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ROCK&FOLK N°621 ★ MAI 2019 ★ FAT WHITE FAMILY L 19766 - 621 H -
ROCK&FOLK N°621
MAI 2019
FAT WHITE FAMILY
L 19766 - 621 H - F: 6,50 € - RD

MAI 2019

N°621 / 6,50 / MENSUEL

BEL 7,15 SUISSE 11,30 CHF LUX 7,15 PORTUGAL CONT 7,40 CAN 11,30 $ CAN / ITA 7,40 DOM 7,40 N CAL (S) 975 XPF POL (S) 1090 XPF ESPAGNE 7,40 ILE MAURICE 7,40

Edito

Contre favorable

Le rock a un passé. Glorieux. Multiple. Essentiel, etc. OK. Et si l’on peut penser qu’il n’a pas d’avenir, ce qui reste à voir, il a un présent. Des filles, des gars. De la pop, du psychédélisme et du rock aussi. Aujourd’hui, là, maintenant. Fat White Family fait partie de ce présent. Comme d’autres. King Gizzard, Tim Presley, comme Courtney Barnett, Ty Segall, comme les frères D’Addario et même comme Peter Doherty qui sort un nouveau disque ces jours-ci. Tous, ou la plupart, avec cette culture apprise en ligne, sans lire la presse, cet antique et délicieux média. Certains, bien sûr, ont écouté les disques des parents. Ce qui, par ici, n’était pas utile dans les années 60, car les disques des parents, c’était de l’opérette ou du musette. Des styles en ette. Tous profitant de cette inédite et fantastique possibilité, quasi infinie, de tout entendre. Impossible avant mais les privant, il faut le dire, de la frime de ressortir des prestigieux disquaires, avec le sac en plastique en évidence, frappé des couleurs du magasin. Façon badge, histoire de revendiquer une appartenance. Montrer le truc. De toute façon, les sacs en plastiques seront bientôt interdits partout. C’est bien cette possibilité et ce moment de la petite histoire où la culture, l’intelligence, la curiosité est au centre. Et accessible. De pouvoir écouter, et voir parfois, ces groupes obsédants, en action, vivants. Il suffit de ne pas taper les Anges ou les Ch’tis dans le moteur de recherche.

Fat White Family ? Lias et Nathan Saoudi, Saul Adamczewski ?

Contre ! Contre le Brexit, contre la société, contre la sobriété, contre l’état, les classes supérieures, la gentrification, contre

Mac DeMarco

comme à l’origine, non ? Cette musique et la jeunesse qu’elle a séduite a, à la plupart des époques été contre. Contre les parents, les croulants selon l’époque, contre les cheveux courts, contre les cheveux longs, contre travailler dans des bureaux, contre le passé,

contre le futur aussi

Avec ce disque, “Serfs Up!”, comme un cousin dérangé du second Specials, la Fat White Family est là, bien vivante.

bref, contre. Contre par principe. Un peu, donc,

contre des vies grises, déjà tracées

C’est important d’être vivant alors que Kurt Cobain décidait, lui, il y a 25 ans, d’appuyer sur la gâchette. Un bilan s’impose et au moment où l’on apprend que le revolver avec lequel ce serait mortellement blessé Vincent Van Gogh sera mis aux enchères (40 000 euros) on peut craindre qu’un jour le fusil avec lequel se tua Cobain sera mis en vente… La corde de Ian Curtis, quelqu’un ?

Enfin, que penser de cette rumeur un peu fofolle de rebaptiser l’aéroport d’Orly, aéroport Johnny Hallyday ? Il faut reconnaître que ça ouvre des possibilités, là. Des boulevards Ramones, des gares David Bowie, des squares Kinks, des stades Mötley Crüe, des gymnases Debbie Harry, des avenues Elvis Presley, des rues Rolling Stones, des places Patti Smith ! Pas d’impasse, non, mais pas d’écoles Gary Glitter non plus !

VINCENT TANNIERES

Patti Smith ! Pas d’impasse, non, mais pas d’écoles Gary Glitter non plus ! VINCENT TANNIERES

Sommaire 621

Parution le 20 de chaque mois

Mes Disques A Moi

Jean-Emmanuel Deluxe

LONG

GONE JOHN 12

Tête d’affiche

Jérôme Reijasse JOHNNY MONTREUIL 16 Eric Delsart KEVIN MORBY 18 Jonathan Witt CAGE THE ELEPHANT 20

In memoriam

SCOTT WALKER 22

En vedette

PETER DOHERTY 26

NEW ORDER 30

Eric Dahan FRANK ZAPPA 34

CAN DANCE 38

Christian Casoni LE BLUES FRANCAIS 42

X 46

COBAIN 52

Benoît Sabatier

Basile Farkas & Matthieu Vatin

Christophe Basterra

DEAD

Alexandre Breton

,

GENERATION

KURT

Nicolas Ungemuth

Thomas E. Florin

En couverture

Thomas Andrei FAT WHITE FAMILY 60

www.rocknfolk.com

La vie en rock

Patrick Eudeline HAL

BLAINE 66

COUVERTURE PHOTO : SARAH PIANTADOSI (DR)

GRAPHISME : FRANK LORIOU

Photo Thibault Lévêque-DR
Photo Thibault Lévêque-DR

26 Peter Doherty & The Puta Madres

Lévêque-DR 26 Peter Doherty & The Puta Madres 60 Fat White Family RUBRIQUES EDITO 003 COURRIER

60 Fat White Family

RUBRIQUES EDITO 003 COURRIER 006 TELEGRAMMES 010 DISQUE DU MOIS 071 DISQUES 072 REEDITIONS 080 REHAB’ 084 VINYLES 086 DISCOGRAPHISME 088 QUALITE FRANCE 090 HIGHWAY 666 REVISITED 092 BEANO BLUES 094 ERUDIT ROCK 096 FILM DU MOIS 098 CINEMA 099 SERIE DU MOIS 101 DVD MUSIQUE 102 BANDE DESSINEE 104 LIVRES 105 AGENDA 106 LIVE 110 ROCK’N’ROLL FLASHBACK 113 PEU DE GENS LE SAVENT 114

ROCK’N’ROLL FLASHBACK 113 PEU DE GENS LE SAVENT 114 Rock&Folk Espace Clichy - Immeuble Agena 12
ROCK’N’ROLL FLASHBACK 113 PEU DE GENS LE SAVENT 114 Rock&Folk Espace Clichy - Immeuble Agena 12

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Conseiller de la Rédaction Jérôme Soligny

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Courrier des lecteurs

Ça vous fait marrer ce look de coton-tige claquant des doigts ?

vous fait marrer ce look de coton-tige claquant des doigts ? Illustrations : Jampur Fraize Le

Illustrations : Jampur Fraize

Le cinglé de Trémolat

Cher Nicolas Ungemuth, ici Buddy Holly. Vivant, six pieds sous terre depuis 1959. Soixante ans que je tambourine, gigote dans ma tombe chaque fois que je lis un papier me gratifiant d’inventeur de la power pop ! OK, ça c’était en 1957, 1958, mais depuis j’enregistre encore ! En secret, avec les vers de terre, Roy Orbison et plein de micro-organismes. Et vous seriez surpris du travail ! Mais vous ne cherchez pas à m’écouter. Aucune attention. Aucune investigation. On repasse les plats des bios ressassées sans vergogne. Des bios, d’ailleurs, pas vraiment bio, trop chargées en glyphosate (j’en sais quelque chose) et enrichies en superlatifs rabâchés. Bon, je vous mets sur une piste. Il existe une mer des Sargasses des microsillons, des singles inouïs, des EP perdus, jamais exhumés, pleins d’énormes

surprises et

devinez ? Elle se trouve

chez vous ! En France ! Trémolat, vous connaissez ? “Le Boucher” de Chabrol ça vous dit quelque chose ? C’est le cinglé de Trémolat dans le Périgord dans les eaux profondes de la Dordogne que gisent des milliers de vinyles, de chants mystérieux qui remontent jusqu’à 17 000 ans. Fouinez dans la vase, vous y trouverez mon album de duos avec John Lennon et aussi plein d’inédits de Charlie Feathers et Bo Diddley. Les silures en sont les dépositaires. Faites votre boulot, nom de bleu ! Partez à la pêche ! Mais revenons à votre papier. D’abord cette photo d’ouverture : je l’exècre ! Ça vous fait peut-être marrer ce look coton-tige claquant des doigts ? Pas moi. Pour Roy Orbison vous aviez fait un effort. Faut vraiment renouveler l’iconographie.

006 R&F MAI 2019

Je ne dis pas d’utiliser une photo de moi maintenant mais au moins creusez vous le ciboulot pour réinventer le genre. J’existe aussi en jeans et T-shirt Hanes ou en train de faire le con avec Waylon Jennings dans un Photomaton. Quant au papier, juste deux exemples d’approximations. Ne m’affublez pas, por favor, de Wayfarers ! Mes lunettes, rapportées de Mexico à Lubbock par le Dr Armistead étaient un modèle en plastique Zafiro de la firme Faosa Frame Factory. Rien à voir. Autre exemple : Soyez plus attentif aux images que vous utilisez. Regardez les longuement. Passez du temps à soigner les légendes. Par exemple, les trois pochettes de disques sortis de mon vivant (c’est vous qui le

dites) : le ciel bleu des Crickets Gazouillants et la pochette du “That’ll Be The Day” crépusculaire en bas de page 51, saviez-vous qu’il s’agit d’un même moment ? Nous étions sur le toit du Brooklyn Paramount Theater à NY (aujourd’hui Long Island University) avec mes amis Crickets lors de cette prise de vue, le 7 septembre 1957. Midi. Temps splendide. Jerry Allison avait un cocard à l’œil, mes dents n’étaient pas encore bien alignées, on portait des fringues toutes neuves achetées le matin même chez Browning King & Co and we bring the house !, (comment dit on en français ? Faire un tabac ?) le soir même, juste en dessous. Encore deux bricoles :

je confirme : Dylan était bien là,

le 31 janvier 1959 à Duluth, Minnesota quand je lui ai tapé dans l’œil. Pour les nécros à venir de Little Richard ou Jerry Lee Lewis faites moi signe, je frayais avec eux et j’en connais un rayon. Je travaille tout récemment avec Mark Hollis (un Holly, des Hollis). Nous avons chargé les silures du cingle de Trémolat de livrer le travail en 2032 pour mes 96 ans. Good luck et bonne pêche ! Je me suis aidé de Google traduction pour le français, j’espère que vous comprenez moi.

Sincerely yours.

BUDDY HOLLY Réponse : Merci pour cette missive, monsieur. Nous vous envoyons le dernier compact-disc de Ritchie Valens.

BUDDY HOLLY Réponse : Merci pour cette missive, monsieur. Nous vous envoyons le dernier compact-disc de

Courrier des lecteurs

Courrier des lecteurs Si j’étais un charpentier S’il y a un groupe honni, conspué par les

Si j’étais un charpentier

S’il y a un groupe honni, conspué par les rockers c’est bien les Carpenters

“Trop fils et fille de bonne famille, bien sous tous rapports, trop proprets, trop lisses, trop niais. Définitivement trop gnangnan et anachroniques. Auteurs d’une musique qui ne dérange pas, middle of the raod, c’est-à-dire susceptible de plaire aux grands et aux petits, mais certainement pas à l’ado rebelle qui vient de s’enfermer dans sa chambre pour fumer un gros joint (sic) en écoutant Hendrix”, comme l’énonce

Clovis Goux. Un groupe qui n’effarouche même pas les parents en plus ? C’est

forcément louche. “Les hipsters du music business de Los Angeles snobent (ce) groupe de banlieusards habillés en premiers de la classe qui joue de la muzak dans les bars à cocktails”. Ou encore : “ ‘Close To You’ étant le classique de tout mariage qui

se respecte”, rapporte l’auteur. Néanmoins, il ne faut pas bien longtemps, à la lecture de son bouquin “La Disparition De Karen Carpenter”, pour deviner qu’oies blanches peu dégourdies en apparence, Karen et Richard Carpenter sont, sous l’enveloppe, les transfuges seventies d’une psyché américaine abîmée Psyché colonisée par ses démons auto-destructeurs, meurtriers, de consommation. Et Clovis Goux de transposer judicieusement l’entité Carpenters à travers le prisme d’une Amérique aux prises avec le post- Vietnam syndrome et à l’innocence à

jamais engoncée depuis l’assassinat de Kennedy, un événement inaugurant à lui seul cette “ère de doute, de suspicion, de paranoïa et de remise en question totale”. Une Amérique suburbaine, middle class, où “97% des foyers possèdent un téléviseur et le regardent

six heures par jour”, où les femmes d’intérieur névrosées qui s’abrutissent à coup de tranquillisants s’évadent dans les centres commerciaux.

Une Amérique où Altamont, Charles Manson ont sonné pathétiquement

le glas des utopies de la décennie

précédente

l’œuvre en (dé)construction de Karen et Richard Carpenter est taxée de “Nixon music”, les albums du duo étant perçus comme des “marchandises aseptisées destinées à rassurer l’Amérique au moment où la Californie subit une invasion de bardes héroïnomanes” (sic). Drôle avec le recul ! Mais somme toute

logique

acid rock “prends-moi comme je suis” un brin défavorable, pour ne pas dire hostile à leur égard, Richard, offusqué, à cette formule d’une désarmante naïveté : “Nous ne sommes que deux gamins de Downey qui aiment prendre des douches” ! “Mais tout le monde prend des douches, n’est-ce pas ?”. Rires. Les Carpenters, des “héros érigés

face aux hordes de hippies défoncés” ? Paradoxal, quand on sait qu’il n’y a pas que sous les projecteurs que le groupe “cachetonne” : ainsi, tandis que Richard carbure au Quaalude pour “combattre ses insomnies”, Karen, anorexique, s’administre force Dulcolax dans le buffet, et s’en va vomir le reste de son mal-être dans les toilettes. Constat :

les Carpenters ont finalement poussé jusqu’à la limite cette logique énoncée par Michka Assayas à propos des Beach Boys, les Carpenters faisant symboliquement partie aussi de ces

“familles où, une fois les volets clos, retentissent des coups et des hurlements (fussent-ils tournés contre

eux-mêmes, intériorisés, ici

le lendemain, on fait de larges sourires

aux voisins en taillant les rosiers”.

DOO-DAH BAND

Dans ce contexte,

En réaction à ce contexte

), et où,

Ecrivez à Rock&Folk, 12 rue Mozart 92587 Clichy cedex ou par courriel à rock&folk @ editions-lariviere.com Chaque publié reçoit un CD

Yop la boum !

A la lecture de notre bible de ce mois, une pensée incroyable m’est venue ! Les références de Greta Van Fleet ont cinquante ans, tout de même. Alors,

d’accord, en live, c’est sympa et il y a

En lettres de sang

SuperHomard m’a super tuer.

E. T. DECONING PEOPLE

de la bonne énergie mais

comme si les références du vénéré Dirigeable en 1969 nous amenaient

cinquante ans avant, c’est-à-dire au temps de la sortie du premier succès

de

Led Zep a proposé quelque chose

de plus novateur, puisant à des sources moins antérieures !

BRUNO SWINERS

PS : Pourriez-vous rester le seul média à ne pas donner, pour justifier on ne sait quoi, le nombre de vues ou de clics ?

Mais, c’est

Jacky

Hello ! Numéro 618, page 113, dans

le sympathique Rock’n’Roll Flashback

où l’on nous invite à disserter sur

le

j’observe cette photo archiconnue de la rencontre Brel, Brassens et Ferré

Il n’en est pas sorti grand chose

d’ailleurs, sinon que les trois gaillards talentueux étaient bien misogynes ! Et je me demande toujours. A l’époque,

y a-t-il un journaliste qui eut assez de culot pour demander à Jacques Brel, s’il s’était enfin décidé à “écouter pousser ses cheveux” ? Bye.

FRED

Maurice Chevalier ! Heureusement

temps qui passe

Février 1969,

La vie en New Rose

Merci à Nicolas Ungemuth pour l’article sur Buddy Holly. Il a influencé nombre d’artistes. Je conseille à tout le monde d’écouter la compilation sortie en 1989 chez New Rose “Everyday Is A Holly Day” avec des reprises par Roky Erickson et autres.

STEN

Hibernatus

Ces Greta Van Fleet sonnent comme un

biopic de Led Zeppelin sans les droits des chansons et sorti directement en DVD, alors les voir parader comme “le meilleur espoir du Rock & Roll” pique

un peu les yeux

titre devrait revenir à un groupe un peu moins niaiseux et dénué d’originalité ? Parce qu’à moins de se réveiller d’un coma de cinquante ans et d’en avoir le cerveau ramolli et nostalgique, je vois pas comment y trouver une once d’intérêt. Le dernier Ty Segall sonne aussi aventureux que Van Dyke Parks comparé à cette bouillie recyclée. Pouah ! Enfin bon. Ils ont l’air gentils mais non merci. Berk.

ETIENNE PUAUX

Kiff Keith

Peut-être que ce

Argh

j’ai bien failli m’étrangler (“Struggle”) en lisant votre chronique de “Talk

Is Cheap” du sieur Keith Richards.

Pourquoi critiquer si durement (“Take

It So Hard” ?) cet honnête album ?

Allez, on vous pardonne, personne n’est à l’abri d’une bêtise (“Make No Mistake” ?). Et puis vous pouvez bien dire tout ce que vous voudrez sur “Talk Is Cheap”, en parler ne vaut pas grand-chose. Tous ceux qui sont assez grands (“Big Enough”) pour l’écouter régulièrement savent de quoi je parle. Vous ne me ferez pas changer de position (“You Don’t Move Me” !) sur cet album qui pour moi veut dire beaucoup (“It Means A Lot”).

DAVID PERDRIX

Cher monsieur Ungemuth,

Grand Bob

Tombé dans le grand bain du rock à

14 ans (j’en ai 63 à ce jour), j’y baigne encore et toujours. Tout ça pour vous dire que les années qui passent ne font que bonifier certaines personnes, et je pense à monsieur Little Bob. En effet, j’ai assisté à son concert ces jours-ci dans ma région. Avec son groupe Blues Bastards, il a encore donné une leçon de rock’n’roll, de blues, bref de musique qu’on aime. A 73 ans, ce gars a toujours une voix qui porte sa musique, un bonheur d’être sur scène qui irradie et enflamme le public. Un mec sympa, simple, vrai. Le concert s’est terminé vers une heure du matin, ensuite signatures d’autographes, et en route pour le concert du soir

Mick Joggeur

Ca fait quoi d’avoir 18 ans et de regarder un chanteur de 75 ans courir sur une scène comme son prof de gym ?

PATRICK MOALIC

Mort ou vif

Après de nombreuses écoutes de “En Amont” de Bashung et “Enfin !” de Polnareff, je me pose la question de savoir lequel des deux est mort !

DIDIER JEANEAULT

suivant dans une autre ville tu n’es pas grand tu es géant.

MILLEDIOU

Little Bob,

008 R&F MAI 2019

Photo Raymond Molinar-DR

Télégrammes

PAR YASMINE AOUDI

Drugdealer
Drugdealer

BEACH BOYS

BEACH BOYS

DRUGDEALER

Le groupe de Mike Love jouera le 26 juin au Printemps de Pérouges (Saint-Vulbas),

Michael Collins et ses comparses californiens sortiront leur deuxième album, “Raw Honey”,

le 27 à l’Olympia (Paris) et le

le

19 avril. Mac DeMarco est

13

juillet au Sporting Summer

à la production et Weyes Blood,

Festival (Monte-Carlo).

comme sur le précédent, chante

quelques titres. Concert le 16 mai

DAVID BOWIE

au

Point Ephémère (Paris).

Pour célébrer les 50 ans de “Space Oddity”, un coffret de trois 45 tours, “Clareville Grove Demos”, sortira le 17 mai prochain. Il renferme 6 titres dont 4 inédits, enregistrés début 1969 avec John Hutchinson (Feathers) dans son appartement londonien.

PATRICK COUTIN

ELECTRO

Cette exposition consacrée à la musique électronique, sous-titrée de Kraftwerk à Daft Punk sera visible à la Philharmonie de Paris jusqu’au 11 août. Au programme :

instruments de musique novateurs, photographies, graphisme, BD, vidéos 3D. Bande-son signée Laurent Garnier.

PERRY FARRELL

L’auteur-interprète de “J’Aime Regarder Les Filles” revient le 24 mai avec “Welcome In Paradise”, album en anglais et premier volet d’un futur triptyque.

MIKKEY DEE

A

60 ans tout juste, le leader de

Jane’s Addiction annonce un nouvel album solo “Kind Heaven Orchestra”, produit notamment par Tony Visconti. Sortie le 7 juin.

BRIGITTE FONTAINE

Affichant complet le 19 mai au Café de la Danse, la reine des kékés ajoute une nouvelle date parisienne

L’ancien batteur de Motörhead et actuel membre de Scorpions (depuis 2016), ouvre un bar à Paris, l’Alabama, au

32

rue Albert Thomas dans

le 10 ème arrondissement.

 
  le 17 juin au même endroit.

le

17 juin au même endroit.

 

010 R&F MAI 2019

17 juin au même endroit.   010 R&F MAI 2019 JAMPUR FRAIZE Green (Paris), le 1
17 juin au même endroit.   010 R&F MAI 2019 JAMPUR FRAIZE Green (Paris), le 1

JAMPUR FRAIZE

JAMPUR FRAIZE Green (Paris), le 1 e r juillet aux Nuits De Fourvière (Lyon), le 5

Green (Paris), le 1 er juillet aux Nuits De Fourvière (Lyon), le 5 aux Eurockéennes (Belfort), le 6 au Festival Beauregard (Hérouville-Saint-Clair), le 7 au Mainsquare (Arras) et le 15 août à La Route Du Rock (Saint-Malo).

MICK JAGGER

Notre illustrateur exposera ses œuvres jusqu’au 10 mai à la Médiathèque Jacques Chirac (Troyes). Le Belge sera également en dédicace le 27 avril lors du salon musique et littérature “Exile On Book Street” au côté de Jacques Vassal.

ARETHA FRANKLIN

Les Rolling Stones ont été contraints d’annuler leur tournée américaine. Mick Jagger, 75 ans, a en effet subi une opération (réussie) à cœur ouvert, le 5 avril à New York.

MAGMA

Le documentaire filmé par Sydney Pollack, “Amazing Grace”, témoignage du concert mythique enregistré au New Temple Missionary à Los Angeles par la reine de la soul en 1972 sera projeté en salles du 6 au 10 juin.

LIAM GALLAGHER

Christian Vander et ses musiciens fêtent leurs 50 ans de carrière avec “Zess” le 28 juin. Un concert exceptionnel aura lieu le 26 à la Philharmonie (Paris) en compagnie de l’orchestre de Prague.

