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XVII-XVIII.

Bulletin de la société
d'études anglo-américaines des
XVIIe et XVIIIe siècles

William Blake : l'allégorie, l'exemple et le sentiment de vérité


Patrick Menneteau

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Menneteau Patrick. William Blake : l'allégorie, l'exemple et le sentiment de vérité. In: XVII-XVIII. Bulletin de la société d'études
anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles. N°41, 1995. pp. 37-50;

doi : https://doi.org/10.3406/xvii.1995.1304

https://www.persee.fr/doc/xvii_0291-3798_1995_num_41_1_1304

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WILLIAM BLAKE :
L'ALLÉGORIE, L'EXEMPLE ET LE SENTIMENT DE VÉRITÉ

L'allégorie est une technique littéraire souvent employée à des fins


didactiques, en particulier d'ordre religieux. Son principe de base
consiste en un discours à deux niveaux de signification: un sens littéral
dénotatif, et un second sens, qui fait intervenir de façon beaucoup plus
engagée l'interprétation personnelle du lecteur. Ce second discours
s'adresse à une capacité de réception chez le lecteur qui ne relève pas
simplement de la reconnaissance des mots ou du raisonnement logique.
Elle fait entrer en ligne de compte une sorte d'"inspiration," qui trouve
sa source dans le texte mais dont le lieu d'épanouissement est l'écho que
celui-ci suscite chez le lecteur. Or, la nature de cet écho est conditionnée
par l'être de celui qui lit autant que par la nature du texte, ce qui associe
nécessairement la lecture de l'allégorie aux données de ce que les
philosophes de l'interprétation appellent la phénoménologie.
Après avoir rendu compte du concept général de l'allégorie dans la
littérature, cette étude se concentrera sur l'idée particulière que s'en fait
William Blake, afin d'en envisager les conséquences au plan de la
lecture.1 Celle-ci devra en effet être déterminée par un certain nombre de
vues proprement blakiennes, comme la notion d'exemple, dont
l'interprétation se fait le reflet de l'âme du lecteur. Ces considérations
permettront alors de définir des principes de lecture qui seront appliqués
aux Songs of Innocence and of Experience et à The Book of Urizen.
Finalement, les dimensions supralittéraires de la poésie, ses enjeux
spirituels, orienteront le sentiment intérieur de vérité que Blake, à côté
de David Hume, et un siècle avant Husserl, identifie comme fondement
ultime de l'interprétation individuelle, vers la connaissance de soi.

Dans la Bible, où les considérations d'ordre religieux priment sur


l'aspect purement philosophique ou littéraire, l'allégorie est parfois

1. Éditions de référence:
- Blake's Poetry and Designs, éd. Mary Lynn Johnson and John E. Grant (New York and
London: Norton, 1979).
- Blake, Complete Writings, éd. Geoffroy Keynes (1957; Oxford: Oxford UP, 1984).
La pagination renvoie à l'édition "Norton," ou, dans le cas où la citation ne s'y trouve
pas, à l'édition "Keynes," plus complète: elle est alors précédée de la lettre K.
38 PATRICK MENNETEAU

synonyme de sélection: "Que celui qui a des oreilles entende," dit parfois
le Christ quand il utilise le genre particulier de la parabole.
Visiblement, son but n'est pas de communiquer au sens le plus large.2
À la lisière des domaines littéraires et religieux, deux prédécesseurs
immédiats de William Blake, connus de lui et cités par lui, ont recours à
l'allégorie en tant que stratégie narrative: pour Milton, dans Paradise
Lost (1667), et pour Bunyan, dans The Pilgrim's Progress (1678),
l'utilisation de personnages représentant par exemple des vices et des
vertus relève de l'intention didactique. Il s'agit d'influencer le plus
grand nombre, y compris ceux qui n'ont qu'une connaissance limitée de
l'arrière-plan biblique, même si celle-ci donne à la lecture de ces œuvres
une autre dimension.
À l'époque de Blake en tout cas, l'allégorie, méthode de sélection ou
procédé didactique, est fermement établie dans le domaine littéraire
anglais, grâce à des auteurs comme Chaucer, Spencer, ou Swift, qui
l'utilisent parfois encore à des fins de satire sociale ou politique. Grâce à
son caractère ambigu, elle peut alors être un moyen d'échapper à la
censure. L'auteur, en quête d'innocence, n'impose aucune interprétation
obligatoire du texte, ce qui laisse au lecteur l'entière responsabilité de
sa lecture. Malgré son évolution littéraire, l'allégorie conserve donc ces
deux caractéristiques: ambiguïté du double sens et responsabilité du
lecteur.
Au premier abord, William Blake semble faire largement usage de
cette technique. Certaines de ses descriptions pourront par exemple
évoquer le personnage historique du roi Georges III, la faculté humaine
de la raison, ou le Dieu de l'Ancien Testament, sous les traits d'un
personnage aux dimensions mythologiques comme Urizen... Une
conséquence immédiate de ce premier constat est que l'interprétation du
texte requiert la mise en correspondance de celui-ci avec des éléments qui
lui sont extérieurs: Cari Jung verra par exemple dans les quatre Zoas qui
émanent d'Albion les quatre composantes de sa géographie
psychanalytique.3 Le texte ne saurait donc être pris comme unité
autosuffisante, ni même comme élément d'une structure littéraire dont on
chercherait à identifier les principes constitutifs internes: il n'est
qu'indice et invitation à dépasser son propre cadre "littéraire." Il faut
aller puiser ailleurs, dans un contexte historique, idéologique ou autre,
les fondements de sa lecture, thèse qui sera radicalement contredite à la
fin des années cinquante par Northrop Frye:
In literature, questions of fact or truth are subordinated to the primary
literary aim or producing a structure of words for its own sake and the

