : indicabas mihi, nec
vous ne me le faiſiez pourtant matri, quae me profe
pas connoître, non plus qu'à ma ctum atrociter plan
mere, qui eut tant de regret de xit, & uſque ad mare
ſecuta eſt. Sed fefelli
me vo1r § , & qui me ſuivit. eam-, violcnter me
juſqu'au bord de la mer. Mais je tenentem , ut autre
la trompai, quoiqu'elle voulût à Vocaret , aut mecum
toute force me retenir ou par pergere t ; & finxi me
m nolle deſe
tir avec moi.Je lui fis donc ac amicu
rere, donec ventofa
croire que je ne voulois me ſé éto navigaret. Et
parer d'un de mes amis , que mentitus † matri,
quand un vent favorable l'obli & illi matri , &
8
eroit de mettre à la voile. C'eſt. evaſi. Quia & hoc
- -
tu dimiſiſti mihi mi
ainſi que j'impoſai à ma mere, & ſericorditer, ſervans
à une telle mere , & que je m'é- me ab aquis maris,
chapai. Mais votre miſericorde plenum execrandis
m'a pardonné ce menſonge, puiſ ſordibus , uſque ad
ue tout chargé que j'étois alors aquam gratiae tuae •
§ impuretés , elle quâ me abluto ſicca
rentur flumina ma
me garentit des eaux de la mer, · ternorum oculorum,
parce qu'elle me réſervoit aux quibus pro me quo
eaux falutaires de la grace, qui tidie tibi rigabat ter
en me purifiant devoient arrêter ram ſub vultu ſuo,
ce torrent de larmes, que ma
mere verſoit journellement pour
moi en votre préſence. . |
Et tamen Livre cinquiéme, chapître VlII. »53 *
, re cu
anti ſine me redire , Cependant comme elle ne vou
vix perſuaſi, ut in lo loit pas ſe retirer ſans moi, j'ob
co qui proximus no tins d'elle à grand'peine qu'elle
ſtræ navi erat me
iroit paſſer la nuit dans une cha
moriâ beati Cypria pelle de ſaint Cyprien, qui n'é-
ni maneret eâ nocte.
Sed eâ nocte clanculo toit pas loin de notre vaiſſeau.
go profectus ſum ; Mais je partis ſecretement cette
#ora
autem(d)reman même nuit , & elle reſta priant
ſit ndo & flendo. & fondant en larmes.
Et quid à te pete Et que vous demandoit - elle
bat, Deus meus, tan
tis lacrymis, niſi ut avec tant de larmes , ô mon
navigare me non ſi Dieu, que de ne pas permettre
neres ? Sed tu altè
conſulens , & exau
que je m'embarquaſſe : Mais vo
dicns cardinem deſi tre profonde ſageſſe en l'exau
derii ejus , non cura çant ſur ( 3 ) le point capital
ſti quod tunc pete de tous ſes déſirs , n'eut au
bat, ut ( e ) in me cun égard à ce quelle vous de
faceres quod ſemper mandoit alors, afin d'opérer un
petebat. jour en moi ce qu'elle ne ceſſoit
de vous demander.
Flavit ventus , &
implevit vela noſtra, Le vent s'étant levé, & don
& littus ſubtraxit aſ nant à plein dans les voiles,
pectibus noſtris : in nous fit perdre bien tôt le rivage
quo manè illa inſa de vûë. Le lendemain matin ma
niebat dolore, & que
relis ac gemitu im mere ne me trouvant plus, ſe
plebat aures tuas , laiſſa emporter à ſa douleur, &
(f) contemncntes iſ fit retentir à vos oreilles ſes
ta ; ciim & me cupi plaintes & ſes gémiſſemens. Mais
( d ) Mss. magno conſenſiº ferunt, non : manſit orando & flen
do. yerior forſitan lectio eſt, quâ filium mater ſignificatur ſuis
fletibus ac precibus proſecuta : uti innuunt Camer. Torn. I. Giſ
len.ac Arn, apud quos legere eſt : Illa autem manſit orando.
(e) In Mss. é Arm. ut me faceres.
if) sic Bertin.Aquic. Torn. I. Camer. Arn. ae Moret. 4lii »
•ontemnentis. ·
• « •! · ·

R ij
3.6o Les comfffoms de s. Augu/im;
vous n'en teniez aucun compte, ditatibus meis rape*
parce qu'en m'arrachant à ma res ad finiendas ipfàs
cupiditates , & illius
<upidité pour éteindre ma cupi carnale defiderium
diré même , vous puniffiez par jufto dolorum flagel
une jufte douleur ce qu'if y lo vapularet. ÁÉ
avoit de charnel dans l'attaché enim fecum præfen
tiam meam ; more
ment qu'elle avoit pour moi. matrum , fed multis
Car en aimant à me voir com
me les autres meres aiment à voir multò ampliüs ; &
nefciebat quid tu illi
leurs enfans , cet amour paffoit gaudiorum faéturus
effes de abfentiâ meâ.
de beaucoup celui de bién des
meres : & comme elle ignoroit
quelle joie vous deviez lüi faire
Nefciebat, ideò fie
bat & ejulabat , at
que illis cruciatibus
.
j;
recüeillir de cette féparation, el arguebatur in eâ ( g )
le fe livroit aux pleurs & aux reliquiarium Evæ ,
plaintes : triftes (4) fuites de la cum gemitu quærens
punition d'Eve, qui la condam quod cum gemiitu pe
noit à rechercher avec douleur ce pererat. Et tamen poft
accufationem , falla
qu'elle avoit enfanté avec dou ciarum & crudelita
leur. Mais enfin, après s'être ré tis meæ , converfa
pandué. en reproches fur ma rurfus ad deprecan
tromperie & ma dureté, elle re dum te pro me , abiit
ad folita , & ego Ro
prit le train ordinaire de vous Imam. •.