Le frère de Noel vient de

dévoiler le teaser de “As It Was”, un documentaire consacré à sa

tumultueuse vie

Sortie en juin,

MALTED MILK

en attendant un deuxième album solo prévu cette année. Sa marque de vêtements, Pretty Green, vient par ailleurs d’être rachetée par le géant JD Sports.

Le sextette hexagonal revient avec un nouveau microsillon le 24 mai, le très soul “Love, Tears & Guns”. Concert au New Morning (Paris) le 12 juin et à l’Esplanade de la Madone (Miribel) le 28.

IDLES

Les punk rockers anglais de

MINI MANSIONS

retour à travers l’Hexagone :

Alison Mosshart des Kills chante sur “Hey Lover”, nouveau single du groupe de Michael Shuman.

Alison Mosshart des Kills chante sur “Hey Lover”, nouveau single du groupe de Michael Shuman.

le 19 avril au Printemps De Bourges, le 20 au 106 (Rouen), le 1 er juin au Festival We Love

Idles Photo Ania Shrimpton-DR
Idles
Photo Ania Shrimpton-DR
Murder Capital Photo Neelam Khan Vela-DR
Murder Capital
Photo Neelam Khan Vela-DR

MURDER CAPITAL

MURDER CAPITAL

RAMMSTEIN

Le quintette de Dublin, pressenti pour assurer la relève post-punk, jouera à Paris (Boule Noire) le 29 avril. En attendant un premier album cet été.

Les artificiers allemands sont de retour, avec “Deutschland” septième album, le 17 mai.

Les 2 concerts du 28 et 29 juin

Paris La Défense Arena affichent complet.

à

OZZY OSBOURNE

Le Madman de nouveau contraint de reporter ses concerts à l’an prochain. Après une chute chez lui à Los Angeles, le prince des ténèbres a dû subir une intervention chirurgicale.

RESIDENTS

Une exposition consacrée au collectif californien se tiendra du 21 avril au 2 juin au Transpalette (Bourges).

LUCY ROSE

PIXIES

L’Anglaise défendra son quatrième album “No Words Left”, au Café de la Danse (Paris) le 9 mai.

PATTI SMITH

Black Francis et ses partenaires annoncent une tournée européenne à partir de septembre, ainsi qu’un successeur pour “Head Carrier” (2016). Les Américains passeront le

La poétesse s’accole aux

19

octobre à Paris (Olympia),

musiciens du Soundwalk Collective pour engendrer “The Peyote Dance”, disponible

le 20 à Lyon (Le Radiant) et le 21 à Rennes (Le Liberté).

à

partir du 31 mai, en numérique

RACONTEURS

uniquement. Inspiré du livre d’Antonin Artaud publié en 1936, l’album a été enregistré à Mexico et New York avec les instruments originaux des Amérindiens

Le groupe formé par Jack White et Brendan Benson en 2005 annonce son 3 ème album. “Help Us Stranger” galette qui verra le jour le

21

juin. elle contient 11 originaux

Rarámuri de la Sierra Tarahumara (Mexique).

et un morceau repris à Donovan,

“Hey Gyp (Dig The Slowness)”.

“Hey Gyp (Dig The Slowness)”.
 

“Je n’aime pas les talents formatés”

JENIFER
JENIFER
STEREOLAB TAME IMPALA

STEREOLAB

STEREOLAB

TAME IMPALA

Lætitia Sadier, Tim Gane et leurs comparses annoncent une vague de rééditions de leur catalogue. “Transient Random Noise-Bursts With Announcements” (1993) et “Mars Audiac Quintet” (1994) les 2 premiers de leur répertoire paraîtront le 3 mai en vinyle transparent numéroté avec une affiche, et une carte à gratter pour une loterie à venir. Le groupe, après un long hiatus, jouera au Théâtre Barbey (Bordeaux) le 8 juin et à La Villette Sonique (Paris) le 9.

Kevin Parker vient de dévoiler

2 titres “Patience” et “Bordeline”, annonciateurs du successeur de “Currents” (2015). L’Australien

et

son groupe passeront le 2 juin

au

We Love Green (Paris),

et

le 14 août à la Route du

Rock (Saint-Malo).

THIS IS NOT A LOVE SONG FESTIVAL

A

Paloma (Nîmes), du 30 mai

au 1 er juin, Courtney Barnett,

Fontaines DC, Lou Doillon, Methyl Ethel, Stephen Malkmus

&

The Jicks, The Inspector

Cluzo, Shame, Kurt Vile ou Fat

 

White Family seront à l’affiche

 

STRAY CATS

de

cette septième édition.

Le trio de Brian Setzer publiera un nouvel album, “40”, le 24 mai. Les héritiers du rockabilly joueront à Retro C Trop (château de Tilloloy) le 29 juin, à l’American Tours Festival le 6 juillet, aux Eurockéennes (Belfort) le 7 et à Musilac (Aix-les-Bains) le 13.

juin, à l’American Tours Festival le 6 juillet, aux Eurockéennes (Belfort) le 7 et à Musilac

VANDISC

Les 27 et 28 avril aura lieu la 18 ème convention du disque à la

Maison de L’Ile (Auvers-sur-Oise). Au programme : 1500 m 2 de stands

de

disques, une exposition Rolling

Stones et une séance de dédicace

de

nos collaborateurs Jérôme

Soligny et Stan Cuesta.

Photo Suzie Caplan-DR

Photo Suzie Caplan-DR

Condoléances

Kenneth Bald (dessinateur de BD), Hal Blaine (batteur américain),

Jacques Bodoin (chansonnier), Caravelli (compositeur, arrangeur et chef d’orchestre français), Olivier Cinna (dessinateur de BD), Larry Cohen (réalisateur, “Les Envahisseurs”), Dick Dale, Jean-Pierre Farkas (journaliste), Bill Isles (cofondateur des O’Jays), Michel Christian Le Manach’ (dirigeant de la Sonothèque, président de Starter-Les Nouveaux Disquaires), Maurice Laws (compositeur américain), Myriam Mimie Piazza (madame Little Bob), Ranking Roger (chanteur de The Beat), Agnès Varda (photographe et réalisatrice), Scott Walker,

Andre Williams (auteur, compositeur et musicien américain).

Andre Williams (auteur, compositeur et musicien américain).

“Je suis maniaque”

Mesdisques àmoi

LONGGONE JOHN

Le Californien, patron du label Sympathy For The Record Industry, est bien sûr un hallucinant collectionneur ouvert à toutes les sous-cultures.

RECUEILLI PAR JEAN-EMMANUEL DELUXE

AVEC SON LOOK, ENTRE PIRATE ET PLAISANCIER PUNK, Long Gone John (dans le civil John Edward Mermis) est un pur enfant de la Californie. Nourri de culture surf et hot rod, il a amassé une gigantesque collection de jouets, peintures et artéfacts pop. A tel point qu’un documentaire (“The Treasures Of Long Gone John”) lui a été consacré. Il a découvert avant tout le monde de nombreux artistes. En matière de peinture : Mark Ryden Savage Pencil et Gary Baseman. En musique : April March, Courtney Love et Jack White, qui tous ont été sur son label, Sympathy For The Record Industry. Voilà qui pose son homme.

Disneyland en bas de ma rue

ROCK&FOLK : Quelles furent vos premières émotions musicales ? Long Gone John : Je suis issu d’une famille de neuf enfants, mais je passais le plus clair de mon temps à écouter la radio en solitaire. Je me passionnais pour la Motown et James Brown. Les Beach Boys étaient très présents également car j’ai grandi en Californie du Sud. La British Invasion, Phil Spector et les girls groups ont été très importants pour moi. En matière d’éducation musicale, c’était génial de vivre en Californie à cette époque. R&F : Premier disque acheté ? Long Gone John : A l’âge de quatorze ans, je vivais dans un foyer pour délinquants à Venice Beach. A mon anniversaire, on m’avait donné vingt dollars. J’ai couru au rayon disques du grand magasin Sears où j’ai pu m’acheter quatre albums. Ce jour-là j’ai pris “Aftermath” des Rolling Stones, “Over, Under, Sideways Down” des Yarbirds, “Fifth Dimension” des Byrds et “Animalization” des Animals. C’était magique.

et “Animalization” des Animals. C’était magique. Photo Nina Park-DR R&F : L’arrivée du punk en
Photo Nina Park-DR
Photo Nina Park-DR

R&F : L’arrivée du punk en Californie semble avoir été un déclencheur pour vous. Long Gone John : Je collectionnais déjà les disques depuis quelque temps quand le punk a déboulé. Avec ce mouvement, je suis devenu un compulsif absolu en matière de vinyles. J’avais enfin de l’argent et je pouvais aller voir tous les groupes qui jouaient à Los Angeles, les locaux ou ceux qui passaient en tournée. J’ai fini par écrire sur cette scène et c’est devenu le moteur de ma vie. R&F : Quels sont les groupes de cette époque qui vous ont marqué ? Long Gone John : A LA, j’aimais à mort le Gun Club, les Cramps qui ont fini par s’y installer, Tex & The Horseheads, 45 Grave, les Joneses ainsi que les Weirdos, les Dead Beats. Autant j’ai aimé la première vague punk de Los Angeles avec des labels tels que Dangerhouse ou Slash Records, autant je trouve lamentable la deuxième vague hardcore, avec ses groupes et ses fans stupides. R&F :Pourquoi avec monté Sympathy For The Record Industry en 1988 ? Long Gone John : Quand tu es un collectionneur de disques, fondu au point d’en être stupide, c’est une évolution naturelle. Personne ne m’a aidé. Je me suis débrouillé tout seul. R&F : L’identité visuelle de Sympathy semble toujours avoir été une grande préoccupation pour vous. Long Gone John : J’ai toujours voulu que mes disques soient beaux à regarder. Je n’ai jamais aimé la médiocrité do it yourself. En1988, je n’étais pas au courant de l’existence de concurrents. Mes labels préférés étaient Ralph Records (le label des Residents), Stiff Records (le label d’Elvis Costello) en Angleterre et Dangerhouse à Los Angeles. Je ne connaissais ni Sub Pop, ni Amphetamine Reptile. R&F :Vous avez publié quasiment 800 références en trente ans, pourtant, certains ne retiennent que votre découverte des White Stripes Long Gone John : Etaient-ils meilleurs que Reigning Sound, les Detroit Cobras ou ’68 Comeback ? J’ai sorti des disques pour plus de cinq cent groupes et, oui, c’est eux qui ont le mieux marché. Ils ont eu de la chance et sont tombés au bon moment. C’étaient les chouchous de la presse, car ils avaient tout ce qu’elle cherchait. Tout ce truc autour de leur fausse relation frère-sœur. Leurs fringues rouges et blanches. Ils étaient un peu comme “The Partridge Family” ou les Osmonds.

Photo Nina Park-DR

MES DISQUES A MOI

LONG GONE JOHN

Photo Nina Park-DR MES DISQUES A MOI LONG GONE JOHN R&F : Vous êtes un grand
Photo Nina Park-DR MES DISQUES A MOI LONG GONE JOHN R&F : Vous êtes un grand

R&F : Vous êtes un grand fan des Rolling Stones. Long Gone John : Oui, le nom de mon label le prouve. J’adore la pochette de “Their Satanic Majesties Request” et la première pochette que Mark Ryden a dessinée pour moi a été celle de “Their Sympathetic Majesties Request” (compi- lation anniversaire des dix ans du label). C’était avant qu’il ne devienne énorme. C’est toujours un très bon ami, mais je ne pourrais plus me payer ses services dé- sormais. Je lui avais demandé ce que je voulais sur cette pochette et il avait rendu un boulot incroyable. R&F :Quel artiste représente le mieux l’esprit d’indépendance que vous défendez ? Long Gone John : J’adore Billy Childish sous ses nombreuses incarnations. Les Mighty Caesars et toutes les autres. Nous sommes devenus assez amis et il restait chez moi quand il venait à Los Angeles. J’avais essayé d’organiser des expositions dans des galeries, pour son art, et j’ai publié deux de ses livres. J’aime Billy pour beaucoup de raisons. C’est un chouette type qui a toujours été reconnaissant tout en sachant qu’il n’allait pas devenir riche en s’associant avec moi. Nous partageons la même vision. Voilà pourquoi j’ai sorti autant de disques avec lui. R&F : Tout ce que vous avez aimé se retrouve récupéré dans le mainstream. Long Gone John : J’ai grandi dans la Californie du Sud où la culture hot rod et surf ont démarré. Disneyland était en bas de ma putain de rue. Le style tiki est lui aussi né en Californie. C’est aussi la région de Big Daddy Roth (dessinateur culte et influence des comics underground). Gamin, je ne possédais rien, ni modèles réduits ni T-shirt Rat Fink. En grandissant, je me suis rattrapé ! Collectionner de l’art, des disques, des livres et des jouets c’est mieux que d’être accro aux drogues ou au jeu. Mettre de l’argent de côté ne m’intéresse absolument pas. Je préfère accrocher des choses sur mes murs que je peux apprécier tous les jours.

De la bêtise qui nous sature

R&F : Les femmes forment une grande partie de votre univers musical. Long Gone John : Absolument. J’aime la sonorité des voix féminines. Si je vais voir un groupe jouer live je préfère voir une jolie fille sur scène plutôt qu’un crétin poilu. Bien sûr, je ne les aime pas simplement parce que ce sont des filles, elles doivent aussi être talentueuses. J’ai adoré Blondie, mais je pense que ce goût remonte à Ronnie Spector et tous les girls bands produit par Phil Spector. J’aime aussi beaucoup des artistes populaires comme Lesley Gore, Dusty Springfield et tout ce qui passait à la radio. R&F : Vous êtes ami avec Courtney Love. Long Gone John : J’ai sorti le premier single de Hole qui était mon groupe préféré à LA. J’adore Courtney, qui était une fille de la rue, différente de tout le monde. Nous sommes toujours amis. Je devais sortir son premier album, mais quelqu’un de bien plus gros est arrivé. Un jour elle est venue me voir pour m’annoncer la nouvelle: “Tu sais, on doit le faire.” Ce que j’ai totalement compris. Tout le monde la déteste, mais je la défendrais systémati- quement. Elle a toujours été chouette avec

systémati- quement. Elle a toujours été chouette avec 014 R&F MAI 2019 moi et je pense

014 R&F MAI 2019

moi et je pense qu’elle a beaucoup de talent. Les gens ne veulent pas lui donner le crédit qu’elle devrait avoir et font tout remonter à Kurt Cobain. Hole existait bien avant ces putains de Nirvana dont je n’aime pas la musique. Kurt Cobain n’est pas responsable de la carrière de Hole. R&F : Au début de votre label, le vinyle avait été condamné par les majors et aujourd’hui il est revenu en force. Long Gone John : Je déteste ça. Je pense que c’est de la bêtise qui nous sature de saloperies. Il est devenu difficile de recevoir des com- mandes de disquaires. Au niveau de la fabrication, c’est devenu un cauchemar. Les majors ont accaparé toutes les usines de pressages, notamment pour le Disquaire Day. Tout ça pour des stupides coffrets Led Zeppelin. Au début du label, j’étais un gros poisson pour l’usine de pressage car je sortais beaucoup de disques que je payais aussitôt.

Ils m’adoraient et je pouvais recevoir mes commandes en une semaine et demie. Aujourd’hui, je dois attendre trois mois si j’ai de la chance. Je ne supporte pas le Disquaire Day qui fabrique des disques pour des crétins. La plupart des gens de ce nouveau public n’ont même pas de platine. Ils pensent investir dans des éditions limitées qui prendront de la valeur sur eBay. Ils ne s’intéressent pas à la musique. R&F : Ecoutez-vous ce qui sort aujourd’hui ? Long Gone John : Pas vraiment, je pré- fère la musique avec laquelle j’ai grandi. J’écoute du punk anglais et du glam rock. J’ai toujours aimé Sweet, Slade et

T Rex. Je vénère les Sparks. Ils ont vrai-

ment bien réussi en Angleterre alors que tout le monde se fichait d’eux à Los Angeles. Sinon, mon groupe préféré,

toutes périodes confondues, reste les New York Dolls. Quant à mon album préféré,

il s’agit de “The Velvet Underground &

Nico”. Mais, comme je n’ai pas eu la chance de voir le groupe sur scène, je n’ai pas le même lien émotionnel avec lui qu’avec les New York Dolls. R&F : Vous êtes également un grand fan de chanteuses yéyé françaises. Long Gone John : Quand j’ai commencé à découvrir toutes ces artistes, je me suis rendu compte que le style yéyé avait été très populaire dans toute l’Europe et énorme au Japon. En gros, partout sauf aux Etats-Unis. On ne pouvait pas écouter de la musique française à la radio dans les années soixante. J’avais découvert ce style musical grâce à April March, mais je n’avais pas approfondi le sujet plus que ça. C’est uniquement quand mon ami Adam Parfrey a édité le livre “Yéyé Girls Of 60’s French Pop” chez Feral House (sorti en France dans une version augmentée sous le nom, “Filles De La Pop”, aux éditions Maison Cocorico écrit par l’auteur de ces lignes) que j’ai vraiment tout découvert. D’un seul coup, il y avait ce guide. Je me suis immédiatement mis à collectionner tous les disques de ces yéyé girls françaises dans des pressages de tous les pays. J’ai commencé par Sylvie Vartan, Françoise Hardy et France Gall, puis j’ai découvert toutes les autres. Comme Annie Philippe que j’adore. Ça m’a rendu fou tout en me donnant un nouvel objectif. Ce qui est une très bonne chose. Grâce à eBay et Discogs, ça été facile d’acheter tout ces disques. Mais attention, je suis maniaque, je n’achète que des 45 tours en état parfait. En deux ans j’ai amassé une collection gigantesque que j’ai disposée dans une reproduction de magasin de disques chez moi. Je me suis

amassé une collection gigantesque que j’ai disposée dans une reproduction de magasin de disques chez moi.
amassé une collection gigantesque que j’ai disposée dans une reproduction de magasin de disques chez moi.
amassé une collection gigantesque que j’ai disposée dans une reproduction de magasin de disques chez moi.
“Que des 45 tours en état parfait” concentré sur les 45 tours car en ce

“Que des 45 tours en état parfait”

concentré sur les 45 tours car en ce qui concerne cette période, les albums ne comportaient le plus souvent que deux chansons extra. Le reste étant du remplissage. De mon côté, sur Sympathy, j’ai dû sortir 400 singles. C’est le format que je préfère.

Rester fier

R&F : Votre actualité pour Sympathy ? Long Gone John : Assez récemment, j’ai découvert et sorti un disque de Have You Ever Seen The Jane Fonda Aerobic VHS?. C’est un groupe finlandais qui possède un clavier vrai- ment trippant et une bassiste-chanteuse. Ils me rappellent les débuts du punk en Angleterre et un peu les Rezillos. Je les adore, c’est pour ça que j’ai sorti leur deux albums en un pour les Etats-Unis sous le nom “Bless You Mother Fuckers”. J’adore également Mr Airplane Man.

Mother Fuckers”. J’adore également Mr Airplane Man. Ce sont deux filles de Boston qui jouent du

Ce sont deux filles de Boston qui jouent

du blues. Je déteste la putain d’étiquette

J’avais sorti leurs

disques au début du siècle puis, après un hiatus durant lequel elles se sont occupées de leur famille, elles sont reve- nues avec “Jacaranda Blue”, un album fabuleux. Enfin, je conseille aux Français de découvrir les Schizophonics. Leur batteuse est incroyable et le guitariste est possédé. Parfois quand tu vois des groupes s’exciter sur scène, ça a l’air forcé, alors qu’eux sont vraiment sauvages. Je compte continuer mon label même si, aujourd’hui, c’est vraiment devenu difficile de vendre des disques. Tout est devenu très cher. En tout cas, j’aime être occupé c’est pourquoi je sors des jouets, des disques et des livres. Je me dis parfois que ce serait formidable d’avoir une référence qui rapporte de l’argent, mais ça ne doit pas être l’objectif principal. Je dois rester fier de ce que je produis.

être l’objectif principal. Je dois rester fier de ce que je produis. ★ garage rock mais

garage rock mais bon

Photo Yann Orhan-DR

Memphis au cœur du 93

Tête d’affiche

JOHNNYMONTREUIL

Il vit dans une caravane, joue de la contrebasse et chante, en français, du rock’n’roll étonnamment rafraîchissant. Rencontre avec le Montreuil hillbilly.

Avec un nom comme ça, on pouvait craindre le pire. Idole des bobos exilés en proche banlieue ou roi des

alternatifs ayant survécu aux années 80 et aux Garçons Bouchers, pour

Et puis, on écoute

son deuxième album, “Narvalos

Forever”. Et là

chante l’envie d’en découdre avec

la fatalité. C’est poignant, brûlant,

drôle et émouvant, tendre et viril,

c’est Nashville, Memphis au cœur du 93, c’est l’histoire d’un mec sans artifice, armé de sa contrebasse

et d’une poésie d’enfant sauvage.

On pense d’entrée au Renaud époque “Les Charognards”, au rock’n’roll avant qu’il ne ne trébuche sur MTV. Ses chansons sont fières, entraînantes, captivantes, insoumises. Elles lui

ne citer qu’eux

Johnny Montreuil

ressemblent. Johnny Montreuil donne rendez-vous dans le café le plus proche de chez lui. Il vit dans sa caravane, sur un terrain vague.

A Montreuil évidemment.

Manouche ou rom

“Je suis éclaté. Concert hier soir dans un lieu chelou, un vieux saloon en province, là où on a

tourné les intérieurs du prochain clip

Le deal,

c’était : vas-y, on te fait un concert, avec d’autres

potes qui ont fait un cochon à côté, grosse fête. ”

Je suis rentré ce matin

Moustache, gueule d’ange pas dupe, regard bienveillant et en alerte et une voix qui fait qu’on l’écoute. Johnny Montreuil a joué au Québec, dans les rues d’Irlande, a écouté le premier Metallica en boucle à l’adolescence, est deux fois papa et amoureux comme jamais, il déborde de vie et d’envie. Il est à sa place. Et quand un pigeon assume sa colique pendant l’entretien, il se contente de rire. Avant de parler encore de ce disque formidable, capable d’émou- voir même le dernier des misanthropes.

dit-il en préambule.

ROCK&FOLK : Johnny Montreuil, c’est plus Cash qu’Hallyday, non ? Johnny Montreuil : Ah ouais, c’est Johnny Cash, complètement ! Au départ, je m’amusais à faire des adaptations de certains de ses morceaux. Je me suis fait traduire ses textes. Moi, j’écrivais sur

la rue de Paris, tout ça. Un jour, je me suis dit que ça claquait bien comme nom, Johnny Montreuil. C’est parti comme ça. Plus tard, j’ai réalisé qu’il y avait déjà un mec qui portait ce nom-là, Johnny de Montreuil, un voyou, un vrai. Au début, je

pensais qu’il allait me tomber dessus

Avec mon

cran d’arrêt-peigne, on ne va pas aller loin (rires)

R&F : D’où vient Johnny Montreuil ? Johnny Montreuil : J’ai 40 piges. J’ai commencé

dans les bars. Rock’n’roll et chanson française. Brassens, Brel, Renaud, première époque. Mes premiers textes, ils étaient aussi un peu hip- hop. Mais c’est Prévert qui m’a vraiment décom-

plexé au niveau de l’écriture

Montreuil, c’est un mec qui a débarqué avec sa contrebasse. On ne sait pas trop si je suis manouche ou rom parce que j’ai vécu avec eux. Je suis un enfant de la banlieue qui s’est cherché un avenir, sans savoir trop quoi exactement. J’avais bien les pieds dans le caniveau mais j’aimais ça (rires). Ma mère est de la Villette, mon père breton. Voilà.