2. Voir par exemple Matthieu 11.15: "He that hath ears to hear, let him hear."
3. Carl Jung, L'Homme à la découverte de son âme (1928; Paris: Albin Michel, 1987).
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sign-values of symbols are subordinated to their importance as a structure


of interconnected motifs. Wherever we have an autonomous verbal
structure of this kind, we have literature.4
Est-ce à dire qu'il faudrait déterrer les hypothèses critiques de
Wilheim Dilthey et de Erick D. Hirsh pour maintenir que, pour lire un
poème de Blake, il est indispensable d'avoir à l'esprit l'"horizon" de
l'ensemble de son œuvre, sa thématique privilégiée, ses positions
idéologiques? Certes, cela éviterait les contresens ponctuels,5 mais
remplacer des considérations de structure limitées au plan particulier de
chaque poème par d'autres qui les mettent en relation avec une structure
globale de l'œuvre est-il suffisant? Est-il encore possible, après les
travaux de Heidegger et de Husserl sur l'intentionalité du sujet
interprétant de faire semblant de croire que le réel (du monde ou du
texte) se réduit à un ensemble de structures tenues pour "objectives"? D'un
autre côté, la multiplication des actes interprétatifs individuels sonne-
t-elle le glas du discours critique traditionnel?
Des éléments de réponse, qui sont en fait des invitations à pousser
plus avant cette réflexion, se trouvent déjà dans un certain nombre de
vues proprement blakiennes sur les "règles de lecture."

L'arrière-plan informatif de l'allégorie blakienne, si allégorie il y


a, est en effet maintes fois rappelé par le poète lui-même en des endroits
particulièrement stratégiques comme les exergues ou les préfaces:6 il
s'agit de la thématique centrale de l'incarnation, de la descente de

4. Northrop Frye, Anatomy of Criticism (Princeton: Princeton UP, 1957) 75.


5. Voir notamment le contresens interprétatif de Jakobson sur la métaphore du nuage
de "Infant Sorrow," dans son article "Sur l'Art verbal des poètes-peintres: Blake, Rousseau et
Klee" (1973), Huit Questions de poétique (Paris: Seuil, 1977) 128-41. Contrairement à ce qu'il
affirme (129), celle-ci n'évoque pas le placenta mais, comme dans "A Little Black Boy, " le
corps. Dès lors que l'on interprète ainsi ce poème à la lumière de la symbolique développée
par le poète en d'autres endroits (voir "A Little Black Boy" pour la métaphore du nuage qui
représente le corps; "To Tirzah" pour l'idée que le corps est d'abord enfermement de l'âme;
et The Everlasting Gospel, où l'évolution spirituelle passe par le rejet des parents, à l'instar de
ce que fait le Christ dans la Bible...), un nouvel horizon interprétatif s'ouvre au lecteur,
dans lequel cette naissance particulière se révèle image de la tragédie universelle de la
descente de l'âme dans le corps. "Infant Sorrow" reprend alors en écho le thème de bien
d'autres poèmes (en particulier Jerusalem, K688) et devient l'illustration de l'erreur (d'où la
tritesse) qui consiste à se tourner vers la mère corporelle aux dépens de l'aspiration
spirituelle.
6. Voir Vala, or the Four Zoas:
His fall into Division & his Resurrection to Unity,
His fall into the Generation of Decay & Death & his Regeneration
by the Resurrection from the dead." (217)
ou le début de Jerusalem:
Of the Sleep of Ulro! and of the passage through
Eternal Death! and of the awakening to Eternal Life.
This theme calls me in sleep night after night, & ev'ry morn
Awakes me at sun-rise. ..." (313)
40 PATRICK MENNETEAU

