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CHAPITRE 1 : La science comme système de connaissance.

1. Introduction.

Epistémologie

Epistèmê : connaissance logos : étude

L’épistémologie est la science qui étudie la connaissance.

1.1. La conception inductible de la science : exposé.

a) Enoncé singulier et énoncé universel.

Enoncé singulier Enoncé universel

Enoncé bien localisé dans l’espace et dans Enoncé qui comporte un « pour tout », une
le temps. généralité.

EX : Il pleut aujourd’hui en Belgique. EX : Tous les jours, il pleut en Belgique.


Il n’y a jamais de soleil en janvier.

INDUCTION

EX : Le premier janvier 40 : -15° C EX : Tous les premiers janviers, la


Le premier janvier 45 : - 5° C température est inférieure à 10° C
Le premier janvier 50 : 4° C

DEDUCTION

EX : Le premier janvier 2004 il fera moins EX : Tous les premiers janviers, la


de 10° C température est inférieure à 10° C

Observation neutre et objective Lois scientifiques


Induit
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b) Conception inductive de la science.

Lois et théories de la science

Déduction
Logique Explications et prédictions

EX : Le tir de l’obus.

Conditions initiales :

- Angle
- Force
- Etc.

Calculs

Avant le tir : Après le tir :

Déduction Rétroduction

Dans ce cas-ci, la science devient un lieu d’objectivité absolue.

Aucune subjectivité possible

La science a donc une conception inductive.


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1.2. Limites de la conception inductive de la science.

a) D’un point de vue logique.

Observer 1000 fois un phénomène ne signifie pas qu’il se produira une 1001° fois !
La loi scientifique n’atteint donc pas la certitude. En effet, il n’y a pas de nécessité logique
d’observer tout le temps la même chose

EX : La fable de la dinde, dans laquelle une dinde constate qu’elle est nourrie tous les jours à
une heure H. Elle en induit donc qu’il en est ainsi tous les jours de l’année. Seulement, le 23
décembre, le fermier ne la nourrit pas, mais la tue.

Une induction n’entraîne donc pas systématiquement une certitude.

EX : La physique ne Newton s’est avérée être une vérité pendant plus de 2 siècles, elle était
donc un « énoncé universel ».
Mais des limites ont été découvertes au point de vue :
- macro la vitesse de la lumière est une constante. Selon les lois de
Newton, elle ne devrait pas l’être.

b) Le concept d’observation.

Le point de vue psychophysiologique.

Toute observation au plan psychophysiologique est déjà un construit à partir de ce que l’on
voit à l’extérieur. En effet, la perception que nous avons des choses qui nous entourent
implique un travail intégrateur d’informations autres que la simple image rétinienne (appelée
sensation), en provenance de divers systèmes – visuel, d’équilibre, proprioceptif… On est
donc loin d’une observation comme pur phénomène passif.

L’impossibilité d’une observation exhaustive.

Qu’est-ce qu’être objectif ? C’est de ne dire rien que la vérité, mais TOUTE la vérité !
Or, dans toute observation, on cherche quelque chose. On fait donc des choix (dans les
critères d’observation). Mais ce n’est plus exhaustif ! Dès lors, il est impossible de dissocier la
problématique d’observation de la problématique de sélection.

Le point de vue logique.

Lorsque l’on cherche à démontrer quelque chose de façon logique, on fait appel à des énoncés
d’observation. En posant des relations entre ces énoncés logiques, on parvient à effectuer la
démonstration. Mais la valeur de vérité de l’énoncé d’observation ne provient pas de la
relation à d’autres énoncés : elle provient tout simplement de la conviction des sens et de la
confiance en la bonne foi des autres observateurs. Il n’y a donc aucune certitude logique liée à
l’énoncé d’observation.

Les relations entre observation et langage.


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OBSERVATION : LANGAGE, CULTURE


Neutre = moyen de désigner
Pure réceptivité

MOYEN DE REGARDER

Les concepts nous aident à voir.

EX : Avant de se rendre aux travaux pratiques, on les prépare. On sait donc ce qu’on va y
faire ! Ce n’est pas neutre et par conséquent pas objectif.

D’autre part, le langage joue lui aussi un rôle important dans le concept d’observation.

EX : Le radiologue qui regarde les radios, a mis 5 ans d’études pour les « déchiffrer ». Pour le
comment des mortels, une radio ne représente qu’une image noir et blanc très peu
représentative, alors que pour le radiologue, elle est très riche en informations. Ce qui illustre
parfaitement l’apport du langage dans les observations, apport qui lui enlève toute objectivité.

Conclusion :

L’objectivité scientifique doit être abordée de manière nuancée !

2. KARL POPPER et le falsificationisme.


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2.0. Notions de logique.

« T’es venu en train ou en voiture ? »

P Ou exclusif Q P Ou inclusif Q P ET Q

V F V V F F
V V F
V V F F F V
F V V
F V V F F F
F F F
F F F
2.1. Notion d’implication.

P Q
Implique

V V V EX : Il fait toujours clair à midi  il fera clair ce midi

V F F EX : Il fait toujours clair à midi  il ne fait pas clair ce midi

F V V EX : Il fait toujours clair 24h/24 il fera clair ce midi

F V F EX : Il fait toujours clair 24h/24  il fera clair ce minuit

Théories + conditions initiales Prédictions confrontées aux observations


Implique

V V V
? ?
F V V

Certitude F V F Certitude

V V V
V V V
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2.2. Le falsificationisme Poppérien.

Pour Popper, la vérification ne nous apprend rien sur la valeur de vérité d’une théorie. Une
théorie est donc acceptée comme vraie de manière provisoire, tant qu’elle n’est pas remise en
cause par la falsification.
Pour Popper, une connaissance scientifique est une connaissance falsifiable. Il écartait donc
de la science toute discipline à caractère métaphysique, c’est-à-dire non falsifiable, tels que la
psychanalyse, le darwinisme, le marxisme…

2.3. Les difficultés du falsificationisme Poppérien.

a) Le point de vue logique.

La position poppérienne ne conduit pas à la certitude de la fausseté de l’énoncé.

EX : Reprenons l’exemple du tir de l’obus. On peut expérimenter le rôle qu’a la balistique (la
forme de l’obus) sur la portée du tir. Et si les prédictions effectuées s’avèrent fausses ? Cela
signifie-t-il que la balistique inclut une anomalie ? Ou doit-on plutôt soupçonner les énoncés
auxiliaires, tels que la poudre utilisée pour lancer l’obus, ou tout simplement les lois de la
cinétique et de la dynamique de Newton ?

Pas plus que la vérification, dans la pratique expérimentale, la falsification ne conduit à la


certitude quant à la valeur de vérité de l’hypothèse testée.

b) Le point de vue de l’histoire des sciences.

Si les scientifiques avaient appliqué Popper à la lettre, on en serait encore à la préhistoire !

EX : Copernic a un jour dit : « La Terre n’est pas au centre de l’Univers. C’est le soleil ! »
Cette affirmation est FAUSSE, puisque le Soleil n’est pas le centre de l’Univers, mais
juste le centre du système solaire. Or, sans cette intervention de Copernic, le monde
aurait toujours une conception géocentrique de l’Univers !

3. La confrontation à l’histoire des sciences.

3.1. Th. Kuhn et la structure des révolutions scientifiques.


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Situation

Normale « Paradigme » : domaine de la science accepté


par tout le monde.
Consensus sur un bon nombre de positions.

Crise « Anomalies » qui conduisent à l’imagination


de nouvelles théories.
(ex : vitesse constant de la lumière =
anomalie de la physique de Newton)

Révolution Changement de la théorie de manière non-


rationnelle, avec le temps…

Normale Nouveau paradigme.

La science ne marche pas par évolution mais par révolution.

3.2. Lakatos et la reconstruction rationnelle de l’histoire des sciences.

Concept de « programme de recherche » : ensemble de théories scientifiques adoptées par le


scientifique de manière conventionnelle comme cadre de référence pour son travail.

Programme de recherche :
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Ceinture de protection : diverses hypothèses secondaires qui tendent à étendre la portée


explicative du noyau.

Noyau dur
Hypothèses centrales de la
théorie.

3 lois de la dynamique
Loi des carrés inverses + loi de la gravitation

Lois de la dynamique des Variation aléatoire Théories sur les


populations +sélection du plus apte mutations génétiques

Toute remise en en cause du noyau dur correspond au changement de programme de


recherche. Par contre, les hypothèses participant à la ceinture de protection peuvent se voir
modifiées de manière régulière étant donné leur place secondaire dans le système explicatif.

Exemple 1 : La théorie gravitationnelle de Newton.

Exemple 2 : Le Darwinisme.

Pour Lakatos, l’adoption d’un noyau dur par un scientifique constitue une sorte de choix
conventionnel. Bien que cette théorie fasse l’objet de falsifications, le scientifique décide de
l’adopter de manière hypothétique, dans le but de pousser le plus loin possible toutes leurs
potentialités explicatives.

Pour Lakatos, une théorie T est remplacée par une autre théorie T’ si :

 T’ intègre tout ce qu’apporteT.


 T’ corrige les anomalies de T.
 T’ explique pourquoi T contient des anomalies.
 T’ apporte du neuf.

Ex : Le passage du système de Ptolémée au système de Copernic.

La science évolue de manière rationnelle (on peut procéder à une analyse logique qui permet
de justifier logiquement le choix du changement de théorie).
4. Le paradigme de la biologie contemporaine.

4.1. La vie, propriété de la matière.


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a) Le courant vitaliste.

Pour le vitaliste H Driesch, le vivant doit être appréhendé selon une méthodologie toute
différente de la matière inerte. D’après lui, une science biologique doit se construire sur de
tout autres présuppositions que la science physique. L’organisme vivant est constitué d’une
matière qui ne respecte pas les lois de la physique et comporte une propriété spécifique :
l’entéléchie, un facteur portant en lui-même son but, c’est – à –dire un principe qui conduit la
matière à s’organiser en un organisme complexe.

t1 t2

On explique un évènement au temps t1 en fonction


de ce qu’il deviendra en t2.

Ex : « Qu’est-ce que tu fais là ? Je vais au cinéma. »

b) Le courant mécaniste.

Les mécanistes postulent que si on veut faire une science du vivant, il faut la construire sur le
modèle de la physique. (Descartes par exemple)

Vie = matière inerte organisée de façon complexe, matériel physique.

Horloge

Descartes développe le concept d’ « animal - machine ». Chez lui, l’humain est composé d’un
corps « machine » mais aussi d’une âme.

Grâce à la mise en évidence de l’ADN par Watson et Crick en 1953, les mécanistes
supplantent les vitalistes. En effet, l’ADN n’est qu’un simple sucre, donc de la matière inerte.

Cette position mécaniste apparaît comme une première caractéristique du paradigme de


la biologie contemporaine.

4.2. La théorie cellulaire du vivant.

M. J. Schleiden, botaniste allemand du 19° siècle :


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« Le vivant est composé d’unités élémentaires appelées cellules. »

T. Schwann, zoologiste allemand du 19° siècle :

« La cellule est l’unité fonctionnelle fondamentale du vivant. Les cellules apparaissent


à un moment donné de la vie d’un organisme à partir d’une structuration du protoplasme : le
liquide vivant. Durant leur développement, les cellules libèrent un liquide intercellulaire qui
va devenir de plus en plus dense et va donner lieu, par un processus analogue à la
« cristallisation », à l’apparition d’une nouvelle cellule. »

Virchow, 19° siècle :

« Toute cellule provient d’une cellule. Seul le vivant peut produire du vivant. »

Ceci a donc conduit à une brève récupération de la théorie cellulaire par les vitalistes. Mais
les progrès considérables dans l’observation de la cellule, grâce notamment aux
développements de la microscopie électronique, de la génétique de Mendel et de Morgan, des
diverses disciplines (cytologie, histologie, embryologie, physiologie…), ont permis d’établir
« la théorie cellulaire ».
Celle-ci pose que la cellule est le plus petit élément capable de se maintenir en vie, de
contrôler ses activités, et de se reproduire par ses propres moyens.

La théorie cellulaire apparaît comme une deuxième caractéristique du paradigme de la


biologie contemporaine.

4.3. Le vivant et l’évolution.

Jean-Baptiste Lamarck (18°-19° siècle) propose un schéma explicatif de l’évolution qui se


développe sur deux plans distincts : la tendance à la complexification du vivant et la tendance
des animaux à être en harmonie avec le milieu.
La tendance à la complexification fut constatée par un Lamarck paléontologue. Il remarqua en
effet que plus on creuse dans les couches géologiques, et donc plus on remonte le temps, plus
la vie est simple.
Le deuxième mécanisme renvoie aux capacités du vivant à réagir aux modifications de son
environnement. En d’autres termes, il s’agit ici de la célèbre théorie « la fonction créé
l’organe », à laquelle il faut adjoindre « l’hérédité des caractères acquis ».

Charles Darwin (19° siècle) pose un point de départ différent de sa théorie. Pour lui, les
variations surviennent au hasard chez les organismes et l’interaction avec l’environnement
survient en un second plan. Cette interaction est abordée autour de deux notions : la lutte pour
l’existence et la sélection naturelle.
La lutte pour l’existence joue le rôle de filtre : dans le cas ou des individus sont confrontés à
des difficultés menaçant leur survie, c’est le plus apte (« the fitest ») qui survie. La sélection
naturelle est la conservation des différences et des variations individuelles favorables et
l’élimination des variations nuisibles.

Le concept de lutte pour l’existence de Darwin provient en fait de la thèse de Malthus :

Population
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Temps

Vient ensuite la théorie du néodarwinisme, phénomène évolutif, l’hypothèse de la


phylogenèse, l’hypothèse que chaque espèce provient d’une autre espèce, et qu’il faut
finalement remonter jusqu’à la matière inerte fait consensus chez les biologistes.

Le vivant est un système en évolution et l’homme participe à ce phénomène d’émergence à


partir du monde animal, lequel émerge lui-même du monde minéral : tel est un élément
important du paradigme de la biologie contemporaine.

4.4. Le concept d’écosystème.

Durant la première partie du 20° siècle, les botanistes proposent la notion de climax, qui
correspond à la communauté végétale mature pour un milieu donné.
Par opposition à ce concept de climax, les zoologistes ont développé le concept d’écosystème,
plus dynamique, plus ouvert aux interactions complexes entre les diverses espèces et
l’environnement.
C’est Tansley (en 1935), qui introduit le premier le concept d’écosystème par lequel les
scientifiques visent, pour un milieu donné, l’ensemble des interactions des diverses espèces
vivantes entre elles et avec le monde physique.
Le concept d’écosystème et les analyses détaillées des différentes interactions entre
populations et avec le milieu inorganique qu’il porte constituent une caractéristique,
récemment établie, du paradigme de la biologie contemporaine.

5. Enjeux philosophiques.

5.1. Réductionnisme méthodologique et réductionnisme métaphysique.


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Il faut distinguer deux formes de réductionnisme :


 Réductionnisme méthodologique
 Réductionnisme métaphysique

Pour le biologiste, l’homme est un organisme pluricellulaire complexe, en évolution et en


interaction avec les autres espèces de l’environnement. Mais le biologiste ne dit pas tout de
l’homme (relations, vie sociale, capacités intellectuelles, création artistique…).
Ces dimensions sont méthodologiquement mises entre parenthèses. On parle de
« réductionnisme méthodologique ». La personne qui doit être soignée est
méthodologiquement « réduite » à un organisme pluricellulaire en dysfonctionnement, tout
simplement parce que la démarche biologique contemporaine s’articule à ces présuppositions.

Il faut cependant prendre garde à ne pas présenter ce réductionnisme comme compte-rendu de


la réalité. Cette attitude peut être qualifiée de « réductionnisme métaphysique ».

Ex : 1. L’homme est un organisme pluricellulaire complexe.


2. L’homme n’est qu’un organisme pluricellulaire complexe.

L’affirmation 1 renvoie au réductionnisme méthodologique, tandis que l’affirmation 2 renvoie


au réductionnisme métaphysique. Dans cette dernière, le biologiste refuse de voir en l’homme
autre chose qu’un organisme. Remarquons que l’affirmation 1 n’implique pas la 2.

La science occidentale est réductionniste, mais il s’agit d’un réductionnisme méthodologique :


le corps humain est étudié comme un « amas de cellules », mais il n’est pas réduit à ça !

5.2. Science et vérité.

a) Le concept de vérité chez M. Heidegger.