Sinon, Johnny

Contrebasse contre basse

Onéreuse, encombrante, fragile, peu puissante et difficile à jouer (pas simple d’être juste sans frettes sur le manche), la contrebasse demeure associée à l’idiome rockabilly. Les premières basses électriques étaient pourtant déjà commercialisées quand Elvis Presley enregistrait son premier single Sun en 1954 avec le contrebassiste Bill Black. En 2019, Johnny Montreuil ou les Howlin’ Jaws l’utilisent encore. L’instrument a pour lui une technique (le slap) et une sonorité bien particulières : les contrebassistes doivent jouer avec une certaine violence pour se faire entendre. C’est pour cela qu’un schisme s’est rapidement produit entre utilisateurs de contrebasse et bassistes électriques.

R&F : Votre disque s’appelle “Narvalos Forever”. C’est vous le narvalo ? Johnny Montreuil : Un narvalo, c’est l’abruti, l’idiot du village, mais gentil. Le mec un peu décalé, à côté. C’est du manouche. Tous les mômes ici l’utilisent, ce mot. Dans ce titre, il y avait ce rapport à Montreuil un peu street et ça me plaisait, ça me faisait marrer. Pour moi, derrière ce mot-là, il y a une dimension poétique. Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

R&F : Ce disque, c’est un peu Sun Records à Montreuil, en 2019. A la fois dépouillé et viscéral. Vous êtes à poil sur cet album. Johnny Montreuil : On voulait un truc le plus pur, le plus simple possible. Aussi un côté un peu redneck, dans la grange. Mais sans être non plus trop dans ce cliché-là. On ne voulait pas passer pour des bluesmen de Loire-

Atlantique (rires). En fait, je voulais y croire. En écoutant le disque, je voulais croire en ce que j’entendais. Moi, je voulais qu’on sente cet amour pour toutes ces musiques mais avec une vraie identité derrière, une identité qui appartienne vraiment à la banlieue, qui te sort des clichés

Ouais, je suis carrément fier de mes

origines prolétaires !

justement

Pas un bastonneur

R&F : On vous a déjà reproché d’être un per- sonnage, un mec fantasmant un passé de loubard ? Johnny Montreuil : Pas du tout, jamais ! Je ne suis pas un bastonneur, je peux m’énerver, pous- ser des gueulantes, j’ai fait du rugby, j’ai bossé comme éducateur de rue, je ne me laisse pas faire mais c’est tout. Et je suis musicien. Un voyou, il n’a pas le temps, il a d’autres choses à faire. On se fréquente, on vit aux mêmes horaires, mais pas plus. Chacun sa vie. Moi, je monte sur scène, pas au braquo.

RECUEILLI PAR JEROME REIJASSE

Album “Narvalos Forever”

(Les Facéties de Lulusam/ L’Autre Distribution)

Photo DR

Tête d’affiche

“Même pas une bible à la maison”

KEVINMORBY

De retour chez lui, dans le Missouri, le chanteur folk publie un cinquième album fait de ballades au piano et d’athéisme mystique.

SON COSTUME EST PRET. Il sera blanc, brodé d’or, avec une paire d’ailes d’anges sur le dos. C’est ainsi que Kevin Morby perpétue la tradition des baladins de la country- music tels Hank Williams ou Gram Parsons, “qui semblaient venus d’un pays imaginaire sur leurs pochettes d’albums”, alors que sort un double-album qu’il s’apprête à venir défendre sur scène avec un orchestre de huit musiciens.

Bouddha de chambre d’hôtel

La genèse de l’album “Oh My God” est née du single “Beautiful Strangers” que l’artiste avait écrit et composé au lendemain de l’attentat au Bataclan. Une chanson magnifique, au texte juste (“Pray for Paris/ They cannot scare us/ Or stop the music”) devenue la matrice de celles de l’album à venir. “A l’époque, je vivais une sépa- ration difficile, se remémore Morby. J’avais le cœur brisé mais cet événement m’a fait réaliser que mon problème était tout petit par rapport à ce qui se passait dans le monde. Mon inclinaison naturelle me pousse à écrire sur moi-même, mais je me suis dit que, peut-être, je devais essayer de voir plus loin et diffuser un peu de positivité. Je vivais seul dans mon appartement. J’ai écrit ‘Beautiful Strangers’ allongé, en regardant le plafond. C’est là que j’ai trouvé ce concept autour de ‘Oh My God’ qui revient comme une sorte de mantra, c’est un peu la première chanson de ce disque, même si elle n’y figure pas”. Enregistré en trois lieux différents (Los Angeles, Woodstock et Brooklyn) dès que son emploi du temps était dégagé entre deux tournées, “Oh My God” est un authentique disque de bedroom music, dans le sens où son auteur l’a essentiellement composé

018 R&F MAI 2019

C’est pas Fay

Quand Kevin Morby a quitté Woodsist pour Dead Oceans en 2015, certains ont supputé que c’était pour devenir compagnon de label de son idole Bill Fay, dont il reprenait “I Hear You Calling” sur scène, et qui venait de réapparaître après 40 ans de silence. Pourtant, la rencontre des deux songwriters n’a jamais eu lieu : “On a échangé par e-mail. Il m’a remercié d’avoir repris sa chanson. C’est une personne un peu recluse. Je pense que s’il voulait me rencontrer, il demanderait, je ne veux pas l’embêter.”

dans son lit. “J’écris des chansons n’importe où, partout, s’amuse-t-il. J’en ai écrit une à Londres il y a deux jours, dans une chambre d’hôtel. Quand je suis fatigué, à 4 h 00 du matin et que je ne sais pas quoi faire, je gratte ma guitare et j’écris des chansons.” C’est ainsi, entre deux avions, que ce le folk-singer trouve son inspiration : “Etre en mouvement permet de ne pas avoir à s’inquiéter des choses du quotidien. Quand tu restes assis sur place, ces contingences te rattrapent. Il y a quelque chose avec le fait de voyager qui fait que, débarrassé de ces considérations, tu as des pensées plus créatives, plus existentielles.” C’est là tout le paradoxe de Kevin Morby aujourd’hui. Ce voyageur contemplatif, qui revenait de ses prome- nades le long des rivières et des montagnes des chansons plein les poches, s’affiche aujourd’hui en sorte de bouddha de chambre d’hôtel sur la pochette de ce nouvel album, avec une étonnante photo prise chez lui, à Kansas City, dans le Missouri, où il est retourné vivre. “J’ai ressenti le besoin de rentrer à la maison. L’atmosphère commençait à changer à Los Angeles, comme à New York naguère, et c’était d’ailleurs la raison pour laquelle j’avais quitté New York. Il devenait difficile d’y avoir suffisamment d’espace et de ne pas être entouré par le bruit et les usines. Je voulais

m’éloigner de ça et trouver un endroit où je pourrais vivre et travailler, sans tomber sur quelqu’un que je connais dès que je sors de chez moi.” Son album, enregistré avec un ensemble de musiciens rencontrés sur la route (“La musique est un

petit village”, dit-il), porte ainsi les stigmates de son retour au cœur de la Bible Belt. “Je viens d’une famille chrétienne, mais nous n’allions pas à l’église. Je ne pense même pas qu’il y avait une bible à la maison. Mais, ici, la religion est partout. Dans la Bible Belt, les gens vivent dans la crainte de Dieu. Si tu sors du rang, tu vas en enfer. Il y a des grandes églises qui viennent juste d’être construites, des grands panneaux anti- avortement, d’autres qui disent : ‘Tu peux mourir

à tout moment. Où préférerais-tu aller ? Au

paradis ou en enfer ?’ Je me suis aperçu de cette folie ambiante en retournant vivre là-bas.

Concept album athée

Dans cet environnement étrange, Morby a décidé de jouer de cette omniprésence sur son disque en détournant des expressions bibliques (“Lo And Behold”, “Hail Mary”). “L’expression ‘Oh My God’ est partout, c’est même un emoji, on ne se rend même plus compte à quel point la religion est partie intégrante de notre langue et notre culture. On m’a demandé : ‘Pourquoi nommes- tu ainsi un album non-religieux ?’ Pour la même raison que tu dis ‘Oh my god’, alors que tu n’es pas religieux. Ce qui m’intéresse, là-dedans, c’est

l’imagerie, les histoires, le côté conte de fées. Ce sont des belles histoires avec des personnages intéressants.” S’il publie un drôle de concept album athée, Kevin Morby est toutefois fidèle

à une religion : “La musique, évidemment.

Elle emporte toujours tout dans ma vie.”

ERIC DELSART

Album “Oh My God” (Dead Oceans/ Pias)

Têted’affiche

CAGE THE ELEPHANT

Nostalgique, à ses débuts, d’une période grunge qu’il n’a pas vraiment connue, le groupe du Kentucky vise pour son cinquième album des foules un peu plus grandes.

Petit à petit, Cage The Elephant s’est installé parmi les formations qui comptent : Grammy Award, tournées avec Muse, Black Keys ou les Rolling Stones, l’ascension semble irrésistible. C’est à Londres que l’on retrouve son meneur Matt Schultz. Le teint blafard, attifé d’un imperméable beige et d’un costume sombre, le regard parfois perdu, l’homme semble éprouvé par les drames récents qu’il a subis, dont un divorce que le management nous recommande de “ne pas aborder de façon directe”. Est-ce pour nous surveiller qu’une sorte de chaperon se trouve dans la pièce et guette l’entretien du coin de l’œil ?

Nous avions déjà rencontré l’affable Matt il y

a cinq longues années. Depuis, le quintette

du Kentucky a franchi plusieurs paliers grâce

à “Tell Me I’m Pretty”, résultat d’une fructueuse

collaboration avec Dan Auerbach. Une expé- rience particulièrement positive : “ ‘Melophobia’ nous a appris le travail en studio, à fignoler jusqu’à ce que la totalité d’un morceau sonne bien. Pour ‘Tell Me I’m Pretty’, c’était tout l’inverse. On a essayé de capturer un son à la fois plus brut et typé classic rock. Dan a une approche unique, qui peut d’ailleurs être perçue sur tous les albums qu’il a produits. Il nous passait des disques obscurs, comme du funk brésilien, pour inspirer notre section rythmique. Pour Dan, il suffisait de jouer le morceau une seule fois, et c’était presque réglé. Il ne voulait pas perdre la magie de l’instant.” Par la suite, Cage The

Elephant a publié “Unpeeled”, collection de titres capturés en public et réarrangés façon unplugged, afin de solder un contrat discogra- phique. Et puis, Matt Schultz a traversé une période difficile, qu’il évoque avec pudeur :

“Mon cousin, qui était aussi mon meilleur ami, a disparu. Certains de mes amis se sont suicidés et mon mariage a volé en éclats. Ces deux dernières années ont été terribles pour moi. Je me suis retrouvé dans un état d’esprit que je n’avais jamais connu.” Il s’est donc servi de la création d’un nouvel album comme d’une “catharsis à ce chagrin écrasant, une thérapie involontaire mais nécessaire”, cherchant l’inspi- ration dans des “documentaires sur des serial killers”, citant au passage Nick Cave et Serge Gainsbourg. Pour la mise en forme, c’est cette fois le plutôt pop John Hill (Portugal The Man,

Photo Neil Krug-DR

“Paranoïa sociale généralisée”

Foster The People) qui a été appelé à la barre :

“Il nous a incités à écrire en vrai groupe, soudés. On s’est inspirés de cette histoire disant que Brian Jones était passé aux marimbas pendant l’enregistrement de ‘Under My Thumb’. On a donc décidé de mettre dans les mains de chaque membre un nouvel instrument qu’il ne connaissait pas, pour voir ce qui allait se produire. Cela nous a permis de raviver notre processus créatif.”

Beck saurait quoi faire

Progressivement, les Américains se sont aussi ouverts à des sons nouveaux, délaissant presque les guitares : “Nous avons évolué dans notre approche musicale. Il n’y a plus matière à faire de différences entre rock’n’roll, soul, R&B ou hip hop. Je n’écoute plus d’albums complets, mais des playlists qui peuvent passer des Cramps à Kendrick Lamar, puis Air.” Symbole de ce nouveau brassage : Beck lui-même figure sur la

chaloupée “Night Running”, aux effluves reggae. Matt détaille les coulisses de cette collabo- ration : “On s’est connus lors d’un festival à Los Angeles. Quelques mois plus tard, il est venu jouer à Nashville, et on a discuté un peu plus longuement. On avait bouclé une partie de ‘Night Running’, mais on galérait encore sur les couplets. Brad nous a dit en blaguant : ‘Je suis sûr que Beck saurait quoi faire’, comme si c’était un gourou. On lui a envoyé les pistes

Le clan Campbell

Des arrangements de cordes ? “On se disait que l’on en souhaiterait davantage sur ce disque. Nous avons cherché des compositeurs qui pourraient nous aider, et il se trouve que le père de Beck est une légende de l’orchestration. On s’est dit que, peut-être, David Campbell pourrait dire oui, qui sait ? C’était un rêve et il a accepté.”

alors qu’il était en tournée en Asie. Vingt-quatre heures plus tard, il nous a restitué plusieurs couplets et c’était bon !” Un “Social Cues” aux influences diverses donc, toujours porté sur les ballades, et dont les textes sont évidemment sombres, tristes, maussa- des : “Nous vivons une époque de paranoïa sociale généralisée. Ce n’est pas surprenant que le nombre de dépressions augmente, de même que les suicides. La pression sociale est de plus en plus forte, pour décider de ce qu’il faut faire ou non, ce qui est acceptable ou non. Nos sociétés sont à présent gouvernées par une espèce de loi non-écrite, ce qui fournit un modèle clé en main pour des forces néfastes qui souhaiteraient manipuler nos sociétés.” Un constat cinglant mais lucide, dans le ton de cet album à la fois beau et désabusé.

JONATHAN WITT

Album “Social Cues” (Sony Music/ RCA)

Photo Getty Images

in memoriam

Scott Walker

1943-2019

Idole pop avec The Walker Brothers, Scott Engel a ensuite largué les amarres, élaborant quelques chefs-d’œuvre et des oratorios de plus en plus terrifiants. Il est mort à 76 ans.

Entre 1978 et 1994, personne n’a su qui était ce type qui débarquait à vélo, s’installait à une table,

C’est comme si Tom Jones s’était réveillé dans la peau de Luciano Berio, comme si les Monkees avaient mué en Einstürzende Neubauten.

commandait un verre et restait

La

mutation intervient en 1978. Le punk vient

plusieurs heures à regarder les clients

de

cracher à la figure des sixties, alors que cet

jouer aux fléchettes. Cet anonyme

has been de Scott a reformé son groupe de vieilles

que David Bowie désignait comme son “idole”, qui a fui Jesus And Mary Chain et Brian Eno, qui faisait s’évanouir les adolescentes des sixties, fut durant quinze ans un habitué parmi les habitués de ce pub londonien,

gloires, les Walker Brothers, enregistrant avec eux deux albums dégoulinants. Ne manque plus qu’une collaboration avec Dalida. Pourquoi écouter leur nouveau disque “Nite Flights”, alors que les Undertones balancent “Teenage Kicks” ? “Nite Flights” n’intéresse personne. Sauf Brian

incognito. “Toutes les pop stars se plaignent de l’image que leur renvoient les médias, nous a-t-il déclaré. J’ai la chance d’avoir résolu cela, jamais je ne m’indignerai de ne plus passer à la télévision. Je suis content d’avoir envoyé valdinguer tout ce qui est lié au narcissisme, à la célébrité. Mais je ne regrette pas d’être passé par là !”

Eno. “J’ai dit à Bowie qu’il fallait absolument qu’il écoute ça !”, déclare-t-il dans le documentaire “30 Century Man”. “Les morceaux de Walker sur cet album sont carrément humiliants : ils allaient plus loin que ceux qu’on avait faits avec David.” Scott, qui n’avait plus composé d’originaux depuis une décennie, signe quatre nouvelles chansons terrassantes — le lien entre “Heroes” et la nouvelle garde à venir, les Joy Division, Killing Joke, Pere Ubu, Echo & The Bunnymen,

Jacques Brel sur la platine

C’est à partir de 1978 que le crooner pop prend l’habitude de disparaître des radars, entre deux disques grandioses, de plus en plus ésotériques, de moins en moins écoutés. Il a durant vingt ans joué le forçat pour l’industrie musicale, chanté une flopée de hits, il se transforme en maître de l’éclipse, moitié Houdini, moitié Orson Welles. Les rumeurs à son sujet deviennent extravagantes, le magazine People ouvre une “Walker Hotline”, tout lecteur ayant localisé le fugitif est prié de téléphoner, récompense à l’appui. L’histoire est connue :

Paul McCartney, puisqu’il traverse Abbey Road pieds nus, a évidemment trépassé, c’est un sosie qui mène sa carrière solo. Cette théorie collerait davantage au cas de Scott Walker. Quel rapport entre le Walker de 1967 et celui de 1995 ?

Associates

Flights”, sa carrière se calant régulièrement sur celle de Scott — son premier album, en 1967 :

du Walker Brothers de gnome ; son dernier,

“Blackstar” : totalement inspiré par la fin de carrière de l’Américain. Bref : en 1978,

la créativité de Walker se libère.

Elle avait déjà produit de sacrés cyclones.

Il s’appelle Noel Scott Engel quand il naît en 1943.

Sa mère veut faire de lui un enfant-star.

A 12 ans, le prodige se produit à Broadway

dans une comédie musicale, “Pipe Dream”.

Il découvre Frankie Lymon, signe son premier

disque à 14 ans, passe à la télévision, enregistre treize 45-tours entre 1957 et 1963. “Mon ambition a vite évolué. J’ai voulu devenir le meilleur bassiste, travailler comme musicien de session, tenter de m’incruster sur les productions Phil Spector. Je tournais dans des clubs à Los Angeles, c’est comme ça que j’ai rencontré John Maus et Gary Leeds.”

Bowie reprendra la chanson “Nite

Le trio, qui se fait appeler The Walker Brothers,

sort en 1965 un single produit par Jack Nitzsche. C’est l’année où cartonne la production Spector chantée par les Righteous Brothers, “You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ ”. Les faux-frères Walker courent après cette grandeur, l’atteignant à plusieurs reprises — avec des monuments comme “The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore”, “Make It Easy On Yourself”, “People Get

Ready”, “In My Room”

Les Etats-Unis n’ont

pas besoin de nouveaux Righteous Brothers, le trio grimpe dans un avion, aller simple pour Londres. “J’étais surexcité de venir en Europe, j’adorais tellement les films de Bergman, Bresson, Godard, Fellini. Et on échappait au service militaire.” Scott n’aura pas à combattre au Vietnam, mais il va lui falloir affronter des hordes d’Anglaises déchaînées. A l’époque de la British Invasion, les Walker Brothers réussissent leur Yankee Invasion, s’imposant comme coqueluches du Swinging London. Pas uniquement des beaux gosses aux “cheveux les plus longs” : la voix de Scott fait des ravages, soulevant cette pop baroque vers les cieux. Le baryton case à l’occasion ses propres compositions (“Archangel”, soufflante). Titre de gloire :

leur fan-club compte plus de membre que celui des Beatles. C’est la Walkermania. “On était de toutes les fêtes. Et puis ça a viré au cauchemar, la musique devenait secondaire, je ne pouvais plus supporter cette folie.” Tentative de suicide, retraite à l’abbaye Quarr, sur l’île de Wight. “Pas pour devenir moine : je voulais étudier le chant grégorien.” Des fans le retrouvent, Scott quitte les lieux, puis les Walker Brothers. Il vient de découvrir un artiste qui le foudroie. Au London Playboy Club, en tant que client et buveur, il fait l’ouverture. La fermeture aussi, repartant avec une bunny-girl allemande qui le ramène chez elle. Avant de passer aux choses sérieuses, elle leur sert du Pernod et met un disque. Le sérieux, c’est ça : Jacques Brel sur la platine.

SCOTT WALKER

SCOTT WALKER Encouragé par Andrew Loog Oldham, camarade de black russian (vodka et liqueur de café),

Encouragé par Andrew Loog Oldham, camarade de black russian (vodka et liqueur de café), Scott reprend trois morceaux de Brel sur chacun de ses trois premiers albums solos, disques plus ombrageux prolongeant le succès de l’époque Walker Brothers. Le cinquième, “Scott 4” (1969), le premier uniquement composés de chansons originales, est aussi le premier recalé des charts — et le plus époustouflant. Morceau de bravoure : “The Old Man’s Back Again (Dedicated To The Neo-Stalinist Regime)”, avec chœurs spectraux et ligne de basse phénoménale. Sinatra modernisé façon David Axelrod. Dans l’ultra-romantique “Duchess”, le crooner fait rimer “bicycle bells” avec “Rembrandt swells”. L’auteur signe le disque de son vrai patronyme, Noel Scott Engel, pour bien signifier le sérieux de l’affaire — quand l’album sera réédité, ce sera sous son nom de scène, Scott Walker. Grandeur et flamboyance, les potards du baroque sont dans le rouge. L’album suivant baisse obligatoirement d’un cran, malgré une chanson aussi faramineuse que “Thanks For Chicago Mr James”. Et puis, Scott va repartir vers les cieux. Sauf que non. Patatras. Le voilà torché dans le caniveau, enregistrant entre 1972 et 1976 six albums de soft rock pour grands-mères, sans aucune compo originale. Il reste quelques belles interprétations (“Glory Road”, “No Regrets”, “The House Song”), mais dans cette époque électrisante qui voit Ziggy se muer en héros synthétique,

024 R&F MAI 2019

le trentenaire passe pour un collègue de Liberace — et ce n’est pas la reformation des Brothers qui bluffera les punks. Tellement au bout du rouleau qu’il épouse une Danoise :

d’abord, une fille et, bientôt, un divorce. “Je m’accrochais, c’était pathétique, j’acceptais tous les compromis, et même plus. Avec l’alcool, j’avais de la peine à écrire, à trouver des contrats, alors je me suis conformé au marché. C’était l’horreur. Je n’ai repris confiance qu’avec ‘Nite Flights’.” Les chefs-d’œuvre de cet album (“Shutout”, “The Electrician”) permettent à Engel de retrouver sa grandeur, mais il est fauché, poussé à vendre son impressionnante collection de disques jazz et classique. Loyers impayés, il déménage trois fois en trois ans. Une news paraît dans le Melody Maker : Bowie lui a demandé de produire “Scary Monsters”. Mais Scott n’a pas le temps, il regarde passer les fléchettes. Julian Cope publie la compilation “The Godlike Genius Of Scott Walker”. Engel :

“Il me l’a envoyée, j’ai écouté ce gamin chanter, moi-même, j’ai trouvé ça pas mal du tout, mais une écoute a suffi.” Et puis il signe chez Virgin, sollicitant l’aide du manager de Dire Straits, Ed Bicknell, qui témoigne : “Mon boulot était limité : je n’ai jamais vu un artiste aussi désintéressé par l’argent.” En mars 1984, sort “Climate Of Hunter” : sublime, surtout la première face, avec “Rawhide”, “Dealer”, “Track Three” — plus “Track Five”.