l'âme dans le corps, ou de l'esprit dans le monde matériel, puis de son


éveil à la vision divine. Qu'il corresponde ou non aux mouvements
archétypaux de la tragédie et de la comédie, qui eux-mêmes
renverraient, selon Northrop Frye, à la succession des saisons,7 ce
diptyque fondamental oppose d'abord radicalement le poète aux
partisans du "Design Argument," selon lesquels l'harmonie du monde
matériel est l'indice d'une création divine. Ici, le monde est déchu, et le
langage, qui en fait partie, est nécessairement inadéquat à l'expression
d'une vision divine: il ne peut être que désespoir.8
C'est une des conséquences du premier pan de la thématique centrale:
le labyrinthe discursif des poèmes épiques a pour double effet de montrer
l'incapacité de ce langage déchu à décrire les réalités spirituelles, et de
dérouter la raison au point qu'elle se perd (il est en effet nécessaire que
le lecteur la perde pour s'ouvrir à l'éveil auquel il est invité).
L'allégorie remplit ici deux nouvelles fonctions: d'une part, elle
correspond à une tentative pour pallier les insuffisances du verbe
humain; d'autre part, elle fait comprendre à la raison du lecteur que ce
n'est pas à elle que le discours s'adresse.
En effet, l'éveil, qui constitue le second volet de la thématique
centrale, n'est pas d'ordre intellectuel ou rationnel mais imaginaire ou
spirituel. La parole prend ici une dimension nouvelle, qui la rattache
plus exactement au genre biblique de la parabole, dont l'enjeu est toujours
spirituel.
C'est ici que se retrouvent les enjeux de l'interprétation. Un exemple
particulièrement significatif est fourni par le poète lui-même dans The
Everlasting Gospel, lorsqu'il aborde les différentes lectures que l'on peut
faire du personnage du Christ:
The vision of Christ that thou dost see
Is my Vision's Greatest Enemy.
Thine is the friend of All Mankind;
Mine speaks in parables to the Blind.
Thine loves the same world that mine hates. . . . (372)
Ainsi, la Bible, qui est une des premières sources d'allégorie,
devient-elle le lieu d'un affrontement interprétatif ("thou readest black
where I read white" [372]), qui se traduit par l'élaboration de deux
éthiques antithétiques: "Thy Heaven doors are my Hell gates" (372). Le
poète évoque ici indirectement un antagonisme idéologique et religieux

7. Frye 131-239: "Archetypal Criticism."


8. Voir Jerusalem:
(I call them by their English names: English, the rough basement.
Los built the stubborn structure of the Language, acting against
Albion's melancholy, who must else have been a Dumb despair.) (K668)
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qui remonte aux premiers siècles du christianisme: celui qui opposa la


lecture gnostique de la Bible à l'interprétation qui devait servir de
fondement à l'établissement de l'église chrétienne en tant qu'institution.
Or, Blake et son frère spirituel Jacob Boehme relèvent de la première
tendance, qui fait du dieu créateur de ce monde un être déchu: "... the
Jehovah of the Bible being no other than he who dwells in flaming fire"
(88).9
Au-delà du total renversement des valeurs traditionnelles, le lecteur
est inéluctablement confronté à la question du critère de vérité: laquelle
des deux interprétations contradictoires de la Bible est la vraie? À cette
question toute rationnelle, Blake apporte la réponse des "states," étapes
spirituelles qui préfigurent véritablement la problématique de la
phénoménologie husserlienne. Chaque lecture du monde, de la Bible, ou
d'un texte littéraire, est avant tout révélatrice de ce qu'est celui qui la
fait, ou plus précisément de sa stase spirituelle: "As a man Sees, So he
is" (449). 10 L'objectif de la lecture est donc de saisir en quoi elle peut se
faire le miroir de celui qui lit: miroir de son être essentiel et spirituel, de
cet être profond dissimulé par les constructions artificielles du discours
de la raison. À cet égard, les tentatives de lecture "objective" de
structures particulières ou d'une structure littéraire globale intégrée
dans un univers verbal aux dimensions de l'humanité11 sont elles-mêmes
saisies comme tentatives illusoires d'édification prétentieuse d'un faux
discours du savoir. Dans le cas de Jung, le fait d'interpréter les poèmes en

9. Voir aussi, pour confirmation: Gerald E. Bentley, Jr, Blake's Records (Oxford:
Clarendon, 1969) 677.
10. Ces "states," qui ont chacun leur identité individuelle, symbolisent d'abord
l'éclatement de l'âme humaine, sa dispersion dans le multiple. Chaque "state" donne
naissance à d'autres "states," ou émanations, qui marquent la progression de l'éclatement
dans le multiple. Et le chemin du retour à l'unité, qui passe par l'esprit du Christ
(l'Imagination, Urthona), se fait par le passage à travers ces états spirituels. L'identité
individuelle de l'âme est précisément ce qui voyage à travers les "states": "Distinguish
therefore States from Individuals in those States" (290).
Chaque état spirituel par lequel passe l'âme est une erreur qui est matérialisée pour être
rejetée: "Whenever any Individual Rejects Error & Embraces Truth, a Last Judgment passes
upon that Individual" (413). Ainsi, toute lecture devient une étape sur le chemin de la
vérité, et les différences entre les discours de plusieurs auteurs mystiques ne tiennent qu'à
des différences de perception, elle-mêmes liées aux différents "states" des mystiques en
question: "Thus all sects of Philosophy are from the Poetic Genius adapted to the
weaknesses of every individual" (13).
Il en va de même des religions des nations: "The Religions of all Nations are derived
from each Nation's different reception of the Poetic Genius, which is every where call'd
the Spirit of Prophecy" (14).
Les "states" fondent donc les diverses perceptions et lectures individuelles de la Bible,
et la variété des interprétations dont elle est l'objet: à chaque état spirituel correspond sa
lecture; chaque lecteur peut y découvrir un sens qui sera celui de son être. De façon
générale, le livre se fait occasion pour le lecteur de se contempler dans un miroir, comme le
suggère Jacob Boehme dans Mysterium Magnum (Amsterdam, 1682; Plan de la Tour: Éditions
d'Aujourd'hui, 4 vols., 1978) 1: 105.
11. Voir Frye, particulièrement 3-20.
42 PATRICK MENNETEAU