Heidegger présente deux concepts de vérité : la vérité « adéquation » et la vérité


« dévoilement ».

Dans la perspective « adéquation », la vérité est pensée comme une correspondance entre le
réel et la théorie. En effet, la science se construit sous formes d’hypothèses que l’on confronte
à l’expérience.

Pour Heidegger, cette perspective « adéquation » doit être dépassée. C’est là qu’intervient la
perspective « dévoilement ». Il s’agit de produire une discours ou une pratique à travers
lesquels le réel se manifeste. En d’autres termes, il s’agit de montrer une dimension du réel
qui n’apparaît pas dans la théorie.

EX : la musique : dans la perspective « adéquation », et donc en théorie, le son est une onde
mécanique qui se propage de l’instrument à l’oreille, etc. Pourtant, il existe toute une
dimension de beauté de la musique, d’émotion, qui n’apparaît pas dans cette perspective
« adéquation ». Et c’est précisément cette dimension qui constitue la perspective de
« dévoilement ».
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Heidegger prétend que la science occidentale n’est construite qu’autour du concept


« adéquation ». Le rationalisme occidental prend possession de la vérité au prix de l’oubli de
l’essentiel. (Heidegger parle de l’ « oubli de l’être ») Pour Heidegger, là où les scientifiques
« oublient l’être », les artistes « dévoilent » du réel les dimensions délaissées par les
scientifiques.
Heidegger introduit également le concept de « réserve ». Il entend par là que même dans l’art,
le réel ne se manifeste pas dans toute sa richesse. Le réel est juste dévoilé très partiellement.
Chaque discipline a son niveau de « profondeur », de « dévoilement du réel » à l’intérieur
duquel elle est pertinente.

b) J. Ladrière et le cercle méthodologique des sciences de la nature.

b.1. Le cercle méthodologique dans les sciences de la nature.

Théorie, hypothèse Observation,


paradigme expérience, réel

Dans l’expérience scientifique, il y a confrontation à une instance extérieure à la théorie.


L’hypothèse peut se voir confirmée ou infirmée par l’expérience, mais le réel contacté est un
réel préparé en fonction de la théorie à tester.
Il n’y a donc pas d’objectivité absolue en science, mais une objectivité relative à un objet
théorique bien défini. La science opère une réduction objectivante.

b.2. Les limites de l’explication scientifique.

Ladrière distingue les limites en termes d’extensivité ou en termes d’intensivité.


Au sens de l’extensivité, la science est sans limite. Il n’y a pas de partie du réel intouchable,
non étudiable d’un point de vue scientifique.
Au sens de l’intensivité, la science est limitée sur ce qu’elle étudie. Le point de vue propre de
chaque discipline, son angle d’approche des phénomènes limite d’emblée ce qu’elle peut dire
sur le réel. L’approche qu’à une discipline sur un phénomène ne se substitue pas aux autres
approches offertes autres disciplines.

b.3. Une conception modeste de la science.


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De tout ceci, il ressort que la science n’est pas la seule activité qui pose un rapport à la vérité.
Il convient de prendre en compte le point de vue propre de chaque discipline, en précisant à la
fois la spécificité et les limites de celles-ci. Il faut reconnaître la pertinence et l’importance
d’autres approches du réel. On rencontre donc une certaine complémentarité entre ces
diverses approches du réel, mais qui ne parvient pas à décrire l’entière richesse du réel.

C’est là que Ladrière introduit un concept de vérité comparé à la métaphore de l’ « horizon ».

horizon
L’horizon fixe une direction.

L’horizon s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche.

Il en va de même pour la vérité : rien ni personne ne la possède jamais.

Ladrière développe enfin le concept d’une « connaissance critique », c’est-à-dire d’une


connaissance consciente de ses limites.

c) Rapports à la vérité et organisations sociales.

On peut envisager trois types de rapports à la vérité :


1. La vérité existe et on la possède.
2. La vérité n’existe pas.
3. La vérité existe, mais personne ne la possède.

1° attitude :
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La vérité existe. Quelqu’un


On la possède d’autre est dans
CONVAINCRE l’erreur

Pas respectable !

Ex : L’Eglise catholique « possède » la vérité…

Inquisition

Torture Ramené à la
« vérité »

Bûcher !

Dans la société soviétique, la lecture Marxiste tend à être considérée comme interprétation
scientifique…

Marxisme
= lecture de Interprétation
l’histoire. scientifique

Opposants = dissidents

Camp de rééducation,
hôpital psychiatrique.
2° attitude :
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La vérité n’existe Personne ne la


pas Personne n’est dans l’erreur possède

Tolérance extrême !

Cette attitude est tout sauf l’ouverture à la tolérance ! Car si personne n’a raison, personne n’a
tort ! (Et donc à ce moment, peut-on dire qu’Hitler avait tort ?) De plus, l’énoncé « la vérité
n’existe pas » présuppose lui-même un rapport à la vérité.

3° attitude :

Personne ne la
La vérité existe Concept d’horizon possède

Le concept de vérité comme horizon instaure à la fois un registre de tolérance entre les
personnes et les cultures et ouvre à un fonctionnement institutionnel qui recourt à la
confrontation des points de vues en présence (= démocratie…).

6. Enjeux pour une pratique scientifique, quelques pistes…

6.1. Science et pratique médicale.

La médecine occidentale est réduite méthodologiquement. Ainsi, les médecins sont « définis »
comme des spécialistes du disfonctionnement de l’organisme. Mais les pathologies sont bien
plus qu’un simple disfonctionnement de l’organisme !
C’est pourquoi il est important d’envisager, à l’intérieur des institutions hospitalières, des
interventions qui soient d’une autre nature que strictement médicale.

Ex : Les soins palliatifs, qui accompagnent les gens dans la mort, autrement que par simples
procédés analgésiques.

6.2. Sciences de la nature et autres approches.

De multiples disciplines tentent d’approcher scientifiquement les différentes facettes de


l’humain « négligées » (méthodologiquement) par la médecine : psychologie, sociologie,
anthropologie… Mais les sciences de la nature ont tendance à déprécier ces démarches. Il en
va de même pour les pratiques médicales différentes (homéopathie, médecine
traditionnelle…). L’idéal sera d’adopter une attitude d’ouverture critique, ouverture par
rapport aux autres disciplines, ouverture par rapport aux autres cultures, ouverture qui
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s’inscrit dans l’horizon théorique d’une vérité toujours au-delà de chaque discours
disciplinaire.

7. Conclusion.

Le concept de connaissance critique est particulièrement important : il faut bien être conscient
des limites de la science. La science dit quelque chose, mais PAS TOUT !!! C’est pourquoi il
faut faire confiance à la rationalité de la science, mais de manière critique.
Etre contient des limites de sa discipline, c’est ça, être « universitaire ».

CHAPITRE 2 : Science et société


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Introduction.

L’objet de ce chapitre est de comprendre comment la science influence la société.

1. Sciences, techniques, technologies.

1.1. Diverses tendances de la philosophie de la technique.

a) Philosophes technophobes.

Heidegger prend distance par rapport à ce qu’il appelle la conception instrumentale et


anthropologique de la technique. Cette conception voit dans la technique un moyen au service
de certaines fins. La technique est un semble de dispositifs élaborés et utilisés en vue
d’objectifs déterminés. Cette conception est neutre par rapport à l’homme et ignore
l’influence de la technique sur l’homme. C’est cet aveuglement que Heidegger va mettre en
évidence par ses analyses.

Avant Socrate :

Etre = physis
= nature Par elle-même

DEVOILEMENT La Nature se donne


à connaître.

Par l’homme et
sa technique

La technique est un mode de dévoilement.

Platon puis Descartes :

La technique est liée à la science : chacune s’appuie sur l’autre, elles sont dépendantes.
La technique ne s’inscrit plus dans une logique de dévoilement, mais dans une logique de
l'adéquation, dans le registre de la maîtrise. La technique est lieu de prise de possession de la
nature et donc de l’homme.
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Concept de Gestell – arraisonnement.

 Provocation de la nature par l’humain, pour asservir le registre imposé par le


scientifique (opératoire, maîtrise, calcul, prédiction…)
 Idée de structure, de système. La science est un savoir systématique qui présente une
grande cohérence et est marquée par une visée de la totalité. Dans se volonté de
maîtrise, le projet technique est marqué par cette même systématicité et cette même
vue totalisante.
 Visée de la totalité + oubli de l’être = asservissement de l’humain.

Quelle issue envisager ? L’art = autre regard, langage à visée de dévoilement.

J.Ellul propose une philosophie de la technique posant de manière radicale l’autonomie du


« système technicien ». Pour lui, l’homme ne contrôle par l’évolution de la technique ; au
contraire, la technique connaît ses propres lois d’évolution qui contraignent la dynamique
sociétale.
Essence
Ex :

Pneus
Tracteur

Etc.

L’homme contrôle peut-être un élément, mais le système le contrôle. La technique est-elle


encore réellement au service de l’homme, ou l’homme est-il au service de la technique ?

Ex : La technique nous permet de nous chauffer, nous éclairer… Mais on s’y habitue et on en
devient esclave. (Que se passe-t-il lors d’une panne de courant ?)

J. Ellul dit aussi que cette contrainte posée par la technique sur l’homme prend des
dimensions d’universalité : les solutions proposées par la technique s’imposent à toutes les
cultures en raison de leur efficacité. Dès lors, la technique supprime toute différence
culturelle, elle prend des allures totalitaires.

Ex : Mac Donald et Coca-Cola sont universels, mais ont le monopole, ne laissant aucune
place aux alternatives des autres cultures.

Enfin, la technique est antihumaniste. L’homme est plus utilisé que servit par la technique.

Ex : Le film « Les temps modernes », de Chaplin. (Chaînes de montage)

Quelle issue ? La tradition religieuse.

b) Modernité et technophilie critique.


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Gilbert Simondon (20° siècle) analyse la genèse de la technique et distingue trois modes
d’existence de l’objet technique : l’élément, l’individu, l’ensemble.

L’élément : correspond à l’outil, l’instrument. L’élément technique est libérateur.

Ex : Le marteau : sorte de prolongement du bras, du corps. Le marteau est au service de


l’artisan.

L’individu : Stade de la machine, qui correspond à l’articulation finalisée de divers élément.


L’individu technique est également libérateur, mais impose une contrainte, un certain rythme à
l’homme.

Ex : la machine à vapeur : développe des forces gigantesques par rapport aux capacités de
l’être humain, mais nécessite une alimentation incessante en bois. De plus, l’individu machine
est rival de l’homme au point de vue de l’emploi, et en fait un servant.

L’ensemble : Réseau d’individus techniques densément interreliés. L’humain se voit relégué


au rang de serviteur d’un réseau, dont il ne perçoit ni ne contrôle l’organisation.

Simondon constate bien l’asservissement de l’humain par la technique. Cependant, il plaide


non pour un refus de la technique mais pour une intégration de la technique dans la culture.

Simondon propose une approche des interactions entre technique et culture dans
« L’individualisation psychique et collective ». Pour lui, la culture est un lieu de production de
symboles. Cette production de symbole est nécessaire pour relier entre elles les
représentations partielles souvent porteuses d’incompatibilités : discours scientifiques,
techniques, juridiques, philosophiques, religieux, artistique…
Simondon souligne deux apports majeurs de la technique à la culture :

 Elément d’extériorité : la technique décloisonne le système symbolique. En effet, les


techniciens entretiennent une relation à la nature qui est en dehors du système
symbolique. Le rapport à cette extériorité qui entre dans le système symbolique est
libérateur et dynamisant. Libérateur parce qu’il casse la clôture symbolique
dominante. Dynamisant parce qu’il est source de nouveautés.
La technique est donc rapport à une extériorité qui induit de la nouveauté.

Ex : Si on amène un tracteur dans une culture qui ne connaît pas ça, ça casse tout le
fondement de cette culture.

 La technique est également rapport à une extériorité qui ouvre à l’universalité. Dans
toute culture, le rapport à la nature impose un système de contraintes partagées par
toutes les cultures (en matière de santé, d’énergie, d’alimentation, de techniques
agricoles…). L’association de l’évolution technique aux sciences de la nature renforce
la dimension d’universalité de la contrainte. En effet, les sciences de la nature sont
marquées par une visée de l’universel. Et les lois de la nature sont indépendantes des
cultures qui les produisent. Par conséquent, les technoscientifiques sont marqués par
cette même universalité.
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Jean Ladrière propose des analyses qui rejoignent les perspectives développées par
Simondon. Chez Ladrière, on retrouve une conception de la technique comme système qui
tend à une certaine autonomie par rapport à la dynamique sociétale. Le domaine
technologique s’organise en réseau relativement autonome qui est en interaction avec la
culture et qui compromet définitivement la clôture systématique des cultures traditionnelles
portée en particulier par le discours mythique.

Elément technologique
nouveau

Refus Délimitation des domaines

Discours mythique Contradiction Discours scientifique

Reconstitution de l’unité de vision, débouchant


sur un système aux articulations plus souples,
voir un système multicentré.

c) Postmodernité et technique.
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D. Bloor propose quatre principes pour une sociologie de la connaissance auxquels il articule
son travail. Pour lui, une sociologie de la connaissance devrait :

1. Etre causale, c’est-à-dire s’intéresser aux conditions qui donnent naissance aux
croyances ou aux stades de connaissance observés. Les croyances ont, bien sûr, des
causes autres que sociales.
2. Etre impartiale vis-à-vis de la vérité ou de la fausseté, de la rationalité ou de
l’irrationalité, du succès ou de l’échec. Chacun des termes de cette dichotomie doit
être expliqué.
3. Etre symétrique dans son mode d’explication. Les mêmes types de causes doivent
expliquer les croyances « vraies » et les croyances « fausses ».
4. Etre réflexive : ses modèles explicatifs doivent s’appliquer à la sociologie elle-même.

Pour Bloor, la connaissance scientifique n’est donc qu’une « croyance » comme une autre. La
sociologie de la connaissance doit pouvoir expliquer cette croyance de la même manière que
les autres.

En conséquence à ces présuppositions, plusieurs investigations furent menées :

 Knorr-Cetina : scientifique = raisonneur « contextuel » dont le raisonnement est


marqué par le contexte concret de sa recherche.
 B. Latour : fait scientifique = aboutissement d’un long processus de discussion et de
négociation.

Ce scepticisme relativiste est une des composantes importantes du concept de postmodernité


et conduit à considérer les progrès associés à la science, non comme un processus historique
universel, mais comme un processus enraciné dans un contexte culturel particulier. C’est la
dominance contextuelle de cette culture qui a conduit à l’illusion d’une rationalité comme
porteuse d’un rapport à l’universel.

Une autre composante de la postmodernité en relation avec la technique est mise en évidence
par Engelhardt.

Modernité Postmodernité

Emprise de la technologie Emprise de la technologie


sur la Nature. s’étend au corps humain.

Importance accordée à la Le concept de nature humaine


personne humaine. se vide de toute signification.
(des formes extrêmes
envisagent un remodelage
possible du corps !)

d) Conclusion.
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1. Aussi bien chez les technophobes que les modernes voire postmodernes, la technique
prend la forme d’un système complexe qui tend à prendre une autonomie relative dans
les processus évolutifs. Cette autonomie est exacerbée par J. Ellul, elle est au contraire
relativisée par l’approche postmoderne, elle est soulignée, sans être absolutisée, par
l’approche moderne critique.
2. Le dialogue apparaît difficile entre la position technophobe de Heidegger, la position
technophile de Engelhardt et la position critique de Simondon.
3. Importance du thème de la technique dans la problématique de la modernité.

1.2. Expertise et complexité sociotechnique.

a) technique et technologie.

TECHNIQUE : procédure TECHNOLOGIE :


spécifique par laquelle on technique dans la société
peut obtenir un résultat (avec les impacts que
déterminé cela implique)

Ex : voiture = moteur à explosion Voiture = moteur à explosion…

+ Infrastructure routière
(modification du paysage),
parkings, essence (pollution)…

b) Le domaine de l’expertise.

En général, l’expert est un scientifique spécialiste de la technique en laboratoire, auquel on


demande de prendre position sur un choix technologique, autrement dit un choix qui implique
les modifications sociales induites par l’innovation technologique. Le problème est que si
l’expert a bien compétence sur la technique, sa compétence sur le choix social est beaucoup
plus limitée.

Analyse de cas 1 : les variétés à haut rendement (VHR).