Bowie a joué dans “L’Homme Qui Venait D’Ailleurs”, mais l’album qui venait d’ailleurs, c’est Engel qui l’enregistre, sous le titre “Climate Of Hunter” — le modèle de tous les Talk Talk à venir. Impressionnant, même au niveau des ventes : selon Virgin UK, 1500 exemplaires péniblement écoulés, le plus gros flop de tout le catalogue. La maison de disques reporte ses espoirs sur l’album suivant, puisque c’est Brian Eno, derrière le succès “The Unforgettable Fire” (pour U2), qui bosse maintenant avec Walker. Les deux hommes sont en studio depuis 15 jours quand Eno reçoit une injonction de Bicknell, l’interdisant d’utiliser le travail effectué avec Engel, l’informant que ce dernier ne souhaite pas poursuivre leur collaboration. Scott s’en expliquera plus tard : il n’aimait pas le studio, ne supportait pas le partenaire de Brian (Daniel Lanois), trop de personnes aux manettes, d’inconfort. Aucune intention de retomber dans des compromis. “Le seul dégât, c’était pour moi :

Virgin m’a viré. Je me suis retrouvé sans projet, alors je me suis inscrit dans une école d’art.” Pour gagner un peu de sous, il apparaît dans une pub pour orangeade, ce qui tombe bien, parce qu’il a arrêté l’alcool, et même le Valium.

Quelque chose de sombre

“Nite Flights” et “Climate Of Hunter” ont posé les bases de ce vers quoi Walker va aller, jusqu’à sa mort : une musique qui s’affranchit de la pop, fusion postmoderne de Iannis Xenakis, Glenn Branca et Maria Callas, entre oratorio, électronique et industriel. “Tilt” (1995) est un aboutissement, un choc esthétique. Entrecoupés de quelques musiques de films et ballets, “The Drift”, “Bish Bosh” et “Soused” répètent la formule, en plus désincarnés, oppressants, des bruits de viande broyée font office d’instrumentation, mélodies et chant partent en sucette — des requiems éreintants en prévision de sa disparition finale. Au milieu de ce carnage mortifère, un rayon de soleil aveuglant : la reprise du “I Threw It All Away” de Bob Dylan avec Nick Cave. “Il est maintenant hors de question qu’on me demande des aménagements”, disait-il en 2006. Je fais la musique que je veux, pour moi, je me teste, je vois jusqu’où je peux aller, et si certains sont intéressés, tant mieux, ça me permet de continuer.” Et pourquoi ces derniers enregistrements s’engouffrent-ils dans les ténèbres ? “Je m’installe devant mon piano, ou avec ma guitare, dans le silence, et automatiquement, quelque chose de sombre se dégage, je vais vers des territoires très noirs. Evidemment, la mort me préoccupe. C’est the big thing. Je ne cultive pas des idées morbides, c’est une question de réalité. Il vaut mieux être averti, et encore plus pour la mort. Le fait qu’elle m’accompagne rend ma vie meilleure.”

BENOIT SABATIER

Photo Thibault Lévêque-DR

Envedette

“Quand je conduis, j’adore écouter des livres audio”

PETERDOHERTY

Avec les Puta Madres, son nouveau groupe, le chanteur anglais relance sa brinquebalante et touchante carrière en enregistrant au bord des falaises d’Etretat.

RECUEILLI PAR BASILE FARKAS ET MATTHIEU VATIN

AU LENDEMAIN DE SON QUARANTIEME ANNIVERSAIRE, Peter Doherty arrive fidèle à sa légende. Avec une cannette vide et une guitare dans son étui. L’air plutôt frais et aminci, le grand dadais rimbaldien s’extirpe d’une voiture qui l’a, dans la nuit, conduit de Margate, dans le Kent, sur la côte anglaise, à Paris. Les cheveux sont gris, son pardessus aussi, de la poche duquel dépasse, bien sûr, un livre écorné. L’aura du chanteur, toutefois, a un peu perdu de sa splendeur au fil des ans. Les habituelles turpitudes d’une vie de toxicomane ? Lui-même ne l’a jamais nié. Ce printemps, le Britannique sort un album avec son nouveau groupe, The

Puta Madres, où toutes les grandes thématiques dohertiennes — romantisme, amour, bohème, références littéraires — sont abordées, sur fonds de guitares claires et de violon. S’il peut avoir tendance à s’autociter sur ces nouvelles compositions, difficile de ne pas éprouver une grande sympathie pour ce garçon qui, tel le poivrot de la chanson de Leonard Cohen, n’a, à sa manière, jamais cessé d’essayer d’être libre. En préambule, Peter contemple longuement les nombreuses couvertures — neuf ! — que Rock&Folk lui a consacrées, en tentant de les classer par couleurs. “Vous allez croire que j’ai des TOC, ce n’est absolument pas le cas.”

ROCK&FOLK : Vous avez eu 40 ans hier. Ça vous fait quelque chose ? Peter Doherty : Je n’y pense pas vraiment, ce qui doit vouloir dire quelque chose en soi. C’était une journée comme les autres, à Margate. C’était un peu étrange, tout de même. Des personnes de différentes périodes de ma vie sont venues me voir. On a fait une sorte de dîner. Carl (Barât) était là, il est venu dans son Audi blanche et m’a chanté quelques chansons au piano. Il est souvent à Margate car nous avons un studio là-bas. Il voulait qu’on écrive des chansons ensemble avant que je franchisse la quarantaine. La semaine dernière, il est venu avec Holly, le guitariste de Prodigy, qui va produire des démos pour les Libertines. Il nous a enregistrés, on a fait avec lui une super version de “Signed DC”, la chanson d’Arthur Lee.

R&F : Margate est le nouveau quartier général des Libertines ? Peter Doherty : C’est avant tout mon quartier général. J’y vis depuis deux ans. J’essaie d’être créatif là-bas.

R&F : Mais les Libertines sponsorisent l’équipe de foot locale. Peter Doherty : Oui, pour la soutenir. Grâce à nous, le Margate FC n’a jamais vendu autant de maillots. Des gens d’une soixantaine de pays en ont commandés. Je soutiens les Three Lions (l’équipe nationale) et les Blues (le surnom du Margate FC), mais je suis avant tout un supporter de Queens Park Rangers. Hélas, quelque chose a disparu dans le football professionnel anglais, une certaine culture. Je préfère soutenir une petite équipe de sixième division, on peut emmener son chien au stade, on peut changer

de siège, on peut fumer

C’est plus agréable.

R&F : Vous n’allez plus voir jouer QPR ? Peter Doherty : Mon oncle Liam, qui vient de mourir, était abonné depuis des années. On a dispersé ses cendres dans le stade et j’ai son abonnement désormais. Mais le stade (Loftus Road, dans la banlieue ouest de Londres) est un peu loin de Margate. Chaque fois que j’essaie d’aller voir les Hoops, quelqu’un me propose de faire un truc à Margate. Il y a souvent des contretemps avec moi

J’aime ce disque

R&F : Parlez-nous de votre groupe actuel, les Puta Madres. On retrouve Miggles, qui était dans les Parisians Peter Doherty : Oui, on est restés bons amis durant toutes ces années.

J’étais dans l’embarras avec Drew (McConnell, précédent bassiste parti dans

le groupe de Liam Gallgher)

existentiels. Alors j’ai proposé à Miggles de venir jouer, il a accepté. Il est allé chez Drew, qui lui a montré ses plans de basse et il nous a ensuite rejoints à la Florista. C’est là que le groupe est né. Le batteur, Rafa, vit dans un squat dans la forêt, près de Barcelone. C’est très joli, très rural. Il y a des espèces protégées, des sangliers, qui sont devenus le symbole du groupe. On a joué ensemble et j’ai voulu démarrer un groupe, voyager. Je ne faisais plus beaucoup de musique. Tout le monde avait besoin de faire ça, pour sauver sa vie. Il est avant tout question de loyauté et de confiance dans ce groupe. Les autres font attention à ce que j’ai envie d’entendre, mais je ne freine pas leur créativité. Tout le monde veut que Rafa utilise des baguettes, par exemple, mais lui ne joue qu’avec des balais. Je suis OK avec ça, du moment que ça sert la chanson.

C’était compliqué, j’avais plein de problèmes

R&F : Sur quel chemin êtes-vous en ce moment ? Peter Doherty : Je suis investi dans ce que je fais, je suis en mission spirituelle. Par le passé, j’ai eu quelques problèmes pour me concentrer sur l’aspect promotionnel. Cette fois-ci, je veux le faire bien. Je vais faire de mon mieux, cette fois. Parce que j’aime ce disque. J’aimerais vraiment, pour moi et pour les autres dans le groupe, qu’il ait du succès.

R&F : Comment le groupe s’est-il retrouvé à enregistrer à Etretat ? Peter Doherty : J’ai fait quelques allers/retours entre Paris et Etretat,

028 R&F MAI 2019

entre Paris et Etretat, 028 R&F MAI 2019 à cause d’une fille dont je suis tombé

à cause d’une fille dont je suis tombé amoureux il y a des années, Katia

DeVidas. Elle a rejoint le groupe. Elle joue du clavier, elle a même écrit

quelques chansons avec moi, dont “Travelling Tinker”, la chanson la plus importante du disque. Sa mère a grandi à Etretat et elle a une maison là-bas.

R&F : Vous avez lu “L’Aiguille Creuse” de Maurice Leblanc ? Peter Doherty : En quelque sorte, j’ai écouté le livre audio. Quand je conduis, j’adore écouter des livres audio.

R&F : Vous aviez beaucoup de chansons en stock ? Peter Doherty : Oui. J’ai demandé à Jai Stanley, notre manager, qui produit aussi l’album, de faire le tri. Je voulais travailler avec le gars des Brian Jonestown Massacre, Anton Newcombe, il était intéressé, mais ça ne s’est pas fait. Il a aussi été question de bosser avec le type du Velvet Underground

R&F : John Cale ? Peter Doherty : Voilà. Mais nous n’avions pas non plus l’argent nécessaire.

R&F : Dans “Someone Else To Be”, d’ailleurs, vous reprenez “Ride Into The Sun” du Velvet Underground, en insérant quelques paroles de “Don’t Look Back In Anger” d’Oasis. Ces groupes étaient vos héros de jeunesse, non ? Peter Doherty : J’aime les deux, oui. Sur internet, il y a cette vidéo de moi adolescent interviewé en train de faire la queue pour acheter un

disque d’Oasis. Je ne faisais pas vraiment la queue, je voulais juste passer

à la télé. Je n’aurais pas eu honte d’être fan à l’époque, mais ce n’était

pas le cas. Ma sœur, en revanche, était en adoration. Elle avait des posters dans sa chambre. Je préférais les Specials et les Smiths à l’époque

Photo Thibault Lévêque-DR

PETER DOHERTY & THE PUTA MADRES

Thibault Lévêque-DR PETER DOHERTY & THE PUTA MADRES “Un soir où j’étais un peu plus chagriné

“Un soir où j’étais un peu plus chagriné que d’habitude, j’ai fait pipi sur la console de mixage”

R&F : Vous aimez être au bord de la mer ? Peter Doherty : Bien sûr. Les Libertines ont acheté un hôtel et un studio à Margate, c’est à trois maisons de là où TS Eliot a écrit une partie de “The Waste Land”, John Keats y a écrit, aussi. Ils étaient tous là, à Margate. Cette ville, en quelque sorte, est le dernier arrêt. Si vous voulez vous échapper de Londres, vous pouvez prendre le train à Victoria, à King’s Cross ou à Liverpool Street, tous les trains trouvent leur terminus à Margate. C’est là que le contrôleur vous réveille : “monsieur, vous ne pouvez pas rester là”. Etrange endroit

R&F : Désolé, mais il faut que vous racontiez l’histoire de ce mega breakfast que vous avez ingurgité dans un café de la ville et qui vous a valu quantité d’articles.

Peter Doherty : (soupir) Cette histoire de petit-déjeuner a engendré

plus de presse que tous les disques que j’ai sortis

faire un peu de pub à la ville. Ce café est très connu localement : on vous donne une quantité incroyable de nourriture. Ça ne coûte que 18 livres, mais si vous finissez cet énorme petit-déjeuner anglais en moins

de 20 minutes, vous ne payez pas.

Mais c’est bien de

R&F : Et vous l’avez fait. Peter Doherty : J’ai fait ce qui était écrit

R&F : L’album est très anglais, très acoustique aussi. Pas de guitares saturées

Peter Doherty : Jamais. C’est mon cauchemar. J’ai dû dire à Jack de

ne pas utiliser de distorsion, car il joue aussi dans un groupe skate punk.

S’il utilise une pédale, il doit la cacher derrière son ampli

quasiment jamais de pédales. R&F : Comment se passe la réconciliation des Libertines ? Peter Doherty : On ne peut pas tellement programmer les choses. En

ce moment, je me concentre sur cet album, sauf que Carl a décidé qu’il

voulait écrire de nouvelles chansons. D’accord, mais j’ai les Puta Madres.

Et lui a envie de faire les Libertines

pas le droit d’utiliser le studio des Libertines avec les Puta Madres. Pour

lui, le premier groupe qui enregistrera un album dans ce studio devra

forcément être les Libertines. Alors je suis allé en Normandie

jour, je me suis quand même faufilé dans le studio et j’ai essayé d’enregistrer. J’ai été très chagriné par cette histoire, alors, un soir où j’étais un peu plus chagriné que d’habitude, j’ai fait pipi sur la console de mixage. Une console qui vaut 80 000 livres, tout de même. Les gens de l’assurance ont dit qu’ils ne paieraient pas, car ils ont analysé le liquide. Je voulais faire croire que c’était de l’urine de chien, mais ils ont bien compris que non. Ne riez pas, Carl n’est toujours pas au courant !

De la fumée est sortie de la machine quand j’ai commis mon forfait

Un

Du coup, il m’a dit que je n’avais

Je n’utilise

R&F : Vous n’avez pas l’air d’être obsédé par le travail sur le son, il semblerait que, ce qui vous intéresse, c’est capturer le moment.

Peter Doherty : Oui, absolument. Produire un disque, pour moi, devrait

se résumer à appuyer sur play et record. Les chansons, les paroles, ou

même le pantalon du bassiste sont plus importants que la production. On a filmé l’enregistrement de l’album, il y avait des caméras dans la maison. On a tout filmé en time-lapse. Vous verrez les images dans les bonus. On a aussi filmé ma chienne, qui a eu six chiots. Six bébés huskies. Ils sont nés à Etretat. Ils faisaient pipi partout, mais pas sur la console de mixage

R&F : Que vous évoquent tous ces vieux articles de Rock&Folk sur les Libertines ?

Peter Doherty : Des souvenirs. Le concert au Bergerac

là. Et ce titre, sur la première couverture (R&F 424), Danger, branleurs

Aujourd’hui, je trouve ça plaisant. Mais, à l’époque, nous étions particulièrement énervés. Nous voulions l’adresse de vos journalistes pour venir vous expliquer la vie (silence). La France a toujours été un

pays important. Montrez-moi une carte de France (il scrute Google Maps).

Pour la première fois, là-bas, on a eu du vin rouge

Miggles était

Ah, Bordeaux dans notre loge

Un accident de vélo

R&F : Parmi vos neuf albums, tous groupes confondus, avez- vous des regrets ?

Peter Doherty : Certains ne sont pas vraiment des albums (longue rumination sur le nombre d’albums enregistrés par l’artiste). “Hamburg Demonstration” (album solo, 2016) a été un peu bâclé, c’est le moins qu’on puisse dire. “Sequel To The Prequel” (Baby Shambles, 2013) est également problématique. Les chansons sont bonnes, Damien

Hirst a peint une magnifique pochette, mais

quelque chose cloche.

A l’époque, Drew avait failli mourir dans un accident de vélo, il s’était

cassé le dos, mais avait tenu à jouer sur le disque. Je ne critique pas la

production, mais les forces en présence étaient, disons, conflictuelles. Stephen Street, durant les séances, était assez énervé. Dès que nous enregistrions une prise, que l’on croyait bonne, il nous disait que ça

n’allait pas. Le crack et l’héroïne

Album “Peter Doherty & The Puta Madres” (Strap Originals/ Differ-Ant)

Photo Kevin Cummins-DR

Envedette

“En deux mois, nous avions perdu notre ami, notre leader, notre groupe et nos instruments. Nous ne pouvions pas descendre plus bas !”

NEWORDER

Mai 1980 : Ian Curtis se donne la mort et Joy Division cesse de fait d’exister. Que peuvent faire les trois autres membres du groupe ? C’est toute l’histoire de “Movement”, premier album de New Order.

PAR CHRISTOPHE BASTERRA

LE PREMIER SOUVENIR DE L’ALBUM “MOVEMENT” ? Ni sa pochette emblématique, ni l’une de ses chansons. Mais un scooter repeint en bleu — de ces deux bleus caractéristiques utilisés par le graphiste Peter Saville pour ladite pochette. Le scooter appartenait à un ami de deux ans plus vieux — et à cet-âge-là (vers 14 ans), ça fait une sacrée différence. Nous habitions la même résidence — banlieue ouest — et nous étions une poignée de copains à partager les mêmes centres d’intérêt : le foot et la musique (ou peut-être était-ce l’inverse). C’étaient les années new wave d’avant l’explosion grand public — avant la canonisation de “The Head On The Door” pour faire court.

Les années des cassettes vierges gavées de nos morceaux préférés, des disques qu’on se prêtait, de l’émission Feedback de Bernard Lenoir sur France Inter, de Megahertz d’Alain Maneval sur la première chaîne, des Enfants Du Rock sur la deuxième. De tous les groupes qu’on écoutait, le plus mystérieux était New Order. Pourtant, l’ami au scooter connaissait déjà tout ce qu’on pouvait savoir à son sujet. Il possédait même, en cassettes pirates, tous les concerts que le quatuor avait donnés jusque-là. Tous, vraiment. Il avait également les disques. Et aussi ceux du groupe d’avant, en particulier l’édition limitée du fameux double album posthume, “Still”, drapé par une toile grise.

ARTISTE

Les débuts de New Order sont bien sûr viscéralement liés au parcours tragique de Joy

Les débuts de New Order sont bien sûr viscéralement liés au parcours tragique de Joy Division, le fameux groupe d’avant, dont l’origine remonte au concert des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall de Manchester, le 4 juin 1976. Les premières répétitions, les hésitations autour d’un nom (The Stiff Kittens, Warsaw avant de trouver l’identité controversée), les rencontres déterminantes : le manager Rob Gretton, le journaliste Tony Wilson, éminence grise du label Factory Records, le producteur Martin Hannett, le susnommé Peter Saville. Un son dense, oppressant, une violence sourde en concert, métamorphosée en rage latente en studio, des chansons qui renversent tout sur leur passage, souvent au bord de la rupture. Le charisme d’un chanteur, Ian Curtis, qui se voit trop vite

rattrapé par les choses de la vie — le mariage avec la copine d’adolescence, la paternité, le job sans saveur, les tentations du succès, l’amante, les

crises d’épilepsie

En l’espace de deux ans, le groupe enregistre six

singles et deux albums, tutoie le succès et en piochant dans le passé (le Velvet Underground, David Bowie période allemande, Kraftwerk), invente la musique du futur. Mais un futur de courte durée. La veille d’un départ pour une tournée américaine, en proie aux doutes, incapable de trancher dans sa vie privée, Ian Curtis se donne la mort le 18 mai 1980 — il se pend dans sa cuisine, après avoir regardé un film de Werner Herzog, “La

032 R&F MAI 2019

Ballade De Bruno”, et écouté “The Idiot” d’Iggy Pop. Cinq jours plus tard, il est incinéré avec quelques effets personnels au crématorium de

Macclesfield

A l’autre bout du fil, Peter Hook, l’homme qui a fait du grand écart

une figure liée au jeu de basse, est détendu et disert — comme toujours

lorsqu’il s’agit de parler du passé. S’il n’est plus membre de New Order depuis 2007 et si la brouille est toujours d’actualité — en particulier avec le chanteur et guitariste Bernard Sumner —, il reste l’historien de la bande, en témoignent deux de ses livres, “Unknown Pleasures”

et “Substance”, écrits avec une bonne dose d’humour typiquement

britannique et une subjectivité revigorante. Au moment précis où sort

ce somptueux coffret réunissant le disque original en vinyle et CD, un

second CD gorgé de maquettes (et quelques titres inédits, même si déjà connus des fans pour être parus sur des pirates), un DVD et un superbe livre, c’est donc plutôt logiquement à lui qu’incombe de revenir sur la gestation et la sortie de “Movement”, premier album de New Order, groupe auquel on prédisait alors une carrière éphémère. “Le coffret de Led Zeppelin nous a servi de mètre étalon : j’ai adoré l’objet, accompagné de posters et de fac-similés. Pour la première fois depuis 2007, on a mis nos rancœurs de côté pour s’impliquer dans le projet.

La logique aurait voulu que l’histoire s’arrête là.

NEW ORDER

Parce que “Movement”, pour des raisons évidentes, reste un album essentiel de notre discographie.” Après la disparition d’un leader qui était en passe de devenir l’icône d’une génération, tout le monde s’attendait à ce que Bernard Sumner, Peter Hook et le batteur Stephen Morris retournent à leurs jobs médiocres et regardent caracoler au sommet des charts indépendants le deuxième album “Closer” et le single “Love Will Tear Us Apart”, sortis quelques semaines après le suicide de Ian Curtis. Oui, mais. Avec ces gars-là, la logique n’existe pas : “A la fin de la cérémonie, le vendredi, nous nous sommes retrouvés au pub et Rob Gretton a demandé ce qu’on pensait faire : nous nous sommes donnés rendez-vous le lundi suivant à notre studio de répétition de Salford.” Dans sa chambre, ce weekend-là, le bassiste trouve le riff de “Dreams Never End”.