tant que projections de l'inconscient (qu'il soit individuel ou collectif)


constitue un choix dont le fondement se trouve en dehors des
préoccupations blakiennes. Son arrière-plan théorique fait même
référence à un savoir empirique que le poète a maintes fois dénoncé
comme faux. En conséquence, ce type de démarche relève plus du désir de
conforter les thèses psychanalytiques que de celui de se mettre à l'écoute
du poète. Et, dans le cas de Frye, qui tentait de se distinguer de
l'approche jungienne, un nouvel inconvénient est souligné par Angus
Fletcher:
Frye's own commentary on Blake, in Fearful Symmetry, might prejudice the
reader against Blake, since at the very moment it demonstrates the richness
of thought in Blake, it also cuts down the number of readings (or the types
of readings) the reader is now able to bring to the poet.12
Un des écueils majeurs de ce type d'approche "allégorique" des
œuvres est donc de donner à penser qu'il pourrait exister une lecture
thématique correcte à l'exclusion de toute autre. Croire à l'univocité de
l'allégorie, c'est s'aveugler à sa fonction de test spirituel. Blake le note
lui-même en marge de sa lecture de l'Evêque Watson:
I cannot conceive [sic] the Divinity of the books in the Bible to consist
either in who they were written by, or at what time, or in the historical
evidence, which may be all false in the eyes of one man & true in the eyes
of another, but in the sentiments & examples which, whether true or
parabolic, are Equally useful as Examples given to us of the perverseness
of some & its consequent evil & the honesty of others & its consequent
good. (436)
La fonction d'exemple prime donc sur celle de l'allégorie au sens
littéraire du terme, car elle permet de résoudre l'aporie de la
coexistence d'interprétations contradictoires. L'exemple, par sa vertu
particulière, renvoie le lecteur à lui-même:
None can doubt the impression which he receives from a book of
Examples. If he is good he will abhor wickedness in David or Abraham; if
he is wicked he will make their wickedness an excuse for his & so he
would do by any other book. (436)
II faut donc en finir avec les tentatives d'interpréter les personnages,
qu'ils soient bibliques ou blakiens, comme s'ils étaient monolithiques.
Même dans la Bible ils ne sont pas faits d'une pièce mais présentent
plusieurs facettes que le lecteur retiendra ou rejettera selon ce qu'il est. Il
en va de même avec le discours blakien: en ceci, il ne vise pas tant la
cohérence structurelle (ni interne, ni au sein de la structure littéraire)
que la révélation du lecteur à lui-même. Le poète n'a pas de mots assez
durs contre les interprétations généralisantes d'allégories supposées à
sens unique: "To Generalize is to be an Idiot. To Particularize is the

12. Angus Fletcher, Allegory, the Theory of a Symbolic Mode (1964; Ithaca: Cornell UP,
1990) 305.
WILLIAM BLAKE : L'ALLÉGORIE ... 43

Alone Distinction of Merit. General Knowledges are those Knowledges


that Idiots possess" (440).
Il convient donc de prendre en compte le multiple de l'interprétation.
Il existe autant de lectures que de "states," et matérialiser (sous forme
d'écriture par exemple: poème, dissertation ou article) l'étape
spirituelle dont sa lecture est l'émanation est, pour le lecteur, une
nécessité. Ainsi, et seulement ainsi, peut-il identifier cet état et le
reconnaître comme erreur à dépasser pour y trouver la possibilité de sa
progression. Le texte proposé par le poète n'est pas une fin en soi, ni le
véhicule d'un savoir donné ou révélé: il n'est pas acte de communication
mais occasion pour le lecteur de se situer, d'approfondir sa connaissance
de lui-même.

À la lumière de ces considérations un peu abstraites, les poèmes


peuvent prendre une nouvelle coloration lorsqu'on leur applique le
concept blakien d'exemple plutôt que celui d'allégorie, purement
littéraire. Quand le poète définit l'Innocence et l'Expérience comme les
deux états antagonistes de l'âme humaine, il suggère qu'ils constituent
les deux termes d'une aporie spirituelle. L'Innocence est l'exemple d'un
état de ce monde, donc de faux bonheur. Chaque poème y est donné comme
illustration d'une vision trompeuse du monde aux couleurs de la
pastorale nuancées par une croyance naïve aux enseignements
traditionnels de l'Église. Tout y est harmonie et amour.13 Par opposition
à cet aveuglement, l'état d'Expérience est celui de la prise de conscience
de la chute, donc du décalage entre la "réalité" d'innocence et le
véritable esprit d'amour: c'est le moment de la remise en question du
faux bonheur et des vrais mystères.14 Le narrateur joue maintenant le