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Recherches sur l’amélioration


du riz, maïs, blé…

En labo : Dans la société :

Génial : production x3 ! Les VHR nécessitent une bonne


irrigation, un terrain riche et enrichi
par les engrais, un usage important de
pesticides.
Toutes ces contraintes impliquent des
investissements importants. Ainsi, les
gros exploitants ont effectué les
investissements nécessaires, mais les
petites exploitations n’ont pas su
rembourser et ont dû vendre leur petite
exploitation. De plus, le prix de revient
des céréales a augmenté, du fait des
investissements coûteux. Or, la
population pauvre connaît d’énormes
problèmes de solvabilité…

Analyse de cas 2 : le médicament, entre activité chimique et fonction symbolique.

Les tests en double aveugle et l’efficacité physiologique

Ni les patients ni les prescripteurs ne savent s’ils utilisent un vrai médicament ou un placebo.
Seul le médecin expérimentateur le sait. Cette méthodologie vise à mettre en évidence une
efficacité physiologique dégagée de la dimension psychologique du recours au médicament,
en même temps qu’elle présuppose une dimension psychologique importante.

Brevet et taux de renouvellement des spécialités


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Temps (années)
T=0 T = 20
Déposition Expiration
du brevet du brevet

Entre t = 0 et t = 5 à 10
Epreuves (habillage
pharmaceutique, essais
toxico-pharmacologiques, Quelques années avant l’échéance du brevet
essais cliniques) Mise sur le marché d’un produit de
remplacement qui présente les mêmes
propriétés thérapeutiques, avec des
améliorations secondaires suffisantes pour
que le produit soit accepté comme nouveau
médicament.
La firme conserve ainsi le contrôle de la
filière dont elle était à l’origine.

Nouveauté et efficacité symbolique

Dans nos pays, le médicament joue un rôle essentiel dans la relation thérapeutique. En effet,
chaque consultation se clôture par une ordonnance où le médicament joue une double fonction
symbolique :
 Pour le patient, le médicament exprime le fait qu’il a été écouté, pris au sérieux
 Pour le médecin, prescrire le médicament le plus récent, c’est prendre au sérieux le
patient et lui assurer une médecine « de pointe », qui prend en compte les derniers
développements des sciences occidentales.
Ce fonctionnement symbolique fait les affaires de l’industrie pharmaceutique qui répond à
une logique de politique strictement économique.

Les résistances aux médicaments génériques

Sur le plan physiologique, une molécule active il y a 20 ans l’est encore de nos jours. Une
gestion rationnelle tendrait à favoriser les molécules qui ont fait leurs preuves et dont on
connaît à la fois les modes de fonctionnement et les effets secondaires. Mais c’est compter
sans le mode de fonctionnement symbolique du médicament, où la nouveauté, le progrès, le
fait d’être à la pointe du progrès, sont décisifs.

c) L’expert : approche théorique.


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L’expertise scientifique est un lieu d’interface entre la science et la société, et la procédure


d’expertise met en jeu à la fois une image de la science et une image du fonctionnement
sociétal.

Modèle technocratique

Dans le modèle technocratique, le pouvoir de décision en ce qui concerne les technologies est
entièrement aux mains des ingénieurs, le choix d’une politique de santé est entièrement aux
mains des médecins.
Une telle position néglige totalement la distinction entre technique et technologie. L’expert est
certes spécialiste de la technique en laboratoire, mais il lui est impossible de prendre
correctement en compte les facteurs économiques, sociologiques, psychologiques… induits
par la mise en société de la technique.
Une telle position implique également une « conception forte » de la science qui atteint la
certitude et se caractérise par « un discours unique » incontestable.
Enfin, une telle position présuppose une non-distinction du fait et de la valeur.

Ex : Certains courants sociobiologiques visent à rendre compte du comportement humain en


fonction d’une stricte détermination génétique.

Modèle wébérien

Le modèle wébérien repose sur la distinction des deux registres de la fin et des moyens. Le
politicien définit les objectifs à atteindre, le technicien décide des moyens les plus pertinents à
mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs.
Le modèle wébérien est tout à fait compatible avec une conception « forte » de la science.
Une fois les objectifs définis, le technicien peut faire son travail en toute autonomie
(autonomie associée à une présupposition de neutralité de la technique).

Modèle pragmatico-politique

Habermas prend distance par rapport au modèle wébérien sur deux plans : le théorique et le
social. Les processus d’innovation technologique se heurtent à des remises en question de
plus en plus fréquentes par la société civile. Les « accidents technologiques majeurs » -
Tchernobyl, sang contaminé, vache folle, dioxine… - prennent dans ce contexte une valeur
symbolique. Le rapport à la scientificité s’en voit doublement modifié :

 On n’est plus dans le registre de la certitude, ce qui aboutit à la distinction entre


prévention et précaution. Prévention = éviter des dangers connus, quantifiables ;
précaution = prise en compte de dangers hypothétiques, non quantifiables.
 On n’est plus dans le registre de la neutralité sur le plan des valeurs. Les implications
sociétales de la technique conduisent à revendiquer un contrôle démocratique tout au
long du processus de mise en œuvre de la technologie.

Au modèle wébérien accordant une large autonomie à la technique se substitue un registre de


« modernité réflexive », qui reconnaît la spécificité de la rationalité scientifique, tout en étant
attentive à la fois aux limitations du point de vue scientifique et à la complexité de l’approche
des conséquences d’une innovation technologique.
Modèle postmoderne
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Le dernier modèle nie complètement l’autonomie de la science. Dans les travaux de Latour, le
discours scientifique est un élément parmi d’autres qui entre en jeu dans les rapports de forces
qui caractérisent les négociations, sans que lui soit reconnue la moindre autonomie. La
science n’est plus un processus qui vise une connaissance, la science est simplement une
démarche impliquée dans les rapports de force qui caractérisent les négociations qui président
à tout innovation technologique.
L’innovation technologique doit d’emblé être analysée en termes de négociations et de
rapports de forces, sans que la science n’y reçoive une place privilégiée ou une logique
spécifique.

Ex : Lors de la première crise de la vache folle, l’absence d’un consensus scientifique sur
l’évaluation des risques a conduit en un premier temps à une pure logique de négociation
politique dans l’adoption des mesures économiques.

d) Conclusion

 On peut effectuer un rapprochement entre les diverses philosophies de la technique et


les figures de l’expert. Au modèle wébérien et habermassien correspond l’attitude
moderne critique, qui reconnaît de manière critique une spécificité de la démarche et,
partant, de la connaissance scientifique. La figure postmoderne rejoint la tendance à
l’extrême relativisation du discours scientifique propre au courant fort de la sociologie
des sciences. Dans le modèle postmoderne, la technique se voit purement et
simplement réduit au politique : on est dans l’univers du tout négociable, il n’y a plus
de véritable résistance d’un extérieur au discours.
 Lorsque la fonction de l’expert est d’anticiper l’impact d’une innovation
technologique sur le plan sociétal, il ne peut y avoir d’expertise qu’interdisciplinaire.
Un expert est spécialiste dans son domaine, mais pas dans les autres !
 Il faut reconnaître une non-neutralité de l’expert, sans que la suspicion soit radicale au
point de remettre en cause la spécificité du discours scientifique. (il s’agit du modèle
de « modernité critique ». Une position postmoderne reviendrait à nier la spécificité,
voir l’intérêt du discours de l’expert.)
 L’expertise relève du registre du fait et la prise de décision finale implique
nécessairement le registre des valeurs. Il y a donc une distinction entre la fonction
d’expertise et la fonction de consultation de la population. (en effet, l’expertise peut
tenter d’anticiper l’impact de technologies nouvelles sur le fonctionnement sociétal,
mais elle ne résout pas la question de savoir si cette évolution est souhaitable ou non)
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1.3. Science, technique et pratique médicale.

a) Science fondamentale, science appliquée, technique.

La science fondamentale se donne un objectif de connaissance, d’analyse des mécanismes des


phénomènes, de recherche d’explication. La science fondamentale cherche à construire des
théories explicatives des phénomènes qu’elle étudie. La visée fondamentale est la
connaissance et l’explication.
La science appliquée se donne pour objectif la mise au point de techniques à introduire dans
la société. Cette mise au point se fait en référence aux théories des sciences fondamentales,
c’est pourquoi on parle de sciences appliquées.
A cette distinction, il faut apporter plusieurs précisions :

 Il faut relativiser cette distinction. En effet, il est bon de préciser qu’aujourd’hui, les
sciences fondamentales sont pratiquement autant influencées par l’utilité du projet en
société que les sciences appliquées. (la recherche fondamentale est d’ailleurs souvent
financée par le privé…)
 Un schéma classique conduit à identifier technique et science appliquée. A l’intérieur
d’un tel schéma, la science précède la technique et l’évolution de la technique est
seconde, à la fois chronologiquement et causalement, par rapport à l’évolution des
sciences. Mais des recherches récentes montrent au contraire une certaine
indépendance entre l’histoire des sciences et l’histoire des techniques. Il arrive parfois
même que la technique précède la science !

Ex :
1. La machine à vapeur est arrivée bien avant les progrès de la thermodynamique.
Ces progrès reposent d’ailleurs sur l’analyse du fonctionnement de la machine
à vapeur.
2. La cartographie du génome relève de l’application de techniques de plus en
plus sophistiquées mais qui comportent peu d’éléments théoriques vraiment
neufs. C’est le travail ultérieur d’analyse du fonctionnement du génome et de
sa régulation qui s’avérera particulièrement riche sur le plan des avancées
théoriques.

b) Sciences biomédicales et/ou art de guérir.

La pratique médicale présente les caractères d’une science appliquée. Cependant, le concept
d’ « art de guérir » lui convient mieux. Le médecin est avant tout un thérapeute, quelqu’un
dont la fonction principale est de tenter de guérir la personne malade. Dans ce contexte, le
médecin est forcé d’agir, quelque soit le degré d’avancement de la science. C’est ce qui
distingue la clinique d’une simple science biomédicale appliquée. La clinique est l’art du
diagnostic et de la thérapie. Cet art se rapproche plus d’une technique que d’une science
appliquée.
En tant que technique, la clinique a son histoire propre et une relative autonomie de ses
propres critères. C’est ainsi que, dans la pratique clinique, l’image de l’homme comme
système pluricellulaire hautement structuré, liée au paradigme de la biologie contemporaine,
se voit nuancée par des approches plus traditionnelles où l’individu malade peut être abordé
de manière plus globale et où la psychologie individuelle peut être prise en compte dans le
Cours de Philosophie Page 29 06/07/2019

diagnostic et dans le traitement. Quelqu’un qui a des problèmes cardiaques n’est pas
seulement un muscle fatigué !

Un autre indice du statut de technique de la pratique médicale est la procédure


d’établissement de l’efficacité physiologique du médicament. La mise en évidence de
l’efficacité d’un médicament ne correspond pas à une explication du mode d’intervention du
médicament. On est dans le registre de la thérapie, pas dans le registre de l’explication.

Ex : L’aspirine est une substance utilisée depuis bien longtemps, dont l’efficacité est avérée,
mais dont le mode d’action n’a été établi que récemment.

2. Sciences et idéologies.

2.1. Concept d’idéologie dans le Marxisme.

a) Infrastructure et superstructure.

Société = infrastructure + superstructure


Modes de production
= technologies en cours à
un moment historique
donné

Infrastructure
= sphère économique
Rapports de production
= rapports sociaux induits
par les divers modes de
production

Politique Religion

Superstructure Juridique Philosophie

Idéologie Enseignement
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b) Dominance et détermination.

Dans toute société, il y a une instance dominante.

Ex : Au Moyen – Âge, l’instance religieuse est dominante. En période Moderne, l’instance


politique est dominante.

Le Marxisme introduit en plus la notion de détermination. En fait, la dominance n’est


qu’illusoire. L’évolution de la société n’est pas dépendante de l’instance dominante, mais bien
des contradictions à l’intérieur de la sphère économique. On trouve ici la thèse centrale de la
« détermination en dernière instance par l’économique ». Ce sont les contradictions à
l’intérieur de l’économique qui déterminent quelle instance va être dominante.
Dans ce contexte, la sphère idéologique se donne l’illusion d’un rôle prépondérant dans
l’évolution d’une société, alors qu’en fait, l’idéologie a pour fonction décisive de maintenir en
place les rapports sociaux. Le rapport à la vérité en jeu dans les discours de l’instance
idéologique est illusoire. Derrière cette visée de la vérité, se joue en réalité une fonction
sociale de maintien des rapports sociaux.
On découvre là un soupçon sur tout ce qui fait partie de la sphère idéologique : la religion, la
philosophie, etc.

2.2. Le concept d’idéologie chez P. Ricœur.

L’idéologie est considérée comme un système conceptuel qui assure la cohésion d’un groupe
en donnant cohérence à son action.

Idéologie = double fonction

Fonction de légitimation : Fonction d’occultation :


Justification de l’action, Occultation des incohérences ou des
légitimation de l’existence intérêts non avouables également en jeu
d’un groupe en tant que tel. dans l’action du groupe en question.

Il y a prise de conscience de la nécessité des idéologies. Sans idéologie, sans principe


organisateur, une société peut difficilement exister et durer dans le temps. Mais il y a
également prise de conscience de la double fonction de légitimation et d’occultation en jeu
dans le fonctionnement de l’idéologie, occultation qui provient du caractère illusoire de
l’idéologie dans le système marxiste.

Ex : La fabuleuse histoire de la découverte de l’Amérique occulte souvent le génocide des


Indiens dont il a été question lors de celle-ci.
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2.3. Idéologies et sciences.

A science et la technique sont-elles pensées et vécues dans nos sociétés comme des
idéologies ?

a) Les rapports indirects.

Pourquoi parler de rapports indirects ? Parce qu’il est rare que les idéologies en jeu dans les
pratiques scientifiques fassent l’objet de déclarations de principe explicites. Leur caractère
non dit rend ces dimensions idéologiques de la pratique scientifique d’autant plus efficaces
qu’elles sont occultées.
Une idéologie fort répandue dans le monde scientifique relève du positivisme scientifique qui
porte sur une double perception de l’activité scientifique :
 Tout d’abord, la science est perçue comme le lieu d’une objectivité absolue de telle
sorte qu’elle tire de là un statut de supériorité par rapport à toute autre approche du
réel. Cette affirmation est une idéologie. En effet, on y retrouve les deux fonctions de
légitimation et d’occultation.
La légitimation de la pratique scientifique est donnée par l’affirmation de l’objectivité
absolue de la science.
L’occultation est donnée par le réductionnisme métaphysique de la science : les
rapports aux autres disciplines, aux autres cultures… sont occultés.

 Travailler au progrès de la science revient à travailler au progrès de la société. La


fonction de légitimation sociale d’une telle affirmation est évidente. Mais qu’occulte-t-
elle ? En d’autres termes, est-ce que tout progrès technique a concouru au bien-être de
l’humanité ?
Il est difficile d’y répondre. Car si la science a permis d’améliorer les conditions de
vies de nombreux habitants, elle a aussi menée à Hiroshima. Dans le contexte de la
seconde guerre mondiale, il est bien difficile de savoir si Hiroshima était évitable ou
non, mais au moins s’agit-il de reconnaître que la question a un sens ! Or, l’idéologie
d’objectivité et de neutralité de la science conduit à occulter la question elle-même !
Il en va de même pour toute la problématique d’évaluation des technologies. L’image
d’une science objective hors du social occulte, dans le passé, les implications
sociétales des développements scientifiques et technologiques.

Ex : Un exemple d’idéologie en jeu dans une pratique scientifique : la Conquête de l’espace.


Aucune idéologie ne semble s’y trouver. Et pourtant, il y en a une. Le but de la conquête de
l’espace était militaire (missiles intercontinentaux). Mais ce but était occulté par la
magnificence du projet.
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b) Les rapports directs.

Prenons l’exemple du Darwinisme. Pour écrire sa théorie de la sélection naturelle des espèces,
Darwin s’est basé sur les travaux de Malthus, sur les techniques de sélection artificielle, et sur
les travaux d’Adam Smith et des économistes écossais. Ces derniers (qui sont les premiers
penseurs libéraux) proposent un fonctionnement de la société humaine où la compétition entre
les entreprises, en fonction de leurs intérêts particuliers, conduit à un fonctionnement global
optimal. Il y a compétition entre les entreprises qui aboutit à la sélection des plus performants.
A la différence de Malthus, il y a changement pour un meilleur fonctionnement.