Single de transition

Et puis, ils furent donc trois. “Quand j’y repense, c’est incroyable que nous ayons décidé

de continuer. Je ne sais même pas comment nous nous en sommes sortis, nous étions jeunes, sans recul, ni expérience.” Ni même de nom — il avait été décidé au début de Joy Division que si l’un d’entre eux décidait de partir, les autres ne pourraient continuer sous la même identité. Après avoir écarté Khmer Rouge, The Immortals ou The Shining Path entre autres joyeusetés, vient le temps de l’hési- tation : Rob et Stephen préfèrent The Witch Doctors Of Zimbabwe, Bernard et Peter ont choisi The New Order Of Kampuchean Rebels. Ces derniers l’emportent avant de raccourcir le nom en New Order — sans qu’aucun des protagonistes ne fasse le lien

avec les innommables théories nazies

En

studio, le trio tâtonne, Steve acquiert sa première boîte à rythmes et Gretton insiste :

il ne faut jouer que des nouveaux morceaux. Le groupe donne, en plein mois de juil-

let, un concert secret au Beach Club de Manchester avant de s’envoler pour les Etats- Unis —“Rob était un homme de parole et tenait à ce que nous honorions l’engagement pris avec Joy Division.” Mais là-bas, nouveau drame : New Order se fait voler son matériel. “En deux mois, nous avions perdu notre ami, notre leader, notre groupe et nos instruments. Nous ne pouvions pas descendre plus bas !” Qu’importe. Le groupe honore les dates restantes, rentre en Angleterre, continue de composer sans savoir encore qui sera le chanteur titulaire. Et doit affronter le mécontentement des fans. “Nos concerts étaient très courts, ils duraient à peine vingt minutes

alors que les affiches nous annonçaient comme les ex-Joy Division. Plus ”

La confiance s’amenuise, mais les trois

d’une fois, ça a viré à l’émeute

amis sont entourés de gens qui veulent y croire. Comme les membres d’A Certain Ratio, avec lesquels ils partagent leur local. Comme Rob Gretton, bien sûr, le manager essentiel. Comme Tony Wilson. “Ces présences ont fini par nous donner une force à nulle autre pareille : c’était nous contre le reste du monde”. Le trio entre alors en studio pour enregistrer un single de transition. Forcément. D’autant que les deux titres s’imposaient d’eux-mêmes, encore en chantier au moment du suicide de Ian Curtis : “Ceremony” — présent dans une version live chaotique sur “Still” — et “In A Lonely Place”. “Ian nous a laissé deux merveilleux cadeaux et il était évident que ces morceaux devaient rester unis”.

New Order rappelle derrière la console Martin Hannett, le metteur en son lunatique de Joy Division. Une évidence en théorie. Mais pas forcément le meilleur choix dans la pratique — “Il ne s’est jamais fait à la mort de Ian”. C’est lors de ces sessions que, finalement, Bernard Sumner devient officiellement chanteur de New Order. “Nous avions enregistré une version de ‘Ceremony’ avec nos trois voix. Martin l’aimait beaucoup mais

Barney est revenu à la charge : ‘Laisse-moi faire un dernier essai !’ Je ne ”

Il reste quand même un

hic : Sumner, incapable de jouer et chanter en même temps, il faut trouver un quatrième membre. Le groupe ne va pas le chercher bien loin, en embauchant à l’automne 1980 la petite amie de Stephen Morris, Gillian Gilbert, à la guitare et aux claviers. Cette fois, tout est en place. “Ceremony” voit le jour en mars 1981 et le nouveau quatuor rentre en studio ce printemps pour donner naissance à son premier album. Toujours sous l’égide Martin Hannett. “Il a rendu la situation encore plus difficile. Il buvait beaucoup, prenait de la

cocaïne, ce qui n’arrangeait pas son humeur.

Personne ne peut imaginer à quel point il nous

était difficile d’être là sans Ian

si on nous avait demandé d’apprendre à courir avant de savoir marcher.” Le disque sort en novembre 1981. Comme il fallait s’y attendre, la presse ne l’épargne pas — parmi les rares exceptions, la chronique signée Michka Assayas dans ces colonnes. A l’époque, comme quarante ans plus tard, on sent un groupe qui s’essaye à voler de ses propres ailes. Car finalement, “Movement” est autant le troisième album de Joy Division que le premier de New Order —“Je suis tout à fait d’accord avec cette idée”, confirme Peter Hook. Des accents rock de “Dreams Never End” chanté par le bassiste (comme le martial “Doubts Never Here”) à “Denial”, le quatuor poursuit les expérimentations électroniques déjà entrevues sur “Closer”. La basse est en apnée, la voix de Sumner désespérément

C’était comme

sais par quel miracle, il a eu gain de cause

comme sais par quel miracle, il a eu gain de cause “Movement” est autant le troisième

“Movement” est autant le troisième album de Joy Division que le premier de New Order

blanche, les claviers brumeux et froids, la guitare tranchante. Bien sûr, le fantôme de Curtis plane — jusque dans le titre “ICB” pour “Ian Curtis Buried” — et le disque n’est pas parfait. “Ce n’est sans doute pas un chef-d’œuvre, confesse Peter Hook, mais c’est un album honnête”.

Condamné par contumace

C’est surtout l’album qui va permettre à un groupe promis à une implosion inéluctable de poursuivre sa route. D’autant que l’évolution se laisse entendre sur les singles contemporains — “C’était une décision de Ian de sortir des singles inédits.” Sur “Everything’s Gone Green” ou l’étourdissant “Temptation”, elle est prégnante : les boules à facette ont beau être éventrées, les pistes de danse ne sont plus très loin. Surtout, ces disques révèlent un groupe d’une rare prolixité pour savoir qu’il panse ses plaies. Un groupe déterminé. “We never compromise”, chante Bernard Sumner sur la face B “Cries And Whispers”. C’est finale- ment la phrase qui résume peut-être le mieux l’histoire de New Order. Celle qui explique le mieux pourquoi un groupe condamné par contumace est devenu celui qui allait changer, quelques mois plus tard, le cours de la musique moderne.

Coffret “Movement” (Rhino/ Warner)

Photo DR

Envedette

Un sosie de Reagan sur une chaise électrique

FRANKZAPPA

Initialement paru en 1978, “Zappa In New York” fait l’objet d’un coffret truffé d’inédits fabuleux, et rappelle l’époque où ce provocateur déchaînait les accusations de misogynie et d’homophobie.

PAR ERIC DAHAN

FRANK ZAPPA N’A PAS FAIT ECOLE, inventé une méthode de composition, une théorie musicale, ni même des échelles ou des accords qui lui seraient propres. Il n’a pas non plus sacrifié, comme nombre de ses contemporains, à la mode de la musique microtonale. Son langage, aussi personnel et reconnaissable soit-il, demeure accessible au plus grand nombre : la métrique est régulière, même si les rythmes ne le sont pas toujours, et il utilise principalement les tierces et les accords de septième de la gamme diatonique ; ce qui n’empêche pas l’ambiguïté tonale, modale, les quarts de ton dans les solos de guitare et d’enrichir la palette d’accords suspendus, de neuvièmes, de onzièmes et de treizièmes. Ce caractère toujours audible explique, sans doute, que, vingt-cinq ans après la disparition de son auteur, la musique de Zappa n’est pas oubliée. A quoi il faut ajouter le fait qu’elle est jouée par des ensembles de musique contemporaine ainsi que par Zappa Plays Zappa — le groupe mené par son fils Dweezil — et qu’elle fait l’objet de nouvelles publications discographiques. Ces dernières sont une chance, car elles nous forcent à réévaluer régulièrement, non seulement son œuvre, mais l’idée même que l’on se fait de la musique car, à l’instar d’un Miles Davis, Frank Zappa aimait défier les instrumentistes de son temps, à tel point qu’il n’est pas un de ses groupes qui ne soit passionnant à réécouter. Le double album “Zappa In New York”, paru en mars 1978, est-il une bonne introduction à sa musique ? Pas plus qu’un autre mais le coffret qui vient de paraître l’est assurément : en plus de livrer un témoignage plus complet des concerts donnés au Palladium de Manhattan, entre les 26 et 29 décembre 1976, il permet de découvrir, entre autres merveilles, des versions pianistiques, gravées en studio, des deux parties de “The Black Page”, mettant à nu leur vivifiante complexité.

Le guitariste prodigieux, l’agitateur politique incisif, l’auteur génial, ont parfois éclipsé le compositeur. Que certains des thèmes écrits par Zappa nous hantent encore démontre pourtant leur consistance :

l’enchaînement de hauteurs sur une durée donnée, le jeu des accents et des valeurs, racontent toujours une histoire avec une éloquence et une évidence apodictiques. Ce que le musicien déduit à partir d’un matériau initial n’est jamais attendu. Quant à son sens du développement et de la variation, il semble inépuisable. Oublions la question de l’esthétique sonore, bien que Zappa associe timbres, hauteurs et gestes instrumentaux avec une pertinence ravageuse, et écoutons le cubiste “Wild Love”, donné en concert à partir de 1977 et publié sur “Sheik Yerbouti” en 1980 : n’a-t-on pas, selon les critères que l’on vient d’énoncer, affaire à un athlète — tout du moins dans le cadre restreint du rock et du jazz ? Voire — il aurait détesté ce mot — à un poète, captant autant qu’un Debussy, ce “mystère de l’instant” cher à Henri Dutilleux ? Par-delà les lois de l’acoustique, de la géométrie ou des mathématiques, expliquant notre perception de certaines fréquences et de leur organisation dans l’espace, ne peut-on pas parler à nouveau de qualité poétique à propos de “Watermelon In Easter Hay”, naïf comme une toile du Douanier Rousseau, ou de “Zoot Allures” et ses quartes égrenées en spirales avec une sensualité délectable ? On pourrait citer des dizaines d’autres compositions qui firent de chaque visite de Frank Zappa, de la seconde moitié des années 70 au milieu des années 80, au Palais des Sports, aux Pavillon de Paris et Hippodrome de la porte de Pantin ou encore à Bercy, une véritable visitation, avec tout ce que le mot, que cet anticlérical aurait évidemment haï, implique de mystère. Mais revenons à “Zappa In New York” et sur ce fait étrange que le musicien prolifique cessa toute publication entre octobre 1976, date de la sortie de “Zoot Allures” et mars 1978. Apprenant que Warner n’avait acheté que 15 tickets pour inviter la presse à son rituel concert de Halloween, le 31 octobre 1976 au Felt Forum, la salle de 6000 places située sous le Madison Square Garden, il avait pris deux décisions d’importance : créer son propre label et livrer, d’un coup et en guise de solde de tout compte, les quatre albums qu’il devait encore à sa

034 R&F MAI 2019

FRANK ZAPPA

FRANK ZAPPA Vêtu d’un soutien-gorge et assis sur un caniche en peluche c’est parce qu’il a

Vêtu d’un soutien-gorge et assis sur un caniche en peluche

c’est parce qu’il a couché avec une féministe lesbienne, que le dénommé Bobby finit homo et urophile ; le récit de son odyssée qui associe “American dream” et “vaseline”, s’achevant par ce vers, non moins musical, faisant rimer “Bobby Brown” avec “Watch me now, ’cause I’m goin’ down”, soit : “Regardez-moi maintenant, car je vais tailler une pipe” ! S’il n’était ni antisémite ni misogyne — il avait tout de même produit l’album des GTO’s en 1969 — Zappa n’en restait pas moins conservateur en matière de sexe. Apprenant que David Bowie et Iggy Pop assistaient à son concert à Berlin le 15 février 1978, il fredonna, narquois, “Ground control to Captain (sic) Tom” sur les premières mesures de “Bobby Brown”, ce qui, compte-tenu du fait que David Bowie était bisexuel, n’était pas très élégant. L’obsession sodomique trouva son acmé dans deux chansons de “Joe’s Garage”, album paru en 1979 : “Stick It Out” et “Sy Borg”. Dans cette dernière, un reggae de science-fiction étoilé d’accords de treizième et multipliant tellement basses hors de l’accord et altérations, qu’il est difficile de savoir s’il débute en fa lydien ou en mi dorien, le narrateur entretient des relations buccales et anales avec un robot gay qu’il trouve “plus drôle que Mary” et “plus propre que Lucille”. Las, ce dernier meurt à la fin — la morale est sauve — d’un court-circuit provoqué par une douche dorée !

maison de disques. Ce qu’il parvint à réaliser en 1977, non sans mal car Warner refusa de le payer après qu’il eut livré les bandes de “Studio Tan”, “Hot Rats III”, “Zappa’s Orchestral Favorites” et d’un double “Live In New York”. Il entama donc une procédure judiciaire et entreprit d’éditer sur Zappa Records, un quadruple album composé d’extraits de ces concerts new- yorkais, ainsi que de pièces orchestrales et autres compositions rock enregistrées en studio entre 1969 et 1976. Trois cents coffrets furent pressés et envoyés aux médias sous l’intitulé “Leather”, pour coïncider avec les concerts de Halloween 1977 quand Warner annonça inopinément son intention de publier le “Live In New York”. Zappa n’eut d’autre choix que de stopper la publication de “Leather”, qui en comprenait huit extraits et ce n’est que trois ans après sa mort, que parut officiellement “Leather”, rebaptisé “Läther”, sous la forme d’un triple CD.

Reggae de science-fiction

Début 1978, le rocker n’était toujours pas au bout de ses peines avec Warner qui s’était permis de couper quelques secondes de “Titties And Beer” et de supprimer “Punky Whips” de son double live, rebaptisé “Zappa In New York” au motif qu’il y évoquait en des termes ironiques le guitariste Punky Meadows du groupe Angel — un ersatz de Kiss — dont il prétendait que son batteur Terry Bozzio s’était entiché. Pour ajouter à son infortune, la journaliste Susan Shapiro avait lancé une polémique, affirmant avoir été choquée par “Titties And Beer” que Zappa avait interprété au Palladium vêtu d’un soutien-gorge et assis sur un caniche en peluche. Loin d’exprimer le moindre regret comme c’est devenu la norme aujourd’hui, il avait enfoncé le clou : “Des nichons et de la bière ? Mais c’est tout ce qu’aime l’Amérique ! Vous devriez voir le carton qu’on fait avec cette chanson au Texas ! Et puis, si vos seins vous embarrassent, vous n’avez qu’à vous les faire couper. Après tout, c’est votre problème car il y a plein de gens qui adorent les nibards.” Warner ayant conservé cette chanson qui ouvre “Zappa In New York”, on comprend d’autant moins la suppression de “Punky Whips”, surtout lorsque l’on sait qu’Edwin Punky Meadows, la trouvait amusante, comme il l’avait écrit au batteur Terry Bozzio qui la chantait affublé d’un masque et d’accessoires SM, tout en mimant des actes homo-érotiques. Qu’importe, il restait encore sur “Zappa In New York” de quoi défriser bien des puritains. A commencer par le bel instrumental baptisé “I Promise Not To Come In Your Mouth” (“Je promets de ne pas jouir dans ta bouche”) — auquel font écho “Chrissy Puked Twice” (“Chrissy a gerbé deux fois”) sorti des oubliettes pour cette édition en coffret, ainsi que le génial blues que Zappa joua régulièrement jusqu’à sa mort :

“The Illinois Enema Bandit”. Un hommage au gangster Michael Kenyon qui attachait les employées des commerces qu’il braquait pour leur faire subir un lavement ; Zappa insinuant outrageusement, dans le texte, que ces dernières devaient bien y trouver leur compte ! Dans les années à venir, il poussa le bouchon encore plus loin avec “Jewish Princess” et “Bobby Brown”, parmi les plus célèbres chansons de “Sheik Yerbouti”. La première lui valut des accusations d’anti- sémitisme, alors qu’il ne s’agissait pas de stigmatiser la population juive mais un certain type de filles à papa, un peu vaines, sur lesquelles ont été écrites des centaines de blagues. Quant à la seconde, elle réussit le prodige de choquer tout autant les gays que les féministes puisque

Xénochronie

En faisant débuter son live à New York par la pochade “Titties And Beer”, alors que les concerts s’ouvraient en réalité par “Peaches En Regalia”, Zappa avait choisi de choquer et cette stratégie se révéla payante puisque sa notoriété fut démultipliée par les scandales qu’il orchestra jusqu’à “You Are What You Is” et son clip mettant en scène un sosie de Reagan sur une chaise électrique. Aussi indissociables de l’œuvre que soient les frasques scéniques et médiatiques, elles restent cependant anecdotiques en regard des fabuleux moments de musique. Dans cette édition considérablement enrichie de “Zappa In New York”, novices comme fans découvriront des versions funky en diable de “The Black Page”, “Pound For A Brown”, “Montana” et “Dinah-Moe Humm”, grâce à une section cuivres composée des plus brillants instru- mentistes de New York. Mais également des performances d’anthologie comme celle, déjà publiée mais toujours aussi stupéfiante, de “The Purple Lagoon” qui évoque la rencontre de Stravinski et des Jajouka dans un club de jazz new-yorkais, en raison d’un solo coltranien de Michael Brecker et d’un autre davisien de son frère Randy, filtrés par ce qui semble être une pédale chorus ou un harmonizer. Et, plus impres- sionnantes encore, deux versions de “Black Napkins”, pour le coup inédites ! La première débute par un stop-chorus rollinsien du saxo- phoniste superstar, tandis que la seconde, en forme de long fleuve cuivré que n’aurait pas désavoué Gil Evans, permet à Randy Brecker d’offrir une nouvelle intervention de trompette épique, entre autres solos ahurissants de modernité. Frank Zappa eut rarement de tels moyens à sa disposition et c’est ce qui fait notamment le prix de ce coffret. A partir de “Joe’s Garage” — et en attendant l’achat de son Synclavier en 1982 qui lui permit de composer une musique, pour le coup, inhumaine — il recourut, de plus en plus, à ce qu’il appelait la “xénochronie”. Une méthode qui consistait à superposer des parties instrumentales issues d’enregistrements hétérogènes et à modifier leurs vitesses, afin de produire des compositions comme, par exemple, “Keep It Greasy” dont le solo de guitare ne fait pas que sembler venir d’ailleurs. A l’image de ce grand artiste qui creusa tous les possibles de la musique.

Coffret “Zappa In New York 40th Anniversary Deluxe Edition”

(Zappa Records/ Universal )

036 R&F MAI 2019

Photo Jay Brooks-DR

Envedette

“Nous résistions à la menace d’être étiquetés par l’industrie musicale et la presse”

DEAD CAN DANCE

De retour l’an dernier, le groupe australo-britannique a bouclé la boucle avec “Dionysus”. Depuis sa ferme bretonne, Brendan Perry livre quelques clés sur cette musique étrange, rêveuse et surtout pas gothique.

RECUEILLI PAR ALEXANDRE BRETON

DEPUIS LES FENETRES BRISEES DU TREIZIEME ETAGE, des toits à perte de vue. D’un côté, les docks et

le fleuve, frontière taciturne s’écoulant lentement entre deux mondes ; de l’autre, la ville, inaudible depuis cette hauteur. “Nous étions chanceux, en un sens, car même si nous étions très pauvres, nous avions deux bicyclettes avec lesquelles nous nous baladions dans Londres, et nous pouvions nous fournir, chaque week-end, un quart de barrette de haschisch et six canettes de bière ordinaire. C’est tout. Fucking hard days !On est fin 1982, dans l’East End londonien. Sur une platine bon marché tournent Maria Callas, Sergueï Prokofiev, Scott Walker, Jacques

C’est la misère noire, mais on surplombe la ville,

on la domine. Et depuis cette extériorité, tout est possible.

Brel

Les morts peuvent danser

TGV Rennes-Paris, le soir. Après la rencontre avec Brendan Perry dans sa ferme isolée au milieu de la lande bretonne, ces mots éclairants après-coup, lus chez Aristote, au sujet du mouvement, qu’il définit comme “l’acte de ce qui est en puissance”. Le mouvement, comme passage, passage de la puissance à l’acte, réalisation d’une potentialité, impliquant que la fin est déjà contenue dans le commencement. Le mouvement : un entre- deux-termes. Et entre les deux, des stations transitoires, dont on perdrait de vue la fugacité à les nommer car, après tout, elles ne sont qu’en vue de ce qui se réalise par elles. “Nous résistions contre toute catégorisation. C’est une habitude très prégnante au Royaume-Uni où l’on n’arrive pas à penser autrement qu’en termes de communautés, d’appartenance : la pop,

le rock, le punk, etc. Nous résistions à la menace d’être catégorisés, étiquetés

par l’industrie musicale et la presse qui en était le relais. C’était très difficile de casser les frontières, il fallait être quelque part, être dans un territoire identifié, repérable, et ne pas en sortir. Or, nous voulions pousser les limites du rock jusqu’à la musique classique. C’est donc en raison d’un immense malentendu que, par exemple, nous étions catégorisés gothiques.

A son arrivée à Londres, en mai 1982, Dead Can Dance est composé de

Brendan Perry et Lisa Gerrard, tous deux au chant, synthétiseurs et instruments hétéroclites, et du bassiste Paul Erikson. C’est avec ce dernier que Perry et le batteur Simon Monroe, qui ne suivit pas, avaient initialement créé le groupe, juste avant la rencontre décisive, en août 1981, de Lisa Gerrard, dans un club enfumé de Melbourne où elle jouait de l’accordéon- piano seule sur scène. Elle officiait au sein des banshee-esque Microfilm, qui ne laisseront qu’un EP à la postérité. A cette époque, Lisa s’initie aussi à un petit instrument traditionnel chinois à cordes frappées, trouvé chez des amis, le yangqin, sorte de cithare allongée dont les cordes sont frappées avec une baguette, et qui conférera l’une de leurs couleurs sonores dominantes aux futurs albums de Dead Can Dance. Perry, quant à lui, avait déjà de la bouteille. Ayant passé une partie de son adolescence en Nouvelle-Zélande où il apprit la guitare au contact des Maoris, il

assurait la basse et le chant au sein des Scavengers, groupe qui, lorsqu’il s’installera à Melbourne, se renommera Marching Girls. Du punk rock sous influence Buzzcocks ayant gravé quelques EP dont l’écho local ne fut pas totalement inexistant.