13. La vision pastorale de "Introduction," de "The Blossom/' de "Laughing Song," ou de


"Spring," conjuguée à l'optique "cathéchismale" de poèmes comme "The Shepherd," "The
Lamb," "The Little Black Boy," "The Little Boy Lost," "The Little Boy Found," "A Dream," "A
Cradle Song," "The Divine Image," "Holy Thursday," "Night," ou "On Another's Sorrow,"
évoque la foi simple et naïve en la présence effective d'une force divine protectrice,
évoquée soit par la bénévolence paternelle, soit par l'agneau et le berger christiques.Sweeper"
Ainsi, la vision angélique (au sens de l'église établie) de "The Chimney
n'apparaît comme ironique que dans l'état d'expérience: l'enfant n'a pas, dans l'état
d'innocence qui est le sien, conscience de l'exploitation dont il est victime. Il fait
sincèrement sienne la devise de la morale de cette société pervertie: ". . . if all do their duty,
they need not fear harm" (26), comme le narrateur de "Holy Thursday" épouse la sagesse de
". . . cherish pity, lest you drive an angel from your door" (32).
14. "Nurse's Song" est la négation de la vision du premier, qui n'était que l'expression du
désir des enfants: la gouvernante n'y avait que les traits qu'ils souhaitaient qu'elle eût, elle
est maintenant
Thursday" révèleanimée
une autre
de sentiments
réalité derrière
ambigus
les apparats
de regretduetpremier
de jalousie.
poème Deaumême,
même"Holy
titre.
"The Sick Rose" évoque ce sentiment de malaise caractéristique de l'expérience, puisqu'au
cœur de l'amour qui donne la vie se trouve déjà la mort. "The Fly" marque
l'incompréhension du pourquoi de l'existence; "The Tyger," celle de sa dualité; tandis que la
critique spirituelle a pour corollaire la satire sociale dans "The Little Vagabond," "London,"
44 PATRICK MENNETEAU

rôle assigné aux prophètes de l'Ancien Testament: celui de la critique de


l'égarement de ses contemporains, celui de l'appel à l'âme qui s'égare:
"Calling the lapsed Soul /. . . / 'O Earth O Earth return!'" (40). Sa
démarche passe par le questionnement des enseignements de l'Église
dans "Earth's Answer," ou de la morale sociale dans "The Clod and the
Pebble" et "London." L'homme, en cet état, est imperméable aux
injonctions du monde spirituel ("The Angel," "The Poison Tree"), et
pourtant, il ressent toujours un désir spirituel qu'il identifie à celui du
tournesol ("Ah! Sun-Flower"). La chute est d'abord, rappelons-le, celle
du Dieu créateur. L'appel à l'éveil, quant à lui, se fait au nom du Christ,
du Dieu du Nouveau Testament. Le double visage de Dieu (colère et
amour) fait partie intégrante de l'expérience, comme le montrent les
questions qui torturent l'intellect dans "The Tyger": l'idée de Dieu qui
correspondait à l'état d'innocence est niée par les visions d'expérience.
Est-ce donc le même dieu qui a créé ces deux mondes: "Did he who made
the Lamb make thee" (50)?
Ainsi, Innocence et Expérience sont les deux seuls états possibles de
l'âme en tant qu'humaine (c'est-à-dire incarnée). La fausse tranquillité,
ou la révolte contre une réalité injuste (sociale en particulier) constituent
ses deux seules perspectives, dont la réalité est plus dans l'esprit de
celui qui les contemple que dans l'"objectif," et font le tragique d'une
vision limitée aux choses terrestres. La perfection ne peut être de ce
monde, pas plus que le royaume du Christ selon la Bible ("My kingdom is
not of this earth" (Jean 18.36]). Ce sont deux types d'égarement de l'âme
qui sont donnés à voir. La vision révoltée de "Holy Thursday"
d'Expérience (42) n'est pas plus vraie que celle du "Holy Thursday"
d'Innocence. Celle de "The Garden of Love," de "The Little Vagabond,"
de "The Human Abstract," de "A Little Boy Lost," de "A Little Girl
Lost," ou de "The Shool Boy" remet certes en cause les chants
d'innocence, mais elle ne constitue en rien une réponse: il est nécessaire
d'envisager la prochaine étape, celle de l'éveil spirituel au Christ.
"The Little Girl Lost" et "The Little Girl Found" reprennent les
allégories des chants d'Innocence pour évoquer, non plus sous les traits
d'un agneau mais sous l'apparence non moins biblique d'un lion terrifiant
cette présence divine qui jamais n'abandonne l'être humain et qui se
métamorphose en esprit à l'armure d'or. Il est donc nécessaire de viser un
ailleurs: c'est la fonction de l'éveil, figure centrale au sens opératoire et
non pas allégorique des poèmes épiques, second moment de la thématique
centrale blakienne.