p rier p
pour moi , & s'en alla chez - .

elle , & moi à Rome.

' (g) Ita reftituimus ex veterrimis 1. Germ. ae Gi/lem. cbdd. mam.


peccatum eft in aliis plerifque MSS. qui habent ; arguebatur im
ea reliquiarum Evae , quos fequumtur Bad. Am. &• Er. Alii verò
dum locum emaculatum cupiumt, fubftituunt rea pro iii ea, Mss.
certè refragantibus. Nihil dubii eff quim primàm vitiatus fuerit.
locus ab iis quibus infolens & ignota erat vox reliquiarium. In qu&
Librarii rurfum peccarumt lib. 1. quaff. im Gem. q. 148. ubi co
dices veriores præferunt , cnutrire. veftrum reliquiarium , juxta,
IXX. x«r«/Air/w, mom rcliquias, aut, reliquiarum, wt alii,
Livre cinquiéme, Chapitre IX. 26r

R E M A R Q U E S.
(1) Q T0oique je ne fuſſe pas alors inſenſible à tout cela.Il dit
formellement dans l'écrit qu'il a fait contre les Acadé
miciens , que ſon ambition cut quelque part au voïage qu'il fit
de Thagaſte à Carthage : Ubi evincere adoleſcentis cupiditatem
ad ea qua videbantur meliora tendentis, & c. lib. 2. cap. z.
Voïez plus haut liv. 4. chap. 7.
( 2 ) Je me voiois obligé de ſouffrir dans les autres des manie
res , à quoi je n'avois pû me faire quand j'étudiois. Il dit la mê
me choſe dans le troiſiéme chapitre du troiſiéme livre ; ainſi
quand il ajoûte au même endroit, qu'il avoit je ne ſai quelle
honte de ne pas reſſembler aux frondeurs de Carthage, il faut
l'entendre de ces momens, que les perſonnes les plus retenuës ſe -
Permettent quelquefois, comme on dit , par débauche. . s .
( 3 ) Ce qui faiſoit le fond de tous ſes déſirs. C'étoit la con
verſion de ſon fils, que Dieu lui avoit promiſe & fait connoître
dans quelques viſions : mais qui ne devoit s'opérer qu'en ſon tems,
& à quoi le voïage de Rome devoit contribuer, comme elle le re
connut dans la ſuite. -

(4 ) Triſtes ſuites de la punition d'Eve. J'ai ſuivi l'excellente


leçon des Manuſcrits de S. Germain des Prez & de S. Guilain »
que j'ai entre les mains.