A peine formés et malgré l’empreinte d’une esthétique froide et intro-

spective étiquetée cold wave, les antennes du groupe pointent déjà ailleurs,

vers des univers sonores historiquement et géographiquement bien différents de ce qui se fait alors. Installés à Londres, dans un quartier

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Photo Jay Brooks-DR
Photo Jay Brooks-DR

“Des flûtes de berger, des instruments faits de peaux ou en os”

de squats et de gangs de rue, ils enregistrent leurs premières démos,

envoyées à un jeune label, 4AD, rival direct du mancunien Factory, créé en 1980 par Ivo Watts-Russell et Peter Kent. Le groupe, aussitôt signé,

se voit offrir de quoi entrer en studio. Un premier album à l’atmosphère

étouffante y est trop rapidement mis en boîte. Sur sa pochette, un masque

papou symbolisant la mise en mouvement de l’inanimé : les morts peuvent danser. Néanmoins, outre l’intégration encore parcimonieuse d’éléments sonores exotiques — rythmique tribale et son aigrelet en cascade du yangqin (sur “Frontier” ou “Ocean”) — le dialogue des voix y est déjà en place, entre celle de Perry au grave cerné d’échos et celle de Lisa Gerrard, dont le timbre de mezzo-soprano n’est guère sans rappeler celui d’une autre Liz, Liz Fraser de Cocteau Twins dont le premier album,

“Garlands”, sorti en 1982, serait le frère aîné. Si la comparaison a toujours ses limites, la trajectoire du couple Liz Fraser-Robin Guthrie se distanciant, dès “Head Over Heels” (1983), des premières affinités formelles qui les rapprochaient des Dead Can Dance, néanmoins l’un des ressorts de

la puissante fascination qu’exercèrent ces deux formations concerne la

spécificité de ce chant. Ayant grandi dans un quartier pauvre de Melbourne, Lisa Gerrard y côtoya une véritable mosaïque de communautés et de langues aux sonorités particulières : turques, arabes, arméniennes, juives, grecques. Les complaintes mélancoliques de ces femmes déracinées au milieu du Pacifique nourrirent chez elle un imaginaire cosmopolite qui travaillera son apprentissage du chant classique. Il donnera cette langue onomatopéique où les sonorités primeront sur la signification, abandonnant celle-ci à la suggestivité de rêveries mélodiques dont seul le chant habité de Perry apportera, en contrepoint, un ancrage linguistique identifiable.

Résurrection, retrouvailles

La trajectoire de Dead Can Dance a été celle d’un affranchissement, d’une sortie. “Anywhere Out Of The World”, qui ouvrait l’album-charnière du groupe, “Within The Realm Of A Dying Sun”, publié en 1986, n’était pas qu’une référence explicite à l’un des derniers poèmes en prose du “Spleen De Paris” de Baudelaire, traduisant l’impossible adéquation à un idéal dont le spleen serait la rançon. C’est le premier mouvement

d’une sortie, sortie des formes figées d’un rock ayant épuisé, selon le groupe lui-même, toutes ses ressources et ne consistant qu’en son propre recyclage.

A cette sortie, correspondra un retour au monde. “Anastasis”, titre grec du

huitième album, en 2012, signifie résurrection, retrouvailles, soit la fin d’une traversée, celle des ténèbres, de la mort. “Chacun de nos albums a été déterminé, dans sa confection même, par nos obsessions artistiques du moment,

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chacun a résulté d’une sorte de sublimation de toutes ces influences. Si j’aime quelque chose, je ne peux faire autrement que m’immerger complètement dedans, poursuivre mes recherches aussi loin que possible. Je passais beaucoup de temps dans ces magnifiques bibliothèques de la capitale, où je découvrais Lautréamont, Rimbaud, les symbolistes, les décadents, Alfred Jarry, l’avant- garde française — notamment avec ce livre de Roger Shattuck, ‘The Banquet Years’. Et deux fois par semaine, pendant des années, avec Lisa nous empruntions des vinyles qu’on écoutait et gravait sur cassettes. C’est pourquoi le second album, ‘Spleen And Ideal’, rompt avec le post-punk, pour investir la musique classique, parce que c’est ce que nous écoutions. Nous disséquions ce que nous écoutions, étudiant les compositions, les styles, les écritures que nous réinjections dans notre musique. Celle-ci était composée, matériellement, dans ce creuset de références. C’est avec l’album ‘Within The Realm Of A Dying Sun’ que nous avons trouvé, je crois, l’endroit exact où nous voulions développer notre musique, qui impliquait d’ailleurs d’être écoutée assis, et non plus debout, et dans des lieux qui respectaient sa fragilité, sa subtilité.” Jusqu’à “The Serpent’s Egg”, publié en 1988, les albums de Dead Can Dance semblent effectivement portés par un désir de synthèse des esthétiques du passé, dans une tonalité d’ensemble sombre, solennelle, parfois sépulcrale. Avec cet album, et jusqu’au dernier “Dyonisus”, publié trente ans plus tard en 2018, avec son masque de mort coloré des Huichol du Mexique, l’humeur fondamentale change. C’est le deuxième mouvement dans la trajectoire du groupe. Une luminosité pénètre progressivement les compositions et les arrangements. Tout semble se passer comme si, à ce moment des années 90 qui verront le groupe se séparer (en 1998), comme si la mort n’était plus l’élément à conjurer, n’était plus le lieu d’une résistance opposée au monde. La négativité de la mort est effectivement dépassée. Si les cinq premiers albums du groupe ont toujours été un hommage aux formes passées, les quatre derniers (“Into The Labyrinth” et “Spiritchaser”, puis “Anastasis” et “Dionysus”) sont une véritable affirmation de la vie. “Il s’agit davantage de renouer avec quelque chose d’universel, quelque chose qui a traversé les âges, qui se retrouve dans différents mondes et traditions musicales. Nous ne percevions pas ces mondes comme séparés, mais au contraire, comme tous sous-tendus par une véritable unité, quelque chose de très ancien. Dead Can Dance devait se situer là, dans cette universalité où les différences comptent moins que les affinités secrètes. C’est pourquoi nous utilisons des instruments qui ont une histoire, comme des flûtes de berger, des instruments faits de peaux ou en os d’animaux. Ils permettent de recréer un lien avec le passé, et notamment avec ce qui était vivant et ne l’est plus, de la même manière que ces instruments sont faits à partir d’êtres qui ont vécu. C’est l’une des significations du nom Dead Can Dance.”

Oratorio païen

Le christianisme est un culte de mort, un culte de la mort terrifiante. Ce culte, il l’a construit avec notamment l’idée d’un Paradis qui n’est pas de ce monde et qu’il faut mériter. La contrepartie, c’est la négativité ; et la conséquence, la destruction de ce monde, ce monde hyperchrétien. “Tout ce qui aime ce monde semble disparaître, petit à petit. Mais nous nous situons toujours à l’opposé de cette conception. Les cultes, les traditions musicales et spirituelles auxquelles nous avons puisé sont aux antipodes de cette conception. Il s’agit non pas de mépriser ce monde mais de le célébrer.” Les morts peuvent toujours danser : leurs danses font danser les vivants. La musique a ce pouvoir magique de redonner vie à ce qui est mort mais qui, mort, vit encore selon une modalité nouvelle, par la musique. C’est l’élément dionysiaque qui fait le propos du dernier album, magistral oratorio païen. La métamorphose, passage d’un état à un autre, est ce mouvement par lequel s’actualise ce pouvoir de rendre la vie à la mort et de faire passer la vie par la mort, d’une mort qui est sa condition de possibilité et non plus son terme fatidique. Seules changent les formes, selon une danse aux dimensions cosmiques. “Même les atomes dansent, n’est-ce pas ?

Album “Dionysus” (Pias)

Photo Patrick Carpentier/ Dalle

Dossier

Dans la mémoire collective de ce pays, il n’y a de place que pour une chanson et une seule : “La Musique Que J’Aime”

LEBLUESFRANCAIS,

1971-1982 Apriori moins experte que le Mississippi ou Chicago, la France est-elle compétente en matière de musique bleue ? Un rappel historique en deux parties s’impose. Premier volet.

PAR CHRISTIAN CASONI

EXISTE-T-IL EN CE MONDE, A CETTE SECONDE, UN BLUES PLUS BEAU QUE LE BLUES FRANCAIS ? On croit qu’il a passé ses 50 ans d’âge à errer dans les catacombes. C’est en partie faux. Un temps, il fut presque glamour et se laissait même aller à quelque prétention commerciale. Pourtant un type l’avait crucifié en 1972, et salé les mémoires pour l’éternité. Zombies !

Blouse du dentiste

Novembre 1972, Londres. Johnny Hallyday entre à l’Olympic Studio et tombe ce titre écrit avec Michel Mallory. Il y a là Jean-Pierre Azoulay, son guitariste attitré, le mirliflore Peter Frampton, un certain BJ Cole et son dobro, et trois cuivres connus pour souffler chez les Rolling Stones, notamment Bobby Keys. En deux prises, Hallyday abandonne à la France le seul blues qu’elle ne retiendra jamais. Parce que le blues français, on peut en discuter longtemps mais, dans la mémoire collective de ce pays, il n’y a de place que pour une chanson et une seule : “La Musique Que J’Aime”. Encore heureux que ce soit celle-là plutôt qu’une pochade (“Blouse Du Dentiste”) ou un air de variété (“Mademoiselle Chante Le Blues”). Quand le jeune Macron tutoie solennellement le cercueil de Johnny devant la Madeleine et prononce le mot blues, plaçant un terme de connaisseur, sans doute tente-t-il un effet. Mais lorsque l’orchestre attaque le titre dans l’église, si déplacé sous ces voûtes, il scelle définitivement le tombeau avec son hymne. Il n’y en aura plus jamais d’autres. Avant ce manifeste, ceux qu’on désigne comme les premiers chanteurs de blues français sont souvent des avatars de la chanson réaliste. Colette Magny, par exemple. C’est vrai qu’elle avait un guitariste nommé Mickey Baker. Selon la chanteuse Sophie Kay, le blues a pris l’Europe par les théâtres, non par les dancings, ce qui en a modifié l’énergie : le blues

s’écoute ici religieusement, comme une tragédie. Sophie a beaucoup raison et un peu tort : nous avions des bals, avec leur quart d’heure rock’n’roll, leur quart d’heure R&B, des orchestres qui pensaient valoir mieux que la retape à laquelle les condamnait leur contrat, des groupes qui les jaugeaient au pied de l’estrade dans l’espoir de débaucher un bon musicien, et même des producteurs. Les labels cherchaient des formations de baloche à cuivres, qui se la donnaient dans les entractes. Un œil sur l’Angleterre, un autre sur les Etats-Unis, la planche française ne manquait pas de bons chanteurs de R&B, Vigon, Nino Ferrer, le grand et éphémère Gil Now, la soul psychédélique de Michel Jonasz et son King Set, ou le hard blues progressif d’Alan Jack Civilization, dont l’album “Bluesy Mind” était, en 1970, à la pointe de l’oratorio lysergique. Et puis le cas Joël Daydé. Le Joe Cocker français avait la voix et la gueule pour devenir une figure centrale du blues français, comme le deviendrait Benoît Blue Boy plus tard. Il avait démarré dans le jazz funk psychédélique avec le groupe Zoo, et poursuivait en solo. Servi par les guitares souveraines de Claude Engel, “J’Aime”, son premier microsillon (1971), était un bel album pétri de hard folk, novateur et gracieux, contemplatif par moments, orageux à d’autres, qui n’a pas marché. En 1972, Daydé cassait la baraque avec “Mamy Blue”. Ce mélo avait été interprété avant lui par une Italienne et par un groupe espagnol. Il l’avait enregistré à l’Olympic Studio (décidément), et commençait à faire tube de l’été quand Barclay, sa propre maison de disques, lui coupa l’herbe sous le pied en le proposant à Nicoletta, en français cette fois. L’immense succès de cette version le relégua dans l’ombre de la chanteuse. Daydé s’est peut-être grillé tout seul ensuite, question de tempérament, devant ces salles désertées par les rockers, où des familles lui réclamaient maintenant “Mamy Blue” à cor et à cri. Il subira la même trahison quelques années plus tard, quand Nicole Croisille lui prendra “What A Way To Go” et en fera “Parlez-Moi De Lui”.

Le premier véritable album de blues français tombe sans doute en 1971, sans faire de
Le premier véritable album de blues français tombe sans doute en 1971, sans faire de
Le premier véritable album de blues français tombe sans doute en 1971, sans faire de

Le premier véritable album de blues français tombe sans doute en 1971, sans faire de bruit : “Blues From Over The Border”. Le jeune Marseillais Chris Lancry bat le pavé parisien comme le dernier des folkeux. A l’exemple de ses semblables, Bill Deraime ou Jean-Jacques Milteau, il court les hootenannies de Lionel Rochman au Centre Américain, et traîne au Traditional Mountain Sound. Le TMS est une association et un club de folk ouvert derrière le clocher de Saint-Germain-des-Prés, dans un local prêté par l’église. Lancry : “Il s’y passait toujours des choses incroyables. Un après-midi d’août, Mick Jagger débarque. ‘What it’s all about ?’ Il sort une liasse et verse 1 000 francs à l’asso. A l’époque, celle de ‘Sticky Fingers’, le smic était à 700 francs.” Un autre jour, Lancry joue place Fürstenberg, pas loin du TMS. Deux Philippe passent par là : Paringaux et Rault. Tous deux travaillent à Rock&Folk. En prime, Rault débute chez Barclay. Ils sont subjugués. “Tu es américain ?” Non, mais il est sur le coup de partir aux Etats-Unis. “Ça te dirait d’enregistrer un disque ?” Pas plus que ça, il doit préparer son voyage. Rault organise quand même une séance au château d’Hérouville. Lancry s’y rend avec deux Belges et deux Américains : Karel Bogaert et Roland Van Campenhout (futur guitariste d’Arno), Deroll Adams et Roger Mason (qui va défrayer la chronique folk avec ses talking blues). Ainsi naît “Blues From Over The Border”, tout entier tourné vers les Noirs américains plutôt que les progressistes anglais.

Le blues des cadres

Hallyday était trop mainstream pour marquer les amateurs, les autres, trop underground pour dépasser leur quartier. Le grand coup du blues français serait frappé à la fin des années 70. Quelque chose frémissait dans l’air, qui arrivait à maturité après deux décennies à boire la honte de n’être pas anglo-saxon, et plus d’un siècle de cabaret engoncé dans la chanson réaliste, la poésie symboliste et le jazz-musette. Le blues ne

Ainsi naît “Blues From Over The Border”, tout entier tourné vers les Noirs américains plutôt que les progressistes anglais

s’est jamais émancipé de ses tuteurs, il ne vaut pas assez cher. Il s’était résigné à la condescendance des cercles de jazz, puis s’était, plus logi- quement, mis à la remorque du rock. Rock, blues, ces deux termes désignent à présent la même chose, le même public, quasiment les mêmes mythes et, désormais, la même couleur de peau. Blanche. Leur allumage part des mêmes vis platinées, les quatre de Téléphone en l’occurrence. Quand Téléphone s’empare des lycées, toutes les maisons de disques, prises de court, veulent leur part de sauvagerie. Rock’n’roll, blues, elles ne font pas tellement la différence et ont finalement raison dans leur ignorance. La gauche arrive là-dessus. Un ministère de la Culture puissant pousse les feux alternatifs et les petits concerts de proximité. Arrivent aussi ces nouvelles radios libres, qui deviendront vite les nouvelles radios commerciales, et qui jouent pour l’instant ces disques qu’on n’entend sur aucune autre fréquence.

BLEU FRANCE

“Du bottleneck sur une National, ça ne devait pas courir les rue de l’Hexagone à l’époque”

Karel Bogard And Co

“Blues From Over The Border”

(1971)

Le blues français commence par un mystère. Barclay a-t-il pressé l’album sous deux noms différents, Karel Bogard & Co (Bogaert) et Chris & Co ? Chris Lancry, l’instigateur de la séance, s’était tiré aux Etats-Unis sitôt l’enregistrement terminé. Barclay, c’était vraiment pour le geste. Chris Lancry n’avait

même pas été prié d’assurer la promo. Lancry : “Un titre de Robert Johnson, un hommage à Bukka White, du bottleneck sur une National, ça ne devait pas courir les rue de l’Hexagone à l’époque”.

Bill Deraime

“Plus La Peine De Frimer” (1980)

Une ligne d’harmo s’échappe soudain d’une chanson française, comme un vieux rêve enfoui.

Doué d’une voix puissante, débonnaire et souple à la mélodie, de quoi rassurer le grand public, Bill pousse une porte sur le hit-parade. Et il fallait que ce soit lui, qui a si peu d’appétit pour la célébrité. Il l’a ouverte comme ça, sans jouer à l’Américain (malgré son diminutif). Hallyday trouvait enfin une descendance, mais ici la gloire n’imprime jamais longtemps et c’est la route toujours recommencée.

Benoît Blue Boy

“Benoît Blue Boy En Amérique”

(2001)

Chaque album de BBB est une aventure et celle-ci, qu’on dira tex-mex, est la plus pittoresque. Elle se déroule à Austin. BBB part y retrouver l’Oncle (le batteur John Turner). Ils rameutent un gang mexicain de San Antonio et de Port Arthur, notamment des cuivres. Le petit studio est une cabane du

LE BLUES FRANÇAIS

LE BLUES FRANÇAIS Guy Marchand enregistre “Taxi De Nuit”, le ratage d’une vie en cinq couplets
LE BLUES FRANÇAIS Guy Marchand enregistre “Taxi De Nuit”, le ratage d’une vie en cinq couplets
LE BLUES FRANÇAIS Guy Marchand enregistre “Taxi De Nuit”, le ratage d’une vie en cinq couplets
LE BLUES FRANÇAIS Guy Marchand enregistre “Taxi De Nuit”, le ratage d’une vie en cinq couplets
LE BLUES FRANÇAIS Guy Marchand enregistre “Taxi De Nuit”, le ratage d’une vie en cinq couplets

Guy Marchand enregistre “Taxi De Nuit”, le ratage d’une vie en cinq couplets

En 1979, dans l’allégresse revancharde de la new wave, crépite une rafale d’albums : Benoît Blue Boy, Bill Deraime et Backstage, le groupe de Paul Personne. En 1981 Patrick Verbeke, ancien sideman de Vince Taylor, complète le carré des pères fondateurs de l’église française :

“Blues In My Soul”. On retrouve les antagonismes du rock : les babas qui avaient fréquenté le TMS, Lancry, Milteau, Deraime, et les rockers qui avaient fréquenté la coterie d’Alan Jack en Touraine : BBB, Verbeke, Paul Personne. Pour une fois le blues fait du blé. Bill Deraime empile les timbales :

“Faut Que J’Me Tire Ailleurs”, “Plus La Peine De Frimer”, “Babylone Tu Déconnes”, “Bye Bye Mister Blues”. Chacun son tube. Benoît Blue Boy : “Descendre Au Café”. Patrick Verbeke : “Tais-Toi Et Rame”. Paul Personne : “Barjo-land”. Mais qui se souvient de l’extraordinaire chanteur François Guierre et son blues réaliste ? Ou de Téquila, le power trio de Philippe Ménard, qu’on regardait comme un challenger de Téléphone ?

L’idée du blues, bonne frime exotique, perce dans les tangentes, par la

publicité (un trait de slide pour vendre un café soluble), la presse (“le blues des cadres”) et même, par capillarité, la variété (l’authenticité qu’apporte une soufflette d’harmo). Quelques génies du marketing annoncent l’avènement d’une “blue wave”. L’occasion attire des crooners accidentels. En 1982, Guy Marchand enregistre un blues fantastique : “Taxi De Nuit”,

le ratage d’une vie en cinq couplets. Puis les synthés 2-doigts, les mélodies

2-notes, les paroles 2-mots, bitument tout ça aussi sec, avec un nouveau

style de managers, impatients devant la caisse, poseurs et incultes. A

voir Benoît tourner en trio, comme un forçat à travers l’Europe, et saturer

le terrain à défaut de vendre des disques, on pourrait croire la blue wave

étouffée dans l’œuf, mais elle rejaillirait à gros bouillons un lustre plus tard, à la faveur conjuguée du deuxième revival et de la kermesse alternative.

A suivre.

ghetto chicano. Il fait 48°C là-dedans. Avant d’enregistrer, ils doivent couper l’air conditionné à cause du boucan. L’album, qui ressemble tant à son auteur, cartonne quand le deuxième revival s’éteint.

The Duo

“Le

Deux !!” (2006)

Pascal Mikaelian dit Bako, harmo de tout un tas de gens, surtout de Patrick Verbeke. Claude Langlois, slideur, surtout pour Patrick

Verbeke. Après “Le 1er”, ils sortent

“Le

Deux !!”, monochromie aux

textes débridés, tempos écartelés entre le swing et l’atone, chanson française d’ambiance marbrée de références américaines, blues, swamp, rock, jazz, des surcharges qui, bizarrement, épurent le style en s’additionnant, tout un brassage qui éparpille le swamp un peu partout, même chez Rita Mitsuko.

Verbeke & Fils

“La P’tite Ceinture” (2010)

Patrick et Steve, le père et le fils, la caverne chantante et la voix juvénile. Steve sait bien que la

valeur d’un harmoniciste se mesure dans la lenteur des tempos. Sur

“Catfish Blues”, l’une des plus belles versions jamais enregistrées (et il

y en a eues), il tient l’instant dans

ses mains comme un prédateur. Le timbre oxydé de Patrick donne toute son expressivité à cet album intense. “Let Me Go Home Whisky”, l’une des versions les plus flippantes, fait tomber les dents !

Malted Milk

“Sweet Soul Blues” (2010)

Il y a dix ans, une partie des groupes

de blues s’est mise à la soul. Eux empruntent leur nom à une chanson de Robert Johnson. Ça dit de quel blues ils viennent.

Et le titre de leur album, dans quelle direction ils vont. Ils ont une évidence magique et tout ce q u’il faut, les rythmiques funky qui ricochent, les bouillons d’orgue, le vent des cuivres, et une guitare galbée aux lignes héroïques. Arnaud Fradin, chanteur et guitariste, fait à cette soul la promesse du blues : un peu d’introspection.

CHRISTIAN CASONI

Archives Rock&Folk-DR

Envedette

La police de la pensée punk et la critique rock sont catégoriques : ce groupe est risible

GENERATION X

Une réédition du premier album de Generation X vient nous rappeler que, dans sa jeunesse, Billy Idol avait du talent et une classe folle. Il est ensuite devenu mondialement célèbre en vendant son âme, ignorant à ses risques et périls l’issue pourtant bien connue du pacte faustien.

PAR NICOLAS UNGEMUTH

Archives Rock&Folk- DR

L’HISTOIRE DE BILLY IDOL EST AUSSI DROLE QUE TRAGIQUE : c’est l’histoire du punk le plus méprisé de son temps qui a finalement vendu mille fois plus de disques que tous ses pairs réunis, est devenu une star internationale immensément riche en reniant ses idéaux — bien qu’il s’en dédise : dans son autobiographie au titre hautement original, “Drugs, Sex & Rock’N’Roll”, il explique son évolution par son ouverture musicale — pour finir dans l’oubli où il végète depuis près de trois décennies

Naïveté adolescente

Né en 1955 en Angleterre, William Broad passe les premières années

de sa vie dans la périphérie de New York avant de revenir dans son pays

natal en 1962, où, après plusieurs déménagements, il finit par s’installer dans la banlieue londonienne de Bromley, là où, avant lui, David Bowie avait grandi. Peu doué à l’école, il

se prend de plein fouet l’explosion musicale locale

— il a dix ans en 1965 —, se passionne pour les Who, les Beatles, Them. Il ne rate pas un épisode de l’émission de télé Ready Steady Go présentée par la reine des mods Cathy McGowan. Puis il découvre Bob Dylan, Jimi Hendrix, Cream, les Mothers Of Invention, Hawkwind, Deep Purple, Captain Beefheart, assiste à un maximum de concerts, s’achète autant de disques que possible — sa famille fait partie de la classe

moyenne, il ne vit pas dans la pauvreté qu’ont connue Johnny Rotten ou Paul Weller — et devient hippie.