Un premier lien apparaît entre science et idéologie. En amont des théories, le scientifique
cherche des schémas de pensée, des intuitions pour l’élaboration des théories qu’il peut puiser
dans d’autres contextes disciplinaires.

Il faut également souligner les liens idéologiques en aval de la science, dans l’utilisation qui
est faite de certaines théories scientifiques dans les conflits idéologiques qui marquent la
dynamique sociétale. Si on se réfère de nouveau au Darwinisme, on peut citer ce que l’on a
appelé le Darwinisme sociétal. Son initiateur était Spencer. Il reprend la théorie de la sélection
naturelle pour l’appliquer à la société humaine. La société y est vue comme un lieu de
concurrence généralisée. Les moins aptes doivent être éliminés sans recours et sans égards.
Spencer veut donc bannir tout politique sociale.

On peut aussi citer l’eugénisme, transposition par Galton des principes de la sélection
artificielle à l’espèce humaine. Pour Galton, il faut engager une action de sélection artificielle
institutionnalisée.

N.B. : Eugénisme Pour Galton, les « tarés » sont des porteurs de tares au point de
vue génétique. Dès lors, ils ne doivent pas se reproduire pour ne
pas transmettre leurs tares.
Taré né

Toutes ces positions ont un caractère abrupt, mais elles tirent de leur lien au darwinisme un
statut de crédibilité qu’elles n’auraient jamais eu autrement.

2.4. Conclusion.

On est plus dans un monde ou toute innovation technologique est perçue d’emblée comme
concourant au bien-être de l’humanité. Le concept de progrès par la technologie garde sa
pertinence mais le lien automatique entre progrès technologique et progrès sociétal est
aujourd’hui remis en cause.
Le concept de « modernité critique » a permis de rendre compte de la référence à une
connaissance critique. Ce concept s’enrichit ici d’un rapport critique à l’innovation
technologique. Dans ce contexte, l’attention aux interactions entre science et idéologie prend
tout son sens.

CHAPITRE 3 : Nature, santé, environnement


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Descartes Ecologie Dimensions Deep Ecology


scientifique symboliques de
l’écologie
Concept Vérité Refus de
d’écosystème « adéquation » et l’anthropocentrisme
vérité « spécifisme »
« dévoilement »

Sujet / Objet Sujet / Objet : Subjectification de Hypothèse « GAIA »


gestion l’objet

Domination Domination / Egalité Intouchabilité


Participation

Externalité Participation Evolution biologique Dépendance


et histoire culturelle

Animal - machine Inversion rapport


homme / nature

Capacité finie :
stocks finis en amont
et en aval

Conception Conception Conception Conception


« optimiste »de la « critique » de la « critique » de la « négative » de la
science science science science

1. Un rapport pluriel à la nature.


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1.1. La science moderne et le rapport cartésien à la nature.

Depuis le 18° siècle, la science occidentale a suscité un nouveau rapport de l’homme à la


nature que Descartes, le premier, a tenté de formaliser.
Une première caractéristique des relations homme/nature repose sur la distinction entre sujet
et objet. En référence à la Genèse biblique, Descartes considère que l’homme est un être
supérieur aux animaux et aux choses naturelles. La nature, qui comprend également les
animaux, constitue un ensemble d’objets à la disposition des êtres humains. En prolongement
de cette perspective, Descartes développe le concept d’ « animal-machine » où l’animal est
considéré comme un mécanisme sophistiqué analysable par les lois de la physique et de la
matière. Il en va de même du corps humain. Mais Descartes distingue radicalement l’âme du
corps (dualisme cartésien). L’âme, complètement distincte du corps, rend l’homme supérieur à
toutes les autres créatures.
En conséquence, la relation homme/nature se développe sur un fond d’externalité : l’homme
est complètement extérieur à la nature. Dans la perspective cartésienne, l’homme est un être
de culture… Sa spécificité est précisément d’échapper aux contraintes naturelles, de
soumettre la nature et de l’inscrire dans ses projets. Les êtres humains sont là pour maîtriser le
monde et pour soumettre tous les êtres, vivants ou non vivants, à leur service.
La conception cartésienne du rapport homme/nature présente trois caractéristiques
importantes :
 Objectalité
 Externalité
 Domination

Ex : Dans la pratique d’agriculture intensive, on ne parle plus de bœufs, lait, œufs… mais de
« denrées » alimentaires.
La pratique médicale est fondée sur un refus du respect de la nature. Prendre des
antibiotiques, c’est privilégier la vie d’un seul mammifère supérieur plutôt que des millions de
bactéries. La science occidentale n’est pas fondée sur un respect de la nature, mais sur un
respect de l’humain !

La biologie contemporaine a bien sûr rompu avec la conception strictement machinique du


vivant. Mais la présupposition fondamentale de Descartes, qui consiste à aborder le vivant
selon les mêmes présupposition que la matière inerte, s’est vue largement mise en œuvre en ce
20° siècle avec les développements des la biologie cellulaire et de ses liens avec la biochimie.
La découverte de la structure de l’ADN est une valeur symbolique de la victoire du point de
vue mécaniste.

1.2. L’écologie scientifique et les contraintes environnementales.


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L’externalité qui caractérise la position cartésienne est remise en cause par le concept
d’écosystème. Les êtres humains sont élément de l’écosystème naturel et ils dépendent de
l’évolution du système général auquel ils participent.

Dans le même mouvement, la relation homme/nature perd son statut de domination. Puisque
l’être humain dépend de l’évolution de l’écosystème, il n’y a plus à proprement parler
domination mais bien solidarité entre l’espèce humaine et les autres espèces de la Planète.
Une caractéristique importante de la pensée écologique est la problématique des stocks finis,
aussi bien en amont qu’en aval :

 En amont, on trouve tout ce qui concerne les matières premières et l’énergie nécessaire
aux activités humaines et à la vie d’une société (pétrole, uranium, eau…).
 En aval, on trouve tout ce qui concerne la « pollution ». Les activités humaines
modifient profondément les écosystèmes (fluviaux, marins, océaniques,
atmosphériques). Jeter ses déchets dans la mer à une influence sur l’écosystème
marin : la mer n’est pas une quantité d’eau infinie ! C’est un stock finis !

Le rapport à la nature apparaît, dès lors, comme profondément marqué par toute une série de
contraintes qui déterminent les conditions d’évolution des sociétés humaines.
Le concept cartésien de maîtrise de la nature fait place au concept de gestion des écosystèmes,
qui explicite cette situation ambiguë à la fois d’appartenance et de distance par rapport au
système considéré.

Paradoxalement, alors même que le concept d’écosystème est un produit de l’activité


scientifique, l’écologie scientifique remet en cause le lien automatique entre progrès de la
science et progrès sociétal. (Les grandes catastrophes écologiques telles que Tchernobyl,
l’effet de serre, la pollution des nappes fréatiques… sont en grande partie liées à des
développements technologiques.) Dès lors, toute innovation technologique n’est plus
considérée d’emblée comme porteuse automatique de progrès sur le plan sociétal.

Au concept de progrès indéfini par la science a succédé le concept de développement durable,


par lequel on veut intégrer les contraintes environnementales à l’intérieur d’un projet de
société qui reste ouvert à l’innovation technologique.

1.3. Au-delà d’un rapport strictement fonctionnel à la nature : les


dimensions symboliques de l’écologie.
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L’écologie scientifique, dans le prolongement de la position cartésienne, se maintient dans un


registre d’un rapport strictement fonctionnel à la nature : la nature reste bien un système
d’objets à la dispositions de l’être humain, de telle sorte que la protection de la nature ne
prend sens que dans la mesure ou c’est l’espèce humaine qu’il faut protéger.

Ex : Dans nos régions, les grands prédateurs ont disparu, et ce n’est pas pour autant que notre
écosystème n’est plus viable !

Dès lors, on perçoit qu’il existe un rapport à la nature plus complexe qu’une relation purement
fonctionnelle, mais l’écologie scientifique ne prend pas cela en compte. Les espèces doivent-
elles être considérées comme des fins ou juste comme des moyens ? (Doivent-elles être
respectées pour elles-mêmes ou pour leur contribution à la viabilité d’un écosystème ?)
Pour Kant, seul l’être humain est une « fin en soi ». Les objets naturels et les autres êtres
vivants sont par conséquent en situation de dépendance par rapport à l’humain sur le plan de
leur statut éthique.

C’est pourquoi il est intéressant de considérer qu’entre l’écologie scientifique purement


fonctionnelle et l’ « écologie profonde », il y a une troisième voie qui tend à accorder à des
éléments de la nature une valeur autre que celles de simples objets, sans en faire des égaux de
l’être humain.
J. Callicot propose une distinction entre « éthique anthropocentrique » et « éthique
anthropogénique ».

Ethique Anthropocentrique Ethique Anthropogénique

Homme Centrée Homme Né

La Deep Ecology remet en question l’anthropocentrisme de l’éthique moderne au nom de la


nature à respecter, en allant jusqu’à remettre en cause le respect de la personne humaine.
Mais elle répond difficilement à l’objection qui souligne le fait que même ce refus de
l’anthropocentrisme est le fait des humains, qui sont les seuls à choisir leur système de
valeurs.
La position anthropogénique répond à cette objection. En effet, elle prend acte de la
présupposition moderne que c’est bien l’être humain qui pose le système de valeurs
auxquelles il décide de se référer. De plus, elle respecte le primat de l’être humain sur le plan
éthique et, dans le contexte d’un système hiérarchisé, elle accorde une valeur importante à des
espèces ou à des écosystèmes.
Plusieurs systèmes de justifications de ces valeurs existent. En voici deux.

a) Heidegger et le rapport esthétique à la nature.


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Pour Heidegger, l’approche scientifique met en œuvre un concept de vérité en termes


d’adéquation, de correspondance entre les concepts et la réalité. Cette adéquation conduit à
une maîtrise de la réalité par les hommes. Dans ce contexte, pour le scientifique, connaître
c’est dominer. L’écologie scientifique participe à cette logique de la chosification de la nature
et de la maîtrise par l’âtre humain.
Heidegger oppose à l’adéquation le concept de vérité en termes de dévoilement. Pour
connaître la réalité, le problème n’est pas seulement de développer des concepts adéquats,
mais également d’élaborer des pratiques de dévoilement qui rendent manifestes les
dimensions cachées de la réalité. Les activités poétiques et artistiques en sont des exemples
types. L’activité artistique est aussi une technique, dont le but n’est pas de dominer la nature
mais plutôt de la rencontrer, de dévoiler des dimensions occultées par la pratique scientifique.

Ex : L’arbre est un système de transformation énergétique performant. Quand on se promène


en forêt, on ne dit pas : « Quel merveilleux système de transformation énergétique ! » mais
« quel bel arbre ! ». D’où l’importance de la dimension esthétique : l’arbre est un certes un
système de transformation énergétique, mais il n’est pas que ça !

b) Ecologie et théories de l’évolution.

L’homme est le produit d’un processus évolutif de plusieurs millions d’années, le produit
d’une histoire naturelle. Non seulement, l’espèce humaine est actuellement intégrée à un
écosystème dont elle dépend ; mais, historiquement, l’espèce humaine est le produit de cette
nature. Dans le contact avec la nature, l’être humain redécouvre une part de ses origines. Il y a
une sorte de « parenté » entre la nature et l’homme.
(N.B. : Pour les cartésiens, l’évolution biologique est une dévalorisation de l’homme.)
Le concept de paysage comme aménagement du territoire, par exemple, souligne la dimension
esthétique au fondement d’un rapport nouveau de l’être humain avec la nature.

1.4. Le refus de l’anthropocentrisme : l’écologie profonde ou Deep ecology.

La Deep Ecology prend distance par rapport à la position Kantienne qui met l’être humain
comme valeur centrale dans une éthique moderne. Les écologistes profonds formulent
l’hypothèse Gaïa : selon eux, l’espèce humaine est le cancer de l’organisme Gaïa (la Terre).
Rappelons qu’un cancer est un tissu qui se développe anormalement et au détriment des autres
tissus. La Deep Ecology assimile l’anthropocentrisme moderne à une forme de racisme et veut
au contraire étendre le principe de la fin en soi au monde du vivant. Selon la Deep Ecology,
l’humain ne peut pas imposer son éthique à la nature, il doit suivre l’éthique imposée par
l’organisme Terre. Cette pensée est véritablement de type médiévale : c’est un retour à une
soumission de la nature.

Ex : La nature n’a pas à donner de leçon d’éthique à l’homme ! Par exemple, la mante
religieuse mange son mâle après le coït. Est-ce une leçon d’éthique ?

1.5. Enjeux sociétaux.


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La conception cartésienne du rapport à la nature constitue un véritable obstacle


épistémologique à la prise au sérieux de la question écologique. En effet, la conception
cartésienne présente la nature comme un objet à maîtriser.
Dans le contexte de l’écologie scientifique, le respect de la nature ne correspond en rien à une
soumission à la nature mais au contraire signifie une attention à la viabilité des écosystèmes.
Le respect de la nature prolonge le projet cartésien du contrôle, dans le sens ou c’est
l’intervention continuelle de l’homme sur les écosystèmes qui conduit à émettre des appels
quant au respect de leur viabilité. Mais le respect de la nature prend également en compte le
concept d’écosystème et le caractère fini des divers stocks avec les implications pratiques que
cela comporte.
Le concept de respect de la nature est le fondement du concept de développement durable, où
la durabilité est envisagée comme compatibilité avec les contraintes environnementales.
La Deep Ecology propose le thème de l’intouchabilité : respecter la nature, c’est restaurer un
état de nature antérieur à toute intervention humaine. La technique est vue comme négative,
puisqu’elle permet une avancée de la mainmise de l’homme sur les autres espèces.
Entre la Deep Ecology et l’écologie scientifique se situe l’écologie qui prend en compte les
dimensions esthétiques et symboliques dans le rapport à la nature.

2. Santé et normalité.

2.1. Le concept de santé de l’O.M.S.

La conception classique de la santé aborde la question en terme d’absence de pathologie. Être


en bonne santé, c’est ne pas être malade.
L’Organisation Mondiale de la Santé propose un concept plus approfondis : la santé, c’est un
état de complet bien-être physique, mental et social.
 La dimension physique de la santé est évidente.
 La dimension psychologique vise toute la capacité relationnelle de l’individu, relation
à ses semblables, relation à lui-même.
 Par la dimension sociale, ce sont les modes de vies qui sont visés, dans leurs
composantes tant matérielles que culturelles. Dimensions matérielles pour les
conditions de vie (eau courante, égouts, logement…).
A cette définition de la santé s’ajoute une objection : le médecin doit s’occuper de tout.

2.2. Le normal et le pathologique.

L’action thérapeutique vise à restaurer l’organisme malade dans son état normal. Mais qu’est-
ce qu’un état normal ?

a) L’ambiguïté du concept de normalité.


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Canguilhem souligne tout d’abord l’ambiguïté du concept de normalité.

Il est normal de… Statistique, descriptif


 Aller à l’école Habituel
 Que le corps ait une + bien,
température comprise comporte une dimension
entre 36 et 37 °C éthique

Il est habituel de, Statistique, descriptif


fréquent de…

Ex : Lorsqu’on dit qu’il est anormal qu’un organisme humain ait 40°C de température, on ne
se contente pas de dire que c’est une situation inhabituelle, on ajoute par le même jugement
que c’est une situation défavorable, mauvais pour l’organisme.

L’ambiguïté provient du fait que les deux dimensions descriptive et normative sont
inextricablement liées.

b) Normalité du vivant.

Canguilhem montre également que les conceptions de la normalité sont étroitement liées aux
conceptions du vivant auxquelles il est fait référence.

La Vie comme système de lois

Une première conception considère la vie comme un système de lois. Cette conception est liée
au projet d’une science biologique sur le modèle de la physique. Pour Claude Bernard, la
science biologique à construire doit aboutir à un ensemble de lois qui rendent compte du
fonctionnement du vivant. Dans ce contexte, un individu normal est un individu qui respecte
le système de lois.
Pourtant, Claude Bernard introduit le concept d’idiosyncrasie, qui signifie une spécificité du
sujet. Chaque individu répond de manière spécifique à diverses pathologies, à divers
traitements.
Cela amène Claude Bernard à considérer que l’individu parfait n’existe pas, puisque aucun
individu réel ne respecte le système de lois scientifiques.
Pour sortir de cette impasse, Canguilhem développe une conception de la normalité qui
s’articule à une autre conception de la vie

La vie comme ordre de propriétés


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La normalité est envisagée dans la relation de l’individu à son environnement. Dans ce


contexte, un individu normal est un individu capable de bien s’intégrer à son environnement.
Canguilhem distingue l’anormalité de l’anomalie :
 Anomal = porteur d’une nouveauté, d’une différence, qui ne doit comporter aucune
connotation péjorative
 Anormal = porteur d’une nouveauté, d’une différence, mais négative.