cccococccccccocsxccccccococococococccococccccctccc $
C H A P I T R E I X.
En arrivant à Rome il eſt attaqué d'une maladie qui le
met à l'extrémité. Danger que ſon ame courut alors. Il
ne ſongea pas à demander le Baptême. Dieu lui rendit
la ſanté en conſidération des prieres de ſa mere. Exer
cices de pieté de cette ſainte femme.
K6. 1, T ecce exci- I 6. N y arrivant je tombai
pior ibi fla- malade , & j'allois droit
gello xgritudiniscor- en enfer : car outre le péché d'or
roralis , & ibam rigine , par lequel nous mourons
R iii
#
262,
Les Confeſſions de s. Auguſtin,
tous en Adam, j'étois ehargé de ta) jam ad inferos,
tous les crimes énormes que j'a- portans omnia mala
VO1s comm1s contre vous, con qua commiſeram, &
tre moi - même & contre mon in te, & in me, & in
alies, multa & gra
Prochain, parce que vous ne m'a- via, ſuper origina
Viez encore rien remis en J. C. & lis peccati vinculum,
que ſa Croix n'avoit pas mis fin quo omnes in Adam
1, Cor 5 morimur. Non enim
32 •
à l'inimitié que mes péchés m'a- quidquam mihi do
Fpheſ 2. voient fait contracter avec vous. naveras in Chriſto ;
44s
t comment eût-elle opéré un ſi nec ſolverat ille ( b )
grand bien, dans la créance où in cruce ſuâ inimici
j'étois que ce n'étoit qu'un phan tias,quas tecum con
tôme qui y avoit été attaché; ce traxeram peccatis
mcis,Qucmodo enim
qui faiſoit que la mort de mon eas ſolveret in cruce
ame étoit auſſi réelle , que je me phantaſmatis , quod
de illo credideram !
figurois fauſſe la mort de Jeſus Quàm ergo falſami
Chriſt ; & que la vie de mon hi ^ videbatur mors
carnis ejus, tam vera
ame étoit auſſi fauſſe que la mort erat animae mcae : &
de Jeſus-Chriſt étoit vraie ; ce quàm vera erat mors
carnis ejus , tam fal
que je regardois comme un con ſa vita animae meae ,
te. Cependant ma fievre redou quæ id non credebat.
bloit, ainſi j'allois toûjours en Et ingraveſcentibus
febribus , jam ibam
empirant. Et où aurois-je été ſi & peribam. Quò
j'étois parti de ce monde , ſinon enim irem , ſi tunc
hinc abirem , niſi in
dans le feu, & ce lieu (1) de ſup ignem atque tormen
( a ) Vocem jam in textum tranſtulimus ex Torn. 1. duobus
Germ. Camer. Giſlen. ſUlim. Arn. Moret. & c.
( b ) Sic legendum cum MSS. ac Bad. & Arn. mon ut Am,
Er. & Lov. habent , in carne : tametſ hoc etiam habeat locus
Apaſtoli, ad quem alludit Auguſtinus. Nam hic dicere maluit »
nec ſolverat ille in cruce ; quia ſui recordabatur erroris , qu°
antea cum Manichais non crucem, ſed carnem Chriſti megavérat
| Livre cinquiéme, chapitre IX. 263
ta digna factis meis,
in veritate ordinis
† que j'avois mérité ſelon les
oix immuables de votre vérité ?
tui ?
Et illa hoc neſcie Ma mere ignoroit bien l'état
bat, & tamen prome déplorable où je me trouvois ;
erabat abſens. Tu mais toute éloignée qu'elle étoit,
autem ubique prae elle ne laiſſoit pas de prier pour
ſens , ubi erat ex moi : & vous, Seigneur, qui êtes
audiebas eam ; & préſent par tout , vous receviez
ubi eram miſerebaris ſes prieres dans l'Afrique, & vous
mei, ut recuperarem me faiſiez miſericorde à Rome,
ſalutem corporis mei, en me rendant la ſanté du corps,
adhuc inſanus corde quoique mon ame fût toûjours
ſacrilego. Neque e dans le délire, où ſes impietés
nim deſiderabam in ſacriléges la retenoient. Car quel
illo que grand † fût le péril où j'é-
tanto periculo
tois, je ne formai pas un ſeul dé
Baptiſmum tuum ; & ſir de recevoir le Baptême : ainſi
melior eram puer
quando illum de ma
j'avois dégenéré § 'à l'âge le
plus tendre j'avois ſollicité la pie
ternâ pietate fſagita té de ma mere de me le faire don
vi, ſicut jam recor ner , comme je l'ai déja dit ,
datus atque confeſſus & que je vous en ai rendu gra
fum. Sed in dedecus ces. Ainſi c'étoit à ma honte que
meum creveram ; & j'étois devenu grand , & qu'en
conſilia medicinae vrai phrénétique je me mocquois
tuae demens irride de ce remede que vous avez pré
bam, qui me non ſi paré à nos ames.Vous ne permi
viſti talem bis mori. tes pas cependant que je mou
ruſſe alors de la double mort dont
Quovulnere ſi ferire
tur cor matris, num j'étois menacé. C'eût été pour le
quam ſanaretur. Non
cœur de ma mere une plaie,qui ne
enim ſatis eloquor, ſe ſeroit jamais fermée; car je ne
quid erga me habe ſaurois exprimer la tendreſſe qu'-
R iiii
z64 Les Confeſſions de s, Auguſtin ;
clle avoit pour moi, & combien bat animi; & quante
les douleurs qu'elle éprouvoit à majore ſolicitudine
m'enfanter à la grace, excedoient me parturiebat ſpi
celles qu'elle avoit reſſenties en ritu, quàm carne pe,
me mettant au monde. CICIat.

17. Je ne crois donc pas que 17. Non itaque vi


ma mere eût pû ſurvivre au coup, deo quomodo ſana
retur, ſi mea talis il
qu'auroit porté à ſon cœur cette la mors tranſverbe
funeſte mort. Et que ſeroient de raſſet viſcera dilec
venuës des prieres ſi vives, ſi tionis ejus. Et ubi eſ
continuelles & qui ne s'addreſ ſent tantae preces, &
ſoient qu'à vous : Auriez - vous tam crebrae ſine in