A Bromley, il rencontre Steven Bailey, futur Steven

Severin, qui lui présente Susan Ballion, bientôt

Siouxsie Sioux, et quelques autres (Sue Catwoman,

). Avec Bailey, il

découvre MC5, Stooges et Velvet Underground. Les années hippies sont enterrées d’autant que dans leur propre pays, David Bowie, T Rex et Roxy Music offrent une alternative intéressante, choquante et parfaitement inédite. L’adolescent se passionne également pour le rock’n’roll fifties et le doo-wop, le reggae et le dub, les Ramones et Patti Smith. Bill Broad se coupe les cheveux et se paye une Epiphone Riviera sur laquelle il gratte ses premiers accords. Le 30 mars 1976, il voit pour la première fois les Sex Pistols au 100 Club. Ses amis de banlieue les avaient découverts sur scène un mois avant et lui

Debbie Juvenile, Simon Barker

de voler de leurs propres ailes. Un livre culte sur la jeunesse et les gangs

des sixties “Generation X”, leur procure ce nom remarquable, et ils recrutent deux jeunes prodiges : d’abord un guitariste extraordinaire, d’autant plus étonnant qu’il n’a que 17 ans, Bob Derwood Andrews (qui sonne comme un Hendrix sous amphèts sur “Youth, Youth, Youth”) puis, plus tard, un batteur volubile dans la grande tradition du Keith Moon des débuts, Mark Laff. Le groupe est managé par un employé de

Acme Attractions, magasin de King’s Road rival de Sex, tenu par Malcolm McLaren et Vivienne Westwood. Alors que le punk explose, Generation

X ne tarde pas à être signé chez Chrysalis, maison de Blondie (puis

des Specials et The Selecter). Tony James écrit des paroles et Billy se charge de la musique. Un premier single “Your Generation”, comme une réponse arrogante au “My Generation” des Who (“Your generation don’t mean a thing to me”), sort, et le groupe le joue au show télévisé de Marc Bolan quelques jours avant sa mort. Puis, un album est conçu, sous la houlette du grand Martin Rushent (Stranglers, Buzzcocks). C’est une merveille qui ressort ces jours-ci en version Deluxe (voir pages rééditions) : des compositions accrocheuses, mélodiques, hyper énergiques, assez pop, mais loin de la pop ironique et tourmentée des Buzzcocks. Celle de Generation X est

très premier degré, portée par les guitares hallucinantes de Bob Derwood Andrews qui sort de sa Stratocaster des solos sidérants, et la batterie survoltée de Mark Laff. Idol y montre des talents de chanteur immenses, mais dans un genre classique, loin des éructations de Rotten et de Strummer. C’est bien le problème, et le début des ennuis :

Generation X accumule les chansons aux paroles d’une naïveté quasi adolescente (“Invisible Man”, “Kleenex”,

“Day By Day”, “Kiss Me Deadly”, “One Hundred Punks”), et, crime impardonnable en plein nihilisme revendiqué, avoue son amour du rock’n’roll dans le petit tube nostalgique “Ready Steady Go” (“I was in love with the Beatles, I was ”

etc.)

en contradiction totale avec leur premier single, “Your Generation”. La police de la pensée

punk et la critique rock sont catégori- ques : ce groupe est risible, il n’y a pas de place pour la nostalgie et le glamour rock’n’roll en ce début 1978. Le chanteur est ouvertement trop beau à une époque où il faut être repoussant — c’est le Ricky Nelson du punk britannique — et le surnom qu’il s’est trouvé n’entre pas dans la catégorie sarcastique (Rotten, Vicious, Strummer, Rat Scabies, Poly

Styrene) exigée par la ligne du parti. Billy

Les autres groupes

les détestent, les journalistes se moquent ouvertement d’eux. Idol et James décident

d’ouvrir un club, le Roxy (chaque membre de Generation X contribue aux travaux et à la peinture), dans le quartier de

Covent Garden. C’est un moyen de jouer sur scène le plus souvent possible

et de convier tous les nouveaux groupes punk, quand Don Letts, DJ local,

ne passe pas les dernières nouveautés dub et reggae entre les sets.

Lauriers punk fanés

La réception du premier album est déprimante, il s’agit de changer de direction et de ne plus viser le même public. Comme tous les groupes ayant émergé de la scène punk anglaise (Clash, Damned, Jam, Banshees) à l’exception notable des Buzzcocks, Generation X sort un deuxième album totalement raté. Produit sans éclat par Ian Hunter de Mott The Hopple,

Produit sans éclat par Ian Hunter de Mott The Hopple, in love with the Stones, I

in love with the Stones, I was in love with Bobby Dylan

Un livre culte

 

sur la jeunesse

et les gangs

 

des sixties

 

leur procure

 

ce nom

 

remarquable

 

avaient annoncé l’Apocalypse tant désirée. Le groupe de Johnny Rotten jouera un temps tous les mardis soirs au club mythique, et le Bromley Contingent, ainsi qu’il sera qualifié par la journaliste Caroline Coon, ne ratera aucun de ces shows préhistoriques.

Ce sont les premiers fans du groupe, qui sympathise immédiatement avec ces supporters enthousiastes au look provocateur, qui les accompagne dans leur repaire, le club lesbien Louise’s. C’est

avec un van conduit et acquis par Billy que cette fine équipe traverse

la Manche pour accompagner leurs nouvelles idoles à Paris, à l’occasion

du fameux concert au Chalet du Lac. Pour tout le monde, rien ne sera

plus comme avant Le jeune punk rencontre Tony James, guitariste et bassiste ayant joué avec son ami Mick Jones chez les London SS avant que celui-ci ne rejoigne Clash. Avec James, Billy répond à une annonce et les deux accompagnent Gene October, de dix ans leur aîné, au sein de Chelsea.

Le groupe est médiocre, Billy et Tony ont d’autres idées en tête et décident

Idol ? Impossible

048 R&F MAI 2019

GENERATION X

Archives Rock&Folk- DR

GENERATION X Archives Rock&Folk- DR Le phénomène Billy Idol deviendra alors mondial, faisant de l’ancien jeune

Le phénomène Billy Idol deviendra alors mondial,

faisant de l’ancien jeune punk

un équivalent masculin de Madonna

que Tony James vénère autant que son ami Mick Jones, “Valley Of The Dolls” est une catastrophe classic rock seventies supra ringarde. Là où les compositions étaient ciselées, tendues et explosives sur le premier album, les chansons sont désormais informes, répétitives, creuses, et accumulent les clichés (“Night Of The Cadillacs” ou “King Rocker”, hommage à Elvis qui annonce déjà le Billy Idol en solo des années 80). Nous sommes en 1979. Le punk est de l’histoire ancienne, la new wave, le ska et le mod revival débarquent, les Clash se réinventent totalement avec “London Calling”, Generation X ne décolle pas. Des tentatives ratées pour un troisième album s’accumulent, le guitariste et le batteur, interdits de composer, quittent le navire. Pour des raisons légales, le groupe devient GenX. Terry Chimes, qui a officié sur le premier album des Clash, est embauché, et pour le prochain disque, Steve New,

050 R&F MAI 2019

des Rich Kids (non crédité), James Stevenson (ex-Chelsea), John McGeoch (Magazine, Banshees, PiL) et Steve Jones en pleine dérive depuis la mort des Pistols, apportent leur savoir-faire guitaristique. Cette fois-ci, Tony James et Idol, bien conscients que leurs lauriers punk sont fanés depuis des lustres, décident de faire quelque chose de très différent. Le chanteur se passionne pour le disco et les productions de Giorgio Moroder. C’est un des assistants de Moroder, également batteur, parolier et songwriter, qui produira “Kiss Me Deadly” (titre ajoutant à la confusion, dans la mesure où c’est celui d’une des meilleures chansons du premier album) : Keith Forsey, qui deviendra plus tard l’un des inventeurs du son des années 80 que nous détestons tant aujourd’hui, est un artisan perfectionniste. A la demande d’Idol, il montre à Terry Chimes comment jouer de sa batterie d’une manière carrée, en 4/4, proche du

GENERATION X

disco. Pour ce qui semble être un tube en puissance, “Dancing With Myself”, il exige plusieurs prises vocales de Billy, garde et découpe les meilleurs prestations (on a même droit à un passage chevrotant façon Marc Bolan première période), puis les réassemble méthodiquement. Sur ce même morceau parfait, Steve New fait quelques ornementations et Steve Jones remplit carrément quatre pistes de guitares rythmiques pistoliennes en diable. Ailleurs, c’est McGeoch qui tricote ces arpèges insensés dont il a le secret. Le disque privilégie les tempos lents : Billy Idol est désormais héroïnomane, tout comme Steve Jones ; “Kiss Me Deadly” est à Generation X ce que “Feline” fut aux Stranglers. Lorsqu’il sort finalement en 1981, avec une pochette comme un pendant rose fuchsia du “Broken English” bleu nuit de Marianne Faithfull, “Kiss Me Deadly”, petit chef-d’œuvre du début des années 80 plein d’excellentes chansons, fait un flop retentissant et l’extraordinaire “Dancing With Myself”, sorti en single, n’intéresse personne. C’est la fin de GenX. Idol, brouillé avec James, part s’installer à New York où le manager gay et fantasque de Kiss et Manowar (tout s’explique), Bill Aucoin — sans blague —, croit en lui et décide de le lancer. Sans un sou, Idol vit dans la misère, n’a plus de partenaire pour composer, sort en boîte tous les soirs, se défonce à l’héro puis au free base, lorsqu’on lui suggère de

Steve Stevens, qui ressemble à

un croisement étonnant entre Yvette Horner et Gilbert Montagné, lorgne vers le metal et maîtrise à merveille les effets de guitare monstrueux alors en vogue et popularisés par des groupes de hard FM comme Van Halen. En 1981, MTV commence à émettre et ce qui a desservi Idol durant les années punk sera son arme absolue durant les années 80 : son physique avantageux, désormais agrémenté d’un look à la “Mad Max”, d’eyeliner, d’une bonne couche de fond de teint et de séances de gonflette, en feront l’une des stars majeures d’un public américain comptant beaucoup de jeunes filles et de jeunes gays qui n’ont jamais entendu parler du punk anglais ni de Generation X, tandis que les vilains tubes (“Flesh For Fantasy”, “Rebel Yell”, “Eyes Without A Face”, même

l’antique “Dancing With Myself”, remixé de façon plus mainstream, ressuscité via un clip de zombies lamentable réalisé par Tobe Hooper, légende de “Massacre A La Tronçonneuse”) ne cesseront de cartonner en passant à longueur de journée sur MTV : le phénomène Billy Idol deviendra alors mondial, faisant de l’ancien jeune punk britannique misérable un équivalent masculin de Madonna, avec autant de rosaires autour du cou, désormais millionnaire, accro à toutes sortes de drogues

et au sexe, défoncé en permanence, exhibant son rictus grotesque d’Elvis surcoké et dressant ses petits poings gantés de mitaines cloutées dans

Le nouveau

metal de Guns N’Roses et le grunge de Nirvana finiront par balayer tout cela tandis que le chanteur, largué, tentera des albums cyber punk en arborant des dreadlocks, avant de devenir un has been complet (on l’a vu sur scène dans des festivals minables, via YouTube, reprendre il y a quelques années “Jump” de Van Halen, toujours accompagné de son Yvette Montagné à la guitare masturbatoire ; ça fait mal).

rencontrer un guitariste prometteur

des clips invariablement plus laids les uns que les autres

Chômage technique

Aux dernières nouvelles, il aurait monté un petit groupe, Generation Sex, composé de Steve Jones et Paul Cook des Sex Pistols accompagnant Idol et son vieux complice Tony James, au chômage technique depuis la désastreuse aventure Sigue Sigue Sputnik. Ensemble, ils reprennent dans des petits clubs les vieux tubes de Generation X et les chansons lamentables des faux Sex Pistols enregistrées après le départ de Rotten (“Black Leather”, “Silly Thing”, “Lonely Boy”, etc.) devant des banquiers sexagénaires. Idol a perdu de son coffre et Jonesy est naturellement incapable de jouer les folles parties de Bob Derwood Andrews. C’est émouvant. Mais un peu triste tout de même.

“Generation X – Deluxe Edition” (Chrysalis/ Import Gibert Joseph)

LE TOP X

Deluxe Edition” (Chrysalis/ Import Gibert Joseph) LE TOP X “Your Generation” (1977) Pour son premier single

“Your Generation” (1977)

Pour son premier single en 1977, le groupe sort l’obligatoire déclaration de guerre à l’ancien monde (“Tryin’ to forget your generation”), attaquant frontalement les Who avec cette compo parfaite. Amusant, lorsqu’on sait à quel point Billy Idol connait et adore son histoire du rock.

“Wild Youth” (1977)

La même année, ils labourent le même sillon avec une ode à la nouvelle jeunesse “sauvage”. Le morceau, jovial et hyper énergique, sonne comme un hymne, le chanteur assure méchamment.

“From The Heart” (1978)

Incluse dans le premier album, l’affirmation de leur sincérité (en gros, “on le dit avec notre cœur”) cavalant sur un tempo hyper rapide montre une naïveté tranchant avec le cynisme de la scène punk anglaise. Cela leur causera des problèmes.

“One Hundred Punks” (1978)

Sacrilège, Generation X ose utiliser le terme que les autres groupes feignent de mépriser dans cette ode aux premiers punks londoniens dont ils firent partie. Catchy à mort, joyeux, c’est une tornade au refrain (“Check out any wall, one hundred punks rule”) imparable.

“Kiss Me Deadly” (1978)

Cela commence comme une ballade et finit en explosion punk. L’histoire de ces deux punks se faisant attaquer par des teddy boys dans le métro est prétexte à explorer les affres de l’adolescence. Au programme : sexe maladroit et violence inopinée. L’une des plus belles compositions du groupe.

“Promises Promises” (1978)

Le chef-d’œuvre du premier album fonctionne à l’inverse de “Kiss Me Deadly”, commence violemment, puis, après des arpèges sciant le morceau en deux, part dans une complainte sublime permettant à Bob Derwood Andrews de signer un solo monstrueux — le plus grand de l’histoire du punk anglais — tandis que le

chanteur s’arrache les amygdales en direct.

“English Dream” (1979)

Unique morceau sauvable du deuxième album, “English Dream” sonne comme une variation de “Sweet Jane”, un passage parlé évoque franchement Lou Reed, et des chœurs féminins sonnent presque comme ceux de “Walk On The Wild Side”. Il n’y a plus rien de punk ici.

On The Wild Side”. Il n’y a plus rien de punk ici. “Dancing With Myself” (1981)

“Dancing With Myself”

(1981)

Le monument du troisième album, sous la bannière GenX : un riff simple et répétitif, le mur de son de Steve Jones et la voix parfaite de Billy Idol ont laissé tout le monde indifférent à sa sortie. Le truc cartonnera plus tard en Amérique durant l’idolmania, dans une version édulcorée portée par un clip grotesque.

“Untouchables” (1981)

Mid tempo défoncé à l’héroïne, à moitié chanté, à moitié rêvé, avec quelques arpèges et, une fois de plus, des accords mortels lâchés par Steve Jones. Le titre le plus touchant de “Kiss Me Deadly”.

“Heavens Inside” (1981)

Cette fois-ci, c’est le génial Steve McGeoch qui signe l’un de ces riffs en arpèges complexes qui l’ont rendu célèbre (voir “Spellbound”, “Israel” ou “Halloween” chez les Banshees). Billy Idol y semble désespéré et le pessimisme des paroles montre clairement que l’avenir ne s’annonce pas riant. Et pourtant NU

Photo Frank Micelotta/ Getty Images

Envedette

Que voulait fuir l’homme qui avait tout ?

KURT

COBAIN

Malgré l’exploitation commerciale et les hommages embarrassants, Nirvana a conservé une aura intacte. Est-ce parce que son chanteur, en plus d’écrire des chansons vitales, a essayé de rester honnête ? Portrait du défunt, un quart de siècle après le geste fatal.

PAR THOMAS E FLORIN

“Je lui ai montré un mobile en macaroni que j’avais fabriqué, il m’a suggéré d’y ajouter des paillettes, c’était le début d’une collaboration artistique”

A

Rome, le 3 mars 1994, à l’Exelsior Hotel, sur

la

Via Veneto, Kurt Cobain y avait déjà pensé. Fuir.

Il

avait écrit un mot de sa main puis fait passer une

cinquantaine de pilules de Rohypnol avec une bouteille de champagne, cocktail qui le laissa pour mort dans la nuit romaine. Revenu de son coma, il assurera qu’il n’avait pas l’intention de se tuer mais qu’il voulait simplement disparaître, s’évaporer dans la nature, avec tout son argent. Que voulait fuir l’homme qui avait tout ? Le plus grand groupe, des millions de fans, une femme devenue fantasme générationnel, une jolie petite fille, le batteur le plus adulé depuis John Bonham, un ami fidèle avec qui il jouait de la musique, l’argent

Krist Novoselic

En suçant le canon de ce fusil, Kurt Cobain mit fin à tout jamais aux prétentions du rock à changer le monde. Lui y avait pensé, puis la tournure des événements l’avait poussé à y croire, avant de finalement tomber le masque en choisissant cette mort encore taboue chez les rock stars : le suicide.

Un parpaing en travers du corps

Le 8 avril, l’électricien Gary Smith trouve donc le corps de Kurt Cobain, porté disparu depuis près d’une semaine, le crâne en chou-fleur, une douille de fusil sur les genoux, le portefeuille bien en évidence à côté

d’une semaine, le crâne en chou-fleur, une douille de fusil sur les genoux, le portefeuille bien

de son corps, ouvert sur son porte-carte d’où dépasse son permis de conduire afin de facilité à l’identification du corps. La police vérifiera tout de même ses empreintes. La version officielle de sa mort est tout aussi sordide que les multiples théories d’assassinat qui fleurissent :

Kurt Cobain, 27 ans, s’est suicidé en plaçant le canon d’un fusil à pompe dans sa bouche. Comme Ian Curtis, Del Shannon où Darby Crash, le leader de Nirvana a choisi la mort des losers du rock, dévoilant au monde le visage qu’il devait voir chaque matin dans la glace. Par ce geste, il détruisit la rock star, le poster boy, l’homme hantant les magazines et télévisions du monde entier pour redevenir ce gamin mal dans sa peau, complexé, gauche, fils d’une mère et d’un père incapables, qui se faisait pincer les tétons dans la cour de l’école et se réfugiait dans un imaginaire glauque et violent, avec cette certitude au cœur : quand tout cela deviendra insupportable, il pourrait toujours mourir. En attendant de passer à l’acte, Cobain est entré en musique comme tous les marginaux.

Il voulait mettre quelque chose entre lui et le monde et, par son biais,

interagir avec ses semblables. Comment pouvait-il deviner que ses hurlements, ses chansons jouées avec deux doigts, ses mélodies enfantines et entêtantes, ses textes sombres et carillonnants, allaient exorciser les

frustrations d’une jeunesse dont l’horizon se rétrécissait ? Kurt Cobain

a fait basculer le Zeitgeist de son époque en plaçant les moyens, les

médiocres et les losers de ce monde en haut du star-system

Avant

que tout cela ne lui retombe sur le coin du crâne. Kurt Cobain passa une partie de son enfance dans le grenier d’une petite maison en préfabriqué d’Aberdeen, cette banlieue résidentielle de Seattle

Photos Mark and Colleen Hayward/ Getty Images

KURT COBAIN

dont les rues n’ont même pas de trottoir. Au début des années 2010, la maison fut mise en vente. Elle ne trouva aucun acquéreur. Né en 1967, Kurt est un enfant du divorce, pas vraiment doué à l’école, droitier (mais qui jouera de la guitare en gaucher), qui se met rapidement à écouter Aerosmith et Iron Maiden puis à griffonner des textes et des dessins dans des cahiers à spirales où il exprime un mal-être permanent, exercice qui finit par l’exaspérer lui-même. Sa première expérience sexuelle, tentée avec une élève un peu attardée de sa classe, sera un fiasco total quand, écœuré par l’odeur de son vagin, le jeune Cobain la laisse seule et décide de se suicider. Il attendra le train de 23 h 00, allongé sur le chemin de fer, un parpaing en travers du corps, pour finalement voir l’express de nuit emprunter la voie d’à côté. Vivant, il sèche les cours pour fumer des joints en se perdant dans cette forêt qui encercle la région. Son premier job consistera à nettoyer des bureaux en compagnie d’un vieil homme. Il ira jusqu’à fonder sa propre société de ménage, Pine-Tree, qui n’eut jamais aucun client. Dans une relative dèche, il dort dans sa voiture et passe des heures dans le local des Melvins à les regarder répéter. Buzz Osborne, leur leader à tête de fou, est son modèle. C’est autour de ce groupe qu’il rencontra ce grand type croate, cynique, le cheveu en pétard et le regard perdu, Krist Novoselic, son meilleur ami. “Je lui ai montré un mobile en macaroni que j’avais fabriqué, se rappelle Novoselic, il m’a suggéré d’y ajouter des paillettes, c’était le début d’une collaboration artistique.” En échange, Kurt lui donne une démo de son groupe, Fecal Matter (matière fécale, donc) et lui propose de le rejoindre. Comme il ne peut résister à un

de son groupe, Fecal Matter (matière fécale, donc) et lui propose de le rejoindre. Comme il
groupe ayant une chanson nommée “Le Massacre De Bambi”, les deux passent leurs nuits à

groupe ayant une chanson nommée “Le Massacre De Bambi”, les deux passent leurs nuits à regarder la TV sous LSD et, finalement, à faire de la musique. En sortent des merveilles, comme “Beans”, ce petit collage sonore où un haricot parle avec une voix de cartoon. Puis, ils démarrent Nirvana

Des tubes punk

Danny Goldberg, le manageur de Nirvana, raconte que le jour de la sortie de “Nevermind”, Kurt Cobain regarda Bruce Pavitt de Sub Pop assis par terre, se prenant la tête dans les mains, en train d’attendre un taxi en face du disquaire où le groupe avait organisé son showcase. Depuis la fenêtre, Kurt lui lança quelques moqueries douces-amères, soulignant qu’il avait laissé filer sa chance. Depuis les débuts de Nirvana, Kurt se fout d’être sur Sub Pop : son rêve d’adolescence était de signer chez Touch And Go, le label de Big Black et des Butthole Surfers. Une attitude que Sub Pop rendait bien au groupe : le label “inventeur du grunge” ne pariait pas un kopeck sur ce groupe punk hardcore fan de REM qui reprenait Led Zeppelin et les Wipers sur scène et dont la meilleure chanson était empruntée à un groupe pop néerlandais (“Love

Chanteur hors pair dans une catégorie dont Neil Young et Lennon sont les rois

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Neil Young et Lennon sont les rois 056 R&F MAI 2019 Buzz” des Shocking Blue). Le