Canguilhem se situe dans une perspective évolutive Darwinienne. Toute nouveauté est une
anomalie puisqu’elle induit une différence sur le plan statistique. Cependant, qui dit anomalie
ne dit pas anormalité.
Mais qu’est-ce qui décide ce qui est normal ou pas ? Qu’est-ce qui décide si une nouveauté est
un apport positif ou négatif ?
C’est le temps !

Norme

Temps

Anomal (exemple :
anti-esclavagistes)

Être porteur d’une anomalie peut devenir normal !

c) Pathologie.

Pour K. Goldstein, c’est l’individu, dans son rapport à l’environnement, qui est à l’origine de
l’établissement de l’état de maladie. On ne se sent pas bien, on se sent faible, incapable
d’adopter un comportement habituel… C’est un rapport amoindri à l’environnement qui
définit la pathologie.
A l’opposé, R. Leriche définit la pathologie comme un dysfonctionnement physiologique,
perçu comme affectant en second plan le comportement.
Canguilhem évoque alors la position de H. Sélyé qui développe une conception intermédiaire
entre les deux précédentes, où les rapports physiologie/comportement sont abordés dans une
perspective plus complexe. Dans la pathologie, il n’est pas sûr que le dysfonctionnement
physiologique soit causalement premier par rapport aux perturbations comportementales.
Sélyé défend l’idée d’une causalité circulaire entre comportement et physiologie.
Ainsi donc, Canguilhem en arrive à une conception de la pathologie où les relations entre le
comportemental et le physiologique sont appréhendées de manière complexe. Un
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dysfonctionnement physiologique est à replacer dans la structure globale de l’organisme,


laquelle est à mettre en rapport avec les relations de l’individu à son environnement et avec
lui-même.

d) Enjeux sociétaux.

Envisageons la pertinence des perspectives de Canguilhem au niveau du concept de la santé


de l’OMS (dimensions physiologique, psychologique et sociale).

Niveau physiologique

Un individu n’est pas l’autre (idiosyncrasie). De plus, un individu est un être vivant en
relation avec son environnement et toute pathologie relève d’un évènement catastrophique qui
concerne le rapport de l’individu à l’environnement dans toutes ses dimensions. Ainsi donc,
l’idiosyncrasie, l’unicité de l’individu, induit une conception intégrative de la physiologie qui
invite à restituer tout dysfonctionnement ponctuel de l’organisme dans l’ensemble de
l’organisme en question.
On trouve ici un appel qui va à l’encontre d’une hyperspécialisation qui tend à découper
l’individu en systèmes, voir en sous-systèmes spécifiques, et n’appréhende la pathologie
qu’en termes de dysfonctionnement limités à une portion stricte de l’organisme. La
spécialisation correspond à un besoin de garantir la compétence par l’approfondissement d’un
savoir-faire. Mais dans la perspective de Canguilhem, il n’est pas sûr que la spécialisation
corresponde toujours à une meilleur efficacité dans l’approche de la pathologie si elle conduit
à ne plus situer le dysfonctionnement dans l’ensemble de l’organisme et à ne plus prendre en
compte le rapport au comportement.

Niveau psychologique

L’impossibilité de définir la normalité en rapport à un système de loi trouve écho dans le


monde de la pratique psychologique. En effet, être hors norme ne correspond pas
nécessairement à une « pathologie » en termes psychologiques. Comment distinguer le génie
du malade mental ? D’autre part, nous dit Canguilhem, être en plein dans la norme peut
correspondre à une sorte de rigidité qui absolutise son propre système de valeur, attitude qui
correspond à une incapacité à prendre distance qui peut être elle-même indice de déséquilibres
profonds au niveau psychologique.
Les perspectives de Canguilhem permettent de distinguer handicap mental et pathologie :

 La personne handicapée mentale est considérée comme quelqu’un qui vit dans un
système de normes qui lui sont spécifiques. Son rapport au réel est
structurellement distinct des autres individus.
 La personne malade mentale vit un épisode de normes rétrécies par rapport à ses
propres normes. Ce système de normes rétrécies correspond à l’adoption
conjoncturelle d’un comportement inhabituel en réponse à des difficultés d’être
particulières. Ces normes rétrécies sont de types occasionnelles.

L’objectif de la thérapie sera de rendre la personne malade capable d’adopter à nouveau son
système de relation habituel au milieu. Tandis que, dans le cas de la personne handicapée, le
travail psychologique consistera à pouvoir donner à la personne handicapée le maximum de
possibilités d’expression et d’épanouissement à l’intérieur de son propre système de normes.
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La fascination de la norme marque la pratique médicale. Pour un pédagogue, être hors norme
n’est pas d’emblée un défaut. Au contraire, un enfant qui présente des dons extraordinaires
dans un domaine se verra encouragé à approfondir ce domaine. Le monde médical tend à
considérer la norme comme pure objectivité et à occulter les dimensions éthiques de certains
choix.

Ex : Lors de l’observation d’une anomalie chez l’embryon, le médecin prend la décision


d’avortement. Il y a dans cette décision une dimension éthique. Respecter cette dimension
éthique, c’est restituer la parole aux parents et respecter leur liberté de choix et d’orientation
de vie.

Cette fascination de la norme est également présente dans la problématique de l’eugénisme.

Niveau sociologique

Toute société comporte des systèmes de défense contre le changement dont le jugement de
normalité est un instrument important. Le jugement de normalité tend à identifier le jugement
éthique au jugement statistique (Est bien ce que tout le monde fait…).
Pourtant, les individus à l’origine d’évolutions dans notre société ont nécessairement été hors
norme dans un premier temps (ex : Les antiesclavagistes, les féministes…).C’est l’histoire qui
leur a donné raison.
Il est important de noter qu’un individu hors norme sociologiquement est très vite pris comme
hors norme psychologiquement !

2.3. Conclusion.

Une double mutation culturelle est survenue à la fin du siècle passé dans les dernières
décennies :
 Le rapport cartésien de pure maîtrise de la nature s’est vu transformé en une approche
écologique de gestion des écosystèmes avec cette double caractéristique d’une
appartenance à l’écosystème et d’une prise de conscience du caractère fini des stocks.
 Le rapport à la science s’est vu lui-même modifié. Le lien immédiat entre innovation
technologique et progrès pour la société est remis en cause, notamment par les
analyses de la science écologique.

Les analyses du concept de normalité par Canguilhem conduisent à une étude de l’organisme
dans son environnement et à un recentrage de la pratique médicale sur l’organisme considéré
dans sa particularité. L’attention à l’idiosyncrasie conduit à restituer tout dysfonctionnement
physiologique local à la dynamique globale de l’organisme, les aspects comportementaux
inclus.

Chapitre 4 : Science et éthique.


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1. La question éthique

1.1. Le lien à l’action

La question éthique est par excellence la question des personnes qui agissent.
Kant distingue la Raison pure de la Raison pratique.
 La Raison pure pose la question du rapport à la vérité dans une perspective de
connaissance. Que m’est-il possible de connaître ? Telle est la question fondamentale
liée à la question de la vérité et à l’activité de la raison pure.
 Que dois-je faire pour bien faire ? Cette question s’adresse à la raison pratique, à la
raison d’un individu libre agissant, qui articule son action à une volonté de bien agir.
La question du bien et du mal est donc liée à la question de l’action et de la liberté.

Quelle est l’« instance habilitée » à définir les critères du bien et du mal, et donc à définir ce
qui est éthique ? Dans les traditions religieuses, c’est Dieu, ou à défaut d’un contact direct
avec Dieu, c’est l’Eglise.
Cette position ne fait pas l’unanimité : E. Kant construit toute une réflexion philosophique où
l’homme se réapproprie cette tâche de la raison qui consiste à construire des critères d’un agir
éthique.
Enfin, il est essentiel de prendre conscience du fait que la question éthique fait partie de la
grande tradition philosophique occidentale, depuis l’antiquité grecque et l’antiquité romaine
jusqu’à nos jours. A bien des égards, la philosophie antique a profondément marqué la
réflexion éthique théologique.

1.2. Ethique individuelle et éthique structurelle.

Avant, l’éthique ne visait que la qualité des relations affectives et sociales dans la vie privée.
Maintenant, il y a une distinction entre éthique individuelle et éthique structurelle.
 L’éthique individuelle vise la valeur et l’action des individus
 L’éthique structurelle analyse le fonctionnement des sociétés et pose la question du
caractère éthique de tels fonctionnements ou de l’amélioration possible de ces
fonctionnements en regard de critères éthiques.
Ex : Le problème du tiers-monde constitue une question éthique majeure : pourquoi une
minorité vit-elle dans la richesse alors que la majorité vit dans la misère ? Le problème est de
dimension structurelle liée à l’organisation des relations commerciales internationales :
fixation des pris des matières premières, prix des produits finis… Les réactions d’éthique
individuelles (ex : associations caritatives) sont certes pertinentes, mais le véritable problème
se situe au niveau structurel.

1.3. Les justifications de l’éthique.

La manière dont les questions éthiques sont abordées actuellement est profondément marquée
par notre histoire culturelle depuis le Moyen Âge.

2. Le Moyen Âge : une triple hétéronomie.


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La société moyenâgeuse apparaît comme une société où le rapport à Dieu prend une place
centrale. Cette position centrale du rapport à Dieu va être évoquée sous trois points : le
rapport au savoir et au vrai, le rapport à l’éthique et au bien, le rapport au pouvoir et au
politique.

2.1. Le rapport au savoir.

Ecritures (Bible)

Théologique

Traditions

Au 1° siècle : Platon
Interprétations des
mystères de la foi
par la philosophie de
la culture grecque. Au 13° siècle :
Aristote

Vérité, savoir

Arts libéraux Droit, médecine,


math, astronomie,
philosophie.

Dans le rapport au savoir, le caractère théocrate de la société médiévale présente des


caractéristiques nuancées. Certes, le discours théologique est central. Mais de larges marges
de manœuvres existent dans le développement des arts libéraux tant qu’une contradiction
n’est pas perçue entre les thèses défendues et l’interprétation admise de la Révélation.

2.2. Le rapport à l’éthique.

Seule la grandeur de Dieu peut décider de ce qui est bien ou mal. L’homme est trop mesquin
pour pouvoir le faire.

2.3. Le rapport au pouvoir politique.


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Le Moyen-Âge occidental distingue le pouvoir temporel du pouvoir spirituel.


Concept de royaume :

Royaume terrestre : Royaume des cieux :

Empereur Pape

Prince Evêque

Le prince est au service du peuple.


Il tient son pouvoir de Dieu.
Comment ?
Un enfant est un don de Dieu.
C’est ainsi que le fils aîné du roi
deviendra roi, car il est don de
Dieu, c’est Dieu qui l’a « choisi ».

Concept de sacre : c’est l’évêque qui consacre le Roi.

2.4. Conclusion : une triple hétéronomie.

La société médiévale se caractérise par une triple hétéronomie.

Hétéronomie : Qui reçoit de l’extérieur les lois régissant sa conduite (contraire de autonome).

Autre Loi

 Hétéronomie du vrai, dans la mesure où la théologie apparaît comme la science


fondamentale, référence ultime dans le rapport au vrai.
 Hétéronomie du bien, dans la mesure où la théologie est en situation de monopole par
rapport à une approche des critères éthiques.
 Hétéronomie du politique, dans la mesure où le pouvoir temporel tient sa légitimité de
son rapport au pouvoir spirituel.
Le concept de modernité va remettre cette triple hétéronomie en cause.

3. Du 16° au 18° siècle : émergence de la modernité.


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3.1. Autonomie et connaissance.

a) L’évolution de la cosmologie : quelques repères.

Nous allons traiter le cas de l’affaire Galilée. Mais pour comprendre la cosmologie du Moyen-
Âge, il faut remonter à l’antiquité.

Aristote (4°siècle AC) :

 Géocentrisme
 Cosmos : monde, ordre, beauté.
 Distinction entre le monde sublunaire (de la Terre à la limite de l’orbite intérieure de la
Lune) et le monde supralunaire (de l’orbite de la Lune jusqu’à la sphère des étoiles qui
constitue la limite extérieure de l’Univers).
Le monde supralunaire est un monde de perfection. En effet, pour Aristote, la perfection
c’est l’immobilité. Et les astres ont un mouvement circulaire (mouvement parfait le plus
proche de l’immobilité).
Le monde sublunaire est par contre contingent (imprévisible). C’est le monde du
changement

Ptolémée :

Terre

Problème : les rétrogradations.

Ptolémée utilise les épicycles.

Etoiles

Copernic :

Héliocentrisme

Galilée :
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Il reprend les idées de la position Copernicienne, en abandonnant la distinction entre monde


sublunaire et monde supralunaire en découvrant du relief sur la Lune, ce qui induit que rien
n’est parfait ni homogène dans l’espace).
Il intègre les thèses Copernicienne à une réflexion physique plus générale sur le mouvement.
Il instaure une nouvelle méthodologie de l’approche de la science :
 L’expérimentation apporte les observations.
 Les mathématiques apportent les explications.
Il fut condamné par le tribunal d’inquisition en 1633.

b) Enjeux philosophiques : R. Descartes.

Descartes est un mathématicien géomètre, sa discipline va marquer l’ensemble de sa


conception du monde, voire du vivant. Il est aussi un exact contemporain de Galilée.

Descartes cherche à répondre à la question : « est-il possible d’arriver à la certitude ? »


Pour cela, il décide d’appliquer le « doute méthodique » qui consiste à éliminer tout ce qui est
incertain. Il en arrive à la conclusion que nos sens nous trompent !
En effet, selon Descartes, le simple fait d’assister aux cours ou de se voir marcher dans la rue
ne rencontre pas ce critère de certitude. Tout simplement parce que la même impression de
certitude qui marque la connaissance sensible se retrouve dans le rêve (qui n’a jamais fait
l’expérience du rêve si réel ?).
Descartes aboutit ainsi au célèbre « cogito » cartésien : « Je pense donc je suis ». En d’autres
termes, notre seule certitude est que nous pensons, puisque c’est une expérience immédiate de
l’existence qui ne passe pas par les organes des sens ! Descartes y voit le point d’appui sur
lequel construire un monde de certitudes.
Descartes opère ensuite à une reconstruction du réel.
 Première étape : Il fonde l’existence de Dieu par « l’argument de Saint Anselme » : le
moins ne peut causer le plus, donc le fini ne peut pas produire l’infini. Par
conséquence, les être humains, qui sont des êtres finis, ne peuvent pas concevoir
l’infini. Et pourtant, l’être humain conçoit l’infini (Dieu). Concevoir fait partie du « je
pense » et est donc une certitude. Donc Dieu existe.
 Seconde étape : le raisonnement mathématique nous donne un accès immédiat au vrai.
Par les mathématiques, l’homme participe du monde des idées, participe de la pensée
divine.
 Pour connaître le monde, il est impossible de ne pas recourir à la sensibilité. Pour
Descartes, celle-ci est également source de connaissance fiable. En effet, elle nous a
été donnée par Dieu. Or Dieu est source de toute vérité : il ne peut nous avoir donné
une sensibilité qui nous trompe. Mais Descartes porte un soupçon radical sur la
sensibilité, du fait qu’elle repose sur la confiance dans le Créateur.
Il découle de tout ceci que l’être humain, par sa raison, est capable d’un accès immédiat à la
vérité. Une démonstration mathématique impose sa vérité son contestation. Ainsi, Descartes
donne à l’homme une autonomie par rapport à Dieu

3.2 Autonomie et éthique.


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E. Kant est un penseur du monde, du cosmos après Newton. Kant fait la révolution dans le
champ de l’éthique que Descartes avait fait dans le champ de la vérité.

a) Critique de la raison pure.