ºû , Dieu des miſericordes, mé termiſſione; nuſquam


niſi ad te ? An verò
l'ſ 5o. 19. priſer le cœur contrit & humilié tu, Deus miſericor
d'une veuve chaſte, ſobre, qui diarum , ſperneres
faiſoit tant d'aumônes, ( 2 ) qui cor contritum & hu
rendoit toutes ſortes de devoirs miliatum ( c ) viduae
caſtae ac ſobriae , fre
& de ſoûmiſſions à vos Saints, (3) quentantis eleëmo
qui ne manquoit aucun jour de ſynas , obſequentis
contribuer par ſon oblation au atque ſervientis ſan
ſacrifice qu'on vous offroit ſur ctis tuis , nullum
l'autel, & qui ſe rendoit exac diem prœtermitten
tis oblationem ad al
tement ſoir & matin à l'Egliſe, tare tuum; bis in die,
non pour s'y entretenir de fables manè & veſperè, ad
& de contes ſurannés, mais pour Eccleſiam tuam ſine
y entendre votre voix dans la uilâ intermiſſione ve
nientis ; non ad va
bouche de ceux qui annonçoient
votre parole, † y faire en nas fabulas , & ani
les loquacitates, ſed
· tendre la ſienne ans ſes prieres ? ut te audiret in tuis
Auriez - vous pû, dis-je, n'être ſermonibus, & tu il
pas ſenſible aux larmes d'une telle lam in ſuis orationi
femme qui vous étoit redevable bus ? Hujuſne tu la
( e ) germ, 1. cor contritum & humiliatum , cor viduae. op
ptzº,
Livre cinquiéme , chapitre IX. 265
Erymas, quibus non de tant de vertus, & qui ne vous
à te aurum & argen demandoit ni or ni argent, ni
tum petcbat, nec ali
quod (d) nutabile aut † ce ſoit de périſſable ou
volubile bonum , ſed e paſſager, mais le ſalut de ſon
ſalutem anima filii fils ? Non, Seigneur ; au contrai
ſui, tu, cujus mune traire, vous ne la perdiez pas de
re talis erat, con vûë, vous l'exauciez & vous fai
temneres & repelle
res ab auxilio tuo ? ſiez ce qu'elle demandoit ſelon
Nequaquam, Domi l'ordre établi par vos decrets éter
ne : Imò verò ade nels. Vous êtiez bien éloigné de
ras, & exaudiebas, & vouloir l'amuſer par ces ( 4 )
faciebas ordine quo viſions & ces réponſes, qu'elle
praedeſtinaveras eſſe
faciendum. Abſit ut avoit reçû de votre part, tant
tu falleres eam in il celles dont j'ai parlé, que plu
lis viſionibus & reſ ſieurs autres que j'ai paſſées. Elle
ponſis tuis, quae jam les avoit toutes préſentes à ſon
commemoravi , &
quae non commemo eſprit , & elle ne manquoit ja
ravi, quæ illa fideli mais de les faire valoir dans ſes .
pectore tenebat : & prieres comme des obligations
ſemper orans tam que vous deviez remplir. Car
quam chirographa comme votre miſericorde eſt ſans bor- pf. 17 a
tua ingerebat tibi.
D I G N A R 1 s enim, nes, VoUs DAIGNEz par vos pro
meſſes vous conſtituer débiteur
quoniam in ſaeculum
miſericordia tua, eis de ceux à qui vous remettez tout
quibus omnia debita ce qu'ils vous doivent,
dimittis, etiam pro
miſſionibus tuis de
bitor fieri.

(d) Berin. ac Giſlen. mutabilç:


266 Lès confeſſions de s. Auguſtin,
->-

R E M A R Q U E S.

(1) C# lieu de ſuppliices que j'avois mérité ſelon les loix immua
bles de votre Vérité. Saint Auguſtin continuë ici l'alluſion.
qu'il fait à l'erreur capitale des Manichéens, qui prétendoient que
Jeſus-Chriſt n'avoit ſouffert la mort que dans un corps phantaſ
tique.
(2.) Qui rendoit toutes ſortes de devoirs & de ſoûmiſſions à vos
Saints. Le terme de Saint eſt fréquent dans l'Ecriture pour fignifier,
tantôt les ſimples Fidéles; tantôt les Laïques, qui faiſoient profeſ
ſion de mener un vie plus pure que les autres , tantôt les Reli
† , les Vierges & les Veuves conſacrées par état à vivre dans
a continence; tantôt enfin les Clercs, qui étoient deſtinés au mini
ſtere des Autels. - -