Buzz” des Shocking Blue). Le premier album du groupe, “Bleach”, avec le sympathique Chad Channing à la batterie, est plus fait pour passer une nuit sous speed lancée, tout phares éteints, sur une route de forêt que pour conquérir la planète. Puis, Sub Pop, trop obnubilé par Mudhoney, loupa le coche en ne voyant pas dans quoi s’engageait Cobain à la sortie du single “Sliver” : des chansons techniquement simples, tout comme les textes (quand ils ont du sens), un arrangement qui se limite souvent à enclencher une pédale de distorsion sur les refrains ; toutes choses transcendées par ces mélodies inoubliables et cette voix excessivement expressive. Kurt Cobain, dont l’intechnique de chant finira par lui ruiner la gorge, est un chanteur hors pair, dans une catégorie dont Neil Young et John Lennon sont les rois. Dès ce 45 tours, le groupe dévoile sa formule-choc : énergie punk + riff hard x sensibilité pop. Ce manque d’attention de la part de Sub Pop fera la joie du label de David Geffen, DGC, qui signe le groupe sur les recommandations de Sonic Youth — et plus particulièrement Kim Gordon. Le nouveau label pensait n’avoir fait l’acquisition que d’une signature arty de plus. Ils laissèrent donc Cobain, Novoselic et leur nouveau batteur, Dave Grohl, enregistrer leur prochain album avec le producteur inconnu Butch Vig qui appliqua à leurs chansons une recette simplissime : empilement de couches de guitare, voix harmonisée par Cobain lui-même, laissant toute la place nécessaire au colossal jeu de batterie de Dave Grohl qui structure l’ensemble. Vig comprend rapidement le rôle de la basse de Krist dans le groupe : suivre les mélodies de voix de Cobain avec un son d’outre-tombe obtenu en accordant l’instrument un demi-ton plus bas. Le tout est spatialisé et passé dans la reverb et le chorus, donnant un disque massif et froid, extrêmement net et sans aspérité ; effet accentué par le mix d’Andy Wallace, homme responsable du son des albums de Slayer. Au fond, l’idée de production la plus audacieuse de l’album était de doubler les voix de Cobain sur “In Bloom”. Une production au service

Photos Archives Rock&Folk

Photos Archives Rock&Folk de l’essentiel : “Nevermind” ne contient quasiment que des tubes. Des tubes punk,

de l’essentiel : “Nevermind” ne contient quasiment que des tubes. Des tubes punk, d’un songwriting tellement épuré qu’il ne reste que des accords majeurs, une rythmique zeppelinienne et des mélodies soutenues par la basse. Etrangement, tant de simplicité sonne neuf. Pourtant, sous la rage et la distorsion, “Nervermind” a encore quelque chose des années 80, pas si éloigné des albums tardifs des Cure, cette sorte de gothisme sans fanfreluche, ce désespoir plaintif mâtiné de chorus qui rappelle une chose universelle : l’odeur des chambres d’adolescents. A partir de la sortie de l’album, Nirvana fut partout : un disque joué à fond sur des mini-chaînes et des Walkman, que l’on réussissait à se procurer jusqu’au tréfonds des campagnes grâce aux clubs de ventes par correspondance et à la copie sur cassette. L’album au bébé nageur ne quittera pas la liste des best-sellers avant 1996. Chaque gamin avait sa chanson préférée et toute personne née entre 1971 et 1987 en connait les titres par cœur. C’est ce pour quoi Cobain avait décidé de signer chez une major : pouvoir toucher tous ces gosses esseulés et incompris, vivant dans leur tête, qui attendaient que quelqu’un vienne dans leur chambre pour leur parler, même si c’était par le biais d’une enceinte. Il n’y réussit que trop bien. Nirvana s’installa durablement dans les cours d’école, ses chansons, facilement reproductibles à la guitare, étant massacrée par des liasses d’adolescents en crise d’acné qui hurlait sur 4 accords à quel point leur vie était étriquée. Il y avait “Come As You Are” et son riff emprunté à “Eighties” de Killing Joke, “Polly”, qui montrait qu’en inversant les accords d’un couplet on obtenait un refrain, puis le décorum, les cheveux longs et gras, les jeans déchirés, les Converse griffonnées au marqueur indélébile. Enfant, l’on ne pouvait échapper au visage de Kurt Cobain à la télévision, entre un clip de Michael Jackson et de George Michael, en train de détruire sa guitare pendant qu’une vague de gamins sautillants s’approchait dangereusement de lui jusqu’à le submerger tout à fait. Tout, dans le clip de “Smells

KURT COBAIN

tout à fait. Tout, dans le clip de “Smells KURT COBAIN Venant de l’indie rock, Cobain

Venant de l’indie rock, Cobain était mal à l’aise avec l’idée de signer sur une major

Like Teen Spirit”, de la Converse battant le rythme du début au sacrifice de guitare finale, indiquait à la jeunesse le mouvement à suivre : acheter “Nervermind”. Car, au fond, malgré ce qu’en pensaient les membres du groupe, il ne s’agissait que de cela. Vendre des disques.

Resistance amusée

Dans sa version initiale, Cobain avait imaginé que le clip de “Teen Spirit” s’achèverait dans un autodafé de richesses après la destruction d’un centre commercial. Il voulait utiliser les armes du marketing moderne pour détruire le sexisme et la société de consommation. Venant de l’indie rock, Cobain était mal à l’aise avec l’idée de signer sur une major. Il fut franchement embarrassé quand il vendit 10 millions de copies de son deuxième album, détrônant Michael Jackson de la première place des charts. Les vrais de la première heure commencèrent à tourner le dos au groupe, les amis, comme Thurston Moore, se permettaient des remarques, et un tas de journalistes, directeurs artistiques, producteurs TV, leur fit de la lèche. En avril 1991, Nirvana entame une tournée assez similaire à celle de la sortie de son premier album : petits clubs, petite équipe, petit van.

Photo Gie Knaeps/ Getty Images

KURT COBAIN

Si “Nervermind” est le classique du groupe, “In Utero” est son grand œuvre

Sauf que c’est l’émeute. Six mois plus tard, le trio joue dans des salles immenses, fait la couverture de magazines qu’il ne lit même pas, passe

à la télévision où il massacre ses instruments, ses chansons et la concurrence. Les premières interviews sont pleines d’humour, le groupe répondant

allongé dans sa loge, sous acide au bord d’une rivière, en robe. Puis, acculé par ce qu’il lit dans la presse, Nirvana décide de ne plus parler aux journalistes. Ce qui les déchaîne, rendant le groupe deux fois plus présent dans les médias. Dans son journal intime, Cobain s’énerve, tergiverse, puis se met à croire qu’il pourrait “changer le système” de l’intérieur. Il décide de jouer le jeu à moitié, un pied dedans, un pied dehors, acceptant de poser pour la couverture de Rolling Stone, mais avec un T-shirt Corporate magazines still suck. De passage en Angleterre, Nirvana joue “Teen Spirit”

à Top Of The Pops, mais Cobain se donne une voix de basse, donnant un

étrange côté Bauhaus à la chanson. Au Saturday Night Live, les trois

jouent “Territorial Pissings” avant de détruire son matériel. Au festival de Reading de 1992, Kurt arrive en fauteuil roulant et en blouse d’hôpital, faisant semblant de mourir sur scène, puis déconstruit le riff de “Teen Spirit”, montrant qu’il est en partie pompé sur “More Than A Feeling” de Boston. Aux MTV Video Music Awards la même année, Kurt commence

à jouer “Rape Me”, banni par la chaîne, avant d’entamer “Lithium”, Krist

saluant militairement la caméra. Bien entendu, connaissant la fin de cette histoire, toute cette résistance amusée semble vaine : jamais la logique du libéralisme économique n’a été changée ou détruite, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur. Et certainement pas par trois types armés d’instruments de musique. Toutes ces images, ces clips, ces passages télévisés, forment un kaléidoscope dont Kurt Cobain semble s’échapper. Il change constamment d’attitude, de coupe ou de couleur de cheveux, de guitare, de poids. Oui, de poids surtout. Lui qui, aux premières années du groupe, pèse autour de 50 kilos, malmené par une maladie de l’estomac qui l’empêche de se nourrir et lui donne envie de mourir afin de mettre fin à ces brûlures et vomissements incessants. Il essaye de se soulager en prenant de l’héroïne, ce qui est un échec, mais signe le début de sa relation cyclique avec cette drogue. Finalement, c’est un équivalent du Subutex qui le délivrera de ses douleurs. Mais le souvenir du mal est trop fort et Cobain angoisse à l’idée de reprendre la route. Entre la fin de la tournée 1992 et la sortie de “In Utero” en septembre 1993, une certaine distance se creuse entre les membres du groupe. Cobain à d’autres chats à fouetter : Vanity Fair révèle que son épouse, Courtney Love, aurait pris de l’héroïne pendant sa grossesse. Le couple ne peut plus rester seul avec son enfant, sous peine d’en perdre la garde. Le groupe, dès lors, intente des procès qui lui coûtent une fortune et le forcent à s’entourer d’avocats, de manageurs. Tout cela a un coût et Nirvana est condamné à vendre des disques. Se pose alors la question de la marche à suivre pour le prochain album : les musiciens ne veulent pas du son lisse et “commercial”, selon leurs propres mots, de “Nevermind”. Ils font le choix du cœur, s’offrant un de leurs héros : Steve Albini enregistrera “In Utero”. A la maison de disques et la presse, le groupe justifie son choix en invoquant la magie du son de “Surfer Rosa” des Pixies et “Pod” des Breeders. Mais, on ne peut s’empêcher de penser que Cobain cherchait un regain de crédibilité en renouant avec un amour de jeunesse. “In Utero” sera le premier — et malheureusement dernier — album à montrer à quel point Nirvana était un grand groupe de rock.

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Déjà, pour cette ouverture absolument grandiose, le riff de “Serve The Servants”, son solo plein de nonchalance, et cette première ligne, digne d’un disque de Lou Reed : “Teenage angst has paid off well/ Now I’m bored and old”. “Nervermind” était violent, “In Utero” se montre agressif et angoissant : le son des guitares y est magique, épais, crunchy à souhait ; la batterie puissante sans l’aspect monolithique de l’album précédent ; et des tas d’étrangetés sont captées par les micros d’ambiance, ces petits incidents et bruits sans source qui naissent quand un groupe joue live dans la même pièce. Enfin, Kurt Cobain montre qu’il sait jouer de la guitare, lâchant les immuables power chords pour quelques moments d’étrangeté — les guitares serpent de “Scentless Apprentice”, les accents de “Frances Farmer Will Have Her Revenge On Seattle”, le riff orientalisant sur “Tourette’s”. Quant aux textes, ceux de “Dumb”, “Pennyroyal Tea” ou “All Apologies”, ils sont simplement plus travaillés que sur nombre de compositions antérieures. Si “Nervermind” est le classique du groupe, “In Utero” est son grand œuvre, tout comme le “MTV Unplugged In New York” sera la consécration de Kurt Cobain en tant qu’interprète. Il réussit à y rendre les trois compositions des Meat Puppets meilleures que les siennes et à offrir avec “The Man Who Sold The World” une version dépassant celle de David Bowie. Quant au final, “Where Did You Sleep Last Night”, il est prémonitoire

Une boîte en forme de cœur

Kurt Cobain grandissait, s’épanouissait en tant que musicien. A le voir dans l’émission italienne Tunnel, il devenait même beau. Mais quelque chose se racornissait dans son cœur : son goût pour la “pseudo merde gore” prenait le dessus. Comment son entourage a-t-il pu le laisser se bercer dans autant de morbidité ? On imagine d’ici, après la machine à cash engendrée par “Nervermind”, les DA de chez Geffen et MTV laisser Kurt Cobain jouer avec son imagerie sordide comme l’on jouait avec le diable au tournant des années 70. La vérité est que ce verso de pochette de “In Utero”, plein de fœtus, le clip de “Heart Shaped Box”, les anges écorchés sur le plateau du “Live And Loud” de MTV — ainsi que son visage quand il applaudit, ironique, le public — sont glaçants. Le pire est que cette esthétique fit école, faisant basculer les nineties dans le glauque, préparant la voix au “Seven” de David Fincher, au “Fight Club” de Chuck Palahniuk (d’ailleurs adapté au cinéma par Fincher) et, pourquoi pas, à Marilyn Manson qui, telle la mort, vint rigoler avec son carnaval macabre sur la tombe de la dernière rock star que le monde connaîtra. Bien entendu, la chute rapide et le récit des derniers jours de Kurt Cobain fascinent, et l’on comprendra pourquoi un obsédé des jeunes hommes héroïnomanes comme Gus Van Sant en ait fait un film : “Last Days”. Pourtant, Kurt Cobain disait que son grand rêve était de faire fusionner Hole et Nirvana dans un même groupe, qu’il espérait que l’Unplugged fasse qu’on le perçoive comme un singer-songwriter et non plus un gamin du grunge, que cela faciliterait ses vieux jours, qu’il ne voulait pas hurler dans un

micro toute sa vie. Il disait aussi qu’il n’avait rien de prévu pour la suite. Finalement, il y eut la fuite, l’héroïne, le fusil dans la bouche, et cette lettre de suicide incompréhensible, où il écrit ne plus prendre de plaisir à écrire, à jouer, s’en sentir coupable, fait référence à Freddie Mercury, et annonce trop aimer les gens. Puis ces dernières phrases,

) une

fille qui me rappelle trop ce que j’étais, pleine d’amour et de joie, embrassant chaque personne qu’elle rencontre car tout le monde est bon et personne

ne lui fera de mal. Cela me terrifie au point que je peux à peine fonctionner. Je ne peux pas supporter l’idée que Frances devienne le misérable death rocker autodestructeur que je suis devenu.” Kurt Cobain s’était construit un piège, plein de principes, de malheur, de ressentiment ; une boîte en forme de cœur où il a enfoui les espoirs que le monde portait en lui afin de trouver enfin la paix.

terribles, une malédiction posée sur la tête d’un enfant : “J’ai (

Photo Sarah Piantadosi-DR

Encouverture

“L’art n’a pas à être dicté par la morale”

FAT WHITE FA

MILY

Après une mise au vert à Sheffield, le groupe londonien sort un troisième album, plus produit et moins chaotique. Objectif :

évoluer du statut de groupe culte pour parvenir à “vendre plus de huit disques”. RECUEILLI PAR THOMAS ANDREI

FAT WHITE FAMILY

DES L’EMERGENCE EN 2011 DE CE GANG aux tronches déglinguées, éructant des brûlots sur Lee Harvey Oswald, le nazisme ou réclamant qu’on bombarde Disneyland, il fut pour beaucoup impossible de ne pas canoniser les membres Fat White Family en grands sauveurs de la musique à guitare. Il faut dire que le frontman Lias Saoudi et les siens reprennent à leur compte bon nombre d’ingrédients de la vielle mystique du rock : prestations scéniques à poil dignes des Stooges, déclarations allumées aux antipodes du politiquement correct et doses de drogue complètement connes. Mais les années 2010 ne sont pas les années 1970 et le concept susnommé commence à sentir la poussière. En 2016, après deux albums, la Fat White Family est clouée dans la pauvreté et au bord de l’implosion. Réfugiés psychotropiques, ses membres quittent Londres pour Sheffield, où ils parviennent à recoller les morceaux, en freinant sur la violence et l’heroïne. “Serfs Up!”, leur album le plus cohérent et le plus ambitieux, est teasé par des images HD de Saoudi grimpant une colline, un trône en or sur son dos recouvert de tapis John Lewis. L’image est plus claire, la voix de Lias aussi, comme s’il s’était enfin débarrassé du masque de plomb nihiliste qui couvrait jusqu’alors ses paroles, qui traitent ici de terrorisme environnemental, de classes sociales qui se chevauchent ou de vagins avec des dents. Soient certains des thèmes abordés sur une banquette verte d’un pub de Wandsworth Town, sud de Londres, au milieu de vieux hommes blancs descendant des bières, le regard perdu, sur un comptoir en bois collant ou une moquette psychédélique qui sent presque encore la clope. Près de l’entrée, Lias, cheveux longs mais rasé de près, porte une chemise de cow-boy marron et enchaîne les panachés. Son petit frère, Nathan, casquette Legoland rouge vissée au dessus d’une paire de Ray Ban, a davantage touché à sa pinte de lager qu’à sa voisine, remplie d’eau. Il se plaint de souffrir “d’une légère gueule de bois.”

La mission est accomplie

ROCK&FOLK : Les gueules de bois peuvent être très bonnes pour la prise de décision. C’est comme ça que vous avez décidé de déménager à Sheffield ? Vous aviez la gueule de bois ? Lias Saoudi : Une énorme gueule de bois, ouais ! Accumulée depuis des années. Après cinq ans, on a décidé qu’il fallait changer quelque chose. On était en tournée aux Etats-Unis et je cherchais une maison assez grande pour nous héberger tous en rentrant. A Londres, on plongeait de plus en plus profond dans la drogue. Monter dans le nord, c’était éviter au groupe de s’effondrer. J’avais déjà bossé là-haut avec les gars de The Moonlandingz. Sheffield a une longue tradition d’artistes qui s’y installent pour pouvoir se concentrer sur leur travail, mais aussi une histoire musicale qui lui est propre, avec une tradition expérimentale assez large. Du fait de l’effondrement industriel, on trouve à Sheffield plein d’immeubles géants inoccupés qui ne coûtent rien. J’imagine que c’est plus ou moins l’équivalent britannique de Detroit. On avait un certain budget alloué par Domino. A Londres, on aurait pu vivre trois mois avec. A Sheffield, deux ans. Le groupe était en train de se dissoudre, on savait qu’on aurait besoin de temps pour recons- truire. Alors, voilà. C’est un endroit sans aucune prétention, Sheffield, ce qui en fait un fantastique lieu de travail. On ne pouvait pas avoir l’illusion d’être spéciaux. On n’était pas invités à des soirées chics, comme tu peux l’être à Londres. On ne se reposait pas sur nos lauriers. Puis, ça reste une petite ville. Ce n’est pas comme enregistrer dans les montagnes. Tu as assez de bars, tu peux trouver certaines drogues, tout en étant assez loin de Londres pour contrôler certaines choses, comme l’héroïne. Mais chez toi, c’est là où tes amis habitent, ça me manquait de ne pas pou- voir traîner avec tous les gens que je connais. La mission est accomplie. On peut rentrer à Londres.

062 R&F MAI 2019

R&F : Et vous vous sentez prêt à contrôler ce que vous ne pouviez pas contrôler avant ? Lias Saoudi : C’est au-delà de mon contrôle. Là, on part en tournée. C’est pas pareil. Tu ne peux pas tout contrôler quand tu es en tournée. Le bon côté des tournées, jusqu’à un certain niveau, c’est le chaos. On ne serait plus le même groupe si on éliminait totalement le chaos.

R&F : Sur le deuxième morceau du disque, “I Believe In Something Better”, vous chantez : “I see the misery of progress”. Comment définiriez-vous cette misère du progrès ? (Saul Adamczewski pousse la porte, chapeau sombre sur la tête, lunettes à la “Matrix” et épaisse veste en cuir, un café dans la main. Il sort son index pour le montrer aux autres.) Saul Adamczewski : J’ai mordu mon doigt. Ça s’est infecté. Lias Saoudi : Tu t’es encore trop rongé les ongles ? La misère du pro- grès, c’est une culture basée sur le confort et rien d’autre. Le dernier homme de Nietzsche. C’est le stade que l’on a atteint. Saul Adamczewski : C’est la réalité. La réalité de l’ensemble du monde capitaliste occidental. C’est le point final. Lias Saoudi : En fait, c’est une chanson sur Ted Kaczynski, le Unabomber, un terroriste environnemental de la fin des années 70. Il envoyait des colis piégés à des boîtes d’informatique, des banques. Il a tué quelques personnes et il est parti vivre dans les bois, totalement isolé, dans une cabane qu’il a construite. Saul Adamczewski : Il était contre la société industrielle. Il voulait remonter à notre mode de vie d’avant la révolution industrielle. Lias Saoudi : Ouais. Il a écrit un manifeste et on a basé la chanson sur ça. Si tu enlèves les petits bouts de chauvinisme et le léger racisme, c’est une bonne lecture. On a donc imaginé un futur où l’environnement partirait tellement en sucette qu’on construirait des statues de bronze en son honneur.

R&F : L’album s’appelle “Serfs Up!”, comme si vous appeliez les serfs à se réveiller. C’est ça que nous sommes tous ? Des serfs dans un système féodal ? Saul Adamczewski : Tu peux le voir de plusieurs façons, mais c’est un commentaire sur l’état de la nation. On n’appelle pas à prendre les armes. Nathan Saoudi : Ouais on ne va pas dire aux gens : “Soulevez-vous !” Et jouer “Killing In The Name” ou gueuler : “On va changer le système !” Saul Adamczewski : En fait, ils se sont déjà soulevés. Et ils ont tous voté pour le Brexit. Donc, c’est plutôt : “Serfs up ! Vous êtes tous une bande de débiles.” Lias Saoudi : Ouais, c’est une articulation ironique sur ce qu’il se passe. Ils essaient de reprendre le pouvoir à travers tous ces mouvements populistes. C’est l’époque. On a une révolution, mais pas la bonne. Certainement pas la révolution que qui que ce soit à Londres réclame. A Sheffield, ils sont pro-Brexit. Même les jeunes. Ici, tu n’en trouveras jamais. Nathan Saoudi : Il y a une tension, là-bas. C’est de plus en plus évident et on ne voit pas de solution. C’est dur de discuter avec quelqu’un sans que le sujet du Brexit n’arrive sur la table. On ne peut pas juste être potes et ne pas parler de l’UE ? Non. Ça en arrive à ce point-là. Lias Saoudi : Tu sais, je préférerais dîner avec Boris Johnson qu’avec Jeremy Corbyn. Plus intéressant. Il aurait plein de choses scandaleuses à dire. De vieilles rhétoriques. C’est un provocateur. Au début, j’étais totalement abattu par le Brexit. Mais, au moins, c’est intéressant. Saul Adamczewski : Ah ouais ? Je trouve ça super chiant. Lias Saoudi : C’est une crise. Il n’y a jamais eu d’accident industriel politique de cette taille dans nos vies. Ça a mis à jour tout un marais d’hypocrisies, de tous les côtés. Sur le long terme, ça peut être positif. Je ne pense pas que ça finisse en bain de sang. Je ne vois pas la question de l’appartenance à l’Europe déclencher une guerre civile. Saul Adamczewski : Il y a déjà eu du sang, cela dit. Jo Cox. Lias Saoudi : OK. On va dire que je ne pense pas qu’il y ait beaucoup plus de sang.

Photo Sarah Piantadosi-DR
Photo Sarah Piantadosi-DR

“On a une révolution mais pas la bonne”

R&F : Sur “Oh Sebastian” vous chantez :