Pour Descartes, les mathématiques nous donnent accès à la structure du réel physique et la
rationalité peut donner lieu à une connaissance métaphysique fondée.
Pour Kant, au contraire, la raison pure ne peut donner lieu à une connaissance par elle-même.
Kant distingue phénomène et noumène :
 Les phénomènes sont les choses telles qu’elles apparaissent
 Les noumènes sont les choses en soi, telles qu’elles sont en vérité.
Selon Kant, on a une connaissance phénoménale des choses. Kant distingue trois « voies » de
la connaissance :
 Le sujet humain a accès au monde extérieur par la médiation de la sensibilité. (filtre)
 C’est le sujet humain, par le travail de son entendement qui, par un processus de
structuration des données de la sensibilité, définit l’objet phénoménal. Kant parle de la
subjectivité transcendantale : chaque sujet humain structure les données de la
sensibilité selon les mêmes règles. L’entendement n’a donc rien de subjectif. Tous les
sujets humains présentent une structuration analogue de leur entendement qui leur fait
construire le monde phénoménal de la même manière.
 La raison parachève le travail de l’entendement dans la structuration du monde
phénoménal. Elle pose la cohérence du monde en dialogue avec les données de la
sensibilité et de l’entendement.
Dans la démarche scientifique, l’homme fait un usage légitime de la raison, puisque le travail
scientifique porte sur une structuration du réel liée aux données de la sensibilité, retravaillées
par l’entendement.
Par contre, par la métaphysique, la raison croit pouvoir aboutir à la connaissance des choses
en soi indépendamment des données de la sensibilité. Pour Kant, cet usage de la raison relève
de l’illusion L’usage de la raison pure, comme lieu d’accès à la connaissance, n’est légitime
qu’en interaction avec les données de la sensibilité. La raison pure, livrée à elle-même, ne
donne lieu à aucune connaissance véritable.
La conception de la connaissance de Kant est donc fondamentalement différente de celle de
Descartes. Pour Kant, la raison ne donne pas accès aux choses en soi. La connaissance
humaine se limite au monde phénoménal. Le monde nouménal (existence de Dieu, liberté
humaine…) reste inaccessible à l’humain au niveau de la connaissance.

b) Critique de la raison pratique.


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A côté de la raison pure, Kant parle de la raison pratique, de la raison en tant qu’elle préside
aux déterminations de l’action humaine.

Fonde

Descartes
Raison Dieu Kant

Ethique

La raison perd de son pouvoir théorique – l’homme ne peut connaître les choses en soi – mais
la raison voit son pouvoir largement étendu dans le domaine pratique puisque l’être humain
est capable de fonder une éthique rationnelle – l’usage de la raison dans le domaine pratique
peut conduire à une éthique universelle fondée rationnellement.
Pour Kant, l’exigence éthique est un universel qu’il articule à la notion du devoir, qu’il
exprime en termes d’agir rationnel. Il tente de caractériser cet agir en travaillant à la
formulation de ce qu’il appelle « impératif catégorique ». Il en propose trois formulations :
 Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps
qu’elle devienne une loi universelle.
Ex : La personne à court d’argent qui envisage de recourir à l’emprunt et de promettre
de rembourser, tout en sachant bien qu’elle en est incapable. Cependant, la notion de
promesse suppose qu’on sera cru sur parole. Universaliser la maxime de fausse
promesse est donc contradictoire.
 Kant se demande s’il n’y a pas quelque chose dont l’existence en soi-même ait une
valeur absolue, quelque chose qui, comme fin en soi, pourrait être un principe de lois
déterminées. Kant situe ce principe dans la personne humaine, en tant qu’être
raisonnable. Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne
que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais
simplement comme un moyen. Ainsi, les rapports sociaux sont des rapports
d’utilisation.

Ex : L’expérimentation humaine se distingue, suivant le 2° principe de Kant, en


expérimentation thérapeutique et non thérapeutique.
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Expérimentation

Thérapeutique : peut être


bénéfique pour la personne sur Non thérapeutique : les sujets
laquelle l’expérience est sains sont considérés
effectuée. La personne n’est uniquement comme des moyens
pas seulement moyen mais elle
est aussi fin de l’expérience

Pas de problème Questions éthiques


éthique décisif complexes

 Le troisième principe est celui de la volonté de tout être raisonnable conçue comme
volonté instituant une législation universelle. D’après ce principe, la volonté n’est pas
simplement soumise à la loi morale. En fait, la volonté est soumise à la loi morale
uniquement pour la raison que c’est elle qui institue la loi morale. En conséquence,
l’homme n’est soumis qu’à sa volonté propre, en tant que celle-ci tend à établir une
législation universelle. Ce dernier principe, Kant l’appelle principe de l’AUTONOMIE
de la volonté, en opposition avec tous les autres principes, que pour cela je mets au
compte de l’HÉTÉRONOMIE.
Il est important de se rendre compte qu’autonomie de la volonté ne signifie pas
autodétermination arbitraire ! L’autonomie de la volonté, c’est la capacité de la volonté
d’instituer des lois éthiques universelles. La volonté libre, la volonté éthique est celle
qui décide de se soumettre aux lois universelles qu’elle institue.

Descartes avait évoqué l’autonomisation du rapport au vrai. Avec Kant, c’est le rapport au
bien qui fait l’objet d’une autonomisation par rapport à toute instance extérieure. Le sujet
moderne développe une volonté libre, capable d’instituer sa propre loi éthique, comme mise
en œuvre de la raison pratique.
Si Kant se distingue de la position cartésienne en ce qui concerne le rapport à la vérité.
Pourtant, Kant demeure bien rationaliste d’un point de vue éthique, puisqu’il situe la raison
dans son usage pratique au cœur de sa conception d’une éthique rationnelle.

3.3. Autonomie et politique.


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Dans la situation d’ « ancien régime », le social est institué en référence à un ailleurs que le
social : Dieu. Le pouvoir politique trouve ainsi sa légitimité par son institution en lien avec le
pouvoir religieux.
Vers la fin du 17° siècle et au cours du 18° siècle, on observe un processus de maturation d’un
concept de vie sociale s’auto-instituant (ex : déclaration d’indépendance des USA,
révolutions…). Ainsi donc, la société prend les commandes de son propre avenir. La
légitimité du pouvoir se trouve à l’intérieur de la société elle-même, dans l’aval du peuple et
de ses représentants.

3.4. Modernité et primat de la subjectivité.

Il y a un rapport entre les trois niveaux d’autonomisation (savoir, éthique et politique). Il va de


soi que le système démocratique repose sur la présupposition d’une autonomie du sujet par
rapport au vrai et par rapport à l’éthique. Le 18° siècle est un siècle d’émergence d’un
nouveau projet social qui repose sur la foi en l’homme, la foi en la rationalité, la foi en la
science, la foi en la capacité de l’homme à maîtriser et à construire un monde juste.

4. Le 19° siècle : Les grandes synthèses historiques.

4.1. G.W. Hegel.

Hegel fait confiance à un point tel à l’humain qu’il le divinise. Pour lui, la vie de l’être se
développe en trois grands moments : La Logique, La Philosophie de la Nature, La
Phénoménologie de l’Esprit.
Le premier moment de la vie de l’être est le moment logique, le moment où l’être se
contemple lui-même dans son absolue immédiateté : la vie de Dieu avant la création. Ce
déploiement de l’être se fait précisément sur le mode dialectique :

Thèse A
Synthèse B :
Réconcilie thèse Thèse B
et anti-thèse
Anti-Thèse A
Anti-Thèse B
Dépassement

La dialectique est la structure même du mode d’évolution de l’être.


Ainsi vient le moment nature qui est la négation du moment logique, le moment de la pensée
« hors de soi », le moment de la négation de la pensée elle-même. (Absence de pensée,
étrangeté : le cosmos, la nature…)

L’histoire humaine apparaît dans ce contexte comme troisième moment : le moment


synthétique ou moment de l’esprit. L’être reprend conscience de soi progressivement à travers
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les différentes figures qui constituent les différentes cultures apparues tout au long de
l’histoire humaine.
 Le moment grec, l’art grec. C’est une mise en valeur de la grandeur du corps humain.
On reconnaît l’humain comme le plus grand. Mais la reprise de conscience n’est pas
totale car la sensibilité n’est y est très présente.
 Le moment religieux : Dieu chrétien prend figure humaine. Il y a une prise de
conscience de soi encore plus grande mais la sensibilité induit toujours une certaine
opacité à la pleine prise de conscience de soi.
 Le moment philosophique : pleine prise de conscience de l’homme par lui-même.

Ainsi, Hegel développe un système qui aboutit au savoir absolu et à la pleine prise de
conscience de soi.

4.2. K. Marx.

Selon Marx, le moteur de l’histoire se trouve dans l’instance économique. Comme chez
Hegel, la dialectique joue un rôle de moteur de l’histoire. Pour Marx, la contradiction à
l’intérieur de l’instance économique au 19° siècle est tellement forte qu’elle aboutira à une
société où il n’y a plus de contradiction entre intérêt particulier et intérêt universel (société
communiste). Ainsi, Marx accorde une grande confiance en l’homme, sans doute même trop
grande.

4.3. Auguste Comte.

A. Compte ne se rattache pas au courant rationaliste dans la mesure où il propose une


épistémologie qui se méfie profondément de toute connaissance qui ne vienne pas de la
sensibilité. Dans sa conception de l’histoire, il distingue trois moments :
 Le moment religieux et militaire, qui se caractérise par une recherche d’explication
surnaturelle aux phénomènes.
 Le moment métaphysique et légiste, qui se caractérise par la recherche d’explications
en termes de forces abstraites qui prétendent rendre compte de ce qui se passe au
niveau des choses en soi.
 Le moment positiviste et industriel, qui s’articule à une conception kantienne
superficielle de la distinction des phénomènes et des choses en soi pour limiter la
connaissance scientifique à une recherche de lois phénoménales strictement locales,
sans qu’une synthèse théorique ne puisse se dégager de l’ensemble.
N’est vrai et dont digne d’intérêt que ce qui peut faire l’objet d’une vérification stricte par
l’expérience. A. Compte transpose ceci dans le domaine social et aboutit à une sorte de foi
dans la science et dans ses capacités de répondre aux attentes de l’homme.

4.4. Autonomie et fin de l’histoire.

Les grandes synthèses historiques du 19° siècle prennent la forme d’une consécration de
l’autonomie. Bien plus, les philosophies de Hegel et Marx en particulier sont des philosophies
de la fin de l’histoire, qui présentent la culture occidentale et l’émergence de l’autonomie
comme aboutissement d’un processus historique universel.

5. Le 20° siècle : crise de la modernité et/ou postmodernité.


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Le 18° siècle était celui des intuitions, des promesses sur le plan conceptuel.
Le 19° siècle était celui des premières réalisations sur le plan conceptuel.
Le 20° siècle est celui de la réalisation : est-ce que les intuitions modernes sont suffisantes
pour construire le 21° siècle ?
Le moment d’émergence de la modernité était chargé de promesses prodigieuses concernant
l’avenir de l’humanité. C’est pourquoi les deux guerres mondiales ont eu l’effet d’une
bombe : annoncent-elles l’échec de la modernité ?

5.1. Les maîtres du soupçon.

Cette appellation regroupe trois penseurs de la fin du 19° - début du 20° siècle qui on porté le
soupçon sur les intuitions fondamentales du courant rationaliste moderne.

a) K. Marx.

Marx porte son soupçon sur la rationalité, soupçon qui part du lieu sociologique. Dans la
lecture marxiste de l’histoire, la philosophie, comme mise en œuvre de la rationalité, est
associée au concept d’idéologie comme participant de la superstructure. La philosophie est
donc perçue d’emblée sous l’aspect péjoratif de son travail idéologique de contribution au
maintien des rapports sociaux. La rationalité n’est donc pas un lieu de contact privilégié avec
le vrai mais, derrière l’illusion d’un rapport au vrai, se développe l’efficacité sociale d’un
discours idéologique lié à certains intérêts sociaux.
Tout démarche rationnelle peut désormais se voir interrogée sur son rapport originaire à son
lieu social de production et de son impact sur la dynamique sociale générale.

b) S. Freud.

Freud élabore toute une théorie du fonctionnement de l’inconscient. Pour lui, tout
comportement donnée ne doit pas être considéré comme un produit immédiat de la
conscience, mais il doit être interprété comme lié à tout une série de forces pulsionnelles qui
échappent à la conscience du sujet lui-même.
Ex : Dans le mouvement :
 L’inconscient donne l’énergie au mouvement.
 Le conscient donne la direction du mouvement.
Freud porte son soupçon sur une conception de la transparence de la conscience. Il est
intéressant d’analyser l’interprétation freudienne du mythe d’Œdipe et du nouveau regard sur
les processus de structuration de la personnalité de l’être humain qui en découle.

Jocaste Laios,
Roi de Thèbes
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Antigone Oracle : un fils


tuera Laios !

Œdipe Œdipe abandonné

Récompense : il
peut épouser Servante du roi
Jocaste Recueilli
de Corinthe

Œdipe résout le
mythe du Sphinx
Le roi de Corinthe,
qui n’a pas de fils,
adopte Œdipe

Oracle : Œdipe
tuera son père !

En chemin, une Œdipe s’enfuit pour


rixe oppose Œdipe ne pas tuer le roi de
à un vieillard, qu’il Corinthe, qu’il croit
tue. être son père.
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Plus tard, Œdipe apprend que le vieillard qu’il a tué était son père. Jocaste se pend et Œdipe
se crève les yeux. La morale de cette histoire est qu’Œdipe, en essayant de fuir son destin, l’a
réalisé de manière radicale !

Freud voit dans ce mythe antique l’expression d’une phase de développement affectif de
l’enfant, qu’il appelle « le complexe d’Œdipe ».
À un certain stade de son développement affectif, aux alentours de 4 à 6 ans, l’enfant tombe
amoureux du parent du sexe opposé. Il s’agit d’un processus de rivalité avec le parent de
même sexe, mais aussi un processus d’identification à celui-ci. En renonçant au désir du
parent de l’autre sexe, l’enfant reconnaît la différence des générations et la prohibition de
l’inceste, ce qui revient à reconnaître la finitude humaine et la place limitée dans la succession
des générations.
Freud apporte ainsi un renouveau sur le terme de la sexualité. Avant, la sexualité n’avait de
sens qu’après la puberté. Plus fondamentalement, l’idée que le comportement humain est
profondément déterminé par des forces qui échappent à l’appréhension immédiate de la
conscience pose question. En effet, dans la perspective freudienne, le mode de résolution du
complexe d’Œdipe dans l’enfance a un impact important sur la vie affective de l’adulte. On
entre dès lors dans un registre où le comportement de l’adulte est profondément marqué par
des déterminations qui lui échappent, en tout cas partiellement.
Chez Kant, l’être humain est un cerveau à pattes. Chez Freud, il y a un corps, et donc des
problématiques de désirs, inscris dans un corps, qu’on ne maîtrise pas par le cerveau. À
l’anthropologie rationaliste d’une transparence de la conscience, d’un agir rationnellement
réglé, Freud substitue l’image d’une anthropologie de l’opacité, de la ruse, où les véritables
déterminations du comportement sont occultes pour les acteurs eux-mêmes.

Analogie :

Chez Kant (homme rationaliste), est un chauffeur de taxi prudent qui contrôle son véhicule
remarquablement et qui maîtrise tous les paramètres de son mouvement.
Chez Freud, l’homme est plus proche d’un conducteur de kayak dans un torrent : l’inconscient
nous fait avancer, mais le conscient nous permet tout de même de donner une direction au
mouvement. L’inconscient donne l’énergie au mouvement, et le conscient lui donne sa
direction.

Freud porte ainsi un soupçon radical sur une conception de la transparence de la conscience.
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c) F. Nietzsche.

Nietzsche porte sou soupçon sur la rationalité en elle-même. Nietzsche voit dans la rationalité
une attitude de défense, de peur devant la réalité de la condition d’un être humain seul dans le
cosmos. La rationalité, c’est une manière pour l’homme de se croire important, de se croire le
centre du monde. L’homme se dit grand et maître du monde, mais c’est facile à dire : il est le
seul être pensant de l’univers. Dès lors, de quoi est-il mettre ? Cette question aboutit à un
désespoir radical. La rationalité est aussi, selon Nietzsche, philosophie du pouvoir car elle est
une manière d’imposer un ordre social à des individus marqués par la peur de la condition
humaine.

5.2. Autonomie et savoir.

Par rapport au projet moderne, le vingtième siècle présente un premier visage particulièrement
sombre : deux guerres mondiales, entre nations partageant le projet moderne. Mais un bilan
bien plus nuancé peut être proposé, concernant les trois dimensions analysées : le rapport au
vrai ; le rapport au bien et le rapport au politique.

a) Sciences et connaissances.