( 3 ) Qui ne manquoit aueun jour de contribuer par ſon obla


tion au Sacrifice qu'on vous offroit. Tous les Fidéles de la primi
tive Egliſe, à l'exception des pauvres, contribuoient ſelon leur
pouvoir au Sacrifice de la Meſſe par une offrande de pain & de
vin qu'on plaçoit ſur l'Autel, & dont on ne conſacroit qu'une par
tie, parce qu'on réſervoit l'autre à l'entretien des Pauvres & des
Miniſtres de l'Egliſe. On tenoit un compte exact de ceux qui
faiſoient ces offrandes, & on récitoit tout haut leur nom un peu.
avant la conſécration.
( 4) Ces viſions & ces réponſes qu'elle avoit reçû de votre part.
Ce paſſage entre pluſieurs autres, fait voir que Dodvel s'eſt trom
pé dans le traité qu'il a fait ſur les vifions & les prophéties dont
Dieu honoroit les Fidéles à la naiſſance de l'Egliſe. Il a avancé
que la ſource en étoit tarie, ou plûtôt que l'Egliſe n'en admettoit
plus du tems de ſaint Epiphane. Saint Auguſtin a ſurvécu à ce
Pere de pluſieurs années , & il ne laiſſe pas de reconnoître pour
véritables celles de ſa mere. Il eſt vrai qu'à parler en général, ces
ſortes de dons étoient ou plus fréquens ou en plus grande recom
mendation dans l'Egliſe d'Afrique, qu'ailleurs, témoin les actes
du martyre de ſainte Perpétuë & de ſainte Félicité, les écrits de
S. Cyprien , & de S. Auguſtin. Je n'oſe y ajoûter ceux de Tertul
lien, à cauſe du Montaniſme dont il étoit infecté. Quoi qu'il cn
ſoit, ces viſions, ces réponſes ou prophéties ne méritoient de
créance, qu'autant qu'elles venoient de perſonnes dont la vie ,
· les mœurs & la conduite étoient irréprochables : encore étoit - il
Livre cinquiéme, chapitre X. 267
' héceſſaire qu'avant toutes choſes ceux qui les avoient reçûës, en
fiſſent publiquement le rapport aux Fidéles en préſence de l'Evé
que, qui avoit droit de les admettre ou de les rejetter, ſelon
, qu'il reconnoiſſoit qu'elles étoient marquées au coin ou du SAINr
E s P R 1 T , ou du § Que les Scčtaires des derniers ſiécles
examinent , ſi leurs viſions ont été nmiſes à ces épreuves , &
ſi elles avoient toutes ces conditions.

· srx EEEERRRRRRRrrrRrRrrRRn
- C H A P I T R E X.
Il continuë defréquenter les Manichéens à Rome. Ses er
reurs ſur la nature de Dieu, & ſur celle du mal. Déſeſ
perant de trouver la vérité parmi les Manichéens, il
panche du côté des Académiciens , qui paroiſſoient dou
ter de tout. Comment il ſe repréſentoit le principe du
bien & le principe du mal. Erreur qu'il attribuoit à
l'Egliſe Catholique. Pourquoi il ne vouloit pas que le
Fils de Dieu ſe fiit incarné dans le ſein de la Sainte
Vierge.
I 8. EcREAsTI 18, O U s 1me tirâtes donc
ergo me ab
ab illâ agritudine; &
V de cette maladie , &
vous rendites alors
ſalvum feciſti filium au fils de vo
ancillae tuae, tunc in tre ſervante la ſanté du corps,
terim corpore, ut eſ en vûë de lui rendre dans la ſui
ſet cui ſaluten me
te celle de l'ame, qui eſt plus
liorem atque certio
rem dares. Et junge précieuſe & plus ſolide. Je repris
bar etiam tunc Ro auſſitôt les (1) habitudes que j'a-
ma falſis illis atque vois à Rome avec ces Saints éga
fallentibus ſanctis :
non enim tantum au
lement trompeurs & trompés ;
non ſeulement avec les Auditeurs
ditoribus eorum ,
quorum è numero e du nombre deſquels étoit celui
rat etiam is in cujus chez qui j'avois été malade , &
domo ægrotaveram auprès duquel j'avois recouvré la
268 , Ye* Confeffons de S. Augußim; -

fanté, mais encore avec ceux & convalueram, fêê


eis etiam quos Ele
qu'ils appellent Elùs. ûios vocant.
Adhuc enim mihi
Car je me figurois toùjours videbatur non effe
que ce n'étoit pas nous qui pé qui peccamus.
chions, mais je ne fai quelle na nosfed nefcio quam.
ture qui étoit en nous : & mon aliam in nobis pec
orgüeil trouvoit une fatisfaétion care naturam ; & de
particuliere à ne pas me croire leétabat fuperbiam,
coupable. Au lieu donc de vous effe.meam extra culpam
cüm aliquid
avoüer les fautes que je commet mali Etfeciffem , non
pr. 4o. ;. tois , afin que vous guériffiex mom confiteri me feciffe ,
ame, puifque c'étoit moi-même qui ut fanares animam.
pächois contre vous , je prenois meam quoniam ( a )•
plaifir à m'excufer moi-meme , peccabam tibi ; fed
excufare eam ama
& à rejetter le mal que je fai bam, & accufare nef.
fois fur je ne fai qaqi qui étoit cio quid aliud, quod
cn moi , & qui n'étoit pas moi. mecum effet , & cgo.
non effem. -

* Mais tout cela n'étoit autre que Verùm autem to-.