Abstract,"
"The Shool-Boy,"
"A Little etBoysur la satire religieuse dans "The Garden of Love," "The Human
Lost," et "A Little Girl Lost."
WILLIAM BLAKE : L'ALLÉGORIE ... 45

Dans The Book of Urizen, par exemple, après une longue description
des tourments et de l'obscurité qui caractérisent le monde de cette figure
déchue, une lueur d'espoir apparaît grâce à l'évocation du Christ:
The dead heard the voice of the child
And began to awake from sleep.
All things heard the voice of the child
And began to awake to life. (155)
II s'agit de l'esprit qui existait, selon la citation biblique, avant
même qu'Abraham ne fût15 et que reprend, plus tard dans le poème,
l'allusion à Moïse: on le voit, la priorité est à l'esprit, non à l'exactitude
chronologique.
So Fuzon call'd all together
The remaining children of Urizen:
And they left the pendulous earth:
They called it Egypt, & left it. (159)
Le lecteur prend alors conscience que, sa raison étant déroutée et
vaincue par le discours poétique quand on le suppose allégorique, il ne lui
reste d'autre solution que d'adopter la voie de la reconnaissance de
l'esprit d'amour, de pardon, de fraternité universelle, seule référence
demeurée intacte. En fait, celle-ci ne constitue pas un état spirituel mais
l'Imagination ou l'Existence même, l'aboutissement de l'évolution
spirituelle: "The Imagination is not a State: it is the Human Existence
itself" (290).
Or, du fait du caractère déchu du langage, cette fin ne saurait être
exprimée par des mots, pas même par le truchement de l'allégorie. C'est
pourquoi, lorsque Blake s'adresse directement à son public dans ses
catalogues, il commence ses considérations sur l'art par un rejet de cette
technique narrative: "Fable or Allegory are a totally distinct & inferior
kind of Poetry. Vision or Imagination is a Representation of what
Eternally Exists, Really & Unchangeably. Fable or Allegory is Formd
by the daughters of Memory" (409); et, un peu plus loin: "Allegories are
things that relate to Moral Virtues" (414).
Ainsi, son rôle n'est pas celui du faiseur d'allégories littéraires,
mais celui du prophète qui, à l'instar de la tradition biblique, parle de
vision: "The Hebrew Bible & the Gospel of Jesus are not Allegory, but
Eternal Vision or Imagination of All that Exists" (409-10). Ni l'unité du
poème en tant qu'objet littéraire (selon Jakobson), ou en tant que partie
d'une structure plus vaste (selon Frye), ni les tentatives pour tirer une
leçon morale des allégories ne relèvent des préoccupations blakiennes:
"Unity & Morality, are secondary considerations & belong to
Philosophy & not to Poetry, to Exception & not to Rule, to Accident &

15. "Before Abraham was, I am": Jean 8.58.


46 PATRICK MENNETEAU

not to Substance. The Ancients calld it eating of the tree of good & evil"
(428).
Si le poète insiste tant sur ces idées, c'est parce que la distinction
entre le procédé littéraire de l'allégorie et l'usage de l'exemple
particulier est de même nature que celle qui oppose la définition d'une
réalité purement matérielle à la vision du monde spirituel:
. . . Jupiter usurped the Throne of his Father, Saturn, & brought on an Iron
Age & Begat on Mnemosyne, or Memory, the Greek Muses, which are not
Inspiration as the Bible is. Reality was Forgot, & the Vanities of Time and
Space only Remember'd & call'd Reality. Such is the Mighty difference
between Allegoric Fable & Spiritual Mystery. Let it here be Noted that the
Greek Fables originated in Spiritual Mystery & Real Visions, which are
lost & clouded in Fable and Allegory, while the Hebrew Bible and the
Greek Gospel are Genuine, Preserv'd by the Saviour's Mercy. The Nature
of my Work is Visionary or Imaginative; it is an Endeavour to Restore
what the Ancient call'd tne Golden Age. (K605)
Ces mots démontrent que la lecture respectueuse, donc légitime, de
Blake ne requiert pas tant une théorie critique qu'un état d'esprit ou une
vision qui, loin d'être donnée sous forme de système, est invitation à un
phénomène d'imprégnation ou de rencontre spirituelle: "If the Spectator
could Enter into these Images in his Imagination . . . then would he arise
from his Grave, then would he meet the Lord in the Air, & then he
would be happy" (412). Le dépassement du concept de l'allégorie est en
effet le seul moyen de renouer avec un langage divin perdu, qui ne passe
pas par les mots: "When in Eternity Man converses with Man, they
enter / Into each other's Bosom (which are Universes of delight)"
(K733).
Mais surtout, ce rapprochement montre que les affrontements
interprétatifs ne sont que la manifestation d'enjeux spirituels autrement
plus sérieux... C'est une guerre idéologique, culturelle et spirituelle qu'il
dénonce ici, et son système de contre-attaque consiste précisément à
laisser libre cours à son Imagination, avec son énergie spirituelle, sans
considération aucune des conventions littéraires ou des règles des genres
classiques (qui, bien sûr, servaient de référence à l'Âge d'Auguste). Se
dessine donc l'enjeu de la définition de la littérature, à laquelle le poète
nous invite à réfléchir. Lorsque ses contemporains définissent la poésie
en faisant référence à l'Âge classique, ou lorsque Frye définit la
littérature comme structure verbale autonome, ils ne donnent pas,
contrairement aux apparences, une définition objective d'un objet
littéraire, ils prennent parti. Ces approches correspondent à une
intention délibérée de laisser de côté ce que Blake considère peut-être
comme essentiel (l'hypothèse est au moins légitime), et qu'il met en
scène dans les premiers vers de Jerusalem: la vision d'union avec le
Christ ("I am not a God afar off .../..../ Lo! we are One" [314]) y est
d'emblée opposée à celle du multiple de l'homme de ce monde
WILLIAM BLAKE : L'ALLÉGORIE ... 47