L’autonomie de l’esprit humain par rapport à toute instance externe s’est affirmée sans
conteste.
La science a rencontré plus qu’on en espérait du projet moderne. Mais l’analyse historique et
épistémologique montre qu’on n’arrive jamais à la certitude, que toute théorie est toujours
marquée par le provisoire. Il y a rupture radicale avec le 18° siècle qui tendait à considérer la
physique newtonienne, par exemple, comme une conception définitive de la physique.

b) Sciences et techniques.

La technique a également rencontré plus qu’on en espérait du projet moderne. Mais il faut
apporter certaines restrictions :
 Le projet moderne devait être universel. Cette visée n’a pas été rencontrée
(exploitation, pillage du tiers-monde).
 La science et la technique sont à l’origine de problèmes écologiques monstrueux.
Le lien automatique entre progrès technique et progrès sociétal est remis en cause. C’est dans
ce contexte que l’éthique joue un rôle important : elle pose la question de l’évaluation
technologique et du choix des critères d’évaluation.
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c) Savoir global.

La modernité est caractérisée par une visée de la vérité : par la raison, on doit avoir accès au
vrai. Mais la rationalité ne permet pas de répondre à toutes les questions (Qu’est-ce que la vie,
qu’est-ce que l’être humain ? Il est difficile d’y répondre…).
Un soupçon radical pèse ainsi sur la démarche métaphysique. La conception de la rationalité
comme lieu d’un rapport immédiat au réel est remise en cause (par Kant, notamment, dans la
Critique de la raison pure).
Cette position par rapport à la métaphysique et en particulier par rapport à toute approche
globale comporte des conséquences à plusieurs niveaux :
 Hyperspécialisation des disciplines. Il n’est plus possible d’avoir une connaissance
encyclopédique à l’heure actuelle. Chaque spécialisation constitue à la fois une
richesse de maîtrise d’un domaine mais, en même temps, une ignorance de l’amont et
de l’aval de son lieu propre. Ce qui amène à avoir une pratique interdisciplinaire des
phénomènes.
 L’éclatement des savoirs conduit à reprendre la métaphysique d’un point de vue global
tout en prenant en compte la non-transparence de la conscience et la finitude de la
rationalité elle-même.

5.3. Autonomie et politique.

a) Les Droits de l’homme.

Sur ce plan également, l’autonomie par rapport à tout instance extérieure au social s’est
affirmée de plus en plus au cours du temps, jusqu’à connaître un aboutissement retentissant
dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Cette déclaration est l’aboutissement
de longues luttes historiques, mais aussi l’aboutissement de l’intuition moderne du primat de
la subjectivité.
Il est important de souligner que la Déclaration de Droits de l’Homme n’est pas un corollaire
immédiat de l’autonomie du pouvoir par rapport à toute instance extérieure au social.

Ex : Le pouvoir soviétique est bien un pouvoir autonome qui ne tire pas sa légitimité d’une
instance extérieure au social ; la légitimité du pouvoir lui vient du parti communiste considéré
comme la partie de la société la plus avancée, la plus consciente des lois de l’histoire. Cela
peut paraître restrictif, mais ça ne l’est pas plus que le suffrage censitaire que nous
connaissions au début du 20° siècle. Cette conception accorde pourtant peu de place à la
personne en tant que telle. Il y a donc un paradoxe entre ce système politique lié à cette
volonté d’autonomie du social, et le système de répression et d’oppression des personnes.

Ainsi, à côté d’un courant politique qui articulait son action pour l’autonomisation du social à
une défense de la personne individuelle, s’est développé tout un courant comportant la même
autonomie du social mais s’articulant à une philosophie de l’histoire où la personne en tant
que telle prenait une place seconde par rapport à la dynamique historique qui devenait le lieu
du réel. L’autonomie du politique ne conduit pas nécessairement au respect de la
personne.
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b) Perspectives critiques.

Les droits de l’homme sont régis par deux principes de base : liberté de penser et liberté de
conscience.
La problématique des droits de l’homme pose certaines questions critiques :
 Le principe de solidarité est souvent oublié : dans les pays où règne la liberté de
conscience, il y a des milliardaires qui vivent à côté de ceux qui crèvent de faim.
 On utilise les droits de l’homme à toutes les sauces : au nom des droits de l’homme,
les fonds monétaires internationaux imposent une politique monétariste aux pays
pauvres. Ce n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler des droits de l’homme, mais
plutôt un enrichissement exacerbé des banques occidentales.
Adoptée par l’ensemble des nations, la déclaration des droits de l’homme prend la forme
d’une sorte de charte éthique universelle que se donne l’humanité à elle-même en matière
d’organisation de la société.
5.4. Autonomie et éthique.

a) Le rapport au droit.

À bien des égards, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme concerne aussi bien la
sphère éthique que la sphère juridique. En effet, même d’un point de vue juridique, elle n’a
pas de caractère obligatoire, et par ailleurs, posant une série de principes d’organisation de la
société, elle peut être considérée comme expression d’une éthique de l’organisation sociale.
En lien à la problématique de l’autonomie de l’éthique par rapport à une instance extérieure
au social, elle constitue par conséquent également une forme d’aboutissement et de
consécration de l’autonomie.
Avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, les hommes démontrent qu’ils sont
capables de se donner une éthique comme fondement de leur agir social.
Tant dans le rapport à l’éthique que dans le rapport au vrai et au politique, le 20° siècle se
caractérise donc par un renforcement de l’autonomisation de la société par rapport à toute
instance religieuse.

b) Éthique de la responsabilité.

Une autre caractéristique de l’éthique au 20° siècle par rapport à l’éthique kantienne est le
passage d’une éthique du devoir à une éthique de la responsabilité. Le moteur de l’agir
éthique kantien, c’est le sens du devoir, la volonté d’un agir rationnel et non l’intérêt, au sens
de conséquence de l’action. Kant propose une éthique basée sur la rationalité, mais les travaux
de Freud dévoilent un agir humain marqué par la non-maîtrise de ses propres déterminations.
Il y a déplacement de la question du devoir (1° principe de Kant) vers la question des
conséquences de l’action.
À côté d’une éthique fondamentale, qui réfléchit sur les principes généraux d’évaluation
éthique, la démarche éthique comporte une réflexion en situation qui analyse la signification
des principes en question dans la complexité de la situation étudiée.

c) Le concept de « personne ».
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Les droits de l’homme proposent un fonctionnement de la société et, par conséquent de la


réflexion éthique, basé sur le respect des opinions de chacun. Mais le respect des opinions
n’est pas en soi une opinion. Un fonctionnement social ne se réduit pas au respect des
opinions de chacun. Ainsi, Habermas développe ce qu’il appelle une éthique de la
communication où chacun est appelé à rendre raison de ses positions Dans cette
« communication », il y a donc place, voire nécessité, pour un recours à diverses traditions
philosophiques et spirituelles.

5.5. L’interprétation postmoderne.

Au vu des perspectives ouvertes par le 18° siècle et des promesses de la modernité, le 20°
siècle présente un bilan qu’il n’est pas exagéré de qualifier de « mitigé ». Une telle prise de
conscience conduit certains auteurs à renoncer à la modernité et à parler de postmodernité.
Pour les postmodernes, il faut laisser tomber tous les grands métarécits (rapports à la vérité),
les rapports à l’universel, les différences entre les cultures.
Pourquoi laisser tomber les rapports au vrai et à la rationalité ? Parce que la science est un
processus d’emprise sur le monde, sur l’environnement. Elle n’a donc pas une visée de vérité.
Il est redoutable de laisser tomber les rapports au vrai ! Ceci nous met en impossibilité de
condamner le racisme, par exemple, car c’est une éthique comme une autre.
On est donc dans une logique de « chacun son éthique », qui fait apparaître une position du
respect des différences. En effet, si on dit « à chacun sont éthique », on dit aussi « à chacun sa
différence ». Aux Etats-Unis, par exemple, on se rapproche d’une culture postmoderne :
pourquoi se crever à ce que les noirs soient égaux aux blancs ! Chacun son éthique, sa
différence ! C’est ainsi que les milliardaires côtoient les pauvres… En d’autres termes,
l’extrême tolérance induite par la position postmoderne du « chacun son éthique » peut
rapidement correspondre à de l’indifférence.

5.6. Ouvertures.

Si la charge négative de la modernité est certes pesante, son bilan comporte aussi des aspects
prodigieusement positifs au point de vue de la triple autonomie du vrai, de l’éthique et du
politique. Le 20° siècle est le siècle de la prise de conscience de la finitude de la rationalité, de
la science, de l’homme, du pouvoir. Ce sont des éléments finis, ils ne donnent pas accès à la
totalité de ce qu’ils visent. Tout cela conduit à se questionner sur les limites de la modernité
en chacun des domaines de la triple autonomie.

Chapitre 5 : Qu’est-ce que l’homme ?


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Introduction.

Dans la Critique de la raison pure, Kant pose 3 questions philosophiques :


 Que puis-je connaître ? (raison pure)
 Que dois-je faire pour bien faire ? (raison pratique)
 Que puis-je espérer ?
Kant précise que ces trois questions se ramènent à une seule : Qu’est-ce que l’homme ?
La spécificité de l’humain s’articule autour de trois concepts :
 Ame
 Liberté
 Conscience
Il s’agit ici de reprendre leurs approches historiques afin de mieux les percevoir.

1. Le concept d’âme : approche historique.

1.1. Platon.

Platon est un philosophe grec du 5° siècle A.C.N. Il est fasciné par la force des concepts, y
compris par la rigueur mathématique. Selon lui, l’idée a plus de réalité que la matière.

Ex : Si on dit table, l’idée qu’on s’en fait est forcément meilleure que la réalité.
Le concept de triangle équilatéral est plus précis que tout triangle équilatéral réel.

Pour Platon, l’idée est ainsi le lieu de la réalité.


Platon illustre ce rapport entre le sensible et le réel par la célèbre allégorie de la caverne.

Le feu projette sur le fond de la caverne des ombres. C’est la seule vision du « monde réel »
qu’aient jamais eue les êtres humains, prisonniers de leur sensibilité qui ne leur donne accès
qu’aux ombres du réel, celui-ci étant situé dans les Idées extérieures au sensible.
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Puisque les Idées sont extérieures au sensible, le sensible ne peut donner accès à la
connaissance de l’Idée. La connaissance de l’Idée ne peut venir que d’une préconnaissance
innée de l’Idée.

Platon postule que le semblable ne peut être connu que par le semblable, et donc que l’âme,
qui connaît les Idées, est de la même famille que celles-ci. Comme elle participe au monde
des Idées, l’âme est donc immatérielle et immortelle.
De plus, la thèse de la réminiscence suppose une connaissance des Idées dans une vie
antérieure à l’existence présente. Dès lors, l’âme est éternelle, c’est-à-dire qu’elle n’est pas
liée à un sujet particulier, mais connaît plusieurs « incarnations » successives.
Les thèses anthropologiques platoniciennes se caractérisent par un dualisme extrême où l’âme
immatérielle est enfermée dans un corps matériel. Le corps, participant du monde sensible, est
appelé à disparaître et à être détruit à la mort, tandis que l’âme immortelle retourne à une
participation à la vie des Idées.

1.2. Aristote

Aristote est un philosophe grec du 4° siècle A.C.N. C’est un élève de Platon. Lui aussi fasciné
par les mathématiques, il propose une anthropologie profondément différent de la position
platonicienne.

a) L’hylémorphisme.

Hylémorphisme
Matière Forme

À la différence de Platon, Aristote développe une conception immanentiste de l’âme, où l’âme


n’est pas un principe externe « ajouté » en quelque sorte à une matière.
Pour Platon, le réel est dans l’Idée. Pour Aristote, le réel n’est pas l’Idée, mais la substance,
l’objet matériel, qui est l’union indissociable d’une matière et d’une forme.

Ex : Le potier qui façonne un pot a en tête un modèle de ce que sera le pot qu’il veut faire.
Platon aurait dit que l’Idée du pot était le réel. Mais pour Aristote, ce modèle du pot n’aura de
réalité que lorsqu’il sera « incarné » dans la matière, en l’occurrence la terre à cuire.

Au concept d’Idée, Aristote préfère celui de forme. Chez Aristote, le réel est la substance,
toujours constituée d’une matière et d’une forme indissociablement unies.
Aristote se réfère au couple matière/forme pour rendre compte des rapports entre l’âme et le
corps. L’âme est la forme, le corps est la matière, et l’être vivant est la substance.

b) La puissance et l’acte.

La matière brute, non marquée par une forme, est une substance en puissance, puisqu’elle
peut recevoir n’importe quelle forme. Le fait de donner une forme à une matière brute est le
passage de la puissance à l’acte.
L’âme, dans le vivant, est à la fois la forme et l’acte. L’âme est la forme d’un corps organisé
ayant la vie en puissance ; le corps est capable d’accomplir les fonctions que réclame la vie,
mais seulement en puissance si l’âme ne le maintient constamment en vie. L’âme est donc un
principe vital qui maintient en vie
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c) Âme et vie.

Aristote développe une conception hiérarchique de la vie.

Âme végétative :
modalité de la vie
présente chez les
végétaux.

Âme sensitive :
vise la vie des
animaux

Âme intellective :
spécifique à
l’homme et liée au
processus en jeu
dans la
connaissance

Le concept d’âme s’intègre à une conception unitaire du vivant en un double sens :


 Tout vivant vit par son âme
 La vie est liée à la forme du corps
L’âme n’est donc pas un principe externe au corps susceptible d’une dissociation.
Il y a corrélation entre le niveau de complexité d’une organisation et les propriétés qu’elle
présente. Si on associe le concept de forme au concept d’organisation, à une forme donnée
correspondent des propriétés spécifiques.
L’être humain est un animal qui a accès au langage (âme intellective), et donc à la raison.

d) Âme et immortalité.

En première approche conduit à considérer qu’il n’y a pas d’immortalité de l’âme chez
Aristote. En effet, le corps et l’âme sont profondément liés, et lors de la mort, le corps
disparaît en entraînant l’âme avec lui.
Cependant, chez l’homme, l’âme intellective concerne la capacité de connaître, la capacité
d’un accès à une vérité universelle.

Comment l’homme peut-il avoir accès à l’universalité ?


Cours de Philosophie Page 63 06/07/2019

Aristote distingue dans l’âme intellective deux concepts :


 L’intellect agent, qui éclaire l’esprit, comme le soleil éclaire les vivants. Celui-ci est
universel.
 L’intellect patient, qui reçoit les formes de l’intellect agent. Celui-ci est personnel.

L’intellect agent envoie la même chose à tout le monde. Il y a donc une possibilité d’accès à
une vérité universelle. A la mort, l’intellect patient est détruit. Mais certains passages
d’Aristote laissent entendre que, dans la mesure où il donne accès à une connaissance
conceptuelle universelle, l’intellect agent est lui-même transcendant par rapport aux
contraintes corporelles. Mais tout cela reste hypothétique.

1.3. Saint Augustin.

Augustin est un philosophe du 5° siècle P.C.N. qui a marqué le plus fondamentalement la


culture occidentale.

a) Contexte intellectuel.

 Augustin a eut une vie dépravée avant sa conversion.


 Augustin ne connaissait pas Aristote (néoplatonisme).
 Manichéisme : pensée sans nuance, en noir et blanc, la lutte du bien contre le mal.
Jamais de gris, juste du noir et du blanc.
 Pélage : théologien qui défend l’idée que l’être humain est capable de grandes choses
par lui-même.
Ces 4 éléments vont influencer la philosophie d’Augustin.

b) L’âme chez Saint Augustin.

Augustin situe sa réflexion d’emblée dans une perspective néoplatonicienne, qui distingue
l’âme du corps et considère l’âme comme enfermée dans le corps. Pour Augustin, l’âme fait
l’objet d’une création spéciale par Dieu.

Pour Platon : l’âme Pour Augustin : l’âme est


est éternelle, elle a immortelle, elle n’est pas éternelle.
toujours existée. Elle est crée par Dieu eu cours de
la gestation et est strictement liée à
une personne

Création spéciale
par Dieu.
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Pour Augustin, l’agir humain non éclairé par la grâce de Dieu est pécheur et ne peut rien. Le
corps est le lieu du péché. Par contre, l’âme est le lieu du bien. Grâce à elle, on sera sauvé.
Ainsi, selon Augustin, c’est la grâce qui sauve et la liberté consiste le plus essentiellement à
implorer Dieu pour qu’il prodigue cette grâce. Cela conduit Augustin à une morale austère de
refus de toute jouissance des biens de ce monde.

c) Enjeux culturels.