tum ego eram, & ad
moi , que mon impieté avoit di verfum me impietas
vifé* contre- moi-même. Or MoN mea me diviferat : &c
PEcHE' étoit d'autant plus incu Id eRAT peccatuin
rable , que je croiois n'être point, infanabilius, quo me
pécheur: ainfi par une injuftice peccatorem non effe
arbitrabar ; & exe
déteftable j'aimois mieux que crabilis iniquitas, tc,
vous, ô Dieu tout-puiffant , fuf Deus omnipotens , te
fiez vaincu en moi, & moi dès in (b) me ad pernicié
( a ) Ita vetuffi codices Germ. 1. Camer. & Gi/lem. eum Mo
ret. ubi Lov. habent , peccavi tibi ; fed excufare me. Aliquot Edi
ti , peccabat tibi.
( b ) Camer. Tornac. 1. Gi/len. cum Lov. Moret. ac antiquit.
editionibus , te à me. Melius verò alii Mss. cum Arn. te in me,
juxta Manichaorum errorem £; Dei portionem im ha/mine cur*
natura mali depugnare credebant.
Livre cinquiéme, chapitre X. 2.69
meam, quàm me à te là perdu à jamais , que d'être
ad ſalutem malle ſu
perari. Nondum ergo moi-même vaincu, & par con
poſueras cuſtodiam ſéquent ſauvé par un excès de
ori meo , & oſtium votre bonté. Car vous n'aviez
continentiae circum
pas mis encore une ſentinelle à ma Pſ. 38. st
labia mea , ut non bouche , ni à mes levres un frein
declinaret cor meum
in verba (c) maligna, qui retînt les paroles de blaſphê
ad excuſandas excu me que je laiſſois intérieurement
tiones in peccatis, échapper , pour excuſer mes pé
cum hominibus ope chés en la compagnie des mé
fantibus iniquitatem; chans : ce qui faiſoit que ( 2 )j'é-
& ideò adhuc d)
· combinabam cum E tois toûjours attaché à leurs Elûs. Pſ. 14b.4 s
lectis eorum. -

19. Sed tamen jam 19. Cependant comme je com


deſperans in eâ falsâ mençai à déſeſperer de pouvoir
doctrinâ me poſſe
proficere; eaque ipſa, retirer aucun fruit de leur fauſſe
quibus, fi nihil me doctrine , je commençai auſſi à
lius reperirem , con avoir moins de goût & d'ardeur
tentus eſſe decreve
pour les points, à quoi j'étois ré
ram, jam remiſſitis ſolu depuis quelque tems de
negligentiuſque reti
nebam, Etenim ſub m'en tenir, en cas que je ne
orta eſt etiam mi trouvaſſe rien de meilleur. J'en
hi cogitatio, pruden étois là quand il me vint en pen
tiores ceteris fuiſſe il ée, que les Académiciens étoient
los Philoſophos quos ſans doute les plus ſages de tous
Academicos appel
lant, quòd de omni les Philoſophes ; (3)puiſqu'ils te
bus dubitandum eſſe noient que tout étoit douteux ,
( e ) cenſuerant ; nec & que l'homme ne peut arriver
: ( c) Germ. 1. ad verba mala ; optimè.
. ( d ) Alludit ad verſiculum 4. Pſal. 14o. & ſequitur hîc &
aliàs leitionem quamdam LXX. que habet ovºdvdvo combinabo.
Quapropter ſcribimus cum antiquioribus codicibus , combinabam.
pro quo in aliis eſt , convivebam, aut, combibebam , conviva
bar, communicabam. Moret. combinabar.
| ( e ) Camer. conſueverant, paulà poſt Bertin. Torm. I. & Aquic.
cum Moret. deprehendi.
273 Les Confeſſions de S. Auguſtin, -

à la connoiſſance d'aucune vé aliquid veri ab hc3 .