("Jerusalem is not! her daughters are indefinite: / By demonstration,


man alone can live, and not by faith" [314]).
Cette dualité de vision, qui sous-tend l'ensemble des activités
humaines, n'est pas sans évoquer la célèbre tirade de Hamlet, dans
laquelle lui-même envisage deux lectures contradictoires du monde: le
"to be" (hic et nunc) suggère qu'il faut se battre ("to take arms against a
sea of troubles, / And by opposing end them" [3.1.59-60]) tandis que le
"not to be," qui implique que la véritable vie est ailleurs, dans quelque
dimension spirituelle, constitue la voie de la résignation ("t'is nobler in
the mind to suffer / The slings and arrows of outrageous fortune" [57-58]).
Cette alternative correspond, en dernière analyse, à l'opposition
idéologique radicale entre une conception empiriste et donc matérialiste
du monde et de la vie, et une visée idéaliste, dans laquelle le savoir est
lié soit aux idées innées, soit à la foi.
Dans ce débat, Locke se situe dans le droit fil de Bacon et de Newton
et prend nettement parti contre les idées innées, dont il nie l'existence: il
fonde le savoir sur la sensation et la réflexion. David Hume, quant à lui,
poussera jusqu'au bout la critique des fondements du savoir, dans une
perspective phénoménologique avant la lettre. C'est ainsi qu'il est
amené à considérer l'exemple de deux personnes lisant le même texte,
mais réagissant de façon différente: l'une y croit, l'autre pas. Le
philosophe découvre alors avec surprise et presque embarras que le
fondement ultime de toute lecture, et même de toute argumentation
philosophique ou autre, n'est qu'une question de sentiment intime de la
vérité.16
Blake reprend cette idée en soulignant l'importance de cette faculté:
"As the true method of knowledge is experiment, the true faculty of
knowing must be the faculty which experiences. This faculty I treat of"
(13). C'est elle qui fait que l'individu choisit entre les deux visions du
monde évoquées ci-dessus, qu'il se situe dans la bataille spirituelle
concomitante: "Abstract Philosophy warring in enmity against
Imagination / (Which is the Divine Body of the Lord Jesus, blessed for
ever)" (K624). C'est elle enfin qui fera que, parmi les lectures
structuralistes, allégoriques ou spirituelles, certaines seront tenues pour
fausses, d'autres pour vraies. Comme Hume le souligne en des termes qui
peuvent s'appliquer aussi bien à la réalité du monde qu'à celle du texte
et de son interprétation, ou encore à l'optique empiriste comme à
l'illumination mystique, le sentiment intime de la vérité rend les
réalités plus présentes à notre esprit que les fictions.17

16. David Hume, A Treatise of Human Nature, 1739-40 (Oxford: Clarendon, 1978) 96-97.
17. Voir dans Hume 628-29 (Appendix), la discussion de ce sentiment de vérité
identifié comme fondement ultime des convictions humaines.
48 PATRICK MENNETEAU

Ces enjeux spirituels et leurs fondements, qui ne sont pas extérieurs à


la poésie blakienne mais en font son caractère supralittéraire, ont deux
conséquences inéluctables. D'une part, il est clair qu'un fossé se creuse
entre le savoir d'une institution universitaire héritière dans son
domaine scientifique mais aussi, à travers des entreprises comme celle
de Northrop Frye, dans ses activités littéraires, des traditions
empiristes et du positivisme qui a pu s'ensuivre, et, d'autre part, la
connaissance visée par le poète. La seconde ne saurait se réduire au
premier, ni même se laisser appréhender par lui. Ainsi la critique
universitaire d'un poète comme William Blake ne peut-elle s'affranchir
des enjeux spirituels définis, même si elle peut faire semblant de les
ignorer. Un des critiques les plus éminents de Blake, Kathleen Raine, en
a fait la cruelle expérience, comme elle le relate en ces mots
inspirateurs:
My first Blake book, Blake and Tradition, is the record of discoveries as
unexpected to me as they have proved to readers both learned and
unlearned. ... In my simplicity I expected the academic world to be glad of
this modest but significant contribution of an insight into a whole region
of the learning of the imagination. It was only when I heard the bullets
whizzing past my head that I realized that I had unawares walked into
the field or the Great Battle; premises, received opinions on which a whole
edifice rested, were called into question. . . . [T]o invoke a tradition whose
ground is metaphysical was to call in question the foundations of Western
civilisation itself — which is, of course, what Blake himself does in every
word he wrote. He dared to challenge those three culture-heroes of our
nation, Bacon, founder of the Royal Society, Newton the scientist and
Locke the philosopher of the Newtonian science, in the name of
Imagination — mind or spirit, the atman of vedanta. Finding myself
unawares on that battlefield I have since had no wish to be anywhere else
in the world. I had no theory to prove, and if by following Blake's clues I
have been led into regions of knowledge not taught in our universities, I
only hope that I may nave pointed that way for others.18
En ceci, Kathleen Raine se fait au moins l'écho de William Blake,
qui souvent dénonce la perversion d'institutions qui détournent le public
de l'objet autour duquel elle se sont créées: l'esprit religieux pour
l'Église, le savoir pour l'Université...19 The Beauty of the Bible is that
the most Ignorant & Simple Minds Understand it Best" (K786).