Augustin est un précurseur des droits de l’homme

Ex : Le premier article de la constitution américaine est : « Tout être humain est enfant de
Dieu ».

Un relais de Saint Augustin est Martin Luther, fondateur du protestantisme. On y retrouve le


regard péjoratif que Augustin porte sur le monde et le puritanisme qu’il entraîne : le corps est
le lieu du péché. C’est pourquoi ce mode de vie n’a pas la culture du bien mangé et du bien
vivre…
Il n’est pas exagéré de dire que la place prise par la subjectivité et le concept de personne dans
la philosophie moderne doit beaucoup à l’interprétation augustinienne du platonisme.
Max Weber (19°-20° siècle) montre que tout le fonctionnement du système économique
capitaliste peut être interprété comme la mise en œuvre d’un refus de la jouissance immédiate.
 Si on a une éthique où la jouissance corporelle est permise, l’argent est le début de la
décadence. C’est ce qui s’est passé au Mexique, où l’Espagne a décidé de profiter des
immenses richesses du pays, ce qui fut le début de sa décadence.
 L’éthique capitaliste du refus de la jouissance et la logique de réinvestissement (qui
implique de ne pas profiter de ses biens) a permis l’émergence de la puissance des
Etats-Unis d’Amérique, alors qu’il s’agissait d’une terre hyper pauvre.

1.4. Thomas d’Aquin.

Thomas d’Aquin est un philosophe du 13° siècle P.C.N., soit environ 900 ans après Augustin.

a) Contexte culturel.

Contrairement à ce qu’on pense souvent, le Moyen Âge n’est pas obscurantiste ! C’est le lieu
d’une activité intellectuelle intense !
C’est au 13° siècle que furent découverts les travaux d’Aristote, par les universités arabes
d’Andalousie.

b) Le concept d’âme.

Thomas d’Aquin intègre les notions de Saint Augustin dans la conception aristotélicienne de
l’âme. Ainsi, pour Thomas d’Aquin, l’âme est au corps ce que la forme est à la matière.
L’âme, c’est la forme, l’organisation de la matière, c’est la vie. À la manière d’Aristote,
Thomas d’Aquin reconnaît 3 types d’âme :
 L’âme végétative
 L’âme sensitive
 L’âme intellective
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L’âme intellective, nous l’avons vu, est le propre de l’homme. Selon Thomas d’Aquin, chaque
âme intellective fait l’objet d’une création spéciale par Dieu.
Thomas d’Aquin est partisan de l’animation tardive de l’embryon. L’embryon humain passe
d’abord par un stade d’âme végétative, puis d’âme sensitive. Au 40ème jour pour les hommes et
au 80ème jour pour les femmes, l’âme intellective (ou âme rationnelle) fait l’objet d’une
création spéciale par Dieu. Seuls les êtres humains sont enfants de Dieu.
À la mort, l’âme intellective, qui est immortelle car elle fait l’objet d’une création spéciale,
rejoint Dieu tandis que le corps est détruit. Mais l’âme intellective, qui est forme, est en
attente d’une matière. En effet, la personne humaine est l’union substantielle de l’âme et du
corps. L’âme, personne incomplète, doit donc retrouver un corps. Thomas d’Aquin voit en
l’eschatologie (le jugement dernier) la restauration des personnes, la restauration de l’union de
l’âme et du corps.

1.5. R. Descartes.

Descartes introduit dans la pensée moderne le dualisme platonicien au niveau


anthropologique.
Descartes est un mathématicien qui voit dans les mathématiques la structure du réel. Cela le
conduit à adopter une épistémologie de type platonicien où le réel est dans l’Idée, dans la
rationalité.
Pour lui, l’homme est composé d’un corps-machine, tout comme l’animal, et d’une âme qui le
distingue de l’animal, âme spirituelle qui est le lieu du savoir rationnel et le lieu de la liberté.

1.6. Conclusion.

L’anthropologie de type dualiste platonicienne marque le courant rationaliste moderne dans


toutes ses composantes.
Il faut souligner les différences importantes entre l’anthropologie platonicienne et
l’anthropologie aristotélicienne en ce qui concerne les rapports aux autres vivants :
 Dans une perspective dualiste, l’être humain est seul détenteur d’une âme qui le situe
dans un registre complètement différent du monde animal.
 Dans la tradition aristotélicienne, l’être humain participe de la vie du monde animal.
La conception hiérarchique des âmes fait que l’humain est caractérisé par une grande
spécificité sur la base d’une appartenance primordiale au monde animal.

2. Le concept de liberté. Approches contemporaines.

2.1. Le dualisme en question.

Le dualisme platonicien qui caractérise le monde moderne pose de grosses difficultés pour
une conception globale de la personne humaine.
 Les médecins et les biologistes perçoivent qu’il y a une relation entre le comportement
humain et la structure corporelle. Prenons comme exemple le cas de la toxoplasmose.
Ce parasite peut être transmis à l’homme en mangeant une salade mal lavée, entre
autres. A priori, rien de bien grave avec ce parasite. Sauf si la personne infectée est une
femme enceinte. Si l’infection survient à un stade primaire du développement
embryonnaire, il y a fausse couche. Par contre, s’il survient à un stade plus tardif, et
particulièrement lors de la mise en place des tissus nerveux, l’enfant peut ne jamais
avoir accès au langage et ne jamais pouvoir se mouvoir. Tout ceci tend à établir que les
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comportements s’inscrivent dans un corps qui n’est pas simple outil, simple réceptacle
d’une conscience intentionnelle.
 La psychologie freudienne d’une opacité de la conscience se substitue à l’image
rationaliste d’une conscience transparente à elle-même. Les comportements
s’inscrivent dans l’histoire corporelle de l’individu, dans sa relation à son entourage,
dans sa relation à lui-même à travers son propre corps. La conception platonicienne
d’une âme comme principe abstrait déterminant la personnalité d’un individu ne prend
guère en compte ces déterminations psychologiques et relationnelles.
 La sociologie développe une conception de l’être humain déterminé par plusieurs
facteurs : linguistiques, culturels, religieux… Cette détermination est difficilement
conciliable avec le dualisme platonicien, conception de la liberté en terme de tout ou
rien.

2.2. Déterminisme et liberté : la troisième antinomie kantienne et la liberté


comme indécidable.

Est-il possible de penser l’être humain comme être libre étant donné toutes les déterminations
de son comportement que l’on peut mettre en évidence ?
Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure, analyse ce qu’il appelle le « troisième
conflit des idées transcendantales ». On sait que les antinomies de la raison pure sont des
conflits que la raison ne parvient pas à résoudre, où la raison touche la limite de ses
possibilités. Rappelons les termes du débat :

 Thèse : Il est possible d’échapper à l’enchaînement des causes, et d’initier à partir de


rien une nouvelle chaîne de causes.
 Anti-thèse : Il n’y a pas de liberté, le monde est régit par un déterminisme absolu,
l’enchaînement des causes est inévitable.

Ex : Aller au cours…
On l’a choisit, on n’aurait pu
ne pas y venir.

2 scénarios possibles :

C’était déjà déterminé qu’on


y viendrait, c’était inévitable.
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 Thèse : Il est possible d’échapper à l’enchaînement des causes, et d’initier à partir de


rien une nouvelle chaîne de causes. La causalité selon les lois de la nature n’est pas la
seule dont puissent être dérivés tous les phénomènes du monde.

L’être humain est libre et


capable d’initier une chaîne
causale.

Rupture dans la chaîne causale,


imprévisibilité absolue.

Impossibilité d’une expérience


universelle.

 Anti-thèse : Il n’y a pas de liberté, le monde est régit par un déterminisme absolu,
l’enchaînement des causes est inévitable.

Régression à l’infini, pas de


commencement, même de
l’univers.

Antinomie de la raison : aussi bien thèse et anti-thèse sont contradictoires. La raison


pure ne peut pas répondre à cette question de la liberté. Dès lors, nous dit Kant,
théoriquement, il n’est pas impossible que la liberté existe. Pratiquement, on peut
décider qu’elle existe, il faut l’affirmer. Mais cette affirmation ne relève pas de la
raison pure (registre de la connaissance), elle relève de la raison pratique (registre de
l’éthique).

Tous les philosophes ne partagent pas cette position kantienne. Spinoza, par exemple, plaide
pour un déterminisme absolu. Mais selon lui, nous ne sommes pas conscients de ces
déterminismes. Ce qui l’amène à définir la liberté comme l’inconscience des déterminismes.
Dès lors, la liberté est un concept fictif. Mais la notion de la responsabilité qui découle de
cette position pose problème. En effet, quelqu’un qui commet un crime est simplement
malade. Il n’a pas pris de décision, car il est régit par un déterminisme absolu.
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2.3. Neurosciences et anthropologie philosophique.

a) Le principe d’émergence : E. Nagel et la réduction interthéorique.

1. Le tout est plus que la comme des parties : principe d’émergence.

Ex : Au chinois, pour manger du riz, avec une baguette ou même deux baguettes isolées, on
ne sait rien faire. Mais en les prenant ensemble, on peut manger le riz.

De la même manière, l’être humain est plus qu’une somme de cellules.

2. Les propriétés du tout sont différentes des propriétés des parties.

Réduction
Macroniveau Théorie A Théorie B Microniveau
Explique tout ce
que prédit…

La théorie du macroniveau est réduite par la théorie du microniveau si les propriétés du


microniveau permettent de rendre compte des propriétés du macroniveau.
Par contre, la théorie du macroniveau est qualifiée d’émergente si la réduction est impossible,
c’est-à-dire si les propriétés du microniveau ne peuvent pas rendre compte des propriétés du
macroniveau.
Selon Nagel, il y a deux conditions pour qu’il y ait réduction :
 Connectabilité des concepts : il s’agit qu’un lien soit établit entre les concepts rendant
compte des propriétés du macroniveau et les concepts du microniveau.
 Dérivabilité des lois : les lois du macroniveau doivent être expliquées par les lois du
microniveau.
La pertinence du concept d’émergence permet de renforcer la position Kantienne. En effet, ce
concept permet de penser la compatibilité d’une démarche scientifique réductionniste et une
conception de l’homme en tant qu’être libre.

d) G. Edelman : une « biologie de la conscience » non réductionniste.

L’objectif d’Edelman est de proposer une anthropologie unitaire, non dualiste, sur la base
d’une analyse du fonctionnement du système nerveux.

Instruction et sélection

ADN ARN Séquence Forme Structure Fonction


Programme Acide aminé protéine
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Dans une logique d’explication par instruction, la structure finale du système nerveux serait
complètement définie par un programme détaillé qui préciserait l’ensemble des connections à
effectuer.
Mais pour la structure du système nerveux, cela parait impossible : nous avons des milliards
de neurones, avec pour chacun d’eux 10.000 connections intercellulaires. Nous n’avons
certainement pas assez de gènes pour coder tout ça !
Cela amène Edelman à élaborer une logique d’explication par sélection. Dans ce contexte, le
programme ne précise pas la structure fine du système nerveux central : le détail des
connexions synaptiques au niveau du cortex relève d’une autre logique.

Environnement

Sélection

Structure
Programme redondante Structure fine

Le programme définit une structure hypercomplexe redondante, mais c’est l’interaction avec
l’environnement qui va sélectionner les connexions pertinentes au détriment des autres
connexions qui vont dégénérer.

Trois niveaux de sélection

- Répertoires primaires et sélection somatique.

Divisions cellulaires, morts


cellulaires

Croissance et élimination
des prolongements

Une première phase strictement génétiquement déterminée conduit à la formation d’une carte
grossière. Une seconde étape conduit à un affinement de la carte et est liée à l’activité des
fibres nerveuses. Les terminaisons nerveuses qui aboutissent à l’endroit désiré se stabilisent,
les autres dégénèrent.
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- Répertoires secondaires et stabilisation sélective.

Modification des forces


d’une population de
synapses.

Sélection à travers
l’expérience

Les connexions stimulées sont stabilisées tandis que les connexions non stimulée vont
dégénérer.

Ex : Si on met un petit chat, à la naissance, dans une pièce où il n’y a que des lignes verticales
pendant 6 mois, lorsque le petit chat sort de cette pièce, il ne voit que des verticales, pas
d’horizontales.

- Cartographie globale et réentrées.

Carte 1 Carte 2 Carte 1 Carte 2

Les différentes cartes vont être reliées par des connexions réciproques de voies rentrantes ou
rentrées, qui vont constituer un réseau très dense et redondant entre les diverses cartes. Ces
voies réentrantes conduisent à ce que la sélection des groupes neuronaux dans une carte
induise la sélection simultanée d’autres groupes dans d’autres cartes. Les circuits les plus
efficaces vont se stabiliser, les autres vont dégénérer.
Chacun a un système nerveux central unique, même des jumeaux ayant le même génome !

Deux niveaux de conscience.

Edelman distingue la conscience primaire de la conscience d’ordre supérieur. Les animaux


supérieurs ont une conscience primaire. L’antilope fait la différence entre un lion et un
phacochère, elle a donc, quelque part, une conscience primaire, une capacité de
représentation. Pour Edelman, la conscience est la capacité de représentation liée à la
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mémoire. Mais la capacité de représentation d’un animal est liée au présent. L’animal doté
d’une conscience primaire est en quelque sorte « esclave du présent ». Il vit dans l’instant et
uniquement dans l’instant.
Pour Edelman, le langage articulé, c’est la conscience d’ordre supérieur. Grâce au langage,
l’homme devient capable d’une représentation complètement déconnectée des stimuli de
l’instant présent. L’être humain est conscient d’être conscient.
Conscience primaire et conscience d’ordre supérieur représentent des éléments importants
dans la perspective darwinienne de la sélection naturelle. Le « darwinisme neuronal »
d’Edelman prend une double signification.
 Émergence de la conscience au cours du développement ontogénétique de l’individu.
 Émergence de la conscience au cours de l’évolution phylogénétique des espèces. La
conscience primaire a donné un avantage aux animaux qui la possédait. Plus encore
pour la conscience d’ordre supérieur.
Edelman affirme la liberté de l’humain. Chaque individu est le produit d’une histoire
spécifique, unique et irréversible. La conscience d’ordre supérieur conduit à une attitude
intentionnelle qui modifie profondément le rapport à l’environnement. La théorie de sélection
des groupes neuronaux, à partir du concept de conscience intentionnelle et de liberté, permet
de penser l’être humain comme acteur de son histoire, acteur de manière partielle, certes, mais
néanmoins efficace. Cette théorie présente des insuffisances dans la prise en compte des
données récentes concernant la plasticité du système nerveux central.

e) Enjeux philosophiques.

 Idiosyncrasie : spécificité du sujet


 Edelman défend le concept d’inconscient de Freud. En effet, si la structure fine de
notre cerveau est dépendant de notre histoire individuelle, les processus de
mémorisation peuvent fonctionner indépendamment du fait que l’on soit conscient ou
non. Autrement dit, il est tout à fait plausible que des événements qui surviennent
durant la vie fœtale, par exemple, laissent des traces au niveau de la structure fine du
cerveau… forme de mémoire non consciente mais pourtant bien présente .
 Anthropologie unitaire non réductionniste : l’être humain est plus qu’un
multicellulaires, le neuroscientifique n’explique pas tout de l’humain (principe
d’émergence).
 La liberté de l’homme peut être considérée comme propriété émergente de la structure
biologique complexe qui le caractérise. Ainsi, le principe d’émergence montre que la
liberté est pensable. C’est la raison pratique, le rapport à l’éthique, qui affirme la
liberté ou non.
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2.4.c) Y a-t-il une nature humaine ?

On se trouve face à trois positions.

1. Réaliste : Oui, il existe une nature humaine.


2. Idéaliste : Le sens est pure projection du sujet.
3. Dialectique (Merleau-Ponty) : On construit son sens à partir de son corps et de son
histoire humaine. Le sens s’inscrit dans une histoire mais est ouvert à une inventivité.

Exemple : l’instinct maternel

1. Réaliste : Oui, il existe un instinct maternel.


2. Idéaliste : La femme a l’instinct maternel parce qu’elle le décide.
3. Dialectique (Merleau-Ponty) : La femme dans l’histoire a l’instinct maternel. Mais
elle peut le « refuser ».

2.5. Conclusion.

Nous sommes confrontés une affirmation de la liberté…

 … qui relève de la raison pratique,


 …compatible avec les neurosciences,
 …qui s’inscrit dans un respect du corps et de l’histoire.

THE END