rité. mine comprehendi |

poſſe decreverant.
Comme je n'avois pas encore Ita enim & mihi
liquidò ſenſiſſe vide
énétré leur ſyſtème, j'étois per debantur,
§ avec preſque tout le mon habentur, etiam ut vulgò
il
de, que c'étoit là leur ſenti lorum intentionemt
ment. Auſſi ne manquai-je pas nondum intelligenti
Nec diſſimulavieum
de reprocher à mon hôte la con
fiance avec laquelle il ſe repoſoit dem hoſpitem meum.
ſur les fables, dont les livres reprimere à nimiâ fi
duciâ , quam ſenſi
des Manichéens ſont remplis. ' eum habere de rebus
fabuloſis,quibus Ma
nichaei libri pleni
ſunt. . t -º -
J'étois pourtant plus lié avec Amicitiâ tamen
eux , qu'avec ceux qui n'étoient eorum familiarius
pas de leur ſecte : & le commer utebar, quàm cetero
rum hominum qui in
ce que j'avois avec des gens qui illâ haereſi non fuiſ
ſont à Rome en grand nombre ſent. Nec eam de
où ils ſe tiennent cachés, fai fendebam priſtinâ
ſoit que ſans ſoûtenir leurs dog animoſitate ; ſed ta
men familiaritas co
mes avec le même feu que je
les ſoûtenois autrefois, # InC
eos
rum ( plures enim
Roma occultat
)
portois avec moins d'ardeur à pigriüs me faciebat,
chercher quelque choſe qui pût aliud quaerere, prx
ſatisfaire mon
-
eſprit.Je déſe †
ſertim deſperantem
rois ſur tout de trouver la vé in Eccleſiâ tuâ, Do
rité dans votre Egliſe, § la mine cacli & terrae,
Creator omnium vi-.
quelle ils m'avoient inſpiré un ſibilium & inviſibi
grand éloignement. D'ailleurs il lium , poſſe inveniri
IIlC § honteux de croire verum, unde me illi
que vous, qui êtes le Seigneur du averterant. Multum
ciel & de la terre , & le Créa que mihi turpe vide
batur, credere figu
teur de tous les êtres viſibles & ram te habere huma
-
- )
Livre cinquiéme, chapitre X. 27r
næ carnis, & mem inviſibles, euſſiez un corps com
brorum noſtrorum li
me le nôtre, & des membres .
neamentis corporali
bus terminari. Et bornés à une certaine étenduë.
quoniam , cüm de Mon erreur étoit fondée ſur un
Deo mco cogitare préjugé, preſque unique, mais
vellem, cogitare niſi capital dont je ne pouvois me
moles corporum non défaire ; c'eſt que ne concevant
noveram(neque enim
videbatur mihi eſſe pas que ce qui † un,
quidquam, quod ta corps fût quelque choſe , je ne
le non eſſet ) ea ma me repréſentois jamais mon Dieu
xima, & propè ſola que comme quelque choſe de
cauſa erat inevitabi
lis erroris mei. corporel. •
2.o. Hinc enim & 2o. Par la même raiſon je me
mali ſubſtantiam
figurois le mal comme une ſub
quamdam credebam ſtance mauſſade & informe,à quoi
eſſe talem, & habere
les Manichéens donnent le nom
ſuam molem , te
tram & deformem ; de terre , laquelle étoit animée
ſive craſſam , quam & pénétrée par une ſubſtance
terram dicebant, ſive ſubtile comme celle de l'air, qui
tenuem atque ſubti ſelon ces Sectaires eſt l'ame mal
lem , ſicut eſt aëris faiſante. Comme donc la moin
corpus, quam mali
† mentem per il dre ombre de religion ne me
am terram repentem permettoit pas de croire, qu'un
imaginantur. Et quia Dieu bon eût créé aucune mau
Deum bonum nul
lam malam naturam vaiſe ſubſtahce, j'établiſſois deux
creaſſe, qualiſcum natures contraires que je ſuppo
que pietas me credere ſois infinies, avec cette différence,
cogebat, conſtitue
bam ex adverſo ſibi
néanmoins que je prétendois que
duas moles ; utram
que infinitam , ſel la mauvaiſe l'étoit moins que la
malam anguſtilis,bo bonne. Et voilà le principe em
nam grandiiis : & ex poiſonné , d'où découloient tou
hoc initio peſtilen
sioſo me cetera ſacri tes les idées ſacriléges que mon
- - ,
272 Les confeſſions de S. Auguſtin ;
eſprit enfantoit : car quand je legia ſequebantur4
Cüm enim conaretur
voulois recourir à la Foi Catho - animus meus recur
rere in Catholicam
lique, je me ſentois repouſſé par
fidem, repercutiebar;
l'idée que je m'en étois formée, quia non erat Catho
ſi différente de ce qu'elle étoit. lica fides, quam eſſe
arbltrabar.
En effet, je m'imaginois vous Et magis pius mi
bonorer davantage, ô mon Dieu, hi videbar, ſi te,
Deus meus , cui con
dont les miſericordes ſur moi fitentur ex me miſe
ſont un ſujet éternel de loüan rationes tuae , vel ex
ges, en croïant que votre ſub ceteris partibus in
ſtance étoit infinie de - toutes finitum crederemi
parts , quoique je fuſſe forcé d'a- (quamvis ex unâ quâ
§ moles mali op
voüer qu'elle ne l'étoit pas du ponebatur cogerer fi
côté où la ſubſtance du mal lui
nitum fateri) quàm ſi
eſt oppoſée, qu'en reconnoiſſant ex omnibus partibus
que vous êtiez fini dans toutes in corporis humani
vos parties, & vous attribuant formâ te opinarer fi
niri.
un corps humain. -

Et meliûs mihi vi
Il valoit mieux encore ſelon debar credere nullumi
moi croire que vous n'aviez pas malurn te , creaſſe
créé le mal, que de vous faire ( quod mihi neſ
cienti non ſolüm ali
auteur du mal , en croïant que laqua ſubſtantia, ſed
nature du mal étoit telle que je etiam corporea vide
batur, quia & men
me le figutois : car mon igno tem cogitare non no
veram , niſi eam ſub
rance me repréſentoit toûjours tile corpus eſſe, quod
non ſeulement le mal comme une tamen per loci ſpatia
ſubſtance & une ſubſtance cor ( f ) diffunderetur )
(f) Bad. Am. & Er. diffunderetur abs te. Has duas particu
las expunxerunt Lovanienſes ; eas verà nullibi praterquam in Re
giomontenſî, & Bertiniano codicibus, ac vlimmerii editione repe
rimus. -
-