Ainsi, au-delà de cette première difficulté, qui est celle de


l'institution plus que de Blake, il peut être suggéré qu'on abandonne
définitivement l'étiquette de "pré-romantique" qui lui est si souvent
collée par une certaine critique littéraire: dans le cadre du débat
fondamental évoqué plus haut, Blake souligne lui-même qu'il se situe à

18. Kathleen Raine, "Learning from Blake/' The Journal of the Blake Society at St James
(Spring 1995): 8.
19. Voir le passage de Jerusalem sur les écoles et les universités d'Europe, 319 et K636.
WILLIAM BLAKE : L'ALLÉGORIE ... 49

l'antipode de Wordsworth: "I see in Wordsworth the Natural Man


rising up against the Spiritual Man Continually, & then he is No Poet
but a Heathen Philosopher at Enmity against all true Poetry or
Inspiration" (446).
Mais, d'autre part et surtout, il convient de prendre en considération
la seconde conséquence du statut particulier de la poésie blakienne pour
lui conférer sa dimension phénoménologique ou, pour éviter
l'anachronisme, humienne, liée à la connaissance de soi.
Dans cette optique, le point de départ consiste à reconnaître que le
fondement de nos lectures (qu'elles soient du monde ou d'un texte) relève
d'un sentiment intime de la vérité qui n'a d'autre justification que sa
propre existence: c'est ce que dit Hume et ce que Blake, qui ne le rejette
pas comme personnage monolithique, reprend à son compte. En d'autres
termes, husserliens cette fois-ci, ce sentiment intérieur n'est signifiant
qu'en tant qu'émanation de l'être qui l'a produit: il traduit son
intentionalité. Ainsi, dans un sens spirituel enfin, l'examen de cette
expérience mentale individuelle sera synonyme de possibilité de
progresser dans la connaissance de soi-même. De même que, pour Husserl,
à chaque intentionalité correspond un certain type de représentation du
monde, de même, selon le poète, la réalité dépend de celui qui la perçoit:
What seems to be, Is, to those to whom
It seems to Be, & is productive of the most dreadful
Consequences to those to whom it seems to Be, even of
Torments, Despair, Eternal death. . . . (K663)
Le fondement en est la perception: "If perceptive organs vary,
Objects of Perception seem to vary: / If the Perceptive Organs close,
their Objects seem to close also" (K661); et, rappelons-le, la qualité de
la perception dépend de l'être spirituel: "As a man is, So he sees" (449).
À chaque état spirituel ("state") correspondra sa façon de voir le monde:
l'Innocence, l'Expérience, Urizen, Luvah, Tharmas et les autres
engendrent, chez les individus qui les traversent, des perceptions
différentes du monde et des textes. Et comme chaque vision est limitée,
elle est destinée à être matérialisée dans la connaissance de soi pour être
dépassée. Au terme de cette progression, comme dans la tradition
gnostique, l'individu est appelé à reconnaître au fond de lui-même la
présence du divin: le Christ incarné.
Au terme de cette étude, il apparaît pour l'heure nécessaire de
rejeter l'illusion de l'interprétation à sens unique et définitif de
l'allégorie; l'illusion du discours universel sur le sens; l'illusion de la
recherche d'une vérité une, qui serait objective et absolue. En matière de
lecture blakienne, si l'on souhaite respecter son objet d'étude, il semble
indispensable de privilégier l'optique de la connaissance de soi à celle
d'une structure autonome de la littérature. Cette dernière n'aurait
50 PATRICK MENNETEAU

nécessairement aucun sens, à moins qu'elle ne renvoie le lecteur à la


psychanalyse archétypale et à l'inconscient collectif, et sa légitimité
serait pour le moins discutable au regard des préoccupations exprimées
par le poète. La voie tracée par William Blake le rapproche
indiscutablement des philosophies modernes comme de la plus ancienne,
le "connais-toi toi-même" de Socrate. Elle se rattache sans doute aussi à
l'examen de conscience propre à certaines religions. Sa poésie pourrait
être comparée, en sa fonction, à la pièce commandée par Hamlet ("The
play's the thing / Wherein I'll catch the conscience of the King"
[2.2.589-90]). Elle est surtout commencement d'un travail de recherche
personnel, quête d'un savoir qui, au-delà de l'individualité, devrait
nous ramener à l'origine commune sans cesse rappelée, celle d'un langage
que ne peuvent saisir les concepts littéraires: "All had originally one
language, and one religion: this was the religion of Jesus, the
everlasting Gospel" (404).

Patrick MENNETEAU
Université de Provence - Aix-Marseille I