quan4
Livre cinquiéme, Chapitre X. 273
quàm credere abste porelle ; mais encore l'eſprit com
eſſe qualem putabam me un corps ſubtil qui étoit
naturam mali.
contenu dans quelque §
(g)Ipſumque Sal De même je n'avois d'autres
vatorem no1trum , idées de la maniere dont votre Fils
, Unigenitum tuum, unique notre Sauveur, étoit ſorti
tamquam de maſſâ lu
cidiſſimae molis tuae de cette maſſe de lumiere que je
porrectum ad noſ vous donnois, pour opérer notre
tram ſalutem ita pu ſalut , que celles qui s'accor
tabam , ut aliud de doient à mes vaines imaginations
illo non crederem ,
niſi quod poſſem va
Je croïois donc qu'une telle na
ture n'avoit pû naître de la Vier
nitate imaginari.Ta
lem itaque naturam ge Marie , §. être concentrée
( b ) ejus naſci non dans la chair : or je ne pouvois
poſſe de Mariâ vir concevoir qu'elle eût été ainſi
gine arbitrabar, niſi
CaIIl1 COnCCII1CICtllI.
concentrée † ſe ſoüiller. Je ne
Concerni autem , & voulois point par conſéquent ad
non inquinari non mettre que Jeſus-Chriſt fût né
videbam, quod mihi revêtu de chair, de peur d'être
tale figurabam. Me obligé de tenir que la chair mê
tuebam itaque crcde me l'avoit ſoiiillé.
re in carne natum, nc
credere cogerer ex
Carnc 1nCll1natllIIl.
Nunc † tui Ceux qui ont reçû les prémi
blandè & amanter ri
debunt me , ſi has
ces de l'eſprit , ne pourront en
confeſſiones measle
liſant mes confeſſions s'empêcher
† ſed tamen ta de rire charitablement un peu
is eram. de moi : me voilà pourtant tel
que j'étois.
(g) Ita uterque Germ. Alii, ipſum quoque. Mox Bertin. Giſ
len. & camer. cum Arn. ac Moret. lucidiſſima : appoſitè.
(h) Bertin. Aquic. Torn. 1. cum Gamer. pratermittunt , ºjus ;
fortè meliùs.

Tome I. S -
274 : Les Confeſſions de S.Auguſtin ,

| | | | R E M A R Q U E s.
( 1 ) L# habitudes que j'avois avec les Auditeurs & avee
' ceux qu'ils appellent Elus. Les Auditeurs étoicnt chez les
Manichéens ce que les Catéchuménes étoient chez les Chrétiens :
ainſi ils n'étoient pas fort inſtruits des myſteres de leur ſecte ,
parce qu'ils n'étoient pas encore aggrégés à leur corps. Il n'y
avoit donc de vrais Manichéens que les Elus.
Entre les Elus treize portoient le nom de maîtres ; un de
ccs treize étoit à la tête des autres , & tous enſemble ordon
noient les Evêques, dont le nombre étoit fixé à ſoixante - douze.
Ces Evêques étoient pris du corps des Elus , auſſi-bien que les
Prêtres & les Diacres, que les Evêques ſe choiſiſſoient & ordon
noient eux-mêmes. Comme les Elus paſſoient pour race ſacerdo
tale, ils alloient en miſſion & ſuppléoient pour les Evêques,
Ies Prêtres & les Diacres, ou coopéroient avec eux.
Manichée avoit condamné les Elus à mener une vie fort dure :
car il ne leur permettoit de manger, ni viande, ni œufs, ni lait, ni
poiſſon; le vin leur étoit auſſi interdit. Il ne leur étoit pas non plus
permis, même pour ſe ſuſtenter, d'arracher une herbe, de détacher
une feüille d'un arbre, ni de cueillir un fruit. Ils jeûnoient exac
tement le Dimanche & le lundi en l'honneur du ſoleil & de la lune,
& c'étoit à ces jeûnes que les Chrétiens les reconnoiſſoient. Ils fai
ſoient profeſſion de garder la continence & de s'abſtenir du bain :
c'eſt pourquoi ils étoient pâles & défaits : mais ils ſe procuroient
artificieuſement un extérieur pénitent & mortifié; car en cachette ils
menoient une vie molle, voluptueuſe, & très-déreglée; ils étoient
ſort addonnés aux femmes, & ne pratiquoient aucun de leurs
ſtatuts, comme S. Auguſtin le leur reproche dans pluſieurs de ſes
écrits. Je ne dis rien de leurs myſteres : l'impureté & l'abomina
tion y étoient portées au dernier excès. .
( 2 ) j'étois toûjours attaché à leurs Elus. S. Auguſtin fait
alluſion non ſeulement aux Elus dont parle le Pſalmiſte, qui
étoient les chefs, & pour ainſi dire la fleur des pécheurs : mais
encore aux Elus des Manichéens qui étoient les plus conſidérés de
la ſecte , & ceux à qui le dépôt de cette fauſſe religion étoit
confié.
( s ) Ils tenoient "que tout étoit douteux. Voilà ce qu'on di -
ſoit alors & ce qu'on dit encore à préſent des Académiciens : cs
-
Livre cinquiéme, Chapitre XI. 275
pendant ils tenoient en ſecret , que la découverte de la vérité réſi
doit véritablement dans la perception des ſens. Mais ils n'oſoient
le dire, de peur que les Epicuriens & autres ſemblables Philoſo
phes, ou même les